Bonjour à tous ! Après un long voyage en Irlande, un nombre non négligeable de cuites et deux kilos de bière en trop, me revoilà attelée à la suite de cette fiction ! Je vous avoue que j'ai eu du mal à écrire ce chapitre... j'espère que cela ne se ressent pas trop... Quoi qu'il en soit je suis très contente de pouvoir poster de nouveau et j'espère que le chapitre suivant mettra moins de temps à arriver :)

Seiryuu : Merci pour ton commentaire ! :D Tu verras que même quand Naru cesse de s'acharner, Mai n'a pas fini d'en voir avec le paranormal ^^ d'ailleurs bien joué pour la référence à Dark Water ! Le film japonais est quand même moins connu que le remake américain, donc respect ! Ta réflexion sur la remarque d'ikuko est intéressante, et tu n'es pas la seule à l'avoir faite :) en fait, techniquement Ikuko n'a jamais vu Naru, donc elle parle vraisemblablement de Takashi, mais cela dit l'équivoque est intéressante, surtout quand on voit à quel point les sentiments de Mai sont troublés. Ne t'inquiète pas pour ce bon Yasu, il ne souffrira pas ;) du moins pas tout de suite...

Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture !


OCCULTIC FAKE

V.

REVENANT

Esprit d'un(e) défunt(e) censé revenir de l'autre monde pour se manifester aux vivants sous une apparence humaine.

Personne qui revient après une longue absence sans être attendue.

Août **** : Hotoya Kyoko (86 ans)

« Il est mort il y a plus de quarante ans maintenant. On m'a dit que ça c'était passé lors d'un naufrage, que son corps n'avait jamais été retrouvé. Sosuke aimait la mer et l'océan. Ce qu'il préférait, c'était naviguer. Nous avions déjà fait le tour du monde ensemble, à bord de son petit rafiot, mais cette fois là, parce que j'étais enceinte, j'ai refusé de l'accompagner. Je l'ai même supplié de rester, mais il ne m'a pas écoutée. Sosuke est parti, et il n'est jamais revenu. On m'a dit que son bateau avait échoué quelque part près du Cap Vert. J'ai élevé sa fille seule, dans le souvenir du seul homme que j'ai jamais aimé. J'aurais tellement voulu que son fantôme nous hante, qu'il manifeste un signe, un tout petit de sa présence. Que l'on sache que même au-delà de la mort, nous comptions toujours pour lui. Rien. J'ai vécu le reste de ma vie en ne croyant à rien d'autre qu'au néant, jusqu'au jour où ma fille s'est mariée. Là, sur la photo qui représentait tous les convives, au dernier rang, à gauche, on pouvait voir le visage souriant d'une personne qui n'était pas présente à la cérémonie. Personne à part moi ne l'avait reconnu. Ce visage, c'était celui de Sosuke."


CHAPITRE 4.

Ce qui s'écoule du plafond

La première chose dont il s'était souvenu, c'était l'ondulation lente et régulière des voiles de sa fenêtre sous une brise de printemps. La deuxième, c'était la silhouette assise à son chevet, de son regard de vieux, embué de larmes lorsqu'il croisait le sien, et de ses traits crispés par une attente et une tristesse qu'il n'était alors pas en mesure de comprendre. Le goutte à goutte de sa perfusion rythmait ses journées, baignées dans une apathie laiteuse dont il ne sortait que lorsque les médicaments cessaient de faire effet. Alors, il pouvait la sentir. La chose dans sa tête. Comme il ne pouvait pas parler et que ses yeux s'ouvraient à peine, tout le monde pensait qu'il ne comprendrait pas, mais il savait que ce qui s'était niché dans son corps sucerait lentement sa vie jusqu'à ce qu'elle soit entièrement consumée. Dans ces brefs moments de lucidité lui revenait alors le fantôme d'une présence qu'il convoquait par instinct pour se rassurer, pour échapper au néant qui l'engloutissait lentement. Celle d'une personne qu'il avait aimée de tout son cœur, mais dont il ne se rappelait ni le nom ni le visage. Même lorsqu'il fut capable de se souvenir de ceux qui l'entouraient au quotidien et qui le regardaient comme s'il était déjà mort, son identité ne lui revint pas. Alors il se dit que son imagination l'avait fabriquée pour le sauver du gouffre dans lequel l'avait plongé la maladie. Comme un enfant qui a besoin des bras de sa mère pour se protéger du monde, de sa laideur et de ses mensonges, il avait cru en cette femme qu'il avait aimée et qui n'avait jamais existé, quand bien même le souvenir de son odeur et de sa peau l'accompagnait toutes les nuits. C'est ainsi qu'en plus des traitements, de la patience, du temps et de la chance, Naru se dit qu'il avait été sauvé par un fantôme. Peut-être celui d'une patiente qui avait connu avant lui la blancheur de cette chambre, la froideur des machines, et l'appel d'une lumière, là-dehors, qu'il ne pourrait peut-être plus jamais regarder en face. Il l'ignorait, parce qu'il n'était pas médium, mais il sut qu'il ne pourrait jamais davantage aimer qui que ce soit que cette présence qui n'existait peut-être pas ou plus.


La présence dans l'ascenseur n'était pas réapparue. J'avais été contrainte plusieurs fois d'y retourner malgré l'appréhension, ne serait-ce que pour descendre et remonter mon linge que j'amenais au lavomatique, et que je ne me voyais clairement pas trimbaler jusqu'au septième étage, mais rien ne s'était produit, et je n'avais plus rien ressenti.

Après une semaine sans rien percevoir, je dus admettre que j'étais soulagée, et recommençai à prendre l'ascenseur sans serrer les poings et transpirer à grosses gouttes.

L'été s'écoulait tranquillement, avec son soleil de plomb et cette humidité persistante qui rendait la peau constamment moite. La chaleur rendait mes journées maussades, et mes nuits étaient rythmées par le va-et-vient du ventilateur que Takashi avait déniché pour moi sur un site d'occasions. Rien de bien palpitant.

Naru avait arrêté de me harceler, mais Yasuhara continuait de me tenir informée de leurs déboires de chasseurs de fantôme, si bien que plus d'une fois, je m'endormis l'esprit embrumé par des histoires à faire froid dans le dos, et cette fichue curiosité qui me tiraillait le cerveau.

La rentrée arriva quant à elle trop vite et m'amena au constat suivant : en ayant réussi à éplucher seulement trois quart des révisions que j'avais prévues au départ, le trimestre était plutôt mal parti. Je retournai cependant à l'université avec un certain enthousiasme, ravie de quitter mon appartement trop chaud et la solitude de mes révisions infructueuses.

Comment vas-tu ? » me demanda Takashi lorsque j'arrivai à la bibliothèque et m'installai à sa table de travail.

Pas trop mal. Reprendre le rythme me fera sans doute du bien.

J'imagine. Et le boulot ?

Ça va.

Sanae avait insisté pour que je prenne quelques jours de repos supplémentaires, mais j'avais trop envie de réintégrer le monde des vivants pour m'enfermer une journée de plus. La vie reprenait finalement son cours. Il fallait croire que je m'étais habituée aux sms d'Osa-kun et à l'omniprésence de Naru, puisque mon cœur ne se serrait plus lorsque je pensais à lui.


Ce qu'il y avait de fascinant dans le paranormal, c'est que dès que l'on en entrouvrait la porte, on tombait alors sur une enfilade de couloirs aux allures labyrinthiques qui semblaient ne jamais avoir de fin, et qui ouvraient eux-mêmes sur d'autres portes, à la manière de deux miroirs l'un en face de l'autre qui se reflètent indéfiniment.

En acceptant, six ans plus tôt, de coopérer avec les membres de la SPR, Yasuhara avait ouvert une porte qui, depuis, l'avait entraîné au cœur d'un gouffre dont il ne voyait ni le fond, ni les parois, mais dont il devinait parfois l'ampleur. C'était pareil pour les enquêtes. Une fois le cas de l'autostoppeuse fantôme résolu, d'autres demandes s'étaient chargées de les occuper. Naru avait le flair pour dénicher les bonnes affaires et les différencier des arnaques ou des phénomènes scientifiquement explicables. Entre l'hôtel hanté de Yokohama, le corridor maudit, et le sous-sol fantôme dont les escaliers ne se matérialisaient que les nuits de pleine lune, ils n'avaient pas chômé au cours des trois dernières semaines. Le blog qu'il avait commencé après son retour de Londres fonctionnait à plein régime et les demandes affluaient.

– Et pour couronner le tout, j'ai eu mon contrat doctoral ! » annonça-t-il en levant son verre tandis qu'Ayako et Bô-san le regardaient avec de grands yeux.

Malgré son refus de travailler de nouveau avec eux, Naru avait accepté de les revoir, et les anciens membres de la SPR s'étaient ainsi réunis dans un café de Tokyo l'espace d'un après-midi. Mise à part Masako, il ne manquait que Mai, comme toujours.

– Et tu bosses sur quoi ? » demanda Takigawa en jetant un œil incertain à Naru qui écoutait tranquillement la conversation.

– La médiumnité. J'aimerais montrer comment les médium sont capables de rentrer en contact avec les défunts.

– Sacré projet.

– Oui, mais j'ai découvert, en rédigeant mon mémoire, que l'état de transe observé notamment en sommeil magnétique permettait de capter certaines ondes qui sont indétectables à l'état de veille. Le but serait de prouver que les médium peuvent ressentir ce type d'ondes sans recourir au sommeil magnétique, dans un état conscient ou semi-conscient.

– Wow… mais il faudra faire des expériences j'imagine. Des idées de cobaye ?

– J'ai demandé à Mai », rit Osamu, non sans une pointe de nervosité, « mais son refus a été catégorique. Masako en revanche m'a écrit qu'elle accepterait de m'aider quand elle rentrerait. J'ai aussi obtenu l'accord d'une médium qui commence à être pas mal connue. Jun Fubuki.

– Ah ouais ! Je l'ai vue l'autre jour à la télé ! Apparemment elle a aidé la police à résoudre des cas de disparitions !

– C'est ça.

– La vraie question », les interrompit Naru, « est comment tu as été amené à t'intéresser au sommeil magnétique. »

Osamu fut sur le point de répondre lorsque les mots s'arrêtèrent sur le seuil de ses lèvres. À la manière dont Takigawa et Ayako le regardaient, il sut qu'ils avaient compris.

– J'ai… j'ai assisté à une séance d'hypnose une fois. Par curiosité », bredouilla-t-il, « et les résultats m'ont fasciné. C'est ce qui m'a poussé à travailler sur le magnétisme pour mon mémoire. »

– Je vois…

Naru devint pensif et ne le vit pas ravaler sa salive. La séance d'hypnose en question, qui n'en était du reste pas vraiment une, n'avait en effet pas eu lieu à Tokyo, mais à Londres, trois ans auparavant, sur cette jeune fille étrange aux cheveux noirs et aux yeux mauves, prénommée Elsie Carpenter(1). Osamu n'avait jamais oublié ce premier jour d'enquête où elle s'était effondré sur le canapé des Davis et, après quelques instants de flottement, avait été capable de nommer sans hésitation chaque membre du groupe et de décrire leurs activités, alors qu'elle ne les avait jamais rencontré auparavant. La mort d'Elsie, il ne l'avait apprise que bien plus tard, de la bouche de Mai, et comme tous les membres de la SPR, le décès de la jeune femme l'avait profondément atterré. Comme si les choses ne suffisaient pas, et alors qu'il n'était pas encore capable de tenir seul sur ses jambes à cause de sa blessure, sa copine de l'époque, une amie proche d'Elsie, l'avait quitté. Depuis, et malgré sa bonne humeur constante et ce dynamisme auquel il se contraignait, Osamu sentait en lui un vide très profond, glacial, et qui cachait une vérité d'autant plus difficile à accepter. En ravalant un soupir, il posa les yeux sur Naru et se força à sourire.

Parce que tout est pour le mieux, et que quoi que tu fasses, tu n'auras rien de plus.


On a beau dire mais même lorsque l'objet d'un cours peut sembler chiant à mourir, si le prof est bon, ça passe crème !

Mon séminaire du mardi sur le « Genji monogatari » m'avait mise de fort bonne humeur et je sortis rayonnante de l'auditorium. L'été touchait alors à sa fin et les températures redevenaient supportables. Mon énergie n'en était que décuplée, et c'est d'un bon pas que je me dirigeai vers la bibliothèque, bien décidée à en découdre avec cette fichue étude de texte qui me résistait depuis la veille. Osa-kun m'avait envoyé un message pour me dire qu'il avait obtenu son contrat doctoral. Comme promis, et malgré mes craintes de le voir mentionner le nom de Naru à tout bout de champ, je l'avais donc invité au restaurant, en tête à tête, comme des amoureux !

En traversant le hall du sixième, et perdue dans mes pensées, je vis soudain mon attention captée par une affiche fraichement déposée. On y voyait le visage sérieux d'une femme tout juste entrée dans la quarantaine, aux traits fins et au regard pénétrant qui fixait l'objectif comme si elle pouvait distinguer le spectateur qui se trouvait derrière.

CONFÉRENCE

Jun Fubuki

MÉDIUMNITÉ : CHARLATANISME OU DON PSYCHIQUE ?

J'avais entendu parlé de ce nouveau phénomène du paranormal. Jun Fubuki avait commencé à se faire connaître l'année dernière, lorsqu'elle avait été capable de retrouver une fillette enlevée par un pédophile grâce à un mouchoir retrouvé dans les bois. Sa notoriété avait grimpé en flèche, et même la police la demandait parfois. Évidemment, nombreux étaient ceux qui criaient au fake et à l'arnaque, mais Fubuki semblait assez discrète et intelligente pour ne jamais être reprise sur quoi que ce soit. Ce que j'en pensais pour ma part ? Pas grand-chose… Si cette femme pouvait utiliser son don pour sauver des vies sans rien demander en échange c'était bien. De telles capacités ne devaient de toute façon servir à rien d'autre.

Je ne pus cependant m'empêcher de regarder la date de la conférence et remarquai qu'elle avait lieu le lendemain dans l'après-midi, juste à côté de la faculté des lettres. À croire que tout se liguait contre moi pour me forcer à revenir vers le paranormal… En me redressant, je secouai vivement la tête et fis un doigt d'honneur à l'affiche. C'est mort !


Voilà bien longtemps qu'il n'avait pas dîné au restaurant, faute de moyens et de compagnie… Mai lui avait donné rendez-vous aux pieds de son immeuble. Comme convenu, il lui envoya un sms arrivé à destination, et attendit tranquillement, les mains dans les poches. Les jours avaient considérablement raccourci et le soleil avait déjà disparu derrière l'horizon pour laisser derrière lui un ciel aux nuances pastel et dont le rouge se diluait lentement à mesure que les étoiles s'allumaient. Un vol de pigeon éclaboussa les nuages de gris tandis que le grondement de la circulation faisait trembler le bitume. Le temps était plus frais, les arbres un peu moins verts, et dans le fond de l'air, on pouvait déjà sentir ce parfum de mousse et de bois caractéristique de l'automne.

Mai arriva après quelques minutes. Elle s'était joliment habillée avec une robe bordeaux aux manches larges, serrée autour de sa taille très fine. Une paire de talons rehaussait ses jambes et ses cheveux lâchés reflétaient les dernières lueurs du crépuscule. Osamu ne put s'empêcher de rougir lorsqu'elle lui délivra un petit sourire, mais la crispation de ses mains et son regard fuyant le mirent sur le qui-vive.

– Quelque chose ne va pas ?

– Ça va, ce n'est rien…

– Sûre ?

Sur le point de lui emboiter le pas, elle s'arrêta brusquement et plongea ses yeux noisette dans les siens.

– Je te raconterai ça tout à l'heure si tu me promets de ne rien dire à Naru…


Ça s'était passé en fin d'après-midi, juste après mon retour de la garderie. Comme toutes les semaines, j'étais allée chercher Ikuko et rentrai tranquillement avec elle en l'écoutant me raconter ses activités de la journée. La présence de l'ascenseur ne s'étant plus manifestée depuis plusieurs semaines, je le pris sans inquiétude et laissai la petite appuyer sur le bouton du septième étage en comptant avec elle les paliers successifs. Une brève angoisse me fit serrer les poings mais je me calmai en constatant qu'il n'y avait que nous deux. Que quelle qu'elle soit, la présence n'avait bien été que « passagère ». Mais alors qu'il aurait dû s'arrêter au septième, l'ascenseur continua et monta jusqu'au huitième. Ma respiration s'était déjà accélérée lorsque je pariai sur un simple dysfonctionnement et m'apprêtai à appuyer de nouveau sur la touche du septième. C'est alors que je la vis. À travers la petite vitre de la porte, debout sur le palier d'un appartement.

Elle avait un ciré jaune et de longs cheveux noirs. Du même âge qu'Ikuko vu sa taille, elle se tenait dans l'embrasure de la porte, parfaitement immobile. Un frisson me parcourut l'échine. Je ne voyais pas son visage, mais j'était persuadée qu'elle nous regardait. Dans un élan de panique, j'ouvris alors la porte de l'ascenseur, prit Ikuko par la main et sortis sur le palier. Mes doigts s'étaient mis à trembler et au gémissement qu'elle poussa, je sus que la petite l'avait senti. Je n'osai cependant pas la regarder, les yeux rivés sur la porte de l'appartement de gauche. Elle était fermée. Je ne l'avais pourtant pas vu bouger et encore moins entendu claquer. C'était comme si ce que j'avais aperçus à travers la vitre de l'ascenseur n'avait été qu'une illusion. En plaisantant sur le caractère capricieux de l'ascenseur, je me tournai vers lui et le sermonnai pour rassurer Ikuko qui rit de ma plaisanterie. Mes frissons n'avaient quant à eux toujours pas disparu et je jetai un œil anxieux vers la porte avant de prendre les escaliers. J'avais deux certitudes.

1 – je n'avais pas rêvé

2 – la fillette qui nous avait fixé n'était pas vivante.

Et cette dernière intuition me provoqua un hoquet de terreur.


– Et ensuite ?

– Rien. J'ai ramené Ikuko chez moi, on a goûté et elle a fait ses devoirs jusqu'à ce que sa mère arrive. Mon appartement était calme, je n'y ai rien ressenti de particulier.

En parler semblait l'avoir soulagée et elle but distraitement deux gorgées de vin blanc.

– Je ne te pensais pas amatrice d'alcool », rit Osamu.

– D'abord c'est du vin, ensuite moi non plus, mais ça fait du bien.

– Il est bon », reconnu-t-il.

– En ton honneur », renchérit Mai en levant son verre. « Et félicitations pour ton contrat ! »

S'il se fiait au rouge qui lui montait aux joues, elle était déjà pompette. Son sourire leste et sa tête légèrement penchée montraient cependant qu'elle s'était aussi détendue.

– Pour revenir à ton fantôme », dit Yasuhara, « tu as un indice ? Des hypothèses ? »

Elle soupira.

– Pas vraiment… j'ai un peu paniqué en découvrant qu'il était lié à l'appartement du dessus, mais ce n'est pas au-dessus de chez moi…

– De qui alors ?

– De Yoshimi et Ikuko… il faudrait que je leur demande d'ailleurs si elles ont remarqué des choses étranges. En tout cas Ikuko n'avait pas l'air inquiète.

– Les enfants…

– Des fois je me demande si ce n'est pas moi qui débloque.

En levant les yeux, il la vit presque affalée sur sa chaise, la main sur le front et les yeux perdus dans le vague. Depuis leur retour de Londres, Mai avait pratiquement tout perdu de l'adolescente joyeuse, optimiste et un poil hyperactive qu'elle était à seize ans. La morosité semblait avoir envahi chaque parcelle de sa vie et de son être comme un épais brouillard gris dont rien ne pouvait la faire sortir. Il n'avait jamais osé le lui avouer, mais pendant la très longue absence de Naru, il avait eu peur de la perdre elle aussi. Ces trois années de solitude et de chagrin lui avaient laissé des cernes persistantes qui traçaient un fin liserai bleuté sous ses yeux, ainsi qu'une ombre dans ses traits qui lui donnait tout de suite l'air plus âgé. Maquillée, bien habillée, son verre de vin blanc à la main, avec son expression sérieuse, légèrement désabusée, elle avait l'air d'une femme de trente ans.

– Moi j'ai toujours eu foi en tes intuitions », murmura-t-il, « même si tu as décidé de les rejeter. »

– C'est comme si j'avais un troisième bras que je tentais d'ignorer. Quoi que je fasse et que j'imagine, il sera toujours là, prêt à reprendre du service dès que mes nerfs le lui commanderont.

– La métaphore est intéressante…

– N'est-ce pas !

Sa plaisanterie lui arracha un petit sourire et lorsqu'elle plongea ses yeux dans les siens, il se sentit fondre.

– Et… avec Takashi, comment ça va ? » bredouilla-t-il.

– Pas mal du tout. Il est très gentil.

– C'est tout ?

Son regard devint interrogateur et elle le leva un instant vers le plafond pour chercher ce qu'elle devrait ajouter.

– On se voit moins depuis la reprise des cours. Entre les gardes d'Ikuko et le boulot, je suis assez occupée, mais sinon ça roule entre nous, je n'ai rien à ajouter.

– Tu es sûre ?

Ses traits se crispèrent soudain, et Osamu sut qu'elle avait comprit où il voulait en venir.

– J'essaie… » souffla-t-elle.

– Dis-le.

– Non.

– Ça ne rime à rien de rester avec quelqu'un dont tu n'es pas amoureuse.

– Osa-kun, si tu continues, tu vas terminer ce repas tout seul et à tes frais.

– D'accord j'arrête.

Et un sourire entendu suffit à les mettre de nouveau sur la même longueur d'onde.

– Sinon cette thèse ?…


L'alcool faisait joliment osciller ma vision et j'adressai un dernier signe de la main à mon ancien colocataire avant de disparaître dans mon immeuble, non sans m'aider de l'appui d'un mur. Entre le repas, qui m'avait bien rempli la panse, la bonne humeur d'Osa-kun et la joie de partager un petit moment entre potes, nous avions passé une bonne soirée. Ces réflexions me firent diriger droit vers l'ascenseur sans la moindre appréhension, et je me raidis en voyant les portes se fermer.

Reste où tu es… » m'entendis-je murmurer. « Reste où tu es… »

Mais il n'y avait que moi, et les portes s'ouvrirent sans problème au septième étage.

Soulagée au point de rire toute seule, j'avançai d'un pas guilleret lorsque Yoshimi apparut dans la cage d'escalier et me provoqua un sursaut qui m'aurait fait décoller jusqu'au plafond si j'avais été montée sur ressort.

Vous m'avez fait peur !

Pardon Mai-chan… je ne voulais pas… » bredouilla-t-elle.

C'est rare de vous voir prendre les escaliers ! C'est pour ça que j'ai été surprise…

Oui, je comprends, je suis navrée encore une fois… mais en vérité j'ai un souci avec mon appartement et je voulais en discuter avec les voisins du dessus…

Je vois… et ils ont pu vous ai…

Je me raidis.

Les voisins du dessus ?

L'appartement de gauche du huitième étage, là où la fillette en ciré jaune était apparue, à peine quelques heures plus tôt.

Je crois qu'il n'y a personne », dit lentement Yoshimi. « J'ai sonné plusieurs fois, j'ai même frappé mais ça ne répondait pas, et il n'y a plus de nom sur la porte. L'appartement est sans doute inoccupé. »

Je vois… » Je tentai de réguler ma respiration et de prendre l'air le plus naturel possible. « Et sans vouloir être indiscrète… quel est le problème ? »

Elle hésita un moment, le temps de chercher ses mots, puis leva les yeux vers moi.

Je crois que c'est plus simple de vous montrer.


À cause de son exposition plein ouest, son appartement était aussi étouffant qu'en plein été. Ouvrant grand les fenêtres, Osamu respira profondément l'air de la ville avant de se laisser choir sur son matelas. Pour lui qui n'avait pas l'habitude de beaucoup manger, en particulier le soir, le repas avait été beaucoup trop copieux… mais cela faisait aussi du bien de manger en bonne compagnie. À force de se noyer dans son travail et ses passions étranges, il avait oublié le plaisir simple de passer un bon moment avec les gens qu'on apprécie. Ce n'était pas si mal d'ailleurs d'oublier le paranormal l'espace d'une soirée, et il se surprit à penser que ce n'était pas si mal que Mai ait lâché l'affaire. Quelqu'un d'extérieur à tout ça, mais qui pouvait aussi le comprendre et le regarder sans le prendre pour un fou, c'était plus qu'agréable.

Tandis que la rumeur citadine s'apaisait peu à peu et que le sommeil le gagnait lentement lui revint leurs échanges de la soirée, en particulier l'un d'eux, inachevé, et qui lui avait laissé un léger goût d'amertume.

Il s'en était douté les premières semaines, mais il en était désormais certain. Mai appréciait Nishimura sans l'aimer. Parce que le seul à avoir une place dans son cœur désormais trop serré restait et resterait Naru. Elle aurait beau le nier, combattre de toutes ses forces et tout tenter pour l'oublier, Mai ne cesserait jamais de l'aimer, et ce malgré la douleur, l'absence et le temps. Jamais.

« J'en sais quelque chose », murmura-t-il en passant la main sur ses paupières pour retenir les larmes qui commençaient à perler au coin de ses yeux.

J'en sais quelque chose…


Yoshimi dut me secouer pour me faire reprendre mes esprits.

En voyant le spectacle de sa chambre et de ce qui s'écoulait du plafond, j'étais restée debout, les bras ballant et la bouche entrouverte, incapable d'émettre un son.

Tout va bien Mai-chan ?

Hein ? Oui, oui… ça fait longtemps que ça dure ?

Depuis que j'ai emménagé avec Ikuko, mais ça s'est empiré avec le temps.

C'était de l'eau. De l'eau qui ruisselait du contre-plaqué en petites gouttes opaques et grises, presque noires. Yoshimi avait disposé plusieurs bassines dans la chambre, mais les dégâts étaient déjà conséquents, et le plafond presque inondé.

Il faut prévenir le concierge », arguai-je. « Le plafond risque de s'effondrer sinon. »

Je sais… je l'ai déjà prévenu mais il n'a toujours rien fait.

Alors nous y retournerons dès demain.

Le concierge de notre immeuble était un vieux grabataire qui se plaisait plus à observer les locataires qu'à leur rendre service. Il faisait partie de cette catégorie d'employers qui considèrent leur lieu de travail comme un aquarium, et leurs clients comme des poissons à simplement observer et titiller quand ça leur chante. Personne ne l'appréciait, et j'avais déjà eu un différent avec lui lorsque par inadvertance je m'étais enfermée à l'extérieur de chez moi. Grâce à son « aide », j'avais dû attendre le serrurier pendant trois quart d'heures, en t-shirt et pieds nus, en plein hiver, observer ce dernier joyeusement défoncer ma porte et changer le cylindre avant de me faire payer plein pot sous le regard railleur de l'autre tâche. Bref. Ce type était une plaie.

Il va m'entendre » sifflai-je, l'œil mauvais. « Vous voulez dormir chez moi en attendant ? »

Oh… non ça ira, merci. Je dormirai avec Ikuko, il n'y a pas de problème dans sa chambre. Merci Mai-chan.

Pas de problème. La petite dort déjà j'imagine ?

Oui. Merci encore de l'avoir gardée.

C'est normal. Si il y a le moindre problème, surtout n'hésitez pas.

D'accord. Merci Mai-chan, et bonne nuit.

Bonne nuit Yoshimi-san.


C'est le couloir du huitième étage. Je ne dispose de rien pour le savoir. Je le sais, c'est tout. Et je sais que ce qui m'attend derrière cette porte n'a rien d'amical.

Pourquoi est-on attiré par les endroits les plus repoussants ? Ceux où tout nous crient de détaler pour ne pas connaître une mort certaine ou au moins une grosse frayeur ?

Je me suis souvent posée cette question, en particulier lors de mes années de pratique, sans jamais trouvé de vraies réponses. Les films d'horreur, j'ai fini par en voir, et je sais qu'il ne faut jamais regarder en face une poupée, surtout lorsqu'elle est en porcelaine, qu'il ne faut jamais ouvrir ses volets la nuit, et surtout, surtout, qu'il ne faut jamais mettre les pieds où la petite voix dans ton cerveau, c'est-à-dire ton instinct de survie, te crie « n'y va pas. »

Je suis pourtant là, devant cette porte, où cinq, six ou sept heures plus tôt, une fillette en ciré jaune et avec de long cheveux noirs m'a regardée fixement.

Ma main pousse le battant comme si je ne la contrôlais pas, et j'avance lentement, un pas après l'autre, dans les ténèbres de l'appartement. Le bruit de mes semelles fait un son étrange, je sens quelques chose de froid sous la plante de mes pieds, avant de comprendre. C'est de l'eau.

De l'eau. De l'eau partout.

L'appartement baigne dans une semi-obscurité morbide qui m'empêche à peine de distinguer le contour des portes et la texture des murs.

Pourtant je la vois, l'eau qui recouvre le sol et suinte sur les cloisons. Cette eau grise et presque noire qui engloutit tout. Je la vois. Je la sens. Elle a cette odeur de terre et de pourriture. Une odeur de mort.

Quelque chose perturbe le silence, et en tournant les yeux, je réalise que le robinet de la cuisine est ouvert et fonctionne à plein régime. Je m'approche et tente de l'éteindre. La lourdeur de mes jambes m'effraie. J'ai envie de crier et de m'enfuir mais mon corps bouge avec une lenteur exaspérante. Le robinet est bloqué et l'eau s'écoule toujours. Quelque chose semble soudain boucher le conduit et provoque un grondement semblable à celui d'un monstre dans les canalisations. Je sens mon corps se raidir et sursaute lorsque l'eau s'écoule de nouveau, libérant quelque chose dans l'évier. Je plisse les paupières et approche mes mains. C'est une masse noire, presque fluide. Mes doigts l'effleurent à peine et je recule brusquement en réalisant ce que c'est. Longs filaments noirs, comme les fils d'une toile d'araignée. L'eau s'écoule toujours et moi je n'arrête plus de trembler.

Ce qui est sorti du conduit et qui nage dans l'évier, ce que j'ai touché et qui s'est enroulé autour de mes doigts.

Ce sont des cheveux humains.


(1) Pour ça je vous renvoie au chapitre 2 de "La Ville des Maudit" qui raconte la fameuse "séance" sur Elsie Carpenter.

Spéciale dédicace à l'épisode du serrurier : ça m'est arrivé...

Merci de m'avoir lue ! :D J'espère que ce nouveau chapitre vous aura plu ^^ n'hésitez pas à commenter, dire que vous avez aimer ou non, dans tous les cas c'est toujours génial de pouvoir partager vos impressions :) Je pense que vous avez remarqué que Naru n'a pas été très présent au cours de ce chapitre au profit d'un Yasuhara assez sombre... mais ne vous en faites pas, ce n'est que partie remise ;)

Là-dessus, je vous dis à bientôt pour le prochain chapitre ! :)