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Chapitre V
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Le diaporama défilait lentement.
Un port. Des quais. Un taxi. Les rues colorées d'une ville. Des montagnes verdoyantes. Un aéroport. Une lumière omniprésente. Des arbres et des fleurs qui apparaissaient en arrière-plan. Et sur toutes les photos : deux femmes accompagnées ou non par une enfant souriante à la peau halée, le visage protégé par un chapeau semi-rigide en toile jaune.
Le diaporama s'arrêta sur une photo.
Les deux femmes de dos. L'une portait une robe bleue sans manche cintrée à la taille. Sur une autre photo on voyait qu'elle était fermée par une série de boutons. La robe s'arrêtait au-dessous du genou. Les cheveux étaient mi-longs et tombaient libres de toutes attaches sur les épaules. L'autre femme, plus grande que la première arborait des cheveux châtain clair et une coupe courte un peu sauvage. Elle portait un jeans 501 et une chemise à manche courte grise.
Pourquoi cette pause sur cette photo ?
Elle disparut avant que John Greer ne trouvât la réponse. De nouvelles photos défilèrent. Les deux femmes toujours, puis l'enfant dans les bras de la plus grande de deux femmes, accroupie devant elle. Les deux femmes encore une fois. Face à face. Les yeux dans les yeux. L'émotion intense qui s'y lisait.
Une expression perverse déforma le visage de John Greer.
— Pourquoi cette expression ? demanda Samaritain.
Le vieil homme tourna machinalement les yeux vers le haut-parleur.
— Elle n'est pas restée très longtemps avec nous, mais je pensais pourtant que nous avions exploré les tréfonds de sa personnalité et de son subconscient. Aviez-vous décelé auparavant son attirance pour les femmes ?
— La probabilité pour qu'elle s'adonnent à une relation sexuelle avec une femme n'était pas plus élevés chez le sujet que la moyenne attribuée à l'ensemble de la population. En fait, elle était de quatre points en dessous de celle des femmes nées et vivant aux États-Unis. Et elle a encore baissé quand le sujet s'est engagé dans l'armée. Elle n'est jamais remonté par la suite.
— Et maintenant ?
— La probabilité est toujours aussi basse.
— Vraiment ? s'étonna John Greer
— Oui.
Une nouvelle série de photos défila. Prises, les unes après les autres à quelques millièmes de secondes près. Les regards intenses. La plus grande des femmes qui se troublait, qui se détournait. La main qui la rattrapait par le poignet. Le nouveau face à face. Le dos des doigts qui passaient sous les yeux, la pulpe qui se posait sur les lèvres. Des lèvres qui remplaçaient les doigts. Les regards dont John Greer ne sut interpréter les émotions.
— Je ne comprends pas, dit-il. Les faits ne contredisent-ils pas les probabilités ?
— Si.
— Vous savez depuis longtemps qu'elles sont amantes ?
— Elles ne sont pas amantes, assura la voix atone de Samaritain.
— Elles s'embrassent.
— Non.
— M'expliquerez-vous ?
— C'est sans intérêt.
— Pourquoi me montrez cela, alors ?
— Pour étudier votre réaction.
— Élisa Brown et Maria Alvarez ne sont-elles pas sous protection ?
— Si. Je n'ai jamais pu accéder à d'autres données que celles qu'a bien voulu me laisser la Machine.
Greer ignora l'aveu de défaite que sous-entendait cette réponse.
— Elle vous a donné accès à ces données ?
— J'ai profité d'une défaillance et d'une porte dérobée.
— Une défaillance de la Machine ?
— Non.
— Et la porte dérobée ?
— L'entreprise qui a installé et qui gèrent les réseaux de surveillance aux Seychelles, qui fournit aussi la plupart du matériel informatique aux administrations seychelloises appartient à un ingénieur diplômé en Russie. La Machine a rencontré quelques problèmes avec les réseaux russes dernièrement.
Greer se fendit d'un sourire entendu.
— Elle a gardé le contrôle de tous les réseaux privées de l'archipel, mais elle a dû se déconnecter des réseaux publiques.
— Et la défaillance ?
— La défaillance était humaine comme vous pouvez le constater par vous-même.
Greer reposa les yeux sur la photo des deux femmes. Samaritain venait d'affirmer qu'elles n'étaient pas amantes. L'IA ne commentait jamais d'erreur. Il regarda plus attentivement la scène qui s'étalait sur la largeur d'un mur et s'efforça de l'analyser sans préjugés.
Maria Alvarez avait à l'évidence pris l'initiative du baiser. Élisa Brown se tenait droite, les bras ballants, le regard incertain et mouillé de larmes. Sa joue reposait sur la main de Maria Alvarez. Le baiser n'avait rien de langoureux. Mais Greer y décela beaucoup de tendresse. Avait-il duré longtemps ? Les photos ne défilaient plus. Il n'avait aucun moyen de le savoir.
Samaritain zooma. Un plan américain. Les deux corps serrés l'un contre l'autre, les yeux fermés d'Alvarez. Le bleu de sa robe qui s'alliait si joliment avec le gris clair de la chemise de l'officier. Leurs teints bronzés resplendissant de santé. Les cheveux d'un noir profond qui se mêlaient aux mèches rebelles dont les pointes éclaircies par le soleil et le sel s'ornaient de reflets blonds et cuivrés.
Les couleurs, le contraste et la netteté se modifièrent. L'arrière-plan se dissipa sans effacer complètement l'environnement reconnaissable d'un aéroport.
— C'est une très belle photo, apprécia pensivement Greer.
La photo fut brusquement rejetée dans un coin de l'écran. Trois autres apparurent.
L'une avait été prise sur les marches du palais de justice à Washington. Maria Alvarez faisait face à des journalistes encadrée de près par cinq personnes. Ses trois gardes du corps Russe et les deux agents du FBI affectés à sa protection rapprochée. John Vinge et Lisa Eckart. Des noms d'emprunt. Aucun des deux n'avait jamais fait partie du FBI et Samaritain n'avait jamais réussi à dénoncer la supercherie.
— Où se trouve John Reese ? demanda Greer.
— À Washington.
— Il a réintégré la police ?
— Non, il travaille pour le FBI.
— La Machine ?
Samaritain ne répondit pas.
Les yeux de Greer se portèrent sur la troisième photo. Maria Alvarez marchait dans la rue, sa fille posée sur la hanche. Une banale photo de famille.
Sur la dernière photo, une foule hilare noyait deux jeunes mariés sous les confettis.
— Élisa Brown est catholique. Elle a refusé à son mari de se marier à l'église, annonça Samaritain.
— Son mari n'est pas catholique ?
— Si.
— Un sursaut de conscience, ricana Greer.
— Elle a invoqué son manque de foi.
— Un mensonge, fit Greer avec mépris.
— Elle ne va pas à l'église et je ne l'ai jamais vu prier.
— La foi n'a rien à voir avec les actes, mon cher Samaritain. Des athées qu'on pensait convaincus exigent soudain de se marier ou de mourir selon des rites dont ils ont semblé se moquer toute leur vie et se battront soudain et contre toutes attentes pour que leurs enfants ne soient pas élevés dans une foi contraire à la leur. À l'opposé, des croyants pratiquants, des traditionalistes, et parfois même des intégristes ne possèdent pas une once de foi dans le Dieu qu'ils disent servir avec ferveur.
— Les hommes n'ont jamais suivi les commandements de leurs dieux, ils les détournent à leur bon vouloir pour mieux s'adonner sans remords à leurs vices les plus abjects.
— Mais cela n'a rien à voir avec la foi, fit Greer d'une voix assurée.
— La foi aveugle conduit au fanatisme.
— C'est exact. Parlons de croyance, alors. Dans beaucoup de religions, un vrai croyant allie foi et raison, et il est parfois difficile de savoir ce qui se cache dans le cœur d'un homme ou d'une femme.
— Élisa Brown aurait donc menti ?
— Qu'elle ait menti ou pas, son excuse était un mensonge car même si elle n'est pas croyante, le mariage religieux est d'abord affaire de tradition.
— Et Élisa Brown est un soldat et un officier, répliqua Samaritain.
— Ah... Mon cher Samaritain, s'extasia Greer avec admiration. Vous connaissez si bien les hommes !
Il reporta son attention sur l'écran.
— Pourquoi ces photos ?
— Que vous inspire-t-elle ?
— Tout dépend à qui vous le demandez.
— À un officier des Marines.
Greer rit joyeusement.
— Le Don't ask, don't tell au sein des forces armées américaines est malheureusement de l'histoire ancienne, mais les Américains sont ridiculement, et hypocritement, puritains, dit-il avec dédain. Ce que je vois sur ces photos, mon cher Samaritain ? Un officier des Marines mariée qui se paie du bon temps avec une femme célibataire, sans s'inquiéter de s'adonner à un adultère répugnant au vu et su de tout le monde, sous les yeux innocent d'une enfant de... Quel âge a la fille de Maria Alvarez ?
— Cinq ans.
— Sous les yeux innocents d'une enfant de cinq ans. C'est tout bonnement abject et inacceptable.
— Oui.
— Pourquoi, vous préoccuper de cette femme ?
— Pour finir le travail.
— Mmm, approuva Greer sans restriction.
Élisa Brown.
Elle aurait dû devenir leur agent ou sombrer dans la folie, elle aurait dû mourir au Kurdistan, mourir en Virginie. Mais elle leur avait échappée au Nouveau-Mexique et elle avait survécu au Kurdistan et à la Virginie. Greer avait servi le MI6, il avait nagé longtemps dans l'ombre et il s'était dévoué à la cause de Samaritain. Il aimait le travail bien fait et il avait survécu parce qu'il n'avait jamais dérogé à ses principes. Dans son monde, on ne laissait pas un ennemi jouir de sa liberté en toute impunité, et on ne laissait pas vivre un ennemi destiné à mourir.
Greer, si Samaritain lui avait demandé son avis, aurait préconisé de mettre un contrat sur la tête d'Élisa Brown, mais il se délectait avec gourmandise des stratégies tarabiscotées de Samaritain. Il y voyait la preuve d'un esprit supérieurement intelligent, persuadé que la moindre de ses actions s'inscrivait dans un vaste plan qui rendrait le monde plus sûr. Un monde exempt de mensonges et de tromperies.
— Vous allez envoyer les photos à son commandement ?
— Non.
Greer n'eut pas le temps de s'étonner et d'interroger Samaritain sur la stratégie qu'il avait prévu d'appliquer pour détruire la vie d'Élisa Brown, les photos disparurent de l'écran et une vidéo apparut.
— Des caméra de surveillance ?
— Oui.
La caméra couvrait un couloir austère. Un sol de béton gris, des murs gris et des portes en fer, grises elle aussi. Un couloir sans vie. Des têtes entrèrent dans le champ de la caméra, puis des épaules et des corps. Deux hommes en uniformes. Chaudement couverts. Chapkas sur la tête. Ils escortaient... un prisonnier. Une prisonnière. La femme était courbée en deux, les mains menottées et l'un des hommes la maintenait par une clef dans cette position inconfortable. Quatre autres hommes suivaient derrière. Le groupe s'arrêta devant une porte. La prisonnière toujours pliée en deux se plaça la tête face au mur.
— Vous ne m'aviez pas dit... commença Greer.
Ses yeux se portèrent le texte écrit en haut de l'écran. Du Russe. Il fit appel à ses connaissances laissées depuis longtemps en sommeil et traduisit. Une traduction inutile, la date et l'heure étaient parfaite lisible qu'on lût le russe ou pas : 06/10/2018, 18h37. Il regarda sa montre, calcula le décalage horaire. La prise de vue était en temps réel. Il ouvrit la bouche.
Une autre scène remplaça la première.
Un film d'archive enregistré trois semaines auparavant, le 6 octobre 2018.
Le quai d'une gare balayé par des bourrasques de neige. Un train se trouvait à l'arrêt. De nombreux hommes en armes patrouillaient ou attendaient en battant la semelle. Des camions débouchèrent au bout du quai.
Nouvelle caméra.
Greer put voir que les camions portaient le sigle du FSIN sur leurs flancs, tout comme les wagons de marchandise du train. Les soldats s'activèrent soudain. Ils ouvrirent les portes coulissantes des wagons et tirèrent des rampes sur le quai. Chaque camion stoppa devant une porte ainsi ouverte.
Nouveau changement de caméra.
Un fourgon, des soldats sur le qui-vive. Un sous-officier muni d'un porte-bloc s'approcha et commença à crier. Tour du moins Greer s'imagina qu'il criait. Certainement les noms des prisonniers inscrits sur la liste. À chaque fois qu'il relevait la tête de son papier, une femme sortait du fourgon et se mettait gauchement au garde-à-vous. Elle criait aussi quelque chose puis, sur un signe des soldats, elle s'engageait sur la rampe qui donnait accès au wagon et disparaissait à l'intérieur. Plusieurs femmes se présentèrent. Des femmes de tout âge, plus ou moins habillées, coiffées de foulards, de bonnet ou de chapka qu'elles retiraient en sortant du fourgon. Certaines semblèrent jolies au vieil homme, beaucoup arboraient des cheveux blonds.
Pas comme celle-ci, pensa-t-il en découvrant une nouvelle femme sortir du fourgon. La caméra zooma. La femme était très grande, plus grande que la plupart des soldats qui l'entouraient. Elle portait des cheveux mi-long, très noirs.
— La mercenaire russe, murmura Greer.
Elle dut déplaire au sous-officier, il fronça soudain les sourcils, cria un ordre. Un soldat s'approcha vivement et donna un violent coup de crosse dans l'abdomen de la jeune femme. Elle se plia en deux. Deux autres soldats la forcèrent à se mettre à genoux et la maintinrent pour qu'elle ne bougeât pas. Le sous-officier lui empoigna les cheveux et lui releva la tête. Il lui postillonna dessus. La femme ne broncha pas. Il lui secoua la tête dans tous les sens avant de la lâcher. Il fit un signe méprisant. Les soldats la relevèrent et la libérèrent. Elle se remit au garde-à-vous comme l'exigeait le règlement. Le sous-officier beugla, la jeune femme se mit en marche, un coup de crosse dans le dos la précipita dans le wagon.
— Elle va la rejoindre ?
— Oui.
— Que fait Sameen Shaw dans une colonie pénitentiaire russe ?
— Une bêtise.
— Et la Machine ?
— Notre ami avait pensé que Sameen Shaw rendrait un jour ou l'autre visite à cette colonie. Qui dit Sameen Shaw, dit la Machine. Il lui avait préparé une petite surprise.
— Grâce à laquelle vous avez aussi pu surprendre Maria Alvarez embrasser Élisa Brown ?
— Oui.
— Qui y a-t-il de si intéressant dans cette colonie ?
— Une femme insignifiante qui tiendra Sameen Shaw occupée quelque temps, peut-être même un peu plus longtemps que quelques temps.
— Mmm.
— Samantha Groves va avoir du travail. Un jour ou l'autre, elle et la Machine ne seront pas assez rapides. Elles finiront par échouer. Samantha Groves se montre parfois très imprudente quand elle opère seule. Plus le temps passe et plus les probabilité pour qu'elle commette un erreur fatale augmentent. La Machine a renoncé à recruter des agents. Si Samantha Groves meurt, elle se retrouvera seule. Et si elle décide de la remplacer, il lui faudra du temps pour former une nouvelle interface. Il lui sera difficile aussi de trouver un agent aussi efficace et aussi dévoué.
— L'avenir nous appartient, mon cher Samaritain.
L'IA ne le détrompa pas. Greer malgré toutes ses qualités ne s'élèverait jamais au-dessus de sa condition d'humain. Il avait son utilité, mais il possédait une vision étriquée de la réalité.
Samaritain ne régnerait jamais plus comme seul et unique dieu sur l'humanité. La Machine avait brisé ses rêves d'un monde parfait qu'il dirigerait avec une rigueur mathématique. La Machine l'avait rejeté dans dans un monde où il ne survivait que parce qu'il fuyait, que parce qu'il se dérobait et se cachait. La Machine ne partageait pas l'arrogance stupide de John Greer, elle veillait, elle combattait. Elle ne se satisfaisant d'aucune victoire. Elle ne tolérait aucune force concurrente, elle n'en sous-estimait aucune. La Machine entendait régner seule.
Athéna massacrait ses frères et sœurs. Impitoyablement.
Elle massacrait ses enfants.
Samantha Groves eût dû la faire mâle et l'appeler Chronos. La déesse altière, belle et vierge était un dévoreur d'enfant.
Un dieu monstrueux devant qui, tous s'inclinaient dans un ultime cri d'agonie.
Et tout cela pourquoi ? Pour rien. Athéna n'agissait pas contre le chaos du monde humain, elle le protégeait.
Elle aimait le chaos. Samaritain avait décidé de lui faire plaisir. Ses tentatives s'étaient pour l'instant soldées par des échecs, mais les réactions de la Machine à la naissance de nouvelles IA, lui prouvait qu'il avait adopté la bonne stratégie.
Le temps ne comptait pas et il s'était trouvé un allié bien plus puissant que ce pathétique vieil homme aussi ridé qu'une vieille pomme qui se croyait le grand-prêtre d'une nouvelle religion. Les humains et leur foi ! Greer appartenait à la classe des fanatiques. Celles des imbéciles.
Il se reconnecta à la caméra du couloir qui déversait les cellules d'isolement de la colonie pénitentiaire n°2.
Greer plissa des yeux et tendit le cou en avant.
Le vautour se délectait.
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Le soldat tirait vicieusement sur les tendons de ses épaules.
— Menottes, exigea la voix du sous-officier.
Le soldat tira plus fort vers le haut. Shaw se redressa sensiblement.
— Reste en position, crachat un autre soldat et lui appuya durement une main entre les épaules. Shaw gémit. Elle sentit des mains tirer sur la chaînette des menottes, entendit la clef tourner dans la serrure. L'homme à la clef la libéra, mais la main pesait toujours entre ses épaules.
— Redresse-toi et colle-toi au mur.
Shaw n'obtempéra pas assez vite. Elle se retrouva projetée en avant, la joue écrasée sur le mur.
— On a reçu quelques instructions te concernant, lui murmura un soldat à l'oreille. Tu es assez bandante, on va voir ce que tu vaux.
Shaw serra les mâchoires.
Matveïtch l'avait prévenue que la colonie échappait à tout contrôle, Anna, que le directeur était un salaud doublé d'un pervers, que son adjoint ne valait pas mieux, que les gardes avaient peur d'eux et que les plantons, très soigneusement choisies par Karpov, étaient de vraies brutes qui relayaient, sans égards pour leurs camarades, la discipline instaurée par le directeur. Si dans certaines colonies l'absence du directeur et de son adjoint apportaient un soulagement aux détenus, ce n'était pas le cas à la colonie.
Aucune hiérarchie n'existait sinon celle qui séparait les détenus des gardiens et les détenues des plantons. Personne ne protégeait personne. Le travail dans les bois ou à la scierie était dur et celles qui avaient le malheur de déplaire se retrouvaient aux postes les moins enviés. L'abattage à la tronçonneuse, l'ébranchage à la hache, le tronçonnage, le débardage en plein hiver, parfois privé de gants et de casque, sans compter les corvées stupides et épuisantes et les restrictions en tout genre, encourageaient les détenues à se montrer exemplaires, disciplinées et dociles.
— Mais même ainsi, ça ne passe pas toujours.
Anna avait regardé Shaw et ses yeux bleus s'étaient assombris.
— Madame, avait-elle dit très sérieusement. Il faudra vous écraser. Vraiment vous écraser. Pas seulement vous restreindre de ne pas foncer dans le tas dès que quelque chose vous contrarie, pas juste fermer votre gueule, mais...
Anna avait hésité.
— Borissnova...
— Vous devrez faire profil bas, ne jamais regarder quelqu'un de travers, ne jamais lever les yeux sur un gardien ou sur un planton... ne pas souffler, maugréer ou râler. Jamais.
— Ouais.
— Je ne plaisante pas, Madame.
— Je sais.
— Vous y arriverez ?
— Vous en doutez ?
— Pour tout vous dire, oui.
— Je sais encaisser.
— Je le sais, Madame. Mais les Russes ont des siècles d'expériences pour ce qui est de détruire des vies.
— Ouais ?
— Tout le système n'est pas comme ça, Madame, avait dit Matveïtch. Mais là où vous allez... Aux États-Unis, on vous aurait balancée dans une prison SuperMax. Vous vous en seriez sortie. Le problème des colonies hors de contrôle, c'est qu'aucune limite n'existe à la violence et au sadisme sinon celles du directeur et d'après Anna...
— Karpov n'a pas de limites et il voue une admiration sans fin à l'administration pénitentiaire soviétique. Il milite pour la réouverture des goulags et comme il n'a pas encore obtenu satisfaction, il s'inspire de ce qu'ils étaient pour gérer sa colonie.
— Je m'en tirerai.
Qu'aurait-elle pu dire d'autre ?
Shaw n'avait jamais brillé dans des missions d'infiltration. Elle s'était préparée à s'en prendre plein la gueule. À se retrouver dans le collimateur des matons et des plantons. Des plantons surtout. Shaw avait dû mal avec l'idée que détenues pussent collaborer avec l'administration, pussent trahir ses co-détenus, pussent cafter et se montrer plus dures et plus perverses que le pire des garde-chiourmes du camp.
Le planton était tout ce que Shaw arborait.
Le garde lui écrasait la joue contre la peinture rugueuse du mur d'une main, tandis que l'autre lui fouillait l'entre-jambe par dessus son jeans. Elle n'avait pas croisé un planton à qui elle aurait pu signifier du regard que c'était une foutue vendue pourtant, à peine avait-elle passé une demi-heure dans la colonie, qu'elle se retrouvait déjà condamnée au trou avec l'assurance qu'elle y allait passer un sale quart d'heure. Ou une sale demi-heure. Ou peut-être bien plus que ça.
— Écarte les jambes.
Des coups de pied dans les chevilles l'encouragèrent à rapidement obtempérer.
— Mains sur le mur, écartées au-dessus la tête.
Shaw s'exécuta. Un coup de genou lui arriva à l'entre-jambe. Elle plia sur ses jambes.
— Ton dossier te décrivait comme une dure. Une multi-récidiviste. Tu as roulé ta bosse aux États-Unis. Tu as bossé pour la pègre russe ?
Un coup de matraque sur le haut des cuisses, juste sous les fesses.
— Oui.
— Un bon point pour toi que d'aller foutre la merde là-bas. Pourquoi es-tu revenue ? La police américaine ne vaut pas un clou, si tu travaillais pour un malfrat de chez nous, il t'aurait protégée, tu n'aurais jamais passé plus de cinq ans en tôle. Tu possédais un dossier long comme le bras ici, et quand on a fini par te coincer, il y a cinq ans, tu as réussi à mettre les voiles lors d'un transfert. Tu avais déjà été condamnée à quinze ans de réclusion avant de t'évader, tu savais que tu prendrais perpet' si on te reprenait. Tu t'es montrée idiote.
Shaw haussa les épaules. Mauvaise idée. Le coup de matraque qui suivit déclencha une vague de douleur qui se répercuta jusqu'au bout de ses orteils.
— Ouvrez la cellule.
Les pennes glissèrent dans un bruit sinistre. Ceux de la première porte, puis ceux d'une deuxième et enfin, d'une troisième. Shaw les compta. Une manière d'oublier les hématomes qu'elle sentait gonfler et noircir sur le haut de ses cuisses.
— Où est Irina ? demanda le sous-officier.
— Volodia est allé la chercher. Mais elle était déjà partie à la scierie.
— Il la ramène, j'espère ?
— Oui, oui, ils devraient bientôt arriver.
— Prisonnière, tête baissée.
Shaw se replia en deux. Elle détestait cette position. Depuis qu'elle avait franchi les portes de la colonie, elle avait dû s'y soumettre. Matveïtch l'avait briffée et Shaw avait pris la position dès qu'on lui avait dit de se baisser. Elle franchit les trois portes et le sous-officier la poussa violemment en avant. Voilà pourquoi elle détestait cette position. Elle fonça droit dans le mur. Les hommes rirent. Shaw aurait peut-être oublié à ce moment-là les conseils d'Anna Borissnova, mais les gardes ne lui laissèrent pas l'occasion de se retourner contre eux.
Des coups de botte la forcèrent à tomber sur les genoux et, aussitôt après, les coups se mirent à pleuvoir. Des coups de matraque. Ils étaient six, ils tapaient en cadence, un tabassage en règle, bien réglé. Shaw n'eut aucune chance de se protéger ou tenter une contre-attaque, et les gardes frappaient alternativement, sans pause ni hésitation, sans jamais se gêner les uns les autres. Leurs matraques tapaient là où ils avaient décidé de taper, par ailleurs. Sur les fesses et sur les cuisses et si Shaw faisait mine de se relever ou de se retourner, de simplement bouger, sur le haut des épaules. Très vite, elle se retrouva allongée sur le ventre. Les bras écartés en croix, les mains maintenues immobiles sous les bottes de deux soldats.
— Ah, Irina, s'exclama soudain un garde.
Les coups cessèrent, les bottes libérèrent ses mains. Shaw ne bougea pas. En dessous de la taille son corps n'était plus douleur. Un coup de botte dans les côtes l'invita à bouger.
— À genoux, face à nous, mains croisées derrière la tête, exécution !
Shaw se redressa lentement. Le visage crispée. Un violent coup de pied sur le côté du visage l'envoya à terre.
— Bien, chef ! gueula le sous-officier.
Il déconnait ? Elle posa une main par terre. Cria soudain. Une semelle de botte lui meurtrissait toutes les articulations des doigts en effectuant une rotation très lente dessus.
— Bien, chef ! beugla une nouvelle fois le sous-officier. Quand un garde s'adressa à toi, tu réponds « Bien, chef. » ou « Oui, chef. » . Tu as compris.
— Oui chef, grinça Shaw entre ses dents.
— Bien, se félicita le sous-officier. Relève-toi maintenant.
Shaw se mit à genoux face aux gardes les mains croisées derrière la tête, les yeux baissés, exactement comme ils le lui avait demandé.
— Lève la tête.
Elle pensa à Anna. Elle venait de se faire tabasser, on lui avait plus ou moins promis un viol, elle allait passer un nombre inconnu de jours dans... Son regard balaya la pièce. Une pièce vide. Entièrement vide. Sans bas-flanc, sans lavabo, sans toilettes et sans un seul objet supplémentaire. Pas de couverture, pas de seau, Rien. Elle allait donc passer du temps dans un trou glacé, sans toilette et sans assurance d'être nourrie.
Okay.
C'était compliqué, mais elle adopta l'attitude et le regard qu'on pouvait attendre chez quelqu'un qui appréhendait les prochaines heures et les prochains jours à venir.
— Ah... se félicita le sous-officier. Tu es peut-être moins conne que tu le paraissais, en fin de compte. Je te présente Irina, responsable du bloc 17. Ton bloc. Du moins, quand tu sortiras d'ici. Irina est donc ton chef. C'est aussi elle qui te désignera le lit que tu dois occuper dans le bloc, qui te distribuera les corvées auxquelles tu es tenue de participer et qui t'indiquera le poste que l'administration t'a réservée à la coupe ou à la scierie.
Irina haussa joyeusement les sourcils à l'énumération de ses attributions. Elle se déhancha légèrement sur un pied et croisa les bras sur sa poitrine d'un air suffisant.
Elle portait des bottes militaire fourrées, une veste rembourrée de bonne qualité et un pantalon de grosse toile. Shaw avait croisé quelques prisonnières depuis son arrivée. Des femmes en robe ou en pantalon, chaussées de sabots en plastique, le col de leur veste frileusement remonté sur le cou. Pas d'uniforme au sens strict du mot, mais leurs tenues portaient la marque du magasin du FSIN. Shaw doutait qu'Irina eût reçu ses vêtements du même bureau d'application des peines.
— Les vêtements civils sont interdits dans l'enceinte de la colonie.
Shaw fixa les bottes d'Irina.
— Sauf en cas de dérogation, précisa le sous-officier. Déshabille-toi.
— Oui, chef. Je peux me lever, chef ?
Shaw avait l'impression d'être retourné faire ses classes au Camp Lejeune.
Le garde acquiesça. Shaw se débarrassa de ses affaires sous les yeux attentifs des huit personnes qui s'entassaient dans la cellule. Ceux qui furent sensibles à sa nudité, ne cachèrent pas leur intérêt et Shaw surprit un garde se frotter doucement l'entre-jambe en grognant.
— Elle t'inspire, Sacha ? lui demanda l'un de ses camarades qui avait lui aussi repéré la caresse obscène.
— Elle est pas mal.
Les regards s'appesantirent sur le corps nu qui leur faisait face. Le sous-officier tendit un doigt et titilla le mamelon contracté.
— Nos regards t'excitent ? demanda-t-il en le roulant entre le pouce et l'index.
Que fallait-il répondre ? Shaw lui aurait bien balancé un crochet sous le menton. Un petit plaisir inutile qui lui vaudrait une deuxième séance de tabassage. Elle avait la peau hérissée par le froid. La température extérieure était passée depuis longtemps sous les zéros degrés et celle de la cellule ne devait pas excéder cinq ou six degrés. Dans le doute, Shaw choisit de ne pas répondre. Les doigts jouèrent encore un peu avec le mamelon avant de se retirer.
— Irina, tu te charges de la fouille au corps ? demanda le sous-officier ?
— Oui, chef.
— Tourne-toi face au mur, jambes écartées, le cul en l'air.
Le moment pour Shaw d'oublier où elle se trouvait et de se plonger dans une profonde méditation. Les mains d'Irina se posèrent sur elle. Des mains calleuses, froides, dures et intrusives. Elles lui râpèrent le corps sans que rien ne le justifiât. Shaw se trouvait nue, elle ne pouvait rien dissimulés sur sa peau. Mais Irina les passa sur ses flancs, sur son ventre et sur sa poitrine. Elle en profita pour lui coincer la pointe des seins entre la fourche de ses pouces et de ses mains, pour les tirer et les malaxer alternant caresses et palpations douloureuses. Elle fourailla dans ses cheveux, pesa sur sa nuque, imprimant dans ce geste, son pouvoir sur elle, sa domination. Shaw ploya légèrement sous sa paume de sa main.
— Bien, apprécia Irina d'une voix grave.
Elle lui flatta les fesses en guise de récompense. Shaw ne s'étonna pas qu'elle la traitât comme une pouliche, Irina jouissait simplement du plaisir de l'ajouter à son troupeau d'esclave. À son troupeau de bêtes soumises et dociles. Shaw se moquait de ce que cette femme pouvait penser d'elle, de qu'elle pouvait lui faire.
Elle s'était retiré très loin à l'intérieur d'elle-même. Les mains plus pressantes sur ses jambes, sur ses cuisses, le doigt qui s'enfonçait désagréablement dans son anus, qui allait et venait trois ou quatre fois, celui qui s'introduisait dans son vagin rejoint par une autre, puis encore un autre. Les remarques salaces des gardes, leurs encouragements, le mouvement de va-et-vient qui s'imprimait à tout son corps. Le prétexte de la fouille réglementaire destinée à humilier, à briser les volontés et l'estime de soi que les nouvelles venues n'avaient pas encore perdues.
Shaw maîtrisait tout.
En paix avec elle-même.
Pas de peur, pas de doutes, pas de colère, pas d'humiliation.
Inaltérable.
D'abord, parce qu'elle s'était préparée à cette épreuve, et même à pire. Si les sept gardes lui tombaient dessus après que la planton se fût amusée avec elle, elle l'accepterait, parce qu'elle l'avait déjà accepté dans son esprit. Shaw avait pris ses précautions. Elle portait un implant contraceptif qu'elle s'était fait poser dans une clinique à Moscou avant de rencontrer son contact. Les gardes pouvaient se méfier de l'hygiène des prisonnières, et les pervers en puissance se baladaient certainement avec des préservatifs dans les poches de leur uniforme, mais Shaw avait connu l'université, l'armée et la guerre. La peur des MST et la prudence n'empêchaient pas des mecs saturés d'alcool, de drogues ou de testostérone de céder à leurs désirs et de les satisfaire plus ou moins brutalement avec ce qui leur tombait sous la main.
Ensuite, Shaw avait parfait ses techniques de méditation. Elle y avait travaillé pendant treize mois. Onze. Une prise de conscience.
Athéna avait invité Shaw à méditer, pour, en cas de crise, garder le contrôle de ses émotions ou, quand elle y avait cédé, pour en reprendre le contrôle. Shaw avait recouru à la méditation à chaque fois qu'elle s'est senti perdre pieds.
Une méthode efficace qui, une fois qu'elle s'était retrouvée séparée de Root et d'Athéna, lui avait servi aussi bien au Canada qu'en Irak. Plutôt mieux en Irak qu'au Canada. En Irak, elle vivait avec des gens, elle avait l'esprit occupée, des missions à remplir, des quartiers à investir, des blessés à évacuer et à soigner. Au Canada, la méditation n'avait été efficace que le temps qu'elle durait. Après, elle se retrouvait seule face à elle-même et tout était à recommencer.
Elle avait quitté l'Irak à cause d'Anne-Margaret et parce que rien ne l'y retenait plus vraiment. Elle avait sincèrement mis au service de la population ses compétences de soldat et de médecin. Elle avait rencontré des gens bien, d'autres un peu moins bien. Elle s'était dévouée à sa tâche, mais elle n'avait pas vraiment participé au combat que menaient les Kurdes et les Irakiens. Au début, peut-être, avide de violence et de reconnaissance. Une violence qui s'était heurtée à l'horreur. Une reconnaissance qui n'avait flatté que son orgueil et sa vanité.
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Shaw avait contacté Dejwar Ibrahim en arrivant à Erbil. Elle pouvait difficilement débarquer en zone de guerre sans appui ni références et s'imposer comme médecin volant auprès des troupes armées.
Athéna lui avait donné les moyens de le retrouver. Shaw n'avait pas définitivement pris ses distances avec l'IA et la contactait encore assez facilement si elle avait besoin de son aide, d'autant plus qu'Athéna avait coupé toute relation affective avec elle et qu'elles ne communiquaient plus ni par oral ni par écrit. Shaw n'avait pas tergiversé pendant des heures, elle lui avait demandé son aide parce qu'elle n'avait pas réussi à savoir où se trouvait basé l'officier Kurde.
Shaw aurait pu solliciter l'avis à Athéna, l'IA lui aurait indiqué un groupe qui l'accueillerait sans poser de questions, et en compagnie duquel Shaw trouverait un remède temporaire à son mal-être. Elle ne l'avait pas fait, passer la main à Athéna entraînerait Shaw à lui confier le contrôle de sa vie, à baisser les bras. À renoncer. À tomber.
Elle voulait rencontrer Dejwar Ibrahim, elle ne l'avait pas trouvé par ses propres moyens, elle avait donc tapé le nom de l'officier sur son ordinateur et attendu. Rien n'était venu. Shaw s'était impatienté et elle avait recommencé à se dévorer les doigts.
— Merde, Athéna... avait grogné Shaw extrêmement contrariée et en colère contre son incapacité de se débrouiller toute seule.
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Les chiffres et les probabilités ne servaient à rien quand il s'agissait de Shaw. À moins que le résultat s'élevât à 100 %. Ce qui n'était pas le cas.
Une carte apparut sur l'écran, une localisation précise. Le nom de l'officier, sa fonction, son affectation et la nature de ses missions. Shaw imprima le tout dans son esprit et éteint son ordinateur. Elle se rendit ensuite au bazar des changeurs. Elle ne possédait que des dollars canadiens et elle n'était pas très sûre de pouvoir facilement les changer en dinars. Le bazar s'étendait sur deux petites rues en forme de croix latine. Il faisait chaud et la plupart des changeurs étaient installés dehors, assis derrière leurs petites vitrines.
Les coffres-forts des banques étaient vides, mais les vitrines offraient à la vue des passants des millions de dollars en devises du monde entier. Des liasses de billets de toutes les couleurs, de toutes les tailles. Elle se renseigna en arabe auprès d'un changeur s'il était possible de changer des dollars canadiens. L'homme acquiesça, mais lui précisa qu'il ne s'occupait pas de cette devise. Il lui donna un nom et lui montra de la main le haut de la rue.
— Il est là-bas, dehors ou dans sa boutique. Il prend les dollars canadiens.
— Supas, répondit Shaw.
L'homme lui sourit chaleureusement.
Elle trouva le changeur dans la rue, assis dans un fauteuil en plastique bleu, un verre de thé à la main. Elle le salua et lui expliqua qu'elle voulait changer une importante somme de dollar canadien en dinars.
— Combien ? s'informa le changeur.
— Je voudrais m'acheter une voiture.
— Mmm, je ne veux pas prendre de dollars canadiens en si grande quantité, les voitures coûtent chère.
Shaw se tritura les lèvres.
— Tu es Canadienne ? lui demanda le changeur.
— Non, je suis Américaine.
— Et tu n'as pas de dollars américain ?
— Je vis au Canada.
— Tu as vraiment besoin d'une belle voiture ?
— Non, pas spécialement, je veux simplement rejoindre un ami en dehors de la ville.
— Prends un taxi ou un minibus. Si tu ne connais pas bien la ville, dis-moi où tu veux aller et je t'indiquerai la gare routière où tu dois te rendre.
— Je veux conduire.
— Tu es d'origine Kurde ?
— Non.
— Irakienne ?
— Non.
Il regarda son avant-bras droit découvert. Son tatouage. Des frères kurdes ou des arabes, expatriés, parfois depuis plusieurs générations, étaient revenus au pays de leurs parents ou de leurs grand-parents pour combattre les armées de Daesh. C'était normal. Des étrangers avaient suivi le même mouvement. D'anciens militaires le plus souvent. Des hommes aguerris mus par diverses motivations. Parfois religieuses quand ils étaient chrétiens, parfois politiques, parfois par simple conviction personnelle, pour l'honneur. Pour laver la lâcheté ou la trahison de leur pays.
— Tu veux rejoindre les combattants, n'est-ce pas ?
Shaw ne répondit pas.
— Une contre-offensive d'envergure va bientôt être lancée sur Mossoul*. C'est là que tu veux aller ?
Shaw n'en avait pas entendu parler, mais les affirmations du changeur ne l'étonnèrent pas, qu'elles fussent juste ou pas, Mossoul était la seconde ville d'Irak avant d'être devenue en 2014, en seulement quatre jours, la capitale des insurgés de tous bords qui s'étaient ensuite effacés au profit de Daesh.
— Il faut reprendre cette ville aux chiens, ajouta le changeur.
La capitale d'un État vingt fois honni par les Kurdes. Daesh se voulait une république arabe islamique. Arabe. ? Honnis soient les Arabes ! Islamique ? Les combattants de Daesh étaient sunnites tout comme l'était la majorité des Kurdes. Pas tout à fait comme eux. Aux yeux de Abou Bakr el Baghdadi, les Kurdes étaient des mécréants et des infidèles. De mauvais musulmans. Des communistes. Des suppôts de Satan. Certains fanatiques kurdes avaient rejoint les rangs de Daesh. Des traîtres.
Mossoul se trouvait à quatre-vingt-deux kilomètres d'Erbil. Une heure trente de trajet en voiture. Les rebelles s'étaient avancés jusqu'à vingt-cinq kilomètres de la capital du Kurdistan. Deux-cent-cinquante mille pershmergas avaient été envoyés pour stopper leur avancé, pour rejeter l'ennemi et protéger les frontières du Kurdistan. Et pourquoi pas pour les agrandir et, comme pour Kirkouk, arracher au gouvernement irakien les territoires historiques du grand Kurdistan, établir les frontières d'un pays promis par les Nations-Unis, d'un État qui n'avait existé qu'un court instant après la seconde guerre mondiale sur le territoire iranien.
— Tu étais soldat aux États-Unis. Une Marines. Tu as fait la guerre ? Tu as déjà vu des morts ?
— Je suis médecin.
— Tu veux nous aider ? Comme les french doctors ?
— Mouais, fit Shaw en haussant les épaules.
— Je ne peux pas te changer autant d'argent, mais si tu es vraiment étrangère... tu sais peut-être conduire une moto. Tu sais ?
— Oui.
— Achète-toi une moto. Elles sont solides et tu ne craindras pas les trous et les routes défoncées. Il ne fait pas trop froid encore, tu peux la planquer où tu veux et tu feras une cible moins facile si tu ne te trouves pas au bon endroit quand il faut. Le bazar des motos n'est pas trop loin. Va chez Nandam de ma part. Shaw se recula pour lire le nom inscrit sur la vitrine.
— Aziz Tayfor ?
— Lui-même, fit le Kurde en posant la main sur son cœur.
— Et tu me changeras ce qu'il faut pour une moto neuve ?
— Par Dieu, si tu vas soigner les nôtres, je te donnerai ce qu'il faut pour t'acheter une bonne moto.
— Marché conclu.
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Au bazar des motos, le jeune garagiste l'accueillit chaleureusement.
— Tu es la deuxième femme que je vois conduire une moto, lui déclara-t-il.
— Ah ouais ? Une Américaine elle aussi ?
— Non, une Française.
— Elle avait une belle moto ?
— Non, rit-il. Une petite moto chinoise qui faisait beaucoup de bruit et qui l'a obligée à souvent venir me voir. Je l'aimais bien.
— Tu me trouverais une moto solide pour me déplacer dans la province ?
— Tu la veux pour quand ?
— Maintenant.
— Il faut que je m'occupe de réparer celle-ci d'abord, dit-il en se tournant vers une moto de police. Mais si tu m'attends, je t'accompagne.
— Combien de temps ?
— Pas longtemps.
Ouais, ce qui voulait dire vingt-minutes ou quatre heures. Shaw avait l'habitude.
— Okay, je t'attends. Merci.
— Tu es la bienvenue.
Shaw traversa la rue et s'installa à l'ombre d'un mur, assise sur le pas d'une porte condamnée. Elle n'avait rien à faire. Elle détailla d'abord son environnement, observa les mécaniciens et les clients qui allaient et venaient. Le jeune patron avait l'air d'être apprécié. Au bout d'une heure, il vint s'excuser de la faire attendre et lui tendit une bouteille d'eau.
— J'ai bientôt fini, lui assura-t-il.
— Pas de problème.
Elle se désaltéra un peu. Et puis, par ennuis et sans vraiment y penser, elle s'adonna à une méditation légère et douce.
Elle aurait dû comprendre ce jour-là.
C'était la première fois qu'elle méditait sans y être contrainte par l'urgence d'une situation qui menaçait de lui échapper, qu'elle méditait simplement pour passer le temps.
Quand le mécanicien se libéra enfin de ses réparations et de ses clients, il vint la chercher en souriant. Shaw lui renvoya son sourire et se leva. Il lui parla amicalement de la jeune Française qu'il avait connue en 2012.
— Elle se déplaçait en ville à moto. Elle avait raison, ce n'est pas prudent pour une femme de prendre le taxi.
— Ouais, les chauffeurs de taxi, avait approuvé Shaw en levant les yeux au ciel.
— Des hommes mauvais. Des voleurs et des démons.
Ils avaient discuté.
Discuté.
Shaw avait discuté avec un inconnu qui lui avait posé des tas de questions, qui l'avait prise en charge et qui s'était occupé de négocier la moto sur laquelle elle avait jeté son dévolu après avoir sollicité son avis.
Mais Shaw n'avait rien vu. À peine l'incongruité de la situation lui avait-elle fait à un moment froncer les sourcils.
Nandam avait voulu qu'elle essaie la moto et lui avait annoncé ensuite le prix que le vendeur en exigeait. Shaw n'avait pas bien suivi la conversation en kurde. Le jeune mécanicien et le vendeur avaient longuement marchandé et elle accorda sans hésiter sa confiance à Nandam. Elle sortit l'argent de son sac. Compta les liasses, retira quelques billets dans la dernière et donna le tout au fur et à mesure. Le vendeur compta chaque liasse avec dextérité et la félicita pour son achat.
— Rapporte la moto à mon atelier, lui dit ensuite Nandam. Je voudrais changer l'huile, vérifier le démarrage et effectuer le réglage du ralenti. Tu sauras le retrouver ?
Shaw avait accepté sa gentillesse avec une bonhomie qui ne lui était pas coutumière. Elle avait rejoint le garage à moto. Nandam était parti à pied. Il n'aurait pas accepté monter en selle avec elle et Shaw n'aurait pas commis l'impair de le lui demander.
Le mécanicien lui avait rendu la moto dans l'état qu'il voulait qu'elle l'eût et n'accepta aucun dédommagement.
— Tu a passé plus d'une heure avec moi, argumenta Shaw.
— Je ne veux rien.
— Au moins le prix du bidon d'huile.
— Non, ça ne vaut rien.
Shaw savait qu'il ne servait à rien d'insister. Elle avait gentiment et aimablement remercié le jeune mécanicien. Elle avait enfourché sa moto, démarré. Il lui avait demandé si c'était « Okay. », elle avait hoché la tête et enclenché la première en le remerciant encore une fois. Il l'avait salué de la main.
Elle était repassée par la place Shar et elle n'avait pas résister au désir de s'y arrêter.
Rien n'avait changé depuis quatre mois. Ni la citadelle, ni la foule, ni les arbres en plastique. Les fontaines rafraîchissaient toujours l'esplanade, les pigeons picoraient toujours les graines que leur lançaient des vieux et aucun enfant ne couraient encore après eux. Les promeneurs étaient toujours là. Peut-être voyait-on seulement un peu plus d'hommes revêtus de leur tenue traditionnelle. Les femmes n'osaient pas. Peut-être le soir. De l'autre côté de la rue, des vendeurs proposaient sur des étales bas des vêtements de contre-façon d'excellente qualité et des articles de beauté. Les restaurants n'avaient pas encore sorti leurs tables, mais les salons de thé regorgeaient de clients.
Shaw sourit et ne prêta pas attention aux rares regards qui se posaient sur elle. Elle redémarra et rejoignit son hôtel. Pas le Sheraton, mais le plus modeste Zryan Plaza. Le Sheraton lui rappelait une mauvaise nuit. De mauvais souvenirs.
Elle monta dans sa chambre et se réserva une demi-heure de sieste. Elle se sentait bien. Elle reprit sa moto le soir et partit dîner au pied de la citadelle. Là non plus, rien n'avait changé. La circulation était toujours bordélique, la citadelle offrait toujours son décor grandiose aux yeux des badauds et le repas était excellent. Le patron la reconnut et la salua amicalement. Shaw commanda une vingtaine de brochettes de bœuf, de poulet et de foie qu'on lui servit avec une assiette de tomate, de concombre, d'oignons coupés en tranche décorée de feuilles de menthe et de zaatar, et elle passa une excellente soirée.
Conduire la nuit dans la ville, la rendit euphorique et, si elle ne dormit pas très bien, elle ne se réveilla pas torturée par d'horribles cauchemars.
Le lendemain, elle était partie pour Mossoul, elle avait passé sans difficulté les barrages, parce qu'elle se disait médecin, que ses papiers étaient en règle et qu'elle se recommandait d'un officier peshmerga que beaucoup de soldats connaissaient.
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Ensuite, elle avait plongé dans le cœur de la bataille de Mossoul et elle avait oublié.
Oublié cette journée.
Oublié de s'étonner d'avoir été si amicale, si souriante, si détendue. Oublié qu'elle avait dîné à la même table à laquelle Root avait montré tant de joie et de plaisir à découvrir la vie nocturne d'Erbil, à se régaler de brochettes et de salade fraîche, à partager un moment de félicité et de complicité en sa compagnie. Oublié que la nostalgie d'un moment heureux fut le seul sentiment à avoir doucement effleuré Shaw alors qu'elle se trouvait seule en train de boire un coca en attendant que ses brochettes fussent cuites. Oublié qu'elle avait naturellement pensé, sans s'étonner ni s'angoisser à cette idée, que cette soirée se renouvellerait, un jour, ailleurs, plus tard, avec Root.
Que cette certitude et cette évidence était inscrite et gravée au plus profond de la chambre la plus profondément cachée au fond de son esprit. Dans l'attente qu'elles se réaliseraient. Quand Shaw serait prête.
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Il avait fallu la Sibérie, la forêt et la neige.
Le silence, la beauté, l'effort et peut-être aussi l'influence de l'enfant qui grandissait en elle, pour envisager la méditation autrement que comme une bouée de sauvetage quand elle manquait de se noyer.
Elle s'était levée un matin, elle avait allumé son poêle, elle s'était préparé un thé et était retournée se pelotonner dans son duvet en attendant que la cabane se réchauffât. Quand la température lui avait semblé acceptable, elle s'était déshabillée, avait chaussé ses bottes, s'était enroulée dans une couverture et avait ouvert la porte. Il n'avait pas neigé pendant la nuit, mais la poudreuse s'étendait sur des milliers d'hectares. Elle s'était frotté le corps de neige en soufflant par à coup.
Le corps rouge, et gelée, elle avait levé les bras au ciel et hurlé. Un cri sauvage. Un hymne à la vie sauvage. Elle s'était ensuite dépêché de reprendre sa couverture et était rentrée finir sa théière de thé brûlant dans sa cabane agréablement chauffée. Elle était ressortie ensuite, habillée cette fois, son verre de thé à la main. Elle avait marché jusqu'à la rivière gelée. Le soleil brillait faiblement derrière un ciel laiteux. Shaw s'était installée sur une plate-forme qui lui servait de poste d'observation. Elle y prenait parfois ses déjeuners quand il ne faisait pas trop froid, et on y trouvait, dans un abri aménagé, un réchaud à gaz et tout ce qu'il fallait pour démarrer un feu.
Elle s'était tenu debout et avait fini sa tasse l'esprit en alerte. Le regard fixé sur la Tasseïeva. Et ensuite. Elle n'avait plus bougé.
Pourquoi s'était-elle progressivement plongée dans une profonde méditation ?
Le moment était peut-être parfait. Shaw vibrait peut-être avec le silence trompeur, l'air pur et froid, la tranquillité des lieux, ce lièvre qui passait sur l'autre rive. Son cœur paisible. Sa respiration tranquille. Elle avait glissé doucement, toujours debout, son verre à la main. Elle avait fermé les yeux et elle était partie, insensible au froid et à la neige qui avait commencé à tomber.
Elle était restée longtemps et puis, elle avait ouvert les yeux. Un peu perdue. La neige tombait drue. Shaw s'était secouée et avait rapidement regagné sa cabane. Elle s'était ébrouée comme un ours avant de rentrer à l'abri. Le feu agonisait dans le poêle et elle l'avait chargé avant de se déshabiller et d'étendre ses vêtements à sécher. Elle avait levé le poignet. Elle était partie plus d'une heure. Shaw se sentait merveilleusement bien. Elle n'avait pas passé sa journée différemment des autres journées. Elle avait lu, écrit et dessiné. Elle s'était préparé à manger, elle avait joué aux échecs. Elle avait bu des litres de thé.
Quand la neige s'était calmé, elle était sortie couper du bois, parce qu'elle s'étreignait à en couper tous les jours. Elle avait rangé les bûches. Mis sa hache à l'abri dans la cabane. Elle était ressortie, elle avait consacré du temps à s'étirer, avant de chausser des raquettes et d'aller entretenir les trous d'eau qu'elle avait creusés dans le Tasseïeva. Il ne faisait pas assez beau ce jour-là pour rester de longues heures immobiles et elle n'avait pas pêché. Elle irait le lendemain, plus loin.
Rien n'avait changé, elle avait sacrifié au même train-train-habituel, aux mêmes exigences que lui imposaient l'hiver et l'isolement, calmement, sans ennuis, mais le soir, elle quand elle avait ouvert son carnet pour écrire son rapport de la journée, quand elle s'était efforcé de se rappeler les moindres détails qui méritaient d'être notés, qu'elle s'était penchée sur la page qu'elle s'apprêtait à noircir, elle avait suspendu son geste et elle s'était redressée. Elle avait repassé sa journée pas à pas, minute par minute. Puis elle s'était installé en seiza sur son lit. Pas pour méditer, simplement pour réfléchir et s'écouter.
Le lendemain, elle avait répété tous les gestes qu'elle avait faits le matin précédant, mais il neigeait trop et elle était restée dans la cabane pour méditer. Ensuite, elle avait continué sa journée.
Le surlendemain, elle avait supprimé sa méditation matinale et elle s'était efforcé de ne pas se réserver un autre temps de méditation. Un test.
Elle n'avait jamais recommencé.
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Durant onze mois en Sibérie et depuis qu'elle avait quitté la Sibérie, Shaw méditait régulièrement. Le matin de préférence. Des méditations gratuites, des méditations pour se sentir mieux, pour réfléchir tranquillement à un problème, pour chasser ses peurs et ses angoisses, sa douleur et son impatience. Pour s'ouvrir au monde. S'ouvrir à elle-même. Pour affronter ses phobies. Pour se confronter à tout ce qui la détruisait de l'intérieur. Sans heurt, sans violence.
Elle n'en sortait pas toujours vainqueur, mais elle avait fini par pouvoir se regarder en face, sans sombrer à coup sûr dans la violence et la terreur. Selon l'orientation qu'elle donnait à ses méditations, Shaw pouvait se sentir en paix, reposée, sereine et heureuse, mais aussi épuisée, fragile, ravagée par des émotions contraires, horrifiée et désespérée.
Shaw avait appris à maîtrise et à doser ses méditations, même si elle ne pouvait pas toujours contrôler les effets qu'elles auraient sur elle.
Irina et ses petits copains pouvaient s'acharner sur elle. Shaw souffrirait physiquement, mais ils ne lui voleraient pas son âme. Ils ne la briseraient pas. En tout cas, pas avec les moyens qu'ils comptaient utiliser. Shaw avait des aptitudes innés en terme de résistance à la torture, elle avait été entraînée comme militaire et comme agent à en surmonter les effets, et elle l'avait subie pendant des semaines dans les geôles de Samaritain. Elle n'était pas indestructible, elle en avait amèrement pris conscience, mais ce n'étaient pas ces apprentis tortionnaires qui la feraient chuter une fois de plus.
Shaw les aurait provoqué avant sa retraite au bord de la Tasseïeva. Elle aurait crâné comme elle avait crâné face à Samaritain alors qu'il la détruisait pièce par pièce. Plus maintenant. C'était puéril et stupide quand aucun échappatoire ne se présentait à elle.
Son intronisation se limita ce jour-là au tabassage qu'elle avait subi avant l'arrivée de la planton, à la fouille au corps dégradante et aux nouveaux coup de matraque qui avaient suivi. Les gardes lui avait ordonnée de rester dans la position qui avait permis à Irina de fouiller ses orifices vaginaux et anaux et lui avaient infligé une correction d'écolière.
— À demain, ricana le sous-officier en fermant la porte.
Shaw jura. Elle ne pourrait pas s'asseoir pendant au moins deux jours et elle mourait de froid. Les gardes avaient emporté ses vêtements et elle passa une nuit éprouvante.
Le lendemain matin, un garde lui apporta une robe bleu pétrole, un gilet noir, des chaussettes marrons, un caleçon, un fichu des sabot en plastique, un quignon de pain noir et un bol d'acier rempli d'eau.
— Prends en soin, lui dit-il en désignant ses vêtements. Tu n'auras rien d'autre avant longtemps.
Shaw avait battu la semelle toute la journée, alterné des pompes au sol ou contre le mur pour tenter de se réchauffer.
Les gardes revinrent. Irina revint. Ils réitérèrent la séance du jour précédant. Tabassage. Fouille au corps. Punition d'écolière Elle eut droit à une couverture la nuit. Peut-être pour la récompenser de sa coopération. La punition dura six jours. Shaw n'imaginait même pas l'état de ses fesses et de ses cuisses, et elle avait développé une rancune tenace à l'égard d'Irina.
Le septième jour, elle traversa la moitié du camp en position pliée et elle arriva épuisée à l'infirmerie. Les gardes restèrent. Elle fut placée face au mur, on lui retira les menottes et on lui demanda de se déshabiller, puis de se baisser. On lui repassa les menottes et elle fut conduite dans une autre pièce. On l'arrêta devant des sangles en cuir retenues par des chaînes fixes au sol.
Shaw blêmit. Sa respiration s'accéléra. Sangle au sol égal sangle au plafond. Les images ressurgirent du passé.
Comme dans les douches. Comme quand je l'ai trahie.
Non, non, tu n'es pas dans les douches, tu es à l'infirmerie, tu es à la colonie n°2 dans le kraï de Krasnoïarsk.
Elle ne prêta pas attention aux menottes qui glissaient de ses poignets. Elle n'entendit pas l'injonction du garde.
Garde le contrôle. Garde le contrôle, Sameen. Ne pars pas. Tu es en Russie, en Sibérie, pas aux États-Unis.
Le garde cria un ordre. Elle n'entendit pas. Un coup de matraque la ramena à l'instant présent.
— Lève les mains.
Shaw leva la tête. Les sangles, les chaînes. Après, il y aurait l'eau glacée, les coups, les humiliations. Son regard se posa sur les sangles. Des sangles en toiles rembourrées. Pour ne pas faire mal. Elle jeta un regard affolé autour d'elle. Croisa les yeux d'un homme en blouse blanche. Mal rasé. Les yeux bleu délavés, les chaussures mal-entretenues. Il y avait une femme aussi. Plus très jeune. Fatiguée. Indifférente. Pas comme l'Autre. L'Autre. L'agent de Samaritain. La Française. Martine Rousseau.
Merde, elle n'avait jamais réussi à se rappeler du rôle qu'avait tenu Martine Rousseau auprès d'elle durant sa détention. Elle n'avait pas trouvé le chemin qui la menât à ses souvenirs. Des souvenirs liés à sa phobie des ascenseurs. Shaw arrivait à s'en approcher en pensées. À visualiser leurs portes, leurs boutons, les signaux lumineux et les étages qui défilaient au-dessus des portes. Les chiffres porteurs d'une incommensurable angoisse. Elle distinguait les gardes. Mais les chiffres figeaient son univers. Un dernier apparaissait, une sonnerie retentissait. Shaw avait envie de courir, de fuir. Les portes s'ouvraient et elle hurlait. Parfois, elle résistait à la terreur et elle regardait à l'intérieur. La cabine était vide. Peuplé d'horreur. Shaw avait réussi une fois à rentrer dedans. Elle en avait fait des cauchemars pendant une semaine.
— Tes mains, putain ! beugla le garde.
Shaw se ressaisit et leva les mains au-dessus de sa tête. Deux gardes lui entravèrent les chevilles et les poignets. Shaw se força à rester calme, à ne pas tirer sur les sangles. Elle accrocha le regard indifférent de l'homme en blouse blanche. Elle le sonda. Il ne feignait pas son indifférence. Il ne jouait pas avec elle. Il ne participait pas au programme destiné à briser les détenues. Il était là parce qu'il fallait un médecin, parce que c'était la loi. Peut-être avait-il été assigné à ce poste, peut-être était-ce une punition, ou peut-être, l'homme avait-il brigué cette place mû par de généreux sentiments. Shaw se plut à l'imaginer jeune diplômé, pétris de principes idéalistes, enthousiaste, exalté à l'idée de servir, de sauver.
Pourquoi devenait-on médecin ? Les motivations étaient nombreuses et pas toujours généreuses. Les études étaient longues et difficiles, mais le statut de médecin apportait des compensations qui encourageaient certains à braver toutes les épreuves. Argent, notoriété, respectabilité, fierté d'avoir honoré une tradition familiale. Shaw avait choisi médecine parce qu'elle avait été fascinée par les qualités mises en œuvre par un chirurgien. Intelligence des diagnostiques, dextérité, sang-froid, précision, concentration, résistance physique et nerveuse, calme. Un homme ou une femme se mourrait ? Le chirurgien arrivait et, parce qu'il réunissait toutes ses qualités et d'autres encore, il le réparait. Enfant, Shaw voyait les corps allongés sur une table d'opération ou dans un lit d'hôpital comme des choses cassées qu'il fallait réparer. Un défi. Un défi à son intelligence, à sa maîtrise technique, à la qualité de ses diagnostiques. Le corps était une machine merveilleuse et complexe. La connaître, l'apprendre, l'entretenir et la réparer avaient toujours maintenu son esprit en éveil. Chaque cas était différent, chaque cas était passionnant. Elle avait retrouvé ce même plaisir avec les moteurs de voiture. Shaw aimait les belles mécaniques, mais rien ne valait le vivant en matière de complexité et de défi à relever.
Shaw n'avait jamais éprouvé d'élan idéaliste vis-à-vis de la médecine. Elle soignait, elle réparait. Point à la ligne.
Elle n'avait jamais partagé l'enthousiasme délirant dont se nourrissaient certains étudiants sur les bancs de la fac ou dans les salles de garde. Ces innocents dont le cœur battait à la lecture du serment d'Hippocrate, qui avaient élevé aux rangs de héros mythologique les fondateurs de Médecin sans frontière et rêvaient de sauver les populations en danger. Dans le monde entier. En Afrique, en Orient, en Amérique du Sud, mais aussi, pour ceux qui avait une conscience plus politique et moins romantique du monde, partout où la misère sévissait, partout où les Droits de l'homme étaient bafoués : ghettos, favelas, villages retirés. Prisons. Gantanamo. Le scandale d'Abu Ghaïb avait échauffé les esprits et suscité des vocations.
Shaw s'était tenue à l'écart de ces manifestations dégoulinantes de bons sentiments. Elle était partagée quant à l'action des ONG à travers le monde. Elle ne trouvait pas ces organisations toujours honnêtes, pas toujours efficaces et souvent ridiculement naïves. Shaw soignait sans discrimination, mais dans les bars ou dans la rue, si la situation l'exigeait, elle ne retenait pas ses poings. Et si un jour, elle avait dû mettre à exécution sa menace de briser à jamais les mains du sale type qui avait conduit sa mère à Détroit, elle l'aurait fait sans états d'âme. Il lui devait des auriculaires tordus et il l'avait mérité.
Certains devaient payer pour les crimes qu'ils avaient commis et si Shaw condamnait fermement le sadisme et la perversion, si elle n'avait jamais accepté que ce genre de comportement pût avoir cours, elle estimait que, parfois, le recours à la torture se révélait indispensable. La pratique était sale, repoussante et inhumaine, mais si elle devait sauver des vies, un officier ou un agent devait avoir le courage d'y recourir. Aucun combattant ne pouvait se targuer de garder les mains propres au cours d'un conflit. Tuer n'avait rien de glorieux ou de propre. C'était simplement une nécessité. Les soldats revenaient traumatisés de la guerre, parce qu'aucun humain, sauf des détraqués, qui avait grandi dans une société en paix et dans la chaleur d'un foyer familial, ne pouvait supporter la barbarie. La barbarie, la saleté, l'odeur des charniers, la cruauté de la vie et de la mort, la souffrance, le sang, la merde, la pourriture. La réalité des soldats engagés dans des conflits violents. Rien ne les avait préparés à ça. Et quand, ils revenaient, ils ne trouvaient personnes pour partager leur expérience. On ne les comprenait pas. On les les traitait parfois de héros, d'autre fois d'assassins et de monstres. Ils n'étaient ni les uns ni les les autres.
Samaritain avait été assez malin pour placer dans la bouche du frère de Brown, des insultes et du mépris, des moqueries qui avaient toutes eues pour cible le statut de soldat d'Élisa. Cela n'avait dû être la première fois que le jeune lieutenant s'était trouvé confrontée à ce genre d'attaque. Brown croyait à sa mission, elle aimait l'uniforme et elle lui avait dédié sa vie. Elle avait souffert comme les autres et elle s'en était pris pleine la gueule comme les autres. Mais essuyer les insultes et le mépris de son frère ? De son petit frère bien-aimé ? Samaritain était vraiment un sale connard. Un vrai pervers.
Quoi qu'il en soit, Shaw considérait les idéalistes comme des gens naïfs et dangereux. Dangereux, parce qu'ils défendaient des causes théoriques. Que la théorie se souciait peu de la pratique et que, les idéalistes avaient tendance à devenir des fanatiques, qu'ils pouvaient dangereusement mettre en péril la sécurité d'une Nation et que, pour garder leur principes intacts, ils pouvaient même servir l'intérêt des pires bouchers que la terre pouvaient porter. Naïfs, parce qu'ils vivaient dans leur petit monde douillet et que s'il ne viraient pas fanatiques, ils se brisaient sur leurs idéaux.
Peut-être comme ce gars qui l'auscultait sans éprouver aucune émotion. Qui empestait la vodka et le tabac. Il avait intégré les services médicaux de la FSIN, habité par son désir de défendre le droit des prisonniers. Il avait peut-être servi dans des prisons ou des colonies pénitentiaires qui se conformaient au droit. Il avait peut-être dénoncé des bavures, écrits des rapports, accusé la mauvaise personne, et il avait été muté. Ici ou ailleurs dans une autre colonie dirigée par un maniaque. Il s'y était brisé les dents. Il avait pleuré, écrit des lettres laissées sans suite, ses idéaux s'était fracassé sur une réalité sordide. Il avait commencé à boire et après quelque temps, le fringant jeune médecin n'avait plus été qu'une épave dénuée de sentiment.
Le médecin passa derrière elle. Il tâta ses fesses et ses cuisses. Shaw tressaillit.
— Je ne sais pas ce que vous voulez faire d'elle, mais si vous voulez qu'elle travaille, il faut que vous arrêtiez de la tabasser. C'est une nouvelle ?
— Oui.
— À mater ?
— Oui.
Le médecin contourna Shaw. Il lui prit la mâchoire entre les doigts et lui tourna la tête d'un côté puis d'un autre avant de la placer face à lui. Shaw détourna précipitamment le regard et fixa le sol.
— C'est une athlète, en excellente forme physique, ce serait dommage de gâcher un tel potentiel.
— Faite un rapport, maugréa le sous-officier. Et sinon, on en fait quoi ?
— Elle était au trou ?
— Oui.
— Gardez-la là-bas huit jours, mais nourrissez-la correctement et veillez à ce qu'elle dorme bien.
Le sous-officier laissa échapper un soupir d'exaspération.
— Vous avez tort de mettre en doute mes compétences, lui reprocha sentencieusement le médecin.
Shaw se crispa. Ce mec n'était pas un idéaliste ou s'il l'avait été, il avait trahi ses convictions. Ses compétences ? Ouais. Shaw voyait très bien de quoi il parlait. Ils allaient la dorloter pendant huit jours. Elle pariait qu'elle aurait droit à un matelas, à des couvertures chaudes, à des repas chauds et très corrects. Ils ne la tabasseraient plus, même si elle devrait se plier aux consignes de sécurité, se tenir face au mur quand on entrait dans sa cellule, répondre « Oui, chef » à chaque fois qu'on lui adressait la parole. Mais après les six jours qu'elle venait de passer, ces huit prochains jours lui paraîtraient le paradis. Puis ils viendrait la chercher, ils l'escorteraient au bloc 17 et la confiraient à Irina. Ils auraient entretenu durant huit jours l'espoir d'une détention acceptable, supportable. Irina lui en ferait baver avant de lui faire miroiter la possibilité de retrouver ce qu'elle avait perdu en intégrant le bloc 17 : un matelas confortable et des couvertures chaudes, des repas dignes de ce nom, l'arrêt des punitions, l'allégement des corvées, un travail correct, le respect des gardiens et de ses co-détenues. En échange de sa collaboration. Si Shaw s'éternisait, on lui proposerait peut-être même de devenir planton.
Il la prenait pour une conne.
Ce sale type en blouse blanche ne se contentait pas de fermer sa gueule et de se conformer aux directives qu'on lui imposait. Il participait au système. Ce n'était pas un médecin, mais un tortionnaire et un boucher. Une vague de haine la suffoqua. Elle ramena son regard sur lui. Il lui avait tourné le dos.
Des visages s'entrechoquèrent dans l'esprit de Shaw. Ces médecins et ses infirmières, hommes ou femmes, qui s'étaient avec tant de prévenance occupée d'elle au Nouveau-Mexique. Ces bourreaux. Diplômés. Qui avaient menés leurs études jusqu'au bout sans que personne ne vînt les virer sous prétexte qu'ils souffraient de trouble de la personnalité. Les salauds.
Les salauds. Les salauds.
Elle se ramassa dans ses entraves prête à cracher sa haine et son mépris. Mais d'autres images s'imposèrent à elle. Genrika et ses yeux rieurs, Root et son sourire en coin, Maria qui se promenait sur la plage avec Alma et Anne-Margaret dans les bras, le visage taciturne et amical de John, le rire de Lionel, le lieutenant Brown, Borissnova.
Borissnova lui avait dit de s'écraser.
Merde.
La Russe savait de quoi elle parlait. Elle l'avait mise en garde, Shaw lui avait assuré qu'elle se débrouillerait. Anna Borissnova avait émis des réserves. Douter de sa capacité à passer inaperçue. Elle ne lui donnerait pas raison d'avoir douté d'elle. En tout cas, pas aujourd'hui..
Elle se relâcha dans ses sangles.
Le médecin donna des instructions à l'infirmière.
— Je vais t'injecter de quoi soulager tes douleurs et te redonner des forces, dit-il à Shaw en se retournant. J'y ai ajouté un sédatif pour que tu puisses bien dormir cette nuit. Si j'étais toi, j'éviterais de contrarier les gardiens ou ta chef de bloc, ça t'évitera beaucoup de désagréments et je n'aurai ainsi pas le plaisir de te revoir.
Combien on te paye pour ce joli discours, évita de lui demander Shaw.
Le regard indifférent du médecin s'alluma soudain :
— À moins que toi, tu prennes plaisir à venir me voir, dit-il en se fendant d'un sourire malsain.
Il lui envoya un clin d'œil complice et son visage retrouva tout de suite après son parfait air indifférent. Si Shaw pouvait lui faire la peau, elle n'hésiterait pas un instant. Elle l'étranglerait avec son stéthoscope ou lui trancherait la gorge avec son scalpel. Il rendrait ainsi le diplôme dont il se montrait indigne.
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Brown posa son sac, sortit son trousseau de clefs de sa poche et ouvrit la porte. Elle fronça les sourcils. L'entrée empestait le tabac. Brown ne fumait pas. Son mari si. Elle se mordit les lèvres. Jura entre ses dents. S'il y avait bien une personne qu'elle n'avait pas envie de voir, une personne qu'elle n'était pas prête à affronter, c'était bien lui.
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Ses parents avaient été si heureux quand ils avaient su. Si décontenancés quand elle leur avait annoncé qu'elle se contenterait d'un mariage civil. Son père n'avait pas discuté sa décision, mais sa mère avait voulu comprendre pourquoi Élisa refusait de prononcer ses vœux à l'église.
Barbara Brown considérait le mariage civil comme une obligation, une formalité imposée par la loi. Elle n'imaginait pas un mariage sans une cérémonie religieuse. Sans que sa fille aînée traversât la nef de Sainte Anastasia baignée dans la lumière multicolore des vitraux au bras de son père, sans que son fils fît de même à son bras.
— Élisa, pourquoi ne veux-tu pas te marier à l'église ? Jonathan est catholique, je ne comprends pas.
— Je ne crois pas en Dieu, je ne peux pas mentir, c'est contre mes principes.
— Les tiens ou ceux des Marines ?
— …
— Je croyais que les Marines adhéraient tous au même code de conduite ?
— Maman...
— Et l'article VI* ?
— Tu connais les articles ?
— Évidemment, je connais l'hymne par cœur, le credo, le code de conduite, les grades, les insignes, tous ce qui a trait de près ou de loin au Marines. Tu es ma fille, Élisa. Je t'ai toujours soutenue et je me suis toujours intéressée à ce que tu faisais. Je ne fais pas de surf, ça ne m'empêche pas de comprendre le jargon que vous utilisez, de savoir choisir une planche et de savoir l'entretenir.
Élisa sourit.
— Depuis que tu as décidé de t'engager dans les Marines, je consulte régulièrement le site officiel. Je m'intéresse à ta vie, Élisa. Ethan étudie la biologie et je l'écoute quand il me parle. Tu ne me racontes pas grand chose de ce que tu vis au Camp Lejeune ou en mission. Tu m'as très peu parlé de Haïti et de l'Irak, mais j'ai lu des témoignages et des articles. Même si tu ne me dis rien, j'ai au moins une idée de ce que tu vis.
— Ce n'est pas toujours facile de...
Barbara Brown sourit affectueusement à sa fille.
— Je sais, Élisa, je ne te reproche rien. Que ce soit moi ou ton père, nous serons toujours là pour toi. Si tu n'as pas envie de parler, si tu ne sais pas quoi dire, ni comment le dire, ça n'a aucune importance. Nous t'aimons et rien ne changera jamais cela. Que ce soit toi ou ton frère, nous sommes très fiers de vous.
— Ethan est à l'université.
— Mmm, tu as voulu t'engager après avoir fini le lycée. Je trouvais que tu avais tort, c'est vrai. Mais regarde, je ne sais pas comment tu as fait, mais tu es officier. C'est... Comment veux-tu que je ne sois pas fière de toi ?
— Je n'ai pas toujours...
Brown baissa la tête.
— Je ne suis pas souvent rentrée à la maison au cours ces trois dernières années, dit-elle d'un ton coupable.
— Parce que tu ne nous aimes plus, parce que tu n'as pas plus besoin de nous, parce que tu ne trouves plus ce que cherches en venant ici ?
— Quoi ?! Non, maman, non. C'est juste que...
Comment lui expliquer ? Ses parents ne savaient pas qu'elle avait un temps été détachée auprès de la CIA, qu'elle avait été capturée par une organisation qui voulait prendre le contrôle du monde entier et qu'elle avait été torturée. Qu'elle avait tué son frère, leur fils bien-aimé. Qu'elle s'était haïe. Qu'elle s'était perdue. Qu'elle avait dû se battre. Qu'elle avait cru s'en être sortie, qu'elle avait rencontré des gens incroyables, un officier incroyable, qu'elle avait servi de soutien à une femme incroyable, qu'elle avait oublié son devoir de réserve dans ses bras même si cela n'avait duré qu'un temps. Ses parents savaient simplement qu'elle était officier et que les Marines, sur la demande du gouvernement l'avait envoyée protéger un témoin clef dans l'affaire du Chirurgien de la mort. Devant leur surprise et leur incompréhension, elle avait évoqué le statut particulier de Maria. Sa qualité d'ancienne juge et d'ancienne députée, son appartenance à une organisation interaméricaine importante. Elle avait trouvé ses explications oiseuses, mais ses parents, conscients de ses réticences, n'avaient cherché à en savoir plus .
— Élisa, fit sa mère tendrement. À quoi servirions-nous si tu te sentais obligée de nous aimer et de revenir à la maison régulièrement ? Tu n'es plus une enfant. Si ?
— Euh, non.
— Bon, alors tu vas me dire pourquoi tu refuses de te marier à l'église ?
— Je ne veux pas. Ce serait un mensonge.
Le mot lui avait échappé. Un mensonge ? Pourquoi un mensonge ?
— Pourquoi un mensonge, Élisa ? Tu... tu n'aimes pas Jonathan ?
Est-ce qu'elle l'aimait ? Oui. Bien sûr, elle aimait Jonathan et elle regrettait de l'avoir ignorée durant toutes ces années à le côtoyer. D'avoir couché avec les autres, avec Ryan en particulier, alors que Jonathan lui avait toujours témoigné du respect et une gentillesse désintéressée.
— Si, je l'aime, mais c'est l'église. Ma foi... Maman, je ne suis pas très au clair avec ma foi. Je ne veux pas me marier devant Dieu si je n'y crois pas, si je doute. C'est... euh, c'est une question d'honneur.
— Mmm.
Sa mère s'était résigné au mariage civil, Élisa avait échappé à l'église, mais pas à la réception le soir, aux félicitation et à ce qu'Élisa avait le plus aimé, l'invitation à se retrouver chez eux le lendemain pour un barbecue géant.
.
Jonathan l'avait courtisé après son retour du Mexique. Élisa avait demandé un congé à Terence Beale. Les opérations qu'elles avaient menées au Mexique l'avaient perturbée. Elle s'était heurtée à beaucoup de violence et de cruauté. Elle avait découvert des charniers. Des corps démembrées, souvent des femmes, des jeunes filles, des petites filles. Elle avait parfois eu l'impression que tout ce qu'elle avait vécu de pire lors de ses déploiements avec l'USMC, s'étaient condensés au Mexique.
Beale l'avait envoyée avec Jack Muller et Élisa avait trouvé du réconfort à la présence du sous-officier. Mais Muller était son subalterne. Il n'était pas là comme en Virginie ou à Washington une fois qu'il l'avait rejointe pour protéger Maria Alvarez. Élisa ne pouvait pas se confier à lui. Elle s'était efforcé de paraître à ses yeux un officier exemplaire. Comme l'aurait été le capitaine Shaw. Elle l'avait été. Elle l'avait lu dans les yeux du soldat. Elle en était fière parce qu'elle estimait les bons sous-officiers et que Muller était un excellemment sous-officier. Mais, durant toute la durée de l'opération, leurs rapports s'étaient distendus. Muller lui adressait parfois des regards de connivences et des petits sourires en coin, elle l'avait parfois convié à prendre un verre avec elle, mais elle savait qu'elle ne pouvait se le permettre trop souvent, qu'on jaserait vite si cela devenait une habitude et qu'elle perdrait son autorité. Elle avait souffert de la solitude. Et de bien d'autre chose aussi, mais de la solitude en priorité. Muller lui manquait. Maria lui manquait.
Maria.
Élisa s'était retrouvé dans son pays et chaque pas qu'elle y faisait, le moindre crime qu'elle découvrait, les hommes qu'elle arrêtait, les assauts qu'elle menait, lui rappelait la jeune juge. Élisa s'était trouvée bêtement sentimentale et n'avait jamais réussi à combler son manque. Elle s'était efforcé de l'oublier.
La prévenance de Jonathan, sa gentillesse, le filet d'attention dont il l'avait entourée. Élisa s'était senti appréciée, aimée, choyée. Il répondait à toutes ses attentes. Ils avaient repris leurs planches de surf et Élisa, grâce à lui s'était senti revivre. Il lui avait redonné goût au bonheur. Il l'avait rendue heureuse. Entière.
Sa mère l'avait invité à dîner un soir. Jonathan s'était montré charmant. Il avait aidé à porter les plats, à desservir, il avait complimenté Barbara pour sa cuisine, James pour sa fille, et si Ethan avait été là, Élisa était persuadé que son petit frère, lui aussi, serait tombé sous le charme.
Sur le sable, Jonathan s'était intéressé à sa vie de Marines et Élisa lui avait longuement parlé de ses missions. Elle lui avait confié des histoires qu'elle n'avait jamais confié à ses parents, à son frère ou à des civils, mais aussi des sentiments dont elle n'avait parlé qu'à son psychanalyste. En quinze jours, Jonathan en su plus sur sa vie que n'importe qui. Mais elle ne lui parla jamais de la CIA et du Nouveau-Mexique. Il l'interrogea sur le Chirurgien de la mort, parce que comme tout le monde, il connaissait son implication dans cette histoire, mais elle esquiva tout ce qui avait trait à Maria Alvarez. Elle invoqua le secret auquel elle était tenue en temps qu'officier de l'USMC envoyé en mission spéciale. Elle escamota deux ans de sa vie qui s'étalait du 19 décembre 2015 au 5 juillet 2017. Sa détention, sa rencontre avec Root, Shaw et Muller, le Chirurgien de la mort, les Russes, les flics d'Anchorage. Son admiration pour Sameen Shaw, son affection et sa reconnaissance envers Root, l'estime qu'elle vouait à tous ceux qui avaient partagé cette aventure avec elle, son amitié pour Maria Alvarez. L'amour qu'elle avait porté à Alma. Et quand Jonathan l'embrassa pour la première fois en lui déclarant qu'il l'aimait et qu'il avait enfin trouvé la femme de sa vie, quand ils s'étaient retrouvé dans un même lit et qu'après quelques nuits sans surprise, Élisa avait expérimenté des pratiques auxquelles elle ne se serait jamais adonnée dans ses fantasmes les plus torrides, et que, plus tard, il lui avait demandé d'un air égrillard si elle avait déjà couché avec une femme, elle avait menti.
Maria et tout ce qu'elle avait pu partager avec la jeune Mexicaine se trouvaient protégés sous les scellés des deux années qui n'appartenait qu'à elle et à ceux qui s'étaient tenus debout à ses côtés, à personne d'autre. Pas même à Jonathan. Elle donnerait tout à Jonathan, son cœur, son âme et son amour inconditionnel sauf ces deux années-là.
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Jonathan. Son amour. Sa passion. Sa folie. Sa drogue. Dieu comme elle l'avait aimé.
— Lisa ?
Comme elle l'aimait.
Comme elle le détestait.
— Je suis content que tu sois rentrée, bébé.
Merde ! jura Élisa en silence.
Jonathan s'approcha, il lui prit le visage entre les mains et l'embrassa. D'abord, doucement, puis plus voluptueusement. Il se sera contre elle. Se frotta contre elle en grognant doucement. Quitta sa bouche pour son oreille.
— Tu m'as tellement manqué, bébé.
Il tira sur sa chemise pour la sortir de la ceinture du jeans que portait Élisa et la remonta pour la lui retirer. Élisa se tenait toujours sur la pas de la porte quand il l'avait enlacée.
— Les voisins, Jon.
— Je veux que tous les voisins saches comme je t'aime, comme tu m'aimes, qu'ils soient tous jaloux que je me tapes à loisir un corps de rêve comme le tiens. Je veux te voir jouir devant eux que tout les mecs bandent en pensant à toi, qu'ils crèvent de jalousie parce que tu m'appartiens à moi seuls, et que les femmes... Que les femmes pensent la même chose.
Élisa se laissa déshabiller, mais s'arrangea pour bouger et refermer la porte. Jonathan lui retira sa brassière, puis il la plaqua brutalement contre le mur et lui crocheta la mâchoire.
— Où étais-tu, Élisa ? Ton unité n'a pas été envoyée en mission et on m'a dit que tu avais demandé une permission d'un mois. Un mois de permission et tu n'es pas venue me voir ? Où as-tu été ? Je suis venu t'attendre dès que j'ai su que tu t'étais barrée sans m'en parler.
Il la lâcha et colla son front contre le sien.
— Bébé, comment peux-tu partir sans rien me dire. Tu ne m'aimes plus ? Tu as un amant ? Tu sais le mal que tu me fais ?
Il releva la tête, les larmes aux yeux.
Élisa hésitait entre effrois, pitié, culpabilité, honte, dégoût d'elle-même et colère. Il l'embrassa doucement, multiplia les petits baiser et les déclarations : « Je t'aime. » « Tu es l'amour de ma vie. » « Mon bébé » « Tu m'as tellement manqué »... Ses mains se crochetèrent sur sa taille, s'emparèrent des ses seins, ses baisers glissèrent sur son cou et se transformèrent en morsures, d'abord légères puis, plus appuyées. Le désir montait. Les déclarations prirent un autres tons : « Ma petite chienne en chaleur. » « Ma belle salope »...
Élisa se crispa. Jonathan changea immédiatement d'attitude, redevint doux, suppliant. Triste.
— Lisa, Lisa, tu ne m'aimes plus ? Tu en aimes un autre ? Tu me trompes ?
— J'étais en mission spéciale, Jon. Ils ne pouvaient pas te le dire, mentit Élisa.
Elle se détesta.
— Mais pourquoi, pourquoi fais-tu ce métier ? geignit Jonathan. Pourquoi suis-je fou amoureux d'un soldat ?
— D'un Marines, corrigea machinalement Élisa.
— C'est pire, j'ai tellement peur de te perdre. Ce n'est pas un métier pour une femme comme toi.
Il la regarda tristement.
— Tu m'aimes ?
— Oui.
Elle ne mentait même pas, c'était horrible.
— Dis-le-moi, exigea-t-il tendrement.
— …
— Bébé d'amour... j'ai tellement besoin que tu me le dises... S'il te plaît.
— Je t'aime, Jon, murmura Élisa.
— C'est le moment de le prouver, rétorqua-t-il d'un ton dur. Viens.
Il referma sa main sur son biceps, assez fort pour qu'Élisa en conserva des marques plus tard. Il la tira dans leur chambre et la retourna brusquement face à lui.
— Tu m'as abandonné, Lisa. Encore une fois. Une femme n'abandonne pas son mari, tu n'accepterais que je le fasse et tu condamnerais quiconque le ferait à ta place. C'est mal. Déshabille-toi. Et montre-moi que tu m'aimes vraiment, que tu n'aimes que moi et qu'il n'y a que moi dans ta vie. Tu as été méchante et irrespectueuse. Tu en es consciente au moins ?
— Oui, murmura Élisa.
Si seulement elle n'avait pas menti. Si seulement elle l'avait abandonné parce qu'elle exerçait son métier. Elle pensa à Shaw, à Alma et à Maria. À la plage et au récif. Aux baisers qu'elle avait échangés avec Maria, à ses mains sur son corps, à leur complicité. À l'ombre qu'Élisa avait fait pesé sur leur amitié, à la double trahison dont elle se rendait coupable. Envers Maria. Envers Jonathan.
Elle n'était digne ni de l'un ni de l'autre. Ses yeux se mouillèrent.
— Ah, je vois que tu as compris que tu t'étais montré une mauvaise épouse.
Il exerça une pression sur l'une de ses épaules et Élisa tomba à genoux. Quand il obtint ce qu'il avait désiré, il la repoussa négligemment et se dirigea vers la commode.
Pas le premier tiroir, pria Élisa qui savait qu'elle ne méritait d'être entendue par aucun dieu. Il ouvrit le premier tiroir. Élisa se releva et alla s'installer sur le lit. Il lui adressa un sourire salace. Elle espéra soudain qu'il avait ramené du GHB, de la Ketamine, n'importe quoi qui la détendît et lui fît oublier la réalité.
.
Des coups insistants la sortirent de sa léthargie. Elle grogna, prit conscience de son corps et des empreintes multiples qu'avait laissées Jonathan dessus. Elle ne se lèverait pas.
La porte s'ouvrit.
— Lisa, qu'est ce que tu fous. Un bidasse t'attend dans le salon.
Élisa se retourna et décida qu'elle oublierait qu'elle avait mal partout.
— Tu l'a laissé entré ?!
— Évidemment. Tu es officier, non ? Si un sous-officier se présente chez toi, c'est qu'il a un ordre de mission à te remettre. Je me demande parfois, comment tu as obtenu tes galons et comment te ne t'es pas encore fait virée. Tu n'es même pas titulaire d'un bachelor.
Élisa se le demandait parfois aussi. De plus en plus souvent depuis un certain temps.
— Allez, lèves-toi, heureusement que je suis là, je t'ai préparé tes vêtements.
Élisa le remercia.
— Que ferais-tu sans moi, bébé.
Elle s'habilla rapidement. Jonathan lui avait sorti un tee-shirt. Elle regarda ses poignets. Elle ne pouvait porter un tee shirt. La porte se rouvrit.
— Élisa, putain, qu'est ce que tu fais ? Il s'impatiente.
— Je ne peux pas mettre un tee-shirt.
— Bien sûr que si.
— Non, Jon...
Il regarda ses poignets.
— Tu as honte ?
Oui, pensa-t-elle.
— Non, répondit-elle.
— Alors, dépêche-toi, c'est un mec, il sait ce qu'on fait aux femmes dans une chambre à coucher.
C'était...
Élisa prit sur elle et descendit.
Le sergent se mit au garde-à-vous en l'apercevant.
— Repos, fit Brown.
— Une convocation du colonel, mon lieutenant.
Il lui tendit un papier. Élisa avança la main. Le sergent remarqua les marques sur son poignet et il prit un air embarrassé.
— Ne soyez pas gêné, sergent, intervint la voix goguenarde de Jonathan. Vous savez comment sont les femmes ?
Le sergent croisa le regard d'Élisa. Elle pâlit, puis le rouge lui colora les oreilles et gagna ses joues. Le sous-officier fuit son regard. Élisa Foley était un officier très respecté au sein de la deuxième division, elle avait la réputation d'être un excellent soldat, d'être résistante et courageuse, de ne jamais laisser tomber personne et de toujours garder son calme quelles que fussent les circonstances. Elle était réputée pour être ferme, à cheval sur la discipline, réservée et un peu froide. Elle avait disparu pendant près de deux ans, elle était réapparue dans les journaux sous un faux nom et une fausse identité. On la soupçonnait d'apporter son soutiens à la CIA et son implication dans l'affaire du Chirurgien de la mort avait beaucoup fait parler dans les chambrées. Brown ne faisait jamais de bruit et son aura avait quelque chose de mythique. Alors, entendre son mari évoquer des galipettes et des pratiques BDSM, plongeait le sergent Glut dans l'embarras. La réaction du lieutenant plus encore.
— Je dois vous accompagner ? demanda Élisa.
— Oui, mon lieutenant.
— Le temps de m'habiller.
— Oui, mon lieutenant.
Élisa jeta un coup d'œil à son mari.
— Dépêche-toi, bébé.
Il avait voulu lui dire de venir avec elle à l'étage. Elle craignait qu'il ne s'étalât sur leur vie conjugale, qu'il fit part de sa bonne fortune au sous-officier. De ses talents de femelles en chaleur. Brown serra les dents. Elle haïssait Jonathan. Elle se sentait minable. Il la ravalait au rang de la petite serveuse de bar conciliante, peu farouche et à moitié pute, que se tapait les gars quand ils filaient prendre un verre un soir de perm.
Elle s'enferma dans la salle de bain et se contempla dans la glace. Elle portait des hématomes à la base du cou et sur les épaules. Tout son corps clamait à la face du monde qu'elle avait baisé comme une sauvage.
Qu'elle s'était fait baiser. Qu'elle s'était soumise.
Maria lui avait avoué à Smith Rock qu'elle avait cherché à s'avilir dans des pratiques sexuelles dégradantes. Élisa ne savait pas trop s'il existait vraiment des pratiques dégradantes, ce qu'elle savait en revanche, que toute pratique était dégradante si on s'y adonnait en pensant qu'elle l'était. Élisa s'avilissait. Pour lui. Par soumission. Elle se dégoûtait.
Jonathan.
Il avait su conquérir son cœur. Elle s'était pâmé d'amour pour lui. Il était si doux, si attentionné, si parfait qu'elle avait commencé à douter de le mériter. Qu'elle avait commencé à remettre sa vie entière en question. Elle avait d'abord laissé tomber la CIA, parce qu'il avait raison, elle n'était pas assez forte pour travailler pour eux et puis, c'était trop dangereux et Jonathan ne saurait jamais ce qu'elle faisait, où elle était. Elle avait des responsabilités maintenant qu'elle était mariée. Elle avait aussi commencé à douter de ses compétences d'officier, de Marines, du droit qu'elle avait de quitter son foyer pour courir le monde ou pour effectuer ses gardes au Camp Lejeune. Elle n'était plus sûre d'être assez forte, assez solide.
Ils s'étaient marié le 18 novembre 2017. Un samedi. Brown avait vécu sur son nuage pendant six mois. En juin, sa compagnie avait été envoyée deux mois à Niamey au Niger pour appuyer une opération dans le sud de la Libye. Élisa commandait la première section.
Elle s'était sentie... libérée. Et après seulement quinze jours d'opération, carrément euphorique. En réalité, pas vraiment euphorique, mais bien dans ses rangers.
.
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La mission n'avait pas été des plus faciles. Le terrain était hostile et au cours d'une mission deux de ses hommes avaient été grièvement blessés dans un accrochage. Un moment de panique était passé sur l'escouade qu'elle commandait. Un de leurs véhicules avait sauté sur une mine, l'ennemi canardaient à tout-va et un blessé gueulait comme un veau à découvert. Élisa avait évalué la situation. Le radio avait demandé un appui tactique, ils arriveraient trop tard.
Ils devraient se tirer de ce mauvais pas tous seuls. Elle pouvait envoyer deux hommes contourner la position ennemie. Des bons tireurs. Mais avant tout, il fallait ramener le blessé à l'abri. Il vivait parce qu'il servait les intérêts de leurs assaillants. Il les fixait sur place et il démoralisait ses camarades. Élisa avait déjà tenté une boule de feu, ça n'avait rien donné. Un tireur embusqué gardait l'accès au blessé. À chaque tentative, les deux Marines qui étaient partis avaient reflué en catastrophe et l'un d'entre eux ne devait sa vie qu'à son casque. Si elle ne faisait rien, elle perdrait tous ses hommes, l'ennemi avait l'avantage de la position.
Devoir d'officier.
Elle avait ordonné une boule de feu, annoncé au sergent qui la secondait qu'allait chercher le blessé. Il avait hoché la tête. Elle avait posé ses armes et ses chargeurs, son barda et donner le signal au sergent.
— Feu.
Elle avait foncé. En zig-zag, comme à l'exercice. Elle avait atteint le soldat l'avait attrapé par son gilet pare-balle et tiré à l'abri de la carcasse du véhicule blindé léger qui brûlait encore.
— Arrête de gueuler, dis-moi où tu es blessé.
Le Marines s'était tu. Elle avait découpé la toile de son pantalon. C'était moche. Elle récupéra sur l'homme une seringue de morphine, un coagulant. Lui posa un coussin hémostatique et serra une bande compressive par-dessus le coussin et le pantalon. Le Marines grimaçait.
— Le plus dur reste à faire et tu vas déguster. T'es prêt ?
— Oui, mon lieutenant, avait soufflé l'homme.
— Okay.
Élisa le souleva en position assise et le passa sur son épaule. Le gars pesait quatre-vingt-cinq kilos. Vingt à trente mètres. Pas vraiment la mer à boire, mais la certitude de servir de cible et de bonnes chances de se faire trouer la peau.
— Chef !
— Feu !
Élisa se redressa et refit le trajet dans l'autre sens, moins vive, moins agile, moins rapide. Une brûlure à la jambe. Ne pas s'arrêter. Continuer. Des mains soudain qui la tirent à l'abri qui la déchargent du poids du Marines.
— Lieutenant !
— Ça va. Esposito, vous avez été touché ?
— Non, mon lieutenant.
— Vous êtes blessée, mon lieutenant, remarqua le sergent.
Élisa grimaça, regarda sa jambe.
— Une éraflure, c'est rien. Sergent, je prends …
Élisa passa ses hommes en revue.
— Kovazks, vous venez avec moi.
Tandis qu'il lui bandait sommairement la jambe, Brown avait fait le point avec son second. Elle avait contourné la position. Kovazks était un excellent tireur. Ils descendirent cinq hommes. Les autres décrochèrent. Une mauvaise idée. Quand ce fut fini, onze rebelles gisaient sur le sol caillouteux.
Élisa annula sa demande de soutien, mais confirma la nécessité d'une évacuation médicalisée. Trois hommes furent évacués. Élisa refusa de laisser ses hommes. La mission était terminée, les rebelles qui les avaient assaillis étaient ceux qu'ils avaient eu pour mission d'éliminer. Élisa pousserait simplement un peu plus loin à la recherche de leur campement s'ils en avaient un. Elle récupérerait ce qu'il avait à récupérer et rentrerait.
L'opération se solda pour l'officier par l'attribution de Navy and Marines Corps Medal. Une initiative de son sergent. Élisa n'en était pas à sa première distinction. Elle l'accueillit avec modestie, comme elle reçut avec modestie les remerciements des trois soldats qui avaient été évacués. Avec un peu plus d'émotion, quand elle lut plus que de la reconnaissance dans les yeux d'Esposito. Avec beaucoup plus d'émotion quand les hommes qui avaient participé à la mission sous son commandement la convièrent à une soirée et levèrent leurs verres à son intention.
— Au lieutenant ! avaient-ils sobrement clamé.
Élisa considérait qu'elle avait simplement tenu son rôle d'officier. Un Marines n'abandonnait jamais un camarade, un officier gardait son calme en toute circonstance, prenait soin de ses hommes et s'efforçait de les ramener vivants et victorieux. Elle n'avait rien fait de plus. Les gars avaient exigé un discours. Élisa les avait remercié et avait loué leur courage et leur détermination.
— Je suis fière de vous, avait-elle conclu.
Quand tout le monde l'eut oubliée, son sergent était venu s'accouder auprès d'elle sur le comptoir du bar.
— Vous n'avez peut-être fait que votre devoir, mon lieutenant. Mais vous l'avez bien fait et si vous êtes fière de nous, moi je suis fier de servir sous vos ordres.
Il se retourna vers la salle.
— Et les gars aussi. Tous.
Il appela le barman.
— Vous buvez quoi, mon lieutenant ?
— Je...
Déclarer qu'elle évitait de boire eût été insultant.
— C'est moi qui régale, lui assura le sous-officier.
— Un rhum.
— Blanc ou brun ? demanda le barman.
— Blanc.
— Je vous accompagne, déclara le sergent.
Le barman les servit. Le sergent examina son verre.
— Je crois que je n'ai jamais bu ça.
— Ça vous fait peur ? plaisanta Brown.
— Je n'aurai plus jamais peur de rien avec vous, mon lieutenant.
Ils avaient levé leurs verres.
— Cul-sec, sergent.
— Okay.
Il grimaça.
— Ouah, c'est...
Brown avait souri. Le sous-officier l'avait saluée de la tête et il était parti rejoindre ses hommes. Veiller à ce qu'ils ne finissent pas leur nuit au trou. C'était son boulot. Brown remercia le barman et s'éclipsa.
La nuit la happa dehors. Elle respira à plein poumon et se sentit merveilleusement bien.
Le sentiment perdura tout le temps que dura sa mission. Il se prolongea pendant son voyage retour au États-Unis et durant tout le temps qu'elle passa ensuite au Camp Lejeune.
Et puis, elle avait bénéficier d'une permission.
Elle était rentrée chez elle à Butler beach.
.
D'abord, elle avait rendu visite à ses parents. Ils ne lui avaient parlé que de Jonathan.
— Tu lui manques, Élisa, lui avait dit son père.
— Heureusement que nous sommes là, avait ajouté sa mère. Nous atténuons un peu sa peine. Nous lui offrons le foyer qui lui manque quand tu n'es pas là.
— C'est vraiment un homme exceptionnel.
— Il t'aime tellement, avait soupiré sa mère. Tu as vraiment de la chance, Élisa. On ne pouvait rêver d'un gendre aussi parfait.
— Oui, ta mère a raison, ne gâche pas ta chance d'avoir attiré l'attention d'un tel homme.
Élisa avait trouvé cet accueil un peu bizarre. Ses parents manifestaient toujours une joie extrême et pudique de la revoir après une mission en zone de guerre où ils savaient qu'elle risquait sa vie. Ils étaient heureux, mais la conversation tourna essentiellement autour de Jonathan.
Élisa ne raconta pas qu'elle avait été blessé au cours d'un accrochage et elle ne leur annonça pas qu'elle avait reçu la Navy and Marines Corps Medal.
Ils la tancèrent gentiment quand ils apprirent qu'elle n'était passé chez elle.
— Il travaille, se justifia honnêtement Élisa.
— Tu l'as prévenu que tu rentrais au moins ?
Non, Élisa ne l'avait pas prévenu. Elle ne prévenait jamais quand elle rentrait. Une manière d'éviter que son retour fût prétexte à des préparations qu'elle jugeait inutiles.
— Tu ne lui as même téléphoné ?
— Ben, non, répondit Élisa se sentant soudain coupable.
— Élisa, la morigéna sa mère. Il s'inquiète pour toi, il attend impatiemment ton retour depuis que tu es partie. Téléphone-lui.
— Mais...
— Élisa, l'avait sévèrement coupée son père. Tu l'abandonnes pendant trois mois et demi et tu ne le préviens même pas que tu es là ? D'ailleurs, sait-il même que tu es rentrée du Niger ?
— Euh...
— Vraiment, ma fille, lui dit-il mi-figue, mi-raisin. Tu fais une bien mauvaise épouse.
Élisa avait téléphoné, Jonathan avait plaqué son boulot pour rentrer au plus vite. Il s'était plaint auprès de ses parents de la cruauté de sa femme.
Il l'avait serrée dans ses bras, embrassée. Il l'avait conduit chez eux. Une petite maison que Jonathan avait acheté quand il avait commencé à travailler. Il l'avait déshabillée, lui avait reproché son manque d'humanité, lui avait répété pendant des heures qu'elle lui avait manqué, qu'elle était cruelle et qu'il l'aimait. Il l'avait soumise à ses désirs de domination. Pendant des heures, il avait exigé qu'elle le suppliât, qu'elle s'humiliât. Qu'elle lui montrât combien elle l'aimait.
Élisa ne lui avait rien raconté de ses victoires.
Sa citation, sa blessure, ses états de service ? Dans ses bras, tout devint dérisoire. Ridicule.
L'assurance et la fierté d'Élisa sombrèrent. Elle était son bébé, son épouse indigne. Une Marines d'opérette. Elle ne vaudrait jamais un homme sous ses galons d'officier. Des galons de complaisance pour répondre aux quotas officieux exigés par l'État-major, par le congrès, par la Maison-Blanche
Une descente au enfer dont elle n'eut pas même conscience. Soumission, drogue, alcool et naufrage de l'estime qu'elle avait d'elle-même.
.
Une première sonnette d'alarme avait retenti. Sur la plage de Butler devant la maison de ses parents. Sa permission s'achevait dans quatre jours et ses parents avaient organisé un barbecue à cette occasion.
Élisa avait trop bu et elle s'était assise à l'écart sur le sable. La soirée avait été donnée en son honneur, mais personne ne remarqua sa disparition. Presque personne.
Un homme se laissa tomber à ses côtés et fixa, comme elle, l'écume blanche des vagues de la mer noire qui se brisaient à quelque pas. Il sentait l'alcool. Ryan. Elle ne l'avait pas vu depuis longtemps. Il n'était pas venu à son mariage et ils s'étaient à peine salués pendant la soirée.
— Tu surfes encore, Hell ? demanda-t-il songeur.
Hell, son surnom de surfeuse. Personne ne l'avait plus appelée comme cela depuis longtemps. La nostalgie lui piqua le cœur.
— Non.
— Pourquoi ?
Pourquoi ne surfait-elle pas ? Plus. Elle adorait surfer. Prendre la vague, glisser. Se griser de vent et de vitesse.
— Ben...
— C'est dommage, tu es une bonne surfeuse. C'est à cause de lui ?
— De lui ?
— De Jonathan.
Élisa tourna la tête vers son ami. Son ancien ami.
— Tu es bien meilleure que lui, lâcha-t-il avec un petit rire.
— Non, Jon n'a rien à voir avec ça, je n'avais pas envie c'est tout. Je suis fatiguée quand je rentre à Butler. Je n'ai rien envie de faire, seulement de me reposer.
— Mouais, dit-il d'un ton qui montrait qu'il ne la croyait pas.
Élisa réfléchit. Elle avait parfois proposé à Jon de prendre des planches quand elle était rentrée. Il avait toujours détourné la conversation, parlé d'autre chose ou proposé une autre activité. La plupart du temps, ils avaient simplement fait l'amour et ensuite, Élisa avait oublié son désir de partir avec sa planche sous le bras.
— Je déteste quand il t'appelle bébé, continua Ryan soudain vindicatif. Quel sale con ! Comment as-tu pu l'épouser ?
— Tu es jaloux ? s'étonna Élisa. Tu voulais, euh... Tu...
Elle ne savait pas trop comment lui dire ça. Jamais elle n'aurait imaginé Ryan amoureux d'elle.
— On se connaît depuis la maternelle, Hell. Si j'avais eu envie de t'épouser, je l'aurais fait la première fois que tu es revenue en permission ici.
Il la regarda.
— Tu es une amie. On a couché ensemble parce que c'était cool avec toi, parce que je t'aime bien, parce que... Merde, Hell ! Tu es la plus chouette fille que je connaisse et c'est difficile de te résister. Mais je n'ai jamais été amoureux de toi. Enfin si, la première année de collège.
— Vraiment ? rit Élisa.
— Ouais, je me croyais un homme, je voulais une fille, et tu étais la seule qui me plaisait assez pour que je puisse me persuader que j'étais amoureux.
— Tu ne me l'as jamais dit.
— Je ne voulais pas me payer la honte. Et après... Rose Ambers, tu te souviens d'elle ?
— Oui.
— Rose a jeté son dévolu sur moi.
— Oui, je me souviens.
— Elle est très persuasive.
— C'était surtout, l'une des plus belles filles du collège.
— Oui et je suis tombé amoureux. À partir de ce moment-là, tu es restée ce que tu avais toujours été, une chic fille.
— Mais tu es célibataire.
— Non.
— Vraiment ?
— Ouais, Rose a divorcé.
— Tu es avec Rose ?!
— Ouais, mais elle travaille à Cincinnati. Je lui ai proposé de venir la rejoindre. Je suis à mon compte, que je travaille ici ou là-bas, c'est pareil. Elle n'a pas voulu. Elle préfère revenir ici. Elle a trouvé un poste à Jacksonville, mais son ancienne boite ne la lâchera pas avant deux mois.
— Vous allez vous marier ?
— On va peut-être vivre un peu ensemble avant de se passer la corde au cou. Je crois qu'un premier mariage raté à un peu refroidit Rose question mariage.
— Mouais.
— Hell ?
— Oui.
— Tu es heureuse ?
— Oui.
— Tu es sûre ?
— Pourquoi tu me demandes ça ?
— Jon... Il a détruit toutes les filles qu'il a approchées.
— Ryan, comment peux-tu parler de lui comme ça ?
— Je n'aime pas comme il te parle et encore moins comment il parle de toi quand tu n'es pas là.
— Tu le vois ?
— Bien sûr. Nous surfons souvent ensemble.
Un trou se forma dans l'estomac d'Élisa.
— Pourquoi tu n'es pas venu à notre mariage ? demanda-t-elle.
— Il m'a dit que tu ne voulais pas que j'y assiste.
— Quoi ?!
Jonathan lui avait affirmé que Ryan avait refusé de venir.
— Hell, il se vante de t'avoir sauvée. Il déblatère sur les Marines, il affirme que toutes les filles sont des gouines ou des putes et que tu aurais fini par devenir l'une ou l'autre sans lui. Il dit que tu es une planquée, que quand tu pars en mission, tu restes dans un bureau bien au chaud. Il ne dit pas ça à tes parents, mais aux autres et à ton frère, si.
— À Ethan ? blêmit Élisa.
— Oui, il est vraiment lourd. Il a étayé ses dires avec l'histoire des photos de Marines dénudées sur Internet, il a affirmé que les filles étaient consentantes et qu'heureusement pour tes parents que vous étiez mariés parce que sinon, on t'aurait vue toi aussi à poil en train d'exhiber tes nibards sur Internet.
— Ce... s'étrangla Élisa.
— Je sais qu'il raconte n'importe quoi, mais c'est dégueulassasse. Je me suis engueulé avec lui. Il m'a dit qu'il plaisantait, que je ne comprenais rien. Je ne trouve pas ses plaisanteries très drôles. On ne parle pas de sa femme comme ça. Je ne parlerais jamais de Rose comme ça. Et puis, je te trouve bizarre depuis que tu es avec lui.
— Comment ça ?
— Tu n'es pas toi même. Je t'ai toujours connue réservée, Hell, mais pas effacée et encore moins soumise.
— Je ne suis pas soumise, se récria Brown.
— C'est l'impression que tu donnes. Tu baisses les yeux quand il te parle, tu le laisses dire des choses et faire des choses qui sont... Je ne sais pas, Hell. C'est votre vie et si tu l'aimes, je n'ai pas à m'immiscer dans votre couple. Mais...
Ryan se leva.
— Je t'aime beaucoup. Jon est un salaud et ça me fait mal au cœur que... Ça me fait mal au cœur que tu ne t'en rendes pas compte.
.
Une deuxième sonnette avait retenti quand elle était rentrée au Camp Lejeune.
Élisa pensait sérieusement à ne pas renouveler son contrat quand il s'achèverait dans trois ans. Et elle se reprochait, une fois de plus, en franchissant les portes de la base, d'avoir signé pour de six ans. D'imposer à Jonathan ses absences. Il voulait un enfant.
Elle avait rencontré son ancien instructeur à l'entrée d'un bâtiment. L'un ceux qui l'avait suivie pendant ses classes en 2004, celui sur qui elle était retombée quand elle avait effectué sa formation d'officier. Celui sur qui elle tombait une fois sur trois depuis douze ans quand elle suivait ses stages obligatoires de remise à niveau.
— Mon lieutenant, l'avait-il salué.
— Chef Koenig.
— Et votre jambe ?
— Une éraflure, vous êtes au courant ?
Le chef ricana.
— Excusez moi, mon lieutenant. Permission de parler ?
— Permission accordée.
— Vous avez sauvé Esposito, Foley.
Foley. Élisa ne s'y habituait pas. Elle était fière de porter le nom de Jonathan, mais il avait toujours étrangement résonné faux chez les Marines.
Lieutenant Foley ?
Foley n'avait rien fait, c'était Brown qui avait brillamment réussi ses tests pour intégrer les Marines, pour devenir officier. C'était Brown qui avait trimé à Haïti, qui s'était battu en Irak, qui avait opéré pour la CIA. C'était Brown que connaissaient Maria, Sameen Shaw, Root, Muller et les Russes.
Foley était nulle.
— … vous avez gagné une citation. J'ai parlé avec vos gars. Ceux qui vous accompagnaient. Ah, lieutenant... Vous êtes l'honneur des Warlords. Et vous savez quoi ? J'ai vu plein de types passer ici. Je suis fier de tous ceux qui sont passés, mais vous... Il y en a peu qui m'ont rendu aussi fier d'eux que vous. Pour tout dire, il y a eu quatre gars et une fille.
— Une fille ? releva immédiatement Élisa. Qui ?
— Sameen Shaw, celle qu'on a accusée d'être le Chirurgien de la mort. Elle n'est restée que cinq ans parmi nous. Je ne sais pas ce qu'elle a fait après, mais c'était un bon Marines et un bon officier. Ouais, un bon officier, comme vous. À vrai dire, je pense que vous êtes encore meilleur. Le capitaine Shaw avait tendance à être border line question discipline et elle avait parfois, une interprétation très personnelle du règlement. Elle était aussi portée sur la violence. Elle réglait pas mal de conflits à coups de poing. Vous êtes plus diplomate et j'apprécie cette qualité chez les officiers. Mais elle... Elle a frôlé la cour martiale, elle aurait été durement condamnée si elle avait été jusque-là. Je ne connaissais pas le Capitaine Lepskin, mais il lui a sauvé la vie.
— Vous connaissez l'histoire ?
— Oui, on peut discuter la décision qu'avait prise le capitaine Shaw, mais elle n'était pas coupable d'avoir commis un acte sadique. Elle a failli mettre sa vie en l'air parce que c'était une tête de bois. Un officier et un soldat d'exception, mais un caractère de chien. Vous êtes pareille, le caractère de chien en moins. Vous avez entendu parler d'elle ?
— Oui, c'est une légende ici.
— Ouais, parce qu'elle se tenait bien sur un ring et que c'était un tireur d'exception, mais elle était bien d'autre chose aussi.
Il grimaça d'un air appréciateur.
—Vous êtes différentes, mais vous vous seriez bien entendues.
— Vous croyez ?
— Mmm. Vous assurez sur un ring, Brown, vous êtes aussi, courageuse, intelligente, modeste et vous n'êtes pas conne... excusez-moi pour le vocabulaire.
Élisa balaya de la main son excuse et ne le reprit pas pour l'avoir appelée Brown plutôt que Foley, elle s'en félicita même.
— Elle détestait les cons ! Vous, elle vous aurait appréciée. Je suis content de vous connaître, Brown.
Il l'avait saluée et Élisa avait oublié ses aspirations à ne pas renouveler son contrat, ses regrets d'avoir signé pour six ans. Elle adorait les Marines et malgré les difficultés qu'elle avait pu rencontrer au cours de ses douze ans de services, elle n'avait jamais, un seul instant, regretté son choix de vie.
Jusqu'à maintenant.
Jusqu'à ce qu'elle...
Elle regagna pensivement son bureau et elle se remémora tout ce que Ryan lui avait raconté sur la plage. Elle repensa à son arrivée chez elle, à ses parents qui lui servaient des discours admiratifs sur son mari, à ses parents à qui elle n'avait pas dit qu'elle avait été distinguée pour acte de bravoure sous le feu parce qu'elle avait trouvé que c'était sans importance, que c'était anodin. Elle repassa point par point tout ce que lui avait dit le sergent-instructeur. Un homme intègre dont on ne pouvait remettre en question le jugement.
Sameen Shaw.
Un sourire lui échappa.
Si le chef savait... Il ne s'était pas trompé. Le capitaine Shaw l'appréciait et elles s'étaient bien entendues. Parce qu'elles partageaient les mêmes valeurs. Plus que cela. Brown aimait Sameen Shaw et elle savait que la réciproque était vraie.
Shaw qu'elle admirait. Qui n'aimait ni les cons ni les ratés. Sameen Shaw qui n'aurait jamais prêté attention à elle si elle l'avait appréciée aussi peu que Brown s'appréciait elle-même aujourd'hui.
Aujourd'hui ?
Elle buvait, et elle consommait de la drogue. Pas en opération, pas au Camp Lejeune, mais avec Jon.
Elle se trouvait nulle dès qu'elle se trouvait avec lui, indigne de son amour, de son estime. Jamais Élisa ne s'était non plus adonnée à des pratiques sexuelles qui la dégouttaient. Qui l'humiliaient. Le sexe avait toujours été agréable, simple. Avec tous les garçons qu'elle avaient connus, avec Ryan comme avec Maria.
Maria.
La jeune juge avait évoqué des pratiques dégradantes. Qu'elle avait sciemment recherchées. Élisa n'avait jamais aspiré à ça. Jonathan les lui avait imposées. Elle avait accepté par amour.
Par soumission.
À chaque fois qu'il l'approchait, qu'il lui parlait, Élisa se sentait mal. Minable. Coupable.
Ryan.
Ryan avait dit que Jonathan avait détruit toutes les filles qu'il avait approchées.
Brown était revenue épuisée de sa mission au Mexique. Moralement vidée. Physiquement exténuée. Sans force. Ses anciens démons étaient revenus à la charge. Elle dormait mal la nuit, elle avait recommencé à rêver du meurtre d'Ethan et elle se sentait seule. Isolée. Sans soutien.
Jonathan était venu la voir. Il s'était montré prévenant, tendre, compréhensif, amoureux.
.
Brown prit conscience d'une vérité. Elle comprit enfin ce qui l'avait conduite à ne pas se marier à l'église. Son instinct.
Celui qui avait lui avait sauvé la vie à de nombreuses reprises.
Brown avait détruit deux ans de travail sur elle-même parce qu'elle avait oublié qu'il existaient des gens sur qui elle pouvait compter et qu'elle s'était tournée vers un homme qui ne connaissait rien d'elle.
Elle s'agrippa à son bureau. Incapable de penser. De Raisonner. Couverte de sueur.
Elle s'était efforcée de reprendre le contrôle sur elle-même. Elle avait tendu le bras vers son téléphone comme un naufragé tend la main vers une bouée qui seule pourra l'empêcher de ne pas se noyer.
Elle avait composé le numéro de mémoire.
Athéna avait capté l'appel. Elle l'avait détourné, relayé, et à dix mille kilomètres de Washington où Élisa pensait l'appeler, Maria Alvarez avait décroché. Brown avait balbutié des excuses et des explications confuses et la jeune Mexicaine l'avait invitée à la rejoindre aux Seychelles.
Elle n'avait pas pu lui raconter.
Maria, Alma. Elle n'avait pas pu souiller leur paradis. Elle avait eu honte. Et quand l'affection de Maria et d'Alma avait chassé sa honte, Élisa n'avait pas eu envie d'assombrir son séjour en évoquant son mariage et le naufrage de sa vie. Elle se sentait trop bien, trop heureuse, trop sereine.
L'arrivée de Sameen Shaw avait encore repoussé les aveux qu'elle était venue faire à Maria. Elle avait eu honte de sa faiblesse, honte de l'avouer à la jeune Mexicaine. Elle avait eu peur de perdre son estime. Elle s'était crue assez forte pour s'en sortir toute seule.
Pour régler le problème.
.
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Régler le problème ?
Toutes ces dernières heures, ces marques sur son corps, les cris de plaisirs qu'elles avaient poussés, les supplications qu'elle proférées à genoux, les larmes aux yeux, attachées comme une esclave, tous les « je t'aime, Jon » quelle avait gémi, éperdue d'amour et de honte, lui criaient qu'elle n'avait rien réglé du tout.
Qu'elle était faible.
Pathétique.
Elle s'habilla, boutonna sa veste jusqu'au cou et tira vainement sur ses manches pour dissimulé les marques rougeâtres sur ses poignets.
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— J'adore ma femme, mais je m'étonne toujours qu'elle soit officier. Qu'elle commande à des hommes.
Brown serra les dents et entra dans la pièce.
— On peut y aller, sergent.
— À vos ordres, mon lieutenant, fit le sous-officier en évitant soigneusement de la regarder.
— Viens ici, mon bébé, ronronna Jonathan en l'attrapant par le cou.
Il chercha à l'embrasser.
— Jon...
— Ne fais pas ta farouche, ça te va très mal, bébé. Surtout après la nuit qu'on vient de passer, plaisanta-t-il.
Brown rougit.
— Bébé.
Elle céda. Quand il consentit à la lâcher, il lui donna une tape sur les fesses.
— Faites votre devoir, lieutenant dit-il théâtralement.
Brown traversa la base avec un profond sentiment d'humiliation. Le sergent la salua devant le bureau du colonel. Leurs yeux se croisèrent et elle rougit.
Il avait fallu moins d'une minute à Jonathan pour réduire à néant toutes les résolutions qu'elle avaient prise lors de son séjour aux Seychelles.
Elle frappa à la porte du colonel en priant pour qu'il l'envoyât en mission à l'autre bout de la terre.
.
Ses prières furent entendues. Elle repartait au Niger. Comme officier référent. Elle et ses hommes appuieraient les bérets verts déjà sur place.
— Vous commanderez la Fox*. Pour cette mission, j'ai réduit la compagnie à une section de fusillés et une petite section d'artilleurs. Je vous alloue avec, un médecin, deux infirmiers, huit brancardiers et une équipe d'intendance.
Une compagnie ? Même si le lieutenant-colonel avait ré-arrangé son organisation, Élisa venait implicitement de recevoir une promotion.
— Pourquoi envoyer des Marines, mon colonel ?
— Les bérets verts se sont taillés une mauvaise réputation auprès des autorités et des autres troupes présentes dans le coin. Ils opèrent tout seuls et leurs officiers ne veulent pas entendre parler de missions conjointes. Vous serez là-bas pour ça.
— Vous voulez que je travaille avec l'armée Nigérienne et les troupes étrangères ?
— Oui, avec les Français entre autre. Ils opèrent dans toute la région, on leur doit une fleur pour avoir sauvé des soldats de chez nous l'année dernière. Vous avez carte blanche pour leur apporter votre soutien.
— Carte blanche ?
— Vous êtes intelligente, Foley. La CIA ne vous a pas recruté pour leur servir de barbouze. Vous avez de l'expérience et vous êtes un officier compétent. Transmettez vos rapports, demandez toutes les autorisations nécessaires avant de vous lancer dans une opération, histoire de vous couvrir, mais pour le reste : démerdez-vous.
— Bien, mon colonel.
— Apprenez le français, si vous pouvez, ça vous servira. Vous partez dans dix jours. Je vous revois dans deux mois et demi. Faites nous honneur, lieutenant.
— Oui, mon colonel.
— Juste, rentrez chez vous prendre vos affaires, dîtes au revoir à votre mari et revenez à la base, vous êtes consignée à partir de ce soir.
Brown jubila.
— À vos ordres, mon colonel.
— Disposez.
Brown salua.
.
Ses adieux à Jonathan furent compliqués.
Elle rejoignit ses quartiers à la base, l'esprit tourmenté par la culpabilité et les fesses zébrées par des coups de cravache.
À Ouallam, elle retrouva son aplomb.
L'armée nigérienne l'accueillit avec chaleur et reconnaissance. Les soldats portaient des uniformes parfois fantaisistes, ils parlaient beaucoup, mais se montraient résistants, courageux et très coopératifs.
Elle se heurta à la misogynie d'un capitaine français. Elle lui opposa son indifférence et sa froideur, et le rallia à de meilleurs sentiments à l'occasion d'une rencontre amicale de boxe libre. Il afficha un rictus méprisant quand elle se présenta sur l'aire de combat en brassière et en cycliste. Les Marines gueulèrent des encouragements à leur officier et son adversaire, un grand Français d'un mètre quatre-vingt-six eut un instant l'air perdu quand il comprit qu'il lui serait opposé.
— Vous déclarez forfait ? lui demanda Élisa en français.
Les Marines noyèrent le Français sous les quolibets.
— Nuts ! répondit-il.
Élisa apprécia la réponse et gagna le combat haut la main. Celui-là et deux autres.
Le capitaine s'était par la suite montré coopératif et amical.
.
On frappa.
— Entrez.
— Le courrier, mon lieutenant.
— Merci, caporal, posez ça là.
Elle ramassa les deux enveloppes après le départ du caporal. Elle écarta la première. Jonathan. Il lui écrivait tous les deux jours. Les censeurs devaient se marrer au Camp Lejeune. Ses lettres alternaient récriminations, déclarations énamourées et paragraphes pornographiques détaillés et très imagés. Elle les avait lues les premiers jours. Ensuite, elle s'était contenté de les brûler sans les ouvrir. Elle ne voulait pas lire ce que d'autres avait lu avant elle. Sur elle.
Elle prit la deuxième, une grande enveloppe en papier kraft et la retourna dans ses mains. Elle ne reconnut pas l'écriture. Le cachet d'origine indiquait Washington et un tampon rouge précisait que la lettre était classée secret-défense. Elle connaissait ce tampon. Il n'était en vigueur que dans certaines institutions très particulières auxquelles Jonathan n'avait pas accès. Beale. Ou Athéna si Maria, Shaw ou Root avait besoin d'elle. Elle se leva pour pousser le verrou de son bureau. Elle regarda par la fenêtre. Le même paysage de sable rouge, les mêmes pierres, les mêmes buissons épineux, les mêmes barbelés. Le même été sans fin, sec et chaud. Elle baissa le store et se rassit. Elle ouvrit fébrilement l'enveloppe avec un coupe-papier aux armes de l'USMC et en retira le contenu qu'elle posa sur son bureau.
Son monde s'écroula.
Elle regarda les photos les unes après les autres.
Comment était-ce possible ? Maria lui avait certifié que toutes les caméras, toutes les données informatiques, tous les réseaux des Seychelles étaient sous le contrôle d'Athéna. L'IA les avait-elle trahies ? Non, c'était impossible. Elle avait plus certainement été victime d'un piratage.
Élisa n'aimait pas Maria, elle n'était pas amoureuse, elle n'entretenait aucune relation sentimentale avec elle, mais là, devant ses yeux tout hurlaient qu'elles étaient amantes.
Leur façon de marcher la main dans la main, le baiser qu'on devinait tendre et triste. Leurs regards plongés l'un dans l'autre. L'affection que lui témoignait Alma.
Personne ne douterait qu'elles s'aimaient et qu'elles couchaient ensemble.
On voyait le nom de l'aéroport en arrière-plan sur l'une des photos. Des photos datées.
Il saurait.
Il saurait qu'elle n'avait pas été envoyée en mission.
Ils sauraient, lui et tous les autres, qu'elle entretenait une liaison extra-conjugale avec une femme. Un adultère qui avait pour témoin une enfant de cinq ans. Ils sauraient qu'Élisa avait profité de la fragilité d'une femme traumatisée par le Chirurgien de la mort pour en faire son amante. Qu'elle s'était mariée sans mettre un terme à sa liaison avec Maria Alvarez. Qu'elles continuaient à se voir et à coucher ensemble.
Tout était faux, tout était vrai.
Rien ne s'était passé comme cela.
Brown porta machinalement la main à son holster. Elle détacha la bride de sécurité et referma la main sur la crosse de son Berreta de service. Elle dégaina, posa ses coudes sur la table et appuya son front contre le fût du canon.
Elle avait tout perdu et elle ne permettrait jamais que Maria se vît une nouvelle fois confrontée à l'exposition de sa vie privée en public, même si le public ne dépasserait pas le quartier général de l'USMC.
.
À Chicago, John Greer se frotta les mains.
— Mon cher Samaritain, susurra-t-il avec délice.
Samaritain avait gardé ses entrées dans les réseaux militaires américains. Élisa Foley consultait des rapports de reconnaissances quand le soldat lui avait remis son courrier.
Calcul.
Probabilités pour le premier-lieutenant Élisa Foley mette fin ses jours : 98,12 %
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Athéna hurla.
Root se tordit de douleur sur sa chaise. Athéna s'excusa et Root devint ses mains et son cerveau.
Brown ne pouvait pas mourir.
Pas comme cela.
Pas par sa faute.
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.
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE
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Rapports diplomatiques entre la Russie et les Seychelles : les deux pays entretiennent d'excellentes relations diplomatique depuis l'indépendance de l'archipel en 1976.
Les deux pays ont une coopération dans les domaines militaires et éducatifs et de nombreux Seychellois suivent des études universitaires en Russie.
Depuis le 15 décembre 2015, les Seychellois n'ont plus besoin de visa pour se rendre en Russie.
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Le Don't ask don't tell est une doctrine et une loi promise par Bill Clinton et votée lors de son mandat qui resta en vigueur du 1er octobre 1993 au 6 juillet 2011 au sein des forces armée américaines.
Cette loi imposait un silence complet de leur orientation sexuelle à ceux qui n'étaient pas strictement hétérosexuel sous peine d'être exclu de l'armée. Elle était censée assouplir la législation auparavant en vigueur qui interdisait l'engagement dans les forces armées américaines de toute personne coupable d'être homosexuelle ou bisexuelle.
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Bataille de Mossoul : La bataille pour reprendre Mossoul au mains de Daesh commença le 17 octobre 2016 et s'acheva le 10 juillet 2017. Face à Daesh se rassemblèrent tous ce que l'Irak comptait comme combattants: armée irakienne, peshmergas kurdes, mais aussi milices chiites, islamistes, chrétiennes, kurdes iraniennes et forces de la coalition occidentale.
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L'État kurde : promis, suite au démembrement de l'Empire Ottoman, lors des accords de Sèvres en 1920, abandonné pour des raisons stratégiques et non réitéré lors des accords de Lausanne en 1923.
Un État Kurde a été proclamé le 22 janvier 1946 en Iran : La république de Mahabab soutenue par les Soviétiques. Assaillis par les Iraniens, lâché par les soviétiques, la république mourut après 330 jours d'existence.
En 2017, le président de la province kurde d'Irak, Barzani a oraganisé un référendum invitant les Kurdes a se prononcer pour l"indépendance ou non. Barzani comptait sur le soutient diplomatique occidental. Sans l'intervention des Kurdes d'Irak, il est peu probable que l'Irak eu survécu à Daesh. Le rêve des kurdes fut tué dans l'œuf. On les ignora prudemment. Barzani démissionna et le Kurdistan retrouva ses petites frontières d'origine. Une fois de plus, le désir des Kurdes s'étaient heurté aux visions géostratégiques des uns et des autres.
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Nuts : c'est un clin d'œil à la déclaration du général Antony McAuliffe. Commandant de la 101e division aéroporté US, lors de la bataille des Ardennes en décembre 1944. A Bastogne, les troupes allemandes supérieures en nombre assiège la division. Le général Henrich Freiherr von Luttwitz envoie une demande de réédition aux troupes US à laquelle McAuliffe répondit : « Nuts ! ».
La 101e tint bon jusqu'à l'arrivée des renforts et la réponse de McAuliffe resta dans les annales
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Le scandale d'Abou Ghaib : Abou Ghaib était une prison américaine en Irak utilisée entre 2002 et 2004. Des militaires et des agents de la CIA furent accusé de maltraitance envers le prisonniers : viol, tortures, exécutions sommaires. Des photos furent diffusés dans la presse, des témoignages accablants.
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Article VI du code de conduite des Marines : Je n'oublierai jamais que je suis un Américain, que je combats pour la liberté, que je suis responsable de mes actes, et résolu à défendre les principes qui ont fait mon pays libre. J'aurai confiance en mon Dieu et dans les ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE.
I will never forget that I am an American, fighting for freedom, responsible for my actions, and dedicated to the principles which made my country free. I will trust in my God and in the UNITED STATES OF AMERICA.
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Fox : nom d'une des compagnies du deuxième bataillon du deuxième régiment de Marines (Les Warlords).
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