Chapitre 15.

Ce qu'il s'est passé ensuite...

Le plus brutal, le plus cruel des fantômes, le plus tangible aussi, c'est celui qui se rejoue en nous encore et encore. On peut parler de mémoire traumatique, mais je crois que nos fantômes ne sont pas que de mauvais souvenirs. Ils sont tout ce qui a été gravé dans la chair et qui se rejoue en nous, à tout instant. Un coup. Un baiser. La douleur. Le plaisir. Tout cela fait naître des fantômes en nous. Des parts en nous-mêmes qui se figent en un instant précis, et dont la seule fonction est de revivre indéfiniment ce qui a bloqué leur temps.

C'est ainsi que face à son mari violent, une femme de cinquante ans, même si elle a de la maturité et du caractère, même si elle décide de ne pas se laisser faire, se retrouve petite fille de cinq ans qui craint les gifles de son père. C'est ainsi qu'en écoutant un air de piano, celui qui n'a plus d'histoire se met à pleurer parce que derrière les notes, c'est la voix de sa mère qu'il retrouve. C'est ainsi que dans la chair féminine et les lèvres pulpeuses d'une conquête d'un soir, l'homme sans coeur recherche sans le savoir la douceur d'un foyer qu'il n'a connu qu'à peine.

Les rêves avortés donnent aussi naissance à des fantômes, des parts de nous-mêmes qui ont émergé quelque part à l'intérieur de nous sans jamais avoir vu le jour et qui cherchent à s'exprimer d'une manière ou d'une autre.

Il suffit de pas grand-chose. Une sensation physique, une lumière, une parole, le frémissement d'un arbre, le murmure de la mer, l'appel du vide, pour faire surgir les fantômes en soi. Nos mémoires. Et ce qu'on appelle la « possession », ne serait-ce pas en fait ces parts de nous qui souffrent de trop ou de ne pas assez exister, et qui s'expriment soudain jusqu'à prendre le pas sur nos paroles et sur nos gestes ? Nos émotions le font parfois. Pourquoi pas ces choses enfouies en nous-mêmes ? On parle d'alters dans le cas d'un trouble dissociatif de l'identité. Des fragments de personnalités qui se sont construites dans la petite enfance pour gérer les traumatisme grave du sujet. Pourquoi cela n'existerait pas dans une moindre mesure en chacun de nous ? Questions sans réponses, mais qui méritent peut-être d'être posées…

Les fantômes, quels qu'ils soient, d'où qu'ils viennent, sont des choses qui souffrent. Alors je m'interroge aujourd'hui. Plutôt que de les traquer et de vouloir prouver coûte que coûte leur existence, est-ce qu'on ne devrait pas plutôt considérer celle-ci pour acquise et s'attacher à savoir comment les faire disparaître ? Remonter à la source du mal et la guérir ?

Décembre **** (Yasuhara Osamu, 25 ans).


Ainsi se terminait ce projet de thèse avorté, que personne n'évaluerait jamais puisque Sakamoto venait de démissionner. Et c'est dans ce studio aux légères odeurs de moisi et aux murs trop étroits qu'Osamu Yaushara mettait un point final sur deux années de master en psychologie et à une année, une seule, de recherches en parapsychologie.

Deux autres projets de thèses avaient été validés la veille. Le sien était naturellement passé à la trappe. Ce qu'il ferait ensuite, passé l'échec de toute une partie de sa jeunesse… pas grand-chose puisque les vacances d'hiver approchaient. Il lui faudrait trouver de quoi payer son loyer. Un petit boulot peut-être. Magasinier ou serveur dans un fast food. Là où il pourrait passer inaperçu et oublier jusqu'à sa propre existence. Jamais de sa vie il n'avait autant rêver de devenir une machine…

Ceux qui lui adressaient encore la parole disaient qu'il lui faudrait attendre que les choses se tassent. Dans les faits peut-être, mais dans sa tête, c'était une autre histoire.

Cela faisait deux semaines que Jun était partie. Deux semaines qu'il avait assisté à sa mort sans en perdre une miette, et qu'elle se rejouait en boucle dans son esprit. Deux semaines qu'il ne dormait plus, qu'il ne mangeait plus, qu'il se mettait soudainement à pleurer sans raison, sans prévenir, ce pourquoi, il ne sortait presque plus non plus. Après avoir assidûment traqué les fantômes, voilà qu'il en était devenu un.

En cet après-midi de fin d'automne, Jun Fubuki avait braqué le canon d'un révolver sur sa tempe et tiré, sans la moindre hésitation. Sans un cri, sans un pleur. Sans un regard qui dit non. Elle était partie dans une éclosion d'écarlate, fleur qui ne fanerait jamais, en leur laissant à eux le spectacle effroyable du sang, et le fardeau immense de la culpabilité. Très vite, les médias s'étaient jetés sur l'affaire comme des vautours, et les confidences de la médium, filmées, retransmises, firent le buzz. Trois jours après, Kuji Satô fut retrouvé pendu dans son appartement, avec sur lui une lettre d'aveux qui confirmait le meurtre de Mitsuko Kawai, et l'abandon de son corps dans la citerne de l'immeuble. Un massacre. Un massacre qui répandit les rumeurs et les spéculations comme une traînée de poudre, comme si les faits seuls n'étaient déjà pas assez effroyables, jusqu'à les exporter à l'étranger avec leur lot de distorsions et de mensonges. Le Japon, terre sanglante des petites filles noyées et des meurtriers qui se suicident. Du pain béni pour tout le monde. Pour toutes les bouches et les mauvaises langues qui s'appropriaient l'affaire, avec leur prêchi-prêcha, leurs grands principes et leur morale à deux balles. Mais qui pouvait réellement en parler, si ce n'est ceux qui étaient restés jusqu'au bout, qui avaient tout vu, vraiment tout, témoins silencieux, impuissants de la fin, la vraie fin. Pas celle de la honte et de la justice, mais la fin en soi, celle de la chair qui brûle et du corps qui s'effondre.

Qui pouvait réellement en parler, si ce n'est eux qui n'avait plus de voix pour le faire ?

La force qui les avait maintenus entre le moment de la découverte du corps de Mitsuko et celui des aveux publics de Jun, cette force qui les avait soudés, qui leur avait donné l'élan, la foi, qui, lui, lui avait permis de surmonter l'amertume et l'effondrement de tous ses projets, s'était évaporée aussi. Comme un nuage. Ne restait plus que le souvenir du choc et la vision des cheveux noirs de Jun Fubuki, emmêlés dans une flaque de sang.

De eux trois, Osamu avait sans doute été le moins impliqué, le plus distant, et c'est pourquoi, en plus du choc, de la stupeur et de l'horreur s'était aussi greffé la détresse de ceux qu'il aimait.

Deux semaines plus tard, il voyait encore Naru s'effondrer et vomir par terre, la tête entre les mains, le visage ravagé par la douleur. Il entendait encore le hurlement de Mai en plein délire post-traumatique, ses yeux, lorsqu'il l'avait serrée dans ses bras pour la calmer, qui ne voyaient plus le corps de Jun, mais celui d'un Naru parti trois ans plus tôt, dans les ténèbres de la maison Usher. Et comme toujours, il avait été le seul à comprendre, le seul à maintenir à flots leur petit monde qui s'effondrait, à rester debout pour veiller sur ceux qui étaient à terre.

C'est comme ça qu'il voulait qu'on le voit, qu'il voulait exister. Présent, serein, une bouée qu'on attraperait dans la tempête et qui ramènerait tout le monde à bon port. Mais qui le ramènerait lui, lorsqu'il se mettrait à dériver à son tour ? Personne, puisque quand il partait trop loin, que ça devenait trop souffrant, Osamu ne le disait jamais à personne.

La veille, il avait clôturé son blog de la même manière que sa thèse. Ce même blog qui l'avait lancé dans le paranormal, qui avait fortifié sa réputation, et qu'il enterrait alors, après avoir assisté à son effondrement. Les internautes avaient très vite fait le lien entre lui et Jun. C'était sa faute, un peu, puisqu'il s'était exposé avec elle dans la sphère publique. Peu, mais assez pour se faire lyncher, et les accusations frauduleuses, les messages de haine, les menaces même, ne s'étaient pas faites attendre. Naru avait souhaité rester discret pour les préserver de la haine, stopper le cycle, mais ce qu'il ignorait, c'est que la haine était partout, qu'elle se nourrissait de la colère et de la médiocrité, et qu'il n'avait pas fallu grand-chose pour qu'elle s'abatte sur eux comme une pluie torrentielle. Mais là encore, il avait préféré tout prendre, tout encaisser, afin de préserver le peu qui lui restait, Naru et Mai.

Maintenant, deux semaines plus tard, Osamu était à bout de souffle. Le sens de sa vie avait filé comme une eau entre ses mains et tout ce qui lui donnait de l'élan, ce à quoi il avait consacré ses études, ses nuits sans sommeil, ses journées de travail et ses rêves d'avenir, s'était disloqué avec le corps de Jun, avant d'être mis à mort par le fiasco médiatique.

Pleurer, il y arrivait, oui, mais même ça, il n'en voyait plus le sens puisque ce n'était pas quelques larmes et quelques cris qui le préservaient désormais de l'angoisse profonde du vide.

Alors au moins, dans l'ombre de son studio, il ne voyait ni le froid ni les feuilles mortes, et comme il faisait trop sombre derrière ses volets fermés, il ne voyait pas non plus la vaisselle qui trainait dans son évier, ou le futon qu'il ne prenait même plus la peine de ranger. C'était peut-être mieux comme ça pour l'instant… qu'il ne voie pas trop sa déchéance… C'est sans doute pour toutes ses raisons que lorsqu'il entendit frapper à sa porte, Osamu se dit qu'il devenait seulement fou, ou bien qu'il n'avait pas payé son loyer depuis plus longtemps qu'il le pensait. Il en était à s'imaginer comment serait la vie dans la rue, chez qui il devrait squatter, dans quel état on retrouverait son cadavre après plusieurs semaines à dormir dans un carton, sur le trottoir, que le battant s'ouvrit à la volée. C'est d'abord la voix qu'il reconnut, la voix puis la silhouette, avant de s'effondrer en sanglots dans les bras de Mai.


Cela faisait deux semaines que je ne l'avais pas vu, depuis le drame en fait. Je n'en avais pas eu le courage.

De cette matinée où nous vîmes Jun vivante pour la dernière fois, je ne gardais que le souvenir du choc, d'un coup de feu, aussi brutal que sanglant. La vision très vague d'un corps qui s'effondre, d'une vie qui s'en va, remplacée soudain par le cauchemar qui me hantait depuis maintenant plus de trois ans. Je ne me souvins plus avoir été là, derrière l'un des bâtiments de la faculté de Tokyo. Non. C'est à Londres que je m'étais retrouvée. À Gravesend, devant ce manoir qui n'existe plus, face au regard d'Andrey Jacobin dont la figure et les yeux fous m'étaient revenus avec la réalité d'un monstre qui prend soudain vie, tapi tout au fond de soi, et que j'avais cherché à fuir sans réaliser que ce n'était qu'une part de moi qui ne faisait que se souvenir. Et puis j'avais senti aussi, à nouveau, comme si j'y étais vraiment, comme si je le vivais alors pour la première fois, le poids de Naru sur moi, la tiédeur de son sang sur mon visage, la mollesse de ses membres sans vie. Tout ça m'avait explosé en pleine face comme un film dont toutes les scènes se seraient rejouées en même temps, encore et encore, jusqu'à saturation, et plus qu'un film même, puisqu'il y avait les sensations avec, d'une violence inouïe. J'avais en fait quitté le présent pour me retrouver là-bas, de nouveau.

Ma conscience à la dérive n'avait raccroché que quelques heures plus tard, faisant passer sans transition ma chronologie du coup de feu à la sensation des draps rugueux, et d'une odeur que j'avais fini par connaître par coeur. J'avais alors espéré, l'espace d'un instant, me retrouver huit jours en arrière, à peine sortie de la citerne où nous avions repêché Ikuko et où j'avais failli me noyer, voire même trois ans plus tôt, lorsque je m'étais faite renverser par une voiture, lorsque nous avions encore la possibilité de tout arrêter, d'échapper au pire. Que rien de tout cela n'ait réellement existé. Si nous avions su. Si nous pouvions savoir à chaque fois… peut-être que l'existence nous semblerait moins cruelle…

Les médecins m'avaient laissée sortir le jour-même. Je n'avais voulu croiser personne. Ni Yasuhara, encore moins Naru face à qui j'avais peur de fondre en larmes. Plusieurs appels de John, de Takigawa et d'Ayako figuraient sur mon portable. Les pauvres m'avaient accueillie une semaine entière, moi et mon chat, puisqu'après la découverte du corps de Mitsuko Kawai, j'avais refusé de réinvestir tout de suite mon appartement, et voilà que je les envoyais balader. Mon manque de reconnaissance me sidérait, m'accablait même, mais je ne pouvais pas. Subir le regard et la compassion des autres, la porter comme un poids sur mes épaules et assumer d'être un fardeau pour eux, je ne pouvais pas. Je fis donc le choix de les rassurer brièvement. Leur assurer que j'allais bien, que je n'allais pas faire de bêtise, mais leur demandai de me laisser tranquille. C'était la première fois que je faisais ça. Pendant le coma de Naru, les mois les plus difficiles que nous avions vécu à Londres, je subissais les marques de soutien et d'affection avec une patience résignée, mais sans jamais les considérer autrement que comme un poids supplémentaire à la douleur infâme. Justement parce que personne ne pouvait la comprendre.

Aujourd'hui encore, j'ignore comment l'exprimer autrement que par l'écriture, parce que là au moins, je peux parler sans être interrompue, sans un hochement de tête ou un regard qui fait semblant de comprendre. Seule avec moi-même et mes souvenirs devenus mort-vivants, un parasite à l'intérieur de moi-même.

Acheter deux fringues de rechange au supermarché, un sandwich que je n'eus pas la force d'avaler, choper un bus et partir. Loin. Aussi loin qu'on pouvait rouler.

Je voulais voir la mer, c'est tout ce que je savais. Me perdre dans un horizon sans fin, propre, où il n'y a pas de relief et de friction entre la terre et le ciel. Juste une rencontre épurée, simple et légère.

Le bus m'avait emmenée jusqu'à Choshi, dans la préfecture de Chiba. De là, j'avais continué à pieds jusqu'à la plage.

Le clapotis des vagues, le parfum de l'écume sur l'eau et le silence. C'est tout ce dont j'avais besoin. Pour la première fois de ma vie, loin de tout et de tous, je m'offris quatre jours de black out total, à marcher dans le sable, tremper mes pieds nus dans l'eau glacée, suivre le va-et-vient serein de la houle, manger quand j'en avais envie, ce dont j'avais besoin, c'est-à-dire pas grand-chose, dormir dans ce qu'il me suffisait de confort sans compter combien cela me coûterait. Je ne me souviens même plus du visage des gens que j'ai croisés et des rares paroles que j'ai échangées pendant ces quatre jours de parenthèse. Juste du vide, de mon souffle au crépuscule, et de cette sérénité absolue que je trouvai dans le contact avec le ciel. Un soir, j'ai hurlé à pleins poumons dans le noir et j'ai pleuré jusqu'à n'en plus pouvoir. Tout laisser sortir, la douleur sclérosée qui s'était nichée en moi, la laisser parler enfin, hurler sa colère et sa frustration d'exister pour disparaître sitôt exprimée. Et je me suis foutue des regards, des paroles qui jugent et qui condamnent. J'ai dansé aussi sous les étoiles, libre dans mes pas et dans mes gestes, dissimulée par l'obscurité, pleinement présente en moi-même, et dans cet instant qui se posait en moi avec la matérialité de toutes les particules de l'univers. Je crois maintenant qu'on peut parler d'expérience initiatique comme certains en recherchent toutes leur vie sans franchir vraiment le pas et les barrières qu'on s'impose. L'essentiel est de partir laisser tomber les grilles qu'on se met pour que rien ne déborde, surtout, et de libérer tout qui a besoin de l'être. Là se niche cette expérience à la fois très brève et transcendantale de la liberté.

Aussi quand je revins à Tokyo, j'avais l'impression d'être nettoyée en profondeur, à la fois par le vent et les vagues. J'avais encore maigri, mes cheveux étaient gras, mes vêtements pleins de poussière et de sable, mais je m'étais rarement sentie aussi bien. Il le fallait, car je n'avais pas l'intention de fuir ce qui nous tomberait dessus suite aux révélations de Jun.

Ayako et Takigawa m'avaient promis de garder mon chat jusqu'à mon retour, sorte de garant à ce que je ne fasse pas de bêtise. J'allai le récupérer après m'être douchée et changée dans cet appartement étrange que je dus redécouvrir aussi, me réapproprier comme le mien. Mitsuko n'était plus là, c'était une évidence, mais les souvenirs y vivaient encore. Les souvenirs de la nuit noire qui avait suivi mon retour de Londres, et qu'il me faudrait y laisser afin qu'ils soient effacés par quelqu'un d'autre. C'est comme ça aussi que les fantômes naissent, en inscrivant des mémoires dans les murs.

Ils ne me posèrent pas de question. Ayako fit la grimace en voyant ma dégaine mais accueillit mon silence, tout comme j'accueillis son étreinte. Kuro m'avait plus manqué que je ne voulais l'admettre, et c'est en retrouvant ma petite boule de poil que je me sentis réellement de retour au foyer.

Yoshimi et Ikuko n'étaient pas revenus vivre dans l'appartement voisin du mien. Les autorités sanitaires les avaient logées à l'hôtel en attendant qu'elles trouvent un endroit plus sain. Pour elles aussi, la page s'apprêtait à se tourner, et je ne doutais pas que cette expérience, aussi effroyable soit-elle, leur ait permis de beaucoup en apprendre sur elles-mêmes.

Pendant les dix jours qui suivirent, je fus seule au septième étage, sans le bruit des portes qui claquaient sur le palier ou le tintement familier des clés qu'on tourne. C'est le temps qu'il me fallut, je crois, pour partir à la rencontre de tout ce que j'avais laissé stagner entre ces murs, du déni, jusqu'aux parts les plus souffrantes qui y avaient vu le jour lors de ces trois dernières années, et que je laissai alors se dissoudre une à une, certaines sans faire grand-chose, juste en frôlant un cadre ou un meuble du doigt, d'autres en passant une heure ou deux à pleurer, parfois jusqu'à vomir, comme si je me laissai traverser par tous les spectres que j'avais moi-même créés pour les libérer enfin, et que Mitsuko Kawai avait fait ressurgir depuis sa citerne.

J'ai accueilli. Tout accueilli, comme on laisse passer l'orage dans le ciel d'été pour nettoyer l'atmosphère, tout ce que j'avais rejeté, piétiné, caché, depuis ce coup de feu qui avait volé ma vie et la sienne.

On se sent très seul pendant ce genre de période, d'autant plus qu'enfermé dans ce processus d'épuration dont on ne voit pas le bout et qui nous presse comme une taie d'oreiller dans le tambour d'une machine à laver, on ne peut voir personne. Et il ne faut voir personne, car à part ceux qui l'ont vécu, qui savent gérer leur impuissance et qui ont le courage, l'élan de décrisper nos bras, nos doigts serrés sur la dernière petite prise qui nous retient et nous empêche de sombrer dans le gouffre insondable à nos pieds, n'importe qui sombrerait aussi. Le paradoxe, ce que ne peut en effet envisager l'instinct même de survie, c'est de se laisser sombrer, et je suis convaincue aujourd'hui que moins on lutte, moins on a de chance d'en mourir. Mais qui comprendrait cela ?

Je fus très égoïste pendant ces quelques jours, je le suis encore maintenant quand j'en parle, peut-être parce que la sensation que l'on éprouve lorsqu'on s'intègre totalement, y compris dans ses parts les plus blessées, les plus souffrantes, ne peut plus jamais par la suite laisser place à la compromission. On ne peut plus s'oublier après ça, et encore moins s'ignorer. Une fois qu'on est là, ici et entier, on l'est vraiment, et l'on découvre que ce qu'on prenait auparavant pour de l'individualisme n'est que le fait de reprendre sa place au coeur de soi-même et de sa vie. De ne plus laisser la tristesse, la peur, le besoin de fuir par le travail, les autres, une vie par procuration, prendre le dessus sur son existence. Pendant trois ans, je m'étais laissée ballottée par le flux de la vie en me cognant de partout contre la berge, entraînée par le courant sans pouvoir rien faire, si ce n'est maintenir la tête hors de l'eau et pleurer de douleur lorsque je le pouvais. Voilà que pour la première fois, je me sentais tenir sur mes deux jambes et marcher sans me tenir à quoi que ce soit pour avancer.

Demeura cependant une blessure, une fracture qui ne guérit pas totalement, et qui demeura un mystère. Je découvris que si mon âme s'était déchirée le jour où Naru était mort dans mes bras, la plaie sur laquelle elle s'était ouverte était en fait bien antérieure. J'ignorais quand elle était réellement apparue, à la mort de ma mère peut-être, à moins que cela ne remonte à celle de mon père encore plus tôt, dont je ne gardais pratiquement aucun souvenir, mais dont l'absence nourrissait en moi cette peur absolue de perdre, ce scénario terrible qui me faisait croire que dès que je m'attachais à quelqu'un, il allait disparaître, que c'était ma faute, ma faute à moi seule, juste parce que j'avais commis l'erreur d'aimer.

Une nuit, je rêvai de Naru. Nous devions prendre le train, je ne sais pas pourquoi, j'ignore où nous allions. Toujours est-il qu'à un moment donné, alors qu'il se trouvait derrière moi, que je l'avais vu à la seconde d'avant, il disparut du quai sans laisser de trace, si ce n'est son billet, abandonné sur le sol très gris. Je pris le train sans lui, et au réveil, je gardai en moi cette image figée, effroyable de l'absence. L'effarement laissé par cette présence effacée comme un coup de crayon sur du papier, en un instant à peine, le vide soudain. Parce que c'est comme ça. C'est comme ça que ça se passe vraiment. La mort… C'est pour ça qu'elle est terrible et cruelle, pour le creux qu'elle laisse, cette existence en négatif qui demeure en contours gris et vides dans notre atmosphère. Elle est là la blessure indélébile qu'on cherche à guérir par les rites, la pratique du souvenir, que le temps n'estompe qu'en partie, jamais complètement, et qui se nourrit de l'absence. Rechercher l'autre sans jamais pouvoir le trouver.

On dit qu'il y a sept étapes dans le deuil. En réalité, il ne s'agit que des émotions que font remonter en nous les tentatives avortées de retrouver l'autre, son corps, sa présence, sa voix. La tristesse, la colère, le sentiment d'injustice, et ainsi de suite, et ça remue. Ça remue tellement que ça vient rouvrir toutes les autres plaies… à moins que ce ne soit la même, et qu'elle soit en réalité si profonde, si ancienne, qu'à chaque palier, la lumière s'y fait moins dense et les ténèbres plus vastes. Ouvrir cette blessure, c'est ainsi avoir accès aux abysses, à son enfer personnel, et c'est peut-être pour ça que ceux qui en parlent le mieux, qui ont eu accès à ces mondes intérieurs horriblement obscurs, ont d'abord commencé leur voyage par cette expérience de la perte. Gérard de Nerval avec Aurélia, Dante avec Beatriz. Orphée lui-même avait traversé les enfers pour retrouver Eurydice, et comme lui, j'avais peur qu'en me détournant par mégarde sur le chemin du retour, celui dont l'âme avait rejoint les vivant ne disparaisse à jamais.

Tout cela, je le compris avec une netteté qui me fit mettre un jour nouveau sur les trois années que j'avais traversées, cette blessure rouverte qui m'avait plongée dans le chaos et que je voyais alors très distinctement, dans toute sa laideur, dans toute sa puissance aussi.

Ce n'est pas pour faire l'apologie de la souffrance, bien sûr que non. Mais je suis convaincue que c'est cela qui nous fait apprendre et avancer, que c'est le fait de tomber qui nous apprend à marcher, puis à courir. Cette plaie dont je découvris toute l'ampleur était ma force, mon histoire, et je savais désormais que quoi qu'il m'arrive, que quoi qu'il se produise à nouveau, je pourrai le surmonter, continuer à avancer sur mes deux jambes, le coeur grand ouvert, le regard levé, aller de l'avant, et que chaque fois que j'oublierai, chaque fois que le désespoir me submergerait de nouveau, je pourrais regarder la plaie cicatrisée, et me souvenir que même la pire des douleurs passe lorsqu'elle est soignée. C'est là ce que je tirai de ces deux semaines de vide absolu. Alors, mon retour au monde et à la vie fut une évidence.

Avant d'y retourner, il me restait cependant une dernière chose à faire. Une chose que je voulais faire loin des regards et dont je ne parlai à personne, au même titre que tout ce que j'avais vécu ces jours-ci. Cinq jours après sa mort, Jun avait été incinérée selon les vœux qu'elle avait laissés dans son testament, et son urne fut déposée dans le cimetière d'Aoyama, aux côtés de celle de sa mère. C'est Bô-san qui me l'avait dit, pour connaître le moine shintoïste qui s'était chargé des derniers sacrements. Je n'avais pas mis les pieds dans un cimetière depuis Londres, depuis le Highgate Cemetery, et là encore ce sont mes sensations qui me ramenèrent à cet après-midi d'hiver où j'avais fait mes adieux à Léonore Usher. L'odeur des fleurs fanées, de la pluie sur les gravier et de la mousse sur la pierre. Je revoyais encore le soleil couchant sur sa tombe et son nom effacé à jamais, les pétales trempées par la neige fondue et le bleu du ciel au-dessus d'elle. Je sentais encore le granit sous mes doigts, comme s'il s'y était imprimé à jamais, le vide que je ressentais encore, ce poids qui ne voulait pas partir et qui s'était alors mêlé à une étrange sensation de liberté…

Le bouquet que je choisis fut sensiblement le même, et comme je l'avais fait pour Léonore, je posai un long moment la main sur la stèle qui couvrait son urne. J'avais réalisé trop tard que le pourpre sur ses lèvres et la délicatesse de ses tailleurs n'étaient qu'une façade. Que toute sa vie, Junko Satô n'avait fait que fuir le malheur et la solitude… « Pardon », avais-je alors murmuré doucement, juste pour elle. « Et merci… ». Merci d'avoir avoué, d'avoir rouvert la blessure que je ne voulais pas voir pour me permettre de la guérir enfin, merci d'avoir fermé le chapitre de ces trois années d'enfer, merci de nous avoir réunis, moi et Naru, car c'était bien là ce qu'elle avait fait sans le vouloir. Nous remettre enfin face à face, me ramener dans ce monde occulte auquel j'avais si longtemps voulu échappé, alors qu'il faisait si profondément partie de moi. Et je me demandai alors si le ciel ne l'avait pas mise sur notre route pour tout ça… C'est pour cela que je lui pardonnai, que je lui rendis grâce, qu'aujourd'hui encore et toute ma vie peut-être, je garderai dans mon coeur une place pour Jun Fubuki. Après cela, et comme ce jour où j'avais quitté pour toujours la sépulture de Léonore, il ne me restait qu'à réintégrer le monde des vivants.

Osa-kun fut le premier que je choisis de revoir. Quelque chose me disait que ni Naru ni moi n'étions prêts, et que si quelqu'un avait besoin d'aide, c'était bien mon ancien colocataire. Je le trouvai plongé dans le noir, enterré sous une pile de vaisselle et de linge sale, les yeux rivés sur son écran où demeurait son dernier post, les traits tirés par le manque de sommeil. Sa porte n'était même pas fermée, et il fondit en larmes dès qu'il me reconnut.

« Pardon Osa-kun… pardon d'avoir mis aussi longtemps », soufflai-je en le prenant dans mes bras. Il haleta un moment, par sanglots étouffés et discontinus, comme s'il avait besoin d'en sortir trop d'un coup, et pendant qu'il libérait tout ce qui avait besoin d'être lâché, je notai ses épaules amaigries sous son t-shirt flasque, les tasses encore pleines de café qui trainaient sur le bureau, les canettes de bière à côté de son lit.

« Osa-kun », dis-je doucement lorsque les sanglots s'estompèrent et qu'il parvint enfin à reprendre son souffle. « Vas te doucher, habille-toi. On va sortir. »

Hein ? » marmonna-t-il d'un air hébété, comme s'il sortait d'un long sommeil.

On sort. Il faut que tu manges et que tu voies la lumière du jour. Ne me force pas à te doucher tout habillé parce que je peux t'assurer que tu empestes.

Même dans la pénombre, je pus voir la confusion teintée de surprise dans son regard. Il opina sans même discuter et clopina d'un pas incertain jusqu'à la salle de bain. Dès que j'entendis l'eau couler, je retroussai mes manches, ouvrit les stores et la fenêtre, secouai et pliai le futon, jetai toutes les canettes de bière, les paquets de chips à moitié entamés pour la plupart, et commençai la vaisselle. Comme je le craignais, le coup avait été particulièrement rude pour Osa-kun, et comme il dissimulait toujours tout, pire que Naru parfois, il n'avait rien laissé paraître, demandé l'aide de personne pour préférer dépérir chez lui, tout seul. Histoire de nettoyer les relents de tristesse, de désespoir même, qui planaient encore entre les murs, je mis un peu de musique et me laissai bercer par le défilement des notes et la satisfaction de la vaisselle propre qui s'accumulait dans l'égouttoir jusqu'à ce que la porte de la salle de bain s'ouvre de nouveau sur un Osamu quelque peu décharné, mais propre et correctement vêtu.

C'est beaucoup mieux », admis-je sans lui faire remarquer qu'il flottait désormais dans ses vêtements.

Si tu le dis…

La lumière le fit cligner des yeux. Il prit quelques inspirations, et son regard se posa sur moi avec une acuité soudaine, comme s'il raccrochait tout à coup avec la réalité et réalisait que j'étais là, devant lui, que nous étions début décembre, et que le monde n'avait pas cessé de tourner.

Tu as encore maigri », renifla-t-il alors, ce à quoi je ne pus m'empêcher de m'esclaffer.


Sortir sans avoir la notion du temps passé, sans savoir même combien de temps il était resté enfermé chez lui, avec un vague souvenir du ciel gris, des devantures le long des trottoirs et du visage des passants lui donna l'impression d'être un mort revenu à la vie. À dire vrai, avec leurs teints désormais trop pâles et leurs silhouettes un peu trop minces, ils avaient presque l'air de zombies en promenade tous les deux.

– Où étais-tu passée ? » demanda-t-il après quelques minutes de marche qui l'épuisèrent déjà.

– Je ne sais pas trop… j'avais besoin de temps…

Même s'il pouvait toujours la reconnaître au premier coup d'oeil, Osamu trouva qu'il y avait quelque chose de profondément changé en Mai, il n'aurait su dire quoi. Ce n'était pas physique, car il l'avait vue dans des états pires que celui-ci. Dans son pas à la fois plus ferme et plus léger peut-être, dans son regard plus franc, dans cette sérénité qui se lisait dans ses traits et qui lui donnaient l'impression qu'il leur manquait quelque chose, comme si la tristesse, la peine qui l'avaient suivie partout au cours des dernières années avaient fini par se dissoudre tout à coup. C'était subtil, mais lui qui la connaissait depuis ses quinze ans, qui l'avait vue passer de solaire à profondément lunaire, savait qu'il s'était produit quelque chose au cours des quinze derniers jours. Pas un événements factuel, non, c'était plus profond que cela.

Après la mort de Jun, Mai avait perdu connaissance et fut transportée à l'hôpital avec Naru qui n'en menait pas plus large. En tant que témoin, lui fut emmené au commissariat pour être interrogé sur les circonstances du suicide, et lorsqu'il avait enfin put rejoindre l'hôpital, Mai était déjà partie. Les sms qu'elle avait envoyés à John et à Ayako disaient seulement qu'elle avait besoin de temps, de distance, et qu'elle ne ferait pas de bêtise. Plusieurs fois, Osamu s'était rendu chez elle, sans résultat, et tout ce que Naru fut capable de lui dire, c'est qu'il était lui aussi sans nouvelle. L'espace de plusieurs jours, Mai n'avait pas donné le moindre signe de vie. Il avait cru mourir d'angoisse et d'impuissance jusqu'à ce qu'un message d'Ayako lui apprenne qu'elle était passée récupérer son chat, qu'elle était bien vivante. Que tout allait bien. Alors avait commencé la déchéance. Puisqu'il n'avait plus de raison de s'accrocher à personne pour survivre, il n'y avait pas lieu de tenir pour lui-même. Là se trouvait la faille chez lui, et qui s'était creusée avec le temps, le faisant passer d'un garçon honnête et serviable à l'ange gardien de service. Il avait tellement donné pour que le groupe tienne la route après leur retour de Londres, pour Mai surtout, qu'il s'en était oublié. Et le pire, c'est qu'elle s'en était sortie sans lui, et que c'était beaucoup plus juste comme ça.

– Attends…

Ils n'avaient pas marché longtemps, et pourtant, il était déjà à bout de souffle.

– T'inquiète », dit Mai en faisant mine de s'intéresser au contenu d'une vitrine pour le laisser reprendre sa respiration.

– Où est-ce qu'on va ?…

– A l'Akogare.

– Ta patronne ne t'a pas mise à la porte pour t'être absentée pendant deux semaines ?

Bien sûr, il avait appelé là-bas aussi, sans résultat.

– J'ai posé tous mes congés » rétorqua la jeune femme. « Pour ce que tu as, je ne connais pas d'endroit plus réconfortant… »

La remarque le fit sourire, et il opina pour qu'ils reprennent la route, un peu plus lentement.

L'Akogare était presque vide, à l'exception d'un duo de femmes de la cinquantaine. Probablement deux amies qui s'offraient une petite pause sucrée avant de retourner préparer le repas pour leur mari, puisqu'elles faisaient partie de cette génération que Jun avait elle aussi côtoyée. Osamu sentit ses lèvres se serrer. Chaque souvenir de la médium était une aiguille supplémentaire enfoncée dans son coeur.

– Bonjour Sanae-san », lança Mai lorsqu'ils entrèrent. « On peut s'installer pour boire un coup ? »

Bien qu'il en ait souvent entendu parlé, Osamu n'avait jamais vu Sanae, et découvrit une femme plus jeune qu'il ne l'imaginait, aux cheveux remontés en queue de cheval et aux yeux pétillants derrière ses lunettes à écailles.

– Mai ! » s'exclama-t-elle. « À la bonne heure ! J'ai cru que j'allais devoir te virer pour te faire revenir. »

Il ne put s'empêcher de pouffer et s'assit à la table que Mai lui désignait. Avec ses touches de rose pâle, de blanc cassé et de violet, le lieu dégageait quelque chose d'apaisé et de féminin qui effaçait les idées noires. Malgré le froid, la pluie faisait remonter les odeurs des plantes suspendues aux fenêtres et au plafond.

– Je te conseille le chocolat chaud », souffla son ex-colocataire. « Il est à tomber. »

Et il l'était vraiment…

Comment décrire à la fois le vide et le soulagement ? Cette sensation de chamboulement profond proche de celle que l'on ressent quand on sort d'un affreux cauchemar ? Jun était morte, sa carrière anéantie, mais là tout de suite, alors que la scène le hantait depuis des jours, qu'il avait cru mourir de désespoir face à l'incapacité de savoir quoi faire de sa vie, tout lui semblait soudain moins grave.

– Qu'est-ce que je vais faire maintenant ? » demanda-t-il néanmoins en soufflant sur le lait brûlant.

– Prends le temps. Tu viens de traverser quelque chose de très difficile. Pense à toi, à te reconstruire. Le reste se fera naturellement.

– Mais je ne peux pas rester inactif… mon contrat doctoral a pris fin avec la démission de Sakamoto et personne n'a voulu reprendre mon projet. J'ai un loyer à payer, des courses à faire, une vie à mener…

Elle le regardait avec une indicible tristesse et ne dit rien, sa tasse fumante entre les mains, et il comprit qu'elle non plus ne savait pas quoi faire. Qu'elle était sans doute aussi perdue que lui. Dehors, la pluie s'était remise à tomber et le vent d'hiver secouait les parapluies. Il y avait là de quoi se languir du printemps et d'un été qu'il n'avait même pas vu passer, courbé sur son bureau, absorbé par des recherches qui ne donneraient finalement rien. Que de temps perdu…

– Je n'ai pas de solution pour ton contrat », murmura-t-elle après un long silence. « Ce sera sans doute à toi de la trouver, de changer de perspective, mais j'ai peut-être quelque chose à te proposer pour ton loyer. »


J'y avais pensé en commençant à mettre de l'ordre dans mes affaires. La solitude m'avait été nécessaire pendant quelque temps, après le traumatisme. J'en avais eu besoin pour pleurer sans retenue, pour souffrir tout ce que j'avais à souffrir sans avoir l'impression d'être un poids pour qui que ce soit, mais maintenant que le plus dur était derrière moi, que j'avais survécu à ces trois années de solitude extrême et de déchéance, j'avais besoin de remettre un peu de joie et de vie dans mon quotidien, d'intégrer une présence au sein de mon espace vital, autre celle de Kuro. J'ignorais s'il serait d'accord, mais le choix me semblait tout naturel.


– Tu… tu veux qu'on se remette en coloc ?

Elle le lui avait proposé en souriant, et lui crut qu'il allait se remettre à pleurer. La solitude s'était imposée à lui comme une maladie qu'on n'arrive pas à guérir, et même s'il avait su savourer les moments de creux et de paix lorsque cela fut nécessaire après leur retour de Londres, Osamu n'en pouvait désormais plus. Il étouffait entre les murs de son appartement.

– Tu serais d'accord ?

– Je…

Le soulagement, la perspective de revivre à deux, de partager à nouveau ces moments de complicité qui n'avaient plus jamais été les mêmes depuis, qui ne seraient sans doute plus jamais les mêmes d'ailleurs, mais qui avaient tellement su adoucir leur quotidien là-bas, lui coupa quasiment le souffle. Il but une gorgée supplémentaire de chocolat pour qu'elle ne voie pas les larmes d'émotion qui pointaient au creux de ses yeux.

– Et où est-ce qu'on irait ? » hasarda-t-il.

– J'ai commencé à prospecter. Il y a des trucs sympas dans le coin, mais cela dépend de toi aussi, de ce que tu souhaites.

– Tu as déjà posé ton préavis ?

– Il y a deux jours oui. Ça nous laisse trois mois.

Elle eut un bref moment d'hésitation, reporta les yeux vers lui et pencha la tête en avant, les sourcils levés et les mains serrées sur le bord de la table.

– Est-ce que… est-ce que ça veut dire que tu serais partant ?

Cette fois il ne put se retenir et s'esclaffa tout en lâchant quelques larmes de nervosité.

– Evidemment que je suis partant… » susurra-t-il entre deux sanglots. « Evidemment. »

Travailler.

Il devait travailler et ne penser à rien d'autre. Travailler pour oublier, pour ne pas pleurer, ne pas se poser ne serait-ce qu'un seul instant, car ça reviendrait alors, les questions, les remords, l'incompréhension, les souvenirs aussi, et il ne voulait pas de tout ça. Il n'en voulait plus.

Naru n'avait pas compris ce qu'il s'était produit. Il n'avait pas compris que la détonation qui lui avait vrillé le crâne était un coup de feu, que le corps qui s'était effondré devant lui était celui de Jun. Il n'avait rien compris de tout cela, et la seule chose dont il se rappelait vraiment, c'était le hurlement. Un hurlement aigu, désespéré, horrible. Le même que celui qu'il avait entendu avant de perdre la vie. On lui avait dit que ça s'était passé dans un manoir, à Gravesend, qu'on lui avait tiré dessus, mais on ne lui avait jamais parlé des personnes présentes, de cette femme qui avait hurlé et dont les yeux bruns hantaient ses cauchemars. Est-ce qu'il l'avait inventée ? La mort de Jun, est-ce qu'il aurait pu l'éviter ?

Les deux situations se mêlaient dans son esprit comme deux émanations très proches, la pensée de l'une entraînant le souvenir de l'autre, jusqu'à le rendre à moitié fou. Lin était rentré dès qu'il avait appris la nouvelle pour le trouver prostré au fond de son canapé, dans les mêmes vêtements que ceux dans lesquels il avait assisté au suicide de la médium et qu'il avait conservé à l'hôpital. Il n'avait alors pris conscience de son état qu'en croisant le regard effaré de son mentor.

Depuis, Naru avait nié. Il avait nié les douleurs dans son crâne quand il tentait de se souvenir, les tremblements dans ses mains chaque fois qu'il se rappelait un peu, la tristesse indicible qui le saisissait alors, et le remord que celle-ci ne soit pas adressée à Jun. Lorsqu'il revoyait son regard, le dernier qu'elle lui avait adressé, il savait en effet, au plus profond de lui, qu'au moment où la médium avait tiré, elle était en fait déjà morte. Peut-être l'était-elle même depuis longtemps. Et il se demandait aussi si l'affection qu'il avait ressentie pour elle, ce désir si fort et si soudain n'était pas l'émanation de ce qu'il s'était passé avant, ce qu'il avait ressenti pour cette femme qu'il avait oubliée, et qui hurlait encore dans la nuit de sa mémoire.

La suite, il ne parvenait pas à l'écrire. Yasuhara avait fait son possible pour le disculper au mieux et endosser le maximum de responsabilité dans l'affaire, ce qui faisait que les demandes affluaient toujours, mais il n'avait plus le coeur à l'ouvrage. Chaque nouveau visage lui était insupportable, comme une intrusion dans un espace déjà saturé, et chaque enquête un poids supplémentaire sur sa conscience. Jamais il n'avait autant détesté l'invisible, le paranormal, ce flou constant au-delà de la matière et que ses dons lui rendaient perceptibles… en définitive, c'est lui qu'il s'était mis à détester, après avoir longuement appris à se supporter…

Un matin, environ deux semaines après la mort de Jun, Naru ne parvint pas à se lever. Ce n'est pas qu'il n'en avait pas la force, mais pour la première fois depuis très longtemps, il se dit que sortir du lit n'avait pas d'intérêt, et que voir un monde de toute façon triste et gris ne l'intéressait pas. Quand Lin tenta de l'appeler, il prétendit qu'il était malade, et ne fit rien d'autre que regarder son plafond presque sans cligner des yeux. Une part de lui voulait mourir, et l'autre se disait que cela non plus n'avait pas d'intérêt. Tout ce qu'il voulait, c'était perdre la notion des choses et du temps, s'enfoncer dans la moiteur tiède d'un sommeil qui ne s'arrêterait jamais, ne plus avoir conscience ni de son corps, ni des souvenirs. Rien. Jusqu'à ce qu'il disparaisse. Trouverait-il alors la paix ?

C'est la sonnerie de sa porte d'entrée qui le tira de sa torpeur. Son réveil affichait alors seize heures passées, et il avait cru que deux jours entiers s'étaient écoulés. Au deuxième tintement, Naru ferma de nouveau les yeux et rabattit la couette sur son visage. Peu importe de qui il s'agissait, la personne devant sa porte finirait bien par partir s'il ne répondait pas. Cette perspective d'une solitude éternelle et forcée lui provoqua un soupçon d'angoisse qui lui donna chaud et le força à baisser de nouveau sa couette. Il avait la bouche sèche et le front moite, une sensation d'étouffer…

Disparaître…

Que ce passerait-il s'il s'abandonnait vraiment ? Si cela se produisait pour de vrai ? Est-ce qu'il serait happé par le noir, comme tout ceux dont il avait vu et senti la conscience s'effacer ?

L'oppression dans sa poitrine se fit soudain plus dense. Il eut tout à coup envie de hurler, nota tout juste la sueur sur ses joues, les éclats devant ses yeux, le sifflement dans ses oreilles, avant de se perdre soudain, sombrer dans le gouffre, la spirale infernale, et ne plus en sortir.


Nous le trouvâmes dans son lit. Il était encore en pyjama, et semblait ne pas en être sorti de la journée. C'est Lin qui m'avait appelé au secours. Nous sortions tout juste du café avec Osa-kun, le visage fendu d'un grand sourire, plus légers que nous ne l'avions été en trois ans lorsque son nom s'était affiché sur mon portable. Selon lui, Naru ne s'était pas levé ce matin. Cela faisait déjà plusieurs jours qu'il n'allait pas bien et lui-même était au bout du rouleau, dépassé par les souvenirs et le désarroi, la peur de le perdre à nouveau. Nous nous mîmes d'accord très vite. Osa-kun s'occuperait de Lin et moi de Naru. Depuis ma sortie de l'hôpital, j'appréhendais de retrouver notre trio. Je craignais ma lâcheté face aux sentiments d'Osamu, sa tristesse et son impuissance devant cet flamme que je n'avais jamais réussi à éteindre, mais je compris à son regard que c'était déjà derrière lui, qu'il ne m'en avais jamais voulu et qu'il ne m'en voudrais jamais…

Le trajet jusqu'au QG de la SPR nous prit une bonne demi-heure, et je réalisai avec émotion que je n'y avais plus remis les pieds depuis au moins six ans. Rien n'avait changé… jusqu'aux dossiers classés dans les étagères et dont je connaissais l'ordre par coeur. Les deux fauteuils beiges, l'un en face de l'autre et le bureau où j'avais tant de fois posé une tasse de thé. J'y voyais encore Naru consulter ses dossiers, le front plissés par la concentration, une main dans les cheveux quand il ne tapotait pas du doigt sur la table… Comme tout cela me semblait si proche et si lointain…

Avec son visage fermé et sa voix sèche des jours anxieux, Lin m'emmena jusqu'au palier de l'appartement où vivait Naru et glissa les clés dans la serrure.

Il se braquera peut-être » souffla-t-il. « Naru déteste qu'on entre à l'improviste chez lui. »

C'est compréhensible », rétorquai-je sans conviction. « Nous verrons bien. »

Il sonna une première fois sans obtenir de réponse, puis une deuxième sans plus de résultat, avant de se décider à ouvrir la porte et de s'écarter pour nous laisser entrer.

Je préfère rester sur le palier », murmura Osa-kun en se mettant en retrait.

Je comprenais son choix et lui envoyai un coup d'oeil reconnaissant avant de franchir le palier.

L'appartement de Naru était d'une propreté frôlant la maniaquerie. Comme la pagaille qu'il laissait habituellement traîner se trouvait sur son bureau d'en bas, il n'y avait ici aucune place pour le désordre, ni même pour ce qui avait attrait au travail. Contrairement à l'appartement des Davis, si chaleureux, si… anglais dans les lourdes tentures qui couvraient les fenêtres, les meubles en bois ancien et les motifs sur la tapisserie et la moquette, Naru avait opté pour quelque chose de plus sobre, presque impersonnel dans la blancheur des meubles et les lignes géométriques qui se lisaient partout, sans aucune fantaisie. À vrai dire, cela ne me surprenait pas de sa part… lui qui pouvait parfois être si obtus… À mesure que nous avancions, je fus saisie par quelque chose qui me fit soudain rougir, et réalisai qu'il s'agissait de son odeur. Son parfum d'herbe et de pluie qui planait entre les murs… Mon souffle se bloqua dans ma poitrine et je dus secouer la tête pour me ressaisir et situer la chambre. Être ici me gênait déjà suffisamment, inutile d'en rajouter une couche…

C'est sa respiration qui nous alerta. Un souffle lourd, douloureux, qui résonnait contre les murs. Lin réagit le premier et se précipita dans la pièce adjacente au salon tandis que j'étais sur ses talons. Naru était visiblement en pleine crise d'angoisse. Les doigts serrés sur ses draps blancs, le visage en sueur et les yeux exorbités.

« Naru ! »

À peine entré, Lin se précipita à son chevet et le prit par les épaules pour le secouer. Je compris à son injonction et à ses gestes saccadés qu'il craignait que Naru soit en danger, mais je connaissais cette expression, ce regard. C'était ceux du désespoir, de la peur et de la tristesse infinie de ne pouvoir échapper à une vie qu'on exècre. Combien de fois avais-je moi aussi hurlé dans mon lit, cramponnée à mes draps pour ne pas sombrer, écrasée par la simple douleur de vivre, et terrifiée à l'idée de disparaître ?

Laisse… », dis-je à voix baisse en écartant Lin, doucement.

Là-bas, à Gravesend, j'avais découvert ma capacité à faire circuler l'énergie entre nous, soit pour apaiser la sienne, soit pour la renforcer. Eugène avait possédé la même… peut-être même me l'avait-il léguée… toujours est-il que je ne l'avais jamais réutilisée depuis l'épisode du manoir des Usher. Posant ma main sur celle de Naru, j'inspirai doucement et pressai mes doigts contre les siens, les yeux fermés, lorsque les picotements que je n'avais pas ressentis depuis trois ans surgirent à nouveau dans mes paumes et le long de mon épiderme. Alors je sus que ça marchait, que ça n'était jamais parti, et comme pour me confirmer mon intuition, la respiration de Naru s'apaisa et son visage se détendit pour le plonger dans ce qui ressemblait à un profond sommeil.

Je n'en reviens pas… » entendis-je marmonner Lin derrière moi. « C'est comme… »

Comme ce jour-là », complétai-je en me tournant légèrement vers lui, et je vis dans la tristesse de son regard un pâle reflet de ce qui pleurait alors en moi.

J'étais là, à nourrir une connexion que je croyais morte, à tenir en silence la main d'un être que j'avais voulu enterrer et oublier, à contenir mon coeur pour ne pas qu'il explose, étouffé par ce quelque chose dont on nie l'existence, auquel on ne croit pas. Ce machin laissé aux fous et aux poètes. Je le compris quand je tournai de nouveau les yeux vers son visage et que mes lèvres s'étirèrent d'elles-mêmes. De toute les manières qui soit, j'aimais inconditionnellement l'homme face à moi. Depuis le premier jour, il y a sept ans, je n'avais jamais cessé de l'aimer.

Je crois que la crise est passée », souffla Lin.

Je crois aussi. Est-ce que… est-ce que je peux rester un peu avec lui ?…

Une fois de plus, ma respiration s'était bloquée et ma voix se déroba presque à ma demande… je fus sur le point de retirer ce que je venais de dire quand je sentis quelque chose dans mon dos, et la main de Lin sur mon épaule. Il venait de tirer une chaise jusqu'à moi pour que je puisse m'y asseoir.

Prends ton temps », dit-il seulement avant de partir. « Je serai juste en bas. »

La porte se ferma derrière lui, et dans le silence de l'appartement, je n'entendais plus que ma respiration et les battements de mon coeur, aussi sonores que le son d'une cloche. Dehors, la nuit tombait déjà et la circulation faisait un grondement continu, parfois entrecoupé par le claquement des ailes des pigeons dans le ciel crépusculaire.

La blancheur des murs, un air de déjà vu, et l'oppression soudaine dans ma poitrine, me firent réaliser que j'aurais dû me trouver là trois ans plus tôt, à cette place, à ses côtés, sa main dans la mienne, assise auprès de lui… Je pensais qu'il ne guérirait jamais. Les nuits où son image s'imposait à moi comme un fantôme soudain surgi des limbes, je voyais toujours la blancheur de son crâne, les pansements sur sa tempe et le masque sur son visage. Pendant des mois, des semaines, c'est là l'unique visage qu'il avait eu pour moi. Celui d'un mort. Et voilà qu'il dormait sereinement ailleurs que dans un lit d'hôpital, ici, à Tokyo, où je n'avais cessé d'espérer qu'il revienne un jour, que ses cheveux noirs avait repoussé sur sa peau blanche, et que la cicatrice sur sa tempe n'était plus qu'un souvenir.

Naru… » murmurai-je, tout doucement, alors que la nuit tombante masquait les larmes au coin de mes yeux. « Je… je n'ai pas eu la force de rester avec toi… tu comprends ? J'avais peur de ne pas… de ne pas survivre à la douleur si je restais, de mourir de désespoir… Je n'ai pas eu le courage de Lin et de Masako pour rester à tes côtés. » Une larme roula sur ma joue et je dus retenir un long sanglot, semblable à celui qui m'avait serré la poitrine, le coeur et la gorge quand j'avais cru lui faire mes derniers adieux. « Alors tu peux… tu peux ne jamais te rappeler. Te souvenir uniquement de ce qui est bon pour toi. C'est d'accord. Et le jour où tu le voudras, je te dirais tout. Mais cette décision devras venir de toi… Ce n'est pas que j'ai peur, non… Mais je ne me sens pas digne de cela… C'est moi qui suis partie, qui me suis effacée de ta vie. Tu n'as pas à m'y remettre, si tu n'en as pas envie… »

Et la tristesse immense, quand je prononçai ses mots. Vivre et l'aimer de toute mes forces pour le laisser partir. En étais-je capable ? Je me dis seulement que si je n'avais pas eu la force de rester à ses côtés il y a trois ans, j'aurai celle de l'accompagner pour les années à venir, s'il le voulait toujours. C'était-là ma décision.


Un souffle très doux. Une chaleur sur sa peau. La voix dont il avait rêvé et qui venait de très loin, par delà l'océan et les rêves enflammés…

Il faisait déjà nuit quand Naru ouvrit les yeux. Il se rappelait du jour et du vol matinal des oiseaux sans se rappeler s'être levé, comme si toute une partie de sa vie s'était échappée quelque part, sans lui. Il n'aimait pas cette sensation, trop familière, trop brutale. L'impression d'avoir manqué quelque chose, d'avoir laissé le temps filer sans avoir même tendu la main pour le saisir. Qu'avait-il fait depuis ce matin là ? Pourquoi le souffle à ses côtés se poursuivait-il toujours, alors que son rêve s'était achevé ?

– Mai ?…

Ce n'était pas ses cheveux bruns, toujours courts dans sa mémoire, ni son visage plongé dans la pénombre, non, mais quelque chose de plus ténu et familier, comme un parfum de fleurs… Il nota soudain sa main dans la sienne et la sentit sursauter lorsqu'il dit son nom.

– Naru…

– Qu'est-ce que tu fais là ?

Ce n'était pas un reproche. Ce qui le surprit lui-même, car Naru n'avait jamais aimé trouver quelqu'un à son chevet, pas même son frère, car lorsque cela se produisait, cela voulait dire qu'il avait encore été faible, malade ou qu'il avait fait quelque chose de pas normal. Que cette force incontrôlable en lui l'avait mis à terre, une fois de plus. Il avait l'impression d'avoir passé la moitié de son existence à trouver quelqu'un auprès de lui à son réveil et ça, une part de lui ne le supportait plus. Pourtant, que ce soit elle, sa main, son odeur ne le dérangeait pas, et c'est même l'absence de gêne qu'il trouva étrange, quand il y pensait.

– C'est Lin qui m'a dit de venir. Il était inquiet pour toi… » marmonna-t-elle en retirant brusquement sa main pour s'essuyer les yeux.

– Évidemment…

Son corps lui semblait terriblement lourd, et lorsqu'il se redressa pour allumer la lampe, il eut l'impression que son crâne pesait une tonne.

– Je ne me suis pas levé, c'est ça ?

Cette étrange proximité entre le matin et le soir, l'impression de toute une journée creuse… il commençait à comprendre pourquoi, et comme pour le lui confirmer, Mai hocha légèrement la tête.

– Je vois…

Passant la main sur son visage, il cligna plusieurs fois des yeux afin de les accoutumer à la lumière et se massa les tempes. La nuit était déjà tombée. Il avait passé toute une journée au lit, dans un état de prostration profonde et pourtant, mises à part les lourdeurs de son corps endolori, il se sentait étrangement bien, apaisé, comme si un poids s'était dissolu en lui. Peut-être était-ce à cause de cette soudaine prise de conscience, la lumière qui s'était faite sur une partie de sa mémoire avec le naturel d'un éclat de soleil, et qui l'empêchait pour l'instant de la regarder dans les yeux.

– Tu étais là n'est-ce pas ?

Bien que leurs mains ne se touchent plus, il sentit à nouveau son désarroi, comme une détresse profonde en elle, et qui lui fit esquisser un léger mouvement de recul.

– Où ça ? » souffla-t-elle.

– À Londres, pendant mon coma.

Cette fois, il n'eut plus le choix, c'était trop fort, trop puissant, il avait besoin de savoir, et ce n'était pas le genre de révélation qu'on se faisait sans se regarder. En levant les yeux vers elle, Naru découvrit alors que les siens étaient encore humides de larmes, agrandis par quelque chose comme de la terreur.

– Tu… tu t'en souviens ?…

– Je crois bien que oui ». Ses lèvres s'étirèrent en un sourire, assez rare chez lui, mais il ne trouva rien d'autre pour lui communiquer ce qu'il ne parvenait pas à dire. Que ce n'était pas grave, qu'il ne lui en voulait pas, qu'il avait juste besoin de savoir. Et quelque chose en plus aussi… qu'il ne parvenait pas à tout à fait identifier, comme un besoin de chaleur, de contact, qu'elle reprenne sa main peut-être, pour ne pas le laisser tout seul dans la nuit…

– Je… » Ses yeux s'embuèrent à nouveau et ses mots semblèrent s'étouffer dans sa gorge. « Je suis venue oui, au début de ton coma. Je suis venue pour te dire adieu… »

Ce visage ravagé au-dessus du sien, ses doigts sur ses joues et cette voix qui l'avait poursuivi jusqu'alors…

– Tu as fait tout ce chemin pour ça ?

– J'ai cru que tu n'en reviendrais jamais… que c'était fini pour toi et… et je ne pouvais pas continuer sans te dire au-revoir.

Elle était toujours assise sur sa chaise, près de son lit, les mains serrées sur ses genoux, le regard baissé, comme pour fuir le sien alors qu'il n'avait jamais autant désiré la lumière de ses yeux sur lui, cette manière de le regarder et de mettre à jour tout ce qu'il tentait de cacher, avec ce naturel qui frôlait l'insolence et qui le touchait plus qu'il n'aurait jamais osé l'admettre. Depuis combien de temps cherchait-il réellement son regard, y compris en le fuyant ?

– Alors c'est ça que tu ne voulais pas me dire », susurra-t-il. « C'est ça qui t'a rongée à ce point pendant toutes ses années ?… »

Elle ne répondit pas. L'infinie tristesse dans le brun de ses pupilles, qu'elle leva enfin vers lui, suffit. Il se souvint de son expression lorsqu'il l'avait surprise dans ce restaurant en croyant bien faire, de l'horreur dans ses traits, de cette tristesse qu'il y lisait déjà sans pouvoir l'interpréter. Et lui qui ne s'était jamais souvenu… Elle avait traversé une partie des enfers avec lui, et il ne l'avait même pas réalisé…

– Je suis désolé Mai… » dit-il dans un hoquet, presque un sanglot. Malgré lui, sa main se tendit vers elle pour se poser doucement sur son genoux. « Pardon d'avoir oublié… »


Je crus d'abord qu'il m'avait entendue, lorsque je lui avais parlé tout bas en croyant qu'il dormait profondément, avant de comprendre que c'était bien plus ancré que cela, et très différent de ce que j'avais espéré.

Une partie de moi attendait le réveil de ses souvenirs, cette explosion qui lui dévoile la vérité à ma place, mais la vérité, c'est que la balle d'Andrey Jacobin avait bel et bien volé sa mémoire. La seule chose dont Naru s'était souvenu, qui avait ressurgi soudain, fut ma présence à l'hôpital à ses côtés. Par un miracle que je n'aurais su expliquer, une part de lui avait été consciente à ce moment-là, pour garder en mémoire le mirage de ma présence, si brève, si anecdotique qu'elle me faisait honte. La seule chose dont Naru s'était souvenu était précisément la seule que je préférais oublie. Tout le reste, notre histoire, notre premier baiser sur la plage de Filey, cet amour naissant qui s'était déchiré comme un pétale de coquelicot, appartenait bel et bien au néant. Peut-être à jamais.

« Pardon d'avoir oublié… »

J'avais tellement rêvé de l'entendre un jour prononcer ces mots depuis son retour… pliée en deux pour ne pas pleurer à chaudes larmes sur son torse, je pris sa main dans la mienne, à nouveau, et la serrai cette fois très fort.

C'est moi qui ai tenté de t'oublier », sanglotai-je. « C'est moi qui te demande pardon pour n'avoir rien dit… »

Comment tu aurais pu ?

Il y avait du violet dans ses yeux. J'avais toujours cru qu'ils étaient bleu foncé, indigo parfois, mais il y avait du violet de la teinte d'une émeraude… je le remarquai alors que nous étions là, à nous tenir la main comme deux idiots qui se reconnaissent dans l'intimité de sa chambre, et que je me mis à le regarder vraiment.

T'oublier ou ne rien dire ?

Ce qui franchit ses lèvres ressembla à un petit rire. Je n'en étais jamais sûre avec lui, mais au moins il souriait.

Les deux. » Son regard s'adoucit encore, comme une évidence. « Tu n'aurais pas pu m'oublier non plus… »

L'idiot… je crus que mon coeur allait littéralement fondre ou exploser dans ma poitrine, et ne pus rien faire d'autre que secouer la tête et sécher nerveusement mes larmes. Le pire dans tout cela, c'est que j'aimais quand il jouait ainsi avec moi, et que j'aurais donné n'importe quoi pour que ce moment qui n'appartenait qu'à nous dure encore toute une éternité.

J'ai quelque chose à te demander », dis-je en articulant chacun de mes mots pour être sûre que ma voix ne tremble pas.

Quoi ?

Est-ce que… ton offre d'assistante à mi-temps tient toujours ?

Je m'étais préparée à le lui demander sans anticiper sa réaction, sinon je n'en aurais pas eu le courage, et la petite contrariété que je lus dans ses traits, la courte réflexion qu'il mit en place, la manière dont il lâcha la main pour mettre son poing sous son menton me scièrent d'angoisse.

Je crois que oui… » lâcha-t-il après un long silence. « Je crois que ça tient toujours. »

Le soulagement m'arracha un hoquet et je me retins de le serrer dans mes bras. Son sourire me suffit. Son sourire et la profonde confiance que je lus dans ses yeux.

Le reste appartenait désormais à l'avenir, puisque nous avions enfin réussit à mettre le passé derrière nous.


Bonjour à tous ! Contrairement à mes habitudes, je poste ce message à la fin. Et pour cause, nous arrivons au dernier chapitre de cette fanfic. Elle se termine là-dessus... Enfin la première partie en tout cas, car dans ma tête, au début il devait y en avoir trois XD En tout cas pour celle-là c'est bel et bien plié... après trois ans d'écriture dont deux de pause. Je me rends compte que ce chapitre, qui clôt cette première partie et amorce quelque chose de nouveau, marque un tournant pour moi aussi. Il y a beaucoup de moi dans ce que dit et vit Mai, tout au long de ces lignes, et ce cycle de souffrance qui s'achève, ce nouveau départ qu'elle prend, quelle que soit la suite, c'est aussi le mien. Voilà. Je tenais à conclure là-dessus, et c'est pourquoi je mettrai le statut "complet" sur cette fic tant que je n'aurai pas entamé la deuxième partie, c'est-à-dire avant un moment, le temps que les choses se mettent en place dans ma tête. Pour ceux qui ont lu la suite, qui ont raccroché, vous avez pu constater qu'après deux ans je n'avais pas lâché l'affaire, donc ayez confiance, il y aura une suite.

Un grand merci à vous en tout cas, chers lecteurs anonymes, à ceux qui ont pris la peine de me commenter, que j'ai retrouvés parfois, et c'est là la magie des fanfic. Pour l'instant je me consacre à d'autres projets, dont "La Déchéance d'un homme", sur le fandom Bungou Stray Dogs pour ceux que ça intéresse, et pour les autres, je vous dis à très bientôt, et vous remercie encore de m'avoir lue :D