Bonjour à tous ! Navrée pour cette longue absence, mais entre mes visites d'inspection, quelques projets de traduction et tout simplement le manque d'inspiration, l'écriture de ce chapitre s'est avérée laborieuse...
Petite remise en marche pour nos deux personnages qui en ont bavé lors du chapitre précédent ^^ je me suis d'ailleurs fait la réflexion que Lin me manquait un peu... pour les nostalgiques, il reviendra bientôt :)
Seiryuu : merci beaucoup pour ton commentaire ! :D et oui, petit coup d'accélérateur, parce que ce serait quand même bien d'arriver un jour au bout de cette affaire XD Effectivement l'histoire de Mitsuko est très triste et a été particulièrement dure à écrire. Les histoires d'enfants enlevés tout ça... j'ai du mal, mais vues les inspirations que je me suis données pour cette fic... ba c'était ça ou rien en fait XD Je suis contente que la scène de sauvetage ait fait son petit effet ! j'espère que ce chapitre te plaira autant que les deux derniers, même si j'ai un peu décidé de mettre l'émotion à la trappe au profit de l'efficacité ;)
Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture !
OCCULTIC FAKE
XIV.
Flash infos.
Le corps d'une fillette a été retrouvé dans la citerne d'un immeuble du quartier de Shibuya.
Flash infos.
Le corps est en cours d'autopsie. En raison de son état, il serait pour l'instant impossible à identifier.
Flash infos.
L'enquête est en cours et le secteur a été bouclé pour interroger les habitants de l'immeuble, choqués par cette découverte effroyable. Tout de suite notre envoyé spécial.
« Oui… le corps a été trouvé par des voisins dans la matinée. Les circonstances de la découverte restent floues… »
Chapitre 13.
Ce qu'il nous reste à faire…
Il coupa le son lorsque le reportage boucla pour la quatrième fois. On y voyait l'immeuble de Mai, cerné par les gendarmes. Quatre homme vêtus de combinaisons blanches en sortaient et chargeaient une bâche noire dans une camionnette, tout en faisant signe aux journalistes de ne pas s'approcher.
La tête entre les mains, Osamu quitta l'écran des yeux et regarda le corps inerte sur lequel il veillait depuis maintenant plusieurs heures. Selon les médecins, Mai n'était plus en danger. Un moniteur cardiaque bippait par intervalles réguliers à côté de son lit et traduisait les battements tranquilles de son cœur. Elle ne s'était toujours pas réveillée, mais ça aussi, on lui avait dit que c'était normal. Quant à Naru, Osamu ignorait ce qu'il était devenu. Il s'en moquait. Son aveuglement l'agaçait tellement… il l'aurait giflé. Le trajet dans l'ambulance s'était déroulé dans une apathie teintée de gêne et de non-dits. Lui n'avait pas lâché Mai des yeux, et Naru s'était contenté de ne rien dire, enveloppé dans sa couverture de survie, le dos courbé comme si un fardeau indescriptible s'était tout à coup abattu sur lui. Yasuhara avait seulement pu apercevoir son regard vide, hagard. Et pour cause…
Flash info.
On venait d'identifier le petit cadavre comme celui de Mitsuko Kawai. La fillette disparue quatre ans plus tôt dans des circonstances obscures.
… pour la première fois, Naru avait été le seul à ne pas comprendre.
« Vous pouvez rentrer chez vous », lui lança l'homme en blouse blanche sans même le regarder. Tant mieux du reste, parce que lui n'aurait su dire à quoi il ressemblait.
John lui avait apporté des vêtements de rechange. Il avait maintenant moins froid, mais son cœur était si serré qu'il lui donnait la sensation d'avoir été remplacé par un bloc de glace.
Jun.
Et si Mai avait dit la vérité ? Et si pour une fois, c'était lui qui s'était trompé ?
Et si comme un idiot, il n'avait rien vu venir ?
Cette pensée lui provoqua une violente nausée qui le fit se courber en avant.
Et si c'était lui qui l'avait mise en danger ? Pas seulement elle, mais aussi Yoshimi et Ikuko ?
L'air lui manqua tout à coup, et sans prendre garde à la silhouette de John qui s'avançait vers lui, un gobelet fumant à la main, il se rua vers la sortie. Parler, regarder qui que ce soit dans les yeux… le dégoût qu'il éprouvait, à l'instant même, pour sa propre personne l'en rendait incapable.
Naru traversa tête baissée le hall d'entrée, puis le parking. À la vue du périphérique que le soleil d'hiver faisait onduler comme un mirage à la place de l'horizon, le souvenir de sa voiture lui revint. Il l'avait laissée sur place à cause de sa petite crise de la veille… Tant mieux.
Il avait besoin de rouler, de s'échapper. Traverser tout le pays peut-être pour échapper à la vérité, à la honte, à lui-même… au souvenir de ses lèvres bleutées et de sa poitrine inerte sous ses mains.
Jun…
C'est alors qu'il réalisa. Ce qui comprimait son cœur depuis qu'il l'avait appris, ce qui l'empêchait de respirer et brouillait sa vue, ce n'était ni la tristesse, ni la confusion, mais la colère.
Après Jun, après lui… une colère si forte qu'elle l'avait empêché de faire ce qu'il maitrisait pourtant le mieux. Réfléchir. Et c'est en reprenant sa place face au volant et en démarrant sa voiture que Naru décida de reprendre les choses en main, d'aller au bout de cette enquête, et de comprendre par lui-même ce qu'il s'était réellement produit.
Quitte à lui-même l'envoyer en enfer.
Je compris où je me trouvais bien avant d'ouvrir les yeux, à cause de l'odeur. Cette odeur de détergeant et de fleurs fanées qui m'avait si longtemps suivie, même après mon retour de Londres. Sauf que cette fois, c'était à mon tour de me retrouver dans le lit tout blanc…
« Naru… » m'entendis-je murmurer en essayant d'ouvrir les yeux. J'avais l'impression de sortir d'une semaine de coma. Mon corps me semblait si lourd, ma poitrine douloureuse. Même ce sommeil qui tirait encore ma conscience vers les ténèbres n'était plus qu'un trou béant et visqueux, sans la moindre chaleur ni la moindre échappatoire…
– Mai ! » m'appela soudain une voix tandis que je luttais contre l'appel de l'inconscience.
– On est quel jour ?… Quelle heure ?…
– Toujours samedi », me répondit la voix. « Il est presque 18h. » Ce n'était pas celle de Naru… mais…
– Osa-kun », murmurai-je en reconnaissant les traits de mon ancien colocataire. « J'ai dormi tout ce temps ? »
Je compris soudain, en tournant les yeux, que le bip répétitif que j'entendais depuis mon réveil était celui d'un moniteur cardiaque.
– Ne t'inquiète pas », me dit Osamu en me prenant la main. « Selon les médecins tu n'es plus en danger. »
– Pourquoi j'ai dormi aussi longtemps alors ?
J'étais contrariée… même plus que cela… excédée par cette faiblesse qui m'avait laissée inconsciente pendant plusieurs heures.
– Où est Naru », renchéris-je sans lui laisser le temps de répondre. « Et Iku-chan ? Est-ce qu'elle va bien ? »
– Calme-toi ! Tout le monde va bien. Ikuko et sa mère vont bien. Elles sont chez Bô-san et Ayako. C'est John qui les a emmenées. Naru va bien lui aussi… Tu as été inconsciente à cause de l'hypothermie et du… du choc.
– Quel choc ?
– Écoute Mai », sa voix se fit soudain très basse, comme s'il avait peur de ce qu'il allait dire. « Tu as fait un arrêt cardiaque. C'est Naru et moi qui t'avons réanimée. Sans ça tu serais morte à l'heure qu'il est, alors… ne force pas s'il-te-plaît. »
C'était donc pour ça que j'avais l'impression qu'un troupeau de bisons était passé sur mon torse… je me souvenais m'être réveillée pourtant… Je me souvenais du gris du ciel, des petits flocons qui volaient autour de moi, des bras d'Osamu qui me protégeaient du froid, et de son regard… Son regard juste avant que je ne sombre de nouveau. Son regard face à l'horrible vérité…
– Où est Naru ?! » répétai-je en me redressant brusquement. « Et Jun ? Où est- elle ? Où est-elle ?! »
Cette fois, Osa-kun ne parvint pas à me retenir et je sautai de mon lit dans un accès de fureur qui me fit presque arracher ma perfusion et les capteurs collés au-dessus de ma poitrine. Mal m'en prit puisque les vertiges me firent rencontrer le carrelage quelques secondes plus tard.
– Qu'est-ce que je viens de te dire ?! » hurla Osamu en me soulevant par les aisselles pour me faire rasseoir sur le lit. « Ne force pas ! »
– Dans ce cas dis-moi où est Naru !
J'avais tenté une démonstration d'autorité tout en réalisant qu'avec ma tunique froissée, ma perfusion emmêlée et la bosse qui se formait sur mon front, je devais avoir l'air plus pitoyable qu'autre chose.
– Je ne sais pas… » admit-il enfin.
– Comment ça tu ne sais pas ?!
– Il était avec moi dans l'ambulance mais n'est pas réapparu de l'après-midi. John m'a envoyé un message il y a quelques minutes pour me dire qu'il avait quitté l'hôpital.
– Mais pour aller où ?!
– Je n'en sais rien Mai ! Je n'en sais rien et je m'en fous ! Naru est un grand garçon ! C'est toi qui a failli perdre la vie dans cette histoire ! Regarde-toi, tu n'arrives même pas à tenir debout toute seule et la seule chose qui te préoccupe c'est lui ?! Mais pense un peu à toi bon sang !
Il avait brutalement haussé la voix et arborait une expression que je ne lui avais jamais vue, mêlant la colère, la tristesse… et autre chose aussi, de plus profond, de plus grave, qui semblait surgir de lui comme une tempête. Je pris alors conscience de la pâleur de son visage et des cernes sous ses yeux. On aurait dit qu'il n'avait pas dormi depuis des jours…
– Osa-kun…
Ses yeux s'embuèrent, et sans me laisser poursuivre, il s'approcha et enroula doucement ses bras autour de mes épaules.
– Je ne veux pas te perdre… » murmura-t-il tout bas. « Pas toi… »
Son cœur battait furieusement contre ma poitrine. Son front me sembla tout à coup plus moite alors que sa respiration devenait erratique.
– Osamu ?
– C'est rien…
Les souvenirs des semaines d'hospitalisation qu'il avait endurées à Londres me revinrent comme une claque. Et moi qui le négligeait tellement depuis notre retour de Londres… moi qui n'avais jamais considéré sa souffrance à lui, au moins équivalente à la mienne.
– Pardon Osa-kun » soufflai-je en l'enlaçant à mon tour. « Pardonne-moi… »
– Vous faites partie des riverains ?
Elle semblait très jeune. Tout juste la vingtaine, et la stupéfaction dans ses grands yeux noirs lui apprirent que c'était sans doute là sa première affaire sérieuse.
– Non, mais je suis un ami de l'une des victimes. Taniyama-san, qui est à l'hôpital. Elle m'a envoyée chercher ses affaires, vous pourriez me laisser entrer s'il-vous-plaît ? »
– Mais quelqu'un est déjà passé les prendre tout à l'heure », rétorqua la jeune agent avec une fermeté à peine assumée.
John. Il en avait d'ailleurs profité pour lui dérober les clés de son assistante.
– Il a oublié les sous-vêtements », lâcha-t-il d'un air penaud.
– Je vois…
En baissant la tête pour dissimuler le rouge qui venait d'empourprer ses joues, l'agent consentit à lui ouvrir et s'écarta pour le laisser passer.
– Faites vite hein ! » le héla-t-elle avant qu'il n'atteigne l'ascenseur.
– Comme l'éclair !
Ce n'est pourtant pas sur le bouton du septième que Naru appuya. Une fois au huitième, il s'assura que personne ne surveillait le couloir avant de se diriger vers l'appartement des Satô. Comme il s'y attendait, la porte n'était pas verrouillée, et s'ouvrit en grinçant sur l'intérieur sombre et puant où Mitsuko avait vécu ses derniers jours. Comme ils n'en étaient qu'à l'identification du cadavre, les enquêteurs n'avaient pas pensé à le fouiller. En s'avançant lentement, Naru jeta un dernier regard vers le palier et prit une longue inspiration avant de s'aventurer davantage dans l'appartement. Il y avait une petite pièce sur la droite. Il y trouva quelques cartons où trainaient des cintres, des livres, un réveil… ce n'était pas suffisant. À part la grande flaque d'eau qui recouvrait le sol et les vieux meubles de cuisine, il n'y avait plus rien dans la pièce à vivre. Quant à la chambre… Naru fit glisser la porte coulissante. Rien non plus, mais un son le surprit. Quelque chose de régulier, presque ténu. En activant la lampe de poche de son portable, il balaya la pièce du faisceau lumineux, et remarqua une traînée noirâtre sur la porte du placard. Encore de l'eau ? Un regard au plafond lui confirma que la fuite ne venait pas de là. Alors d'où ? Mâchoire serrée, Naru avança jusqu'à la porte de l'armoire et s'agenouilla pour mieux observer la tâche. Il la fit alors coulisser et retint un cri de surprise. Là, au fond du placard et dans une flaque d'eau noire gisait un imperméable de petite taille. Un imperméable jaune. Un frisson parcourut tous ses membres lorsqu'il le saisit, et le tira lentement jusqu'à lui.
Mitsuko Kawai était donc bien morte chez les Satô. Tuée par Kuji et Junko.
Junko qui était…
En prenant une longue inspiration, Naru étala l'imperméable face à lui et ferma les yeux, bras tendu. Au moment même où ses doigts touchèrent le tissu, tout devint noir autour de lui.
Il n'y eut qu'un cri dans les ténèbres.
Je m'étais toujours fait la réflexion que toutes les distractions, que ce soit la lecture, l'écriture, le dessin, le sport, le travail, ou même cette manie que nous avons de nous protéger du silence en laissant la télévision en marche pendant des heures sans même la regarder – pas seulement la télévision d'ailleurs, dans mon cas c'était surtout la radio, ou encore ma playlist que je ne renouvelais plus depuis des années – que tout cela n'avait qu'un seul et unique but : nous préserver d'une rencontre fortuite avec nous-mêmes, et ce vide qui résonnait en nous.
Alors quoi de mieux qu'un hôpital, son silence et ses murs blancs pour retrouver le mien comme un vieil ami ? Ce n'est pas que j'avais cherché à le fuir, non, j'avais tout bonnement oublié ce que cela pouvait bien faire de converser avec moi-même. Sans doute parce que je n'avais rien à me dire. Les reportages de la télé me soulaient, et j'avais enfin réussi à convaincre Osa-kun de rentrer chez lui. Le pauvre m'avait fait tellement de peine… et puis il y avait ce petit quelque chose que je n'arrivais pas à m'expliquer, ou que je ne voulais pas plutôt… C'était… c'était comme s'il était jaloux. Le simple fait de mentionner Naru suffisait à lui faire hausser la voix, comme s'il ne se contrôlait plus…
Digression mise à part, j'avais toujours détesté dans les shôjôs le comportement débile de ces filles qui ne faisaient que noter le comportement un peu étrange du garçon qui leur courait après sans comprendre que ce dernier était fou d'amour pour elles. Je m'étais d'ailleurs toujours félicitée de ma grande lucidité en la matière, au prix d'être parfois trop pragmatique – c'est que je concevais parfois l'amour ou la passion comme une vieille… avec un cœur bien fané – mais je n'arrivais pas à admettre qu'Osa-kun, mon coloc, mon meilleur pote, soit amoureux de moi. Par modestie déjà, mais surtout par peur. Celle de le décevoir, de le faire souffrir davantage et de gâcher notre amitié si importante pour moi. Pourtant les faits étaient là. Ces étreintes un peu trop passionnées, la colère dans ses yeux dès que je parlais de Naru, son cœur qui avait battu si vite contre le mien et lui avait même fait frôler la crise de tachycardie…
« Tu mérites mieux bon sang… »
Au moins ces réflexions m'empêchaient-elles de trop penser à Naru, et de sentir l'inquiétude me ronger comme un rocher battu par les vagues. Où était-il ? Qu'avait-il décidé de faire ? Est-ce qu'il m'avait crue au moins ? Mes tentatives d'appels étaient restées infructueuses, et mes messages sans réponse. J'espérais seulement qu'il ait l'intelligence de ne rien tenter d'absurde, et que Jun ait la décence de lui foutre la paix.
Cette… le mot « salope » n'était même plus approprié.
Cette femme était une sorcière, un monstre de la pire espèce. Les souvenirs de Mitsuko demeuraient gravés en moi comme s'il s'agissait des miens, et la simple vision de son visage jaunâtre sous ses cheveux gras suffisait à me faire frémir.
Comment pouvait-on en arriver là ? Tuer une enfant ?
« Eh merde… » Voilà pourquoi je détestais converser avec moi-même, parce que mes questions restaient toujours sans réponse et que l'impuissance était l'une des choses que je détestais le plus…
À cause de mon état, les médecins refusaient de me laisser sortir tant que je n'aurais pas rempli une batterie d'examens dignes d'une série hospitalière. Et dire que Naru était passé par là plusieurs fois… c'est qu'il avait de la patience le bougre.
Dans l'espoir de laisser mon esprit souffler un peu, je portai les yeux vers la fenêtre, et regardai le soleil se coucher derrière la vitre. Le ciel s'était dégagé… il ferait sans doute une belle journée demain…
J'avais réussi à me concentrer sur le vol concentrique d'une horde de pigeons lorsqu'un toquement à la porte ramena mon attention sur ma chambre d'hôpital.
« Oui ? »
Je me préparai à voir le visage d'Osa-kun, incapable de rester chez lui bien tranquillement sous sa couette, mais ne reconnus pas les traits de l'homme qui se présenta à moi.
« Taniyama-san ? »
« Oui. »
« Natsubara », se présenta-t-il en avançant dans la pièce, suivie d'une fille en uniforme, et qui ne cessait de me dévisager avec de grands yeux noirs. Je notai qu'elle devait être plus jeune que moi, et la plaignis intérieurement. « Je suis l'inspecteur en charge de l'affaire. Pardonnez-moi de venir vous rendre visite si tard, mais les médecins viennent tout juste de nous autoriser à vous interroger. Je peux vous poser quelques questions ? »
« Bien sûr », confirmai-je en me redressant dans mon lit.
À vrai dire, je m'étais attendue à cette visite et commençais même à m'impatienter.
En sortant un petit carnet à spirales, l'inspecteur me questionna sur les circonstances de la découverte du corps et ce qui m'avait poussée à m'aventurer sur le toit en cette belle matinée d'hiver. Je lui expliquai sans mentir que j'étais à la poursuite d'Ikuko, la fille de ma voisine, qui avait échappé à la vigilance de sa mère pour s'aventurer sur le toit.
– Et vous savez ce qui aurait bien pu l'attirer près de la citerne ?
– Aucune idée », prétendis-je cette fois. « Quand je l'ai retrouvée elle regardait par l'ouverture. J'ai juste eu le temps de la voir glisser et tomber dans la cuve… »
– Et donc vous l'avez repêchée.
– Qu'est-ce que je pouvais faire d'autre ?
Il était con ou quoi ?…
– Mais selon Matsubara-san, c'est Shibuya-san qui vous aurait sauvée.
– Oui. C'est lui qui m'a aidée à sortir Ikuko-chan de la citerne, mais pendant qu'il l'aidait à redescendre… je ne sais pas… j'ai dû faire un malaise…
Mes mains se mirent à trembler au souvenir du cadavre de Mitsuko, de ses cheveux enroulés autour de mes chevilles et de ses doigts squelettiques serrant les miens.
– Je vois… donc la découverte s'est bien faite par hasard… pardonnez cette question mais… vous avez vu le cadavre ?
– Je l'ai senti… » soufflai-je.
Le regard de l'inspecteur, jusqu'alors neutre, se fit soudain plus conciliant et il m'accorda une petite tape sur l'épaule. C'est alors que je vis l'alliance autour de son doigt et la fleur en plastique qui dépassait de sa poche. Je souris intérieurement.
– Une dernière chose », ajouta-t-il en adressant un coup d'œil entendu à la jeune agent. « Que savez-vous de Shibuya-san ? Vous vous connaissez depuis longtemps ? »
Sa question me surprit. Il ne soupçonnait pas Naru tout de même ?
– Quelques années oui… » rétorquai-je « Pourquoi vous me demandez ça ? »
– Eh bien… il s'est présenté à votre immeuble dans l'après-midi, pour soit-disant vous récupérer des affaires de rechange. Yamazaki-san, ici présente, l'a laissé entrer mais a fini par s'inquiéter parce qu'elle ne le voyait pas revenir. »
Son visage devint tout à coup plus terne, presque désolé, comme s'il était sur le point de m'annoncer une mauvaise nouvelle.
« Shibuya-san n'était pas chez vous », dit-il enfin. « Nous l'avons retrouvé à l'étage au-dessus, dans un appartement inhabité, sans connaissance. »
Son visage…
Et l'obscurité, la peur, le froid… la poussière qui dansait dans les rais de lumière et la douleur dans ses poignets.
Son visage…
C'était comme un cauchemar, une figure obsédante et qui ne devrait hanter que les contes horrifiques pour enfants.
Son visage…
Son visage était pourtant bien le même. Ces lèvres, c'était aussi celles auxquelles il avait accepté de s'offrir. Derrière ces beaux yeux et ces cheveux de jais qu'il avait crus connaître par cœur, il ne voyait pourtant rien d'autre que les ténèbres.
Jun…
Après la colère et la peur n'était restée que l'amertume. Ce goût de bile dans sa bouche, et qui le fit vomir presque immédiatement après avoir ouvert les yeux.
« Eh ! Ça va ? »
Tout semblait si flou autour de lui… il avait froid, d'un froid mordant, et tout à coup, Naru eut l'impression d'être revenu une année en arrière. Lorsque le monde n'était encore pour lui qu'un long couloir tapissé de ténèbres et de glace…
« Vous m'entendez ? Que s'est-il passé ? Chef ! Venez par ici ! »
Quelque chose bourdonnait dans son oreille, on aurait dit une voix, mais les paroles avaient pour lui la même texture qu'un courant d'air.
Lin ?
Les bras forts qui le portaient lorsqu'il se sentait sur le point de s'effondrer, où étaient-ils passés ? Cette voix que rien ne semblait pouvoir ébranler, quand il lui répétait ces refrains placides et bienveillants. Souffle. Ça va aller. Respire. Tout va bien.
Ces mots, il aurait vraiment souhaité les entendre, là maintenant, parce qu'en dépit de tout, il avait encore besoin d'une épaule pour le soutenir, et que celle de Lin était la plus solide et la plus rassurante.
« Je sais… » murmura Naru alors qu'un visage sévère se penchait sur lui pour lui tapoter les joues. « Je n'aurais pas dû prendre autant de risques… »
Étrange manie que celle de l'esprit de ne se souvenir que du secondaire, de l'anecdotique. Aussi, la première image qui revint à l'esprit de Naru à son réveil fut la fleur en plastique qui dépassait de la poche du type qui lui avait frappé les joues. Sans succès visiblement, puisque la texture rugueuse des draps et l'odeur de maladie lui apprirent qu'il était à l'hôpital. Encore.
Eh merde…
Il ne devait pas, ne voulait pas rester là… pas après avoir enfin compris…
Une salve de douleur lui traversa le crâne lorsqu'il invoqua le souvenir des derniers instants de Mitsuko.
Il en avait vues des fins tragiques, des yeux se fermer, des cœurs s'arrêter, et le plus souvent dans de telles souffrances qu'on ne pouvait même pas en parler avec des mots… c'était d'ailleurs là l'intérêt de la psychométrie, mais cette fois… le fait de connaître le visage de sa tortionnaire peut-être… Naru se sentit investi d'une sorte de compassion destructrice, comme s'il avait vécu le calvaire de Mitsuko à sa place… Il en aurait pleuré…
« Bon… »
L'horloge au-dessus de son lit lui apprit que la nuit était déjà tombée. Avec un peu de chance, il parviendrait à tromper la vigilance des infirmières… Lentement, il repoussa sa couverture, arracha sa perfusion et retira sa tunique d'hôpital pour récupérer ses propres vêtements. Il n'avait pas terminé d'enfiler son pantalon que la porte s'ouvrit derrière lui et lui provoqua un sursaut digne d'un dessin animé comique pour gamins.
Faire les yeux doux ne m'avait pas coûté grand-chose, et avait au moins convaincu l'inspecteur de me dire dans quelle chambre se trouvait Naru.
Il avait laissé la parole à son assistante qui m'avait raconté qu'après avoir attendu quelques minutes (et s'être rongée les sangs pour sa carrière, mais ça elle n'avait fait que le sous-entendre), elle avait commencé à s'inquiéter et s'était lancée à la poursuite de Naru. Trouvant mon appartement verrouillé, elle avait eu la présence d'esprit de monter jusqu'au huitième et de remarquer la porte ouverte de l'appartement des Satô. C'est là-bas qu'elle l'avait trouvé. Inconscient, à moitié délirant. Après quelques timides tentatives de le réveiller, elle s'était résolue à le gifler et à appeler son supérieur. Naru n'était pas resté conscient longtemps. Il avait convulsé, puis brusquement vomi, avant de marmonner quelques paroles incompréhensibles et de s'évanouir de nouveau. L'inspecteur n'avait alors eu d'autre choix que de rappeler l'ambulance, qui devait désormais connaître par cœur la route jusqu'à mon immeuble.
« Les médecins penchent pour une crise d'épilepsie », m'annonça-t-il d'un air désolé. « Vous étiez au courant ? »
« Oui », mentis-je. « C'est plutôt rare, mais il lui arrive d'en avoir. »
L'épilepsie n'y était bien sûr pour rien, mais comment expliquer à un inspecteur chevronné que mon ancien patron était en réalité un chasseur de fantômes capable d'exercer la psychométrie sur ce qu'il touchait ?
Heureusement pour moi, l'interrogatoire ne s'éternisa pas, et les deux policiers finirent par me saluer en me souhaitant un bon rétablissement.
« Nous vous tiendrons au courant s'il y a du nouveau… » ajouta seulement l'inspecteur avec un sourire bienveillant.
Je m'étais décidée à aller le voir après le repas, histoire de ne pas trop attirer l'attention des infirmières. Les couloirs étaient déserts, et je pus me glisser sans problème jusqu'à sa chambre, à l'étage du dessous.
Compte tenu de sa crise de la veille, je m'étais attendue à beaucoup choses. Beaucoup sauf celle-là...
Il ne l'avait pas entendue frapper.
Dans sa tunique bleue qui laissa deviner par transparence les contours de sa silhouette et avec son teint blafard, elle avait cette fois vraiment l'air d'un fantôme… Sa perche à perfusion dans une main, la poignée de la porte dans l'autre, elle le fixa sans rien dire, avant que ses yeux ne descendent le long de son torse et se mettent à détailler son corps comme un scanner.
– Ferme la porte ! » s'exclama-t-il en remontant brutalement son pantalon. « Qu'est-ce que tu fous là ? »
Il avait l'impression que son visage allait se consumer…
Je l'avais déjà vu en caleçon l'autre jour… et bien avant ça de toute façon mais… je ne sais pas… le choc peut-être… je me mis à dévorer son corps des yeux d'une manière qui ne pouvait pas passer inaperçue et qui me mit le feu aux joues.
– P-pardon… » marmonnai-je. « Ça va mieux à ce que je vois ? »
– Ouais…
Lentement, je me retournai, et constatai qu'il enfilait son t-shirt, les yeux baissés et le visage cramoisi.
– Je ne pensais pas que tu te ferais la malle aussi rapidement… » tentai-je pour ma défense.
– Pas question que je reste ici.
– Tu as tenté la psychométrie, pas vrai ?
Toute trace de rouge disparut de son teint et son regard se braqua de nouveau vers moi. Il n'eut même pas besoin de répondre.
– Qu'est-ce que tu as vu ? » demandai-je en m'asseyant sur son lit.
– Certainement la même chose que toi. Les Satô ont séquestré Mitsuko Kawai et l'ont tuée pour la faire taire le jour où elle s'est débattue un peu trop fort.
– Junko. Tu as vu son visage ?
– Oui…
Après quelques secondes d'hésitation, il s'assit à côté de moi, le regard dans le vague et la tête baissée.
– Tu avais raison », souffla-t-il enfin.
La douleur dans sa voix m'apprit combien il lui était difficile de l'admettre. Non seulement Jun s'était moquée de lui, mais en plus il n'avait rien vu venir…
– Ce que je ne comprends pas » hésitai-je en serrant les poings sur ses draps froissés, « c'est la raison qui les a poussés à tuer Mitsuko. »
– J'ai ma petite idée là-dessus », rétorqua-t-il en levant les yeux vers moi.
Mon cœur s'accéléra. Il y avait dans son regard cette lumière, cette lueur de défi qui l'habitait lorsqu'il décidait de venir à bout d'une affaire, et de faire tourner les choses à son avantage. En observant son expression, je constatai qu'un léger sourire s'était dessiné sur ses lèvres, que tout dans son visage respirait la vitalité, la soif de revanche. En sentant mes mains tressaillir, j'inspirai alors longuement et souris à mon tour.
– Dans ce cas j'attends vos ordres patron ! » lançai-je en lui adressant un clin d'œil.
Je profite de cette fin de chapitre pour mettre un petit coup de projecteur sur le film Dark Water, de Hideo Nakata dont, comme la plupart de vous l'ont compris, cette fiction est une réécriture. J'ai eu la chance de le revoir dans le cadre d'un cycle de conférences sur la j-horror, le genre qui englobe tous les films de ce type-là, et notamment Ring. Oui vous savez, ceux avec les petites filles fantômes aux longs cheveux noirs qui font bien flipper... L'un des conférenciers a donné une interprétation du film à laquelle je n'avais pas du tout pensé... En fait l'histoire ne serait pas racontée selon le point de vue de Yoshimi, comme l'enchaînement des plans semble nous le faire croire, mais selon celui d'Ikuko, qui a réinterprété un événement traumatique de sa petite enfance : en réalité, sa mère se serait remise en couple et aurait eu un autre enfant, ce qui l'a poussée à laisser la charge d'Ikuko à son père. L'autre enfant aurait, dans l'imagination d'Ikuko, été remplacé par le fantôme de plus en plus invasif de Mitsuko Kawai. Voilà... je blablate, mais je trouve que le film prend vraiment une toute autre dimension avec cette lecture là ^^ Sur ce, je vous dis à bientôt pour le prochain chapitre ! :)
