Bonjour à tous ! Voilà la suite, et premier chapitre de cette nouvelle histoire ^^ Les choses sérieuses commencent, et le ton sera celui de la première enquête ^^ Cette fois, n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, histoire de savoir si cette nouvelle direction est la bonne :)
Starlight : je ne sais pas si tu liras cette réponse, mais je n'ai pas oublié le commentaire que tu m'as laissé sur "La Ville des maudits", et je dois dire qu'il m'a énormément touchée ! Donc je tenais vraiment à te répondre, même avec tout ce retard :) je ne pratique pas assez bien l'anglais pour te répondre dans cette langue, mais je le comprends parfaitement, et c'était vraiment incroyable de lire ton avis sur ma fiction, de voir que celle-ci t'a aidée dans l'apprentissage du français :D je ne sais pas si tu poursuivras, mais comme tu le vois, je n'ai rien lâché, et j'ai continué l'écriture ^^ j'espère que cette suite te plaira, et t'aideras à affiner ta compréhension de la langue, malgré la difficulté de certaines phrases ;) Bon courage ! et encore merci !
Sur ce, bonne lecture !
OCCULTIC FAKE
II.
PARANORMAL
Qui n'est pas normal. Qui est en marge de la normale, de la normalité.
Objet d'étude de la parapsychologie.
Avril **** : Hana Makoto (28 ans) – « Je m'étais réveillée pendant la nuit. Cela m'arrive souvent, et je ne mets pas beaucoup de temps à me rendormir. Mais cette nuit-là, quelque chose n'allait pas. C'était comme si mon corps était en alerte. Comme si mes membres avaient senti l'approche d'une présence, d'une menace que mon esprit n'était pas encore capable d'identifier. J'ai alors levé les yeux vers ma fenêtre, et je l'ai vu. C'était un visage d'une blancheur diaphane, aux longs cheveux noirs et eux yeux injectés de sang. Il me regardait. Il me regardait fixement. Accroché à ma vitre, alors que je vis au septième étage de mon immeuble. Je ne dors plus depuis, hantée par cette vision que j'ai trop peur de rencontrer de nouveau. Les fantômes existent vraiment, vous savez ? »
CHAPITRE 1
Ce qui nous vient de l'Ouest…
Je me suis colleté avec la mort. C'est le combat le moins passionnant qu'on puisse imaginer. Il se déroule dans une grisaille impalpable, sans rien sous vos pas, sans rien autour, sans public, sans clameur, sans gloire, sans ce grand désir de vaincre, sans cette grande peur d'être vaincu, dans une atmosphère débilitante de scepticisme tiède, sans grande foi en votre bon droit, et moins encore dans celui de votre adversaire. Si telle est la forme de l'ultime sagesse, alors la vie est une plus profonde énigme que ne le croient certains d'entre nous. Je me trouvai à un cheveu de la dernière occasion de m'exprimer, et je fis la découverte humiliante que je n'aurai probablement rien à dire.
(Joseph Conrad, « Heart of Darkness »)
Elle se disait que cela faisait un bon moment qu'elle n'avait rien écrit. Non pas à défaut d'inspiration, mais de temps. Et aussi parce que Mai faisait partie de ces personnes qui, à partir du moment où elles s'autorisent à faire ce qu'elles aiment vraiment faire, tirent sur la corde jusqu'à oublier tout le reste. Si elle recommençait à écrire, elle pouvait dire adieu à ses examens, ses révisions, ses cours, et ses espoirs de vivre sa toute dernière année d'études à l'université. Et pourtant… depuis que la voix venue de l'autre bout du monde lui avait murmuré ces mots qu'elle n'espérait plus entendre, elle éprouvait un besoin désespéré, presque vital, d'écrire.
Les pages qu'elle avait rédigées des mois, peut-être des années plus tôt, elle avait enfin trouvé le courage de les relire. Elle les avait trouvé mauvaises, mais elle en avait ramené une nostalgie qui ressemblait à de la douceur et qui, peu à peu, se transforma en une joie frénétique.
C'en était bien terminé de ce deuil qui n'en était pas un. De l'attente interminable. Même s'il ne revenait pas, si tout était probablement fini entre eux, même si elle ne le revoyait jamais, le savoir de nouveau vivant, capable de bouger et de sourire, là-bas quelque part… Tout lui paraissait soudain plus beau.
L'appel de Lin fut le seul. Le printemps passa, et l'été japonais, cet été chaud, humide, tout plein du vert profond des arbres et des chants des cigales, s'installa jusque dans les rues de Tokyo. Lui devait être encore dans cet étrange état d'entre-deux qui suit les longs sommeils… peut-être… peut-être qu'il lui faudrait du temps, peut-être qu'il s'en remettrait doucement. Ou peut-être qu'il ne s'en remettrait jamais complètement… Et s'il avait encore des séquelles ? Et si la blessure lui avait volé plus que trois années complètes de son existence ?...
Yasuhara l'avait appris presque en même temps qu'elle, et tous deux s'étaient chargés de prévenir le reste de l'équipe. John tenta d'appeler Lin, puis Masako, sans succès. On n'était pas plus avancés, mais on avait quand même le cœur un peu plus léger.
Ce qui vient de l'Ouest, c'est le vent de la mer et du continent. C'est cet air à la fois proche et très lointain, cette exhalaison des choses dont on sait la saveur sans la connaître vraiment. Ce qui vient de l'Ouest, c'est l'immensité de l'Asie, et plus loin encore, l'étrangeté de l'Occident.
Sous les lumières de Tokyo, un garçon devenu trop vite un homme respira avidement son avenir retrouvé. Il avait les bras écartés et la poitrine gonflée, comme s'il voulait capturer tout ensemble la terre, le ciel, les nuages, les ténèbres et la nuit, et l'éclat de ce frémissement humain propre aux très grandes villes. Il aimait bien ce pays. Son atmosphère bizarre, ses habitants aussi sereins que déroutants, et surtout, surtout, son horizon vide, nouveau, dénué de tout ce dont il souhaitait se défaire.
– Tu es sûr que c'est une bonne idée ? » murmura l'homme à ses côtés.
– Du travail, une réputation repartie de zéro, c'est tout ce qu'il me faut.
Égoïste, il l'était sûrement, mais il avait déjà perdu tellement de temps…
Je crois… que je devrais m'y remettre. J'ai besoin de m'y remettre.
Ces doigts tremblaient tellement. Depuis combien de temps n'avait-elle pas écrit juste pour elle ? On écrit toujours un peu pour soi, mais à partir du moment où l'on s'oublie assez au profit de quelque chose de neuf et qui vient d'ailleurs, on écrit aussi pour les autres.
Mai détestait parler d'elle-même. Épancher dans les mots son petit être. Ça lui donnait l'impression d'être narcissique. Narcissique…
Où es-tu ? Que fais-tu en ce moment ? Est-ce que tu te rappelle de moi ? Des moments que nous avons vécus ensemble, de cette intimité que nous avons partagée ? Et moi ? Est-ce que j'ai envie de te voir ? Probablement, mais j'ai peur aussi. Tu sais Naru, j'ai refait ma vie, maintenant et sans toi. J'aime de nouveau. Pas autant que je t'aimais toi, mais chaque fois que je le vois, j'ai le cœur qui bat un peu plus vite. Nous nous sommes embrassés la semaine dernière, après être allés au cinéma. J'ai aimé ça. J'ai aimé lui faire l'amour ensuite, retrouver des sensations que je n'avais eues qu'avec toi, le seul et l'unique qui avait alors tout vu de moi. Naru… où devrais-je t'appeler Oliver ? J'en ai assez de ce surnom, même si tu me dis qu'il ressemble à celui qu'employait ton frère. Eugène est parti pour toujours, et moi, je ne suis plus une enfant. Oliver… est-ce que je te reverrai un jour ? Tu sais, si ça arrive, j'éviterais de t'aimer de nouveau. Parce que ça fait trop mal. Parce que tu vis pour quelque chose que moi j'ai décidé d'abandonner. L'invisible m'a trop pris… trop pris. Cependant, si un jour nous avons l'occasion de nous recroiser, si un jour j'ai la chance de revoir tes yeux et ton sourire si rare, j'aimerais pouvoir te dire en face que je t'ai aimé de toutes mes forces, et que c'est toi qui m'a le mieux appris à vivre.
– Je vais avoir besoin d'une assistante…
De la paperasse et de la paperasse à n'en plus finir. Hier après-midi, il avait retrouvé son bureau de Shibuya, vide, presque à l'abandon depuis six ans. Les meubles y étaient encore, soigneusement couverts. Son bureau, ses étagères, le fauteuils où il recevait ses clients, mais tout lui avait semblé trop vide. Presque trop lointain. Il avait donc fait rapatrier depuis Londres tous ses papiers, ses dossiers, ses articles, ses outils de travail, histoire que rien ne lui manque, parce que cette fois, il comptait bien rester.
Du moins jusqu'à ce qu'on l'ait oublié là-bas.
Le résultat était remarquable, mais presque décourageant puisque la sensation de vide avait laissé place à un trop plein qui frôlait l'insupportable.
– … et d'une équipe », compléta-t-il en aidant Lin à soulever une pile de dossiers.
– Tu as une idée ?
– Mon équipe. Celle que j'ai laissé en plan.
– Ils ont refait leur vie, tu sais ?
– Un mi-temps, pour arrondir les fins de mois, je suis sûr qu'ils ne diront pas non.
– Et pour l'assistante ?
– Mai sera certainement d'accord.
– Je n'en suis pas si sûr.
– Tu verras.
Un retour en bonne et due forme, voilà ce qu'il lui fallait. Mai était celle qu'il voulait revoir en premier, histoire de bien négocier son temps complet. Il la paierait bien, et elle, elle serait sûrement contente de retrouver cet univers-là. Ça avait dû lui manquer, et ce n'était pas les exorcismes de Bô-san ou de Matsuzaki qui avaient dû la contenter.
– Tu as le numéro de Yasuhara ?
– Si, mais tu ne voulais pas commencer par Mai ?
– Pas de manière aussi directe… l'approche frontale fonctionne rarement avec un cerveau comme le sien.
– Si tu le dis…
Yasuhara Osamu. Couramment ce qu'on appelait un génie. Sociable, intelligent, travailleur, perspicace, et beau garçon Yasuhara Osamu avait tout pour plaire. Mais Yasuhara Osamu était aussi très seul. Ce qui le passionnait, les gens ne le comprenait pas. Quand on dit à une jolie fille qu'on adore le paranormal, que tout ce qui est glauque ou mystérieux est bon à prendre, qu'on aime visiter des lieux abandonnés de nuit comme de jour, et qu'on fait ses soirées de toutes les histoires tordues de Tokyo, il y a peu de chance que ça passe.
Yasuhara Osamu aurait pu être de ces hommes d'affaire en chemise blanche et cravate, rasés de près, au sourire laconique et au regard acéré qui semblent détenir de ces informations inaccessibles au commun des mortels et qui vivent dans leur petite bulle beaucoup plus importante que tout le reste. Mais au lieu de cela, Yasuhara Osamu était un étudiant fauché, brillant dans un département auquel personne ne s'intéressait mis à part lui, seul, et bizarre au point d'avoir pour seuls amis une médium qui refusait d'exercer, une miko qui n'en était pas vraiment une, un prêtre plus heureux que prêtre, et un moine défroqué. Mais Yasuhara Osamu était bien comme ça.
C'est ce qu'il se dit en remettant ses données à jour, et en entrant quelques mots clés sur son moteur de recherche. Apparition – nord de Tokyo – photos – preuves – légendes.
Il en avait entendu parlé la veille. Une jeune femme avait eu un grave accident de voiture après avoir soi-disant vu une silhouette suspecte au bord de la route. Il voulait vérifier ça. Des photos, des fakes, des histoires, d'autres témoignages, tout était bon à prendre, et il devait l'admettre : même la perspective d'une énième déception ne l'effrayait plus.
Le paranormal était pour Yasuhara Osamu comme une soupape de sortie à ce monde un peu trop ennuyeux, une porte ouverte vers un reste de merveilleux, pour lui qui ne s'était longtemps plus étonné de rien. Contrairement à Mai, il n'avait rien lâché, et avait même commencé à travailler dans le domaine. Pas grand-chose au début. Un blog sur les affaires un peu bizarres de Tokyo, et qui piquaient parfois sa curiosité, puis quelques enquêtes comme ça, un peu sur le tas, dans des lieux sois-disant hantés, sans matériel évidemment, vu qu'il n'avait pas les moyens de s'en offrir, mais avec assez d'expérience et de recul pour lui forger une réputation sérieuse. Yasuhara était devenu, dans le milieu, celui qui n'hésite pas à se salir les mains tout en gardant la tête sur les épaules. Les enquêteurs le savaient fiable, les médiums ouvert, et de bouche à oreille, quelques clients avaient commencé à se manifester, lui permettant d'investir dans ses premiers appareils. Un capteur de champs électro-magnétiques et une ghost box. Ses études en parapsychologie avançaient bien. Il n'aurait plus qu'à décrocher son contrat doctoral pour percer dans le milieu, et il serait parti pour de bon… Tout comme lui l'avait fait, avec infiniment plus d'avance et de talent.
On ne ressuscite pas les morts.
La SPR… il aurait rêvé la remettre d'aplomb, vivre des dizaines d'aventures avec sa petite équipe qu'il avait peu à peu appris à considérer comme une famille, mais leur patron hors circuit, et ses collègues trop réticents à s'y replonger, l'entreprise était tombée à l'eau avant même d'avoir vu le jour. Il était le seul à ne pas avoir lâché l'affaire et à s'être réfugié dans le paranormal comme un gamin qui se cache sous sa couette pour s'inventer des histoires auxquelles lui seul croit. Lui et tous ceux qui avaient déjà été confrontés à l'invisible. Les fantômes, esprits et entités existaient. Il le savait. Il l'avait su dès sa toute première enquête – non officielle – dans son propre lycée, menée par ce garçon étrange, qui avait son âge, et qui semblait pourtant déjà si vieux, cet homme au visage fermé, qui ne disait rien alors qu'il en savait tant, et ce brin de fille qui ressemblait davantage à un courant d'air qu'à une véritable personne. Il aurait donné n'importe quoi pour revenir à cette époque-là.
On ne ressuscite pas les morts.
Et lui resterait un idiot.
La légende de l'autostoppeuse – une fille en blanc – se tient au bord de la route – cheveux noirs (signe distinctif des fantômes japonais) – fait un signe de la main – si tu ne t'arrêtes pas, c'est la mort – si tu t'arrêtes et la prend comme passager, elle ne dira d'abord rien, avant de pousser, au prochain virage, un cri strident, et de disparaître.
Une auto-stoppeuse fantôme donc. Grand classique. Même l'Europe en était truffée, mais il n'aurait su dire pourquoi… leurs fantômes à eux semblaient toujours un peu plus effrayants. Les longs cheveux noirs peut-être. Merci Sadako.
Demande de témoin sérieux – quelqu'un a-t-il déjà vécu cette expérience ?
Il y a quelques mois, il avait recueilli le témoignage d'un policier qui avait reçu plusieurs plaintes de chauffeurs de taxi concernant des passagers fantômes. Toujours les mêmes, sachant que leurs émetteurs n'avaient rien à y gagner, et peut-être plus à y perdre. À croire que les esprits avaient assez évolué pour se déplacer avec leurs propres moyens de locomotion. On ne parlait même pas des voitures fantômes !
Osamu laissa échapper un petit rire, et essuya les verres de ses lunettes en se grattant la tête. S'il pouvait être un grand chercheur lorsqu'il reviendrait. S'il revenait… Il aurait alors du travail pour toute une vie…
Son soupir s'était déjà perdu dans les lumières orangées du crépuscule lorsque son portable se mit à sonner. Numéro inconnu. Toujours bon à prendre.
– Yasuhara Osamu à l'appareil.
– Yasuhara, c'est Oliver Davis, Naru si tu préfères. Ça faisait longtemps.
Des ombres suspectes dans les recoins de ses photographies, il en avait vues, et des PVE, Osamu en avait entendus, mais jamais encore la voix d'un fantôme n'avait été aussi distincte.
– Nar…
– Je peux te demander un service ?
Je me sentais un peu nerveuse, alors que nous avions fait l'amour la semaine précédente. Il s'appelait Nishimura Takashi, et il avait déjà franchi des barrières qu'aucun homme n'avait réussi à surmonter jusqu'alors, même s'il était encore loin de tout savoir de moi.
Ce sentiment étrange de se sentir enfin normale. De vivre comme le devrait une jeune femme de vingt quatre ans, et d'expérimenter des émois qui m'avaient si longtemps été refusés. Le cliquetis des couverts, le reflets des verres contre les murs beiges, les murmures ininterrompus de la clientèle et le va-et-vient des serveurs étaient pour moi comme une mélodie exclusive et très entraînante. Depuis combien de temps je n'avais pas mangé au restaurant ? Rien que l'idée de renouveler mon tête-à-tête amoureux me faisait déjà rougir… c'était si bon. Bon au point de me faire oublier cette question qui me taraudait depuis désormais deux mois.
Où es-tu en ce moment ?
La dolce vita…
Pourquoi diable avait-elle choisi un restaurant italien ? Poignée impeccable. Pas bon signe. Odeur de pain et de tomates. Fait maison. Bon signe. Des serveurs en noir et blanc. Chemises impeccables, nœuds papillons… dans certains pays, l'italien est considéré comme une cuisine de luxe. C'est un rendez-vous important.
– Monsieur, puis-je vous aider ?
Homme mûr. Légère calvitie, nœud de travers, sourire crispé. Son portable dépasse de sa poche.
– J'ai rendez-vous avec Taniyama Mai.
– Si vous voulez bien me suivre.
Le laisse le guider jusqu'à ce qu'il l'aperçoive. C'est elle ? Vraiment ? Plisse les yeux. Cheveux bruns, désormais longs et coiffés en queue de cheval. Nez légèrement retroussé, visage beaucoup plus fin que dans ses souvenirs. Lunettes. Quelle horreur. Ronge ses ongles. C'est bien elle.
– Vous devriez appeler votre femme. Les contractions ont commencé.
Lueur de stupeur et disparition de l'élément gênant. Il a fait mouche. Champ désormais libre. Il la regarde. Elle semble nerveuse. Soupire, se mouche, remue sur sa chaise comme une anguille. Consulte le menu, recommence à se ronger les ongles. C'est elle ? Vraiment ? Cherche dans ses souvenirs, ce visage aux traits joyeux qui l'agaçait parfois, ce sourire qui avait le mérite d'être naturel et auquel il avait si difficilement fini par s'habituer, ses yeux naïfs mais étrangement vifs. Oui c'était bien elle. Une combine. Le noir de ses vêtements ne sera pas un problème… il lui faudrait juste… Trouvé. Geste maîtrisé, glissade jusqu'à la table et petit mouvement de poignet, hop, giclée d'eau dans la tronche du vieux qui voulait se faire la fausse blonde.
« Pardonnez-moi monsieur ! Vraiment navré ! Je vais le nettoyer pour vous… »
À lui le nœud papillon. Et le vieux était de toute façon trop outré pour rien remarqué. Ce qui lui manque d'autre ?…
« Puis-je vous reprendre le menu ? » Et les lunettes qui vont avec.
Elle est là. Elle attend. Probablement celui qui doit la rejoindre, puisqu'elle a réussi à s'en dégoter un. Sa vie privée ne l'intéresse pas. Elle regarde de nouveau le menu. La page des apéritifs.
– Besoin d'aide mademoiselle ?
L'accent italien est peut-être forcé, mais il aime bien.
– Ah… oui… qu'est-ce que vous me conseilleriez en vin ?
C'est bien sa voix. C'est bien Mai.
– Vous avez ici un excellent rouge d'origine française, peut-être un peu cher cependant, mais celui-ci est excellent.
– Vous le servez au verre ?
– Bien entendu. Il a ce goût des choses un peu anciennes, et qui ressurgissent au moment le moins opportun… un peu comme une surprise.
– Et bien surprenez-moi.
– Je m'y efforce...
Raté. Et son rôle commence déjà à le lasser. La Mai de ses souvenirs était moins maussade. Et pourtant…
Sa voix me tire de mes pensées. J'aime ce timbre à la fois clair et grave. Ses yeux très sombres plongent dans les miens, et il s'excuse de son retard. Pas de problème. J'ai commandé du vin. Tu veux boire quelque chose ? On enchaîne sur des banalités, mais j'aime la manière dont il me regarde, et l'intimité avec laquelle nos doigts s'effleurent.
« Tu sais… la semaine dernière… »
J'attends, et redoute aussi sa réponse, mais je souris et me mets à rire de gêne.
« C'était vraiment bien. »
Oui. C'était bien.
L'autre est arrivé. Tant pis, mais puisqu'il a le verre, autant revenir à la charge. Pour peu qu'elle ne l'envoie pas balader de nouveau – pour ça il doit reconnaître qu'elle est très forte –, cette fois sera la bonne.
Le serveur revient à la charge tandis que nous nous sourions d'un air complice. Son accent italien m'amuse, et je me demande s'il n'est pas un peu forcé. Quelques mots parviennent à détacher mon attention du visage de Takashi, désormais au bord du fou-rire. « Longtemps », « vieux collègue », « presque amis », « revenu ». Je lève les yeux pour lui demander de nous laisser, et remarque, derrière le verre des lunettes qu'il commence à retirer, ce bleu couleur de nuit qui m'a si longtemps hantée.
– Les retrouvailles. Des choses intéressantes n'est-ce pas ?
Il sait, à son regard, qu'elle l'a reconnu. Son sourire à disparu pour laisser place à quelque chose d'autre. De la surprise bien-sûr, mais quoi d'autre ? De la consternation ? De la tristesse ? De la colère. Il la sent sur le point de craquer. Il commence.
– Bien. Donc. Pas mort. Je suppose.
Elle fait non de la tête, et plonge ses yeux noisettes dans les siens. Elle est au bord des larmes. Il aurait dû le savoir. Tant pis. L'autre est perplexe.
– Mai, c'est qui ce type ? Tu le connais ?
Elle l'ignore, et le regarde. Le regarde, lui, fixement, les yeux lourds de reproches.
– Trois ans… » parvient-elle à murmurer. « Trois putains d'années. »
– Certes.
– Et ça ne fait pourtant que deux mois. C… comment ?
– Deux mois ? Ah, tu veux parler du coup de fil de Lin. J'y suis.
– On ne se remet pas d'un coma de trois ans en deux mois Naru.
L'apparition de son nom lui fait bizarre. Comme un petit pincement au cœur. De la nostalgie ?
– Bien sûr que non ». Il le savait mieux que personne. « Mais d'un coma de deux ans en un peu plus d'un an, sans problème. »
Cette fois, il crut qu'elle allait s'évanouir.
– Comment ça ?… deux ans ?…
– Ça fait déjà un an que je suis réveillé.
Un an. Un an que ce cauchemar aurait déjà dû se terminer. Voilà ce que me disait le fantôme en face de moi. Takashi me regarde sans comprendre, mais il sait que quelque chose de grave est en train d'arriver, et possède cette acuité des gens discrets et respectueux pour ne plus se faire remarquer.
Je trouve encore le courage de le regarder. De fixer ce visage que j'ai aimé, qui m'a empêché de vivre pendant trois longues années, que j'ai détesté, que j'avais presque fini par oublié.
– Tu m'as laissée… dans l'ignorance pendant un an.
Il opine calmement. Ça semble presque évident pour lui. C'est tellement blessant.
– Tu étais presque mort pour moi… tu… non. Tu étais mort.
Il lève la main pour m'interrompre, et je me surprends à m'accrocher désespérément à son geste, en quête d'une explication qui puisse enfin me sortir du cauchemar, donner sens à cette apparition sortie de nulle part, et qui vient me voler trois ans de travail acharné sur moi-même.
– J'ai juste une question », marmonne-t-il, et je m'aperçois après quelques secondes seulement qu'il désigne mes lunettes.
– Tu comptes vraiment les garder ?
Takashi éclate de rire, et moi j'explose.
Il lui était arrivé de se trouver dans des situations délicates. C'était inévitable dans son métier, et il s'était toujours targué de garder, dans ce genre de situations, un calme olympien. C'est donc avec une surprise non feinte, et à peine contrôlée qu'Oliver Davis chuta au sol sous le poids de son ancienne assistante qui se jeta sur lui avec la rage d'une furie, une armée de serveurs à ses trousses, et la certitude que oui, elle avait bel et bien grandi et qu'encore une fois, il en avait trop fait…
Le rouge des nappes à carreaux m'agace, et je tente de reprendre mon souffle. Derrière le comptoir, une vieille remarque à peine notre présence, et l'odeur du poisson me chatouille les narines.
– Tu ne crois pas que tu y es allée un peu fort ?
Le sang sur ses lèvres me fait presque jouir. Je le fusille du regard tandis que Takashi tente d'apaiser les tensions en commandant de la bière.
– Donc… » marmonne-t-il. « Vous vous connaissez depuis longtemps ? »
– On peut dire ça… » je siffle entre mes dents.
Envolés mes plus beaux souvenirs j'ai vraiment envie de le tuer, lui et son petit air arrogant.
– Mai était mon assistante », complète Naru.
– Assistante pour quoi ?
– Elle ne t'a pas dit ?
– Ferme-la.
– Mai a travaillé pendant un an pour le compte d'une agence de chasseurs de fantômes.
– Ferme-la !
– Sérieusement ?!
À croire qu'il est de mèche avec l'autre. Ce crétin.
– Je sais que mon retour est un peu… brutal » renchérit Naru. « Mais… »
– Pourquoi tu ne m'as rien dit ?
– Dit quoi ?
– Que tu étais réveillé. Pourquoi tu m'as laissé dans le flou, moi et tous ceux de l'équipe pendant un an ? Est-ce que tu sais à quel point ça a été douloureux pour nous ?
– J'avais d'autres priorités.
D'autres… quoi ?!…
Après le resto traditionnel, c'est le boui-boui du quartier mal-famé. Et pendant que le copain doit la calmer, lui est encore obligé de s'éponger le nez. S'il avait su…
– Bon. En définitive tu veux quoi ? » parvient-elle à demander d'une voix à peine maîtrisée.
– Eh bien… j'aurais besoin d'une assistante.
– D'une assistante ?
Confirmer l'agace.
– Ne me dis pas que tu comptes reformer l'agence.
– C'est précisément ce que je compte faire.
La réponse est plus expéditive qu'il ne le pensais.
– Ton poste d'assistante, tu peux te le mettre là où je pense.
Elle fait mine de partir, l'autre à ses trousses, mais l'allure est trop lente. Elle attend toujours quelque chose, et lui sait précisément quoi.
– Avoue que ça t'avait manqué.
Elle s'arrête, et se retourne lentement.
– Yasuhara m'a dit que tu n'avais plus pratiqué depuis.
– Yasuhara ?…
– Avoue que ça t'avait manqué. L'appel de l'inconnu. Le mystère du macabre. Ce souffle qui te dit que derrière ce monde de merde, il y a autre chose. Dis-le que ça t'avait manqué.
Ma tête a parlé à ma place. Je n'avais jamais mis de coup de boule. Je ne pouvais donc pas savoir que ça faisait autant de bien.
"C'est quoi son problème ?…"
Il a parlé pour lui-même, mais l'autre l'a visiblement entendu, les yeux rivés sur la silhouette de Mai qui disparaît dans la pénombre.
– Je vais lui parler.
Sa voix est sûr, et son regard honnête. Il lui rappelle Yasuhara dans une certaine mesure.
– Je vais lui parler », répète-t-il, en lui tendant un mouchoir supplémentaire pour éponger le sang qui couvre son menton. « Nishimura Takashi », complète-t-il en souriant.
– Eh bien Nishimura-kun… on dirait bien que je vais devoir compter sur toi.
Après tout, et malgré son cerveau qu'il juge tellement inférieur au sien, Mai a toujours été une énigme pour lui…
Les initiés auront peut-être reconnu les retrouvailles entre John et Sherlock, dans la saison 3 de Sherlock. J'adore cette scène ! et j'assume totalement de l'avoir pastichée ^^ Quant à l'attitude de Naru, si elle vous semble étrange, voire détestable, c'est normal, et les choses seront mieux expliquées au chapitre suivant.
En parlant de chapitre suivant, je suis incapable de vous dire quand je le publierai, mais je vous conseille de vous armer de patience... en attendant, n'hésitez pas à commenter, ça fait toujours chaud au cœur, et surtout c'est très encouragent. Là-dessus, je vous remercie d'avoir lu ce premier chapitre, et je vous dis à très bientôt ;)
