One-shot écrit dans le cadre de la cent-trente-neuvième nuit d'écriture du FoF (Forum Francophone), sur le thème "Noble". Entre 21h et 4h du matin, un thème par heure et autant de temps pour écrire un texte sur ce thème. Pour plus de précisions, vous pouvez m'envoyer un MP ! Texte écrit en un peu plus d'1h. Probablement.
J'avais une autre idée pour ce second texte, qui reprenait aussi Lord Locksley mais qui me semblait mieux, sauf que je l'ai oubliée :')
Gilles se tenait dans la cour et prêtait main-forte à Petit Jean pour l'organisation des innombrables familles qui occupaient le château, à Azeem pour soigner les blessés, à Fanny pour découper les rations de nourriture, de Bouc pour la défense des lieux. Il faisait tout pour ne pas que son frère arrive à lui mettre la main dessus. Pourtant, il voyait bien son regard insistant quand il s'aventurait, de temps à autre, sur le chemin de ronde du château ou d'autres balustrades. Quand leurs regards se croisaient, l'archer lui faisait toujours signe de le rejoindre et, plus le temps avançait, plus son expression se faisait surprise et désapprobatrice.
Mais le cœur du jeune voleur cognait trop fort et il avait les jambes trop molles pour tenter de grimper avec lui. Il n'avait jamais été aussi angoissé de sa vie, même quand il était revenu au campement, presque sûr de se faire tuer par les autres, pour confronter Robin. Pire, il ne s'était jamais senti aussi ignorant et grossier de sa vie. Pourtant, on lui avait souvent fait comprendre qu'il n'était qu'un idiot, un bâtard non-désiré et sans instruction, un paysan qui ne savait rien faire, un voleur opportuniste et emporté… Malgré ça, il avait toujours fait confiance aux rares capacités qu'il avait, à son habilité, sa ruse, son charme et son indépendance. Mais là… il avait l'impression d'être complètement diminué.
Il se voyait tel qu'il était. Un jeune voleur en chemise brune, aux vêtements rouges rapiécés, le visage terreux, les cheveux décoiffés… On aurait peine à croire qu'il avait du sang noble en le voyant !
Son père aurait bien du mal à ne pas vouloir s'assurer qu'il était de son sang en le voyant.
Parce que c'était ça, le problème. Ils avaient retrouvé leur père disparu dans les cachots du Shérif, amaigri, affaibli, blessé mais vivant. Gilles n'était pas là quand les retrouvailles avaient eu lieu, mais maintenant qu'il le savait, il ressentait une nervosité et une angoisse terribles. Il n'osait pas venir à sa rencontre. Après avoir rêvé de pouvoir connaître son père toute sa vie, il se trouvait maintenant trop grossier et mal éduqué pour lui.
Les nobles qui venaient d'arriver avaient déjà commencé à entourer Lord Locksley pour lui prodiguer des paroles d'encouragement et de soutien. Ils étaient perchés dans ces tours et ils avaient immédiatement adopté leur comportement d'aristocrates : réunion intime, vin servi dans la vaisselle précieuse, conversations de politique et de gestion… Non, vraiment, songeait le jeune voleur avec un pincement au cœur, il n'avait rien à faire là-dedans. S'il essayait de se joindre à eux, il ne serait capable ni de suivre leurs racontars, il ferait sûrement tomber les verres précieux et il se tiendrait vraiment mal. Peut-être qu'il faudrait qu'il s'éduque tout seul avant d'oser rejoindre la bulle nobiliaire de son père…
Tout à ses pensées douloureuses, il ne fit pas attention à la foule de paysans qui s'ouvrait derrière lui et qui devenait soudain moins bruyante. Il n'entendit pas non plus les doubles pas qui s'approchaient de lui, l'un alerte et léger et l'autre plus lourd, comme fatigué.
« Gilles, lança la voix sévère de Robin, ce qui le fit sursauter. S'il te plaît, ça ne rime à rien que tu continues de l'éviter comme ça. Nous sommes tous les deux immensément soulagés et heureux qu'il soit vivant, n'est-ce pas ? »
Le jeune voleur sentit toutes les couleurs quitter son visage. Son cœur se mit à battre encore plus vite et son estomac se contracta, comme s'il allait vomir. Lentement, il se retourna. Les paysans s'éloignaient discrètement et là, juste derrière lui, se tenaient Robin et Lord Locksley, qui devaient s'appuyer au bras de son fils. Intimidé, Gilles n'osa pas vraiment regarder son visage, il leva les yeux et les rebaissa aussi vite.
« Je… ne crois pas que vous ayez quoi que ce soit d'intéressant à faire ici, murmura-t-il. J'étais juste en train de préparer des couches de foin pour ceux qui n'en ont pas… »
Le silence dura quelques instants puis Robin laissa échapper un léger rire, plein de tendresse.
« Mon frère, je pense que tu es stressé et fatigué, c'est pour ça que tu es devenu aussi calme et modeste, le taquina-t-il en venant le prendre par le cou. »
Gilles rougit et leva les yeux vers lui, une protestation sur le bout de la langue. La présence de Robin le rassurait un peu. Lui, il était habitué à sa présence et il le connaissait un peu. Et puis un frère, c'est moins intimidant qu'un père.
« Et c'est aussi pour ça que tu es timide, poursuivit l'archer, n'est-ce pas ? Tu n'aurais quand même pas peur de notre père ?
-Non, répondit brusquement le jeune voleur, seulement de ne pas me montrer aussi capable et compétent qu'on l'attendrait d'une moitié de noble. »
Un silence s'écoula encore, puis il perçut une main passer dans son champ de vision et la paume de Lord Locksley se posa sur sa joue. Elle était large et chaude et Gilles sentit des larmes bien involontaires lui monter aux yeux.
« Quand je t'ai rencontré pour la première et dernière fois, se remémora doucement leur père, tu étais beaucoup plus vif et vindicatif, tu me criais dessus en me disant que tu étais mon fils et que tu avais aussi le droit de partager ma vie. »
Le jeune voleur s'empourpra une nouvelle fois. C'était vrai, il n'avait pas eu aussi peur en allant retrouver son père à l'occasion de l'absence de Robin. Il se sentait sûr de son droit… et il en était toujours convaincu, d'ailleurs, mais voir Lord Locksley et Robin s'occuper aussi rapidement et efficacement de leurs affaires de nobles, il s'était mis à douter de ses propres capacités…
Et puis c'était vrai qu'il était très fatigué.
« Je ne sais pas, admit-il en osant enfin lever les yeux. Père…
-Je comprends, répondit le comte même si ça ne répondait absolument pas à la question. Mon fils… est-ce que tu veux bien nous accompagner auprès des autres aristocrates quand tu auras fini ce dont tu es en train de t'occuper ? J'aimerais vraiment que tu sois parmi nous. Je veux leur annoncer que tu es mon fils.
-D'accord, répondit Gilles sans s'étendre. »
Il apprécia la caresse dont son père le gratifia sous le menton et capta le grand sourire de Robin. D'ailleurs, l'archer profita du fait que Lord Locksley interrompait sa caresse pour les attraper tous deux par les épaules et les attirer contre lui pour les emprisonner dans un câlin serré. Gilles se laissa faire et poussa un soupir d'aise en fermant brièvement les yeux. Il y avait encore énormément de choses à dire, pas seulement sur ses doutes en tant que demi-noble digne de ce nom mais aussi sur tout ce qui s'était passé entre sa mère et Lord Locksley, son abandon même s'il ne savait pas à ce moment-là que la jeune femme était enceinte, son refus de reconnaître Gilles treize ans plus tard… Oui, il y avait des encore des sujets douloureux à aborder, mais le jeune voleur se sentait beaucoup mieux.
Visiblement, tout n'était pas aussi compliqué qu'il l'avait cru et avec son père et son frère à ses côtés, tout irait toujours bien.
