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Chapitre VI
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Quatre gardes escortèrent Shaw hors du bâtiment dans lequel se trouvait les cellules d'isolement. Conformément aux conseils du médecin, elle n'avait plus été tabassée, elle avait bénéficié de trois repas par jour et à peu prêt bien dormi sur un matelas, chaudement enroulée dans plusieurs couvertures. Elle avait même hérité d'une veste matelassée qui l'avait aidé à supporté la froidure de la cellule non-chauffée.
Ils marchèrent longtemps, il neigeait et Shaw, pliée en deux, n'arriva pas à se faire une idée correcte du lieu où ils la conduisirent. Elle avait pourtant étudié avec beaucoup d'attention les plans de la colonie que lui avait transmis Anne Borissnova.
— Redresse-toi, lui dit un garde.
La matraque qui lui maintenait les bras en l'air se retira. Shaw se releva.
— Tu ne bouges pas.
— Bien, chef.
— Jambes écartées.
— Oui, chef.
Un garde lui retira brutalement les menottes qui lui entravaient les poignets.
— Retire ta veste.
La bienveillance de l'administration s'achevait. Shaw allait maintenant apprendre ce qu'était la vraie vie. Sous la coupe d'Irina. Elle enleva sa veste et la tendit au garde, elle reçu en échange une veste de grosse toile. Une veste d'ouvrier adaptée au travail en usine. Pas vraiment fabriquée pour affronter l'hiver sibérien. Shaw frissonna, l'enfila et la boutonna jusqu'au col. Si au moins elle avait une écharpe, un bonnet et des gants. Elle se caillait déjà, la veste ne lui couvrait pas le cou, son fichu ne lui tenait pas chaud et elle hésitait à enfoncer ses doigts gelés dans les poches de sa veste. Elle avait déjà affronté un hiver sibérien, mais elle ne l'avait pas affronté en jupe, sans collants avec seulement aux pieds des chaussettes fines et des godasses en plastique.
— Tiens-toi droite, les mains derrière le dos. On va venir te chercher. Si tu bouges, tu le regretteras.
Shaw lui jeta un regard peu engageant.
— On te surveille et si ce n'est pas nous qui te ferons regretter de ne pas te conformer aux ordres, ta chef de block s'en chargera.
— Ouais, ricana un autre garde. Irina s'y connaît pour dresser les paresseuses et les récalcitrantes. Mais tu dois la connaître. Les chefs de block sont toujours invitée à accueillir les nouvelles quand elles arrivent.
— Si tu ne veux pas la contrarier, tiens-toi aussi raide qu'un manche à balai, le menton en l'air.
— Piotr, tu ne veux pas accélérer, il caille.
— Allez, ma jolie, serre les fesses, fit le garde qui répondait au nom de Piotr.
Ils s'éloignèrent. Shaw se retrouva seule. Au milieu du vaste espace dénudé.
À travers la neige, elle distingua les couleurs vives et les toits gris des baraquements tassés à ras-de-terre, alignés les uns à côté des autres, l'ombre inquiétante des miradors, des bâtiments de plusieurs étages sur sa droite. Elle se trouvait dans l'une des deux cours d'appel du camp.
Le camps n°2, vingt-deux baraquements. Deux-mille à deux-mille cinq-cents détenues. Des opposantes politiques, des meurtrières, des femmes arrêtées pour trafic de drogue. Très peu de voleuses, pas d'arnaqueuses sauf si elles s'en étaient pris à des institutions publiques. Des récidivistes ou des femmes qui avaient été sur-condamnées pour violences aggravées alors qu'elles exécutaient leurs peines dans une autre colonie. La colonie n°2 ? Une colonie pour délinquantes, jugées irrécupérables par la FSIN. Une colonie qui accueillait des criminelles endurcies, mais aussi des détenues qui ne devaient leur présence dans ce centre disciplinaire que parce qu'elles avait été victimes de la sévérité d'un juge, et celles qui avaient écopé d'une sur-peine, la devaient souvent à leur instinct de survie. Les trafiquantes de drogue s'avéraient souvent n'être que de simples consommatrices ou de petites revendeuses sans envergures. Des paumées. Quant aux autres, elles s'étaient défendues, contre une camarade qui voulait leur faire la peau ou leur piquer leurs affaires ou le contenu de leur gamelle, parfois contre des gardes.
Tout cela Shaw le savait parce qu'elle avait mené ses propres recherches et qu'Anna l'avait brièvement briffée :
— Évitez les droguées, ce sont souvent les têtes de turc des plantons ou leurs informatrices, sinon leur amantes. Vous aimerez les sur-peines, ne les approchez pas, elles sont plus étroitement surveillées que les autres et quand elles s'en sont prise aux gardiens d'une autre colonie, elles ne finissent jamais de payer, comme celles qui ont tué des flics.
Le dossier criminel de Shaw précisait qu'elle avait descendu deux flics et qu'elle était soupçonnée du meurtre d'un autre. Yogorov l'avait soignée, mais il savait qu'aux yeux des gardes tuer des flics américains n'avait pas beaucoup d'importance, et qu'elle en retirerait plutôt une certaine considération. Sa plus grande faute était d'avoir commencé sa carrière criminelle en Russie, de s'être évadée après une première arrestation, puis d'être revenue des années plus tard narguer la justice Russe.
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Shaw claquait des dents. Elle bougeait vainement les orteils pour les réchauffer et ne sentait plus ses doigts. La neige lui recouvrait la tête et les épaules, et le vent qui soufflait parfois, accrochait des flocons sur ses vêtements. Ils fondaient au contact de ses jambes et coulaient sur ses chaussettes et dans ses chaussures. Si cette conne d'Irina ne se pointait pas plus vite, Shaw allait se payer une pneumonie et perdre ses extrémités.
Quelle heure était-il ? Malgré la neige qui nimbait tout ce qui l'entourait de blanc, elle trouvait la lumière plus sombre et le froid plus vif.
— Ah, t'es là, toi ? retentit soudain une voix sarcastique et gouailleuse dans son oreille.
Un coup sur la nuque.
— Oui, chef, gueula prestement Shaw avant de se prendre un second coup.
— Il fait froid, suis-moi.
— Oui, chef.
— J'ai vu tes cicatrices quand tu étais à poil. Ce sont des blessures par balles ?
— Oui, chef.
— Toutes ?
— Non, chef, j'ai reçu des coups de couteau et des éclats de... des éclats de grenades.
— Des éclats de grenades ?
— Oui, chef.
Irina s'arrêta.
— Raconte.
Merde. Elle n'allait pas raconté qu'elle s'était pris un hélico sur la tête. Et puis, pourquoi pas ? Cela lui éviterait de s'étendre plus sur la signification de son tatouage. Elle raconta avoir descendu un hélico en Afghanistan.
— Qu'est-ce qu'une fille comme toi est allée faire chez les Marines ?
— Me former aux techniques de combat et au maniement des armes, apprendre aussi comment fonctionnaient les forces américaines, chef.
— Tu y avais été envoyée par Yogorov ?
— Oui, chef.
— Tu avais quel grade ?
— Caporal, chef.
— Tu n'as pas tué que des flics alors ?
— Non, chef.
— Tu es une dure, lui dit Irina.
Shaw resta de glace.
Un coup de poing au sternum la plia en deux, puis un revers de main la jeta à terre, suivi d'un coup de pied à l'estomac.
— Je te conseille d'oublier tes exploits en Amérique. Au block, c'est moi qui commande. Si tu te la ramènes, tu comprendras vite pourquoi toutes les filles me respectent.
— Oui, chef, grogna Shaw.
— Allez, grouille. On se gèle le cul et j'ai faim. Tu me donneras ta part. T'as été dorloté comme un bébé pendant une semaine, t'as pas besoin de manger.
— Oui, chef.
— Tu me l'offriras avec déférence.
— Oui, chef.
Si cette salope lui demandait encore quelque chose, Shaw, allait la massacrer. Irina ne demanda rien de plus. La chef du bloc 17 était dure et sadique. Imbue de ses privilèges. Elle était pourrie jusqu'à la moelle, mais elle n'était pas porté sur le sexe. En tout cas, pas avec ses co-détenues.
Irina la conduisit au block. Un grand bâtiment peint en bleu turquoise. Une pièce unique ou s'alignaient des lits superposés sur trois rangées. Chaque lit étaient séparés par de petites commodes. Une par détenues pour y ranger ses affaire de toilettes ou ses maigres possessions. Meubles et commodes étaient rivetés au sol. La peinture jaune clair des murs contrastaient avec les gris souris des lits et des commodes. Pas encore défraîchie par les années et les raclements, elle illuminait la pièce unique. Shaw ne remarqua aucun graffiti. Irina n'appréciait pas l'art mural et elle punissait sévèrement les filles qui s'y adonnaient.
Irina lui assigna un bas-flan à l'entrée des latrines, juste à côté de la porte. Du mauvais côté. Dès qu'une fille sortirait pendant la nuit pour se rendre aux latrines, le froid lui sauterait au visage, et si les sanitaires étaient munis de grande aération, cela n'empêchait pas qu'elles puassent. Shaw s'en foutait.
Il n'y avait rien sur le bas-flanc à deux niveaux. Un vague matelas, une couverture marron et un oreiller. Le baraquement était vide. Il flottait une odeur d'urine rance, de merde, et de saleté.
— Après le dîner, tu seras de corvée de latrines. Je te montrerai au réfectoire la fille de corvée avec toi. Vous aurez une demi-heure, après, c'est la gym et ensuite le couvre-feu. La journée a été calme. On n'a pas travaillé trop tard. Tu commenceras par l'abattage. Natacha sera ton chef d'équipe.
— Oui, chef, dit Shaw à tout hasard.
— Tu vas recevoir des colis ?
— Euh... non, je ne crois pas.
— Dommage, si tu en reçois, interdiction de les ouvrir. Tu me les apportes.
— Bien, chef.
— Allons bouffer.
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La neige tombait plus éparse. Shaw croisa ses bras autour de son torse pour se réchauffer.
— Si tu te montres docile, tu pourras obtenir des vêtements un peu plus chauds, de bonnes chaussures, des gants et un pantalon. Parce que pendant un mois, tu ne toucheras aucun salaire. T'as du fric avec toi ?
— Dix mille roubles.
— Chaque détenue doit verser une caution d'un mois de salaire*, pour les fournitures qui sont allouées par la colonie. Tu ne toucheras donc rien et on te retiendra cinq mille roubles sur ton prochain salaire, pour compléter.
Cool, si Shaw devait partir bûcheronner comme elle était habillée, elle crèverait d'hypothermie avant même d'avoir pu rencontrer Yulia Zhirova. Irina ouvrit la porte d'un grand bâtiment en béton. Il y faisait relativement chaud. Elles passèrent trois contrôles et poussèrent autant de portes battantes. La dernière était fortement gardée et des bruits de conversations et de couverts qui s'entrechoquaient, filtraient au-delà. Irina poussa la porte.
Le réfectoire. Le self sur la gauche, protégé par des barrières. Les tables sur la droite. Des dizaines de table.
— Il y a deux réfectoires au camp, ne te plante pas, celui-ci est le nôtre.
— Oui, chef.
Ils connaissaient de vue toutes les détenues ? Les deux mille cinq-cents ?
— C'est une nouvelle, dit Irina à un garde.
— Viens par ici, dit l'homme.
Il toqua à une porte, attendit la réponse et ouvrit.
— Grichka, fit l'homme. Une nouvelle à marquer.
— Amène-la-moi.
Shaw fut introduite dans un bureau.
— Assieds-toi, lui dit le dénommé Grichka en lui montrant une chaise.
Il ouvrit un tiroir et en sortit une boîte et une sorte de pince. Shaw fronça des sourcils.
— Quel block ? demanda-t-il à Shaw.
— Block 17, chef.
Il souleva le couvercle de la boîte et en retira une plaquette en métal de couleur jaune.
— Pour toi, c'est jaune.
Il se dirigea vers Shaw.
— Penche la tête sur le côté. Vers la gauche.
Shaw s'exécuta.
— Ne bouge pas, ça ne prendra qu'une minute.
Il lui maintint la tête avec une main et elle sentit le métal froid mordre le bord extérieur de son pavillon, un peu au-dessus du lobe.
— Ça va faire mal.
Un pincement. L'équivalent d'une morsure. L'homme tritura son oreille pour s'assurer que la pièce de métal était en place.
— Vérifie que ça ne s'infecte pas. Si ça ne va pas, reviens me voir.
— Oui, chef.
— Allez, dégage.
Shaw ressortit. Irina ne l'avait pas attendue. Elle se passa le doigt sur l'oreille. Sentit la pièce métallique d'un centimètre de large. La gravure. Elle saignait.
— Si tu veux manger, faudrait peut-être te bouger, lui lança une femme derrière le comptoir. Une détenue. Elle regarda Shaw avec sympathie.
— Une nouvelle ? Tu es marquée ?
— Ça sert à quoi ?
— À savoir à quel block tu appartiens. Ici, ne mangent que les jaunes, les détenues des blocks 11 à 22.
— Je suis du 17.
— Je ne vois pas le numéro d'ici. En tout cas, tu ne peux fréquenter que les parties jaunes du camp. Ça marche pour le réfectoire, les sanitaires, les cours d'appel ou de récréation, les magasins et les camions de transport.
— Okay, merci.
— T'as faim ?
— Je suis privée de dîner.
— Irina ?
— Ouais.
— Je m'étonne qu'elle ne soit pas obèse. Ne mange rien avant de lui apporter ton plateau. Il y aura toujours une fille pour le lui rapporter et tu passeras un sale quart d'heure. Irina n'est pas très cool et c'est une sale conne.
— Je pourrai lui rapporter ces charmantes paroles.
— Pas si tu veux manger tous les jours à ta faim, répliqua la détenue.
— D'ac.
— Le royaume d'Irina s'arrête aux portes de son block, compléta la détenue.
— Et tu ne fais pas partie du block 17.
— Non.
La femme tourna la tête. Pour lui montrer son oreille.
— Et je suis rouge.
— Okay.
— Sinon, je m'appelle Najda. Najda Dessiatkov.
Shaw la dévisagea. Najda avait moins de trente ans, des cheveux brun coupé au carré, les pommettes hautes et proéminentes, les yeux légèrement bridés, un regard doux.
— Svetlana Nitvivine, se présenta Shaw.
— À la prochaine.
Shaw la salua de la tête, prit son plateau et s'avança dans la salle de réfectoire. Les détenues parlaient très peu. Elles mangeaient, affamée par une longue journée passée à travailler. Dix heures par jour en moyenne. Pour un salaire de 15 000 roubles par mois.
Qu'est-ce qu'elles foutaient de leur fric ? Un rapide examen des tenues vestimentaires lui donna une première réponse. Les détenues portaient presque toutes des vestes matelassés, des bottes ou des godillots à lacet et des pantalons. Elle vit quelques écharpes, quelques paires de gants coincées sous les cuisses de leurs propriétaires. Tout lui parut usagé, mais plus chaud que les vêtements fournis par l'administration.
Elle tourna la tête à la recherche d'Irina. Le planton, assise cinq tables plus loin, lui adressa un signe de la main. Shaw se dirigea vers elle. Irina la regarda approcher avec un grand sourire aux lèvres. Quelle conne ! Shaw allait lui faire bouffer son plateau et tout ce qu'il contenait.
— Je vous présente Svetlana Nitvivine, pérora Irina.
Les filles levèrent des regards mornes et indifférents. Par déférence pour leur chef de block.
— Tu veux quelque chose Svetla ? demanda Irina d'un ton ironique.
— Je n'ai pas faim, j'ai pensé que tu serais heureuse de profiter de ma part.
Le sourire d'Irina s'effaça.
La phrase. L'absence de titre. Le ton dans lequel ne perçait pas une once de soumission. Shaw venait de mal jouer.
— Tu me défis ? siffla Irina.
— Non, chef. Je croyais bien faire, chef, tenta de se rattraper Shaw.
La nouvelle était-elle stupide ou insolente ? Elle se tenait les yeux baissés, les épaules voûtées. Elle possédait un joli casier judiciaire, c'était une évadée et une récidiviste. Une ancienne Marines qui avait servi en Afghanistan si ce qu'elle lui avait raconté dans la cour était vrai. Une fille dangereuse, mais peut-être assez idiote pour ne pas respecter la hiérarchie qui régnait dans la colonie. Ou, peut-être, son séjour aux États-Unis l'avait-il véritablement rendue stupide. Stupide ou pas, elle devait appendre à s'écraser et à ne pas parler quand on ne lui avait rien demandé.
— Nesterov !
Une femme maigre et voûtée se dressa au garde-à-vous deux tables plus loin.
— Chef !
— Tu es dispensée de corvée pour ce soir.
— Bien, chef. Merci, chef.
La femme se laissa retomber sur sa chaise. Soulagée.
— Tu te chargeras de la corvée toute seule, dit Irina à Shaw.
— Bien, chef.
— Natacha !
— Ouais, fit une femme derrière Shaw.
Irina détestait qu'on lui répondît de cette façon. Natacha Enguelgardt était arrivée deux mois auparavant. Elle était dans les petits papiers du directeur, elle avait été affectée à son bloc, mais Irina ne l'avait pas gratifié que d'une seule fouille au corps lors de son passage en cellule d'isolement. Une seule, le premier jour. Les cinq autres jours elle y avait échappé. Une exception. Les fouilles au corps avaient lieu tous les jours en isolement. Une à deux fois par jour. Au moins.
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Irina avait été convoquée par Blatov, le directeur de la colonie :
— Natacha Enguelgardt est un cas particulier, Irina, lui avait-il déclaré d'un air pincé. Elle est des nôtres. Tu ne touches pas à cette fille. Tu t'en fait une amie, mais tu n'oublies pas non plus que c'est une détenue. Traite-la donc en conséquence. En résumé : tu n'en fais ni ton souffre-douleur ou ta tête de turc ni ta favorite. Si elle doit être punie qu'elle le soit, sévèrement ou pas selon sa faute, mais pas plus.
— C'est une infiltrée ?
— Non.
— Elle vient d'où ?
— D'une colonie de Moravie.
— Pourquoi a-t-elle été transférée ici ?
— Tu te montres bien curieuse.
— Si elle vit dans mon block, je veux savoir à qui j'ai affaire.
— Elle était chef de block, elle s'est montrée un peu trop dure pour la Moravie.
— Pourquoi en faire mon second alors, et ne pas la nommer chef de block ?
— L'administration aimerait qu'elle fasse profil bas et puis, les sous-fifres des chefs de block inspirent confiance.
— Elle n'acceptera pas de se retrouver sous mon autorité.
— Elle coopérera, lui avait assuré Blatov. C'est dans son intérêt.
La fille avait coopéré. Elle cognait dure, elle était très grande et les filles du block avait peur d'elle. Irina ne l'aimait pas, mais elle reconnaissait qu'elle était d'une aide précieuse. Par contre, elle ne prenait part à aucune punition. Irina pouvait tabasser qui elle voulait, Natacha ne lui prêtait jamais ses poings. Elles n'en usaient que si des filles cherchaient la bagarre ou se montraient récalcitrantes à exécuter leur travail ou leurs corvées.
Irina lui avait confié les filles du block qui travaillaient à l'exploitation forestière. Elle se méfiait d'elle parce que Blatov avait dit « des nôtres ». Un flic ? Un gardien ? Un agent infiltré du FSB ?
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— Quand tu as fini de dîner, tu emmènes cette fille au block et tu lui expliques la corvée des latrines.
— Mouais, grogna Natacha.
— Si ça t'emmerde dit le tout de suite, siffla Irina.
— Ça ne m'emmerde pas, ce sont les latrines qui sont plein de merde.
Des filles se mirent à rire. Le jeu de mots était bête et facile.
— Je ne t'ai pas demandé de lui prêter main forte.
— Je l'avais bien compris comme cela, et les latrines seront aussi propres comme un rouble neuf.
— Vous n'avez pas beaucoup de temps.
— J'ai fini de bouffer.
Une chaise bougea.
— On y va la nouvelle ?
— Euh... Oui, chef, répondit Shaw sans se retourner de peur de contrarier Irina.
— Je ne suis pas chef. Arrête de me lécher les bottes, tu fais ça pas trop mal, mais ça ne te va pas trop, ricana la femme dans le dos de Shaw.
Un souffle lui caressa l'oreille :
— Et ne regrette pas trop ton dîner, de toute façon, tu l'aurais dégueulé dans les latrines.
Toutes celles qui l'entendirent s'esclaffèrent. Irina donna congé à Shaw et celle-ci se retourna. Deux yeux d'un bleu intense plongèrent dans les siens. Shaw ouvrit la bouche de surprise.
— Tu me suis ? demanda la femme en lui tournant le dos.
Shaw lui emboîta le pas. Dehors, la nuit était tombée. Le vent s'était levé et la neige lui cingla le visage. Elle resserra ses bras contre elle.
— Je vais te trouver un pantalon et des gants de travail. Irina t'as inscrite dans les équipes d'ébranchages. On n'y travaille qu'à la hache. Tu ne peux à la rigueur y aller en jupe, mais sans gants, tu auras vite les mains en sang.
— Qu'est-ce que vous foutez-là ? grogna Shaw d'un air revêche
— Ne t'amuse pas à me vouvoyer ou à m'appeler autrement que Natacha ou Enguelgardt, évite les chefs aussi, Irina ne m'a pas à la bonne, elle craint pour ses miches. Tout le monde est corrompu et la délation tient lieu de code de l'honneur aussi bien parmi les détenues que parmi les gardiens. Le code d'honneur des Marines, t'oublie, conclut sèchement Anna Borissnova.
— Mais c'est quoi cette merde ? maugréa Shaw.
— La merde, tu vas en avoir jusqu'au cou. Crois-moi.
— Mais...
— Les installations sont pourries, mais elles sont truffées de micro et de caméra. Il y en a partout. Dans les communs, les cours, les blocks, les réfectoires, les douches, et même les chiottes. Blatov voit tout et entend tout. N'oublie jamais ça.
— Pourquoi ?
Anna tourna légèrement la tête. La question était hors contexte. Sameen Shaw voulait connaître la raison de sa présence ici. Comment pouvait-elle poser une telle question ? Comme si elle ne le savait pas. À moins, que...
À moins qu'elle voulût connaître ce qu'il y avait derrière la façade, derrière l'excuse attendue qu'elles des sœurs d'armes et qu'elles s'étaient battue et protégées contre le même ennemi. Contre les mêmes salauds. À moins que, peut-être, Sameen Shaw ne considérât pas qu'Anna valait Élisa Brown, Jack Muller ou Root. Après tout, elle, Matveïtch, Borkoof et Alioukine n'étaient que des mercenaires bien planqués sous l'appellation officielle d'agents de sécurité.
À part elle, Anton avait toujours recruté que des anciens Speznats. Pourtant, il évitait de répondre aux appels d'offres qui cherchaient des mercenaires pour épauler des armées régulière en manque d'effectifs ou d'expérience, et il se méfiait des poudrières qu'étaient tous les endroits du monde où co-existaient des populations qui partageaient le même territoire et qui, au gré des situations et des siècles, fraternisaient, parfois, contre un ennemi commun, parfois, poussées par la même aspiration au bonheur et à la richesse, où bien se massacraient sans merci et rivalisaient de barbarie. Les mercenaires engagés dans ce type de conflits finissaient toujours par servir le diable et commettre des erreurs qui leur attiraient la haine des populations locales et la vindicte offensée des institutions internationales et des journalistes. Les plus grandes agences américaines s'étaient compromises en Irak ou ailleurs et les Russes ne tarderaient pas à se compromettre de la même manière en Syrie. Matveïtch voulait garder son indépendance et une image irréprochable. Il avait participé à des conflits difficiles, commis des actes qui lui pesaient parfois sur la conscience. Il ne regrettait rien, ou pas grand-chose, mais il n'avait pas quitté l'armée pour se transformer en ce qu'elle pouvait donner de pire et rejoindre la longue liste de barbouzes et de soudards qui écumaient le monde à la recherche de sensations fortes et d'argent, et laissaient derrière eux une traînée de sang et de larmes. Il préférait les petits contrats privés. Il s'était fait une place à part dans la profession. On connaissait les talents de ses employés. Leur discrétion, leur efficacité et leur sang-froid.
Anna avait quitté le SVR. Définitivement. Sameen Shaw serait toute sa vie une Marines. Deux conceptions antinomiques de ce qu'elles avaient été et de ce qu'elles seraient toujours.
— Tu es une vraie sangsue, grommela Shaw
— …
— Quand je pense qu'on utilise encore ses saloperies en médecine, bougonna-t-elle pince-sans-rire.
Un mince sourire étira les lèvres d'Anna. D'une plaisanterie, Shaw venait de balayer toutes ses craintes. Elle redressa les épaules, bascula le bassin et gagna encore quelques centimètres sur son mètre quatre-vingt-quatre.
Shaw le remarqua. Elle lui aurait bien balancé une vanne, mais Anna n'était pas Brown. Rien ne semblait jamais déstabiliser cette grande fille, mince et athlétique.
C'était idiot, mais Shaw avait souvent pensé qu'Anna possédait l'aura d'un ange de cristal. D'un ange de diamant. La Russe lui avait sauvé deux fois la mise, une fois à Chihuahua, une fois en Virginie. Simulation ou pas, c'était toujours la même fille. Le même tireur posé. Les mêmes yeux bleus insondables. Shaw se demanda ce que Genrika avait pu penser d'Anna quand elle l'avait piégée avec Reese sur le bord du lac de la Prune. La jeune fille s'amusait à dresser des portraits psychologiques de tous les gens qu'elle croisait. Shaw ne serait même pas étonnée de découvrir que Genrika possédait des dossiers planqués dans sa chambre ou dans un dossier caché de son ordinateur. Genrika avait-elle entendu Anna chanter ? Avait-elle percé à jour l'âme de la jeune Russe comme cette sale gamine avait percé tous les secrets les mieux gardés que dissimulaient Shaw à son entourage ?
Shaw trouvait incroyable qu'une personne aussi impassible qu'Anna Borissnova pût contenir autant d'émotions en elle, qu'elle pût exprimer autant d'émotions. Qu'elle pût déclencher autant d'émotion. Des gars chantaient bien chez les Marines et certains tiraient des airs déchirants de leur harmonica. Ils éveillaient la nostalgie chez ceux qui les écoutaient, mais Anna telle une goule ou un démon introduisait ses mains à l'intérieur de la cage thoracique et de la boîte crânienne de ceux qui l'écoutait, elle s'emparait à pleine main de leur cerveau et de leur cœur et elle les broyait jusqu'à ce qu'il en sortissent des larmes de sang. Elle imprimait, dans les cerveaux de son auditoire, des images et des émotions qui remontaient à la nuit des temps, que portaient des millions d'êtres qui avaient souffert, qui avaient chanté la nostalgie de leur pays, de leur famille, le souvenir de leurs amis, de leurs frères d'armes, les grandes steppes, les forêts, les montagnes, le vent, la neige et le désert.
Shaw n'avait entendu chanter Anna qu'en deux occasions. La jeune Russe était blessée la première fois, et elle luttait contre la torpeur tandis que Shaw la soignait. Elle n'était pas en meilleure forme la deuxième fois. Matveïtch et Alioukine se trouvaient en soin intensif et, dans la pièce où ils se trouvaient tous réunis avant de se séparer, deux femmes parmi les cinq qui s'y tenaient avaient été torturée. Muller avait demandé à Anna de chanter Les Grues. Anna avait obtempéré et l'assemblée si joyeuse avait été saisie par l'émotion.
Anna aurait tiré des larmes aux pierres. Qui l'aurait cru de la part de cette fille aussi froide que l'hiver sibérien qui l'avait vu naître entre Noël et le jour de l'an ?
— Ils ont changé le système des latrines, expliqua Anna à Shaw. Avant, il y avait de véritables toilettes, deux pour chaque block. Ils ont tous été détruits. C'était constamment bouché et ça débordait de partout. Ils se foutent un peu de la santé des détenues, mais le typhus et la dysenterie ont fait des ravages, il a deux ans, et ils ont décidé d'arrêter les frais, il y avait trop de pertes. Des filles arrivent ici avec le Sida, et j'espère que tu es à jour avec tes vaccins parce que la tuberculose touche beaucoup de prisonnières, le service médical est déficient et il y a régulièrement des épidémies de rougeole, de variole, d'oreillon ou autre. Je ne sais pas comment c'est possible que de nos jours que des gens ne soient pas vaccinés et que les filles aient pu passer à travers les visites médicales à l'école, au collège, ou celles qui sont régulièrement organisé au sein des entreprises. Je sais qu'en Occident, il existe un mouvement anti-vaccin, mais pas en Russie.
— Ouais, les cons sont partout.
— Bref, le temps des goulags, c'est fini.
— Ah, ouais ?
— Cette colonie n'est pas représentative de l'univers carcérale russe. Ici, c'est...
Anna se mordilla une lèvre.
— C'est l'enfer, souffla-t-elle.
— Tu es là depuis combien de temps ?
— Début octobre.
Anna avait fait vite. Shaw avait contacté Matveïtch le 28 septembre.
— La colonie doit tenir des objectifs de production, continua Anna. Si tout le monde crève, ce n'est pas possible. C'est pour cela qu'ils ont détruit les latrines existantes.
— Et maintenant ?
— Ils ont prévu un système qui ne s'engorge jamais et qui s'entretient facilement.
— Ce sont des feuillets ?
— Non, pas exactement.
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Ouaip, définitivement pas des feuillets. Les latrines se trouvaient dans une petite pièce attenante au block. Le directeur avait dû vanter la réfection du local aux détenues et aux autorités. Anna avait affirmé que les cent détenues du block bénéficiaient auparavant de deux toilettes, il y en avait maintenant quatre. Enfin, il y avait quatre places, parce qu'on ne pouvait pas vraiment parler de toilettes. L'idée des feuillets n'était pas totalement fausse non plus. Shaw se souvenait de simples fosses creusées à même la terre, entourée de toiles, ou des toilettes qu'on trouvaient au fond des jardins quand les égouts et les fosses septiques n'existaient pas encore. Dans des endroits où ils n'existaient pas. Les écolos les avaient remis au goût du jour et rebaptisés toilettes sèches quand ils les montaient dans des festivals ou dans des lieux respectueux de la nature. Feuillets, cabane au fond du jardin ou toilettes sèches, les endroits étaient toujours propres. Les usagés, selon les régions, recouvraient les déjections de terre, de sable ou sciure de bois.
Au block 17, cent femmes les utilisaient le matin et le soir. Toute la journée si un jour férié avait été décrété par l'administration à l'occasion d'une fête ou de conditions météorologiques extrêmes. Le système était simple. La pièce était carrelée du sol au plafond. Séparée en deux dans le sens de la longueur. Une moitié servait de corridor, l'autre était divisée en quatre box par des cloisons métalliques qui démarraient à quarante centimètres du sol et se finissaient un mètre plus haut Les femmes se soulageaient dans une rigole carrelée. Quarante centimètres de large, soixante centimètres de profondeur. Remplie de merde.
— Il fait froid, ça ne put pas trop, fit Anna.
— Il n'y pas de système évacuation ?
— Si, au bout la rigole, une ouverture donne dehors.
— Ouais, pour l'urine ça va, mais pour les selles ?
— Tu es là pour ça.
— Je pousse ?
— Mmm, mais tu devras sortir sinon ça va tout boucher. Et ensuite, le carrelage doit briller.
— Il y a quoi dehors ?
— Une fosse à ciel ouvert.
— Et c'est tout ?
— Oui. Une fois par semaine, les filles de corvée la vident et transvasen tout ce qui s'y trouve dans des fûts en plastique.
— Et après ?
— C'est entreposé dans une grande cuve.
— Pour fumer les champs ?
— Oui, tu connais ?
— J'ai lu des articles là-dessus à propos de la Chine, mais j'ai surtout lu des bouquins sur la guerre de Corée. Les gars de chez nous ne connaissaient pas ce genre de pratique et la traversée de la campagne coréenne a été éprouvante.
— Puante surtout, si c'était l'été. Tu échapperas à ça, du moins en partie.
Shaw contempla la rigole.
— Et c'est lavé tous les jours ?
— Oui.
— Qu'est-ce qu'on peut avoir comme merde dans les entrailles, remarqua Shaw.
— S'il y en avait que là.
Shaw apprécia la remarque.
— Tu en as bavé depuis que tu es arrivée ?
— La première semaine.
— Tu as été tabassée ?
— Mmm.
— Tous les jours ?
— Deux fois par jour, parfois trois
— Irina est venue te voir ?
— Oui, mais le premier jour seulement.
— Tu as vu le médecin ?
— Un beau salaud.
— Après, c'était mieux ?
— Ouais. Mais j'espère que tu es en forme.
— J'ai passé un an dans la forêt et j'ai eu droit à un petit stage de remise en forme avant de venir.
Anna aurait aimé avoir des précisions sur le stage qu'avait suivi Shaw, mais elle désigna discrètement du regard une caméra placée dans un angle des sanitaires.
— Super spectacle, ricana Shaw.
Anna se fendit d'un sourire. Shaw était comme elle, elle se moquait des caméras, sa pudeur ne s'embarrassait pas qu'on la vît nue, encore moins en train de pisser ou de déféquer. Le SVRlui avait très vite appris que ce genre de pudeur n'avait pas lieu d'être. Shaw avait dû apprendre la même chose chez les Marines.
— Si un jour tu sors d'ici et que tu as besoin d'un stage de mise en forme, je donnerai une adresse, continua Shaw. La fille s'appelle Élisa. Elle est cool.
Élisa Brown.
Anna eût bien demandé de ses nouvelles à Shaw. Elle aimait bien l'officier, même si elle n'avait jamais pu se défaire de son image d'Américaine cool. Brown avait tout du cliché à ses yeux. Pas comme officier ou faux agent du FBI, parce qu'elle l'avait trouvée sérieuse et compétente, mais comme femme. Pour elle, Élisa Brown, incarnait la jeune Américaine sportive et bronzée. Sa coupe de cheveux, sa décontraction, sa démarche légèrement balancée, son sourire éclatant, sa simplicité et sa discrétion. Et comble de tout, aux yeux de la Sibérienne, Élisa Brown surfait. Le lieutenant avait grandi sur une plage et récolté des récompenses à toutes les compétitions auxquelles elle avait participé. Anna identifiait Brown aux filles qui figuraient sur des affiches publicitaires ou les sites Internet qui vantaient les attraits des stations balnéaires de Floride, de Californie et d'Hawaï. Des lieux mythiques qui faisaient rêver les surfeurs du monde entier. Les filles avaient toutes les cheveux mouillés, la peau bronzée. Elles arboraient un sourire éclatant, un corps fuselé. Elles se tenaient négligemment appuyées sur leur planche de surf, elles parcouraient la plage leur planche sous le bras, ou elles glissaient à l'intérieur d'un rouleau. Un tube d'eau gigantesque. Une image de papier glacée qui ne collait pas vraiment avec le sérieux de Brown quand elle endossait son uniforme, ni avec sa sensibilité, mais dont Anna n'arrivait jamais à se défaire.
— Tu me parleras de ça plus tard. En attendant, je vais te donner une houe et une pelle de chantier. Tu n'as pas beaucoup de temps pour nettoyer.
— Il y a de l'eau au moins ?
— Il y a un puits.
— Il ne gèle pas ?
— Non, il y a un système pour que la glace ne prenne pas.
— Il est loin ?
— Cinquante mètres. Un dernier truc, je te disais que tu aurais de la merde jusqu'au cou, ce n'était pas une plaisanterie et je n'ai pas d'affaires de rechange à te passer.
— Et... ?
— Soit tu plonges dans la fosse habillée et tu dors dehors cette nuit parce qu'Irina n'acceptera jamais que tu rentres dans le block comme ça, soit tu te déshabilles avant d'y entrer.
— Il caille.
— Oui, mais tu dormiras au chaud et tu ne traîneras pas une odeur de fosse d'aisances pendant des jours. Si tu te laves bien, évidemment.
— Au puits ?
— Oui. C'est le seul avantage de cette corvée, tu peux te laver.
— Pourquoi, il n'y pas de douches ?
— Si, mais on n'y va pas plus d'une fois par semaine et c'est une telle foire d'empoigne que la plupart des filles n'ont pas le temps de se laver.
— Et le puits ?
— Sans seau ?
— Je suis une privilégiée si je comprends bien ?
— Si l'odeur ne te retourne pas les entrailles et que tu ne meurs pas de froid, oui.
Shaw huma l'air.
— Tu ne pus pas beaucoup pour quelqu'un qui ne s'est pas lavé depuis six semaines.
— Mouais.
— Sous-planton, hein ?
L'humeur d'Anna s'accorda avec le climat.
— Désolée, souffla Shaw consciente qu'elle venait d'insulter la jeune Russe.
Borissnova n'était pas plus une vraie détenue qu'elle et sa présence dans la colonie n°2 n'avait qu'une raison d'être : assurer ses arrières. Par tous les moyens. Même ceux qui peut-être heurtaient sa sensibilité, sa morale ou son sens de l'honneur. Shaw venait de se montrer injuste et stupide.
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Shaw supporta l'odeur, elle récura d'abord la rigole, mais elle dut vite passer à l'extérieur. Anna suivit le mouvement.
— Je ne descend pas, mais file-moi tes affaires, je vais te les tenir au chaud, proposa-t-elle.
Shaw se déshabilla. Anna glissa ses sous-vêtements, ses chaussettes, son fichu et sa robe sous ses vêtements à même la peau, elle garda juste sous son bras, sa veste de toile et ses chaussures.
— C'est profond ? demanda Shaw.
Anna plaça sa main paume ouverte vers le sol au niveau de son nombril. Shaw en aurait au moins jusqu'à la poitrine. Le bassin était pratiquement plein. Shaw ferma un bref instant les yeux. Elle gelait déjà, avec un peu de chance les matières fécales lui tiendrait chaud quand elle serait dans le bassin.
— Il faut casser la surface, la prévint Anna.
La surface glacée. À grand coup de houe. Se glisser ensuite prudemment dans le bassin, avancer en cassant la couche de déjection gelée. Dégager le conduit d'évacuation. Assez grand heureusement pour y introduire la lame de la houe.
Shaw ressortie du bassin frissonnante. Elle s'efforça à se détendre, à ne pas s'enfoncer le cou dans les épaules à ne pas convulsivement claquer des dents.
— Si tu en as le courage, lave-toi au puits, mais ne te rhabille pas avant d'avoir fini de récurer les toilettes.
— Tu veux ma mort, grinça Shaw entre ses dents.
— Je ne serais pas venue si c'était le cas. Tu t'en serais très bien sortie toute seule.
— Désolée, grommela Shaw.
Elle n'arrêtait pas de s'excuser, avec raison, mais aussi parce que Borissnova prenait tout au pied de la lettre. Elle suivit son conseil. Anna lui remit un savon et Shaw se lava entièrement, cheveux exceptés parce qu'elle avait bien fait attention de ne pas les souiller. La grande Russe lui tendit ensuite ses chaussures et son fichu. Shaw enfila les premières avec l'impression qu'elle glissait ses pieds dans un congélateur et s'entoura la tête du fichu. Elle tira sept seaux du puits, les trimbala jusqu'aux latrines et brossa énergiquement le carrelage à genoux jusqu'à ce qu'Anna lui signala qu'elle pouvait retourner se laver.
— Merde, jura Shaw.
— Justement.
Elle plaisantait ? Anna se tenait dans l'encadrement de la porte, la robe de Shaw bien pliée sur son avant-bras, la taille épaissie par ses autres affaires qu'elle portait sous ses vêtements, avec ses yeux froids, lumineux, brillants de... malice. Shaw se renfrogna. Les yeux d'Anna gagnèrent encore en éclat et la commissure de ses lèvres s'étira légèrement.
— Tu te fous de ma gueule ! lui reprocha Shaw.
Anna grimaça.
— La vie n'est pas très drôle ici et je suis contente de te voir entière avec toutes tes dents placées là où elles doivent l'être.
Une sirène sonna.
— Il te reste un quart d'heure pour être aussi propre que ces latrines.
— Ce sont ça les sirènes ? Elles donnent l'heure ?
Shaw les avaient entendues plusieurs fois sonné depuis qu'elles étaient arrivée, mais jamais à intervalle régulier.
— Oui, elle sonnent parfois toutes les heures, parfois toutes les demie-heures, tous les quart-d'heures, parfois plus, parfois moins.
— Comment on sait ?
— L'instinct.
— Tu sais toujours l'heure qu'il est ?
— Oui.
Une question de lumière, de vent, de température. Anna avait longtemps vécu dans les bois. Elle n'avait jamais eu de montre avant de quitter le kraï de Krasnoïaks. Elle n'en avait jamais acheté une. Elle avait reçu sa première montre dans le paquetage que lui avait remis son officier de liaison avant de remplir sa première mission. Elle l'avait rendue avec ses armes et son matériel électronique en quittant le SRV et n'en avait jamais reporté depuis.
Shaw retourna au pas de course au puits. Des détenues battaient le pavé sur l'esplanade. Aussi incroyable que cela pût paraître et malgré le froid qui lui gelait le corps aussi bien que l'esprit, Shaw surprit des regards d'envie. D'envie de se laver, devant tout le monde, sous la neige qui tombait, par moins douze degrés centigrades, avec une eau qui ne devait pas dépasser les huit degrés. Une eau qui, compte-tenue du froid, lui sembla presque chaude. Shaw se rappela les paroles d'Anna à propos des douches. Certaines femmes ne devaient pas se laver pendant des semaines.
Une volonté assumée du directeur de la colonie. Peut-être aurait-il invoqué le froid qui gelait les canalisations en hiver, le manque de moyens, la vétusté des installations, la surpopulation, des tas d'autres mensonges qu'il aurait déblatéré d'un air désolé et contrarié si les autorités du FSIN avaient envoyé des inspecteurs, si des journalistes s'étaient pointés. Des inspecteurs et des journalistes qui auraient peut-être été assez naïfs pour le croire, pour rejeter la responsabilité du manque d'hygiène dont souffraient les détenues de la colonie sur le FSIN ou sur le gouvernement, et pour se taire.
Les inspecteurs n'écriraient pas de rapports parce qu'ils n'avaient aucun intérêt à dénoncer leur hiérarchie. Les journalistes n'écriraient pas d'articles et n'évoqueraient jamais ce problème dans leurs documentaires par peur des représailles. Les journalistes russes. Quant aux journalistes étrangers, Blatov et ses coreligionnaires n'avaient aucun mal à les manipuler. Ces envoyés spéciaux qui travaillaient pour de grands journaux et de grandes chaînes de télévision se laissaient berner avec une déconcertante facilité et buvaient la bouche en cœur tous les propos du directeur, mais aussi, et surtout, tous ceux des gardiens et des détenues soigneusement choisis et préparés à leur intervention par le directeur.
Blatov adorait l'histoire. Catherine II avait été une souveraine éclairée et brillante, Potemkine un homme précieux et retors. Le fabuleux voyage que le ministre avait organisé vers la Crimée annexée en 1783, montrait à quel point le spectacle et l'esbroufe, convenaient aux hypocrites qui ne voulaient pas voir, trompaient les naïfs, éblouissaient tant ceux qui l'étaient un peu moins qu'ils en oubliaient la réalité, et offrait à des gens éclairés comme l'étaient la Grande Catherine un divertissement qui, s'il ne les trompait pas, les amusaient. À bord des galères pavoisées, la Tsarine et sa suite de favoris, de courtisans et d'ambassadeurs, avaient vu de la Russie ce que Potemkine avait voulu leur montrer. Ce qu'il y avait de meilleur et de plus beau. Potemkine avait accompli de grandes choses dans les nouveaux territoires conquis, il avait fondé des villes, favorisé le commerces et l'industrie, mais trop modeste pour l'admettre et trop orgueilleux pour s'en contenter, il en avait fabriqué de plus belles encore, personne n'était jamais venu s'en plaindre, et la Grande Catherine l'avait autant loué pour l'artifice que pour la réalité de ses accomplissements. Les galériens qui trimaient sur leur rame et les paysans qui avaient été déportés pour jouer la foule joyeuse et débordante d'admiration pour la souveraine, tous ceux étaient mort pour servir ce grand projet, ne comptaient pas. Simples figurants ou forçats condamnés à juste titre pour les crimes dont ils s'étaient rendu coupable*, ils servaient une cause plus grande que leur misérable vie : la gloire de la Sainte Russie et le triomphe de sa souveraine*.
Comme les détenues de la colonie n°2.
Blatov soignait la façade. Derrière celle-ci, les prisonnières expiaient leurs fautes et trimaient pour le bien du pays.
Elles ne méritaient rien de mieux, elles avaient trahi leur patrie et les maintenir dans la saleté, les empêcher de se laver, les laisser se couvrir de vermines concourraient la perte de leur dignité. Pousser à l'extrême, le manque d'hygiène entraînait la perte de l'estime de soi et une déshumanisation à petit feu. Les détenues ne puaient pas seulement le bouc, elles se transformaient en animal. Repoussant et frustre. Qu'on n'hésitait plus à battre et à mépriser. Des animaux qui, parce qu'ils n'avaient pas perdu la raison, se dégoûtaient et se méprisaient. Elles en devenaient d'autant plus dociles, manipulables et prêtes à tout pour obtenir ce qui leurs manquaient. L'hygiène était aussi importante à la survie d'un prisonnier que la nourriture, l'eau et le sommeil*.
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— Mais dis-moi, ça a l'air de t'avoir plu cette corvée, Svléta ? lança une voix ironique alors que Shaw se rhabillait.
Une main claqua sur sa peau juste au-dessus de la culotte. Douloureusement. Shaw se retourna d'un bloc. Poings serrés, regard par dessous, mâchoires contractées Cette connasse d'Irina. Elle allait lui faire bouffer son sourire infatué et la délester de quelques dents au passage.
— Tu le prends comme ça ? siffla dangereusement Irina.
— Tu me fais chier, crachat Shaw.
Elle se ramassa.
— Natachka, appela calmement Irina
Anna posa la main sur l'épaule de Shaw et la retourna brusquement vers elle. Shaw n'attendait pas un coup en traître de la part de la jeune Russe, le coude lui arriva sous le menton sans qu'elle eût tenté la moindre esquive. Elle décolla et se retrouva sur le dos. Maintenue au sol par la botte d'Anna qui lui écrasait la trachée artère et la jugulaire. Irina posa le bout de sa semelle contre son pubis, remonta et lui enfonça le talon de sa botte entre les jambes. Shaw se arqua légèrement sous la douleur. Irina pressa plus durement. Shaw serra les dents.
— Merde, quelle conne ! jura Anna espérant que Shaw comprendrait le message.
Shaw l'entendit. Qu'est-ce qu'elle devait faire maintenant ? Se soumettre ? Montrer à Irina qu'elle était la plus forte ? Comment ? La flatter. Shaw devait la flatter dans sa vanité de petit chef. Comment ? Elle ne pouvait même pas parler ? Irina lui donna la solution. Elle pesa plus lourdement sur son entre-jambe, les coins du talon lui meurtrissaient les chairs. Shaw gémit. Pitoyablement.
— Ça fait mal, hein ? dit Irina d'un ton sadique.
Shaw gémit une nouvelle fois.
— Je te fais toujours aussi chier ? demanda Irina.
Elle fit un signe à Anna pour que celle-ci relâcha la pression sur le cou de la prisonnière étendue au sol.
— Alors, Svléta ? Je te fais chier ?
Le diminutif sonnait comme une insulte.
— Non, chef. Pardon, chef, s'humilia obséquieusement Shaw.
— Libéra-la, Natachka. Et toi, dit-elle à Shaw. À genoux ! Regard au sol.
Shaw s'exécuta. De son plein gré. Même Samaritain n'avait pas réussi cet exploit. Enfin, peut-être pas. Elle ne se souvenait pas de tout. Mais pour tout le reste dont elle se souvenait, elle ne lui avait jamais cédé. Et là, maintenant, ici, elle se soumettait à un planton. À une criminelle de seconde zone, à une vendue. Merde.
Un soufflet lui arriva dessus. Shaw ploya sous la violence de l'impact.
— Tes fesses sont donc si précieuses pour ne pas supporter une petite claque amicale ? Tu préfères ce genre de gâterie ?
Nouvelle baffe. Suivie d'une autre, histoire qu'elle comprît ce qu'entendait Irina par gâterie.
— Non, chef.
— Mmm, tu as de la chance que je n'aime pas les femmes, parce que Tata ou Vacha t'auraient montré d'une autre façon que la mienne que tu leur appartenais corps et âme, corps surtout. Mais peut-être que tu aimes les femmes. Tu aimes les femmes, Svléta ?
— Non, chef.
— Sinon, je pourrais te transférer dans le bloc de Tata. Je suis sûre que tu lui plairais.
— Non, chef.
— Je te garde avec moi au block 17, alors ?
— Oui, chef.
— Et tu vas te montrer raisonnable ?
— Oui, chef.
Le dos d'une main se présenta devant les yeux de Shaw. Elle leva la tête.
— Qu'est-ce que tu attends ? fit Irina.
Incroyable, Irina se prenait pour un patriarche ou le Tsar en personne. Shaw embrassa la main. Irina lui posa ensuite la main sur la tête.
— Bien, c'est bien, ma fille, patronisa-t-elle. Habille-toi maintenant. L'heure de la gym va sonner.
Irina s'éloigna. Le cercle de détenues qui s'était formé autour de la scène, se désagrégea. Shaw ne lut de la compassion ou de la sympathie sur aucun visage. Juste de la colère ou de l'angoisse. Les écarts d'une détenue entraînaient souvent des punitions collectives qui se soldaient par un regain de travail ou des heures supplémentaires à la scierie et à l'exploitation forestière.
Shaw se releva. Elle avait le dos trempé, sa culotte ne valaient guère mieux et sa robe traînait dans la neige. Elle se massa la nuque, le coude d'Anna lui avait déplacé une vertèbre.
— Bouge pas, dit la grande Russe en posant les mains à la base de son cou.
Elle passa les pouces le long des vertèbres, trouva le défaut et le corrigea. Shaw grogna :
— Merci.
— Heureusement que je suis venue, déclara Anna d'une voix atone.
— Ouais, pour ça aussi.
Merde, Shaw avait l'impression d'être une sale gosse prise en train de voler un pot de confiture. Pire, d'être une gamine incapable de se débrouiller sans son tuteur.
— Je t'avais dit que ce ne serait pas facile, ajouta Anna.
Shaw haussa les épaules. La sirène sonna et les détenues se précipitèrent dans la cour d'appel. Elles se rangèrent rapidement en rang d'oignons à un bras de distance des unes des autres. La séance de gymnastique mêlait fitness, zumba et simple échauffement tandis qu'un haut-parleur donnait le rythme. Les détenues ne bénéficiaient pas des rythmes entraînants des rares salles de gym que Shaw avaient fréquentées, mais d'un simple comptage qui allait de un à dix et se répétait, sans s'arrêter pendant vingt minutes.
Les trois-quart des détenues n'avaient jamais pratiqué de sport et bougeaient n'importe comment. Le seul intérêt était qu'elles se réchauffaient, le revers de la médaille qu'elle perdaient des calories à faire des conneries qui n'entretenaient ni leur souplesse ni leur musculature.
Un exercice que Shaw trouva débile et inutile.
Shaw n'avait pas encore travaillé. Elle saurait dès le lendemain que les séances de gymnastique n'étaient pas simplement stupides et vaines, mais qu'elles étaient aussi cruelles. Les détenues dépensaient beaucoup d'énergie tout au long de leurs dix heures de travail. La gymnastique rajoutait à leur fatigue et à leur douleur musculaire. Pour certaines, ces séances s'apparentaient à un véritable supplice.
Elle saurait aussi que le sommeil était un allié indispensable au sein de la colonie. Shaw était dure à la souffrance et à l'inconfort. Aux chaleurs intenses et au froid. Mais dormir comme une bienheureuse dans un block non chauffé, dans des habits trempés et enroulée dans une couverture aussi fine qu'une tranche de carpaccio de bœuf ne s'apprenait nulle part. On faisait avec.
Elle se réveilla toutes les heures, toutes les trois minutes, elle n'avait pas une putain de montre greffée sur le cerveau comme Anna Borissnova, elle claquait des dents et tremblaient comme si elle s'était assise sur une machine à laver en plein cycle d'essorage.
— Svlétana ? chuchota une voix dans le noir.
— Mouais, grogna Shaw.
— Tu as gardé tes habits ?
Shaw reconnu la voix d'Anna.
— Non, je suis toute nue, il fait trop chaud pour dormir habillée.
Une main s'insinua dans sa couverture.
— Déshabille-toi.
— Tu as d'autres vêtements ?
Shaw n'avait quitté les siens dans l'espoir que ceux qu'elle portaient fussent secs le lendemain matin quand elle partirait dans les bois.
— Non, mais je t'apporterai tout ce qu'il te faut demain..
— Alors quoi ?
— Il faut que tu dormes, le reste...
Shaw obtempéra. Elle n'avait pratiquement pas mangé la première semaine, elle s'en était pris plein la gueule et elle avait très peu dormi. La semaine suivante avait été moins éprouvante, mais elle avait souffert du froid pendant la journée et elle n'avait pas assez mangé pour récupérer de sa première semaine, et à peine sortie d'isolation, elle avait passé une heure nue sous la neige. Elle était fatiguée, et s'être soumise à Irina sans lui casser la figure avait drainé le reste d'énergie qui lui restait.
— Vire ta couverture et pousse-toi, l'enjoignit Anna.
— Euh, mais pourq...
Shaw n'eût pas le temps de finir sa phrase, Anna s'était déjà déshabillée, elle s'était allongée à côté d'elle, s'était confectionné un oreiller avec ses affaires et avait arrangé sa couverture encore chaude de son propre corps sur elles deux, mis celle mouillée de Shaw par-dessus.
— Tourne-toi, je vais te réchauffer.
Shaw lui présenta son dos. Anna se colla à elle. Instinctivement Shaw arrondit le dos, Anna passa un bras par-dessus sa taille. Shaw cessa de trembler. Anna lui soufflait doucement dans le cou.
— Merci, chuchota Shaw.
— Tu es chez moi, je ne te laisserai pas mourir sans rien faire.
— Je ne suis pas encore morte.
— Je sais, mais c'est parfois mieux à deux.
Shaw lui serra la main. Elle se réchauffa très vite. Anna ne lui avait jamais paru receler beaucoup de tendresse, mais elle ne l'avait jamais non plus fréquentée dans des circonstances qui poussaient à manifester de la tendresse. De toute façon, Shaw ne voyait aucune démonstration affective dans l'intervention de la jeune Russe, elle n'éprouvait aucun trouble à se retrouver peau à peau entre ses bras. Anna n'aurait pas agi différemment avec Root, avec Maria, avec Borkoof ou Matveïtch, avec Brown, Muller ou Alioukine, peut-être même avec Reese, ce gros poussah de Fusco ou la championne de biathlon qui lui servait de partenaire. La jeune Russe agissait par devoir.
Il n'empêchait. Son escale aux Seychelles avait conclu treize mois de solitude.
Bien sûr, il y avait eu Anne-Margaret, mais les échanges avec Anne-Margaret ne présentaient rien d'équivalent avec ceux qu'elle pouvait avoir avec un adulte. Anne-Margaret était sa fille, elle avait besoin de sa mère, pas seulement pour la nourrir, mais aussi pour la protéger, la rassurer et lui apprendre le monde. Shaw était responsable de l'enfant et elle s'était efforcé depuis sa naissance à ce qu'elle grandît sans peur d'être mal-aimée ou abandonnée.
Shaw savait qu'elle l'avait sciemment abandonnée aux Seychelles et que l'enfant souffrirait de son absence. C'était l'une des raisons qui avait conduit Shaw à la confier à Maria Alvarez. Une des raisons pour laquelle même si Root avait été disponible, Shaw aurait quand même préféré laisser sa fille à Maria.
Elle ne remettait pas en cause la capacité de Root à s'occuper d'un enfant. Shaw lui avait abandonné Genrika sans se poser de questions. À ses yeux, Root rassemblait assez de qualités pour être une éducatrice tout à fait acceptable. Elle était drôle, simple, elle aimait la nature, elle connaissait des tas de trucs sur tout et n'importe quoi, elle naviguait avec une aisance insolente parmi les sentiments des autres, gardait en toute circonstance un contrôle absolu sur ses émotions et conservait au fond de son cœur des trésors de tendresse qui ne demandaient qu'à s'exprimer. Mais Maria présentait des avantages que Root ne pourrait jamais égaler. Elle avait de l'expérience, elle était la mère d'Alma, elle était juge et, surtout, elle ne courrait pas le monde au service d'une IA qui oubliait parfois que son interface était humaine. Genrika avait quinze ans, Anne-Margaret avait six mois. Elle avait besoin d'une présence physique et affective en continue.
Quand Shaw serait revenue, quand elle aurait récupéré la mère de Genrika, elle mettrait les choses au point avec Root. Si c'était possible. Si tout se passait bien. Si Shaw avait suffisamment mûri pour offrir autre chose que ses névroses à une femme qu'elle respectait et qu'elle estimait. Elle n'avait pas tout réglé, mais elle avait repris le contrôle de sa vie. Retrouvé une certaine sérénité.
Coupée d'Athéna, coupée de Root, elle n'avait pu compter que sur elle-même. Confrontée à la guerre, aux horreurs qui dépassaient tout ce qu'elle avait jamais pu voir lors de ses cinq années de service à l'USMC, elle en avait oublié son ressentiment envers Samaritain. Prise dans l'urgence, sans cesse en mouvement, en action, l'esprit occupé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, la haine qui lui empoisonnait l'âme s'était lentement délitée.
Elle espérait retrouver Root. La trouver. L'apprendre d'une autre manière qu'elle l'avait apprise à travers ses simulations ou durant les cinq mois qui avaient suivi son retour à la réalité. Recommencer. Depuis le départ. Depuis le moment où elle avait compris que Root était autre chose que ce que Shaw pensait qu'elle était.
Samaritain, Jeremy Lambert, Martine Rousseau, John Greer et tous ceux qui l'avaient torturée physiquement et mentalement l'avaient menée à ce résultat. Sans eux, Shaw aurait continué à esquiver Root et ses sentiments. Elle aurait continué à la trouver lourdingue, à jouer la schizoïde, à la maintenir en haleine, sans rien jamais rien lui promettre, sans jamais rien lui offrir de concret.
Dans un océan de souffrance et de chaos, Shaw avait découvert un phare. Un port. Grâce à eux. À tous ces salauds.
Les dernières scories de sa vindicte auto-destructrice s'étaient envolées quand elle avait compris cela. Sans sa chute, Shaw n'aurait jamais découvert l'importance, qu'à son insu, Root avait pris dans sa vie.
Alors, s'il y avait une voie pour qu'elle et Root trouvassent un équilibre, pour qu'elles poursuivissent ensemble leur chemin, Shaw introduirait Anne-Margaret dans leur vie. Et pour la suite, elle faisait confiance à Root. Elle lui avait fait confiance pour Genrika, il n'y avait aucune raison pour qu'elle ne lui fît pas confiance pour Anne-Margaret.
Elle se lova plus profondément dans le grand corps chaud d'Anna Borissnova et elle serra sa main dans la sienne. La jeune Russe releva les jambes contre les siennes. Shaw n'avait pas partagé beaucoup de contact physiques aux Seychelles. Brown hésitait à se montrer familière et Maria si elle ne craignait pas les rebuffades et qu'elle manifestait son affection sans restriction, s'en était tenue à ce qu'elle avait deviné que Shaw supporterait. Quelques accolades, des baisers sur la joue, un bras passé autour des épaules. Pas grand-chose en somme. Shaw n'était pas très démonstrative et elle s'abandonnait rarement à des gestes affectueux ou tendres.
Mais cette nuit-là, Anna Borissnova lui apporta beaucoup plus que sa chaleur corporelle : Shaw se réchauffa à l'âme simple, droite et généreuse de la jeune Russe.
— On aura le temps de parler à la coupe, demain, chuchota Anna.
Découvrir Anna à la colonie n°2 avait contrarié Shaw. Mais elle s'endormit le sourire aux lèvres, heureuse que Borissnova eût bravé son refus d'être accompagnée. Heureuse simplement qu'elle fût là. À ses côtés.
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Anna quitta le lit de Shaw avant que les sirènes du camp ne sonnassent l'heure du lever, mais elle lui laissa sa couverture et prit la sienne encore humide. Si des détenues remarquèrent la jeune femme, personne ne l'interpella. Il lui restait une demi-heure. Irina n'avait pas besoin d'elle pour virer les paresseuses de leur lit, elle se contentait en général de tirer leur couverture, et si la fille ne bougeait pas, elle la frappait. Irina n'était pas spécialement costaude, son statut de chef de block remplaçait la force par la peur des représailles. Elle avait carte blanche pour distribuer les punitions pour peu que celles-ci ne compromissent pas le travail des détenues et qu'Irina ne supplantât pas l'autorité des gardiens et de la direction. Elle usait surtout de son droit de regard sur l'affectation des postes, mais elle pouvait aussi virer une fille du dortoir pendant la nuit, la priver de repas ou lui confisquer ses affaires personnelles : couverture, vêtements ou accessoires et bien sûr, distribuer des corvées, parfois utiles comme l'entretien des latrines, du dortoir, le transfert du contenu des cuves d'aisance et son épandage dans les cultures qui assuraient une bonne partie de la subsistance des prisonnières, parfois complètement inutiles.
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Il existait aussi des réunions de chefs de block, les unes en dehors de toute autorité légale, les autres convoquées par le directeur. Lors des premières, les chefs de blocks s'échangeaient des conseils, des informations, elles y décidaient du transfert des filles d'un block à l'autre. Ces réunion avait lieu une fois tous les quinze jours, Blatov leur laissait la jouissance d'un local chauffé, équipé d'une cuisinière et d'une télévision. Il leur livrait un repas conséquent et des gâteries : gâteaux, plaquettes de chocolat, différentes sortes de vodka en quantité, kvas à volonté, viande, pizza, des assortiments de zakouskis en abondance, des cigarettes, parfois de la drogue. Rien ne devait sortir du local. Ce qu'elles n'avaient pas consommé restait sur place. Les chefs de blocks buvaient jusqu'à plus soif et se goinfraient aux frais du FSNI.
Anna avait assisté trois « après-réunions ». Irina revenait ivre-morte, elle rotait la nourriture qu'elle avait ingurgitée jusqu'à se rendre malade. Une nuit, elle avait tout rendu. Elle s'était penchée hors de son lit et elle avait vomi ses tripes. Elle avait gueulé après Anna. Anna s'était levée. Irina empestait l'alcool, la cigarette et la bile. Elle l'avait invité à « nettoyer cette merde ». C'était immonde, mais Anna avait vu pire. Elle obtempéra. Irina avait trahi ses angoisses et elle l'avait menacée d'une voix pâteuse :
— Je sais que tu es dans les petits papiers de Blatov, mais tu n'es pas chef de block et tu n'es pas encore à ma place. Il ne doit pas t'avoir tant à la bonne que ça, et c'est toujours moi qui distribue les postes et les corvées.
Anna avait tout ramassé à mains-nues. Irina voulait l'humilier. Anna s'en moquait, elle ne mettait pas son honneur ni sa dignité en jeu quand elle acceptait de se plier aux caprices d'Irina. À ses velléités de pouvoir absolu.
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Anna se rendit à la boutique du camp réservé aux prisonnières baguées en jaune. Elle n'était pas ouverte, mais l'homme qui la tenait arrivait avec sa femme à quatre heures et demi du matin pour y ranger les nouveaux arrivages de marchandises, pour mettre son poêle à chauffer, préparer du thé, enfourner les boublikis et les pierojkisiv, faire bouillir de l'eau pour les pelmenis que sa femme préparait le soir précédant.
Les détenues qui avaient de l'argent fréquentaient assidûment les deux boutiques du camp. Les quinze milles roubles auxquels elles avaient normalement droit disparaissaient entièrement dans les poches des propriétaires des deux boutiques.
Les boutiques faisaient office de banque. Elles étaient équipée d'un ordinateur et les tenanciers avaient accès au solde et à l'historique des achats de chaque détenue qui leur rendait visite. Un système qui leur assurait de ne jamais vendre à crédit et qui permettait au directeur de savoir ce qu'achetaient les femmes. Elles s'offraient principalement des vêtements quand elles possédaient assez de volonté pour économiser leur argent et crever de faim, de la nourriture et des produits d'hygiène féminine.
Anna frappa à la porte un code qu'elle avait mis au point avec le couple. Quatre longues, deux brèves et deux longues. OK. Elle se retourna en attendant qu'ils vinssent lui ouvrir. Il neigeait toujours. Tant que cela durerait et en l'absence de vent, les températures ne descendraient pas trop bas. Pas en dessous de – 20° C en tout cas. La neige inspirait la paix et la mélancolie. Elle recouvrait d'un manteau immaculé tout ce qui dénaturait la création. Elle évoquait à Anna, des veillées au coin du poêle, au coin du feu, des sourires tranquilles et la joie de se retrouver en famille ou entre amis.
Il faisait encore nuit noire, mais même de jour, malgré la neige et les couleurs vives des bâtiment, jaune, rouge, bleue, vert, le camp transpirait la tristesse. C'eût put être joli, s'il n'y avait cet alignement monotone de blocks, ces miradors montés sur des échasses, ce côté carré de l'architecture, les barbelées qu'on devinait plus qu'on ne les voyait et ces murs qui bouchaient l'horizon.
La porte s'ouvrit. Anna s'arracha à la contemplation du camp.
— Bonjour, Natashka, l'accueillit aimablement une petite femme râblée.
— Bonjour, Sonia.
— Rentre vite.
Anna passa le seuil et frappa des pieds pour faire tomber la neige qui y était accroché. La femme qu'elle avait appelée Sophia referma la porte.
— Viens te réchauffer, lui dit-elle.
Elle poussa Anna vers le poêle à bois qui sifflait derrière le comptoir qui séparait la boutique en deux. Elle souleva une planche pour ouvrir un passage. Un privilège. Aucune détenue ne passait jamais la barrière du comptoir. Elles restaient confinées dans l'espace qui leur était réservé. Un espace entièrement vide. Tout comme le comptoir et les trois mètres qui se trouvaient derrière. Un espace sans rien à voler. Sans aucune opportunité de repartir sans avoir payé et fait enregistré ce que l'on désirait acquérir.
Trois mètres derrière le comptoir commençait le territoire de Sophia et Vania. Des étagères en bois sur lesquelles s'entassaient des marchandises. Si les textiles, couvertures, draps, taies d'oreillers, serviettes de toilettes de différentes tailles et vêtements, étaient rangés, pliés, et empilés avec soin, le reste était placé par types de produits, mais sans soucis d'une quelconque présentation.
Un petit espace avait été aménagé autour du poêle, deux chaises et une table basse accueillaient Sophia et Vania quand leurs clientes étaient retenues par leurs activités loin de leur magasin.
— Natashka, tu viens bien tôt, aujourd'hui, remarqua Sophia.
— Des achats urgents.
Vania s'enfonça dans les rayonnages et revint avec un petit escabeau.
— Assieds-toi. Sophia sert lui donc un thé. Il fait froid dehors.
— Je n'ai pas beaucoup de temps, fit Anna.
— Dis-moi ce que tu veux, je te préparerai ta commande pendant que tu boiras ton thé.
— D'accord, accepta Anna.
Elle s'assit. Sophia s'empressa de lui servir une tasse de thé.
— Je vais te donner un bol de pelmenis.
— Merci Sophia.
La puissance de l'argent.
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Anna était arrivée au camp avec cent mille roubles en poche. Elle avait consenti à en laisser vingt mille aux « bonnes œuvres » de la colonie n°2, mais le reste avait été crédité à son compte de détenue. L'équivalent de six mois de salaire.
Dès qu'elle eût passé l'épreuve de bienvenue à laquelle avait droit chaque nouvelle arrivante et à laquelle elle n'avait pas échappé parce que, lui avait expliqué Blatov en s'excusant, si on apprenait qu'elle était passée au travers, elle serait identifiée à un flic ou à un agent de FSB, et elle ne survivrait pas à la première semaine, elle s'était rendu au magasin.
Elle s'était acheté un pantalon le premier jour, une écharpe deux jours plus tard, puis des gants, une veste en Gore-Tex dont elle avait passé commande et de grosses chaussettes en laine. À chacune de ses visites, elle avait veillé à boire du thé et à manger. Pelmenis, boublikis, pierojki, n'importe quelle nourriture que le couple proposait à la vente.
Les détenues la regardaient de travers avec des yeux envieux plus que fâchée, mais Anna ne risquait rien. Elle consommait toute la nourriture qu'elle achetait sur place, elle ne quittait jamais ses vêtements et elle avait de l'argent à dépenser dès le premier mois. Ce qui voulait dire qu'on ne lui avait pas confisqué. Ce qui voulait dire qu'elle bénéficiait de certains privilèges. Une protégée de Blatov. Pas encore chef de block, mais bientôt. Anna avait aussi usé de ses talents martiaux à son propre compte ou pour seconder Irina quand survenait un manquement à la discipline.
On la détestait, et les détenues de son block avaient vicieusement jubilé quand Anna avait écopé comme elles de punitions et de corvées distribuées par les gardiens ou Irina, mais on la craignait. Quand au couple qui tenait le magasin, il la choyait. La première fois qu'elle s'était présentée au comptoir, Vania l'avait reçue sans la voir et lui avait servi le même ton bourru et rude qu'il servaient à toutes celles qui n'avaient pas l'honneur à ses yeux d'être un planton.
Elle avait décliné son nom à sa demande :
— Natacha Enguelgardt.
Vania avait tapé son nom à l'aide de ses deux doigts malhabile les yeux fixés le clavier, puis il les avait relevés pour lire sa fiche à l'écran. Ses yeux s'étaient ridiculement écarquillés et sa mâchoire inférieure avait trahi ses dents gâtées par une trop grande consommation de sucre, d'alcool et de cigarettes. Il avait commencé à parler, mais il avait croisé le regard bleu d'Anna. Son regard de glace. Sa mâchoire avait claqué et une détestable expression matoise avait envahi son visage.
Depuis la commande de la veste, Anna était reçue comme l'envoyée spéciale de Vladimir Poutine. Elle refusait de passer devant les filles qui faisaient la queue avant elle. Sophia avait trouvé la parade, dès qu'elle la voyait, elle l'appelait et la servait personnellement à l'autre bout du comptoir. Une faveur réservée aux plantons et aux gardes qui fréquentaient la boutique. Une faveur qu'accepta Anna sans qu'elle ne se leurrât sur les conséquences qui en découleraient quand les plantons et Irina l'apprendraient. Une faveur qu'elle avait payée le dimanche suivant. Elle avait passé la journée entière, debout dans la cour d'appel, les bras tendus devant elle. Sans manger, sans boire. Elle n'avait pas trop souffert du froid, parce qu'elle était déjà bien équipée, mais elle avait souffert. De crampes et d'épuisement. La punition d'Irina avait été relayée par les gardes et à chaque fois que ses bras brisaient l'angle droit qu'ils devaient faire avec son torse, un garde matraquait l'arrière de ses cuisses jusqu'à ce qu'elle releva les bras. Quand la punition s'était achevée, devant les yeux d'Irina, Anna s'était écroulée à genoux sur le sol. Le planton avait refermé son poing sur sa chapka et lui avait basculé la tête en arrière :
— Tu jouis de beaucoup de faveurs, Natashka. J'ai bien peur que parfois, tu en oublies quelle est ta vraie place à l'intérieur de ce camp, lui avait-elle déclaré d'un air méchant.
— Je ne l'oublie jamais, chef.
— Mmm... Tu sais que Vania et Sophia t'accorde un accueil qu'ils ne réservent qu'aux chefs de block et aux gardes ?
— Non, chef. Je ne savais pas, chef.
— Tu as du fric, Natashka, mais tu n'es pas chef de block.
— Oui, chef. Je sais, chef.
— Tu t'es acheté de bons vêtements, bien chauds. Ce serait dommage de ne pas les mettre à contribution.
Anna travaillait à la scierie depuis son arrivée. Le bruit était infernal, le travail dur et dangereux selon les postes, mais il y faisait relativement chaud. Irina prévoyait de l'envoyer dehors. Il n'y avait que deux solutions : l'exploitation forestière ou les champs.
Mais Irina devrait la changer de block si elle l'envoyait aux champs. Au block 3 dont le travail était exclusivement réservé aux travaux des champs. On y envoyait les filles trop faibles, les rares paysannes que comptaient le camp n°2 et quelques privilégiées parce que si le travail était, selon les saisons, ingrat et fatiguant, il ne présentait aucun danger.
— Tu te vois parfois chef de block, n'est-ce pas ?
— Non, chef.
Un revers de main. La chute. Un coup de botte pour qu'Anna se relevât plus vite.
— Tu vas aller superviser les équipes d'abattage et d'ébranchage..
Superviser signifiait qu'Anna devrait veiller au rendement de ses équipes, qu'elle serait tenue responsable en cas de non-respect des quotas exigés et qu'elle en subirait les conséquences si son équipe prenait du retard. Une punition. Qu'elle avait consciemment cherché. Parce qu'elle prévoyait que Shaw, qu'elle se trouvât affectée à son block ou pas, finirait tôt ou tard dans son équipe.
Simple question de profil psychologique.
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Anna retira ses gants et présenta ses mains à la chaleur du poêle.
— Il ne fait pas trop froid, aujourd'hui, dit Sophia.
— Non, mais il neige.
— Ah, oui, c'est vrai que tu travailles à l'exploitation.
Sophia feignait de se montrer compatissante, mais les malheurs d'Anna l'indifféraient.
— Bon, alors, Natashka, de quoi as-tu besoin ?
— Je veux un pantalon de bûcheron, un caleçon chaud, un tricot de corps d'hiver à manche longue, un pull ou une chemise, une veste... Tu n'as pas de Gore-Tex ?
— Personne n'est assez riche pour s'acheter du Gore-Tex.
— Une veste matelassée alors, ça ira, mais solide. Je veux aussi une bonne paire de gants, même si elle n'est pas très chaude, je préfère la solidité à la chaleur, des chaussettes de laine, des guêtres et une chapka. Pour le pantalon, le caleçon et la veste, je veux une taille 36 et du 37* pour les bottes.
Vania fronça les sourcils ?
— Ce n'est pas pour toi ?
— Apparemment pas.
— Je n'ai pas de guêtres.
— Commande-m'en, je les prendrais plus tard.
L'homme n'insista pas. Leur semblant de chaleur, le petit cercle presque familial qu'ils formaient autour du poêle, tous les trois, tout seuls dans le magasin, cette complicité affectueuse qui régnait entre ce couple enfoui sous les vêtements, bien en chair et rubicond et cette fille aux cheveux noirs comme de la suie, tout était factice. Vania et Sophia avaient les yeux délavés de la couleur d'une rivière siliceuse, Ceux d'Anna brillait du bleu des plus belles mer du sud. Les premiers exprimaient la lassitude d'une vie besogneuse qui s'étirait en longueur, la sournoiserie du marchand qui engrange l'argent, sous par sous, kopeck par kopeck, qui années après années, s'était dépouillé de toute humanité pour ne plus s'intéresser qu'au montant que pourraient laisser dans sa caisse les clients qui venaient se fournir à leur comptoir. Ceux d'Anna n'exprimaient rien qu'elle ne voulût dévoiler, mais ils brillaient. Vivants. Terriblement vivants. Son regard, quand il se posait sur eux, intimidaient Vania et Sophia. Parfois, la jeune femme accusait des signes de fatigue évident, elle était pâle, elle arborait des traits tirée, des cernes noirs sous les yeux, des épaules moins droites qu'elle ne les portait habituellement et son pas tapait plus lourdement, son corps se balançait de droite à gauche plus ostensiblement, mais jamais son regard ne flanchait.
Sophia lui mit en main un bol de pelmenis. Elle aurait pu exiger un paiement, mais la commande d'Anna était conséquente et malgré son avarice, elle savait de temps en temps faire encore preuve d'esprit commerciale. Le manque à gagner serait minime, elle lui avait servi six pelmenis dans un grand bol d'eau chaude aromatisée avec des feuilles de choux fanées. Une perte insignifiante.
Vania posa la dernière pièce de sa commande sur le comptoir.
— Voilà, dit-il joyeusement.
Anna avala le dernier pelmenis et but le bouillon à même le bol.
— Merci, Sophia, tes pelmenis sont vraiment un délice.
Ses yeux s'allumèrent soudain. Sophia la regarda curieusement. Anna manifestait de la joie ? Pourquoi ? Elle examina le bol que venait de lui rendre Anna avec circonspection. Releva la tête. Anna lui avait tourné le dos. La jeune femme vérifiait ses achats. Elle renvoya Vania chercher d'autres chaussettes et voulut comparer différent modèles de gants avant de se décider pour ceux que lui avait apportés Vania. Elle en sélectionna une autre paire. Moins chère, et surtout bien plus solide. Shaw manierait la hache et des scies toute la journée, Anna avait encore de l'argent, mais pas pour lui acheter une paire de gants toutes les semaines si leur séjour à la colonie devait se prolonger.
Vania enregistra ses achats sur son les remercia sobrement et réitéra ses compliments à Sophia pour les pelmenis. Son regard s'alluma une nouvelle fois. Le couple la salua obséquieusement. Il venait de gagner l'équivalent de ce qu'il ramassait habituellement en trois semaines.
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— Elle avait l'air bien en joie, déclara Sophia une fois la jeune femme fût partie.
— Tu trouves ?
— Oui, ce sont mes pelmenis, je ne sais pas à quoi ils l'ont fait penser.
— Certainement l'une de ses victimes. Cette fille a une vraie tête de tueuse.
— Mais elle a plein d'argent.
— Tu crois qu'elle acheté tout ça pour qui ?
— On le saura bien assez tôt, mais à vrai dire du moment qu'elle paie, elle peut acheter tout ce qu'elle veut pour qui elle veut.
— Mmm.
— D'accord, peut-être qu'elle a retrouvé son ancienne patronne, ou quelqu'un de plus haut placée qu'elle dans l'organisation pour qui elle travaillait avant de se retrouver ici, ou bien simplement elle a repéré une fille qui lui plaît et dont elle voudrait s'attirer les faveurs. Ces filles ont parfois des mœurs un peu spéciales.
Sophia se signa. Les détenues étaient dans son esprit entachées de tous les vices.
— Elle se retrouvera au chizo* si ça se sait.
Vania haussa les épaules. Anna cessait d'exister dès qu'elle passait le pas de sa porte.
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Indifférente au froid et à la neige qui l'avaient saisie sitôt sortie du magasin, Anna traversa le camp sans que la lueur qui s'était allumée dans le magasin ne s'éteignît.
Les pelmenis.
Un sourire léger fleurit sur ses lèvres.
Sophia rognait sur les ingrédients. Elle mettait très peu de viande et quand elle en incluait dans sa farce, elle se contentait d'y mettre du gras ou bas-morceaux impropres à la consommation. Elle n'assaisonnait correctement ni sa farce ni son bouillon. Ses pelmenis avait le goût de sable et d'eau bouillie. Anna lui avait éhontément menti, puis, elle avait pensé à Alexeï. Lui, savait préparer et cuisinier les pelmenis.
Anna avait toujours adoré les pelmenis, sa mère les cuisinait bien, son père aussi, tout comme sa tante et ses sœurs qui lui en avaient parfois préparés, mais après avoir goûté ceux d'Alexeï, elle avait réorganisé son échelle des valeurs. Les plus grands restaurants, les meilleures gargotes qu'elle avait fréquentées, sa mère, son père, sa tante, ses sœurs, aucun d'entre eux ne lui avaient jamais servi de meilleurs pelmenis que ceux que cuisinait Alexeï.
Alexeï.
Son arrivée au block interrompit ses pensées.
À l'intérieur, Irina gueulait comme un putois. Elle traversait les travées entre les lits superposés en tirant les couvertures des filles qui avaient espéré grappiller quelques minutes de sommeil en plus et qui ne se levaient pas assez vite à son goût, et distribuait des taloches à tour de bras.
— Bougez-vous, bande de larves.
Les filles grognaient et se protégeaient le visage des coups avec les bras.
Irina remarqua l'entrée d'Anna.
— Ah, te voilà, toi ! Aide-moi donc à foutre hors de leur lit toutes ces connes.
Ce fut le branle-bas de combat. Anna ne frappait pas les filles pour les sortir de leur lit, elle attrapait leur matelas et les jetait par terre avec la fille encore allongée dessus. Si celles qui dormaient au premier niveau ne tombaient pas trop haut, la réception était beaucoup brutale pour celles qui dormaient en hauteur.
Shaw s'était levée au premier signal et elle avait calqué son attitude sur celles des autres détenues. Au garde-à-vous aux pieds de son lit. Elle s'était d'abord mise à la tête de celui-ci, mais la femme qui dormait au-dessous d'elle l'avait enjointe à se mettre aux pieds.
— Celles d'en bas, à la tête. Celles d'en haut, aux pieds, avait-elle grogné en la bousculant.
Anna vira trois filles. Deux qui dormaient au premier niveau, une au deuxième. Shaw apprécia la méthode et mesura assez précisément la force que demandait un tel exercice. La paresseuse du deuxième niveau hurla quand son matelas quitta le sommier et qu'elle s'écrasa par terre. Elle jura des insultes dont, pour une bonne moitié, le sens échappa complètement à Shaw. Anna l'attrapa par le col de son manteau. La fille se remit sur pieds. Tous les regards, qu'ils pussent voir la scène ou pas, convergèrent vers les deux femmes. Anna rentra dans la fille qu'elle dominait de vingt bons centimètres. On entendit le bruit d'un dos qui se heurtait durement aux montants du lit. Le double râle de la fille. Celui provoqué par sa rencontre avec les tubes métalliques, et celui qui mourut étouffé dans sa gorge quand l'avant-bras d'Anna lui coupa la respiration. La fille ouvrait désespérément la bouche à la recherche d'air.
De sa place, Shaw voyait parfaitement la scène. Anna arborait l'air qu'elle avait quand elle se servait d'une arme. Elle dardait la fille d'un regard froid et dur. Elle allégea un peu la pression de son bras sur le cou. La fille croisa son regard. Elle blêmit soudainement. Anna la relâcha. La détenue tomba à genoux devant elle.
— Pardon, murmura-t-elle.
— Tu nous attendras dans la cour, Alla, intervint Irina. Je préviendrai les gardes.
La querelle s'achevait. La fille n'irait pas déjeuner. Elle attendrait l'appel les bras tendus devant elle.
Les regards se détournèrent et chacune retourna à ses affaires. La fille n'avait eu que ce qu'elle méritait. Si encore elle s'était contenté d'être paresseuse, mais se lâcher comme elle s'était lâchée contre Enguelgardt ? Enguelgardt, qui puait le planton a cent verstes à la ronde.
Alla pouvait remercier la providence de ne pas avoir tâté ses poings en représailles. Cette idiote n'avait gagné à son coup d'éclat qu'un repas en moins. Elle trimerait toute la matinée le ventre vide et, que ce fût dans la cour ou à la scierie, si entre temps Irina ne l'avait pas réaffecté à l'exploitation forestière, elle n'aurait pas intérêt à flancher.
Irina ou Enguelgardt travaillaient comme les autres, mais pas les gardes ou les employés spécialisés à qui Blatov avait accordé les mêmes privilèges et les mêmes matraques que ses gardes.
Anna se détourna de la détenue fautive, elle reprit les affaires qu'elle avait confiée à une femme quand Irina lui avait demandé de lui prêter main-forte et continua son chemin interrompu vers Shaw.
— Gymnastique dans un quart d'heure, cria Irina. Tout le monde dehors !
— Reste-là, dit Anna à Shaw.
Shaw tourna la tête vers Irina.
— Elle ne dira rien. Tiens, c'est pour toi, lui dit Anna en déposant ses achats sur le lit de Shaw.
Shaw détailla les affaires.
— Merci.
— Tu ne pouvais pas aller travailler dans cette tenue, répondit Anna, le regard posé sur les vêtements que portaient Shaw.
Shaw retira sa veste en toile et la robe que lui avait fourni l'administration.
— Garde la veste sous l'autre, parfois, on crève de chaud et c'est bien d'avoir un vêtement plus léger, et quand il fait très froid, plus on superpose les couches de vêtements mieux c'est, mais ça, tu le sais déjà.
— Ouais, approuva Shaw.
Elle enfila le caleçon, le pantalon de treillis multi-poches, elle passa le pull vert-kaki à renforts aux coudes par-dessus le tricot de corps beige.
— Ce sont les gardes qui t'ont refilé ça ?
— Non, je les ai achetés au magasin. On y trouve pas mal de fringues qui proviennent des surplus de l'armée.
— Acheté ? s'étonna Shaw.
— Je ne suis pas si bien avec Blatov pour qu'il me les offre et je ne suis pas prête à payer quoi que ce soit d'autre que de l'argent pour obtenir ce dont j'ai envie ou besoin, répondit sèchement Anna..
— Okay, n'insista pas Shaw.
Elle remonta ses chaussettes le haut possible sur ses mollets, puis chaussa ce que Anna appela des bottes, mais qui s'apparentait plus à des rangers d'hiver qu'à de vraies bottes.
— Je te fournirai des guêtres, plus tard. Une écharpe aussi.
— D'accord.
— Il n'y avait pas de guêtres en stock, mais il y avait des écharpes. Je ne voulais pas te transformer en mannequin dès le premier jour. Les filles mettent des mois, parfois des années pour s'équiper à peu près correctement, si tu arrives équipée de pied en cap, dès le premier jours, tu vas te faire mal voir.
Shaw pencha la tête en avant pour s'examiner. Les bottes neuves, le pantalon neuf, la veste matelassée, la chapka, elle se trouvait déjà bien équipée pour affronter l'hiver et la forêt.
— C'est un minimum, lâcha Anna qui avait lu ses pensées.
— Mmm.
— Et bien... lança une voix narquoise. Tu la connais cette fille, Natashka ?
— C'était mon contact aux États-Unis, répondit Anna à Irina. Elle m'a une ou deux fois sauvée la mise. C'est une manière de lui payer ce que je lui dois.
— Tu travaillais toi aussi pour Piotr Yogorov ?
— Comme si tu ne le savais pas, rétorqua Anna d'une voix glaciale.
— Mais tu n'es jamais allée aux États-Unis ?
— Comme quoi, tu ne sais pas tout.
— T'as de la chance Svléta, Natashka est une richarde. Quoi tu es fait pour elle, tu as été bien inspirée de le faire.
— On appelle ça l'honneur, répondit Shaw.
Irina tiqua.
— Tu apprendra très vite qu'il n'y pas d'honneur qui vaille ici, rétorqua-t-elle mauvaise.
Shaw haussa les épaules. Les yeux d'Anna s'assombrirent.
— En attendant grouille-toi de te faire belle et de remercier Natashka pendant que tu en as encore envie.
Génial, pensa Anna. Irina lui réserverait la faveur d'exécuter la prochaine punition dont écoperait Shaw, toutes les prochaines punitions. Et Anna, s'il elle ne voulait pas perdre Shaw et conserver la place qui lui assurait une certaine liberté d'action, devrait s'y plier, quelle que fût la dureté de la sentence. Fouille au corps et tabassages compris. Elle s'assombrit. Irina lui adressa un clin d'œil triomphant et s'éclipsa.
— J'ai fait une gaffe ?
— Tu me devras tes prochaines punitions.
Elle détailla quelques possibilités de sentences avec colère.
— Au moins, je te connais, voulut la rassurer Shaw. Même si tu me frappes comme plâtre, je saurai que tu n'y prends pas vraiment plaisir. Pareil pour les fouilles.
Elle lui grimaça un sourire amical.
— T'es vraiment con, lui dit sourdement Anna.
Shaw haussa un sourcil facétieux.
— Merde, jura Anna.
Shaw compatit à sa contrariété taper sur quelqu'un à qui on n'avait rien à reprocher n'était pas le genre d'acte qu'on rêvait de commettre et dont on ressortait indemne. Shaw avait frappé des gens qu'elle aimait, Root la première, Genrika ou Reese. Elle s'était adonnée à la violence parce que sur le moment cela lui avait semblé juste ou approprié. Parce qu'elle avait dérapé, comme avec Mark ou avec Root qu'elle avaient manqué de tuer tous les deux. Mais Shaw n'avait jamais frappé de sang-froid. Sans raison. Sinon parce qu'on le lui avait demandé et qu'elle savait que c'était un acte justifié. Shaw avait tué sans poser de questions sous les ordres d'un officier à l'USMC, de Contrôle à l'ISA, de Samaritain dans ses simulations, mais elle avait toujours cru servir une juste cause.
Elle avait quitté l'armée quand elle avait eut la sensation de ne plus être utile à rien, de ne plus être persuadée du bien-fondé de sa mission en Orient. La mort de Cole avait résilié son contrat avec l'ISA. Une décision prise collatéralement par elle et sa hiérarchie. Elle avait douté avec Samaritain, mais elle n'avait jamais trouvé la preuve qu'elle agissait pour un démon. Elle avait douté jusqu'au bout, jusqu'au moment où elle avait retrouvé Root endormie la tête posée sur son lit d'hôpital à Montréal.
Bah, voulut-elle se rassurer, Anna avait bossé dix ans pour le SVR, elle n'en était pas à sa première couverture. Shaw ne lui en voudrait pas si elle lui enfonçait les doigts avec insistance dans tous les orifices qu'elle possédait, les doigt ou autre chose d'ailleurs. Elle ne lui en voudrait pas plus si elle lui défonçait la gueule à coup-de-poing et qu'elle marquait tout son corps à coup de matraque. Les couvertures ne consistaient pas toutes à se prélasser dans des palaces et à courir les soirées mondaines. La réalité était souvent beaucoup plus sordide.
— Il y a vraiment une séance de gym le matin ? demanda Shaw pour changer de sujet.
— Ouais, et on a pas intérêt à arriver en retard si on ne veut pas rater le déjeuner.
— Il servent quoi le matin ?
— La plupart du temps, des saucisses grasses et du chou fermenté. Il y a toujours des malossols et parfois du pain, des carottes ou des patates.
— Pas mal, apprécia Shaw.
— Le travail est dure et ça ne t'empêchera pas de crever la dalle à midi et je peux te dire qu'Alla regrette déjà les injures qu'elle m'a vomi dessus.
Des injures dont Shaw aimerait bien avoir la traduction. Quand elle aurait du temps, elle demanderait un petit cours de russe à Anna. Un cours assez conséquent d'ailleurs. Les prisonnières utilisaient tout un vocabulaire que Shaw, malgré sa maîtrise du Russe, n'avait jamais entendu ailleurs. La prof que lui avait destiné sa mère n'avait rien d'une paysanne ou d'une repris de justice, et les dictionnaires, les films, internet ou les chasseurs et les pêcheurs qui étaient venus lui rendre visite dans sa cabane n'employaient pas ce qui semblait être un argot bien spécifique.
— Faut que j'aille aux toilettes, dit-elle soudain.
— Tu vas être en retard. Désolée, mais je ne t'attends pas.
— Je ne serai pas en retard, il faut absolument que j'y aille.
— On se retrouve plus tard.
— Ouais... Et merci pour les fringues.
— Y a pas de quoi. C'est le moins que je puisse faire pour toi.
Anna planta son regard dans le sien.
— Vraiment, ajouta-t-elle.
Shaw lui sourit, Anna secoua la tête, mais elles s'étaient comprises. Elles avaient des raisons différentes d'estimer être redevable l'une de l'autre, mais à leur échelle, aucune n'en prévalait une.
Shaw se précipita aux toilettes. Ils n'étaient déjà plus aussi propres qu'elle les avait laissés le soir précédent, mais pas encore dans l'état où elle les avait trouvé avant de les nettoyer. Elle défit son pantalon et s'accroupit pour donner le change. Ce n'était pas une envie pressante qui avait motivé sa venue. Elle releva son pull, son tricot de corps et son soutien-gorge et pressa ses seins. Rapidement. Le lait continuait de les gonfler. Elle s'astreignait à les vider quand ils devenaient trop dur et douloureux. Elle se cachait à chaque fois. Sans trop savoir ce qui motivait cette pudeur qu'elle n'avait jamais éprouver envers son corps ou le regard que les autres pouvait poser sur elle. À moins que sa pudeur n'eût rien de physique. Shaw ne cachait pas ses seins. Elle cachait Anne-Margaret.
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Elle resta planter devant l'arbre. Elle n'en croyait pas ses yeux. C'était ça, qu'elle devait ébrancher avant la fin de la journée ?
— Qu'est-ce que tu attends ? l'invectiva un chef d'équipe civil.
— C'est... commença Shaw.
Un juron retentit à quelques pas. Shaw tourna la tête. Anna était en train de se baisser pour ramasser sa tronçonneuse.
— Cette saloperie m'est tombée sur les pieds, maugréa-t-elle.
— C'est quoi ? demanda hargneusement le chef d'équipe à Shaw.
— C'est rien.
— Alors, grimpe sur cet arbre et ébranche-le. Tu as la journée.
C'était bien ça. La journée. Shaw avait la journée pour ébrancher un mélèze de trente mètres de long pourvu d'un tronc de deux mètres de diamètre à la base. Comment ce type voulait que Shaw, à la hache et sans aide, ébranche ce truc en une seule journée ? Elle avait ébranché des arbres au lac de la Prune, des sapins ou des érables. Elle avait travaillé à la hache parce qu'elle aimait cet outil, parce que le manier la défoulait et la vidait de sa colère et de sa violence. Mais quand les branches devenaient trop grosses, Shaw n'avait pas la prétention de croire qu'elle s'en sortirait avec une hache et elle troquait l'outil contre une tronçonneuse.
Le chef d'équipe lui avait bien fait comprendre que les tronçonneuses se méritaient et qu'elles étaient prioritairement réservées à la coupe et au débitage, et, qu'aujourd'hui, il y a avait trop de travail à ses deux postes pour qu'on se privât d'un tronçonneuse.
— Et puis, tu es nouvelle. Ça s'apprend la tronçonneuse. Je n'ai pas envie que tu la bousilles en faisait n'importe quoi.
— Je sais me servir d'une tronçonneuse, avait osé répondre Shaw.
— Ouais ? Ben, on verra ça plus tard.
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Shaw devait d'abord monter sur le tronc, avant de commencer quoi que ce fût. Elle se fraya à la hache un chemin à travers les branches. L'arbre était recouvert de neige, elle ne voyait pas grand-chose et elle se retrouva vite complètement trempée. Elle se hissa sur les branches et avança prudemment. Contournant les ramures qui se dressaient devant elle, balayant la neige du pieds. Un trou lui échappa, son pied, puis sa jambe lui manquèrent et s'enfoncèrent dedans. Tout son corps suivit derrière. Elle écarta les bras et se rattrapa de justesse avant de tomber trop bas. Elle était bien couverte et les ailes de la chapka lui protégeaient les joues. Elle s'en sortit sans dommage. Elle se tracta hors du trou et reprit son avancée avec encore plus de prudence. Cinq mètres encore et elle atteignit enfin le fût. Elle se dirigea vers la base de l'arbre. Elle commencerait par le plus difficile, mais ce soir, elle se féliciterait de ne pas avoir à couper des branches aussi larges que des arbres. Ce soir ou demain. Ou après-demain.
À midi, elle avait abattu deux branches. Elle ne sentait plus ses bras, plus son dos, plus ses cuisses.
Le chef d'équipe siffla la pause-déjeuner. Shaw se redressa. Évalua le travail qui lui restait à faire. Elle ne finirait jamais. L'arbre était immense.
— Et toi, là-haut, l'appela un garde. Viens manger.
— Si on ne finit un travail, qu'est-ce qui se passe ?
— On finit toujours son travail ici.
— Je ne crois pas que je pourrai ébrancher ce truc avant ce soir.
— Ben, tu continueras.
— Demain ?
— Ce soir, demain et tout les autres jours, tu continueras jusqu'à ce que tu aies fini.
— Je ne rentrerai pas au camp ?
— Non, tant que tu n'as pas fini, tu ne rentres pas.
— Et des gardes vont passer la nuit ici ?
— Oui.
— Il n'y a pas de tentes ni de baraquements.
— Ils restent à trois.
— Seulement ?
— Leur rôle ne consiste pas à garder les prisonnières.
— Qui garde les prisonnières alors ?
— La forêt.
Le transfert de la colonie à l'aire d'exploitation s'était effectué en camion. Un chasse-neige entretenait la route ouverte. Le trajet avait duré une heure. La route commençait à la porte de la colonie et se finissait sur l'aire d'abattage. Plus loin, tout autour, s'étendait la forêt. Sur combien d'hectares ? Certainement sur des centaines, voir des milliers d'hectares. La colonie n°2 se dressait au milieu des bois. Au nord de Krasnoïarks, au nord de l'Angara. L'environnement naturel réduisaient à néant, mieux que les murs et les barbelés, les rêves de liberté et les projets d'évasion. Le FSNI s'assurait certainement qu'aucune détenue ne fut originaire de la région et il était fort probable qu'aucune d'entre elles n'eût jamais non plus vécu à la campagne, exercé des métiers en lien avec la nature ou être susceptible d'avoir suivi des entraînements de survie. Yogorov n'avait pas mentionné son passé militaire sur son dossier judiciaire. Si l'administration l'avait su, elle ne l'aurait pas envoyée purger sa peine à la colonie n°2.
Elle l'y aurait envoyée quand même rectifia Shaw, parce que les contacts de Doljikov au FSB, au SVR ou ailleurs, auraient magouillé pour passer outre recommandations et réticences des fonctionnaires du FSNI. De toute façon, qu'est-ce que cela changeait vraiment ? L'entraînement qu'avait suivi Shaw à l'armée et à l'ISA, celui auquel elle s'était astreinte ensuite, ne lui servirait à rien si elle filait à travers la forêt en plein mois de décembre. Sans matériel ? Sans bouffe ? Sans armes ? Elle tiendrait deux ou trois jours. Ensuite, son cadavre nourrirait les loups, les renards ou tout ce qui étaient muni de dents et appréciait la viande fraîche ou avariée.
Maria Alvarez n'avait peut-être pas eu tort en lui reprochant son manque de préparation.
— Nivitvine, à la bouffe, claqua une voix d'un ton qui montrait que sa propriétaire ne souffrirait aucun refus.
Shaw baissa les yeux sur Anna qui l'attendait deux mètres plus bas.
— Je n'aurai jamais fini avant ce soir.
— Ne pas manger ne te fera avancer plus vite.
— Oui, mais...
— Tu auras de la compagnie.
— Bon...
Shaw planta sa hache dans le tronc du mélèze, ramassa ses affaires et se laissa glisser le long du tronc.
— La bouffe est chaude ?
— Elle l'était ce matin.
Anna dévisagea Shaw. La jeune femme était en sueur.
— Essuie-toi avec ton foulard et rhabille-toi, tu vas prendre froid.
Shaw enfonça sa chapka jusqu'à ses sourcils, et elle renfila son pull et ses deux vestes. Les détenues s'étaient rangées en file indienne et avançaient doucement vers les popotes de l'intendance. Shaw et Anna les imitèrent. Dans une première caisse, Shaw récupéra un quart en émail ébréché, dans une deuxième, une gamelle creuse et dans une troisième une cuillère à soupe qu'elle glissa dans une poche de sa veste. On lui versa de la soupe dans le quart, du choux, une demi de patate, une saucisse, deux malossols et un bout de pain dans la gamelle. Les détenues s'étaient éparpillées un peu partout pour manger. Les plus malignes s'étaient arrogées une souche fraîchement coupée. Shaw débarrassa une branche de la neige qui la recouvrait et s'assit dessus. Anna tourna la tête pour se trouver une place. Quand ses yeux se posèrent sur elle, une fille confortablement installée sur une souche se leva et partit se trouver une place ailleurs. Shaw reconnu la fille de ce matin. Alla. Anna prit sa place, sans la remercier, sans dire un mot ou lui faire un signe. Sans que rien ne pût montrer qu'elle appréciait l'attention polie. La soumission. Quand elle plongea la tête dans sa gamelle, Alla lui lança un regard noir. Anna s'était fait une ennemie.
La soupe était à peine tiède, épaisse, grasse et d'une couleur appétissante. Au goût, Shaw reconnut une chtchi du pauvre. Si le chou, les carottes, les malossols et les oignons entraient dans la composition du chtchi qu'on lui avait servi, les épices, la smétana* et la viande faisaient défaut. La crème avait été remplacée par de la graisse rance qui gâchait un peu le goût et formait des yeux jaunâtres à la surface du bouillon, Shaw passa outre et apprécia la valeur revigorante du plat. Après la soupe, elle passa à la gamelle. La bouffe du matin. Froide. Elle conserva son pain pour l'après-midi. Elle leva la tête. Peut-être serviraient-ils du rab ? Son espoir sombra : les gamelles avaient déjà été rangées pendant qu'elle mangeait.
Un coup de sifflet.
Les détenues s'empressèrent de laver leur quart, leur cuillère et leur gamelle avec de la neige et les rapportèrent dans les caisses. Des gardes veillaient à ce que rien ne manquât. Deux minutes plus tard, un nouveau coup de sifflet retentit. Tout le monde retourna à son poste. Shaw roula les épaules en marchant.
Un fois sur son tronc et puisqu'elle passerait la nuit, et le jour, et la nuit, et le jour, qui suivraient ici, elle prit le temps de s'étirer et de s'échauffer avant de reprendre sa hache.
Anna démarra sa tronçonneuse et en profita pour la ré-évaluer. Sans indulgence. Sans a priori. D'un œil impartial. Elle ne s'était pas montrée très juste envers l'Américaine. Shaw assurait. Elle avait déjà passé pas mal d'épreuves avec succès. La semaine au chizo, la semaine de confort destinée à la briser quand elle se retrouverait plongée dans la dure réalité du camp, l'attente dans la cour d'appel, la corvée de latrines, le mépris d'Irina, cette première matinée de travail. Elle avait tout traversé sans se rebiffer, sans balancer son poing dans la gueule d'un garde au chizo, sans insulter le médecin à l'infirmerie, sans braver l'autorité d'Irina. Elle ne filait pas tout doux et elle ne passerait jamais pour une brebis bêlante et tremblante de terreur, mais son attitude revêche correspondait au profil de Svlétana Nivitvine. À celui d'une criminelle endurcie, tueuse de flics et ancien soldat. Parce que, maintenant qu'Irina le savait, tout le monde devait le savoir. En plus du médecin et des gardes qui l'avaient vu nue et qui étaient assez abreuvés de films et de séries américaines pour savoir à quoi correspondait l'acronyme que Shaw portait tatoué sur l'avant-bras.
Un tatouage ne passait jamais inaperçu en prison.
La chute de l'Empire russe avait jeté des millions de blancs en prison, bientôt rejoints par les bourgeois, les traîtres, les réactionnaires et tous ceux qui eurent le malheur de déplaire aux Soviets et au petit père du peuple. Interdit, le tatouage se développa au nez et à la barbe des autorités. Les organisations criminelles le reprirent à leur compte. Il devint la carte d'identité de son détenteur. Les tatouages racontaient les crimes, les addictions et les vices. Sans pudeur. Fièrement, les prisonniers exposaient leurs années de prison, le nombre de morts qu'ils avaient sur la conscience, les crimes qu'ils espéraient encore commettre. Ils clamaient leur refus de coopérer, leur haine du système, leur place dans la hiérarchie criminelle qui régnait au sein de la prison. Ils pouvaient aussi être imposés et désignés les traîtres, les « bonnes à baiser », les balances, devenir punition. Un prisonnier sans tatouage n'existait pas. Mais gare à ceux qui en arborait sans s'en montrer digne. Un tatouage se méritait. Les faussaires s'exposaient aux représailles, un tatouage factice s'effaçait. Tant pis si le détenu ne survivait pas à l'opération.
La Perestroïka avait signé l'arrêt de mort de cette pratique très codifiée. Les détenus profitaient encore de leur incarcération pour se faire tatouer, mais les motifs et les dessins choisis ne correspondaient souvent qu'à des choix artistiques plus ou moins heureux et seuls quelques détenus s'amusaient encore à se faire tatouer des étoiles pour montrer leur refus de coopérer avec les autorités ou le chat du voleur. Se faire tatouer bousculait la monotonie des jours. Le tatouage différenciait aussi son porteur de la masse anonyme de ses coreligionnaires. Les perpet' et les longues peines en arboraient parfois sur tout le corps. Les hommes. Les femmes rechignaient à se laisser tatouer en prison. Elles espéraient des remises de peine, des libérations pour bonne conduite. Même les pires d'entre-elles. Les tueuses d'enfants, les tueuses de flics. Même celles qui n'avaient aucune chance de sortir : les prisonnières politiques obscures. Celles dont personne n'avait jamais entendue parler et dont personnes n'entendraient jamais parler.
Irina s'était fait tatouer en prison. Alla aussi. Les filles qui portaient des tatouages antérieur à leur incarcération évitaient de les montrer et plus encore de s'en vanter. On aimait à raconter à la colonie n°2 qu'une minable petite revendeuse de drogue n'avait paradé qu'un temps avec ses jolis tatouages. Elle avait été retrouvée un matin en sang, et à la place des dessins dont elle était si fière, il ne restait que de la chair d'écorchée sanguinolente.
Anna n'était pas tatouée, le règlement du SRV l'interdisait.
Elle n'avait pas prévenu Shaw que son tatouage pouvait aussi bien la servir que la desservir. Irina n'avait formulé aucune remarque et Anna n'avait pas surpris son regard contrarié fixer sur son tatouage. L'acronyme faisait référence à son passé militaire, quant au reste... Irina aimait les symboles. Le tatouage de Shaw pouvait très bien se rapporter à son parcours criminelle. Le serpent pouvait passer pour une ancienne addiction aux drogues ou son implication active dans un réseau lié au trafic de drogue, l'épée pour des crimes et le massacre... pour un massacre. Anna essaierait de prêter attention aux réactions que pouvait déclencher le tatouage sur les détenues.
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À seize heures, le soleil commença à décliner. Shaw leva la tête avec inquiétude vers le faîte des arbres. Dans trois-quart d'heure, il ferait nuit. Elle avait ébranché un cinquième de son mélèze et seulement du côté où les branches lui était accessible. Elle s'échinait à la tâche depuis huit heures et demi. Et après ? Elle allait continuer dans le noir ? Ou simplement dormir à l'abri sous des branches et attendre que l'équipe revînt le matin ? Est-ce que sa punition ne limitait pas seulement à geler dehors pendant des jours. Avec qui ? Borissnova lui avait assuré qu'elle ne serait pas seule. Elle comptait rester aussi ?
Un gros camion arriva poussivement sur l'aire d'abattage. Une remorque accrochée à l'arrière. Le camion manœuvra sous les directives du chef d'équipe. La remorque fut poussée au milieu d'un espace dégagé. Des gardes sautèrent de l'arrière du camion et décrochèrent la remorque. Le chef d'équipe gueula des ordres. Des gardes retirèrent des câbles, des trépieds et d'énormes spots de la remorque. Une réponse aux interrogations de Shaw. Elle pourrait travailler toute la nuit si elle en avait la force. Les gardes installèrent les projecteurs selon les indications du chef d'équipe. Celui-ci salua Shaw d'un sourire enjoué.
— De la lumière pour toi, fit-il en lui désignant théâtralement les spots.
Du boulot à la chinoise. La nuit n'arrêtait jamais un chantier dans l'Empire du milieu.
Une demi-douzaine de filles restèrent consignées. Elles continuèrent toute à travailler. Les autres détenues restituèrent leurs outils une par une à l'appel de leur nom et s'alignèrent au garde-à-vous sur trois rangées. Les gardes refermèrent les caisses d'outils et se mirent à discuter avec les civils autour du feu qui avaient brûlé toutes la journée dans un grand bidon de fer. Des paquets de cigarettes et des flasque d'alcool circulèrent.
Alors, qu'il commençait à faire très sombre, trois petites camionnettes UAZ arrivèrent. Les gardes noyèrent le feu avec des pelletés de neige. Les techniciens civils et le chef d'équipe montèrent dans l'un des UAZ, les gardes dans les deux autres.
Les détenues se retrouvèrent seules. Les six consignées restèrent concentrées sur leur tâche, tandis que celles qui devaient rentrer, brisaient les rangs et tentaient comme elle pouvaient de se réchauffer en attendant leur camion de transport. Marcher, battre des mains, effectuer des moulinets avec les bras pour ramener le sang à l'extrémité de leurs doigts.
Il restait les trois gardes. Affectés à l'entretien et à la sécurité du générateur, ils ne prêtèrent aucune attention à elles.
Shaw commit l'erreur de ne pas descendre de son arbre avant la disparition complète du jour. Elle avait escompté que les spots s'allumassent avant que la nuit ne s'installât. À tort. Bientôt, elle ne distingua plus rien et il devint trop dangereux d'abandonner son arbre. Elle s'assit en tailleur, la hache en travers des genoux et attendit que les gardes se décidassent à mettre le générateur en route. La température chuta. Shaw commença à geler et elle plaça ses mains sous ses aisselles et se ramassa en boule pour garder le maximum de chaleur.
Des filles se plaignirent du froid et commencèrent à jurer contre Blatov et les gardiens qui se plaisaient ce qu'elle se gèlent le cul. Anna les enjoignit sèchement à fermer leur gueule et Shaw n'entendit plus que leur bottes crisser sur la neige tassée et leurs mains taper l'une dans l'autre.
Des phares et un bruit de moteur annoncèrent l'arrivée du camion de transport. Cris de soulagement. Grognements de mécontentement. Nouvelle injonction d'Anna. Shaw ironisa : Borissnova savait se faire respecter. Et se faire détester.
Le chauffeur déboula sans ralentir dans la clairière et effectua un demi-tour sur les chapeaux de roue sans s'inquiéter de la présence ou non d'une fille sur son passage. Il freina brutalement et le camion dérapa sur plusieurs mètres avant de s'arrêter. La vitre du passager s'ouvrit :
— Tous le monde à bord ! Vous avez trente secondes.
Les phares du camion déchiraient l'obscurité d'une puissante lumière jaune. Les filles coururent dans le désordre. Certaines glissèrent dans la neige ou trébuchèrent sur obstacles qu'elles n'avaient pas vus. Elles se relevèrent maladroitement, s'accrochèrent aux autres ou se firent piétiner. Shaw ne distinguait pas bien la scène à l'arrière du camion, mais les ombres mouvantes, les jurons et les cris de colère et de douleurs lui racontèrent la bousculade, les tiraillements, les coups de poings, la mêlée sauvage.
Le chauffeur passa la première.
— Attendez, cria un voix affolée.
— Mais qu'elle conne ! répondit une autre.
Les pneus patinèrent, le camion fit une embardée, puis le chauffeur passa la seconde. Son chargement beuglait comme un troupeau de veaux affolés.
Les feux arrières s'éloignèrent dans la nuit, Shaw contempla le faisceau des phares balayer les ombres, le sol et le ciel au gré de ses cahots. Un faisceau ridiculement petit. Court.
Une dépression ou une colline le lui cacha soudain. La nuit reprit son empire à pleine main. La nature oublia l'humanité et retrouva sa quiétude originelle. Presque. Un toussotement de bielles retentit. Le générateur. Le moteur gronda, pétarada et s'arrêta.
— Merde, jura un garde.
— Recommence, répondit un autre.
Grondement, toussotement, pétarade, noyade. Silence.
— C'est pas vrai ! Grichka, démarre ce truc.
— Il est pourri.
Nouvel essaie. Shaw tendit l'oreille. Nouvel échec.
— J'étais sûr que ce truc allait nous lâcher un jour ou l'autre, grommela Grichka.
Nouvel essaie.
Nouvel échec.
Une lampe torche balaya la clairière.
— Il n'y en a pas une qui s'y connaisse en mécanique ?
Deux voix répondirent simultanément :
— Moi, je me débrouille.
— Je peux voir ça, mais il me faut de la lumière pour descendre de mon arbre.
Anna Borissnova et Shaw.
Le garde qui avait lancé sa question éclaira Anna.
— C'est toi la responsable du groupe, non ? Natacha et tu as un nom à consonance germanique.
— Endelgardt, annonça Anna.
— Ouais, c'est ça. Va chercher ta copine, elle est où ?
— Là-bas, fit Anna en désignant la nuit.
— Tiens, prends ma lampe, lui proposa le garde.
Anna s'enfonça dans la nuit à la recherche de Shaw. Elle toujours assise en tailleur.
— Slvéta, si je te lance la torche, tu l'attrapes ?
— Ouais.
Chose dite, chose faite.
Les deux jeunes femmes se présentèrent ensemble à la remorque.
— Ça ne démarre pas, expliqua un garde. Montez.
Les deux jeune femmes grimpèrent dans la remorque. Shaw laissa sa hache contre un roue.
— Ouah, s'exclama Shaw en découvrant le générateur.
— Quoi, ouah ?
— Ben, c'est pas tout neuf.
— Vous pouvez faire quelques chose ?
— Je ne sais pas pas, faut voir.
— Vous avez des outils ? demanda Borissnova.
— Là, il y a une caisse.
Anna se pencha.
— Elle est cadenassée.
— Ah, euh...
— Vous n'avez pas la clef ?
— Ben, non. Grichka ?
— Non, personne ne m'a jamais donné de clef.
— On ne peut rien faire sans outils, dit Anna.
Les gardes gémirent. Passer la nuit en forêt ne les enchantaient pas vraiment, et ils ressentaient amèrement cette assignation comme une punition qu'ils n'avaient pas mérité, mais si en plus il devait la passer sans le secours du générateur de mauvaise, la nuit allait devenir mortelle. La remorque qui abritait le générateur offrait un lieu assez grand pour qu'ils y prissent leur aise. Ils pouvaient y étendre leurs duvets et leur matelas, se préparer du thé et des plats lyophilisés sans devoir sortir dehors, jouer aux cartes ou aux échecs. Le moteur faisait du bruit, mais il dégageait une bienheureuse chaleur et leur fournissait l'électricité nécessaire pour brancher leur bouilloire, leur samovar et leur petit radiateur d'appoint.
— On peut se servir d'une arme ? demanda Shaw.
Les trois gardes reculèrent d'un bloc et dégainèrent le Yarivine de service dont ils étaient exceptionnellement équipés pour avoir à passer une nuit dans la forêt. Anna s'interposa entre Shaw et les gardes.
— Pour ouvrir la caisse à outils, bande de ballots, se moqua Shaw.
— Ta gueule, Nitvivine ! dit Anna.
— Je disais ça pour aider.
Anna regarda les gardes :
— C'est une bonne idée, mais si vous préférez on peut aller chercher sa hache.
Les trois gardes se consultèrent du regard. Ils préféraient le pistolet à la hache.
— D'accord.
Un garde s'approcha de la caisse et pointa son arme vers la caisse. Anna poussa brutalement Shaw et les deux femmes basculèrent de la remorque. Les trois gardes oubliant la caisse à outils vinrent voir où elles étaient.
— Mais qu'est-ce que vous foutez ? grommela un garde aux deux femmes qui se relevaient.
— On évite de mourir, rétorqua Anna.
— …
— Il allait tirer, expliqua-t-elle en désignant le garde en question du doigt. Vu comment il s'y est pris, la balle aurait ricoché.
Le garde regarda le pistolet qu'il tenait toujours en main.
— Comment tu sais ça ? demanda-t-il.
— Je sais me servir d'une arme et j'ai déjà forcé des serrures de cette façon.
— J'ai jamais fait ça, dit le garde.
— Moi, non plus, dit un autre. Et toi, Boria ?
— Non, moi, non plus.
— Je peux le faire si vous voulez, proposa Anna.
— Tu veux qu'on te donne une arme ?
— Je veux juste ouvrir la caisse à outils pour pouvoir réparer le générateur.
— C'est...
— D'accord, dit le dénommé Boria. Mais vous montez toutes les deux et si tu tentes quoi que soit, Engelgardt, on vous descend toutes les deux.
— D'accord.
Shaw émit un grognement.
— T'es pas d'accord, Svléta ?
— Si, si, c'est une super idée, maugréa Shaw.
Anna força la serrure avec une seule balle. Un canon pointé sur sa tête. Shaw la regarda faire un autre canon pointé sur la sienne. Les gardes s'extasièrent. Shaw leva les yeux au ciel.
— J'ai toujours bien tiré, se vanta modestement Anna.
— Moi aussi, rétorqua Shaw.
— Si on en a l'occasion, on pourrait s'organiser une petite compétition, lui proposa Anna.
— Ouais.
— Vous demanderez à Youri Ivanovitch Blatov de vous fournir les armes, plaisanta Grichka.
Les gardes s'esclaffèrent. Anna et Shaw se fendirent d'un sourire complice.
Le défi était lancé.
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— Les injecteurs sont encrassés, déclara Anna aux trois gardes.
— Les bougies aussi, ajouta Shaw. Et il faudrait vérifier le filtre à huile, le carburateur et tout le reste.
— Vous ne pouvez rien faire ? s'inquiéta Boria.
— On va voir. Je me charge des bougies, décida Shaw.
— D'accord, je me penche sur les injecteurs.
Shaw trouva de la toile émeri, Anna souffla dans les tuyaux.
— Coté bougie, ça devrait aller. Tu veux de l'aide pour les injecteurs ?
— Non, vois si tu peux faire quelque chose avec le filtre.
Shaw démonta le filtre.
— Pas génial, mais je ne peux pas faire grand-chose.
— Tant pis, avec un peu de chance, ça démarrera quand même.
Shaw remonta le filtre. Anna rebrancha tout ce qu'elle avait débranché, puis Shaw remit les bougies en place et replaça les antiparasites après les avoir soigneusement essuyées avec son fichu. Elles refermèrent le moteur.
— À vous l'honneur, dirent les gardes.
— Vas-y, c'est toi le chef, grimaça Shaw à Anna.
Anna appuya sur le bouton de démarrage. Pétarades, toussotement, hoquet. Ronronnement. Pas celui d'un chat heureux ni celui d'une Lamborghini ou d'une Ferrari, mais ronronnement quand même. Les gardes poussèrent des hourras, un peu plus, et ils se fussent jetés dans les bras des deux détenues. Dehors, la lumière jaillit à flots.
— Bon, voilà, il faut qu'on y retourne, maintenant.
Anna fit signe à Shaw de la suivre.
— Attendez, les rappela Boria.
Il tira une bouteille thermos et deux gobelets d'un sac.
— C'est du thé. Vous l'avez bien mérité. Sans vous, on passaient la nuit à se geler.
Comme Anna, Shaw et les quatre autres filles la passeraient, pensa Shaw. Anna la consulta du regard. Shaw hocha la tête. Elle détestait bosser sous couverture, alors la délinquante rebelle à toute autorité, ils pouvaient se la mettre où ils voulaient. Elle tendit la main. Le thé était brûlant, très fort et très sucré. Elle gémit d'aise. Anna se montra plus discrète, mais elle l'apprécia tout autant.
.
Après avoir bu son thé, Shaw repartit sur son arbre. Borrisnova l'y délogea à neuf heures. Du moins, c'est ce qu'elle lui affirma :
— Descends, Svléta, il est neuf heures, il est temps de manger. J'ai allumé un feu, ça te fera du bien de te réchauffer un peu avant de reprendre le travail. Il va faire froid cette nuit.
— On aura un repas demain matin ?
— Non. Il faudra garder du pain, et des saucisses s'il en reste.
— J'arrive.
Un grand feu brillait dans la clairière. Les filles s'étaient pelotonnées autour. Anna la servit comme elle avait servi les autres. Elle poussa sa gamelle sur les braises. Au moins, elles mangeraient chaud. Elle s'intéressa aux filles qui étaient consignées avec elle. Alla était restée, et Shaw ne connaissait pas les trois autres. L'une d'entre elles lui parut très jeune et elle estima à la quarantaine l'âge des deux autres.
— On reste vraiment aussi longtemps qu'on a pas fini ? demanda Shaw.
— Oui.
— Je n'aurais jamais fini demain soir.
— Tu resteras une nuit de plus, ricana Alla.
— Et ça te met en joie ? siffla Shaw.
— Je m'en fous...
Alla jeta un regard torve en direction de Borissnova.
— De toi, conclut sourdement Alla. Moi, j'aurais fini.
— Si tu continues comme ça, je n'en serai pas si sûre à ta place, fit Borissnova sans lever la tête.
Alla se leva et lança un pied dans la gamelle d'Anna. Il ne la rencontra pas, Borissnova avait écarté sa gamelle avant. Elle avait laissé sa cuillère dedans et de sa main libre, elle attrapa la cheville d'Alla et se releva sans la lâcher. Alla s'envola. Les trois filles se levèrent en désordre et se reculèrent à bonne distance. Shaw resta assise à sa place. Anna lui passa son quart et sa gamelle.
— Tu me les gardes ?
— Mmm.
Elle se retourna ensuite vers Alla. Les bras croisés. Le fille se leva et fonça. Elle se retrouva à terre sans savoir comment. Le nez en sang. Anna lui était simplement rentrée dedans au bon moment et l'avait frappé de la paume de la main sur le nez. Sans trop remonter pour ne pas risquer de la tuer. Alla se releva. Elle agonit Anna d'injure.
— Engelgardt avait raison, tu me tiendras toi aussi compagnie la nuit prochaine, remarqua Shaw.
— De quoi tu te mêles ? cracha Alla.
— De rien, se défendit Shaw avec indifférence. C'était juste une observation. Tu ne fais pas le poids contre elle, tu peux me croire, tu vas te retrouver au tapis, tu ne travailleras pas cette nuit et tu risques d'être si mal demain, que tu n'avanceras pas beaucoup plus.
Alla abandonna.
— Un jour... commença-t-elle sourdement.
— Une jour quoi ? la coupa Anna.
— Un jour, Irina aura ta peau et personne ne sera là pour pleurer.
— Ça vaut aussi pour toi, Alla, lui rétorqua Anna.
— Mouais, ici, je crois que ça vaut pour tout le monde, ajouta Shaw.
Anna reprit son quart et sa gamelle des mains de Shaw et continua tranquillement son repas. Les trois filles revinrent. Alla retourna à sa place et le dîner se termina en silence.
Son repas fini, Anna lava sa gamelle, rangea soigneusement sa cuillère dans sa parka, récupéra sa tronçonneuse et s'éloigna.
— Vous vous organisez comme vous voulez pour cette nuit, déclara-t-elle par-dessus son épaule.
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Shaw s'activa jusqu'au moment où elle sentit la fatigue descendre dans ses mains et obscurcir son esprit. Ses coups devinrent moins efficaces, moins précis. Elle abandonna l'ébranchage et s'occupa de se préparer pour la nuit.
Elle sélectionna des branchages de mélèze, les tailla à sa convenance et les traîna jusqu'au feu. Des tronçonneuses tournaient toujours. Deux détenues sur cinq avaient cessé le travail. La plus jeune des filles dormait assise la tête dans ses bras devant le feu. Une des deux femmes avait eu la même idée que Shaw. Elle s'était confectionné un demi-tipi, un matelas et une couverture avec des branchages.
Shaw n'avait qu'une envie : se jeter sur une banche se couvrir comme elle pouvait et dormir. Mais elle s'installa avec le plus grand soin et ne négligea aucun détail. Cette nuit, Anna ne viendrait pas lui servir de couverture chauffante. Elle avait besoin de dormir. De bien dormir. Elle rechargea le feu avant de se coucher et s'endormit aussitôt après.
Anna arrêta sa tronçonneuse une heure plus tard. Elle ne sentait plus ses épaules et elle avait sommeil. Elle non plus ne finirait pas sa tâche le lendemain.
Si d'autres détenues n'avaient pas contrarié leur chef de bloc ou Blatov, elle et Shaw passeraient leur prochaine nuit ensemble. Anna pourrait enfin laisser tomber le masque.
Redevenir Anna Borissnova Zverev. Pas un modèle de vertu, mais une femme honnête et loyale.
Natacha Stepanovna Enguelgardt la révulsait. Une fille brutale qui avait trempé dans divers trafics, entre autre, des trafic humains. Un rebut de l'humanité. Devenue, suite à son arrestation, une vendue et une collabo. Même pas une repentie. Une simple opportuniste.
Anna avait évité de trop s'investir dans son rôle, mais elle détestait l'image que lui renvoyait d'elle les détenues qu'elle fréquentait à la colonie n°2. Leur regard. Envieux, Haineux. Effrayé. Natacha était monstrueuse.
Anna avait détesté la popularité dont elle avait été l'objet aux États-Unis. Tous ces dingues qui l'adulaient, qui lui envoyaient des fleurs des peluches, des jouets, des matriochkas, des lettres enflammées. Ces dingues qui criaient, aux frontières de l'hystérie et de la folie, quand elle apparaissait aux côtés de Maria Alvarez. Elle avait tenu pour la jeune juge, pour ses camarades, pour sa sœur et ses nièces, et pour tous ceux qui avaient participer à la mise à mort du Chirurgien de la mort et qui avaient souffert de sa cruauté sadique. Les présents comme les absents. Les vivants comme les morts. Elle avait tenu grâce à l'attention discrète et jamais mise en défaut d'Alexeï.
Elle détestait tout autant son impopularité au sein de la colonie n°2. Tout en l'entretenant. Elle redoutait par dessus-tout que des détenues lui prêtassent allégeance. Anna ignorait toutes les tentatives dans ce sens. Une façon aussi de ne pas pousser Irina à la dernière des extrémités. La prison était un monde dangereux. Ce n'était pas son monde et elle avait surtout envie d'en ressortir vivante.
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Shaw ronflait. Elle méritait des félicitations. Son installation répondait aux critères les plus fondamentaux de la survie par températures négatives : elle s'était isolée du sol, elle avait confectionné une hutte bien orientée, qui la protégeait du vent et lui servait de réflecteur, et elle s'était enfouie sous les branchages.
Anna alimenta le feu. Shaw dormait avec sa hache à portée de main. Anna la réveilla doucement.
— Je peux t'emprunter ta hache ?
Shaw grogna son assentiment.
— On parlera demain soir.
— Ouais, super, murmura Shaw à peine consciente.
Anna ne trouvait pas ça super du tout parce qu'elle ne comprenait pas ce que Shaw avait l'intention de faire après avoir pris contact avec Yulia Zhirova. Anton l'avait mise en garde. C'était son rôle. Alexei n'avait rien dit.
Anna arrangea une branche sur Shaw.
Alexei n'avait rien dit parce qu'il approuvait sa décision.
Anna admirait Anton Matveïtch. Elle aimait beaucoup Alexei Borkoof. Elle pensa à sa joie quand il cuisinait pour l'équipe, elle se rappela des soirées avec ses camarades et la balalaïka de Chouvaloff. Dans le froid dans la nuit, sous l'identité d'une femme qu'elle méprisait, Anna s'endormit. Épuisée, le corps endolori, mais l'esprit tranquille.
Pour la première fois depuis la mort de sa sœur, elle pensa à rentrer chez elle et à se rendre avec ses parents sur la tombe de sa sœur et de ses nièces.
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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Salaire des détenues : 15 000 rouble = 210 euros.
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Speznats : forces spéciales de l'armée russe.
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Voyage en Crimée de la Grande Catherine : janvier 1787- 22 juillet 1787
La première partie du voyage se fit en traîneau jusqu'à Kiev, ensuite la cour attendit la déclacle du Dniepr pour s'embarquer sur sept galères escortées par soixante-seize autre navire plus modeste. Puis aux cataractes de Kaydak, le convoi reprend la route jusqu'à Sébastopol. Le voyage se transforma en spectacle lors de la navigation sur le Dniepr. Des villages furent construit, des jardins crée, des cavaliers surgissaient pour des courses et des joutes équestres. Si Catherine II ne fut pas dupe des artifices crées par Grigori Potemkine, les ambassadeurs qui l'accompagnaient en furent éblouis.
Le Comte Louis-Philippe de Ségur, dont le petit-fils épousera l'auteur des Malheurs de Sophie, raconte dans ses mémoires le récit de ce voyage et de ses enchantements auquel il prit part en tant qu'Ambassadeur de France.
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Le déni d'hygiène ou l'abandon de l'hygiène corporelle.
Tous les systèmes concentrationnaires utilisent le déni de se laver pour « casser » ses prisonniers. Les colonies pénitentiaires russes en roue libres s'inspirent de ce qui se pratiquaient dans les camps disciplinaires. L'hygiène corporelle aussi futile que cela paraisse est un élément indispensable à la survie.
En troisième, un professeur d'histoire nous avait raconté que, lorsqu'elle était enfant, elle avait assisté à la fin de la guerre 39-45, au retour de déportés dans une gare à Paris. Un homme fil de fer avait déclenché un immense fou rire chez l'enfant qu'elle était alors. L'homme s'était penchée sur elle, bienveillant, et lui avait déclaré qu'il était revenu parce qu'il avait été scout et qu'il avait appris à se laver tous les jours quelque soit le temps ou les circonstances, qu'il avait suivi ce précepte durant toute sa détention malgré le froid, sa faiblesse et son épuisement, que c'était cela qui l'avait sauvé. Béatrix de Toulouse-Lautrec, dans J'ai eu vingt ans à Ravensbruck, raconte l'histoire de cette femme qui se mourrait à l'infirmerie du camp et qui choyait tendrement l'élevage de morpions qu'elle entretenait dans ses aisselles (et sans doute ailleurs). Le respect de l'hygiène pour ses deux rescapés, aurait donc directement influé sur leur moral et leur capacité à survivre (même si d'autre éléments dont la chance et le hasard entrent en ligne de compte.).
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Correspondance des tailles :
36 en Russie = 38 pour la France
37 en Russie = 39 pour la France
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Chizo (pour chtrafnoï izoliator) : Cellule d'isolement. Ce que Shaw et d'autres appellent le trou.
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Smétana : sorte de crème fraîche épaisse et aigre.
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Nota bene : Pour la colonie, je me suis inspiré de ce que j'ai pu lire de pire à propos des colonies rouges (au départ je voulais placer cette colonie en Moravie, région réputée pour ses colonies border-ligne). Elle n'est pas représentative de l'univers carcéral russe, mais des colonies délaissées par le FNSI et laissées au pouvoir d'une direction qui n'a rien à envié à Blatov (le directeur de la colonie n°2).
Pour les latrines, de l'expérience que j'ai acquise en Chine.
L'anecdote sur la Corée est véridique.
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