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Chapitre III


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Maria se sentait revenue deux ans et demi en arrière.

Quand elle se croyait à l'abri et en sécurité. Qu'elle apprenait, peu à peu, à mieux connaître les Mebêngôkres, qu'elle se débarrassait, couche après couche, de son arrogance de blanche civilisée. Maria n'avait jamais établi de classification raciale ou sociale. Comme juge, comme député, elle se faisait un honneur de ne jamais laisser son jugement et son opinion des autres être obscurcis par ces sortes de considérations, et d'ignorer les clivages qui existaient dans la société mexicaine. Une société qui souffrait de la proximité de son grand voisin États-uniens. Ses voyages à la frontière, ou sur le territoire des États-Unis, lui avaient donné l'exacte mesure du mépris dont souffraient les hispanophones dans certaines régions de la grande démocratie qui entendait diriger le monde. Elle avait aussi réalisé que le Mexique ne se comportait pas autrement envers ses minorités. Sa nomination à la Commission interamericaine des droits de l'homme avait été une nouvelle étape dans cette prise de conscience.

Maria s'était investie dans le dossier du barrage de Belo Monte pour des raisons juridiques. La construction du barrage, de l'adoption du projet par l'État fédéral brésilien à sa construction en passant par l'attribution des contrats et les conditions de travail des ouvriers employés sur le site, multipliait les malversations, les affaires de corruption, les violations du droit brésilien aussi bien que du droit international. Un dossier passionnant pour l'ancienne juge qu'elle était. Pour la juge qu'elle serait toujours.

Son séjour à Altamira avait comblé toutes ses attentes et elle avait mis au service de sa mission toutes ses connaissances juridiques, sa hargne, son intelligence, son incorruptible intégrité et son courage. Elle s'était très vite aperçu qu'Altamira n'avait rien à envier aux villes mexicaines gangrenées par les Cartels. Les entreprises employaient des mercenaires qui ne s'embarrassaient ni de la loi ni de la morale, les trafics en tout genre fleurissaient dans les moindre ruelles de la ville-champignon et la police demeurait impuissante à faire régner la loi ou corrompue. Vols, meurtres, viols se commettaient en toute impunité. La paisible bourgade s'était transformée en capitale du crime. Maria naviguait en territoire connu. Elle avait pris les mesures nécessaire pour assurer la sécurité d'Alma et sa rencontre avec Miguel Bridegas avait aussi bien comblé ses attentes professionnelles que sentimentales.

Et puis, il y avait eu cette affaire d'exploitation forestière illégale dans les territoires indiens. L'histoire de cette délégation qui était venue mettre en garde les dirigeants de la compagnie fautive, le meurtre des membres de la délégation suivi, quinze jours plus tard, par la disparition d'une équipe complète d'ouvriers d'exploitation. La Compagnie avait porté plainte et l'affaire avait menacé de tourner à l'affrontement violent.

Les Mebêngôkres avaient clamé leur innocence.

Maria soupçonnait un coup monté. Sous l'égide de son statut de membre de la Commission interaméricaine des droits de l'homme, elle s'était proposée de mener l'enquête. Les Mebêngôkres l'avaient contactée et elle était partie pour la forêt. Miguel avait tenté de l'en dissuader. Elle s'attaquait ouvertement à une entreprise qui employait des centaines de mercenaires. Une entreprise qui n'hésiterait pas à commandité son meurtre et qui ne s'inquiétait pas de savoir que Maria Alvarez était un membre éminent d'une organisation internationale. Elle avait rejeté tous ses arguments. Elle avait passé une dernière nuit chez lui, dans ses bras, dans son lit, avant de disparaître dans la jungle.

Maria ne savait pas à l'époque qu'une organisation bien plus puissante que toutes les entreprises corrompues qui régnaient à Altamira et que tous les Cartels mexicains réunis en avait après elle. Elle avait été accueillie avec respect et chaleur par les Mebêngôkres. Alma avait été adoptée par les villageois et Maria avait observé, écouté, posé des questions, remplis ses carnets de notes, persuadée qu'elle ne pouvait défendre des gens si elle ne connaissait pas un minimum leur culture, leur mode de vie, leurs croyances et leurs usages.

Son assistant ne lui servit pas trop dans cette phase qu'elle considérait indispensable à la réussite de son enquête, mais il la seconda efficacement pour ce qui faisait à proprement parler de l'enquête judiciaire.

Maria passa ainsi douze jours isolée avec sa fille et son assistant au milieu de la petite tribu Mebêngôkre. Heureuse et affairée. Le treizième jour, deux journalistes s'étaient pointées au village. Des indépendantes qui préparaient un dossier pour le National Geographic. Une spécialiste en droit et un médecin. Root et Sameen.

Elle sourit.

Sa première confrontation avec Sameen.

Elle s'était beaucoup amusée. Sameen en revanche... Le premier mot qui lui était sorti de la bouche avait été un juron. Root l'avait poussé dans la maison que leur avaient attribuée les Mebêngôkres. Elle en était ressortie comme une furie et, sous le regard mi-indifférent, mi-satisfait de Maria, elle avait disparue dans la jungle. Elle avait ensuite un peu discuter avec Root, avant que la jeune femme s'embarrassât et fuît à son tour. Maria se souvenait qu'elle les avait trouvées étranges, que Sameen lui avait fait très mauvaise impression et que son instinct l'avait mise en garde contre les deux femmes.

Le chef Mebêngôkre qui les avait accompagnées au village, lui avait ensuite assuré que les deux femmes étaient pures et que leur vie et celle de Maria était liées. Les Mebêngôkres raisonnaient parfois étrangement. Le monde des esprits se confondait avec le monde des vivants et ils parlaient souvent par énigmes. Maria n'avait pas cherché à approfondir les déclarations du Mebêngôkre, il lui avait proposé d'aller à la recherche des deux journalistes et elle en avait profité pour l'interroger sur sa vie, sur la fonction qu'il exerçait au sein de la tribu, sur ce qu'il pensait du barrage en train de se construire et de la politique en général.

Ils les avaient retrouvées sur la plage où abordaient les pirogues.

Elles s'affrontaient dans un combat à mains nues. Maria avait d'abord ricané. Elle les aurait surprises en plein ébat amoureux que cela ne lui eût pas apporté plus d'informations sur la relation qu'entretenaient les deux femmes. Meikâre l'avait empêchée d'avancer plus loin et de leur signaler leur présence.

Ils les avaient observé combattre. Elle avait été impressionnée par leur performance. Troubler par la sensualité qu'elles dégageaient. Pieds-nus, vêtues de leur seul pantalon et d'une brassière de sport. Luisantes de transpiration.

Pourquoi les combattants avaient-ils l'air si séduisants ? Maria n'aimait pas la boxe, encore moins le MMA, la violence en général, mais elle n'avait pu s'empêcher d'admirer les corps exposés sur cette plage de la rivière.

Comme elle admirait maintenant ceux qui s'ébattaient devant elle.

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Deux corps qu'elle avait désirés.

Elle n'avait pas cherché à assouvir ses désirs avec l'un d'entre eux parce que ses sentiments avaient évolué avant qu'elle y succombât. Elle avait joui du second jusqu'à plus soif. Elle l'avait exploré, ployé entre ses bras et elle s'était soumise à ses désirs. Sans restriction. Le temps avait passé, une amitié était née. Une certaine tendresse subsistait, une intimité douce et innocente.

Plus ou moins innocente.

Parce que là, maintenant, Maria n'aurait pas résisté. Si Élisa venait s'asseoir à côté d'elle, si elle lui posait familièrement la main sur le genou ou la cuisse comme elle faisait souvent, Maria n'ignorerait pas son désir. Elle l'embrasserait, elle la déshabillerait et elle la traînerait prestement à l'abri des regards d'Alma.

Bon, la présence de Sameen calmerait peut-être, sûrement, ses velléités à profiter des aptitudes physiques du si séduisant lieutenant des Marines. Ses coups de poing aussi. Parce que Sameen avait déjà porté plusieurs coups et qu'Élisa commençait à marquer. Si le jeune officier ne se montrait pas plus prudente, elle s'attirait plus les soins de Maria que ses caresses.

— Attaque, Sam ! cria Élisa. Ne retiens pas tes coups !

Shaw se recula derrière sa garde. Brown baissa la sienne et l'invectiva :

— Tu joues à quoi ? T'es pas au jardin d'enfants ! Si tu veux te ménager, fallait pas me demander de t'entraîner, fallait t'inscrire dans un club pour retraité.

Shaw se renfrogna. Brown la tutoyait rarement et le ton employé lui déplaisait visiblement.

— Alors, tu viens ou tu joues ta chochotte ?!

Avant même de finir sa phrase, Brown s'était rapidement déplacée. Elle utilisa sa grande allonge pour lancer un coup de pied circulaire. La plante du pied frappa violemment la cuisse. Une béquille. Shaw grimaça. Le coup, d'après ce qu'en savait Maria, faisait mal. Élisa avait cherché à faire mal. Elle rentra ensuite sur Shaw, plaça un uppercut au foie, pivota sur le côté, lança un coude dans les côtes flottantes, passa derrière Shaw et lui balança une taloche sur l'arrière du crâne. Elle se recula vivement avant que Shaw ne contre-attaquât.

— T'es lente, cracha-t-elle avec mépris. Bouge-toi, Sam, ou dégage !

Un nouveau poing partit. Cette fois-ci, Shaw l'esquiva. Brown venait d'obtenir ce qu'elle voulait. Shaw ne s'entraînait plus avec un partenaire qu'elle respectait, elle affrontait un adversaire.

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Maria avait regardé des films de guerre américains. Si les classes étaient mises en scène, on voyait toujours d'affreux instructeurs qui gueulaient en postillonnant sur des recrues malhabiles ou des recrues qui s'étaient crues plus malignes que les autres. Une fois les fortes têtes matées et ravalées au rang de la bleusaille, les sergents-instructeurs vociféraient des insultes à la face de pauvres types qui ne mouftaient pas, et distribuaient des punitions plus débiles et plus humiliantes les unes que les autres. Les films célébraient ces pratiques comme faisant partie intégrante d'un rituel initiatique qui transformait en hommes des civils ordinaires. Les voyous devenaient des héros, les fils à papa des modèles d'abnégation, les ploucs et les illettrés des officiers supérieurs et des gentlemen, les étrangers gagnaient leur passeport états-uniens et les femmes s'élevaient au niveau des hommes.

Maria y avait toujours vu une vaste opération de propagande qui glorifiait avec grandiloquence l'excellence de l'armée américaine avec, néanmoins, une préférence marquée pour les pilotes de la Navy et les Marines. Les films vantaient le patriotisme, la testostérone et la supériorité incontestable des forces armées américaines sur n'importe quelles autres forces nationales ou internationales.

Les Yankees avaient écrasé les Mexicains royalistes, ils avaient écrasé les sudistes racistes, les indiens sous-développés et sauvages. Ils avaient sauvé la France en 1917, l'avaient une nouvelle fois sauvée en 1944, et continuaient depuis, à apporter le salut, la civilisation et la paix aux peuples du monde. En Corée, dans les Antilles, en Afghanistan, en Irak, en Syrie, ils avaient défendu ou défendaient encore la liberté et la démocratie. Le Viêtnam avait été faux pas dans un océan d'interventions valeureuses et efficaces. Partout où elles passaient, les forces américaines triomphaient.

Grâce à leurs instructeurs gueulards.

Même dans des films aussi drôles ou potaches que Starship Trooper, ils crachaient leur postillon et laissaient les fortes têtes et les faiblards sur le carreau. Maria trouvait cette glorification des rapports sado-masochistes révoltante. Dérangeante et surfaite.

Et elle n'y avait jamais ajouté foi. Jusqu'à ce qu'elle consulta le site de l'USMC et qu'elle regardât les vidéo qui s'y trouvaient. Elle découvrît que la fiction n'était qu'un pâle reflet de la réalité, et Maria ne comprenait pas que des gens sains d'esprit acceptassent de se faire humilier et insulter par des instructeurs et une hiérarchie qui vengeaient ses frustration sur des benêts et des faibles d'esprit qui pensaient que c'était la seule voie possible pour devenir des héros. Que Brown et Shaw appartinssent à l'USMC lui paraissait improbable et étrange.

Assister aux entraînements de Shaw modifia l'opinion arrêté que se faisait Maria des relations entre instructeurs et recrues. Élisa aimait et admirait Sameen. Pour ces raisons, elle avait s'était très sérieusement investie dans son rôle d'instructeur. Sous les yeux surpris, puis franchement étonnés de Maria, Shaw s'était soumise aux directives de la jeune femme. Brown était plus jeune, elle lui était inférieure en grade et Maria savait que Shaw se sentait responsable du jeune officier.

Shaw avait parfois rechigné. Elle avait parfois lâché un juron pour exprimer sa désapprobation ou sa contrariété. Elle l'avait payé très cher. Insultes, pompes, tractions, courses ou quasi-noyades avaient suivies. Shaw n'avait plus eu le droit que de dire, de gueuler en fait, et seulement quand Élisa s'adressait à elle : « Oui, lieutenant. », « Bien, lieutenant. » et rien d'autre.

La première fois, Maria s'était tenue prête à intervenir. Pas pour protéger Shaw, mais pour éviter à Brown de perdre toutes ses dents et lui signifier ce qu'elle pensait de son ignoble comportement. Mais Shaw avait subi les insultes et les humiliations sans broncher, elle s'était pliée aux punitions sans protester, même quand Brown lui posait le pied entre les omoplates alors qu'elle se trouvait en appuis sur les poings et la pointe des pieds, les bras pliés, le corps tendu à dix centimètres au-dessus du sol.

Le soir, les deux jeunes femmes revenaient sur les entraînements de la journée. Elles établissaient un bilan. Shaw faisait part des difficultés qu'elle ressentait. Brown lui faisait part de ses observations, des faiblesses qu'elle avait détecté, des aptitudes qui ne nécessitaient pas d'entraînement spécifique, d'autres qui méritaient d'être travaillées, et elle ne négligeait jamais de féliciter Shaw pour ses progrès ou pour l'excellence qu'elle montrait dans certains domaines. Shaw posait beaucoup de questions au cours de ces entretiens informels. Brown avait la maîtrise des entraînements, mais Maria s'aperçut très vite que les deux jeunes femmes travaillaient ensemble et qu'elles n'entretenaient aucun rapport de force.

Généralement.

Brown ménageait en fin de journée une séance de lutte libre suivie d'une demi-heure d'exercice de relaxation à laquelle les deux jeunes femmes l'avaient conviée à participer dès le premier jour, et à laquelle Maria se joignait toujours avec plaisir. La séance de relaxation, qui finissait toujours par un temps de méditation, relâchait l'esprit et le corps.

La lutte libre faisait partie intégrante de l'entraînement de Shaw. Au début, Maria avait retrouvé dans leurs combats la même grâce et la même complicité que Shaw avait partagées avec Root dans la jungle. Après trois jours, les combats étaient devenus plus âpres, plus brutaux. Élisa cherchait Sameen et la trouvait immanquablement.

Le jeune lieutenant avait le dessous tout aussi immanquablement.

Inexplicablement.

Elle se défendait bien, c'était une combattante réfléchie et très calme. Maria ne connaissait pas grand-chose aux arts martiaux, mais Sameen n'aurait jamais demandé son aide à Élisa si elle ne l'avait pas crue techniquement et physiquement capable de l'entraîner comme elle le désirait. Jamais elle ne serait soumise à son autorité. Pourtant, Élisa ressortait toujours battue de leurs affrontements. Elle accumulait les hématomes et Shaw lui avait fendu deux fois les lèvres. Elle s'était excusée à chaque fois. Brown lui avait dit de laisser tomber.

— C'est de ma faute, mon capitaine. Ma garde était mauvaise et j'ai été imprudente.

Les deux fois, Shaw n'avait rien répondu, mais Maria avait remarqué que les justifications d'Élisa ne l'avaient pas satisfaite.

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L'affrontement fut très court. Brown plaça un nouveau coup de pied et deux directs. Elle se colla tout à coup à Shaw, empoigna ses cheveux par l'arrière et tira. Leurs corps s'écartèrent et Maria vit Élisa donner un coup de genou. Shaw gémit de douleur. Maria ouvrit la bouche de surprise. Un coup vicieux, interdit. Un coup qui, deux ans auparavant avait déclenché la colère d'Élisa quand un adversaire de Shaw s'était permis de la frapper de la même façon sur un ring de Bethesda. Élisa se recula, Shaw suffoquait de douleur, à moitié pliée en avant. Élisa se fendit d'un vilain rictus et arma un poing. Shaw l'avait vu, elle l'esquiva, passa sur l'extérieur, attrapa le bras, le poignet, recula une jambe et se laissa tomber sur les genoux. Élisa s'envola et s'aplatit face contre terre. Elle cria quand Shaw durcit brusquement sa clef. Brown frappa le sable du plat de sa main libre. Shaw posa son bras sur elle et se releva. Brown lui faucha les jambes.

— Ne jamais relâcher son attention, siffla-t-elle méchamment.

Shaw partit en roulade avant. Brown lui arriva dessus avant qu'elle ne se fût relevée. Encore à genoux, elle leva brusquement les mains devant elle. Élisa les lui attrapa et, sans que Maria ne comprît comment, elle passa la tête la première par-dessus Shaw. Elle s'écrasa sur le dos, parce que Shaw lui avait saisi un poignet et ne l'avait pas lâchée. Shaw pivota sur ses genoux, Brown lança les pieds. Shaw bascula en arrière. Elles roulèrent toutes les deux sur leur épaule et se retrouvèrent debout. Brown attaqua. Ses poings rencontrèrent du vide, Shaw s'était baissée au dernier moment et elle frappa le jeune lieutenant au sternum.

Une seconde hors du temps, puis un choc brutal au visage et le sable sous sa joue. Brown se retourna sur le dos.

— Trop facile, Sam. Tu retiens tes coups.

La fureur de Shaw. L'envie de cogner.

Des pleurs.

Un appel.

Deux.

Les pleurs et son prénom.

— Sameen !

Shaw contempla un moment Brown à ses pieds.

Merde, elle l'avait massacrée. Elle aimait cette fille et elle l'avait massacrée. Brown la poussait à bout. Shaw ne voulait pas et le jeune lieutenant arrivait toujours à la faire sortir de ses gonds. Les pleurs s'intensifièrent.

— Sameen, je crois qu'elle a vraiment faim, fit Maria.

— Euh, ouais, j'arrive, mais Brown est en sang et euh...

— Je vais m'en occuper. Toi, viens donner à manger à ta fille.

Maria tenait Anne-Margaret dans ses bras. Elle la tendit à Shaw. La jeune femme s'essuya les mains sur le dos de son débardeur avant de s'emparer de l'enfant et de s'asseoir le dos appuyé contre un cocotier. Maria les abandonna pour s'occuper de Brown.

Le jeune lieutenant s'était relevée en position assise. Maria s'agenouilla devant elle. Brown détourna la tête. Maria lui attrapa le menton et la força à lui faire face.

— Tu saignes.

— Ce n'est pas grave.

— Mmm, je n'en suis pas si sûre.

Maria passa un doigt léger sur son sourcil.

— C'est ouvert, Lissa.

Brown tata sa blessure et jura.

— Pourquoi la provoques-tu comme ça ? voulut savoir Maria.

— Je ne la provoque pas, ça fait partie de son entraînement.

Maria ne commenta pas. Elle se releva.

— Tu veux que je t'aide ? demanda-t-elle à Brown qui semblait avoir du mal à récupérer.

— Non, ça ira.

L'attention de Maria se détourna du jeune lieutenant au profit d'Alma. La petite était partie se promener sur la plage à la recherche de jolis trésors. Elle arrivait en courant son seau à la main.

Maria aurait aimé un seau neutre qui ne célébra pas un personnage niais ou caricaturalement héroïque. Peine perdue. Les seaux vendus dans le commerce aux États-Unis comme ailleurs arboraient des couleurs criardes et un vaste choix de personnages de dessins animés. Maria avait espéré trouver des seaux décorés d'étoiles de mer, de poisson qui ne s'appelât ni Némo ni Doris ou de jolis bateaux à voiles. Si elle ne voulait pas qu'Alma réalisât ses châteaux de sable avec un seau de chantier ou un seau de ménage, de toute façon trop grands pour que l'enfant pût les manier, elle devait se résoudre au produits dérivés Disney, Marvel, DC ou autre. Elle avait opté pour Bob l'éponge. Le personnage affichait une laideur tellement assumée qu'elle en devenait drôle.

Alma s'arrêta un instant à la hauteur de Brown pour lui demander si elle allait bien :

— Tu t'es encore fait battre ?

— Mouais, répondit Brown en dissimulant une partie de son visage avec une main.

— Sam a gagné ?

— Mouais.

— Elle t'a fait mal ?

— Elle a les poings durs, mais ça va, plaisanta Élisa.

Alma rit et ne s'attarda pas. Même si le sang coulait entre Élisa et Sam, comme c'était le cas aujourd'hui et comme n'avait pas manqué de le voir Alma, l'enfant ne réalisait pas vraiment ce qu'il pouvait y avoir de brutal dans leurs échanges. Elle identifiait les deux femmes à des soldats, à des héros, et dans toutes les histoires, les guerriers ou les guerrières prenaient des coups. Ils saignaient, mais ils repartaient toujours plein de courage et sans dommage pour vaincre les méchants. Alma savait aussi que Shaw et Brown s'appréciaient et qu'elles étaient amies. Lissa se montrait toujours enthousiaste et heureuse quand Alma lui parlait de Sam et elle avait toujours répondu à toutes les questions qu'elle lui avait posées à son propos. Elle lui avait même re-raconté leurs bagarres en Irak et au club de boxe de Bethesda. Sam et Lissa ne pouvaient pas se faire de mal pour de vrai, et si par malheur cela arrivait, sa mère interviendrait pour les gronder. Sam et Lissa s'excuseraient, se pardonneraient et scelleraient leur amitié par une poignée de main ou un bisou sur la joue.

Elle reprit sa course, dépassa sa mère sans ralentir ni lui dire un mot et s'assit aux côtés de Shaw, la main sur son genou.

Alma s'était proclamée protectrice d'Anne-Margaret. Elle veillait sur elle. Discrètement. Avait-elle froid, chaud, soif, faim ? Sa moustiquaire était-elle bien positionnée ? Si Shaw ne portait pas sa fille, si elle s'absentait, Alma ne quittait plus l'enfant des yeux. Si elle savait que Shaw allait nager, courir ou s'entraîner avec Élisa, elle lui demandait des instructions et lui assurait qu'elle veillerait sur Anne-Margaret et qu'elle n'avait pas à s'inquiéter. Quand Shaw revenait, elle lui dressait un compte-rendu complet de son temps de garde.

Shaw ne manifesta jamais une quelconque irritation à l'encontre de l'ingérence que se permettait Alma. Ni avant ses départs ni à ses retours. Elle l'écoutait attentivement, l'invitait à ne pas trop se tracasser et ne manquait jamais de la remercier.

— Tu es bien patiente, lui avait dit Maria dès le deuxième soir.

— Pourquoi ?

— Ça ne t'énerve pas ?

— Quoi ?

Maria avait oublié que Shaw avait parfois besoin d'explications claires quand on abordait avec elle des questions relatives aux relations sociales ou affectives.

— Alma, son intérêt pour Meg.

— Pourquoi ça devrait m'énerver ?

— Tu ne la trouves pas un peu lourde ?

— Non.

— Non ? s'était étonnée Maria.

— Non.

— …

— Je devrais ? avait demandé Shaw qui n'était pas très sûre d'avoir compris ce dont lui parlait Maria.

— Je croyais que ça t'énerverait.

— Tu lui as demandé pourquoi elle faisait ça ?

Maria resta muette. Évidement qu'elle ne lui avait pas demandé. Alma n'avait jamais oublié Shaw. La femme qui l'avait sauvée, la femme qui l'avait emmenée dans la jungle pour enterrer, puis libérer les asticots qui l'avait soignée, la femme qui s'était montrée si gentille quand les méchants avaient attaqué le village des Mebêngôkres, si douce quand elle s'était blessée dans la forêt, la femme qui connaissait tant de gros mots, la femme qui avait dormi avec elle quand sa mère n'était pas là et qu'elle lui manquait, la femme qui lui avait donné le sein et qui n'avait pas de lait. Maria ne pensait pas avoir besoin de lui demander pourquoi elle prenait soin de l'enfant de cette femme.

— Tu ne lui as pas demandé, en conclut Shaw devant son silence.

— Elle t'adore, ce n'est pas étonnant qu'elle veuille prendre soin de ta fille.

— Ouais, mais ce n'est pour ça.

— Pourquoi alors ?

Shaw se fendit d'un petit sourire moqueur.

— Tu n'es pas si fine que ça en fin de compte. Et moi qui te croyais supérieurement intelligente. Je suis déçue. Et tu parles d'une mère... Tu es vraiment nulle, en fait.

— Sameen ! protesta Maria.

— C'est à cause du Brésil, avait enchaîné Shaw d'un ton sérieux. Des Mebêngôkres.

Maria n'eut pas besoin de beaucoup de temps pour comprendre.

— Elle t'a dit ça ?

— Quand je lui ai dit de ne pas s'embêter pour Meg et que je lui ai expliqué que les bébés ne nécessitaient pas une surveillance constante, elle m'a répondu que les enfants au village des Meubakokresses, comme elle les appelle, s'occupaient toujours des plus petits qu'eux et que les petits aimaient bien être portés, pas parce qu'ils étaient paresseux, mais parce qu'ils se sentaient en sécurité avec un grand. Après, elle a ajouté qu'elle se trouvait un peu trop petite et pas assez forte pour porter Meg, mais que si elle ne pouvait pas la promener en la portant dans ses bras comme toi, moi ou Élisa le faisions, elle pouvait quand même veiller sur elle, lui parler, lui raconter des histoires et lui faire des câlins si elle en avait besoin pour qu'Anne-Margaret n'ait jamais peur et ne puisse jamais penser qu'on ne l'aimait pas.

— Elle t'a vraiment dit tout ça ?

— Tu crois que j'inventerais un truc pareil ?

— Non, excuse-moi, mais parfois, je suis étonnée par tout ce dont elle se souvient. Elle n'avait que deux ans au village mebêngôkre et nous n'y sommes pas restées très longtemps.

— Elle a été heureuse là-bas, c'est pour ça.

— Oui, tu as sans doute raison.

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Brown se remit enfin sur ses pieds. Elle fit quelque pas hésitant et s'arrêta. Le cœur serré, les entrailles nouées. Elle serra les poings sur ses pouces.

Maria. Alma. Le capitaine Shaw.

Maria s'était assise à côté de sa fille. Alma avait placé son seau entre ses jambes et elle en tirait des petits cailloux, des morceaux de corail mort et de coquillages polis par les vagues et le sable. Elle commentait les couleurs, les formes. Elle montra soudain fièrement un gros coquillage intact. Un murex de belle taille.

— Tu ne dois pas le garder, Alma, lui dit Shaw.

— Pourquoi ?

— À ton avis.

— Pour les bernard-l'hermite ?

— Oui.

— Je le reposerai après où je l'ai ramassé, mais je voulais vous le montrer, il est beau, non ?

Shaw et Maria acquiescèrent.

On aurait dit une famille. Deux sœurs et leurs filles qui se seraient retrouvées pour les vacances, pour passer du temps ensemble. Shaw caressait la tête d'Anne-Margaret. Attentive et détendue. Elle tourna la tête vers Alma et Brown vit qu'un hématome était en train de se former sur le coin de son œil droit. De noires pensées boueuses assaillirent le jeune officier et elle eut soudain envie de pleurer.

— Je pars nager, annonça-t-elle d'une voix sans timbre.

Maria et Shaw relevèrent la tête.

— Ne vous éloignez pas trop, lui conseilla Shaw. Vous avez besoin de points et je n'ai pas envie de jouer au sauveteur en mer.

Brown haussa les épaules.

— Je ne plaisante pas, lieutenant.

— Je veux juste me détendre.

— Ouais. Alors allez-y.

Brown tourna les talons et se débarrassa de ses vêtements, parce que la marée montait, à une demi-dizaine de mètres du rivage. Une fois nue, elle s'avança dans l'eau jusqu'à la taille en marchant et plongea. Elle réapparut plus loin et se mit à nager lentement, s'efforçant de ne penser qu'à ses mouvements, à leur précision, à leur efficacité et à rien d'autre. Surtout pas à Maria, surtout pas à Alma, surtout pas à Shaw. Surtout pas à sa vie.

— Maria, pourquoi est-elle venue te voir ? demanda doucement Shaw.

— Je ne sais pas, répondit Maria les yeux fixés sur la nageuse. Elle m'a appelée pour me dire qu'elle avait fait une connerie et je n'ai pas trop compris la suite de ses explications. Elle ne semblait pas aller très bien alors je lui ai proposé de venir me rejoindre ici. Elle avait des jours de congé en retard et elle a accepté.

— Et qu'est-ce qu'elle t'a raconté ?

— Rien. Je ne sais même pas quand et avec qui elle s'est mariée, fit sombrement Maria.

— Tu es jalouse ?

Maria passa la main par-dessus Alma pour gratifier Shaw une taloche affectueuse. Shaw grogna :

— Quoi ? protesta-t-elle. Ne me dis pas que tu n'as pas... ? Vu comment elle se comporte familièrement avec toi, je ne te croirai pas.

— C'est une amie, Sameen.

— Ah, ouais ?

— Bon, d'accord un peu que cela, mais c'est tout.

— Ouais. Elle ne t'a rien dit alors ?

— Non, j'attendais qu'elle me parle. Je savais qu'il ne servirait à rien de lui poser des questions, elle ne m'aurait pas répondu.

— Mouais, désapprouva Shaw.

— Tu as répondu à mes questions quand je croyais que tu étais le Chirurgien de la mort ?

— Non.

— Pourtant, ta vie en dépendait.

Shaw se concentra un instant sur la sensation toujours aussi étrange d'Anne-Margaret en train de téter.

— Maria ? reprit-elle après quelques minutes. Si Root n'était pas arrivée, tu m'aurais descendue ?

— Oui. Enfin, je crois.

— Ça n'aurait pas été une bonne idée.

— Non.

— Tu étais sur un arbre ? lui demanda Alma en levant les yeux de son seau.

— Euh... ne sut répondre Shaw, prise au dépourvu.

— Oui, intervint Maria. Et elle ne voulait pas descendre. C'était dangereux et j'étais en colère.

— Contre Sam ?

— Oui.

— Elle avait été méchante ?

— Non, je croyais qu'elle avait été méchante, mais ce n'était pas vrai.

— Sam est très gentille, dit Alma d'un ton convaincu.

— Je ne dirais pas ça, mais...

— Sam est très gentille, Mama, la reprit Alma avec que sa mère finît sa phrase. Ce n'est pas vrai, Sam ?

— Si tu le dis, bougonna Shaw.

— Mama, Sam n'est pas gentille ?

— Si elle est gentille, concéda Maria. Mais parfois...

Elle adressa une grimace à Shaw. Alma s'illumina soudain :

— Elle fait des bêtises ! Elle est gentille, mais elle n'est pas toujours très sage.

— Non.

— Mais ce n'est pas grave. Tout le monde fait des bêtises, fit sentencieusement Alma.

— Oui, c'est vrai, concéda Maria.

— Après on est puni, on demande pardon et puis c'est fini.

— Euh...

— Putain ! jura Shaw mi-figue, mi-raisin. Tu n'as pas changé, Maria. Même avec ta fille, tu ne lâches pas un instant ta robe de juge !

— Ton langage, Sameen !

Alma se mit à rire.

— Euh, désolée, s'excusa Shaw.

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Brown grimaça.

— Ne bougez pas, râla Shaw.

Le jeune lieutenant se força à se détendre. Shaw l'avait enjointe à s'allonger sur un transat. Maria avait été, sans trop d'espoir, demandé à la réception de l'hôtel s'il avait de quoi soigner des blessures. Le concierge lui avait demandé des précisions. Shaw désirait en priorité du fil chirurgical.

— Du fil chirurgical ?!

— Oui, l'une de mes invitées s'est blessée sur le récif.

— Nous pouvons vous appeler un médecin, si vous le désirez.

— Ce ne sera pas nécessaire, une autre de mes invitées est médecin.

— Voulez-vous m'accompagner à l'infirmerie ?

— Mmm, oui, s'il vous plaît.

— Monsieur Creigh, vous a particulièrement recommandée à l'ensemble du personnel. Et nous avons ordre de veiller sur votre tranquillité et de répondre à toutes vos demandes.

— Monsieur Creigh est un homme attentionné.

Le concierge acquiesça. Le directeur du complexe avait donné des consignes très claires au sujet de la jeune femme. Elle était son invitée. Il l'avait personnellement reçue à son arrivée sur l'île, puis il était reparti.

L'homme possédait plusieurs îles situées comme celle-ci dans le groupe Amirante ou dans le groupe Aldabra. L'île sur laquelle séjournait Maria Alvarez ne comptait que quatre villas de luxe. Les clients qui aspiraient à la tranquillité et au paradis ne devaient pas seulement être fortunés pour obtenir le droit d'y séjourner, ils devaient répondent à de mystérieux critères dont seul Monsieur Creigh avaient la liste. Toute demande de réservation devait lui être personnellement transmise. S'il la récusait, les clients étaient orientés vers d'autres îles appartenant au groupe hôtelier. Les clients acceptaient sans rechigner d'y trouver leur bonheur ou s'adressaient à un autre hôtel. Une options très rarement choisie. Depuis son arrivée aux Seychelles en mai 2016, Mark Creigh avait ravi la première place au classement des ressorts les plus prisés et les plus chaleureusement recommandés de l'archipel. Il proposait une vaste gamme de prix, mais de la plus luxueuse villa au plus petit bungalow, les clients y trouvaient les mêmes services de qualité, une tranquillité absolue garantie dans des cadres plus beaux les uns que les autres.

Le concierge ne connaissait pas l'identité de la femme qui occupait la plus confortable et la mieux située des villas de l'île. Il n'aurait pas su dire exactement de quelle partie du monde elle venait. Une hispanophone certes, mais originaire d'Espagne ou des Amériques ? Il ne savait pas. Il n'avait pas cherché à savoir. Il avait décroché ce poste de concierge parce que Mark Creigh l'avait reconnu comme une personne discrète et respectueuse de la vie privée de ses clients. Le moindre soupçon de curiosité de sa part et il pourrait faire ses bagages.

Le jeune femme était charmante, sa fille adorable, et il se pliait volontiers en quatre, sinon en huit, pour satisfaire leurs moindres besoins. Ou pour ne rien satisfaire du tout.

Maria avait trouvé tout ce que Shaw désirait à l'infirmerie.

.

Brown sentait l'aiguille traverser ses chairs. Elle crispa une ou deux fois les mains à la sensation. Enfin, après avoir vérifié l'excellence de son travail, Shaw se redressa.

— Vous serrez comme neuve dans dix jours.

— Merci, mon capitaine.

Shaw ne bougea pas et Brown n'osa pas se relever.

— Élisa, commença doucement Shaw. Vous n'avez rien à me dire ?

— Non, mon capitaine, répondit un peu trop rapidement le jeune lieutenant.

— Sûre ?

— Sûre, mon capitaine.

— Si vous recommencez encore une fois, je mets fin à mon entraînement avec vous.

Brown n'avait pas besoin que Shaw lui expliquât ce qu'elle ne devait pas recommencer.

— Vous avez compris ?

— Oui, mon capitaine.

— On va plonger ?

Brown se redressa et acquiesça vivement.

— Je vais chercher mon matériel, fit Shaw.

— Je vous attends.

— Si Maria est okay, vous voulez bien qu'elle nous accompagne ?

— Oui, bien sûr.

— Avec Alma ?

— Oui, sourit Brown.

Elle aimait plonger avec l'enfant. Alma possédait des yeux de lynx et une curiosité insatiable. Quand elle voyait quelque chose, un poisson, un coquillage, des antennes qui dépassaient d'une fissure ou des coraux, elle appelait Élisa et sa mère et elle leur montrait du doigt l'objet de sa curiosité. Maria ou Élisa, souvent les deux à la fois, plongeaient pour aller voir de plus près. Elles remontaient ensuite et commentaient avec Alma leur découverte. Maria traînait une petite planche de surf derrière elle et elles discutaient appuyées dessus. Parfois, Maria ou Élisa remontaient un coquillage, une holothurie ou un corail champignon. Elles l'observaient avec l'enfant, puis l'une des deux jeunes femmes allait soigneusement le remettre là où elle l'avait pris. Alma se refroidissait très vite. Lors des première plongée en compagnie de sa mère, au bout de vingt minutes, frigorifiée, elle demandait à rentrer ou se refermait sur elle-même en position de fœtus et souvent, l'enfant finissait sa sortie collée et tremblante contre sa mère. Et puis, Maria avait eu l'idée de remplacer la bouée qu'elle emportait derrière elle pour qu'Alma pût lui parler ou s'appuyer dessus si elle était fatiguée de palmer par une planche de surf. Depuis, dès qu'Alma avait froid, elle grimpait dessus. Elle gardait son masque et son tuba et continuait d'observer le fond marin. Grâce à l'enfant, Élisa voyait deux fois plus de choses que si elle avait plongé seule. Les bavardages d'Alma l'amusaient et elle avait beaucoup appris en sa compagnie. D'autant plus que Maria possédait des encyclopédies très complètes sur les poissons des récifs coralliens, sur la flore et la faune de l'océan indien et qu'une fois revenue de ses sorties en mer, elle les consultait avec Alma pour retrouver les noms de tout ce qu'elles avaient vu durant leur plongée. Une habitude qui plut au très sérieux officier des Marines et qui lui rappelait les débriefings après une patrouille de reconnaissance ou une opération sur le terrain.

Élisa avait grandi sur une plage, elle aimait la mer, elle avait guidé son frère dans sa découverte du milieu marin et elle se joignit avec beaucoup de plaisir aux échanges qu'entretenaient Maria et Alma aussi bien dans l'eau qu'une fois qu'elles étaient revenues sur terre ferme. Maria, outre ses encyclopédies possédait dans son ordinateur, un nombre impressionnant de documentaires ayant pour sujet la vie marine ou la faune et la flore à travers le monde.

Le capitaine Shaw aimait la solitude, elle était souvent partie plonger seule très tôt le matin ou en fin de journée avant que le soleil ne se couchât. Après être partie se promener avec sa fille calée sur sa hanche. Elle dînait le soir avec tout le monde et elle partait ensuite marcher avec Anne-Margaret, que la petite dormît ou pas. Maria, si elle avait déjà couché Alma se joignait à elles. Brown les entendait parfois converser, mais le plus souvent, elles déambulaient silencieusement. Un peu comme Brown le faisait quand elle accompagnait Maria avant que le capitaine n'arrivât. Elle s'était retirée ensuite de peur de les gêner. Maria lui en avait fait le reproche et elle avait traité Élisa d'idiote quand elle avait su ce qui avait motivé son retrait. Le capitaine n'avait rien dit, mais elle avait proposé plusieurs fois à Brown de l'accompagner quand Maria était accaparée par sa fille. Son invitation avait tellement touché Brown qu'elle n'avait jamais eu le courage de refuser. Elles avaient marché tranquillement côte à côte. Shaw n'avait jamais engagé une conversation. Brown n'avait rien à lui dire, mais marcher aux côtés de cette femme qu'elle admirait tant, qu'elle respectait tant, l'émut parfois jusqu'aux larmes. Larmes qu'elle dissimula soigneusement au capitaine.

— Et pour Anne-Margaret ? demanda Brown.

— Je vais appeler la réception, répondit Shaw. Elle dort, mais je vais la réveiller avant de partir et avec un peu de chance elle aura faim, ça lui évitera de gueuler comme un goret qu'on égorge si elle a faim pendant que nous ne sommes pas là.

Brown se fendit d'un demi-sourire. Le capitaine ne correspondait pas vraiment à l'image idyllique qu'on se faisait d'une jeune mère.

— Vous allez prévenir Maria et Alma ? demanda Élisa.

— Ouais, on vous retrouve sur la plage. N'oubliez pas la planche.

Shaw rangea son matériel de soin et s'éloigna. Au moment de franchir la baie vitrée, elle se retourna vers Brown. Le lieutenant la regarda. Shaw hésita un moment. Elle soupira soudain.

Cela ne servait à rien qu'elle fût partie s'isoler deux ans si elle restait toujours aussi fermée et muette qu'elle l'avait toujours été. Si elle ne faisait pas parfois un effort. Un effort pour affronter ses sentiments, pour avouer aux gens qu'elle tenait à eux, pour l'accepter, pour ne pas sentir embarrassée et ridicule. Elle avait blessé trop de gens par le passé. Son silence et le confort que lui apportait son indifférence avaient heurté des gens qui ne les méritaient pas.

C'était difficile de montrer aux autres qu'ils ne lui étaient pas indifférents. Elle se sentait vulnérable et elle ne comprenait pas vraiment en quoi c'était si important et en quoi c'était utile. Mais elle comprenait que ce fût important pour eux.

.

Durant des mois, dans le silence de sa cabane, cernée par l'hiver et la forêt, elle avait longuement réfléchi à l'attitude de Genrika, repassé en mémoire les griefs dont la jeune fille lui avait fait part, cherché à analyser les raisons qui avaient déclenché les pleurs, les colères et les joies de la jeune fille. En quoi, elle, Shaw pouvait être responsable de ces pleurs, de ces colères et de ces joies.

Root l'avait parfois enjointe d'appeler Genrika quand elles se trouvaient en déplacement, elle ne lui avait jamais fait aucun reproche, mais elle avait quand même évoqué le plaisir qu'en retirerait Genrika si Shaw lui donnait de ses nouvelles et s'inquiétait d'elle. S'inquiéter. Voilà où se situait la pierre d'achoppement. Pourquoi s'inquiéter pour Genrika si Shaw la savait en sécurité ?

Quand Shaw vivait avec Alma, Maria appelait tous les jours sa fille. Elle ne s'inquiétait pas, elle l'appelait simplement pour lui dire bonjour et écouter sa fille lui raconter ses journées. Shaw avait trouvé Maria ridicule et leurs conversations sans intérêt.

Elle avait trouvé ces appels inutiles parce qu'elle s'était identifiée à Maria. Elle avait compris bien plus tard qu'elle n'avait pas analysé la situation sous le bon angle. Si Alma manquait certainement à Maria, la jeune Mexicaine n'avait pas appelé sa fille pour cette raison. Elle n'avait pas répondu à ses propres besoins, mais, à ceux d'Alma. Alma accourait quand sa mère appelait. Quoi qu'elle fit, elle laissait tout en plan et se précipitait sur son ordinateur. Ces appels lui faisaient plaisir. Parfois, Maria l'avait dérangée alors qu'elle jouait avec Genrika et Lee, et si elle ne refusait pas l'appel de sa mère, elle l'écourtait et le résumait à une simple salutation pressée. Si elle ne jugeait pas avoir plus urgent à faire, elle babillait et lui racontait mille et un détails, souvent futiles de la vie qu'elle partageait avec Lionel, Lee, Genrika, Khatareh et Shaw au lac de la Prune. Maria écoutait patiemment, elle l'interrompait pour lui demander des éclaircissements sur certains points qu'elle n'avait pas compris ou obtenir des précisions qui avaient semblé complètement idiotes à Shaw.

Des demandes auxquelles Alma répondait toujours avec force nouveaux détails.

Une perte de temps qui allumait des étoiles dans le regard d'Alma.

Shaw avait modifié son angle d'attaque.

Les résultats qu'elle obtint se révélèrent illogiques et incompréhensibles, mais elle ne pouvait pas les récuser. Les appels de Maria répondaient au besoin de sa fille. Lesquels ? Shaw n'en avait aucune idée par contre, elle avait élaboré une analyse comparative dont Alma avait été le témoin-test.

Shaw ne connaissait intimement que très peu de gens. Si elle voulait des résultats, elle devait connaître les situations familiales et le parcours sentimentales de chaque témoin. Sa liste comparative se limita à quatre personnes : Root, Genrika, Reese et elle. Ces quatre-là étaient les seuls pour lesquels elle possédait suffisamment de données.

Cinq sujets d'étude. Les âges étaient différents, leurs cultures étaient différentes, leurs expériences étaient différentes, mais tous possédaient des histoires familiales chaotiques ou atypiques.

D'abord, le père de chacun d'entre eux avait été absent. Le père de John avait été tué au Liban au cours de l'opération Diodon, le sien était mort dans un accident de la route, et Genrika, Alma et Root n'avaient pas connu le leur. Shaw noircit abstraitement la colonne du père.

Ensuite, tous avaient été élevés par leur mère. Celle de John était morte alors qu'il était adolescent, la mère de Root souffrait de trouble de la personnalité et bien que Shaw n'eut jamais discuté à ce propos avec Root, elle savait que sa mère n'avait pas tenue son rôle auprès de sa fille. Enfant, Root avait été négligée et elle n'était restée socialement intégrée que grâce à la présence d'Hannah Frey. Une fois celle-ci disparue, Root avait basculé dans la clandestinité. La mère de Genrika s'était battue pour ses idéaux de justice et de liberté, et elle avait fini incarcérée au fin fond de la Russie. Quant à la mère de Shaw, elle, s'était occupé d'elle. Matériellement. Scolairement. Universitairement. Puis, elle l'avait rayée de sa mémoire. Alma était donc la seule qui, depuis sa naissance jusqu'à présent, avait bénéficié sans interruption de l'attention de sa mère. De sa tendresse.

Cela la rendait-elle différente de Shaw, de Root, de John ou de Genrika ?

Alma vouait une confiance absolue dans l'amour qu'éprouvait sa mère à son égard. Shaw avait toujours cru que sa mère ne l'aimait pas, Root lui avait confié un jour qu'elle avait longtemps détesté sa mère, qu'elle l'avait haïe de longues années avant d'être enfin capable de lui pardonner ses errements. Elle ne savait rien des relations que John entretenait avec sa mère et Genrika ne lui avait jamais parlé de la sienne.

Elle ne pouvait rien tirer de ces données, excepté peut-être qu'Alma vouait la même confiance absolue dans l'amour que les autres pouvait éprouver pour elle, que, elle, pouvait éprouver pour eux. L'amour jouait un rôle prédominant dans la vie de l'enfant et elle s'inquiétait toujours des sentiments que pouvaient éprouver ses proches les uns envers les autres. Elle avait été jusqu'à aller retrouver Shaw dans la forêt pour s'assurer que la jeune femme qu'elle aimait n'avait pas oublié qu'elle aimait des gens et que des gens l'aimait. Elle n'avait pas compris que Shaw ne sût pas si sa mère l'aimait parce qu'Alma savait que Maria l'aimait et qu'elle n'en avait jamais douté. Ses préoccupations exaspéraient Shaw. Pourtant, elles étaient réfléchies et si Shaw se montrait honnête, elle reconnaissait qu'Alma faisait preuve de beaucoup de sagesse.

Shaw n'avait jamais rien compris aux sentiments. Même maintenant alors elle s'efforçait de ne plus se mentir et de ne plus mentir aux autres, elle avait du mal à les exprimer et plus encore à les analyser.

Shaw n'était jamais sûre de la nature exacte de ses sentiments.

Root était un cœur solitaire. Elle croyait en l'amour, mais, après la mort d'Hanna Frey, elle ne l'avait plus jamais expérimenté avant de connaître Athéna.

John avait sabordé son histoire avec Jessica, la jeune femme était morte et il s'en sentait responsable. Shaw était sûre qu'il avait ensuite évité toute relation sentimentale. Zoé était une amie et elle doutait que la psy qu'avait évoquée Root eût remporté plus de succès. Carter seule avait réussi à le piéger. Mais peut-être John avait-il senti que leur histoire serait brève et Joss était morte dans ses bras avant qu'il n'eût songé à la quitter. Il l'aurait pourtant fait un jour ou l'autre. Le jour où il aurait compris qu'elle voulait faire sa vie avec lui.

Quant à Genrika... Gen était différente. Plus ou moins. Shaw ne se rappelait pas que la jeune fille lui eût parlé d'un quelconque camarade à part le garçon en compagnie de qui Root et Shaw l'avaient retrouvée à Richmond, pourtant, la jeune fille lui avait semblé sociable et extravertie. Genrika ne lui avait jamais parlé de sa mère non plus. Ni en bien ni en mal. Ni qu'elle lui manquait ni qu'elle ne lui manquait pas. Shaw n'avait jamais penser que Gen pût être solitaire parce qu'elle l'avait toujours connue pot-de-colle et horriblement bavarde. Avec elle. Avec Root. Avec Lee. Avec Fusco. Avec John.

Et avec les autres ?

Elle ne savait pas. Ce qu'elle savait en revanche, c'était que Genrika lui en avait voulu de ne jamais l'avoir recontactée après l'avoir sauvée des mains des flics véreux qui voulaient la descendre, et l'avoir libérée de la tutelle de son cousin drogué jusqu'à la moelle. Que Genrika lui avait confié la médaille de son grand-père qu'elle adorait. Qu'elle lui en avait encore plus voulu quand Shaw ne lui avait donné aucune nouvelle pendant les longues semaines durant lesquelles celle-ci était partie à la recherche de Maria Alvarez au Brésil, partie affronter ce détraqué d'Imitateur, toutes ces semaines durant lesquelles Shaw avait vécu un enfer, durant lesquelles Maria, puis Root avait été torturées, durant tout ce temps passé à Bethesda à essayer de surnager au milieu des combats, des blessées et de ses propres démons.

Au bout de sa réflexion, Shaw avait réalisé que, peut-être, Genrika attendait d'elle ce que Maria apportait tous les jours à sa fille. Sa présence attentive et l'assurance sans cesse renouvelée qu'elle l'aimait et qu'elle ne l'oubliait pas.

Si Gen avait vraiment aspiré à cela, alors Shaw avait failli. Elle avait reproduit avec Genrika le comportement de sa mère envers elle. Celui dont avait souffert Shaw durant toute son enfance, toute son adolescence. Durant toute sa vie d'adulte. Cette attitude qui l'avait laissée dans l'incertitude, dans la peur, qui l'avait lentement amenée à croire que sa mère ne l'aimait pas. Qu'elle ne l'avait peut-être jamais aimée. Parce que sa fille était une handicapée. Parce que Shaw était différente et qu'elle l'avait toujours déçue.

Genrika souffrait de ce qu'elle prenait pour de l'indifférence.

Alma traversait ses journées d'un pas assuré et serein. Il lui arrivait certainement de pleurer, de se mettre en colère, mais Shaw ne l'avait jamais vue que calme, douce et souriante. Maria écartait les nuages qui obscurcissait son ciel. Quand Alma était fatiguée, quand elle avait peur, quand elle avait froid ou faim, quand elle ne comprenait pas quelque chose, Maria était là. Toujours là. La jeune juge ne refusait jamais de la prendre dans ses bras, elle ne s'impatientait jamais de ses questions, et si Alma, tout à coup, exprimait un besoin de tendresse infantile, Maria y subvenait. À cinq ans, il arrivait encore à l'enfant de téter au sein de sa mère.

L'arrivée de Shaw avait ravivé une habitude qui tendait pourtant à disparaître

— Tu as encore du lait ? avait demandé Shaw à Maria.

— Oui... avait soupiré la jeune Mexicaine. J'ai l'impression que ça ne s'arrêtera jamais... Tu me trouves ridicule ?

— Non.

Maria avait caressé la tête d'Alma.

— Je me dis qu'elle arrêtera bien un jour. Enfin, j'espère.

Alma avait bougé la tête pour exprimer sa désapprobation.

— Si tu m'embêtes, j'arrête, l'avait menacé Maria.

L'enfant s'était serrée contre elle et Maria avait éclaté de rire. Alma avait lâché le sein et elle avait regardé sa mère d'un air innocent.

— J'aime bien, avait-elle sur un ton d'excuse.

— Je sais.

— Tu es fâchée ?

— Non.

Alma s'était ensuite tournée vers Shaw.

— Maintenant, tu as du lait toi-aussi.

Maria avait éclaté de rire.

— Ouais, ben rêve pas, Alma, avait grogné Shaw avant de pointer un doigt en direction de Maria et d'ajouter : Et toi, ne te marre pas !

L'enfant avait souri facétieusement, elle plaisantait.

Alma du haut de ses cinq ans montrait plus de sagesse que John qui courait vers la mort avec fatalité, que Root qui dénouait et manipulait pourtant avec une aisance diabolique les sentiments des autres, que Shaw — ça ne n'était pas vraiment difficile — et que Genrika réunis. Et pourquoi ? À cause de sa mère. De Maria. De cette foutue juge. De... de quoi ? Elle n'en savait rien.

Shaw avait pris une décision après avoir longuement médité sur les bords de la Tasseïeva. Anne-Margaret l'avait, seule, empêché de donner corps à son projet. Jusqu'à ce qu'elle pensât une fois encore à Maria.

Une fois l'enfant en sécurité, elle aurait les mains et l'esprit libres pour mener à bien la mission qu'elle s'était fixée. Une fois celle-ci accomplie, elle pourrait enfin réintégrer son monde l'esprit en paix. Enfin, presque.

Si Shaw avait douté, son séjour aux Seychelles avait balayé ses dernières hésitations. Les relations qu'entretenaient Alma et Maria, même si elles étaient imparfaites, même si elles ne correspondaient pas aux standards prônés par les gourous de la santé, la morale ou les institutions sanitaires, elles avaient confirmé à Shaw que Maria concourait à l'équilibre émotionnel et affectif de sa fille. Elle ne la couvait pas, elle ne la sur-protégeait pas, mais elle était toujours présente quand Alma avait besoin d'elle. Maria saurait prendre soin d'Anne-Margaret.

Maria était telle que Shaw l'avait laissée à Bethesda. Telle qu'elle l'avait parfois retrouvée sur son écran d'ordinateur.

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Voilà pourquoi Shaw venait de se retourner vers Élisa Brown. Le jeune lieutenant méritait autre chose que l'attention affectée de celle qu'elle considérait toujours comme sa supérieure. Brown était plus qu'un officier. Plus qu'un simple soldat. Plus qu'une sœur d'arme.

— Élisa ?

— Mon capitaine ?

— Ne m'appelez pas comme ça.

— D'accord, Sam.

— Je vous aime bien, Élisa, dit précipitamment Shaw avant que sa voix ne se raffermît. Vous êtes une fille bien. Ne l'oubliez jamais.

Shaw tourna les talons et referma la baie vitrée derrière elle.

Voilà, c'était dit. Shaw se sentait stupide et assez fière d'elle-même.

— Tu en fais une tête, qu'est-ce qui t'arrive ? lui demanda Maria qui avait surpris son expression.

Shaw se pinça les lèvres. Et rougit. La physionomie de Maria s'éclaira.

— Des petits secrets, Sameen ?

— Pas plus que tu n'en as.

— C'est Élisa ? Ta petite protégée ?

— Mais arrête avec ça, bougonna Shaw. Depuis deux ans, tu me fais chier avec cette histoire de petite protégée.

— C'est ta petite protégée. Tu l'aimes bien et tu te sens responsable d'elle, même si en ce moment, c'est elle qui prend soin de toi. N'empêche que tu t'inquiètes.

— Et pas toi, peut-être ?

— Si.

— On ne peut pas aider quelqu'un qui ne veut pas être aider, déclara Shaw.

— Oui, ça tu sais quelque chose.

Shaw se rembrunit.

— Que s'est-il passé, elle t'a parlé ? demanda Maria.

— Non.

— Alors quoi ?

— Rien.

Maria se planta devant Shaw, la mine sévère.

— Sameen...

— Tu ne veux pas me lâcher ?

— Non.

— Merde, jura Shaw en colère. Pourquoi j'aime toujours des chieuses ?

Maria sourit.

— Élisa est une chieuse, elle aussi ? demanda-t-elle.

— Non.

— Mais... ?

Shaw releva les yeux sur Maria.

— Mais rien, se défendit Shaw.

— Sameen.

— Je lui ai dit que... si elle avait besoin de moi.

— Je crois qu'elle le sait déjà, et je ne pense pas que tu lui aies dit ça.

— Mais merde !

— Tu ne ferais pas cette tête si tu lui avais dit ça.

— Je lui ai dit que je l'aimais bien et que c'était une fille bien. Qu'elle ne devait pas l'oublier. Voilà, t'es contente, maintenant ?

— Et bien... apprécia Maria.

— Si tu continues, je te frappe, je te jure que je le ferai.

Maria décida de ne pas pousser Shaw plus loin. Elle l'aurait bien pris dans ses bras, mais... Mais... Mais quoi ? Elle s'approcha de Shaw et l'embrassa sur la joue. Shaw se recula vivement en s'essuyant la joue du revers de la main.

— Il n'y a pas qu'Élisa qui soit une fille bien, laissa sérieusement tomber Maria.

Shaw grommela.

— Tu voulais quelque chose ?

— Oui, on va plonger sur le récif avec Élisa, elle voulait savoir si tu voulais venir et si Alma pouvait nous accompagner.

— Mmm, excellente idée.

— Tu peux téléphoner pour Anne-Margaret ?

— Oui.

— Merci.

— On se retrouve dans un quart d'heure ? Le temps que Luisa arrive.

— Ouais.

Shaw passa dans sa chambre pour se changer et attendit la jeune femme qui garderait Anne-Margaret pendant leur absence.

Elle retrouva Brown et Maria sur la plage, déjà en tenue. Alma parlait avec volubilité au jeune lieutenant tandis que celle-ci lui enfilait sa combinaison de plongée.

Elles partirent ensuite leurs affaires à la main. Maria se chargea de la planche de surf, mais ce fut Élisa qui rinça, puis lécha le verre du masque d'Alma avant de le rincer une nouvelle fois. Alma enfila son masque. Élisa lui arrangea les courroies et retira délicatement les cheveux qui s'étaient faufilés sous la jupe en silicone. Alma se débrouilla ensuite toute seule pour enfiler ses palmes.

Elle plongeait avec sa mère depuis qu'elles étaient arrivées sur l'île. Elle palmait très bien et si son nez n'avait pas été trop petit pour qu'elle pût le pincer à travers son masque et décompresser, elle aurait plongé en profondeur. Ce qu'elle faisait quand elle portait ses lunettes de piscine.

Elles palmèrent ensuite vers le récif. Les coraux avaient souffert d'un réchauffement des eaux quelques années auparavant, mais face au large, le récif avait conservé toute sa beauté. Élisa plongeait sans gants et touchait à tout. Maria était beaucoup plus prudente. Si Alma désignait un truc qui lui avait semblé bizarre, Élisa plongeait, regardait et touchait, ramenait parfois le truc en question à la surface pour qu'Alma pût l'examiner.

— Vous êtes taré, Brown, lui reprocha Shaw.

— Vous oubliez que je suis née les pieds dans l'eau, mon capitaine, que je connais bien le milieu marin, et que je suis prudente.

— Pff, vous ne direz pas ça quand un corail ou une bestiole vous aura inoculé un poison ou une toxine.

— Lissa s'est déjà fait piqué, intervint Alma. Mais elle n'a pas pleuré.

— Vraiment ? demanda Shaw en fixant narquoisement Brown des yeux.

— Lissa est très courageuse, comme toi ou maman. Pas vrai Mama ?

— Oui, j'approuve.

— N'importe quoi, bougonna Shaw.

— Je fais vraiment attention, et je me suis juste fait brûler une ou deux fois. Je n'aime pas plonger avec des gants. J'aime bien sentir sous mes doigts la texture des choses que je touche.

— Mouais...

— Tu ne portes pas de gants non plus, Sameen, observa très justement Maria.

— Ouais, mais je ne passe pas mon temps à tripoter tout ce qui me tombe sous la main.

— Parce que tu es modeste.

— …

— Tu reconnais ne pas tout connaître. J'ai remarqué que tu ne touchais jamais ce que tu ne connaissais pas, mais que si tu avais vu Lissa tenir en main ou toucher un corail, une plante ou un animal, tu n'hésitais pas ensuite à le toucher toi-aussi.

— Je ne suis pas née les pieds dans l'eau, grommela Shaw.

— Voilà ce que j'entendais par modeste, sourit Maria.

.

Alma adorait les poissons-ballons et les comatules. Les poissons-ballons se déplaçaient lentement et ils leur arrivaient, quand ils fuyaient, de se prendre le nez dans un rocher. Les comatules exhibaient leur grâce légère plantées sur leurs trois pieds aux sommets des amas coralliens ou des rochers. Elles arboraient une infinité de couleurs. Alma fondait pour les comatules noires dont chaque extrémité de ses pinnules brillait d'une goutte d'or. Élisa s'amusait à les toucher doucement. Shaw l'avait imitée. Les comatules collaient aux doigts. Elles étaient gracieuses et amusantes. Alma rêvait d'en voir une nager. Élisa lui avait raconter comment elle se déplaçaient en volant.

— Ce ne sont pas des plantes ?!

— Non ce sont des échinodermes, comme les étoiles de mer ou les oursins.

Élisa avait trouvé des vidéos où l'on voyait des comatules se détacher de leur rocher et nager. Le spectacle avait fasciné Alma.

Elles rentrèrent deux heures plus tard alors que la marée remontait. Alma avait froid. Elle s'installa grelottante sur la planche de surf. Maria la tira jusqu'à la plage. Elle l'enjoignit à retirer sa combinaison, retira la sienne, puis la prit dans ses bras pour remonter à la villa.

— Sam, vous voulez nager un peu ?

Le prénom. Shaw compris que Brown ne l'invitait pas à se détendre, mais à s'entraîner. Shaw n'avait pas perdu de masse musculaire durant sa retraite. Couper du bois avait entretenu sa forme et elle avait pas mal marché en raquettes, du moins jusqu'au mois de mars. Après, Anne-Margaret avait trop pesé dans son ventre, et une fois l'enfant née, elle n'avait eu personne à qui la confier. Elle recevait parfois quelques visites, mais c'était des chasseurs ou des pêcheurs et ils aimaient bien trop la vodka pour que Shaw se risquât à leur laisser sa fille. Elle avait travaillé son cardio au saut à la corde, mais elle ne s'était pas montrée très assidue et Brown voulait travailler sa résistance sur de longues distances.

— Je vous suis.

Elle déposèrent leurs affaires de plongée sur la planche de surf, retirèrent leur bermuda et leur tee-shirt et retournèrent à l'eau.

— Vous rentrez quand ? leur demanda Maria avant qu'elles ne plongeassent. Je vous attends pour le dîner ?

— Oui. On va juste nager, répondit Élisa.

.

Quatre jours plus tard, Brown conseilla à Shaw d'aller se coucher tôt, Shaw releva la tête de son assiette :

— Je peux savoir le programme ?

— Test d'évaluation. Sur deux jours.

— Okay.

— Pas besoin de vous rappeler d'autres consignes ?

— Non, fit Shaw en regardant à regret les plats posés sur la table.

— Ne vous privez pas quand même, et pour le poisson vous pouvez en mangez autant que vous voulez.

— C'est quoi un test ? demanda Alma.

— Je veux voir si Sam est prête.

— Prête à quoi faire ?

— À partir.

Alma se rembrunit.

— À partir en mission, précisa Élisa.

— Oh...

Les yeux d'Alma brillèrent d'admiration.

— Tu vas sauver quelqu'un ?

— Peut-être.

— C'est une mission secrète ? chuchota Alma.

— Mouais.

Quand Shaw fut partie se coucher après un dîner léger, et qu'Alma l'eût suivie, Maria passa Brown à la question :

— Elle est prête ?

— Oui.

— Pourquoi ce test, alors ?

— Pour qu'elle en soit persuadée. Pour la mettre en confiance.

— Mmm... Comme quand je t'ai envoyée ouvrir une voie à Smith Rock ?

— Oui, pareil.

— Et après, tu sais où elle va ?

— Non. Elle ne t'a rien dit non plus ?

— Pas plus que toi, Lissa.

Brown s'arrêta de respirer. Maria ne s'engagea pas plus loin.

— Alma voudrait assister au test. Elle peut ?

— Oui, bien sûr, se détendit Brown.

— Tu n'as pas prévu des épreuves humiliantes et sadiques ?

— Euh, non, non.

— Tu n'as pas prévu non plus que Sameen te file une nouvelle correction ?

— …

— Lissa ? Tu comptes te retrouver au tapis encore une fois ? Sameen ne t'a même pas encore enlevé les fils de jeudi dernier. Mais, peut-être, parce que c'est sans doute la dernière fois que tu vas l'affronter... Parce que tu as prévu un combat n'est-ce pas ?

— Oui, murmura Brown.

— Donc comme ce sera le dernier ? tu as décidé de te prendre une nouvelle correction ? De te faire punir ?

— Mais, Maria, je ne... je... balbutia Brown.

— Ne me prends pas pour une idiote, Lissa.

— Le capitaine m'a interdit de... euh...

— De chercher à te faire punir ?

— De la chercher.

— De profiter d'elle pour expier tes fautes ?

Brown se mordit la lèvre et elle baissa la tête. Maria avait croisé les bras sur sa poitrine.

Le lieutenant Élisa Brown, officier d'active, grande, droite, solide. Courageuse. Que lui était-il arrivé ? Où était la femme qui avait combattu à ses côtés en Virginie, qui l'avait accompagnée à Smith Rock, qui l'avait soutenue durant une année entière ? Où était passée la jeune femme qui l'avait aimée ?

Brown s'était recroquevillé sur sa chaise. Maria ne voyait plus d'elle que le haut de son crâne. Élisa lui avait raconté ses combats contre l'alcool, les cauchemars, les peurs irraisonnées. Les blessures et les traumatismes liés à sa détention au Nouveau-Mexique. Le médecin qui l'avait aidée. Maria partageait certaines de ses expériences et elle ne l'avait pas caché à Élisa.

Leurs fêlures les avaient rapprochées, l'aveu qu'elles s'en étaient faites. Elles avaient trébuché, elle trébuchaient parfois encore, elles n'avaient peut-être pas remporté la guerre, mais elles avaient remporté les plus grandes batailles et elles s'en étaient mutuellement félicitées.

Maria était heureuse d'avoir retrouvé Shaw apaisée. Mère attentive et attentionnée, comme elle n'en avait jamais douté depuis que Shaw lui avait appris qu'elle était enceinte.

Elle venait de passer quinze jours aux côtés de Brown et de Shaw. En leur compagnie, elle avait expérimenté toute la palette de ses sentiments. La joie, Le bonheur simple de marcher sur la plage, de partager un repas ou de plonger en leur compagnie, l'émotion qui la mettait au bord des larmes quand elle surprenait Alma main dans la main avec l'une d'entre elles, la colère quand Élisa poussait Shaw à la violence, quand le sang coulait sous ses poings rageur, la contrariété de ne pas savoir ce qui tourmentait Brown, de ne pas savoir ce que Shaw avait en tête, qu'elles ne lui fissent pas assez confiance pour se confier à elle, l'amour et la peur de les perdre.

Elle se pencha par-dessus la table et força Brown à lever la tête. Des larmes brillaient dans les yeux du jeune officier.

— Lissa, souffla Maria.

— Excuse-moi, fit Brown en se levant. Je suis fatiguée. Ça ira mieux demain. Bonne nuit, Maria.

— Bonne nuit, Lissa.

Maria resta seule. Triste et angoissée. En colère de ne pas être en colère contre Shaw ou Élisa.

Elle regarda sa montre. Il était presque vingt-deux heures. Elle se leva et gagna sa chambre. Elle alluma son ordinateur. C'était l'heure de son rendez-vous hebdomadaire. Elle n'y avait pas renoncé avec l'arrivée d'Élisa Brown, pas plus renoncé à l'arrivée de Shaw, bien qu'elle eût hésité.

Maria avait toujours appris à maîtriser ses émotions, à orienter les conversations dans le sens qui l'arrangeait. Elle déjouait avec aisance les tentatives de manipulation et elle était devenue maître dans l'art de la dissimulation et du mensonge. Maria n'avait pas trouvé son maître, mais un égal. Une égale. Dangereuse, caustique, une oratrice de haut vol. Curieusement honnête et terriblement intelligente. Extrêmement compétente.

Elle n'avait pas eu à regretter de ne pas avoir annulé son dernier rendez-vous. Ce serait peut-être un peu plus dur cette semaine encore de lui cacher une partie de ce qui l'angoissait, mais elle lui avait assuré maintes fois que c'était à elle de choisir de ce dont elle voulait discuter. Qu'elle n'était ni juge, ni flic, ni membre d'un cartel, juste une oreille attentive et bienveillante. Que la confiance serait un élément essentiel de leur travail. Si Maria doutait, elle arrêterait leur collaboration avant que cela ne portât préjudice à l'estime qu'elle entretenaient l'une envers l'autre.

La roue cessa de tourner sur la fenêtre vidéo noire et un visage souriant apparu.

— Bonsoir, Maria.

— Bonsoir.

— Vous êtes bien installée ? On peut commencer ?

— Euh, non, attendez.

Maria s'empara de son ordinateur pour le poser sur sa table de nuit. Elle s'installa ensuite confortablement sur son lit, le dos calé par des coussins.

— Alma va bien ?

— Oui.

— Et Élisa ?

Maria soupira.

— Vous voulez me raconter ?

— Je ne sais pas trop ce qu'elle pense.

— Je ne veux pas savoir ce qu'elle pense, Maria, je veux savoir ce que vous, vous pensez d'elle.

Maria ferma les yeux. Elle se rappela qu'elle ne devait pas parler de Sameen et elle se lança.

— Je me sens proche d'elle et je voudrais l'aider.

— Vous voudriez ?

— Elle ne veut pas... Je me sens seule et minable.

— Vous avez bu ?

— Vous voulez rire ? Avec Alma et Élisa ?

Sans compter Sameen qui me taperait dessus et Anne-Margaret. Une enfant de six mois.

— Pourquoi vous sentez-vous seule ? Vous aimez Alma et vous aimez Élisa.

— Oui, mais...

— Vous en êtes où avec Élisa ?

— Nous sommes amies. Enfin, j'aimerais bien.

— Vous êtes redevenus intime ?

— Non, enfin, pas trop. Et puis, je ne suis pas à ce point en manque de sexe pour ne me satisfaire que de ça. Je ne me sens pas seule parce que je n'ai pas d'amant à mettre dans mon lit.

— Mmm...

— Je me sens responsable, Root. De moi, d'Alma, d'Élisa et je me sens seule face à cette tâche. Alma est gentille, c'est une enfant facile, elle est très attentionnée et c'est vraiment un plaisir de vivre avec elle. J'ai toujours aimé voyager avec elle, partager avec elle. Vous vous souvenez comment elle était au village Mebêngôkre ? Elle est toujours comme ça. Mais c'est une enfant et je suis sa mère.

— Et pour Élisa ?

— Élisa...

Elles discutèrent pendant une heure, puis Root mit fin à la séance, lui donna rendez-vous pour la semaine prochaine et raccrocha après lui avoir souhaité une bonne nuit. Les deux jeunes femmes ne sortaient jamais du contexte strictement professionnel de leurs rendez-vous.

Root avait transgressé une seule fois ce principe. Quand elle avait senti Maria au creux de la vague.

Après la condamnation de Jeremy Lambert, Maria avait voulu se faire oublier, mais ne pas rester inactive. Elle avait renoncé à démissionner de son siège de membre de la Commission interaméricaine des droits de l'homme, mais la pression médiatique était devenue trop forte. Elle ne dormait plus et la commission, dépassée par sa notoriété et apeurée par le nombres d'ennemis que la jeune Mexicaine avait réussi à se faire au cour du procès du Chirurgien de la mort, hésitait à lui confier des dossiers. Élisa était partie en mission au Mexique et Maria n'avait plus eu de ses nouvelles. Les Russes, trop voyants, s'étaient retirés de la partie. Officiellement, ils étaient repartis en Russie. Ils vivaient à New-York. A des millions de kilomètres d'elle.

Au bord de l'explosion, Maria avait démissionné. Une nuit blanche avait suivi et le sur-lendemain, elle embarquait sur un vol pour Conakry.

.


.

Elle avait manqué de chuter, accablée par l'échec et l'effondrement de tout ce qu'elle avait bâti durant ses longues passées à se battre contre les remords, contre le système, contre les Cartels, les préjugées, la corruption et le crime. Toutes ses années à survivre, à réussir, à s'imposer. Comme femme, comme étudiante, comme juge, comme députée, comme mère-célibataire. Et elle venait de renoncer à son poste de membre de la Commission interaméricaine des droits de l'homme. Elle venait de lâcher les Mebêngôkres à qui elle avait promis son aide, de lâcher tous ceux qui nécessitaient ses connaissances, pour qui son appui était un atout face aux rapaces. Elle ne pouvait plus se consacrer à son pays, plus se consacrer à son continent, il ne lui restait rien. Sentant sa résistance vaciller, elle avait attrapé Alma par la main et l'avait conduite chez son assistant Juan Ibanez. Elle la lui avait laissée en s'empêtrant dans des excuses confuses. Alma s'était jetée sur elle au moment où Maria quittait l'appartement.

— Ça va aller, Mama. Ce n'est pas grave. Tu verras, ça passera et ça ira mieux.

Maria s'était accroupie et s'était efforcée de lui sourire.

— Un câlin ? avait demandé Alma.

Maria avait ouvert ses bras et gentiment serré sa fille contre elle. Elle l'avait ensuite embrassée. Elle n'avait rien osé lui dire, rien osé lui promettre. Elle s'était relevée et avait vite pris congé avant de s'effondrer devant les yeux de sa fille. Elle avait serré les dents en prenant l'ascenseur. Il s'était arrêté au deuxième étage, un homme était rentré dans la cabine, il l'avait poliment saluée et elle avait retrouvé son empire sur elle-même. Un empire relatif. Elle avait acheté deux bouteilles de tequila dans la première épicerie qu'elle avait trouvée et elle était rentrée chez elle.

Elle voulait être seule, se bourrer la gueule, se détruire, s'emplir de dégoût à la vue de sa propre déchéance et s'écrouler ivre morte dans son lit ou sa baignoire.

Elle venait d'ouvrir sa bouteille, elle s'apprêtait à se servir un verre quand on sonna à sa porte. Elle fronça les sourcils, jura, et se garda bien d'aller ouvrir.

— Qu'ils aillent tous se faire foutre, jura-t-elle entre ses dents.

Elle remplit son verre du liquide transparent et en huma avec délice l'odeur amère. Elle se laissa tomber dans son canapé, leva son verre, fit tournoyer le liquide avant d'en prendre une gorgée. Elle grimaça. De la tequila industrielle. Elle se pencha pour lire l'étiquette de la bouteille. Une mixto. Juste bonne à se bourrer la gueule. Tant mieux, pensa-t-elle cyniquement, elle ne méritait pas mieux que cela.

La sonnette de la porte vibra une nouvelle fois. Elle leva un doigt d'honneur dans sa direction et partit dans la cuisine. Elle récupéra du sel dans un placard et un citron jaune dans le réfrigérateur. La tequila était trop mauvaise pour la boire pure. Elle s'était souvent moqué des touristes qui croyaient se conformer à une pratique mexicaine ancestrale quand ils sacrifiaient au rite de la pincée de sel, du verre bu cul-sec et du citron vert mordu ensuite à pleines dents. De leur ignorance crasse. Elle les avaient pourtant accompagnés dans leur beuverie à la mexicaine quand elle noyait encore ses angoisses dans l'alcool, les confortant dans leur bêtise. Leur prouvant par la même occasion, qu'ils n'égaleraient jamais une Mexicaine dans un concours de beuverie. Ils s'écroulaient ivres-morts bien avant elle, et elle se retrouvait toujours seule à finir les bouteilles. Dans un état pas très différent de celui dans lequel elle se trouverait à la fin de la soirée.

Elle trancha des quartiers de citron qu'elle posa dans un bol et retourna au salon. Elle retomba dans son canapé, secoua la salière au-dessus de sa main. Lécha le sel, se pencha pour reprendre son verre, se renfonça dans son siège et leva le verre dans un toast dérisoire à la santé de ses échecs.

Une main se referma durement autour de son poignet.

Maria hurla de terreur. Quelqu'un se tenait derrière elle. Le contenu du verre se déversa sur ses vêtements. Elle hurla plus fort encore.

— Maria, soy yo, Root. Tranquilo.

Tétanisée par la peur, Maria réussit difficilement à tourner la tête.

— Root ? coassa-t-elle.

— Mmm, confirma Root en lui lâchant le poignet.

— Pero...

— Aty, m'a prévenu que les probabilités que vous quittiez votre poste s'élevaient tout à coup à 99,03 %. Depuis, votre confrontation à Samaritain, elles ont régulièrement augmenté. Elle s'élevait déjà à 69,29 % quand Jeremy Lambert a été arrêté, elle n'ont fait que grimper ensuite, mais avant-hier, elles ont dépassé 90 % et elles ont bondit de treize points en une seule journée. Ensuite, je n'avais pas besoin d'Aty pour savoir comment vous réagiriez à votre décision.

— …

— Je suis votre praticien, vous n'avez pas oublié ?

Le sang avait recommencé à circuler normalement dans les veines de Maria.

— Et que faîtes-vous de votre réserve professionnelle ? De votre éthique médicale ? la provoqua narquoisement Maria.

Root accompagna une grimace comique par un haussement d'épaules.

— Je ne suis pas vraiment médecin, vous savez.

— Oui, ça je m'en étais rendue compte, répliqua la jeune Mexicaine avec mépris.

Root sourit avec indulgence, contourna le canapé et s'assit à côté de Maria.

— Par contre, j'ai quelques principes et vous voir gâcher mon travail patiemment accompli me contrarie vraiment.

Honteuse et en colère, Maria esquissa un mouvement pour se lever et pouvoir ainsi déverser son fiel en position dominante. Root la retint fermement assise.

— Restez assise.

Maria s'emporta. Elle déversa un tombereau d'injures sur la femme si inopinément venue lui rendre visite ce soir.

— Et puis, comment êtes-vous entrée ?

— Maria, la morigéna Root comme si elle s'était adressé à une enfant. Je pensais qu'après tout ce temps, vous ne vous étonneriez pas qu'une porte, même blindée, ne m'arrête pas.

— Je vais appeler le 911.

— Pff, bouda Root. Vous me décevez, Maria.

— Foutez le camp !

— Mmm, hésita Root.

Elle regarda autour d'elle. Ses yeux se fixèrent sur la table basse qui leur faisait face et ses yeux s'allumèrent.

— Non.

Fermement tenue par Root, Maria ne pouvait pas se lever. Elle respirait hiératiquement aveuglée de fureur.

— Je n'ai jamais bu de tequila. Ça se boit vraiment avec du sel et du citron ?

— Oui.

— Vraiment ?

— Oui.

— Je sens un côté méprisant dans votre oui.

Root se pencha sur Maria.

— Vous êtes une fieffée menteuse aussi. Cette pratique date des années trente et seulement parce qu'on croyait que c'était un remède efficace contre la grippe espagnole. Une idée toute à fait stupide soit dit en passant, ajouta Root en se redressant. Les amateurs de tequila la boivent pure, sans glaçon et à température ambiante... Du moins, quand ce n'est pas...

Root attrapa l'une des bouteilles posée sur la table.

— … de la merde, conclue-t-elle avec une moue dégoûtée. Dîtes-moi, Maria ? Êtes-vous une vraie Mexicaine ou vous contentez-vous d'être une simple et si commune ivrogne ?

— Vous... fulmina Maria.

— Écoutez, j'ai peut-être fait une erreur tout à l'heure, si tel est le cas, je veux me faire pardonner.

— Si tel est le cas, sortez de chez moi et rentrez chez vous.

— Il n'y pas de vol prévu pour ce soir, dit Root d'un ton désolé.

— Vous n'avez pas votre jet ? Ne me dîtes pas que vous voyagez en classe économique ?

— Touchée ! clama Root en français.

Maria secoua la tête.

— Je ne pars pas et je me rachète, reprit Root. Sans compter que je suis avide de sensations.

Athéna protesta dans son oreille. Root n'y prit pas garde.

— Je ne me suis jamais... euh... comment diriez-vous cela ? Enivrée, saoulée ? Non, ça, c'est trop littéraire pour vous. Pas assez avilissant, n'est pas ?

— Je vous emmerde !

— Pochtronnée, bourrée la gueule, pris une biture, cuitée, beurrée, murgée ? Ah, oui, j'aime bien celui-là, s'enthousiasma Root. Je ne me suis jamais murgée à la tequila. Vous croyez que deux bouteilles suffiront ?

— …

— Peut-être pas. Aucune importance, j'en ai apporté deux autres. De l'alcool canadien. Du Caribou. Vous savez la bête à grands bois qui hantent les forêts du Canada et dont les cousins d'Europe tirent le traîneau du Père Noël.

Mais qu'est-ce qu'elle racontait se demandait désespérément Maria maintenant noyée dans un flot de paroles ininterrompues.

— Le Caribou, c'est le top du top en matière d'alcool, 80° minimum, aromatisé au vin et aux fruits pour donner du goût. J'en ai apporté du un peu plus fort. Juste pour vous.

Root se redressa et se mit à genoux sur le canapé, elle attrapa un sac qu'elle avait laissé derrière, se rassit et extirpa deux bouteilles d'un liquide rougeâtre.

— Nous allons décoller, Maria. Nous murger en mariant l'Amérique du Nord et l'Amérique latine. Je ne suis pas sûre de ne pas vous vomir dessus avant la fin de la nuit, mais dans l'état que nous seront cela n'aura aucune importance. En plus, nous avons l'avantage d'être des femmes... ajouta-t-elle soudain d'un air égrillard.

— …

Root se pencha une nouvelle fois à l'oreille de la jeune juge abasourdie.

— Je ne sais pas pour vous, mais moi, l'alcool existe ma libido. Je ne vous ai jamais désirée, mais l'alcool y pourvoira et vous n'être pas dotée d'un physique trop repoussant. En plus, vous aimez les femmes et je suis sûre que vous êtes une amante toute à fait acceptable.

Root fit une pause et s'excusa avant d'ajouter abruptement :

— Je vous ai menti. Je vous ai déjà désirée, j'en avais honte, mais je mouillais abondamment et j'avais tellement envie de vous que j'aurais accédé sans rechigner à votre requête de vous baiser toute la nuit, de vous faire hurler mon nom et de hurler le votre à mon tour sous vos caresses. Dommage que vous soyez tombée dans les pommes. En même temps, c'est vrai que c'était moi qui vous avais droguée.

Maria se retrouva encore une fois muette de surprise. Le langage salace, l'évocation d'un désir et d'une situation dont elle ne se souvenait pas. Jamais elle n'aurait imaginé un jour Root lui parler ainsi.

— Ah, se redressa Root déçue. Mais j'oublie que vous n'avez pas vécu cette situation. Vous savez que Sameen m'a plongée dans ses simulations, dans cette simulation ?

Maria pâlit.

— Comment pouvez-vous ? souffla-t-elle sans force.

— La fange, Maria, lui dit durement Root. Vous voulez vous y vautrer ? Je vous accompagne.

— Mais, euh... Et Sameen ?

— Elle se joindrait à vous aussi. Peut-être qu'avant, elle vous aurait juste frapper pour vous empêcher de commettre une bêtise, mais si je ne me trompe pas, et je me trompe rarement, elle ne le ferait plus maintenant. Elle vous mettrait une de ces quatre bouteilles dans la main, elle en prendrait une pour elle. Elle vous regardait d'un air sombre et elle vous mettrait au défi de boire votre première bouteille cul-sec. Et si vous hésitiez, elle se fendrait d'une remarque désobligeante et commencerait sans vous. Si vous ne buviez pas la vôtre, elle vous l'arracherait des mains, elle la boirait à votre place et elle ferait pareil pour les deux autres.

— Estàs loca...

— Je vous aime bien, c'est tout.

— Et vous allez boire avec moi ?

— Ce n'est pas votre médecin qui est venue vous voir ce soir, Maria. Votre médecin vous aurait donné une leçon de morale, il ne vous aurait pas proposé de s'enivrer avec vous et pire encore, de coucher avec vous. Je suis venue vous voir parce que vous comptez pour Sameen et que, quand j'arrête d'être votre médecin, je vous considère comme une amie.

Maria contempla les bouteilles posées sur la table. Les deux bouteilles de mauvaise tequila qu'elle avait achetées comme une voleuse un peu plus tôt. Après avoir déposé Alma chez Juan et sa femme. Elle se rappela les regards inquiets du couple, l'attention que lui avait prêtée Alma. La gentillesse et la douceur qu'elle lui avait manifestée, ses paroles : « Ça va aller, Mama. Ce n'est pas grave. Tu verras, ça passera et ça ira mieux. »

Alma savait, elle soupçonnait son désarroi et sa peine. Maria n'avait plus jamais touché le moindre verre d'alcool depuis que l'enfant était née. Jamais. Elle avait toujours été plus forte que la tentation. Elle avait tout surmonté, jamais failli à l'engagement qu'elle avait pris après avoir bu quand elle était enceinte, qu'elle avait été malade. Elle avait pris cet engagement à haute voix en présence du médecin qui la suivait à Mexico. Grâce à qui elle allait mieux depuis des années.

Un nœud se forma dans sa gorge. Elle cligna des yeux plusieurs fois et les larmes coulèrent doucement sur ses joues.

Root lui passa un bras en travers des épaules.

— Je suis désolée, Maria. Je ne voulais pas vous choquer ou vous faire du mal.

— Vous n'avez rien fait. C'est moi. Tout ce gâchis, c'est moi.

— Quel gâchis ?

Maria désigna les bouteilles d'un large geste de la main.

— Ça, ma vie.

— Ne racontez pas n'importe quoi, vous n'avez pas gâché votre vie.

— Je n'ai plus rien. Je ne suis plus utile à rien. J'ai laissé tomber tout le monde.

Le débordement de ses larmes s'intensifia.

— Qui avez-vous laissé tomber, Maria ?

Maria haussa les épaules

— Répondez au lieu de vous complaire dans votre chagrin et dans votre culpabilité.

— Je croyais que vous n'étiez pas venue voir votre patiente, renifla Maria.

— Je ne suis pas venue voir ma patiente, confirma Root.

— Je ne veux pas d'amie comme vous.

— Je ne vous ai pas demandé votre avis. Et j'aimerais bien obtenir ma réponse.

— Tout le monde.

— Alma est comprise dans le lot ?

Les traits de la jeune Mexicaine se durcirent.

— Ne mêlez pas ma fille à ça.

— Pourtant, elle n'est pas là.

— Je n'allais pas me bourrer la gueule devant elle. Il me reste quand même un minimum de fierté.

— Je suis ravie d'entendre que vous en êtes consciente.

Maria renifla et s'essuya les joues avec les doigts, elle détestait se montrer faible et vulnérable. Elle s'imagina avec les yeux rouges et gonflés. La morve lui coulait du nez, et renifler comme une gamine lui semblait être le comble du ridicule et de la déchéance, incapable de se départir du jugement qu'elle avait porté pendant des années sur les criminels. Elle méprisait ceux qui feignaient le remords et plus encore ceux qui pleuraient sincèrement parce qu'ils n'assumaient pas leurs actes.

— Maria, vous n'êtes pas une criminelle, lui dit Root comme si elle avait lu dans ses pensées. Ne vous accablez pas de toutes les fautes.

Elle lui tendit une serviette sortie de Maria ne savait où.

— Merci.

— Par contre, vous pouvez battre votre coulpe en ce qui concerne Alma et votre tentation de céder à la dive bouteille.

— Je...

— Bah, ne vous cherchez pas d'excuses, à chacun ses tentations et ses vices.

— Vous...

— Le seul problème avec vous, c'est que vous mettriez en danger votre santé mentale et physique si vous y céder et que vous ne vous le pardonneriez pas. Mais si vous y tenez vraiment, et que vous croyez que cela vous fera du bien, on se... murge ensemble, on couche ensemble aussi si ça vous tente et demain, je vous sèvre.

— Vous êtes vraiment folle...

— La décision vous appartient.

— …

— Mais si vous renoncez à notre nuit de débauche, je vous offre un dîner de chef étoilé. Vous aimez la cuisine asiatique ?

— Vous avez kidnappé un chef en Chine avant de venir ?

— Non, mais un livreur m'attendait à l'aéroport avec tout ce dont j'avais besoin.

— Vous aviez prévu de dîner avec moi avant de me rencontrer ?

— Vous êtes Mexicaine, j'ai prévu de vous servir des plats du Hunan et du Sitchuan.

— Et si je vous avez jetée ?

— Pourquoi m'auriez-vous jetée ?

— Vous ne doutez de rien.

— Jamais si l'opération ne dépend que de moi.

Maria se fendit d'un sourire.

— J'aurais besoin de vos mains, reprit Root. Vous accepteriez de me servir de commis de cuisine ?

— Carrément ?

— Les commis efficaces sont indispensables aux grands chefs.

— Et vous êtes un grand chef ?

— Bien sûr !

— Et les bouteilles ?

— Vous voulez que je les vide dans l'évier ?

— Non.

— J'ai laissé mes commandes dans ma voiture, vous m'aidez à les remonter ?

— Euh, oui.

— On prépare le repas, on dîne ensemble tranquillement et ensuite, on discute.

— De quoi ?

— De votre avenir. Vous ne voulez quand même pas rester vous morfondre à Washington ?

— Non.

— La solution sera peut-être seulement provisoire, mais vous avez besoin de changer d'air et de vous sentir... comment diriez-vous cela ? Utile ?

Maria hocha la tête.

— On va trouver une solution. Allez, pour l'instant, on oublie, et on ne sacrifie plus qu'à Épicure.

Maria avait déjà bénéficié des talents culinaire de Root, et une fois encore la jeune femme se dépassa.

Maria ne retint aucun des noms sous lesquels Root lui désigna les plats qu'elle avait préparés, mais elle se régala de chacun d'entre eux. Root avait ménagé de servir des plats doux, sucrés, pimentés, des légumes, du poisson et de la viande : du tofu aux graines de soja noir, du poisson qu'elle avait ouvert en deux et recouvert artistiquement de divers sortes de piments avant de l'enfourner, du poulet aux amandes, des légumes verts cuits à l'eau et relevés d'ail et de sel, un plat d'aubergine que Maria trouva délicieux, des travers de porc qui lui laissèrent la bouche anesthésiée.

— C'est le poivre du Sitchuan, lui dit Root.

— C'est bizarre.

— Si vous n'en avez pas l'habitude, c'est aussi un excellent laxatif, avait grimacé Root d'un air complice.

Maria fit honneur aux travers de porc et vingt minutes plus tard, aux toilettes. Elle en ressortit avec un air tellement confus qu'il déclencha l'hilarité de Root.

Elles finirent le repas en sirotant du thé vert au fort goût d'herbe fraîche, que Root assura être cultivé dans la province du Henan, et en croquant des petits gâteaux de potiron.

Root avait entraîné Maria dans une préparation de trois heures et elles passèrent une heure à se féliciter de leur réussite et à faire honneur à leurs plats.

Ensuite, elles nettoyèrent la table et firent la vaisselle. Le dernier plat lavé. Root invita Maria à la rejoindre le salon.

— Vous avez toujours l'ordinateur que je vous avais donné ?

— Celui de Sameen ?

— Oui.

— Oui, je l'ai toujours.

— Allez le chercher, il est temps de bosser un peu.

Quand Root avait refermé le capot de l'ordinateur, Maria avait changé de patronyme et un billet d'avion l'attendait aux comptoirs de la Luthfansa dans deux jours. Après de longues recherches et de vives discussions, Maria avait candidaté comme avocate et consultante juridique auprès de l'ONG ACCORD Guinée. Root et Athéna n'avaient pas protesté contre son choix, mais elles avaient dû batailler pour construire un CV à la jeune juge. Maria avait refusé de leur faire confiance, elle avait rapidement étudié le dossier de l'ONG, ses objectifs et ses missions, et discuté pied à pied toutes les informations inscrites sur son CV. Expériences, diplômes, publications, elle avait tout vérifié, supprimé ce que ne lui semblait pas crédible ou ce qui ne correspondait pas à des compétences qu'elles maîtrisait sur le bout des doigts.

— Vous apprendrez vite ce que vous ne connaissez pas, avait argué Root.

— Et je les rajouterai à mon CV à ce moment-là, pas avant.

Investie dans un domaine qui était le sien, Maria se montra ferme et incorruptible. Root dut se soumettre. Une fois le CV construit, Maria avait écrit une lettre de candidature spontanée. Elle y avait consacré une heure avant d'en être satisfaite et de daigner la soumettre à Root. Root l'imprima et s'arma d'un crayon à papier. Elle ajouta une ou deux virgules, en supprima autant, suggéra un retour à la ligne.

Pour le principe. La lettre était parfaite.

— Vous... commença Root en relevant les yeux de la lettre.

Son regard tomba sur Maria et elle n'acheva pas sa phrase. La jeune juge la toisait, sarcastique, un air de défi affiché sur ses traits.

— Je voulais vous complimenter, je crois que je vais éviter, fit Root.

— Je vous impressionne ?

— Votre arrogance m'impressionne, oui.

— Je ne pensais pas que vous étiez de si mauvaise foi.

Root rit de bon cœur :

— Vous êtes tellement sûre de vous.

— Vous auriez préféré que je vous rende une lettre insipide ?

— Non, celle-ci est parfaite.

— Évidemment, si je fais quelque chose, je le fais bien, sinon ça ne sert à rien. Vous n'êtes pas d'accord ?

— Oh, que si.

— Je l'envoie alors ?

— Mmm

— Je vais tenir compte de vos corrections aussi minimes soient-elles, je m'en voudrais de blesser votre fierté, fit narquoisement Maria

— …

— Avouez que vous pinaillez ?

— Mais ce sera mieux comme ça, se défendit Root.

— Oui, bien sûr, concéda Maria sur un ton qui montrait qu'elle n''était pas dupe.

— Maria est vraiment très forte, intervint Athéna dans l'oreille de Root.

— Pff...

— Elle t'a mouchée, Root.

— J'avoue.

— Athéna se moque de vous ?

— Oui.

Maria se fendit d'un sourire heureux. Elle effectua les corrections et elles envoyèrent la candidature. Athéna se débrouilla pour passer le courriel en ordre prioritaire. Elle inséra les publications supposées de Maria Rojas aux endroits où elles devaient figurer, ajouta son identité dans les fichiers des ONG ou des cabinets pour lesquels elle avait travaillé, lui créa des profils sur les réseaux professionnels ou grand-public et un historique remontant à plusieurs années d'activité.

— C'est délirant, murmura Maria en parcourant les pages de ses réseaux.

Une fenêtre apparue :

Cela vous convient-il ?

— Oui, c'est bien, c'est que...

La puissance d'Athéna lui donnait des sueurs froides.

— Vous pourriez faire cela pour n'importe qui, n'est-ce pas ?

Oui.

— Manipuler les informations, les gens, les institutions, les procès, les élections, enfin tous ?

Oui.

— Vous pourriez façonner le monde à votre idée.

C'était l'objectif de Samaritain, pas le mien.

— Athéna ne veut pas de mal à l'humanité, Maria.

— Ce n'est pas ce que voulait aussi Samaritain ? Un monde parfait ?

— Oui, mais il méprisait les humains, Athéna les aime.

Maria n'était pas convaincue. Une nouvelle phrase apparut sur l'écran.

L'enfer est pavé de bonnes intentions ? C'est à cela que vous pensez, Maria ?

— Oui.

Je ne veux pas le bien de l'humanité, je veux juste préserver sa liberté et empêcher qu'un autre Samaritain ne voit le jour et la lui retire.

— La liberté de choisir ? Que les humains aient cette liberté de faire le bien ou le mal ?

Oui.

— Vous avez lu le Nouveau Testament ?

Oui.

— C'est cette liberté que vous voulez préserver ? Celle que le Christ a apporté aux humains ?

C'est à peu près l'idée.

— L'humanité n'est pas...

Elle est constituée de gens bien, de gens forts, de gens faibles et de gens mauvais. C'est à eux de se bâtir un avenir, pas à moi de leur en bâtir un.

— Et s'ils mènent l'humanité à sa perte ?

C'est leur choix.

— Mais il y aura des victimes innocentes.

Il y a toujours des victimes innocentes, vous le savez très bien.

— Mmm.

Root regardait alternativement l'écran, sur lequel s'affichait les textes d'Athéna, et Maria. Root n'avait jamais initié une telle discussion avec Athéna. Athéna était un dieu. Qui était Root pour douter ou remettre ses actes en question ? Elle ne s'était même pas étonnée qu'Athéna ne lui communiquât plus à elle ou à John des numéros à sauver ou à empêcher de commettre des crimes. Maintenant, elle réalisait pourquoi. Son cœur s'attendrit soudain. Son bébé avait bien grandi.

Une nouvelle fenêtre annonça à Maria qu'elle avait reçu un courriel. Elle alla sur sa boîte.

— Ils ont déjà répondu, s'étonna-t-elle.

— Votre candidature était tellement exceptionnelle, fit Root avec emphase.

Maria ne releva pas. Sa demande était acceptée.

— Et voilà, se félicita Root en français.

— C'est...

— Parfait, la coupa Root. Vous allez maintenant profité de ce qu'il reste de la nuit pour dormir, puis vous prendrez un bon petit déjeuner, vous irez chercher Alma chez Juan, vous ferez vos valises ensemble et après demain après-midi, vous vous envolerez pour la Guinée équatoriale.

— Oui, répondit Maria à mi-voix.

— Vous travaillerez comme bénévole, Maria. Vous serez libre de faire ce que bon vous semble. Quand vous voudrez repartir, vous repartiez. C'est une solution temporaire, sauf si vous décidez du contraire. Si le moindre problème survient, si vous ne vous sentez pas bien, vous me contactez et on verra ensemble ce qu'il convient de faire. D'accord ?

— Oui.

— Je peux compter sur vous ?

— Oui. Mais, Root, vous ne voulez plus... Vous voulez arrêter nos séances ?

— À vous de choisir.

— Je veux continuer, d'ailleurs, je doute qu'un autre praticien accepte de consulter sur Internet et je me sens à l'aise avec vous.

— Vous vous sentez à l'aise avec le docteur Turing, ou bien avec Root ?

— Les deux.

— Mmm...

— Je sais oublier l'une quand je suis avec l'autre, lui assura Maria.

— C'est vrai. Je vous garde donc. Comme patiente et comme amie, même si vous rejetez parfois cette dernière.

— … ?

— L'amie, grimaça Root.

— Vous êtes stupide. Je voulais juste être seule.

— C'est très mal de boire seule, seuls les alcooliques font cela...

— Je...

— Vous avez bu ?

— Non.

— Donc, vous n'êtes pas alcoolique. Allez prendre votre douche.

— Vous restez dormir ?

— Qui va préparer votre petit déjeuner demain matin si je m'en vais ?

Et ce fut la seule fois où le docteur Turing entremêla ses relations avec Maria et Root.

.


.

Brown passa sa chemise par-dessus sa tête et retira son bermuda. Elle était déjà pieds nus. Shaw en profita pour boire.

— Amenez-vous, Sam.

Shaw referma le thermos et le lança à Maria. Surprise, la jeune Mexicaine sursauta, mais elle le rattrapa.

— Pas mal, apprécia Shaw.

— Ça t'amuses, lui reprocha Maria.

— Ouais.

— Tu te venges de tes frustrations ?

— Je ne suis pas frustrée.

Maria lança un grimace entendue. Shaw grommela en réponse.

— Sam ! s'impatienta Brown

— J'arrive.

— Au pas de gymnastique ! claqua la voix impatiente.

Shaw retint un soupir et Maria se fendit d'un sourire. Elle n'avait jamais assisté à aucune sélection militaire. Elle existait à tout les niveaux. N'importe qui ne rentrait pas comme il voulait dans les rangs de l'armée, d'autant plus s'il visait des corps d'élites. Maria, parce qu'elle avait vécu avec Brown, parce que Jack Muler, quand il avait été guéri et qu'il était revenu de permission, avait rejoint l'équipe des agents du FBI qui veillait sur elle, avant et pendant tout le procès, parce qu'elle aimait Shaw et Élisa, avait consulté tout les sites qui parlait de l'USMC, lu tout les articles qu'elle avait pu trouvés publiés sur Internet. Son séjour aux Seychelles lui avait permis de palier l'ignorance qu'elle avait finie par se reprocher. Elle avait comblé ses lacunes avec Élisa. La jeune femme avait dédié sa vie aux Marines, elle répondit à ses questions, accepta les critiques. Maria avait été ravie de voir que le jeune officier était ouvert à la discussion et qu'elle n'avait rien d'une fanatique.

— Et cette histoire de photos ? Du groupe secret créé sur Facebook qui diffusait des photos de Marines dénudées ?

Brown s'était rembrunie. Cette affaire avait porté préjudice au corps des Marines, à l'armée toute entière. Elle avait vécu cette histoire comme une trahison. Pas tant à cause des photos publiées que des commentaires orduriers qui y avait été attachés. Des filles étaient mortes en opérations, elles participaient à l'excellence des Marines aussi bien que les hommes. Muller avait été aussi choqué qu'elle, et il avait considéré que c'était son devoir de venir s'excuser auprès d'Élisa. Elle était son supérieur, il la respectait et il se sentait coupable. Pas seulement parce qu'il était un homme et qu'il avait appartenu, qu'il appartenait et appartiendrait toujours, au corps des Marines, mais parce qu'il lui était arrivé à lui aussi de plaisanter grassement à propos des nouvelles recrues, des soldats, des sous-officiers et des officiers de sexes féminins. Brown avait serré les dents et l'avait toisé d'un air mauvais. Elle avait eu envie de l'écraser de son mépris et de lui écraser plus simplement son poing sur la gueule. Muller aurait pu lui dire que ces plaisanteries ne présentaient rien de véritablement offensant, qu'elles étaient sans importance. Il avait eu l'intelligence de se demander ce qu'il aurait pensé si ces plaisanteries avaient pris pour cible le lieutenant Brown, le capitaine Shaw ou sa femme. De se demander comment il aurait réagi si les photos publiées sur Facebook avaient été celles de ces trois même personnes, si plus tard, c'était sa fille qui se retrouvaient à son insu, nue sur Internet, insultée et moquées par des gens qu'elle côtoyait tous les jours, des gens que, peut-être, elle aimerait, qu'elle estimerait, pour qui elle serait prête à sacrifier sa vie. L'affaire en était restée là entre le lieutenant et le sergent-major. Brown n'était pas une oie blanche, elle avait surtout fréquenté des garçons dans le milieu du surf et ils oubliaient parfois qu'elle était une fille. Elle n'était pas naïve non plus, ni stupidement prude ou puritaine. Mais cette histoire dépassait les simples plaisanteries de dortoir. L'affaire était tombée au moment où le procès de Jeremy Lambert s'ouvrait. Muller n'était pas revenu dessus et Brown avait eu d'autres sujets de préoccupation. Elle avait ensuite évité d'y penser. La question de Maria raviva son ressentiment et son dégoût. L'USMC était toute sa vie. Son affectation à la CIA n'avait pas remis en question son appartenance au corps d'armée à qui elle s'était dédiée.

— C'est immonde et je ne veux pas en parler.

Maria n'avait pas insisté.

.

Shaw eut droit à un test complet. Test qui comprenait aussi bien des épreuves physiques que des épreuves tactiques, théoriques et purement militaires. Maria resta la bouche ouverte quand Brown sortit d'un grand sac trois fusils d'assaut, deux pistolets-mitrailleurs, diverses armes de poing, des grenades, des mines anti-personnelles et un bazooka. Shaw tiqua aussi, mais n'émit aucun commentaire, il n'était pas très difficile de savoir comment Brown s'était procuré du matériel de guerre.

Maria et Alma eurent l'autorisation d'assister à toutes les épreuves, sauf une. Très tôt le deuxième matin, Shaw avait passé une épreuve de natation éprouvante. Alma avait tiré sa mère du lit dès qu'elle avait entendu Brown faire du bruit dans la cuisine parce que Élisa lui avait interdit d'assister aux épreuves du test sans sa mère. Au cours de la matinée, Brown était venue voir Maria.

— Maria, je ne veux pas que vous restiez pour la suite. Va déposer Anne-Margaret à Luisa et pars avec Alma de l'autre côté de l'île. Emmenez vos affaire de plongée et prévoyez de déjeuner là-bas. Je vous ferai prévenir quand vous pourrez rentrer.

— Pourquoi ? demanda Alma.

Brown jeta un coup d'œil à Maria. Elle savait que la jeune Mexicaine évitait de mentir à sa fille.

— L'épreuve suivante est délicate.

— D'accord, mais tu n'oublies pas de nous prévenir quand on peut revenir, dit Alma. Tu viens, Mama ?

— Va devant, je te rejoins.

Alma ne discuta pas.

— Elle n'est pas très curieuse, fit Brown en suivant l'enfant du regard.

— Elle te fait confiance et elle a compris que vous ne vous entraîniez pas et que c'était sérieux.

— Ta fille m'étonnera toujours.

— Lissa, en quoi consiste le prochain test ?

— Une épreuve de déminage.

Maria pâlit.

— En condition réelle ?

— Oui.

— Et si elle rate ton test ?

— Elle n'a pas intérêt à le rater.

— Vous êtes folles.

— Je suis avec elle, Maria. Je n'ai rien préparé que je ne maîtrise pas parfaitement. Je veillerai à ce que tout se passe bien et j'espère ne pas avoir à intervenir.

— Sameen est un tireur d'élite, pas un démineur.

— Je le sais, mais elle doit quand même être capable de détecter une mine ou une bombe et de savoir les désamorcer. Tout se passera bien. Mais c'est la seule épreuve vraiment à risque qu'elle passe. Je ne veux pas que vous y assistiez.

Maria s'assombrit.

— C'est un soldat, dit Élisa.

— Et toi aussi, c'est ça ?

— Oui.

— D'accord, mais fais en sorte que je vous retrouve entières cet après-midi.

Brown ne répondit pas. Maria fit un pas et l'embrassa sur la joue.

— En guise de motivation. Je ne veux pas porter votre deuil, Lissa.

— Tout se passera bien. Le capitaine a prouvé hier qu'elle n'avait rien d'une bleue ou d'une retraitée.

Maria rit.

— Jamais je n'aurai dû m'enticher de soldats, grimaça Maria mi-sombrement, mi-moqueuse.

— Pourquoi, tu as déjà eu à t'en plaindre ?

Maria leva un sourcil, étonnée de la réplique. Brown se montrait toujours réservée et elle ne se fendait jamais de remarques aux sous-entendus grivois. Cette fois-ci, il y en avait un et la réaction de Brown à ses propres paroles la conforta aussitôt dans ses soupçons : le jeune officier rougit soudain et prit un air embarrassé et honteux.

— Si tu t'excuses, la mit Maria en garde. Je te saute au cou et il n'y aura que Sameen pour pouvoir m'arrêter.

— Ah, euh... Maria, je... bafouilla Brown en jetant un coup d'œil alarmé par-dessus son épaule pour voir où se trouvait Shaw.

— Fais attention à toi, Lissa, et garde moi Sameen en entier. Je te laisse, je ne voudrais pas que tu sautes sur une mine parce que je te trouble autant que si tu étais une ado lisant son premier roman érotique.

Brown devint écarlate.

— Sameen a fini, elle revient vers la plage, lui annonça Maria.

Brown se retourna et marcha à grand pas vers le rivage, oubliant Maria et sa gêne, réintégrant son rôle d'instructeur sadique, invectivant Shaw et l'incitant à « se bouger le cul. ». Shaw avait dû lui déplaire, elle se retrouva à effectuer des pompes dans l'eau. Maria préféra partir et ne pas s'appesantir sur le fait que Shaw venait de s'épuiser pendant deux heures à nager, à faire de l'apnée, à transporter des charges, à les poser à dix mètres de fond, pour aller ensuite les rechercher et les emporter plus loin et que Brown allait lui demander de se se plier ensuite à une épreuve qui demandait calme et concentration.

Le jour précédant, Shaw avait été capable d'alterner, course, nage et tir de précision, mais elle n'avait pas risqué de se faire déchiqueter en mille morceaux parce qu'elle avait eu un moment de déconcentration ou que ses doigts saturés d'adrénaline avaient tremblé. Shaw lui avait parfois semblé posséder des qualités extra-humaines, mais Maria doutait qu'elle fût immortelle.

Maria partit avec Alma et elle envia l'assurance naïve de sa fille. Pour l'enfant, Élisa et Sameen étaient immortelles. Sameen l'avait toujours été, même si Alma savait que la jeune femme qu'elle admirait pouvait être blessée et souffrir comme les autres. Élisa l'était devenue depuis que Sameen lui avait demandé de l'entraîner.

Maria entraîna Alma sur la côte au sud-est de l'île. La plage où elles posèrent leurs affaires offrait un accès privilégié au récif. Maria s'y était souvent rendu en compagnie d'Alma et elle s'était étonnée auprès de la nounou d'Alma du fait qu'aucune villa n'eût été construite à proximité. Luisa lui avait expliqué que les tempêtes arrivaient souvent de ce côté de l'île, que le vent y était très violent et que l'eau montait parfois très en avant à l'intérieur des terres. Cette partie était donc vierge de toute construction.

Alma aimait beaucoup s'y rendre car le récif affleurait à marée basse et ne s'enfonçait pas à plus de quatre mètres sous les eaux à marée haute. Les fonds étaient moins beaux que ceux qui se trouvaient à proximité de leur villa, entre autres parce que les tempêtes faisaient des ravages parmi les coraux, mais plus accessibles et Alma avait effectué ses premières plongée ici. Elle y avait vu sa première tortue et ses premiers requins de récifs, et un lien affectif l'y attachait depuis.

Maria n'arriva pas à vraiment se détendre, à oublier que si Shaw commettait une erreur, si Élisa manquait d'attention, les deux jeunes femmes sauteraient. Elles se torturaient l'esprit avec des images sanglantes de corps déchiquetés et démembrés. Des corps suppliciés. Elle se remémora le massacre de Cadereyta Jimenez. Samaritain n'avait pas inventé sa présence lors de la découverte du massacre. Maria s'y était bien rendue. Elle était encore député à cette époque. Samaritain avait simplement arrangé le scénario pour qu'il collât à la simulation de Shaw.

Alma lui attrapa soudain la main pour lui montrer une très belle holothurie verte posée au pied d'un rocher.

— Tu veux que je te la remonte ? lui demanda Maria.

L'holothurie se trouvait à plus de cinq mètres de profondeur et le rocher projetait son ombre dessus.

— Oui.

Maria plongea. L'holothurie était toute molle. Elle remonta à la surface et demanda à Alma de lui prêter une palme. Alma s'accrocha à la planche de surf et retira sa palme. Maria replongea. Elle posa délicatement l'holothurie sur la palme et rejoignit Alma.

— C'est grand, s'extasia Alma. Et c'est très joli.

L'holothurie mesurait en trentaine de centimètres et arborait un corps vert foncé hérissé de pointes jaunes.

— C'est quoi ?

— Une holothurie.

— Je sais, mais quoi comme holothurie.

— Je ne sais pas, c'est la première fois que j'en vois une comme ça.

— C'est grâce à moi ! se vanta Alma.

— Oui, je ne l'avais pas vue.

Maria n'avait rien vu depuis qu'elles s'étaient mises à l'eau.

— On cherchera en rentrant ?

— Oui.

— Tu vas la reposer ?

— D'accord.

Alma passa le reste de la plongée à désigner du doigt et à commenter tout ce qu'elle voyait. Maria, accaparée par le verbiage ininterrompu de sa fille, ses questions diverses sur les noms, la tailles et la consistance des animaux ou des plantes qu'elle devait aller vérifier en plongeant, oublia que de l'autre côté de l'île Brown engageait sa vie et celle de Shaw.

Alma monta ensuite sur la planche et continua à envoyer sa mère en mission de reconnaissance. Elle se plaignit soudain d'avoir froid et faim, et Maria palma en poussant la planche vers la plage. Mais durant le trajet, Alma s'était réchauffée et avait oublié sa faim. Quand Maria se remit debout et retira ses palmes, son masque et son tuba, l'enfant sauta à l'eau en criant :

— On joue à chat !

— Je rapporte la planche d'abord.

— Vite, dépêche-toi.

Maria traîna la planche sur le sable, se débarrassa de son tee-shirt et de son bermuda. Alma la pressait de la rejoindre à grands cris impatients.

Sa fille était capable de lui faire oublier ses pires angoisses. Elle râla de son impatience par principe, piqua un sprint et plongea. Maria renonça à jouer au chat après vingt minutes de course, de nage et d'apnée et enchaîna par une bagarre. C'était moins fatiguant. Alma lui arrivait dessus en hurlant des « Yaaaaaaaaaaaaaaaaaah » enthousiaste et Maria l'envoyait se noyer. Elle n'avait pas la force ni la taille d'Élisa qui arrivait à projeter la petite fille à plus de trois mètres, mais Alma s'amusait aussi bien avec elle qu'avec la solide athlète. Alma s'arrêta soudain. Maria lui arriva dessus.

— Mama...

Maria ne la laissa pas finir sa phrase, elle l'empoigna sous les aisselles et la balança sur le côté, elle se retrouva déjà sur elle avant qu'Alma eût retrouvé son souffle.

— Mama ! Arrête ! hurla Alma.

Maria s'immobilisa.

— Je t'ai fait mal ?

— Non, mais regarde, Lissa et Sam sont là.

Maria se retourna. Shaw et Brown arrivaient en courant. Shaw portait un énorme sac sur le dos. Elle était entière, sale, couverte de sable et d'une espèce de pâte blanchâtre, mais entière. Maria chercha néanmoins de l'air. Alma courait vers les deux Marines l'air ravie. Brown l'arrêta de la main.

— Tu ne la distrais pas, Alma, je ne veux pas que tu lui parles.

— Pourquoi ?

— Ça fait parti du test.

L'enfant arbora une mine déçue. Brown se retourna vers Shaw.

— Vous vous occupez du repas. Quand je vous le dirai, ça devra être prêt.

Shaw hocha la tête.

— Compris ? beugla Brown si fort qu'Alma sursauta.

— Oui, lieutenant, gueula Shaw.

Brown tourna ses yeux vers la mer. Maria n'avait toujours pas bougé. Alma regardait Shaw la bouche ouverte. La jeune femme accusait la fatigue de trente-trois heures de test. Brown l'avait éjectée de son lit à quatre du matin le mardi et le test s'était prolongé toute la journée, puis durant la nuit qui avait suivie. Shaw n'avait eu droit à aucun vrai repas. Elle s'était nourrie sur le pouce de fruits et de chair d'arbre à pain à peine cuite, lors de ses courses et de ses entraînements de tir. Les thermos de tisanes préparés par Maria avaient été la seule concession accordée, parce que la jeune juge l'avait exigé et que Brown avait compris qu'elle ne céderait jamais.

— Alma, l'appela Brown. En attendant que le déjeuner soit prêt, tu veux te baigner ?

— Tu viens jouer ?

— Oui.

— Au chat ?

— Oui.

— Mama, tu joues avec nous ?

— Euh... hésita Maria en regardant Shaw.

— Ce qui vaut pour Alma vaut pour toi, Maria.

— C'est à dire ?

— Le test du capitaine n'est pas fini.

— Tu ne vas pas la laisser déjeuner avec nous ?

— Non.

— Elle peut se servir.

— Elle sait que ce n'est pas dans son intérêt.

Maria secoua la tête.

— Mama ! supplia Alma.

— Allons-y, la dernière dans l'eau est le chat !

Alma était partie avant que sa mère eût fini sa phrase. Elle arriva dans l'eau en hurlant et s'étala à plat ventre. Brown plongeait déjà à côté d'elle.

— C'est toi, le chat, c'est toi le chat, hurlait Alma à sa mère.

— Évidemment, vous trichez.

— Tu es mauvaise joueuse, Maria, rit Brown.

— Je vais te noyer, grommela Maria.

Alma adhéra derechef à son idée. Brown n'eut plus qu'à se défendre de l'attaque combinée de la mère et de la fille. Elle usa sans complexe de sa taille, de sa force, de son excellente condition physique et des techniques de combat qu'elle maîtrisait sur le bout des doigts. L'enfant comme l'adulte qui l'affrontait se retrouvèrent projetée dans les airs, coulée, maintenue la tête sous l'eau, jusqu'à ce qu'elles décidassent d'un commun accord à jouer à ce qu'Alma appelait la pieuvre. Une technique qu'elles avaient mise au point quand Élisa se trouvait seule avec elles et qu'elle les avait, durant de long jours, tenues en échec. L'officier n'était même pas chatouilleuse et elles n'avaient pas pu user de ce stratagème pour l'affaiblir. Alma avait tant vanté la force d'Élisa que Maria en avait pris ombrage parce qu'elle n'avait jamais trouvé de faille à exploiter pour, de temps en temps, marquer quelque points, autre que ceux qu'Élisa leur concédait par gentillesse.

Jusqu'à ce qu'elle eût enfin une idée. Qu'elle eût enfin trouvé la faille.

Après qu'elle eut refermé le livre qu'elle lisait à Alma tous les soir, la petite s'était une fois de plus extasiée sur les performances physiques du jeune lieutenant.

— Elle te lance encore plus loin que toi, tu peux me lancer, lui dit-elle.

— Et si on la battait ?

— Comment ? avait demandé Alma vivement intéressée.

— Lissa est très forte, mais si on l'empêchait de bouger ?

— On y arrivera jamais.

— Elle pourrait toujours nous battre, mais elle ne nous fera jamais du mal, c'est ça son point faible. Lissa ne te dit-elle pas que tu dois trouver le point faible de l'autre pour espérer pouvoir le battre ?

— Si.

— Et si on trouve un moyen où sa seule façon de nous battre est de nous faire mal ?

— Elle ne nous fera jamais de mal.

— Je sais, donc, nous on pourra gagner.

— Comment ? avait demandé Alma en se redressant dans son lit.

Maria lui avait expliqué sa stratégie.

— Tu crois que ça va marcher ?

— On peut toujours essayer, non ?

— Oui, oui. Et après, on la noie !

— Oui, excellente idée.

— Demain ?

— Demain.

Elle avait beaucoup rit et Élisa avait bu la tasse.

Alma était scotchée au dos d'Élisa. Le jeune officier n'avait pas eu le temps de s'en débarrasser avant que l'enfant lui eût refermé les jambes autour de la taille et les bras autour du cou. En fait, Alma l'étranglait à moitié et Maria s'était collée à elle par-devant, les bras lui enserrant fermement le torse les jambes enroulées autour des siennes, les pieds crochetés sur ses mollets.

— Vas-y, Mama ! hurlait Alma.

Maria bougea son centre de gravité et Brown perdit l'équilibre.

Shaw tourna un instant la tête vers le trio en train de disparaître sous la surface des eaux. Élisa Brown la surprenait parfois. Elle connaissait la femme derrière l'officier, elle l'avait déjà vue, elle l'avait déjà appréciée, mais ici, elle avait l'impression de découvrir la jeune fille et la très jeune femme qu'avait été Brown quand elle vivait en Floride avec ses parents et son frère.

Des soucis assombrissaient l'âme du jeune officier, mais elle les oubliait dès qu'elle se trouvait avec Alma. Shaw comprenait mieux le mal que Samaritain avait cruellement distillé en conduisant Brown a tuer son frère. Quand Élisa jouait ou parlait avec Alma, quand elle lui lisait une histoire, qu'elle riait avec elle, que l'enfant lui tenait la main lors d'une plongée, Brown retrouvait son instinct de grande sœur. La jeune femme était joyeuse, patiente, tendre et très attentionnée, sans jamais se montrer étouffante.

Brown l'avait envoyée pêcher après l'épreuve de déminage.

Shaw avait dû faire appel à toutes ses facultés de concentration pour ne pas se faire sauter la gueule en compagnie du lieutenant qui n'avait pas une seule seconde relâché son attention. Trouver les mines, identifier la nature de leur détonateur, les démonter, s'assurer de la passivité des explosifs. Recommencer avec des bombes. Avant l'épreuve, Shaw avait fourni des efforts violents, ses mains tremblaient, son cœur battait trop vite, elle voyait mal et elle ne respirait pas normalement. Toutes les conditions étaient réunies pour qu'elle sautât sur une mine qu'elle avait détecté trop tard, pour qu'elle tremblât au mauvais moment. Pour corser l'épreuve, Brown lui avait tiré dessus pendant le déminage sur la plage et balancé des grenades à plâtre et des grenades incapacitantes. Et elle avait prévenu Shaw qu'elle ne désamorcerait pas des engins factices.

— Si vous faîtes une erreur vous êtes morte.

Elle avait grimacé avant de rajouter :

— Moi aussi, alors ne vous ne plantez pas.

Shaw avait ensuite reçu avec gratitude sa mission de pêche sous-marine. Même sans équipement de plongée, même habillée, rangers aux pieds, l'épreuve lui avait permis de se détendre. Elle avait ramené deux beaux poissons-perroquets. La chair était tendre, ferme et goûteuse et si Shaw ne ratait pas la cuisson, Maria, Alma et Brown se régaleraient. Shaw ne se faisait pas d'illusion, elle ne se joindrait pas aux agapes.

Elle jura :

— Merde, elle ne va rien me passer.

Elle n'avait rien pour allumer le feu et faire griller les poissons. Elle soupira. Allumer du feu n'était pas une épreuve insurmontable, mais c'était long. Elle pensa à la pierre qu'elle avait offert à Alma, et se résolut à s'en tirer avec les moyens du bord.

Les fruits d'arbres à pain, les patates douces qu'affectionnait Alma et les poissons étaient cuits quand Brown jeta Alma par-dessus son épaule, plongea la tête de Maria sous l'eau à plusieurs reprises, puis la lança loin devant elle sans ménagement et se retourna vers la plage. Shaw avait aussi préparé une salade fraîche dans laquelle elle avait mélangé, ananas, papaye verte, salade, coriandre, gingembre, cannelle, et piment, le tout arrosé de lait de coco. Elle avait aussi découpé des mangues et des oranges qu'elle avait placées sur un lit de glace et mises au frais dans l'une des glacières qu'elle avait apportées.

Elle crevait la dalle, mais elle n'avait pas cédé à la tentation, pas grappillé le moindre bout de fruits, pas même lécher le jus sur la lame de son couteau. Brown savait qu'elle ne le ferait pas et Shaw n'aurait jamais trahi la confiance du jeune lieutenant. Une épreuve était une épreuve, si on trichait, on manquait à l'honneur et l'épreuve ne valait plus rien.

Shaw attendait son instructeur en position de repos, debout, jambes écartées, mains plaquées derrière le dos. Brown souriait en sortant de l'eau, se visage se ferma en s'approchant de Shaw.

— Tout est prêt, soldat ?

— Oui, lieutenant.

— Le poisson ?

— Il sera parfait quand Maria et Alma vous rejoindrons, lieutenant.

Brown vérifia le foyer, ouvrit les glacières où Shaw avait rangé la salade et les fruits découpés.

— Il manque la boisson, fit Brown.

— Je suis à vos ordres, lieutenant.

— Il y a une machette dans votre équipement, allez chercher quatre noix.

Shaw tourna la tête en direction des cocotiers.

— Un problème, soldat ?

— Non, lieutenant.

— Filez, alors. Vous ramènerez et ouvrirez les quatre premières que vous aurez cueillies, et vous entasserez les vingt suivantes.

Shaw bougea imperceptiblement les paupières inférieures.

— Vous voulez faire une série de pompes avant de partir ? demanda sèchement Brown.

— Non, lieutenant.

— Exécution !

Shaw salua, ramassa la machette et une corde et partit au pas de course.

— Lissa, où l'as-tu envoyée encore ?

— Nous chercher à boire.

— Elle va manger avec nous ?

— Non, quand elle ramènera nos noix, je lui donnerai un demi-fruit d'arbre à pain.

— Et ce soir ?

— On mangera un peu plus tard que d'habitude et elle se joindra à nous, mais ce n'est pas sûr qu'elle ne s'endorme pas sur la table, elle n'a pas dormi la nuit dernière.

— Lissa, tu as demandé à Sam d'aller cueillir des noix de coco ? fit Alma qui venait d'arriver.

— Oui.

— Oh, c'est super ! J'adore les noix de coco fraîches.

— Quatre seulement ? demanda Maria d'un air suspicieux.

— Non, je lui ai demandé d'en rapporter vingt-quatre.

Maria ne commenta pas.

Le repas était excellent. Shaw ne parla pas et ne remercia pas quand Alma lui en fit compliment, mais ses yeux brillèrent. Brown la renvoya aussitôt accomplir le reste de sa tâche. Cette fille la connaissait sur le bout des doigts. Elle était pire que le pire des instructeurs qu'elle n'avait jamais eu. Pire que Lepskin.

Shaw s'arrêta un moment avant de s'attaquer à un nouveau cocotier. Elle appuya son front contre le tronc et ferma les yeux. Elle se remémora Ian Lepskin sur le ring lors de leur combats amicaux, sa sale gueule quand il l'avait saoulée et qu'il lui avait reproché d'être une coincée, sa colère froide quand il lui avait mis une trempe. Toutes les fois où il lui avait mis une trempe.

Une autre image du capitaine Lepskin s''insinua dans son esprit. Elle donna un grand coup de front dans l'arbre, s'accrocha les chevilles avec la corde et commença son ascension. Ian Lepskin avait été un ami, elle l'avait su trop tard. C'était pour cela qu'elle aimait tant Élisa Brown et qu'elle se sentait responsable du jeune officier.

.

Shaw haletait, à moitié étranglée, le corps perclu de douleurs. La clef se resserra. Elle testa la résistance de Brown, son placement. Elle avait perdu. Une nouvelle pression. Shaw râla et tapa du plat de la main contre le sable. Brown relâcha doucement la clef. Shaw resta immobile, Brown réagirait tout de suite si elle tentait autre chose. Elle attendit. Élisa garda un contact jusqu'à ce qu'elle se retrouva debout.

Shaw se releva, roula une épaule pour la détendre et se remit en garde.

— Vous êtes encore prête à découdre, soldat ?

— Jusqu'à ce que vous me disiez d'arrêter, lieutenant.

— C'est fini, Sam. Le soleil se couche. Venez près de moi.

Brown se laissa glisser en position de seiza. Shaw l'imita et ferma les yeux.

Elle s'enfonça dans une profonde méditation. Elle oublia la fatigue, ses douleurs, sa faim et sa soif. Elle s'ouvrit aux bruits qui l'entouraient : le ressac, le vent qui soufflait doucement, le chant des oiseaux, la course d'un crabe sur le sable, la respiration d'Élisa à ses côtés et sa propre respiration. Elle s'ouvrit aux odeurs, celles de son corps qui lui emplissait les narines, celle du sable, de la mer et celle d'Élisa. Le jeune lieutenant exhalait une odeur familière de sueur et de sel. Une odeur rassurante et agréable. Elle s'ouvrit enfin aux sensations qui courait sur sa peau. Pour leur séance de combat, Élisa l'avait enjointe à ne garder que ses sous-vêtements. Son corps était largement à nu. La caresse du vent lui hérissa les poils des bras. La chaleur mourante du soleil l'apaisa, le sable doux et granuleux. Elle tendit la main, trouva celle d'Élisa. Le geste lui sembla étrange. Le jeune lieutenant referma ses doigts sur les siens. Leurs respirations se réglèrent l'une sur l'autre. L'émotion prit Shaw, se transmit et gagna avec plus de force encore Élisa.

La première fois qu'elles s'étaient trouvées ainsi, elles y avaient trouvé la sérénité qui leur manquait et elles y avaient scellé leur entente comme partenaire de ring. Shaw s'était promenée dans les hautes herbes avec le lieutenant. En confiance. Cette fois-ci, elle n'avait rien à imaginer, tout était là, en place, parfait. Shaw avait une conscience aiguë de ce que lui avait donné l'officier, de ce qu'elle lui avait offert. Elle n'avait même pas besoin de la remercier. Se tenir à ses côtés suffisait. Brown se sentait aussi en état de grâce. Libérée de tout ce qui lui pesait sur le cœur. Tellement en paix.

Shaw reprit pied dans la réalité la première. Elle ouvrit les yeux.

— Lieutenant, il faudrait peut-être rentrer, dit-elle doucement.

— Vous avez faim ? demanda Brown en lui lâchant la main.

— Je meurs de faim. Dîtes, vous croyez que Maria aura été récupérer Anne-Margaret ?

— Ça m'étonnerait qu'elle l'ait laissée.

Shaw se malaxa les seins en grimaçant.

— Vous avez mal ? demanda Brown.

— Ouais.

— J'évite de frapper la poitrine en général, je suis désolée.

— Ce n'est pas vous, fit Shaw en grimaçant.

— Qu'est-ce que vous avez ?

— Ils sont gorgé de lait. Je les ai vidés plusieurs fois, mais ça n'a pas vraiment été efficace.

— Quand est-ce que vous avez eu le temps de faire ça ?

— Ah, ça, je ne vous le dirais pas.

— Soldat !

— Vous m'avez dit que le test était fini, protesta Shaw.

— Raison de plus pour que vous me le disiez.

— Rien ne vaut l'expérience, Brown.

— …

— Quand vous aurez un gosse vous comprendrez.

Brown se rembrunit. Shaw lui lança une taloche.

— Eh ! protesta Brown.

— Ne me faites pas la gueule, Élisa. Vous m'avez fait la gueule pendant deux jours, j'en ai marre maintenant.

— Vous voulez aller nager un peu ?

— Non, j'ai envie d'une douche chaude.

— Alors, allons voir si Maria a vraiment été récupérer Anamaga et rentrons. Vous avez mérité votre douche chaude et comme Maria vous aime bien, je crois qu'ensuite, vous allez apprécier le repas.

— Ouais, sourit Shaw.

Elle s'assombrit soudain.

— Quoi ?

— Les noix de coco... Vous ne voulez pas les ramener ?

— Si.

— Oh, merde !

— Je vous aiderais.

— Vous devriez tout portez.

— N'en profitez pas, soldat, ou je prolonge le test.

— Ah, ouais ? crâna Shaw.

— Vous en doutez ?

— Non, non. Okay, Brown, on ramène vos satanées noix de coco, les glacières et le tas de bordel que vous m'avez fait charrier, mais après...

— Après votre douche, je vous soigne et je vous fais un massage.

— Vous feriez ça ?

— Je le faisais bien quand vous étiez mon poulain.

— Marché conclu.

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Shaw savait qu'elle avait réussi son test. Elle fonça directement à douche en rentrant et laissa Brown s'occuper d'elle ensuite. Elle avait envie de dormir, elle avait oublié sa faim, mais elle devait une fleur à Anne-Margaret. Après l'avoir abandonné pendant deux jours, sa fille méritait un peu d'attention.

Elle la retira sans un mot à Maria qui la faisait sauter sur ses genoux en chantant des comptines mexicaines, s'installa dans un grand canapé et donna le sein à sa fille. Elle soupira de soulagement. L'enfant avait faim, soif ou envie de retrouver sa mère et délesta du lait qui les gonflait ses seins douloureux. La sensation était toujours aussi bizarre. Quand le sein droit retrouva son élasticité Shaw bascula sa fille vers l'autre sein. Elle se mit à chantonner une berceuse qu'avait dû lui chanter son père quand elle était petite. Elle se souvenait de l'air, mais pas des paroles. Pas de toutes les paroles. Elle ferma les yeux en murmurant.

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— Sameen, l'appela doucement Maria.

Shaw dormait, sa fille dans ses bras.

— On la réveille ? chuchota Alma.

— Il vaut mieux la laisser dormir. Elle est bien installée, Meg aussi. Laissons-les tranquilles.

— Mais elle aura faim en se réveillant.

— Si Sameen a faim, elle saura toujours où trouver de quoi manger. Et elle se réveillera peut-être avant que nous ne soyons couchés.

Elles regagnèrent la terrasse où Maria et Alma avaient dressé la table. Élisa les rejoignit. Elle avait pris une douche et revêtu un débardeur gris et une salouva bleue ornée de motifs blancs, qui mettait la finesse de sa taille en valeur.

— Lissa, Sam a réussi son test ? demanda Alma.

— Oui.

— Bien réussi ?

— Très bien réussi.

— Sam est très forte.

Elle regarda Brown.

— Toi aussi tu es très forte, mais Sam est vraiment très forte. Mama, je peux boire une autre noix de coco ?

— Va en chercher une dans le réfrigérateur.

— Vous n'en voulez pas ?

— Si, répondirent Maria et Élisa.

— Je vais les chercher.

Elle s'éloigna.

— Si ça continue, elle va rentrer dans l'armée à seize ans, remarqua Maria.

— C'est un peu jeune.

— Oui, souffla Maria.

— Oh, euh... Tu ne veux pas qu'elle devienne soldat ?

— Je ne crois pas qu'un parent s'enthousiasme à l'idée de perdre un enfant à la guerre ou pire dans un stupide accident au cours d'un entraînement.

Brown ouvrit des yeux rond.

— J'ai lu des tas de trucs sur l'armée.

— Oui, euh...

— Je ne te reproche rien, Lissa, mais entre toi et Sameen...

— Nous sommes une mauvaise influence ?

— Si seulement... Ce serait une consolation, soupira Maria la mine désolée.

Alma rapporta la première noix et enjoignit Brown à l'ouvrir tandis qu'elle allait chercher les deux autres.

— Sameen t'a donné entière satisfaction ? demanda Maria.

— Oui.

— Elle est prête alors ?

— Je ne peux pas vraiment te répondre parce que je ne sais pas ce qu'elle compte faire après. Le capitaine est comme nous, Maria, elle ne sera jamais prête à 100 %. Mais elle est parée pour partir en opération.

— Elle va partir.

— Une fois remise et quand elle l'aura décidé, oui. J'aurais aimé l'accompagner, où qu'elle aille, mais...

— Elle a refusé ?

— Oui.

— Et tu ne sais toujours pas ce qu'elle faire ?

— Non.

— Tu me le dirais si tu le savais ? demanda sombrement Maria.

Élisa prit quelques secondes pour répondre.

— Oui.

Maria se retourna vers le salon plongé dans le noir.

— Elle prend un risque, dit-elle en pensant à Anne-Margaret.

— Je sais qu'elle a longuement réfléchi avant d'accepter de le prendre. Qu'elle a tout calculé.

— L'affection ne se calcule pas, Lissa.

— Mais Sam est comme ça.

— Anne-Margaret est très attachée à sa mère.

— Je sais. C'est réciproque, Maria, voulut la rassurer Brown.

— Je sais.

— Elle doit avoir une bonne raison pour le faire.

— Mmm.

— Et elle sait qu'Anamaga sera en sécurité avec toi, que tu t'occuperas aussi bien d'elle que tu t'es occupé et que tu t'occupes encore d'Alma.

Maria sourit tristement. Élisa avait pris à son compte le nom qu'Alma avait donné à Anne-Margaret. Sameen allait partir, Élisa la suivrait de près, sa permission s'achevait bientôt. Maria se retrouverait seule avec Alma et Anne-Margaret.

Alma était aux anges et ne s'inquiétait pas de l'avenir de ses deux Marines. Maria s'inquiétait. Des idées de Shaw. Des non-dits d'Élisa. Elle se serait passé de la confiance aveugle que lui vouait la première et aurait voulu que la seconde lui accordât ne serait-ce que la moitié de celle que lui vouait Sameen.

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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :


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Opération Diodon (1982-1984) : Force étrangère (FMN au Liban) demandées par le gouvernement libanais pour protéger la population locale et aider l'armée libanaise à restaurer l'autorité du gouvernement libanais à l'intérieur de ses frontières ravagées par la guerre civile depuis 1975.

Cette force était surtout composée de français (2 000 hommes), mais y participait aussi une unité expéditionnaire des Marines, des forces italiennes (1 200 hommes) et une centaine d'agent de renseignement de l'armée britannique.

Crée en 1882, la FMN sera dissoute en mars 1984 (et remplacée par la FINUL) suite à l'attentat dit du Drakkar le 22 octobre 1983. Revendiqué par le Hezbollah et le Mouvement de la révolution islamique libre, puis par le Djihad islamique, l'attentat fit 241 victimes par les Marines américains et 58 parmi les Français.

Les forces américaines auront en tout perdus 269 hommes au Liban (contre 149 durant la guerre du golf), les Français 92 et les Italiens 2.

Une guerre perdue, parce que les forces armées de FMN étaient censées ne pas avoir d'ennemis et ne combattaient donc contre personne. Force d'interposition inutile et inefficace, prise dans un conflit régional, actrice passive des massacres (Sabra et Chatila par exemple) sans possibilité d'intervention.

L'opération dût servir de leçon... Mais le même engagement passif, dans les mêmes conditions se renouvela durant la guerre des Balkans.

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