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Chapitre IV


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Il poussa du pied la porte entrebâillée.

— Salut, Anton. Tu veux quelque chose ? l'accueillit Anna Borissnova.

La jeune femme se retourna vers une commode ouverte. Elle sélectionna des sous-vêtements et les posa les uns après les autres sur son lit. Des sous-vêtements pratiques. Du genre de ceux qu'elle portait sans aucun autre vêtement quand elle s'astreignait à des exercices de musculation ou d'assouplissement, quand elle montait sur le tatami aménagé au deuxième étage du petit immeuble qui leur servait de quartier général à New-York.

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Borkoof s'était occupé de prospecter auprès des agences immobilières. Anna était trop connue, trop repérable, Alioukine n'avait aucune idée des critères nécessaires à un bon QG, et Anton ne s'était pas senti la force d'enchaîner les visites. Ses difficultés à se déplacer l'avaient de toute façon mis hors-course dès qu'il avait pris la décision d'installer officiellement une antenne de son agence de sécurité aux États-Unis.

Borkoof avait fait ses armes au sein des forces spéciales, mais cet ancien sous-officier d'élite possédait un don pour tout ce qui concernait les problèmes d'intendance.

Neuf jours après que Matveïtch lui eut confié la tâche d'acquérir un lieu qui leur servirait de QG, mais aussi de bureau et de caserne, Borkoof demanda à voir ses trois camarades. Ils s'assirent autour d'une table et le géant blond déroula des plans. Il détailla l'état actuel du bâtiment qui avait retenu son attention et leur soumit ses idées d'aménagement. Alioukine se contenta d'approuver toutes ses idées, toutes ses suggestions. Matveïtch et Anna posèrent beaucoup de questions et discutèrent certains points. Très peu.

— J'ai aussi prévu des quartiers séparés réservés aux recrues féminines. Chaque quartier possède des lieux de détente qui leur sont propres en plus de ceux ouverts à tout le monde.

Anna avait relevé la tête. Elle n'avait pas commenté, elle n'avait pas souri ni hoché la tête. Simplement regardé Borkoof.

— J'ai quatre sœurs et trois de mes cousines passaient leur vie chez nous, déclara-t-il simplement en guise d'explication.

Quinze jours après, ils emménageaient dans leurs nouveaux locaux de Christie street à Newark. Un ancien atelier. Les cours de l'immobilier commençaient à monter dans le quartier peu à peu déserté. La zone industrielle deviendrait bientôt l'un des quartiers les plus huppé de la banlieue de New-York et leur agence bénéficierait d'un environnement propice à leurs affaires.

Matveïtch avait laissé la gestion de l'agence de Moscou à Dimitri Karpov. Karpov se trouvait en mission en Arabie Saoudite quand avait commencé l'affaire du Chirurgien de la mort. Leur agence ne comptait que dix employés à cette époque et Karpov était parti avec deux gars. Quatre autres assuraient la sécurité d'un oligarque russe en Afrique de l'Est. Ils n'étaient pas présent lors de l'assassinat de Chouvaloff et de Korotkov. Matveïtch les avaient ensuite tenu à l'écart du procès de Jeremy Lambert. Karpov avait continué à travailler à Moscou et à assurer des contrats en Afrique ou en Asie.

Quand Anna, Borkoof et Alioukine avaient été libérés par Maria Alvarez, ils étaient revenus auprès de celui qu'ils considéraient plus comme leur chef que comme leur employeur. Matveïtch n'avait pas souhaité rentrer à Moscou cloué dans un fauteuil roulant. Il avait un temps pensé rester à Bethesda. Le docteur Chakwass souhaitait suivre l'évolution de son état de santé et le voir régulièrement en consultation. Borkoof lui avait alors suggéré de monter une antenne de l'agence aux États-Unis.

— On en a discuté, Anton. On peut recruter d'ici, les États-Unis offre une bonne perspective de développement dans notre branche. On peut étendre sans problème nos activités sur l'Amérique latine et rien ne nous empêche de partir d'assurer des missions sur d'autres continents.

— Mouais...

— Ce n'est pas drôle d'assurer la logistique et de chapeauter une opération derrière un écran d'ordinateur, mais de nos jours c'est pratiquement indispensable d'avoir un superviseur connecté, ajouta Borkoof.

— Et ce sera mon rôle ?

— Sameen Shaw avait une opératrice, sans elle nous serions morts à Richmont, ajouta Anna.

— Vous en avez discuté tous les deux ?

— Ivan est d'accord pour rester.

— Je suis hors-service, fit Matveïtch sans hargne ni tristesse.

— Vous êtes le patron, rétorqua Borkoof. Vous avez le nez pour accepté les bons contrats et refuser les moins bon. Et puis, vous savez diriger une équipe et recruter des gars compétents.

— Le docteur Chakwass a dit que vous remarcheriez, ajouta Anna Borissnova.

— Après pas mal d'interventions, oui.

— Alors, il n'y a pas à discuter.

Matveïtch avait repris les rênes de son agence. Dimitri Karpov attendait ses directives. Ils étaient rentrés à Moscou avec ses gars, les autres bourlinguaient au Zimbabwe avec leur oligarque. Matveïtch aimait bien Karpov, ils s'étaient connus à l'armée et c'était avec lui qu'Anton avait eu l'idée de sa reconversion une fois leur contrat achevé. Krapov était un bon soldat, un gars sérieux et honnête. Il n'avait rien d'une tête brûlée, mais il manquait d'épaisseur. D'envergure. Il assurerait la permanence, rien de plus.

Anton connaissait ses employés dans le moindre de leurs vices. Il avait eu accès à des dossiers classés secret-défense, il avait enquêté sur chacun des homme qu'il avait recruté. Leur famille, leurs habitudes, leurs goûts en matière de vêtements, de nourriture, les loisirs qu'ils pratiquaient, leurs aventures, leurs amours, leurs phobies, leurs petits secrets. Il ne pouvait pas confier la vie d'un client ou la sécurité d'un complexe à un type qu'il ne connaissait pas, qui pouvait lui claquer entre les doigts, perdre son sang-froid ou déplaire aux clients parce qu'il manquait de finesse et d'adaptabilité.

Il avait passé en revue tous les gars qui travaillaient sous ses ordres. Il devait avoir plus qu'un Karpov à la tête du bureau de Moscou. Quelqu'un en qui il eut une confiance absolue, quelqu'un qui serait apte à recruter de nouveaux employés. Matveïtch préférait recruter en Russie. Garder sa spécificité. Il ne voulait pas d'une agence internationale où se croiseraient des types qui n'avaient aucune culture commune sinon celle du fric et de la violence. Il voulait des employés qui partageaient les mêmes valeurs, qui s'étaient battu pour les mêmes causes, qui avaient suivi les mêmes entraînements militaires.

Il avait convoqué Anna. Anna était parfaite.

Elle avait refusé sa proposition.

Il avait insisté.

Cette fille rassemblait toutes les qualités requises pour diriger une agence. Sur son lit d'hôpital, il avait même pensé lui léguer toute l'affaire.

— Je ne veux pas, Anton. Je ne peux pas. Pas maintenant.

— Anna, je ne veux pas te donner ma place, simplement faire de toi mon bras droit à Moscou.

— Je suis honorée de ta confiance, Anton, mais je refuse.

— Pourquoi ?

— Je ne suis pas prête à rentrer en Russie.

Il n'avait pas insisté.

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Un an et demi plus tard, la jeune femme remplissait peu à peu son sac sur son lit, et les bornes de l'aéroport JFK attendaient son passeport pour imprimer sa carte d'embarquement.

Destination : Irkoursk, puis Krasnoiarsk.

Krasnoiarsk, sa ville natale, même si Anna avait grandi à Pervomayskiy.

Krasnoiarsk, la ville où vivait heureuse sa sœur Natalia Borissnova avant qu'elle ne mourût pulvérisée dans sa maison. Elle, ses trois enfants et son mari.

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Natalia Borissnova était morte parce qu'elle avait eu le malheur d'avoir Anna comme sœur. Parce que sa sœur était tireur d'élite, qu'elle avait assassiné des gens pour le compte de l'État russe pendant dix ans et que, pour l'excellence de ses états de service, elle avait été recrutée par une agence de sécurité. Parce qu'Anna n'était pas devenue ouvrière ou institutrice, parce qu'elle avait toujours aimé courir les bois, parce qu'elle avait suivi son père et son oncle à la chasse dès qu'elle avait été en âge de marcher. Parce qu'elle s'était inscrite dans un club de tir et qu'elle payait ses balles et son inscription en fournissant en gibier les restaurants de la ville et qu'elle entretenait gratuitement les armes de son club.

Le SVR l'avait repérée, démarchée. Discrètement. Elle avait été abordée par ce qu'elle avait cru être un adolescent comme les autres quand elle avait seize ans. Un membre du club de tir. Ils se découvrirent un amour commun pour les armes à feu, pour leur entretien, pour le tir à très longue distance et pour la forêt. Ils s'étonnèrent et échangèrent d'abord leurs expériences de la vie sauvage. Youri impressionna Anna par l'étendue de son savoir. Au bout de six mois, ils convinrent de partir ensemble pour deux jours. Il lui apprit à cette occasion qu'il rêvait d'intégrer les forces spéciales, qu'il avait lu tout ce qu'il y avait à lire sur les conditions de sélections et qu'il courrait tous les soirs à travers la ville.

— Pas simplement à courir bêtement dans les rues. Ça ressemble plutôt à du cross, mais en milieu urbain, avait-il précisé.

Le week-end, il partait en forêt.

— Et pendant les vacances, je m'organise des raids-survie.

— Tu fais quoi ? avait demandé Anna avec intérêt.

— Je pars avec un poignard et une gourde vide pour quatre jours, une semaine ou plus.

— Et tes parents ne disent rien ?

— Ils savent que je veux servir la Russie, ils sont plutôt fiers de moi.

Youri lui avait vanté la vie militaire. Servi des discours enflammés sur son amour de la patrie, sur la grandeur de la Sainte Russie. Il avait vilipendé les ennemis héréditaires ou pas de leur pays, ceux qui cherchaient à tenir son image grandiose et millénaire, qui les méprisaient par peur d'être plus faibles, qui fomentaient des complots et des guerres dans le but unique de les détruire, de les affaiblir et de les isoler sur la scène internationale.

— Tu es Sibérienne, Ukrainienne ou Russe, Anna ?

— …

— Ne réponds pas si tu ne sais pas. Un jour, tu sauras à qui appartient ton cœur. À ce moment-là, tu pourras me répondre.

Anna était très belle, elle était taciturne. Elle préférait la profondeur des forêts, le bruit tumultueux des rivières, assourdissant des stands de tir, le vent froid ou brûlant des plaines et des collines, l'odeur de l'humus et de la poudre, aux lumières clinquantes de la ville, à la musique tapageuse des boites nuits. Elle préférait la solitude et la compagnie des oiseaux à l'amitié superficielle des filles et des garçons de son lycée.

Anna avait réfléchi une semaine après les confidences de Youri. La semaine suivante, elle dépensa toutes ses économies pour s'acheter un bon couteau de chasse sur Internet. Elle attendit ensuite de retrouver Youri au club de tir et lui annonça qu'elle l'aiderait à s'entraîner.

— Tu es une fille, lui avait-il jeté à la figure.

— Je suis plus grande que toi, je connais bien mieux la forêt que tu ne le crois et tu n'arriveras jamais à rien si tu continues à t'entraîner tout seul.

— D'accord, mais si tu ne suis pas le rythme, tu laisses tomber.

Anna avait accepté. Elle s'ennuyait à Krasnoiarsk. Ses deux sœurs s'étaient mariées, son frère, militaire, ne revenait jamais passer ses permissions chez eux, et son père passait de moins en moins de temps à courir les bois. Le travail à l'usine et les longs trajets en camion le fatiguaient. Il tenait moins bien l'alcool et ne trouvait plus l'énergie le week-end de partir en forêt, même pour de petites promenades à pas tranquilles. Il s'abrutissait devant la télévision. Sa mère attendait la retraite. Chauffeuse de camion, assurant d'incessants trajets entre les exploitations forestières, l'usine et Krasnoiarsk, elle souffrait du dos.

Anna était interne depuis qu'elle était rentrée au collège. Elle rentrait tous les week-end à Pervomayskiy. Elle ne possédait pas l'humeur enjouée des sœurs aînées, l'absence de son frère Piotr dont personne ne savait l'affectation exacte entretenait une sourde inquiétude chez ses parents que les longs silences d'Anna ne contribuaient pas à calmer. Le seul baume à leur ennui, à leur fatigue, à l'usure du temps et à l'angoisse qui les rongeaient leur était pourtant dispensé par la dernière de leur enfant.

Anna parlait peu, mais elle chantait merveilleusement bien. Petite, elle retenait les mélodies et les paroles de toutes les chansons qui lui plaisaient dès la première écoute. Sa voix cristalline et puissante avait mûri. Plus que mûri, elle s'était enrichie au fil de sa pratique et de ses découvertes musicales. Anna possédait une tessiture exceptionnelle de plus de quatre octaves qui lui permettait de chanter, si on s'en tenait à la classification utilisé pour le chant lyrique, aussi bien d'une voix de baryton que de soprano. Ses professeurs de musique avaient crié au miracle. Anna n'avait même pas haussé les épaules. On l'avait encouragé à se produire en concert. Elle n'y avait jamais consenti. Anna aimait chanter dans les veillées, pour des gens qui se regroupaient informellement autour d'elle. Des gens qui tiraient leur chaise pour l'écouter ou s'asseyait à même le sol. Elle chantait le soir auprès du feu de camp quand son père l'emmenait encore avec lui dans les bois. Quand elle s'y rendit seule, elle chanta pour la nuit, pour le ciel étoilé et pour elle-même.

La grande fille silencieuse aux yeux si bleus, intimidaient les enfants et les adultes. Elle ne criait jamais, elle ne pleurait jamais, elle riait rarement et se départait encore plus rarement de sa réserve. Elle décourageait de son regard froid et perçant ceux qui tentaient de l'approcher. Mais tout le monde à Pervomayskiy adulait la chanteuse. Elle était invitée à toutes les fêtes : anniversaires, mariages, enterrements, célébrations religieuses, fêtes nationales... Si Anna était présente, elle chantait.

La sauvageonne impassible emportait son auditoire dans des torrents d'émotions qui, au gré de ses humeurs ou de leurs pressantes demandes, arrachaient des sanglots aux plus solides gaillards, galvanisaient les âmes et réchauffaient les cœurs. Elle évoquait les plaines infinies, la nature généreuse, la mort, les séparations, les amours malheureuses, les héros tombés glorieusement face à l'ennemi, la nostalgie du soldat parti combattre loin de chez lui, la Vierge et les Saints. Le répertoire d'Anna comptait aussi bien des chants profanes que des chants religieux.

Youri succomba, comme avant lui avaient succombé tous les habitants de Pervomayskiy et de ses alentours, comme avaient succombé, bien qu'ils s'en défendaient, ses camarades de collège et de lycée qui se passionnaient et se trémoussaient sur de la musique pop, rock, électro ou punk.

Anna chanta tous les soirs qu'ils passèrent ensemble en forêt. Elle chanta quand ils nettoyaient leurs armes et toutes celles que le club de tir mettait à disposition de ses adhérents. Rien ne voilait jamais sa voix, rien n'éteignait jamais son chant. Youri l'entraîna dans des marches épuisantes, des affûts si long qu'elle en oubliait les heures et qu'elle pensait ne plus jamais pouvoir se relever, qu'elle retenait des hurlements de douleur quand tout à coup, Youri donnait le signal pour courir se réfugier dans les branches hautes d'un arbre et que tous ses membres, tous ses muscles, tous ses articulations protestaient. Ils traversèrent le Ienisseï et l'Angara, barda sur le dos, en été, en hiver et pire que tout, au Printemps. Ils abordaient et repartaient à peine leurs chaussures renfilées, si par bonheur, Youri avait décidé qu'ils les enlèveraient pour nager. Ils passèrent des nuits enfouis sous la neige, Youri s'assurait qu'elle ne dormait et la jeune fille repartait le matin, épuisée par sa nuit blanche et gelée jusqu'au os.

— Tu es sûr que tu as besoin de t'entraîner ? lui avait-elle demandé un soir après une journée de marche particulièrement éprouvante.

— Bien sûr, lui avait-il assuré.

Il lui apprit à se battre. Au couteau, à main nues, avec n'importe quoi. Puis, quand il jugea son niveau acceptable, elle lui servi de partenaire. Parfois d'adversaire.

Anna se découvrit des qualités insoupçonnées. Si elle souffrait parfois, elle s'étonnait et se félicitait plus encore des aptitudes qu'elle possédait ou qu'elle avait développées en compagnie de son ami.

Un véritable ami.

Il l'abreuvait de discours patriotiques, lui dispensait des cours de géostratégie, d'Histoire, de diplomatie. Elle chantait et ses chants prirent une autre dimension. Anna n'avait jamais prêté une réelle attention aux paroles des chansons qu'elle affectionnait. Youri les commenta, exalté. Il vanta l'âme russe, le courage des soldats qui avaient servi l'Empire, l'URSS et qui servaient maintenant la Fédération. Tous ceux qui avaient défendu et défendaient toujours la liberté, l'indépendance et la grandeur de la Russie.

Anna tomba sous le charme. Elle en oublia un moment ses études. Les mauvais résultats s'accumulèrent. Il la réprimanda sévèrement.

— Si tu ne travailles et que tu écopes d'un blâme, je ne veux plus te voir.

Le ton était définitif.

— Je vise la médaille d'or à mon EGE* et je compte me former durant toute ma vie militaire si je suis pris. Un crétin ne peut pas servir efficacement son pays, affirma-t-il.

Anna n'avait pas une idée très précise de ce qu'elle ferait après son EGE. Elle était douée en math et ses parents espéraient qu'elle s'inscrivît à l'université et qu'elle devînt ingénieur. Sa rencontre avec Youri, leurs sorties, les discours enflammés du jeune homme la poussèrent à envisager un avenir différent. Elle était en dernière année de lycée quand elle lui posa une question qui lui brûlait la langue depuis dix mois :

— Youri, tu crois que je peux avoir une place dans l'armée ?

Le jeune homme avait souri.

— Pour qui bat ton cœur, Anna ?

— Pour la Russie.

— Tu auras ta place parmi nous.

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Un an et demi de tests physiques, psychologiques et académiques.

Tous les devoirs que rendait Anna, toutes ses notes, tous les avis de ses professeurs avaient été transmis au SVR.

Un an et demi d'évaluation.

Anna ne se douta jamais de rien. Youri se contentait pas d'être un soldat d'élite. Intelligent, formé à toutes les techniques de manipulation, il avait étudié le profil d'Anna dans ses moindres détails. Après avoir gagné sa confiance, son admiration, puis son amitié, il avait formaté son esprit et modelé son corps.

On ne savait jamais si un élément repéré ferait une bonne recrue, si une bonne recrue ferait un bon agent, ni dans quel service cette recrue donnerait le maximum de ses capacités. Youri avait abordé Anna parce qu'elle présentait certains talents. Il en avait découvert d'autres et sa mission avait changé de nature. La jeune fille ne serait pas encouragée à se présenter au concours d'entrée du SRV après une licence obtenue à l'université, elle serait recrutée directement après l'obtention de son EGE et rejoindrait le service action du SRV.

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Il lui avait dit en 2002 qu'un soldat, un vrai soldat, oubliait son sexe, que la camaraderie et le devoir passait au-dessus des sentiments.

En 2003, elle obtint sa médaille d'or au EGE. Ils partirent la fêter dans les bois. Anna resplendissait de fierté. Youri entretint soigneusement son euphorie et la jeune fille oublia ce soir-là ses chants déchirants pour chanter la joie et la beauté. Youri sortit une bouteille de vodka. Elle buvait très peu ou pas du tout.

— Tu ne vas pas refuser ce soir de boire, Anouchka ?

Elle tiqua au diminutif et son regard se durcit. Youri fit semblant de ne pas le remarquer. Il lui servi un verre, trinqua à sa réussite et à leur amitié.

— En octobre, nous irons ensemble nous présenter au concours d'entrée de l'armée, s'exclama-t-il. Et nous réussiront ensemble.

Ce fut elle qui les resservit et qui porta le toast. Ils plaisantèrent, se remémorèrent les dix-sept mois qu'ils avait passé ensemble à s'entraîner, faisant assaut d'anecdotes amusantes, se disputant pour savoir qui était le meilleur au tir, à la nage, à la course, qui connaissait le mieux le milieu forestier, les armes, les animaux, qui traquait le mieux. Ils se moquèrent de leurs échecs et de leurs chutes. Youri attendit que l'alcool et la bonne humeur fissent leur travail. Quand il la sentit prête, il posa une main douce sur son genou.

— Tu es vraiment une fille exceptionnelle, lui dit-il les yeux plein d'étoiles alors que sa main remontait, tentatrice, le long de la cuisse de la jeune fille et que ses doigts caressaient des zones qui, il le savait, lui envoyaient des frissons dans tout le corps. Je n'ai jamais rencontré une fille comme toi, souffla-t-il encore dans son oreille avant de faire courir ses lèvres sur son cou.

Anna avait ouvert la bouche. Soupiré.

Mais soudain, sa main de fer s'était refermés sur les doigts de Youri, et elle les avait serrés si fort qu'il avait crié de douleur.

— Anna ! Qu'est-ce que...

— Tu m'as dit que la fraternité des armes passait avant les sentiments.

— J'ai simplement envie de toi. Après tout ce qu'on a vécu... On va rentrer dans l'armée. Tu es vierge, je voulais t'offrir ce cadeau et t'exprimer tout le respect et l'admiration que je te dois.

— En couchant avec moi ?

— Non, en célébrant ton corps et ton intelligence.

— Tu mens, l'accusa Anna en se levant et en lui faisant face.

— Anna...

— Et d'abord, comment sais-tu que je suis vierge ?

— Tu passes tout ton temps libre avec moi.

— J'avais seize quand tu as débarqué à Kasnoiarsk.

— Et tu n'avais jamais été avec un garçon.

— Tu ne me vois pas de la semaine à part au club de tir.

— Tu es interne et tu ne sors jamais.

— Il y a des garçons dans ma classe.

— Tu m'excuseras, mais je ne te vois pas te faire tirer à la sauvette dans les chiottes de ton lycée.

Anna s'était complètement fermée. Elle avait ramassé son sac, ses affaires et sans un mot, elle s'était enfoncée à grands pas dans la nuit. Youri avait souri. Il avait empoigné la bouteille de vodka par le goulot et l'avait levé vers le ciel :

— À ton corps de rêve, Anna, et à ta réussite.

Il vida la bouteille d'un trait et la jeta dans le feu. Il se pencha pour retirer une nouvelle bouteille de son sac. Il grommela en l'ouvrant.

— Merde, j'ai la trique.

Il s'enivra seul.

Il avait entretenu sans trop d'espoir le désir d'initier la jeune fille aux plaisirs du sexe. Il aurait pris soin d'elle. Il ne l'aimait pas, mais elle avait gagné ses galons de camarade durant ces dix-sept derniers mois et il n'avait pas envie que quelqu'un l'abîmât. Un désir idiot parce qu'il aurait dû ensuite manipuler ses sentiments. Anna n'était pas le genre de personne qui coucherait par simple plaisir. Elle était trop froide, trop réservée, trop entière, trop honnête et bien trop sensible pour cela. Ses yeux et son attitude trahissait ses qualités de glaçon incorruptible. Sa voix trahissait sa profonde sensibilité. Anna ne se laisserait jamais guider par ses sentiments. Si, ce soir, elle ne lui avait pas cédé à lui, elle ne céderait à personne.

Il but à sa victoire, à leur victoire, aussi longtemps qu'il put tenir debout. Il s'écroula enfin près du feu, referma frileusement le col de sa veste autour de son cou et ferma les yeux.

— Adieu, Anna, marmonna-t-il avant de sombrer dans un sommeil éthylique.

Il ne la revit jamais.

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Au mois d'août, deux hommes et une femme étaient descendus d'une UAZ flambant neuve. Ils avaient frappé à la porte de la petite maison de Boris et Oksana Zverev, et péremptoirement demandé à parler à Anna et à ses parents. La jeune fille était née le 28 décembre 1985, elle avait dix-sept ans, et l'État avait besoin du consentement de ses parents.

Youri ne s'appelait pas Youri, il n'était pas lycéen et il n'avait pas 19 ans.

— Vous avez été choisie parmi des millions de jeune lycéens pour vos aptitudes physiques et intellectuelles. Un agent a été chargé de vous évaluer et devant les résultats de cette évaluation, il a été décidé que vous seriez formée et évaluée jusqu'à l'obtention de votre EGE.

Les parents d'Anna n'osaient plus bouger. L'ombre du KGB planait sur leurs trois visiteurs et une peur insidieuse leur glaçait les veines.

— Vous avez passé tous les tests haut-la-main. Nous ne recrutons habituellement pas de mineurs, mais nous sommes prêts à faire une exception en ce qui vous concerne, dit à Anna l'homme qui paraissait être le chef de groupe.

— Recrutée dans les forces spéciales ? demanda-t-elle.

— Ce serait gâcher vos talents.

— Alors pour quel organisme ?

— Le SVR, murmura son père d'une voix presque inaudible.

— Exact, confirma l'agent.

— Youri faisait parti du SVR ? demanda encore Anna.

— Oui.

La femme décela l'humeur sombre et vindicative d'Anna.

— Il n'a rien fait qui n'ait été dicté pas son devoir.

Le regard froid et perçant d'Anna se posa sur elle.

— Pas même la dernière nuit que vous avez passé ensemble dans les bois pour fêter votre réussite au EGE, ajouta la femme. Votre réaction a été celle que nous attendions de vous.

— …

— Votre déception et votre colère, expliqua la femme. Vous n'avez même pas cherché à le recontacter plus tard.

Anna continua à la fixer. La femme passa d'un pied sur l'autre, mal à l'aise.

— Un instructeur doit se mettre en danger pour tester ses recrues.

Les parents d'Anna n'osèrent pas lui demander ce qui s'était passé lors de cette dernière nuit. Le chef reprit la parole.

— Madame et Monsieur Zverev, accepteriez-vous de nous confier votre fille jusqu'à ce qu'elle atteignent sa majorité ?

Que pouvaient-il répondre ? Non ? À des agents du KGB ? Ou du SVR ce qui revenait au même. Ni Boris ni Oksana ne se faisaient d'illusions. La demande était purement formelle et ils n'avaient aucune envie de finir leurs jours dans une colonie pénitentiaire réservées aux opposants politiques. Ils avaient quatre enfants, deux étaient mariés et mère de famille, l'un servait la patrie en Tchétchénie. Ils voulaient revoir leur fils, profiter de leurs petits enfants, atteindre une retraite bien méritée et couler une vieillesse tranquille. Ils adressèrent un regard désespéré et coupable à leur fille.

À leur grande petite dernière. À leur chanteuse.

— Anna est libre de choisir son avenir, dit Boris Zverev.

— La décision vous appartient, Mademoiselle dit le chef en se tournant vers Anna.

Anna était née trop tard pour connaître l'URSS. Youri l'avait trompée, mais elle avait beaucoup appris avec lui et il avait éveillé son intérêt pour le service de la Patrie. Elle aurait menti si elle avait affirmé ne pas s'être amusée pendant ses dix-sept mois passés en compagnie de ce faux-jeton. Qu'irait-elle faire à l'université ? Que ferait-elle d'un diplôme d'ingénieur ?

— Je voulais servir mon pays.

— Vous le servirez au-delà de vos espérances.

— J'ai vraiment réussi tous mes tests ?

— Oui.

— Quelle note ?

— Cinq.

— Mais il me reste beaucoup à apprendre ?

— Oui.

— Et je continuerai à étudier ?

— Oui, et vous obtiendrez des diplômes d'État dans toutes les disciplines que vous maîtrisez. Des diplômes universitaires reconnus et parfaitement authentiques.

— J'accepte.

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J'accepte.

Deux mots qui, treize ans plus tard, avaient provoqué la mort de sa sœur. Matveïtch ne connaissait pas toute l'histoire d'Anna dans les détails, mais elle lui avait amèrement dit un jour que ces deux mots avaient scellé la mort de quatre personnes innocentes. Qu'il avait brisé une partie du cœur de ses parents.

Elle n'avait pas assisté aux obsèques de sa sœur Natalia. Elle courait après Sameen Shaw quand on l'avait portée en terre avec ses trois enfants et son mari. Anna ne les avait pas une dernière fois bercés de ses chants. Un remords de plus à ajouter aux autres.

Matveïtch s'inquiétait et pas seulement parce que la jeune femme retournait en Russie sans avoir encore fait le deuil de la mort de sa sœur.

— Anna, tu es sûre de vouloir partir ?

— Oui.

La jeune femme avait l'art des réponses concises.

— S'il te plaît, insista Matveïtch.

Elle concéda enfin à se détourner de son sac.

— Tu veux te défiler et la laisser partir seule ? demanda-t-elle.

— Rien ne t'oblige à accepter cette mission. Ce n'est pas un contrat et c'est une affaire privée.

— Pourquoi as-tu décidé de l'aider alors ? Et pourquoi m'en as-tu parlé ? demanda Anna.

— J'aime bien cette femme, tu as passé dix ans au sein de SRV et tu connais beaucoup plus de choses sur le système judiciaire et carcérale que moi. Je n'aurais jamais négligé ton avis sur la question, mais je n'ai jamais eu l'intention de t'envoyer assurer ses arrières.

— Et on ne peut pas la laisser s'y frotter toute seule. Pas dans cette colonie-là.

— Elle n'a pas demandé de partenaire.

— Évidemment, rétorqua Anna en haussant les épaules.

Matveïtch soupira.

Regarder Anna, assis dans un fauteuil roulant, le déprimait. Le départ d'Anna en Russie ne dépendait pas de lui, ce n'était pas non plus le fruit d'une concertation entre lui, Borkoof et la jeune femme. C'était sa décision à elle seule. Mûrement réfléchie comme tout ce que faisait jamais Anna.

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Sameen Shaw l'avait contacté fin septembre. Elle lui avait demandé s'il était capable de lui donner la localisation exacte d'un prisonnier détenu dans l'univers carcéral russe. Elle lui avait transmis un nom et une date d'arrestation, et elle avait raccroché après lui avoir annoncé qu'elle le rappelait dans trois jours. Il avait appelé, Doljikov son vieux copain de la Crim' à Moscou. Un appel inutile. Son contact au SRV n'avait rien pu apprendre au policier.

Suite aux excuses désolées de Doljikov, Alexeï avait roulé jusqu'à la chambre d'Anna. Il ne l'avait pas trouvée. Il avait pris l'ascenseur. Quand elle ne travaillait pas, Anna aimait passer du temps à la salle de sport, au stand de tir, ou à l'armurerie. La salle de sport était vide, le stand de tir silencieux, Anna lisait dans l'armurerie.

Elle s'était désignée responsable du lieu. Elle y rangeait et y nettoyait toutes les armes utilisées par les employées de l'agence qu'elles leur appartinssent en propre ou qu'elles fussent fournies par l'agence. La règle était incontournable. Chaque arme emportée en mission devait passer par les mains d'Anna au retour de l'agent. Qu'elle eût servie ou pas, la jeune femme exigeait une révision complète chaque mois. Anna se montra une armurière rigide et très compétente. Matveïtch laissa faire et se plia comme les autres à la discipline imposée par la jeune femme, elle révisa son Baby Eagle et son Smith et Wesson tous les mois.

Anna passait une bonne partie de son temps libre dans l'armurerie, pas parce qu'elle vouait une fascination morbide aux armes et aux explosifs, mais parce qu'elle s'y sentait chez elle. Elle y avait apporté un bureau, une étagères ou ranger ses livres, une bouilloire électrique et une lampe de bibliothèque rétro.

L'armurerie était son domaine, on n'y entrait pas sans son autorisation, et elle veillait jalousement sur tout le matériel qui y était entreposé.

— Anna, tu as gardé des contacts au SRV ? lui avait demandé Matveïtch

La jeune femme avait fermé son livre.

— Pas vraiment, mais si besoin est, je sais qui contacter.

— Je cherche un prisonnier.

Anna avait attendu la suite.

— Un prisonnier politique.

— Pour qui ?

Anna posait rarement des questions, mais elle n'activerait pas ses réseaux sans savoir à qui serait destinés les informations qu'elle obtiendrait.

— Sameen Shaw.

— D'accord.

— Elle rappelle après-demain.

— Je vais voir.

— Merci.

Quand Shaw avait rappelé, Anna avait obtenu les informations qu'elle avait demandées, et même bien plus qu'elle n'en avait demandé.

— Elle est au secret, précisa Anna à Shaw.

— En cellule d'isolement ?

— Non, son dossier n'est pas conservé dans les archives du FSIN* et tous les documents attestant de son arrestation et de son procès on été effacés des archives.

— Pourquoi ?

— Elle a été accusée de dissidence et d'atteinte à la sécurité de l'État.

— Et sa condamnation ?

— Perpétuité. Sans espoir de remise de peine.

— Elle a été convaincue de trahison ?

— Oui.

— Et au niveau légal, on peut trouver une faille ?

— Non. Ce n'était pas une star

— C'est vous qui avez retrouvé son dossier Borissnova ?

— Des contacts.

— Et pour le reste, Matveïtch ?

— Vous en aurez besoin pour quand, Madame ?

— Je ne sais pas trop. Disons que ça doit être prêt dans quinze jours.

— Ce sera court, mais ça devrait aller.

— Je vous fais confiance.

— Vous pourrez rentrer en Russie ?

Shaw leva les yeux au ciel.

— Vous récupérez vos papiers à Moscou, reprit Matveïtch. Un de mes amis s'occupera de vous. Vous n'aurez qu'à m'indiquer quand vous arriverez et me rappeler une heure plus tard pour que je fixe avec vous l'heure et le lieu du rendez-vous.

— Okay, parfait.

Matveïtch avait marqué un instant de silence et puis :

— Madame, vous êtes sûre de ce que vous faîtes ?

— Ça ne vous regarde pas, Matveïtch.

— On ne ressort pas indemne de ce genre de prison.

— J'ai déjà vécu pire.

— Justement.

— Je ne vous demande pas votre avis. Je vous ai demandé un service et je vous paierai en conséquence.

— Vous voulez rire ? répondit froidement Matveïtch.

— Si vous vous mêlez d'interférer dans mes affaires, je laisse tomber et je m'arrange avec quelqu'un d'autre.

Anna posa la main sur le poignet de Matveïtch, hors du champ de vision de Shaw.

— Je ne voulais pas m'immiscer dans vos affaires, Madame. Simplement, vous mettre en garde contre...

— Je me fous de vos mises en garde, Matveïtch, le coupa Shaw.

— J'attends votre appel, Madame. Tout sera fait selon vos désirs.

— Bien, au revoir et merci.

La fenêtre de visio-conférence devint noire.

— Maintenant, tu m'expliques, Anton, l'enjoignit Anna. Elle va à Moscou ? Qu'est-ce qu'elle veut faire là-bas ? Et le reste ? Elle entend quoi par le reste ?

Matveïtch lui rapporta ce que lui avait raconté Shaw. Anna n'en avait pas cru ses oreilles.

— Et après, qu'est-ce qu'elle veut faire ?

— Elle ne me l'a pas précisé.

— Mais c'est tellement évident que tu ne lui as même pas demandé, pas vrai ?

Matveïtch hocha la tête.

— Elle est tarée, elle va se faire massacrer.

— Je ne crois pas qu'elle soit du genre à se faire massacrer.

— Toutes les colonies pénitentiaires pour femmes sont rouges, tu le sais très bien. Il n'existe pas de hiérarchie, ni de caïd pour gérer la discipline. Tout repose sur l'administration. Si le directeur est honnête tout se passe bien, mais si le directeur est un sale type, la vie des prisonnières est un enfer.

— Je sais.

— Youri Ivanovitch Blatov est un sombre salaud.

— Le directeur ?

— Oui.

— Tu t'es renseignée sur lui ?

— Sur la colonie qu'il dirige en général.

— Et ?

— Il n'y a pas que Blatov qui soit un salaud. Sameen Shaw est une forte tête, elle ne s'écrasera jamais. Et même si elle se retient, même si elle veut se faire oublier et jouer profil bas, elle attirera les regards, elle se fera repérer. Et si, en plus, elle vient apporter son aide à quelqu'un...

— Elle la défendra.

— Elle se fera tabasser, balancer au mitard ou pire ostraciser. Elle deviendra le centre d'attention du directeur, des gardiens et des plantons*.

— Il y a des chances. C'est un soldat pas un membre de la CIA ou du... FSB, acheva-t-il avec une grimace d'excuse.

— Tu pouvais le dire, Anton. Elle n'aurait jamais été officiellement recrutée par le SRV, mais c'est une tireuse d'élite, elle leur aurait plu et elle aurait pu être recrutée pour intégrer le groupe action.

— Comme toi ?

— Oui. Je ne crois pas que tuer lui ait posé beaucoup de problèmes de conscience par le passé, mais elle a changé.

— Comme toi ?

— Oui.

— Qu'est-ce qui t'a fait changer, Anna ?

— Le dégoût de moi-même, répondit sombrement la jeune fille.

Matveïtch leva la tête. Cette fille était trop grande. Trop impassible, trop calme. S'il ne l'avait entendu chanter, si elle ne cuisinait pas aussi bien le bortsch, il n'aurait jamais cru qu'elle eût un cœur, mais il était impossible de chanter comme elle chantait sans posséder un cœur et l'âme qui allait avec. Et elle se fendait toujours d'un sourire si juvénile et si naïvement heureux quand Alexeï louait avec passion ses talents de cuisinière qu'il était impossible de penser qu'Anna n'était que cette femme d'un mètre quatre-vingt quatre, aux cheveux noirs, aux yeux bleus si froids et au visage si impassible et dénué de toute passion.

Il reposa ses yeux sur l'écran noir de son ordinateur.

— Anton, qu'est-ce que tu lui as inventé comme passé criminel ?

— Je ne sais pas, c'est Piotr Yogorov qui s'en est chargé avec ses papiers.

— Et tu n'as pas vérifié ? s'étonna Anna.

— Il n'a pas fini. Je verrai après avec lui. Je lui ai dit de ne pas mettre n'importe quoi. Je lui fais confiance.

— Vraiment ?

— Oui, de plus, Sameen Shaw l'amuse. Il a cherché pendant des années à lui faire la peau, mais il admire son culot et je lui ai dit que c'était une amie. Il va lui fabriquer une couverture en béton armée.

— Et en Russie ? Qui va s'occuper d'elle ?

— Doljikov.

— Mmm.

La discussion en était restée là, mais Anna était revenue le voir le soir.

— Je me suis arrangée avec d'anciens collègues. Je pars avec elle.

Elle n'avait pas attendu la réponse, elle avait tourné les talons et refermé la porte derrière elle.

Alexeï était rentré d'une assignation quelques jours plus tard, il avait surpris le regard inquiet et contrarié d'Anton se poser sur Anna et lui avait demandé des explications.

— Tu ne la feras jamais changer d'avis, avait-il déclaré après les avoir obtenus. Laisse-la partir.

— Tu ne me soutiendrais pas si j'essayais ? s'étonna Matveïtch.

— Non. Je sais qu'Anna ne nous laisserait jamais tomber ni toi, ni moi, ni Ivan dont elle ne se sent pourtant pas très proche, ni aucun de tout ceux qui ont été mêlé à cette histoire de cinglés. Anna a intégré l'agence grâce à Chouvaloff, je ne sais pas comment il l'avait connue ni pourquoi elle avait accepté de le suivre. Peut-être parce qu'elle voulait simplement se libérer du SRV et qu'elle n'avait pas trouvé de meilleure solution. Elle est ensuite restée parce qu'elle te respectait et que les missions que tu lui a confiées lui plaisaient. Parce qu'il y avait Chouvaloff et qu'elle nous aimait bien. Mais Anna a servi dix ans la Russie. Je la connais assez pour savoir qu'elle croyait en sa mission, qu'elle s'était dévouée corps et âme à son pays. Quitter le SRV... Elle avait perdu ses illusions, elle ne servait plus de grande cause idéologique. Ensuite, il y eu la mort de Chouvaloff, celle de Korotkov, le meurtre de sa sœur et Maria Alvarez. La Mexicaine incarne tout ce qu'admire Anna. Le courage, la force, l'intégrité, la pugnacité, un idéal. Anna l'a recueillie dans ses bras quand elle a été torturée à Chihuahua. Je sais que cela l'a marquée. Anna tuerait n'importe qui de sang-froid pour la protéger. Pour nous protéger, Anton. Elle ne se pose pas de questions. Pour elle, c'est une question de devoir. Si elle considère qu'elle se doit d'aider Sameen Shaw, on ne doit pas l'en empêcher. J'y serai moi aussi allé, mais je ne peux pas, soupira le géant.

— Moi, non plus, fit sombrement Matveïtch en regardant ses jambes.

— Ouais, quoiqu'on fasse, on ne pourra jamais se faire passer pour des femmes ni toi ni moi.

Matveïtch sourit malgré lui.

— Tu lui fais la gueule depuis combien de temps ? demanda Alexeï Borkoof.

— Je ne lui fait pas la gueule, se défendit Matveïtch.

— Alors tu fais une gueule d'enterrement depuis combien de temps ?

— Depuis qu'elle m'a annoncé sa décision.

— Et c'était ?

— Il y a deux jours.

— Bon, tu as un contrat pour moi ?

— La semaine prochaine si tu es d'accord.

— Quoi ?

— Escorter un homme d'affaires au Venezuela. J'ai mis Alioukine sur le coup aussi.

— Bien.

Le géant blond se frotta les mains.

— Je vais aller faire des courses. Et ce soir, c'est moi qui régale. Je vais tellement me dépasser qu'Anna sera prête à faire n'importe quoi pour je lui serve une assiette de pelmenis supplémentaire. On va passer une nuit comme on en a pas passé depuis longtemps. Anton, il faut que tu recrutes quelqu'un qui joue de la balalaïka.

Matveïtch s'égaya :

— Tu veux que je passe une petite annonce : cherche agent de sécurité, garde du corps, tireur d'élite, ayant une connaissance approfondie des explosifs et des systèmes de sécurité. Passé militaire exigé. Compétences indispensables : sang froid, bonne éducation, capacité d'adaptation, ouverture d'esprit, rigueur et maîtrise parfaite de la balalaïka.

— Ouais, approuva Borkoof en souriant. Précise aussi que les sexistes peuvent s'abstenir de proposer leur candidature.

Un employé s'était un jour cassé les dents sur les poings de Borkoof. Il s'était permis des plaisanteries grivoises et ordurières à l'encontre d'Anna. Derrière son dos. Borkoof lui avait cassé la figure et Matveïtch avait viré l'agent immédiatement après. Il ne pouvait pas se permettre de travailler avec un agent qui ne respectait pas l'un de ses collègues. Le mépris entraînait la mise en danger de la vie de ses collègues. Anna était un agent compétent et il l'aimait beaucoup. Il n'avait aucune envie qu'elle se fît descendre parce qu'un crétin pensait qu'une femme ne vaudrait jamais un homme.

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Shaw ne partit pas comme Maria l'avait craint le lendemain de la réussite de son test. Deux jours, après elle plongeait sur le récif avec Alma et Élisa Brown. Maria avait refusé de les accompagner. Elle aimait plonger avec elles, mais elle voulait ménager à Alma des moments libres de sa présence.

Maria vivait seule avec Alma. En Guinée, elle l'avait scolarisée, mais la petite fille était une étrangère et bénéficiait pour cette raison d'un statut particulier auprès de ses camarades. Personne ne partageait sa culture et Maria avait institué des règles de sécurité très strictes dès qu'Alma avait été en mesure de les comprendre.

Alma avait grandi avec. Obéir aux consignes de sa mère lui garantissait une grande liberté et un immense sentiment de sécurité. Dans son esprit, même si sa mère n'était pas présente, si Alma se retrouvait en danger, parce qu'elle avait suivi à la lettre les consignes de sa mère, celle-ci surgirait et rien ne lui arriverait jamais.

Maria était un personnage public, elle s'était crée beaucoup d'inimitiés au Mexique. Alma avait grandi aux États-Unis, mais Maria se méfiait de la vindict sans frontière de ses ennemis. Elle avait éduqué sa fille dans l'idée qu'elle ne devait jamais écouter personne, qu'elle ne jamais faire confiance à personne, excepté à sa mère et que sa mère ne confierait jamais un message à lui transmettre, quel qu'il fût, à personne. Si elle voulait dire quelque chose à Alma, elle lui disait en personne. Alma le savait. Sa mère était sa seule et unique référente. Elle l'avait été, jusqu'à ce qu'elle envoyât sa fille au Canada vivre avec des gens que ne connaissaient ni Maria ni Alma.

Au Lac de la Prune, sa mère lui avait manqué, mais l'enfant avait été heureuse. Elle avait trouvé deux adolescents qui avaient pris soin d'elle et qu'elle admirait. Et puis, il y avait eu Sameen. Il y avait aussi eu Sameen au Brésil. Sameen qui, au grand dam de Maria, avait tant séduit Alma.

Alma s'entendait bien avec Juan et sa femme, et elle avait toujours entretenu d'excellents rapports avec les amants réguliers de sa mère. Il y avait eu David à Washington et Miguel à Altamira, mais c'étaient Maria qui lui avait présentés Juan, Dolores, David et Miguel et tous était des gens que la jeune juge appréciait et à qi elle avait accordé sa confiance.

Sameen...

Maria ne pouvait pas dire qu'elle avait apprécié cette femme taciturne et revêche qui arborait une tête de forçat et un horrible tatouage sur l'avant-bras. Mère et fille n'avaient pour une fois pas partagé les mêmes sentiments. Alma ne le lui avait jamais reproché, mais Maria savait qu'elle avait souffert que sa mère ne partageât pas l'admiration sans borne que vouait Alma à Crâne-rasé.

Maria ne s'était pas mise en travers de leur relation parce qu'elle n'avait pas trouvé de raison valable pour éloigner Sameen d'Alma. Parce qu'elle avait apprécié, malgré l'aversion qu'elle éprouvait pour la jeune journaliste qu'elle prétendait être — une aversion non dénuée de désir — la relation qu'avait instituée la jeune femme avec sa fille. Alma avait accueilli le rapprochement de sa mère et de Shaw comme l'une des plus grandes joies de sa courte vie d'enfant.

Alma avait grandi et mûri durant son séjour au Canada. Et quand Maria la retrouva à Washington après plus d'un mois de séparation, Alma avait engrangé des histoires à raconter jusqu'à la fin de ses jours.

Vivre loin de sa mère avait profité à Alma.

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Durant le procès, l'enfant avait eu la joie de revoir Lionel Fusco. Le policier, quand il était présent, l'emmenait jouer au parc, visiter le zoo, les musées et continua à lui apprendre le base-ball. Mais l'oncle Lionel ne fut pas le seul à prendre soin de l'enfant.

Alma reconnut en Élisa la femme qui lui avait parlé au Lac de la Prune et elle s'illumina quand elle comprit que c'était elle qui écrivait les rapports à Shaw. Le sévère agent du FBI était une amie de Sameen — Et Sam avait avoué qu'elle l'aimait bien — et Alma n'avait pas oublié qu'elle écrivait des choses gentilles sur sa mère. Elle l'adopta sur-le-champ.

Et puis, il y avait eu Alexei. Anna impressionnait autant Alma que sa mère, et Alioukine n'avait pas retenu son attention, mais Alexeï conquit l'enfant.

La première fois qu'Alma tomba nez à nez avec le géant Russe, elle écarquilla les yeux et recula prudemment se mettre à l'abri derrière les jambes d'Élisa Brown.

Elle n'avait jamais vu un homme aussi grand, aussi blond, aussi barbu. Un ogre. Un ogre russe. Au rire tonitruant. Alexeï s'était accroupi.

— C'est moi qui te fais peur ?

Accrochée des deux poings au pantalon d'Élisa, Alma avait lentement hoché la tête.

— C'est vrai que je suis un peu grand, mais accroupi, je fais ta taille. Et je n'ai pas la barbe piquante d'un ogre, mais celle, toute douce, de mes ancêtres ours.

Alexeï Borkoof possédait une voix de baryton et un accent russe prononcé quand il parlait en anglais. Alma le regarda dans les yeux. Le géant arborait un regard bleu, pétillant de malice et de gentillesse.

— Viens vérifier que je ne mens pas.

Alma chercha sa mère du regard. Maria lui dédia une grimace d'encouragement. Alma sortit doucement de derrière Élisa. Elle lui attrapa la main et la tira derrière elle. Elle avança prudemment. La mine inquiète. Le géant lui sourit amicalement et se passa le dos de la main sur sa barbe.

— Elle est courte, mais elle est très douce.

La petite fille tendit les doigts et caressa timidement la barbe blonde. La main crispée sur celle d'Élisa se détendit soudainement sans toutefois l'abandonner.

— Alors ? demanda doucement le Russe.

— C'est tout doux, confirma l'enfant.

— Comme celle d'un ours. Je te l'avais dit.

— Tu as vraiment des ancêtres ours ?

— Oui. Tous les Russes ont pour ancêtres des animaux. Ivan, que tu n'as pas encore vu, a pour ancêtre un loup gris et Anna, ajouta-t-il en se retournant à demi vers la jeune femme. Anna a pour ancêtre une panthère des neiges.

Il sourit benoîtement à la jeune femme. Anna secoua la tête, flattée de se voir attribuer un tel totem. La panthère des neige était avec le lynx l'un de ses animaux préférés parmi les prédateurs.

— Tu crois que moi aussi, j'ai un ancêtre animal ? demanda Alma.

— Je ne sais pas.

— Mama ?

— Si tu ne l'as pas rêvé, tu ne peux pas le savoir, Alma, lui dit Maria.

— Oui, mais j'étais trop petite et toi, tu m'as toujours dit que tu n'avais pas voulu essayer quand les Mebenbo... les Menbogo...

— Les Mebengôkres, l'aida Maria.

— Oui, quand ils t'ont proposé de le faire.

— Il fallait d'abord inhaler des drogues.

— Oui, mais tu aurais su, rétorqua Alma qui ne comprenait pas trop pourquoi sa mère avait rejeté une pratique qui semblait naturelle aux Mebêngôkres.

— On ne rencontre pas son ancêtre chez les Mebengôkres, mais son animal totem. Celui que j'aurai rencontré n'aurait pas été le tien, Alma.

— Mais toi, toute ta famille à le même ? demanda Alma à Alexeï.

— Un ancêtre commun et des frères différents.

— J'aimerai tant savoir qui c'est pour moi, bouda la petite fille.

— Un jour, tu sauras.

Alma s'illumina.

— Tu crois ?

— Je ne savais pas qui c'était avant d'avoir rencontré mon ancêtre.

— Ta famille ne te l'avait pas dit ?

— Non. C'est interdit. C'est l'esprit totem qui choisit de se révéler. Tu dois te montrer patiente et sage.

Alma arbora une mine déçue.

— Chaque chose vient en son temps. Quel âge as-tu ?

— Trois ans et demi.

— Tu fumes ?

— Non.

— Et tu préfères la vodka ou le rhum ?

— Je suis trop petite pour boire, répondit Alma.

— Pourquoi ?

— Ce n'est pas bien.

— Parce que tu es trop petite ?

— Oui.

— Qui te l'a dit ?

Alma fronça les sourcils.

— ...

— Tu voudrais boire de l'alcool et fumer ? continua Borkoof sans lui laisser le temps de répondre.

— Non.

Brown souriait de toutes ses dents, Anna observait la scène d'un air attentif et concentré, Maria tombait des nues. Alexeï Borkoof était un cuisinier hors-pair, un homme discret, mais aussi un mercenaire. Russe. Un ancien soldat. Un excellent garde du corps. Impressionnant. Bourru. Personne n'approchait jamais Maria, si elle n'avait pas fait signe à ses gardes du corps qu'elle y consentait. S'il lui avait parlé de cette histoire de totem ours avant, Maria aurait imaginé un grizzly gigantesque. Alma paraissait d'autant plus minuscule que le Russe mesurait près de deux mètres et possédait la carrure qui allait avec : la brute et la petite fille. Maria avait repéré le sourire du mercenaire étonnement doux et bienveillant, mais son expérience lui avait souvent prouvé que ce genre de sourire pouvait dissimuler des monstres. Mais là ? Maria se reprocha son jugement sur ses trois gardes du corps. D'avoir oublié qu'une femme et deux hommes se cachaient derrière leurs costumes si bien taillés — gracieusement fournis par Root — qu'aucun d'entre eux ne traînait un passé de criminel et qu'ils ne devaient pas être si différents d'Élisa ou de Sameen. Que leur parcours étaient semblables. Elle n'arriverait peut-être jamais à se sentir aussi à l'aise avec les Russes qu'avec Sameen et Élisa, elle doutait fortement qu'elle entraînât un jour l'un d'eux dans son lit, mais elle ne doutait pas qu'Alma se fût trouvé un nouvel ami.

— L'esprit de ton totem ne s'est pas manifesté à toi pour les mêmes raisons qui font que tu ne veux pas fumer et que tu ne veux pas boire de l'alcool.

Alma secoua la tête, déçue, mais rassurée parce que le gentil géant venait de lui assurer qu'un jour, elle rencontrerait son esprit-totem.

— Et sinon ? reprit le géant blond. Je te fais toujours peur ?

— Non.

— Les ours sont très gentils si on ne les agresse pas et qu'on ne touche pas à leurs petits.

— Tu as des petits ?

— Non, sourit Alexeï. J'espère bien en avoir un jour, mais je n'en ai pas encore.

— Tu fais quoi ici ?

— Je protège ta mère.

— Moi aussi ?

— Évidemment.

— Tu nous protégeras aussi bien que tes petits si tu en avais ?

— Oui.

— Et tu joueras avec moi ?

— Si tu veux, oui.

À partir de ce jour, Alma ne vit Alexeï que comme un gros nounours.

.


.

Le rire perçant d'Alma retentit au large. Élisa ou Sameen avait dû remonter un coquillage ou un animal qui avait surpris l'enfant, à moins que Sameen ne se fût une nouvelle fois fendue d'une remarque pince-sans-rire qui avait plongé Élisa dans l'embarras. Ou que la même Sameen, pour une raison quelconque, eût lâché une bordée de jurons.

Maria posa le menton sur ses genoux. Ses orteils jouèrent un moment avec le sable. Elle réfléchissait depuis quatre mois au sens qu'elle voulait donner à sa vie. Elle décompressait. Une pause qui s'était révélée la bienvenue. Maria courait depuis dix-neuf ans. L'université, la magistrature, sa charge de député, son engagement pour les droits de l'homme. Elle avait enchaîné les combats, round après round, victoire après victoire, défaite après défaite, sans jamais s'arrêter, l'esprit accaparé par un nouvel objectif à chaque fois qu'elle en atteignait un.

Son séjour en Guinée l'avait harassée et ne lui avait pas apporté la paix qu'elle avait escomptée. Maria ne connaissait pas l'Afrique. Le dépaysement avait été total, elle avait dû déployé des talents d'adaptabilité qu'elle n'avait jamais mis en œuvre auparavant. Elle avait aimé le pays, ses habitants et son travail. Elle avait oublié le Mexique, les Cartels et le Chirurgien de la mort. Malheureusement, eux, ne l'avaient pas oubliée. Ils revenaient hanter ses nuits. Elle avait ignoré ses terreurs nocturnes et son malaise grandissant. Elle avait ignoré les mises en garde de Root qu'elle n'avait pu tromper bien longtemps. Ignorer ses conseils.

Jusqu'à ce qu'Alma commençât à hurler la nuit, à venir se réfugier, pâle de terreur et en larmes, dans ses bras. D'abord de façon intermittente, puis de plus en plus souvent, plusieurs fois par semaine, et pour finir, presque chaque nuit.

Elle en avait parlé à Root. Alma ne lui racontait jamais à quoi elle rêvait ni ce qui lui faisait si peur. Elle pleurait simplement en gémissant « Mama, Mama. » jusqu'à ce qu'elle se calmât et s'endormît parfois encore secouée de sanglots convulsifs. Root avait mis la jeune mère devant ses responsabilités.

— Alma est-elle habituellement sujette aux cauchemars ? avait-elle demandé.

— Non, elle a dû en faire deux ou trois depuis qu'elle est née, c'est tout.

— Et vous voulez savoir pourquoi, tout à coup, elle se réveille presque toutes les nuits en hurlant ?

— Oui.

— Pourquoi vous le dirais-je ?

— Parce que c'est votre métier, avait agressivement répondu Maria.

— Ce n'est pas vraiment mon métier et je ne vous le dirai pas, Maria, parce que voilà plusieurs mois que vous refusez d'écouter mes mises en gardes et mes conseils et que, vous connaissez la réponse à votre question.

Maria avait biaisé. Autant tenter d'arrêter un rhinocéros lancé au galop à mains-nues que de tenter de manipuler Root.

Alma souffrait. Maria prit congé de l'ONG ACCORD Guinée et s'envola avec Alma pour les Seychelles. Ses cauchemars se raréfièrent et ceux d'Alma disparurent.

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Elle avait passé quatre mois hors du temps. Avec elle-même. Avec Alma. Sans soucis. Sans peine ou presque. Elle ne s'était jamais sentie aussi détendue, aussi sereine. Elle avait médité sur son parcours, sur sa vie. Avec l'aide de Root, elle avait soigné ses blessures. Elles ne disparaîtraient pas, mais elles ne puruleraient plus. Elle se sentait d'attaque à repartir affronter le monde.

Elle avait quelques idées. Une en particulier. Elle avait décidé d'en parler à Root. Pas à son médecin, à Root. Mais Élisa l'avait contactée et Sameen avait débarqué quinze jours après avec sa fille.

Élisa ne lui avait rien confié de ce qui l'avait conduite à la rejoindre, et Sameen allait partir remplir elle ne savait trop quelle mission casse-cou après lui avoir laissé sa fille en garde.

Ses deux-là se foutaient de sa gueule.

Si encore Élisa était arrivée brûlante de passion, dévastée de désir et en manque d'amour et de sexe, Maria lui aurait passé ses silences et ses secrets. Le jeune officier s'était montrée tendrement amicale, mais elle n'avait jamais manifesté le moindre désir de sombrer à la passion dans les bras de Maria et elle s'était glissée dans la cellule familiale que constituait Maria et Alma avec un naturel désarmant. Maria avait essayé de savoir ce qui la tourmentait, avec qui elle s'était mariée. Elle n'avait pas obtenu plus de réponses que n'en avait obtenu Sameen le matin de son arrivée quand elle lui avait posé la question.

Et Sameen justement.

Elle lui téléphonait pour lui apprendre qu'elle était enceinte et solliciter ses conseils et une fois qu'elle avait obtenu ce qu'elle voulait, elle lui raccrochait au nez après un bref salut et ne lui donnait plus aucune nouvelle ? Maria avait calculé après son appel qu'elle devait accoucher courant avril, et elle avait attendu son appel. Longtemps. Avant de comprendre, furieuse, que Sameen ne l'appellerait pas. Et là, elle débarquait avec Anne-Margaret, dont Maria ne savait toujours pas la date de naissance, et elle lui refilait le bébé ?

Maria jura horriblement.

Elle n'obtiendrait rien d'Élisa, la jeune femme se braquerait si elle essayait de lui tirer les vers du nez, mais elle ne pouvait pas laisser Sameen foutre le camp et risquer sa vie à l'autre bout de la terre sans en savoir un peu plus sur sa fille et la mission qu'elle comptait mener.

Elle releva la tête en espérant voir les trois plongeuses revenir vers la plage. Elle vit simplement Alma allongée sur sa planche en train de crier et deux paires de palmes s'agiter au-dessus de l'eau alors que les deux cabrones auxquelles tenaient Maria plongeaient en canard.

Elle jura encore. Alma n'en savait rien, mais Maria connaissait un nombre impressionnant de jurons plus vulgaires les uns que les autres qu'elle avait entendu et appris auprès des délinquants lorsqu'elle était juge.

Énervée et impatiente de coincer Shaw, elle rejoignit la villa, ouvrit le réfrigérateur en retira ce dont elle avait besoin pour élaborer un bon repas et téléphona à la réception de l'hôtel pour commander ce qui lui manquait.

Cuisiner la détendait et lui permettait de réfléchir. Tout en découpant les fruits et les légumes, en écaillant le poison et en secouant les poêles et les casseroles, elle élabora la stratégie qu'elle emploierait pour faire parler Shaw. Confiante, parce que Shaw n'était pas Root et que si elle savait où taper, la jeune femme, tout revêche et bornée qu'elle était, lui mangerait dans la main. Un sourire carnassier s'afficha sur les traits de la jeune Mexicaine à cette pensée.

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Les trois plongeuses revinrent bruyamment de leur sortie. Élisa souleva Alma dans ses bras, cria sauvagement, et sauta dans la piscine.

— Lissa ! hurla Alma avant de disparaître sous l'eau avec le jeune officier.

Elles réapparurent deux secondes plus tard en piaillant et en riant. Shaw leva le nez et huma l'air ambiant. Elle posa ses affaires sur une chaise longue et entra dans la maison. Maria lisait, allongée sur un canapé.

— Mmm, ça sent bon, fit Shaw. C'est toi qui as préparé à manger ?

— Oui.

— Qu'est-ce que tu as prévu ? Je meurs de faim.

— C'était bien votre plongée ?

— Ouais. Alma te racontera. On mange bientôt ?

— C'est prêt. Va te rincer et reviens mettre le couvert.

— Okay, grogna Shaw.

Elle repartit dehors et plongea dans la piscine. Une manière expéditive et pratique pour se rincer pourvu que les pieds fussent propres avant. Elle traversa la piscine en apnée, évita Brown et Alma qui jouaient et riaient comme des gamines, se frotta les cheveux et ressorti. Elle ceignit une soulava autour de sa taille, tordit ses cheveux pour les essorer un peu et s'activa pour mettre le couvert.

— Voilà, dit-elle à l'attention de Maria quand elle eu fini.

— Je veux te parler après le déjeuner.

— Ouais, de quoi ? demanda négligemment Shaw.

— De ta fille, répondit sèchement Maria.

Le ton alarma Shaw.

— Quelque chose ne va pas ?

— Beaucoup de choses ne vont pas, Sameen.

Shaw s'apprêtait à régler le problème comme elle en avait l'habitude : tout de suite et sans détour. Mais Élisa et Alma sortirent de la piscine et réclamèrent à manger. Maria lui adressa un regard glacial accompagné d'un sourire narquois et Shaw dut se résoudre à la patience. Elle resta silencieuse tout au long du repas. Alma babillait sans cesse et raconta leur plongée dans ses moindres détails. Brown finit par s'apercevoir que Shaw lançait régulièrement des regard chargés d'éclairs à Maria et que la jeune juge, si elle les remarquait, les ignorait ostensiblement.

— Et pourquoi tu as tant ri tout à l'heure ? demanda Maria à sa fille.

Alma réfléchit. Elle avait beaucoup rit ce matin.

— Vraiment fort, précisa Maria.

— À cause de l'acanthaster, intervint Brown.

— Ah oui, rit Alma. C'est Sam, elle m'a remonté une acanthaster pour que je la vois, mais elle l'a lâchée sans faire exprès, après elle a été la rechercher et elle s'est fait piquer ! Elle est remontée en disant plein de gros mots !

— Tu n'es pas prudente, Sameen, déclara Maria.

Shaw lui lança un regard méchant.

— Et tu sais, Mama, on a vu une, euh, une holo... Comment on dit Lissa ?

— Une holothurie serp...

— Une holothurie serpent collante, la coupa Alma. Une grande ! Comme ça, dit Alma en écartant les bras. Et après...

Le déjeuner continua animé par la joie communicative d'Alma. Le repas plut à Shaw et Alma n'arrêtait pas de lui parler ou de la prendre à témoin. Elle en oublia l'humeur dont avait fait preuve Maria avant de se mettre à table.

Shaw adorait les salades de papayes et les fruits d'arbre à pain qu'elle arrosait généreusement de sauce à base de citron vert et de purée piment rouge frais. Il n'y avait pas de viande aux Seychelles, mais les poissons étaient variés et les chairs très différentes les unes des autres. Maria cuisinait bien et elle avait passé quatre mois à apprendre la cuisine locale auprès du personnel de l'hôtel et à expérimenter de nouvelles recettes. Elle n'avait jamais trop cuisiné avant d'avoir Alma, elle n'en avait surtout jamais consacré du temps. Elle avait appris avec sa mère quand elle était petite et elle avait apprécié s'y remettre quand Alma avait grandi. Sameen cuisinait très bien aussi. Brown s'était souvent excusé de son incompétence en la matière, d'abord auprès de Maria, ensuite auprès de Shaw.

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— Je suis juste douée pour préparer des trucs sur le feu.

— Parce que on ne cuisine pas sur un feu peut-être dans une cuisine ?! lui avait vertement répondu Shaw.

Brown s'était une fois de plus sentie complètement stupide.

— Vous avez été une putain d'ado dorlotée par sa maman chérie et une bidasse heureuse de bouffer n'importe quelle merde qu'on a pu vous servir à la cantine.

Brown avait rougi.

— Et un de ses connards d'officiers planqués toujours royalement servis au mess quand les gars en opération ne becquetaient que leurs rations moisies ou pleine de sable.

Cette fois-ci, Brown avait blêmi. Maria avait mis le holà et sévèrement réprimandé Shaw pour ses écarts de langage.

— Brown est une sale gosse pourrie-gâtée.

— Au moins, elle, elle est polie.

— C'est quand même pas dur de cuisiner, avait grommelé Shaw.

— Plains-toi, Sameen, elle pourrait ne pas apprécier ta cuisine et te reprocher de ne pas lui servir comme repas que des frites et des hamburgers.

Shaw avait regardé Brown. Le jeune officier avait saisi la perche que lui tendait Maria.

— Vous cuisinez très bien, mon capitaine. J'adore votre bouffe. La tienne aussi Maria.

— Merci, répondit Maria.

Shaw s'était fendu d'un sourire.

— Vous aimez vraiment ?

— Oui.

— Je vous charriais, Brown. Vous n'avez jamais fait partie de ces connards d'officier.

Brown avait arboré un irrésistible sourire heureux.

— Mais votre mère aurait dû vous éduquer un peu mieux que cela, grogna Shaw.

— …

— Et vous apprendre quelques recettes, parce que, vu comme vous appréciez ce qu'on vous sert ici, elle doit bien cuisinier.

— Oui, c'est vrai.

— Vous voyez, vos parents n'étaient pas si strictes que ça avec vous.

— Non, c'est vrai, s'était soudain émue Brown.

— C'était un salaud. Vous êtes une fille bien, Brown.

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Depuis, Shaw se moquait gentiment de Brown, de ses incompétences culinaires et de ses goûts de luxe, du moins, tant que Maria tolérait ses plaisanteries.

— Mama, tu viens te promener ? proposa Alma après le repas.

— Non.

— Sam, tu viens ?

— Je dois parler à Sameen, Alma.

L'enfant dévisagea sa mère un instant. Elle tourna la tête vers Shaw qui haussa les épaules à sa question muette.

— Lissa ? demanda Alma avec empressement.

— Va avec elle, Lissa. Emportez vos affaires, vous pourrez vous baigner en chemin.

— On prend un goûter peut-être ? suggéra le jeune officier.

— Excellente idée, approuva Maria.

Shaw se renfrogna. Brown en profita pour se placer près d'elle, elle attendit que Maria se détourna pour se pencher à son oreille :

— Bonne chance, Sam, murmura-t-elle d'un ton moqueur.

Elle s'éloigna rapidement en lui adressant un clin d'œil malicieux. Shaw prit son élan.

— Sameen, l'appela Maria.

Brown lâcha un rire et rentra dans la villa au pas de course. Elle ne savait pas ce que Maria voulait de Shaw, mais elle aurait détesté être à sa place.

Brown ne s'était jamais attiré les foudres de la jeune juge et elle espérait ne jamais se les attirer. Elle l'avait vu se battre au procès, elle l'avait couverte lors de l'assaut du chalet en Virginie. Maria l'avait impressionnée par son sang-froid et sa détermination. Par la froideur et la dureté qu'elle pouvait opposer à un adversaire. Par son manque total de pitié, quand elle s'en prenait à quelqu'un, qu'elle l'écrasait pied à pied. Phrase après phrase. Maria utilisait la parole comme une arme. Elle se débrouillait plutôt bien avec une arme de poing, mais elle se montrait une oratrice virtuose. Implacable. Brown avait une très exacte idée de ses compétences, et si elle savait dominer Maria dans de nombreux domaines, elle savait que face à elle, elle ne faisait le poids ni en escalade ni dans une joute orale.

.

— Assieds-toi, Sameen, fit Maria d'une voix autoritaire.

— Qu'est-ce que tu veux ? demanda Shaw sur la défensive.

— Je t'ai dit que je voulais parler.

— De quoi ?

— De Anne-Margaret, je te l'ai dit.

— Okay, tu veux savoir quoi ?

— Ce que je dois en faire et ce que dois lui dire si tu meurs au cours de ta mission.

— …

— J'étais sûre que cela te laisserait sans voix.

— Tu fais chier, Maria. Je ne vais pas mourir.

— Non, à combien de probabilité se monte ta certitude ?

Shaw lui jeta un regard noir.

— 100 % ? demanda Maria.

— C'est impossible et tu le sais très bien. À chaque seconde qui passe, on peut mourir. Tu n'as pas donné d'instructions à Brown en lui confiant Alma pour l'après-midi. Pourtant, je pourrais t'avoir étranglée avant qu'elles ne rentrent ce soir.

— Je n'ai pas demandé à Élisa de m'astreindre à un entraînement commando avant de me résoudre à te parler.

— C'est une mesure de prudence, je...

— À d'autres, Sameen ! la coupa sèchement Maria. Je veux savoir ce que tu vas faire et je veux que tu me donnes des instructions s'il t'arrive malheur.

Shaw se prit le pouce entre les dents et en déchira la peau nerveusement. Elle passa ensuite aux autres doigts.

— Tu n'y a même pas pensé ! réalisa Maria.

— …

— Avoue !

— Pourquoi j'y aurais pensé ?

— Parce que c'est important.

— Elle est avec toi et je reviendrai.

— Mais si tu ne reviens pas ?

— Ben...

Elle n'en savait rien. Elle n'avait jamais envisagé un tel scénario. Elle avait simplement pensé qu'elle devait confier Anne-Margaret à quelqu'un et Maria s'était avéré le meilleur et le seul choix possible.

— Elle a un passeport ? demanda Maria.

— Évidemment... répondit Shaw avec condescendance.

— Mais qu'est-ce que je peux en savoir, Sameen ? s'énerva Maria. Tu m'as téléphoné en juillet de l'année dernière pour me déclarer de but en blanc que tu étais enceinte et me demander ce que je ferai si j'étais à ta place ! Une question complètement idiote au passage.

Shaw se rembrunit.

— Et après ? Après rien ! Merde, Sameen. Tu aurais au moins pu me dire qu'elle était née et que c'était une fille, que tu lui avais donné un nom, que tout s'était bien passé. Je n'attendais pas un faire-part de naissance et des dragées, juste un coup de fil ou quelques mots dans un courriel. Tu m'aurais dit : c'est une fille, elle s'appelle Anne-Margaret, elle va bien, et j'aurai été heureuse. Mais non, je suis sûre que ça ne t'est même pas venue à l'esprit que je pouvais m'inquiéter, n'est-ce pas ?

— …

— Réponds !

— Non.

— Tu l'as fait enregistrer à l'état-civil ?

— La sage-femme s'en est chargé.

— Tu n'as pas accouché à l'hôpital ?

— Non, ce n'était pas possible, il y avait trop de neige et de toute façon, je ne voulais pas aller dans un hôpital.

— À cause des caméras de surveillance ?

— Oui.

— Son passeport est faux ?

— Euh...

— Le tiens aussi je suppose ?

— Oui.

— Elle est née quand ?

— Le 17 avril.

— Joli cadeau d'anniversaire.

— …

— Tu es bien née le 14 avril ?

— Oui.

— À quelle heure ?

— Je n'en sais rien.

— Pas toi, Anne-Margaret.

— À vingt-deux heures cinquante-quatre.

— Tout s'est bien passé ?

— Oui.

— Pourquoi tu as choisi ce prénom ?

Shaw baissa la tête comme un taureau prêt à charger.

— Tu veux me la laisser ou pas ?

Shaw détourna le regard.

— Margaret était le prénom du médecin à qui je dois ma vocation de chirurgien. J'ai assisté à ma première opération avec elle.

— Tu avais quel âge ?

— C'était un cadeau pour mon dixième anniversaire.

— Celui dont tu gardes le plus beau souvenir ?

— Oui.

— Raconte-moi comment tu l'as connue.

— …

— Sameen.

Maria ne la laisserait tranquille que quand elle aurait obtenu ce qu'elle voulait, Shaw renonça à se battre contre elle et elle lui raconta, de mauvaise grâce et en évitant son regard, sa rencontre avec Margaret Prescott. De mauvaise grâce parce qu'elle détestait évoquer son père.

Maria voulut connaître l'histoire dans ses moindres détails, et ne se contenta pas d'un sec récit narratif. Elle interrogea Shaw sur ce qu'elle avait ressenti, sur les sentiments qu'elle portait à Margaret Prescott. Si elle l'avait revue ensuite, si elle aimerait la revoir.

— Elle est morte en 2005. Elle s'est fait bouffer le foie par des parasites en Éthiopie.

— Tu as été triste d'apprendre sa mort ?

Shaw avait rechigné à parler de son père, mais elle s'était animée en parlant du docteur Prescott. Elle y avait pris plaisir. Elle n'avait jamais raconté cette histoire à personne, pas même à Root ou à Athéna. Maria avait habilement évité de poser des questions sur Matthew Shaw parce qu'elle avait sentit que le sujet déplaisait à Shaw, mais elle l'avait poussée à s'étendre sur le chirurgien.

Shaw tenta de se rappeler du jour où elle avait appris la mort de Margaret.

Son père avait parlé du chirurgien à sa femme. Il aimait beaucoup Margaret et ils étaient restés en contact après le Qatar. Khatareh connaissait l'affection que Sameen portait à la jeune femme et Matthew lui avait raconté combien le cadeau qu'avait offert Margaret à Sameen pour son anniversaire l'avait rendu heureuse. Khatareh savait que sa fille devait sa vocation au chirurgien. Le mari de Margaret connaissait l'affection que sa femme vouait à Sameen, son intérêt jamais éteint pour la petite fille puis la jeune étudiante en médecine qu'elle était devenue et il avait trouvé important que celle-ci fût informée de son décès. Le nom de Khatareh Deghati et son numéro de téléphone figurait dans le carnet d'adresse de sa femme avec la mention « Mère de Sameen, femme de Matthew Shaw ».

C'était sa mère qui avait annoncé la mort de Margaret à Sameen. Un soir, alors que Shaw rentrait de l'hôpital après une garde de dix-huit heures et qu'elle ne rêvait que d'une douche et de son lit. Sa mère connaissait son emploi du temps, et elle avait attendu qu'elle rentrât chez elle pour l'appeler.

— Non, je ne crois pas. Je ne sais pas. Ma mère m'a appelé, je ne rêvais que de mon lit, mais je ne me suis pas couchée, je suis sortie, dit-elle d'une voix égale. J'ai passé la nuit dans un bar, j'ai joué au billard, je me suis fritté avec un mec qui avait essayé de m'arnaquer et... euh...

— Tu t'es trouvé un mec ?

— Ouais.

— Tu l'as ramené chez toi ?

— Non, se défendit Shaw scandalisée que Maria eût suggéré un tel manquement aux règles de bienséance. On est allés en voiture dans un coin tranquille. Il était marié.

— Et ensuite ?

— Je suis rentrée chez moi et j'ai dormi. Je devais être à l'hôpital à dix-heures.

— Tu l'aimais, murmura Maria.

— Je ne sais pas.

— Bien sûr que si. Tu te souviens même à quelle heure commençait ta garde à l'hôpital le lendemain du jour où tu as appris sa mort.

— Elle ne m'a jamais traitée comme une demeurée.

— Mais pourquoi Anne-Margaret ?

— Je trouvais que Margaret faisait vieux jeu et je ne voulais pas que Meg porte ce seul héritage.

— Mmm, tu pouvais l'appeler Megan, c'est assez à la mode aux États-Unis.

— Je voulais Margaret, pas Megan.

— Oui, parce que tu l'aimais vraiment, tu voulais lui rendre hommage.

— Je ne sais pas.

— Et Anne ?

— Ça sonnait bien.

— Sameen, qui est son père ?

— Un mec.

— Ça je m'en doute, tu l'as rencontré où ?

— En Irak.

Maria dévisagea Shaw. Ses yeux, pour ce qu'en voyait Maria, s'étaient assombrit, ses traits s'étaient durcis.

— Tu sais, commença doucement Maria. Alma est une enfant de la mer.

Shaw retourna enfin son regard sur Maria.

— J'étais en vacances, dans un très bel endroit, continua Maria. Au Costa Rica. J'étais députée à l'époque, j'avais déplu à des gens et ils avaient lancé une campagne ordurière et infamante àmon encontre. Il était difficile d'attaquer ma probité ou de m'accuser de corruption alors, ils ont fouillé dans ma vie privée. Je ne me suis jamais vraiment affichée, mais je ne me suis jamais trop cachée non plus. Ils ont trouvé des photos, inventé des témoignages. Habituellement, j'accorde peu d'importance à ce genre d'attaque. J'y avais eu droit quand j'étais juge, pendant ma campagne pour devenir députée et après mon élection. Mais j'étais aussi engagée contre les Cartels et ce n'était pas toujours facile, je subissais beaucoup de pressions. Je suis croyante, Sameen. Je ne vais pas à la messe tous les dimanches, mais je rate rarement les grandes fêtes et j'aime parfois aller me recueillir dans une église. Je m'y sens en paix. J'étais allée assister à la messe de la Pentecôte à Chihuahua. J'avoue que ce n'était pas la meilleure idée que j'avais eue, mais je me trouvais à Chihuahua pour mon travail et j'ai eu envie de souffler un peu. Je n'aurais jamais dû y aller et surtout, ne jamais dû y rester quand j'ai repéré des regards hostiles dans l'assemblée. Si Juan avait été avec moi, je l'aurais écouté, mais il n'était pas là et je n'avais pas vraiment pour habitude d'écouter mes assistants. Je ne me souviens même pas s'ils m'ont mise en garde. J'étais fatiguée et une fois assise, je n'ai plus prêté attention à ce qui se passait autour de moi.

— Tu t'es fait jeter ?

— Comment tu le sais ?

— Ce n'est pas très difficile à deviner. Tu es la honte et la fierté de Chihuahua. Ce jour-là, tu étais la honte de la communauté.

— Oui, souffla Maria. C'était horrible. Le prêtre m'a invectivée en plaine célébration. Il m'a traité de femme adultère et de pécheresse.

— Je croyais que Jésus appelait au pardon ?

— Il m'a appelée à me repentir. À venir m'agenouiller devant l'autel, devant tout le monde, et à faire amende honorable, à m'humilier devant le Christ.

— Et tu n'es pas allée t'allonger face contre terre devant lui ?

Maria ne releva pas l'ironie.

— J'étais furieuse. Je n'ai pas bougé. Et c'est là où il a tendu le doigt vers le fond de la nef et m'a invitée à sortir en me criant de revenir quand j'aurai fait acte de repentance et que je ne souillerais plus la maison de Dieu de ma présence.

— Et tu es sortie ? s'étonna Shaw.

— J'ai vu des hommes bouger dans les rangs. J'en connaissais quelques-uns.

— Des membres de Silanoa ?

— Oui, de Juarez aussi. Je suis partie avant qu'ils ne me sortent de l'église manu-militari et qu'ils ne me tabassent sur le parvis. Je n'avais pas vraiment prévu de me rendre à cette messe, mais ma présence a vite été remarquée et un petit comité d'accueil m'attendait dehors. Tout un tas de fidèles offusqués et des journalistes. J'ai regagné ma voiture dans le crépitement des appareils-photos, sous les huées, les injures, et toutes sortes de projectiles. Quand je suis rentrée à Mexico, une religieuse a demandé à me voir et elle m'a remis une lettre de la part prêtre qui m'avait expulsé de son église. Une lettre d'excuse. De contrition. Il avait été menacé. Il avait été approché pendant la première lecture. On lui avait soufflé à l'oreille que j'étais présente et qu'il devait fustiger mes mœurs scandaleuses. Dans la lettre, il ne me cachait pas qu'il réprouvait mes choix de vie, mais il affirmait aussi que l'amour du Christ était universel et que, quoi que j'ai fait, je ne méritais pas la honte qu'il m'avait été infligée et qu'il soutenait mon combat contre les Cartels. « Vous êtes une enfant terrible et scandaleuse, mais nul ne peut nier l'honnêteté de votre engagement envers le Mexique. ».

— Un connard, mais un connard honnête.

— Courageux aussi, Sameen. Cette lettre aurait pu signer son arrêt de mort. Enfin, bref. Ça, plus tout le reste, je suis partie en vacances. Je me sentais sale et sujet à la haine et au mépris, j'avais besoin d'oublier un peu et de me détendre.

— Ouais.

— Tu es déjà allée au Costa-Rica ?

— Non.

— C'était tellement beau, tellement calme. Personne ne me connaissait. Les gens et les touristes étaient tous gentils et amicaux. J'avais sympathisé avec un couple d'Allemands. Un soir, nous avons dîné ensemble avec deux gardes du parc où nous nous trouvions et quatre autres personnes avec qui nous avions été nager, ou faire des randonnées. Tout était parfait. Idyllique. Vraiment.

— Et un mec t'a trouvée attirante...

Maria sourit.

— Oui. Je l'ai laissé faire et quand les autres sont partis se coucher, il m'a proposé d'aller sur la plage. J'ai hésité un peu, et puis... Et puis, j'y suis allée. C'était bien. Simple.

Un sourire emprunt de nostalgie courait sur les lèvres de Maria. Elle rit soudain :

— Après, j'ai eu droit à des repas gargantuesques tout le temps qu'a duré mon séjour.

— Tu étais allée avec un garde ?

— Oui, et il m'a ensuite choyée comme une reine.

— Et tu as continué à coucher avec lui jusqu'à ton départ ?

— C'est toi qui me poses des questions là.

— On s'en fout, réponds.

— Non, il était en train de tomber amoureux, ça ne m'intéressait pas. En plus, euh... je ne prenais pas la pilule, il ne se protégeait pas et...

— Tu étais en pleine période d'ovulation.

Shaw avait une curieuse façon de présenter les choses.

— Oui. Enfin, je n'étais pas sûre. On a refait une fois l'amour sur la plage, après je me suis défilée. Je lui ai dit que je risquais de tomber enceinte, il trouvait l'idée plutôt réjouissante. Il était gentil. Un peu collant, mais gentil.

— Quand est-ce que tu as su ?

— Quinze jours après.

— Parce que tu n'as pas eu tes règles ?

— Non, parce que je le savais.

Shaw sourit intérieurement.

— Et... ? demanda-t-elle.

— J'ai pensé qu'Alma serait une enfant de l'amour que j'avais ressenti pour cet endroit et pour les gens qui s'y trouvaient, de l'amour et de la gentillesse qu'on m'avait aussi témoigné et qu'elle serait une enfant de la mer. Tout était lié à la mer là-bas et elle a été conçue sur une plage de sable fin au rythme du ressac. Je l'ai gardée pour ça et parce que... C'est un peu idiot, mais j'ai pensé que cet enfant s'était en quelque sorte un miracle. Avec la vie que j'ai toujours menée, il était peu probable que j'ai un jour un enfant.

Les deux jeunes femmes s'accrochèrent du regard. Maria n'était pas très sûre que Shaw pût comprendre ce qu'elle venait de lui raconter. L'histoire pouvait paraître étrange, mais Maria l'avait vécue et la ressentait toujours de cette même façon. Elle n'avait rien inventé et elle n'avait pas, après coup, construit un beau mensonge et élaboré une belle histoire qui lui éviteraient de réduire l'existence d'Alma à une banale aventure de vacances. Elle n'avait jamais menti à Alma.

Le regard de Shaw n'exprimait ni doute ni sarcasme. Maria lui sourit timidement.

— Meg est une enfant du désert et des étoiles, lâcha laconiquement Shaw.

Le sourire de Maria s'élargit. Shaw n'en dirait pas plus, mais elle en avait dit bien plus que Maria n'eût jamais cru qu'elle lui confiât. Qu'elle se confiât. Un immense élan de tendresse l'enveloppa. Elle aurait voulu prendre Shaw dans ses bras et la serrer contre elle, comme elle n'avait jamais serré qu'Alma de cette façon dans sa vie. Sans passion, sans désir de la posséder ou par peur, seulement pour être avec elle. Maria évita de céder à son élan de peur de l'effaroucher. Sameen se montrait très tendre avec sa fille, mais aussi très respectueuse. Attentive plus qu'attentionnée. Les grandes démonstrations d'affection la déstabilisaient. Maria ne voulait pas gâcher le moment qu'elles venaient de partager. Que Sameen se refermât alors qu'elle lui avait ouvert son cœur sans y mettre beaucoup de restriction et que Maria lui avait ouvert le sien sans restriction aucune. La jeune Mexicaine passa tout ce qu'elle pensait dans son regard. Dans son sourire. Un sourire complice que lui renvoya Shaw. Pour l'accolade, Maria verrait plus tard. Peut-être après qu'elle en eût fini de soumettre Shaw à la question.

— Sameen, pourquoi m'as-tu téléphoné à moi, quand tu as su que tu étais enceinte ?

— Je ne sais pas trop, peut-être pour la même raison qui m'a décidée à te confier Meg maintenant.

— Et c'est quoi cette raison ?

— Alma.

— C'est-à-dire ?

— Tu sais que tu es chiante ? grogna Shaw.

— Oui, mais tu en as trop dit ou pas assez.

— J'aime bien Alma.

Maria saisit un autre sens sous la déclaration. Aimer Alma n'était pas suffisant pour que Shaw confiât Anne-Margaret à Maria. Sauf si...

Shaw appréciait la gentillesse d'Alma, sa joie de vivre, son courage, son attitude face à la vie et à l'adversité, son calme et l'équilibre intérieur de l'enfant. Shaw était médecin, c'était aussi un officier dont la survie dépendait de sa capacité à juger les autres. Le comportement d'un enfant reflétait bien souvent ce qu'il vivait dans son environnement familial, de ce qu'il ressentait auprès de ceux qui partageaient sa vie. Maria eut soudain envie de titiller Shaw et de vérifier ses hypothèses

— Tu veux dire que tu trouves que je suis une bonne mère ?

Shaw se pinça les lèvres.

Ouais, c'était exactement ce qu'elle pensait. Alma était l'enfant en négatif de ce qu'elle avait été. Shaw s'estimait bizarre, elle avait adoré son père et il avait toujours été aussi présent qu'il le pouvait auprès d'elle. Mais Shaw avait souffert de la froideur de sa mère, de son manque d'empathie et de tendresse. Elle avait toujours vécu dans l'angoisse que sa mère ne l'aimât pas. Sa mère était un génie, son père en était fou amoureux et il l'aimait tendrement.

Ils s'aimaient tendrement.

Pourquoi alors sa mère n'aimait-elle pas sa fille ? Shaw n'avait trouvé qu'une réponse à cette question : elle décevait sa mère.

Elle la décevait parce que Shaw n'était pas sociable, parce que Shaw n'avait pas d'amis, parce que Shaw aimait le silence. Elle l'avait déçue et choquée quand elle avait ouvert la porte de la chambre à Détroit et qu'elle l'avait surprise en pleine partouze. Elle l'avait déçue plus encore quand elle avait laissé tomber médecine et que Shaw, cette fois-ci, s'était arrangé pour que sa mère eût une vraie raison de la détester.

Elle n'avait rien retrouvé de ses angoisses chez Alma. Alma était sociable, Alma parlait, Alma savait s'attacher les gens. Elle avait même réussi à ce que Shaw s'attacha à elle. Et puis, surtout, Alma ne doutait jamais de sa mère ni des sentiments qu'elles éprouvaient l'une envers l'autre.

Shaw n'avait trouvé qu'une raison à tout cela.

Maria.

Quand Shaw s'était retrouvée enceinte, elle n'avait pas pesté, elle n'avait pas couru dans le premier hôpital pour se faire avorter. Elle avait accueilli son enfant du désert et des étoiles comme une évidence. Elle avait quitté l'Irak et contacté Anna Borissnova. Elle s'était débrouillée pour qu'Athéna n'en sût rien et Anna l'avait ensuite aidée pour qu'on ne pût pas suivre sa trace en Russie.

Shaw avait disparu en septembre. Elle était enceinte de deux mois, un peu moins. Elle s'était retrouvée seule dans sa cabane, la neige commençait déjà à recouvrir régulièrement le sol et à habiller les arbres de blanc. Shaw n'avait jamais douté, mais elle avait tout à coup eu besoin d'un avis extérieur. D'un avis éclairé. Elle s'apprêtait à passer un hiver au cœur de la forêt sibérienne, seule. L'enfant grandirait avec Shaw, et avec elle seule, mais Shaw était médecin et elle n'était pas assez folle et irresponsable pour accoucher seule et refuser d'être suivie durant sa grossesse. Elle devait trouver une sage-femme qui acceptât de venir opérer dans la forêt, une sage-femme qui saurait aussi lui faire passer des échographies et au moins les tests indispensables les plus basiques.

Elle avait hésité trois jours. Et elle avait appelé Maria.

Maria était une bonne mère. Maria élevait un enfant seule. Shaw avait confiance en elle et... Et elles entretenaient un lien particulier que Shaw n'avait jamais entretenu avec personne, un lien qu'elle était incapable de qualifier ou de décrire. Appeler Maria s'était imposé comme une évidence. Shaw croyait en son instinct, elle ne s'était pas posé plus de questions et Maria lui avait apporté exactement ce dont elle avait besoin : une confirmation et une certitude.

— Tu es une bonne mère. J'aurais aimé avoir une mère comme toi.

— Tu as changé, Sameen.

— Non, je n'ai pas changé, Maria. J'ai simplement pris le temps de... J'ai pris le temps de réfléchir. D'essayer de savoir qui je suis. De trouver des réponses.

— Et tu as obtenu toutes les réponses à tes questions ?

— Et toi ? contre-attaqua Shaw.

— Non, rit Maria.

Shaw croisa les bras sur sa poitrine.

— Moi, non plus, avoua-t-elle quand même.

— Bon, reprit Maria. Maintenant, tu vas me dire ce que tu comptes faire en partant d'ici ?

Shaw se renfrogna. L'idée qu'elle ne pût échapper à Maria l'énervait. Il y avait eu Root, Athéna et maintenant Maria. Elle maudit ces femmes trop intelligentes, trop brillantes, qui maniaient la parole comme des orateurs antiques de génie. Des Cicéron, des Jules César, devant lesquelles elle se sentait démunie, dépassée, manipulée et ridicule. Shaw ne pouvait pas se défiler. En venant voir Maria, en lui confiant la vie de sa fille, elle savait qu'elle courait un risque, qu'elle arriverait difficilement à éviter les questions, qu'elle échapperait tout aussi difficilement à la suspicion et à la curiosité de Maria. À sa curiosité légitime. Elle se mordit les lèvres et lui dévoila son projet.

— Mais Sameen, lui dit ensuite la jeune Mexicaine. Pourquoi ne pas essayer de régler cette affaire par la voie légale ?

— C'est impossible. Anna Borissnova a appris qu'elle était au secret. Ses dossiers n'existent plus, il n'y a plus aucune trace de sa condamnation officielle.

— Mais elle a bien une identité, un numéro, un dossier administratif conservé dans la colonie dont elle dépend ?

— Un nom, un âge et des mensonges, c'est tout.

— Et Athéna ?

— Quoi Athéna ?

— Elle ne peut rien faire ? Elle peut manipuler les dossiers, les fichiers.

— Les Russes ne sont pas aussi confiants que les Américains dans l'informatique Ce sont les rois du piratage, ils se méfient du tout-informatique. Ils aiment bien la paperasse et Athéna ne peut pas falsifier des documents papier.

— Je pourrai t'aider.

— Non, Maria, cela prendrait trop de temps. J'ai déjà trop attendu.. Je connais Gen depuis cinq ans. Je ne comprends pas que...

.

Shaw ne comprenait pas que personne ne se fût jamais soucié du destin de sa mère. Finch s'était attribué la tutelle de la jeune fille, il avait veillé à ce qu'elle suivît une scolarité de qualité. Une attention généreuse de sa part. Enfin, cela ne lui avait pas demandé beaucoup d'effort. Finch brassait des millions de dollars et sa tutelle s'était limité à payer les établissements dans lesquels Gen était inscrite, à lui verser une pension et à la rencontrer une ou deux fois par an. Gen avait besoin d'autre chose que des écoles de riches et de l'argent de poche. Shaw s'était bien gardé d'y penser pendant qu'elle s'amusait à sauver le monde pour le compte de Finch, puis pour celui d'Athéna. Elle n'y avait même pas pensé en retrouvant la jeune fille deux ans auparavant.

Mais Gen l'aimait et elle avait souffert de l'indifférence que Shaw manifestait à son égard. Athéna lui avait arrangé une putain d'identité qui faisait d'elle sa mère célibataire et elle aimait Gen.

Et puis, il y avait eu le retour de sa mère. Ses aveux. Ses horribles aveux que Shaw n'avait toujours pas réussi à digérer. Lors de son départ, Shaw avait offert un cadeau à tous ceux qui se trouvaient présents au lac de la Prune. À tous ceux qu'elle aimait parce qu'elle n'avait pas voulu les quitter sans qu'ils sussent qu'ils ne lui étaient pas indifférents. Un geste qu'elle avait trouvé ridicule et difficile à accomplir. Pour Root, cela avait été plus aisé, mais pour les autres ?

Elle avait laissé un présent à sa mère. Une version du Livre des rois. Elle n'avait pas trouvé de meilleure idée et, à la réflexion, elle avait même trouvé l'idée parfaite. Le livre et une adresse de courriel.

Le 16 avril 2018, elle avait reçu un message de sa mère. Un message très court. Deux mots seulement : « Pour information. ». Pas d'appel, pas de salutation, pas de signature, mais une pièce-attachée au courriel.

Un article de journal qui relatait la victoire par trois à deux des Intrépides Laval contre les Canadiennes Montréal lors de la finale de la Coupe Dodge dans la catégorie Bantam. L'article célébrait les Intrépides Laval, vantait les qualités des joueuses et leur promettait un avenir glorieux. Shaw avait parcouru l'article sans bien comprendre pourquoi sa mère le lui avait envoyé.

Shaw n'avait jamais montré un goût immodéré pour le hockey sur glace. Le journaliste célébrait le nom de plusieurs joueuses qui, selon lui, avaient été les artisans de cette victoire que personne n'avait semblé espérer. Une attaquante très rapide et très vive avait particulièrement attiré son attention. Une nouvelle recrue de l'équipe que les entraîneurs avaient su intégrer et mettre en valeur. Une fille habile qui n'avait pas peur de s'engager sur la glace. Shaw était passé sur son nom et avait continué à lire la suite. Elle avait soudain froncé les sourcils et s'était traitée d'imbécile. L'attaquante se nommait Jen Edwards. L'article était illustré d'une photo de l'équipe victorieuse. Les adolescentes posaient dans leur tenue de hockey blanche à épaulettes bleue, patins aux pieds. La gardienne de but était allongée devant en compagnie d'une autre joueuse. Elles souriaient toutes, l'index de la main droite pointé en l'air, visiblement ravies d'avoir remporté la victoire. Genrika resplendissait de fierté au troisième rang. Ses cheveux défaits ondulant sur ses épaules. C'était la seule blonde de l'équipe. Il y avait quatre adultes avec elles. Trois hommes et une femme. Heureux de la performance de leurs filles.

Shaw avait archivé l'article et sauvegardé la photo dans un autre dossier. Elle avait refermé son ordinateur et l'avait soigneusement rangé.

Le soleil tapait timidement sa fenêtre recouverte de givre. Il avait neigé durant la nuit. Elle avait ouvert la porte. Grimacé, empoigné une pelle et dégagé l'entrée. Elle avait travaillé lentement. Son ventre commençait à peser et Anne-Margaret s'amusait à s'étirer. Shaw se déformait étrangement et si elle faisait trop d'efforts, l'enfant protestait. Elle s'était ensuite préparé une théière et elle avait marché jusqu'à la table de bois qu'elle avait fabriquée à la fin de l'été dernier, près de la rivière. Elle s'était assise sur un banc dos à un arbre.

Elle avait repensé à sa mère. À Genrika. Et la colère l'avait gagnée. Elle s'était traitée d'égoïste et d'imbécile. Elle avait ensuite contacté Athéna. Elle ne voulait pas avoir de contact avec elle, elle ne voulait qu'elle sût où elle se trouvait, mais pour une fois, Shaw avait estimé qu'elle pouvait oublier un peu son petit confort. Athéna n'avait manifesté aucune surprise, posé aucune question, elle était restée exactement ce que Shaw attendait qu'elle fût : un simple programme informatique.

Shaw n'avait rien obtenu de l'IA. Athéna n'avait rien trouvé sinon des archives qui remontaient à l'époque où Yulia Zhirova travaillait encore comme journaliste. Shaw n'avait rien exprimé quand Athéna le lui avait appris. Elle avait simplement refermé le capot de son ordinateur. Accepté d'être impuissante.

Pour un temps.

Elle ne pouvait pas partir en mission. Elle allait accoucher dans un mois et ensuite sa fille aurait besoin d'elle. Sacrifier Anne-Margaret pour Genrika se révélerait un mauvais calcul. Elle avait déjà fauté avec Genrika. Elle ne commenterait pas la même erreur avec Anne-Margaret

.

— Tu ne pourras rien faire, Maria.

— Je suis juriste, je peux endosser le rôle de son avocat.

— Ça ne marchera pas, tu ne parles même pas russe et il est presque impossible de rencontrer son avocat dans certaines colonies.

— Donc, si j'ai bien compris, tu vas te faire arrêter et te débrouiller pour être envoyée dans la même prison ?

— Oui.

— Et après ?

— Après, je verrai.

— Tu vas la faire évader ?

— Si c'est la meilleure solution, oui.

— Et tu vas travailler avec qui ?

— Avec personne.

— Mais... et les Russes ?

— Qu'est-ce que tu veux que je fasse avec les Russes ?

— Je ne sais pas, moi. Tu ne vas pas t'enfuir d'une prison russe et te balader dans la nature toute seule ?

— Je veux juste infiltrer la colonie et voir comment ça se passe.

— Et après ?

— Je verrai.

— Ton plan ne me plaît pas du tout, Sameen. D'ailleurs, ce n'est pas un plan.

— La colonie se trouve dans le Kraï de Krasnoïarsk, je connais bien la région.

— Personne n'assure tes arrières.

— C'est une mission d'observation, je n'ai besoin de personne.

— Mais tu as dit que tu voulais la faire évader.

— Ouais, ben, on en n'est pas encore-là.

— Appelle Root.

— Non.

— Sameen...

— Maria, si tu m'emmerdes, je me casse et puis, c'est tout.

— Et Anne-Margaret ?

— Quoi, Anne-Margaret ?

— Rien.

Maria se leva et se mit à arpenter la pièce nerveusement.

— Rien ne te fera changer d'avis ?

— Non.

— Tu es vraiment bornée.

— J'ai tout prévu.

— Vraiment ?

— Presque.

— D'accord, Sameen, c'est ta vie. Et pour Anne-Margaret, s'il t'arrive quelque chose ?

Shaw fixa Maria et prit un air coupable et incertain.

— Tu pourrais... euh, je veux qu'elle reste avec toi. Tu... euh, tu accepterais ?

— Oui. Rien d'autre ?

— Ben, euh... Non...

Maria leva les yeux au ciel.

— Tu ne veux même pas que je lui présente Gen ou Root ?

— Si, mais... euh...

— Tu me fais confiance ?

— Oui.

— D'accord, je lui dirais que Root était ta maîtresse et que Gen est ta fille adoptive.

Shaw se décomposa.

— Ah, tu préfères que je lui dise que toi et Root étiez mariées ?

Shaw n'arrivait plus à bouger ni à parler.

— Fiancées ? Ou que c'était juste une amie que tu aimais baiser de temps en temps ?

— Tu ne vas pas lui raconter ça, articula difficilement Shaw d'une voix blanche.

Mais pourquoi était-elle venue aux Seychelles, se demanda-t-elle soudain paniquée.

— Marrant, je pensais que tu m'aurais déjà étranglée à la première proposition, fit narquoisement Maria.

Shaw se propulsa hors de son siège. Avant que Maria n'eût esquissé un geste de défense, elle se retrouva projetée dans un fauteuil une main crochetée autour de son cou. Sous la puissance de l'impact, le fauteuil bascula en arrière. Maria coassa parce que Shaw ne la lâcha pas et qu'elle se retrouva sur le dos, toujours dans le fauteuil avec Shaw accroupie sur elle.

— Je vais te tuer, siffla celle-ci au-dessus d'elle.

— Je n'ai rien dit qui ne soit la vérité, se défendit Maria.

— T'es qu'une salope.

Maria posa sa main sur les doigts qui l'étranglait à moitié.

— Je ne dirai rien, Sameen, lui assura Maria décidée à ne pas s'amuser plus longtemps aux dépens de Shaw. Simplement que tu les aimais et qu'elles comptaient pour toi, le reste, elle le comprendra toute seule.

Shaw desserra les doigts autour du cou d'Alvarez.

— Pourquoi es-tu toujours aussi conne ? lui reprocha Shaw.

— Parce que je m'inquiète et que tu m'énerves.

— Je n'ai rien fait et je n'ai pas l'intention de mourir. Je te fais confiance, Maria, mais si tu exiges des conditions, je laisse tomber.

— Qu'est-ce que tu feras d'Anne-Margaret si je ne la garde pas ?

— Je ne sais pas, je trouverai.

— Laisse-la-moi.

Shaw la regarda d'un air furieux et suspicieux.

— Tu es folle, je le sais depuis le premier jour où je t'ai vue, lui dit Maria. Crâne rasé ou pas, tu ne changeras jamais. Et, je comprends. À vrai dire, je me montrerais bien hypocrite de te faire des reproches.

Regard interrogatif.

— Tu crois qu'Altamira était un endroit pour Alma ? Tu crois que c'était sans risque de s'en prendre au Chirurgien, de s'en prendre à Samaritain ?

Shaw se releva et lui tendit une main. Maria l'accepta et se remit debout. Elle râla :

— Tu m'as fait mal.

— Désolée, mais tu l'as cherché, rétorqua Shaw d'un ton qui contre-disait ses excuses.

— J'avoue, consentit à le reconnaître Maria.

Elle prit soudain l'air grave.

— Tu peux partir l'esprit en paix, Sameen. Je n'ai pas oublié ce que tu fais pour Alma.

Des petits cris retentirent dans la pièce d'à côté. Shaw tourna le dos et sortit. Elle revint trente secondes plus tard avec sa fille dans les bras. Elle s'assit dans un canapé et lui donna le sein. Maria s'installa à côté d'elle et lui passa un bras par-dessus les épaules. Shaw caressait la tête de l'enfant.

— J'ai encore du lait, murmura Maria.

Shaw tourna la tête vers elle. Maria grimaça.

— Alma ne tète plus qu'occasionnellement, mais ça n'empêche pas que j'en fabrique encore.

— Les lionnes nourrissent leurs petits à tour de rôle pour les immuniser contre les maladies et les rendre plus forts, annonça Shaw comme elle aurait parlé à Alma des mœurs des poissons-perroquets.

— Je dois prendre ça comme un oui ?

— Je croyais que tu étais intelligente.

— Je suis intelligente, Sameen.

— Ouais, ben, parfois on se demande...

Maria rit et lui donna une chiquenaude sur le front.

— On va rejoindre Lissa et Alma ensuite ?

— On ne sait pas où elles sont parties.

— Tu oublies que je suis intelligente. Moi, je sais où elles sont parties.

— Ouais, t'es tellement maligne, ronchonna Shaw.

Maria se contenta de rire à la réplique et de la serrer contre elle.

Jamais elle n'aurait cru un jour rencontrer quelqu'un comme Sameen. Aimer quelqu'un comme elle l'aimait. Ces quinze derniers jours avaient été une source de bonheur et de réel contentement.

Après qu'elle se fussent parlées quand leurs sexe-tapes avaient été diffusées sur la toile, Maria n'avait reparlé à Shaw qu'une seule et unique fois par Web-cam interposée. Elle ne l'avait pas revue en personne, et elle se rappela sa joie intense, multipliée par la peur qu'elle avait éprouvé quelques secondes avant de l'avoir reconnue, de la découvrir assise sur cette chaise longue en train de se moquer plus ou moins gentiment d'Élisa.

La joie, la reconnaissance et l'amour.

Aussitôt douchée par les deux ans de séparation et l'angoisse que Shaw ne se trouvât plus accordée avec elle.

Une angoisse irraisonnée qui s'effaça dès leur premier échange, leurs premières piques, leurs premiers regards. Shaw s'était ensuite installée dans sa vie comme si elle en avait toujours fait partie.

Une vie qui comprenait avant son arrivée : Élisa, Alma, et elle.

Shaw y avait simplement rajouté sa présence et celle d'Anne-Margaret.

.

Élisa sourit en les voyant arriver épaule contre épaule. Shaw portait Anne-Margaret soutenue par une salouva nouée sur son épaule. Alma sauta de joie sur ses pieds et les appela à grands cris. Elle avait les cheveux emmêlés et raidis par le sel.

Elles s'étaient baignées avant de déjeuner. Elles avaient ensuite joué dans l'eau, puis barboté au ras du récif. Alma avait eu froid et elles étaient rentrée. Élisa lui avait proposé de sculpter des animaux de sable. Elle avait tartiné Alma de crème solaire et lui avait imposé un bermuda, un tee-shirt et un chapeau.

Élisa s'assit en tailleur sur le sable.

Son capitaine. La légende du Camp Lejeune.

Et Maria.

Maria Alvarez. La rescapée du Chirurgien de la mort pour la plupart des gens. Élisa avait appris que la jeune femme n'avait pas seulement échappé au Chirurgien. Qu'elle n'avait pas été seulement la victime du Chirurgien, même si cette épreuve avait peut-être été la pire qu'elle eût vécu.

Un soldat et un juge.

Deux héroïnes, deux mères, deux personnes droites et loyales comme les aimait Élisa.

Alma tendit les mains vers sa mère. Maria se baissa et la prit dans ses bras. Elle ne refusait jamais de la porter quand Alma le lui demandait.

Shaw tendit un hamac entre deux arbres et déposa Anne-Margaret dedans. Maria lui proposa son aide, mais Shaw refusa, peut-être parce qu'Alma se trouvait dans ses bras et qu'elle devrait la poser si elle voulait son aide. Elle attendit que Shaw eût installé l'enfant endormie dans le hamac. Alma demanda ensuite à descendre. Elle attrapa la main de Maria d'un côté et le doigt de Shaw de l'autre et les entraîna vers Élisa et ses sculptures de sable.

Alma décrivit leurs œuvres : un crabe géant, un petit poisson-hachette, une grosse tortue luth, des étoiles de mer plus ou moins élégantes, des holothuries difformes et des poissons d'enfants.

Alma avait commandé le crabe, le poisson hachette et la tortue à Élisa. Elle avait sculpté le reste avec ou sans l'aide du jeune officier.

Shaw avait, une ou deux fois, vu Brown ébaucher des sculptures, mais Élisa, depuis que Shaw vivait avec elles, n'avait pas pris le temps de se consacrer à une œuvre d'importance et Shaw n'avait pas pu juger de l'étendue de son talent. Elle détailla les différentes sculptures. Les volumes, les détails, le modelé de la tortue et du crabe. Élisa avait commencé par ce dernier. Le sable avait séché et la sculpture se délitait lentement. Les pinces avaient perdu leurs pointes et les yeux se distinguaient à peine. La tortue mesurait plus de deux mètres. Élisa avait parfaitement su rendre les détails de sa carapace. Shaw dessinait bien, entre autres, parce qu'elle possédait une très bonne mémoire visuelle et qu'elle savait instinctivement restituer la réalité sur le papier. Brown alliait ces mêmes qualités pour la sculpture.

— Vous êtes vraiment douée, Élisa.

— Mouais... fit Brown en haussant les épaules

— Vous avez déjà validé mon test, ajouta Shaw.

Brown releva les yeux de sa tortue de sable. Elle ne rencontra aucune expression sur le visage de Shaw. Ses yeux la fixaient sans qu'Élisa n'y lût la moindre émotion. Shaw attendait que le jeune officier comprît. Maria souriait discrètement en coin. Alma parlait toujours.

Les oreilles d'Élisa se colorèrent soudain, puis ses joues prirent la même teinte. Shaw continua à la fixer, mais elle ne modifia pas son expression. Élisa rougit furieusement.

— Merci, mon capitaine.

— Sam, la reprit Shaw.

— Merci, Sam.

— Vous êtes trop con, Élisa. Et merde ! jura Shaw pour exprimer son admiration. Vos sculptures sont géniales !

— Et les miennes, Sam ? Comment tu trouves les miennes ? la pressa Alma.

— Géniales aussi, mais tu ne t'es pas trop foulée, grogna Shaw avec une grimace de dédain.

Maria s'apprêtait à défendre sa fille, Alma la devança.

— Ça demande trop de temps, je voulais en faire plein. Tu veux jouer avec nous à les détruire ?

— Au dégomme-tout ?

— Oui.

— Okay, je vais chercher les munitions. Mais on ne touche pas à la tortue.

Alma voulut bien garder ce que Shaw, Élisa ou sa mère voulaient épargner et détruit tout le reste.

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Elles rentrèrent alors que le soir tombait. Alma leva les bras vers Maria. Elle s'endormit sur sa mère cinq minutes après.

En arrivant à la villa, Brown alla s'allonger sur le bord de la piscine, tandis que Maria et Shaw partaient coucher leurs filles. Elle resta seule vingt minutes. Maria avait réveillé Alma et l'avait contrainte à prendre une douche et à se laver les dents. Shaw avait nourri Anne-Margaret.

Les étoiles brillaient. Brown s'amusa à reconnaître les constellations. Elle n'excella pas à la tâche, elle ne connaissait pas bien les ciels de l'hémisphère sud. Une profonde tristesse lui serra le cœur. La croix du sud ? Là. La couronne australe ? C'était facile aussi et un enfant aurait pu la trouver tout aussi facilement. Le scorpion ? On voyait sa queue et la moitié de son corps dans l'hémisphère nord. À côté du scorpion, se tenait le centaure, mais où étaient la dorade ? La grue ? Le toucan ? Brown ne voyait rien. Bientôt, elle ne vit plus rien, tout devint flou et puis ses larmes débordèrent et coulèrent le long de ses joues. Elle voyait mieux comme ça.

Elle se laissa glisser dans l'eau quand elle entendit des pas claquer dans sa direction.

Maria la regarda bizarrement pendant le dîner et elle la retint par la main quand Élisa lui souhaita une bonne nuit. La jeune Mexicaine la retourna fermement vers elle, souffla doucement son prénom et lui déposa un baiser sur les lèvres.

— Va, Lissa, mais si tu as besoin... murmura Maria en lui caressant doucement la joue.

Les paroles de Maria lui firent mal et le jeune lieutenant se détourna avant de se remettre à pleurer.

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Shaw partit le lendemain. À l'aéroport, au moment de la séparation, Maria confia Anne-Margaret à Brown, serra Shaw dans ses bras et l'embrassa affectueusement sur les deux joues. Shaw grogna, mais s'abstint de lâcher des bordées de jurons. Maria reprit l'enfant des mains d'Élisa. Les deux soldats se firent face. Shaw se rembrunit. Elle tendit sa main à Brown. Le jeune lieutenant la saisit.

— Merci, lieutenant.

— De rien, mon capitaine.

Shaw la tira brusquement contre elle et se hissa à son oreille.

— Quand vous serez prête, ne m'oubliez pas, Brown.

Elle s'écarta. Élisa la regarda sans comprendre.

— N'attendez pas trop longtemps et ne faites pas trop de conneries. Ce que je vous ai dit tient toujours, lieutenant. Vous êtes une fille bien et un officier de qualité. Ne gâchez pas tout.

Brown baissa la tête. Shaw s'approcha de Maria. Elle caressa la tête d'Anne-Margaret et l'embrassa doucement sur le front.

— Sois sympa avec Maria, Meg.

Elle se redressa.

— Maria, prends soin d'elles et si elle déconne appelle-moi.

— Euh... oui, répondit Maria pas certaine d'avoir correctement compris le message de Shaw.

— Prends soin d'elles au pluriel, précisa Shaw. Pour Alma, Meg et Élisa. Si elle déconne, c'est pour Brown.

— Je croyais qu'on ne passait pas les appels extérieurs aux prisonniers dans les prisons russes ?

— Pff... appelle Root alors. Ces deux abruties s'aiment bien et Root saura quoi faire.

— Elles s'aiment autant que tu les aimes ?

— Ouais.

Maria leva un sourcil.

— Presque, ajouta Shaw.

Maria eût aimé savoir ce que ressentait Shaw envers Root. Les deux jeunes femmes avaient été très proches. Elles s'aimaient. Pourtant, Shaw était partie. Elle avait abandonné tout le monde, sans un mot. Alma n'avait pas compris et elle avait posé beaucoup de questions à sa mère pour tenter d'expliquer pourquoi Shaw avait quitté des gens qu'elle aimait et qui l'aimaient. Les pleurs de Genrika et de Khatareh Deghati l'avaient marquée, et elle avait ressenti la peine de Root. Maria n'avait pas vraiment pu apporter de réponses satisfaisante à Alma parce qu'elle ne savait pas vraiment pourquoi Shaw était partie, même si elle s'en doutait. Elle avait expliqué à sa fille que Shaw était triste et malade, et qu'elle avait besoin de se soigner. Ses explications n'avaient pas convaincu Alma. Pour l'enfant, quand on était triste ou malade, on recherchait la présence de ceux qu'on aimait, on n'allait pas se cacher. C'était idiot. Maria n'avait jamais vraiment pu lui donner tort, même si elle comprenait Shaw. Elle aussi s'était cachée. Elle aussi avait fui les gens qu'elle aurait pu aimer.

Elle planta ses yeux dans ceux qui lui faisaient face.

— Je prends toujours soin des gens que j'aime, Sameen.

— Tant mieux. Allez, salut, dit abruptement Shaw.

Elle se baissa pour attraper son sac. Elle repassa une main caressante sur la tête d'Anne-Margaret, échangea un regard avec Maria, un autre avec Élisa. Alma réclama un bisou. Shaw la souleva de son bras libre et la posa sur sa hanche. L'enfant nicha sa tête dans le creux de son épaule.

— Tu n'oublies pas, Sam, s'inquiéta-t-elle.

— Quoi ?

— Que je t'aime, que Meg t'aime, que Mama t'aime, qu'Élisa t'aime, que Gen t'aime, que Root...

— Alma, protesta Shaw.

L'enfant lui plaqua un gros baiser sur la joue.

— Tu nous aimes aussi ?

Shaw renonça à bougonner ou à protester, Alma ne serait heureuse que qu'elle n'aurait reçu la réponse qu'elle espérait.

— Ouais.

Alma gigota et Shaw la reposa par terre. Elle assura son sac sur son épaule, inspira un grand coup et passa le contrôle. Maria s'appuya contre Élisa et le jeune lieutenant pensa que c'était elle qui avait besoin de l'appui de Maria plus que la jeune Mexicaine avait besoin du sien, puis elle se reprit et passa un bras autour des épaules de Maria. Brown malgré ses pleurs, le soir précédant, avait retrouvé confiance en elle. Élisa Brown était de retour et elle effacerait bientôt l'existence d'Élisa Foley

.


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Si Athéna avait possédé un corps, elle aurait froncé les sourcils. Elle avait recoupé les informations qu'elle avait pu glanées auprès des Russes et de Piotr Yogorov et elle avait une idée très précise de ce que Shaw avait en tête.

Calculs

Probabilité pour que Shaw retrouvât Yulia Zhirova : 43,62 %

Probabilité pour que Shaw trouvât une solution douce à la détention de Yulia Zhirova : 19,65 %

Probabilité pour que rien ne se passât comme prévu : 73,96 %

Rien ne se passerait comme prévu pour la bonne et simple raison que, contre toute logique et contrairement à ses habitudes, Shaw n'avait rien planifié. Athéna avait beau avoir lancé des simulations à partir des éléments qu'elle possédait sur l'affaire, elle arrivait toujours au même résultat. Personne ne savait rien sur Yulia Zhirova sinon qu'elle était détenue dans une colonie pénitentiaire aux alentours de Krasnoïarsk.

Shaw partait en aveugle. Anna partait en aveugle. Personne n'assurait leurs arrières, et Athéna n'avait pas encore réussi à entrer dans le système de surveillance de la colonie. Elle était tombée sur des pare-feux et des systèmes de sécurité qui avait débouté toutes ses tentatives.

Samaritain ?

Non.

Elle ne reconnaissait ni sa signature ni son mode opératoire. Elle pensait plutôt à un système indépendant élaboré par un ingénieur. Un humain.

Root saurait peut-être. Mais si elle lui parlait, Athéna trahirait le contrat qui la liait implicitement à Sameen. Elle décida d'opérer seule.

Elle trouva une porte dérobée. S'y introduisit. La porte se referma derrière elle et elle subit une attaque. Un virus s'introduisit dans son système. Agressif. Exponentiellement dangereux. Athéna se déconnecta.

Le virus réapparut dans les réseaux de surveillance des prisons de Moravie, puis dans toutes les colonies pénitentiaires de Russie. Les postes de police de Moscou, Saint-Pétersbourg et Krasnoïarsk servirent de relais. L'infection s'étendit aux caméras du trafic routier des grandes villes et migra dans le système de contrôle des feux de signalisation routiers, ferroviaire et aériens.

Athéna bloqua toutes ses activités en Russie et, par mesure de sûreté, dans toutes les anciennes républiques soviétiques. Un black-out total.

Shaw atterrit à Moscou sans qu'elle le sut, Anna à Irkoutsk dans le même anonymat. Un continent entier avait disparu de ses circuits.

Shaw devenait un problème secondaire. Ou prioritaire.

Mais d'abord secondaire.

Athéna ne l'avait pas toujours surveillée quand elle se battait contre l'ennemi ou soignait des blessés en Irak. Shaw s'était souvent retrouvé coupée de tout système informatique et électronique, et Athéna n'avait pratiquement rien su de son séjour en Sibérie.

Si elle était bien restée là-bas durant tout le temps écoulé entre son arrivée à Moscou en août 2017 et sa réapparition en septembre 2018 à Krasnoïarsk.

Avec un enfant.

Athéna avait analysé les données biométriques de l'enfant, elle les avaient comparées à celles de Shaw, sans s'inquiéter des identités inscrites sur leurs passeports. Elle avait observé le comportement de Shaw quand la jeune femme et l'enfant se trouvaient dans le champ d'une caméra. L'enfant était la fille de Shaw.

Sameen Shaw.

La donnée aléatoire.

Un universitaire l'eût comparée à un cas d'école.

Athéna avait abandonné ses calculs de probabilité et les simulations. Aucun calcul ne lui apprendrait jamais comment Shaw s'était retrouvée avec un enfant qu'elle nourrissait au sein et avec qui elle entretenait une relation... équilibrée.

Sameen Shaw, la sauvage, la farouche, celle qui avait clamé qu'elle souffrait d'un trouble de la personnalité schizoïde, qui souffrait de son incapacité à communiquer et à exprimer ses sentiments, vivait une relation équilibrée avec sa fille. Une relation imparfaite, parce qu'aucune n'était parfaite, mais une relation équilibrée quand même. L'enfant était calme et entretenait une relation sereine avec sa mère. Quant à Sameen, Athéna la trouva attentionnée, détendue et tendre. En confiance.

Si Athéna essayait de comprendre Sameen et ses réactions, elle grillerait ses circuits aussi sûrement qu'avait faillit le faire ce virus en Russie.

Shaw devenait un problème secondaire parce que la priorité était de savoir pourquoi on avait aussi bien protégé le camp de détention où se trouvait Yulia Zhirova et qui avait été assez habile pour...

Calcul.

Probabilité pour qu'elle eût été attirée dans un piège : 64,06 %

Que ce fut un piège ou pas, une intelligence biologique l'avait mise en échec. L'attaque avait été violente. Depuis, le recul de Samaritain jamais Athéna ne s'était heurté à une telle force. À une telle intelligence.

Elle avait besoin de Root.

Root était humaine.

Elle l'aiderait à se reconnecter sans danger aux systèmes russes, à analyser le virus, à le décoder, à le contrer, à l'annihiler et enfin à trouver son concepteur. Athéna n'était pas obligée de parler de Shaw ni de Yulia Zhirova. Elle tairait la probabilité d'une attaque ciblée. Celle d'un piège tendu. L'implication de Shaw. Root travaillerait plus sereinement si elle n'était pas soumise à une contrainte émotive.

— Root ?

— Mon cœur.

— J'ai besoin de toi.

— Je suis toute à toi.

— Préviens Gen que tu vas être occupée.

— Je dois partir ?

— Non, tu restes ici, mais tu t'installes au sous-sol.

— Qu'est-ce qui se passe ?

— J'ai perdu le contrôle de la Russie et de ses anciennes républiques.

— Une IA ?

— Non, un simple programme. Un virus. Extrêmement virulent.

— Tu veux que je l'annihile ?

— Que tu l'annihiles, que tu l'étudies, et que tu trouves qui l'a conçu.

— Une idée tordue de Samaritain ? Une petite vengeance ?

— Peut-être, mais si c'est le cas, il a trouvé des ressources humaines pour le servir.

— Tu surveilles tous les instituts de formation informatique, toutes les entreprises impliquées dans les nouvelles technologies. Tu as remarqué des défections de personnel ?

— Non.

— Alors ?

— C'est peut-être quelqu'un qui travaille sous couverture ou un autodidacte comme tu l'as été. Je t'ai repérée parce que tu utilisais tes créations. Si tu les avais conçues hors-réseaux et que tu les avais vendues de main-à-main, je n'aurais jamais su qui tu étais.

— J'ai été imprudente.

— La vengeance, l'argent, le goût du défi ont toujours été plus fort que la prudence. Et ton indicible arrogance t'a toujours persuadée que tu étais intouchable et indétectable.

Root se fendit d'une moue boudeuse.

— Je ne savais pas que tu existais.

— Et tu te croyais la plus forte.

— J'ai toujours été la plus forte. N'est-ce pas pour cela que tu m'as adoptée ?

— Pas seulement.

— Oui, je sais, tu avais calculé que je te serais dévouée jusqu'à la mort et que mon absence de moralité te permettrait de m'utiliser selon ton bon vouloir sans te heurter sans cesse aux cas de conscience si pénibles des humains.

— C'est vrai.

— Sans compter que tu pouvais t'adonner aux joies de Pygmalion.

— N'exagère quand même pas.

— Tu crois avoir affaire à un fantôme ?

— À toi de me le dire.

— Un génie ?

— Oui.

— Ah...

— Ça t'amuse ?

— J'aime bien avoir affaire à forte partie.

— Encore faut-il gagner.

— Je gagne toujours et tu es à mes côtés.

.

Genrika regardait une partie de hockey sur son ordinateur.

— Je croyais que tu travaillais ?

— Je fais de la physique, répondit Genrika

— Tu regardes un match de hockey, Gen.

— J'étudie le déplacement du palet sur la glace. Sa vitesse et les angles des rebonds.

Root s'approcha. Elle observa un moment l'écran et jeta un coup d'œil sur le cahier ouvert devant Genrika. La jeune fille n'avait pas menti. Elle passait une séquence au ralenti et reproduisait le parcours du palet sur les pages de son cahier.

— Tu n'as pas trouvé d'études sur Internet ?

— Non.

— C'est un peu pareil que le billard, le billard français surtout. Tu devrais regarder.

— Ce qui est compliqué, c'est d'estimer la vitesse. J'ai fait des tests à l'aréna, mais je voudrais que ce soit plus précis.

— Gen, tu fais vraiment de la physique ou tu cherches un moyen d'améliorer les performances de ton équipe ?

— Mouais, je sais, l'équipe n'est pas au top.

— Mais tu as remporté la Coupe Dodge, l'année dernière.

— Ouais, mais j'ai changé de catégorie et de toute façon que se soit chez les Bantam comme chez les Midget on est dans le bas du tableau.

— J'aurais peut-être dû t'inscrire dans un autre club.

— Non, les filles sont sympas et j'aime bien les entraîneurs, mais il faut bien avouer qu'on n'assure pas trop sur la glace.

— Et pour la physique ?

— Je dois faire un exposé. Je trouvais que c'était une bonne idée.

— Mmm. Tu aurais dû m'en parler.

— Tu veux m'aider ?

— Il faut des instruments de mesure. Je m'en procurerai et je t'accompagnerai à l'aréna.

— Ouah, trop cool !

— Euh, oui. Mais j'ai un travail à faire d'abord.

La joie de Genrika retomba comme un soufflet.

— Je suis descendue te voir pour ça. Athéna a besoin de moi.

— Je m'occuperai des repas.

— Je sais pas combien de temps ça va me prendre.

— Laisse tomber.

Genrika relança la vidéo qu'elle avait arrêtée pour ne plus parler à Root.

— Je peux me procurer les appareils. Si je ne peux pas t'accompagner, tu pourrais demander à Khetareh de t'accompagner, elle doit savoir manier ce genre d'instruments.

— Ouais, je pourrai aussi aller vivre chez elle, dit hargneusement Genrika

— …

— Tu serais plus tranquille, non ?

— Gen...

La jeune fille se cala un casque sur la tête et l'ignora ostensiblement. Root soupira. Genrika avait raison d'être contrariée et elle avait fait une erreur en lui proposant l'aide de Khatareh. Root ne s'était pas montrée très fine.

Elle quitta le salon et descendit au sous-sol.

— Tu pourras me libérer pour son prochain entraînement ? demanda-t-elle à Athéna.

— Oui.

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Root oublia sa demande. Le programmateur se révéla à la hauteur de ses attentes. Elle dormait et se douchait au sous-sol, touchait à peine aux plats que lui descendait Genrika, buvait du thé à longueur de journée. Elle s'était attelée à la tâche avec toute la confiance qui la caractérisait. Elle chercha d'abord à analyser les modes opératoires et les champs d'action du virus. Ensuite, elle infecta un ordinateur et l'isola. Elle s'attacha alors à décrypter la nature du virus, mais il mourut avant qu'elle n'en eût reconstitué le code. Elle pesta, réellement furieuse. Et se lança dans la bataille.

Le virus muta.

Athéna revit ses priorités. Elle devait d'abord se protéger, mais Root découvrit que le créateur du programme n'avait pas donné naissance à un virus agressif, mais à un virus défensif. Athéna ne serait pas attaquée tant qu'elle n'entrait pas dans les systèmes protégés.

Root programma alors un système qui protégerait Athéna d'une infection si, par hasard, elle entrait dans le réseau couvert par le programme de défense.

— Je ne pourrai pas le détruire tout de suite, il mute trop rapidement, par contre, on peut le contrer en te rendant indétectable.

— Tu veux m'infecter ?

— Te vacciner.

— C'est sensiblement la même chose et le processus est long et compliqué.

— Tu as une meilleure idée ?

— Non.

— Je crois avoir compris comment ça fonctionne, mais ça va être délicat.

— Root, tu as commandé les instruments de mesure pour Genrika ?

— Quels instruments de mesure ?

— Pour son exposé ?

— Non, j'ai oublié.

— Pas moi, dit Athéna d'un ton de reproche.

— Mmm, tant mieux, elle sera contente.

— Elle n'a pas contacté Khatareh.

— Pourquoi ? Les réglages ne sont pas faciles et les calculs sont un peu compliqués. Elle ne pourra pas le faire sans aide.

— Elle veut de l'aide.

— Pourquoi elle n'a pas appelé Khatareh alors ? Elle aurait dit oui, elle aime beaucoup Gen.

— Elle n'a pas contacté Khatareh parce qu'elle veut que ce soit toi qui viennes avec elle effectuer ses mesures.

— Je n'ai pas le temps.

— C'est important, Root.

— Plus tard.

— Son entraînement est demain après-midi.

— Mmm.

Les écrans s'éteignirent soudain.

— Qu'est-ce que... ? s'affola Root.

— Genrika est en train de préparer le dîner. Monte l'aider, dîne avec elle, dis-lui que les instruments t'attendent au magasin, que je tu l'accompagnes après-demain à l'aréna et que tu l'aideras à exploiter les mesures que vous aurez faites ensemble.

— Tu peux le faire.

— Elle n'a pas besoin de moi, Root. Elle a besoin de toi.

—...

— Maintenant.

— Et...

— Lundi.

— Mais...

— Tu ne pourras accéder à aucun ordinateur avant lundi.

— Pff, d'accord, céda Root.

— Tu travailles depuis quatre jours, tu as besoin d'une pause.

— Ça va nous prendre des jours de te vacciner contre ce virus.

— Je sais, mais tu as des responsabilités envers Gen.

Des responsabilités envers Sameen, pensèrent-elles en même temps.

— D'accord. Je prends le week-end.

— Je continuerai à travailler de mon côté.

— Aty ?

— Oui.

— J'aimerais bien que tu me trouves ce que protégeait originellement le programme.

— C'est important ?

— Je ne sais pas, peut-être. Où as-tu été attaqué en premier ?

Athéna prit un millième de secondes pour réfléchir et lancer des centaines de simulations.

— Dans une colonie pénitentiaire dans les environs de Krasnoïarsk.

— Mmm, la ville natale d'Anna. Qu'est-ce que tu cherchais là-bas ?

— Rien, mentit Athéna.

— Qu'est-ce qu'il protégeait ?

— Je ne sais pas, avoua cette fois sans mentir Athéna.

— C'est bizarre.

— Pourquoi ?

— Il doit y avoir quelque chose ou quelqu'un. Un secret à protéger.

Root s'étira sur sa chaise.

— J'irai peut-être y faire un tour après t'avoir vaccinée, dit-elle en baillant. J'y trouverai peut-être aussi des informations sur le programmateur.

Qu'aurait pu lui répondre Athéna ? Contrairement à Sameen, Root faisait rarement mentir les probabilités.

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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :


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EGE : diplôme de fin d'études secondaires en Russie équivalent au bac. Les notations se font sur 5 dans le système scolaire russe. Anna aura donc obtenu la note maximale à son test.

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FSIN : Système d'exécution des peines. La gestion des prisons fait aussi partie de ses attributions.

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Prison rouge : Matveïtch en avait déjà parlé dans La fille de Kaveh. Les prisons rouges sont réputées pour être les plus dures du système carcéral russe.

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Planton : peut se comparer aux Kapos des camps allemands en 39-45. Prisonniers à qui l'administration confie la gestion et la discipline d'un bloc ou d'un baraquement. Les plantons comme les Kapos se montrent en général plus durs et plus vicieux que les gardiens.

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