Bonjour à tous ! Voilà la suite ^^ j'en profite pour vous annoncer que je suis officiellement en vacances, et donc un peu plus dispo pour écrire !
Seiryuu : merci pour ton commentaire ! :D eh non, Takashi et ses beaux yeux ne valent pas notre cher narcissique, et Mai ne tardera pas à s'en apercevoir ;) Et en ce qui concerne Naru, ne t'inquiète pas, pour lui les gros ennuis sont terminés :)
J'espère que ce chapitre vous plaira ! N'hésitez pas à commenter. On ne dira jamais à quel point c'est gratifiant et encourageant, et sur ce, je vous souhaite une bonne lecture !
OCCULTIC FAKE
IV.
MALÉDICTION
Action de maudire.
Paroles par lesquelles on souhaite avec véhémence tout le mal possible à une personne, une famille, une ville, un pays.
Procédé magique qui utilise des formules à l'encontre d'une personne ou d'un animal dans le but de causer la ruine, la maladie ou la mort.
JUILLET **** : Jun Misabe (22 ans) – Ça a commencé à la mi-avril. Mon copain s'est mis à saigner du nez en pleine nuit, ça ne lui était jamais arrivé. Trois jours plus tard, nous avons retrouvé notre pigeon domestique mort dans une flaque de sang. Une semaine après, le chat a sauté du balcon et s'est fait écrasé par une voiture. Les saignements de nez de mon copain se sont accentués, de vives douleurs dans les bras et les jambes l'empêchaient parfois d'aller travailler, et les médecins finirent par lui diagnostiquer un cancer foudroyant de la peau. Quant à moi, j'ai commencé à souffrir de maux de tête et de troubles du langage. Personne ne sait ce que j'ai, ni si je vais m'en sortir. J'ignore ce que nous avons fait pour mériter cela, qui nous avons blessé pour souffrir à ce point, mais je vous en conjure… faites que ça s'arrête… Je ne veux pas mourir.
CHAPITRE 3.
Ce qu'il y a sous le lampadaire et dans l'ascenseur
Il y a deux choses de fâcheuses dans la vie : la mauvaise surprise et la perte de contrôle. L'une engendre généralement l'autre.
La mauvaise surprise, c'est le réveil qui ne sonne pas le matin, c'est ce ciel suffisamment dégagé pour que l'on sorte en short et en sandales, et qui se couvre une heure plus tard pour ensuite littéralement s'effondrer sur votre tête, c'est la machine à café qui est en panne, le pied de cette table qui heurte le vôtre, cet imprévu que l'on n'avait pas du tout anticipé, qui vient gâcher tous vos plans et qui vous fait dire que s'il y a des journées avec et des journées sans, celle-ci est une journée sans. La perte de contrôle quant à elle, c'est cette colère sourde qui fait frétiller l'estomac et qui monte le long de l'œsophage sans jamais passer la barrière du palais. C'est cette envie de s'arracher les cheveux, de tout envoyer paître et le poids de ce sourire forcé destiné à cette maudite secrétaire qui vous rappelle que vous n'avez toujours pas payé vos droits d'inscriptions. C'est cette larme traîtresse qui pointe au coin de l'œil, ce ton un peu trop agressif aux conséquences désastreuses, cette mèche de cheveux qui sans raison se met à friser, et l'envie enfin de tout envoyer chier pour finalement rentrer chez soi trempé, affamé, et trop épuisé pour hurler.
Mauvaise surprise et perte de contrôle m'avaient accompagnée les deux semaines suivant la visite de Lin. Les vacances arrivèrent à point nommé, et je restai les trois premiers jours cloîtrée chez moi comme une nonne, assommée par ce rhume qui sortait de nulle part et mes révisions dont la quantité s'accumulait sans que je ne trouve jamais le courage de les entamer. Le fait est qu'aux cours et à l'énorme pression que je m'infligeais pour réussir au mieux cette dernière année d'études s'était greffé un élément des plus fâcheux nommé Shibuya Kazuya – Naru pour les intimes – chercheur de son état, et le plus grand pot de colle qu'il m'avait été donné de voir.
Comme la sensation de mes poings dans sa figure n'avait visiblement pas fait son effet – à moins qu'il ait aimé ça – Naru m'avait appelée le surlendemain de nos retrouvailles, à savoir un vendredi. Je lui avais dit non. Il m'avait rappelée le samedi, je lui avais dit non, puis le dimanche, je lui avais dit non, puis le lundi, le mardi, le mercredi, le jeudi, de nouveau le vendredi, le samedi, le dimanche, et ne s'était arrêté que lorsque j'avais déposé plainte pour harcèlement. Chaque fois ce fut la même rengaine. Reviens s'te plait, je suis sûr que ça t'a manqué, tu seras mieux payée, je ne me moquerai plus de toi… Ça c'était pour les arguments charmeurs. Ensuite il y avait les arguments pressants, ceux qui cherchaient à me faire croire que c'était l'occasion de ma vie, et que si je la manquais, je n'avais plus qu'à m'acheter un abonnement pour anti-dépresseurs et débuter une existence aussi médiocre que celle de Mme Bovary – oui j'avais saisi la référence, ce qui l'avait plutôt étonné – et vieillir sans jamais mettre à profit mes dons pourtant « hors du commun ». Voilà. Ensuite il y avait eu l'argument de la célébrité. Celui-là je ne pense pas que lui-même y croyait vraiment, puisqu'il cessa très vite de me le rabâcher. Et enfin, la tentative de l'affect, la technique des sentiments. « Je sais bien que mon départ il y a six ans t'a fait du mal. Je sais que l'équipe était comme une famille pour toi et le paranormal une porte de sortie à ton existence un peu trop morose… » Si je l'avais su aussi sournois… Mais Naru n'était pas le seul problème, oh non. Il n'était que la moitié d'une magnifique paire qui me donna bientôt envie de quitter le Japon, de changer de nom et de tête pour m'exiler sur une île déserte où personne ne pourrait plus jamais me retrouver. Et le deuxième élément du duo n'était nul autre que Yasuhara Osamu.
– Deux semaines plus tôt –
Jamais il n'avait eu autant de travail et pourtant, Osamu était survolté. Depuis l'avant-veille ses mains tremblaient d'excitation. Il n'avait pas fermé l'œil depuis deux nuits, depuis qu'un vrai fantôme s'était adressé à lui dans son propre téléphone. Et pas n'importe quel fantôme !
Naru était ici-même, à Tokyo, bien vivant. Il l'avait entendu. Naru était de retour. Il en avait été si ému qu'il avait donné à l'ancien chasseur de fantômes les renseignements qu'il voulait sans même se poser de questions. Le rendez-vous de Mai serait gâché ? C'était pour la bonne cause. Naru était revenu ! Peut-être allait-il enfin pouvoir réaliser son vieux rêve, réunir la SPR et recommencer les enquêtes, tout reprendre à zéro… lui, Mai, Bô-san, Ayako, John, Masako quand elle rentrerait, Lin et bien sûr Naru. Leur petite famille enfin et de nouveau réunie… Aussi n'avait-il pas tardé à mettre Naru sur l'affaire qui l'intéressait, à savoir l'auto-stoppeuse fantôme. Un témoin fiable l'avait contacté, il n'y avait plus qu'à mettre Naru dans le coup et vu son enthousiasme, ce dernier ne s'était pas fait prier ! Avec un sourire d'aise, Osamu finit de rédiger le mail destiné à son directeur de recherches, avec qui il avait rendez-vous le lendemain, et entreprit de se refaire un café. La soirée promettait d'être longue. Tandis que sa cafetière italienne répandait une bonne odeur dans son minuscule studio, une sonnerie retentit et le fit sauter sur ses pieds.
Mai.
Il savait qu'elle finirait par se montrer.
La jeune femme ne tarda pas à grimper les cinq étages sans ascenseur qui le séparaient du rez-de-chaussée et débarqua chez lui en claquant la porte derrière elle. Elle n'était pas de bonne humeur.
– Ta foutue intelligence, ça ne t'aurais pas dit de l'activer pour cette fois ? » s'exclama-t-elle sans même un bonjour.
– Wow… je ne pensais pas que ça te ferait cet effet.
Son regard venimeux pointé sur lui, Mai tira jusqu'à elle sa chaise de bureau et s'assit tout en continuant de le fixer.
– C'est toi aussi qui a dit à Lin où je travaillais ?
– Oui…
Le Chinois l'avait appelé la veille. Pendant la matinée.
– Ok », dit Yasuhara en s'asseyant à son tour sur la seule autre chaise qu'il possédait. « J'ai gaffé pour l'autre soir. Mais Lin tenait vraiment à te parler, et vu ce qu'il m'a dit, j'ai compris pourquoi. »
Les pupilles de la jeune femme s'embuèrent et elle détourna un instant la tête avant de se reprendre.
– Donc… tu es au courant…
– Oui…
Lin lui avait tout révélé. Pourquoi Naru était si tôt de retour au Japon, alors qu'officiellement il n'était réveillé que depuis deux mois. Pourquoi il avait tant de facilité à revenir vers eux, et en particulier vers Mai après ce qu'il s'était passé entre eux. Pourquoi cet élan soudain, presque agressif, cette soif de vivre qu'il avait pu sentir, même à travers l'écran de son portable.
– C'est horrible ce qui lui est arrivé…
Elle hocha lentement la tête en se laissant distraire par le jour qui tombait derrière sa fenêtre.
– C'est passé maintenant. Lin m'a assuré qu'il était guéri.
– C'est ce qu'il m'a dit aussi. À l'exception de sa mémoire.
– On n'y peut rien. Et c'est sûrement mieux comme ça…
C'est aussi ce qu'il avait pensé après le coup de fil de Lin, et il avait presque remercié la providence de ce petit « inconvénient ». Déjà parce que grâce à cela sa gaffe de l'avant-veille resterait sans conséquences trop graves, et aussi pour Mai.
– Du coup… » commença-t-il. « Naru m'a rappelé. Il veut reconstituer la SPR et cherche des affaires intéressantes pour se remettre dans le bain. »
– Je sais.
– Je lui ai proposé une coopération, il a accepté.
– Je m'en doutais. Vous êtes un peu pareils tous les deux.
– Viens avec nous.
Son ton était sérieux, sans faille, sans un sourire. Il était rare qu'Osamu s'exprime ainsi, surtout devant Mai.
– Non. Tu sais très bien pourquoi.
– Mai… je sais que tu as voulu oublié tout ça, mais toi aussi c'est dans ta nature. Tu es attirée par le paranormal, tu ne peux rien y faire et tu serais bien plus heureuse si tu arrêtais une bonne fois pour toute de te contrarier et de nier ce que tu es. Naru est vivant, il va bien, tout va bien…
– Comment est-ce que tu peux dire ça après tout ce temps ? Tu sais à quel point ça m'a couté… »
Ses yeux restaient secs, mais son visage affichait une expression de profond désarroi.
– Tu étais là, avec moi pendant ces trois années sans lui » poursuivit-elle sans le lâcher du regard. « Donc comment tu peux nier tout le travail que j'ai fait sur moi-même, ne serait-ce que pour aller mieux ? »
– Je ne le nie pas Mai. J'essaie simplement de t'aider.
– Non. Tu veux simplement répondre à tes envies égoïstes et à ton rêve de reconstituer une SPR avec Taniyama Mai comme assistante de sa seigneurie Shibuya Kazuya. La réponse est non.
Sans réelle colère mais avec assez de fermeté pour mettre fin à la conversation, Mai se leva alors et se dirigea vers la porte.
– Tu es sûre ? » marmonna Osamu en guise d'ultime tentative.
– Lâche-moi.
Ce fut leur dernier échange pour les deux semaines à venir.
Au rhume s'était enchaînée la gastro, quant à faire, et j'avais dû m'excuser auprès de Sanae, terrassée par la fièvre et les vomissements. Il y a des jours comme ça, où l'on se demande si la vie nous en veut personnellement et où l'on cherche avidement, entre deux passages aux toilettes, ce qu'on a bien pu faire au bon Dieu pour mériter une telle série de saloperies. Ma vie, pas si mal à la base, était devenue si pourrie depuis le retour de Naru que j'en vins sérieusement à me demander si Lin ne m'avait pas jeté une malédiction sur demande de son protégé pour me forcer à revenir. Il accueillit ma question avec un fou-rire compulsif qui, quelque part, me rassura un peu. La morosité et la fatigue n'avaient finalement pas totalement eu raison de lui. Je passais donc le reste de la semaine à envoyer balader mes révisions, enterrée sous ma couette quand je ne m'endormais pas sur le carrelage de ma salle de bain sur fond de J-pop passée sous acide. Le rêve.
Mon salut, je le dus certainement à ma voisine. Yoshimi, dont la gentillesse n'avait d'égale que la prévenance. Elle partageait avec sa fille un petit appartement situé juste à côté du mien. Trois pièces minuscules, presque insalubres, mais qui constituaient déjà pour elle un premier pas vers la délivrance après une vie un peu trop injuste. La mère et la fille y avaient emménagé six mois plus tôt pour fuir la misère et la violence d'un mari qui avait poussé Yoshimi au divorce. Malgré l'évolution de la société, être parent seul s'avérait encore très difficile au Japon, et je savais les combats quotidiens de ma voisine pour conserver la garde de sa fille. Il n'était d'ailleurs pas rare que j'aille chercher la petite à la garderie, pendant mes jours de congé, pour la garder jusqu'à ce que sa mère rentre du travail. Du haut de ses six ans, Ikuko était une enfant adorable, éveillée, curieuse et souriante. La complicité qu'elle partageait avec Yoshimi me rappelait celle que j'avais pu tisser avec ma propre mère, il y a très longtemps. En me voyant dans un état larvaire proche de celui d'un cadavre en décomposition avancée, Yoshimi avait donc été aux petits soins avec moi, m'apportant de la soupe au riz à chaque repas et allant jusqu'à laver mes draps et mes couvertures trempés de sueur pour me les ramener le lendemain, embaumés d'une bonne odeur de frais et de lessive.
Takashi me rendait visite quasiment tous les jours et nous regardions généralement un film ou un épisode de série avant qu'il ne reparte avec son sourire et ses beaux yeux. Nous n'avions pas reparlé de Naru ou de mon passé en tant qu'apprentie chasseuse de fantômes, et c'était tant mieux comme ça.
Après six jours au fond du trou, je finis par enfin émerger et découvrir que derrière ma porte et ma fenêtre, le monde avait continué à tourner. Qu'à cela ne tienne, une montagne de travail m'attendait!
– Tu la vois ?
– Pas encore…
– Ok », souffla Yasuhara en réglant sa caméra en mode infrarouge. « Donc nous sommes le vendredi 8 août. Il est 23h45, heure à laquelle l'apparition est censée se manifester. »
– Passe-moi le capteur de chaleur.
– Tiens.
Les témoignages, ceux des quatre personnes qui l'avait croisée et du voisinage étaient formels. La femme en rouge devait apparaître la nuit du vendredi au samedi, autour de 23h50. Toujours un peu avant minuit.
– Et toi John ? Tu es prêt ?
– Quand vous voulez.
– Ça marche.
Les yeux rivés sur le bas côté de la route, Naru alluma le contact et démarra lentement. Elle apparaissait normalement sous le lampadaire et faisait un signe de la main pour demander au conducteur de s'arrêter.
Son histoire, il l'avait trouvée dans une coupure de journal datant des années 2000. L'histoire de Kiriko Amane, cette jeune autostoppeuse tuée par un chauffeur et laissée pour morte au bord de la route. Une vieille femme l'avait trouvée sans vie le matin suivant. Sa robe blanche était couverte de sang. Depuis, Kiriko hantait les alentours et tentait de retourner chez elle en donnant une adresse impossible à ceux qui voulaient bien la prendre. Parfois, en particulier lorsque le conducteur était un homme de la quarantaine, elle se mettait à hurler sans repos jusqu'à ce que ce dernier stoppe la voiture et s'enfuie en courant. C'est d'ailleurs ce phénomène qui avait provoqué l'accident qui avait eu lieu trois semaines plus tôt. Un chauffeur qui avait recueilli l'autostoppeuse fantôme avait percuté, sous la panique, la voiture d'une jeune femme. Il s'en était sorti, mais avait été admis en hôpital psychiatrique parce que, selon ses dires, le cri résonnait encore dans sa tête.
– Tu détectes quelque chose Yasuhara ?
– Rien pour l'instant.
Le lampadaire était à une trentaine de mètres, et rien ne semblait troubler la solitude des petits insectes qui virevoltaient dans la pâleur du faisceau lumineux. La voiture roulait tranquillement et ses occupants, silencieux, scrutaient la pénombre en quête de l'apparition. Naru décéléra au niveau du lampadaire. Yasuhara sentit sa respiration s'accélérer et son cœur battre un peu plus vite. Il le dépassèrent de quelques mètres et Naru gara la voiture sur le bas côté. Rien ne se produisit. La nuit restait impénétrable. Seuls le grésillement de l'ampoule et les coassements des grenouilles animaient l'atmosphère aux odeurs de foin et d'herbe fraîche.
– Fais voir le capteur », chuchota Osamu.
– Il n'y a rien pour l'instant.
– Quelle heure est-il ?
– 23h51.
– Ça ne devrait pas tarder.
Dix minutes plus tard, rien n'était apparu.
– Bon, on fait quoi ? On retente un passage ?
– Tant qu'on est là ça ne coûte rien d'essayer » dit Naru en redémarrant la voiture pour faire demi-tour.
Une deuxième fois, ils passèrent devant le lampadaire sans résultat. C'était dans ces moments-là que Yasuhara percevait le côté comique du paranormal. Trois clampins perdus en pleine nuit en train de passer toute les cinq minutes devant un fichu lampadaire, il y avait de quoi rire.
– Quelle heure est-il ?
– Presque minuit.
– C'est sûrement trop tard.
– Mouais… à mon avis c'est fichu.
– Que dit le détecteur de champs électro-magnétiques ?
– Rien. Et le capteur de chaleur ?
– Rien non plus.
La femme en rouge ne s'était pas montrée. Yasuhara soupira et Naru se grattait la tête quand John poussa soudain une légère exclamation.
– Il y a quelque chose…
– Sérieux ?!
Osamu plissa les yeux. Effectivement, quelque chose s'agitait dans les hautes herbes et une forme noire émergea de la pénombre pour se glisser sur le bitume. Cependant…
– C'est une grenouille.
– Ah oui ! Au temps pour moi…
– Bon… qu'est-ce qu'on fait ?
– Il est minuit passé », dit Naru. « Peu de chance qu'elle apparaisse. Je pense que c'est raté. »
– Peut-être que nous sommes trop nombreux », suggéra John depuis l'arrière de la voiture. « À chaque fois les personnes qui ont vu la femme étaient seules. »
– C'est vrai. Vous deux, descendez. »
– Hein ?! » s'exclama Osamu. « Tu vas tenter le coup tout seul ?! »
– John a raison. Et vous ne serez pas loin. Allez vous planquer quelque part, et servez-vous des appareils pour détecter un signe de présence anormale. Si jamais je klaxonne, rappliquez immédiatement.
– Ça marche.
Ils descendirent et laissèrent Naru au volant tout en faisant mine de s'éloigner. Une fois suffisamment loin, ils se cachèrent dans l'herbe, capteurs et caméras braquées sur le lampadaire. La voiture avançait toujours et décéléra avant de s'arrêter. Osamu fut obligé de se décaler pour voir ce que la carrosserie lui dissimulait. Ses yeux s'agrandirent de stupeur.
– Elle est là », souffla-t-il.
– Ça a l'air d'aller mieux toi.
– Tu n'imagines pas à quel point ! » dis-je en me hissant sur la pointe des pieds pour embrasser Takashi. Cela faisait 24h que je ne vomissais plus.
– Ma pauvre… il va falloir penser à te remplumer un peu…
– Ouais je sais.
J'avais dû perdre au moins trois kilos avec mes déboires. Quand on n'a déjà pas grand-chose à perdre c'est dramatique. Un peu gênée, je lui délivrai un petit sourire. Peut-être attendri, il me prit soudain dans ses bras et me serra très fort en logeant son visage contre mon cou. Je pouvais sentir son souffle sur ma peau, les battements de son cœur et de ses cils, mais mon cœur à moi restait désespérément calme. Je découvris que je n'éprouvais rien de particulier.
– Tu as envie ? » me souffla-t-il.
Son entre-jambe était devenu rigide.
– Allez » dis-je en forçant un sourire.
Faire l'amour sapa toute mon énergie, et à peine son orgasme passé, je m'endormis mollement dans ses bras sans avoir joui. Ce fut la sonnette d'entrée qui me réveilla. Il devait être autour de 21h, et je me levai nue comme un ver, pâteuse et le dos noueux.
– J'arrive », criai-je en enfilant rapidement un peignoir et en remettant un peu d'ordre dans mes cheveux.
Cette manière très brève, presque timide d'appuyer sur la sonnette, c'était Yoshimi.
– Bonsoir Mai-chan », marmonna-t-elle avec un petit sourire. « Comment allez-vous aujourd'hui ? »
– Beaucoup mieux ! Grâce à vous. Merci d'avoir pris soin de moi.
– C'est normal. J'aurais juste un tout petit service à vous demander…
– Vous voulez que j'aille chercher Iku-chan à la garderie ?
– Si ça ne vous dérange pas… je sais que vous êtes encore mal en point.
– Pas de souci. Je ne reprends le travail qu'après-demain. Vous pouvez compter sur moi.
– Merci Mai-chan ! Merci beaucoup !
Et comme elle ne pouvait pas me demander un service sans se sentir immédiatement redevable, elle me tendit une petite boîte pleine de dangos.
– Tenez. Je les acheté tout à l'heure.
– Merci… vous n'auriez pas dû…
– C'est bien normal ! Bonne soirée Mai-chan.
– Bonne soirée !
Une vraie maman ! Je refermai la porte en serrant la boîte de dangos contre moi. Takashi avait renfilé son caleçon et commençai à faire bouillir de l'eau pour le dîner.
– Une poignée de nouilles ça te va ?
– C'est parfait.
Osa-kun m'avait envoyé un message. Il était avec Naru et John pour une châsse aux fantômes et me demandait si je voulais être de la partie. Quand ce n'était pas l'un c'était l'autre.
« Non merci. »
« Sûre ? »
« Va te faire. »
De manière inexplicable, mon estomac s'était noué, et c'est avec une pointe d'amertume que j'éteignis mon portable. La soirée risquait d'être très longue…
Elle était là. Si nette qu'on aurait presque dit une femme réelle, si elle n'avait pas cet aspect un peu… flottant, incertain, comme une silhouette dont on aurait mal réglé la mise au point sur une photographie. Derrière ses longs cheveux noirs, on n'apercevait pas son visage. Elle ne le regardait pas, la tête penchée en avant, les mains légèrement tremblantes. Naru déglutit.
– Je peux vous aider ?
Elle poussa une lente et profonde inspiration. Jamais il n'avait vu d'apparition de ce type, aussi… palpable et pourtant lointaine, et malgré sa longue expérience en la matière, les poils de ses avant-bras se dressèrent.
– Vous voulez aller quelque part ?
Elle releva légèrement la tête.
Je veux rentrer chez moi…
Sa voix… ce souffle à la fois rauque et clair, comme une voix cassée de petite fille. Il déglutit encore.
– C'est à quelle adresse ?
Encore une fois, elle ne dit rien. Droite, légèrement en avant, comme si son corps était maintenu par des fils.
– Montez. Vous me le direz une fois installée.
En disant cela, il ouvrit la portière et lui fit signe d'entrer. Elle s'installa sur le siège passager. Sa silhouette était fine, ses mains blanches. Elle n'avait pas de chaussures. Juste cette robe rouge qui découvrait sa cage thoracique un peu trop maigre.
13, rue Niibori.
– Cette adresse n'existe pas.
Elle ne bougea pas.
13, rue Niibori.
– Cette adresse n'existe plus. Vous êtes morte. Un homme du nom de Kodomo Haruka vous a tuée.
Au nom de son meurtrier, elle leva la tête et la tourna lentement vers lui. Il réalisa qu'elle n'avait pas de visage. Ses traits floutés ne laissaient deviner que les contours de ses yeux, de son nez et de sa bouche, comme ceux d'un mannequin inachevé.
– Cet homme est aujourd'hui en prison », poursuivit-il. « Il a été jugé et puni pour son crime. »
Ko do mo… Ha ru ka.
– Il a payé pour ce qu'il vous a fait.
Ses mains se levèrent lentement. Elle sembla les regarder, puis sa tête pivota vers lui. Alors elle poussa ce cri dont les rumeurs parlaient. Un cri déchirant, inhumain, un cri de souffrance infinie et qui sembla faire vibrer chaque cellule de son corps. Les dents serrées, Naru se boucha les oreilles et klaxonna.
– Il a pas froid aux yeux purée…
Mais elle n'était pas entrée dans la voiture depuis une minute que le klaxonne déchira le silence. Yasuhara et John sautèrent sur leurs pieds et s'élancèrent vers le lampadaire où la femme en rouge était apparue. Le cri, son cri, résonnait dans la nuit.
– Dépêchez-vous » hurla Naru à travers la portière à demi-ouverte. Son visage ruisselait de sueur.
Tout en faisant le tour de la voiture pour aller du côté passager, John sortit sa croix ainsi qu'un flacon d'eau bénite, ouvrit grand la portière et brandit le crucifix face à l'apparition. Elle n'en hurla que plus fort.
– Yasuhara !
– J'espère que ça va marcher…
En soutenant John, à moitié assommé par le cri de la morte, Yasuhara sortit de sa poche la figurine de bois que Lin lui avait confiée et la brandit face à elle.
– Voici l'homme qui t'a tuée », hurla-t-il.
Alors la femme cessa de crier.
– Voici Kodomo Haruka. L'homme qui t'a tuée. Tu peux avoir ta revanche sur lui et quitter ce monde en paix.
Son corps tremblait comme une feuille. Osamu sentit son sang se glacer lorsque l'apparition leva vers lui son visage sans traits et tendit la main vers la figurine. Ce qui se passa ensuite, il ne sut l'expliquer. Un courant glacial le traversa et paralysa tous ses membres, comme si on enfonçait dans sa peau une centaines d'aiguilles. Il entendit de nouveau le cri de la femme en rouge, mais cette fois, il y en avait un autre. Celui d'un homme. Déchirant. Ses jambes se dérobèrent sous lui, et Osamu tourna de l'œil tandis que la figurine s'effritait lentement dans sa main comme une trainée de cendres.
– Yasuhara ! Yasuhara !
Le choc lui avait fait perdre connaissance. Et il y avait de quoi.
– Lève-lui les jambes.
Son teint était affreusement pâle et il mit quelques minutes à totalement revenir à lui.
– Que… Qu'est-ce qu'il s'est passé ?… » parvint-il à bredouiller après avoir longuement inspiré et bu quelques gorgées d'eau.
– Elle est partie avec la figurine qui représentait son agresseur », dit Naru. « Je pense que nous ne la reverrons plus par ici. »
– Mais est-ce qu'elle a vraiment trouvé le repos ?
– Je ne sais pas… C'est difficile à dire quand on n'a pas de médium compétente à portée de main.
Par « compétente » il entendait bien sûr Masako, mais Mai n'aurait pas été de trop. Elle sentait bien ces choses-là.
– En tout cas ton idée a fait son effet » ajouta-t-il en aidant Yasuhara à se redresser. C'était en effet lui qui avait suggéré à Lin de fabriquer une figurine à l'effigie de l'agresseur de la jeune femme afin de l'aider à soulager sa douleur. Si Kiriko avait été assassinée, et selon le folklore japonais, elle devait faire partie de ces créatures fantomatiques qui vouent une haine sans précédent à l'auteur de leur mort. Haine qui devenait le moteur même de leur existence, et pour la soulager, le seul moyen aurait été, selon Yasuhara, de lui permettre d'assouvir sa vengeance.
– Ce n'était pas idiot », convint Naru, avant de remarquer que le jeune homme l'écoutait à peine.
Ses doigts s'étaient agrippés à son t-shirt. Il semblait avoir du mal à respirer et de grosses gouttes de sueur s'étaient formées sur son front.
– Ça ne va pas ?!
– Ce… ce n'est rien… juste un peu d'asthme », murmura-t-il tandis que Naru l'aidait à s'installer sur la banquette arrière.
– De l'asthme ?
– Ouais…
C'est vrai qu'ils ne s'étaient plus revus depuis six ans…
– Ça va aller ?
– Ouais t'inquiète. J'ai l'habitude…
Le trajet jusqu'à Shibuya lui permit de reprendre sa respiration et de calmer les battements frénétiques de son cœur. Bon sang ce qu'il avait eu peur !
Naru semblait satisfait. Les relevés thermiques avaient bien fonctionné. Fait intéressant, la vidéo n'avait pas filmé l'autostoppeuse. On pouvait seulement distinguer une vague tâche rouge qui ressemblaient davantage à un défaut sur l'objectif qu'à un fantôme. Quant au cri, on ne l'entendait qu'en écho, comme s'il venait de très loin. Malgré tout, l'affaire était résolue. Ils étaient contents.
– Ça va aller pour rentrer ? » s'enquit le patron de la SPR.
– Oui oui sans problème. Ça va beaucoup mieux.
– Je vais te raccompagner » dit tout de même John. « On ne sait jamais. »
– Si ça peut te faire plaisir…
Naru les déposa au centre de Shibuya. Il était aux alentours de deux heures du matin et pourtant les rues frémissaient encore d'activité.
– On reparlera de tout ça demain. Reposez-vous bien.
– Ça marche ! À demain ! Le bonsoir à Lin.
– Je n'y manquerai pas.
En voyant la voiture démarrer d'un coup d'accélérateur, ce qui était typique de Naru qui avait une conduite assez nerveuse malgré son calme à toute épreuve, Osamu se trouva soudain nostalgique. C'était si exaltant de retrouver le cadre, le mystère et le frisson des enquêtes au sein de la SPR ! Mais il avait l'impression que quelque chose manquait, comme un vide. Mai bien sûr. Les chasses aux fantômes n'avaient plus la même saveur sans elle. Comment aurait-elle réagi face à cette apparition ? Qu'aurait-elle fait ? Elle les aurait surpris… forcément. Mai avait toujours le chic pour les prendre de cours, même sans le vouloir. Elle aurait certainement pleuré aussi. Peut-être qu'avec elle, grâce à son empathie, Kiriko aurait pu être totalement apaisée. Elle avait beau avoir disparu, Osamu n'était pas sûr qu'ils l'aient totalement soulagée de la douleur et de la haine.
– Ça va aller » demanda John en se méprenant sur son expression tout à coup plus sérieuse.
– Hein ? Oui sans problème. Je me faisais juste la réflexion que ça aurait été bien que Mai soit là.
– C'est sûr… mais si elle a décidé de ne plus mettre les pieds dans le paranormal je pense que nous devons respecter son choix.
– C'est vrai.
– Et… pour ce qui t'est arrivé…
John le fixait avec dans le regard quelque chose d'anxieux, comme une appréhension.
– Ce n'est pas de l'asthme, n'est-ce pas ?
Il soupira et baissa les yeux.
– Non. Ce n'est pas de l'asthme.
Il y a trois ans, un coup de feu d'Andrey Jacobin l'avait atteint en pleine poitrine. La balle avait frôlé le cœur, perforé une artère, et l'avait plongé dans le coma pendant onze jours. Il n'y avait pas que Naru qui avait côtoyé la mort de près dans cette histoire, et malgré sa rémission, la blessure avait affaibli son cœur, le laissant plus sensible aux efforts, mais aussi aux chocs émotionnels. Les médecins lui avaient déjà dit de ne pas forcer, et ce qui s'était produit ce soir le lui avait douloureusement rappeler.
– Je ferai plus attention », dit-il simplement.
Après tout, il n'avait pas envie de devenir l'un de ces fantômes qu'il affectionnait tant.
La peur est un sentiment bizarre. Il se trouve au seuil de la panique et de l'apathie. On est là, on sent que quelque chose de va pas, tous nos sens sont en alerte, mais on ne bouge pas. On est comme figé, incapable de bouger un doigt ou un cil, tout réflexe éteint. La peur est un phénomène anti-survie, si profondément ancré qu'on ne peut aller contre – à moins de faire un sérieux travail sur soi-même – qui submerge et annihile tout le reste pour ne laisser qu'un état de prostration extrême qui, au lieu de faire fuir, nous pousse à rester là, les yeux béants, à regarder le danger fondre sur nous avec la certitude que de toute façon, nous n'y échapperons pas.
Voilà bien longtemps que je n'avais expérimenté ce sentiment, et je dois avouer qu'il ne m'avait pas manqué.
C'est arrivé lorsque je suis allée cherché Ikuko à la garderie. Il faisait chaud. Une légère bruine tombait sur la ville et l'humidité me coulait à la peau. La petite, qui s'est prise d'affection pour moi, m'a sauté au cou et m'a offert un origami qu'elle avait appris à faire dans l'après-midi. Nous avons tranquillement marché jusqu'à notre immeuble et j'essayai de lui faire deviner ce qu'elle aurait pour le goûter. Révélation : c'était des dangos.
Elle me dit que mon amoureux était très beau et je fut une nouvelle fois surprise face l'observation dont pouvait faire preuve un enfant.
Nous sommes montées dans l'ascenseur. Iku-chan a appuyé sur le bouton n°7, et nous nous sommes amusées à compter les étages sous forme de comptine. C'est là que j'ai senti que quelque chose n'allait pas. Tout allait bien pourtant. Iku-chan était radieuse, j'allais de mon côté assez bien pour avaler deux bols de riz sans les vomir et j'avais même trouver la motivation de me plonger dans mes révisions. Tout allait bien, mais quelque chose dans cet ascenseur n'était pas normal. J'avais l'impression très désagréable que nous n'étions pas seulement deux, mais qu'une troisième personne montait avec nous, et que cette personne se trouvait juste derrière moi. Je ressentis des picotements dans les doigts, et ma respiration s'accéléra tandis que je feignais un sourire pour ne pas inquiéter la petite. Les étages défilèrent avec une lenteur insupportable. Lorsque les portes s'ouvrirent enfin, Ikuko se dirigea en sautillant vers mon appartement. Clés en main, je risquai un regard derrière moi, et constatai que l'ascenseur était bel et bien vide. Il n'y avait pas de troisième personne. Seules Ikuko et moi étions montées. Ce sentiment de laisser une présence derrière moi, je le connaissais cependant trop bien pour l'interroger davantage. Il y avait « quelqu'un » dans cet ascenseur. Quelqu'un dont je n'avais jusqu'alors jamais senti la présence. Le souffle court et les mains tremblantes, je détournai brusquement les yeux et laissai les portes se refermer pour emporter la présence avec elle. Moi qui me plaignait de ne pas faire assez de sport, j'aurais désormais sept étages à grimper quotidiennement !
Les (très) bons connaisseurs auront peut-être perçu la référence en ce qui concerne Yoshimi et Ikuko. Pour les autres je préfère ne pas trop en dire, car cela impliquerait de vous spoiler ;)
Quoi qu'il en soit, merci d'avoir lu et à très bientôt pour la suite !
