Seiryuu : Merci pour ton commentaire ! C'est toujours un plaisir de lire tes impressions :D surtout que les commentaires n'affluent pas en ce moment... XD et oui, Fubuki et Naru ^^ J'ai osé ! Je n'étais pas sûre, mais je me suis dit, allez ! et au final je suis plutôt contente du résultat ^^ mais ne t'inquiète pas, sans vouloir trop spoiler, leur relation ne fera pas long feu... Pour répondre à ta question, Lin ne dit pas la vérité à Naru pour le protéger, mais aussi par peur et par fatigue. Le pauvre a déjà tellement subi qu'il commence à lâcher l'affaire... Bref ! j'espère que ce nouveau chapitre ne s'est pas trop fait attendre, et qu'il sera à la hauteur de tes attentes ^^ En ce qui concerne un rapprochement Mai/Naru, tu risques d'être servie ! ;)

Pour les autres, n'oubliez pas de commenter, même pour dire trois mots, ça fait toujours plaisir quand on dépense autant de temps et d'énergie dans l'écriture, juste par passion :)

Sur ce, j'espère que ce nouveau chapitre vous plaira, et je vous souhaite une bonne lecture !


OCCULTIC FAKE

VIII.

ARNAQUE

Escroquerie, vol. Tromperie, tricherie. Affaire louche ou désagréable.

Novembre**** (Kasue Tomoya) :

« Moi le paranormal, les esprits tout ça, vous pourrez m'en dire ce que vous voulez, j'y crois plus un mot. Je suis devenu un sceptique, un vrai, et vous voulez savoir comment ? En y croyant. Je n'étais pas particulièrement féru de la chose, j'étais juste curieux. Il y avait quelques expériences dans ma famille et parmi mes amis, les témoignages pullulaient sur le net, donc oui, je me disais que tout ça devait bien avoir un fond de réalité. Après tout, les fantômes et les esprits apparaissent dans toutes les cultures du monde, et ce depuis la nuit des temps. Donc pourquoi pas ? Et puis j'ai perdu ma mère. Son départ m'a dévasté. J'espérais, j'espérais vraiment qu'elle m'envoie un signe, qu'elle me montre qu'elle était toujours là, ici-bas, pour veiller sur nous. Mais rien. J'ai appris à mes dépends cette triste leçon : les morts ne reviennent jamais. Dans un dernier espoir, j'ai cependant voulu consulté une médium, histoire de lui faire mes adieux une bonne fois pour toutes, de définitivement tourner la page. Elle était très gentille la médium, plutôt jolie aussi. Elle avait une voix douce et des gestes tendres. Nous avons longuement parlé de ma mère, de la relation de j'avais avec elle, de son caractère aussi. Et comme la dame posait beaucoup de questions, j'ai commencé à douter. J'ai alors décidé de lui tendre un piège. Rien de bien méchant, mais je voulais être sûr que la personne qui s'exprimerait à travers elle serait bien ma mère. Je lui ai demandé de rappeler à ma mère la fois où elle m'avait offert un chien pour mes neufs ans, en lui avouant que c'était le plus beau cadeau qu'elle ne m'ait jamais fait. Ma mère ne m'avait jamais offert de chien, mais je voulais vérifier. Puis commença la séance. La médium a fermé les rideaux, allumé une bougie, puis s'est assise et a fermé les yeux. Nous étions plongés dans la pénombre et le silence. Au bout de quelques instants, les yeux toujours fermés, elle a murmuré que là où elle se trouvait, tout était noir, mais qu'il y faisait bon, et qu'elle se sentait envahie d'un sentiment de paix. « Maman ? » j'ai murmuré. Elle n'a pas répondu, mais un sourire s'est dessiné sur son visage. Elle a alors tendu la main et m'a caressé doucement la joue, comme ma mère le faisait de son vivant – détail que j'avais évoqué quelques minutes plus tôt. Je ne pouvais pas résister. J'ai pris sa main et lui ai dit que Pompom, le chien imaginaire se portait bien. Qu'il était vieux maintenant, mais qu'il m'accompagnait et m'aidait à surmonter son départ. Le visage de la médium n'a pas changé d'expression, mais une larme s'est mise à rouler sur sa joue, et elle a susurré lentement : « je me souviens du jour où je te l'ai offert. Tu étais si content, et lui était si petit… » À peine avait-elle prononcé ces paroles que ma main est partie toute seule : je l'ai giflée. La médium n'a pas pu s'empêcher de hurler et a ouvert les yeux en me lançant un regard consterné. « Je vous ai menti », lui ai-je expliqué en tentant de contenir ma colère. « Il n'y a jamais eu de chien nommé Pompom. » Et je suis parti sans un mot, sans payer. Elle ne m'a pas retenu. Depuis je n'y crois plus, et j'invite les autres à ne plus y croire. Les fantômes existent peut-être, mais pas ceux qui peuvent entrer en contact avec eux. On ne communique pas avec les morts. On ne voit pas les morts. On les garde dans notre cœur, et on essaie d'avancer. C'est tout. Faites votre deuil vous-même, allez voir des psy si c'est trop difficile, mais ne faites jamais confiance à un ou une médium. Jamais. »


CHAPITRE 7

Ce qu'on doit accepter

Ce que je suis, ce que je vois et où je vais, je ne le sais plus trop. Je reconnais mon appartement, mon lit, ma fenêtre, la table qui me serre de bureau et ma kitchenette sans vraiment m'y sentir présente. Quelque chose a changé. Comme si quelqu'un d'autre vivait chez moi. Lentement, je tourne les yeux et fais un pas en avant. C'est là que je réalise ce qui ne va pas. Le lit n'est pas à l'emplacement habituel, le bureau non plus. Il y a des canettes vides qui trainent sur le sol, et la bibliothèque est remplacée par un écran, accoudé à une console. Je ne suis plus chez moi.

Par la fenêtre, je distingue les lumières du crépuscule, et jette un œil en contrebas. Les feuilles sur les arbres sont encore vertes et les vêtements des passants légers. Nous sommes, quoi ? Mi-septembre peut-être ? Comment est-ce que je me suis retrouvée là ? Dans ce chez-moi qui n'est plus le mien ?

Un claquement derrière moi me fait soudain sursauter et, en me tournant, je remarque que la porte s'est entrouverte.

« Il y a quelqu'un ? »

Personne ne me répond. Un courant d'air me caresse la joue, comme si quelque chose, là-dehors, m'appelait. Je sens un frisson me parcourir l'échine, et me dirige lentement vers la sortie. En passant devant l'appartement de Yoshimi et Ikuko, je remarque que le nom sur l'étiquette a été remplacé par « Mishima ». Je réfléchis… c'est le nom de l'ancien locataire, un homme solitaire, accroc aux jeux vidéos et qui ne sortait que très rarement de chez lui. Il était déjà là quand j'avais emménagé, à mon retour de Londres, et était resté quatre mois supplémentaires avant d'être expulsé. Mais alors…

Depuis ma rencontre avec Naru, et donc avec Eugène, je sais que je peux faire des rêves lucides. J'ignore toujours comment y parvenir, mais lorsque je me rends compte que je rêve, cela veut dire qu'un esprit n'est pas loin, et que cet esprit veut me délivrer un message. Il suffit de trouver le chemin à prendre pour le débusquer et le comprendre, et ça, c'est Eugène qui me l'a appris.

Au moment même où je réalise que ce que je vois est le fruit d'un rêve lucide, mes yeux se portent vers la cage d'escaliers. Si c'est bien ce que je pense, je dois me trouver au même endroit que celui ou je suis en réalité, mais quelques années plus tôt.

En serrant les poings, je gravis les marches qui me séparent du huitième et longe le couloir jusqu'à l'ancien appartement des Sato. Leur nom figure encore sur la porte. Mais alors que je pose la main sur la poignée, je sens une présence derrière moi et fais volte face. Elle est là. Face à moi. Avec ses cheveux trempés et son ciré trop grand dont dépassent ses jambes et ses petits doigts. Mes membres se raidissent. Je ne vois pas son visage, mais j'ai l'impression que ses yeux sont rivés sur moi. Elle avance lentement, et j'ai juste le temps de retirer ma main avant qu'elle n'active la poignée.

La porte s'ouvre sur un intérieur lugubre, impersonnel et froid.

Après avoir fait trois pas, elle s'arrête et se retourne légèrement, comme pour m'inviter à la suivre. Je déglutis avant de m'exécuter, le poing serré sur ma poitrine.

L'appartement semble miséreux. Des restes de nourriture trainent sur la table, une chemise attend d'être raccommodée sur le dossier d'une chaise et dans la poubelle, j'aperçois des factures non payées sous plusieurs centimètres de mégots. Tout sent la négligence et la crasse. Une pauvreté matérielle et morale qui fait mal au cœur et qui donne envie de quitter cet endroit.

Je lève les yeux, la fillette est toujours là. Face à la porte de la chambre, recroquevillée sur elle-même, comme si elle redoutait quelque chose. Le silence est tout à coup brisé par un murmure en provenance du couloir. Je distingue la voix d'un homme.

« Tu en es sûre ? Tu crois vraiment qu'on ne risque rien ? »

Puis celle d'une femme.

« Fais-moi confiance. »

La porte d'entrée s'ouvre alors sur la silhouette d'un type de la quarantaine, dont les cheveux gras couvre un visage au teint jaunâtre, ravagé par la fatigue et l'alcool. Il passe devant moi sans noter ma présence, traverse la pièce à vivre et se glisse dans la chambre. Je remarque ses gestes saccadés, anxieux, sa démarche hésitante. La femme est quant à elle restée sur le palier, et dans la pénombre, je n'arrive pas à distinguer son visage. Un gémissement résonne soudain à l'intérieur de la chambre. En passant ma tête dans l'embrasure de la porte, j'aperçois alors une fillette vêtue d'une robe blanche, aux longs cheveux noirs. Son ciré jaune traine sur le sol, elle semble terrifiée. C'est la première fois que je vois vraiment son visage, celui d'une enfant de six ou sept ans, fatiguée, apeurée, aux paupières tombantes et aux joues creusées par la faim. Elle a un bleu sur la tempe et l'un de ses bras est menotté au sommier du lit.

Avec une gestuelle mal assurée, et d'un ton qu'il veut doux, mais qui n'en est que plus inquiétant, Kuji Sato tente de la convaincre de ne pas crier, de rester tranquille et de faire ce qu'on lui demande. Il lui dit que tout va s'arranger, qu'elle retrouvera bientôt ses parents et que son calvaire sera bientôt fini, mais elle le regarde avec cette intelligence imperturbable des enfants qui savent déceler la vérité derrière les mensonges des adultes.

« Dépêche-toi », dit la femme. Sa voix est froide, sèche, sans la moindre once de pitié, et lorsqu'un frappement sec se fait entendre à la porte, tout va soudain très vite.

Je sens deux mains saisir mon visage et couvrir ma bouche pour m'empêcher de crier. Mon corps me semble tout à coup très petit et très faible. J'ai peur. D'une peur atroce qui me tiraille l'estomac, et l'image d'une femme que je ne connais pas me traverse l'esprit.

« Maman… »

L'homme resserre sa poigne tandis que les voix s'intensifient dans la pièce d'à côté. Il me supplie de ne pas bouger mais je ne veux pas l'écouter. Je ne veux plus.

Laissez-moi sortir d'ici.

Laissez-moi sortir d'ici.

Laissez-moi serrer ma mère dans mes bras. Lui dire que je l'aime et que je veux toujours rester auprès d'elle.

Laissez-moi sortir d'ici…

Et alors que je sens mes forces décliner et l'air me manquer, tout devient sombre et glacé autour de moi. L'eau pénètre mes poumons avec une violence inouïe et m'arrache un râle que je suis pourtant incapable d'émettre.

L'eau noire et sale. Tout autour. L'eau qui m'empêche de bouger. L'eau qui m'empêche de crier. Cette eau qui pompe ma vie et me cache la lumière du soleil.

J'aimerais hurler, me débattre, vivre encore un peu, respirer, sourire à cette vie que j'ai à peine eu le temps de savourer, mais mon corps s'enfonce, encore et encore, toujours plus profond dans les ténèbres glacées.

À la surface, je ne vois plus qu'un visage.

C'est celui d'une femme.

Je fus réveillée par mes propres hurlements.

Le visage ruisselant de larmes, je me découvris en train de me débattre contre le sol, les mains contre ma gorge et le souffle coupé par mes cris étouffés. Mon chat s'était réfugié sous mon lit, et moi, je nageai dans ma propre sueur.

De l'air. Vite. De l'air.

En détachant mes doigts de mon cou, je tentai de reprendre mon souffle, et éclatai en sanglots.

On l'avait tuée.

La petite, les Sato l'avaient tuée.

J'ignorais encore pourquoi et comment, mais ils l'avaient tuée, avant de lâchement s'enfuir.

À bout de force et de courage, je m'aidai du mur pour me relever, saisis mon chat à la volée lorsqu'il prit le risque de sortir de son refuge, et me ruai hors de chez moi.

J'étouffai. Je ne m'y sentais même plus en sécurité…

Le souvenir d'une nuit lointaine où je m'étais précipitée sous la pluie pour me réfugier chez les Davis me revint. Le bain chaud, le porridge préparé par Lin. Naru tout contre moi, qui se confiait pour la première fois… et cette petite fille au ciré jaune. Tout se mélangeait dans ma tête ! J'avais l'impression de devenir folle !

Yoshimi ? » gémis-je sans réfléchir en frappant à la porte de ma voisine. « Yoshimi, vous êtes là ? »

Il ne se passa pas une minute avant qu'elle ne m'ouvre. Je me laissai tomber dans ses bras tandis que mon chat se mettait à remuer pour m'échapper.

Mai-chan ! Que se passe-t-il ? Vous êtes toute pâle !

Je suis désolée », sanglotai-je. « Je ne sais plus quoi faire… je ne sais pas où aller… je ne veux pas rester chez moi ! »

Venez, venez, ne restez pas là !

Elle m'accompagna à l'intérieur et tira une chaise.

L'appartement sentait bon les ramens. Le murmure de la radio accompagnait celui du frétillement de l'eau dans la casserole, et Ikuko était tranquillement assise en train de faire ses devoirs.

Mai-chan », s'exclama-t-elle en me voyant, avant de sauter dans mes bras sans tenir compte de mon état.

Cette vision faillit m'arracher un sanglot, et je réalisai soudain combien je me sentais seule.

Asseyez-vous », dit Yoshimi. « Je vais vous faire un chocolat chaud. »

La pendule indiquait vingt heures. Combien de temps avais-je dormi ?

Pardon de vous déranger… je ne voulais pas…

Commencez donc par cesser de vous excuser.

Elle sortit du lait et le fit chauffer dans une petite casserole tout en y ajoutant de la poudre de cacao. Je fermai les yeux, et laissai ma respiration s'apaiser, bercée par le calme de cette petite famille qui s'efforçait de vivre dans la tranquillité et la bonne humeur. Tout le contraire des Sato.

Merci », marmonnai-je lorsque Yoshimi posa une tasse en face de moi, avant d'intimer à sa fille d'aller jouer dans la chambre.

Que s'est-il passé ? » demanda-t-elle une fois certaine que la petite ne pourrait pas nous entendre.

Son regard soutenait le mien avec une force qu'on ne lui aura pas soupçonnée et elle arborait une expression sérieuse, comme si elle se préparait à tout entendre. Mon chat se frotta contre mes jambes, et je le pris sur mes genoux.

J'ai fait un cauchemar », avouai-je.

Et les traces sur votre cou ?

Vu mon état à mon réveil, j'avais sûrement dû m'étrangler moi-même.

Ce n'est rien. Mais on ne m'a pas agressée, je vous assure.

Si vous le dites.

C'est…

J'hésitai. À part aux membres de la SPR, je n'avais jamais parlé de mes aptitudes à qui que ce soit, par peur qu'on me prenne pour une folle ou une illuminée.

Est-ce que vous avez remarqué… quelque chose de bizarre ? » tentai-je en désignant son plafond, désormais recouvert d'une bâche en attendant d'être remplacé. « Je veux dire, quelque chose qui vous mets mal à l'aise dans cet immeuble, et que vous ne parvenez pas à expliquer ? »

Son regard se couvrit d'un voile d'inquiétude, et elle baissa la tête.

Comment le savez-vous ? » murmura-t-elle.

Parce que je vois et j'entends des choses moi aussi.

Je lui pris les mains, et l'invitai à me regarder de nouveau.

Si je vous demande ça, c'est parce que j'ai peur que cette chose s'en prenne à vous et votre fille.

Cette fois-ci, c'est Yoshimi qui faillit éclater en sanglots.

Je ne sais pas ce que c'est », balbutia-t-elle. « Mais je sens sa présence parfois, et elle était si forte ces derniers temps… »

Quand est-ce que vous l'avez sentie pour la première fois ?

À mon arrivée, dès la première visite. » Elle prit le temps de se reprendre et se moucha avant de poursuivre. « Nous étions dans l'ascenseur avec l'agent immobilier. Ikuko était tout excitée. J'ai senti à un moment qu'elle me prenait la main, mais dès que les portes se sont ouvertes, elle s'est précipitée hors de l'ascenseur pour courir dans le couloir. »

Et qu'y a-t-il d'étrange à cela ?

J'avais l'impression qu'elle me tenait la main alors qu'elle était déjà sortie de l'ascenseur… et quand je me suis retournée, il n'y avait rien. Et puis toute cette eau qui coulait du plafond… Aujourd'hui ça va, mais au cours des dernières semaines, j'avais l'impression que quelque chose tentait d'envahir ma maison. Une présence pesante… je ne sais pas comment l'expliquer… mais… je ne vois pas le rapport avec ce qu'il vous arrive en fait… vous aussi vous la sentez ?

J'inspirai longuement avant de lui répondre.

Je la sens, je la vois et je l'entends. Je suis médium Yoshimi. J'ai la capacité de communiquer avec les morts.

Son expression changea, saisie entre la peur et la surprise.

Pardon ?

L'appartement au-dessus de chez vous est hanté par une petite fille du même âge qu'Ikuko. Elle a été assassinée par Kuji et Junko Sato et cherche probablement soit la vengeance, soit le salut.

Comment… comment savez-vous tout cela ?… Vous avez enquêté ?

J'en ai rêvé, là, à l'instant. J'ai rêvé que j'étais à la place de cette fillette et que je me faisais tuée.

Incapable de soutenir le regard qu'elle m'adressait, je baissai les yeux et me pris la tête entre les mains.

Vous devez me prendre pour une folle… et je me demande parfois si je ne le suis pas moi-même… je m'étais pourtant jurée d'arrêter tout ça… de me concentrer sur le monde réel, sur les vivants… j'aimerais tellement que tout s'arrête…

Tandis que je commençais de nouveau à perdre le contrôle, et que mon corps était parcouru de frissons croissants, je sentis les mains de Yoshimi prendre doucement les miennes et les ramener vers la table.

Je vous crois Mai. Avec tout ce que j'ai vu et senti depuis que je suis arrivée ici, je vous crois.


Cette nuit-là, je dormis chez Yoshimi, qui installa un futon pour moi aux pieds de son lit. Parce qu'elle avait peur du noir, Ikuko dormait avec elle, et nous étions là, toutes les trois dans cette chambre minuscule, baignée dans le calme et la pénombre.

Le père d'Iku-chan était un homme bien », chuchota Yoshimi une fois sa fille profondément endormie. « Mais il travaillait trop, ce qui fait que parfois, il était violent, fatigué et colérique. J'ai tout fait pour protéger Ikuko de ses colères, mais je sais qu'elle avait peur de lui. Presque autant que moi. »

Sa voix tremblait, et même dans l'obscurité, je pouvais distinguer les larmes silencieuses qui roulaient sur ses joues.

« Pourtant je l'aimais. Et je l'ai davantage aimé quand il m'a annoncé qu'il avait changé de travail afin de passer plus de temps avec nous, et qu'il voulait se soigner pour nous rendre heureuses. »

Ses yeux fixaient le plafond. Elle parlait d'une voix calme, résolue, plus pour elle-même que pour moi d'ailleurs.

« Mais ça n'a pas fonctionné. Mon mari était dépressif. Le jour où il a levé la main sur Ikuko, j'ai demandé le divorce. Il a accepté de bonne grâce, mais s'est suicidé trois mois plus tard. Sa mère s'est retournée contre moi et m'a dit que j'étais responsable de sa mort. J'ai bien failli la croire… mais je ne pouvais pas non plus lui donner raison. Parce que je devais me battre. Je savais qu'Ikuko avait besoin de moi, et j'ai décidé que je serai toujours là pour elle. Le jour où mon mari est mort, j'ai décidé que je serai forte pour ma fille et que je me battrai jusqu'au bout pour elle.. »

Finalement, elle tourna la tête vers moi et me sourit tout en serrant sa fille contre elle. Était-ce cela que ma mère avait ressenti lorsque mon père était mort et qu'elle s'était retrouvée toute seule avec une enfant à élever ?

Moi, je crois que j'y ai renoncé », murmurai-je à mon tour. « Il y a trois ans, j'ai perdu la personne qui m'était la plus chère… »

Les mots que j'avais si longtemps gardés en moi coulaient de mes lèvres comme le flot d'une rivière, sans que je puisse les arrêter.

« Il s'est sacrifié pour me protéger. Il s'est interposé entre moi et cet homme. J'ai vu la balle lui heurter la tête, le sang gicler sur mon visage et sur mes vêtements. Quand il s'est effondré contre moi, son corps était mou, sa tête couverte de sang. Je n'ai pas tout de suite réalisé, mais aujourd'hui, cette image me hante… »

Les sanglots m'empêchèrent de parler, et je couvris ma bouche avec ma main, comme pour essayer de contenir les mots qui en sortaient toujours. Combien ? Combien de temps avais-je garder tout ça sur le cœur ?

« Il est vivant aujourd'hui. Il est sorti du coma, mais à chaque fois que je le vois, je revois cette nuit, j'ai l'impression de revivre chaque jour passé à l'hôpital, dans cette chambre qui puait le détergeant, à côté de son corps froid, vide comme celui d'une poupée de porcelaine… je n'arrive pas à considérer qu'il est… qu'il est vivant. Qu'il est ici, de nouveau. Que c'est la même personne en face de moi. »

Yoshimi me regardait, les lèvres closes et les yeux remplis de larmes.

« Je n'ai pas pu le protéger… » murmurai-je enfin. « Je n'ai pas été assez forte pour lui… »

Vous l'avez assez été pour l'attendre jusqu'à maintenant », me dit-elle. « Mais vous vous protégez dans la douleur, parce que vous avez peur de le perdre de nouveau. Je sais ce que c'est. J'ai fait la même chose. »

Je pleurais toujours, avec l'impression de déverser tout ce que j'avais de larmes sur mon futon.

Laissez partir la peine Mai. Laissez-la vous quitter. C'est vous qui la retenez, parce que vous avez appris à vivre avec elle, mais aujourd'hui elle vous empêche d'avancer. Vous vous bornez parce que vous ne voulez pas abandonner, parce que vous avez l'impression que si vous le faites, vous l'abandonnerez lui aussi, mais vous devez le faire. Cet homme est vivant. Il attend peut-être même que vous reveniez vers lui, mais ce n'est pas avec votre douleur que vous le retiendrez.

Son regard plongea dans le mien, et je compris qu'elle avait vécu la même chose que moi. Qu'elle aussi avait fait des cauchemars et avait failli abandonner. Qu'elle aussi avait pleuré dans son bain, et regardé longuement sa fenêtre en comptant les secondes avant l'impact.

Vous devez vous laisser vivre Mai. Vous devez réapprendre à être heureuse.

Et si je n'y arrive pas ?

C'est parce que vous avez peur. Laissez parler votre instinct, et s'il vous dit de revenir vers cet homme, ne craignez pas de le faire. Vous n'avez rien à vous reprocher.

Le problème… c'est qu'il a tout oublié… il a oublié ce que nous avons vécu et partagé, que je l'ai aimé… tout ça n'existe plus pour lui, et j'ai l'impression de devoir assumer toute seule ce fardeau.

Vous lui en voulez, n'est-ce pas ?

Sa question réveilla quelque chose en moi. Mes sentiments avaient été si confus depuis le retour de Naru que je n'avais jamais vraiment pris la peine de les inspecter, mais oui, je lui en voulais. Même si ce n'était pas sa faute, je lui en voulais de ne garder de moi que l'image d'une gamine immature de seize ans et de n'avoir de ce fait plus aucune considération pour ce que j'étais vraiment. Je lui en voulais de s'acharner à recréer un monde qui n'existait plus et de fuir la réalité. J'en voulais à Lin aussi de le protéger et de nous infliger ce secret si lourd à porter. Mais surtout, je m'en voulais de ne pas être capable de lui faire face et d'affronter celui qu'il était devenu, à la fois si semblable et si différent de ce qu'il avait été.

De nous deux, c'était certainement moi la plus lâche. Naru avait fait des efforts… à sa manière, mais il avait fait des efforts. Si seulement je les avais acceptés…

Vous pensez qu'il est trop tard Yoshimi ? » demandai-je d'une toute petite voix.

Je la vis sourire.

Il n'est jamais trop tard Mai.

Et pour la première fois depuis trois ans, je crois que je me suis endormie en souriant.


« Bonjour… »

Naru tourna la tête et ouvrit lentement les yeux. Le regard de Jun capta presque immédiatement le sien et il se sentit comme absorbé par ses iris si foncés qu'ils en étaient presque noirs. En souriant, la médium passa une main autour de sa taille et l'embrassa doucement. Il pouvait voir son corps nu onduler sous les draps, sa peau diaphane se mêler à la sienne tandis que son corps à lui se raidissait de désir.

Ils firent encore l'amour et demeurèrent essoufflés dans les bras l'un de l'autre jusqu'à ce que le soleil illumine la chambre.

– Tu veux du thé ? » demanda Naru tout en lui caressant la nuque.

– Je préfèrerais du café.

Et elle lui adressa un clin d'œil pendant qu'il se levait et s'enveloppait d'un peignoir avant de se diriger vers la cuisine.

Cette nuit-là, Naru n'avait pas fait de cauchemars. Il ne savait même plus de quoi il avait rêvé, mais pour la première fois depuis très longtemps, il s'était réveillé avec le sourire. Son corps était si léger, un peu engourdi aussi, comme s'il avait vraiment vécu pour la première fois. Il inspira profondément, et porta la main sur sa tempe. C'était là sa revanche. Vivre pour contrer cette mort qui l'avait frôler de si près.

– À quoi tu penses ?

Jun le regardait depuis le seuil de sa chambre. Toujours nue. Ses longs cheveux noirs tombaient sur sa peau blanche comme un rideau de soie et recouvraient avec négligence l'arrondi et la texture de ses seins. S'il savait qu'un potentiel client ne pourrait pas débarquer d'une minute à l'autre, Naru lui aurait de nouveau fait l'amour.

– Je n'ai pas été trop mauvais ? » ironisa-t-il.

– Tu as même été bon.

Elle s'approcha avec une grâce féline, et enroula ses bras autour de son torse pour lui embrasser le cou.

– Ça faisait très longtemps que je n'avais pas joui comme ça », souffla-t-elle à son oreille.

Et il l'embrassa de nouveau, cette fois sans gène, sans avoir peur de caresser ses lèvres avec sa langue et de pénétrer sa bouche. Il se sentait enfin et pleinement homme.

– Tu sais que tu parles dans ton sommeil ? » dit Jun en rompant doucement leur baiser.

– Ce n'est pas impossible. Et qu'est-ce que je disais ?

– Ce n'était pas très compréhensible, mais à plusieurs reprise tu as demandé « qui ? »

– « Qui » ?

– Comme si tu cherchais désespérément à te souvenir de quelque chose.

Il se souvenait oui. Non pas de ses rêves, mais de cette sensation qui l'avait envahi lorsque Jun s'était offerte à lui pour la deuxième fois. Ce sentiment d'avoir déjà vécu ça, d'avoir déjà parcouru un corps, de connaître l'attente et l'abandon, cette émergence inouïe de plaisir qui signait aussi comme une délivrance.

– Je ne m'en rappelle pas… » marmonna-t-il.

– De quoi ?

– Rien.

C'était absurde. Il avait honte de le dire mais jusqu'à la veille au soir, il n'avait été qu'un puceau aussi inexpérimenté qu'un adolescent en pleine puberté, et Jun l'avait bien senti.

– Ce n'est rien », répéta-t-il en passant les bras de la médium autour de son cou. « Ce n'était qu'un rêve après tout… »

Elle sourit et posa un léger baiser sur ses lèvres.

– Est-ce que je peux te demander un service ?

– Je t'en prie.

Jun s'éloigna quelques secondes pour fouiller dans son sac et lui tendre un papier qu'on avait visiblement arraché d'un cahier. Une note y était inscrite, et Naru vit qu'il s'agissait d'une adresse.

– J'ai promis de m'y rendre dans les plus brefs délais », dit-elle, « mais mon père m'a contactée ce matin. Il faut que je me rende à Kyoto. »

– Je vois. Rien de grave ?

– L'âge lui fait avoir des crises de panique. Et ça fait longtemps que nous ne nous sommes pas vus.

Il prit le temps d'étudier la note et saisit son portable pour y noter l'adresse. Elle désignait un immeuble dans le quartier de Shibuya, à vingt minutes à pieds.

– Ce n'est pas loin », constata-t-il.

– Il s'agirait d'un cas de hantise » lui indiqua Jun en s'accoudant à la fenêtre. « Un esprit vengeur ou quelque chose comme ça. Tu saurais le chasser ? »

– Moi non, mais je connais des gens très qualifiés en la matière.

– Alors c'est parfait.

Et il sut que le sourire et le regard de Jun suffiraient à illuminer sa journée.


Je n'avais pas fait de cauchemar cette nuit-là. Pour la première fois depuis très longtemps, je me réveillais même avec le sourire.

Les volets filtraient la lumière du matin, et dans la pièce d'à côté, j'entendais la batterie de sons caractéristique de quelqu'un qui fait la cuisine. En ouvrant les yeux, je découvris que la pièce où je me trouvais n'était pas mon appartement, et me souvins que j'avais dormi chez ma voisine. Mon chat ronronnait contre mon ventre, et je grattai doucement entre ses oreilles. Les mots que nous avions échangés la veille me revenaient par bribes, comme les restes d'un très beau rêve, et je sentis un sourire se dessiner sur mon visage.

Réapprendre à être heureuse.

C'était tellement évident qu'en plusieurs mois de dépression – ça aussi il fallait que je l'admette – je n'y avais même pas pensé. Crétine que j'étais.

La voix d'Ikuko résonna derrière le panneau qui séparait la chambre de la pièce à vivre, et me rappela qu'il était l'heure de me lever.

« Bonjour », marmonnai-je, en faisant coulisser la porte.

Bonjour Mai-chan ! » me sourit Yoshimi en mettant sur la table une assiette d'Onigiri. « Bien dormi ? »

Très bien. Comme je n'avais pas dormi depuis longtemps.

Nous mangeâmes de bon cœur, tout en écoutant les informations à la radio. Au programme, un peu de pluie et beaucoup de froid. Le reste, j'avais décidé de m'en moquer.

Après avoir déposé mon chat chez moi, et vérifié que l'atmosphère de mon appartement était bien « saine », je pris une bonne douche, enfilai un jean, un pull à col roulé, une paire de bottes, et partis pour la fac, ma veste d'hiver et mon sac à dos sur les épaules.

La fraicheur de l'air piquait les narines et les joues. Il devait avoir plu dans la nuit. L'atmosphère était si transparente qu'on aurait dit que la ville était plus nette, plus brillante, comme lavée de toute sa grisaille.

« Moi aussi je me sens toute propre », pensai-je en enfourchant mon vélo. Parce qu'aujourd'hui, aujourd'hui plus que tous les autres jours, j'avais envie de réapprendre à vivre.


Yasuhara l'avait appelé dans la matinée. Son directeur de recherches devait se rendre à l'université de Nagasaki pour un colloque de deux jours et lui avait demandé de l'accompagner. Avec Lin, qui se trouvait toujours à Hong Kong, Naru serait donc seul aux commandes.

Jun partit peu après le petit déjeuner, après l'avoir langoureusement embrassé et, tout seul chez lui, le jeune homme se sentit presque pris au dépourvu. Une fois douché et habillé, il décida donc de descendre au bureau et de trier les dossiers qu'il avait laissés en vrac depuis son retour à Tokyo. Lui et Jun s'étaient accordés sur le fait qu'il devrait attendre que les occupants de l'immeuble hanté soient revenus de leur journée de travail pour enquêter. Il faudrait qu'il s'occupe d'ici là.

Le nez perdu dans des piles de paperasse, Naru fut surpris par son propre laxisme en matière de rangement, lui dont l'exigence morale frôlait la maniaquerie.

« Ah tiens… » marmonna-t-il en retrouvant le compte-rendu qu'il avait rédigé lors de l'affaire de l'autostoppeuse. Il pensait en avoir perdu la version imprimée.

« Et ça, c'est quoi ? »

La feuille ne portait pas son écriture. Il s'agissait d'un témoignage de hantise qu'on lui avait laissé deux semaines plus tôt. Ça aussi il l'avait oublié.

« Tu te ramollis mon vieux… »

Sa négligence avait le don de l'excéder, et désespérait également Lin depuis leur retour au Japon. Mais le fait est qu'à Londres aussi il avait pris l'habitude d'entretenir une méthode de rangement plus que douteuse, consistant à se débarrasser de ce qui l'ennuyait ou ne l'intéressait pas en l'enterrant sous des strates de papier. Comment s'y prenait-il avant ? Lors de son premier passage à Shibuya, où tout lui semblait plus net et plus évident ?

La réponse lui sauta aux yeux comme un coup de poing qu'on lui aurait envoyé en pleine face. Mai. Surtout ici, dans ce bureau où il l'avait si souvent vue vaquer entre les étagères, avec ses jambes de crevette et sa tignasse ébouriffée. Son regard se porta lentement vers l'espace entre les canapés où il recevait ses clients, celui où elle avait installé un sapin de Noël. Ça faisait six ans, déjà. Mais pour lui, ça n'en faisait que trois.

Il s'était ainsi imaginé qu'ils se retrouveraient comme de bons amis et reprendraient sans problème leurs vieilles habitudes, mais Mai avait six ans de vécu derrière elle. Six années qui la séparaient de lui et de la SPR. Six années qui avaient fait d'elle une femme et lui avaient sans doute appris ce que lui n'avait découvert que quelques heures plus tôt.

Naru sourit, et balaya encore une fois son bureau des yeux. Sans elle, il s'y sentait comme un étranger. C'est ce sentiment qui le tiraillait depuis qu'il était revenu, comme si ça présence dans son propre lieu de travail avait quelque chose d'illégitime, d'anormal. Peut-être qu'il devrait simplement se faire à l'idée que les choses ne redeviendraient jamais comme avant, que Mai avait grandi, qu'elle ne reviendrait pas. Que la SPR ne redeviendrait jamais ce qu'elle avait été. Il y avait Yasuhara, c'était déjà bien, et quant aux autres, quant à Mai… Naru se promit de retourner vers eux, mais cette fois pour apprendre de ses erreurs, savoir ce qu'ils étaient réellement devenus, et accepter que le monde avait bien continué de tourner sans lui.

« Bon… » souffla-t-il en tournant les yeux vers les dossiers qui l'attendaient.

Il était temps de vivre dans le présent.


Le soir tombait lorsque je sortis de la fac. J'avais déjeuné avec Takashi, mais n'avais rien ressenti de plus qu'une vague sympathie, et un sentiment d'imposture lorsque nos lèvres s'étaient rencontrées. Ça aussi, il faudrait que je lui dise un jour, histoire d'arrêter de faire semblant. De remettre toutes les pendules à l'heure, et de vraiment partir de zéro.

Malgré la sympathie que j'avais pour Yoshimi et Ikuko, je m'étais promis de déménager aussi, une fois que cette histoire de hantise serait réglée. Trop de mauvais souvenirs s'accumulaient entre les murs de mon appartement, et la hantise n'avait rien à voir là-dedans.

Quant à Naru… j'accepterais de le revoir. Un jour. Quand tout ça serait réglé, une fois d'accord avec moi-même. Et ce jour-là, j'écouterais tout ce qu'il aura à me dire, même le pire. J'accepterai de me confronter aux trois années de vide qui avaient volé sa jeunesse, et effacé ce que nous avions vécu à Londres. J'accepterai tout, même ses choix, tant qu'il respectera les miens. Et surtout, je m'excuserai de ne lui avoir rien dit, et de l'avoir rejeté comme je l'avais fait. Je voulais seulement qu'il m'attende d'ici là.

C'est en songeant à tout cela que je traversai la placette à côté de mon immeuble et y garai mon vélo. Arrivée dans le hall, j'aperçus la silhouette d'un voisin devant l'ascenseur et lançai un « bonjour » machinal avant de vérifier mon courrier.

« Mai ? »


L'évidence le frappa lorsqu'il la vit entrer, sans comprendre pourquoi la fille qu'il avait sous les yeux ressemblait tellement à son ancienne assistante. Il crut d'abord se tromper, et profita du moment où elle vérifiait son courrier pour mieux l'observer. Cette silhouette, un peu plus mature mais qui avait garder sa finesse, ces cheveux désormais longs, d'un brun chocolaté… pas de doute, c'était bien elle, et c'est en portant une nouvelle fois les yeux sur la feuille donnée par Jun qu'il comprit. L'adresse que lui avait confiée la médium, ce papier, déchiré d'un bloc-notes et griffonné en hâte, c'était celui qu'il avait vu entre les mains de Mai, celui qu'elle lui avait remis avant de partir. Pire. C'était SON adresse.


Mon inconscient l'avait sans doute compris en voyant sa silhouette devant l'ascenseur mais l'information n'avait visiblement pas fait son chemin jusqu'à mon cerveau. C'est seulement lorsqu'il m'appela, et que je le regardai pour sa seconde fois, que je compris qui j'avais sous les yeux.

Ce qui se produisit alors dans ma tête pouvait s'apparenter à un ouragan, et toutes les bonnes résolutions que j'avais prises en rentrant chez moi volèrent en éclats. Pas maintenant. Je n'étais pas prête. Pas maintenant. Lui parler ? Pour quoi dire ? Quoi faire ?

Et qu'est-ce qu'il foutait là ?!


Il ne sut s'il l'effrayait ou s'il la mettait simplement mal à l'aise, mais à la tête qu'elle faisait, elle n'était clairement pas ravie de le revoir. Naru força un sourire qui devait plutôt ressembler à une grimace, et brandit l'adresse qu'elle avait donné la veille à Jun, en guise d'explication.


Lui non plus ne faisait pas le fier. Et comme le silence commençait franchement à devenir gênant, il dégaina à mon attention un bout de papier. J'y reconnus mon écriture. C'était celui que j'avais remis à Fubuki-san hier ! Qu'est-ce qu'il faisait entre ses mains ? Pourquoi n'était-elle pas venue ? Comment avait-il su ? Les questions se bousculaient dans mon esprit à un tel rythme que je crus que j'allais me mettre à hurler. Au lieu de ça, je me contentai de plisser les yeux et de tordre la bouche.

Ça n'explique pas ce que tu fous là », bougonnai-je.

Jun est en déplacement à Kyoto. Elle m'a chargée de la remplacer pour cette affaire.

« Jun » ? Parce qu'ils étaient si intimes que ça ?!

Et donc tu joues les larbins ?

Je crus que lui aussi allait faire une attaque. Mais il se contenta de m'adresser un regard dédaigneux tout en relevant le menton.

Entre « pro », on peut se rendre quelques services.

C'est ça ! Et ba monsieur pro va se débrouiller tout seul », ironisai-je en prenant la cage d'escaliers. « Allez salut ! »


À bas ses bonnes résolutions ! Il crut qu'il allait purement et simplement lui sauter à la gorge. Lui un « larbin » ? Et puis quoi encore ?

– Allez salut ! » lança-t-elle en se dirigeant vers la cage d'escaliers.

Il s'apprêtait à lui rendre la pareille lorsqu'une résidente entra à son tour. C'était une femme d'âge mûr, accompagnée d'une petite fille qui portait un cartable rouge, et dont les yeux s'illuminèrent à la vue de Mai.


Il manquait plus que ça…

Ikuko me sauta dans les bras tandis que Yoshimi me saluait chaleureusement.

Vous allez mieux qu'hier on dirai », dit-elle.

Comment ça « mieux » ?

Naru me toisait avec ce regard insupportable qu'il arborait chaque fois qu'il était persuadé d'avoir l'ascendant dans un rapport de forces.

Mêle-toi de tes oignons ! » lançai-je.

Vous vous connaissez ?

Yoshimi nous regardait successivement, pleinement consciente qu'elle était arrivée au mauvais moment. En lâchant un long soupir, je descendis les quelques marches que j'avais réussi à grimper et rendis les armes.

Yoshimi-san, je vous présente Shibuya Kazuya. C'est un enquêteur du paranormal, spécialiste en parapsychologie. Il saura vous aider.

Son expression passa de la surprise à l'incompréhension, et son regard s'arrêta sur Naru pour le fixer un long moment.

Vous pouvez tout lui dire », continuai-je, une fois certaine qu'elle n'était pas en train de faire une attaque. « C'est un pro. »

J'avais insisté exprès sur la dernière syllabe.

D'accord », concéda-t-elle en prenant la main d'Ikuko. « Mais seulement si vous êtes là. »

Naru m'adressa un regard triomphant et moi, je compris que j'étais de nouveau dans la merde jusqu'au cou.


Parés pour le retour du duo Mai/Naru vs fantômes pas contents ? Rendez-vous au prochain chapitre alors !

Petite review en attendant ? :3