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nb : Même s'il est déjà écrit, je ne suis pas sûre d'avoir le temps de publier le chapitre suivant la semaine prochaine.
Désolée.
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Chapitre II
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Une femme replète, entre deux âges, posa la petite marmite de terre bouillante sur la table. Elle lança une politesse à la jeune occidentale qui avait passé la commande. Toujours aussi étonnée et ravie que celle-ci se fût adressé à elle en chinois. Root la remercia distraitement.
— C'est très chaud, faites attention, la prévint la femme.
Root s'empara dans une tasse en plastique d'une paire de baguettes jetables. Elle les détacha et les frotta l'une contre l'autre pour les débarrasser des échardes qui restaient toujours accrochées à ce genre couvert. Elle plongea ensuite ses baguettes dans la soupe.
Il existait comme celui-ci des centaines de petits restaurants qui proposaient dans la rue ce genre de plats. Les cassolettes en terre cuite étaient préparées à l'avance : quelques feuilles vertes, des champignons, des épices, deux boulettes caoutchouteuses d'ersatz de viande, un ou deux œufs de caille et des pâtes. Parfois des nouilles, parfois des spaghettinis. Les clients choisissaient leur cassolette, les restaurateurs versaient alors de l'eau chaude dedans et les plaçaient sur un feu très vifs. Le plat était prêt en cinq minutes et arrivait bouillant sur la table à laquelle s'était installé le client. On pouvait y rajouter à l'envie du vinaigre, de la sauce de soja, du piment et du sucre. Root choisissait de préférence des spaghettinis, évitait les boulettes de viande et ne rajoutait au bouillon qu'un filet de vinaigre et un peu de sucre. Parfois de la sauce de soja.
Sameen y eût ajouté du piment.
Root était persuadée que Shaw eût goûté ces soupes, aimé manger attablée sur le trottoir ou à même la chaussée, qu'elle eût profité du spectacle de la rue toujours si pittoresque dans les quartiers populaires chinois, qu'elle eût remarqué même si elle n'aurait pas ri, ce couple et ses enfants qui déjeunaient en pyjama.
Root gardait un bon souvenir du dîner qu'elle et Shaw avaient partagé aux pieds de la citadelle d'Erbil. Du repas, de l'ambiance, de la présence amicale et silencieuse de Shaw.
Dans certaines régions d'extrême-Orient, en Chine comme en Thaïlande, on retrouvait ces mêmes petits barbecues étroits et allongés dont usaient les Kurdes à Erbil, ces mêmes brochettes de viande ou d'abats, cette même ambiance chaleureuse et affairée.
Shaw ne lui avait donné aucune nouvelle depuis deux ans et Athéna n'avait rien laissé filtrer de ce qu'elle savait certainement. De temps en temps, elle assurait simplement et laconiquement que la jeune femme allait bien. De temps en temps, pas toujours. Il arrivait qu'Athéna restât silencieuse durant de longues périodes. Root s'en était inquiétée au début et Athéna lui avait expliqué qu'elle n'éditait aucun rapport parce qu'elle n'avait rien à dire et qu'elle se trouvait dans l'incapacité de localiser Shaw.
— Parce qu'elle est dans une zone aveugle ?
— Je dirais plutôt qu'elle se trouve dans une zone blanche.
— En plein désert ou en pleine forêt, comme quand nous sommes allées chercher Maria au Brésil ?
— Oui. Je retrouve parfois sa trace, mais c'est très épisodique et je n'ai pas assez de données pour établir un rapport fiable.
— Sameen sait y faire.
— Oui, sans aucun doute.
Root n'avait jamais insisté malgré son désir d'en savoir plus, de connaître au moins dans quelle partie du monde Shaw avait choisi d'aller soigner ses blessures. Athéna ne la trahirait jamais. Excepté peut-être si elle estimait que ses probabilités de survie atteignaient un seuil critique. Un seuil critique dont le pourcentage n'excédait pas...
Root n'avait jamais osé demander à Athéna à quel pourcentage elle estimait la vie de Shaw en danger, quel était le seuil au-delà duquel sonnerait l'alarme, le pourcentage atteint qui pousserait Athéna à trahir Shaw et à envoyer Root lui porter secours. Root gageait simplement qu'Athéna ne se trompait jamais et prendrait toujours les mesures adéquates à la survie de Shaw.
Root lui faisait confiance. Elle faisait aussi confiance à Shaw. Sameen lui avait écrit qu'elle ne partait pas et si elle avait déclaré ne pas partir, c'est qu'elle ferait en sorte de revenir. Shaw n'était pas partie pour se détruire, elle était partie pour se reconstruire.
En attendant qu'elle y eût réussi, Root devait patienter parce que depuis le départ de Shaw le 30 juillet 2016, le temps s'étirait en longueur.
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Au lac de la Prune, malgré les promesses, Genrika perdait régulièrement espoir et la jeune fille, dans ces moments-là, oubliait son sourire et s'enfonçait dans le silence. Elle rechignait à travailler et noyait sa peine en compagnie de son ordinateur. Dans le meilleur des cas, elle jouait toute la journée à des jeux vidéo. Dans le pire des cas, elle rejoignait les rangs des hackers nihilistes.
Pour tout ce qui concernait le domaine informatique, Genrika bénéficiait du meilleur des professeurs et Root, d'une élève attentive, brillante et inventive. Root lui avait appris à réparer physiquement des ordinateurs, des disques durs, à monter et à démonter des unités centrales, des portables, à configurer du matériel, à le choisir ou à le modifier. Genrika s'était brûlé les doigts avec des fers à souder et elle avait détruit pour des milliers de dollars de matériel électronique dernier cri. Root avait argué qu'on n'apprenait jamais si on se confrontait pas à la pratique et que les erreurs et les échecs faisaient partie intégrante d'un apprentissage sérieux. Elle avait complété son enseignement technique par des cours d'ingénierie électrique et électronique au cours desquels Genrika avait appris à concevoir une araignée, à effectuer des dérivations, à démarrer une voiture, à créer des systèmes de sécurité en réseaux et à les désactiver. En parallèle, Genrika avait étudié la programmation. Genrika était douée, Root était passionnée. Genrika passa très vite du statut d'élève au statut de disciple, du statut de disciple à celui d'élève-assistante.
Athéna avait parfois émis quelques réserves sur les cours que dispensait son interface à la — très — jeune fille. Root avait balayé ses arguments d'une main agacée ou d'un sourire enjôleur.
À onze ans, la jeune femme maîtrisait sur le bout des doigts tout ce qu'il y avait à connaître en informatique et elle avait piraté avec une déconcertante facilité les comptes en banque du salaud qui avait assassiné Hannah. Elle avait créé avec la même facilité un compte banque légal sur lequel elle avait versé l'argent qu'elle avait volé avec tout autant de facilité à un gang qu'elle avait habilement manipulé pour assouvir sa vengeance.
Onze ans.
Genrika en avait presque treize quand Root avait commencé à la former. Le piratage était d'abord une affaire de conscience plus que de savoir faire. Un bon programmateur pouvait aussi bien mettre ses compétences au service du mal que du bien. C'était à lui d'en décider.
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— Un bon orateur peut aussi bien expliquer que manipuler, avait dit Root à Genrika. Quoi que tu fasses, tu dois te demander quel est le but que tu poursuis.
Le téléphone de Genrika sonna, elle l'avait ouvert. Un message :
« Tu ne dois jamais non plus oublier de te demander si le but que tu poursuis justifie les moyens que tu mets en œuvre. »
Root avait grimacé.
— Toi, tu ne t'en préoccupes pas vraiment n'est-ce pas ? demanda Genrika à la jeune femme.
Le téléphone annonça une nouvelle fois un message :
« Malheureusement pas toujours. »
— C'est mal ?
Nouvelle sonnerie :
« Demande à ton professeur. »
— Root ?
— Ça dépend.
— De quoi ?
Une pause.
— C'est une question d'analyse, Gen. De calcul.
Athéna protesta dans l'oreille de son interface.
— De conscience aussi, reprit Root répondant à l'injonction d'Athéna. Tu dois tout prendre en compte.
— C'est difficile.
— Ce n'est pas toujours facile, mais il y a une question fondamentale à se poser avant de prendre une décision, quelle qu'elle soit.
— Laquelle ?
— À ton avis ?
Genrika réfléchit un instant. Elle regarda attentivement Root. Pensa à Shaw. Shaw était une tueuse, c'était aussi un soldat. Elle n'était pas toujours exemplaire et Genrika, malgré l'amour qu'elle lui vouait, le savait. Shaw l'avait parfois blessée, heurtée et Genrika lui en voulait de l'avoir l'abandonnée. Shaw était courageuse, c'était une femme d'honneur, mais elle avait commis des erreurs et elle avait parfois pris des décisions discutables. C'était de cela dont lui parlait Root. Du moins, cela avait à voir avec.
Erreurs et décisions discutables. Était-ce la même chose ?
On pouvait s'efforcer de limiter les erreurs, en réduire la marge, mais il était difficile d'y échapper. Les décisions discutables évoquaient une opposition. À la morale, à l'avis de tierces personnes, à l'honneur, à la loi. Les unes comme les autres pouvaient avoir des conséquences désastreuses. Leur auteur en était seul responsable. Et... ?
Genrika pensa une fois de plus à Shaw. La première fois qu'elle l'avait rencontrée, elle avait pensé que Shaw ne pouvait pas être humaine parce qu'elle semblait impassible, parce que Shaw ne doutait de rien et surtout pas d'elle-même. Elle avait perdu cette impassibilité et cette assurance.
Surtout cette assurance.
Pourquoi ?
Un verbe s'imposa à l'esprit de la jeune fille.
Assumer.
On devait assumer ses décisions et ses erreurs. Sinon... Genrika revit Root précipiter Shaw dans l'eau glacée du lac, elle se souvint qu'elle l'avait pratiquement noyée pour mettre fin à une crise de démence. Elle se passa inconsciemment la main sur la joue, sur celle que Shaw, dévorée de colère et de ressentiment avait giflée. Elle se rappela de son hurlement de détresse sur la rive le jour précédant son départ. Le jour où Shaw avait délibérément choisi de les abandonner.
— Assumer, murmura Genrika. Il faut se demander si on assumera les conséquences qui découleront de sa décision.
Root approuva d'un simple hochement de tête.
— C'est pour cela qu'elle est partie ? Elle n'assumait pas ?
— C'est un peu plus compliqué que cela.
— Ne me prends pas pour une demeurée, répliqua hargneusement Genrika.
Root soupira.
— Elle...
Root leva les yeux sur Genrika.
— Oui, elle est partie pour cela, mais elle a été torturée, Gen. Elle a beaucoup souffert, ça a duré très longtemps et elle a été amenée à commettre des actes qu'elle ne s'est pas pardonnée.
— Qu'est-ce qu'elle a fait ?
— Ce n'est pas à moi de te raconter cela.
— Elle a tué des gens ?
— Elle s'est senti responsable des actes de l'Im... du Chirurgien de la mort. Elle considère qu'elle est responsable de ses crimes et que des gens sont morts à cause d'elle.
— Mais ce n'est pas vrai.
— De son point de vue, si. Et c'est celui-ci qui importe Et puis, les victimes du Chirurgien ont toutes été choisies parce qu'elles connaissaient Sameen. S'ils ne l'avaient pas croisée un jour, s'ils ne l'avaient pas aimée, ils ne seraient pas morts.
— Oui, mais...
— Elle n'a pas commis ces crimes, c'est vrai, mais il est vrai aussi qu'ils sont morts à cause d'elle.
— Mais c'est injuste.
— La vérité n'a rien de juste ou de pas juste, elle est, c'est tout.
— Mais comment faire ? Si elle est coupable, elle ne reviendra jamais.
— Si, elle reviendra. Elle reviendra quand elle aura accepté sa responsabilité. Quand elle se sera pardonnée.
— Mais elle n'est pas seulement partie à cause de cela ?
— Non, elle est partie pour se retrouver, pour s'accepter. Elle avait fini par se détester, par se mépriser. Par croire qu'elle... que personne ne pouvait aimer ce qu'elle est devenue.
— Mais c'est faux, elle sait que nous l'aimons.
— Elle le sait, mais elle pense qu'elle ne le mérite pas et que nous aurions tous fini par le comprendre un jour ou l'autre.
— C'est débile.
— C'est humain. Il faut qu'elle s'aime avant d'accepter qu'on puisse l'aimer. C'est cela que voulait te dire Aty. Si tu ne te poses pas les bonnes questions avant d'agir, tu en viendras à te mépriser, à te haïr peut-être, mais surtout à te perdre.
— Mais les criminels ?
— Les criminels ne se posent pas ce genre de questions. Ils rejettent le monde des autres, le monde de leurs victimes. Ils ne sont pas dénués de morale, mais celle-ci s'arrête au monde qu'ils ont construit, à leur propre monde. Parfois, ce monde englobe, un groupe, un gang, parfois un Cartel, il peut se limiter à un simple ami ou à un complice unique et parfois ce monde ne comprend que leur seule personne, c'est pour cela qu'ils volent, qu'ils tuent ou qu'ils détruisent la vie des gens sans remords.
— Ça ne sert à rien de les condamner à la prison alors ?
— Non, sauf s'ils réintègrent le monde de leurs victimes. Et là...
Root ne continua pas.
— Et là ? la relança Genrika.
— Ils devront... expier et assumer leurs crimes. Certains assument sans problèmes, mais ils redoutent parfois le prix qu'ils auront à payer un jour ou l'autre.
— Tu crois qu'un criminel peut changer ?
— Je suis bien obligée de le croire.
Genrika fronça les sourcils.
— Tout le monde peut changer, Genrika, en bien ou en mal. Parfois, il suffit juste de rencontrer les mauvaises personnes ou les bonnes.
— Et toi, qui as-tu rencontré ?
Root leva un sourcil facétieux, mais elle ne trompa pas vraiment Genrika. La jeune fille savait que la réponse serait sérieuse.
— Je n'avais besoin de personne pour devenir une criminelle.
Les yeux de Genrika s'agrandirent.
— N'essaie pas de me faire croire que tu me prends pour un parangon de vertu et de moralité.
— Non, mais...
— N'essaie pas non plus de me trouver des excuses ou des circonstance atténuantes, il y a eu un élément déclencheur à mon entrée dans l'illégalité, mais il y en aurait eu un, un jour ou un autre, tôt ou tard je serais devenue ce que j'ai été.
— Qu'est-ce que tu as fait ?
Root secoua la tête. Genrika comprit qu'elle ne lui en dévoilerait pas plus.
— Et pourquoi as-tu réintégré le monde de tes victimes ?
— J'ai rencontré Athéna.
— Ah...
— Mais ne te leurre pas, si elle avait été aussi tordue que Samaritain, je l'aurais suivie au bout de l'enfer comme Gabriel Hayward à suivi Samaritain.
— …
— Mais j'ai rencontré Athéna. Le hasard est un facteur aléatoire qui peut mettre en échec n'importe quel calcul, n'importe quelle simulation. Il existe toujours des données aléatoires dont on ne peut jamais prévoir ni les mouvements ni l'impact qu'ils auront sur les résultats.
— Comme certains virus en informatique ?
— Comme Sameen.
— Sameen ?
— Samaritain l'identifie à un virus c'est pour cela qu'il la hait autant, Aty la considère comme une donnée aléatoire.
— Et toi ?
— Moi ?
— Mmm.
Root leva un sourcil espiègle.
— Shaw est l'un des plus jolis codes que je n'ai jamais vu écrit. Un code parfait.
Genrika traduisit : Mon code parfait. Elle ne trouvait pas toujours Root très impartiale quand elle parlait d'Athéna ou de Shaw. Elle était amoureuse. Les amoureux n'avaient aucun sens du jugement quand ils parlaient de l'objet de leurs pensées. Et Genrika l'avait trop fréquentée pour ne pas savoir que Root avait une vision plutôt lâche de la morale. Par contre, elle avait compris sa leçon. Avant d'agir, il était primordiale de bien réfléchir à ce qu'on allait faire. Il fallait évaluer les possibilités, les options, les conséquences de ses actes, la valeur qu'on accordait au résultat, les dommages, les risques, et prendre une décision en toute connaissance de cause.
Pour Root, rien ne s'opposait jamais à ce que l'on voulait faire sinon sa capacité à en assumer les conséquences. Si on allait à l'encontre de la loi ou de la morale, on s'exposait à une condamnation, si on se montrait imprudent ou nonchalant, on s'exposait à un échec, à une blessure, ou à pire. Dans tous les cas, on engageait sa responsabilité. Et si on allait à l'encontre de sa morale, de ce à quoi on croyait, de ce à quoi on tenait, ou des intérêts des gens qu'on aimait, on s'exposait à la souffrance, aux remords, au dégoût de soi et au reniement.
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Genrika s'efforçait de mettre en pratique les enseignements de Root. Elle n'avait jamais possédé le profil d'un enfant délinquant, elle avait résisté aux tentations quand elle vivait avec son cousin dans un quartier chaud de la banlieue de Brooklyn. En classe, elle s'était toujours montrée une élève modèle et appliquée. Sa mère et son grand-père lui avaient inculqué des notions de morale très strictes et elle avait développé une conscience aiguë de ce qui était juste ou pas. Excellente joueuse d'échec, elle savait élaborer des stratégies complexes et connaissait la valeur d'un sacrifice.
Sur l'échiquier, elle avait vu une imprudence ou une erreur entraîner des pertes parfois irréparables qui l'avait menée à l'échec et Mat. La mort de son grand-père lui avait fait oublié cette peur qu'elle éprouvait quand elle voyait sa victoire lui échapper, les sueurs froides et la panique qui la prenait quand elle se sentait débordée, qu'elle peinait à établir un plan de retraite ou une contre-attaque, parce qu'après lui, aucun de ses adversaires ne l'avait jamais plus mise en danger.
Mais elle avait rencontré Khatareh Deghati au lac de la Prune et la mathématicienne l'avait replongée sans pitié dans les affres de la défaite, dans l'angoisse qui la prenait quand elle s'apercevait que son adversaire la manipulait et qu'elle prenait conscience de se confronter à plus fort qu'elle. L'universitaire lui avait bien des fois amèrement fait regretter son arrogance et son manque de sérieux.
Root possédait le cerveau d'une Intelligence Artificielle. Genrika celui d'un Maître. Leurs deux mondes ne s'excluaient pas et elles se comprenaient, d'autant plus qu'elles s'étaient toutes les deux initiées à la passion l'une de l'autre. Avec une petite différence près. Genrika savait que le monde ne s'apparentait pas à un échiquier. Root ne différenciait pas le monde artificiel du monde humain.
Genrika avait parfaitement intégré les préceptes moraux et elle connaissait les conséquences que cela impliquait quand on s'en affranchissait. Mais Genrika n'était ni une sainte ni un ordinateur pré-programmé.
Malheureuse, en colère et frustrée, un ordinateur à portée de main, elle pouvait se montrer dévastatrice et sans scrupules. Quand elle traversait les sombres périodes pendant lesquelles elle ne croyait plus en rien et qu'elle détestait le monde entier, elle n'hésitait pas à se lancer dans des entreprises destructives et illégales qui mettaient parfois en jeu sa propre sécurité.
Root avait dû parfois sévir et interdire à une Genika furieuse et vindicative, l'accès au moindre terminal technologique. Des portes avaient claqué.
De longues traques en forêt, la présence de Lionel, l'amitié que lui vouait Lee et l'intérêt que lui portait Khetareh avaient, plus d'une fois, heureusement distrait et apaisé la jeune fille. Genrika aimait la nature, et même fâchée contre Root, elle ne pouvait résister à la perspective d'une expédition en forêt. Root lui appris à chasser, mais aussi à observer, à comprendre et à protéger. Gen s'impliquait très sérieusement dans le programme SOS braconnage et grâce à elle et Root, Francis Letourneur et Marie Brisebois avaient, en deux ans, verbalisé quatre campeurs irresponsables, arrêté trois chasseurs imprudents et deux braconniers.
Pour la détendre et la sociabiliser, Root l'avait inscrite au club de hockey féminin de Laval et Genika déversait sur la glace ses frustrations et sa peine.
Root n'avait pas mesuré en lui proposant de rester avec elle après le départ de Shaw, combien se charger de l'éducation d'une adolescente s'avérerait une tâche ardue. Lionel avait compati à ses difficultés plus goguenard que navré et sans son aide, son soutien, son expérience et ses conseils, sans la présence et les encouragements d'Athéna, Root eût sans doute cédé à la tentation de renvoyer Gen en pension.
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Root suspendit le mouvement de ses baguettes, secoua la tête et se fendit d'un petit sourire. Elle avait souvent pensé à se débarrasser de Genrika, elle avait même une fois menacé la jeune fille de la renvoyer dès le lendemain à Concord réintégrer la Middlesex school dont elle s'était enfui en mai 2016. Sa réaction avait été si vive que Root s'était empressée de lui faire des excuses et de lui assurer qu'elle ne mettrait jamais sa menace à exécution.
Root ne se serait jamais séparé de Genrika. Quoiqu'elle eût dit. Quoi qu'elle eût pensé. Quelle qu'eût pu être sa colère. Quoi que Gen eût pu faire.
Elle n'eût jamais manqué à sa parole envers Shaw. À sa parole envers Genrika et, plus que tout, elle aimait sincèrement la jeune fille et puis, pourquoi s'en cacher, Genrika s'était révélée une brillante informaticienne. Root l'admirait et suivait avec fierté et affection ses progrès. La jeune fille élaborait des codes élégants et ravageurs, même s'ils trahissaient encore son jeune âge et son impulsivité. Et puis, malgré leurs différents et leurs querelles, la jeune femme et la jeune fille avait su se bâtir ensemble une véritable vie de famille.
— Root, la voie est libre, l'interrompit Athéna dans ses réflexions.
La jeune femme se leva.
— Tu peux finir ton repas, l'arrêta Athéna. Tu as trois minutes de battement.
Root se rassit. Une minute et quarante-sept secondes plus tard, elle posa ses baguettes dans son bol et salua d'un signe de tête la patronne du restaurant.
Elle marcha jusqu'à une petite rue qui s'ouvrait sur la grande artère commerçante. Des tas de mâchefers usagés encombraient le trottoir étroit. La ville n'en avait pas encore interdit l'usage dans ses banlieues et ce soir, Root aurait les narines noires de dépôts charbonneux. Elle s'arrêta devant une porte en bois d'aspect délabrée.
— Il n'y a pas de code ? s'étonna-t-elle
— Non.
— C'est fermé à clef quand même ?
— Essaie.
Root poussa la porte, celle-ci s'ouvrit sans opposer la moindre résistance.
— Tu es sûre que c'est ici ?
— À 100 %
— Mmm.
Un couloir obscur donnait accès à un escalier si sombre que Root en distinguait à peine les murs.
— Troisième étage.
Root arriva au palier.
— À gauche. La quatrième porte.
— Ouverte elle-aussi ?
— Non, c'est une serrure électronique.
— Que tu peux ouvrir ?
— Non, tu devras te débrouiller sans moi.
— C'est pour cela que tu m'avais demandé de m'équiper ?
— Oui.
— Combien de temps ?
— Tout dépend de tes compétences.
Root leva un sourcil. Athéna connaissait certainement la réponse, il était invraisemblable qu'elle n'eût pas lancé des simulations, qu'elle n'eût pas une estimation précise du temps que mettrait Root à craquer l'ouverture.
— Il n'y a pas de scanner rétinien ou digital ?
— Root, la morigéna Athéna.
— Oui, tu aurais prévu s'il y en avait eu un, excuse-moi.
— Trop de personnes viennent ici pour que ce genre de précaution ait été prise.
Root passa son sac sur sa poitrine, elle l'ouvrit et sortit le matériel dont elle avait besoin. Trois minutes plus tard, elle tourna le bouton de porte et entra.
— Interrupteur sur ta gauche.
Root passa la main sur le mur. Ses doigts entrèrent en contact avec un gros interrupteur, un modèle ancien qu'on trouvait en général dans les vieilles demeures. Elle l'actionna et des néons clignotèrent avant de s'allumer.
Le quartier populaire, l'immeuble vétuste, la cage d'escalier noire et étroite, le bois de construction branlant, l'interrupteur d'un autre âge, les néons, rien ne présageait ce que Root découvrit dans la pièce une fois ses yeux habitués à la lumière. La serrure qu'elle avait mis du temps à pirater eût pu seule lui faire soupçonner qu'elle abritait du matériel sophistiqué.
La pièce s'étalait sur toute la longueur de l'étage. Les portes du couloir avaient été condamnées, les murs qui séparaient autrefois les appartement les uns des autres, abattus. Root posa la main sur le mur.
— Une cage de Faraday, murmura-t-elle.
— Oui.
— Tu passes par les câbles ?
— Oui.
— Tu veux que je détruise tout ?
— Fais au mieux.
Root examina la pièce. Unités centrales, unités de stockage et ordinateurs occupaient pratiquement tout l'espace. Des câbles courraient sur le sol. Des témoins lumineux clignotaient.
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Samaritain perdait régulièrement du terrain, petit à petit ses programmes avaient été annihilés, remplacés, pervertis. Root et Athéna s'occupaient un à un de ses agents placés à des postes clefs dans les administrations aussi bien publiques que privées. Un travail de longue haleine.
Root œuvrait principalement au lac de la Prune, mais il lui arrivait de partir en mission sur le terrain. L'informatique ne réglait pas tous les problèmes. Elle avait parfois besoin de preuves matérielles pour faire tomber des têtes, pour ruiner une réputation, pour collecter d'autres preuves ou en fabriquer de toutes pièces. Root n'acquerrait jamais une conscience morale intransigeante. Athéna adaptait ce qui lui semblait juste ou pas à ses calculs de probabilités et aux simulations qu'elle avait lancées. Si cela s'avérait nécessaire et inévitable, elle n'avait pas hésité pour les besoins de certaines missions à mettre à contribution les talents d'ancienne tueuse à gages de son interface.
Une décision que repoussait Athéna jusqu'à ce qu'il n'y eût plus aucune alternative. Une décision que Root accueillait comme inévitable et qu'elle mettait à exécution sans états d'âme. Une réaction qui inquiétait Athéna. Mais à qui aurait-elle pu demander de programmer un meurtre de sang-froid, sinon à son interface ?
John n'aurait pas accepté, elle l'aurait perdu au moment même de lui expliquer quel était la nature de sa mission. Avec son consentement, elle l'avait définitivement intégré dans les équipes du FBI et elle faisait appel à lui quand elle estimait son aide indispensable. Il s'était bien entendu avec le lieutenant Brown et Athéna avait regretté ne pouvoir prolonger la collaboration entre les deux militaires. Mais John n'aurait jamais consenti à réintégré la CIA et très vite, Élisa Brown avait demandé un congé à Terence Beale, évoquant un besoin de se remettre en question. Le procès de Maria Alvarez l'avait éprouvé psychologiquement et ses vieux démons avaient refait surface. Athéna avait tenté d'aider la jeune femme, mais elle ne pouvait pas vivre et prendre des décisions à sa place. Elle l'avait perdue. Presque. Son séjour au Camp Lejeune et son retour à la vie réglée d'un Marines lui avaient été profitables. Ils avaient fini par provoquer un sursaut de conscience chez la jeune femme et Élisa avait contacté Maria Alvarez. Elle était partie la rejoindre aux Seychelles. Les probabilités de récupérer Élisa Brown étaient remontées en flèche. L'amitié que partageaient les deux jeunes femmes permettrait peut-être au jeune Marines de prendre les décisions qui s'imposaient. Sa rencontre inattendue avec Shaw accélérerait le processus.
Calcul.
Probabilité pour qu'Élisa Brown récupère sa vie : 47,76 %.
Athéna avait parfois du mal à comprendre les humains.
Quant aux Russes, ils ne la connaissaient pas sous sa véritable identité et Athéna avait calculé qu'ils étaient vulnérables. Anton Matveïtch n'était pas opérationnel dans des missions de terrain. Anna Borissnova Zverez avait souffert durant le procès de Maria Alvarez. La jeune femme était moins stoïque et imperméable aux émotions que ne le croyait son entourage et les médias. Elle n'avait pas encore dépassé la mort de sa sœur et de sa famille dont elle se sentait pour une part responsable et la perte de ses camarades torturés par le Chirurgien de la mort la hantait, particulièrement celle de Fédor Chouvaloff à qui elle devait d'avoir pu quitter le SRV et son intégration dans l'équipe d'Anton Matveïtch. Anton Matveïtch qu'elle admirait et dont elle ne parvenait pas à s'émanciper. Alexeï Borkoof était un homme solide, mais il ne travaillerait jamais sans Anna Borissnova qu'il aimait bien plus qu'il ne le pensait, et Ivan Alioukine n'était ni plus ni moins qu'un soldat, un homme qui avait besoin d'être mené au combat par un officier. Par Anton Matveïtch ou par Anna Borissnova. Malheureusement, ni l'un ni l'autre n'étaient pour l'instant aptes à remplir ce rôle.
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Shaw était partie, Root s'était retrouvée seule. Comme avant. Sameen n'était plus là pour adoucir ses pensées, pour la détourner de ses obsessions et maintenir au loin ses démons. Au lac de la Prune, Genrika exerçait une influence positive sur les humeurs de l'interface. Mais en mission... La jeune femme se montrait impitoyable, maniaquement focalisée sur l'opération en cours et, parfois terriblement imprudente. Athéna devait faire appel à toute l'autorité dont elle pouvait bénéficier auprès d'elle et à l'amour inconditionnel que lui vouait Root, pour que celle-ci restât en vie et ne renouât pas avec son passé. Pour qu'elle oubliât Greer et Samaritain.
Root avait besoin d'un partenaire. Genrika remplissait parfaitement ce rôle au lac de la Prune, mais elle n'était encore qu'une enfant, une adolescence qui souffrait d'avoir été abandonnée par les gens qu'elle aimait. Par sa mère qui avait préféré ses idéaux à sa fille, par son grand-père qui était mort et enfin, par la femme qu'elle avait adoptée et intégrée dans sa famille et qui, par deux fois l'avait laissée derrière elle avec le terrible sentiment de ne pas représenter assez d'importance à ses yeux pour avoir pu la retenir auprès d'elle.
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Root effectua un tour complet de l'installation ultra-moderne qui se dissimulait derrière les murs de briques noircies par les années et les fumées de charbon. Elle pianota sur quelques claviers et laissa échapper un murmure approbateur quand elle trouva ce qu'elle cherchait.
— Aty, j'ai combien de temps ?
— Assez.
Root s'attela à la tâche. Elle avait la structure de son code en tête. Une architecture complète qu'elle devrait adapter au code source du programme auquel elle s'attaquait. Elle en avait déjà détruit trois depuis un an et demi. Le premier à Rio de Janeiro, le second à Hyderabab et le troisième à Istanbul. Des codes sources magnifiques, mais inachevés. Des avortons qui menaçaient, si on les laissait se développer, de prendre leur essor, de grandir et de se multiplier. Harold Finch avait commis l'erreur de ne pas s'opposer à la création, puis à la mise en réseau de Samaritain quand il en était encore le temps. Ni Root ni Athéna ne laisserait plus la chance à une autre entité de naître et de se développer. L'émergence de Samaritain avait entraîné trop de dommages, trop de morts et de destructions. Athéna traquait les programmes et les projets susceptibles de donner naissance à une IA concurrente. Quand cela s'avérait possible, elle tuait dans l'œuf les projets avant qu'ils ne naquissent. Sinon, elle montait des cabales, détournait les programmes de financement, orientait les informaticiens vers d'autres recherches, provoquait des faillites, dénonçait des détournements de fond, piratait les programmes. Si une intervention physique devenait nécessaire, Root s'en chargeait. Les quatre programmes développés au Brésil, en Inde, en Turquie et en Chine, avaient échappé à son attention. Elle n'en avait découvert l'existence que très tardivement. Root avait fait ses valises et détruit sur les lieux même de leur création des programmes déjà actifs.
Comme celui d'aujourd'hui.
— Root, bois, l'enjoignit Athéna.
Pas de réponse.
— Root ?
— Mmm ?
— Il faut que tu t'hydrates.
— Mmm.
La jeune femme n'écoutait pas.
Bon.
— Aty ! hurla soudain Root en se recroquevillant sur elle-même la main sur l'oreille..
— Bois, Root.
— Plus tard.
— Maintenant.
— Mmm.
Nouveau cri de douleur. Nouvelle injonction à boire.
— Je bois, je bois... ronchonna la jeune femme.
Root se pencha sur son sac, elle en sortit une gourde isotherme dans laquelle elle avait préparé du thé vert. Elle en but deux gorgées, regarda l'écran :
— Je peux me remettre au travail ?
— Vas-y.
Root grogna, revissa le bouchon de sa gourde et la posa à côté d'elle.
— Dans ton sac, intervint Athéna.
Root obtempéra sans discuter et se remit au travail.
Deux heures plus tard, elle s'étira sur sa chaise.
— J'ai fini.
Elle ressortit sa gourde, but un peu, la replaça dans son sac et en sortit des pains de Semtex.
— C'est un peu radical, observa Athéna.
— Je vais ajouter un accélérateur chimique. Il ne doit rien rester de l'installation.
— Ne fais pas sauter l'immeuble entier, des gens occupent le quatrième, le cinquième étage et les deux premiers étages.
— Le Semtex me sert simplement de déclencheur. J'avais prévu qu'il y aurait des locataires et mon mélange occasionnera une épaisse fumée noire. J'ai aussi subtilisé un petit gadget à Gen avant de partir.
— Subtilisé ?
— Euh, oui, je sais que ce n'est pas très sympa de ma part, mais je n'ai pas eu le temps de passer à Montréal ni de m'arrêter à Toronto pour faire des achats avant de partir et je n'étais pas sûre de pouvoir me le procurer ici.
Root installa avec soin ses explosives et ses accélérateurs. Elle vérifia ensuite qu'elle n'avait rien laissé derrière elle et sortit. Elle trafiqua la serrure. Si quelqu'un voulait entrer pour tenter de sauver quoi que fût, il devrait, soit défoncer la porte, soit craquer le code. Dans un cas comme dans l'autre, elle lui souhaitait bonne chance. Elle avança dans le couloir et lança vers le plafond le petit gadget qu'elle avait volé à Genrika. Il s'enclencha immédiatement et une alarme stridente lui déchira le tympan de l'oreille qui lui restait. Tout de suite après, elle composa un code sur son téléphone.
Les gens sortaient déjà sur les paliers, des cris jaillirent en chinois au-dessus et au-dessous d'elle.
— Root, pourquoi as-tu déclenché tes bombes et ton alarme maintenant ?
— Je ne voulais prendre aucun risque.
— La probabilité pour que tu te fasses repérer s'élève à 87,95 %.
— Aucune importance.
Voilà pourquoi Athéna détestait que Root travaillât seule.
— Eh ! T'es qui, toi ? s'éleva soudain une voix.
— Je n'entends pas le chinois, répondit Root en passant devant l'homme qui l'avait interpellée. Il l'attrapa par le bras.
— D'où tu viens ? Qu'est-ce que tu fais ici ?
— Rien, rien, balbutiait Root dans un mauvais chinois.
— Mais qu'est-ce qui se passe ? cria une femme.
— Le feu ! Le feu ! hurla une autre femme dans un étage supérieur.
Un homme rejoignit celui qui tenait Root par le bras.
— Qui est-ce ?
— Une Occidentale, elle traînait dans les couloirs.
— C'est toi qui a mis le feu ? demanda le deuxième homme d'un air soupçonneux.
— Qu'est-ce que peut bien faire une Occidentale ici ?
— Elle travaille peut-être au troisième, on y voit parfois des Occidentaux.
— Mais il y a quoi au troisième ?
— Une maison close ? C'est peut-être une pute, suggéra le deuxième homme.
— Et elle y aurait mis le feu ?
Des gens les bousculèrent. Ils fuyaient l'incendie. Root tenta de se dégager. L'homme qui la tenait resserra sa prise en la menaçant, le deuxième vint à la rescousse.
— Elle porte un sac, je serais curieux de voir ce qu'il y a dedans.
— Poussez-vous ! Poussez-vous ! criaient des hommes au premier étage.
— Root, tu dois partir. Vite, l'enjoignit Athéna d'un ton pressant.
C'était le moment de mettre en pratique tout ce que Shaw lui avait appris. Elle inspira un grand coup et tomba soudain sur les genoux. Les deux hommes, surpris, se cognèrent la tête l'un sur l'autre et partirent en avant. Root tendit les bras. Ils la lâchèrent et plongèrent en avant dans les escaliers. Elle se releva prestement. Elle entendit des jurons, des accusions et devina des doigts tendus dans sa direction. Les soupçons qui pesaient sur elle venaient de ce changer en accusation. Ses courses en forêt lui seraient une fois de plus très utiles.
.
Root détestait courir, mais elle s'était malgré elle retrouvée à suivre les entraînements de Genrika. La jeune fille malgré son ressentiment continuait à s'entraîner dans toutes les disciplines que lui avait choisies Shaw. Son entrée dans l'équipe Bantam des hockeyeuses de Laval n'y avait rien changé.
En hiver, elle ne pratiquait que le tir à l'arc et le krav-maga à la villa, et Root la conduisait à Laval pour le hockey et nager. Root lui avait proposé de l'inscrire en club pour parfaire son entraînement en natation. Genrika avait refusé arguant qu'elle ne supporterait personne après avoir été entraînée par Shaw et que celle-ci lui avait laissé, en natation et en cross, des programmes d'entraînement complets qui suffiraient amplement à entretenir son niveau sinon à l'améliorer. Pour le tir à l'arc et le krav-maga, elle avait demandé à Root si elle accepterait de lui servir d'instructeur.
Root avait accepté pour le tir à l'arc, mais elle avait formulé quelques réserves quant au krav-maga, expliquant à Genrika qu'elle ne possédait qu'un simple premier dan en jiu-jitsu et ne maîtrisait pas comme Shaw l'art du combat à mains nues. Genrika avait repoussé ses protestations. Root l'avait tout de même conduite à Montréal, Québec et Toronto et Genrika avait fait le tour des meilleurs club de karaté, de Taekwondo, de krav maga, de boxe anglaise, libre, thaï, de vo-thuat, de capoeira, de MMA des trois villes. La jeune fille avait refusé de s'y inscrire. Elle n'aimait pas l'ambiance, critiquait l'état d'esprit des clubs et si Root ne cherchait pas à creuser ce qui lui avait déplu, Genrika déclarait simplement que le professeur était nul. Root accepta donc de lui servir de partenaire et de lui transmettre ce qu'elle savait, ce que Shaw avait pu lui apprendre. Genrika se montra une élève respectueuse et elle ne reprocha jamais à Root son manque de compétence.
Restait le cross. Genrika n'avait pas plus que pour les autres disciplines voulu s'inscrire où que ce fût.
Elle pouvait s'entraîner seule.
Mais pas courir seule.
Elle avait peur. L'aventure d'Alma avait laissé des traces. Elle avait longuement tourné autour du pot quand elles avaient discuté de la manière dont Genrika voulait organiser cette activité. Root savait ses décisions irrévocables et ne l'écouta plus que d'une oreille distraite après que Genrika lui avait affirmé qu'elle n'avait pas besoin d'entraîneur et qu'elle se conformerait au programme que Shaw lui avait concocté quand elle était son entraîneur.
Quand elle avait relevé les yeux, intriguée par le long silence qui avait suivi un flot ininterrompu de paroles, Genrika se tenait devant elle la mine suppliante et déconfite.
— Qu'est-ce qu'elle veut ? avait murmuré Root.
— Je veux que tu m'accompagnes lors de mes courses, répondit Genrika sans relever que Root s'était adressée à Athéna plutôt qu'à elle. S'il te plaît, Root. J'ai peur de partir seule.
— Je n'aime pas courir.
— Je suis inscrite en cross dans mon cursus scolaire, c'est important.
— Je suis nulle, Gen. Je ne sais pas courir, alors te suivre dans tes entraînements de cross, non merci.
— Tu te déplaces très bien en forêt et tu me bats toujours quand on fait des courses de raquettes.
— Ça n'a rien à voir avec du cross de compétition.
— Je ne veux pas courir contre toi, juste que tu m'accompagnes. S'il te plaît.
— Tu le regretteras si j'accepte.
Genrika l'avait pris comme un accord, elle avait levé les bras en l'air en criant hourra et s'était enfui en assurant à Root que le cross lui sculpterait un corps d'athlète qui ne manquerait pas plaire à Shaw. Root avait écarté les mains pour signifier son dépit et elle s'était depuis ce jour-là pliée aux programmes d'entraînements de Genrika. Elle avait souffert, pensé parfois que ses poumons avaient définitivement brûlé, crié de douleur le lendemain d'une course en descendant et en montant les escaliers, s'était spécialisé dans le massage de ses voûtes plantaires et pour soulager ses pieds et ses articulations, elle avait profité du savoir d'Athéna pour se procurer des chaussures adaptées à la discipline.
Genrika l'avait surprise en train de passer sa commande et elle avait vivement critiqué son choix avant de conclure qu'elle devait acheter les mêmes chaussures qu'elle.
— Pourquoi ? Celles-ci sont aussi bien, avait protesté Root en regardant son écran. C'est une bonne marque et elles présentent toutes qualités nécessaires à des chaussures de cross.
— C'est Sameen qui m'a acheté les miennes. Et d'abord, est-ce que tu es pronateuse, universelle ou supinateuse ?
— De quoi tu me parles ?
— Pff, tu ne sais même pas, l'accusa Genrika avec une pointe de condescendance dans la voix.
Root décida de l'ignorer. Genrika lui rappelait parfois tellement Shaw. Des expressions, des réactions. Qui éveillait Root à la nostalgie, à la douceur, à l'ironie ou à la douleur. Aujourd'hui, elle était dans un bon jour. Aucun nuage ne vint s'interposer entre elle et Genrika.
— Explique, demanda-t-elle.
— Comme se pose ton pied quand tu cours ?
— Je n'en sais rien.
— C'est important. Les chaussures sont adaptées au type de foulée des coureurs.
— Et comment je peux savoir ?
Un texte s'afficha sur l'écran :
Tu es une coureuse universelle, Root.
— Et comment tu sais ça ?
Le profil de ta voûte plantaire et l'analyse des points d'appui.
— Ça a voir avec cette histoire de pieds plats et pieds creux ? demanda Root aussi bien à Genrika qu'à Athéna.
— Oui.
— Ah, s'enthousiasma Root. Je ne suis pas un pied-plat.
Genrika leva les yeux au ciel.
— Mais le modèle que j'avais choisi était destiné à des coureurs universels, il est donc parfait.
— Tu chausses du 38, non ? reprit Genrika sans commenter. Sameen aussi et elle a laissé sa paire de Salomon ici. Essaie-les, tu verras, elles sont très confortables, elles tiennent bien le pied, elle protègent la voûte plantaire sans supprimer les sensations et je sais que Shaw les a choisies en fonction du terrain et du climat.
— Mmm, tu as bien appris ta leçon, la félicita Root d'un ton narquois.
— Tu ne lui fais pas confiance ? réagit vivement Genrika.
— À Sameen ? Gen... la morigéna Root d'un ton faussement scandalisé.
— Alors, essaie !
— D'accord, et si elles sont aussi bien que tu le dis, je n'aurais même pas à m'en acheter, je prendrai les siennes.
— Sameen dit qu'il ne faut jamais utiliser les chaussures d'une autre personne.
— Parce que les chaussures se font aux pieds et que chaque personne est différente ?
— Oui.
— Bon, avait renoncé Root en soupirant. Devant tant d'arguments qui suis-je pour protester encore ? Et puis, si Sameen affirme qu'il n'y a pas mieux sur le marché...
Genrika l'avait regardé d'un air suspicieux.
— Sameen s'y connaît mieux dans ce domaine que toi, fit-elle d'un ton revêche.
— Tu veux parler de tenue de sport ?
— Oui.
— Mmm, j'avoue que la plupart du temps, c'est vrai, mais pas toujours. Et puis, dans certains sports, la tenue est optionnelle.
— … ?
— Il n'y a pas toujours besoin de tenue... En natation par exemple...
Genrika allait répliquer que pour la compétition le choix des lunettes et du maillot de bain, particulièrement pour une femme, était très important, quand elle remarqua un mince sourire se dessiner sur les lèvres de Root, quand elle vit une petite lueur égrillarde illuminer son regard. Elle resta la bouche ouverte. Les oreilles de Genrika chauffèrent soudain. Root haussa les sourcils d'un air indulgent.
— Comment est-ce que tu peux... s'étrangla Genrika sans savoir comment elle terminerait sa phrase.
— Comment est-ce que je peux quoi ? demanda Root sur un ton innocent que contredisait toute sa physionomie.
— Tu es... Si Shaw était là, elle te taperait dessus et elle aurait bien raison.
— Mmm, j'espère bien que je saurais avant cela la ramener à de meilleurs sentiments, plaisanta Root.
— Tu es vraiment... C'est vraiment... s'étrangla Genrika.
Root attendait qu'elle finît sa phrase la tête penchée sur le côté, le regard provocant et condescendant.
— Tu es indigne ! ne trouva qu'à dire Genrika consternée par le choix de son mot et l'impudeur scandaleuse et irrespectueuse dont Root faisait preuve à l'égard de Shaw et de ses propres sentiments.
Root s'esclaffa. Genrika tourna les talons, réellement furieuse. Root n'avait parfois aucune décence, comment pouvait-elle parler de Shaw de cette façon ?
— Je suivrais néanmoins ton conseil, Gen. J'achèterai les Salomon, lui cria Root avant que la jeune fille ne disparût dans le sas d'entrée.
Un violent claquement de porte lui répondit.
— Tu crois que je l'ai vexée ?
— Root, l'admonesta sévèrement Athéna. Gen a treize ans, elle adore Sameen, elle te respecte et tu évoques devant elle les ébats sexuels que tu a pu partager avec Sameen.
— Et ?
— C'est choquant.
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle a treize ans, qu'elles vous considère comme des membres de sa famille et que la vie intime que tu partages avec Sameen ne la regarde pas.
Root se tordit la bouche, pas très sûre d'avoir bien compris.
— À ton avis comment aurait réagi Sameen si elle avait été présente ? lui demanda Athéna.
— Mmm, peut-être bien comme l'a suggéré Gen. Elle n'aurait pas apprécié.
— Pourquoi ?
— Parce que... euh, parce que Sameen est pudique et qu'elle n'aime pas qu'on parle de ça en public.
— Exact et dis-toi bien qu'elle n'est pas la seule personne de la terre à l'être. Tu devrais éviter ce genre de plaisanterie et de sous-entendu avec Gen. C'est blessant.
— Blessant ? s'étonna sincèrement Root.
— Root où sont passées tes qualités de psychanalyste ?
— Ah... euh.
Elle réfléchit un moment.
— Zut, se désola-t-elle soudain. Parfois, j'oublie que Gen n'est qu'une enfant.
— Et que toi aussi tu es pudique.
— Moi ?
— Oui, toi. Je ne crois pas que tu sois particulièrement attirée par le voyeurisme ou l'exhibitionnisme.
— Je déteste ça, crachat hargneusement Root.
Elle avait gardé en souvenirs quelques mauvaises expériences personnelles et elle n'avait pas oublié ce que Shaw lui avait confié sur le voyeurisme qu'elle avait vécu comme un viol à répétition, ni combien elle avait souffert de voir sa vie intime jetée en pâture sur Internet.
— Tu vois... fit Athéna.
— Mais je ne voulais pas...
— Tu ne peux pas plaisanter avec Genrika comme tu t'amuses à le faire avec Sameen ou Lionel.
À la suite de cette discussion, Root s'était promise de montrer plus de respect aux sentiments de la jeune fille et elle avait commandé ses chaussures.
Elle remercia plus tard Genrika de ses avisés conseils.
— Je te l'ai dit, répondit Genrika. Sameen est la meilleure.
.
En deux ans, Root avait fait beaucoup de progrès. Elle ne battrait jamais Genrika si elle se lançait dans une course contre elle, mais elle ne finirait plus au milieu de la forêt allongée par terre en train de suffoquer comme un poisson hors de l'eau.
Elle monta quatre à quatre jusqu'au dernier étage et accéda ensuite au toit de l'immeuble. Les voix se rapprochaient. Root prit son élan.
— Cent douze mètres, annonça Athéna.
— Et après ?
— La tour d'ascenseur blanche, puis la cheminée du chauffage central pour accéder au toit de l'immeuble suivant.
— D'accord.
Il fallait qu'elle se dépêchât. Le toit était plat et ne lui offrait aucune protection si ses poursuivants décidaient de se servir de leurs armes. L'incendie les retiendrait un temps s'ils espéraient le circonvenir ou s'ils avaient reçu l'ordre de récupérer des données importances. Elle grimaça d'un air faraud. Si jamais ils réussissaient à entrer, ils ne leur resteraient rien à récupérer. Pas la moindre ligne de code, pas le moindre débris de puces mémoire, de disque HDD ou de disque dur. Rien.
Root avait tout détruit et si, par malheur, elle ne leur échappaient pas, ce dont elle doutait fortement, s'ils l'arrêtaient ou s'ils la tuaient, ils ne récupéreraient rien sur elle non plus. Elle n'avait copié aucun fichier, elle n'en avait pas besoin, tout était imprimé dans son cerveau. Tout ce qu'elle avait besoin de savoir. Resterait son implant. Mais depuis son affrontement avec Gabriel Hayward, depuis surtout qu'elle avait été plongée dans les simulations de Shaw, Root en avait modifié certaines caractéristiques.
Au cas où l'inévitable se produirait, on ne retrouverait rien à exploiter sur son cadavre.
Elle arriva à la tour blanche, à la tour d'ascenseur. Il devait y avoir une échelle d'accès.
— Je ne peux pas y entrer et descendre par-là ?
— Trop dangereux, tes poursuivants t'ont en visuel, le temps que tu descendes et une équipe sera en place pour t'intercepter en bas.
— Ce sera pareil plus loin.
— Les probabilités de fuites sont plus élevées une fois que tu auras rejoint le marché.
Root monta prestement le long de l'échelle accrochée à la tour. Elle jeta un coup d'œil au alentour. Cinq types arrivaient en courant. La cheminée du chauffage central ? Elle marqua un temps d'arrêt.
— Tu ne m'avais pas dit qu'il fallait sauter au-dessus du vide, murmura-t-elle.
— Un mètre trente, une distance négligeable.
— Et combien jusqu'au sol ?
— Trente-trois.
Root évalua la difficulté. Le saut n'avait rien d'irréalisable si elle ne pensait pas aux trente-trois mètres qui s'ouvriraient sous ses pieds quand elle sauterait pour s'accrocher à la corniche qui faisait le tour de la cheminée.
Oui, mais elle n'était pas championne de gymnastique et pas vraiment non plus une adepte des tractions. Sauter et se rattraper à la corniche par les mains ne présentaient pas de difficultés insurmontables, mais après... ? Elle détailla la cheminée à la recherche d'un appui pour ses pieds parce qu'elle ne se hisserait jamais sur la corniche par la seule force de ses bras.
Et si elle arrêtait de fuir et qu'elle descendait ses poursuivants ? Elle s'était procuré deux NZ-85B chez un trafiquant local. Des copies chinoises. Pas vraiment le top du top, mais plus aisés à acquérir sans attirer l'attention que des armes d'importation. Les Norinco chinois se trouvaient partout, sous les tables de Mah-jong comme dans les paniers de salade ou derrière les comptoirs des bars et des boites de nuits. Elle avait récupéré les siens dans le salon privé d'un club de karaoké qu'elle avait loué pour une nuit. Elle avait préféré ce modèle aux autres parce qu'il s'inspirait d'un modèle tchèque ambidextre. De moindre qualité certes, mais non moins létal. Des armes un peu lourdes à son goût aussi. Mais Root disposait de seize coups en 9mm parabellum. Ses poursuivants étaient cinq et elle avait deux chargeurs supplémentaires dans son sac à dos. Elle se retourna, prête à les affronter.
— Root, non. Ils sont équipés de AEK-919K, tu n'as pas d'abri à ta disposition et des renforts arrivent.
— Bon.
Évidement, s'ils lui tiraient dessus avec des pistolets-mitrailleurs... Le modèle russe avait beau ne pas être de première jeunesse, il n'en était pas moins léger, fiable et efficace, et Root ressemblerait à une passoire avant qu'elle n'eût mis hors-combat plus de trois hommes.
La peur lui donnerait peut-être des ailes, parce qu'elle ne voyait pas comment elle pourrait sinon, passer l'obstacle de la cheminée. Elle n'était pas Shaw.
Shaw qui aurait bougonné et l'aurait enjointe à se bouger le cul — Sameen affectionnait les expressions triviales et imagées — Shaw qui l'aurait aussi conseillée et rassurée. Root ne se serait d'ailleurs jamais retrouvée sur ce toit si Shaw l'avait accompagnée.
Une rafale de pistolet-mitrailleur l'incita à accélérer le mouvement. Elle ferma un bref instant les yeux pour s'encourager, piqua un sprint et sauta. Ses doigts se crochetèrent sur la corniche et ses cuisses tapèrent durement contre la brique. Elle tira sur ses bras, ses chaussures griffèrent le mur à la recherche d'une prise. N'importe quoi, un clou, un trou qui lui permettrait de prendre appui dessus et de se pousser vers le haut. Par pitié. Vite. Elle n'allait pas encore tenir longtemps.
Une brique cassée. L'espace suffisant pour y insérer la pointe de sa chaussure.
Des impacts de balle crépitèrent sur sa gauche. Elle tourna vivement la tête vers la droite pour se protéger des éclats de briques et se propulsa vers le haut. Elle passa ses coudes l'un après l'autre sur le rebord de la corniche, s'éleva jusqu'à la taille et lança un pied sur le côté. Le mouvement était malhabile, grotesque et laborieux, mais il lui permit de se retrouver allongée sur le bord de la corniche et de rouler à l'abri des balles. Elle rampa ensuite et contourna les conduits de cheminées en terre cuite. De l'autre côté, elle passa les jambes dans le vide, puis le ventre, le torse, pour se retrouver une nouvelle fois suspendue par les mains. Elle donna une impulsion vers l'arrière et lâcha. Ce n'était pas trop haut et elle atterrit plus ou moins souplement sur le toit en contre-bas.
— Et maintenant ? demanda-t-elle
— Tout droit. Au bout, tu sautes.
— Combien cette fois ?
— Quatre mètres trente-deux.
— Quoi ?!
— Le toit sur lequel tu te trouves surplombe l'immeuble suivant de trois mètres. Tu t'y réceptionneras sans problème.
— Aty, je ne suis pas une athlète.
— Tu suis des entraînements physiques réguliers. Les probabilités pour que tu rates ton saut s'élève à 18,67 %.
— Une chance sur cinq.
— Moins.
— Ils sont loin ?
— Tu seras dans leur ligne de mire dans dix-sept secondes.
— C'est le moment d'y aller, alors ?
— C'est toujours le moment d'y aller quand des tueurs te poursuivent, Root.
— Mouais.
— Ne rate pas ton élan ni ton appel.
— Comme pour un saut en longueur ?
— Exactement.
— Je n'ai jamais pratiqué le saut en longueur de ma vie.
— Tu as peur ?
— Tu sais comme l'idée de relever un nouveau défi m'excite toujours, chérie, répondit Root sur un ton mutin.
— Root, la morigéna Athéna.
— C'est partie... souffla la jeune femme.
Comme un plongeon avec élan, courir, finir par de grands pas, prendre appel sur un pied, le gauche, il ne fallait pas qu'elle se trompe, et sauter.
Trois secondes de folie. La rue vibrante de monde, de couleurs et de bruits en-dessous d'elle. L'horrible impression qu'elle n'irait pas assez loin, qu'elle se fracasserait contre le murs d'en face et qu'elle s'écraserait sur le béton vingt-cinq mètres plus bas. La chute de trois mètres. Le cœur battant, suspendue au-dessus du vide, la sueur, l'adrénaline.
L'impact.
La douleur, l'arrivée ratée. L'écrasement sur le béton rugueux. La grimace. Les brûlures aux mains, au visage. Le pantalon déchiré. Mais se relever. Sans perdre une seconde, sans prendre le temps de souffler et d'évaluer l'étendu des dégâts. S'ils la repéraient maintenant, elle était perdue. Elle sauta sur ses pieds, étouffa un cri et gagna à toute vitesse l'escalier d'accès qui menait au toit. Athéna égrainait les secondes qui lui restaient avant de servir de cible. Quinze, onze, sept, cinq. Elle ferma la porte derrière elle, dévala l'escalier, parcouru le couloir recouvert de peinture grise.
Le foule jacassante la happa à la sortie de l'immeuble.
— Tu as besoin de moi pour te guider ? s'enquit Athéna.
— Non, j'ai mémorisé le plan de la ville.
— Sous-sols compris ?
— Sous-sols compris
— J'ai identifié les téléphones de tes poursuivants, je te donnerais leur position s'ils se rapprochent trop de toi ou qu'ils menacent de te barrer la route. Et tu n'as pas à t'inquiéter pour les caméras, je gommerai ta présence en temps réel.
— Tu es seule sur le réseau ?
— Maintenant, oui.
— Merci.
— Je t'en prie.
Root s'engagea dans le marché. Elle entendait des sirènes de police résonner au loin. Les habitants de l'immeuble les avaient certainement appelés. Une voiture klaxonna derrière elle, sûre de se frayer un passage malgré la foule et l'encombrement de la chaussée. Les magasins et les restaurants débordaient sur les trottoirs. Les premiers y exposaient leurs marchandises, délimitant leur espace par d'énormes enceintes qui déversaient, sans soucis pour les oreilles, de la musique tonitruantes sans se formaliser que les voisins en fissent de même. Les musiques et les styles s'entrechoquaient dans un mélange de voix sirupeuses ou hurlantes, de piano synthétique, de erhus* et de basses techno. Les cris de la rue et les avertisseurs de voitures égarées dans ce monde cacophoniques ajoutaient leurs décibels à l'ensemble. Root adorait la Chine, certaines régions plus que d'autres, mais le bruit des centres commerciaux qu'ils se trouvent à l'abri d'un immeuble, d'un sous-sol, dans un marché couvert ou dans la rue l'épuisaient. Il lui fallait toujours un certain temps pour s'y adapter et l'oublier. Avant cela, elle revenait toujours de ses escapades l'esprit vidé. Elle avait débarqué à Changchun quatre jours auparavant, directement du lac de la Prune. Le contraste était saisissant. Elle aimait l'ambiance affairée des villes et des mégapoles, mais, quand Athéna l'y avait envoyée pour tenir le rôle d'un garde-chasse, elle avait pris goût en Biélorussie au silence des grandes forêts. L'IA n'avait pas choisi le lac de la Prune par hasard et son choix n'avait pas été exclusivement guidé par l'isolement dont Shaw aurait besoin pour se reconstruire après avoir échappé à Samaritain. Elle savait que Root s'y plairait aussi et cela avait été le cas.
Elle sauta maladroitement par-dessus une flaque d'eau rosie de sang. Des volaillers assis sur des petits bancs en plastiques lavaient dans de grandes bassines de plastique rouge de gros canards blancs qu'ils venaient d'égorger. Des tas de plumes s'agglutinaient en face d'eux et ils caressaient la peau froide des animaux pour y déceler des restes de duvet. Ils posaient ensuite les corps à même sol. Un homme les ramassait avant de les poser sur une grille et de finir de les préparer à la vente en les passant au chalumeau. Le travail était rapide. Pour chaque volailler, elle compta un égorgeur, deux plumeurs et un chalumeaux. Plus loin, on s'occupait des poules et des oies. Les animaux attendaient dans de grandes caisses en bois grillagées ou sagement couchés sur des claies. Root fronça le nez. Bizarrement aucune odeur désagréable ne se dégageait du marché.
— À couvert, souffla Athéna dans son oreille.
Root s'engagea dans une petite venelle encombrée de paysans venus vendre leur production dans grands paniers de bambou tressés. Deux par paysans. Leurs palanches étaient posées contre le mur. Root se demandait souvent comment ils pouvaient traverser la ville leur palanche en travers des épaules, s'ils avaient marché depuis leurs villages à la campagne, s'ils avaient pris le bus ou s'étaient entassés debout à l'arrière d'un camion. Elle aurait pu demander à Athéna, mais elle aimait que la vie gardât parfois ses mystères et découvrir par elle-même les réponses aux questions qu'elle se posait.
Les salades fraîches et encore couvertes de rosée lui donnèrent l'eau à la bouche. Les oignons frais, les choux-fleurs, les racines de lotus, il faisait encore frais, la neige avait quitté la ville à peine un mois plus tôt et déjà, les légumes s'étalaient sur la chaussée à foison. Elle se faufila parmi la foule d'acheteurs et de badauds et franchit le grand portail qui s'ouvrait au fond de la ruelle.
Le marché couvert. Sur des milliers de mètres carré. Root était trop grande pour se promener sans attirer l'attention dans la rue. Le marché baignait dans la pénombre et elle s'y déplacerait sans trop se faire remarquer. L'absence de musique et le calme qui y régnait malgré la foule nombreuse d'acheteurs soulagea agréablement la jeune femme.
— Emprunte la sortie qui se trouve au fond à droite.
Root grogna. Elle emprunta l'allure d'une expatriée qui aimait à flâner dans les quartiers populaires, qui aimait à se fondre parmi la population et à profiter au mieux de tous les avantages dont bénéficiaient les autochtones qui n'avaient pas encore été gagnés par l'hygiènisme maladif qui tendait à s'imposer aux États-Unis et dans les pays d'Europe du nord pour gagner peu à peu le monde entier
Elle s'arrêta devant un étal d'épices et acheta de la badiane, une livre de cinq épices et une livre de curry. Elle loucha sur les racines de lotus. Elle en aimait le craquant sous la dent. Elle passa son chemin, mais elle ne résista pas aux bocaux de piments de forme presque carrée. Root appréciait la cuisine relevée, mais elle n'allait pas jusqu'à dévorer les piments à la main. Shaw en revanche... Elle négocia le prix de trois bocaux. Ils attendraient avec elle le retour de Sameen au lac de la Prune. Root avait une fois mangé à Pékin, dans un restaurant qui proposait des spécialités Sitchuanaises, des rognons de veau préparés avec ces piments sur un plateau de fer. Elle en avait retenu la recette. Elle n'avait pas de plateau de fer, mais une plaque en fonte ou une poêle le remplacerait aisément.
La vendeuse la salua volubilement. Beaucoup d'expatriés vivaient à Changchun, beaucoup de Russes venaient y séjourner et les étrangers ne surprenaient pas outre mesure les gens qui les croisaient, mais la présence d'une grande jeune femme occidentale dans un marché populaire attiraient les regards curieux et amusés.
Les physionomies s'éclairaient quand on découvrait qu'elle parlait le chinois avec aisance. Un chinois populaire. Root mangeait certaines tonalité et elle en déformait d'autres, pas parce qu'elle ne maîtrisait cet aspect tonique de la langue chinoise, mais parce que, lorsqu'elle avait appris le chinois, elle avait sillonné les rues de Pékin du nord au sud, de l'ouest à l'est, elle avait traîné dans les hutongs*, sur les marchés, discuté avec les chauffeurs de taxi et les propriétaires de petits restaurants de rues. Certains étaient nés à Pékin, d'autres venaient d'ailleurs, parfois de très loin. Elle avait assimilé les expressions, les tournures de phrases et un accent qu'on n'enseignait jamais dans les centres langues ou les universités. La tonalité si pointilleusement rabâchée dans ces établissements était une vaste fumisterie.
D'une région à l'autre, les chinois n'accentuaient pas les mots de la même façon, ce qui n'empêchait pas qu'ils se comprissent parfaitement. Les chanteurs se moquaient des tonalités du mandarin ou du cantonais quand ils chantaient. Ils s'accordaient sur la mélodie musicale, un point, c'est tout. Le contexte donnait le sens à leur paroles. Les Chinois avaient développé à travers les siècles une intuition qui allait bien au-delà du langage. Et puis, si on ne se comprenait pas, on traçait du doigt ce qu'on voulait dire sur la paume de sa main.
Elle rangea ses bocaux dans son sac et continua d'un pas tranquille à se diriger vers la sortie. Personne ne l'y attendait. Elle regagna les rues animées du marché. Elle accéléra le pas et arrêta un taxi. Elle monta à côté du chauffeur et lui donna l'adresse de son hôtel.
Ni elle ni Athéna n'avait choisi la discrétion. Elle logeait au Hyatt Regency Changchun, un immense hôtel situé au bout du lac du Jardin des orchidées, près de l'immense et verdoyant jardin destiné aux enfants.
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Root retira ses chaussures sans les délacer et les laissa devant la porte, elle retira ses chaussettes et les mis dans la poche de sa parka. Les baies vitrées baignaient la suite dans une vive lumière. La teinte blanc cassé des murs, des moquettes, des tissus des canapés et des parures du lit offraient un plaisant contraste avec les bois brun presque noir du mobilier. Des boiseries plus claires entouraient largement les encadrement de portes et de fenêtres. Une suite bicolore dont les seuls touches de couleurs provenaient d'une jatte remplie de fruits frais posée sur la table à manger, d'un bouquet de fleurs jaunes et de trois tableaux modernes accrochés, l'un au-dessus du lit, l'un dans le salon et l'autre dans la salle à manger. Un décor chaleureux et reposant. Un confort douillet, simple et luxueux.
Le concierge avait feint l'indifférence quand elle avait traversé le grand hall de l'hôtel. Les clients chinois avaient eu l'air de ne rien remarquer, les milliardaires Russes avaient levé les yeux au ciel parce que Root confirmait ce qu'ils pensaient des occidentaux. À leurs yeux, ceux-ci n'avaient aucune tenue, ils s'habillaient comme des moujiks ou des mendiants et arboraient, aussi bien dans des hôtels de luxe que des guest-houses délabrées, des tenues de randonneurs qui ne se seraient pas lavés depuis trois semaines. Les Occidentaux qu'elle avait croisés dans le couloirs et l'ascenseur ne l'avaient pourtant pas regardée avec plus d'indulgence.
Root jeta son sac à dos sur un canapé. Elle se sentait sale et fourbue. Elle se débarrassa de sa parka. Le genre de vêtements qu'elle portait rarement sinon dans les bois, mais un blouson de cuir comme elle les affectionnait aurait attiré l'attention. Les parkas possédaient de nombreuses poches et le tissu en était solide, elle ne l'avait même pas abîmée en s'écrasant sur les toits. Pas comme son jeans. Lui était bon pour la poubelle. Root n'avait jamais adhéré à la mode grunge, porter un jeans sale et déchiré ne lui paraissait pas faire preuve de bon goût quoiqu'en disaient influenceuses de mode et les stars des podiums. Elle déboutonna sa chemise en se rendant à la salle de bain.
Tandis que la baignoire se remplissait, elle finit de se déshabiller. Elle grimaça en retirant son pantalon. Le sang avait collé au tissu et quand elle tira dessus, les plaies se remirent à saigner. Elle examina sa cheville droite. Elle était enflée. Elle s'était efforcé de ne pas boiter dans la rue, de ne pas grimacer. Elle tâta l'articulation douloureuse, fit tourner son pied. Elle n'était pas encore très au point pour sauter d'un toit à un autre. Les Français avaient inventé une discipline de déplacement et de franchissement d'obstacles en milieu urbain, ils appelaient cela le parkour et ils n'auraient pas reconnu en Root une traceuse confirmée, tout au plus l'auraient-ils qualifiée de débutante-avancée. Elle soupira. Les techniques mises à contribution par les traceurs qui s'adonnaient au parkour ne se différenciaient pas vraiment des techniques que mettaient en œuvre les militaires quand ils courraient contre la montre sur les parcours du combattant. Peut-être Shaw aurait-elle dû s'inquiéter de son incompétence dans ce domaine. Peut-être Root aurait-elle tenté d'esquiver un tel entraînement. Le parcours du combattant demandait des qualités athlétiques que Root ne possédait pas et qu'elle doutait fort possible d'acquérir à son âge. Shaw l'aurait vertement tancée, rabrouée de se montrer défaitiste et de ne pas lui faire confiance. Root aurait cédé et elle aurait souffert comme une bête, s'attirant une fois de plus ses remarques acerbes. Mais Shaw l'aurait aussi soutenue, encouragée, conseillée et Root savait qu'elle aurait adapté ses entraînements en fonction de ses capacités qu'elle aurait auparavant soigneusement évaluées. Shaw ne suivait pas de programmes pré-conçus et ne référait jamais à aucun barème écrit dans un quelconque manuel. Shaw était un instructeur intelligent et terriblement motivant. Malgré tout cela, c'étaient pourtant les remontrances de Shaw qui lui manquait le plus quand Root se déplaçait en mission.
Ça et... beaucoup d'autres choses.
Elle avait agi en solo avant de rencontrer Athéna et avant que celle-ci ne lui demandât de faire équipe avec Shaw, Root se débrouillait très bien toute seule. Elle s'était toujours très bien débrouillée toute seule. Parce qu'elle n'avait jamais eu d'autre choix. Mais elle avait apprécié faire équipe avec Shaw. Puis avec John. Avec Dejwar Ibrahim. Avec Élisa Brown ou Jack Muller. Mais avec Shaw en tout premier lieu.
Elle se fendit d'un sourire triste et se glissa dans l'eau chaude de la baignoire. Un cri lui échappa quand ses genoux, puis ses mains, entrèrent en contact avec l'eau. Elle leva vivement ces dernières au-dessus de la baignoire et souffla dessus pour les soulager. Au moins, elle ne s'était pas pris une balle, ni un coup de couteau. Elle replongea lentement ses mains sous l'eau, appuya sa tête contre le dossier de la baignoire, ferma les yeux et se détendit.
Elle laissa l'eau, chaude et agréablement parfumée, dénouer les tensions de son corps. La course, les tractions, les sauts, la peur du vide avaient saturé ses muscles d'acide urique. Son esprit s'attacha à seulement flotter, à se détacher de ses douleurs, de ses angoisses et de l'instant présent.
Quand elle se sentit mieux, elle repassa en détail son opération et se concentra sur les données qu'elle avait recueillies avant de tuer l'embryon d'IA et de détruire l'installation.
Avait-elle pris toutes les précautions nécessaires ? N'y avait-il pas eu de fuites ? De sauvegardes ? Athéna s'était chargé d'isoler l'IA en devenir, Root avait élaboré des virus au développement exponentiel. Elle les avait configurés pour rechercher et détruire tout programme, application ou objet qui portait la signature de l'IA condamnée. Rien n'y résisterait pas une seule ligne ou un seul tronçon de code. Rien. Une procédure implacable qu'elle avait mis au point à la naissance de l'IA brésilienne. Un travail harassant.
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Elle avait peiné à les configurer correctement à Rio et elle avait un moment cru ne pas y arriver. Elle avait manqué par la même occasion de se faire descendre par les forces miraculeusement réunies de trois gangs rivaux et ne leur avaient échappé que pour tomber sur les forces armées brésiliennes qui l'avaient prise à leur tour pour cible. Elle s'était enfuie dans le dédale des favelas qui s'étendaient derrière Copacabana pour finir entre les mains de barbouzes qui l'avaient plaquée au sol, frappée et traînée dans une jeep ornée de tête de morts et de cornes de vaches.
La jeep l'avait exfiltrée de la ville. Les barbouzes l'avaient conduite dans un hameau à trois cents kilomètres à l'ouest de Rio et enfermée dans une pièce aveugle équipée d'un bas-flanc en béton dépourvu de draps ou de couvertures et d'un toilette à la turque qui ne réservait aucune intimité.
Elle y avait passé quatre jours. Athéna ne s'était pas manifesté et Root n'avait pas trouvé une stratégie qui lui permît de se tirer de ce mauvais pas. Les hommes ne lui adressaient jamais la parole. Ils lui apportaient ses repas dans une gamelle en inox indéformable et incassable. Les petits-déjeuner étaient copieux et le café, servi dans un quart, excellent. Les autres repas s'étaient montrés aussi satisfaisants. Ils lui avaient même servi de la bière. Fraîche. Une Lager brésilienne. De la Madalena. Pas mauvaise, même pour la dilettante qu'était Root en matière de bière. Le deuxième soir, elle avait eu droit à du vin. L'œnologue qui sommeillait en Root identifia du vin du Chili. Reconnu du carménère, du merlot et du cabernet. Peut-être un Clos Alpata. Sûrement. Excellent. Elle en fit compliment à ses gardiens. Ils rentraient toujours à deux ou trois dans sa cellule. L'un d'eux hocha la tête.
— Vous me gâtez, minauda-t-elle.
Ils ne relevèrent pas.
Le cinquième jour, une femme qu'elle n'avait jamais vue accompagnait ses gardiens. La quarantaine, de taille moyenne, les cheveux mi-long attachés en queue-de-cheval, elle était vêtue d'un pantalon de treillis beige et d'une chemise grise à manche courte. Elle portait des chaussures à lacets et à semelles crantées. Un holster était suspendu à sa ceinture. Vide. La femme surprit son regard.
— On m'a prévenue qu'il était imprudent de vous rencontrer armée.
— Je suis flattée, fit Root en haussant un sourcil amusé.
— Je ne sais pas qui vous êtes, mais j'ai reçu l'ordre de vous escorter.
— Pas en prison, j'espère...
— Non, à Quantico.
Il n'y avait pas de centre de détention digne de ce nom à Quantico.
— C'est trop gentil à vous.
— Vous êtes du FBI ? Qu'est-ce que vous avez foutu ? Un contrat d'un million de réals à été mis sur votre tête et un avis de recherche a été lancé à votre encontre par la police brésilienne.
— Sous quel nom ?
— Sous aucun. Les gangs comme la police ne possèdent de vous qu'un portrait-robot, pas même une photo. Personne ne sait qui vous êtes ni d'où vous sortez.
— Je suis une personne si discrète, fanfaronna Root.
— Même moi, je ne sais pas qui vous êtes, grommela la femme visiblement contrariée de son ignorance.
— Vous m'avez pourtant trouvée.
— Les gars ont reçu une position GPS et l'ordre d'exfiltrer une femme qui correspondait à votre signalement.
— Et me voilà !
— Vous êtes un tas d'emmerde sur pattes.
— J'œuvre pour le bien de l'humanité.
— Les agents du FBI mènent des enquêtes, ils ne mettent pas les favelas à feu et à sang.
— À feu et à sang ? Ils ne cherchaient qu'une femme...
— Assez précieuse pour que ceux qui vous ont ratée n'aient plus à le regretter.
— Même les militaires ? s'étonna Root.
— Non, il n'y a pas eu de représailles de ce côté-là, du moins à ma connaissance.
La femme balaya la pièce des yeux.
— Vous êtes prête à partir ?
— J'aimerais bien récupérer mon sac à dos.
— On le prendra en passant.
— Complet, précisa Root.
La femme la regarda méchamment.
— Vous n'avez pas eu le temps de craquer mes codes d'accès ? En avez-vous seulement l'autorisation ?
— On s'en va, aboya la femme.
Root se fendit d'un rire insolent.
— Je ne le dirai pas à Terence si vous vous montrez charmante durant le trajet et que vous me dîtes votre prénom ou votre petit nom...
La femme se décomposa.
— Je confirme, fit Root d'un ton suffisant. vous n'avez pas l'autorisation de fouiller mes affaires.
— …
— Et votre petit nom ?
— Allez vous faire foutre !
— Terence sera contrarié, bouda Root.
— Laura, je m'appelle Laura.
— Ah, vous voyez ? Sinon, j'aime le café brésilien, le thé vert de bonne qualité, en vrac, pas en sachet, et les fruits frais.
La femme la regarda, interloquée.
— Pour le voyage, précisa Root. La partie où vous montrerez charmante, Laura. Vous permettez que je vous appelle Laura ?
— L'hélico est là.
— Je peux le piloter ?
— Pardon ?
— Oh, c'était une simple question, fit Root en grimaçant.
Elle récupéra son sac, vérifia que rien ne manquait, puis elle suivit la femme dehors. Elle cligna des yeux et respira profondément l'air humide de la forêt qui s'étendait autour d'elle. L'hélicoptère les attendait sur l'aire d'atterrissage aménagée derrière la maison. Root adressa un sourire charmeur au pilote et à l'homme assis à ses côtés, et s'installa à l'arrière de l'appareil.
— On ne va pas rallier Quantico là-dedans ?
— On va jusqu'à Asunción. On prendra un avion là-bas.
— Un jet, j'espère.
— Oui, soupira Laura d'un air excédé.
— Vous êtes sanguine pour un agent sur-entraînée que vous devez être. Vos racines irlandaises sans doute.
— Comment est-ce que...
— Laura O'Keefe, née le 29 mars 1980 à Dulac en Louisiane. Votre histoire familiale est fascinante. La famille de votre père a étrangement immigré au Canada au XVII siècle. Une fois la belle province tombée aux mains des Anglais, votre aïeul a connu le sort des catholiques français. Il a été déporté en Louisiane, mais contrairement à ses compagnons d'infortune, il y est resté. Sa famille est donc devenu américaine. Enfin, devenue américaine... Elle a été identifiée aux cajuns. Des sous-hommes aussi méprisés, sinon plus, que les descendants d'esclaves noirs. Une famille cajun portant un patronyme irlandais. C'est amusant.
Laura O'Keefe n'avait pas du tout l'air de trouver cela amusant.
— Pour votre mère, l'histoire a été plus simple. C'est elle qui vous a donné l'envie de porter l'uniforme ?
— Mais...
— Non, c'est à cause de l'armée. Vous y avez été envoyée parce que vous n'aviez pas trop le choix. Vous vous réclamiez plus de votre héritage paternel que de votre héritage maternel. Vous aimiez trop le bayou. Malheureusement, la police et le juge ne partageait pas votre passion. Ni votre mère d'ailleurs. Mais elle a dû être fière de vos états de service dans l'armée. Je vous aurais bien vue intégrer la police en raccrochant l'uniforme, c'était sans compter sur la CIA. Ils vous avaient repérée. Une spécialiste de la survie en pleine jungle en plus...
— Mais d'où tenez-vous toutes ces informations ?
Root se pencha sur Laura O'Keefe.
— Je suis un très bon agent, lui souffla-t-elle sur le ton de la confidence. Mon réseau de renseignements est inégalable. La NSA ne fait même pas le poids. Vous comprenez maintenant pourquoi Terence me dorlote.
Comment cette femme pouvait-elle parler si familièrement du directeur de la CIA ?
— Et qu'il me craint, ajouta Root. Je connais plein de vilains petits secrets.
O'Keefe se fendit d'un rictus condescendant.
— Je ne risque rien, lui confia Root. Il ne survivrait pas à une tentative ne serait-ce qu'esquissée de m'éliminer. Je l'aurais tué avant. Moi ou quelqu'un d'autre.
— Vous êtes vraiment du FBI ?
— J'ai perdu ma carte, c'est vrai, mais qu'est-ce qu'une carte ? Vous êtes de la CIA, vous savez combien il est facile de se fabriquer une identité.
O'Keefe n'avait pas commenté. Elles avaient rejoint Asunción, pris un jet et avalé quatorze heures de voyage seulement coupées d'une escale de deux heures à Panama pendant laquelle Root en avait profité pour dévaliser les boutiques duty-free et prendre une douche. Elle était ressortie de la salle d'eau, fraîche comme une rose et revêtue d'un sublime tailleur lit de vin.
— Vous ne voulez pas profiter de la douche ? avait-elle demandé à l'agent O'Keefe.
Celle-ci avait haussé les épaules.
— Laura... l'avait gentiment réprimandé Root. Allez prendre une douche.
Elle lui tourna soudain le dos et s'empara d'un sac dans lequel elle avait regroupé certains de ses achats. Elle le lui avait tendu :
— J'ai remarqué que vous n'aviez pas de bagage. Je crois que vous avez été envoyée me chercher au pied-levé. Prenez ça et allez vous changez.
— Je n'accepte pas les cadeaux.
— Ce n'est pas un cadeau, tout figurera sur ma note de frais.
O'Keefe détailla la tenue que portait Root.
— Je me dois d'être présentable à Washington. Ne vous inquiétez pas, je ne vous ai pas réservé une tenue si formelle.
Laura O'Keefe ne trouva effectivement rien de formel dans le sac que lui avait remis Root, mais des vêtements confortables. Hors de prix et parfaitement adapté à ses goûts. Même les sous-vêtements. Elle trouva aussi des affaires de toilette, un shampoing et un gel douche dont elle apprécia l'odeur. Root lui adressa un regard satisfait et appréciateur quand elle la retrouva dans le salon.
— Mmm, parfait. Les chaussures ne seront peut-être pas très confortables, elles sont malheureusement neuves.
— Vous saviez pour ma taille
— L'information, Laura. Toujours bénéficier de la meilleure information.
Durant le trajet Panama-Washington, Root avait lu. Un gros roman historique qu'elle avait acheté dans une librairie de l'aéroport. Laura O'Keefe l'observa. Elle n'avait rien à faire de mieux. Mais elle ne découvrit rien. Root relevait de temps en temps la tête de son livre et lui souriait d'un air malicieux. Lors du déjeuner, Root papota et l'agent bénéficia d'un cours magistral qui aurait pu s'intituler : La cuisine gastronomique : techniques, produits et culture.
O'Keefe n'avait jamais aussi bien mangé dans un avion. Il y avait eu des mise-en-bouches toutes plus délicieuses les unes que les autres, une entrée qui arriva sous la forme d'un tartare de thon, suivi par des filets de mulet à la sauce safranée, un rôti de bœuf agrémenté de morilles et d'une purée de patates douces, du fromage français et un Paris-Brest revisité. Saveurs et présentations faisaient assaut de perfection. Le steward s'inclina au début repas et remit une carte à Root. O'Keefe se sentait perdue. Le jet avait été affrété par la CIA et l'équipage se comportait comme si Philby avait été une femme d'affaire richissime au service de laquelle ils eussent été employés.
— Mmm... avait hésité Root. Je pensais au Graves blanc pour le poisson, et ensuite... J'hésite entre le Saint-émilion et le Graves rouge. Laura, qu'est-ce qui vous ferait plaisir ?
O'Keefe ne savait même pas de quoi elle parlait. Elle n'avait surtout jamais eu les moyens de s'offrir des vins français qu'elle devinait hors de prix.
— Euh... je ne sais pas, balbutia-t-elle bêtement. Je n'y connais rien.
— Un Graves rouge alors. Je connais le château et l'année est excellente. Vous verrez comment une même région peut produire des vins rouges et des vins blancs si différents et si typiques. Si vous n'y connaissez rien, vous apprécierez.
À la descente de la passerelle, Root prit congé de l'agent.
— Je vous remercie de votre intervention, ce fut un plaisir de vous rencontrer. Peut-être à une autre fois.
— Euh, je dois...
— M'accompagner à Quantico ? Ce ne sera pas nécessaire. Une affaire m'attend à Chicago et mon vol part dans une heure.
— Mais...
— Au revoir, Laura.
O'Keefe l'avait regardé partir. Elle avait ensuite épluché le dossier d'Helen Philby. Elle découvrit des états de service admirables, des réussites spectaculaires, dont l'arrestation du fameux Chirurgien de la mort, ce tueur en série monstrueux dont les crimes sadiques avaient horrifié le monde entier. O'Keefe trouva des photos. L'agent Philby ne figurait sur aucune d'entre elle, mais son nom était cité à plusieurs reprises. Elle avait été présente lors de l'assaut qui avait mis au prises les gardes du corps de Maria Alvarez, la seule victime survivante du Chirurgien de la mort, des policiers d'Anchorage et des agents du FBI dirigés par Philby, à des mercenaires qui, d'après les enquêtes, travaillaient pour les Cartels mexicains et d'obscurs groupes de pression qui opéraient dans le monde entier. Les anges-gardiens de Maria Alvarez n'eussent dû avoir aucune chance contre les forces déployées contre eux. Ils avaient été sauvés in-extremis par une opération menée en personne par le directeur de la CIA, Terence Beale. Elle connaissait un gars qui avait participé à l'opération. Il lui décrivit une véritable scène de guerre.
— Et tu te rappelles de l'agent responsable de l'équipe du FBI ? lui demanda-t-elle ensuite. Une grande femme, les cheveux châtains clair ?
— Oui, c'est elle qui a briffé le directeur après qu'on ait éliminé les mercenaires.
— Tu crois qu'ils se connaissaient avant ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Elle l'appelait Terence et elle ne lui parlait pas du tout comme on parle à un directeur de la CIA.
O'Keefe n'en sut pas plus. Elle fut rappelée au Brésil et elle chassa cette étrange rencontre de ses pensées.
Root avait suivi l'enquête menée par Laura O'Keefe à son propos. Elle s'en était amusée. Athéna ne lui avait pas reproché de s'être montrée imprudente et n'avait pas cherché à savoir ce qui avait motivé l'intérêt de Root pour cette femme. Son interface avait besoin de distractions, de s'amuser. Manipuler les émotions des gens et exercer son esprit facétieux au dépens des autres la détendait. À cette époque, le procès de Jérémy Lambert se profilait et Athéna préférait que Root s'amusât plutôt qu'elle se laissât envahir par l'angoisse et la colère, et qu'elle s'adonnât à la violence ou à la destruction.
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Root frissonna. Elle prit appui sur les bords de la baignoire et se releva. Elle enfila un peignoir de bain mis à disposition des clients par l'hôtel et partit dans sa chambre.
— Aty, quelle heure est-il ?
— Dix-huit heures douze. Root, tu as quelques chose à me dire ?
— Non, oui, peut-être, je ne sais pas. La piscine est ouverte ?
— Oui.
— Il y a du monde ?
— Sept personnes.
Root soupira.
— Si tu veux nager seule, il faut que tu t'y rendes après vingt-et-une heures trente.
— Et les restaurants ?
— Tu veux y manger seule aussi ?
— Non, j'ai faim.
— Ils sont ouverts.
Root s'habilla, se maquilla légèrement. Elle incarnait une avocate venue négocier pour la chaîne France2 l'achat des droits d'adaptation d'une série fantastique. La série n'avait pas spécialement été un grand succès, mais, aux dires des Chinois, elle possédait les ingrédients et les atouts nécessaires pour faire un carton en Chine : une femme moderne et intègre comme héroïne, un conflit entre une famille bourgeoise sans scrupule et les ouvriers qu'elle exploitait, un groupe écoterroriste qui luttait pour la préservation de la nature, des enfouissements illégaux de produits dangereux, des histoires d'amour tragique et une forêt habitée par des esprits ancestraux qui luttaient contre la présence destructrice de l'homme. Trahisons, meurtres, attentats, enlèvement et possessions se succédaient tout au long de la première saison. Un régal, lui avait assuré un cadre de la CCTV qu'elle avait rencontré deux jours auparavant.
Elle trouvait la couverture contraignante. Les négociations devaient durer une semaine durant laquelle Root rencontrerait producteurs, scénaristes et divers acteurs pressentis pour incarner les personnages principaux de la série. La chaîne française désirait garder un contrôle sur l'adaptation. Root ne signerait pas un contrat définitif, elle devait simplement s'assurer de la viabilité du projet et de l'honnêteté de la partie chinoise. Si elle jugeait les conditions satisfaisantes, elle était habilitée à établir un premier contrat d'engagement réciproque. Elle rentrerait ensuite en France et ferait part de ses observations aux Français. Ensuite, elle passerait la main à des collègues. Trois semaines de couverture pour remplir une mission qui lui avait pris une demie-journée. Une précaution. Onze jours encore avant d'abandonner son identité et de retourner rejoindre Genrika au lac de la Prune. Elle arriverait début juin, juste temps pour organiser avec la jeune fille sa période de révision.
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Root remplit sa mission avec célérité. Contrairement à ce qu'elle avait craint, elle s'était beaucoup amusée.
Elle s'était beaucoup investie aussi et avait certainement bu un peu plus que de raison lors de sa dernière soirée à Chanchun. Les Chinois, satisfaits de son travail, avaient organisé un ultime banquet aussi bien pour la remercier de ses services que pour lui montrer combien ils faisaient cas de l'entreprise qu'elle représentait. Un banquet prestigieux auquel avaient été conviés les cadres de la télévision chinoise, des acteurs, des scénaristes, des producteurs, le directeur du Chang Chun studio film, des membres éminents du partis communiste, des représentants du ministère de la Culture et tout le gratin de la ville de Changchun. Root en était l'invitée d'honneur et tous lui avaient témoigné leur gratitude et leur respect en levant leur verre à son intention. Les organisateurs n'avaient pas voulu passer pour des pingres. Root était censée être une Française. Elle avait espéré que du vin accompagna les plats. Ce fut du cognac.
En France, les amateurs buvaient le cognac selon tout un rituel. Ils prenaient le temps d'admirer sa robe, de le chauffer dans leur main, de le humer, d'apprécier ses larmes et le dégustaient avec des airs gourmands et compassés. Les rappeurs américains le buvaient avec du soda. Les Chinois le buvaient à la chinoise. Cul-sec et en braillant. Avec excès et exubérance.
Résignée à assumer sa couverture jusqu'au bout, Root ne leur avait pas fait l'affront de refuser leurs toasts. La réussite future de l'accord final entre les Chinois et les Français en dépendait. La tête lui tourna rapidement et manger n'y changea rien.
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Le matin, elle se réveilla l'esprit engourdi et cotonneux. Elle se retourna. Une main vint lui caresser la poitrine.
Oh.
Elle ouvrit les yeux. Un Chinois lui faisait face. Un très beau Chinois. Qui ? Un acteur ? Un scénariste ? Un avocat ? Elle ne se souvenait plus. Il la repoussa sur le dos et s'installa sur elle. Ils étaient nus. Root s'aperçut que leur nuit avait été... agitée. Il l'embrassa. Elle s'ouvrit à lui. Ses mains parcoururent son dos, il releva la tête, ce type était magnifique. Il prit un air malicieux et donna soudain un coup de reins. Elle bascula la tête en arrière et gémit.
— Tu es si belle, lui murmura-t-il en chinois.
Root referma les bras sur son cou. Une heure après, il s'excusa de devoir la laisser.
— J'ai un rendez-vous important.
— Mmm.
— Si tu reviens en Chine... Appelle-moi. Je ne sais pas si je viendrai à Paris.
— Je n'habite pas Paris.
Il rit.
— Je ne sais plus trop comment nous sommes arrivés ici, lui avoua-t-il.
— Moi non plus.
— Et à part ce matin, j'avoue que je ne me souviens pas de grand-chose, fit-il en grimaçant une excuse. En général, je suis plus sage que cela.
— Tu m'accuses de t'avoir conduit à la débauche ?
— Non, simplement d'être une Française.
— Et les Françaises sont irrésistibles ?
— Vous êtes tellement romantiques...
Un cliché, auquel les Chinois tenaient dur comme fer. En se relevant, l'homme lui fit les honneurs de son corps et de son ré-habillage. Il la salua ensuite de la main.
— Ce fut un plaisir, lui dit-il galamment.
Root n'en douta pas un instant. S'il n'avait été si pressé, il ne l'aurait pas si facilement quittée, son désir s'était manifesté sans gêne et sans ambages durant toute leur conversation et son rhabillage. Elle se retourna sur le lit et rabattit la couette sur sa tête.
— Risque de contamination vénérienne égale à 0, 0001 %, se manifesta brusquement Athéna.
— Hein ? sursauta Root.
— J'ai voulu te mettre en garde hier soir, mais tu ne m'as pas écoutée.
— Je ne me souviens pas.
— Tu aurais pu éviter d'être ivre.
— C'est difficile de ne pas boire avec les...
— Médicamenteusement, Root.
— …
— Parfois, tu manques de prudence.
— Tu veux me faire la leçon ? se renfrogna Root.
— Non.
— Tant mieux.
— Ton vol est dans trois heures.
— Tu m'as réservé un taxi ?
— Une voiture de maître.
— Merci, grogna-t-elle.
Elle sembla soudain se rappeler de quelque chose. Son cœur battit un peu plus vite et elle s'assit dans le lit.
— Un problème ? demanda narquoisement Athéna.
— Euh...
Le temps de reconnaître sa chambre et elle se laissa retomber sur son oreiller.
— Le ramener dans ta chambre n'était pas la plus brillante idée que tu aies eu, mais c'était encore mieux que de louer une chambre à l'autre bout de la ville.
— Ah... Euh, oui.
— Il n'a touché pas à tes affaires, tu le fascinais bien trop pour cela. Un homme exceptionnel pour tout te dire. L'alcool n'a eu aucun effet sur ses performances physiques.
— Tu as regardé ?
— Non.
— L'enregistrement de mes fonctions vitales ?
— Oui.
— C'était aussi... euh, comme ce matin ?
— Oui et ça a duré longtemps.
Root ferma les yeux, pas très sûre de ce qu'elle devait penser. Elle avait toujours aimé flirter, séduire, manipuler, mais elle ne couchait que si cela était indispensable à sa mission ou à la sauvegarde de sa couverture. Se retrouver au lit avec un inconnu n'avait jamais fait partie de ses habitudes. Elle souffla en secouant la tête, redemanda machinalement l'heure à Athéna et se leva. Le pire était qu'elle avait aimé ça. Qu'elle avait pris du plaisir à coucher avec ce type. C'était... Elle était... Bah, autant oublier. Elle ne le reverrait jamais.
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Root n'avait pas envie d'analyser son comportement. De son côté, Athéna l'avait passé au crible de son intelligence depuis la première fois que Root s'y était adonné.
Un bar à Rio. Quelques mots échangés. Une danse. Quelques verres. Une autre danse. Les deux corps qui se frôlaient. Le désir qui s'était invité. Les mots doux murmurés langoureusement à l'oreille de son interface. Les compliments. L'aveu cru du désir. Le rire charmeur qui avait suivi. Les caresses discrètes et insistances. Un autre verre. Une main posée sur le genou. Sur la cuisse. La caresse d'un pouce. L'invitation. L'accord de Root.
Prévisible à 84,68 %.
Le baiser plein de promesse à l'extérieur du bar. La main intrusive de la jeune femme. Le juron et le soupir de plaisir qui avait suivi. Le trajet en taxi, les mains actives et le premier orgasme. Silencieux. Reçu le visage impassible et le cœur bondissant. La chambre. Et enfin, l'étreinte des deux corps.
Root avait tellement surprise Athéna, que l'IA avait cru un bref instant, être victime d'un virus. Root ne vivait que pour Sameen et la nuit, il lui arrivait de murmurer son prénom quand elle lui manquait, quand elle l'espérait contre elle, qu'elle se laissait aller à des fantasmes qui la laissait triste, insatisfaite et frustrée. Et tout à coup, un inconnu l'abordait dans un bar et Root finissait la nuit avec lui ? Consentante et entreprenante ? Par simple plaisir ?
Son interface lui avait réservé des surprises par le passé et Athéna avait dû reprendre ses calculs, revoir ses analyses, mais elle avait toujours su démêler les motivations et les raisons d'agir de la jeune femme.
Cette fois-ci, ses analyses et ses calculs n'aboutirent à aucun résultat probant. L'absence de Sameen Shaw entrait en ligne de compte, mais Athéna n'arrivait pas à comprendre comment Root pouvait coucher avec un homme alors qu'elle se consumait d'amour et de désir pour la jeune femme. Par frustration, par vengeance, par manque, par tristesse ? Aucune explication ne dépassait 18,05% de probabilité pour la bonne raison que toutes les hypothèses qu'elle avait avancées se basaient sur des données logiques et rationnelles.
La rationalité dont avait toujours fait preuve Root au cours de sa vie avait été un l'un des facteurs qui avait décidé Athéna à en faire son interface. L'esprit de la jeune femme s'apparentait plus au sien qu'à n'importe quel esprit humain.
Shaw fonctionnait de manière imprévisible, les pourcentages ne voulaient plus rien dire dès qu'elle apparaissait dans une équation. Athéna s'en était fait une raison. Mais pour Root...
Le lendemain matin, Athéna tenta de l'interroger sur les raisons qui l'avaient pousser à partager sa nuit avec un inconnu. Root esquiva ses questions et se concentra sur sa mission. Athéna remisa ses questions à la prochaine fois, si jamais il y avait une prochaine fois.
Il y avait eu deux prochaines fois. Trois si on comptait le bel acteur chinois.
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La première eut lieu le 12 juillet 2017 à Hyderabab avec un écrivain américain. Il effectuait un voyage d'étude pour un livre en cours d'écriture. Cette fois-ci, c'était Root qui l'avait abordé. A priori sans arrières-pensées. Après quelques verres et une conversation animée sur la Turquie et la littérature, Athéna avait décelé un subtil changement d'attitude chez l'écrivain. Son regard s'alluma et ses yeux glissait régulièrement sur les lèvres et la peau dénudé du cou et des épaules de son interface. Root le remarqua aussi. L'homme devint plus tactile. Athéna s'attendit à ce que Root le remit à sa place. Elle laissa faire et quand il l'invita à partager un verre dans sa chambre, elle le suivit avec un sourire. Presque sans hésiter. Cette fois-ci encore, elle accusa une fin de non-recevoir aux questions curieuses et concernées d'Athéna.
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La deuxième eut lieu le 26 décembre de la même année à Istanbul. Un jeune Italien avait abordé Root alors qu'elle effectuait un repérage dans la vieille ville. Elle avait distraitement répondu à ses salutations, prêté une oreille plus attentive quand il lui avait proposé de partager, en tout honneur précisa-t-il bien, les frais de sa chambre pour la nuit. Root portait un vieux pantalon de treillis, une chemise froissée, un caban et des chaussures de marche. Elle n'était pas maquillée, portait au poignet un bracelet de coton coloré et traînait sur une épaule un vieux sac à dos défraîchi. L'Italien l'avait identifiée à une routarde fauchée toujours à l'affût de bons plans pas cher.
Elle logeait dans un petit hôtel confortable à proximité du parc Yildiz. Elle avait pris un air dubitatif et il lui avait précisé qu'il avait déjà loué une chambre.
— Il y a deux lits simples. C'est assez cher et je me suis dit que je pourrais en partager le prix avec quelqu'un de sympa, mais si tu ne veux pas...
Elle accepta et l'accompagna jusqu'à l'hôtel. Un joli petit hôtel propre et bien tenu. Elle monta avec lui. Il n'avait pas menti, il y avait bien deux lits dans la chambre. Il l'invita à rentrer et sitôt la porte fermée, il la retourna vers lui et l'embrassa goulûment. Elle protesta.
Mollement.
— Je croyais que tu serais sage, dit-elle quand il lui laissa l'occasion de parler.
Il sourit, l'attira par les hanches contre lui et se pencha une nouvelle fois sur elle. Cette fois-ci, elle ne protesta pas et participa activement à l'échange. Quand leurs bouches se séparèrent, elle invoqua son désir de s'acheter à boire.
— Vas-y, mais ne t'attarde pas trop, je voudrais prendre une douche, on pourrait la prendre ensemble, non ?
Root hocha la tête et descendit. Elle acheta une bouteille d'eau gazeuse dans une petite épicerie et s'assit sur le bord du trottoir pour la boire. Athéna décela une hésitation, mais elle n'intervint pas. L'Italien retrouva Root vingt minutes plus tard toujours assise au même endroit. Il lui reprocha de le faire attendre. Elle s'excusa.
— Tu n'as pas de bagages ? lui demanda-t-il en anglais.
— Mmm, si, mon sac à dos.
— C'est ça tes bagages ? s'étonna-t-il.
— J'aime voyager léger. Une brosse à dents, une serviette, un tee shirt de rechange, des sous-vêtements et un maillot de bain suffise amplement. Surtout en Turquie.
— Et pas de pyjama ?
— Je dors toute nue.
Il leva les sourcils, satisfait de sa réponse.
— Et cette douche, alors ? Tu viens ou tu comptes encore me faire languir longtemps ?
Root s'était levée. Les préliminaires avaient eu lieu dans la salle de bain. Ils s'étaient déshabillés, l'Italien avait réglé la température de l'eau et attiré Root contre lui. Il savait y faire. Root aussi. Et puis, l'homme avait voulu plus de confort, plus que les mains, la bouche et les lèvres de la jeune femme. Aussi habiles fussent-elles. Ils avaient regagné la chambre. L'Italien était prudent, contrairement à l'acteur chinois ou au jeune professeur brésilien, il se protégeait.
Leurs premiers ébats avaient été suivis par une discussion au cours de laquelle il avait été question des préférences sexuelles de Root. Le bel Italien apprenant qu'elle n'était pas insensible aux charmes féminins, lui proposa de se trouver une fille pour pimenter leur nuit. Root accepta. À cette occasion Athéna grilla un ou deux circuits et la bourse de New-York perdit quatre points en dix minutes. Les deux libertins ne trouvèrent pas de partenaire prête à partager leur lit pour la nuit. Ils se consolèrent sans peine de leur déconvenue dans les bras l'un de l'autre. L'Italien en profita pour assouvir quelques fantasmes banals et innocents auxquels Root se plia sans protester. Quand il lui exprima son désir de la sodomiser, elle refusa. Il réitéra plusieurs fois sa demande au cours de la nuit, espérant qu'elle changeât d'avis, que le désir qu'il entretenait soigneusement l'amenât à accepter, mais elle resta fermement sur sa position. Il se fit une raison et ne bouda pas son plaisir. La jeune femme était docile et très adroite, et il en retira toutes les satisfaction qu'il en avait attendu en la repérant dans la rue.
Le matin, après s'être rhabillé et avoir bouclé son sac, il la quitta sur un simple ciao.
Cette fois-ci, Athéna décida que Root lui devait des explications. Le Brésilien, l'Américain ? Elle avait laissé Root s'esquiver. Mais pas cette fois. Parce que cette fois, Athéna avait perçu une hésitation et l'idée du triangle amoureux lui semblait peu en accord avec la personnalité de son interface. Root mélangeait hésitations, acceptation sans limite à certaines pratiques libertines tandis qu'elle en refusait d'autres. Ce qui prouvait qu'elle gardait un contrôle absolu de la situation.
— Root ?
— Mmm ? grogna la jeune femme qui somnolait sur le ventre, le visage enfoui dans un oreiller.
— Pourquoi as-tu accepté de partager une chambre avec quelqu'un alors que tu en avais déjà une ?
— Pour lui rendre service, il avait l'air fauché.
— Tu avais envie de lui ?
— Non.
— Tu savais qu'il voulait coucher avec toi ?
— Non, je croyais qu'il était honnête.
— Mais tu ne l'as pas repoussé quand il t'a embrassée.
— Non.
— Pourquoi ?
— Pourquoi pas ?
— Pourquoi as-tu été boire dans la rue ? Tu n'avais pas soif.
— Je ne sais pas trop.
— Tu hésitais à rester ?
— Non, je savais que resterai.
Athéna ne comprenait rien du tout.
— Et cette histoire de triangle ?
— Euh... j'étais sûre qu'on ne trouverait personne.
— Mais si vous aviez trouvé ?
Root haussa les épaules.
— Tu aurais accepté ?
— Pourquoi pas ?
— C'était bien ?
— Quoi ?
— Ta nuit ?
— Ouais, pas mal.
— Pas plus que ça ?
— Trop de fantasmes masculins, je n'aime pas trop ça.
— …
— Le côté exhibitionniste et voyeur, expliqua Root. Le côté surfait, la recherche de la performance. C'est...
Root grimaça.
— Parfois, j'ai eu l'impression de me retrouver dans un film porno, continua-t-elle.
— Et le refus que tu lui as opposé pour la sodomie, tes excuses étaient réelles ou feintes ?
Root se retourna sur le dos.
— Tu étais là ?
— Je m'inquiète, Root, mais réponds à ma question.
— C'était vrai.
L'Italien était ce qu'on appelait vulgairement un mec bien monté. Très bien monté même. Root avait invoqué cette excuse pour refuser sa décision.
— Tu avais peur d'avoir mal ?
— Oui. Chez moi, douleur et plaisir ne font pas bon ménage. Ça me donne envie de vomir rien que d'y penser. Si quelqu'un me faisait mal comme ça, je crois que je le tuerai.
Root s'était levée et Athéna avait attendu qu'elle regagnât son hôtel et prît une douche pour continuer la conversation.
— Root, pourquoi as-tu couché avec Alberto ?
— Alberto ?
— Il s'appelait Alberto.
— Ah.
— Alors, pourquoi as-tu couché avec lui ?
— Pourquoi pas ? fit-elle en levant une épaule. Il était séduisant. Et puis, malgré ses fantasmes de mâle, c'était un bon amant. Et, si tu veux savoir, j'ai vraiment pris mon pied avec lui, répondit-elle volontairement provocante.
— Root, je te parle sérieusement. Je ne comprends pas.
— Évidemment, tu es un esprit pur, les humains ont besoin de se défouler sexuellement, ça peut parfois paraître un peu bestiale, mais ça fait partie de leur nature profonde, de leur instinct animal.
— Tu as passé trente-huit ans à ne pas suivre cet instinct animal, je ne vois pas de raisons logiques à ce que tout à coup, tu t'en préoccupes.
Root s'était pincé les lèvres.
— Root...
— J'en sais rien.
— Comment ça ?
— Je ne sais pas, Aty. Je ne sais pas. Je me pose la même question depuis un an et je n'ai toujours pas trouvé la réponse.
Root avait sorti son ordinateur de sa housse de protection. Elle avait déclaré vouloir revoir son opération une dernière fois. Mémoriser exactement la carte du secteur dans ses moindres détails. Elle se souvenait avec acuité de la façon dont Shaw avait préparé la Touge racing à Cleveland. Son sérieux, sa précision, la facilité qu'elle avait eu ensuite à se déplacer sur le parcours, l'absence de surprise, la maîtrise total de son environnement qui lui avait permis d'entièrement se focaliser sur sa course et ses adversaires, de gérer les imprévus avec beaucoup plus de facilité. Root avait été favorablement impressionnée. Mémoriser une carte comme elle l'avait fait à Cleveland, lui donnait l'impression de travailler avec Shaw, d'incarner Shaw.
Elle élaborait des scénarios de fuites quand une phrase lui échappa. Une pensée. L'expression d'un malaise et d'une souffrance.
— Elle me manque, Aty.
Athéna relia la déclaration à leur conversation que Root avait refusé de continuer un peu plus tôt. Elle ne trouva pas de logique à l'explication que venait de lui donner Root, ni comment le manque et la peine que ressentait Root pouvait justifier qu'elle s'accordât des aventures éphémères avec des inconnus de passage. Rio, Hyderabad, Istanbul. Trois hommes, trois missions en solo.
Root souffrait de la solitude.
Athéna ne comprenait pas sa réaction.
Shaw la laissait tout aussi perplexe. Mais elle avait cru son comportement inhérent à sa personnalité. Elle avait observé d'autres gens qui ne s'embarrassaient jamais d'aucun sentiment, qui se contentaient de sexe hygiénique, mais Shaw était différente, sans qu'Athéna ne sût vraiment pourquoi ni en quoi.
En remontant dans les archives, Shaw lui avait tout d'abord paru avoir eu une vie sexuelle débridée. Elle s'était ensuite assagie en grandissant. Son renoncement aux courses de voitures illégales semblait avoir marqué un tournant dans son rapport au sexe. À moins, qu'elle n'eût pas été aussi indifférente qu'elle l'avait fait croire à sa mère à Détroit. Que le regard qu'elle avait décelé dans ses yeux quand sa mère l'avait surprise en plein ébats avec plusieurs partenaires, avait entraîné Shaw à se remettre en question. Physiquement.
Sentimentalement, elle était restée hermétique aux émotions amoureuses. Elle avait continué à se chercher des partenaires quand elle en ressentait le besoin. S'ils lui plaisaient vraiment et que les circonstances s'y prêtaient, elle pouvait prolonger la relation pendant un ou deux jours. Ensuite, elle s'ennuyait et elle se débarrassait sans beaucoup d'égards de l'importun.
Shaw n'avait pas changé, mais elle avait souffert et elle n'avait pas trouvé la force de combattre les sentiments qui l'attachaient à Root. Elle avait vécu la découverte de l'amour comme une trahison et un déchirement. Une faiblesse qui l'avait jetée à genoux.
Vulnérable et blessée, elle n'avait pas eu le temps de redresser les murs qui la maintenaient à l'abri des émotions et de se prémunir contre l'amour de tous ceux qu'elle avait fréquentés après sa détention dans les geôles de Samaritain. Root avait ouvert une brèche qui, Shaw en était parfaitement consciente, ne se refermerait jamais.
En quittant le lac de la Prune en juillet 2016, elle avait réintégré sa carapace d'indifférence. Du moins, elle avait essayé. Sans trop y réussir. Il y avait eu Francis Letourneur et sa collègue, le Kurdistan. Shaw avait dû attendre d'avoir la force de caractère de se retrouver seule avec elle-même pour réintégrer sa personnalité. Mais c'était déjà trop tard pour recommencer à ignorer les autres, et pour le peu qu'Athéna en savait, Shaw avait encore une fois fait mentir toutes les probabilités, toutes les simulations, du moins les seules qui avaient parues viables et valables à Athéna.
Elle pensait Shaw à part. Elle se trompait. Root ne lui ressemblait pas, elle n'envisageait ni l'amour ni le sexe de la même façon que Shaw et malgré cela, elle ne se comportait pas très différemment d'elle. Athéna se demanda si le manque et la tristesse entraînaient des comportements semblables chez une vaste majorité de la population. Elle enquêta. Les résultats furent mitigés, mais un pourcentage non-négligeable lui démontra que le comportement de ses deux protégées ne leur était pas réservés. Athéna ne comprenait pas.
Peut-être Root pourrait-elle l'éclairer ?
Plus tard. Quand elle aurait retrouvé son équilibre émotionnel et sentimental. Root n'avait pas cherché à esquiver ou à mentir quand elle avait déclaré qu'elle ne savait pas pourquoi elle couchait si librement et si facilement avec des inconnus. L'absence de Shaw en était la raison, mais Athéna ne trouvait pas la logique qui liait la cause à l'effet. Elle avait encore beaucoup à apprendre.
Six mois plus tard, elle en arrivait toujours à la même conclusion.
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Après Changchun, Root s'envola pour Paris. Elle y tint son rôle d'avocate avec brio. Les dirigeants de la chaîne française la félicitèrent. Le producteur était aux anges et le scénariste ne sut comment la remercier d'avoir négocié une clause qui le rendait partie prenante de l'adaptation de sa série.
— Ils pensaient à un dieu panda à la place de Cernunos*, lui déclara Root lors de la conversation.
Le scénariste resta sans voix. L'idée qu'un panda mâchouillant des pousses de bambou pût se montrer inquiétant et impitoyable envers tous ceux qui voulaient détruire sa forêt lui semblait ridicule. Root s'esclaffa.
— Le panda même s'il apparaît dans des textes anciens, n'a vraiment connu la consécration qu'au XIXe siècle. Il n'y a pas de dieu panda et aucun démon chinois ne s'est jamais incarné dans cet animal.
— Ah...
— Je doute que les Chinois reprennent l'idée du cerf, mais celui d'un renard, d'un serpent ou mieux encore d'un dragon, il y a des chances.
Le scénariste s'était rasséréné, il trouvait l'idée du dragon excellente. Les rivières et les fleuves chinois souffraient régulièrement de la dégradation de la qualité de leurs eaux et de nombreuses émeutes étaient nées dans les campagnes reculées après une pollution des eaux indispensables à leur survie.
Enfin, Root avait passé la main à un autre avocat et elle s'était embarquée à Roissy dans un jet pour Toronto.
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Deux jours plus tard, elle coupait le contact de sa Wrangler rouge pétard. Genrika l'attendait sur le perron. Elle dévisagea la jeune fille à travers son pare-brise. Leurs regards se croisèrent. Les yeux de Genrika s'allumèrent et elle sourit d'un air malicieux. Root s'attendit presque à ce qu'elle lui tirât la langue. Genrika était de bonne humeur et visiblement heureuse de la revoir. Root lui fit un signe de la main et ouvrit sa portière.
— Salut, Gen, fit-elle gaiement.
La jeune fille vint à sa rencontre.
— C'était bien la Chine ? J'ai lu qu'il y avait un super festival de glace à Changchun, Tu étais bien à Changchun ? Il y avait encore de la neige ? C'est nul que tu n'y sois pas allée pendant le festival. J'ai regardé des photos sur Internet, c'est hyper beau. Tu as mangé quoi ? Les baozes* sont-il vraiment les meilleurs de toutes la Chine ? Tu en avais mangés avant ? Tu as été visiter le musée du cinéma ? Et la Tour Eiffel, tu y as été ? C'est vraiment beau ? Tu as été au Louvre ? Il y a une jolie église russe à Paris et on dit que les restaurants russes ont gardé l'âme de la Russie impériale. Mais toi, tu aimes la cuisine française, tu as été dans de grands restaurants ? Ta mission s'est bien passé ? Tu as trouvé ce que tu voulais ? Est-ce que...
Genrika continua à bombarder Root de questions. Elle était décidément heureuse de la revoir. Root répondit en riant à ses questions et lui annonça qu'elle lui avait ramené des gâteaux de lune, des sachets de poisson et de bœuf séché, des petits pendentifs en bois gravé pour accrocher au téléphone, une tour Eiffel en laiton et des macarons de chez Ladurée. Genrika s'enthousiasma et ne manqua pas de demander pourquoi Root avait parlé de plusieurs pendentifs.
— J'avais pensé que tu pouvais les offrir aux filles de ton équipe de hockey. J'ai fait attention à prendre leur signe chinois. Vous avez une compétition le 22. Ça peut être sympa, un peu comme une marque de ralliement. Enfin, si l'idée te plaît.
— Ouah ! C'est génial ! Mais c'est toi qui leur offrira. Tu leur diras que tu as pensé à nous quand tu étais en Chine.
— …
— Quand tu as été invitée pour rencontrer un éditeur...
— Un éditeur ?
— Pour tes livres, Root, toutes les filles croient que tu es écrivain. C'est bien ce que tu voulais, non ?
— Oui.
— Tu leur offriras alors ?
— Euh...
— Tu ne veux pas ?
— Ben.
— Tu ne veux pas venir assister au match ? Tu ne seras pas là ?
— Si, si, je veux y assister.
— Mais tu n'es pas sûre de pouvoir venir, c'est ça ? fit Genrika d'une voix déçue.
— Normalement, je serai là.
— …
— Je ferai en sorte d'être là, c'est promis.
La porte du sas se referma dans leur dos et elle entrèrent dans le salon.
— Vous feriez bien d'être un peu plus présente auprès de Gen, les accueillit une voix sévère.
Root fronça les sourcils. Genrika lui adressa une grimace qui exprimait qu'elle partageait cet avis.
Khatareh Deghati se dressa devant elles, les bras croisés sur la poitrine.
— Je sais bien que Gen est une jeune fille exceptionnelle, mais elle n'a que quinze ans. Elle a besoin d'un cadre de vie solide. Si on sait que vous laissez cette enfant seule pendant des semaines, vous allez finir avec les services sociaux sur le dos.
Genrika se décomposa.
— Et qui me dénoncera ? attaqua Root en posant ses sacs sur la table de la salle à manger. Vous ?
— Certainement pas, rétorqua sèchement Khatareh Deghati.
— Bon, alors, on ne risque rien, déclara plaisamment Root. Vous nous gratifiez d'une visite de courtoisie ?
— Non, Gen m'a demandé de venir passer le week-end. Je n'avais pas cours hier et aujourd'hui donc, je suis venue mercredi soir.
— Je n'ai pas vu de voiture.
— Vous vivez si peu ici que vous avez oublié que vous aviez un garage.
— Vous êtes fâchée, remarqua Root.
— Je ne sais pas, répondit l'universitaire.
— …
— J'aime beaucoup cet endroit et j'ai plaisir à passer du temps avec Gen, mais...
— Une affaire importante requérait ma présence, la coupa Root.
— En Chine et à Paris ?
— Oui.
— Rien ne sert de discuter de toute façon. Gen se plaît à cette situation et refuse d'envisager de rejoindre un internat et vous, vous n'en ferez jamais qu'à votre tête.
Khetareh tourna les talons.
— Gen, je t'attends pour ta leçon, lança -t-elle par dessus son épaule à la jeune fille.
Root adressa un signe d'incompréhension à Genrika.
— Elle habite à Montréal. Elle m'aide pour mes devoirs. Elle est vraiment bonne en sciences, elle assure en littérature anglaise et elle parle aussi bien le russe que toi et Sameen. En plus, quand elle est là le vendredi, elle m'emmène aux entraînements de hockey le week-end.
— Ah, c'est intéressé alors ?
— Je l'aime bien.
— …
— Et elle n'a pas plus mauvais caractère que Sameen.
Root se mit à rire.
— Tu me montreras ce que tu m'as rapporté plus tard, dit Genrika
— …
— Khatareh m'attend. Elle n'est pas du genre très patiente, s'excusa la jeune fille.
— Bon, vas-y, s'amusa Root.
— Tu m'accompagnes demain ?
— Au Hockey ?
— Oui.
— Et Khatareh ?
— On ira avec elle. Et si elle ne veut pas revenir ici ensuite, elle rentrera chez elle après l'entraînement.
Genrika jeta un coup d'œil du côté de l'universitaire.
— Mais tu préférerais qu'elle reste ? demanda Root.
— Oui. Ça ne t'ennuie pas ?
— Non.
Genrika lui sauta au coup.
— Je suis contente que tu sois rentrée, lui souffla-t-elle à l'oreille.
Elle la lâcha et annonça à Khatareh qu'elle arrivait. L'universitaire lui répondit en russe.
— Leçon de grammaire et de conversation russes, grimaça Genrika à l'intention de Root.
Root regarda la pendule accrochée au mur. Elle avait du temps avant le dîner. Elle pourrait se reposer un peu et réfléchir.
Encore.
Une pensée la taraudait depuis Istanbul, l'impression qu'une donnée fondamentale lui avait échappée et que son opération à Changchun n'avait fait que confirmer. Elle ne s'en était pas ouverte à Athéna parce qu'elle n'avait rien trouvé qui pût étayer son intuition. Il ne subsistait qu'un malaise. Elle s'allongea sur son lit. Qu'est-ce qu'elle avait raté ? Ses pensées la trahirent et la conduisirent vers Khatareh Deghati.
La mère de Shaw passait régulièrement au lac de la Prune. Plus régulièrement encore si ses cours et ses recherches lui en laissaient le loisir et que Root était absente. Une présence que Genrika avait provoquée et encouragée. La jeune fille s'était elle-même chargée de lui aménager une chambre plus confortable. Elle lui avait gardé celle du rez-de-chaussée et elle avait demandé à Root si elle pouvait y ajouter une bibliothèque pour que l'universitaire pût y ranger ses livres et ses papiers.
Parfois, Khatareh passait un week-end prolongé à la villa. Elle travaillait dans sa chambre et on ne la voyait pratiquement pas, mais elle se chargeait toujours de préparer au moins un dîner et ne manquait jamais de disputer une ou deux parties d'échec avec Genrika.
Root avait appris à jouer et elle l'affrontait de temps en temps. Des parties acharnées. Sameen avait hérité de sa mère, Khatareh était un véritable génie. Si aux échecs, Root combattait pratiquement à armes égales avec Genrika, elle pliait devant Khatareh.
— Vous manquez d'expérience lui avait dit un jour l'universitaire surprenant son air déconfit après un échec et mat qu'elle n'avait su éviter. Il ne suffit pas à un joueur d'être rusé, intelligent et plein de ressources pour s'imposer dans une partie. Bien jouer aux échecs requière de l'expérience. Vous êtes une débutante, Root, et ça se voit.
Elle n'avait fait preuve d'aucune condescendance. Simplement énoncé un fait. Sameen avait été à bonne école.
Sameen, le sujet tabou.
Les pensées de Root bifurquèrent.
Sameen.
Et puis, le décalage horaire eut enfin raison d'elle et elle s'endormit avec le prénom de Shaw sur les lèvres.
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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Je n'entends pas (Ting bu dong) : Traduction littérale du Chinois.
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Erhu : violon traditionnel chinois.
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Hutong : vieux quartiers historiques de la ville de Péquin.
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Baoze : petit pain de la taille d'un poings cuit à la vapeur et fourré généralement de viande, de pâtes de soja ou de légumes verts. Les baozes sont une spécialité culinaire de la province de Jilin dont Changchun est la capitale.
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La série dont Root est allée défendre les intérêts à Changchun : Zone Blanche de Mathieu Misoffe. Avec : Suliane Brahim, Hubert Delattre et Robert Capelluto.
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Cernunos : Dieu celte coiffé de bois de cerf dont on ne sait rien. Il existe trois inscriptions portants le nom de Cernunos et une soixantaine de représentations d'un personnage qui peut être identifié à ce dieu dont le nom et la représentation ne sont associés qu'une seule fois, sur une seule œuvre : Le pilier de Nautes (Musée de Cluny). Tout ce qu'on raconte d'autre n'est que suppositions et délires pseudo-scientifiques.
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