Bonjour à tous ! Me revoilà après une petite pause qui m'a permis de reprendre mon souffle en terme d'écriture ^^ Du coup ce chapitre est très long... je n'ai pas l'habitude de publier autant d'un coup mais quant à faire XD Beaucoup d'éléments importants dans ce chapitre... les choses commencent à s'accélérer et je pense que c'est encore l'affaire de deux ou trois chapitres avant de conclure sur ce premier opus de "Tokyo ghost stories" (je vous rappelle qu'il y en aura trois !). Très honnêtement, je ne pensais pas qu'il serait aussi long, mais entre le retour de Naru, le retour de Mai dans le paranormal, l'évolution de tous les personnages et l'enquête elle-même, cela faisait finalement beaucoup de choses à mettre en place XD Bref ! J'espère que vous apprécierez ce chapitre ! Dites moi franchement ce que vous en pensez, parce que j'ai tout rédigé pratiquement d'une traite, sans vraiment organiser mes idées, et j'ai bien peur que ce soit le bordel...
Seiryuu : Comme toujours, merci beaucoup pour ton commentaire :D c'est génial de te voir fidèle au poste ! T'inquiète, tu auras l'occasion de déchainer ta haine contre Fubuki dans ce chapitre XD C'est sûr que le repas avec Nishimura était assez explosif. Pauvre Mai... je lui en fais vraiment voir de toutes les couleurs XD j'espère en tout cas que cette suite te plaira (cf. les feels à la fin ^^)
Là-dessus je vous souhaite une bonne lecture !
OCCULTIC FAKE
XI.
INTUITION
Connaissance immédiate d'une vérité qui se présente à la pensée avec la clarté d'une évidence.
Action de deviner, pressentir, sentir, comprendre, connaître quelqu'un ou quelque chose d'emblée, sans parcourir les étapes de l'analyse, du raisonnement ou de la réflexion.
Chapitre 10.
Ce qui devait se passer
Nagasaki faisait partie de ces villes que l'Histoire a condamnées à une mutation constante : construction – reconstruction – déconstruction, développement et élargissement régulier de la ceinture urbaine… C'est qu'il n'y avait pas eu grand-chose à garder après ce que les locaux appelaient avec une pointe d'amertume le « cataclysme » ou la « catastrophe » du siècle dernier. D'autres, qui avaient moins peur de nommer les choses, disaient simplement « la bombe ». Cela faisait partie des grands drames encaissés par le pays depuis le 20e siècle, et dont résultait cet urbanisme envahissant, attaché à occuper chaque espace vaquant, à remplacer chaque ruine, et à substituer au vide insupportable de l'Histoire l'activité frénétique et bourdonnante du présent. Le contraste avec l'horizon marin et sa ligne uniquement partagée entre le ciel et la mer n'en était que plus saisissant.
C'est ce que ce dit Yasuhara tandis que les derniers rayons du soleil disparaissaient dans le lointain. D'un côté l'urbanisme méticuleux et vrombissant, de l'autre l'épuration absolue, et juste les dernières lumières du jour pour les réunir. Normal que les gens du coin soient moins stressés qu'à Tokyo. Le climat était aussi drôlement meilleur et, en ce début décembre, la ville jouissait encore d'une quinzaine de degrés qui en faisaient oublier l'approche de l'hiver. Le retour à Tokyo risquerait d'être pénible…
En souriant pour lui-même, Osamu jeta un ultime regard aux dernières lueurs du crépuscule avant de quitter sa fenêtre pour se consacrer à la rédaction de son rapport.
Une légende, issue de la tradition shintoïste, disait que le crépuscule, comme moment charnière entre le jour et la nuit, était aussi l'instant où la frontière entre le monde physique et le monde spirituel était la plus mince. Il n'avait jamais eu l'occasion d'en tester la véracité, mais sans s'attacher à la valeur mystique de la chose, il devait bien admettre qu'un coucher de soleil valait bien dix minutes de pause. C'était son côté « romantique »…
Grace au professeur Sakamoto, qui ne lésinait jamais sur le confort lorsqu'il partait en colloque, l'hôtel où il séjournait se trouvait dans l'un des quartiers les plus modernes et les plus chers. Après avoir allumé la petite cafetière que le service mettait à sa disposition, Osamu se rassit lentement et parcourut des yeux les quelques pages qu'il avait rédigées en rentrant.
La journée avait été bonne, les intervenants enthousiastes, et les débats riches. Comme toujours Sakamoto avait usé de son influence pour lui réserver un temps de parole dans l'enchaînement des conférences, et le jeune homme avait été surpris de l'intérêt du public pour ses recherches. La perspective de pouvoir mesurer l'activité cérébrale dans un état de transe médiumnique avait même attisé la curiosité du département neurologique de l'université, qui lui avait proposé de venir tenter l'expérience avec Jun dans ses locaux, en échange de fonds si l'affaire s'avérait concluante. Il avait hâte.
Alors qu'il se laissait aller à des rêves de grandeur et de célébrité, exercice auquel il préférait ne pas se livrer trop souvent pour ne pas faire inutilement grossir son égo, Osamu vit le nom de Mai s'afficher sur l'écran de son portable, qui se mit alors à vibrer. Ça tombait bien. Il comptait justement appeler Jun pour savoir comment évoluait l'enquête autour de la hantise du huitième…
– Comment ça va Mai ? » lança-t-il en décrochant.
– Osa-kun, il faut que tu rentres. Ça commence à sentir le roussi…
Sa voix n'était pas pressée, mais anormalement grave.
– Qu'est-ce qui se passe ?
– Iku-chan et sa mère sont réellement en danger. Il faut qu'on règle cette affaire au plus vite.
– Et Jun ? Qu'a donné son enquête ?
– C'est justement pour ça que je t'appelle. Si tu veux mon avis, Jun ne mettra jamais les pieds dans cet immeuble.
– 6 heures plus tôt –
Réfléchir. Il fallait que je réfléchisse.
Or de question de me laisser aller et de m'apitoyer sur moi-même. J'avais déjà passé trois ans à le faire…
Mes pas m'avaient ramenée à l'université, et en me retrouvant face à la bande de verdure qui servait aléatoirement d'aire de pique-nique ou de terrain de foot, selon l'heure et le temps, je ne trouvai pas d'autre option que de garer mon vélo et de m'asseoir dans l'herbe. Pour un mois de décembre, le temps était inhabituellement doux, et la terre assez sèche pour pouvoir s'y poser sans problème.
En lâchant un long soupir, je rabattis ma capuche et laissai mon dos s'incliner vers le sol jusqu'à m'étendre totalement, les yeux perdus dans les nuages. Le regard de Takashi me collait comme un chewing-gum. J'ignorai ce qu'il y avait de pire… Savoir Naru et Jun Fubuki en couple, ou avoir mis fin à une relation de trois mois de manière aussi pathétique… Il m'aurait de toute façon fallu y couper court, mais j'avais vraiment mal pour Takashi. Est-ce qu'il m'aimait à ce point ? On m'avait déjà dit que rompre était difficile, mais je n'imaginais que l'on puisse ressentir une telle culpabilité. Rendre triste quelqu'un que l'on apprécie malgré tout… c'est la pire des choses, et le fait qu'il me déteste me semblait une juste rétribution. C'était là le prix à payer pour ma lâcheté.
Bref, j'aurais beau retourner le problème dans tous les sens , cela ne servirait à rien. Tout était terminé entre Takashi et moi et c'était beaucoup mieux comme ça. Il me fallait désormais penser à autre chose. Trouver le moyen de faire dégager Naru de chez moi, et pour cela, trouver l'issue de cette histoire de hantise.
Réfléchis…
Quelque chose me titillait depuis le repas, mais je n'arrivais pas à mettre la main dessus. Dans le comportement de Jun… quelque chose avait changé… à moins que cela ne vienne de moi. Elle m'avait semblé tellement insupportable, superficielle, imbue d'elle-même, avec son regard enjôleur et ses bons conseils de mes deux.
Salope.
Depuis quand lui tournait-elle autour et cherchait à l'aguicher avec ses tailleurs serrés et ses décolletés plongeants ? Et lui ?! Ce gros débile qui venait littéralement lui manger dans la main ! Ce que les hommes pouvaient être cons !
La colère me fit crisper les doigts, et je sentis la terre rentrer sous mes ongles tandis qu'un sentiment de pure haine me fit frétiller les entrailles.
Non pas que je considérais Naru comme ma propriété exclusive (bien que la colère insoutenable qui me fit tout à coup me redresser en grinçant des dents me prouvât le contraire), mais le savoir avec cette femme me mettait hors de moi.
C'était donc ça.
Sous ses apparences charmeuses, ses paroles généreuses et son regard plein de bonté, Jun était en fait une femme manipulatrice et assez habile pour faire ployer toutes les défenses de son interlocuteur, même d'un constipé sentimental comme Naru. Elle le convoitait, c'était sûr, mais depuis quand ? Yasuhara ne m'avait pas parlé d'une quelconque rencontre avant la conférence. C'était donc si récent ? Naru avait sa fierté, ses principes, mais deux ans de coma et un an de grave maladie l'avaient mentalement affaibli. Il cherchait à se rattraper, se prouver de quoi il était capable, et quoi de mieux qu'une conquête comme Jun ? Une pensée me fit soudain pâlir. Évidemment qu'ils avaient couché ensemble. Sinon pourquoi Jun l'aurait-elle séduit (oui c'était forcément elle, lui était encore trop coincé) ? Voilà pourquoi il l'avait appelée par son prénom lorsqu'on s'était revu au rez-de-chaussée. D'ailleurs quel curieux hasard… Jun et Naru se rencontraient l'avant-veille lors d'une conférence, puis ils se rapprochaient suffisamment pour… je ne voulais pas savoir, et dès le lendemain, Jun mandatait Naru sur une enquête des plus sérieuses alors que la demande s'adressait spécifiquement à elle, et que deux témoins (Yasuhara et Sakamoto-san) avaient été là pour le confirmer. Vue sa réputation, elle n'était pourtant pas du genre à reléguer à d'autres le sale boulot… C'était louche.
– John ? » dis-je après avoir sélectionné son nom dans mon répertoire et attendu qu'il décroche.
– Oh salut Mai ! Comment ça va ? Un problème ?
– Ça va bien, merci, dis-moi John, est-ce que tu serais dispo cet aprem pour une petite visite aux archives ?
– Naru et Jun ensemble ?! T'es sérieuse ?
Osamu se sentit pâlir. Jun était libre d'être avec qui elle voulait évidemment, mais en plusieurs mois c'était bien la première fois qu'à sa connaissance, elle fréquentait quelqu'un. Pourquoi fallait-il que ce soit Naru ?…
– Je suis très sérieuse, mais il y a plus important.
– Ah oui, les archives donc.
– Les archives…
S'il y avait bien une chose de pratique au Japon, c'était le système de rangement mis en place dans les archives. Consultables par tout le monde, elles répertoriaient par quartier tous les décès, les naissances ainsi que les faits divers (1), et disposaient d'un système de classement par année on ne peut plus limpide.
J'avais réduit mon champ de recherches à celles de Shibuya, et John m'y rejoignit une demi-heure après mon appel. Nous n'avions que très peu de temps si nous ne voulions pas croiser Jun.
– Attends tu veux consulter les dossiers sur cinq années ?! » s'exclama-t-il en m'aidant à transporter les classeurs concernés sur une table de travail.
– Simple précaution. En réalité nous n'aurons à consulter qu'un ou deux classeurs.
Selon le concierge, les Satô avaient quitté l'appartement trois ans plus tôt. Or je n'avais pas encore emménagé lorsque cela s'était produit. Avec Yasuhara, nous avions quitté Londres en mai, et j'avais vécu les cinq mois suivants chez Bô-san et Ayako, le temps de réunir assez d'économies pour financer mon propre logement. J'avais emménagé en octobre. Or, si je me fiais à mon rêve, le meurtre de la petite avait eu lieu fin-août, début septembre. J'ouvris donc le classeur de l'année concernée à l'intercalaire désignant le mois d'août, tandis que John vérifiait celui de l'année précédente.
Rien n'attisa mon attention, je me reportai donc au mois de septembre. Rien non plus.
– Qu'est-ce que ça donne de ton côté ? » demandai-je à John tout en feuilletant les autres mois.
– Rien de particulier. Il y a quelques affaires de disparition, mais l'âge ne correspond pas.
– Aucun meurtre ?
– Juste un mec qui a tué l'amant de sa femme.
– Le coup classique…
Les Satô auraient si bien caché leur forfait ?
– Je vais demander » lui dis-je en quittant la pièce que nous nous étions réservée. « Tu peux jeter un œil aux autres classeurs ? On cherche une petite fille, d'environ six ans, aux longs cheveux noirs. »
– Compte sur moi.
S'il n'y avait aucune trace du meurtre, peut-être que la disparition était répertoriée quelque part. Les registres ne donnaient rien, et chercher par quartier serait trop long. Il ne me restait plus que les articles de journaux.
– À gauche, juste à côté des ordinateurs » m'indiqua l'archiviste.
Cette fois, je ne pris que celui d'il y a trois ans et me mis à le feuilleter rapidement, consciente que le temps nous manquait.
– Allez… montre-toi… » marmonnai-je entre mes dents.
Mais toujours rien. Aucun sujet qui ne soit en rapport avec la fillette du huitième ou les Satô. Dépitée, je saisis le journal de l'année précédente.
– John ! » m'exclamai-je, en m'attisant par la même un regard incendiaire de la part de l'archiviste. « Regarde ça… » poursuivis-je plus doucement, en lui montrant l'article.
– C'est elle ? Tu en es sûre ?
– Sûre.
L'article était vieux de quatre ans. On y voyait la photo d'une petite fille, à peu près du même âge d'Ikuko, et dont le visage souriant était encadré de longs cheveux noirs.
Mistuko Kawai.
Elle avait disparu dans un square du quartier d'Ikebukuro un 26 août, en plein après-midi. L'avis promettait une généreuse récompense pour l'apport de toute information. Elle venait visiblement d'une famille aisée.
– Et c'est tout ? » demanda John en feuilletant les autres pages. « Il n'y a rien d'autre sur elle ? »
– Je ne crois pas… passe.
Tout comme il venait de le faire, je tournai les pages restantes pour voir si le nom ou le visage de Mitsuko réapparaissaient, mais ne trouvai qu'un petit article expliquant que l'enquête piétinait et que la petite n'avait toujours pas été retrouvée. D'autres enfants avaient apparemment disparus de la même manière, et la police soupçonnait là l'œuvre d'un dégénéré.
– Peut-être l'année d'après», supposai-je en allant chercher le dossier suivant.
Mais aucun article ne faisait mention de la pauvre Mitsuko Kawai. En revanche…
– Tiens tiens…
Jun Fubuki faisait sa première apparition dans la presse pour avoir retrouvé à temps un enfant enlevé par un pédophile. Et le professeur qui l'avait mise sur l'affaire n'avait été autre que Sakamoto.
– Le début du succès », souligna John qui connaissait aussi la médium.
Je me retins d'en dire plus, mais mes dents grincèrent.
– Attends, ce type…
Il désigna du doigt le visage du professeur Sakamoto, et saisit le journal où nous avions trouvé l'avis de disparition de Mitsuko.
– Regarde…
Le seul article qui faisait encore mention de la fillette était illustré par la photo d'une conférence de presse où un homme au visage austère et fatigué, sûrement l'inspecteur en charge de l'affaire, semblait faire ses aveux aux journalistes désemparés. À ses côtés se tenaient un officier, et… je plissai les yeux. Oui c'était bien lui. Sakamoto.
– Drôle de coïncidence… » fis-je remarquer.
– Oui et non… il est professeur de psychologie, non ? Il a peut-être aidé la police à établir le profil du tueur…
– Pourquoi pas, mais Sakamoto est professeur de parapsychologie, et personnellement je ne vois pas le rapport avec la psychologie criminelle. À moins qu'il se soit réorienté…
– À voir…
– Bien ! » lançai-je en fermant le journal. « Assez trainé. Je dois aller bosser. Merci pour ton aide John ! »
– Mais de rien !
Avec tout ce que j'avais encaissé depuis la matinée, son sourire et ses grands yeux bleus étaient comme un rayon de soleil. John avait toujours eu ce côté candide, profondément gentil sans en faire trop. Il était là, prêt à apporter son aide si nécessaire, mais sans être envahissant non plus. Bref, un véritable ami.
– Je t'offrirai un resto un de ces quatre, histoire de te remercier.
– Sakamoto-san a bossé sept ans en psychologie criminelle et a effectivement coopéré avec la police sur quelques affaires », déclara Osamu en parcourant des yeux la fiche de son directeur de recherches. « Il a commencé en psychologie cognitive, puis s'est orienté sur les troubles mentaux… »
– Avant de s'intéresser à la parapsychologie… » compléta Mai. « Plutôt curieux comme parcours. »
– Oh tu sais, du trouble mental à la clairvoyance il n'y a qu'un pas !
– Tu m'en fais un beau de trouble mental…
– En fait, Sakamoto-san voulait prouver que certains troubles relevaient de dons parapsychologiques. Et devine qui l'a mis sur la voie ?
– Fais-moi rêvé…
– Le professeur Martin Davis ! Le père de Naru !
– Comme le monde est petit !
Il l'entendit soupirer à l'autre bout du fil. Mai ne partageait visiblement pas son enthousiasme.
– Mais ça ne nous avance pas », marmonna-t-elle.
– À t'entendre on a l'impression que tu le suspectes, mais il n'y a rien d'anormal à ce que Sakamoto ait bossé sur l'affaire, à l'époque.
– Non, mais je me demande s'il n'aurait pas pu mettre Jun dans le coup. Depuis quand se connaissent-ils ?
– Environ quatre ans.
– Je bosse jusqu'à 19 heures. Bô-san et Ayako sont d'accord pour m'héberger cette nuit. Je passerai juste prendre mes affaires en début de soirée. En attendant, tu peux disposer de mon appart comme tu l'entends, à condition de ne pas foutre le bordel et de t'occuper du chat. Mai. –
Le sms qu'elle lui envoya en milieu d'après-midi lui laissa comme un arrière goût. C'était lui où le ton était un peu sec ? En même temps, vue la tournure qu'avait pris le déjeuner… Même si ce n'était pas dans ses habitudes, Naru ne put s'empêcher de ressentir une pointe de culpabilité envers Mai. La journée avait pourtant bien commencé, et elle avait accepté ce déjeuner sans discuter. Qu'est-ce qui l'avait mise à ce point en colère ?
En y réfléchissant, il se souvint qu'elle avait balancé son excuse bidon avant même l'arrivée de Nishimura. Dès qu'elle était entrée dans le restaurant en fait, son expression avait changé. Pourquoi ? Ça ne pouvait quand même pas être… Non ! Mai, jalouse ? Après tout ce temps ? Bien sûr, ses regards à la dérobée et la manière dont elle rougissait chaque fois qu'il s'adressait à elle ne lui avait pas échappé à l'époque. Il n'avait pas non plus oublié la fois où elle lui avait confessé ses sentiments, juste avant qu'il ne reparte en Angleterre, mais c'était il y a si longtemps… Et Naru avait très vite compris que celui dont elle était tombée amoureuse n'était pas lui, mais son frère Eugène. Ils auraient d'ailleurs formé un joli couple… Quoi qu'il en soit, Mai n'était plus une enfant, et même si elle avait eu des sentiments pour lui, ceux-ci avaient sans doute disparu depuis très longtemps.
Moi je ne t'ai jamais oublié Naru… et même si tu étais mort, même si tu étais resté dans le coma toute ta vie… je ne t'aurais jamais oublié.
Son cœur manqua un battement tandis que les paroles qu'elle lui avait murmuré la veille lui revenaient. Encore une fois, Mai avait touché juste, là où ça faisait mal, là où sa fierté lui faisait défaut, avec ce talent qui lui venait d'on ne sait où, et qui l'avait tant de fois pris de court.
Un vol de pigeons le tira soudain de ses pensées, et il regarda quelques minutes leur petit ballet qui consistait à aller de toit en toit, pour se réunir finalement en rang d'oignon sur le toit d'en face, d'où ils étaient partis. Stupides créatures. L'après-midi s'étirait quant à lui avec une lenteur insupportable, qu'il devrait encaisser jusqu'à ce que ce maudit fantôme daigne enfin se manifester.
Dans un soudain élan de confiance, le chat Kuro avait grimpé sur ses genoux et s'était endormi contre lui en ronronnant. Naru n'avait pas osé le chasser, et grattait distraitement sa tête noire en réalisant qu'il câlinait un chat pour la première fois de sa vie. Un léger sourire étira ses lèvres.
Comme promis, Jun était partie consulter les archives, et en l'absence de Mai, il aurait le champ libre pour travailler. Enfin travailler était un grand mot… jamais il ne s'était autant senti pris au dépourvu.
– Allez… montre-toi… » marmonna-t-il en saisissant son téléphone.
L'expérience lui avait appris que provoquer un esprit n'était pas la meilleure idée au monde, mais qui ne tente rien n'a rien, et il en avait assez d'attendre.
– John », lança-t-il. « Est-ce que tu serais prêt à tenter un exorcisme ? »
Quelque chose clochait, mais je n'arrivais pas à mettre le doigts dessus. Et surtout je ne savais pas si ce n'était pas moi qui débloquait… mais à y réfléchir, ça faisait quand même beaucoup de coïncidences. Ces affaires d'enlèvements, le travail de Sakamoto pour la police, et un an à peine après la disparition de Mitsuko, Jun Fubuki qui rencontrait le succès, justement propulsée par Sakamoto-san sur une affaire d'enlèvement. Il ne s'agissait sans doute que d'un concours de circonstances, mais j'avais la désagréable impression que Jun nous cachait quelque chose… La manière dont ses traits s'étaient décomposés lorsque je lui avais parlé de mon rêve… non je n'avais pas pu halluciner. Quelque chose la dérangeait dans cette affaire. Quelque chose qu'elle ne voulait pas que l'on sache. C'était du moins le pressentiment que j'avais, et je devais m'en assurer.
– Trois thés au jasmin pour la table sept ! » me lança Sanae pendant que je mettais l'eau à chauffer.
– Ça marche !
Le travail à l'Akogare cafe m'avait calmée sans pour autant diminuer mes inquiétudes. J'avais la sensation que le pire était encore à venir, sans que je puisse rien faire pour l'en empêcher.
En milieu d'après-midi, je profitai d'une petite pause pour prendre mon courage à deux mains et envoyer un sms à Naru. Comme je ne me sentais pas de passer une nuit supplémentaire en sa présence, j'avais obtenu l'accord de Bô-san et d'Ayako pour m'inviter chez eux jusqu'au lendemain. Il faudrait juste que je passe chercher mes affaires en début de soirée. Nous ne ferions que nous croiser, et c'était peut-être là l'occasion de confirmer mes doutes quant aux réelles intentions de Fubuki. Jusqu'à ce que cette affaire soit terminée, il fallait que je garde la tête froide, même si l'envie d'envoyer un bon coup de boule à mon crétin d'ancien patron me démangeait.
L'après-midi se déroula dans un calme insupportable, qui ne fit que mettre un peu plus mes nerfs à l'épreuve. Je faillis même envoyer balader une cliente qui voulait absolument de la crème dans son chocolat chaud alors que nous étions en rupture de stock. Je dus aller chercher une bouteille de chantilly au pas de course dans la supérette d'à côté pour satisfaire cette mégère, et avec le sourire en plus ! Tu parles d'une journée… Sanae n'osa même pas me faire la morale, et m'assura qu'elle ferait la fermeture seule. Le message était clair : rentre chez toi, pète ton plomb tranquille et reviens demain avec une mine qui ne fasse pas fuir les clients. Il me faudrait décidément beaucoup de sang froid pour ne pas écarteler mon colocataire provisoire.
La nuit commençait à tomber lorsque je quittai le travail. Les jours raccourcissaient à mesure que le froid s'intensifiait, et une rafale de vent m'arracha un frisson. C'était comme si la solitude avait envahi de nouveau chaque parcelle de mon monde, du pavé sur la route jusqu'à l'antenne la plus haute, et même le ronronnement de la circulation ne me semblait être qu'un lointain murmure. Sans prendre la peine d'enfourcher mon vélo, je laissai mes pas me guider jusqu'à mon quartier. La ville et ses lumières, c'était comme de petites étincelles qui dansaient dans l'obscurité. Un millier d'univers qui coexistaient juste à côté de moi, mais dont je ne ferai jamais partie. Était-ce cela être un fantôme ? Voir les autres vivre, les effleurer sans cesse sans jamais les toucher ? Contempler cette lampe derrière un rideau, le sourire de cette fille derrière une devanture de magasin, le regard de ce couple qui n'osait pas se prendre la main ? Tout voir et tout comprendre sans jamais être vu. J'avais souvent eu cette sensation de n'être qu'une ombre parmi celles qui rôdaient sur les trottoirs, loin des paillettes et des faisceaux lumineux qui repoussaient les ténèbres. L'une de ces existences sans but, sans réelle consistance non plus, juste une présence là, une forme mouvante, comme ces passants dont on ne voit même pas le visage. Nous sommes tous des fantômes, mais certains le deviennent plus vite que d'autre…
– J'ai du mal à le croire…
Une dernière fois, Naru porta un regard à l'appartement du huitième et aux données qui s'étaient affichées sur son ordinateur. Il n'y avait rien. Pas une seule baisse de température, pas la moindre perturbation du champ électro-magnétique, pas un son, pas un murmure, rien. Et ce malgré les dizaine de tentatives de John.
Le jeune prêtre rangea sa croix et son missel avec un air tout aussi dépité, et lui adressa un regard interdit.
– Tu es sûr qu'il y a quelque chose ici ?
– Je commence à en douter…
Il n'y avait pourtant pas eu que le témoignage de Mai, mais aussi celui de sa voisine. Qu'est-ce que ça voulait dire ? D'habitude les esprits étaient plus récalcitrants que ça… Et si c'était bien un esprit vengeur, comme Mai le pensait, quelques travaux n'auraient pas été suffisants pour le faire partir. Naru sentit ses sourcils se froncer. Mai se serait-elle trompée ? Et lui ? Lui avait-il fait confiance trop vite ?
– Qu'est-ce qu'on fait ? » demanda John.
– Rien pour l'instant. Je resterai encore cette nuit, mais dès demain, il faudra que je lève le camp… et si Jun me confirme qu'il n'y a rien, il faudra définitivement abandonner.
– Mais ce n'est pas possible… pas après tout ce que nous a dit Mai-chan…
– Je ne peux rien faire tant que je n'ai rien observé moi-même. Mais j'ai aussi du mal à croire qu'il n'y ait rien ici.
– C'est peut-être un peu risqué, mais… avec ton don…
– La psychométrie ? J'y ai pensé, mais je dois avoir quelque chose de personnel à disposition. Un objet ayant appartenu à la personne concernée, et qui porte une empreinte ou un attachement sentimental.
– Je vois…
John semblait déçu, et il y avait de quoi, mais au fond, Naru était rassuré à l'idée de ne pas devoir faire usage de la psychométrie tout de suite.
– Il y a une autre possibilité », dit-il lentement tout en prenant le chemin de la cage d'escaliers.
– Laquelle ?
– Un esprit s'attache le plus souvent à un lieu. Nous pensions, dans le cas de celui-ci, qu'il s'agissait de cet appartement, mais il est possible qu'avec les travaux, il se soit attaché à autre chose.
– Ah oui ? À quoi ?
– À quelqu'un…
L'envie de rentrer chez moi, aussi forte je dois dire qu'une partie de jambes en l'air après une semaine de gastro, m'avais fait rallonger mon trajet habituel d'au moins vingt minutes. J'étais presque satisfaite de moi en arrivant sur la petite placette où je garai mon vélo, mais me rendis bientôt à l'évidence que mon estomac n'étais pas aussi disposé à la flânerie que mon cerveau… Là aussi il faudrait que je trouve une parade. Tant pis. Je m'achèterai des onigiris à la première supérette et je les mangerai sur la route. Déjà que je squattais chez Ayako et Bô-san, manquerait plus qu'ils fassent la cuisine pour moi.
Mon esprit était occupé à sélectionner le type le moins dégueu d'onigiris industriels que je pourrais infliger à mon système digestif, lorsqu'une lumière bleutée attira mon attention. Je crus d'abord que cela concernait l'un des immeubles alentours, avant de réaliser qu'il s'agissait bien du mien, et que la lumière provenait d'une ambulance stationnée devant la porte d'entrée.
– C'est pas vrai…
Mon cœur s'était mis à battre très fort, et je dus contenir les tremblements dans mes mains tandis que toutes mes pensées fusaient vers Naru.
Pas lui. Par pitié, pas lui. Pas encore.
Une silhouette sortit alors du véhicule, et je reconnus Yoshimi.
– Yoshimi-san, que se passe-t-il ? » criai-je en commençant à courir.
Naru se tenait près de la porte, les bras croisés et le visage fermé.
– Iku-chan… » souffla Yoshimi en me voyant.
Ses jambes tremblaient si fort que je crus qu'elle allait s'effondrer, et m'avançai davantage pour la soutenir.
– Que s'est-il passé ? Que lui est-il arrivé ?
– Je ne sais pas… la garderie m'a appelée dans l'après-midi. Elle se serait évanouie pendant une partie de cache-cache.
– Et c'est grave ?
– Je ne sais pas… j'ai appelé les urgences quand elle s'est mise à convulser… je…
– Madame », lança l'un des ambulanciers. « Il va falloir y aller. »
– Mais je n'ai pas encore récupérer ses affaires », sanglota Yoshimi.
– On s'en charge. Restez avec Iku-chan et je vous ramène ses affaires, d'accord ? Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer.
Sa main serra la mienne très fort, et elle m'adressa un dernier regard avant de pénétrer dans l'ambulance.
– Tout va bien se passer », répétai-je.
Et les lumières bleutées s'éloignèrent dans la nuit comme un éclair.
Son visage était devenu très pâle, et en baissant les yeux, Naru vit que ses mains tremblaient.
– Que s'est-il passé ? » murmura-t-elle lentement.
– Je ne sais pas. Les ambulanciers étaient déjà là quand je me suis rendu-compte que quelque chose n'allait pas. J'ai été alerté par leur raffut, et quand j'ai ouvert la porte, j'ai vu qu'ils transportaient Iku-chan sur une civière.
– Elle était consciente ?
– Non.
– Et cet après-midi ? Il ne s'est rien passé dans l'appartement du huitième ?
– Rien du tout…
Elle avait un regard exorbité, et ses épaules s'étaient crispées, comme si elle avait froid.
– Mai… écoute…
– On doit aller chercher ses affaires. Tu as toujours ta voiture ?
– Oui.
– Tu pourras m'emmener à l'hôpital ?
– Sans problème.
Je savais que ça arriverait. Je ne sais pas comment ni pourquoi, mais je sentais que quelque chose se produirait. Pourquoi avait-il fallu que sa tombe sur Iku-chan ?…
D'autres auraient pensé qu'il s'agissait là d'un problème de santé, d'un simple malaise, mais j'étais persuadée pour ma part que le fantôme de Mitsuko avait quelque chose à voir là-dedans. Ikuko était de bonne constitution, et Yoshimi me l'avait toujours assurée en disant que c'était là un soulagement pour elle. Ikuko tombait rarement malade, elle avait une vitalité débordante…
– Attends d'avoir le verdict des médecins », marmonna Naru pendant que l'ascenseur nous menait au septième.
C'est qu'il me connaissait bien le bougre…
– Je pense qu'il s'agit d'elle », soufflai-je lentement.
– Elle ?
– Le fantôme du huitième.
– Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
– Iku-chan a toujours eu une bonne santé, et… mon intuition.
Je risquai un regard dans sa direction, et remarquai que ses sourcils étaient froncés. Il ne m'avait d'ailleurs pas contredite, ce qui signifiait généralement qu'il était d'accord.
– Je crois que j'ai commis une erreur…
Les lumières de la ville filaient derrière la vitre comme de petites lucioles et laissaient de longues trainées incandescentes sur le bord de la route. Naru avait toujours aimé rouler de nuit. Ne pas voir la route lui donnait un peu l'impression de flotter. À côté de lui, assise sur le siège passager, Mai n'avait toujours pas décroché un mot. Depuis leur départ de l'immeuble, elle s'était contenté de garder les yeux rivés sur la vitre, le sac d'Ikuko serré contre elle.
– Tu es fâchée ? » tenta-t-il après quelques longues minutes.
– Non.
– À quoi tu penses alors ?
Il s'était demandé si les tentative d'exorcismes de John n'avaient pas poussé le fantôme à attaquer Ikuko. Les faits concordaient en tout cas, mais Mai avait eu la délicatesse de ne pas le lui reprocher.
« Tu ne pouvais pas savoir… » lui avait-elle simplement dit avant de s'engouffrer dans l'appartement de Yoshimi. En lui adressant un bref regard, Naru découvrit qu'il lui était moins facile qu'avant de lire ses émotions. Elle qui était toujours si ouverte et expressive conservait désormais la plupart du temps un visage très fermé, presque terne. Comme si la lumière qui émanait d'elle s'était affaiblie avec les années.
– John va bien ?
Quitte à meubler le silence elle aurait quand même pu trouver mieux…
– Ça va oui. Comme toujours.
– Il ne raconte rien de particulier ?
– Il parle rarement de lui. Tu le connais.
Elle soupira, et l'espace d'une seconde, Naru crut voir son visage se détendre un peu.
– Est-ce que Jun va venir ? » demanda-t-elle enfin.
– Pardon ?!
Il ne s'attendait pas à ce qu'elle mette aussi vite le sujet sur la table.
– Jun, est-ce qu'elle va venir ? Pour l'enquête ?
– Je ne sais pas… mais elle a été consulter les archives dans l'après-midi.
– Et ?
– Elle a trouvé des articles sur une vague d'enlèvements qui auraient eu lieu dans le quartier. Elle a aussi trouvé l'avis de recherche d'une fillette qui correspondrait à la description que toi et Yoshimi-san avez faite. Elle s'appellerait Mitsuko Kawai, et aurait été enlevée dans le quartier d'Ikebukuro il y a quatre ans. Elle n'a jamais été retrouvée.
– Elle pense que c'est elle ?
– C'est en tout cas la seule qui corresponde au profil de notre fantôme…
– Et est-ce qu'elle a trouvé des infos sur les gens qui ont bossé sur l'affaire ? On pourrait peut-être les contacter ?
– L'inspecteur en charge de l'affaire aurait été muté sur Yokohama.
– Quelqu'un d'autre ? De facile à contacter ? Un expert en psychologie par exemple ?
– Elle ne me l'a pas signalé, mais je lui redemanderai si tu y tiens.
– Non ça ira. C'était juste une idée comme ça…
Sakamoto.
Fubuki couvrait Sakamoto. Elle était liée à l'affaire, j'en étais désormais certaine. Mais elle avait tout de même été assez intelligente pour délivrer les bonnes informations. Qu'attendait-elle au juste ? L'hôpital et sa grande façade blanche nous apparurent enfin lorsqu'une idée m'arracha une exclamation.
– Tout va bien ? » demanda Naru, heureusement concentré sur sa manœuvre.
– Ouais, je me suis juste rendue compte que j'avais oublié mon agenda au boulot », mentis-je.
– Tu travailles où ?
Bon sang, pour une fois que je n'avais justement pas envie de faire la conversation, il fallait qu'il me tape la discute !
– À l'Akogare cafe. Un salon de thé pour minette ado, à vingt minutes de chez moi.
– Je vois.
Chassez le naturel et il revient au galop. Même lorsqu'il essayait, Naru était toujours incapable de tenir une conversation…
– Yoshimi m'a dit qu'elle serait au bloc C », lançai-je en lui emboitant le pas, une fois la voiture garée.
C'était osé, sans doute très grave, mais j'étais désormais incapable de m'ôter cette idée de la tête. Et si Jun voulait justement que nous chassions l'esprit de Mitsuko pour ne pas avoir affaire à elle ? Qu'une médium de sa trempe s'obstine à ne pas aller sur le terrain, c'était quand même un comble ! Et cette absence avait justement poussé Naru à appeler John pour tenter un exorcisme. Plus j'y pensais, plus je me disais que Jun voulait bel et bien se débarrasser de Mitsuko Kawai, ou du moins de ce qu'il en restait…
– Je comprends tes soupçons Mai », soupira Osamu. « Mais honnêtement, je ne pense pas que Jun soit mêlée à cette histoire. Je m'en veux de te dire ça, mais tu dois simplement être jalouse, et du coup, toutes les excuses te semblent bonnes pour la détester. »
– Tu crois que je n'y ai pas pensé ? Je sais rester lucide quand il le faut, et même si je dois avouer qu'elle me sort par les yeux. Elle nous cache quelque chose Osa-kun ! Le simple fait qu'elle n'ait pas mentionné Sakamoto le prouve !
– C'est quand même incroyablement tiré par les cheveux…
– Dis-moi dans ce cas à quel moment mon instinct m'a trompé ? Hein ?
Jamais. Et c'était bien là ce qui l'inquiétait autant. Jamais l'instinct de Mai de l'avait trompée. Elle n'avait ni les connaissances, ni les compétences de Naru, mais possédait une intuition hors du commun qui avaient toujours su les mettre sur la bonne voie. Ce don… cette acuité incroyable qu'elle avait rejetée pendant si longtemps… Pour la première fois depuis qu'il la connaissait, Osamu pria intérieurement pour qu'elle se trompe. Rien qu'une fois…
– Écoute », dit-il, « on prend le vol de huit heures avec Sakamoto-san. Je peux être chez toi vers onze heures demain, ça ira ? »
– Si tu ne peux pas faire mieux…
– Je fais ce que je peux !
– Ok, on se dit à demain alors.
– À demain. Fais attention à toi.
Elle raccrocha avant lui. La nuit était tombée sans qu'il ne s'en rende compte, et lorsqu'il porta les yeux au loin, la mer n'était plus qu'une grande masse noire et vide. Osamu sentit ses poings se serrer. Pourquoi fallait-il que les choses soient toujours aussi compliquées ? Pourquoi fallait-il que le destin s'acharne toujours contre eux ? Ses rêves de carrière envolés, il resta seulement là, devant sa fenêtre, à contempler le néant face à lui. Les pensées égoïstes n'étaient pas dans ses habitudes, et Osamu faisait toujours passer les autres avant lui, mais une question le tenaillait cependant. Sans Jun, que deviendraient ses recherches ?
Mon coup de fil avait duré une quinzaine de minutes, et c'est seulement après avoir raccroché que je pris conscience du poids que pourraient prendre mes accusations pour Osa-kun. Lui qui tenait tellement à ses recherches...
– T'inquiète », marmonnai-je. « Si Jun est vraiment coupable, je me rattraperais… »
Je pouvais bien faire cet effort pour lui…
– Tu as dit quelque chose ?
Naru s'était glissé derrière moi sans même que je ne note sa présence.
– Tu m'as fait peur ! » balbutiai-je.
– Désolé. Toujours aucune nouvelle d'Ikuko ?
– Son état s'est apparemment stabilisé mais les médecins veulent la garder en observation, au cas où elle ferait une rechute. Yoshimi est avec elle. Je lui ai remis ses affaires.
– Très bien… espérons qu'elle aille mieux.
– Tu as pu joindre John ?
– Il est en route. Yoshimi-san est d'accord ?
– Un peu frileuse, mais oui elle est d'accord.
– Mieux vaut prendre nos précautions.
– Qu'est-ce qu'on fait après ?
– Pour l'instant on mange », déclara-t-il en mettant sous mon nez un sachet brun qui sentait divinement bon.
– Où est-ce que tu as trouvé ça ?! » demandai-je en le prenant. C'était des nouilles soba.
– Il y a un vendeur juste à côté. Je te rappelle que c'est à moi de payer la bouffe.
– Tu l'as déjà fait ce midi.
– Ne discute pas et mange.
Nous nous installâmes dehors, sur un pauvre banc qui donnait sur le parking, mais j'avais beaucoup trop faim pour m'en formaliser. Naru mangea sa part en silence tandis que je dévorais la mienne. Les rôles s'étaient inversés… à l'époque s'était plutôt lui qui avait tendance à sauter les repas, et moi qui le rappelais à l'ordre.
– Je suis désolé pour ce midi », marmonna-t-il après un long silence.
– Tu veux parler de Takashi ?
– Oui… je n'aurais pas dû l'inviter.
– Ce n'est pas grave.
Il ne répondit rien, mais je savais que la question lui brulait les lèvres.
– On a rompu », lâchai-je sans le regarder.
– Je vois…
– Toi et Jun ?… » J'inspirai longuement avant de reprendre. « Ça fait longtemps ? »
– Quelques jours.
– Je vois… », dis-je en me levant. « Désolée, ça ne me regarde pas. »
Il ne répondit pas, mais je sentis son regard me suivre jusqu'à l'entrée de l'hôpital.
Il était tout juste 21 heures lorsque John arriva.
– Désolé de te déranger une deuxième fois.
– C'est rien. Où est la petite ?
– Suis-moi.
Mai n'était pas réapparue depuis leur repas improvisé, et il n'avait su pourquoi, mais lui avouer sa relation avec Jun lui avait laissé un poids indescriptible sur le cœur. Comme s'il se sentait coupable.
– C'est au bout du couloir », précisa-t-il en tentant d'ignorer les odeurs de détergeant et de maladie qui semblaient suinter des murs.
C'est elle qui leur ouvrit. Elle s'écarta simplement pour le laisser passer, et adressa un sourire à John. Au centre de la pièce trônait un lit tout blanc, beaucoup trop grand pour le petit corps qui y reposait. Ikuko dormait profondément, sous l'œil attentif de sa mère qui lui tenait la main. Naru inspira en sentant une vague de douleur lui traverser le crâne, et détourna les yeux.
Tout en expliquant à Yoshimi ce qu'il comptait faire, John posa une main sur le front de la fillette et sortit sa croix ainsi qu'un flacon d'eau bénite. Il récita une prière, procéda à une légère ablution, et laissa la croix sur la poitrine d'Ikuko qui se soulevait lentement au rythme de sa respiration. Au moins elle ne semblait pas possédée.
– Ça devrait la protéger », conclut le jeune prêtre. « Vous pourrez dormir tranquille cette nuit. »
– Merci », marmonna doucement Yoshimi en lui serrant la main. « Et merci d'être venue Mai-chan. »
– Il n'y a pas de quoi.
– Et maintenant, pourriez-vous nous expliquer ce qu'il s'est passé cet après-midi à la garderie ? » demanda Naru en croisant les bras.
– Oui… mais… dehors…
– Je reste avec la petite », la rassura John.
– Merci beaucoup.
Ils sortirent de la chambre en silence, et quelques minutes s'écoulèrent avant que Yoshimi ne trouve la force de parler.
– Prenez votre temps », précisa Mai.
– Je ne sais pas trop ce qu'il s'est passé… la garderie m'a appelée dans l'après-midi. Ils m'ont expliqué qu'Iku-chan avait fait un malaise. Elle faisait une partie de cache-cache avec ses amis, mais on n'aurait pas réussi à la retrouver, et les enfants ont fini par prévenir les animateurs. C'est finalement l'une des responsables qui l'a retrouvée, dans un entrepôt d'ordinaire fermé à clé. Elle était inconsciente et gisait dans… dans une sorte de grande flaque d'eau.
– Une flaque d'eau ?!
– Oui… l'animatrice m'a dit qu'elle était inhabituellement noire, alors qu'aucune canalisation ne fuyait dans la pièce. Elle ne comprenait pas d'où elle pouvait provenir, et soupçonnait l'un des enfants d'avoir fait un mauvais coup, mais aucun d'eux n'a avoué.
– Et une fois à la maison ? Comment allait-elle ? » demanda Mai.
Naru nota qu'elle était de plus en plus pâle.
– Elle était encore étourdie, mais semblait aller mieux. Et puis elle s'est levée pour aller aux toilettes, et j'ai entendu un grand bruit dans la salle de bain. Quand j'ai ouvert la porte pour voir si tout allait bien, je l'ai trouvée en train de convulser sur le sol…
Incapable d'en dire davantage, Yoshimi fondit en larmes tandis que Mai la prenait dans ses bras. Il n'y avait plus désormais aucun doute, l'esprit avait bel et bien suivi la petite…
– John a normalement fait le nécessaire pour qu'Ikuko soit tranquille cette nuit, mais je vous conseille de ne pas revenir chez vous d'ici les prochains jours », déclara Naru.
– Mais dans ce cas où aller ?
– Je peux vous accueillir chez moi le temps que les choses soient réglées.
– Bonne idée », acquiesça Mai. « J'irai chercher vos affaires si vous voulez. On va tout arranger Yoshimi, ne vous inquiétez pas. »
– Je ne sais pas comment vous remercier…
– Reposez-vous, prenez soin d'Iku-chan et laissez-nous faire.
La jeune mère esquissa un sourire, mais elle semblait si fatiguée… En observant son visage décomposé, les rides entre ses sourcils et les larmes dans ses yeux, Naru eut soudain l'impression de revoir le visage de Luella. Sa mère. Combien de fois l'avait-elle regardé avec ces yeux là ? Combien de fois s'était-elle tenue à son chevet, sa main dans la sienne, comme l'avait fait Yoshimi avec sa fille ? Une nouvelle salve de douleur lui traversa le crâne, et Naru s'excusa rapidement avant de prendre le chemin de la sortie.
Les odeurs d'hôpital lui donnaient la nausée. Il sentait des frissons parcourir ses membres, comme si tout son corps s'efforçait de rejeter le souvenir. Un vertige le saisit brutalement avant qu'il n'ait pu atteindre la sortie, et il s'appuya lourdement contre un mur. Son front ruisselait de sueur.
– Allez… » marmonna-t-il.
C'était fini maintenant, il s'en était sorti… il n'aurait plus besoin d'y retourner, de revivre ça. Mais ce que son esprit s'efforçait de saisir, son corps ne le comprenait pas.
– Naru !
J'avais noté que son visage était très pâle et sa mâchoire crispée, mais j'attendis de raccompagner Yoshimi auprès d'Ikuko pour le rejoindre. Lorsque je le retrouvai enfin, Naru était appuyé contre un mur, les jambes chancelantes, et haletait, comme s'il était essoufflé.
– Naru !
– C'est rien…
Sa voix n'était plus qu'un râle à peine audible, et en m'approchant de lui, je notai les gouttes de sueur qui roulaient sur ses tempes. La panique m'envahit avant que je puisse la maitriser.
– Qu'est-ce qui ne va pas ?! Qu'est-ce que tu as ?!
– Aide-moi… juste… à sortir d'ici…
Presque aussi fébrile que lui, je le soutins jusqu'à la sortie et l'aidai à s'asseoir sur le banc où nous avions mangé. Après quelques longues inspirations, son état sembla s'améliorer et ses mains cessèrent de trembler. La tête baissée, il pressa la main contre sa tempe.
– Tu as mal ?
– Ce sont des douleurs fantômes… ça revient de temps en temps.
Il leva vers moi un regard douloureux, plein de colère… mais je compris qu'elle était adressée à lui-même.
– Je n'étais plus retourné dans un hôpital depuis… depuis ça… » marmonna-t-il.
Syndrome post-traumatique. Mon cœur manqua un battement lorsque je le compris, et sans réfléchir, sans même comprendre ce que je faisais, je laissai mes jambes se fléchir et, une fois à sa hauteur, enroulai mes bras autour de ses épaules.
– C'est fini », murmurai-je en le sentant se crisper. « Tu n'as plus rien à craindre maintenant. »
Les larmes me brulaient les yeux, et toute la rancœur, toute la colère que j'avais ressentie pour lui s'envola d'un coup, comme une poignée de cendres qui se disperse avec le vent. « C'est fini. »
Il ne me repoussa pas. Et lentement, je sentis son corps se détendre, son souffle s'apaiser contre ma nuque, tandis que ses bras enserraient timidement ma taille.
– Pourquoi est-ce que j'ai l'impression d'avoir déjà vécu ça ?…
Je n'étais pas sûre de l'avoir entendu… je n'étais même pas sûre d'être bien là, en ce moment, en train de le serrer, lui, tout contre moi… j'aurais juste voulu que ça dure éternellement… ne jamais avoir à briser cette étreinte que j'avais attendue pendant si longtemps.
– Mai…
Je m'écartai avant qu'il ne me repousse et le laissai plonger ses pupilles de nuit dans les miennes. Il me fixa longtemps, comme s'il cherchait dans cet échange une réponse qu'il ne trouvait pas, et que je n'avais pas la force de lui délivrer. Combien de temps le laisserai-je encore dans l'ignorance ? Combien de temps lui tairai-je encore que je l'avais aimé, que cela faisait sept ans que je l'aimais ?…(2)
Je n'eus jamais l'occasion de trouver la réponse.
Alors qu'il était sur le point de dire quelque chose, une voix résonna derrière nous et nous fit faire volte-face.
Jun se tenait face à nous avec ses beaux habits et ses cheveux soyeux, et en croisant son regard, je sus que mes craintes étaient fondées. Cette femme était capable de tuer.
(1) Je ne sais pas grand chose du système d'archives au Japon, et je n'ai pas eu la patience de faire des recherches, mais dans beaucoup d'animes et de mangas, j'ai remarqué que les personnages n'avaient aucun mal à accéder à des listes de décès ou à d'anciens articles de journaux (Your Name ou Erased par exemple, où le personnage retrouve sans problème des articles de journaux et des avis de disparition vieux de dix-huit ans). J'en ai déduit que le système devait être accessible et plutôt bien foutu ^^
(2) Heureusement que je ne suis pas prof de math... je me suis rendue compte en effet qu'il s'était déroulé non pas six, mais sept ans depuis la fin du manga ! En effet, en plus des trois ans de séparation, Mai a passé un an à Londres, trois ans après le départ de Naru. Bref, c'est débile, mais ça fait sept. Bravo moi ! Ce qui fait que Mai est en fait âgée de 23 ans, et Naru de 25 ans... voilà ! C'est con, mais je trouvais utile de remettre les choses au point ^^
(3) Mitsujo Kawai est le nom de la petite fille fantôme dans Dark Water.
Voilà ! J'espère que ce chapitre un peu long vous a plu. N'oubliez pas de laisser un commentaire, c'est toujours ultra motivant, et là-dessus je vous dis à bientôt pour la suite ! ;)
