Bonjour à tous,

Et oui... ça fait deux ans environ. J'ai laissé cette fiction en plan pendant deux ans, sans jamais me résoudre à l'arrêter. Je ne saurais pas vous dire pourquoi c'est revenu. Peut-être parce qu'après être passée par un changement de vie drastique et l'une des périodes les plus difficiles de ma vie, j'ai eu envie, et même besoin, de me remettre dans la peau de Mai. Mai m'a d'ailleurs beaucoup accompagnée pendant cette période, et je me suis souvent dit que si elle avait survécu à la perte, au deuil, alors je pourrais aussi, que comme elle, je pourrais recommencer à vivre. Voilà donc, après deux ans d'absence, la suite de cette fanfiction...

On reprend donc là où on en était... ce fut d'ailleurs assez étrange pour moi de m'y remettre, et compliqué de raccrocher les wagons, mais j'espère y être parvenue. En ce qui concerne cette partie de la fiction, il s'agit-là de l'avant-dernier chapitre. J'aimerais la continuer après, mais de manière un peu plus légère, retrouver la connivence entre Mai, Naru et Osamu, car j'adore ce trio, l'attrait du paranormal aussi. On verra ^^ Ce qui est sûr, c'est qu'après m'être cassée la tête à écrire ce chapitre particulièrement intense, je vais enchaîné, donc la suite et fin devrait arriver très vite. Voilà... en espérant ne pas vous avoir tous perdus et retrouver les plus courageux, les plus tenaces d'entre vous, dans les commentaires (!), je vous souhaite une très bonne lecture et vous dis à très bientôt (cette fois pour de vrai) pour la suite ! ;)


Chapitre 14.

Comité intime. Une trentaine de personnes à peine. Bien plus modeste qu'à sa dernière conférence. Silence. Tout au plus quelques chuchotements, comme si le temps qui continuait à s'écouler là-bas dehors s'était ici arrêté.

Takashi s'agita sur sa chaise. Il se sentait nerveux, presque mal à l'aise. En plus de lui avoir confirmé l'existence d'un invisible qu'il avait toujours craint malgré lui, la présence de la médium lui rappelait de mauvais souvenirs.

Comment pouvait-on tomber d'aussi haut ? S'était-il voilé la face à ce point ?

C'était bien, mais c'était tout.

Quand il songeait à Mai, il voyait toujours ses yeux tristes, son regard perdu dans un ailleurs où il ne pouvait pas la suivre, ses gestes lents et mélancoliques, son sourire lasse. Même dans leurs ébats les plus charnels, elle lui avait semblé fatiguée, comme éteinte, là sans l'être vraiment. Il se demandait parfois si ce n'était pas cela qu'il avait aimé chez elle. Cette présence diaphane, à peine esquissée, un peu comme celle de Fubuki d'ailleurs qui, avec son teint pâle et sa silhouette de porcelaine ne semblait ni réellement vivante ni tout à fait morte. Un pied de chaque côté, entre le visible et l'invisible, constamment tiraillée entre les deux, et de ce fait, ni ici ni ailleurs. Quelque part dans un entre-deux.

Mais ce que Takashi n'avait jamais dit, pas même à Mai, c'est que lui aussi voyait des ombres du coin de l'oeil, des lumières vives parfois, et qu'il entendait tard dans la nuit des chuchotements au creux de son oreille.

Il en avait toujours été ainsi, depuis qu'il était petit, et à force, il n'y avait plus prêté attention.

L'invisible finit par disparaître lorsqu'on en détourne le regard. Il n'existe que si on veut bien lui donner une véritable présence. Ses perceptions verrouillées, les deux pieds dans un réel bien ancré, bien tangible, Takashi avait fini par oublier. Il n'avait néanmoins jamais douté que notre vraie nature nous rattrape toujours, et que c'est pour cela qu'à peine avait-il entendu parler de la médiumnité par l'intermédiaire de Jun, les ombres dans les coins et les chuchotements dans le noir étaient revenus plus forts, plus perceptibles que jamais. La présence de Mai n'avait fait qu'accentuer le phénomène. Chaque fois qu'il avait plongé les yeux dans ses iris brun-vert, Takashi avait eu les oreilles sifflantes et la tête qui tourne.

Là encore, il fallait croire que le hasard ou le destin – car il préférait l'appeler ainsi – n'avait pas fait les choses à moitié. Comme Jun, Mai était médium. Comme lui, elle voyait et entendait des choses qui n'étaient pas censées être là, et comme lui, contrairement à Jun, elle avait peur.

« C'était bien, mais c'est tout. »

Takashi avait beaucoup réfléchi depuis. Il avait réfléchi jusqu'à ne plus pouvoir en dormir la nuit, parce qu'il savait qu'il s'était menti encore une fois.

Il avait rencontré une Mai triste, terne et éteinte. Une Mai qui fuyait elle aussi sa véritable nature. Ça, il l'avait senti, et il avait cru bêtement qu'en s'attachant, qu'en l'accompagnant, qu'en la sauvant, il pourrait se sauver aussi. Il avait cru que cette absence qu'elle diffusait comme un brouillard autour d'elle était le fait de sa forte connexion à l'invisible et qu'en le fuyant, elle ne faisait que se fuir elle-même, lui qui l'avait mise face à sa vérité, qui l'avait forcée à admettre l'existence de ses dons et à retourner dans cet univers qu'elle ne volait plus côtoyer. Il avait cru que c'était ce face à face avec une Jun entière, pleinement réconciliée avec ses capacités, qui l'avait braquée ainsi. Et puis il avait cherché plus loin, plus en arrière, jusqu'au moment où il avait vu l'étincelle dans les yeux de la jeune femme s'allumer pour la première fois.

Cela ne s'était pas produit lors de leur première rencontre, ni lorsqu'il lui avait tenu la main ou lorsqu'il l'avait embrassée pour la première fois. Non. Mai avait relevé la tête et ouvert complètement les yeux ce soir-là, au restaurant, lorsqu'elle avait reconnu celui qu'elle avait dit ne plus aimer. Oliver Davis.

Et depuis, elle qui n'avait jamais haussé la voix, qui travaillait toujours en silence et qui ne faisait qu'entendre ce qu'on lui disait sans jamais l'écouter, s'était mise à parler très fort. Elle avait hurlé dans ce restaurant tout en lui flanquant son poing en pleine face avec une force que Takashi n'aurait pas crue possible chez elle. Elle avait hurlé dans la rue, frappé encore, et avec sa tête, elle avait hurlé dans la cour de l'université en jetant son gobelet contre le mur, fière et droite face aux regards qu'on lui lançait. Vivante. Enfin, elle avait hurlé face à lui avant de soupirer et de le lui dire en détournant les yeux.

« C'était bien mais c'est tout. »

Et c'est seulement en réunissant ses souvenirs sans mentir, sans cacher ce qu'il ne voulait pas voir pour ne garder que ce qui l'arrangeait, que Takashi avait compris pourquoi elle l'avait réellement quitté, pourquoi, même quand ils s'étaient embrassés sous la pluie de printemps, même quand ils avaient fait l'amour et s'étaient endormis dans les bras l'un de l'autre en se serrant très fort, elle n'avait jamais vraiment été avec lui.

Ce n'était pas lui qui l'avait sauvée, ni même Oliver, seulement la vie en les réunissant de nouveau. Et ce que cette histoire lui avait apporté à lui, ce qui se cachait derrière les mensonges, l'attachement, cet amour bien attentionné qui n'en avait jamais été un, n'était que sa véritable nature qui se manifestait à ses oreilles sourdes et ses yeux fuyants. Plus brutale et confrontante que jamais.

Encore une fois, peut-être la centième en quelques minutes, il rajusta son assise et inspira lentement. Il espérait… oui, il espérait très fort que Jun lui donne des réponses, quelque chose à quoi se raccrocher, à lui que la vie avait entraîné et abandonné comme un enfant mal aimé sur ce chemin d'entre les mondes. Son père lui avait souvent dit que la vie n'était qu'une série d'épreuves et d'apprentissages qui servaient à grandir, qu'on ne trouvait la grâce et le repos que dans la mort, qu'il ne servait donc à rien de les chercher ici bas, et qu'arrêter de les chercher était déjà un soulagement en soi. Sa grand-mère faisait plus simple quand elle disait que l'existence n'était qu'une suite de problèmes à résoudre les uns après les autres, encore et encore, jusqu'à la fin. Alors, ce sentiment qui le tiraillait de l'intérieur, cette plaie grande ouverte en lui et qu'il avait la sensation de porter déjà bien avant Mai devait être quelque chose de normal, et même de nécessaire pour le faire grandir. Il préférait le croire, même si c'était faux.

La mémoire de son corps lui fit soudain remarquer qu'il s'était dangereusement affaissé en avant. Takashi se redressa en masquant un soupir et remarqua que les lumières sur la scène s'étaient amplifiées. Il y avait une sorte d'agitation dans les coulisses, et le visage de Sakamoto apparut soudain entre les rideaux noirs, comme une tête suspendue dans le vide, avant de disparaître à nouveau. Le jeune homme sentit un sursaut dans ses entrailles et nota la moiteur de ses mains. Un coup d'oeil sur l'écran de son portable qui, lui, n'avait pas oublié le temps, lui apprit que la conférence avait déjà vingt minutes de retard. Ce n'était pourtant pas dans les habitudes de Fubuki. Que se passait-il ?

Quelques murmures montaient déjà dans la salle, tandis que les regards s'interrogeaient.

– Vous pensez qu'il y a un problème ? » demanda son voisin en se penchant vers lui.

« Je ne sais pas. »

Takashi nota seulement les tâches sur son crâne, l'épaisseur de ses lunettes et ses ongles racornis, avant de détourner la tête. Il ne voulait alimenter ni l'anxiété ni la médisance, mais quelque chose lui soufflait bien que ce qu'il se passait n'était pas normal, que ces réponses qu'il désiraient tant et auxquelles il cherchait à se raccrocher comme à une bouée de sauvetage, il ne les aurait peut-être jamais.


J'écris désormais de trop loin pour m'en souvenir clairement. Je sais juste juste que j'avais cru, dans l'intimité de cette chambre d'hôpital, en un duo qui n'existait plus. Je nous voyais comme deux justiciers chargés de débusquer la méchante sorcière. Dans mon cerveau qui s'était contenté du réel pendant trop longtemps, qui ne s'était nourri que de sa petite pitance quotidienne de jour après jour, sans rien attendre et sans oser se souvenir, c'étaient soudain animées des fantasmes de gloire et de lumière. Je nous voyais déboulant au milieu d'une conférence, mettre Jun face à la vérité, à sa vérité, celle du meurtre odieux de Mitsuko Kawai. Exhiber en public l'acte d'achat où figurait son véritable nom, et sur lequel Osamu avait réussi à mettre la main, lui ramener d'anciens clients qui la reconnaitraient peut-être, forcer Sakamoto à avouer, les mettre face aux faits tous les deux, dénoncer son succès fallacieux, qui reposait sur un mensonge, un montage élaboré par l'orgueil.

Je voyais tout cela.

Je voulais que le public lui crache à la figure, la fasse enfin descendre de son pied d'estale et la démonte pièce par pièce. Je voulais voir s'éteindre la fierté, l'arrogance dans ses yeux noirs qui m'avaient si souvent défiée, la voir chuter de très haut, réaliser qu'elle ne pourrait plus jamais toucher à un cheveu de Naru.

Et ce n'est que plus tard, les faits passés, irréversibles, que je réalisai que je m'étais moi-même laissée aveugler par la haine et l'orgueil. Haine de la femme qui avait laissée Mitsuko se faire tuer, de celle qui avait pris ma place auprès de Naru. Orgueil de me croire meilleure qu'elle aussi, moi qui avais découvert la vérité.

Je me dis maintenant que nous aurions dû parler, que nous aurions dû comprendre, ou du moins essayer. Que si nous y avions été plus sereinement, les choses auraient peut-être tourné autrement, et que nous en serions sortis avec la conscience moins lourde.

Autant j'ai profondément haï Jun Fubuki, avec mon ventre, avec mes viscères, autant je ne peux m'empêcher de penser désormais à elle sans une certaine tristesse, et beaucoup de remords.

Poussés par la méticulosité de Naru, par ma colère et par l'esprit d'Osamu, lui aussi contaminé par l'amertume, nous avions tout préparé. Il nous fallait des arguments solides, infaillibles. Nous n'étions pas sûrs que l'acte d'achat suffise, les anciennes photos non plus. Jun était trop différente de celle qu'elle avait été à l'époque. Il nous fallait autre chose. Quelque chose qui la fasse flancher sans possibilité de se relever. Et c'est là que nous avons trouvé. Son mari. Ex-mari plutôt, avec qui elle avait séquestré Mitsuko, et qui avait tué la fillette. Qu'était-il devenu ? Comment avait-elle acheté son silence ? Était-il encore en vie au moins, ou avait-il rejoint la longue liste des suicidés solitaires et anonymes qu'on relègue dans l'ombre comme de la poussière sous le tapis ?

Là encore, c'est Osamu qui fit tout. L'accident avec Ikuko et la découverte du corps de Mitsuko lui avait rendu le concierge complètement docile. C'est ainsi qu'il put obtenir l'acte d'achat, ainsi que les coordonnées de Kuji Satô, que le vieil homme possédait encore.

« Je ne sais pas pourquoi ils sont partis… », avait-il malgré tout maintenu devant nos allégations, après que la police l'ait copieusement cuisiné. « Je vous jure. »

Mais les coordonnées nous suffisaient.

Kuji Satô vivait dans une pension miteuse de la banlieue de Tokyo. Nous étions seulement tous les deux lorsque nous allâmes à sa rencontre. Naru et moi. Il avait le même teint jaunâtre que dans mes visions, le même regard vitreux sous les mèches grasses qui lui tombaient sur le front, et je ne pus m'empêcher de frémir en posant les yeux sur ses mains pâteuses. Celles qui avaient pressé la gorge de Mitsuko jusqu'à l'étouffer. Il nous écouta sans bouger un cil, et lorsque j'évoquai la manière dont il avait traité la fillette, il haussa les épaules et alluma une cigarette.

« C'est Jun qui a tout manigancé » se contenta-t-il de marmonner après avoir écrasé sa clope dans un cendrier déjà plein à raz bords. « Moi j'ai suivi. »

Nul ne peut justifier ses actes en en rejetant la responsabilité sur un autre », rétorqua Naru sans masquer le dégoût que l'homme lui inspirait.

Cela fait de vous un monstre sans conscience, ni empathie », avais-je ajouté.

Mais Kuji s'était contenté de nous regarder derrière ses cheveux grisonnants, abruti par le silence et la médiocrité de son existence. C'est à cet instant que j'ai commencé à comprendre sans l'admettre. La détresse de Jun face à cet homme aussi consistant qu'une flaque de moisissure. Une femme comme elle, belle, brillante, car elle l'était – je ne pouvais me mentir, elle l'était vraiment – vivre avec un tel déchet, se laisser toucher par ses mains sales, regarder par ses yeux jaunes, subir son haleine, vivre sa passivité jour après jour. Comment ne pas céder à la folie ? Mais j'étais encore trop en colère, trop déterminée à la détruire pour l'admettre. Aussi, la petite pointe d'empathie que je ressentis à cet instant fut balayée à peine fut-elle apparue. Comme un fétus de paille. Alors que c'est peut-être ce fétus de paille qui aurait pu la sauver…

Faites ce que vous voulez », avait-il finalement murmuré, avec son haleine de poussière et de vieux. « Ce que vous lui ferez m'importe peu. Elle le mérite. »

Vous le méritez aussi », dit Naru avec froideur.

Kuji Satô sourit alors, avec ses dents jaunes, mais ce n'était pas un sourire moqueur, ni méchant, ni triste d'ailleurs. C'était le sourire défait des hommes résignés, des gens qui disent « ça va » tous les jours pour cacher le vide qui se creuse en eux, et qui se réveillent un beau matin sans pouvoir rire ni pleurer, comme si on les avait amputés d'un membre pendant la nuit. Lentement. Sournoisement. Avec la perversité du déni et de la passivité. Kuji Satô se moquait bien de ce qui pouvait lui arriver. Il était mort depuis longtemps.

Nous avions donc convenu de ce que nous comptions faire sans insister pour obtenir son consentement, la garantie de sa présence, qui nous était nécessaire. Avec lui comme atout, nous étions certains de gagner. Jun allait tomber de très haut, et rien ni personne ne pourrait freiner sa chute.

Je me souviens du silence qui nous accompagna comme une ombre sur le chemin du retour, du visage fermé de Naru, des feuilles mortes qui crissaient sous nos pas et de ce redoux soudain qui avait suivi les jours très froids. Et je me suis demandée très soudainement, comme si un éclair avait traversé ma conscience, qui nous étions pour juger, qui nous étions pour condamner, nous qui avions eu la chance et la force d'échapper au marasme de la médiocrité.

Je crois sincèrement qu'il y a un Kuji Satô en chacun de nous.

C'est cette flemme de se lever le matin, la tristesse de vivre une nouvelle journée sans en comprendre le sens, ce manque de courage face à une prise de décision, ce léger mouvement de recul face à la nouveauté, cette fatigue passagère, ce manque d'entrain, ce « à quoi bon » qui saisit parfois, et qui retire toute valeur aux choses. C'est tout ce qui nous fait mourir à petit feu, enlisés dans la boue de la fatigue, de la flemme, du découragement, accrochés à notre petit confort, à notre sécurité. Combien se mentaient sur ce point ?

Je me souvins aussi d'une conversation que nous avions eue avec Naru, il y a très longtemps, à Londres. Dans un taxi qui nous ramenait de l'hôpital il me semble, car je l'associe encore aujourd'hui au grondement du moteur, et aux clapotis de la pluie sur les vitres. Il m'avait demandé ce que c'était d'aimer, et il m'était venu en tête ce bonheur de publicité, à l'américaine, qui promettait le foyer pour avoir chaud l'hiver, le jardin pour profiter du soleil l'été, les enfants pour ne plus jamais être seul, et le chien aussi. Je ne sais pas pourquoi, mais il y a toujours un chien, un golden retriever dans les familles heureuses. Un golden et un break, venus remplacer le pug et la Dacia Sandero. Au Japon, quand on se marie, c'est dans la Nissan qu'on investit, un peu comme garantie du pack familial. Et je me demandais pourquoi m'était venue tout de suite, dès la question posée, cette représentation du bonheur, réponse à la question « qu'est-ce qu'aimer ? », alors que je trouvais cela profondément repoussant, à vomir même. Et bien j'avais maintenant la réponse. À cause de mon propre Kuji Satô, cette part en nous complètement sclérosée sur son besoin viscéral de sécurité, sa peur de tout, sa peur du monde, de la maladie, de la mort… de la vie en fait, de tout ce qui nous fait sentir vivant. Junko était devenue un monstre pour y échapper, et Kuji un mort vivant.

Le plan était le suivant : nous agirions à la prochaine conférence de Jun, programmée pour la semaine d'après. Aucun de nous n'avait essayé de la joindre, et elle ne se manifesta pas non plus. Osamu prit indirectement de ses nouvelles via le professeur Sakamoto, mais les seuls signes de vie qu'il obtint de la médium ne furent que de courts messages sans consistance. Jusqu'au dernier moment, le maintien ou non de la conférence demeura un mystère complet. C'est finalement la veille que nous l'apprîmes. Elle n'avait décalé ni le lieu ni la date : la conférence était maintenue. Nous avions alors le champ libre pour lancer la machine infernale. Longtemps, nous nous étions demandé si nous devions la prendre par surprise, saboter sa conférence, ou la voir avant, dans un dialogue privé, quitte à moins la déstabiliser. C'est la deuxième option qui fut adoptée, sur insistance de Naru, moins sanguin que moi, et qui finit par me convaincre en m'exposant que malgré la jouissance de voir Jun tomber, une humiliation publique ne ferait que perpétuer un cycle de haine qui durait depuis déjà bien assez longtemps. Je me dois aujourd'hui de saluer sa prise de recul et sa sagesse, chose dont je fus incapable alors, et qui me donna l'impression de perdre au change lorsqu'Osamu se rangea également du côté de mon ancien patron.

Leur dernier succès auprès de la médium et l'ascendant du professeur Sakamoto nous garantit une entrée sans problème dans les coulisses de la conférence. J'en déduisis par ailleurs que Jun n'avait rien dit. Comment l'aurait-elle pu ? Qu'avait-elle fait des jours d'attente et de silence ? Avait-elle ressassé ses souvenirs ? Avait-elle ressenti de la colère, de la honte, de la peur ? Peur pour sa carrière sans doute, de voir s'effondrer ce succès qu'elle avait payé du sang de Mitsuko Kawai, que l'enfer ne la rappelle pour avoir vendu son âme.

Sakamoto ne se douta de rien. Quant à Jun, nous la trouvâmes dans sa loge. Naru y alla seul pendant que nous restions en retrait. Leur conversation dura longtemps, une quinzaine de minutes au moins, et depuis les coulisses nous pouvions entendre les rumeurs du public qui s'impatientait tandis que Sakamoto s'agitait derrière le rideau. J'ignore ce que Naru lui dit, mais il n'y eut ni pleurs, ni haussement de voix à travers la porte, et lorsque cette dernière s'ouvrit, c'est le visage de Jun qui nous apparut. Elle avait détaché ses cheveux. C'était la première fois que je la voyais sans son chignon. Chevelure eben, aussi noire et lustrée que le manche d'un poignard. Elle ne portait qu'une robe noire, très simple, sur une paire de collants couleur chair, de petits talons discrets, comme si elle se rendait à un enterrement, et ne s'était pas maquillée. En voyant son visage sans artifice, sans masque, sa tenue très simple je compris qu'elle savait ce que nous comptions faire, et qu'elle s'était préparée pour cela. Dans ma naïveté, je crus aussi qu'il s'agissait d'une énième mise en scène. Qu'elle affichait une vulnérabilité factice, travaillée, pour nous attendrir.

Jun fit un pas hors de sa loge et pivota lentement, comme un automate, jusqu'à ce que son regard rencontre le mien. Je crus alors déceler sans certitude un léger rictus dans son expression. Douleur, culpabilité, ou simple agacement à ma vue ?

Je sais que vous ne me croirez pas, Mai », murmura-t-elle d'une voix très basse, « mais je voudrais que vous l'entendiez. Je suis sincèrement désolée pour ce que vous avez vu et vécu là-bas, dans la citerne, dans cet appartement… »

Je m'étais cent, peut-être mille fois imaginée la gifler, mais là, debout face à elle, je ne pus que la regarder dans les yeux avec une neutralité que je ne m'expliquai pas. Une part de moi avait déjà reçu ses paroles tandis que l'autre luttait pour les accepter. Et pendant que je demeurai immobile, enfermée dans l'attente et la répulsion qu'elle m'inspirait, je vis la médium se tourner vers Osamu et lui parler à lui aussi.

« Bonne continuation dans tes recherches. Je suis certaine que tu trouveras la bonne personne. »

C'est tout ce qu'elle dit, avant de s'éclipser en direction de la scène et d'un Sakamoto suant à grosses gouttes.

J'esquissai un pas pour la rattraper mais fut retenue par une main sur mon épaule, celle de Naru, qui me fit non de la tête.

La lumière se fit quelques secondes sur l'obscurité des coulisses lorsque les rideaux se soulevèrent sur la silhouette de Jun, avant de nous laisser de nouveau dans la pénombre.

Elle ne souhaite pas nous impliquer », souffla Naru, et je crus déceler un léger tressaillement dans sa voix. « Laissons-lui au moins ça… »


Son entrée sur scène fut saluée par un soupir général de soulagement. Jun Fubuki entamait sa troisième conférence avec pas moins de vingt minutes de retard. Pas terrible pour un début, ne put s'empêcher de penser Takashi. Les lumières de la salle se tamisèrent pour se concentrer sur la scène et la silhouette de la médium, toute frêle, et très droite devant les rideaux noirs qui cachaient les coulisses. Avec sa peau très pâle et ses cheveux très sombres, elle ressemblait à ces spectres qui hantent les classiques de la J-Horror. C'était inhabituel pour elle qui dégageait d'habitude une sensualité discrète doublée d'une élégance certaine. Takashi ne fut même pas sûr de la reconnaître et dut plisser les yeux pour s'assurer qu'il s'agissait bien d'elle. Certes, il ne l'avait jamais vue les cheveux détachés, ni sans maquillage, car il lui semblait que la ligne de ses yeux était plus floue, son regard moins perceptible et ses lèvres moins pulpeuses, mais il y avait quelque chose d'affreusement lugubre dans son visage, d'absent, comme si elle n'était pas vraiment là, avec et en face d'eux.

Comme si elle était déjà morte.

Takashi réprima le frisson soudain, inexplicable, qui lui parcourut l'échine, et rajusta de nouveau son assise, les oreilles grandes ouvertes, la tête légèrement penchée en avant pour mieux voir. La voir. La sensation dans ses tripes n'avait toujours pas disparu. Il s'écoula quelques secondes, le temps qu'un technicien accroche un micro au col de Jun et l'active. Quelques essais, avant que la voix de la médium ne s'élève enfin dans la salle et fasse tout à fait taire les murmures latents qui planaient sur le public comme un nuage de mauvaise augure.

À l'écoute de son timbre doux, régulier, sans faille, Takashi se détendit enfin.

« Merci à tous d'être venus, commença Jun. Merci pour votre intérêt, pour votre écoute… » sa voix marqua une légère pause, comme une hésitation, avant qu'elle ne reprenne.

« Ce soir… ce soir, j'aimerais que vous déposiez vos attentes, que vous les laissiez dans un coin de votre tête, enfermées à double tour, ou que vous les laissiez dans votre poche, comme un mouchoir qu'on jette en rentrant à la maison, et j'aimerais que vous m'écoutiez. Que vous m'écoutiez jusqu'au bout. Vous n'aurez rien d'autre à faire ce soir. Je ne vous demande pas plus. Écoutez-moi jusqu'à ce que j'ai terminé. Ensuite vous pourrez faire ce qu'il vous plaira. »

Après un nouveau silence, temps de suspens durant lequel le monde entier sembla retenir son souffle, elle inspira soudain, baissa la tête, puis la redressa, les yeux rivés sur eux tous sans les regarder vraiment. Takashi se demanda ce qu'elle voyait, ce qu'elle voyait réellement derrière ses longs cils bruns.

« Vous me connaissez sous le nom de Jun Fubuki », reprit-elle plus bas. Sa voix tremblait un peu. « Mes parents m'ont appelée Junko. C'est mon nom complet. Jun n'est qu'un diminutif. Fubuki est mon nom de jeune fille, mais j'ai un autre nom, un nom officiel, celui qui m'a été donné lors de mon mariage. » Nouvelle inspiration. On entendit dans le micro un léger sursaut. « Mon véritable nom est Junko Satô. C'est celui de la femme que j'ai été et qui a créé Jun Fubuki, il y a quatre ans de cela. »

Takashi ne put s'empêcher de jeter un œil à la rangée de sièges à côté de lui pour guetter la réaction des autres spectateurs. Comme lui, personne ne semblait comprendre où la médium voulait en venir.

« Il y a quatre ans », poursuivit-elle, « je vivais avec mon mari, Kuji, dans un petit appartement du quartier de Shibuya, au huitième étage d'un immeuble que, je pense, tout le monde ici a vu au moins une fois lors de la semaine qui vient de s'écouler. »

D'un geste de la main, elle indiqua au technicien d'allumer le projecteur. S'afficha alors sur la toile qu'on venait de dérouler derrière elle, les images d'un journal télévisé datant d'une semaine. On y voyait un immeuble de neuf ou dix étages, vu d'un drone, cerné par les gyrophares des ambulances et des voitures de police. Gros plan sur le toit. Une citerne couverte de rouille et de mousse, avec ses eaux grises et poisseuses. Des hommes masqués, en blouse blanche, qui transportaient une bâche noire comme celle où on met les corps dans les séries policières. Sauf que là, le corps était vraiment tout petit. Takashi sentit soudain le souffle lui manquer. Il avait entendu parler du cadavre de cette fillette trouvé dans une citerne, de l'horreur de la découverte, du scandale, de la peur, du dégout suscité par cette affaire qui avait fait trembler jusqu'aux murs de l'université, mais comme il n'avait pas la télé et n'allumait jamais la radio, comme il ne lisait pas les journaux ou les sites d'info sur son portable, comme il avait passé une semaine complète dans le brouillard après le départ de Mai, il n'avait pas vu. L'immeuble où avaient eu lieu les faits, il le connaissait pourtant bien, très bien même, puisqu'il y avait passé quelques nuits plus douces, des matinées heureuses et des soirées très tendres. Il crut suffoquer, et réalisa que ses doigts s'étaient serrés sur les accoudoirs de son siège, comme s'il craignait que le monde ne se renverse tout à fait, alors qu'il avait déjà commencé à basculer. Et Mai dans tout ça ? N'était-ce qu'un hasard ? Il se souvint de son attitude glaciale au restaurant, des regards assassins qu'elle jetait à Jun et de ses poings serrés sous la table. Qu'avait-il manqué ? Que s'était-il passé dans les coulisses de cette salle, de leurs vies ?

« La petite fille qu'on a retrouvée là-bas s'appelait Mitsuko Kawai », reprit Jun. Junko. « Il y a quatre ans, au tout début de ma carrière en tant que médium, j'ai été amenée à enquêter sur sa disparition. C'était mon premier contact avec la police, encouragé et organisé par le professeur Sakamoto, dont le seul tort a été de croire en moi. » Nouveau soupir. À chaque parole, c'était comme si sa silhouette s'affaissait un peu plus et comme si les ténèbres qui les étreignaient eux, son public, se faisaient plus denses.

« Face aux enquêteurs, j'ai affirmé que je pouvais la retrouver. Sur mes indications, la police a mis la main sur un ruban, un mouchoir et des chaussures qui lui avaient appartenus, et qu'on avait enterrés dans la forêt. Bien sûr, et dans son pragmatisme, la police m'a soupçonnée d'avoir placé les affaires là, sans jamais trouvé la preuve de ma culpabilité, car dans les faits, Mitsuko Kawai avait bien été enlevée par un pédophile qui sévissait dans le quartier de Shibuya, et qui récidiva à deux autres reprises. Lorsqu'on le coinça, il reconnut d'abord la photo de Mitsuko sans admettre l'avoir tuée. Selon lui, elle s'était enfuie avant. Puis, pendant le procès, il avoua finalement qu'il l'avait brûlée près de l'emplacement où l'on avait trouvé ses affaires, là où il y avait bien les restes d'un feu de camp, avant de jeter les cendres et les restes d'ossements dans un petit étang à proximité. C'est moi qui ait retrouvé cet homme, sans tricher. Et c'est cette affaire qui a marqué le début de ma carrière. »

Encore une fois, elle marqua une pause qui sembla s'étirer à l'infini. Qui leur permit de comprendre, de mettre le doigt sur ce qui n'allait pas. Et Takashi comprit aussi.

Si le corps de Mitsuko Kawai avait été brûlé, ses cendres dispersées au fond d'un étang… comment sa dépouille s'était-elle retrouvée au fond d'une citerne, et qui plus est de l'immeuble où Jun prétendait avoir vécu avec son mari, lorsqu'elle s'appelait Junko ? Junko Satô… Et si la vérité était plus terrible encore ? Si terrible que personne, parmi le public n'osait l'admettre, alors que l'évidence se trouvait là, sous leurs yeux, depuis le début ?…

Depuis la scène, la médium les scrutait, à l'affut du changement dans leurs expressions, de la sidération dans leurs traits, comme si elle n'osait pas le formuler elle-même. Puis elle reprit.

« Cet homme n'a jamais tué Mitsuko Kawai. Il l'a bel et bien enlevée, il a enlevé d'autres enfants qu'il a violés et tués, mais il n'a pas tué Mitsuko. Comme il l'a dit dans sa première version, la fillette s'est enfuie avant qu'il ne lui fasse du mal. » Inspiration profonde, celle de la vérité qui commence à se dévoiler, des masques qui tombent irrémédiablement.

« C'est moi qui lui ai demandé d'avouer le meurtre de la petite Kawai, et qui lui ai indiqué la manière de procéder, en conformité avec les indices que la police avait trouvés. Il a accepté parce qu'il a cru que je pourrais le sauver, parce que c'était un niais d'une débilité sans nom, et qu'il n'a pas compris que cet aveu l'enfoncerait encore plus, et lui vaudrait la peine de mort. J'ai eu de la chance, ou du moins j'ai cru en avoir. » Elle redressa le menton, les yeux rivés sur le plafond, car le temps de l'échange était terminé. Était venu celui de l'aveu, où elle était l'accusée, et eux les juges. On ne regarde pas ses juges. On leur parle, on leur laisse la charge d'évaluer, de mesurer, de juger, mais on ne les regarde pas, car dans leurs yeux se lit déjà l'horreur et la gravité, celle qui condamne avant même d'avoir terminé les aveux. Alors pour les achever, il ne faut pas les regarder. Jun parlait ainsi de très loin, comme si elle était seule, comme si c'était au ciel qu'elle s'adressait, et plus à eux.

« C'est moi qui ai mis en scène le meurtre de Mitsuko Kawai » dit-elle en vacillant, tandis que la salle, et peut-être le monde entier, vacillaient avec elle. « Parce que c'est moi qui l'ait tuée… C'est moi qui suis responsable de la mort de cette enfant. »


Nous étions là, derrière les rideaux, peloton invisible et pourtant plus présent que n'importe quel spectateur qui se trouvait face à elle, car ces aveux, ce n'est pas seulement à son public, mais à nous qu'elle les adressait. C'est à nous qu'elle fournissait les éléments manquants de l'enquête, c'est nous qu'elle aidait à assembler les dernières pièces du puzzle, afin de reconstituer dans son entièreté le tableau du destin tragique de Mitsuko Kawai. Et comme ce public qui semblait suspendu à ses lèvres pour ne pas sombrer, nous l'avons écoutée. Nous l'avons écoutée jusqu'au bout.

Aujourd'hui, je suis encore incapable de l'appeler Junko Satô. Jun Fubuki était son salut, le symbole de sa renaissance à elle-même, et je ne souhaite pas lui retirer cela.

Jun Fubuki parla donc jusqu'au bout. Elle dit comment, en voulant échapper à son agresseur, la fillette s'était réfugiée dans la camionnette de son mari, qui enregistrait alors les sons de la forêt pour un reportage radio, et s'était endormie derrière les caisses à matériel. Elle raconta comment ils l'avaient retrouvée, comment il l'avait séquestrée pour ne pas qu'on les accuse de l'avoir enlevée, mais aussi dans l'espoir de propulser Jun au sommet, en faisant d'elle la médium qui fut capable de retrouver saine et sauve l'enfant disparue. Comment, dans un accès de panique, son mari étrangla la petite fille pour la faire taire, et comment ils se débarrassèrent du corps à la hâte, en le jetant dans la citerne désaffectée de leur propre immeuble.

Elle parla de tout cela comme on énumère des faits très lointains, comme on récite le scénario d'un film, mais elle ne dit rien de son ex-mari, de son teint jaune, de son haleine, de la puanteur de ses mains et de ses cigarettes. Elle ne dit rien de sa vie de femme, avant, des jupes qui lui faisaient honte et de l'horizon trop proche. Elle ne dit rien des nuits sans plaisir, de cette vie qui lui avait échappé comme une eau qui coule entre les mains sans qu'on puisse la retenir. Elle ne dit rien de tout cela, rien qui puisse la défendre, rien qui puisse lui trouver une excuse, car elle n'en voulait pas. Elle énuméra les faits tels qu'ils s'étaient déroulés, dans la froideur de leur vérité, et lorsqu'elle eut terminé, elle remercia son public en s'inclinant très bas, posa son micro par terre, et quitta la scène sans un mot, sans faire de bruit.

Nous la vîmes passer devant nous le regard baissé, éteint, ignorer les techniciens et leurs visages sidérés, ignorer Sakamoto qui lui saisit l'épaule dans un geste de colère, et qu'elle repoussa doucement. Elle prit sa veste, son sac à main et fila droit jusqu'à la sortie sans un mot, sans se retourner.

Je ne sais pas si c'est l'étonnement face aux aveux qu'elle avait livrés sans effort de notre part, une forme de frustration peut-être de voir non assouvi le scénario que je répétais dans ma tête depuis plusieurs jours, mais c'est moi qui la poursuivit en premier. Ce soudain revirement… je ne pouvais pas y croire, je le voyais comme une subtile tentative d'appâter son public, encore une fois, sans savoir que ce qui m'agaçait réellement, c'était mon impuissance, le fait d'être restée dans l'ombre, l'inaction. J'ignore si ce que j'ai fait alors était une erreur, et j'évite d'y penser, car la culpabilité me tire encore des larmes. J'ignore s'il aurait pu en être autrement. On m'a souvent dit qu'elle l'avait prévu, prémédité, et c'était évident oui, qu'elle avait préparé son geste pour échapper à ce qui l'attendait après, mais je ne peux m'empêcher de penser que c'est nous et notre erreur, qui l'ont poussée à aller jusqu'au bout, franchir ce pas que tant redoutent, et que c'est la peur qui sauve. Car une chose était certaine. Jun n'avait plus peur, et elle ne céda rien par compromis.


Plus tard, bien plus tard, Mai lui demanda s'il croyait que c'était sa faute. Si les choses se seraient déroulées ainsi si elle avait laissé Jun partir sans chercher à la rattraper, mais il ne pensait pas. Naru fut le seul à la voir avant, dans sa loge, à parler seul à seul avec elle. Avant même de s'adresser à son public pour la dernière fois, Jun Fubuki avait atteint le point de non retour. Tout ce qu'il aurait souhaité, c'est qu'aucun d'eux n'assiste à ce qui suivit.

Avec cette colère si particulière, cette énergie de feu dont elle faisait son carburant dans les moments critiques, Mai partit à la poursuite de la médium, lui et Osamu à sa suite, trop bêtes, trop abasourdis pour réagir. C'est cela qui le rongeait encore. Son manque de présence, à ce moment précis.

Jun s'était réfugiée dans la cour intérieure du bâtiment. Elle fumait, la tête penchée en avant, comme épuisée, le regard perdu.

« Alors ça finit comme ça ! », avait dit Mai, d'une voix plus calme que son pas et sa sortie fracassante n'auraient laissé croire.

– Oui…

Même sa voix semblait éteinte, venue de très loin. Il y avait pensé pourtant. Il avait pensé saisir Mai par l'épaule, doucement, lui dire que ça ne servait à rien et que c'était fini, mais lui aussi avait alors ce sentiment d'inachevé, ce frémissement lointain, presque nostalgique qui lui faisait revoir ses cheveux courts et ses jupes d'adolescente. La vivacité dans ses gestes, cette émotivité à fleur de peau qui bouillonnait en elle comme de la lave en fusion et qui la faisait constamment déborder… c'est à ce moment que Naru comprit de quoi il s'était nourri ces jours passés, d'où lui venait cet étrange bien-être qu'il avait attribué à la vengeance et qui venait en réalité d'elle, de l'énergie nostalgique qu'elle avait placé dans leur entreprise commune. C'est peut-être aussi cela qui le priva de bon sens au moment précis où il aurait dû en avoir, qui lui fit croire qu'ils avaient encore quelque chose à faire, eux qui n'y avaient finalement été pour rien dans la déchéance de Jun Fubuki.

Contrairement à ce que disait de lui sa réputation sans faille, Naru commettait beaucoup d'erreurs, et d'abord celle de se croire infaillible.

Lorsqu'il y songea par la suite, lorsqu'il tentait de comprendre, lui revenait sans cesse ce face à face entre Mai et Jun, portrait figé, presque immuable, avant que la scène ne se mette à nouveau en mouvement, comme lancée par une mécanique bien huilée, sans qu'il ne lui soit possible de ne serait-ce que repousser la fin, et encore moins de l'éviter.

À croire que la fin de Jun avait été écrite depuis le début, et que eux n'en furent que les spectateurs.

Ni lui, ni Mai, ni même son public n'avait pu la faire réagir, sortir de cet état de torpeur dans lequel elle s'était plongée pour échapper à sa propre horreur, mais il faut croire que le destin aime nous sauter à la gorgé avec une cruauté à laquelle on ne s'attend pas, et que c'est peut-être pour cela que les hommes le redoutent tellement, et ce depuis des millénaires.

Le destin de Jun Fubuki l'attendait dans cette cour, sous un auvent. Il fumait lui aussi, et attendit de terminer sa cigarette avant de s'avancer vers elle.

Sa voix, Naru la reconnut tout de suite, et il se souvint aussi de ce qu'ils avaient convenu dans cet appartement crasseux, avant de regretter presque immédiatement, tandis que Kuji Satô avançait d'un pas trainant vers sa femme.


Nous n'avions demandé à Kuji d'intervenir que si nous lui en donnions l'ordre, au cas où Jun ne voulait pas reconnaître les faits. Je ne voulais pas que le public le voit, qu'on sache avec quelle ordure elle avait passé sa jeunesse, quel était réellement le visage de celui qui avait mis fin aux jours de Mitsuko. C'était trop sale. Trop mauvais. Trop moche.

Et puis l'attente, la stupeur, l'émotion nous le fit oublié, si bien que lorsqu'il s'avança vers nous, vers Jun, nous avions déjà sapé son existence.

Moi, je m'étais laissée emporter par la colère, mais qu'est-ce que j'aurais pu décemment lui dire, puisque tout avait déjà été dit ? Déjà à ce moment là, je me sentais bête, et plus encore, lorsque je vis le visage de Jun, au moment précis où elle croisa le regard de celui qui avait été son mari. Son teint, déjà pâle, devint cadavérique. La cigarette qu'elle tenait entre ses doigts minces tomba par terre, tandis que ses yeux fixaient Kuji comme s'il avait été un fantôme. Un vrai fantôme.

« Ça fait longtemps », marmonna-t-il « Tu… »

Non », le coupa-t-elle sèchement, les lèvres serrés, les sourcils froncés. « Ne fais pas un pas de plus. Ne dis pas un mot. »

C'est là que je l'ai vu, dans sa main gauche. Elle ne l'avait pas encore tout à fait sorti de son sac mais je connaissais par coeur la forme, la matière, la couleur. Cet objet qui avait hanté mes cauchemars… Elle le sortit sans trembler, sans se dépêcher non plus, les doigts bien positionnés, là où il fallait, le pouce sur la protection, l'index sur la détente, le regard rivé sur Kuji sans cligner un instant des yeux.

Et moi je voyais le canon remonter lentement, lentement, vers son crâne, sur sa tempe. Jun ne nous regardait toujours pas. C'était comme si elle ne voyait plus personne, et moi je ne voulais pas. Je ne voulais pas revoir ça, revivre ce cauchemar. Entendre la détonation, la chair, le sang, voir sa tête partir sous le choc et son corps s'effondrer, je ne voulais pas… je ne pouvais pas…

Je n'ai pas hurlé, pas même pleuré, même si je sentais les larmes sur mes joues. Je suis seulement restée là, immobile devant cette femme que j'avais détesté,e dont j'avais même souhaité la mort, et qui braquait maintenant un revolver sur sa tempe. Je ne sais pas ce que j'ai fait, si ce n'est trembler à ne plus finir, trembler jusqu'à n'en plus pouvoir, sans pouvoir rien dire, sans la retenir. Juste mourir en moi-même, au plus profond de mes entrailles.


La douleur, il la sentit avant même de pouvoir identifier l'objet qu'elle tenait dans sa main, comme si son corps avait compris ce que c'était avant lui. À son regard, il comprit aussi qu'elle irait jusqu'au bout. Parce qu'elle était comme ça, qu'elle voulait rester belle, qu'elle voulait rester digne jusqu'au dernier instant, et lorsqu'il croisa son regard pour la dernière fois, Naru vit mille choses qu'il ne sut pas nommer. Le désir, le regret, la gratitude, la foi, le remord, la douleur, la haine… tout ce que peut ressentir un être humain, excepté la peur. C'est une certitude qui s'ancra en lui comme une vérité universelle. Jun n'avait pas eu peur. Alors quoi ? Était-ce la vision de son époux qui l'avait poussée à faire ce geste ? L'avait-elle vraiment prévu ? Anticipé, comme dans les dramas où les héroïnes meurent tragiquement avant d'avoir eu le temps de vivre ? Lui qui cherchait toujours à tout comprendre n'eut pour réponse que ce regard où se lisait le monde et qui réanimait le souvenir de la chair sous ses doigts. Ce regard qui voyait déjà l'après, au-delà de l'horreur, du désespoir, du terme, et quand la détonation retentit, quand la chair explosa sous une pluie de feu et d'étoiles écarlates, c'est ce regard qui resta gravé dans sa rétine, ce regard et le cri surgi de ses entrailles, et qui n'était pourtant pas le sien. Mais alors qu'autour d'eux, le monde s'était arrêté, que Kuji Sâto s'effondrait en larmes et riait à moitié, parce que la folie l'avait déjà gagné depuis longtemps, qu'alertés par le bruit, le personnel chargé de la conférence découvrait l'horreur à son tour, lui revint quelque chose de plus lointain, de plus sombre encore et de plus froid. Quelque chose d'un autre temps et d'un autre lieu, lié à cet instant par le bruit de la détonation, et le cri qui l'accompagnait. Un cri aigu, douloureux, déchirant, qui venait des entrailles et qui disait non, encore non… il eut à peine la force de tourner la tête et de comprendre que c'était elle qui criait, et qui pleurait comme ça. Mai… Alors, encore une fois, la douleur dans son corps, dans sa tempe, frappa, comme s'il recevait le coup encore une fois.

Cette silhouette massive devant un escalier en flammes. La silhouette d'un homme aux cheveux gris et aux yeux cruels. Souvenir d'un froid d'hiver, du sang sur ses mains, d'un souffle expiré contre sa joue.

Ne m'oublie pas.

Filasses de cheveux blonds sur ses genoux. Les graviers sur ses mains, la douleur, et le feu, la peur… mais pas pour lui. Vision du canon, et son cri. Ce cri… le même…


Je ne l'ai pas vu se courber en deux, la tête entre les mains et vomir sur le gravier. J'ai crié je crois, comme ce soir-là, j'ai crié en sentant de nouveau son sang gicler sur mon visage, son corps s'effondrer sur moi comme un pantin désarticulé. Et je suis restée, les yeux rivés sur ce qui demeurait de Jun Fubuki, le sang, la chair, c'était la sienne, c'était lui que je voyais par terre, mort contre moi, mort pour la seconde fois. L'odeur de la chair et des flammes, ses membres trop mous, ses yeux fermés et mes mains couvertes d'écarlate, les lumières bleues qui dansaient dans la nuit tandis qu'on couvrait son visage et le sang sur sa plaie. Les mains sous mes aisselles, les voix et la neige autour de moi… le cauchemar qui me poursuivait depuis trois ans, j'y étais à nouveau, j'y étais bien. Là, devant la maison Usher, aux côtés d'Arthur qui pleurait sur le cadavre de sa fille, incapable de comprendre qui, moi, j'avais perdu, quel pêché j'avais commis pour qu'on me l'enlève, qui m'avait mise là, à deux pas de l'enfer.

Je ne sais plus ce que j'ai dit, ce que j'ai fait, comment j'ai hurlé, qui j'ai frappé, puisque comme ce soir-là, après le froid, après la neige, après le sang, il n'y eut que le noir.