Bonjour à tous ! Comme promis, ce chapitre arrive très vite et résout le mystère de la disparition de Mitsuko. Je n'ai pas grand chose à dire, si ce n'est qu'en écrire le début n'a pas été facile. Franchement... décrire le calvaire d'une gamine et les choses horribles qu'elle a enduré avant de mourir en se plongeant dans ses propres pensées... c'était assez horrible et je n'ai pas aimé écrire cette partie. Je tenais néanmoins à rendre le "souvenir" le plus vivant et le plus poignant possible, donc voilà. J'espère que cette partie sera moins pénible à lire qu'elle ne fut à écrire.

Certains d'entre vous s'attendront peut-être à une scène de sauvetage épique (là-dessus j'espère satisfaire vos attentes ^^) et à des scènes de retrouvailles déchirantes entre Mai et Naru... c'était le projet, mais j'ai changé d'avis. Un peu d'ironie grinçante ne fait pas de mal, et je ne voulais pas tomber dans la facilité ;) Voilà voilà, en tout cas j'espère que ce chapitre vous plaira, et vous souhaite une bonne lecture !


OCCULTIC FAKE

XIII.

La matinée touchait à sa fin lorsqu'il se mit à neiger, et peu de passants remarquèrent la silhouette de cette femme, qui arpentait lentement les trottoirs du quartier de Shibuya.

Elle était pourtant très belle, si belle qu'avec ses cheveux de jais, son pas trainant et son regard éteint, elle ne semblait même pas de ce monde.

Arrivée sur un pont dont elle ne connaissait pas le nom, Jun Fubuki se rapprocha du bord et fixa la rivière qui coulait sous ses pieds.

Les flocons faisaient comme des paillettes dans ses cheveux. Elle les regarda fondre sur ses paumes, et très lentement, sans quitter la rivière des yeux, elle leva la main pour retirer la barrette de son chignon.

Ses cheveux roulèrent le long de son dos et s'envolèrent comme les fils d'une toile d'araignée. Elle n'avait jamais aimé les lâcher, mais puisque qu'il faisait trop froid pour pleuvoir, c'était là tout ce qu'elle avait trouvé pour dissimuler les larmes sur ses joues.


Chapitre 12.

Ce qu'il y a au-delà des ténèbres

« Il faut la conduire à l'hôpital », dit l'homme aux cheveux gras.

Et s'ils croient que c'est nous ?

On aura qu'à la laisser aux urgences sans dire qui on est. On n'a rien à se reprocher de toute façon.

La femme qui lui répond a les yeux hagards et le teint jaunâtre. Elle a le même âge que maman, mais n'a rien d'une mère. Avec ses cheveux hirsutes et ses mains osseuses, elle a plutôt l'air d'une sorcière. Entre ses doigts, elle sert très fort un petit mouchoir rose. Je pousse un gémissement en réalisant que c'est le mien.

Elle se réveille… » s'affole l'homme.

Qu'est-ce qu'on fait ?

La lumière du plafond dessine comme une ombre sur son visage… je n'arrive pas à déchiffrer ses expressions.

Gardons-la pour l'instant » dit-elle lentement, d'une voix très calme. « J'ai peut-être une idée. »

Quoi ? Mais qu'est-ce qu'on va faire si la police la trouve ici ?

La police la trouvera où je leur dirai de la trouver.

Et pendant qu'elle quitte la pièce, que je devine être la chambre, l'homme me jète un regard inquiet, presque apeuré. Je le lui rends sans dire un mot, et remonte les draps sur ma tête. Je n'ose pas crier. J'ai peur qu'elle m'entende…

Je ne m'étais pas sentie partir.

Je n'avais pas senti mes mains lâcher le rebord de la cuve, ni mon corps heurter de nouveau l'eau noire et glacée. Je compris seulement ce qu'il se passait lorsque cette même eau pénétra mes poumons et me fit cracher une bouffée d'oxygène. Autour de ma cheville, je pouvais sentir quelque chose d'humide, de gluant, de froid. De longs filaments qui m'entraînaient toujours plus profondément dans les ténèbres.

« Tu ne me laisseras pas partir comme ça… n'est-ce pas Mitsuko ? »

Le soleil fait comme un rai de lumière dans la chambre toute grise et pendant longtemps, très longtemps, je m'occupe à regarder la poussière qui danse dans la partie éclairée. Mes poignets me font mal. Le monsieur les a attachés au sommier du lit pour pas que je m'échappe. J'ai faim. Hier, la dame m'a apporté de la soupe, mais je ne l'ai pas touchée. J'avais peur qu'elle soit empoisonnée. Tout à l'heure, j'ai essayé de crier, mais l'homme m'a frappé. Il m'a envoyé une grande gifle sur la joue, alors maintenant je me tais. Parfois j'entends la dame parler au téléphone. Elle a l'air contente. Elle dit qu'elle a un indice, qu'elle pense pouvoir localiser « la fillette ». Ça ne peut pas être moi, puisque je suis là… Comment suis-je arrivée là déjà ? Je me souviens de ce monsieur dans le parc… Il était mal habillé, il sentait mauvais, mais il m'a dit que maman était à l'hôpital et qu'elle m'attendait, alors je l'ai suivi. Après on a pris la route et on a roulé longtemps. Je lui ai dit que l'hôpital était pas par là, mais il a rien répondu. Il s'est garé dans une forêt, et c'est là que j'ai commencé à avoir peur. Maman m'avait pourtant prévenue, mais encore une fois, je ne l'ai pas écoutée… Heureusement, le type était pas futé. Je lui ai filé entre les doigts et j'ai couru. J'avais trop chaud avec mon imperméable tout neuf, mais j'ai couru quand même, parce que je l'entendais toujours derrière moi. Après j'ai atterri ici… je ne sais plus comment. Je me souviens seulement d'une boîte, assez grande pour que je m'y cache… du noir… et puis plus rien, avant d'entendre la voix du type aux cheveux gras et de sa femme aux cheveux hirsutes.

Je veux sortir d'ici… maman…

Les ténèbres ne devaient même plus exister puisque je la voyais. Je voyais son corps décharné sous ses lambeaux de vêtements… ses cheveux flotter autour de son crâne comme une aura maléfique et ses mains se tendre vers moi pour agripper les miennes avec la force du désespoir. Je n'avais même plus la force de crier.

Là-bas, quelque part dans le froid, j'entendis seulement une petite fille pleurer…

J'ai compté les jours. Enfin je crois, parce que parfois, quand je me réveille, il fait déjà nuit. Ça fait trois jours, je pense. On ne m'a laissée sortir que pour aller aux toilettes. À chaque fois, la femme m'accompagne et ne me lâche pas des yeux. Elle s'appelle Junko. Junko Satô. C'est toujours elle qui dit à l'homme quoi faire et quoi dire, comme si elle possédait un mystérieux pouvoir que même lui ne comprend pas. Peut-être que c'est vraiment une sorcière et lui son serviteur. Dans ce cas, moi je suis la princesse à délivrer… mais je suis encore trop petite pour qu'un prince s'intéresse à moi. Alors qui viendra me sauver ? Une fois, des gens sont entrés dans l'appartement. Le monsieur, Kuji, était avec moi. J'ai voulu crier, mais il a tapé tellement fort que tout est devenu noir autour de moi. Quand je me suis réveillée, ils étaient déjà partis. Mais je me suis dit que j'étais grande, que j'avais pas le droit de pleurer. La dame continue de m'apporter à manger. Je mange maintenant. Ce n'est pas du poison. C'est même bon. Peut-être qu'elle cherche à m'envouter… en tout cas, je n'arrive pas à lui faire confiance, pas même à la regarder. Son visage sans expression me fait trop peur.

C'était hier, je crois…

C'était hier, je crois. J'ai entendu l'homme et la dame se parler. Ils avaient l'air de se disputer, mais la dame a dit à l'homme de lui faire confiance. Alors il est entré, il s'est approché de moi, a regardé mon poignet toujours attaché au lit et s'est excusé. Je l'ai cru mais je n'ai pas voulu le montrer. Je voulais qu'il voie que je ne l'aimais pas. Il me dit de ne pas crier, de rester tranquille et de faire ce qu'on me demande. C'est toujours ce qu'il dit quand des gens viennent. Il me dit que tout va s'arranger, que je retrouverai bientôt maman, mais dans ma tête, quelque chose a changé. Je ne le crois pas, je ne le crois plus, et je n'ai plus envie de lui obéir. Même s'il me dit de me taire, même s'il me frappe, je veux que ceux qui vont venir et qui parleront avec la dame sachent que moi aussi je suis là. Alors, quand ça se met à frapper à la porte, j'inspire pour hurler mais aucun son ne sort de ma bouche. L'homme a réagi avant moi, ses mains m'étouffent. Mon corps me semble tout à coup très petit, très faible. J'ai peur. D'une peur atroce qui me tiraille l'estomac, et l'image de maman me traverse l'esprit.

« Maman… »

L'homme ressert sa poigne alors que les voix s'intensifient dans la pièce d'à côté. Il me supplie de ne pas bouger, de ne pas crier, mais je ne veux pas l'écouter. Je ne veux plus.

« Laissez-moi sortir d'ici… »

Laissez-moi sortir d'ici !

« Laissez-moi sortir d'ici… »

Laissez-moi sortir d'ici !

C'est la dernière pensée que j'ai eue avant que les ténèbres, les vraies, bien plus sombres et plus glaciales que toutes les nuit du monde, ne m'engloutissent…

L'eau noire et sale, tout autour. L'eau qui m'empêche de bouger, l'eau qui m'empêche de crier. Cette eau qui pompe ma vie et me cache la lumière du soleil.

J'aimerais hurler, me débattre, vivre encore un peu, sourire à cette vie que j'ai à peine eu le temps de savourer, mais mon corps s'enfonce encore et encore, toujours plus profond dans les ténèbres glacées. À la surface, je ne vois plus qu'un visage, c'est celui d'une femme aux traits fins et aux longs cheveux noirs.

Un cri silencieux franchit mes lèvres tandis que dans un dernier râle pétri de haine et de rancœur, je tente de crier son nom. Jun Fubuki.


– MAI !? MAI !

La colère faisait trembler ses mains. Son cœur battait si fort qu'il crut qu'il allait exploser dans sa poitrine. Sa voix provenait pourtant bien de l'intérieur de la citerne lorsqu'elle l'avait appelé. Mai… elle n'avait pas pu…

– Mai…

Réfléchir n'était même plus une option. Il fallait agir, agir vite. Avant qu'elle ne…

Crochetant le couvercle de la citerne, Naru retira son manteau d'un geste vif et le jeta au loin avant d'enjamber le rebord et de se laisser glisser dans l'eau glaciale.

La température lui coupa le souffle et lui fit oublier l'odeur terrible de décomposition qui régnait à l'intérieur du cylindre. Impossible d'y voir quoi que ce soit, mais le niveau n'était pas profond… Inspirant un grand coup, il ferma les yeux et plongea.


Les craintes d'Osamu se confirmèrent lorsqu'il aperçut le concierge devant la porte de l'immeuble. Il arborait un air trop soucieux pour sembler naturel.

– Vous pouvez vous arrêter là », dit-il en tendant au chauffeur une liasse de billets. « Gardez la monnaie. »

– Mais c'est beaucoup trop… eh ! » l'entendit-il s'exclamer avant de se précipiter vers la porte de l'immeuble.

Le concierge pâlit à sa vue.

– Que s'est-il passé ? » demanda-t-il.

– Je sais pas trop… une gosse aurait apparemment failli se noyer dans l'une des citernes du toit…

– La petite du septième ?

– C'est ça… c'est une amie à elle qui est venue me prévenir. Elle m'a dit d'attendre que l'ambulance arrive.

– Une amie ? Ma… Taniama-san ? Leur voisine ?

– Nan… une bonne femme qui vit pas ici. Je sais pas pourquoi mais son visage me disait quelque chose… elle avait un p'tit air à…

– À qui ?

– C'est pas vos oignons. Allez déguerpissez de là avant que j'appelle les flics !

– Je ne vous le conseille pas », siffla Osamu en fusillant le vieil homme du regard. « Je monte voir ce qui se passe, et si par malheur j'apprends que l'accident est dû à une quelconque négligence de votre part, je peux vous assurez qu'il n'y a pas qu'à moi que vous devrez rendre des comptes. »

Alors que le concierge se liquéfiait sur place, Osamu saisit ses clés et ouvrit la porte de l'immeuble pour se diriger directement vers les escaliers.


Les ténèbres étaient assommantes. Même les yeux fermés, il pouvait le sentir…

Longeant la paroi avec sa main, Naru ne mit que quelques secondes à atteindre le fond de la citerne. Ses doigts frôlèrent soudain ce qui lui sembla être des cheveux, puis un visage, l'arrondi d'une épaule, et finalement un bras, son bras. Mai… Elle était donc bien là… Il le savait !

D'un mouvement de jambes, il se propulsa en avant, passa les bras de la jeune femme autour de son cou et la serra contre lui avant de se ramasser sur lui-même et de frapper la cuve des pieds pour remonter à la surface. L'afflux d'air dans ses poumons lui arracha une violente toux, et il serra davantage le corps inerte de Mai contre lui pour regagner l'échelle. Elle était glacée.

La mâchoire tremblante de froid, il saisit le premier barreau et se hissa vers le haut de la citerne. L'adrénaline lui permit de gravir lentement l'échelle, Mai calée contre son épaule, mais quelque chose gênait ses mouvements, et il était certain que ça ne venait pas d'elle. En baissant les yeux, Naru nota soudain que les doigts de Mai étaient cramponnés à quelque chose. Son sang se glaça. Sous les lambeaux de vêtements et les restes de chair en décomposition, on pouvait reconnaître la blancheur d'un petit squelette. Son bras émergeait de la surface, attaché à un crâne encore couvert de touffes éparses de cheveux qui se mêlaient à la noirceur de l'eau. Naru retint son souffle.

Mitsuko. Mitsuko Kawai.

Elle était donc là…

Malgré la peur, le froid et l'horreur de la découverte, les larmes lui montèrent aux yeux lorsqu'il prit conscience du sort terrible enduré par la fillette. Il déglutit, inspira lentement, et tendit sa main libre vers celle de Mitsuko.

– Pardonne-moi… » souffla-t-il en séparant lentement les doigts du cadavre de ceux de Mai. « Je ne peux pas t'emmener dehors maintenant… Mais on viendra bientôt te chercher… C'est promis. »

Ses yeux s'attardèrent sur la minuscule silhouette qui s'enfonçait de nouveau dans les ténèbres, et il sentit ses lèvres se serrer.

– Ce ne sera plus long », murmura-t-il.

Le corps de Mai allégé de son fardeau, il reprit l'ascension et tenta de se hisser à l'extérieur de la cuve… Impossible à deux. Il lui faudrait trouver un autre moyen.

– Naru ?!


Son premier soulagement fut de voir Yoshimi et Ikuko saines et sauves, serrées l'une contre l'autre dans la fraîcheur du matin. Ikuko était trempée, mais sa mère l'avait enveloppée d'une couverture et la frictionnait énergiquement pour la réchauffer.

– Ça va aller… » répétait-elle doucement. « Ça va aller… »

C'est alors qu'il nota les yeux hagards de la jeune mère, son visage encore figé par la panique. Quelque chose n'allait pas.

– Yoshimi ? » demanda-t-il en s'approchant lentement. « Où est Mai ? »

Son intervention provoqua un sursaut à la jeune femme qui leva vers lui un regard mouillé de larmes, avant de le détourner vers la citerne.

– Elle n'est pas remontée… » murmura-t-elle.

Osamu eut alors la sensation terrible que le monde s'effondrait autour de lui. Sans qu'il n'en prenne conscience, ses jambes se ruèrent vers l'immense cuve, et il entamait l'ascension lorsqu'un visage émergea des ténèbres.

– Naru ?!


– Aide-moi », marmonna-t-il en soulevant le corps de Mai, toujours inconsciente.

Malgré sa silhouette très fine, elle pesait tout de même son poids, et l'effort lui arracha un râle. Osamu comprit très vite et monta en un clin d'œil pour réceptionner la jeune femme. Comme il l'avait fait avec Ikuko, il le vit la caler contre lui tandis qu'il poussait sur ses jambes pour la sortir complètement de la citerne.

– Je l'ai… » siffla Yasuhara, tout en commençant à descendre.

Naru se glissa alors à son tour en travers du couvercle et passa une jambe dans le vide de sorte à caler son pied contre l'échelle et s'extraire complètement du gouffre ténébreux et puant qui lui vaudrait sans doute des semaines de cauchemar. Si encore il n'y avait que ça…

Luttant contre les tremblements et le contre-coup de l'effort, il se cramponna une dernière fois aux barreaux et se laissa glisser au sol. Jamais la sensation du béton sous ses pieds ne lui avait semblé aussi réconfortante.

– Comment va-t-elle ? » demanda-t-il, à peine son souffle repris.

– C'est pas bon…


L'état de Mai était effrayant, sa peau glacée, ses lèvres violacée. Gagné par la panique, Osamu saisit son manteau et en entoura les épaules de la jeune femme pour la frictionner, comme l'avait fait Yoshimi avec Ikuko.

– Mai… Réveille-toi… je t'en prie, réveille-toi…

Le temps s'était couvert et de tout petits flocons se formaient dans l'atmosphère pour voleter autour d'eux comme de minuscules plumes, d'un blanc presque transparent.

– Mai…

– Écarte-toi », l'invectiva Naru en s'agenouillant à son tour.

Osamu pouvait voir son dos et ses épaules trembler. Il se dit que le rictus qu'il avait aperçu sur le visage du patron de la SPR était aussi dû au froid et à ses vêtements trempés, jusqu'à ce qu'il le voit apposer ses mains sur le thorax de Mai et appliquer sa bouche sur la sienne. Alors seulement, Osamu comprit qu'il ne la verrait peut-être plus jamais sourire…


Une pression sur sa gorge suffit à confirmer ses craintes. Mai ne respirait plus. Pire. Son cœur ne battait plus.

– Non…

Ce n'était pas possible. Pas ça. Pas elle.

Guidé par son instinct, Naru écarta la veste de Yasuhara et appliqua ses mains sur le thorax de Mai. Un coup, deux coups, trois coups. Il posa alors ses lèvres sur les siennes, ouvrit un peu sa mâchoire et souffla. Puis de nouveau. Un coup. Deux coups. Trois coups. Souffler. Un coup. Deux coups. Trois coups. Souffler.

Naru n'était pas croyant. Il n'avait jamais prié, jamais cru en rien si ce n'est en lui-même et en des capacités qu'il maudissait pourtant. À sa deuxième tentative, il ne put cependant s'empêcher de supplier tous les dieux qu'il connaissait de la sauver, de la lui laisser, de lui donner encore l'occasion de se chamailler avec elle, de l'entendre rire comme elle l'avait fait la veille, de la voir sourire… À la quatrième tentative, il dut laisser Osamu prendre le relai et se mordit la lèvre pour ne pas hurler, dégoûté par sa propre faiblesse. C'est alors qu'il l'entendit de nouveau, qu'il vit ses yeux s'ouvrir et sa silhouette s'arquer dans une violente quinte de toux.

– Mai !

Elle respirait. D'un souffle rauque, laborieux et faible, mais elle respirait.


La dernière chose dont je me souvenais, c'était la texture poisseuse de l'eau, cette étreinte glaciale tout autour de moi, et la sensation des doigts de Mitsuko tenant les miens.

Et puis j'ai entendu une chanson.

Elle n'était ni triste ni joyeuse, c'était une mélodie banale, trois notes murmurées dans le vent, et qui me rendit pourtant désespérément nostalgique.

Je crus d'abord que les souvenirs de Mitsuko me perdaient encore, avant de réaliser que la musique était issue de ma propre mémoire, et qu'elle me revenait après des années d'oubli.

Maman…

Il avait fallu que je frôle la mort pour me souvenir de son visage, de sa voix et des mots qu'elle me chantait le soir pour m'endormir.

Tu me regardais donc depuis tout ce temps ?…

Et puis une autre voix résonna dans la pénombre. Une voix que je connaissais sans pouvoir la nommer. Une voix que j'avais désespéré d'entendre de nouveau. Muée en cri. Elle m'appelait.

Naru.

On ne nous dit jamais à quel point il est douloureux de se sentir revenir, à quel point l'on regrette la plénitude, l'appel des êtres chers, et qui ont disparu. Depuis ce jour-là, la mort ne me fait plus peur, mais je compris aussi que je devais la mériter, et qu'avant de m'en aller, j'avais encore des choses à faire, à dire, à vivre.

Pardonne-moi maman, mais tu vas devoir m'attendre encore un peu… pensai-je seulement avant de sombrer.


– Naru…

Ses grands yeux bruns, un peu vitreux contemplèrent un moment le vide avant de se tourner lentement vers lui. Osamu sentit les larmes lui monter aux yeux avant qu'un franc sanglot ne franchisse soudain ses lèvres.

– Tout va bien », susurra-t-il en la soulevant légèrement et en la calant contre lui pour la réchauffer. À ses côtés, Naru soufflait, les yeux hagards et la mâchoire tremblante, mais pour rien au monde, Osamu ne lui aurait cédé sa place. Rien…

En toussant un peu, Mai replia ses jambes et cala sa tête contre son cou en soupirant. Contre son torse, il put alors sentir les battements de son cœur. Des battements sourds et sonores, qui s'accordaient aux siens dans une étrange mélodie. Ses bras se resserrèrent autour de ses épaules et à son tour, il enfouit son visage dans ses cheveux.

– Ne fais plus jamais ça…


La première chose que je reconnus fut les yeux brun clair et tâché de vert d'Osamu

« Tout va bien » l'entendis-je murmurer en enroulant ses bras autour de mes épaules. Je pris alors conscience que j'avais froid. D'un froid intense, démentiel, comme si l'intérieur même de mes os avait gelé. Puis il y eut la douleur, au niveau de la poitrine, comme si quelqu'un avait dansé sur mon torse.

Osa-kun… » gémis-je sans reconnaître le son de ma propre voix.

Ne parle pas…

Mitsuko…

Les souvenirs de la fillette coulaient dans ma mémoire comme les images d'un film qu'on aurait laissé tourner. J'avais l'impression de sentir la pression sur ses poignets, la douleur là où on l'avait frappée, la peur lorsque Kuji Satô l'avait étouffée pour la faire taire…

Ce sont les Satô qui l'ont tuée… » murmurai-je tandis que les larmes me giclaient des yeux.

Osa-kun s'écarta lentement pour me regarder, mais je ne pus déchiffrer ce que je lisais sur son visage… ce n'était pas de la surprise. De la tristesse peut-être… Un peu comme s'il savait déjà ce que j'allais lui dire.

Je sais… » dit-il simplement.

Ses propos me firent frémir et tout à coup, ma vision se floua.

Il faut que tu lui dise… » soufflai-je en me sentant partir. « À Naru… Que Jun Fubuki et Junko Satô ne sont qu'une seule et même personne… que c'est elle qui a tué la petite… Dis-lui… avant qu'il ne soit trop tard… »

Je lui dirai. Ne t'inquiète pas. Il sait déjà » dit Osamu en tournant la tête vers quelqu'un.

J'eus alors tout juste le temps de reconnaître ses yeux couleur de nuit, de lire la lueur de panique et d'incompréhension dans son regard avant de sombrer de nouveau dans les ténèbres.


– Vous devriez fouiller la cuve », dit-il lentement, sans reconnaître sa propre voix. « Il y a un squelette à l'intérieur. Celui d'une petite fille… »

L'ambulancier qui s'occupait de lui le fixa avec un œil perplexe, presque apeuré mais il refusait d'en ajouter davantage. Il ne pouvait même plus penser, à peine serrer entre ses doigts la couverture de survie dont on l'avait affublé, regarder sans vraiment les voir les pompiers installer le corps de Mai sur une civière et l'emporter avec une rigidité mécanique.

– Vous pouvez marcher ? » lui demanda l'ambulancier.

Il hocha simplement la tête, mais se laissa soutenir jusqu'à l'ascenseur, puis jusqu'à une camionnette toute blanche avec une croix rouge dessus. On aurait dit un jouet pour enfant. Yasuhara était là lui aussi, au chevet de Mai. Il ne l'avait plus quittée depuis qu'elle avait de nouveau perdu connaissance. Depuis qu'elle avait prononcé ces paroles terribles, et qui résonnaient à l'intérieur de son crâne comme le glas d'un tocsin.

Jun et Junko Satô n'étaient qu'une seule et mêmes personnes.

Jun était Junko Satô.

Jun avait tué une enfant de sang froid, et caché son corps sur le toit de son propre immeuble.

Jun lui avait menti. Pire. Elle s'était servi de lui…

Sur le coup, il ne l'avait pas crue, et pensa que Mai délirait à cause du choc et du manque d'oxygène, mais lorsque l'inconscience l'emporta de nouveau, Yasuhara avait reporté les yeux sur lui pour le regarder d'un air grave. Beaucoup trop grave.

– C'est vrai », avait-il simplement dit, en serrant Mai contre lui, comme s'il voulait la protéger. « J'ai piraté les dossiers de la police et retrouvé celui de l'enquête. Jun n'est qu'un pseudonyme. Son vrai nom est Junko Satô. »

Il ne pouvait pas le croire. Il ne voulait pas le croire… Jun et ses yeux si profonds, Jun et ses mains si douces… Jun qui s'était si bien offerte à lui, qui l'avait si bien réconcilié avec lui-même…

« Ce n'est pas possible… »

Et pourtant les faits étaient là. La médium restait introuvable.


Tout comme j'avais découvert que je ne supportais plus l'odeur du thé, je pris conscience un beau matin que j'étais supérieure au commun des mortels. Que ce que je voyais, entendais, sentais au quotidien n'était accessible qu'à une poignée d'êtres sur terre, et que cela faisait de nous une catégorie à part. Plus intelligente, plus consciente de notre réalité, puisque nous en percevions aussi l'invisible. Cette pensée me rendit plus heureuse que je ne l'avais jamais été, et pourtant, je restais madame Satô, la folle du quartier. La pauvre fille qui s'était dégoté qu'un type aussi triste qu'ignare, tout juste assez travailleur pour nous payer le soupé du soir et une sortie à l'aquarium le weekend.

Je restais cette inconnue aux jupes rapiécées et aux chemisiers vieillots qui faisaient ses courses au super marché et qui regardait les autres femmes d'un œil hagard sans s'avouer qu'elle donnerait tout pour se trouver à leur place.

Je n'ai jamais supporté la médiocrité, et pourtant, j'en étais la parfaite incarnation. Alors quand ça s'est produit, j'ai vu un signe. Qu'il soit du ciel ou de l'enfer, je m'en moquait, je voyais seulement là l'occasion de sortir de ce personnage qui n'était pas le mien, de cet appartement puant et de ce mariage qui ne m'apportait rien d'autre que de l'ennui et de la frustration.

Ça s'était produit un jour où Kuji était allé en forêt pour enregistrer des sons qui lui serviraient au travail. La petite s'était réfugiée dans sa caisse à matériel sans qu'il ne s'en aperçoive. Il ne s'en serait d'ailleurs jamais aperçu si je ne l'avais pas retrouvée.

Sakamoto et moi nous connaissions depuis alors quelques mois. Il fut l'un des rares à déceler mon potentiel, et à me faire confiance. Un beau jour, il frappa à notre porte et me remit un mouchoir en me disant que si j'étais capable de retrouver sa propriétaire, mes dons seraient enfin reconnus. Cela faisait plusieurs semaines qu'il me parlait d'expériences, de recherches et d'articles destinés à la communauté scientifique, mais comment obtenir un quelconque financement quand l'objet de ses recherches ne fait même pas partie de la sphère du réel ? Cette affaire était l'occasion rêvée pour lui comme pour moi.

Dubitative au début, j'ai néanmoins accepté et ai exercé mes sens sur ce petit morceau de tissu qui avait alors pris une ampleur démesurée dans la morosité de mon quotidien. Et ça se produisit. Quelque chose arriva, quelque chose de fort, très fort. Si fort que je mis quelques secondes à peine à comprendre d'où la sensation venait. Sous les yeux hébétés de Kuji, je me suis précipitée dans le bureau et ouvert l'énorme boîte où il rangeait son matériel. Il ne l'avait pas ouverte depuis la veille. C'est pour ça qu'il ne l'avait pas remarquée, et pourtant, elle était là. Dans sa robe blanche et son imperméable jaune.

Mitsuko Kawai, la petite fille disparue sans laisser de traces, se trouvait sous notre propre toit. Elle avait passé notre porte sans que nous ne nous en apercevions, et avait survécu près de vingt quatre heures allongée dans cette boîte, dans le noir complet, et presque sans oxygène. Je crus d'abord qu'elle était morte, mais Kuji découvrit qu'elle respirait toujours.

– Il faut l'emmener à l'hôpital », me dit-il en trouvant, pour la première fois depuis dix ans de mariage, un semblant d'autorité.

J'acquiesçai, avant qu'une idée ne germe dans mon esprit.

J'avais retrouvé la fille. Je l'avais retrouvée pour de vrai, grâce au mouchoir que Sakamoto m'avait donné, mais comment pourrais-je le prouver vu qu'elle se trouvait déjà chez nous ? Les autorités croiraient à un coup monté. On penserait que nous l'avions enlevée dans le but de faire reconnaître mes dons. Il fallait quelque chose de plus crédible. De plus spectaculaire aussi.

Mitsuko Kawai était ma chance, mon seul espoir de sortir de l'anonymat et de l'ennui. Elle était mon seul espoir de m'extirper des ténèbres et de montrer au monde ce que je valais vraiment… Je ne pouvais pas la laisser partir.


Je précise que je n'ai pas inventé l'histoire de Mitsuko Kawai et du couple Satô. Elle est tirée du film de "Séance" de Kiyoshi Kurosawa.

Review ? :3