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Bon, voilà... j'espère que... Enfin, bref...

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Chapitre I


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La villa baignait dans le silence. On entendait juste la brise vibrer à travers les persiennes et plus loin, le rythme assourdi du ressac. La marrée était basse. Les vagues tapaient sur le récif à deux cents mètres de la plage sur laquelle se dressait la villa construite en bois précieux des îles. L'aube naissante traçait une ligne claire sur l'horizon et distillait tout juste assez de lumière pour qu'on pût se déplacer sans risque à l'intérieur des pièces.

Elle avançait sans bruit quand un pas de pieds nus sur le plancher la fit vivement se reculer. Elle se fondit dans l'ombre d'un grand buffet odorant. Elle s'immobilisa, indécelable, aux yeux d'un civil. Ou d'un imprudent. D'un inconscient.

Malgré elle, son estomac se tordit. De colère. Elle décida d'attendre, d'évaluer à jusqu'à quel point la personne qui se déplaçait sans inquiétude et sans précaution dans l'immense villa de luxe se montrait stupide ou incompétente. Peut-être même stupide et incompétente. Tout dépendait de son identité.

Elle s'était introduite dans la propriété sans devoir contourner aucun système de sécurité, aucun garde. Elle n'avait eu besoin de forcer aucune serrure. Tout était ouvert. Les portes comme les fenêtres.

Le promeneur ouvrit le réfrigérateur et un rectangle de lumière l'éclaira vivement. Elle reconnut l'imprudent. L'incompétente, corrigea-t-elle extrêmement contrariée par sa découverte. Sa haute taille, sa stature athlétique, ses cheveux courts. La jeune femme se pencha dans le réfrigérateur, se redressa et referma la porte. Quand elle se retourna, elle mordait dans ce qui paraissait être un fruit.

Ses pas la dirigèrent ensuite vers l'immense baie vitrée qui s'ouvrait sur l'horizon. Sur l'océan qui s'étendait à l'infini. Un Océan noir de nuit, à peine doré par l'aube timide, barré d'une ligne inégale d'écume blanche qui dénonçait le récif et la marrée basse. La jeune femme fit coulisser la baie et s'avança sur la terrasse. Elle attrapa le bas du débardeur qu'elle portait, le passa par-dessus sa tête et le jeta sur une chaise longue qui se trouvait à côté d'elle. Elle retira son short et celui-ci rejoignit le débardeur sur la chaise longue.

La jeune femme s'étira ensuite, les bras au ciel. Elle effectua quelques mouvements pour se détendre le cou, effectua quelques rotations du torse, se massa les épaules, puis elle prit son élan et plongea. Il y eu un silence et quelques secondes plus tard, le bruit d'un crawl vigoureux parvint jusque dans le salon.

Shaw sortit de l'ombre du buffet où elle se tenait cachée. Elle n'avait pas remarqué la piscine en arrivant. Une piscine à débordement, au bord de l'eau parce que les clients richissimes qui venaient se délasser ici, ne pouvaient s'accommoder d'un lieu où il leur faudrait attendre le bon vouloir des marées pour se baigner. Shaw fronça les sourcils. Le fric suait de partout, pourtant la richesse de la construction et de la décoration n'avait rien d'ostentatoire. La villa était entièrement bâtie en bois et les meubles lui avaient semblé de bonne facture, correctement montés, mais de fabrication locale. La cuisine par contre, alliait beauté des formes, richesse des matériaux et équipement dernier-cri. L'ensemble apportait aux visiteurs un sentiment de confort, de naturel, de simplicité et de sérénité orientale. Elle avait envie de retirer ses chaussures et de fouler pieds nus, comme la jeune femme qui alignait les longueurs, le parquet qu'elle pressentait doux et chaud au toucher.

Elle sortit, inspecta la terrasse. Ne repéra aucune arme à proximité. Elle passa machinalement la main dans son dos, trouva un certain réconfort au contact du Glock 17 rangé dans son holster, reporta son regard sur la nageuse.

Shaw s'estimait bonne nageuse. Ses yeux se plissèrent légèrement. Root nageait bien aussi. Même très bien. Mais la femme qu'elle avait devant les yeux alliait la puissance de Shaw, à la grâce et la fluidité de Root. Cette fille avait décidément beaucoup de talents. Shaw grimaça. Fière d'être confortée dans son opinion. Contrariée de la surprendre commettre une imprudence. Elle poussa les affaires posés sur la chaise longue et s'assit, appuyant ses coudes sur ses genoux écartés.

La nageuse aligna les longueurs sans s'arrêter, sans relever la tête pendant une demi-heure. Shaw resta immobile à la regarder et se perdit dans ses pensées.

Elle s'étonnait de la présence de la jeune femme dans cet endroit. Elle ne pensait pas la retrouver en venant ici. Elle avait raté des épisodes. Lesquels ? Shaw n'arrivait pas à savoir si ce qu'elle imaginait la contrariait, l'inquiétait, ou l'indifférait. Si elle devait s'en réjouir ou pas. Si c'était une bonne chose ou pas. Si cela pouvait remettre en cause la raison, ou les raisons qui l'avaient conduite à revenir, à quitter sa retraite.

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Deux ans.

Shaw était partie deux ans.

Une vie entière, deux vies entières, trois peut-être. Elle s'était fourvoyée, elle avait souffert, accumulé les défaites, avant de se retirer du monde comme elle aurait dû le faire dès le début. Comme elle l'avait fait dès le début avant de ne pas supporter se retrouver seule face à elle-même. Elle s'était haïe.

Le silence, la solitude d'une cabane isolée dans le grand nord canadien, parce qu'elle n'avait pas trouvé la force d'aller plus loin, parce que le Canada valait bien la Sibérie, le Sahara ou n'importe quel autre lieu dans lequel ne se pressaient pas des millions d'individus. Elle avait pris le train jusqu'à Moosonee, effectué ses derniers achats avant de partir en direction de l'ouest pour éviter Fort Albany. Au bout d'une marche épuisante et sans but, elle avait découvert la cabane. Une cabane délabrée, abandonnée au milieu de nulle part, au bord d'une rivière, à la lisière d'un bois. Fatiguée de marcher, elle avait décidé d'en faire son point de chute.

Elle avait passé trois semaines à la remettre en état. Elle transportait avec elle du matériel de survie basique qu'elle avait acheté en grande partie à Montréal. Elle avait pallié ce qui lui manquait dans la mesure de ses possibilités. Avec beaucoup d'intelligence et d'ingéniosité. Ses instructeurs n'avaient pas perdu leurs temps, leur sueur et leur salive avec elle. Ils auraient été fiers de leur ancienne recrue du camp Lejeune.

Elle avait sué comme une bête. Construit pour s'occuper un foyer en dur qui n'existait pas, un four, des meubles, mis en pratique des techniques de chasse et de piégeage qu'elle avait appris à l'USMC. Elle avait gardé le Beretta que Root lui avait offert avec elle et acheté, avant de s'aventurer en pleine forêt, un Mossberg 500 flex, un bon compromis entre le fusil de chasse et le fusil tactique. Elle connaissait bien cette arme, elle avait utilisé le modèle 590 en Irak et en Afghanistan. Pas en opération, juste à l'entraînement.

Elle avait peu chassé, beaucoup plus pêché. Elle avait de toute façon peu mangé sinon des lièvres qu'elle avait pris au collet, quelques oiseaux et du poisson en plus grande quantité. Elle avait apporté des rations déshydratés et elle s'était souvent satisfaite d'un seul repas par jour.

Elle avait surtout mal dormi. Très mal dormi. Elle avait eu beau bûcheronner comme une forçat, elle n'avait jamais été assez épuisée pour bénéficier d'une nuit sans rêves. Sans cauchemars. Chaque soir, le crépuscule annonçait l'angoisse de ses nuits solitaires. Shaw s'escrimait à se détendre. Elle s'enfonçait dans des méditations sans fin. Elle adorait le feu, ses crépitements, ses flammes dansantes, ses couleurs changeantes et elle pouvait prendre plaisir à l'écouter et à le regarder brûler pendant des heures. Elle avait combattu le froid des nuits, la chaleur étouffante de certaines journées, les moustiques. Elle résistait à tout. Sauf aux angoisses qui l'envahissaient peu à peu, malgré le feu, malgré la méditation, malgré sa volonté, malgré son amour de la solitude, son amour de la nature. Malgré la fatigue.

Elle avait hurlé de terreur et de rage. Ses cris avaient déchiré la nuit. Ils ne l'avaient pas soulagée. Elle avait mesuré à quel point Root lui manquait, à quel point elle était devenue dépendante de sa présence apaisante. Elle avait cru pouvoir surmonter son absence dans le silence des grandes forêts. Elle n'y avait jamais trouvé la paix. Pas comme quand Root se tenait à ses côtés, quand Shaw savait que si elle tombait, Root serait là pour la recueillir, pour la retenir de tomber plus bas encore, sans la juger, mais avec force et fermeté.

Avec amour.

Shaw avait aussi compris qu'elle n'était pas encore prête à vivre seule. À se retrouver face à elle-même.

Ce n'était pas tant l'absence de Root qui lui pesait, mais celle des autres parce que Shaw, malgré sa propension à s'isoler de ses semblables, avait toujours vécu parmi eux. Travailler avec eux. À l'école, à la fac, à l'hôpital, à l'armée. Elle avait été plus solitaire ensuite, mais elle n'avait jamais travaillé seule. Après l'USMC, elle avait fait équipe avec Cole. Une équipe réduite, mais une équipe quand même. À sa mort, elle avait un moment joué au franc-tireur, mais par pour longtemps. Finch était venu la chercher. Il avait voulu l'intégrer dans son équipe et elle avait fini par accepter de l'aider ponctuellement. Ensuite, il y avait eu Reese, Fusco, Carter, Root, et Shaw avait renoncé à son indépendance. Elle avait signé. Une nouvelle fois. Elle avait accepté le contrat, comme elle en avait acceptés avant tout au long de sa vie, qu'ils eussent été officiels comme pour la fac ou l'USMC ou tacite comme avec Hendricks, Cohen ou Finch.

Et puis, elle était tombée. Elle avait été prise. Elle s'était retrouvée seule face à Samaritain et à ses sbires. Greer, Lambert, Rousseau, les Mengele. Face à Rousseau et à Samaritain surtout, même si elle ne se rappelait pas pourquoi Rousseau avait eu tant d'importance dans sa chute. Elle avait lutté, mais malgré ses entraînements, malgré sa volonté farouche de ne pas trahir, de ne pas se trahir, elle s'était effondrée. Elle avait trahi de la plus ignoble des façons, avant de se ressaisir, même si elle n'avait pu effacer ou rattraper sa trahison.

Et puis elle s'était à nouveau trompée, égarée. Avant de se transformer en monstre. Ce monstre qui avait ensuite inspiré l'Imitateur. Ce monstre responsable de la mort ignominieuse de gens qui n'avaient commis d'autre crime que de l'avoir aidée au cours de sa vie, de l'avoir parfois aimée.

Mais avant cela, Athéna, Reese et Root l'avait libérée. Ils l'avaient sauvée. D'elle-même et de Samaritain. Et Shaw avait mesuré toute l'étendu de sa faiblesse et de son arrogance.

Elle avait récupéré Gen. Elle l'avait ramené avec elle au Lac de la Prune et elle avait connu... Qu'avait-elle connu au Lac de la Prune ?

Root, Gen, Lionel, Lee. Alma.

Shaw s'était pris la tête dans les mains quand elle avait réalisé un soir assise dans la nuit glaciale, devant son feu de camp, qu'elle avait mené au lac de la Prune, une vie qu'elle n'avait plus jamais connu depuis la mort de son père en 1993. Une véritable vie de famille.

Et après ?

Après, il y avait eu le Kurdistan. La mort de Ian Lepskin qu'elle n'avait pu sauver, mais surtout sa rencontre avec Élisa Brown et Jack Muller. Les deux marines. L'officier et le chef.

Le lieutenant Brown, tout comme Shaw avait été torturée par Samaritain. Root l'avait libérée en même temps que Shaw. Brown avait souffert et Shaw avait découvert au Kurdistan un officier honnête et courageux. Une femme courageuse. Elle avait aussi compris auprès d'elle ce que Ian Lepskin pouvait ressentir pour la tête brûlée que se complaisait à être Shaw quand il l'avait connue. Son affection de soldat et d'officier. Son désir de la protéger. La fierté qu'il avait pu éprouver à son encontre. Le désir qu'il avait eu plus tard de boire un verre avec elle, de partager un repas, de s'offrir un combat, de la revoir.

Quant à Muller, l'homme était le type même de sous-officier qu'avait toujours apprécié Shaw. Ce type d'officier qu'elle essayait toujours de recruter dans son équipe quand elle devait partir en mission. Un gars sur qui on pouvait compter, à qui elle savait pouvoir se fier les yeux fermés.

Lors de l'attaque du village kurde par les troupes de Samaritain, Shaw avait retrouvé ce qui lui avait tant plu à l'USMC. Un esprit de corps. Une loyauté indéfectible.

Et puis, il y avait eu la jungle, Chihuahua et la Virginie. Les Russes. Des soldats eux aussi. Des guerriers. Des frères et une sœur d'armes.

Et Maria.

Maria Alvarez.

Cette foutue juge, droite comme un « i ». Cette foutue Mexicaine. Insupportable. Imprudente. Arrogante. Déterminée. Incorruptible. Inflexible.

Cette fichue épine dans le pied.

Tous ces gens auprès de qui elle avait combattu : Brown, Muller, Anna, Matveïtch, Borkoof, Alioukine, même la jeune coéquipière de Fusco, Élisabeth Sanders. Tous ces gens qu'elle appréciait. Qu'elle aimait. Qui lui manquait. Pour qui elle s'inquiétait. À qui elle était tellement inutile.

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Elle avait tenu une semaine après avoir fini de réparer la cabane, après avoir coupé assez de bois pour tenir deux hivers et puis, elle s'était résolue à accepter son incapacité de vivre seule et isolée. Il ne lui servait à rien de lutter. Elle dormait de plus en mal, des crises d'angoisse lui broyait les entrailles durant le jour, de plus en plus nombreuses. Les bains glacés, la hache et des courses sans fin ne la soulageaient que le temps qu'ils duraient et encore pas toujours. Shaw dérivait lentement et sûrement vers les noirs rivages qu'elle s'était pourtant juré de ne plus jamais approcher. La solitude l'entraînait à sa chute. Elle n'était pas prête. Pas encore. Commencer par la fin ne servait à rien. Elle reviendrait à la solitude quand elle serait enfin capable de se regarder sans peur dans une glace, quand elle recommencerait à aimer se retrouver avec elle-même. Quand elle aurait appris à s'apprécier de nouveau.

Elle avait bouclé la cabane et elle était repartie vers le sud.

Elle ne pouvait pas voyager avec ses armes et elle n'avait pas envie de laisser son Beretta et son Mossberg dans une cabane où n'importe qui pouvait passer. Elle avait rejoint Moosonee, trouvé un bateau pour traverser la Baie de James et la débarquer à Eastmain. Elle avait posé quelques questions en ville et trouvé ce qu'elle cherchait. Qui elle cherchait

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Un après-midi, elle avait poussé la porte d'une cabane appartenant au conservatoire de la faune et de la flore du Québec. Elle n'y avait trouvé personne.

Shaw avait fouillé le garde-manger, trouvé des sacs de fèves, de patates, du lard salé, des paquets de pâtes et des boites de conserve en grande quantité. La cabane était accessible en voiture, cela s'en ressentait sur les réserves. Elle avait préparé une soupe et confectionné une sauce tomate au thon qu'elle ajouterait à des pâtes quand les agents rentreraient de leur patrouille.

Elle avait entendu le véhicule arriver. Elle appréhendait un peu la rencontre. Elle ne connaissait pas la femme qui accompagnait le garde. Elle était assise devant la maison, sur un banc de bois grossièrement taillé dans le tronc d'un sapin.

La femme l'avait dévisagé d'un regard curieux.

— Bonjour, avait-elle néanmoins salué Shaw avec courtoisie.

Francis Letourneur avait fait le tour du 4x4. Il avait littéralement bondit de joie en reconnaissant Shaw.

— Madame Edwards ! s'écria-t-il.

Il se retourna vers sa collègue.

— C'est Sam Edwards, Marie. La femme qui m'a sauvé la vie en avril, s'écria-t-il tout joyeux avant de retourner son attention sur Shaw. Qu'est-ce qui vous amène ici ? Vous êtes venue seule ?

— Oui.

— Et vous saviez que j'étais ici ?

— Mmm.

— Vous venez me rendre une petite visite ? C'est tellement... Vous dormez où ?

Il balaya les alentours du regard.

— Vous êtes venue comment ?

— Un gars m'a déposé un peu plus loin.

— Vous n'avez pas de char ?

— …

— Une voiture ? traduisit-il

— Non.

— Vous dormez avec nous ?

— Si ça ne vous ennuie pas.

Le garde rit soudain, il avança sur Shaw et la prit dans ses bras.

— Je suis tellement content !

— Mouais, j'avais compris, bougonna Shaw en se dégageant.

Francis Letourneur se recula. Shaw avait maigri, elle avait les traits tirés, mais il ne s'en étonna pas. Quand elle l'avait sauvé, elle n'était pas plus en forme qu'à présent et quand il était venu au Lac de la Prune pour lui offrir un poignard en guise de remerciement, il n'était pas resté assez longtemps pour vraiment détailler sa condition physique dans les moindres détails.

— On décharge la voiture et je m'occupe de vous. Quand il y a de la place pour deux, il y en a pour trois. La cabane n'est pas très grande, mais il y a assez de place pour ne pas se marcher sur les pieds. En général, on se lave à l'abreuvoir, mais il y a une petite pièce qui sert de salle de bain si vous voulez plus d'intimité.

— Ça ira.

— Ah, oui, j'ai oublié, que vous aviez été médecin militaire. Vous avez dû en voir d'autres !

Quel impénitent bavard, ne put s'empêcher de penser Shaw. Elle ne comprenait pas tout ce qu'il disait et cela expliquait peut-être pourquoi elle se montrait si indulgente envers lui. Ou peut-être pas.

Shaw aimait ce gars. Son entrain, mais surtout la passion qu'il mettait à exercer sa mission. Elle avait écouté Reese avec beaucoup d'attention quand ils étaient partis ensemble sauver Francis Letourneur. John connaissait beaucoup de choses sur la nature, sur la traque. Francis Letouneur en connaissait plus encore et il défendait avec courage et opiniâtreté ce en quoi il croyait. Quitte à risquer sa vie. Un bon soldat.

— Oh, je ne vous ai pas présenté ma collègue. Madame Edwards, voici Marie Brisebois. Marie, je te présente Sam Edwards.

— Sam, ça suffira, le reprit Shaw. Et arrêtez de m'appeler Madame Edwards, Letourneur.

— Okay, rit le garde bon enfant. Vous avez aimé les confitures de bleuets de ma mère ?

— Ouais.

— Super. Vous vivez encore au Lac de la Prune ?

— Non.

— Et Monsieur et Madame Cormier ?

— Lui est parti. Elle, je ne sais pas, je pense qu'elle y est encore.

— Vous croyez que je pourrais lui apporter d'autres cartons si j'en ai l'occasion ? Que ça lui ferait plaisir ?

Shaw ne répondit pas tout de suite. Si Letourneur retournait au Lac de la Prune et que Root s'y trouvait encore, il lui parlerait de leur rencontre.

Bah, Letourneur l'avait à la bonne et il était content de la voir. Shaw se bourrerait de somnifères pour cette nuit et il n'aurait pas à raconter à Root combien il s'était inquiété quand elle l'avait réveillé en sursaut parce qu'elle avait hurlé de terreur et qu'elle avait craché des insultes et des menaces à la nuit. Il lui apporterait plutôt de bonnes nouvelles. Root serait heureuse de l'entendre lui parler d'elle. Si Gen était restée, elle aussi. Elle serait en colère, mais ça lui ferait quand même plaisir qu'on lui parlât amicalement et avec enthousiasme de sa mère. Gen connaissait Letourneur, elle savait aussi ce qui l'avait mené au Lac de la Prune la première fois.

— Et votre fille ? demanda justement Letourneur.

— Elle va bien. Elle vit avec...

Comment s'appelait Root déjà ?

— Elle vit avec Alice.

— Ah bon ? s'étonna le garde.

— Mouais, un accord entre nous. Vous savez, euh... j'ai... je... s'embarrassa soudain Shaw

— Vous avez besoin d'être seule un petit moment ? l'aida Letourneur

— Oui.

— On rencontre beaucoup gens comme cela dans notre métier, pas vrai, Marie ?

La jeune femme acquiesça d'un signe de tête. Francis lui avait beaucoup parlé de cette Madame Edwards, elle avait même cru un moment qu'il avait le béguin pour elle. Elle se remémora ce qu'elle savait de cette femme. Une Américaine. Un médecin, ancien militaire, qui savait traquer, se battre à mains nues et très bien se servir d'une arme. Une femme perturbée aussi. Qui, d'après Francis, devait souffrir de désordres post-traumatiques. Une femme qui avait été capable d'extraire une balle que Francis avait logée dans l'épaule d'un braconnier qui s'apprêtait à le descendre, pour lui en tirer une autre tout de suite après avec l'arme de fonction que portaient tous les agents de la conservation de la faune et de la flore. Une mise en scène. Sanglante. Elle et l'homme qui l'accompagnait avaient témoigné en faveur du garde. Leur intervention avait évité à Francis beaucoup de questions, des sanctions et une possible mise à pied pour s'être servi de son arme et s'être passé de la présence de sa coéquipière pour mener une enquête sans en référer à sa hiérarchie. Depuis, Francis criait sur tous les toits que le couple lui avait sauvé la vie. Il les admirait et il lui avait mainte fois raconté sa confrontation avec eux et les braconniers.

Que faisait-t-elle ici ? Que voulait-elle à Francis ?

— Marie, tu m'aides à décharger le char ?

Il ouvrit le coffre.

— On est passé à Eastmain après notre patrouille, expliqua-t-il à Shaw.

Letourneur poussa la porte du pied. L'odeur de la soupe et de la sauce qu'avait préparées Shaw lui emplit les narines.

— Crisse de viarge ! jura-t-il.

Il posa sa caisse par terre et retourna dehors.

— Vous nous avez préparé à manger ?

— Je suis arrivée il y a longtemps, je m'ennuyais et je me suis dit que vous auriez faim en rentrant.

— Je te l'avais dit, Marie. Cette femme-là, elle est... Ah Madame Ed...

Il croisa le regard de Shaw.

— Sam, c'est le bon Dieu qui vous envoie ! conclut-il joyeusement.

— Mouais, faut pas exagérer... Et faut faire cuire les pâtes.

Letourneur s'en chargea, sans pour autant renoncer à discuter. Il lui raconta sa journée, leur rencontre avec un troupeau de caribous. Tandis qu'il parlait, sa collègue mit la table.

— Francis, tu veux boire quelque chose ? dit-elle avec un accent aussi prononcé que celui du garde.

— Sam, vous buvez quoi ? s'informa Letourneur.

— On a du vin de bleuet que fait la sœur de Francis, du Caribou, du Rhum et de la bière, énuméra Marie Brisebois.

Shaw connaissait le vin de bleuet, le Caribou ne lui disait rien.

— C'est quoi le Caribou ?

Francis éclata de rire.

— Une saleté pour se réveiller si on tombe dans un trou de neige. Un mélange d'alcool pur et de vin que Marie prépare elle-même et qu'elle aromatise avec du sirop d'érable.

— Et vous vous bourrez souvent la gueule ensemble ? demanda Shaw d'un ton égal.

Marie fronça les sourcils. Francis rit encore.

— Non, seulement quand on est en train de mourir de froid.

— C'est idiot de boire quand on a froid, remarqua Shaw.

— Ah, c'est vrai, vous êtes docteur.

— Vous étiez militaire, non ? intervint Marie sèchement. Vous étiez toujours sobre et droite dans vos bottes ?

Shaw tourna son regard vers elle. La femme était plus âgée que Francis. Une quarantaine d'années, peut-être moins. Pas très grande, sèche, les cheveux mi-long, châtains clair, presque blonds. Les mains noueuses, les avant-bras musclés.

— Non, j'ai été basée en Irak et en Afghanistan, et euh...

Shaw cherchait ses mots, elle n'avait pas vraiment fait de progrès en français.

— Vous avez pris des brosses ? l'aida Francis Letourneur.

— … ?

— Vous avez bu plus que de raison, traduisit-il.

— Ouais, sourit Shaw.

— Mais nous, nous ne sommes que deux, ce n'est pas très fun, laissa tomber Marie. Ça nous ravigote après une longue journée ou une déconvenue. Je me souviens que c'était autre chose à l'armée.

Elle se fendit d'un sourire en coin.

— Vous étiez soldat ? demanda Shaw.

— Ouais, une Patricia's. Ça fait un baille présentement.

— …

— Ça fait longtemps que j'ai raccroché.

— Combien ?

— Bientôt huit ans.

— Mmm.

Comme elle.

— Vous étiez médecin en Afghanistan ? demanda Marie.

— Non.

— Vous faisiez quoi alors ?

— J'arrangeais les choses avant qu'elles ne dégénèrent trop, répondit évasivement Shaw.

— De quelle façon ?

— Ça dépendait. Je pouvais être envoyée comme négociatrice ou comme couverture.

— Négociatrice ?

— Mouais... soupira Shaw. Ce n'était pas le plus marrant.

— Et en couverture vous faisiez quoi ?

— Je suis tireuse d'élite.

Ça elle connaissait l'expression. Marie resta bouche bée.

— Je croyais que vous étiez médecin, s'étonna Francis Letouneur.

— Je suis médecin, mais je ne me suis pas engagée comme médecin dans les Marines.

— Vous étiez Marines ? demanda Maria Brisebois.

— Ouais, sourit Shaw.

— Quel grade ?

— J'ai fini capitaine.

Marie hocha la tête, impressionnée.

— Vous m'avez caché plein de choses, fit Letourneur.

— Nous sommes pas vraiment amis.

— C'est vrai, rit-il. Crisse, que j'aime les femmes soldats !

— Je ne suis pas seule à vous avoir sauvé la peau ?

— Ah, ben vrai, Marie ne m'a jamais laissé tomber, sauf une fois, mais vous étiez là pour la remplacer ! plaisanta-t-il.

— Je suis allée en Afghanistan, laissa échapper Marie.

— Ah, Pat's... réalisa enfin Shaw qui connaissait cette unité mais n'avait pas reconnu le nom quand Marie y avait fait allusion. Pour the Princess Patricia's Canadian Light Infantery ?

— Oui. Mais ensuite, j'ai laissé tomber et j'ai postulé comme agent de la conservation de la faune et de la flore. Je suis née à Sainte Thérèse de la Gatineau et j'ai toujours aimé la nature.

— Ce n'est pas très loin de Notre Dame de Pontmain, expliqua Francis Letourneur à l'intention de Shaw.

— L'armée m'a payé mes études, continua Marie Brisebois. Je m'y suis bien plu, mais...

— Après l'Afghanistan, vous avez décidé de passer à autre chose ?

— Plus exactement, de revenir à mes aspirations d'enfant.

La jeune femme se tourna vers Francis et lui donna une tape amicale sur l'épaule.

— J'ai suivi une formation et je me suis retrouvé ensuite avec ce gamin comme coéquipier.

— Eh, je ne suis pas si gamin que ça, protesta Letourneur.

— Non, tu es un super garde, Francis.

Letourneur s'illumina de fierté.

— Et je suis bien content de faire équipe avec toi, lui déclara-t-il sincèrement..

— Mouais, dommage qu'on ne puisse pas se marier ! plaisanta la jeune femme.

Francis se mit à rire.

— Alors vous buvez quoi, Sam ? demanda Marie.

— Je ne bois pas d'alcool.

— Pas même une bière ?

— Non.

— Du sirop de sureau, ça vous irait ? proposa Marie.

— De l'eau, c'est aussi bien.

— Peut-être bien, mais c'est moi qui prépare le sirop.

— Okay, un sirop alors.

— Francis, si les pâtes sont trop cuites, tu les manges tout seul, le menaça Marie. La soupe sent assez bon, pour que je me contente de ça. Et sors deux bières. On ne va pas se prendre une brosse devant notre invitée, ça donnerait une mauvaise image de nous.

— J'en ai vu de pires, laissa tomber Shaw.

— Je n'en doute pas, mais je préfère vous faire grâce de mes souvenirs de guerre et des pleurnicheries de Francis.

— Marie... protesta le garde la mine outrée.

— Il se cherche une blonde, enfin une fiancée... chuchota Marie en se penchant sur Shaw.

— Je croyais que ça ne l'intéressait pas.

— C'est ce qu'il dit, mais il rêve d'un élevage de petits trappeurs.

— Et pas toi peut-être ? demanda Francis.

— Je me fais vieille.

— T'es pas encore bonne pour la casse !

— Je ne suis pas trop sociable. Faut être sociable pour se trouver un chum.

— Tu leur fais peur surtout, s'esclaffa Francis en posant une bouteille de bière devant sa collègue.

Elle lui renvoya une insulte en riant. Francis posa le regard sur Shaw. Il se rappela qu'elle avait une fille, pas de mari, qu'elle n'était pas moins farouche que Marie et un grand sourire lui découvrit les dents.

— Mais tu as ta chance, Marie, tu as ta chance. Pas vrai, Sam ?

Shaw resta coite. À quoi faisait-il allusion ? Il lui envoya un clin d'œil et elle comprit. Gen. Sa fille qu'elle avait eue toute seule. Enfin, sur le papier et dans l'esprit d'Athéna.

Gen.

Shaw se rembrunit. La jeune fille allait définitivement la haïr. Shaw n'avait pas voulu partir sans lui avoir dit qu'elle comptait pour elle, qu'elle lui faisait confiance. Enfin, lui dire... Shaw n'était pas capable de lui expliquer ce qu'elle ressentait, seulement de lui faire comprendre. D'espérer, qu'elle comprendrait. Root comprenait, mais Gen ? Gen n'avait rien d'une abrutie. Shaw sourit en coin.

Elle n'était pas très douée pour exprimer son affection, ni pour faire des cadeaux. Elle avait passé beaucoup de temps à réfléchir à ce qui pourrait faire plaisir aux enfants. Elle n'avait pas voulu les laisser croire qu'ils ne représentaient rien à ses yeux. Elle avait pensé que c'était important. Elle leur avait tous sauvé la vie au moins une fois. Elle n'en retirait pas de fierté, ni de gloire, parce que c'était son boulot. Sauf que pour eux, cela n'avait pas été qu'un simple boulot. Elle avait sauvé Lee par amitié pour Lionel, Gen parce que... parce que c'était comme ça et Alma. Alma parce que c'était la fille de Maria Alvarez, parce qu'elle avait trouvé cette gamine courageuse, qu'elle gardait un souvenir particulier du jour où elle avait relâché, en compagnie de l'enfant, les asticots qui l'avaient aidée à soigner une blessure reçue au Kurdistan, parce qu'Alma était venue la chercher quand Shaw ne voulait plus voir personne, qu'elle ne voulait plus parler à personne. Shaw la revoyait encore, la langue pendante en train de s'escrimer à avancer avec ses béquilles, s'inquiéter sérieusement de qui aimait Shaw et de qui Shaw aimait. De lui assurer que, elle, elle l'aimait.

Les trois enfants n'étaient pas que des numéros. Lee et Alma ne l'avaient, de toute façon, jamais été, et Gen... Gen était devenue Gen au moment où Shaw avait repris Finch parce qu'il avait appelé la gamine Genrika. Après, il avait été trop tard pour que Shaw feignît l'indifférence.

Root, Alma, Gen, Lee, ils faisaient tous partie de sa vie. Qu'elle le voulût ou pas. Comme sa mère. Merde, sa mère. Shaw n'avait aucune envie de penser à elle maintenant. Heureusement, Letourneur continuait de narquoisement se moquer de sa coéquipière :

— Et puis, même les carcajous s'accouplent. Ouais... affirma-t-il d'un ton docte en pointant l'index vers le ciel. Même les carcajous.

Marie prit un air mi-contrarié, mi-faraud :

— Tu me compares à un carcajou ?

— Exactement.

— Mais y'en a plus, fit Marie d'un air triste. C'était un bel animal.

— Tous les ans pourtant on signale sa présence sur le territoire.

— On a cherché tous les deux, Francis. On a rêvé d'en surprendre un. Des trappeurs nous ont indiqué des zones où, soit disant, ils en avaient vus. Mais Pantoute ! À chaque fois, c'étaient des pékans.

— Ouais, c'est triste, se désola Letourneur.

Il empoigna sa bière, Marie leva la sienne et ils tapèrent leur bouteille l'une contre l'autre, avant de la porter à leurs bouches. Shaw en oublia ses sombres pensées. Elle n'avait aucune idée de quoi ils parlaient. D'un animal ça oui, elle avait compris, mais duquel ?

— Qu'est-ce que c'est un ca... un cacajou ?

— Un carcajou, corrigea Francis Letourneur.

— Vous appelez ça un wolworine en anglais, l'éclaira Marie Brisebois.

— Ah.

— Ouais, comme le super héros super poilu et super sauvage, précisa Letourneur.

Shaw fronça les sourcils.

— Logan, le gars qui a des griffes d'acier qui lui sortent des mains. Vous ne connaissez pas ?

— Euh, si.

— Les carcajous ont mauvaise réputation. Ce sont des mustélidés capables de tuer sans peine un orignal. On les dit agressifs, voraces et dangereux.

— Une réputation qu'ils ne méritent pas, affirma Marie. Les carcajou sont capables de vivre plus d'un mois sans manger. Alors, sûr, quand ils tombent sur une proie, ben... il en profite. D'où leur réputation de glouton. Vous connaissez le mot, Sam ?

— Glouton ?

— Oui.

— Non.

— On désigne les gens qui mangent beaucoup beaucoup comme cela.

— Ah.

Elle allait tuer Lionel. Elle avait retenu la réputation agressive du carcajou pas cet aspect.

— Marie et moi aimons beaucoup cet animal. Pas que celui-ci, mais comment vous dire ?

— Nous autres éprouvons une petite tendresse particulière à son égard, l'aida Marie.

— Le problème c'est que l'extinction programmée de l'espèce est pratiquement avéré à court terme.

— Pourquoi ? demanda Shaw.

— Sa présence est incertaine et le nombre d'individus restants, s'il en reste, ne permets pas de s'assurer à coup sûr de la pérennité de l'espèce. Ils sont surtout victimes du braconnage et de l'activité humaine.

— Mais tout espoir n'est pas perdu.

Shaw voulut en savoir un peu plus sur l'animal. Les deux gardes se firent un plaisir de lui en dresser un portrait complet. Répartition géographique des populations du XIXe siècle à nos jours, habitat, comportement, alimentation, reproduction, lutte pour la conservation de l'espèce, ils ne négligèrent aucun détail.

— Vous n'avez pas faim ? s'inquiéta soudain Marie après avoir vidé sa troisième bouteille de bière.

— Si, répondirent de concert Francis Letourneur et Shaw.

— Francis, tu es le seul gars, tu fais le service, décida Marie.

— C'est que du sexisme, protesta le garde.

— Montre-nous donc comment tu es costaud, le charria sa collègue.

Letouneur lui envoya une grimace et se leva. Il ramassa les assiettes et servit la soupe qu'avait préparée Shaw. Marie finit d'expliquer à Shaw comment une espèce dynamique et parfaitement adaptée au climat et aux conditions de vie dans les forêts du grand nord avait été décimé par l'homme. Pour sa fourrure et par bêtise. Pendant le dîner, après les carcajous, et parce que Shaw leur avait posé beaucoup de questions, les deux gardes lui dressèrent un état des lieux de la faune et de la flore des régions qu'ils connaissaient. En avril, Letourneur n'avait abordé que le sujet de la faune. Ce qu'ils lui racontèrent sur la flore l'intéressa plus encore. Francis connaissait mieux la faune, Marie la flore, même si son collègue louait ses qualités de traqueuse.

— Sans elle, j'ai eu bien plus de mal à retrouver les braconniers à Kesington.

— Mouais, vous avez surtout failli vous faire descendre, grommela Shaw.

— Quand je pense que tu es parti seul et que tu ne m'as même pas prévenue de ton départ, bougonna Marie. Tu méritais une mise à pied rien que pour ça.

— Je suis d'accord avec vous, approuva Shaw. On ne part jamais seul en mission.

— Ça ne vous est jamais arrivé ? essaya de se défendre le garde. Ni à l'une ni à l'autre ?

— Non, répondit spontanément Marie.

— Et vous, Sam ?

— Ça m'est arrivé et ça s'est toujours mal passé ensuite, avoua-t-elle sombrement. Je n'ai pas toujours choisi d'être seule, mais ça s'est mal passé dans tous les cas.

Un lourd silence suivit sa déclaration. Marie avait servi dix ans en active. Six ans pour rembourser ses études financées par le gouvernement canadien et quatre ans parce qu'elle l'avait bien voulu. Elle savait qu'un soldat n'était jamais seul. Même les tireurs d'élite avait leur équipe : celle sur qui veiller, celle qui veillait sur lui. Si Sam Edwards s'était un jour retrouvée seule en opération, elle imaginait sans mal des tas de scénarios plus sombres les uns que les autres.

Francis Letourneur n'avait jamais intégré l'armée, mais il avait failli mourir plusieurs fois, de froid ou sous les balles d'un braconnier, il avait même manqué de se noyer, mais surtout, il avait passé beaucoup de temps avec Marie. Les deux gardes partageaient une réelle complicité et ils s'étaient confié beaucoup de choses durant leurs patrouilles, durant les longues soirées qu'ils avaient passées dans la nature ou dans des cabanes au milieu des bois.

Marie lui avait raconté ses aventures et ses frasques à l'armée. Des anecdotes toujours amusantes, mais elle avait peu parlé des opérations qu'elle avait effectuées lors de ses affectations à l'étranger. La mort de Nichola Goddard, la première Canadienne de l'histoire tuée au combat, avait fait la une des journaux au Canada. Quand il avait su que sa collègue avait combattu dans les rangs des Pat's, il n'avait pu s'empêcher de lui demander si elle connaissait le capitaine. Marie l'avait connue. Elle l'avait vu mourir. Elle avait depuis évoqué quelques fois l'Afghanistan. Par petite touche. Francis avait compris que le sujet était sensible et il ne lui posait jamais de questions quand elle en parlait. Il se contentait de l'écouter. Marie finissait toujours par déclarer que c'était du passé, mais que le passé n'en finissait parfois jamais de mourir. Comme c'était sans doute le cas aussi pour Sam Edwards.

— Dites, Sam, demanda-t-il. Que faites-vous dans la région ? Vous êtes venue chasser ?

— Mouais.

— Ici ?

— Non, j'étais à l'ouest de Moosonee.

— J'aime beaucoup ce coin, vous étiez où exactement ?

— Je sais pas trop. J'ai pas mal marché avant de trouver une cabane abandonnée et de m'y installer.

— Vous n'avez pas de GPS ? s'étonna Letourneur.

— Non, juste une carte et une boussole.

— Ah, vous êtes un vrai trappeur, apprécia Marie. Vous y êtes restée longtemps ?

— Sur place ? Un mois, un peu plus, je ne sais pas trop.

Les deux gardes s'esclaffèrent. Ils la félicitèrent et commencèrent à lui poser plein de questions. Sur la cabane, sur le matériel qu'elle avait emporté avec elle, sur ce qu'elle avait mangé, sur les animaux qu'elles avait croisés, ceux qu'elle avait tués.

— J'espère que vous n'avez pas trop braconné, lui lança Francis mi-sérieux, mi-goguenard.

— Euh, non, j'ai surtout pêché ou pris des lapins.

— Il y a trop de lapins de toute façon, assura-t-il.

— Elle tuerait sans permis un ours que tu la féliciterais, lui reprocha Marie d'un air bougon.

— Non, je lui donnerai un blâme, sourit-il.

Marie secoua la tête.

— Et des plantes qu'est-ce que vous avez vu comme plantes particulières ? demanda-t-elle à Shaw.

— Euh... en français...

— Je connais pas mal de correspondance en anglais et puis...

Marie se leva et alla chercher un livre sur une étagère.

La soirée fila sans qu'ils s'en aperçussent. Il était tard quand ils décidèrent de se coucher.

— Sam, réalisa soudain Francis Letourneur. Pourquoi êtes-vous venue me voir, après tout ce temps passé dans la forêt ?

Il avait bu un peu plus que de raison, à son goût, la soirée avait été plus que chouette et son affection pour Sam Edwards n'avait pas fléchi d'un gramme, elle avait même fait un bond en avant phénoménale. Shaw se pinça les lèvres. Elle était venue lui confier ses armes. Elle avait trouvé l'idée bonne. Naturelle. Et tout à coup, après qu'il lui eût posé la question, elle ne savait plus ce qui avait motivé sa décision.

Letourneur avait raison : pourquoi était-elle venue ? Elle n'avait pas le temps d'y réfléchir là, maintenant. Il devait y avoir une raison. Il y avait toujours une raison. À sa venue ici, comme à ses cauchemars, à sa phobie des ascenseurs, à ses peurs et à ses colères irrépressibles, à son incapacité d'établir une relation équilibrée avec Root et Athéna.

Une raison à sa trahison.

Elle avait mal commencé son parcours depuis le Lac de la Prune. Cette soirée passée en compagnie de Francis Letouneur et de Marie Brisebois avait peut-être été l'une des premières où elle s'était sentie détendue du début à la fin. La première exempte de noirceur et d'angoisses rampantes et visqueuses. Elle dévisagea les deux gardes. Francis attendait sa réponse en papillonnant des yeux rougis par une trop grande consommation d'alcool. Il était bourré. Marie tenait mieux que lui, elle avait peut-être aussi moins bu. Elle la dardait d'un regard curieux, attentif et perspicace.

— Je ne vous ai pas demandé, Marie, dit machinalement Shaw sans trop savoir pourquoi. Quel grade vous aviez ?

Pourquoi Shaw lui demandait-elle cela ?

— Adjudant-maître

Shaw fronça les sourcils.

— Ça équivaut au grade de sergent-major chez vous.

— Mmm. Vous étiez à Kandahar ?

— Oui

Elles se regardèrent un instant.

— Je suis arrivée après, dit Shaw. En 2008, seulement.

— Mmm.

Shaw retourna son attention sur Letouneur.

— Je suis venue vous confier mes armes.

Letourneur resta bouche bée.

— Et je voulais vérifier si votre invitation à venir vous voir était sincère.

Letourneur se leva en titubant et plaça théâtralement la main sur son cœur.

— Avec vous, Sam, je serai toujours sincère. Présentement et à jamais. Si vous voulez rester avec nous tout le reste de la saison, vous êtes la bienvenue, pas vrai, Marie ?

Son ivresse accentuait son accent et Shaw comprenait à peine ce qu'il disait. Elle doutait quand même que sa collègue fût très ravie de l'initiative enthousiaste de son partenaire.

— Vous êtes la bienvenue, confirma pourtant la femme.

Ils étaient aussi tarés l'un que l'autre.

— Je dois partir, donna-t-elle comme toute réponse à leur invitation.

— Où donc ?

— Loin.

— Revenez-nous quand même, Sam.

— Vous acceptez pour mes armes ?

— Bien sûr ! s'écria Letouneur avec emphase

Il fit un pas, se prit les pieds dans le tabouret et manqua de s'étaler par terre.

— Francis, tu devrais aller te coucher, lui conseilla gentiment Marie.

— Ouais, rond comme une queue de pelle. Je vais aller me rafraîchir.

— Je viens avec toi.

Elle se tourna ensuite vers Shaw.

— Ne nous attendez pas si vous êtes fatiguée. Vous avez tout ce qu'il vous faut ?

— Oui, merci.

Les deux gardes sortirent. Shaw entendit Letourneur ricaner et Marie râler. Elle installa ses affaires, se changea et s'assit devant la table.

Letouneur revint le premier, d'humeur toujours aussi joyeuse. Il lança deux trois plaisanteries sur l'humeur et le sérieux de sa collègue avant de proposer à Shaw de lui faire un bec sur la joue. Shaw l'envoya balader. Il rit, bon enfant, et s'écroula sur son bas-flanc. Il se roula maladroitement dans son duvet et deux minutes après, il ronflait.

Quand Marie rentra, elle trouva Shaw toujours assise devant la table. Les deux mains posées bien à plat dessus.

Elle arrangea ses affaires pour la nuit sans cesser de la surveiller du coin de l'œil. Elle surprit Shaw mettre la main dans sa poche en sortir un tube en plastique et le poser ensuite sur la table pour fixer son regard dessus. Marie soupira.

Ces officiers, pensa-t-elle avec indulgence. Quelles têtes de...

Elle finit de se changer, enfila une veste polaire épaisse et vint s'asseoir en face de Shaw. Elle jeta un regard inquiet sur son collègue. Se rasséréna. Il ronflait si fort que même un ours en fureur ne le réveillerait pas.

— Y a quoi dedans ? demanda-t-elle en désignant le tube du menton.

— …

— Des anti-dépresseurs ? Mmm, non, dit-elle en claquant la langue. Si c'était cela, vous n'hésiteriez pas. Ce sont des somnifères, n'est-ce pas ?

Shaw resta silencieuse.

— Francis m'a beaucoup parlé de vous. Je me demandai qui vous étiez vraiment. Votre séjour près de Moosonee m'a alertée. Votre présence ici aussi. Parce que, avouez que vous ne savez pas très bien pourquoi vous êtes ici.

Shaw leva les yeux sur elle. Habituellement, elle se serait déjà fendue d'une remarque acerbe, peut-être même d'un poing dans la gueule. Ce soir, elle n'en avait pas envie.

— Ça fait longtemps que vous avez quitter les Marines ? demanda Brisebois.

— En décembre 2010, répondit Shaw.

— Et vous hésitez toutes les nuits depuis sept ans et demi à prendre des somnifères ?

— Non.

— Beaucoup de soldats sont revenus cassés de là-bas.

— Pas moi, claqua sèchement la voix de Shaw.

— Moi si.

— Mais pas moi, insista Shaw plus agressivement que la première fois.

— Vous avez fait quoi après ?

— J'ai servi dans une agence gouvernementale.

— Comme médecin ?

— Non, comme agent.

— Présentement encore ?

— Non.

— Mais c'est pendant votre service dans cette agence que vous avez perdu le sommeil.

— Je n'ai pas de mal à m'endormir.

— Pourquoi les somnifères alors ?

Shaw ferma un bref instant les yeux. Quand elle les rouvrit, elle posa un coude sur la table et commença à s'arracher la peau des doigts de la main droite avec les dents. Marie l'observa un moment, cherchant à évaluer son degré de tolérance. L'ancien officier était clairement perturbé et violent, pourtant, elle s'était montrée amicale et chaleureuse durant la soirée. Sam Edwards ne la connaissait pas et elle n'avait exprimé aucune hostilité à son égard, au contraire. Elle avait participé à la discussion et elle avait orientée la conversation sur tous les sujets qui les passionnaient elle et Francis. Marie l'avait même trouvée très pertinente sur la flore. Si elle n'avait pas su qu'elle était médecin et militaire, elle aurait pensé avoir affaire à une botaniste ou à une pharmacienne. L'ex-officier possédait aussi de grandes facultés d'observation. Marie s'était étonnée qu'une femme étrangère à la région, qui n'était ni une vraie trappeuse, ni une vraie chasseuse, ni une professionnelle des milieux naturels eût remarqué autant de choses. Sa retraite dans les bois, même si elle n'avait pas duré plus de deux mois, l'avait aussi favorablement impressionnée. Tout le monde ne pouvait pas vivre en ermite seul et loin de tout.

Marie Brisebois était restée sept ans en Afghanistan. Elle y avait été déployée en 2002. Elle était restée cantonnée sur place lors des rotations de son unité, affectée à d'autres missions auprès d'autres unités, combattantes ou pas. Elle avait été rappelée en 2009 à Edmonton. Elle avait croisé beaucoup de soldats détruits par la guerre et elle n'était pas revenue totalement indemne d'Afghanistan elle non plus.

Mais Marie avait la passion des bois, des marches en forêt, des affûts. Depuis son enfance à Sainte Thérèse. Adolescente, elle avait milité contre l'exploitation aveugle des ressources, contre le déboisement, l'extraction des sables bitumeux, pour ce qui, à ses yeux, faisait la richesse et la beauté du Canada : ses immenses étendues sauvages, sa faune et sa flore. Plus petite, elle rêvait de passer sa vie à explorer les bois et de les défendre contre tous ceux qui mettaient leur intégrité en dangers : braconniers, politiciens véreux, pollueurs en tout genre, promeneurs imprudents et stupides. Un rêve qu'elle avait fini par réaliser à trente-deux ans.

Son métier l'avait éloignée de la sombre folie née de ses années passées en Afghanistan. La forêt l'avait apaisée. Elle avait aussi suivi un programme de réhabilitation et elle consultait toujours un médecin deux fois par an pour faire le point. Le programme compensait tout ce que sa vie d'agent de conservation de la faune et de la flore ne suffisait pas à lui faire oublier. La forêt seule n'aurait pas pu chasser les démons qui lui empoisonnaient l'âme. Ils étaient peu nombreux, mais Marie savait qu'un seul individu exogène introduit dans un écosystème jusque alors parfait, suffisait à dangereusement menacer son équilibre. Peut-être même à le détruire Il n'en allait pas différemment des démons.

Elle savait très bien pourquoi l'héroïne de Francis se tenait sombre et silencieuse assise devant elle à cette table, un tube de somnifères à la main. Pourquoi celle-ci s'était enfoncée seule dans le grand nord. Pourquoi peut-être aussi était-elle venue ici après l'échec de cette tentative de se libérer de son passé.

— C'est pour les cauchemars ? déclara Marie plus qu'elle ne le demanda.

Le visage de Shaw se ferma instantanément.

— J'ai passé sept ans en Afghanistan, capitaine. Pas dans un bureau ou sur le tarmac de l'aéroport de Kaboul ou de Kandahar, mais en opération. Vous croyez que je suis revenue au pays aussi guillerette que je l'ai été ce soir ?

Merde, jura Shaw pour elle-même. Pourquoi Shaw n'arrêtait-elle pas de croiser des soldats ? Si encore c'étaient des bleus ou des nouilles. Mais non, il fallait que ce fussent des vétérans, des soldats d'élites. Si elle le lui demandait, Shaw était persuadée que cette Marie Brisebois avait récolté des décorations pour acte de bravoure ou n'importe quoi d'autre qui démontrait que ce n'était pas ni une planquée ni un ramier. Une étoile ou une croix. Shaw ne se souvenait pas très bien des décorations canadiennes. L'étoile du courage, de la vaillance, les croix du même nom et celle de Victoria. Nichola Goddart avait obtenu cette dernière à titre posthume après s'être fait descendre dans le district de Panjwaye en 2006.

— Ouais, se décida-t-elle d'avouer.

Tout le monde savait qu'elle était tarée, alors une de plus ou une de moins...

— Ouais, quoi ? demanda Marie d'une voix égale.

— Je fais des cauchemars.

— Vous vous trouvez nulle et faible ?

Shaw baissa la tête, puis elle prit sa décision. Marie l'arrêta avant qu'elle ne se levât pour mettre fin à la discussion.

— Vous êtes balaise, laissa tomber le garde.

Shaw arrêta son mouvement et la regarda.

— Vous ne buvez pas, vous ne fumez pas, je ne crois pas que vous vous droguiez, vous n'êtes pas, je pense, passée par la case prison non plus. Vous avez relevé vos manches pendant le dîner et vous ne portez pas de traces de scarifications. À moins que vous les dissimuliez ailleurs. Vous les dissimulez ailleurs ?

— Non.

— Vous n'avez pas trouvé ce que vous cherchiez dans les bois, n'est-ce pas ?

— …

— Vous n'étiez pas prête.

— Vous savez que vous commencez à me faire chier ? gronda Shaw sourdement.

Marie sourit.

— Si vous hésitez à les prendre, c'est que vous n'aimez pas les somnifères, donc vous n'y avez pas souvent recours, sinon vous n'hésiteriez pas, continua-t-elle. Vous avez cherché à vous isoler, vous ne comptez que sur vous. Vous avez consulté des médecins ?

— Je suis médecin.

— Même les psychiatres consultent.

— Je ne suis pas psychiatre.

— Vous avez une spécialité ?

— Pas vraiment.

Marie se fendit d'une moue dubitative.

— Je me débrouille en chirurgie et en...

Shaw chercha comment s'exprimer en français.

— En intervention d'urgence.

— Vous avez un sacré pedigree, apprécia Marie Brisebois.

Shaw haussa les épaules.

— Alors pas de psychothérapie ?

— Non, grogna Shaw avec une grimace de dégoût.

— J'ai eu recours à l'AMDR, vous connaissez ?

— Oui.

L'AMDR, une thérapie révolutionnaire et assez efficace pour traiter certains troubles de stress post-traumatique, mais qui demandait une relation de confiance entre le patient et le praticien. Une thérapie qui ne soignait malheureusement pas tout et qui ne convenait pas non plus à tout le monde.

— Mais ce n'est pas pour vous, déclara justement Marie Brisebois.

— Non.

— Vous avez quand même recours à des trucs pour vous soigner, non ? Du moins, pour tenter de lutter contre vos angoisses et vos crises.

Shaw regarda le plateau de la table.

— Vous êtes timide ? Vous avez honte ?

Shaw soupira et releva la tête.

— La méditation et la hache.

— La hache ?

— Ouais, je coupe des arbres, je les ébranche et je les débite en petit bois.

— Vous abattez des arbres à la hache ! s'exclama Marie impressionnée.

— J'utilise une tronçonneuse quand les sections sont trop grosse, mais il n'y a que la hache qui me détende vraiment.

— Ouais, bûcheronner c'est un bon moyen d'évacuer sa violence sans blesser personne.

— Mmm.

— Mais ça n'a pas suffit à Moosonee. Vous n'exercez plus la médecine ?

— Si, si on a besoin de moi.

— Mmm.

Marie Brisebois se caressa le menton, fronça les sourcils. Shaw trouvait étrange de se confier à quelqu'un qu'elle ne connaissait que depuis quatre heures. Elle devait être tombée bien bas pour accepter une discussion de ce genre. Une discussion d'autant plus idiote qu'elle se montrerait infailliblement complètement stérile.

— Vous n'êtes pas prête pour les bois, vous vous méprisez bien trop pour ça. Vous avez besoin de regagner la propre estime de vous-même avant de pouvoir vous retirer dans les bois. Vous avez encore besoin d'adrénaline, de vivre dangereusement, de vous battre. Vous y laisserez peut-être votre peau, mais vous n'arriverez rien si vous ne passez pas par cette case-là. Vous êtes soldat, urgentiste ? Partez en zone de guerre. Pourquoi ne pas retourner en Irak ou en Syrie ? C'est le bordel là-bas. Il y a des milices, des francs-tireurs... Vous avez de multiples talents, je suis persuadée qu'on vous accueillera à bras ouverts. Si j'étais vous, j'essaierais les Kurdes. De Syrie ou d'Irak. Vous pourriez partir en Amérique du Sud ou en Afrique, mais je vous conseille le Proche-Orient. Ça ressemble plus à une véritable guerre et c'est plus facile de savoir pour qui et contre qui on se bat. Allez là-bas, Sam. Reconstruisez-vous là-bas. Vous ne reviendrez pas guérie, mais vous y gagnerez peut-être une meilleure estime de vous-même.

— Pourquoi... ? Comment... ?

Shaw n'arrivait pas à poser la bonne question.

— Francis vous aime beaucoup, il m'a beaucoup parlez de vous. D'après mon expérience des hommes, des femmes et des soldats, vous ne différez pas beaucoup du portrait élogieux qu'il m'a dressé de vous. J'étais curieuse et plutôt impatiente de vous connaître. Je ne comprenais pas trop pourquoi Francis vous aimait tellement. C'est un gars joyeux et gentil. Le fait que vous ayez témoigné en sa faveur ne suffisait pas à mes yeux à ce qu'il se prenne de passion pour une femme taciturne et violente, même si elle lui avait sauvé la vie. C'est marrant, dit-elle pensivement. Francis a un don de divination. Il voit au-delà des apparences, c'est pour cela que c'est un si bon garde, et il ne s'en rend même pas compte. Et puis, vous m'êtes sympathique, Sam, et je ne voudrais pas que vous finissiez par vous faire sauter la cervelle un soir où vous haïrez trop pour encore vous supporter une seconde de plus et que vous aurez oublié qu'il y a des gens qui vous estiment et qui vous aiment. Parce que franchement, je ne crois pas que Francis soit le seul pour qui vous comptiez dans ce monde.

Shaw ne quittait plus son regard.

— Ne me dîtes pas que ça ne vous a jamais tenter d'avaler le canon de votre pistolet, ajouta Marie Brisebois.

— …

— Et puis, même sans Francis, même si vous ne me plaisiez pas trop, je ne supporte plus d'entendre raconter qu'un vétéran a encore tapissé les murs de sa piaule avec sa cervelle. Partez, Sam. Ne vous laissez pas dévorer par votre violence et votre souffrance. Allez vous battre pour des gens. Des gens réels, pas vos officiers, votre pays ou une idéologie qu'on vous ordonnée de défendre, simplement pour des gens. Vous reviendrez à la solitude et aux bois ensuite. Pour souffler, pour vous ressourcer. Pas pour fuir. Quand on fuit dans les bois, c'est pour y mourir.

— …

— Mon meilleur ami n'est jamais revenu d'Afghanistan. Vous en êtes revenue. Enfin, revenue... Vous n'en êtes pas vraiment revenue. Ça ne change rien. Prenez vos somnifères pour cette nuit si vous avez peur de nous réveiller, mais c'est idiot, Francis ne se réveillera pas même si la terre explose et moi... Vous n'avez rien à craindre de moi.

Marie Brisebois se leva, elle souhaita une bonne nuit à Shaw et se coucha. Shaw resta un moment à méditer sur les paroles du garde. Elle referma son poing sur le tube de somnifères et le fourra sans l'ouvrir dans la poche de sa veste pendue au dossier de sa chaise.

.

Elle n'avait pas passé une si mauvaise nuit dans la cabane des agents de la conservation de la flore et de la faune du Québec. Elle s'était réveillée deux fois, en sueur, le cœur battant, les poings crispés sur son duvet, mais elle n'avait pas hurlé. Elle ne s'était pas retrouvée recroquevillée dans un coin, son Beretta à la main, prête à tirer sur n'importe quoi et sur n'importe qui. Même sur des ombres comme cela lui était déjà arrivé.

Le matin, elle avait partagé leur petit-déjeuner avec Francis et Marie. Letourneur avait la gueule de bois. Il ne chercha pas à s'en cacher, se traita de gros niaiseux et noya son taux d'alcoolémie trop élevé sous des litres de café et de sirop d'érable. Shaw grogna et l'accompagna dans ses agapes sous l'œil bienveillant de Marie Brisebois qui remplissait généreusement leur tasse et leur assiette. Elle s'était levée avant l'aube, elle avait mis de l'eau à chauffer, passé le café, préparé la pâte à crêpes. Quand Shaw s'était réveillée, elle en avait déjà empilé une vingtaine dans une assiette. Elle avait enjoint Shaw à mettre la table. Letourneur s'était réveillé peu de temps après.

Avant d'avoir fini sa troisième tasse de café, Shaw décida de se débarrasser de ses armes.

— J'y tiens beaucoup, dit-elle. Je vous laisse mon Beretta, mon Mossberg et le Super SOG Bowie que vous m'avez offert.

— Je ne comprends pas trop, dit lentement Francis Letourneur. Pourquoi me les confiez à moi ? Je pars souvent en mission, je ne serais peut-être pas joignable quand vous rentrerez, pourquoi ne repassez-vous pas chez Madame Cormier pour les lui laisser ?

— …

Brisebois vit l'embarras dans lequel la remarque de son collègue avait plongé leur invité.

— Si tu ne veux pas t'en charger... commença-t-elle avant de se tourner vers Shaw. Et que vous me faites confiance, Sam, je veux bien m'en charger.

— Non, non, protesta Letourneur à grands cris. C'est un honneur, Sam. Je les remiserai chez ma mère.

Shaw fronça les sourcils.

— Vous serez sûre de pouvoir les récupérer quand vous voudrez, j'entrepose toutes mes affaires chez elle quand je suis en mission. Je vais vous donner l'adresse. Comme ça, si je ne suis pas là et que vous en avez besoin, vous pourrez les récupérer sans devoir m'attendre.

— Okay.

Shaw se leva, elle posa les trois armes sur la table, quatre boîtes de munition, deux chargeurs pour le Beretta et un kit d'entretien pour les deux armes. Les deux gardes débarrassèrent prestement la table. Shaw se mordit les lèvres.

— Vous pouvez utiliser le Mossberg si ça vous dit, mais euh...

— J'ai tout ce qu'il me faut, Sam.

— Ouais.

Marie Brisebois se demanda ce qu'elle obtiendrait auprès de la Sûreté ou de la Police montée si elle envoyait le Beretta à la balistique. Qu'avait donc Sam Edwards sur la conscience ? Qui avait-elle descendu ou blessé avec son Berreta ? Pouvait-elle lui faire confiance ? En tant que soldat, en tant qu'agent, en tant que simple citoyenne ?

— Tout baigne, Marie, la rassura Francis qui avait senti son inquiétude.

Shaw la dévisagea.

— Je ne retire rien de ce que j'ai dit, fit Marie Brisebois avant que Shaw n'ouvre la bouche. Et je n'ai rien d'une sournoise.

Shaw la toisa. Brisebois soutint son regard.

— Okay, finit par déclarer Shaw.

Elle attrapa sa veste et jeta son sac sur l'épaule.

— Bon, salut dt-elle abruptement.

— Hein ? Quoi ? Vous partez ? s'écria Letourneur

— Ouais, je n'ai plus rien à faire ici.

— On vous reconduit à Eastmain, dit Letourneur d'une voix ferme. Il y a un avion qui part à midi trente. Vous pourrez aller à Montréal, Québec ou Toronto. Je connais les gars, je vais téléphoner pour réserver un vol... Vous êtes d'accord ?

Shaw réfléchit un moment.

— On a une piaule à Eastmain, intervint Marie. On peut vous filer les clefs. Vous resterez le temps qu'il faudra. Nous, on a un job à assurer dans le nord avant que la neige ne se mette à tomber, on vous laisse à Eastmain et on ne reviendra pas avant la fin du mois d'octobre. Ça vous laisse un peu de temps pour organiser votre voyage comme vous l'entendez. Vous laisserez les clefs à notre logeuse. Ça vous irait ?

Shaw hocha la tête. Elle n'avait encore rien décidé pour la suite. Rien ne servait de se précipiter et d'aller encore une fois droit dans le mur.

— Parfait alors, on y va maintenant, déclara Marie Brisebois.

.

Shaw n'avait plus parlé ensuite, ni durant le trajet ni en arrivant à Eastmain. La piaule, comme l'avait appelée, Marie Brisebois, était une chambre mise à leur disposition par le conseil Cri. Plus qu'une chambre, la propriétaire avait alloué une partie de sa maison aux gardes. Ils disposaient en sus de la vaste chambre, d'une salle d'eau privée et d'un petit coin aménagé pour faire la cuisine. Au moment des adieux, Letourneur ne prêta pas attention au silence de Shaw et il laissa libre-court à son exubérance naturelle. Il l'assura une fois encore de sa reconnaissance éternelle, de son affection, d'être toujours la bienvenue quoi qu'elle voulut lui demander : garder ses armes, l'emmener traquer, boire un coup, partager un barbecue, discuter à bâtons rompus. Il l'engagea à transmettre ses meilleurs souvenirs à John et à Alice Cormier si elle les voyait avant lui. Enfin, il la lâcha.

Marie secouait la tête. Letourneur pouvait se montrer très fin ou pas du tout. Particulièrement, s'il aimait les gens. Sam et lui formait une curieuse paire. Le jour et la nuit, l'exubérant et l'introvertie, le bonheur simple et sans nuage, et l'esprit tourmenté. Leur rencontre et leur accord la surprenaient et l'amusaient. Francis était un bon gars et, parce que Sam était venue le voir, parce qu'elle l'appréciait sans l'ombre d'un doute, Marie, qui s'inquiétait pour l'ancien officier, gardait espoir qu'elle s'en sortirait, plus que cela. Même si son chemin serait pavé de pièges et de chausse-trappes, elle gageait qu'elle se relèverait, qu'elle ne baisserait pas les bras. Cette femme avait une volonté d'acier. Elle s'étonnait de n'avoir pas reconnu son nom. Un officier de cette trempe, une tireuse d'élite engagée en Afghanistan dans les Marines. Comment n'avait-elle pas pu la croiser ou tout du moins en entendre parler ? Des bruits avaient couru à Kaboul et Kandahar à propos d'une Marines. D'une exceptionnelle tireuse d'élite. Mais Marie se souvenait très bien de son nom. Le prénom pouvait correspondre, mais pas le nom de famille. Peut-être avait-elle changé de nom ? C'était trop tard pour lui demander maintenant. Elle aborderait peut-être le sujet la prochaine fois. Si elle la revoyait un jour et que Sam Edwards acceptait de satisfaire sa curiosité.

— Au revoir, Sam, salua donc Marie sobrement. Prenez soin de vous. Et n''oubliez pas que vos armes vous attendent ici au Québec.

Un message à double-sens. Malgré elle, Shaw se sentit touchée. Cette femme ne lui devait rien et elle avait pris le temps de l'écouter et de lui parler. Elle désira tout à coup lui retourner la balle.

Les deux agents lui tournaient le dos. Elles les regarda marcher l'un derrière l'autre.

Ils étaient aussi cons l'un que l'autre.

— Eh, Letourneur ! l'interpella Shaw.

Francis se retourna, Marie, qui le suivait, se poussa contre le mur et l'imita.

— Les petits trappeurs... commença Shaw le visage inexpressif.

— Oui ?

— Je croyais que vous ne vouliez pas vous marier ?

— C'est toujours le cas.

— Vous n'avez pas besoin de vous marier pour avoir des petits trappeurs.

— Non ? rit-il.

— Et vous avez raison... Marie n'est pas si vieille.

Letourneur resta bouche bée. Marie se fendit d'un sourire.

— Vous n'êtes pas tous les deux la crème des trappeurs du Québec ?

— Euh, ben... balbutia Francis Letourneur qui n'avait jamais envisagé sa relation avec sa collègue sous cet angle.

— Le mariage, c'est pour les cons, Letourneur, et on ne trouve pas souvent un coéquipier sur qui on peut vraiment compter, à qui ont peut confier sa vie les yeux fermés tous les aspects de sa vie. Vous en pensez quoi, Marie ?

— Je n'avais jamais vu les choses comme ça, mais maintenant que j'y pense...

Shaw ricana :

— Vous n'êtes pas si futée que ça, tout compte fait.

— …

— J'ai pas été très futée moi non plus, et après... se rembrunit Shaw. J'ai failli tout perdre. Ne soyez pas aussi stupide que moi, adjudant.

Marie hocha la tête. Letourneur se dandinait d'un pied sur l'autre. Shaw referma la porte. Satisfaite de son intervention. Letourneur était une tête à claques, mais elle ne pouvait s'empêcher de l'apprécier, cette fois-ci tout comme la première fois qu'elle l'avait rencontré. Il avait des convictions, il était courageux, passionné. Marie était pareil. C'étaient de bons gars. Et ils s'aimaient. Peut-être n'étaient-ils pas vraiment amoureux, mais ils s'aimaient quand même et ils n'avaient pas besoin de chercher ailleurs ce qu'ils possédaient déjà à porté de leurs mains. Leurs gamins seraient heureux avec eux, qu'ils restassent ensemble ou pas. Et s'ils ne restaient pas ensemble, Francis et Marie partageraient jusqu'à la fin de leur vie la même passion pour la vie sauvage et sa sauvegarde. Ils se retrouveraient toujours. Amants, amis, coéquipiers... qu'importait en fin de compte? Ils ne seraient toujours assurés de pouvoir compter l'un sur l'autre, de se retrouver quels que fussent les kilomètres, les années ou les différents qui pourraient parfois les séparer et leurs petits trappeurs grandiraient heureux.

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Shaw était restée cinq jours à Eastmain. Elle avait repensé aux paroles de Marie Brisebois, évalué ses chances, effectué des recherches, réservé ses vols. Détentrice d'un passeport américain au nom de Sam Edwards, elle n'avait ni besoin de s'en procurer un nouveau ni d'entreprendre de démarche en vu d'obtenir un visa d'entrée. Elle pouvait garder la fausse certitude qu'elle était vraiment seule. Qu'elle ne pouvait compter que sur elle. Elle savait que c'était faux. Athéna n'interférait jamais dans sa vie, mais si elle jugeait bon de le faire, elle le ferait au moment même où Shaw serait prête à accepter un coup de pouce. Question de probabilité.

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Shaw soupira. La femme nageait toujours. Elle commençait à l'envier. Elle n'avait pas vraiment nagé depuis le lac de la Prune. Depuis deux ans.

Il neigeait quand son avion avait décollé de Eastmain pour Toronto. Un long voyage l'attendait. Elle se souvint de son arrivée à Erbil. Il n'y avait pas de taxi. Elle avait dû marcher sous une chaleur accablante avant de trouver un rapace qui l'avait arnaqué sur le prix de la course sans qu'elle ne pût rien négocier à moins de vouloir rejoindre le centre-ville à pieds. Ensuite, elle...

La nageuse changea soudain de rythme. Elle abandonna le crawl pour la brasse et Shaw remisa ses souvenirs à plus tard. La nageuse n'avait pu que remarquer Shaw assise bien en évidence sur les bords de la piscine, mais elle ne l'avait apparemment pas reconnue et elle ne s'était pas inquiété de sa présence. De la présence d'une spectatrice ou d'une admiratrice.

Parce que Shaw admirait la performance physique de la jeune femme et elle ne devait pas être la seule à apprécier. La nageuse laissait par instant voir ses épaules puissantes et ruisselantes quand elle sortait la tête de l'eau pour respirer, puis son corps souple se courbait et plongeait dans un mouvement gracieux qui rappelait celui des dauphins ou des orques. Elle glissait ensuite longuement entre deux eaux pour réapparaître un peu plus loin et recommencer. La longueur du bassin n'excédait pas sept mètres, c'était dommage. Shaw eut aimé la voir nager en eaux vives, voir son talent s'exprimer pleinement.

Après une vingtaine de longueur, la femme plongea soudain. Elle effectua quatre longueurs d'apnée, puis Shaw vit apparaître ses mains sur le bord du bassin et la nageuse se propulsa hors de l'eau. Elle sauta souplement sur la margelle, le visage épanouie et heureux.

Elle n'avait définitivement pas reconnu la personne devant qui elle se dressa nue et humide dans la splendeur de son corps d'athlète. Un corps que Shaw connaissait parfaitement et qu'elle avait eu mainte fois le privilège d'admirer, si on pouvait appeler cela un privilège. Elle resta de marbre, se félicitant tout de même, avec une certaine fierté, de ce que la jeune femme n'eût pas changée. Qu'elle fût restée fidèle au souvenir qu'en avait gardé Shaw. Un sourire releva la commissure de ses lèvres à cette pensée.

La femme se figea soudain.

Le sourire heureux qu'arborait Shaw se transforma. Il s'agrandit et devint franchement narquois. La colère se tenait à l'affût, mais elle avait cédé sa place à l'affection que vouait Shaw à la jeune femme.

— Sam ? Euh... Mon capitaine ? Que... euh, balbutiait piteusement la nageuse.

— Vous vous attendiez à voir quelqu'un d'autre, Brown ?

— Euh, oui... enfin, euh, non... Si...

Brown n'avait pas bougé d'un pouce. La flaque d'eau s'agrandissait sous ses pieds, le soleil lui léchait les épaules et projetait l'ombre immense de sa silhouette jusque dans le salon.

— Sympa de passer ses permissions ici, laissa tomber Shaw en balayant la terrasse du regard.

— …

— D'autant plus si on peut se promener à poil et qu'on bénéficie du statut d'invitée privilégiée.

Brown rougit furieusement. Elle leva une main pour chasser l'eau qui lui coulait sur le visage. Shaw remarqua tout de suite l'anneau qui cerclait l'annuaire de sa main droite.

— Vous vous êtes mariée ? s'étonna Shaw.

Brown regarda sa main.

— Oui, répondit-elle sombrement.

— Avec...

Shaw n'acheva pas de poser sa question quand elle réalisa à quel point celle-ci était stupide.

— Avec qui ? demanda-t-elle alors.

— Un ami d'enfance.

— Je ne vous pensais pas si... C'est une double permission alors ? Vous alliez repos et plaisir ?

Brown la fixa sans comprendre.

— Brown... la tança Shaw. Vous vous baignez à poil dans une villa de rêve dont le prix de la nuit doit être équivalent à deux mois de solde cumulée...

— Mais je ne vois pas...

Un appel retentit dans le salon.

— Lissa ? Donde estas ?

— A la... commença à crier Brown.

Brown croisa le regard de Shaw. Un regard impassible. Et tellement parlant.

— Non, euh... Mon capitaine, je... balbutia l'officier.

Un sourire à peine esquissé, se dessina sur les lèvres de Shaw. Des placards claquèrent dans la cuisine.

— Quiéres comer ahora o después ?

Le sourire de Shaw s'agrandit, Brown rougit furieusement. Incapable de se défendre, de se justifier. Pas vraiment la conscience tranquille non plus. Sa nudité ne la gênait pas, surtout pas devant Shaw. Elle savait très bien que celle-ci prenait plaisir à la coincer et à la déstabiliser, d'autant plus facilement que Shaw connaissait l'ascendant qu'elle avait toujours exercé sur elle. Leur relation avait gagné en équilibre après qu'elle eussent combattu en binôme à Bethesda. Brown avait pris de l'assurance, mais le capitaine était partie pour le Canada et ensuite, Brown avait appris par Maria Alvarez qu'elle était partie. Quand Brown avait demandé des précisions, la jeune Mexicaine n'avait pu que lui répondre qu'à part l'Intelligence Artificielle personne n'aurait pu répondre à cette question. Brown n'avait pas insisté. Pour une raison ou une autre, le capitaine Shaw s'était fondue dans l'ombre. Elle s'accordait un congé sans solde. À ce moment-là, Brown avait espéré un jour la revoir. Le capitaine souffrait de graves troubles de stress post-traumatique, si elle n'en guérissait pas, elle risquait de disparaître à jamais.

Elle n'avait pas disparue, elle était là. A priori en forme et d'humeur joyeuse.

Brown était tellement contente de la voir. Tellement surprise. Elle aurait aimé lui manifester sa joie de la revoir, l'accueillir avec chaleur et simplicité et elle se retrouvait stupidement plantée au bord d'une piscine, trempée, nue, devant l'officier qu'elle respectait le plus au monde et qui se moquait d'elle parce qu'elle s'imaginait l'avoir surprise mener une deuxième vie extra-conjugale. Enfin ça, c'était après qu'elle eût vu l'alliance que portait Brown parce que le capitaine Shaw se foutait déjà de sa gueule avant d'avoir remarqué le jonc d'or qu'Élisa portait au doigt.

— Lissa, fit encore la voix féminine pleine de reproches. Porque te levantas tant temprano en la manana ?

N'obtenant pas de réponse, la jeune femme qui parlait se dirigea vers la terrasse. Son cœur se glaça quand elle surprit Élisa Brown debout, immobile et nue, figée devant une personne dont elle ne distinguait du salon que les pieds et qui se tenait assise devant elle. Qu'est-ce qui pouvait déclencher cette absence réaction chez cette femme solide et courageuse. Chez ce soldat sur-entraîné qui l'avait soutenue pendant des mois, qui avait tué et combattu sans jamais reculer ? Qui pouvait l'avoir à se point surprise pour qu'elle tînt ainsi pétrifiée devant quelqu'un. Elle sentit son estomac se contracter, Athéna lui avait assuré qu'elle ne courait aucun danger, qu'elle serait en sécurité et que personne ne pourrait même aborder l'île sans son aval. Pas un navire, du plus petit au plus grand ne s'approcherait des côtes assez près pour lancer des plongeurs, pas un hélicoptère. L'île avait été transformée en sanctuaire et ceci bien avant que l'Intelligence Artificielle y envoyât la jeune femme.

— Lissa, murmura-t-elle d'une voix blanche.

Elle fit un pas. L'inconnu se retourna. Elle serait restée de dos qu'elle l'aurait reconnue de toute façon.

— No mames, Sameen ! jura-t-elle furieuse. De verda, que cabron !

— Salut, Maria.

— J'ai failli mourir de peur !

— Remercie pour ça ton super garde du corps.

— Élisa n'est pas mon garde du corps.

— Ouais, peut-être mais elle prend soin de ton corps quand même.

— Capitaine... tenta d'intervenir Brown.

Maria lui jeta un regard circonspect. Brown arborait un air franchement gêné. Maria retourna son regard sur Shaw.

— Sameen, qu'est-ce que tu as dit à Élisa ?

— Je n'ai rien dit, j'ai constaté.

— Constaté quoi ?

Maria avait envie de lui sauter au cou, de la serrer dans ses bras et de l'embrasser sans s'inquiéter d'essuyer un rejet qui ne manquerait pas de survenir devant une telle démonstration d'affection. Deux ans qu'elle ne l'avait pas vue, qu'elle n'avait pas eu de nouvelles sinon une seule fois l'an dernier, et pour quelle nouvelle ! Mais cette imbécile de Shaw avait le don pour embarrasser Élisa Brown de la plus impudente des façons et défendre l'officier passa avant toute chose. Shaw souriait narquoisement en face d'elle.

— Constaté quoi, Sameen ? répéta Maria.

— Que tu as en fin de compte profité de mon autorisation.

Maria fronça les sourcils.

— Tu as bon goût, ajouta Shaw. Et pas seulement pour le physique d'après ce que j'ai pu comprendre.

Cette fois, Maria compris.

— Capitaine, essaya encore une fois Brown.

— Je ne vous reproche rien, Brown. Et puis, il est difficile de résister à Madame la juge.

— Oui, ça tu en sais quelque chose, attaqua Maria.

Shaw resta coite.

— N'est-ce pas qu'il est difficile de me résister, Sameen ? insista Maria.

— Euh... Ben... s'embarrassa bêtement Shaw.

Brown regagna un peu d'assurance. Elle n'avait jamais su ce qu'il y avait pu avoir entre les deux jeunes femmes. Maria lui avait beaucoup parlé du capitaine, mais elle n'avait jamais laissé entendre qu'elles avaient un jour cédé à une attirance mutuelle. Pourtant, à cet instant, Maria le suggérait et vu l'embarras soudain du capitaine...

— Ne vous croyez pas sorti d'affaire, Brown, l'invectiva soudain Shaw.

Brown se raidit. Qu'avait-elle fait ?

.


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Deux ans auparavant, faisant preuve du plus parfait manque de tact, le capitaine l'avait invitée à satisfaire ses désirs envers Maria Alvarez que Brown ne connaissait presque pas à cette époque. La jeune juge assistait à la conversation, Brown s'était déjà ridiculisée devant elle pour une histoire de robe qu'elle avait trouvé jolie, ridiculisée parce qu'elle avait ingénument comparé Maria Alvarez à sa mère, que la juge avait relevé son impair et s'était ensuite amusée à lui promettre de s'habiller plus légèrement si Brown l'invitait un soir à dîner sur la plage. L'irruption du capitaine au beau milieu de leur conversation, son invitation à partager la nuit avec Alvarez avait fini de plonger Élisa dans le plus ridicule des embarras. Elle avait rougi comme une adolescente et s'était trouvée incapable de se défendre ou de répliquer quoi que ce fût aussi bien à Alvarez qu'à Shaw. Maria avait fini par prendre sa défense et Brown avait connu l'une des plus grande honte de sa vie.

Plus tard, Maria avait durement vécu la diffusion massive des sexes-tapes qui mettaient en scène des ébats qu'elle n'avait jamais partagés avec le capitaine Shaw. Bouleversée et blessée, Maria s'était tournée vers Brown. Si le jeune officier l'avait laissée faire, elle l'aurait embrassée, caressée et traînée dans un lit. Élisa avait gentiment repoussé ses avances. Par peur et par honnêteté.

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Quelques semaines plus tard, lors d'une pause que Maria leur avait ménagée sur une minuscule corniche le long de la falaise qu'elles escaladaient, la jeune Mexicaine lui avait confié que le capitaine Shaw l'avait autorisée et encouragée, si elle souffrait, à trouver du réconfort dans ses bras. Maria avait ri. Brown n'avait pas ri du tout.

— Lissa, tu es fâchée ? s'était inquiétée Maria.

— ...

— Tu crois que je t'utilise comme simple objet sexuel ?

— ...

— Lissa ! avait protesté Maria devant l'absence de protestation du jeune lieutenant.

Élisa avait tourné la tête. Maria lui avait attrapé le menton et l'avait forcée à la regarder en face.

— Tu me crois aussi cynique que cela ? Lieutenant, nous allons passer des mois ensemble. Tu crois que j'ai envie de te mentir, de te tromper ? Tu crois que je te mens, que...

Maria avait détourné le regard.

— Je suis désolée, Élisa, je n'avais pas prévu que... je ne voulais pas, mais je... Si vous voulez, nous pouvons rentrer à Washington.

Le retour au vouvoiement avait heurté Élisa et le jeune officier s'était morigéné de sa bêtise, elle n'avait pourtant rien d'une puritaine et Maria avait raison.

— Non, Maria, je suis désolée. C'est moi, je suis stupide. Je... euh. Je ne suis pas une gamine innocente. J'ai trente ans, j'ai dix ans d'armée derrière moi, j'ai été une ado comme les autres, comme toi et...

— Une ado comme les autres ? Vraiment ? la coupa Maria. Ça m'étonnerait que ton adolescence ait ressemblé à la mienne.

— Pourquoi ? demanda naïvement Brown.

— Je te vois mal avoir eu une adolescence dissolue. Tu as beau avoir fréquenté le milieu du surf, je te t'imagine pas écumer les bars jusqu'à plus soif, t'enivrer sur la plage et fumer je ne sais quelle substance illicite pour ensuite t'envoyer en l'air avec le plus entreprenant ou le plus mignon des garçons ou pourquoi pas des filles présentes.

Élisa avait rougi jusqu'aux oreilles.

— Je me trompe ou tu étais du genre chic fille, très sage et très sérieuse ?

— Je n'étais pas spécialement sage, mais c'est vrai que...

— Tu étais sage et tu n'as pas changé, Élisa. Tu peux te montrer un peu folle, tu es certainement capable de te montrer imprudente et téméraire pour l'honneur de l'uniforme, par devoir envers tes hommes ou des gens que tu estimes. Mais tu n'as jamais été et tu ne seras jamais une dépravée.

— Je suis comme ça, répondit Brown avec modestie.

— Mmm, approuva Maria. Exactement le contraire de moi.

— Tu n'es pas une dépravée.

— Tu dis ça parce que tu ne me connais pas, et que tu ne m'as surtout pas connue à une certaine époque de ma vie. Tu serais atterrée si tu savais. Alcool, drogue, sexe, j'ai tout essayé et j'ai commis tous les excès. Pour l'alcool, tu le sais, et pour le reste, c'était pareil. Je me suis calmée, mais je ne possède pas toujours pas ton intégrité dans certains domaines.

Élisa s'était pincé les lèvres.

— Mais... Élisa, tu regrettes ? On peut arrêter si tu veux, on peut rentrer demain à Washington et on en parlera plus.

— Non.

C'était bizarre, un peu déstabilisant, mais Brown ne regrettait rien, même si elle aurait plus tard à se mordre les doigts de s'être embarquée dans cette histoire. Maria s'était fendue d'une grimace séductrice. Élisa avait souri et la jeune Mexicaine avait posé ses lèvres sur les siennes. Elle l'avait doucement embrassé, puis elle s'était reculée pour juger de l'effet que cela avait eu sur l'officier si sérieux. Sa réaction avait dû lui plaire, elle avait sauté sur ses deux pieds, regardé la paroi qui les surmontait et lancé :

— Alors, on se la mange cette falaise ?

— Ouais.

— J'ouvre la voie ?

— Tu es bien meilleure grimpeuse que moi.

— Pour quelqu'un qui ne compte à son actif que des stages et de vagues entraînements, tu te débrouilles plutôt pas mal.

— Merci.

— Tu me remercieras quand je t'aurais emmenée là-haut, dit la jeune Mexicaine en levant la tête vers le sommet de la falaise.

Élisa avait suivi son regard.

— Au septième ciel... ajouta facétieusement Maria.

Élisa avait vivement tourné son regard vers elle.

— Je t'ai dit que je n'étais pas aussi sage que toi ! la taquina Maria.

— Tu me trouves vraiment coincée ?

— Non, loin de là, répondit Maria en levant ds sourcils licencieux. Seulement réservée et pudique. J'aime bien. C'est d'ailleurs un trait que tu as en commun avec Sameen.

Élisa sourit.

— Tu l'aimes beaucoup, mais au risque de te décevoir par certains aspects, tu ne lui ressembles pas du tout.

— Ah...

— Tu as bien meilleur caractère, Lissa, s'esclaffa Maria.

— Tu l'aimes autant que moi.

— C'est vrai, mais pas vraiment de la même façon et... je t'aime bien aussi... Vous possédez le même corps de rêve ! la provoqua Maria en riant.

Élisa avait secoué la tête. Maria avait assuré une première prise et elle s'était soudain élevée souplement dans les airs.

Élisa la regarda monter. Elle n'eût jamais pensé que la jeune juge cachât de si grandes aptitudes athlétiques. Le jeune officier apprécia encore une fois sa souplesse, sa tonicité et la force qu'elle déployait quand elle grimpait.

Elle avait été quelque peu étonnée que Maria lui proposa de l'accompagner dans une expédition à Smith rock dont elle connaissait la réputation d'être l'un des plus beaux sites d'escalade au monde. Elle le fut moins quand Maria lui apprit que la proposition venait de Sameen Shaw et qu'elle découvrit en préparant leur séjour que Maria n'était pas une novice en terme d'escalade et qu'elle connaissait très bien le sujet.

Maria avait proposé de rester aux États-Unis. Élisa en avait parlé avec les Russes, avec John, Lionel Fusco et Élisabeth Sanders même si les deux policiers ne les accompagneraient pas. Ils avaient préconisé une autre destination en Europe ou en Asie. Maria s'y était opposé :

— Je n'ai pas envie de prendre l'avion, ni envie de parcourir des milliers de kilomètres. J'ai besoin d'être seule. Smith Rock est l'endroit idéal pour cela. On peut s'isoler, camper dans le désert, enfin, si cela ne vous dérange pas, lieutenant, avait-elle dit à Élisa. Smith Rock est l'un des rares spot où l'on n'est pas obligé de loger dans un camping, un hôtel, un refuge ou une guest-house. En plus, je connais bien l'endroit, j'y ai grimpé plusieurs fois.

Élisa avait pris l'avis d'Athéna. L'Intelligence Artificielle avait calculé les risques, élaboré des simulations d'attaques et d'extractions en cas de problème. Elle avait aussi pris en compte l'état d'esprit dans lequel se trouvait Maria, dressée des statistiques. L'option de la jeune juge s'avéra la meilleure.

Maria et Élisa Brown partiraient seules sur le site. L'officier serait en liaison constante avec elle et Anna Borissnova qui remplaçait Anton Matveïtch à la tête des mercenaires. Athéna surveillerait la zone via différents satellites. John Reese et les Russes seraient basés à quelques kilomètres, elle leur fournirait un hélicoptère et toutes les autorisations nécessaires pour voler et intervenir militairement sur la zone.

Maria et Élisa étaient parties ensemble. Brown ne s'était jamais rendue à Smith Rock. La beauté minérale de l'endroit la laissa sans voix. Elles établirent leur campement de base guidée par la connaissance qu'avait la jeune Mexicaine du site et les conseils d'Athéna. Elles possédaient une grosse jeep qu'elles avaient bourré de matériel et de ravitaillement. Maria avait demandé quinze jours de pause.

Les premiers jours avaient été difficiles. La jeune juge dormait mal et se réveillait souvent la nuit en hurlant. Brown reconnut le mal dont souffrait la jeune femme et elle lui offrit la seule chose qu'elle pouvait lui offrir. Sa présence. Maria prit l'habitude de recouvrir son calme dans ses bras. Elle culpabilisait et s'excusait régulièrement auprès du jeune officier. Élisa avait beau lui dire qu'elle avait souffert des mêmes troubles et qu'elle rechutait régulièrement, Maria n'y avait pas cru, jusqu'au jour où Brown avait revécu l'assassinat de son frère. Elle pensait ne jamais revivre ce crime, mais ses nuits perturbées par les cauchemars de Maria Alvarez, les cris de terreur de la jeune juge et son mal-être, avaient fini par déteindre sur elle. Une nuit, ce fut Maria qui se réveilla terrorisée par les cris que poussait le jeune officier. Ce fut Maria qui réalisa que Brown était plongée dans un cauchemar et qui accueillit la jeune femme sur son épaule.

Brown ne se confia jamais à la jeune juge, sinon pour lui avouer qu'elle avait été retenue dans les geôles de Samaritain et qu'il l'avait plongé dans des simulations dont elle gardait des séquelles.

— Comme Sameen ?

— Oui.

Maria n'avait pas commenté.

.

La jeune Mexicaine grimpait mieux qu'Élisa et elle connaissait de nombreuses voies sur le site. Le jeune officier s'en remit à elle pour les guider et ouvrir de nouvelles voies. Maria l'impressionna. Si elles avaient d'abord parcouru des voies plutôt faciles, elles étaient vite passées ensuite à des voies beaucoup plus techniques. Des voies que Maria avait déjà expérimentées. Et puis, la deuxième semaine, Maria proposa de se lancer à l'aventure.

Élisa n'avait jamais été une grande bavarde, Maria l'était beaucoup plus, mais elle était restée pratiquement muette au cours de la première semaine. Elle s'en était tenue à commenter leurs courses, à donner des conseils, à s'extasier sur le paysage, à se féliciter de leurs performances. Rien d'autres. Jusqu'à ce qu'un jour, elle évoquât Shaw.

Elles venaient d'atteindre le sommet d'un rocher. Cent quatre mètres de falaise, de surplombs, de failles et de cheminées. Une montée épuisante et très technique. Elles se retrouvèrent assises au sommet, les jambes étendues devant elles. Élisa se massait les doigts et tendait régulièrement les pieds pour se détendre les mollets.

— Élisa, vous croyez que Sameen sait grimper ? demanda Maria.

— Elle doit se débrouiller, ceux qui partent en Afghanistan suivent souvent une formation en escalade et puis, c'est rare que les recrues ne bénéficient pas d'une initiation à l'escalade au cours de leurs classes.

— Vous croyez qu'elle a votre niveau ?

— Je ne sais pas, il faudrait que vous lui demandiez.

Maria avait dévissé le bouchon de sa gourde, elle avait bu, puis l'avait tendue au jeune officier.

— Vous savez, je faisais des cauchemars avant de passer entre les mains de Gabriel Hayward. Après, ça été pire, parce que c'était horrible. Pas seulement les tortures, mais parce que c'était un enfant.

Maria ferma les yeux oppressée par les souvenirs qu'elle avait gardé de Chihuahua.

— Il vous a fait penser à votre fille ?

— Oui, murmura Maria. Ce n'étaient pas seulement les tortures, c'était... ce qu'il m'a dit, tout ce qu'il m'a raconté, son esprit pervers. J'ai rencontré des enfants délinquants, parfois des gamins d'à peine huit ans, certains avait même déjà tué, mais jamais un enfant comme lui, jamais un être aussi pervers, pourri. C'était...

— J'ai vomi toutes mes entrailles quand j'ai vu ce qu'il avait fait à Ian Lepskin et puis, je sais pour vous et pour Root. J'ai lu les rapports du docteur Chakwass.

Maria tourna la tête vers elle.

— En tant qu'officier responsable, c'était de mon devoir de les lire, s'excusa Élisa.

— Mmm.

Maria réfléchit un instant.

— Lieutenant, je suis désolée pour les nuits. Je vous empêche de dormir.

— C'est sans importance.

— J'avais un oncle journaliste. Je l'admirais beaucoup et je rêvais de devenir journaliste quand j'étais jeune. Je ne sais pas trop à qui il avait déplu, mais il a été enlevé, et vous savez ce qui arrive souvent dans ces cas là au Mexique ?

— Mmm.

— Il revenait en voiture d'une visite qu'il avait effectuée pour les besoin d'un reportage qui portait sur les ressources en eaux dans la région de Chihuahua. Il s'est fait intercepter sur la route et on a retrouvé son corps dans le désert.

— Il avait été torturé ?

— Oui.

— Vous l'avez mal vécu, c'est pour cela que vous êtes devenue juge ?

— Je suis devenue juge, s'enflamma Maria. Parce que personne n'a jamais voulu enquêter sur sa mort, parce qu'on a jamais recherché les coupables, parce qu'on m'a menacée si je m'obstinais à vouloir parler de ce meurtre, parce que personne ne m'a soutenue, parce que tout le monde avait peur et que la justice ne voulait rien dire à Chihuahua quand cela s'est passé. Parce que je ne voulais pas qu'on abandonne encore des victimes, qu'on protège des criminels. Je voulais combattre la corruption qui gangrène le Mexique, qui tue chaque jours des dizaines d'innocents sans que personne ne s'en préoccupe, parce qu'on enlève des filles, qu'on les viole, qu'on les prostitue et qu'on les jette ensuite démembrées dans le désert, qu'on les laisse crever sans que personne ne s'en préoccupe. Je suis devenue juge pour tout cela, Élisa, mais ce n'est pas seulement parce que mon oncle a été enlevé, torturé et tué que j'ai commencé à mal dormir, que je suis devenue alcoolique, que je me suis droguée, que j'ai expérimenté des pratiques sexuelles violentes et dégradantes. Sameen est au courant, Root aussi, et vous, vous êtes mon garde-fou, mon ange gardien et je vous aime beaucoup.

Élisa ne voyait pas trop le rapport. Par contre, elle... Maria ne lui laissa pas le loisir de mener à bout sa réflexion.

— J'accompagnais mon oncle en reportage quand il a été enlevé et ils ne m'ont pas laissée sur le bord de la route. Enfin si, rit cyniquement Maria. Mais seulement au bout de trois semaines.

— Et ensuite, personne ne vous a aidée, continua Élisa d'une voix blanche.

— Non. L'une de mes sœurs a fini par s'inquiéter. Elle ne m'a pas vraiment aidé comme je le souhaitais, mais elle m'a montrée qu'il y avait une autre voie pour m'en sortir que de rester indéfiniment enfermée dans ma chambre et plus tard, alors que j'étais députée, une jeune étudiante américaine m'a encouragée à consulter un spécialiste des désordres post-traumatiques. Je m'en suis à peu près sortie avec lui. Mais c'était dur et je n'ai jamais complètement guéri. Et ma rencontre avec Gabriel Hayward ne m'a pas vraiment aidée par la suite.

— Vous voulez que je vous trouve quelqu'un en rentrant ? J'ai suivi un traitement après ma détention, je suis sûre que l'USMC ne vous refusera pas son aide. S'ils font des difficultés, le docteur Chakwass nous apportera son soutien.

— On verra ça plus tard et j'ai un médecin traitant à Mexico, mais je retiens votre proposition. Je ne veux pas imposer mes cauchemars et mon mal-être à Alma. Je ne veux pas qu'elle s'inquiète plus qu'elle ne doit déjà s'inquiéter parce que sa mère hurle comme une folle en pleine nuit. Pour l'instant, tant que vous êtes là, je sais que je peux compter sur vous pour m'empêcher de boire et de faire n'importe quoi, mais nous ne sommes pas mariées et je ne veux pas tomber après que vous m'ayez quittée.

— Je prendrai des dispositions.

— Pour m'épouser ?

Brown était restée bouche bée. Maria s'était esclaffée.

— Je comprends que Sameen prenne tant de plaisir à vous chambrer, lieutenant. Vous tomber dans tous les pièges qu'on vous tend !

— Vous ne l'avez pas attendu pour ça, remarqua Brown avec justesse.

— C'est vrai. Dîtes, ça vous dirait de corser un peu la difficulté demain ?

— Vous êtes infatigable.

— Vous avez besoin de repos, lieutenant ?

— Non, se récria Brown. Où vous allez, je vais.

— La femme parfaite, sourit malicieusement Maria.

— Arrêtez... bougonna Brown. Dites-moi plutôt à quoi vous pensez.

— Mmm, vous voyez le rocher là-bas ?

Maria tendit le bras. Elle montra la voie qu'elle désirait emprunter le lendemain. Détailla les difficultés. Brown écoutait attentive et sérieuse.

Le jeune officier transpirait le militaire par tous les pores de sa peau, pourtant Maria avait découvert en Brown une très agréable compagne de voyage. C'était une athlète accomplie, une jeune femme simple, dotée d'un caractère égal. Une amoureuse de la nature. Elle aimait camper, manger assise par terre autour d'un feu de camp et rien dans la vie sauvage ne la rebutait jamais. Elle se montrait honnête et ne cachait pas derrière un orgueil déplacé sa fatigue ou les difficultés qu'elle pouvait rencontrer lors d'une ascension. C'était aussi une compagne attentive et très attentionnée. Maria se sentait bien et en sécurité en sa compagnie. Elles ne se parlaient qu'en espagnol, cuisinaient ensemble. Élisa se chargeait de la corvée d'eau et Maria de la corvée de bois.

Maria appréciait une autre qualité chez l'officier, sa discrétion.

L'aveu de Maria les rapprocha. Maria évoqua ses années de fac sans s'étendre sur la vie dissolue qu'elle avait menée durant cette période. Elle lui parla de ses convictions politiques, des combats qu'elles avaient menés aussi bien comme juge que comme députée ou comme membre de la Commission interaméricaine des droits de l'homme. Elle évoqua Alma parce que l'enfant lui manquait et qu'elle culpabilisait de la laisser quinze jours sans nouvelles, même si Athéna lui avait promis de contacter la petite fille tous les jours pour lui raconter ses aventures.

En contrepartie, Élisa lui parla de sa famille, de son frère Ethan, de la vie qu'elle avait mené en Floride, des compétitions de surf auxquelles elle avait participé, de ses classes à l'USMC et de certains aspects de sa vie militaire. Elle lui raconta sa rencontre avec Sameen Shaw, lui confia l'estime qu'elle portait à Root, lui fit un compte-rendu détaillé du combat amical qui les avait opposés elle, Shaw et Muller aux bandits à la solde d'un déserteur irakien qui espérait se construire un fief au nord du Kurdistan et se faisait appeler Cheikh Khalil. Maria sut ainsi dans quelle circonstances Shaw avait été surnommée Gueule cassée. Élisa évoqua aussi ses projets d'avenir et lui fit part de ses doutes et de ses espoirs.

Elles tissèrent à travers l'effort qu'elle fournissaient durant la journée, les dangers inhérents à la pratique intensive de l'escalade, les corvées du soir et les veillées autour du feu, une amitié qui, elles le surent très vite, traverseraient les années et les épreuves à venir. Élisa cachait une grande sensibilité sous sa carapace de soldat et sa réserve. Maria Alvarez entretenait rarement des rapports affectifs exempts d'attirance sexuelle. Shaw avait tort de croire qu'elle et Maria étaient pareille. Shaw couchait par hygiène ou par simple plaisir. Pour se détendre et parce qu'elle aimait ça. Maria appréciait aussi, mais surtout, elle avait besoin de se sentir aimée. Le sexe avait d'abord été un moyen pour elle de s'avilir et de se détruire. Ensuite, il était devenu avant tout un moyen de se rassurer. Elle aimait qu'on prît soin d'elle, qu'on la désirât et qu'on se pliât à sa volonté. Maria aimait dominer ses partenaires, les voir se consumer d'amour et de passion pour elle. Ce n'était peut-être pas toujours très sain, mais cela n'avait plus rien de trop pervers non plus.

Maria avait voulu éviter de s'engager dans une relation sensuelle avec Élisa Brown. Parce qu'elle aimait vraiment l'officier, parce qu'elle ne voulait pas la manipuler, parce qu'elle voulait garder d'elle une image intacte de protecteur et d'officier un peu froid. Parce qu'elle ne voulait pas déplaire à Sameen. Elle avait rejeté l'idée de la séduire et elle n'avait jamais décelé chez le jeune officier la moindre once de désir ou d'attirance. Maria avait de cela en commun avec Shaw qu'elle savait toujours quand on la désirait. Le lieutenant lui avait toujours offert une amitié franche et innocente, dénué de sentiments ou d'attirances troubles.

Brown ne pensait à rien et Maria avait renoncé à l'entreprendre.

Elles dormaient l'une contre l'autre toutes les nuits. Maria avait retrouvé plusieurs fois son calme sur l'épaule du jeune officier qui n'hésitait pas à refermer sur elle des bras protecteurs et rassurants. Élisa l'avait gentiment caressée pour la ramener au calme après un cauchemar particulièrement terrifiant. À l'initiative de Brown, elles avaient pris chaque soir, l'habitude de se masser l'une l'autre avec de l'huile pour se détendre les muscles raidis par des heures d'efforts physiques.

Leur intimité avait grandi sans qu'elles en prissent vraiment conscience, sans qu'Élisa n'en prît conscience. Et puis, une nuit...

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Elles exploraient Smith Rock depuis neuf jours, la chaleur du jour avait cédé à une nuit glaciale et Maria cherchait vainement à se réchauffer contre Brown. Le froid l'empêchait de dormir, elle avait avait essayé sans véritable succès à trouver une position qui lui apporterait un peu plus de chaleur, elle se retourna une nouvelle fois. Brown et Maria se retrouvèrent face à face. Sans y réfléchir, Maria combla la distance qui les séparait et posa ses lèvres sur celles du jeune officier. Brown ne réagit pas, mais elle sentit son sang refluer de ses membres et son cœur oublier qu'il lui fallait battre régulièrement pour maintenir en vie le corps qui l'accueillait. Maria recula la tête. Du bout des doigts, elle caressa doucement le cou du jeune lieutenant, sa main passa ensuite sur sa nuque et ses doigts fouraillèrent dans ses cheveux. Cette fois-ci, ce fut Brown qui avança la tête. Qui trouva les lèvres. Le baiser fut timide, mais Maria y répondit. Elles continuèrent à s'embrasser. Chastement. Élisa sortit une main de son duvet, elle parcourut des doigts le bras nu de la jeune Mexicaine, sentit la peau frissonner sous la caresse. Le désir la prendre. Elle écarta les lèvres, intensifia le baiser, pas trop, mais elle en exigea un peu plus. Un sursaut de conscience la fit brusquement se reculer, mais Maria crocheta ses doigts sur sa nuque et la jeune juge roula sur elle en gémissant. Brown oublia qui elles étaient, ce qu'elles faisaient là et pourquoi. Elle oublia son devoir, sa mission et sa raison bascula.

Ensuite, plus rien ne les avait arrêtées. Pas même le froid mordant de la nuit.

Maria finit une nouvelle fois sur l'épaule du jeune officier, mais cette fois, elle nageait dans la félicité et sa joue ne reposait pas sur le coton du tee-shirt de nuit d'Élisa, mais sur sa peau nue, chaude et humide. Sa main ne s'accrochait plus désespèrent aux vêtements du jeune officier, mais caressait avec insistance et douceur son sein, attendant de voir si elle pouvait une fois encore réveiller son corps au désir.

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À sa grande surprise, Brown n'éprouva aucun remord d'avoir succombé aux charmes de la jeune Mexicaine et elle se montra étonnement naturelle et décontractée face à la nouvelle nature de leur relation. En fait, peu de choses changèrent réellement entre elles, sinon qu'elles dormaient beaucoup moins et qu'il fût heureux que seule Athéna pût voir ce à quoi elles s'adonnaient parfois en arrivant au sommet d'un rocher ou d'une falaise qu'elles avaient mis des heures à atteindre.

Élisa, avant l'USMC, avait connu quelques garçons, mi-amis, mi-amants. Des copains surfeurs avec qui elle couchait sans penser à l'avenir et sans se prendre la tête. Ils passaient leurs journées sur une planche de surf, partageaient une soirée autour d'un feu sur la plage ou chez l'entre eux, finissaient la nuit dans le même lit et n'y pensaient plus ensuite. Elle n'avait jamais réellement eu de petit copain, ni établi de véritable relation amoureuse avec aucun d'entre eux.

Elle avait revu quelques-uns de ses camarades après s'être engagée dans l'armée, certains s'étaient mariés, d'autres avaient déménagé. Deux étaient restés à Butler beach : Ryan et Jonathan. À son retour, ils avaient repris leur planche de surf et Élisa avait passé plusieurs nuits dans le lit de Ryan, jamais dans celui de Jonathan.

Plus tard, elle avait été envoyée en mission à Haïti, puis en Irak, elle en était revenue plus mature et plus sombre. Durant ses permissions, elle avait alors préféré surfer seule ou avec son frère quand il était présent. Après quelques ratés et une bagarre qui l'avait conduite à finir sa nuit au poste de police, Élisa avait refusé les invitations de ses anciens camarades.

Elle revenait à Butler pour se ressourcer et elle avait compris à l'étranger la chance qu'elle avait de bénéficier d'une famille aimante et stable, compris le rôle que celle-ci jouait dans le maintien de son équilibre psychique et la nécessité absolue, si elle ne voulait pas se marginaliser, de rester proche des ses parents et de son frère. De les choyer.

Après sa détention au Nouveau-Mexique, elle s'était isolée et elle était rarement revenue à Butler. Le meurtre de son frère au cours d'une simulation l'avait beaucoup affectée et elle ne se sentait pas toujours assez forte et sereine pour affronter son regard et celui de ses parents.

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À Smith Rock, Élisa revécut avec Maria ce qu'elle avait vécu dans le milieu du surf quand elle était encore au lycée. L'effort physique, la confrontation avec la nature, la complicité, une grande connivence, le partage et une amitié simple et sincère. L'absence de complication et de ce que Brown qualifiait de prise de tête. Qu'elles eussent trente ans et non seize ou dix-sept ans, que Maria fût une femme et non un homme, qu'elles fussent toutes deux isolées en plein désert et non pas membres d'un groupe sur une plage de Floride, ne changea rien. L'esprit demeurait.

Quand elles rentrèrent à Washington, après un moment d'accalmie, elles replongèrent dans les difficultés et la folie liées à l'arrestation et au procès de Jérémy Lambert.

Les interrogatoires. Les auditions. Les confrontations. Les journalistes omniprésents et envahissants. L'hystérie que déclenchait l'apparition de Maria Alvarez dès qu'elle se déplaçait, une hystérie démultipliée encore par la présence de l'imperturbable et pourtant si célèbre Anna Borissnova à ses côtés. Brown travaillait d'arrache-pied, sur le dossier Jérémy Lambert, sur les Cartel impliqués dans l'enlèvement de Maria à Chihuahua, sur les réseaux souterrains qui liaient pègre, Cartel et politiciens corrompus. Elle veillait aussi sur Maria et préparait avec beaucoup de minutie toutes ses interventions. Maria travaillait tout autant, pratiquement sur les mêmes dossiers. Elle tentait surtout de ne pas se laisser emporter par les torrents de boue et de folie que suscitait ce procès.

Leur affection et leur complicité résistèrent aux événements, mais Élisa et Maria cessèrent de tomber régulièrement dans les bras l'une de l'autre. Brown prenait très au sérieux sa tâche d'agent de la CIA infiltré dans les rangs du FBI et Maria souffrait trop pour prolonger une liaison qui finirait fatalement par tourner au vinaigre. Elle aimait Élisa Brown, elle tenait à elle, elle comptait sur elle et elle redoutait par-dessus tout autre chose de gâcher et de perdre l'amitié qu'elles partageaient depuis Smith Rock.

Elle voulait le jeune lieutenant fort et solide. Si elle continuait à coucher avec elle, elle en ferait sa proie, son jouet, son souffre-douleur, et elle n'aurait plus personne sur qui se reposer avec confiance. Les Russes étaient charmants, mais ils impressionnaient Maria Alvarez. John était trop taciturne à son goût et elle ne le connaissait pas. Les deux policiers lui plaisaient, mais ils avaient été rappelés à Anchorage et elles ne les reverraient que pour le procès définitif. Un procès dont la date avait été fixée en février 2017. Sept mois après l'arrestation du Chirurgien de la mort.

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Brown était venue aux Seychelles à l'invitation de Maria. Élisa avait contactée la jeune Mexicaine parce qu'elle avait besoin de parler à quelqu'un, parce que sa vie personnelle tournait à la débâcle et qu'elle ne se sentait pas la force de se confier à ses parents, encore moins à son frère que ses affaires personnelles ne concernaient pas. Parce qu'elle n'avait trouvé inscrit dans son carnet d'adresses que le nom de Maria Alvarez.

Au téléphone, Élisa lui avait servi un discours confus auquel Maria n'avait absolument rien compris. La juge avait alors pris la place de l'amie et Maria l'avait durement enjointe à lui avouer ce qu'elle désirait.

— Il faut que... Maria, je... j'ai... balbutiait Brown. J'ai fait une connerie et maintenant, je ne sais plus quoi faire, ni comment m'en sortir.

— Viens me voir.

— …

— Tu ne peux pas ?

— Si, j'ai des congés en retard.

— Où es-tu ?

— À Jacksonville en Caroline du nord.

— En Caroline du Nord ? Ce n'est pas là que se trouve le Camp Lejeune ?

— Si.

— Tu ne travailles plus pour la CIA ?

— J'ai demandé un congé.

— Pourquoi ?

— C'était compliqué.

— Quand peux-tu partir ?

— Après-demain.

— Je t'envoie ton billet d'avion à l'aéroport.

— Tu es où ?

— Aux Seychelles.

— Ouah, cool, ne put s'empêcher d'apprécier Élisa.

— D'autant plus que je suis logée dans une villa de luxe sur une île privée. C'est très grand, la vue est magnifique, le récif poissonneux, l'eau merveilleusement chaude et le lieu enchanteur. Alma sera aussi contente d'avoir de la visite, tu auras toute l'indépendance que tu souhaites avoir et je serai vraiment heureuse de te revoir. Viens, Lissa.

— Tu es sûre ?

— Oui. Tu as disparu sitôt le procès fini et tu ne m'as pas donné beaucoup de tes nouvelles ensuite.

— J'ai été envoyée en mission, je ne pouvais pas rester.

— Au Mexique, n'est-ce pas ?

— Oui.

— C'est après que tu as quitté la CIA ?

— Non, enfin oui, mais ça n'a rien eu à voir avec la mission.

— À défaut de faire de l'escalade, on fera de la plongée.

— Ouais, d'accord

— À jeudi ou vendredi alors ?

— À jeudi ou vendredi.

— J'enverrai quelqu'un te chercher à Mahé. N'oublie pas de me prévenir de ton heure d'arrivée.

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Élisa avait obtenu sa permission, elle avait jeté un maillot de bain, des sandales, un short et un débardeur dans son sac et elle était partie. Maria était venue elle-même l'accueillir à Mahé. Avec Alma. La petite avait sauté de joie quand elle avait su qu'Élisa venait les voir. Elle courut vers elle dès qu'elle la reconnut en criant son prénom et le très sérieux officier de Marines la souleva dans ses bras en riant. Élisa aimait les enfants et Alma lui rappelait son frère Ethan quand il était petit.

Elle demanda un jour à l'enfant qui venait de lui répéter pour la énième fois qu'elle l'aimait beaucoup, ce qui lui plaisait tant chez elle.

— Tu es une amie de Mama, tu es très gentille et Sam t'aime bien, avait répondu la petite fille à Élisa.

— Sam ?

— Hum, acquiesça Alma.

— Tu veux parler du capitaine Sameen Shaw ?

— Elle est capitaine ? s'était ébahie la petite fille.

— Oui.

— Oh... dit Alma visiblement impressionnée.

L'enfant s'était plongée dans ses pensées.

— Mais elle t'aime, reprit-elle ensuite. Et elle m'a dit que tu aimais maman. Ce n'est pas vrai ?

— Si, c'est vrai.

— Tu vas rester avec elle ?

— Avec qui ?

— Avec Mama, tu vas vivre avec elle ?

L'arrivée de Maria empêcha le lieutenant de s'empêtrer dans une réponse qu'elle aurait jugé ensuite complètement idiote.

— Alma, cesse d'embêter Lissa, la morigéna gentiment Maria.

Alma se pencha sur Élisa

— J'espère que tu resteras longtemps, chuchota l'enfant avant de s'éloigner.

— Maria... commença Élisa.

— Ce qu'Alma voulait te faire comprendre, Lissa, lui dit Maria avec un petit sourire en coin. C'est que si tu passes toutes tes nuits dans mon lit, elle ne t'en voudra pas, bien au contraire.

Élisa avait rougi.

— Mais rien ne t'y oblige, compléta Maria

— Maria, je, euh... Comment elle... Nous n'avons jamais, euh...

Maria avait rit, elle s'était agenouillée devant le jeune officier, lui avait passé les bras autour du cou et lui avait déposé un léger et amical baiser sur les lèvres.

— Et ne te sens pas obligée de quoi que ce soit, avait-elle ajouté taquine en se reculant.

Élisa avait souri.

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Elles n'avaient pas vraiment coucher ensemble depuis que Brown avait retrouvé Maria aux Seychelles, mais elles avaient renoué entre elles les liens distendus par quinze mois d'éloignement. Elles avaient partagé leurs repas, avaient chaussé des palmes et exploré le récif, flâné le long de la plage, farnienté sur le sable ou dans les transats installés autour de la piscine, joué et rit en compagnie d'Alma. Quand elles partaient nager toutes les deux seules, Alma restait avec une jeune employée spécialement choisie pour veiller sur elle. Élisa avait parfois dormi dans le lit de Maria. Elles s'étaient embrassées, doucement caressées, sans vraiment aller plus loin.

Élisa était arrivée très sombre aux Seychelles, après quinze jours, même si elle ne s'était pas confié à Maria, elle avait retrouvé son calme et son allant, mais elle vivait avec la jeune Mexicaine et sa fille dans un monde clos et hors du temps. Shaw en débarquant à l'improviste venait de briser l'harmonie que les deux jeunes femmes et la petite fille avaient construite ensemble.

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— Bon, Sameen, la relança Maria. Tu vas nous expliquer ce que tu fais ici ?

— Je suis venue te demander un service, mais si ta sécurité est aussi mal assurée que ça, je crois que je vais laisser tomber.

— Ma sécurité est hors de propos, Sameen, répliqua sévèrement Maria. Le procès est clos, je n'occupe plus aucune charge officielle dans quelques organismes que ce soit. Je prends simplement des vacances.

— Pff... souffla Shaw aussi peu convaincue que possible.

— Et Athéna veille sur moi.

— Mouais. Et vous, lieutenant, qu'est-ce vous foutez ici ?

— …

— Élisa est venue me rendre visite, répondit Maria.

— Ouais, c'est vrai que tu ne refuses rien, observa Shaw en balayant l'endroit du regard.

— C'est gratuit.

— Athéna paye ?

— Non, je suis l'invitée personnelle du propriétaire de l'île.

— Un ancien amant ?

— Non.

— Qui alors ?

— Je ne le connais pas, c'est à Root que je dois cette faveur.

— Root ?

— Oui, Root.

— Et Brown en profite ?

— Me le reprocherais-tu ?

— Non.

— Le sujet est clos ?

— Oui.

— Lissa, tu pourrais peut-être t'habiller, lui suggéra Maria. Ton corps est digne d'être admiré dans son plus simple appareil, c'est vrai, mais j'ai pour principe d'exiger que mes hôtes soient un minimum habillés pour manger ou même boire un café en ma compagnie.

Shaw s'empara des affaires du jeune officier et les lui tendit d'un air narquois.

— Merci, mon capitaine, souffla Élisa.

— Vous n'avez vraiment pas changé, Brown.

— J'aurais bien aimé, souffla la jeune femme en réponse.

Shaw fronça les sourcils.

— Sameen... intervint Maria. Tu es venue seule ?

— Non, justement, répondit Shaw en remettant à plus tard les questions qu'elle comptait poser à Brown à la suite de sa réponse à son compliment. C'est pour ça que je suis venue te voir.

— Mama, mama ! cria soudain Alma.

L'enfant déboula en courant sur la terrasse. Brown s'empressa d'enfiler son tee-shirt, Shaw et Maria tournèrent la tête.

— Mama, il y a...

Alma s'arrêta soudain de parler. Elle avait grandi. Elle venait de fêter ses cinq ans et elle ressemblait de plus en plus à sa mère. Elle avait les mêmes cheveux noirs même s'ils étaient coupé un peu plus court que ceux de Maria, les même yeux noirs, le même menton pointu, le même regard inquisiteur. Elle regarda sa mère, Brown, puis Shaw. Une fois encore sa mère. Puis de nouveau Shaw. Elle revint ensuite à sa mère. Maria précéda sa question :

— C'est Sameen, Alma.

— Sam ?

— Oui.

— Tu es Sam ? demanda-t-elle confirmation à Shaw.

— Puisque ta mère te le dit.

— Tes cheveux ont poussé.

— Encore heureux.

— Tu te souviens de moi ?

— Sûr.

— Tu m'aimes encore ?

— Ça dépend...

La petite fille ne s'arrêta pas à la réponse de Shaw, elle continua sur sa lancée :

— Et Maman ? Tu l'aimes ?

— Mouais, je l'aime bien.

— Et Lissa ?

Shaw regarda Élisa Brown.

— Lissa, hein ? ricana-t-elle

Brown leva une épaule pour signifier qu'elle n'y pouvait rien.

— Tu aimes, Lissa, Sam ? insista Alma.

— C'est un bon officier.

La réponse parut satisfaire Alma. Un grand sourire lui mangea la face et elle grimpa sur les genoux de Shaw.

— Je suis si contente de te revoir ! Tu m'as beaucoup manquée. J'ai toujours ta pierre à fusil, Gen m'a appris à m'en servir. Je te montrerai comment je suis bonne. Tu veux voir ?

— Peut-être plus tard.

— Pourquoi tu es partie ?

— J'avais un truc à faire.

— Tout le monde a été très triste. Gen a pleuré. Ta maman aussi.

— …

— Tu sais, elle t'aime, lui dit l'enfant sur le ton de la confidence.

— Alma, tu veux boire quelque chose ? l'interrompit Maria qui avait surpris Shaw s'assombrir.

— Un jus de papaye ?

— Si tu veux.

— Tu vas rester, Sam ? lui demanda Alma

— Oui, quelques jours peut-être, mais pas beaucoup plus.

— Et le bébé, c'est à toi ? C'est une fille ou un garçon ? Comment il s'appelle ? Il a quel âge ? Je peux jouer avec ?

Maria s'amusait de la situation. De sa fille grimpée sur les genoux de Shaw, de sa volubilité, de sa naïveté et du contraste qu'elle formait avec Shaw, Brown ne comprenait rien à cette histoire de bébé et cherchait des explications valables à sa présence parce qu'elle n'imaginait pas instant que le capitaine Shaw pût avoir un enfant, et Shaw, de son côté, se demandait si la gamine arrêterait un jour de parler et de la harceler parce qu'elle s'inquiétait de savoir qui aimait Shaw et qui Shaw aimait.

Alma se tut et fixa de grands yeux confiant sur Shaw.

Qui resta muette.

— Sameen, l'appela Maria. Je crois qu'Alma attend que tu lui répondes.

— Que je réponde à quoi ?

— À toutes ses questions, tu veux que je te les répète ?

— Je ne suis pas encore sénile, c'est bon, bougonna Shaw. Tu veux que je réponde à tout, Alma ?

— Oui.

— Okay, alors c'est une fille, elle s'appelle Anne-Margaret, mais tu peux l'appeler Meg ou autrement si ça te fait plaisir et elle a six mois.

— Oui, mais tu es sa maman ?

— Ouais.

— Oh... ! Tu as vu, Maman, dit l'enfant ravie. Sam a un enfant.

— J'étais au courant.

— Ah bon ? s'étonna l'enfant.

Brown ne s'exprima pas, mais son étonnement faisait écho à celui d'Alma.

— Sameen m'avait prévenue.

Elle se tourna vers Shaw.

— Enfin, je savais qu'elle était enceinte, pas qu'elle avait accouché et je dois dire que...

— Je suis venue pour elle, Maria, déclara Shaw avant que Maria ne continuât sa phrase.

Brown essayait vainement de trouver une réaction appropriée. Elle se demanda si elle devait féliciter le capitaine. Quelle formule elle pouvait employer sans risquer de se faire vertement rabrouer.

— Eh, Brown, l'interpella Shaw qui avait décelé son tracas. Détendez-vous. Vous avez l'air d'une abrutie compassée.

— Excusez-moi, mon capitaine, mais...

— Ça peut arriver à tout le monde, Brown. Même à vous, enfin..., grimaça Shaw. Sauf si évidemment, Maria vous a définitivement fait virer de bord et que vous ne vous en tenez plus qu'exclusivement aux femmes

Brown ouvrit la bouche. Alvarez frappa Shaw sur la tête du plat de la main.

— Sameen ! protesta-t-elle.

— On ne sait jamais, protesta Shaw en guise d'excuse.

Maria revint au sujet qui la préoccupait.

— Qu'est-ce que tu attends de moi, Sameen ?

— Je veux te confier, Meg. J'ai un truc à faire et je ne peux pas l'emmener avec moi.

— Mais pourquoi, moi ?

— Parce que.

Maria sourit et Brown se sentit soudain de trop. Elle n'avait jamais soupçonné que le capitaine Shaw et Maria fussent si proches l'une de l'autre. Elle savait que les deux jeunes femmes s'appréciaient, pas qu'elles entretenaient une relation que Brown sentait très étroite. Depuis quand ?

— On en discutera après le petit-déjeuner. Sameen, tu veux quoi ?

— N'importe quoi, mais j'ai faim.

— Lissa, comme d'habitude ?

— Oui.

— Tu viens avec moi, Alma ? proposa Maria à sa fille. Tu m'aideras à préparer le café et tu casseras les œufs dans la poêle.

L'enfant hocha la tête et s'éloigna avec sa mère. Elle s'arrêta soudain, revint sur ses pas et déclara à Shaw :

— Tu veux que surveille Anamaga ? Que je te dise quand elle se réveille ? Si elle a faim ou qu'elle veut un câlin ?

— Elle va dormir encore un peu, je l'ai nourri juste avant de venir.

— Elle fait des anous ?

Shaw fronça les sourcils, puis se souvint avoir déjà entendu Alma utiliser cette expression au Brésil.

— Ouais.

Sa curiosité satisfaite Alma partit en courant rejoindre sa mère, laissant Brown et Shaw face à face.

— Brown, si je reste trois, quatre jours, peut-être un peu plus, ça vous dirait de vous entraîner avec moi ? Je manque de pratique. Vous n'avez pas arrêté au moins ?

— Je suis toujours Marines, mon capitaine.

— Vous m'entraînerez alors, je vais en avoir besoin pour la suite. Je compte sur vous pour évaluer mon niveau. Si vous déceler des faiblesses, vous me concocterez un programme pour les palier, que ce soit au niveau physique ou technique. Je ne suis pas à une ou deux semaines près si vous estimez que j'en ai besoin. Vous repartez quand ?

— Dans quinze jours.

— Vous êtes ici depuis combien de temps ?

— Quinze jours.

— Vous êtes d'accord pour être mon entraîneur ?

— Bien sûr.

— Ça va Alvarez ?

— Oui.

Shaw la regarda attentivement.

— Et vous ?

— J'essaie que ça aille.

— C'est pour cela que vous êtes ici ?

— Oui.

— Ça tombe bien. Je suis contente de vous revoir, Élisa.

Brown sentit monter ses larmes.

— Moi aussi, mon capitaine. Moi aussi.

— Si vous devez m'entraîner vous m'appellerez Sam, et vous éviterez de chialer à chaque fois que je vous appelle Élisa, d'accord ?

— …

— Merde, vous ne pleurer pas à chaque fois que Maria ou Alma vous appelle Lissa quand même ?

— Non, se prit à rire Brown.

Shaw se leva et tendit sa main au jeune lieutenant.

— Marché conclu ?

— Marché conclu, Sam.

— Cool, allons bouffer alors. Le récif est joli ? dit-elle en regardant la mer qui scintillait à travers la végétation.

— Magnifique.

— Vous me ferez visiter ?

— Quand vous voulez.

— Alma parle toujours autant ?

— Non, mais elle parle beaucoup de vous.

— C'est une chouette gamine.

— C'est vrai.

— Vous nagez bien.

— J'ai été classé troisième au championnat militaire.

— Troisième ?

— Je nage mieux en eaux libres.

— Je vous dirai ça plus tard.

— Si vous avez besoin de moi pour ce que vous avez prévu de faire ensuite...

— Vous seriez prête à déserter ?

— Pour vous ? Je...

— Par pitié, ne répondez pas, l'arrêta Shaw avant qu'Élisa ne continua.

— J'ai simplement confiance en vous, mon capitaine.

— Et c'est réciproque.

Brown oublia tous ses soucis, la peur qu'elle avait éprouvée à l'idée de se retrouver de trop entre Shaw et Maria. Entre une femme qu'elle aimait et une femme qu'elle admirait profondément.

Elle s'arrangerait pour que le capitaine restât le plus longtemps possible. Elle l'entraînerait et si Shaw avait perdu de son mordant, elle le lui ferait vite retrouver. Quand elle repartirait des Seychelles, le capitaine serait prêt à affronter n'importe quoi.

Brown tenterait d'en savoir un peu plus sur ses projets, sur sa fille, sur la vie qu'elle avait menée depuis qu'elles s'étaient quittée à Bethesda, et elle l'aiderait dans la mesure de ses possibilités.

Elle espérait aussi sincèrement que Shaw eut vaincu ses plus mauvais de ses démons. Vraiment vaincu. Brown pensait y avoir réussi, elle s'était crue solide et exemplaire.

Elle avait malencontreusement oublié qu'elle avait des amis, des gens sur qui compter et sa vie avait viré au cauchemar.

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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :


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Pat's : diminutif pour Princess Patricia Light infantery. Régiments d'infanteries crée en en Août 1914, du nom de la princesse Patricia of Connaught, fille du gouverneur général du Canada.

Les Pat's ont participé à la guerre de tranchée en Europe, au débarquement allié en Italie en 1943, avant de prendre part à la libération de la Hollande en 1945.

Le PPIL à ensuite servi en Allemagne, au Japon, il a été engagé dans la guerre de Corée, dans celle des Balkans et en Afghanistan (jusqu'en mai 2010).

Le régiment a aussi servi au Canada auprès des autorités entre autre lors des tempêtes de glaces qui ont sévi au Québec en 1998.

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Le capitaine Nichola Goodard a été tuée en 2006, voilà pourquoi Shaw dit à Marie Brisebois qu'elle est arrivée après.

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Traductions (n'hésitez pas à critiquer si c'est inexact) :

Donde estas ? : Où es-tu ?

Quiéres comer ahora o después ? : Tu veux manger maintenant ou après ?

Porque te levantas tant temprano en la manana ? : Pourquoi est-ce que tu te lèves si tôt le matin ?

No mames : juron mexicain équivalent à : sans blague, tu déconnes, sérieux, putain... mais dont la traduction littérale est : Ne suce pas

De verda, que cabron : Vraiment, quelle conne.

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