Bonjour à tous ! Ça faisait longtemps, et voilà enfin la suite ! Tout d'abord je profite de cette petite intro pour vous souhaiter, avec un peu de retard, une bonne année :) De mon côté, alors que j'étais pourtant bien partie, j'ai eu énormément du mal à écrire ce chapitre. Outre le fait qu'il soit très long, j'y ai éprouvé le besoin de réexplorer l'univers de Ghost Hunt et de reposer quelques acquis. Donc vous allez avoir droit à des leçons de choses sur les fantômes, les esprits, etc. Rappelez-vous que nous sommes dans une fiction, et que ce que nous raconte notre cher Naru dans ce chapitre n'est en aucun cas une vérité, même si je me suis inspirée de quelques recherches et hypothèses dans le domaine pour appuyer mes connaissances. Bon, et il y aura aussi du drama, parce qu'il faut pas abuser quand même !
Voilà ! J'espère que ce chapitre vous plaira malgré sa longueur et son côté un peu théorique ^^
Seiryuu : merci encore pour ton commentaire et ta fidélité ! :D du coup j'ai mis du temps à te répondre, mais je suis toujours là ^^ eh oui, Naru évolue et revêt presque ici un petit côté vlogueur du paranormal XD Quant aux retrouvailles, le dernier chapitre a été un plaisir à écrire justement en raison de son côté très nostalgique, qui m'a permis de renouer avec l'esprit original de Ghost Hunt :) Je suis contente que tu y aies été sensible et que ça t'ai plu ! Le meilleur reste à venir en tout cas, même s'il faut... du temps ! Encore et toujours du temps avec ces deux là qui ne veulent jamais regarder la vérité en face dès qu'il s'agit de leurs propres sentiments XD Contente en tout cas que le chapitre dernier ait pu t'offrir une petite soupape de sortie en période d'examens (qui se sont bien passés j'espère ?) C'est aussi le but des fanfic, et c'est pour ça que c'est aussi cool d'écrire et de partager ;) Encore merci à toi !
Sur ce, bonne lecture à tous !
OCCULTIC FAKE
X.
DOUBLE
Chose identique à une autre sur un aspect précis. Dans le domaine de l'occulte : fantôme d'une personne.
Décembre **** (Honda Satoru, 27 ans) – « C'était un soir, en rentrant du travail. Ma voiture était garée sur le parking de mon boulot. C'était censé être un parking privé, mais tout le monde y foutait sa caisse, parce que y avait de la place et que c'était gratuit. D'habitude je disais rien, sauf que cette fois, un connard s'était senti obligé de se garer juste devant la sortie. « Eh gros con ! » j'ai balancé en klaxonnant. « Tu bouges ta caisse ou j'te la défonce ! » Il a levé la tête et a plongé ses yeux droit dans les miens. C'est là que j'ai compris que quelque chose n'allait pas. Ce type, il avait la même gueule que moi, les mêmes fringues, tout pareil. On aurait dit mon jumeau. Le même nez, le même front. Tout… j'ai pas su quoi dire. Et avant que je me reprenne pour en placer une, il s'est décalé et j'ai préféré débarrasser le plancher. Sauf que sur la route, j'ai fait un accident. Un accident dont je ne me suis réveillé qu'un mois plus tard, et qui a fait de moi ce que les médecins ont appelé un miraculé. Un ou deux ans plus tard, quelqu'un m'a balancé cette légende comme quoi on sait qu'on va mourir quand on voit quelqu'un qui nous ressemble trait pour trait. C'est là que j'ai su que ce que j'avais vu était mon double, et que ce double n'avait fait que me prévenir à sa manière de ce qui allait se produire. Moi, le monde des esprits, tout ça, j'y crois pas, mais je suis sûr d'une chose, d'une seule, c'est que je suis pas pressé de le recroiser… »
CHAPITRE 9.
Ce que j'ai caché
J'ai rêvé que je te revoyais, dans ce lit tout blanc qui sentait la mort. J'ai rêvé de tes yeux fermés, de cette respiration flottante qui soulevait à peine ta cage thoracique et du masque qui couvrait ta bouche.
J'ai rêvé que pendant un bref instant, mes lèvres effleuraient les tiennes et que nos souffles se mêlaient encore. Juste un tout petit instant.
Les mots que je t'ai dit ce jour-là, ce matin d'hiver et tandis que les flocons de neige venaient mourir sur les carreaux de ta chambre d'hôpital, j'en ai rêvé aussi.
J'en ai tellement rêvé que je ne sais même plus si ce que j'ai vécu là-bas est réel, si la chaleur que j'ai sentie sur tes lèvres n'était pas la mienne, si le souffle que j'ai senti sur ma joue n'était pas le tiens.
J'ai rêvé que je te disais adieux, que je te disais « je t'aime », et que seul ton silence me répondait. Un silence qui ne se briserait jamais.
Mon réveil sonna à six heures tapantes et me réveilla en sursaut. Je ne savais plus pourquoi, mais j'avais horriblement mal dormi.
Tout en m'étirant et en grognant, je m'extirpai de ma couette et titubai jusqu'à ma salle de bain, pressée qu'une bonne douche me remette les idées en place. Mon pied rencontra soudain quelque chose de compacte, mais pas assez rigide pour m'écraser l'orteil. Les yeux à moitié fermés, je tentai d'enjamber l'obstacle, que j'identifiais comme un objet quelconque, oublié aux pieds de mon lit pour une raison quelconque, mais ne retrouvai pas le sol comme prévu. Au lieu de cela, mon talon heurta quelque chose de solide, mais de chaud aussi, et qui laissa échapper un gémissement étouffé. La surface où je prenais appui se déroba soudain sous mon pied. Quelque chose fit alors pression sur mon mollet et m'entraina vers l'avant. Je poussai un cri avant de m'écrouler de toute ma hauteur sans pouvoir me rattraper.
– B… bordel de merde ! » entendis-je pester.
Le bruit de ma chute fit trembler tous les murs. Empêtrée dans un amas de couvertures, je sentis quelque chose d'inhabituellement lourd peser sur mon dos et ne pus cette fois lutter contre la panique.
– Qu'est-ce que… c'est quoi ça ?! » hurlai-je.
– Ton pied est en train de me rentrer dans les côtes !
Cette voix… je me figeai soudain tandis que les éléments de la veille me revenaient en tête. Pas possible…
– Naru ?
– Qui d'autre à ton avis ?!
Il semblait furieux.
– Attends… bordel je te croyais pas aussi lourd…
– Enlève ta jambe je te dis !
– Et toi ton bras !
À grand renfort de coups de pieds, je réussis enfin à le pousser et à me tirer de la couette et des coussins qui avaient amorti ma chute. Des étoiles dans la tête, je me redressai et parvins à tituber jusqu'à l'interrupteur. La brutale irruption de lumière me fis plisser les yeux, et je découvris, en les rouvrant, un spectacle aussi surprenant qu'hilarant.
– Aide-moi au lieu de faire le pied de grue !
Le matelas gonflable s'était renversé, entraînant tout ce qu'il y avait dessus, occupant compris, au sol. Uniquement vêtu d'un caleçon, Naru le remettait tant bien que mal à sa place et se saisit de la couette en me jetant un regard assassin.
– T'as oublié que j'étais là ou quoi ?
– Faut croire que oui…
– T'es vraiment un gros boulet », maugréa-t-il en se frottant la tempe. « Et tu m'as foutu ton coude dans l'œil. »
– Eh toi t'as enfoncé ton genou dans mon omoplate ! » répliquai-je en exhibant mon dos où devait se former un bleu.
– Fallait bien que je te dégage de là ! T'étais en train de me casser les côtes !
– Et toi de m'étouffer !
– Tu parles d'un réveil…
Ce n'était sans doute pas le meilleur moment pour que ça arrive, mais ça arriva. Sans savoir quoi répondre à l'absurdité de la situation et à la mine furibonde de Naru, je sentis quelque chose d'inexprimable secouer mon abdomen, remonter mes côtes et finalement se glisser au seuil de mes lèvres. Et sans transition, sans même vraiment savoir pourquoi, j'éclatai de rire. D'un rire démentiel. D'un rire que je n'avais pas eu depuis trois ans, et que je ne me pensais même plus capable d'émettre. Je restai comme ça pendant plusieurs secondes, et peut-être même plusieurs minutes, les larmes aux yeux, le souffle coupé et les bras autour du ventre, lorsque la magie opéra. Je l'entendis. Peut-être que ce n'était pas la première fois, mais l'effet fut le même que si c'était le cas. Le rire de Naru.
Il fut moins explosif que le miens, plus discret, plus retenu, mais je l'entendis, et lorsque j'ouvris les yeux, je le vis assis sur le matelas désormais remis à sa place, la main sur le front, et les traits illuminés par un sourire.
Le sourire était quelque chose de très rare chez Naru, et il m'avait fallu le côtoyer plusieurs fois pour en distinguer ne serait-ce que l'ébauche. La première fois que je l'avais vu, ce n'était d'ailleurs même pas le sien, mais celui d'Eugène. Le sourire de Naru était en fait si rare que le simple fait de le voir était comme un miracle, un rayon de soleil au milieu de la grisaille. Il avait quelque chose de franc, de doux, mais de nostalgique aussi. Quant à son rire… c'était comme le tintement d'une clochette, à la fois léger et grave. C'était la plage de Filey, si loin d'ici, les embruns de la mer et cet horizon ouvert sur un avenir que nous ne pensions pas si sombre. Je fermai les yeux et mon rire finit par s'apaiser tandis que j'essuyai les larmes d'hilarité qui avaient roulé sur mes joues.
– Je vais finir par être en retard avec ces conneries » lançai-je.
– Tu as cours ? » répondit-il en se calmant à son tour.
– Yep. Du coup je me douche, je m'habille et je file. Je peux te laisser les clés de l'appart ?
– Tu reviens quand ?
– En début d'après-midi.
– Passe.
Je lui remis mes clés et profitai de notre proximité pour le regarder dans les yeux. Même ça, je n'en avais plus peur.
– Désolée… je ne sais pas si tu arriveras à te rendormir…
– J'essaierai.
– Il s'est passé quelque chose cette nuit ?
– Rien ! Le calme plat !
– C'est toujours un peu timide au début…
– Avant de tourner à la catastrophe », compléta-t-il avec un regard malicieux. « Je te tiendrai au courant. »
– Ça marche », dis-je avant de m'enfermer dans la salle de bain.
En me regardant dans le miroir, je me rendis compte que mon teint avait viré au rouge tomate et m'aspergeai le visage d'eau. Ça aussi, c'était une habitude qu'il faisait bon de reprendre.
Une fois la porte de la salle de bain fermée, et à peu près certain de ne pas être réveillé par un cataclysme aussi soudain que malvenu, Naru s'allongea de nouveau et rabattit la couette sur lui. Elle sentait la lavande et la vanille.
Fermant lentement les yeux, il se mit à l'écoute de sa respiration et finit par se laisser bercer par le bruit de la douche que Mai venait d'allumer. Il avait passé une très mauvaise nuit. Ses cheveux collaient encore sur son front. Il empestait la sueur. Malgré la pénombre dans laquelle baignait de nouveau l'appartement, Naru rouvrit les yeux et laissa son regard se promener sur la silhouette incertaine du lit, du bureau, puis s'attarder sur le fin rayon de lumière qui s'était glissé sous la porte de la salle de bain.
Des cauchemars, il en avait faits, mais jamais comme ça. Jamais aussi poignants, aussi réalistes et aussi… improbables. Cette Mai qu'il avait vue, avec son visage dévasté par le chagrin, ses joues creuses, ses doigts tremblants… et son regard. C'était le même que celui qu'elle avait affiché lors de leur brève conversation, après la conférence. C'était ce regard, qui ne lui appartenait pas, et qui semblait pourtant avoir envahi chaque parcelle de son corps et de son existence. Même lorsqu'elle plaisantait et agissait normalement, Naru avait remarqué qu'elle le trainait avec elle comme une ombre, et qu'il affleurait parfois lorsqu'elle retrouvait le silence ou se perdait dans ses pensées. Il n'avait eu l'impression de réellement la retrouver que quelques minutes plus tôt. Son rire, aussi soudain que démentiel avait ramené sur son visage une lumière qui semblait l'avoir quittée depuis bien trop longtemps. L'espace de quelques instants, avec son sourire débridé et ses larmes au bord des yeux, elle avait de nouveau été la Mai qu'il avait connue. Sa Mai.
Il sourit.
La porte s'ouvrit soudain et elle apparut entourée de la lumière de la salle de bain, comme une ombre chinoise. Naru remarqua qu'elle était seulement vêtue d'un peignoir.
– Je dois juste récupérer mes vêtements », précisa-t-elle en contournant le matelas pour accéder à sa commode.
– Fais comme chez toi !
Et il feignit de se rendormir tandis qu'elle fouillait l'un de ses tiroirs. Son peignoir s'ouvrit légèrement lorsqu'elle s'accroupit et lui donna un aperçu de l'une de ses jambes jusqu'au haut de la cuisse. Il se sentit rougir. D'un mouvement souple, Mai pivota et se glissa de nouveau dans la salle de bain. L'obscurité envahit la pièce avec le claquement de la porte tandis qu'un léger tic-tac trahissait l'écoulement des secondes. Sur le lit, le chat Kuro faisait sa toilette et dans la cuisine, le frigo s'était remis à ronfler. En fermant les yeux dans l'espoir de gratter une heure supplémentaire de sommeil, Naru se laissa distraire par d'autres sons plus ténus et qui lui rappelèrent la nuit passée avec Jun. Le glissement d'un vêtement sur la peau, l'agrafe d'un soutien-gorge, le cliquetis d'un bijou… Mai n'en mettait pas à l'époque. Est-ce qu'elle se maquillait elle aussi ? Se parfumait ? Se parait de toutes ces attentions délicates et étranges dont les femmes aiment s'entourer, et qui font aussi leur charme ? En terme d'élégance et de sensualité, Jun la dépassait de très loin, mais il y avait un petit quelque chose d'aérien chez elle et qui renforçait sa spontanéité naturelle.
Mai n'avait pas besoin d'apparat. C'est ce qu'il s'était toujours dit. Elle faisait partie de ces filles ou femmes qui se suffisent à elles-mêmes et qui trouvent leur charme dans leur négligence, mais lorsqu'il l'avait revue, quelque chose l'avait frappé. À l'époque, Mai avait la finesse de l'enfance, mais la veille, en l'observant un peu mieux, il l'avait trouvée maigre. Elle avait un peu de poitrine, quelques formes, mais on devinait ses côtes sous ses pulls. Sa cage thoracique était saillante, et ses jambes comme des brindilles. Sa silhouette lui rappelait en fait celle qu'il avait eue pendant la maladie, et qu'il avait encore malgré ses efforts pour s'étoffer un peu. C'était celle de l'absence, du chagrin, du désespoir. Quelque chose s'était produit au cours des six dernières années, et il n'avait pas été là pour s'en apercevoir.
Naru se souvint du visage qu'elle avait eu dans son rêve. Peut-être était-ce une manière de son inconscient de le lui faire réaliser. Le fait qu'il l'ait abandonnée. Il l'avait laissée toute seule, tout comme elle l'avait laissé se battre contre la mort, la peur, l'oubli.
– Mai… » souffla-t-il lorsqu'elle sortit de la salle de bain pour enfiler son manteau et ses chaussures.
– Il y a du riz, des légumes et du toffu au frigo. Tu peux te servir » lança-t-elle en saisissant son sac. « À tout à l'heure ! »
Et elle s'évanouit comme un courant d'air.
– À toute…
Malgré l'heure matinale, l'intérieur de mon crâne était comparable à un feu d'artifice. Naru devait encore rester une nuit supplémentaire. Qu'est-ce que j'allais faire de mon côté ? J'avais l'impression que toutes les bonnes résolutions que j'avais prises et sur lesquelles j'avais patiemment travaillé au cours des trois dernières années avaient tout simplement volé en éclat. Et pourtant, c'était la première fois depuis mon retour d'Angleterre que je me sentais si bien. Une salve d'air glacial vint balayer une nuée de feuilles mortes qui m'arrivèrent en plein visage et se mêlèrent à mes cheveux. Je ris aux éclats et embrassai des yeux la ville en éveil sous le ciel pastel. Tout me semblait si curieux, si neuf, comme si le voile de grisaille qui recouvrait mon champ de vision s'était soudain levé. J'avais oublié la lumière du ciel, l'éclat des choses et la clarté du monde. J'avais vécu dans un tunnel pendant trois ans, et j'en étais enfin sortie. Très brusquement, sans même m'en rendre compte. Sentant mon cœur rater un battement, je freinai et portai ma main à ma poitrine. J'avais oublié le bonheur et voilà soudain que je le retrouvai comme un vieil ami. Je n'avais même plus besoin de me persuader, non. Je le sentais au plus profond de moi.
La matinée passa vite. Je fus distraite et n'écoutai mon cours que d'une oreille, le regard rivé sur la fenêtre. Vers onze heures Takashi m'envoya un message pour m'inviter à manger avec lui, je prétextai un devoir urgent à rendre pour refuser.
À midi, c'est Naru qui m'écrivit.
Toujours rien ne s'était produit. C'était à se demander si l'appartement était réellement hanté. Après s'être longuement douché, Naru se résolut enfin à grignoter quelque chose et fit chauffer les restes de la veille.
De part son emplacement au septième étage, l'appartement de Mai était d'une luminosité remarquable et possédait une vue dégagée sur la fourmilière d'acier et de béton qu'était le paysage tokyoïte. Malgré son étrangeté, cette densité presque étouffante et qui semblait pourtant s'étendre à l'infini, Naru aimait cette ville. Il s'en était rendu-compte lorsqu'il l'avait revue après six ans d'absence, et avait alors réalisé à quel point l'année qu'il y avait passée avait compté sur lui. On ne mesure l'importance des choses qu'en les quittant, lui l'avait fait en les retrouvant.
Tokyo lui avait offert la lumière, le rire, le ridicule parfois, à lui toujours si renfermé, si sombre, si solitaire. Lui qui n'était jamais parvenu à se faire un seul ami en Angleterre s'était retrouvé avec une belle bande de bras cassés auxquels il avait malgré tout fini par s'attacher et qui, il fallait le dire, le lui avait bien rendu. La preuve étant que même après six ans, pratiquement trois aux frontière de la mort, c'était vers eux qu'il avait choisi de revenir.
Alors qu'il se laissait aller à la tentation des souvenirs, son portable sonna et indiqua le nom de Jun. Il répondit dans la seconde.
– Comment ça se passe ? » résonna la voix fleurie et sensuelle de la médium.
– C'est le calme plat pour l'instant. Rien ne s'est produit depuis hier soir.
– Tu as pu interroger les résidents ?
– Oui. Les plus touchés sont une mère et sa fille qui vivent juste en dessous de l'appartement concerné. J'ai aussi eu confirmation de leur voisine, celle qui t'a transmis l'affaire.
– Mai, l'amie de Yasuhara-san, oui. Elle vit au même étage ?
– Au septième. Elle a accepté que je m'installe chez elle pour surveiller l'appartement du huitième.
– Super. J'avais compris qu'elle venait pour sa voisine, mais elle a vu des choses elle aussi ?
– Oui, et elle a même des hypothèses. Elle pense que l'esprit est celui d'une petite fille qui aurait été tuée par les anciens propriétaires de l'appartement.
Le silence qui suivit fut anormalement long.
– Jun ? » demanda Naru.
– Comment pourrait-elle savoir ça ?
– Elle est médium, comme toi, mais ses dons sont encore instables, et j'ai cru comprendre qu'elle avait refusé de les développer.
– Je vois…
Nouveau silence.
– Tu es toujours à Kyoto ? Ton père va bien ? » renchérit Naru en espérant faire durer la conversation. Un comble pour lui.
– Il va très bien oui ! C'était juste une crise passagère, et des cousins sont venus lui rendre visite hier après-midi, donc j'ai pu rentrer ce matin. Écoute… » Elle sembla hésiter, puis reprit d'un ton enjoué. « Puisque tu sembles me dire que ton enquête ne donne pas grand-chose pour le moment, que dirais-tu de déjeuner avec moi ? Tu pourrais inviter Mai ! J'aimerais en savoir plus sur ses dons. Je pourrais peut-être l'aider. »
– Tu penses ?
– Je sais ce que c'est de refouler ses aptitudes. J'en ai assez souffert et je suis sûre qu'elle en souffre aussi.
– C'est ce qu'il me semble. Je vais lui demander. Dans tous les cas, on se retrouve vers la fac à midi ?
– D'accord, à tout à l'heure !
Un léger sourire se dessina sur ses lèvres tandis qu'il écrivait son sms à Mai. Pour une fois, c'était peut-être à lui de lui montrer de l'attention, de l'épauler, d'être là. Tout simplement.
Il m'avait donné rendez-vous dans un restaurant, à dix minutes de la fac de lettres. La perspective de déjeuner avec Jun Fubuki me semblait étrange. Je me sentais si insignifiante, si… gamine face à elle, que j'avais du mal à concevoir qu'elle puisse ne serait-ce que se souvenir de moi. Naru m'avait promis que je ne m'engageais à rien, et qu'il ne s'agirait que d'une banale rencontre, mais je ne pus m'empêcher de serrer les poings en franchissant le seuil de la porte. C'était moi qui avait fait le premier pas vers elle, donc autant saisir l'opportunité qui m'était offerte.
Naru était déjà là, en pleine conversation avec la médium. Quelque chose me choqua cependant dès le début, et je compris en voyant leurs doigts entrelacés. L'air se coinça dans mes poumons et j'avalai ma salive de travers, attirant leur attention par une brusque quinte de toux.
Naru et… Fubuki ?…
Depuis quand ?! Comment ?… et surtout… pourquoi ?…
« Tout va bien Mai ? »
Le temps que les deux hémisphères de mon cerveau se connectent à nouveau, je me rendis compte que je les fixais depuis quelques secondes déjà, les yeux grands ouverts, la bouche béante et les bras ballants.
– Mai ?
– Je… tu… salut ! » bredouillai-je en cherchant une excuse pour disparaître et ainsi les évacuer au plus vite de mon esprit. «Écoute… j'ai un truc urgent à rendre… va falloir que j'y aille… »
– Tu te fiche de moi ! » répliqua Naru en croisant les bras.
– Je viens juste de m'en souvenir… c'est vraiment urgent !
– Oh salut Mai ! » entendis-je soudain derrière moi. « Tu as pu rendre ton devoir finalement ? »
Au moins je restais cohérente dans les excuses bidons que je donnais.
– Ah tiens Nishi… » commença Naru avec un petit sourire.
– Nishimura !
– Ça faisait longtemps ! Qu'est-ce que tu fais là ?
– Ouais, qu'est-ce que tu fais là ? », renchéris-je, beaucoup moins enthousiaste que mon crétin d'ancien patron.
On se serait cru dans une blague de mauvais goût, et dont j'étais le protagoniste.
– Ma tante travaille ici », expliqua Takashi en exhibant un sac plastique. « Elle voulait que je lui rapporte une course. »
– Dans ce cas pourquoi ne pas te joindre à nous ?
– Vraiment ?
Son regard s'était illuminé en reconnaissant Fubuki, qui lui adressa un sourire poli.
– Sans moi. J'ai…
– Un devoir à rendre » m'interrompit Naru. « C'est marrant parce qu'il y a encore vingt minutes tu étais libre comme l'air. »
– Et bien je ne le suis plus.
– Allez Mai. Je ne sais pas ce que tu dois rendre, mais ça peut bien attendre une heure non ? En plus ce n'est pas bien de travailler le ventre vide.
C'est marrant comme un même trait de caractère chez une personne peut être une qualité plus qu'appréciable un jour pour le transformer le lendemain en une véritable tête à claques. Takashi et sa putain de gentillesse…
Je laissai mon regard s'attarder sur lui, puis sur Naru et enfin sur Fubuki, avant de m'avouer vaincue. C'est bien, ça prouvait qu'encore une fois, alors que j'avais passé une belle matinée pleine de bonnes résolutions et que j'en étais même venue à me dire que j'étais de nouveau heureuse, la vie se foutait bien de ma gueule !
« Avec ce que j'ai déjà encaissé… », soupirai-je intérieurement.
Il avait senti dès le début que ça coinçait, et les choses n'allaient pas en s'améliorant.
Arrivés au dessert, Mai avait à peine décroché un mot. Difficile en même temps d'en placer une au milieu de l'avalanche de questions que Nishimura posait à Jun. Sans manifester le moindre signe d'impatience, la jeune femme lui répondait quant à elle avec un air jovial et un sourire radieux qui ne faisait qu'embellir ses traits déjà parfaits. Elle portait une robe brune à col roulé, ornée d'une étole pourpre qui lui donnait un côté rétro tout à fait charmant. Ses cheveux, remontés en chignon, comme à ses habitudes, brillaient de ce noir à la fois profond et chaud des chevelures orientales, et Naru se surprit à méticuleusement étudier les courbes de sa poitrine sous ses vêtements.
– Il y a quelque chose que je ne comprends pas », dit soudain Nishimura en tournant les yeux vers Mai, puis vers lui. « Je croyais que votre boulot consistait à expliquer de manière rationnelle les phénomènes de hantise. »
– En effet.
– Mais vu ce que m'a dit Fubuki-san, il semble que l'existence des fantômes ou des esprits soit quelque chose d'acquis pour vous. Voire même de… normal…
C'est vrai. Il avait tellement l'habitude de fréquenter des personnes appartenant au même monde que lui que Naru en oubliait que ce qui lui semblait effectivement normal ne l'était pas pour le commun des mortels.
– Notre boulot consiste à enquêter », expliqua-t-il. « Lorsqu'on se retrouve face à un phénomène en apparence étrange, nous partons, selon la démarche sceptique, d'un postulat rationnel. Il est bien plus aisé et fiable de prouver qu'un phénomène est scientifiquement explicable que d'origine paranormale, et c'est d'ailleurs le cas la plupart du temps. Mais dans le cas où aucune explication scientifique ne viendrait expliquer notre phénomène, nous nous tournons vers le paranormal, et vers des personnes comme Jun. »
– Mais dans ce cas, les esprits existent, c'est certain ?
Son regard croisa celui de Jun. Mai demeurait quant à elle murée dans un silence obstiné, les yeux baissés et les épaules crispées.
– Ils existent. Mais ce n'est pas facile de les détecter grâce aux méthodes scientifiques. On se fie souvent aux perturbations des champs électromagnétiques, pas toujours fiables, ou aux baisses de températures. On peut aussi enregistrer ce qu'on appelle des EVP, c'est-à-dire des sons ou des voix d'origine inconnue, que l'oreille ne perçoit pas la plupart du temps, mais qu'on peut capter par micro.
– Et dans ce cas, qu'est-ce que c'est ? » poursuivit Nishimura, fasciné. « Qu'est-ce que vous appelez esprit ou fantôme, de manière très concrète ? »
– Un résidu mémoriel ou émotif. Comme la matière, les émotions et les souvenirs peuvent survivre à la mort d'un individu, en particulier lorsqu'ils sont très forts. On répertorie par exemple beaucoup de cas d'esprits vengeurs : ce sont en fait des personnes qui sont mortes de manière violente, contre leur gré, et donc avec un fort sentiment de haine. Ce sentiment reste et finit par se nourrir de lui-même. Allié à la peur ou au remord de celui auquel il se confronte, il peut même prendre corps. C'est ce que nous appelons une apparition.
– Attendez… donc… le fantôme est une entité concrète ? Consciente ?
– Pas exactement. Le fantôme est une émotion qui se rejoue encore et encore, et qui reboucle sur elle-même. Ce n'est pas la personne, c'est une projection figée de son mental, celui qu'elle avait au moment de mourir, et qui s'est imprimé dans le monde matériel comme de l'encre sur un papier buvard.
– Mais il existe des fantômes bienveillants non ?
– Oui, mais c'est plus rare. Ce que nous appelons « fantômes bienveillants » sont en fait des personnes mortes avec un fort sentiment de regret, qui ont ressenti un véritable déchirement à l'idée de quitter ceux qui leur étaient chers. Une partie d'eux restent donc dans notre monde pour veiller sur ces êtres chers. Mais comme ce type d'esprit n'est pas problématique, nous ne sommes quasiment jamais obligés de les chasser.
– Et les esprits protecteurs ?
– Ils sont rarement d'origine humaine. Les esprits protecteurs sont, la plupart du temps, des entités d'origine purement spirituelle, auxquelles on fait appel pour accomplir quelque chose.
– Et les démons alors ?
Cette fois, c'est le regard de Mai qu'il croisa, et au coup d'œil complice qu'ils partagèrent pour la première fois depuis le début du repas, il sut qu'elle pensait comme lui.
– Tout dépend de ce qu'on appelle démons », reprit-il. « Dans le folklore japonais, il existe ce qu'on appelle les yôkai et les ayakashi, que l'on peut comparer aux djinns du folklore arabe ou aux fées du folklore européen. On traduit souvent ces mots par « démons », mais il s'agit en réalité de créatures neutres, uniquement présentes sur le plan spirituel. Dans les rares cas où elles entrent en contact avec les humains, elles peuvent s'avérer aussi bénéfiques que maléfiques. »
– Et les médium aussi peuvent entrer en contact avec ces créatures ?
– Non. Cette aptitude est généralement réservée aux sorciers, à certaines prêtresses ou à certains moines. En revanche, le mot akuma recouvre une signification plus proche de celle des Occidentaux du mot démon. Cette représentation est fortement liée à l'imaginaire chrétien et désigne une créature malfaisante, chargée de corrompre l'être humain auquel elle s'attaque.
– Et ce genre de créature existe ?…
– J'en doutais franchement jusqu'à ce que j'en rencontre une », confessa-t-il en cherchant de nouveau le regard de Mai.
– Comment ça ?!
– Lors d'une enquête sur un manoir hanté, nous avons été confronté à… une créature, qui n'était ni un fantôme, ni un être humain, mais quelque chose qui se trouvait entre les deux… ». Sentant toute l'attention de Nishimura, il inspira profondément et poursuivit. « Normalement, si l'on en croit les traités de démonologie et les récits mythologiques, les démons sont des créatures dites « qui ne sont jamais venues au monde », c'est-à-dire, qui n'ont jamais vu le jour dans le monde des hommes. On ignore d'où elles viennent, où elles ont vu le jour. S'il est fort probable que les yôkai et les ayakashi soient une forme consciente des éléments naturels, on ne peut pas dire précisément ce que sont les démons. Pour ma part, je pense qu'ils naissent des hommes. Des ténèbres dans leur cœur. Et ce que j'ai vu me conforte dans cette hypothèse. »
Et il raconta, comme un vieux qui raconte une histoire, tout ce que nous avions vécu tout là-bas, perdus dans les montagnes. Là où ne reste désormais plus qu'un tas de cendres et les ossements décharnés d'un vieux manoir.
L'enquête au manoir d'Urado demeurait parmi mes pires souvenirs. L'odeur du sang, la sensation de cette lame de couteau contre ma gorge et de la mort imminente… la vision de cette pièce carrelée, aux reflets verdâtres et aux relents de corps en décomposition avaient de quoi nourrir les traumatismes d'une vie entière…
Takashi écoutait, les yeux grands ouverts et les traits figés dans l'attente, comme un gamin à qui on raconte une histoire passionnante, et qui trépigne en attendant la suite.
Ce n'est qu'en voyant son regard se braquer soudain sur moi et ses sourcils se froncer que je compris mon erreur. Celle de lui avoir menti.
– Tu… tu étais là ? Tu as vu cette… chose ?…
Le ton qu'il adressait à Mai frôlait le reproche et tranchait nettement avec l'air curieux et enchanté qu'il avait affiché tout au long de la conversation.
– J'étais là oui. Comme Na… Shibuya-san te l'a dit la première fois, j'ai travaillé pour lui.
– Mais… tu m'as dit que les fantômes n'existaient pas. Que votre job consistait à le prouver. Tu me l'as dit, alors que tu as vu…
Son expression devenait de plus en plus perplexe. Mai gardait quant à elle le visage ferme, résigné.
– J'ai vu des choses qui dépassent l'entendement », dit-elle lentement.
– Donc tu confirmes que tout ça existe.
– Oui… ou du moins, je ne peux pas dire le contraire.
– Tu l'as fait pourtant. Le lendemain du retour de Shibuya-san, tu te souviens ? Tu m'as dit que les esprits n'étaient que des fantasmes produits par un esprit malade. Que ça n'existait pas, et que tout pouvait trouver une explication rationnelle.
Cette déclaration le surprit et il ne put dissimuler un froncement de sourcils qui n'échappa à Mai. Ce genre de déclaration ne lui ressemblait tellement pas… et au-delà de ça, pourquoi mentir alors qu'elle avait été l'une des plus touchées par leur existence ?
– C'est ce que j'ai dit. Et je l'ai fait parce qu'à l'époque, je voulais définitivement m'éloigner de tout ça.
– Mais pourquoi ?
– Parce que j'en ai trop souffert.
– Dans ce cas, pourquoi tu ne m'as rien dit ?
À ses poings serrés, Naru comprit qu'elle était sur le point de craquer malgré son calme feint.
– Parce que tu n'aurais pas pu comprendre », murmura-t-elle. « Personne ne peut comprendre à moins de l'avoir vécu. »
– Comment ça « vécu » ? Je comprends rien Mai. Si tu peux voir les esprits, ça veut dire que tout le monde peut les voir non ? Je veux dire… si tu vas aux endroits où ils se trouvent et que tu y restes assez longtemps pour qu'ils apparaissent ?
– C'est toi qui comprends rien ! » s'énerva-t-elle, avant de poursuivre plus bas. « Je suis médium Takashi. J'ai même le don d'empathie spirituelle. Quand il y a un esprit je le sens, je le vois, je vis parfois ce qu'il a vécu. Tu t'es déjà imaginé mourir ? »
Le teint de Nishimura avait viré au blanc.
– Pas… pas vraiment non…
– Eh bien moi je l'ai vécu. J'ai déjà revécu la mort de certains esprits. Et crois-moi, c'est pesant. Au-delà de ça… plus tu t'aventures dans ce terrain-là, plus tu te sépares des vivants. Plus tu encaisses sur toi les souffrances d'une âme défunte, plus tu sombres toi aussi. Voilà pourquoi j'ai arrêté.
Voilà longtemps qu'il n'avait plus pratiqué la psychométrie, mais ce dont Mai parlait, Naru le connaissait par cœur. Vivre et revivre la mort, partager la peur, la souffrance, la haine et le désespoir. Bizarrement, le fait de l'avoir vécu encore et encore ne l'avait pas aidé à surmonter ses propres souffrances, mais les avait même accentuées. Il ne l'avait pas réalisé parce qu'à l'époque, la découverte de son don ne semblait pas peser plus que ça à Mai, et ce malgré quelques grosses frayeurs. Mais l'approche qu'elle en avait désormais ressemblait à la sienne. Elle savait. Elle savait la solitude écrasante et muette que l'on éprouve lorsqu'on est sur le point de passer de l'autre côté. Elle connaissait ce sursaut effaré de conscience, cette révolte de l'esprit lorsque le corps s'éteint, et que l'on se sent irrémédiablement tiré vers les ténèbres.
Voilà donc pourquoi tu ne voulais pas revenir…
– La chaleur de ramener quelqu'un vers la lumière conjure la peur », murmura soudain Jun, parlant depuis la première fois depuis de longues minutes. « Tu n'es jamais allée au bout du processus n'est-ce pas ? »
– Quel processus ? » balbutia Mai en levant les yeux vers elle.
– Celui de conduire une âme vers la lumière. Tu reconnais leur existence ainsi que le fait d'avoir un don, mais tu ignores comment t'en servir.
Elle avait raison. J'avais exploré les ténèbres sans savoir comment en sortir. C'est aussi la raison pour laquelle j'avais cherché à m'en éloigner.
– Je croyais qu'un médium pouvait seulement… comment dire… transmettre leur parole, leurs émotions à la limite. De sorte à comprendre comment les faire partir.
– C'est exact. Mais pour les moins récalcitrants, nous pouvons tout simplement leur transmettre un peu de notre énergie pour les libérer de ce qui les enchaîne ici bas.
Dans toutes les enquêtes où nous étions intervenus, seule une compréhension très précise des raisons pour lesquels l'esprit était toujours là nous avait permis de le libérer, et ce par des méthodes bien particulières comme des rituels, menés par Lin ou Masako. Rendre un enfant perdu, retrouver un corps disparu… Le seul contact avec un médium, même qualifié, me semblait donc presque trop facile.
– Certains esprits ont besoin que quelque chose soit effectivement fait dans le monde physique pour le quitter », poursuivit Fubuki, comme si elle avait lu dans mes pensées. « Dans ce cas, nous nous contentons de transmettre leur requête. Mais dans d'autres cas, ils ont simplement besoin de s'incorporer, à travers nous donc, pour se décharger de leurs émotions et ainsi se libérer de ce qui les enchaîne au monde physique. »
Je hochai la tête, fascinée par ses grands yeux sombres qui fixaient les miens avec bienveillance. La sérénité et la pleine confiance que je sentais en elle me dépassaient et induisaient en moi une sorte de jalousie.
– Je ne sais pas…», me contentai-je de répondre.
– Quand tes dons sont-ils apparus ?
– Juste après s'être mise à travailler pour moi », intervint Naru.
– J'avais cru comprendre en effet. Ça a duré longtemps ?
– Un an. Mai était mon assistante à temps partiel.
– Je me disais aussi que vous sembliez vous connaître depuis longtemps.
Et les regards en coin qu'ils s'adressaient depuis le début du repas on en parlait ?
– Comment sont-ils apparus ? » reprit-elle en tournant de nouveau les yeux vers moi.
Takashi ne disait plus rien. Je comptais pour ma part les minutes.
– Par les rêves. J'ai… j'ai été guidée.
– Ah intéressant ! Par qui ?
– Le frère jumeau de Na… Shibuya-san.
C'est à cet instant que je la vis. Cela n'avait duré que quelques secondes, mais j'aurais juré avoir aperçu une lueur de colère dans le regard jusqu'alors si bienveillant de la médium. Ses lèvres se pincèrent légèrement avant qu'elle se reprenne et me sourie.
– Donc tu exerces la médiumnité par les rêves ?
– Oui. La plupart du temps en tout cas.
– Tu pourrais m'en dire plus ?
– Eh bien… lorsqu'il y a un esprit à proximité, ce qui est en ce moment le cas dans mon immeuble, il m'arrive de rêver de ses derniers instants, ou de ce qui a été en lien avec sa mort.
– Tu le vois de l'extérieur, ou tu te trouves à la place de la personne ?
– Je me retrouve à sa place. Souvent je n'ai même pas conscience du changement. C'est en me réveillant que je suis capable de prendre du recul sur ce que j'ai vu.
– Et dans le cas du fantôme de ton immeuble ? Tu as fait ce genre de rêve ?
C'était moi où elle était plus pâle que d'ordinaire ? Son sourire me semblait aussi moins franc, presque forcé…
– J'en ai fait un. J'ai rêvé que la fillette qui hante l'immeuble avait été tuée par le couple de résidents qui habitaient l'appartement du huitième.
– Ils s'y seraient pris à deux ?!
– Non. Le mari l'a étranglée. Mais la femme était complice.
– Et tu as vu leurs visages ?
– Seulement celui du mari.
– Tu serais capable de le reconnaître ?
– Oui.
– Et le corps ? Qu'est-il devenu ?
– Je ne sais pas. Mais je pense qu'ils l'ont jeté dans un lac ou dans une rivière.
– Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
– L'eau. Cet esprit est lié à l'eau, c'est évident. À chacune de ses apparitions, même dans mes rêves j'ai l'impression de me noyer.
Son visage était devenu très grave. Elle réfléchit quelques instants avant de pivoter vers Naru.
– Il faut consulter les archives », dit-elle. « Si les choses se sont passées comme Mai le dit, il doit y avoir un article, quelque chose sur la disparition de l'enfant. Peut-être même que son corps a été retrouvé. »
– C'est possible », approuva Naru.
– J'irais voir ça cet après-midi.
– Super », intervins-je en me levant. « Vous me direz comment avance l'enquête histoire que je puisse dormir tranquille. Pour l'instant j'ai des trucs à faire. »
– Reviens me voir à l'occasion », me souffla chaleureusement Fubuki en me prenant la main. « Je t'apprendrai à te servir de ton don. »
Naru approuva tandis que je hochai la tête et retirai ma main. Je n'aimais pas son contact.
– Merci pour le repas », dis-je simplement. « Takashi ?… »
Le regard qu'il m'adressa avait le goût du remord et des adieux. À défaut de trouver quoi dire, je pris mes affaires et adressai un signe général de la main avant de me diriger vers le comptoir pour payer.
Je me mordais encore les lèvres en sortant.
Mai était à peine sortie lorsque Nishimura se leva et partit à son tour en leur adressant à peine un signe de tête.
– J'ai l'impression qu'on a gaffé », marmonna Jun sans détacher son regard de la porte.
– Je crois aussi…
Au début, il pensait que Mai était toujours vexée de son départ. Après six ans, c'était sans doute exagéré, mais ça l'avait aussi flatté, parce que quelque part, il avait encore de l'importance pour elle. Parce que pour quelqu'un, quelque part dans le monde, il avait l'impression de toujours compter assez pour susciter autre chose que l'indifférence. Mais en la côtoyant un peu plus, en s'ouvrant à ce qu'elle était devenue, en l'acceptant aussi, Naru s'était rendu compte que le problème était bien plus profond, et le mensonge qu'elle avait entretenu auprès de Nishimura de faisait que le conforter dans son hypothèse. Est-ce qu'elle lui avait menti à lui aussi ?
Qu'est-ce que tu caches comme ça ? De si lourd, de si profond que tu ne veux rien dire ? Que tu ne sembles même pas vouloir te l'avouer à toi-même ?
– Mai ?…
Je sentis mes mains se crisper. Putain…
– Mai ?!
Mon pas s'accéléra. Je n'étais pas prête pour ça. Vraiment pas prête…
– MAI !
– QUOI ?!
– Pourquoi tu n'as rien dit ? Pourquoi tu as menti ?
– Et toi pourquoi tu n'as pas fait l'effort de comprendre que je ne voulais PAS en parler ?!
– Comment j'aurais pu savoir ?!
– Ouvre tes yeux bordel ! Tu te tapes l'incruste. Tu monopolises la parole. Tu me forces à te révéler des trucs que personne ne devrait savoir sur moi et tu me demandes de te rendre des comptes ?! Tu te fous de moi ?!
– Mais pourquoi est-ce que tu m'as caché ça ? À moi ? Je veux dire… tu n'es pas n'importe qui pour moi et… j'attendais… j'espérais…
– Justement.
– Quoi ?
Je soupirai.
– Tu n'es pas n'importe qui. Tu n'es pas comme lui. Tu me voyais comme quelqu'un de normal, avec qui c'était possible de vivre une vie normale…
Ma voix tremblait et bientôt, je sentis mes yeux s'embuer.
– Comme qui ?…
Je baissai la tête et fis un geste de la main en direction du restaurant que nous venions de quitter.
– Shibuya.
Cette fois c'est lui qui soupira, et lorsque son regard se braqua de nouveau sur moi, je ne sus dire si ce que j'y voyais était de la tristesse ou de la colère.
– Dis-moi franchement Mai » souffla-t-il. « Qu'est-ce qu'il y a entre vous ? C'est qui ce mec pour toi ? Dis-moi la vérité cette fois, juste cette fois… »
Le silence qui suivit fut insupportable, et la distance qui nous séparait comme un mur impossible à franchir. Je pris conscience que cet échange serait probablement le dernier.
– Il n'y a rien… du moins pour lui.
– Comment ça ?
Je pris une profonde inspiration et levai les yeux vers lui.
– Je ne veux pas te le dire Takashi. Il y a eu quelque chose entre nous, lui ne le sait pas, c'est tout. Il ne le sait plus.
Son expression se figea soudain, à la fois surprise et outrée.
– Le coma… » murmura-t-il.
– Je suis désolée Takashi… j'y croyais vraiment au début. Je pensais vraiment que ça marcherait entre nous.
– Tu as voulu le remplacer, c'est ça ?
– Non. J'ai voulu me reconstruire.
Cette fois je sus ce que je lisais dans son regard. C'était le regret. Un regret profond, viscéral, et qui me fit très mal à moi aussi.
– Dis-moi ce que je n'ai pas su t'apporter.
– Rien. Tu as tout fait bien. C'est moi qui ne va pas.
– Je…
– Désolée Takashi. C'est tout. C'était bien, mais c'est tout.
Et je tournai les talons. C'était tout. C'était bien mais c'était tout.
Et cela ne faisait pas si longtemps que je ne m'étais sentie aussi seule…
Review ? :3
