Bonjour à tous ! Voilà la suite ! J'ai encore mis pas mal de temps à la publier... rentrée oblige, et cette fois j'en savoure les joies en tant que prof, mais je ne vous oublie pas et continue d'écrire très régulièrement. Vous pourrez constater que ce chapitre est aussi très long. Pas mal de choses à mettre en place... il faut dire que j'élabore l'histoire au fur et à mesure, donc l'ensemble peut s'avérer souvent bancal, et il faut du temps pour tout réajuster.
Quoi qu'il en soit, j'espère que ce nouveau chapitre vous plaira :) Je sais que les cours ou le travail ont sûrement repris, mais n'hésitez pas à lâcher un petit commentaire, c'est toujours hyper gratifiant et encourageant.
Sur ce, bonne lecture !
OCCULTIC FAKE
VI.
HANTISE
Idée, image ou mot qui occupe de manière obsédante l'esprit d'une personne.
Septembre **** : Kotoba Yuji (51 ans)
"Je n'ai jamais cru aux fantômes, je n'y crois toujours pas, mais quand je vais dans cette maison et que j'y dors la nuit, je me demande si le voile de la réalité ne nous dissimule pas parfois quelque chose de plus profond, de plus sombre. Je suis scientifique, sceptique. Je ne crois pas, je sais, et le savoir ne s'acquiert que lorsque l'expérience confirme l'hypothèse. Voici la mienne : il est certains lieux qui captent ce qui s'y est produit, de bien comme de mauvais, et ces choses restent gravées dans les murs. Certains pensent que ça pourrait venir des métaux contenus dans le sol. Ça reste à vérifier, mais l'idée n'est pas absurde. Le métal possède-t-il une mémoire ? Mieux, une mémoire émotive ? Je n'en sais toujours rien et ne demande qu'à faire passer ces questions du domaine de la croyance à celui du savoir. Je garde néanmoins une certitude : il y a quelque chose, ici, dans cette maison que j'ai héritée de mes parents, et à l'intérieur de laquelle je me sens si mal. Je suis d'ordinaire un bon dormeur, de manière plus générale, un bon vivant, mais là-bas j'ai l'impression de perdre le goût de toutes choses. Plus rien ne me fait envie, mes nuits sont rythmées par des cauchemars qui me tirent du lit le souffle court et la peau moite. Et tout cela s'arrête lorsque je rentre chez moi, à Tokyo. Il n'y a que là-bas que ça se produit. Or j'ai appris, il y a quelques mois, que mon grand-père avait tué ma grand-mère et l'une de ses filles à l'intérieur même de ces murs, avant de lui-même se donner la mort. On peut encore voir une trace de sang sur l'une des lattes du parquet. Depuis que je sais cela, s'est immiscé en moi l'intime conviction que son esprit tourmenté est toujours là, où bien que les horreurs qu'il a commises et qui hantent encore ma famille aujourd'hui sont restées gravée à l'intérieur des murs qui en ont été témoins. Je ne veux plus de cette maison. »
CHAPITRE 5.
Ce qu'il y a derrière la porte
Cet endroit… il l'avait déjà vu sans le connaître. La hauteur de plafond lui donnait le tournis. Il avait l'impression que tout baignait dans un brouillard gris et rampant qui étouffait toute forme et toute matière jusqu'à son propre corps. Il n'arrivait plus à respirer. Et son cœur qui battait. Beaucoup trop vite. Beaucoup trop fort.
De quoi avait-il aussi peur ?
Quelque chose tinta dans l'obscurité et il pivota sur lui-même pour distinguer ce qui ressemblait aux motifs d'une balustrade en fer. Il y avait un escalier qui montait nulle part, et autour, les ténèbres assommantes et vivantes.
Pourquoi ne parvenait-il pas à se rappeler ?
Ses pas résonnaient sur la pierre grise comme un goutte-à-goutte interminable. Même le silence semblait ramper autour de lui, là où il ne voyait rien. Et cette odeur de fleur fanée qu'il lui semblait connaître…
Pourquoi ne parvenait-il pas à se rappeler ?
Le tintement repris de nouveau, et sans qu'il ne sache pourquoi, les poils de ses bras se hérissèrent. Ses mains s'étaient mises à trembler.
Ça venait. La chose dans le noir. Celle qui faisait tout sombrer dans le néant dans un grand éclat de feu.
Ça venait. Encore.
Toujours.
Impuissant face à l'inévitable, Naru sentit son corps se recroqueviller comme celui d'un enfant qui cherche à échapper au monstre tapi dans son placard. Il savait qu'il ne verrait toujours pas son visage. Il ne le voyait jamais. Seulement son sourire.
Soudain, un cri transperça les ténèbres, et il put distinguer deux grands yeux bruns dont l'éclat nostalgique semblait le retenir vers quelque chose d'à la fois familier et lointain.
Pourquoi ne parvenait-il pas à se rappeler ?
La chose émergea alors à son tour et il eut tout juste le temps de croiser de nouveau son regard, avant qu'un éclair rouge ne brise en mille morceaux sa vision, et sa tête avec.
Naru se réveilla en sursaut et se redressa, le souffle court et les mains tremblantes. Passant les doigts dans ses cheveux en prenant soin d'éviter sa cicatrice, il se redressa et poussa de profondes inspirations jusqu'à ce que son rythme cardiaque redevienne normal.
Encore un cauchemar.
Toujours le même, à quelques exceptions près.
La plupart du temps, il se voyait dans un lieu qu'il ne connaissait pas, semblable aux vieux manoirs de l'époque industrielle, avec ce quelque chose de cliché et de morbide qu'on ne trouve que dans les romans gothiques et, alors qu'il tentait de s'échapper, quelqu'un s'interposait pour lui barrer la route. Il ne voyait jamais son visage. Seulement son sourire aux dents acérées et l'arme qu'il levait vers lui. D'autres fois, il croisait ce regard aux pupilles noisette qui le fixait brièvement avant que tout n'explose autour de lui. Il pouvait seulement y distinguer l'effroi, la tristesse, comme si ce regard le suppliait de ne pas partir. Et il y avait aussi ce cri, déchirant, qui perçait les ténèbres avant d'être englouti à son tour. C'était celui d'une femme, aigu et désespéré, mais il ne comprenait toujours pas d'où il provenait et pourquoi son souvenir avait le goût des larmes. Naru n'était pas idiot et savait que ses cauchemars étaient liés à l' « accident », celui qui lui avait volé trois années de sa vie. Réminiscences que sa mémoire tentait sans succès de lui restituer.
On n'avait pas pu lui cacher l'origine de la blessure qui l'avait plongé dans le coma, celle qui faisait exploser sa tête et son monde dans ses cauchemars. Un coup de feu. Au cours d'une enquête.
On lui avait dit que son auteur n'était plus de ce monde et qu'il n'avait désormais plus rien à craindre, sans lui en révéler plus. Quant à l'ombre dans leurs regards, il avait fini par s'y faire. Il n'y avait que cet homme, Arthur Carpenter, qui s'était acharné à l'accuser d'un crime dont il ne se souvenait pas, et qu'il avait lâchement fui en revenant au Japon.
Un rire amer vint déformer ses lèvres.
Évidemment qu'il était lâche, mais le fait est que depuis qu'il ne sentait plus l'horreur le dévorer lentement et la mort frôler son visage, Naru avait une envie furieuse, presque arrogante de vivre. Rattraper les années perdues de sa jeunesse, et pas seulement celles qu'il avait passées dans le coma. Toutes ses années, sans exception. Celles qu'il avait passées dans l'ombre de son frère, puis dans son deuil, celles qu'il avait passées dans le doute, la solitude et la peur de son propre pouvoir. Il avait eu mille fois l'occasion de mourir au cours des trois dernières années, et même avant, mais au lieu de cela, il était là, bien vivant. Il respirait, il pouvait sentir ses muscles se contracter sous sa peau, son cœur battre et son derme frémir lorsque l'air était plus frais.
Le jour où Oliver Davis revit la lumière du jour, en dehors de cette chambre toute blanche qu'il avait peu à peu assimilée à un caveau et qui sentait la maladie, il s'était promis de ne plus jamais rien regretter, de ne plus jamais avoir peur. De vivre autant qu'il le pouvait, avec ses propres moyens et de ne plus jamais croire qu'il ne méritait pas ce que la providence lui offrait. Il en serait peut-être présomptueux, voire odieux, mais il estimait cela comme juste rétribution.
Le souffle de nouveau régulier et le visage résolu, Naru se redressa, repoussa sa couette et tira les volets. Il était tôt. Le soleil commençait tout juste à poindre à l'horizon mais peu importe, il n'avait plus sommeil.
Comme six ans auparavant, Naru logeait juste au-dessus de son bureau, dans un deux pièces petit mais confortable et pratique. Il n'avait pas voulu de télévision. Juste un fauteuil pour lire, et une bibliothèque où il pourrait ranger ses livres à lui, et non ceux qui lui servaient pour son travail. Il aimait la littérature anglaise, ces romans qui racontaient les hommes, les femmes surtout, avec une simplicité désinvolte, accompagnée d'une acuité qui passait les cœurs et les esprits au scalpel sans leur faire perdre de leur vigueur. Un premier rayon de soleil vint éclairer sa cuisine et tapissa les murs de lueurs rosées qui se réfléchirent sur le carrelage blanc. Des fruits mûrissaient sur la table, le frigo se mit à ronronner tout sentait l'ordre et la propreté. En marchant pieds nus sur le parquet, Naru fit couler de l'eau dans une bouilloire pour la faire chauffer et sortit une boîte de thé noir. En attendant que l'eau boue, il passa par sa salle de bain et jeta un œil à son reflet dans le miroir. Depuis sa sortie de l'hôpital et pour oublier l'affreuse sensation de ses pyjamas trempés de sueur et de désinfectant, il avait pris l'habitude de dormir nu. Le reflet de son corps et de sa peau presque aussi blanche de la nacre d'un coquillage s'offrit à lui avec une prestance presque orgueilleuse. Son regard se baissa vers ses pieds et remonta lentement des mollets jusqu'aux genoux, le long de ses cuisses, puis de son torse et jusqu'à la naissance de son cou. Il avait bien repris. Ses os n'étaient plus saillants sous sa peau, la chair avait regagné en vigueur et ne s'affaissait plus comme celle d'un vieillard. La ligne de ses muscles commençaient enfin à se dessiner au niveau de ses jambes et de ses bras. Il ne restait qu'un creux au niveau de son ventre dont les abdominaux apparaissaient avec une lenteur exaspérante, témoin de la maigreur morbide dont il avait souffert pendant des mois. Le résultat était malgré tout encourageant. Très encourageant. Quant à son visage, il avait changé. Les rondeurs d'enfance qu'il avait encore à vingt ans avaient totalement disparu. Ses pommettes étaient plus saillantes, ses joues plus creuses, sa mâchoire un peu pus large aussi. Il avait enfin l'air d'un homme.
En faisant pivoter son bras, Naru constata que la cicatrice laissée par ses nombreuses perfusions n'avait pas disparu. On l'avait prévenu, mais il espérait toujours que ça partirait avec le reste, comme un mauvais souvenir.
Le son de la bouilloire qui commençait à siffler le sortit soudain de ses pensées, et il se rinça rapidement le visage avant d'enfiler un slip et de retourner à la cuisine pour verser l'eau brulante dans une théière. Ses matinées s'organisaient toujours de la même manière : une tasse de thé et un toast avant quarante cinq minutes d'exercices qui l'aidaient à totalement émerger, une douche, et le reste du petit-déjeuner pour ensuite partir au travail. Le weekend, il avait pris l'habitude de s'accorder un footing matinal pendant que la ville se réveillait lentement. C'était là son nouveau quotidien, sa nouvelle réalité à lui, Oliver Davis qui avait émergé d'entre les morts, et qui se bornait pourtant à enquêter sur eux.
Elle l'avait appelé le matin-même, de très bonne heure, avec cette voix paniquée qu'il ne lui connaissait que trop bien, et qui ne pouvait signifier qu'une seule chose. Si Mai s'était refusée à retourner vers le paranormal, c'est lui qui s'était chargé de la retrouver.
En forçant sur ses jambes, Osamu marqua une accélération qui lui permit de dépasser une voiture un peu trop lente à son goût, et se fraya un chemin jusqu'à la piste cyclable qui menait droit jusqu'à l'immeuble de Mai. Le jour n'était pas encore tout à fait levé et la lumière du soleil coiffait de rose les immeubles les plus hauts. L'air était frais, et l'atmosphère engourdie de bleu et de brume. Plusieurs matinaux prenaient cependant déjà le chemin du travail, et Osamu croisa plusieurs salariés en costume avec leurs mallettes au bras et leurs yeux fatigués par la seule perspective des longues heures qui les attendaient. Il était tellement heureux d'avoir échappé à cette routine exaspérante du boulot dodo…
Une fois son vélo garé, il sonna et dut à peine attendre quelques secondes avant que l'ouverture ne s'active. Mai l'attendait sur le pas de sa porte, les yeux rougis et les cheveux en bataille. Elle avait conservé le débardeur et le shorty qui lui servaient de pyjama et dévoilaient ses formes avec une sensualité désinvolte.
– Merci d'être venu », dit-elle en fermant la porte derrière lui.
– C'est normal. Tout va bien ?
– Ça va mieux… mais je ne me sentais pas de rester ici toute seule, et je ne voulais pas affoler Yoshimi…
– Je comprends… c'est lié à cette histoire de fantômes n'est-ce pas ?
Elle s'était refusée de lui donner la moindre explication au téléphone pour seulement le supplier de venir dès que possible, non sans l'invectiver de ne rien dire à Naru.
– Raconte.
Tout en remettant de l'ordre dans ses cheveux, elle s'assit lourdement sur son lit encore défait et prit une profonde inspiration. Osamu tira jusqu'à lui sa chaise de bureau pour lui faire face.
– C'est revenu… », marmonna-t-elle.
– Quoi ?
– Mes rêves, mes cauchemars, comme tu veux, c'est revenu… ». Elle pointa du doigt le plafond. « J'ai rêvé que j'étais à l'étage du dessus, l'appartement où j'ai vu la fillette en ciré. J'étais devant la porte, je suis entrée… » Un violent frisson la secoua des pieds à la tête et elle s'enveloppa d'un plaid avant de reprendre. « Je suis entrée. Il y avait de l'eau partout. Sur les plafonds, les murs, partout. De l'eau noire, sale. On aurait dit qu'il y avait de la moisissure dedans… et l'odeur… J'ai soudain entendu un bruit dans les canalisations, je me suis approchée de l'évier, et j'ai vu quelque chose sortir du robinet. » Ses yeux se fichèrent droit dans les siens avec quelque chose d'à la fois consterné et horrifié. « C'était des cheveux. Des cheveux humains. »
– Wow… et tu penses que ça a un lien avec la fille que tu as vue ?
– Attends la suite.
– Je t'écoute.
Elle prit de nouveau une longue inspiration avant de poursuivre.
– Je me suis réveillée en sursaut, évidemment, et j'ai tout de suite remarqué un bruit qui venait de ma salle de bain.
– Ne me dis pas que…
– Le robinet de la douche était grand ouvert. Encore quelques minutes et c'était l'inondation.
– J'imagine que ce n'était jamais arrivé...
– Bien sûr que non ! Et il ne peut pas s'activer tout seul.
– Et l'eau, comment était-elle ?
– Elle était claire. Normale quoi.
– C'est déjà ça.
– Qu'est-ce que je dois faire Osa-kun ?
Elle semblait tellement abattue qu'après avoir hésité une seconde, Osamu vint s'asseoir à côté d'elle pour passer un bras autour de ses épaules.
– Tu ne veux pas appeler Takashi ?
– Non. À part toi je veux que personne ne sache rien de tout ça.
– J'en suis flatté !
– Jures-moi de ne rien dire à Naru.
– C'est déjà fait je te rappelle.
– Encore une fois dans ce cas.
– Très bien, c'est juré, mais tu ne crois pas qu'il pourrait éclaircir cette affaire ? » Il durcit volontairement le ton pour capter son regard. « Je te rappelle qu'une mère et sa fille sont peut-être aussi impliquées. »
Elle leva de grands yeux vers lui.
– Comment tu sais ?…
– Eh bien… je remarque que chaque fois que tu as senti la présence, c'était avec Ikuko…
– C'est vrai…
Elle baissa la tête et plaça une main sous son menton.
– Elles sont même carrément liées à cette affaire », murmura-t-elle en le fixant de nouveau. « Hier soir, Yoshimi m'a dit qu'elle avait un souci dans son appartement et m'a invitée à aller voir. Eh bien tu sais quoi ? »
– Quoi ?
– De l'eau coule de son plafond. De l'eau qui vient de l'appartement du dessus, et pas qu'un peu… Presque toute la surface de la pièce est touchée, et c'est… gris… presque opaque, comme dans mon rêve…
– Dans ce cas il faut aller voir au-dessus. Tes rêves ne sont jamais anodins, et ce que tu as vu hier soir le confirme. Il faut se rendre dans l'appartement du dessus.
– C'est justement pour ça que je t'ai fait venir…
Je ne me voyais clairement pas y aller toute seule.
Après ma vision de la nuit, j'avais acquis la certitude que je ne devais pas laisser entrer Yoshimi dans un endroit pareil, et encore moins Ikuko. Mais si quelque chose hantait cet immeuble et cette famille, c'était bien là qu'elle se trouvait.
– Tu sais quoi ? » me dit Osa-kun en se redressant et en éloignant sa main, comme s'il voulait éviter le contact de ma peau. « Je vais chercher mon matériel pour voir ce que ça donne. De ton côté habille-toi, mange un coup et on part vérifier ça tous les deux. »
– Mais… et ton travail ? Tu ne bosses pas avec Naru aujourd'hui ?
– Ça peut attendre.
– D'accord. À tout à l'heure alors.
– À tout à l'heure.
Mon chat accueillit la fermeture de la porte avec un miaulement mécontent et vint se frotter à mes jambes. Heureusement qu'il était là, sinon j'aurais détalé en courant après le spectacle de ce matin…
Osa-kun fit le trajet en un temps record. J'avais à peine eu le temps de me doucher et de m'habiller lorsqu'il revint, chargé d'une caméra infrarouge, d'un capteur de champs électro-magnétiques d'un détecteur de mouvements et d'un étrange objet qu'il appela pompeusement « ghost box » et dont Naru ne se servait pas lorsque je travaillais pour lui. À la vision de ce bon vieux matériel dont j'avais déplacé des caisses entières des dizaines de fois, je ne pus réprimer un sourire.
– Bien harnaché à ce que je vois », ironisai-je.
– Et tu n'as encore rien vu ! Prête ?
– Prête.
Il était encore tôt. À cette heure-ci, Yoshimi n'était pas encore partie au travail, et nous avions encore une bonne demi-heure avant de risquer de la croiser.
– Tu m'as surpris », lança Osa-kun tandis que nous montions les escaliers.
– Pourquoi ?
– Je pensais que tu me laisserais y aller tout seul.
– En d'autres circonstances oui, mais je vis ici je te rappelle.
– Pas de chance !
Pas de chance en effet, et si cela n'avait concerné que moi, j'aurais peut-être simplement déménagé. Ce que Yoshimi ne pouvait pas se permettre. Je réalisai soudain, en parvenant au huitième étage, que je m'étais beaucoup trop attachée à cette famille. Sacrée moi.
– La porte de l'appartement à gauche tu m'as dit ?
– C'est ça.
– Les autres sont occupés ?
– Celui qui est au-dessus du mien oui, mais je ne sais pas pour celui du fond.
– Ok.
En s'approchant lentement, Osa-kun frappa deux coups à la porte tout en demandant s'il y avait quelqu'un. Évidemment, personne ne répondit. Il recommença, toujours personne. Pendant qu'il essayait, je jetai un œil sur l'étiquette et découvris qu'il n'y avait plus de nom. Yoshimi avait vu juste, il n'y avait plus personne.
– Bon », marmonna mon ancien colocataire. « J'espère que nous n'aurons pas à forcer la porte. »
– Tu auras affaire au concierge si tu fais ça…
Après avoir collé son oreille à la porte, Osamu plaça sa main sur la poignée et tenta de l'activer. Contre toute attente, elle s'ouvrit.
– C'était aussi simple que ça…
– Toi en premier », marmonnai-je en devinant la pénombre dans laquelle baignait l'appartement. J'avais un goût de bile dans la bouche.
Yasuhara poussa la porte doucement. Une odeur caractéristique de renfermé et d'humidité nous arriva en plein visage. Plus téméraire que moi, il entra en premier, et je le vis allumer sa caméra infrarouge.
– Si quelque chose d'anormal est ici, mes appareils réagiront », me dit-il avant de s'engouffrer dans l'appartement.
– Ils ne seront pas les seuls…
De l'eau. De l'eau partout. Comme dans le rêve que Mai lui avait raconté. L'appartement était inondé.
En traversant le couloir qui menait à ce qui devait être la pièce à vivre, Osamu jeta un œil aux murs couverts de moisissure et aux larges flaques d'eau qui recouvraient le sol. Elle était sales, mais pas noires, et si l'on se fiait au son qui provenait de la cuisine, elles résultaient certainement d'une fuite. Pour confirmer son hypothèse et pour rassurer Mai, il se dirigea là où la quantité d'eau était la plus abondante et se pencha pour vérifier les canalisations. Celles qui se trouvaient sous l'évier étaient bel et bien percées et vu l'état de l'appartement, la fuite devait durer depuis un moment.
– C'est fou que personne n'ait rien fait », dit-il en se redressant. « Quelqu'un aurait déjà dû venir pour réparer ça et tout remettre à neuf. Tu sais qui est le proprio ? »
– Aucune idée », répondit Mai en jetant à son tour un œil aux dégâts.
– Maintenant on sait que ce qu'il se passe dans l'appartement de ta voisine n'a rien d'anormal.
– Ce n'est qu'une partie du problème…
Elle fixait les canalisations avec des yeux agrandis, comme si quelque chose clochait sans qu'elle ne sache quoi.
– Il y a bien quelque chose ici », finit-elle par souffler avant de retourner sur le palier.
– Tout va bien ?
– Ça va… prends ton temps, je préfère juste t'attendre dehors.
– Comme tu veux.
L'appartement ne comptait que trois pièces : la salle de séjour et deux chambres, dont l'une contenait encore quelques cartons remplis d'affaires que les anciens locataires n'avaient pas pris la peine d'emmener. En choisissant les plus secs, Yasuhara procéda à une rapide fouille, mais ne trouva que quelques livres de cuisine, de vieux romans policiers, un radio réveil qui ne marchait plus et une pile de cintres. Rien de révélateur. Avaient également été laissés un bureau, visiblement de seconde main, et une étagère en fer dont les pieds avaient commencé à rouiller. Si l'on supposait que l'autre était la chambre à coucher, cela voulait dire qu'aucun enfant n'avait vécu là.
– Il faut qu'on se renseigne sur l'ancien ou les anciens locataires », dit-il en rejoignant Mai sur le palier. « S'il s'agissait d'un couple, il y a peu de chance qu' un enfant ait vécu avec eux. »
– Comment tu le sais ?
– La troisième pièce est un bureau. Personnellement, j'imagine plutôt un homme seul vivre ici. Il faut se renseigner.
– Bon courage pour faire parler notre abruti de concierge…
– Fais-moi confiance !
Après être passé en coup de vent chez moi pour déposer son matériel, Osamu repartit voir le concierge avec un enthousiasme que je ne m'expliquais pas.
– Préviens ta voisine », me dit-il avant de disparaître dans la cage d'escalier. « On va régler cette affaire tout de suite. »
J'ignore si la détermination dans sa voix me mit en confiance, mais je frappai sans me poser de questions à la porte de ma voisine qui m'ouvrit avec un visage perplexe.
– Mai-chan ? Qu'y-a-t-il ?
– J'ai un ami qui peut vous aider à résoudre les problèmes dans votre appartement. Venez avec moi », débitai-je d'une traite.
– Mais…à cette heure ?
La voix d'Ikuko raisonna depuis la salle de bain, et j'aperçus derrière elle les restes d'un frugal petit déjeuner.
– Ce ne sera pas long », la rassurai-je.
– Bon… très bien…
Après avoir demandé à sa fille de débarrasser la table et de rester sage jusqu'à son retour, Yoshimi appela l'ascenseur et nous descendîmes toutes les deux jusqu'à la loge du concierge, avec qui Osamu était déjà en pleine discussion.
– Très bien… » l'entendis-je marmonner avec ce calme enjoué et souriant qu'il adoptait chaque fois qu'il voulait embobiner quelqu'un. « Dans ce cas j'appelle tout de suite mon responsable et vous pourrez lui expliquer vous-même la situation. Je suis sûr que vous vous entendrez à merveille. »
– Non non ! Attendez ! » l'interrompit le concierge dont le teint jaune avait viré au grisâtre.
Ses yeux se plissèrent lorsqu'il nous vit arriver et il s'affaissa davantage sur sa chaise.
– Tenez, voilà l'intéressée », lança Osamu en tendant la main à Yoshimi. « Matsubara-san c'est ça ? Kotoba Yuji, responsable de l'inspection sanitaire. C'est Taniyama-san, ici présente, qui s'est chargée de me prévenir de votre… problème. »
Je hochai précipitamment la tête pour confirmer ses propos et baissai les yeux pour affecter la timidité.
– Ah… je vois… bonjour… merci », marmonna ma voisine en lui serrant gauchement la main tandis que ses joues se mettaient à rougir.
– Pourriez-vous réexpliquer à ce cher monsieur la nature du problème ? Car je crois qu'il n'a pas très bien compris », poursuivit mon ancien colocataire, reconverti en agent sanitaire.
– Il y a des fuites. Dans le plafond de ma chambre. Je pense que ça vient de l'appartement du dessus.
– Depuis combien de temps ?
– Environ quatre mois. Ça s'est empiré avec les semaines.
– Et vous en avez déjà parlé à ce cher monsieur, qui je pense prend très à cœur son travail ?
– Deux fois.
– Deux fois. » Répéta Osamu devant la mine déconfite du concierge avant de se pencher lentement vers lui. « Il serait peut-être temps d'y jeter un œil, vous ne croyez pas ? »
– Mmh. Ouais… », grogna l'autre. « Je f'rais ça dans la s'maine. »
– Non, vous allez faire ça tout de suite sinon je vous colle l'inspection aux fesses.
– D'accord ! D'accord !
Se munissant d'un impressionnant trousseau de clés qui me fit penser que j'avais bien fait de faire changer mon cylindre histoire de ne pas le voir débouler chez moi en pleine nuit, il se leva péniblement et clopina jusqu'à l'ascenseur.
– Quel étage ?
– Septième » déclarèrent en chœur Osamu et Yoshimi.
Évidemment, avec pratiquement l'intégralité du plafond inondé, notre concierge n'avait plus aucune excuse. La silhouette de plus en plus affaissée, certainement par les charges qui pesaient contre lui, il traina les pieds jusqu'à l'appartement du huitième pour constater, comme nous, qu'il n'était même pas fermé. L'état du trois-pièces lui arracha une exclamation de stupeur.
– Sapristi…
– Dois-je en déduire que vous n'étiez pas au courant de ce léger bémol ? » marmonna Osamu avec un sourire mauvais.
– Nan…
Il avança lentement, en prenant soin d'éviter les flaques les plus larges, avant de pivoter vers nous avec un regard désemparé.
– Y a tout à r'faire là-d'dans », se contenta-t-il de gémir.
– En effet », confirma Yasuhara. « Il serait peut-être judicieux de contacter le propriétaire. Vous ne croyez pas ? »
– J'voudrais bien ! Mais ça fait au moins trois ans qu'ils sont partis… j'ai plus leurs coordonnées moi…
– Comment ça ?
– Y avait pas de locataires. Les gens qui vivaient ici était propriétaires de l'appartement.
Je vis les sourcils d'Osa-kun se froncer et retins ma respiration.
– Les gens ?…
– Un couple marié si j'me souviens bien. Lui, il était ingénieur en son. Sa femme bossait pas. Ils avaient pu se payer l'appart avec l'héritage de la famille du mari.
– Vous les connaissiez bien ?
– Pas trop… ils étaient discrets. Mais le type était brave, et elle…
– Elle quoi ?
– Elle avait ce truc de femme un peu mystérieuse… qui cache des choses. Elle sortait souvent aussi. Ça m'aurait pas étonné qu'elle le trompe.
– Ils avaient des enfants ? » poursuivit Osamu.
– Pas que je sache.
– Et depuis combien de temps sont-ils partis ?
– Trois ans je dirais…ça s'est fait du jour au lendemain. Au début j'ai même pas compris, c'est juste que je les voyais plus.
– Mais ils ont peut-être eu des problèmes de factures, des taxes non payées ?
– Nan, leur boîte aux lettres est restée vide. Je pense qu'ils ont changé leur adresse.
Un couple discret, en apparence sans histoire, parti du jour au lendemain et sans la moindre explication. Je sentis un frisson me parcourir la nuque. Il y avait définitivement quelque chose de louche.
– Vous allez faire quoi maintenant ? » demanda le concierge avec un air faussement penaud.
– Vous coller l'inspection aux fesses.
– Quoi ?!
– À moins que vous preniez vos dispositions pour nettoyer ce bazar et au moins réparer la fuite.
– Mais sans l'accord des propriétaires…
– Propriétaires qui ont disparus et sont injoignables. Selon la lois, et je ne vous ferai pas l'affront de vous rappeler les articles concernés, vous êtes autorisé à opérer des travaux dans l'appartement si la vie de la collectivité est mise à mal.
– Ouais… sans doute…
– Sûrement même. Je vous donne le numéro d'un plombier ?
– Nan ça ira…
– Parfait.
Vaincu, le concierge haussa les épaules et nous laissa sortir à la queue leu leu avant de fermer à clé une porte qui n'avait pas été verrouillée depuis au moins trois ans.
– Par hasard », demanda Osamu pendant que l'homme appelait l'ascenseur, « vous vous souvenez de leur nom ? »
– À qui ?
– Celui des propriétaires de l'appartement.
– Sato. Kuji et Junko Sato. Je m'en rappelle parce qu'ils m'offraient toujours des chocolats au nouvel an…
– Je suis certain que Matsubara-san vous en offrira aussi si vous sauvez son plafond !
Encore une fois, je vis ma voisine rougir et hocher précipitamment la tête sous le regard un poil surpris du concierge.
– J'vais voir ce que j'peux faire.
Il l'avait croisée dans le métro. Il ne lui avait suffit que d'un regard pour savoir qui elle était.
Il ne lui avait suffit que d'un regard pour savoir qu'elle l'avait reconnu aussi.
Le poids de la vie, de la mort, et la connaissance de l'invisible se lisaient dans leurs yeux à tous les deux.
– À tout à l'heure », lui murmura-t-elle à l'oreille avant de sortir d'un pas glissant, presque aérien.
Et lorsqu'elle passa tout près de lui, il put sentir cette odeur de rose et de chèvrefeuille des femmes déjà mûres, épanouies comme une fleure lorsqu'elle a atteint le point culminant de sa beauté.
Jun Fubuki réussit là où aucune n'avait ne serait-ce qu'attiré son attention, et quand les portes du métro se refermèrent, Naru réalisa qu'il avait le souffle court et le cœur battant.
J'ai oublié de préciser la dernière fois que Jun Fubuki était le nom d'une actrice.
Kuji et Junko Sato sont quant à eux un petit clin d'œil à "Séance" de Kiyoshi Kurosawa.
Alorq ? qu'en avez-vous pensé ? Ce chapitre vous a-t-il plu ?
Dans tous les cas, je vous souhaite bon courage pour la rentrée, scolaire, universitaire, professionnelle, que sais-je, et vous dis à très bientôt pour la suite ! ;)
