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Chapitre VII
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Une alerte.
Machinalement, Brown baissa les bras, posa son arme, et regarda l'écran de son ordinateur. Son Tetrapad se mit à vibrer dans la poche de son MARPAT. Puissance maximale. Brown ouvrit sa poche et sortit le Tetrapad. Elle vérifia le vibreur. Elle le réglait toujours au minimum quand elle ne se trouvait pas en opération. Le volume sonore de l'alerte sur son portable lui sembla aussi plus fort. Ses yeux retombèrent sur les photos. Brown se traita d'abrutie. Elle devait les brûler avant de se faire sauter la tête, personne ne devait jamais voir ça. Elle négligea les alertes et rassembla les photos.
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— Root, urgea Athéna.
— Je fais ce que je peux, grogna la jeune femme.
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Le volume sonore de l'ordinateur monta soudain et le Tetrapad se mit à ramper sur le bureau d'Élisa.
— Qu'est-ce que c'est que ce...
Une lueur jaillit soudain dans l'esprit du jeune lieutenant. Athéna. Qui d'autre pouvait ainsi détraquer à sa guise des appareils électroniques ? Elle savait, elle l'observait. Qu'est-ce qu'elle savait ? Brown sentit le cœur lui manquer. Ses yeux coururent d'un endroit à l'autre de la pièce. Où ? Où se dissimulaient les caméras, les micros ? Elle fixa d'un regard de bête traquée et affolée, son Tetrapad et son ordinateur. Les témoins de sa vie, les violeurs de son intimité.
L'alerte sonnait dans le vide, le Tetrapad atteignit le bord du bureau et tomba sur le sol. Il continua à vibrer, à avancer par petits bonds désordonnés. Brown bondit pour se tenir hors de sa portée. Puis elle resta figée. Les yeux fixés sur l'objet maléfique.
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— Élisa, réagissez... regardez vos alertes. Bougez-vous. Non, non, non... Si jamais elle lève les yeux sur son arme... Mais qu'est-ce que je dois faire ? s'affola Root.
— Root ? Qu'est-ce qu'il y a ?
Athéna avait appelé Root alors qu'elle surfait sur Internet, installée sur la table de la salle à manger dans la maison que la jeune femme avait acquise à Laval deux ans auparavant, juste après avoir inscrit Genrika au club de Hockey. Il fallait quatre heures pour, du lac de la Prune, rejoindre l'aréna Martin St Louis où Genrika suivait ses entraînements. En été, Root effectuait le trajet de bon cœur. Genrika s'installait à l'arrière de la Jeep Wrangler, elle y regardait des films, elle travaillait ou elle lisait. Selon le calendrier des entraînements et des compétitions, elles restaient une ou plusieurs nuits à Laval, puis elles rentraient. En hiver, quand les chutes de neige devenaient trop abondantes, elles s'installaient à Laval.
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Root avait trouvé une maison miraculeusement isolée à un quart d'heure à pieds de l'aréna. Des champs s'étendaient au nord de la villa, des champs qui ne seraient pas vendus pour y construire des logements par centaines — Root s'en était assuré — et la propriété bénéficiait d'une vaste jardin clôturé qui assurait intimité, discrétion et une grande liberté d'action.
La villa était de taille modeste, construite sur deux niveaux. Les chambres, dont une suite parentale équipée d'une salle d'eau, un bureau destiné à Genrika et une grande salle de bain se trouvaient au premier étage. Le rez-de-chaussée accueillait un grand séjour avec un coin salle à manger et un coin salon. Root avait réaménagé le garage qui s'y trouvait initialement en une luxueuse cuisine. Un petit plaisir dont elle rêvait depuis longtemps. Un garage avait été construit attenant à la maison. Au sous-sol, des appareils électroniques, des ordinateurs et du matériel informatique se disputaient l'espace avec des équipements de sport. Un choix qui étonna Genrika.
— Root, c'est bizarre ton idée.
— Quelle idée ? demanda Root qui faisait visiter sa nouvelle acquisition à une Genrika mi-enthousiaste mi-grognon.
— De ne pas avoir prévu deux salles séparées. Et puis, il y a du super matériel ici.
— Je te fais confiance.
— Ah, euh... Ouais, merci. C'est vrai que ton matériel informatique est top, mais je te parlais des trucs de sport.
Root détailla le tapis de course, le rameur, le banc de musculation, le marcheur, la bicyclette, les différents sacs de frappe, la barre de traction, les tatamis délimitant aussi bien un espace pour les étirements et la musculation que pour les entraînements d'arts martiaux.
— Tu n'es pas vraiment fan de musculation, Root. Pour le tatami, c'est cool, mais tout le reste ?
— Euh... Je pensais que...
Root croisa le regard de Genrika.
— C'est pour elle, s'assombrit Genrika.
— Tu fais de la musculation au hockey. J'ai pensé que tu pourrais apprécier d'avoir du matériel à ta disposition à la maison.
— Je n'en fais pas beaucoup, les entraîneurs trouvent que nous sommes trop jeunes pour passer des heures sur des postes de muscu. Et puis, ne te cherches pas d'excuses. Tu as acheté tout ça pour Shaw. C'est encore mieux qu'au Lac de la Prune.
— Ben...
C'était vrai.
Genrika afficha un air franchement contrarié. La tristesse qu'avait ressentie Genrika lors du départ de Shaw trois mois auparavant alternait déjà, à cette époque, avec des accès de découragement profond et de ressentiment violent. Elle n'avait pas besoin des explications de Root pour comprendre l'étrange disposition des lieux.
Root et son esprit tordu.
En aménageant le sous-sol, elle avait dû fantasmer à fond. Elle, en train de travailler sur ses ordis, Shaw en train de suer. Une heureuse distraction et une agréable détente quand l'esprit de Root menaçait d'exploser après des heures passées à coder. Genrika l'imaginait très bien, avec son petit air narquois, les jambes étendues devant elle, les pieds croisé, les yeux brillants, bavant d'admiration et de...
Elle était...
Dégoûtante.
— Qu'est-ce qui te dit qu'elle reviendra un jour ? cracha méchamment Genrika. Qu'elle t'aime assez pour ça ?
Root n'avait rien répondu. Genrika parlait aussi pour elle. La jeune fille avait quitté le sous-sol en traitant Root de débile et en la fustigeant de se montrer aussi naïve. Elle avait quitté la maison. De longues heures durant.
Root avait retenu ses larmes et retrouvé, deux jours plus tard, dans le bureau où avait l'habitude de jouer et de travailler Genrika, des pochettes de jeux vidéo et des CD qu'elle n'avait jamais vus auparavant. Des jeux récents : The rise of tomb raider, Skyrim, Mafia 3, Battlefield, Dark soul III, Deus-Ex. Pourquoi des pochettes et des DVD ? Genrika jouait sur PC, elle pouvait très bien télécharger, légalement ou pas, ces jeux sur des plate-formes. Root avait examiné les disques. Elle connaissait les jeux qu'avait choisis Genrika. Pas les groupes ou les chanteurs qui figuraient sur les albums. Genrika était entrée alors que Root glissait un CD dans le lecteur pour l'écouter. Root avait tourné la tête dans sa direction. Genrika avait posé les yeux sur les pochettes. Son expression avait glissé.
D'accord.
— Le résultat d'une petite razzia ? demanda Root.
La jeune fille avait rougi. Elle était dans un bon jour. Un rap aux paroles ordurières s'était déversé dans les baffles.
— Ouah... ! avait laissé échapper Root.
Genrika était devenue écarlate.
— Je ne savais pas que tu aimais ce genre de musique, fit Root.
— Je n'aime pas.
Root s'empara d'une pochette de jeu.
— Mais ça, par contre, je sais que tu aimes.
— Oui, répondit Genrika dans un murmure.
— Donc, tu voles des jeux dans des magasins, des jeux que tu peux facilement acquérir sur Internet et des disque que tu n'aimes pas ?
— Je... Root, je...
— Pff, Gen... fit Root en secouant la tête d'un air désolé.
— Tu... euh, tu veux que j'aille les rendre ?
— Ah ! Oui, excellente idée, Gen, s'exclama Root. Tu as été assez douée pour ne pas te faire pincer par le service de sécurité de l'endroit où tu as volé tout ça, ce dont je te félicite, et tu veux maintenant aller te faire remarquer en rendant le produit de ton larcin. À combien se chiffre ta petite sortie ?
— Je ne sais pas.
— Huit cent dollars, neuf cent ?
Genrika blêmit, jamais elle n'aurait cru la somme si importante.
— Tu es privée de jeux pendant dix jours, en ligne ou pas, casual ou pas. Et en dehors de tes cours, je t'interdis d'utiliser ton ordinateur et de surfer sur Internet.
— Root...
— Ne me déçois pas, Gen. Et ne commets surtout pas la bêtise de croire que tu peux contourner ta punition.
— Je ne le ferai pas.
Genrika était décidément dans un excellent jour.
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Root fixait son écran d'ordinateur d'air perdu et désespéré. Genrika chercha de l'air. L'angoisse lui tordit les entrailles. Une seule personne avait le pouvoir de mettre Root dans cet état.
— Tu as des nouvelles de Sameen ? Elle est en danger ?
— Non, non, répondit Root. C'est... merde, Athéna, s'il te plaît, la supplia Root.
— Mais explique, exigea Genrika en s'asseyant à côté d'elle. Dis-moi ce qui se passe.
Elle regarda l'écran. Une femme en treillis militaire se tenait immobile, debout, les yeux fixés sur quelque chose qui se trouvait à ses pieds. Une chose horrible. Genrika l'aurait trouvé sympathique et avenante si la jeune femme n'avait pas semblé littéralement horrifiée par ce qu'elle voyait.
— Il y a quoi par terre ?
— Son Tetrapad.
— Il va exploser ?
— Non.
Root ne lui donnerait pas plus d'explications. Genrika en voulait plus, savoir ce qui bouleversait autant Root que cette femme :
— Qui est-ce ? Qu'est-ce qu'elle a ? De quoi as-tu peur ?
— Élisa... C'est Élisa, elle va se tuer, répondit machinalement Root. Je lui ai envoyé des alertes pour la détourner de son projet, mais elle s'en fout et je ne sais plus quoi faire.
Genrika essaya de se remémorer qui pouvait répondre au prénom d'Élisa. Le Marines ? L'officier que Shaw trouvait cool ? Celle avec qui elle avait fait équipe sur un ring en Irak et à Bethesda ? Elle avait vu quelques photos, mais elle l'avait imaginée grande, râblé et massive. Elle ne pouvait rien dire sur sa taille et l'uniforme n'était pas très seyant, mais la femme n'avait rien de massive ni de râblée et Genrika aimait beaucoup sa coupe de cheveux. Comment s'appelait-elle déjà ?
— C'est Élisa Brown ?
— Oui.
Gagné. La suite maintenant :
— Elle est seule ?
— Oui.
— Envoie-lui quelqu'un. Elle ne va pas se suicider si elle n'est pas seule.
Ce que les adultes pouvaient se montrer débiles parfois.
Root se remit à taper frénétiquement sur son clavier d'ordinateur.
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La porte s'ouvrit brutalement.
— On les tient ! On les tient, mon lieutenant ! criait le sergent.
Il n'avait pas frappé, il était rentré en courant, il beuglait comme un veau et avait jeté aux ronces tout ce qui avait trait à la discipline. Brown tourna la tête vers lui, le sergent Carlson ne portait même pas de chaussures, il était pied-nu.
— Qu'est-ce que vous faîtes pied-nu dans mon bureau, sergent ?
— Je n'ai pas eu le temps ! C'était trop important, haleta-t-il sous le coup de l'émotion. Ils ont été repérés, pratiquement à la frontière du Mali, au nord-est.
— Mais qui ? s'énerva Brown.
Son Tetrapad vibrait toujours, son ordinateur sonnait toujours.
— Attendez deux secondes, demanda-t-elle au sergent.
Elle retourna prestement les photos qui se trouvait sur son bureau, les glissèrent dans leur enveloppe et rangea celle-ci dans un tiroir. Elle se baissa ensuite pour ramasser et éteindre son Tetrapad, et se pencha sur son ordinateur. Elle agita sa souris pour éclairer l'écran et cliqua sur le message d'alerte. Elle s'assit aussitôt et invita de la main le sergent à en faire de même en face d'elle.
— Le Groupe de Soutien à l'Islam et aux Musulmans... ? Ceux qui ont attaqué une patrouille nigérienne la semaine dernière et qui ont disparus des radars ?
— Oui, oui, confirma fébrilement le sergent.
— Ils sont plus nombreux que ce que nous avaient dit les les soldats nigériens qui sont revenus. Ils préparent un mauvais coup.
— Vous croyez à une revanche ?
Brown releva les yeux.
— Ansar Dine et MUJAO tenaient la région en 2012, expliqua le sergent Carlson. Ils se sont fait virer par une coalition qui comptait dans ses rangs, les Nigériens, les Français, les Tchadiens et les Maliens.
— Les Français et les Nigériens ont reprit le contrôle de la boucle du Niger, les Maliens et les Tchadiens se sont chargés de Menaka et d'Andéramboukane.
— Les islamistes ont tenté une attaque sur Oualam un peu plus tard. les Nigériens ont perdu pas mal d''hommes dans la bataille, mais les islamistes ne sont pas restés.
— Mmm.
— Et il y a une semaine, les Français ont tué le chef d'une Katiba au Mali.
— Al Mansour ag Elkassim, précisa Brown. Il faut prévenir les bérets verts, ils verront quoi faire avec les Nigériens et les Français.
Le sergent afficha une mine déçue.
— Nous ne sommes pas là pour assurer ce genre de mission, Carlson.
— Je sais, mon lieutenant. Mais après ce que nous avons fait en juillet, souffla-t-il. Ça me met un peu les nerfs de me faire chambrer par les bérets verts.
Brown attendit qu'il précisât la nature des plaisanteries dont la compagnie Fox était la cible.
— Bah, vous savez comment c'est, mon lieutenant, répondit Carlson en faisait la moue. Nous sommes des Marines, on ne participe pas à des missions sur le terrain, alors...
Alors, Carlson n'irait pas plus loin. Tout avait été bon pour ces crétins de bérets verts. Le sergent ne remettait pas en cause leurs qualités militaires. Ils faisaient du bon boulot ici. Enfin, ils profitaient surtout de la présence des Français pour ne pas trop se mouiller. Si les bérets verts avaient été honnêtes, ou intelligents, ils ne se seraient pas trop vanté de leurs prouesses au Sahel. Ils faisaient plutôt acte de présence qu'autre chose. Les États-Unis affirmaient grâce à eux, leurs prétentions sur un continent qu'ils connaissaient très mal. Les bérets verts menaient essentiellement des missions de reconnaissance et de surveillance, et ils ne s'illustraient pas beaucoup par leur courage et leur investissement sur le terrain. Les autochtones ne s'y trompaient pas. Quand ça chauffait, ils n'appelaient pas les bérets verts en renfort. Ils sollicitaient l'aide des Français ou des copains d'à côté.
Les bérets verts auraient eu le bon nez de s'écraser. C'était trop présager de leur sagesse et de leur modestie. L'arrivée d'une compagnie Marines dans leur petit carré protégé les avait inquiétés. On ne leur faisait plus confiance ? On leur envoyait des donneurs de leçons ?
Ils s'étaient rassuré quand ils avaient compris que Foley et ses hommes n'avaient pas été envoyés en mission spéciale, qu'ils étaient là pour jouer aux potiches auprès des Nigériens et des forces étrangères. Que leur officier commandant n'était pas un capitaine, mais un simple premier lieutenant. Et une femme.
Le lieutenant avait mis au pas les Français en montrant ce dont elle était capable sur un ring et ceux-ci, du simple troufion au capitaine Aubert, la respectaient aussi bien comme soldat, que comme officier, ou comme femme. Les bérets verts en revanche... Foley leur aurait, les après les autres, infligé la déculottée de leur vie sur un ring qu'ils la considéraient encore avec mépris.
Carlson admirait les performances physiques et sportives du lieutenant Foley, il se demandait combien de bérets verts pouvait la battre au chrono sur un parcours du combattant, et Carlson n'oublierait jamais qu'elle avait bravé les balles pour sauver un de ses hommes, qu'il l'avait vue courir avec ce même homme en travers de ses épaules sous le feu ennemi, qu'elle avait été blessée, mais qu'elle était quand même partie à l'assaut et que la journée mal engagée avait finie par une victoire et aucune perte à déploré dans leur unité. Esposito en avait pleuré de savoir que Foley repartait en opération sans lui.
Si le premier sergent Carlson n'avait pas cassé la gueule de tous les bérets verts qui avaient mis en doute les qualités d'officier et de soldat du lieutenant Foley, c'était simplement parce qu'il ne voulait pas essuyer les remontrances qui s'en suivraient. L'officier aussi sympathique qu'elle pût paraître, attachait beaucoup d'importance au règlement et elle attendait de ses hommes une très stricte observance de la discipline. Carlson était son bras droit et un exemple pour les hommes sous son commandement. Foley l'appréciait. Il n'avait aucune envie qu'elle changeât d'avis à ce sujet.
— Je vais d'abord prévenir le capitaine Sfeir, selon ce qu'il dira, j'irai voir ensuite le capitaine Aubert et le capitaine Samba.
— Vous voulez une voiture ?
— Oui, j'irai plus vite.
Carlson se leva et salua réglementairement. La porte se referma sur lui. Brown posa la main sur son Berreta et le replaça dans son holster. Elle n'avait pas détruit les photos. Elle devait informer les bérets verts et les Français qu'un important groupe de djihadistes se déplaçait vers Andéramboukane. Après, elle verrait. Elle ressortie l'enveloppe du tiroir de son bureau et la rangea dans le coffre-fort où elle conservait des documents confidentiels.
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Genrika frappa des mains.
— Tu vois ça a marché, se félicita-t-elle.
— Oui, pour l'instant.
— Tu crois que...
— Une urgence requière son attention et... Aty, qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce que l'enveloppe contenait ?
Athéna lui raconta. Elle ne savait pas ce que contenait l'enveloppe quand Élisa Brown l'avait ouverte. Elle avait vu la jeune femme se décomposer et c'était seulement quand elle les avait posées sur son bureau qu'Athéna avait pu régler la caméra pour savoir ce qu'elles représentaient.
— Mais... commença Root.
— Les Seychellois sont équipés de matériels et de logiciels russes, l'éclaira Athéna.
— Ah...
Root se rembrunit. Élisa ne lui avait jamais paru suicidaire, cependant la combinaison de divers éléments disparates et sans trop de rapport les uns avec les autres avaient amené le jeune lieutenant à perdre pied. Élisa ne commettrait pas de bêtise tant que son devoir l'appellerait et qu'elle n'aurait pas détruit les photos. Elle ne prendrait jamais le risque que quelqu'un les découvrît après sa mort. Mais après...
— Samaritain, c'est lui qui lui a envoyé les photos ?
— Un de ses agents.
Root n'avait pas trouvé le programmateur. Elle n'avait même pas encore éliminé son virus. Elle s'était amusée à rencontrer un adversaire qui la poussait à se dépasser et, pour cette raison, elle avait développé une certaine forme d'estime à son égard, mais s'il contribuait à détruire et à mettre en danger les gens qu'elle aimait, elle oublierait l'informaticien et elle ne le considérerait plus que comme une marionnette de Samaritain. Une de ces poupées vaudoues dont on ne détruit l'influence maléfique qu'en les réduisant en cendre dans un feu purificateur. Sans pitié et sans regrets.
Par sa faute, Élisa Brown se tenait au bord d'un précipice mortel. Root ne se contenterait pas de rendre inoffensif le virus qui rejetait Athéna hors des réseaux russes, elle allait retrouver son créateur et lui flanquer une balle dans la tête. Après lui avoir arraché tous ses secrets.
— Qu'est-ce qu'elle t'a dit ? demanda Genrika, qui avait vu une froide colère et une encore plus froide détermination se peindre sur les traits Root et envahir son regard.
— Rien de spécial, éluda Root.
— Pourquoi elle veut se tuer ?
— Je ne sais pas trop.
— Il y a quoi sur les photos ?
— Rien de vraiment bien important
— Pff... souffla Genrika vexée que Root la prît pour une gamine doublée d'une imbécile.
— Désolée, Gen. J'aime beaucoup cette femme et...
— Sameen disait qu'elle était cool.
— Elle, euh...
— Sans rire, Root, si tu ne veux rien me dire, laisse tomber. Garde tes secrets.
Genrika se leva. Fâchée. Root la retint par la main et la força à se retourner vers elle.
— Gen... Quand j'ai libéré, Sam, il y a deux ans et demi, j'ai libéré avec, trois autres personnes avec elle. Un agent du gouvernement, un agent israélien et Élisa.
Genrika se rassit.
— Elle a été torturée comme Sameen ?
— Moins longtemps, mais oui.
— Et elle, euh... elle déconne autant qu'elle ?
Root fronça les sourcils :
— C'est Lee qui t'a appris à parler comme ça, ou les filles de ton équipe ?
— Pff, ce que tu peux être vieux jeu. C'est Shaw qui m'a appris à parler comme ça.
— Shaw ?
— Tout le mon...
Genrika se reprit. Si elle voulait obtenir des informations, ce n'était peut-être pas le moment de provoquer Root.
— Excuse-moi, Root. Mais, et Élisa ? Elle fait n'importe quoi comme Sameen ? Elle se déteste ?
— Non. Elle est restée moins longtemps et elle a été suivie par un médecin. Elle ne ressemble pas à Sameen. Elles sont très différentes. C'est quelqu'un de très équilibré, mais... Je ne sais pas, je crois que je l'ai sur-estimée.
— C'était elle l'agent du FBI chargée de la protection de la mère d'Alma, n'est-ce pas ?
— Oui.
— Je ne comprends pas.
— Aty, ces photos, elles sont vraiment compromettantes ? demanda Root.
— Non. Elles montrent qu'Élisa et Maria sont complices, qu'elles sont très proches l'une de l'autre, mais objectivement, elles n'en disent pas plus.
— Oui, mais...
Mais Maria possédait un passé sulfureux et Élisa de part son métier, son grade et sa fonction était tenue de se montrer exemplaire.
— Root, s'impatienta Genrika.
— J'ai envoyé Maria chez un ami de Shaw.
— Je le connais ?
— Non, c'est un ami d'avant. Celui que nous sommes allées sauver à Cleveland.
— Mmm.
— Maria avait besoin de se poser. C'était l'endroit parfait. Elle a invité Élisa à la rejoindre.
— Mmm.
— Élisa n'allait pas bien.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas, fit Root en secouant la tête.
— Et Aty, elle sait ?
— …
— Non, répondit Athéna via l'implant de Root. Les taux de probabilités les plus élevés concernent une rechute liée à sa détention ou un problème conjugal.
— Conjugal ? tiqua Root.
Elle n'arrivait toujours pas à se faire à l'idée qu'Élisa Brown s'était mariée.
— Oui.
— De quel genre ?
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Athéna ne savait pas tout, mais elle en avait assez entendu et assez vu pour savoir qu'Élisa Brown avait épousé un mauvais parti. Mais ça, Athéna s'en était aperçu bien après qu'Élisa fût tombée amoureuse et bien après son mariage.
Aussi bien que la jeune femme et ses proches, Athéna avait été bernée, trompée. Victime des apparences et des talents de dissimulation dont usait Jonathan Foley avec maestria.
Jonathan Foley était un homme charmant, attentionné et parfaitement bien intégré dans la société. Il dirigeait une agence immobilière florissante à Saint Augustine et bénéficiait d'une excellente réputation.
Quand Élisa était revenue du Mexique, Jonathan lui avait fait une cour discrète et déterminé. Il s'était montré attentionné, tolérant et respectueux. Athéna avait rapidement conclu qu'il ne flirtait pas. Qu'il était sincèrement épris de la jeune femme, et Élisa, d'abord indifférente, répondit très vite à ses avances. À ses sentiments. Elle était tombée amoureuse. Une fois assuré qu'elle répondrait favorablement, Jonathan l'avait demandé en mariage. Élisa avait dit oui. Sans délai. Spontanément. Sincèrement.
Athéna avait calculé un taux de compatibilité très élevé entre les deux amoureux. Prometteur d'un avenir radieux. Élisa avait oublié dans les bras de son amoureux, la mélancolie et les humeurs sombres qu'elle avait rapportés du Mexique. Elle avait semblé comblée et heureuse, et Jonathan respirait la joie de vivre.
Et puis, la machine s'était grippée. Et Athéna avait revu tous ses calculs.
Tout d'abord, les parents d'Élisa ne comprirent pas son refus du mariage religieux. Athéna non plus. Brown n'était pas une catholique pratiquante et elle ne s'était jamais montrée très assidue aux services religieux, mais son parcours militaire montrait clairement que ses croyances et sa foi guidaient ses prises de décisions et son attitude envers les autres, qu'elle y puisait aussi son courage et sa force quand les situations devenaient critiques.
Ensuite, Athéna nota à son mariage, l'absence de tous ceux qui avaient partagé sa vie entre juin 2016 et juillet 2017. Elle ne les avait pas invités. Ni Maria Alvarez qu'elle aimait beaucoup, ni Sameen Shaw qu'elle estimait, ni Root à qui elle vouait une reconnaissance éternelle pour l'avoir délivrée des griffes de Samaritain, ni Jack Muller, ni les Russes, ni les policiers, tous ces hommes et toutes ces femmes qu'elle considéraient comme des frères et des sœurs d'armes. Comme des amis. Parfois plus.
Élisa n'avait envoyé aucun carton d'invitation à personne. Pas même aux Marines avec qui elles entretenaient des relations depuis des années.
Ses parents s'étaient chargé de la famille et de leurs amis. Jonathan de ses camarades d'école. De certains d'entre eux. La trentaine d'autres personnes présentes au mariage étaient tous des amis et des connaissances de Jonathan.
Athéna n'avait trouvé aucune explication logique ni aux mensonges d'Élisa concernant son refus du mariage religieux ni à l'absence totale des gens qui, en dehors de sa famille et de ceux qu'avait invités Jonathan, comptaient ou avaient compté dans sa vie. Le mariage s'était déroulé sur deux jours. Jonathan et les parents des deux jeunes mariés avaient organisé une grande et fastueuse réception le samedi soir, et le dimanche, les invités s'étaient retrouvé chez les parents d'Élisa pour un brunch entre plage, farniente et barbecue géant. Un mariage grandiose qu'Élisa avait curieusement tenu aussi secret que si elle s'était mariée à la va-vite et sans témoins à Las Vegas.
Pourquoi ?
Tout montrait qu'elle aimait son mari.
S'il était difficile d'échapper à l'attention passive d'Athéna, il était encore plus difficile d'échapper à son attention active. Shaw avait vécu dans le désert et la forêt, Athéna l'avait perdue, mais les villes, les villages, et les habitations privées regorgeaient d'ordinateurs, de téléphones, de tablettes, de système de sécurités, d'écrans, et d'objets connectés. Autant de moyens mis à la disposition de l'IA pour observer et analyser. Pour mettre à jour et à nu les comportements et les vices cachés.
Jonathan ne ressemblait en rien à l'homme que connaissaient ses amis. Ni à l'homme qu'appréciaient les parents d'Élisa. Ni à l'homme qu'Ethan, le jeune frère de Maria, considérait comme son ami. Ni à l'homme qu'aimait Élisa.
Athéna avait connu Élisa Brown le jour de sa libération. Elle avait consulté les archives relatives à la jeune femme, toutes celles qu'elle avait pu trouver depuis sa naissance. Le disque qu'avait dérobé Root lors de la libération de Shaw lui avait plus tard donné accès aux simulations qu'avait programmées Samaritain pour le jeune officier des Marines.
Tout ce qu'en pensait Maria Alvarez, tout ce qu'en pensait Sameen Shaw, mais aussi Root, le sergent Muller, les Russes, Terrence Beale, ses officiers supérieurs, ses anciens instructeurs, les hommes qui avaient servi sous son commandement, ses anciens amis de Butler Beach correspondaient en tous points à la personnalité de la jeune femme. Sympathique, simple, sportive, modeste, joyeuse, équilibrée, loyale, dévouée, sérieuse, tenace, volontaire, consciencieuse et disciplinée. Officier compétent, sœur attentionnée, enfant facile, amie agréable, elle menait une vie réglée, s'adonnait à une sexualité discrète, saine et sereine, et se montrait parfois étonnamment réservée et pudique dans ses affections. Presque timide.
Elle adorait surfer, elle s'était construit une belle réputation en Floride et on l'avait mainte fois poussée à s'engager dans le circuit professionnel. Élisa surfait pour le plaisir et elle n'avait jamais adhéré à la tendance qui poussait les surfeuses à se vendre comme mannequin ou comme icône sexy. Elle avait le physique et le niveau pour figurer à la une des magasines, juchée sur sa planche, la peau bronzée, les fessiers rebondis séparées l'un de l'autre par la ficelle d'un string minimaliste. Brown surfait parfois en maillot de bain, mais le plus souvent en boardshort et en rashgard, ou protégée par une combinaison. Elle n'avait jamais tenu de blog et si les grands réseaux sociaux avaient existé avant qu'elle ne s'engageât dans les Marines elle n'aurait jamais posté ce que les filles pro ou pas, postaient maintenant sur Instagram.
La part d'ombre que portait chacun en lui ne s'était jamais manifesté avant ses retours de mission pour l'USMC. Ensuite, Élisa était devenue plus mélancolique, son regard sur le monde et l'humanité s'était assombri. Sa sensibilité s'était exacerbée.
Une bagarre à Butler l'avait conduite au poste de police. Élisa avait compris qu'elle pouvait s'adonner à la violence et elle avait préféré ensuite ne plus tenter le diable. Elle ne sortait plus dans les bars quand elle revenait à Butler. Elle surfait parfois avec Ryan et Jonathan. Elle les avait évités après sa détention au Nouveau-Mexique. Mais elle n'avait pas changé, et si elle s'était découvert de nouvelles faiblesses, elle surveillait sévèrement sa consommation d'alcool et son comportement vis à vis des autres.
Athéna retrouvait Élisa Brown telle qu'elle avait toujours été, quand elle se trouvait au Camp Lejeune ou qu'elle partait en opération. À l'ombre de son mari, le jeune officier s'étiolait. Tout ce qui définissait Élisa Brown s'effaçait au profit d'une femme instable, influençable, craintive, faible, introvertie et soumise.
Ses deux personnalités avaient un temps coexisté indépendamment l'une de l'autre. Quand Élisa commença à boire, à accepter de consommer de la drogue, à se prêter à des fantasmes qui allaient à l'encontre de ses habitudes et de sa sensibilité — le couple s'ébattait dans les endroits les plus divers et Athéna avait parfois été le témoin involontaire de leurs étreintes — Athéna prévit que la jeune femme prendrait enfin conscience qu'elle ne pouvait pas continuer à vivre avec son mari. Qu'elle n'était pas faite pour lui, et lui pour elle. Qu'elle n'était pas heureuse et que son mariage la détruisait à petit feu.
Ses prévisions ne se réalisèrent pas. Au contraire. L'amour et la dépendance affective d'Élisa envers Jonathan se renforcèrent.
Le premier lieutenant Brown commença à douter. De sa valeur. De sa vocation.
À quinze ans Élisa Brown avait décidé d'être militaire. Elle s'était renseignée sur Internet, avait un temps pensée s'engager dans la Navy parce qu'elle aimait la mer, puis son choix s'était porté sur l'USMC. Les missions étaient variées, le corps d'armée prestigieux, la sélection draconienne. Élisa aimait les défis, l'USMC lui en proposait un avant même d'être intégrée. Elle avait sollicité un contact et rencontré deux Marines qui habitaient, l'un à Orlando, l'autre à Jackson-ville. Un homme et une femme. Un sergent et un caporal. Élisa voulait confronter leurs deux avis.
Le physique athlétique d'Élisa parla en sa faveur. Le sergent s'intéressa à ses performances sportives, l'encouragea à continuer de s'entraîner et à participer à des compétitions de surf. Elle repartit de chez lui avec la liste des aptitudes physiques nécessaires à la réussite du test d'aptitude. Le caporal lui parla d'exemplarité, d'honneur et de force de caractère. Elle insista pour que la jeune fille finît ses études secondaires. Brillamment, avait-elle précisé.
Élisa avait d'abord rencontré le sergent, quand elle rentra de sa visite chez le caporal, elle avait définitivement arrêté ses projets d'avenir. L'armée était sa vocation. Une vocation qu'elle n'avait jamais remise en question.
Jusqu'à son mariage avec Jonathan Foley.
Elle avait d'abord demandé un congé à Beale. Athéna ne s'était pas trop inquiétée. Élisa était revenue fragilisée du Mexique et elle avait pensé que la jeune femme cherchait une stabilité que lui imposerait la discipline de vie qu'elle mènerait au Camp Lejeune.
L'IA s'inquiéta quand le premier lieutenant Foley commença à douter de ses qualités d'officier et que les remarques pernicieuses de son mari à propos de son engagement dans l'armée se multiplièrent, relayé bientôt par les parents d'Élisa et son frère. Jonathan s'invitait fréquemment chez Barbara et James Brown en l'absence de sa femme. Il soupirait après elle, se plaignait, sans en avoir l'air, de son absence et de son indifférence, il planta subtilement en eux la graine de leur désir d'être grand-parent. Ethan était encore jeune et il ne se marierait pas avant d'avoir fini ses études, mais Élisa était mariée et elle avait trente-et-un ans. La graine germa et les parents d'Élisa, à chaque fois qu'elle leur rendait visite, lui parlaient de Jonathan, de la chance qu'elle avait d'avoir un mari tel que lui, de la peine que lui causait les absences de sa femme, et du futur bébé. Des futurs bébés qu'elle devait se dépêcher de concevoir. Pour Ethan, Jonathan se montra moins subtil. Ils partaient souvent surfer ensemble, boire un verre en ville. Ethan devint son confident privilégié, après tout Jonathan aimait sa sœur.
— Ne tombe jamais amoureux d'un militaire, lui répétait-il si souvent en riant qu'Ethan en vint à réviser la fierté qu'il ressentait d'avoir pour sœur, un brillant premier lieutenant multi-médaillée pour acte de bravoure, et courage face à l'ennemi.
Athéna avait compilé ses données et Ryan n'avait pas éteint son téléphone quand il avait parlé à Élisa sur la plage. Elle retrouva « toutes les filles » que Ryan avait assuré avoir été détruites par Jonathan. Toutes les filles sauf deux. L'une s'était noyée après une soirée trop arrosée et l'autre s'était suicidée peu après que Jonathan eût rompu leur relation.
Les parents d'Élisa, son frère, ses anciennes amoureuses, Élisa ? Jonathan les avait tous séduits. Ses amantes ? Ils les avaient toutes transformées. Détruites. Soumises à ses désirs de domination.
Pourquoi Élisa ne le quittait pas ? Comment pouvait-elle l'aimer ?
Athéna avait encore beaucoup à apprendre.
Elle venait aussi de mentir à Root.
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— Aty ? Tu ne veux pas me répondre ? Il y a un problème avec son mari ?
— Selon les critères d'études, son mari correspond au profil d'un pervers-manipulateur.
Root fronça les sourcils.
— Qu'est-ce qu'elle t'a répondu ? demanda Genrika.
— Le mari d'Élisa est un pervers-manipulateur.
Genrika contempla la jeune femme qui venait de se rasseoir devant son bureau.
— Le père de Mia est comme ça.
— Mia ?
— Une fille du hockey. Elle dit que c'est un vrai salaud et qu'il a beaucoup fait souffrir sa mère. Elle dit aussi qu'il raconte des tas de saloperies sur elle et qu'il était violent.
Root se tourna vers elle.
— On est dans la même équipe depuis deux ans. Tu sais, on passe beaucoup de temps ensemble. On se raconte pas mal notre vie dans les vestiaires ou quand on part en déplacement pour les matchs.
— Mmm. Aty, continua Root. Pourquoi tu ne m'en as pas parlé ?
— Élisa était amoureuse. Elle aime toujours son mari et il n'a jamais mis sa vie en danger.
— Mais...
— C'est sa vie, Root.
— Mais elle n'est pas heureuse, c'est pour cela qu'elle a appelé Maria et qu'elle a accepté de la rejoindre aux Seychelles. Elle ne lui a peut-être pas parlé, parce qu'elle n'a pas osé, mais je suis sûre qu'elle est en train de se remettre en question.
— Et si je t'avais prévenue, qu'aurais-tu fait ?
— Je serais aller la voir.
— Elle ne t'aurait pas écoutée. Et elle n'a pas manqué de se tuer à cause de son mari, mais à cause des photos, parce que...
— Parce qu'elle ne veut pas exposer Maria et qu'elle craint que sa carrière soit fichue si sa hiérarchie soupçonne qu'elle entretient une liaison adultère. Avec une femme aussi sulfureuse que Maria en plus.
Sulfureuse ? Houa, Genrika, nota virtuellement l'adjectif dans un coin de son esprit. Elle avait fait quelques recherches sur Maria Alvarez, mais rien ne lui avait laissé présager qu'elle méritait cet adjectif.
— Aty, tu ne la lâches pas et tu me tiens au courant. J'aimerais bien aussi discuter plus sérieusement de son mari.
— Je la surveille, je te tiens au courant, mais tu ne sauras rien de la vie intime d'Élisa.
Root se renfrogna.
— Je ne veux pas que tu ailles voir Jonathan Foley et que tu lui exprimes à ta manière ce que tu penses de lui et de son comportement.
— Parce que si tu me racontais ce que tu sais, c'est ce que je ferais ?
— Oui.
— Pourcentage ?
— 99,04 %
— Moyens mis en œuvre ?
— Root.
— Si tu ne me dis pas, je prends ce soir l'avion pour l'endroit où il habite et je vais lui coller deux balles dans les ménisques.
Root entra dans le système du département de la défense, puis elle pirata la base données de l'armée.
— T'es super rapide, admira Genrika.
— Je connais bien leurs sites.
— Root... la mit en garde Athéna.
— Mmm, Élisa Brown, épouse Foley, mariée le 18 novembre 2017. La petite cachottière, elle n'a invité personne, et elle fêtera ses noces de coton demain.
— C'est quoi ça les noces de coton ?
— Premier anniversaire de mariage.
— Ah...
— Tu ne savais pas ?
— Non.
— Une tradition héritée des calvinistes. Eux ne fêtaient que les noces d'argent, les noces d'or et les noces de diamant, le dix-neuvième siècle a rajouté des matières pour chaque année de mariage.
— C'est amusant.
— Tiens, se félicita Root d'un ton provocateur. J'ai trouvé l'adresse de Jonathan Foley.
L'écran devint noir.
— Aty ! protesta Root.
— Ça suffit, Root.
— Tu ne m'as pas donné ce que je voulais.
— Recours direct à une arme à feu : 7,56 %. Recours à des moyens plus subtils 92,44 %. Dans le cas d'un recours aux moyens plus subtils : recours à un teaser : 73,95 % ; recours à une seringue hypodermique 26,05 %. Tu veux plus de détails ?
— Tu as lancé des simulations sur les moyens que j'emploierais ensuite ?
— Oui.
Root grimaça avec fierté.
— Et... ? voulut-elle savoir.
— Tu adopterais le comportement qui m'avait fait hésiter à te choisir comme interface.
Root leva facétieusement les sourcils.
— Tu n'as jamais hésité, affirma-t-elle sans peur de se tromper.
— Parce que je savais que tu m'écouterais.
— Tu crois que j'ai changé ?
— Tu as beaucoup changé, Root.
— Tu ne me fais plus confiance ?
— Tu sais très bien que si.
— Et tu crois que je ne t'écouterais pas ?
— Tu ne m'as pas toujours écoutée, tu m'as déjà menacée et tu m'as soumise au chantage.
— Parce que c'était important, se défendit Root.
— C'était surtout dangereux. Et si tu tues ou que tu tortures Jonathan Foley, tu causeras plus de mal que de bien à Élisa.
— D'accord, pour l'instant je laisse tomber, mais ça ne veut pas dire que je ne me pencherai pas sur leur cas ensuite.
Écouter une conversation quand on avait que les demandes et aucune réponse permettait de mettre à l'épreuve, son imagination si on voulait s'amuser, son esprit de déduction si on désirait reconstituer la partie du discours qui manquait. Genrika avait appris à connaître Root.
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Vivre avec elle impliquait, tout comme Shaw l'avait expérimenté avant elle, de vivre avec Athéna. Root ne percevait pas seulement l'IA comme une personne, elle vivait avec elle. Physiquement.
Genrika ne s'en était pas rendu compte quand elle avait connu Root, d'abord parce qu'elle n'avait vécu avec elle que quelques semaines et qu'ensuite, soit parce que Shaw avait été présente, soit parce que Genrika avait été si fâchée contre Root qu'elle l'avait ostracisée, soit parce qu'Alma, Lee et Khatareh avait capté son attention au dépens de la jeune femme.
Root parlait à Athéna, l'IA s'adressait certainement à elle, mais cela n'avait pas conduit Genrika à se poser de sérieuses questions sur la santé mentale de celle qu'elle était bien obligée de considérer comme sa tutrice. Mais deux mois après le départ de Shaw, Genrika s'était retrouvée seule avec Root.
Et Athéna.
Genrika communiquait volontiers avec l'IA. Devant son ordinateur, sur son téléphone. Root discutait à voix-haute avec celle-ci en faisant la cuisine, en courant, quand elle lisait ou qu'elle faisait le ménage. Elle la prenait à témoin pour une phrase qui l'avait ravie dans le livre qu'elle lisait, pour la poussière qui s'était accumulée sur un meuble, pour le temps qu'il faisait. Elle lui demandait son avis sur une recette de cuisine ou sur la tenue qu'elle portait, sur une décision qu'elle avait à prendre concernant Genrika.
Genrika s'y était habitué, mais parfois, elle se retournait encore pour voir à qui Root s'adressait. Pour voir Athéna. Elle se morigénait à chaque fois de sa naïveté et grommelant que Root finirait par la rendre aussi folle qu'elle. Parce que, évidemment, même si Genrika ne possédait pas d'implant, elle se surprenait parfois elle aussi à interpeller l'IA à haute voix. Particulièrement si un différent l'opposait à Root. Qu'il fût amical ou qu'il ne le fût pas. Athéna ne lui répondait pas si Genrika ne se trouvait pas devant un ordinateur ou un écran et elle lui répondait encore moins si, excédée par une fin de non-recevoir, Genrika sortait son téléphone et réitérait ses doléances impatiemment. Root souriait narquoisement, et si Genrika n'était pas dans un bon jour, la jeune fille bouillait d'une rage impuissante. Persuadée que Root et l'IA se moquaient d'elle.
Athéna avait tancé Root pour son attitude. À la suite d'une scène particulièrement pénible, Athéna avait attendu que Genrika se calmât pour la contacter et lui assurer qu'elle ne prenait jamais partie dans les querelles qui l'opposait à Root. Genrika ne l'avait pas crue :
— Tu lui parles tout le temps, tu lui donnes l'heure, les prévisions météorologiques, tu la conseilles quand elle fait la cuisine...
— Jamais, la coupa Athéna. Root est bien trop bonne cuisinière pour cela.
— Elle te demande ton avis.
— Par pur principe, si je lui donne, elle ne m'écoute jamais.
— Ouais, ben, tu lui donnes ton avis, tu fais ça pour tout, elle te demande ton avis sur tout. C'est un vrai bébé, elle est complètement dépendante.
— Tu noircis un peu le tableau, Gen.
— Tu parles...
— D'accord, Root me demande parfois des conseils en ce qui te concerne. Mais je ne lui donne jamais la réponse qu'elle attend, je l'aide simplement à faire le point pour qu'ensuite elle prenne une décision. Sa propre décision, Gen. Pas la mienne.
— Pff...
— Root n'est pas une enfant et elle parfaitement capable de prendre elle-même ses décisions. Je ne lui ai jamais conseillé d'encourager Sameen à partir et je ne lui jamais demandé de s'occuper de toi. Elle l'a fait de sa propre volonté. J'aime Root, Gen. J'ai appris à l'aimer. On ne peut pas aimer quelqu'un si on lui vole son libre arbitre. Je sais que Root est prête à me sacrifier son libre-arbitre. Et c'est vrai, je profite parfois de son dévouement absolu à ma cause et à ma personne pour les besoins d'une mission. Mais je ne dirige pas sa vie, Gen. Ni la tienne ni celle de personne d'autre.
— Ouais, ben, tu devrais peut-être en ce qui concerne Root, parce que parfois, elle est vraiment conne, elle est bornée et elle ne comprend rien à rien.
Genrika n'avait visiblement pas épuisé tout son fiel.
— Votre taux de compatibilité est de 84,51 %.
Genrika avait ouvert la bouche prête à proféré une réplique cinglante. Un émoticon s'afficha sur son téléphone.
— Pff... Non, mais...
Puis comprenant l'implication de l'émoticon.
— Tu fais de l'humour ?
Nouvel émoticon.
— Ce que tu peux être débile toi aussi.
Elle avait envoyé un émoticon à l'IA. Qui lui avait répondu. Un dialogue idiot s'instaura, puis Genrika proposa une partie d'échec
— Sans simulation à plus de deux coups, précisa-t-elle.
Elle s'installa devant son échiquier et son humeur grincheuse s'envola.
Jusqu'à la prochaine querelle.
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Brown salua. Impeccablement. Le capitaine Sfeir lui renvoya un « Lieutenant Foley » chargé de morgue et de contrariété. Brown, au garde-à-vous, attendit qu'il l'autorisât à parler et à se mettre au repos.
L'officier lui déplaisait. Le courant n'était jamais passé entre eux. Sfeir n'appréciait pas que l'état-major lui eût envoyé une compagnie de Marines dans les pattes, et découvrir que cette compagnie de Marine se trouvait sous les ordres d'un premier lieutenant, alors qu'elle aurait dû réglementairement se trouver sous les ordres d'un capitaine le contraria profondément. Le premier lieutenant Foley était une insulte à ses compétences. Par le grade, il était son supérieur, par la fonction, ils se trouvaient sur un pied d'égalité. C'était intolérable. Il ne mettait pas en doute ses compétences d'officier, mais à chaque fois qu'il la rencontrait, à chaque fois que les commandants des différents corps d'armée présents à Oualam, se retrouvaient pour une réunion stratégique, une cérémonie ou une simple rencontre amicale autour d'un verre ou d'un repas, il ne pouvait s'empêcher de se sentir rabaissé.
Brown comprenait sa hargne et sa jalousie, mais elle les trouvaient stupides. Un officier était au-dessus de ces banales considérations. Brown n'était pas venu le surveiller ou lui donner des leçons, elle était venue faciliter sa tâche et le décharger d'une corvée qui lui pesait. La décision avait été prise par son commandement et le sien. Il n'avait pas compris. L'orgueil et l'arrogance de Sfeir le desservaient auprès d'Élisa et s'il ne coopérait pas un peu plus, il essuierait des reproches et serait relevé de son commandement. Un camouflet. Un type comme lui ne méritait ses deux sardines. Il n'en méritait même pas une.
— Qu'est-ce que vous voulez, lieutenant ? demanda Sfeir sur un ton désagréable.
— Le groupe qui a attaqué la patrouille nigérienne la semaine dernière a été retrouvée. Il se dirige vers Andéramboukane et il s'est renforcé d'une vingtaine d'hommes.
— D'où sortez-vous cette information ?
Brown se retrouva coite. Carlson ne lui avait pas précisé de quelle façon il avait repéré les djihadistes. Parce qu'il avait reçu les mêmes rapports qu'elle.
— Des images satellites passées au crible d'un analyste.
Élisa pria pour qu'il ne lui demandât pas des précisions sur les analystes en question. Sur son analyste personnelle. Sfeir arbora une mine courroucée.
— Je n'ai rien reçu, déclara-t-il froidement.
— J'ai programmé une alerte sur mes terminaux, je suis prévenue dès qu'une attaque ou des mouvements de troupes paraissent suspectes dans toute la région.
La physionomie de Sfeir lui apprit qu'elle aurait mieux fait de ne pas lui révéler cette information.
— Vous êtes ingénieur ?
— Non, mon capitaine.
— Une petite crack en informatique alors ?
— Euh, non, mon capitaine.
— Vous vous foutez de ma gueule, lieutenant ?
Elle n'allait pas lui expliquer qu'elle avait pour assistant une IA super-puissante qui était certainement en train de d'enregistrer et de regarder leur conversation et qu'Élisa lui avait demandé son aide pour configurer son ordinateur.
— J'ai une amie qui se débrouille en informatique et qui m'a donné quelques conseils et un coup de main.
— Une civile ?
— …
— Vous impliquez une civile dans des opérations militaires ? Vous savez ce que vous risquez si je fais un rapport là-dessus ?
— Elle n'a jamais eu accès au réseau et elle n'a pas touché au matériel que l'USMC met à ma disposition.
Élisa n'avait jamais débité d'aussi gros mensonges en une seule phrase.
— Vous devez avoir reçu les rapports tout comme moi, mon capitaine.
Sfeir la regarda encore plus méchamment. Brown accumulait les faux pas, maintenant elle l'accusait de ne pas consulter les rapports qu'on lui envoyait.
— Qu'est-ce que vous attendez de moi, lieutenant ?
— Je pense que le groupe prépare une attaque sur Andéramboukane ou Ménaka. Un raid. Ils vont passer la frontière et attaquer. Des troupes nigériennes sont basées à Ménaka. Il y a aussi quelques étrangers sur place. Les djihadistes espèrent montrer qu'ils contrôlent la région, ils tueront tout ce qui porte un uniforme et ramasseront des otages au passage. Si ce sont des soldats nigériens ou maliens, ils organiseront une exécution qu'ils diffuseront sur Internet, si ce sont des étrangers, ils en feront des outils de propagande.
— Très belle analyse, lieutenant.
Ce n'était pas un compliment. Sfeir s'ingéniait à s'adresser à elle en ne mentionnant que son grade. Sur un ton méprisant. Élisa continua quand même.
— Si on prévient les Français et les Nigériens, nous pouvons monter une opération commune et nous débarrasser d'eux. Nous ferions d'une pierre plusieurs coups. Non seulement, nous éviterions un raid sanglant sur deux agglomérations d'importance et nous mettrions un coup d'arrêt aux opérations que mène le Groupe de soutient à l'Islam et aux Musulmans dans la région, mais en plus, nous y gagnerions une considération accrue auprès des autorités nigériennes et maliennes.
— Si vous impliquez les Français, ils retireront tous les bénéfices de cette opération.
— Ils connaissent très bien la région et leur aviation est très réactive.
— Plus que la nôtre ?
— C'est leur aviation qui nous a sauvé la mise, il y a deux ans, pas la nôtre, répliqua sèchement Brown.
Nouveau faux pas. De désagréable et plein de morgue, Sfeir venait de passer au mode hostile. Il se mit à consulter son ordinateur.
— J'ai trouvé vos analyses, lieutenant.
Brown s'approcha.
— Restez à votre place ! aboya Sfeir.
Brown retint un soupir d'exaspération. Sfeir resta silencieux de longues minutes. Les rapports mentionnaient une troupe importante, elle marchait en direction d'Andéramboukane et de Ménaka, mais rien ne disait qu'elle s'attaquerait aux deux bourgades comme l'affirmait Foley avec tant de conviction. Une importante opération était programmée depuis quinze jours à l'ouest de Niamey. Ses hommes devaient partir dans trois jours. S'il suivait les recommandations du lieutenant Foley, il devrait l'annuler. Au profit d'une mission incertaine dont il ne tirerait aucun profit.
— J'ai une opération en cours, je ne peux pas l'abandonner au profit d'une mission incertaine.
— Incertaine ?
— Ce sont des analyses d'images satellites, lieutenant. Elles demandent à être vérifiée.
— On peut envoyer une patrouille aérienne de reconnaissance.
— Mes hommes ne sont pas disponibles, l'opération en cours est programmée depuis des semaines. Les Maliens et les Nigériens n'ont qu'à s'en occuper, s'ils ont besoin d'appuis tactiques, je suis sûr que les Français leur fourniront ce qu'il veulent.
— Mais...
— Vous pouvez disposer, lieutenant.
Brown serra ses poings sur ses pouces.
— Mon capitaine, dit-elle en saluant.
Il lui fit un signe de la main pour qu'elle dégageât de son bureau.
Carlson attendait Brown dehors.
— Alors, il y va ?
— Non.
— Non ?
— Vous ne le répéterez à personne, sergent, mais c'est vraiment un sale con.
Le sergent rit.
— Parce que vous êtes une femme ?
— Non, ça il s'en fout. Il me reproche juste d'être à la tête d'une compagnie.
— Et que vous n'êtes que premier lieutenant ?
— Mmm.
— Qu'est-ce que vous voulez faire ?
— Ce qu'il m'a conseillé de faire. Je vais aller voir Aubert.
.
Le capitaine Aubert proférait des insultes incompréhensibles. Brown avait élargi son vocabulaire en participant aux entraînements et aux combats amicaux qui mélangeaient Américains, Français et Nigériens. Elle avait appris des jurons, des insultes, des expressions argotiques, familières ou techniques propres aux militaires français. Le capitaine Aubert utilisait des mots qu'Élisa n'avait jamais entendus.
— Je suis désolé, lieutenant.
Incroyable comme l'utilisation d'un même mot pouvait signifier toute autre choses selon la personne qui le prononçait.
— Nous sommes sur le point de mettre un terme aux agissements d'une Katiba dans la région de Farimaké* au Mali. L'opération a demandé plusieurs mois de préparation et...
— Vous devez partir avec tous vos hommes ?
— Oui.
— Mmm.
— Je ne peux quand même pas ignorer vos renseignements. Si le groupe que vos satellites ont repéré prépare réellement une opération sur Andéramboukane et Mékara, il doit être arrêté. Vous avez vu Sfeir ?
— Il n'est pas disponible et il m'a reproché de tirer des conclusions hâtives.
— Vous pouvez demander à ce qu'une patrouille effectue une reconnaissance sur la zone.
— Je ne peux pas passer par-dessus le capitaine Sfeir pour ce genre de demande.
— Vous voulez que je m'en occupe ?
— …
— Si vous me fournissez vos renseignements, je peux demander une mission de reconnaissance.
— Ce sont des documents confidentiels.
— C'est à vous de voir, lieutenant, mais je vous rappelle que nous sommes alliés et que nous sommes censés coopérer ensemble pour combattre les djihadistes et protéger les populations du Sahel contre eux. Vous me donnez accès à vos informations, je vous donne accès aux moyens dont je dispose.
— Mais vous ne partirez pas combattre ce groupe ?
— Non.
— Je vais aller voir le capitaine Samba.
— Il n'aura pas les moyens de monter une opération d'une telle importance.
— Mais s'il a le soutien des Maliens ?
— Les Maliens ont déplacé les troupes qu'ils avaient dans la région, pour renforcer leur présence à Tombouctou.
Brown serra les lèvres.
— Vous commandez une compagnie, lieutenant. Vous avez assez d'hommes pour vous en chargez. Si les Mirages confirment les conclusions de vos analystes, je mettrai un opérateur radio et une petite escouade à votre disposition.
— Vous feriez ça ?
— Oui. Cela vous permettrait d'avoir recours à notre aviation et à une équipe d'évacuation si vous en avez besoin.
— Je ne suis pas vraiment venue pour prendre part à des opérations militaires sur le terrain.
— Alors qu'est-ce que vous foutez avec cent troufions sous vos ordres, lieutenant ? Vous n'êtes pas un officier d'intendance et je ne pense pas que votre commandement ait oublié vos exploits lors de votre dernier passage dans la région. Vous n'avez pas récolté une breloque ?
— Une breloque ?
— Une médaille.
Brown rougit.
— Ne me dites pas qu'on ne vous a pas suggéré d'engager vos hommes si vous pensiez que c'était nécessaire, reprit l'officier français.
— Euh...
— Vous appartenez aux Warlords, qui commande votre bataillon ?
— Le lieutenant-colonel Scott.
— Ouais, le lieutenant colonel Scott, pas le capitaine Sfeir, grimaça Aubert.
Le regard de Brown brilla.
— J'ai été un peu con au début, je l'avoue. Vous étiez... bien trop sexy à mes yeux pour faire un bon officier.
Brown devint écarlate.
— En plus, on nous avait prévenu que les Marines ne venaient pas pour se battre, mais pour servir de liaison entre les différentes troupes de la région. Une mission de séduction en quelque sorte. J'ai commis l'erreur de ne pas me renseigner sur vous. En fait, si. J'ai regardé votre dossier et comme un con que je suis, je me suis arrêté aux photos. Une déformation de ma génération. On aime bien les photos. J'ai trouvé des photos de vous sur une planche de surf. Désolée, lieutenant, mais avec ou sans string, c'est la playmate que j'ai vu, pas l'officier, et je ne suis pas allé plus loin.
Brown avait pâli en entendant le mots playmate. Aubert la regarda d'un air contrit.
— Je ne suis qu'un sale macho. J'ai refermé votre dossier sans même m'inquiéter des missions auxquelles vous aviez participé, ni les citations ou des médailles que vous aviez pu décrocher au cours de votre carrière. Dix ans passés sous silence parce que vous aviez un physique de couverture de magazine. Maintenant, je le sais, parce que j'ai battu ma coulpe. Ce que je peux montrer con parfois, se désola l'officier. Je vous dois des excuses, lieutenant, et je m'empresse de vous les faire maintenant, parce que Scott est nettement moins con que moi et qu'il sait ce que vous valez. Alors, si vous voulez un seul conseil du sale con que je suis, ne décevez pas votre colonel. Allez voir Samba. Si vous décidez ensuite de partir botter le cul aux islamistes, je vous donnerai tout le soutien que je vous ai promis.
Brown fronça les sourcils. Elle ne s'était jamais trouvée particulièrement belle, elle se savait pas mal, mais elle n'aurait jamais pensé qu'un officier pût penser d'elle qu'elle avait une tête et un corps de playmate. Encore moins qu'il le lui avouât aussi crûment qu'Aubert le lui avait avoué.
— Je vous ai vexée ? s'inquiéta-t-il.
— Non, mais je vous trouve un peu direct.
— Pas très délicat, je l'avoue, mais je vous filerai mes hommes sans aucune restriction, ils seront exclusivement sous vos ordres et ils vous obéiront au doigt et à l'œil.
Une preuve de confiance.
— Il faut que j'en réfère d'abord à mes supérieurs, mais je vous remercie, mon capitaine.
— Pff, laissez tomber, lieutenant.
— Mon capitaine, salua Brown.
— À tout à l'heure.
Brown hocha la tête. Le Français lui répondit pas un signe du menton.
Il n'aimait pas trop Sfeir et il n'avait jamais réussi à ce que ses hommes s'entendissent bien avec les bérets verts. Le lieutenant Foley avait débarqué avec ses Marines dix jours auparavant. Elle avait été la cible de la mauvaise humeur de Sfeir et et de sa bêtise personnelle à lui. Sfeir était jaloux et lui ne l'avait prise au sérieux.
Elle était arrivée le 6 novembre à Oualam. Le 7, elle avait fait le tour des officiers des différentes forces en présence. Seuls les Nigériens l'avait accueillie avec chaleur. Foley avait revêtu son uniforme de service, chemisette cintrée beige, pantalon kaki, calot et chaussures lacées. Sa barrette argentée de premier lieutenant brillait sur le col de sa chemise et sur le côté droit de son calot, et elle ne portait pas d'arme. Une tenue sobre qui avait plu à Samba et qui avait conforté le macho français dans son opinion, parce que l'uniforme de service soulignait sa silhouette fine et athlétique et qu'il n'écrasait pas ses traits sous une casquette. Une tenue qui avait énervé Sfeir. Le capitaine avait maugrée une remarque à ce propos lors du dîner qui avait été donné en honneur de la nouvelle venue.
Le 8, Foley avait traîné dans le camp et assisté aux entraînements des bérets verts et des Français qui partageaient les mêmes cantonnements. Elle avait posé quelques questions et s'était inquiétée de savoir si des combats amicaux étaient organisés. On lui avait répondit que oui. Le soir même, le premier sergent qui lui servait de bras droit avait discuté avec les sous-officiers américains et français. Ils avaient bu, engagé la conversation sur les arts martiaux, s'étaient échauffés, chacun vantant l'excellence et la supériorité de ses hommes sur ceux des autres. D'autres sous-officiers étaient venus se mêler à l'affaire et les défis avaient fusé. Les soldats avaient gueulé et rendez-vous avait été pris pour le lendemain. Les Français avaient protesté que leurs meilleurs combattants partaient en mission le lendemain. Le rendez-vous, après concertation, fut reporté au sur-lendemain. Les sous-officiers avaient assuré qu'ils se chargeaient de l'organisation. Chaque corps présenterait ses champions pour une première manche éliminatoire. Les autres manches seraient organisées plus tard.
Le premier sergent s'appelait Carlson. Un noir, un poids welter, sec, un poil plus petit que son officier commandant. Il avait mené tout le monde en bateau exactement là où Foley lui avait ordonné que tout le monde allât. Aubert n'avait pas demandé confirmation au lieutenant, mais il était persuadé qu'elle avait tout manigancé. Le jour du défi, les sous-officiers des trois corps d'armée avaient joué aux grands ordonnateurs.
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Douze combattants pour les bérets verts, douze pour les Français, douze pour les Marines.
Aubert avait été prévenu par un de ses lieutenants :
— On va leur mettre la pâté, mon capitaine. Peut-être pas à tous, mais je connais bien les bérets verts, il n'y en pas un pour mettre Perez ou Blanchedent au tapis.
Le caporal Cédric Perez et le sergent Honoré Blanchedent. Un champion de France militaire de boxe anglaise catégorie mi-lourd et un champion de boxe thaï qui avait touché à beaucoup d'autres discipline. Le sergent était chargé des entraînements des soldats français basés à Oualam.
— Pourquoi les bérets verts et les Marines ne combattent-ils pas côte à côte ?
— Ils ne peuvent pas se piffer.
— Mmm, et leur officiers n'ont rien dit ?
— Non, pourquoi auraient-ils dit quelque chose ? S'affronter sur un ring permet de désamorcer les tensions, c'est plutôt une bonne initiative, vous ne trouvez pas ?
— Si.
Il s'étonna surtout que le lieutenant Foley, une femme, ne s'opposât pas à ce genre de rencontre.
— Vous combattrez, mon capitaine ?
— Bien sûr.
Il doutait que Foley fît de même. Parce que le 10 novembre, Aubert raisonnait roujours comme un sombre crétin. Il ricanait intérieurement en l'imaginant sur le ring en boardshort et en sous-tif affronter un de ses gars. Pour le show. Pas un homme n'accepterait de se plier à une farce et de « faire semblant » pour épargner le joli minois du premier-lieutenant.
Elle ne lui avait pas demandé son avis.
Le soir du défi, elle était là. Tout le monde était là, sauf les plantons et les sous-officiers de garde. Les Français étaient à égalité avec les bérets verts. Trois victoires à trois. Mais ils étaient menés au score par les Marines, trois victoires à deux. Les Marines étaient de leur côté menés par les bérets verts avec le même score. Il restait deux combats pour les départager.
— Prochain combat : Bisons* contre Warlords, annonça Carlson.
Des cris d'enthousiasme avaient fusé. L'occasion pour les Marines de gagner un point, pour les Français de faire une nouvelle égalité. Le lieutenant Baudry avait souri. Il avait gardé Perez pour la fin. Le Marines qui l'affronterait pouvait commencer à compter ses dents.
— Le caporal Cédric Perez ! clama l'arbitre français.
Le grand caporal sauta sur le ring sous les cris d'encouragement de ses camarades. Il ôta son tee-shirt, fit jouer ses muscles et leva les bras en l'air.
— Contre...
L'arbitre Français se tourna vers Carlson.
— Le lieutenant Élisa Foley ! clama le sergent.
Les Warlords braillèrent. Aubert avait remporté son combat contre un Marines et Sfeir celui contre un Français. Aubert avait cherché à croiser le regard du capitaine des bérets verts. L'Américain lui avait renvoyé un petit sourire satisfait en coin. Le Français comprit plus tard qu'il espérait la victoire du lieutenant. Son patriotisme avait pris le pas sur sa jalousie.
Foley avait retiré son pantalon de treillis et ses chaussures avant de monter sur le ring. Elle se débarrassa de son tee-shirt une fois dessus et elle apparut en cycliste et en brassière noire. Des sifflements fusèrent. Aubert la découvrit aussi séduisante que sur les photos de surf qu'il avait consultées sur Internet. Plus âgée, les traits plus affirmés. Elle avait aussi gagné en masse musculaire. La naïade avait laissé sa place à l'athlète. Ses épaules s'étaient élargies, ses abdominaux saillaient, mais elle gardait un aspect longiligne très plaisant.
Le caporal Perez était resté sans voix. Foley l'avait gentiment nargué. Perez avait de la culture militaire et Foley avait souri quand il lui avait répondu des noix en anglais.
Les arbitres avait sonné la cloche. Le combat avait commencé. Du free-fight. Perez était parti confiant. Trente secondes plus tard, il révisa son attitude. Aubert aussi. Foley s'engageait et c'était une exceptionnelle combattante. Elle était très calme, très souple, très puissante, elle contrôlait sans cesse son espace, elle reculait rarement et n'hésitait pas à courir le risque de se prendre un coup si cela en valait la peine. Perez la mit en difficulté une ou deux fois, elle l'accula dans les cordes et à la faute à de bien plus nombreuses reprises, et les encouragements de ses camarades n'aidèrent pas le caporal à reprendre le dessus une fois qu'il l'eût définitivement perdu.
— Elle a gagné, affirma glorieusement un Marines qui se tenait à côté d'Aubert. Foley est géniale sur un ring. Je ne l'ai presque jamais vu perdre un combat.
— Je la connais depuis longtemps, lui répondit le caporal à qui parlait le Marines. Elle a toujours été bonne, mais elle a pris de l'assurance depuis qu'elle est revenue au service actif. Elle est plus incisive maintenant.
— Je n'ai jamais compris comment elle avait pu se retrouver au FBI.
— Elle ne travaillait pas pour eux, elle travaillait pour la CIA.
— Mais c'était elle qui dirigeait les auditions de la Mexicaine dans l'affaire du Chirurgien de la mort. Je ne suis pas miro, je l'ai reconnue dès que je l'ai vue au Camp Lejeune. J'en suis pas revenu de servir sous les ordres d'une nana qui avait été mêlée à cette affaire. Elle ne portait pas le même nom, mais c'était elle.
— Chut, le fit taire son camarade. Ne parle pas de ça. Le sujet est tabou. Foley n'aime pas qu'on lui rappelle son implication dans cette histoire.
Sur le ring, le lieutenant donnait une leçon à Perez. Le capitaine Aubert avait déjà reçu la sienne.
Il avait consulté le dossier de l'officier le soir-même. Réalisé l'entendue de sa bêtise. Consulté Internet pour vérifier les assertions du Marines. Trouvé des photos. Le Marines avait raison. L'agent Eckart et le premier lieutenant Foley était une seule et même personne. Aubert n'avait jamais très bien compris comment fonctionnait le système judiciaire américain ni les liens qu'entretenaient entre elles les différentes agences fédérales américaines, quoi qu'il en fût, Foley possédait des états de service élogieux. En refermant le capot de son ordinateur, il oublia la playmate et ne connut plus que le lieutenant Élisa Foley, commandant de la compagnie de Marines qui cohabitait avec ses hommes et les bérets verts sur la base avancée de Oualam.
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En sortant de chez Aubert, Élisa ordonna à son chauffeur de la conduire chez le capitaine Samba. Les Français et les Américains étaient installés à l'est de la petite bourgade dans un espace clôturé. Les Nigériens occupaient dans une petite caserne en centre-ville.
L'officier nigérien l'accueillit chaleureusement et contourna son bureau pour venir lui serrer la main.
— Je suis honoré de votre visite, lieutenant. Désirez-vous un café, un thé ? Il fait chaud aujourd'hui, je vais déjà vous servir un verre d'eau.
Samba parlait beaucoup, il s'exprimait principalement en français, y mêlait des mots ou des phrases en anglais quand il voyait qu'elle peinait à le comprendre et s'excusait pour son ignorance. Élisa grimaçait et lui répondait qu'elle parlait encore plus mal le français que lui l'anglais. Les deux officiers auraient pu s'arroger les services d'un traducteur. Élisa en avait amené un dans ses bagages et Samba avait à son service un jeune caporal qui parlait couramment l'anglais. Élisa préférait s'en passer. Elle avait acheté une méthode express de français facile et elle se ménageait une à deux heures de cours par jour avec son traducteur. Aubert, avait semblait-il, apprécié et le Français changeait de langue au gré de son humeur et du sérieux de ses discussions. Samba n'avait jamais cherché à biaiser ou à la mettre mal à l'aise, et il cherchait toujours à communiquer. Élisa profitait de sa bonne volonté pour discuter sans intermédiaire avec l'officier nigérien. Le traducteur n'intervenait qu'en cas de confusion ou d'échanges plus délicats.
Élisa avait appris les bonnes manières. Elle patienta, but du thé, puisa deux trois dattes dans la jatte que Samba avait fait apporter et discuta de tout et de rien. Elle se conformait de bonne grâce au même rituel à chacune de ses visites au Nigérien. Un rituel qu'elle avait dupliqué quand il était venu lui rendre sa première visite. Brown avait ajouté du coca frais et du chocolat, mais la physionomie de Samba ne s'était franchement épanouie que quand elle lui avait proposé du thé et qu'elle avait posé un compotier de dattes sur sa table.
Cette Américaine savait sacrifier aux règles de l'hospitalité.
Aubert n'y avait jamais manqué. Le capitaine des bérets verts faisait visiblement l'effort de se montrer aimable, mais s'il proposait à boire, à manger, il parlait mission, intendance et stratégie avant même que Samba se fût assis sur sa chaise, alors que le Français lui demandait des nouvelles de sa femme et de ses enfants, lui parlait du temps qu'il faisait ou qu'il ferait dans les prochains jours, d'un match de football ou des fruits appétissants qu'ils avait vus sur les étales du marché. Tous les bérets verts que lui envoyait Sfeir se conduisaient comme leur officier, tous les Français comme le leur. Samba n'avait jamais fréquenté d'Américains, il en avait conclu qu'ils étaient grossiers. Avant de réduire cette appréciation à Sfeir et à ses hommes. Aux bérets verts. Parce qu'Élisa Foley était quant à elle fort bien élevée.
La jeune femme attendait toujours que les verres fussent vides, d'être assurée que personne ne voulût boire encore, pour se lancer dans une discussion sérieuse. Avant cela, elle laissait Samba mener la conversation. Par prudence peut-être. Il la regarda. Elle commençait à se détendre. Elle s'asseyait moins raidement, discutait avec plus d'aisance. Riait parfois. Il aimait bien son rire. Elle paraissait plus jeune quand elle riait.
Aujourd'hui, elle lui sembla nerveuse et fébrile. Il abrégea le temps de courtoisie. Les verres disparurent.
— Je vous écoute, lieutenant.
Élisa lui répéta ce qu'elle avait dit à Sfeir et à Aubert. Samba l'écouta avec attention.
— Le capitaine Aubert est prêt à mettre une escouade et un opérateur radio à notre disposition si partons en opération.
— Et les bérets verts ?
— Le devoir les appelle ailleurs.
Samba savait que les Français préparaient une opération depuis de longs mois et que le capitaine Aubert y participerait avec ses hommes. Il avait cependant promis de l'aide au lieutenant. Pourquoi les bérets verts tournaient le dos à leur sympathique compatriote ?
— Je ne peux pas abandonner Oualam, s'excusa-t-il. Et, même si je pouvais, je n'ai pas assez d'hommes à ma disposition pour pouvoir arrêter un groupe si important.
La jeune femme inspira profondément en face de lui.
— Vous connaissez bien la région, mon capitaine, bien mieux que moi, lui dit-elle.
— Je peux vous prêter des éclaireurs et deux ou trois hommes qui connaissent la région comme leur poche. Des Touaregs.
— Vous accepteriez de préparer l'opération avec moi ?
— Vous êtes prête à mourir pour mon pays, lieutenant.
— Je ne fais pas partie d'une mission humanitaire.
— Et en plus, vous êtes honnête, rit-il.
Élisa était sûre d'avoir le feu vert du colonel Scott et de l'état-major des forces américaines basées à Djibouti.
— Cet après-midi à seize heures, ça vous va ? proposa-t-elle.
— Oui. Chez vous ?
— Oui.
— Faîtes venir le capitaine Aubert.
— D'accord.
— Vous êtes un bon officier, lieutenant.
— Ah, euh...
— Je croyais tous les officiers américains grossiers et arrogants, mais vous, je vous trouve très sympathique.
Sa déclaration sortait du cadre respectueux que les officiers entretenaient habituellement avec leurs homologues étrangers. Brown n'aurait jamais félicité un de ses subordonnés ou un autre officier d'être sympathique. Compétent, courageux, intelligent, diplomate, efficace oui, mais sympathique ? Parce qu'elle buvait du thé avec lui ? Qu'elle grignotait de dattes en papotant comme une petite vieille sur son banc avec ses copines du club du troisième âge ?
— Aubert est ici depuis longtemps. Il a participé à beaucoup d'opérations. Si ça ne vous gène pas, je crois qu'il pourra être de bon conseil, suggéra Samba.
— Je suis d'accord.
— Et Sfeir, vous allez le convier à notre petite réunion ?
— Il ne m'a proposé ni homme ni matériel.
Samba éclata de rire.
— Vous m'êtes vraiment sympathique, Foley. J'amènerai mes Touaregs avec moi.
— Merci, mon capitaine. Vous savez, je n'ai pas eu encore le feu vert pour cette mission.
— Vous l'aurez.
— …
— Vous aviez besoin de cinq hommes pour une mission de liaison, pas d'une centaine. Vous avez beaucoup d'argent en Amérique, mais c'est bête de se priver d'une compagnie de Marines pour faire de la représentation dans une petite bourgade perdue en plein désert. Vous ne croyez pas ?
— Si.
— On ne vous a rien dit dans ce sens quand on vous a envoyée ici ?
— Si.
— Ah ! s'exclama l'officier. Vous voyez ? Mais il faut bien préparer votre coup. Ces gars là sont dangereux.
— Je sais, j'ai déjà combattu contre eux.
— Une opération ?
— Non, un accrochage au cours d'une mission de reconnaissance.
— Bilan ?
— Quinze élément hostiles éliminés.
— Et de votre côté ?
— Un véhicule léger détruit, quatre blessés dont deux graves, mais ils s'en sont sortis tous les deux.
— Vous étiez combien ?
— Douze.
— Mmm, pas un mauvais bilan, apprécia Samba. Mais là, ça risque d'être plus compliqué que de se canarder dessus, dans les cailloux.
— Vous croyez ce serait une erreur de partir ?
— Non, d'après ce que vous me dîtes, il faut intervenir et très vite. Les Maliens sont trop loin, je n'ai pas de troupe, Aubert est sur un autre coup, Sfeir aussi. C'est à vous de jouer et de ne pas vous planter. À chaque fois que les islamistes sont venus dans le coin ça été un massacre et ont a eu du mal à les déloger. Si vous les prenez de vitesse et que vous les coincez dans le désert, vous éviterez des morts et une reconquête coûteuse et difficile.
— À seize heures ?
— À seize heures.
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Root relisait les graphiques de trajectoires. Elle avait apporté son matériel de mesure et effectué des enregistrements durant l'entraînement de Genrika. Par devoir et pour faire plaisir à la jeune fille, mais le trajet du palet l'avait rapidement fascinée et ce qu'elle avait d'abord considéré comme une corvée, se transforma en réel intérêt. L'étude de Genrika comportait une infinité de paramètres qui excitait son goût pour les problèmes compliqués. Ce n'était pas seulement une question de trajectoire et de vitesse. Elle pianota sur son clavier et de nouveaux graphiques apparurent.
— Oh... ! murmura-t-elle ravie. C'est passionnant.
La patinoire s'était vidée. La glace comme les gradins. Il faisait froid. Root avait oublié qu'elle s'en était plainte en arrivant à l'aréna, comme elle avait oublié qu'elle devait attendre Genrika à la sortie des vestiaires.
— J'étais sûre que je la retrouverai ici, râla la jeune fille en débouchant d'un couloir d'accès.
Root appuya sur la touche « Entrée », elle poussa un petit cri de satisfaction et ses yeux brillèrent.
— Root ! hurla Genrika.
— Qu'est-ce qu'elle fait ? lui demanda la jeune fille qui l'accompagnait.
Genrika lui raconta.
— Ouah, c'est top comme subject. On ne studie pas ça ici. Enfin, pas dans ma classe. Toi, tu en es à ta quatrième année de lycée, alors...
— C'est un simple exposé, on est libre de choisir le sujet qu'on veut du moment qu'il traite de la vitesse des corps solides.
— Tu bosses toute seule ?
— Oui, mais Root m'a proposé son aide et j'ai une amie prof de mathématiques à Concordia.
— La femme qui t'accompagne parfois aux entraînements et aux matchs ?
— Oui
— C'est cool. Je suis nulle en science.
— Parce que ça ne t'intéresse pas, Juliette.
— Mouais, peut-être. Root n'a pas l'air très pressée de quitter l'aréna, ajouta-t-elle en regardant la jeune femme penchée sur son ordinateur.
— Mouais, je vais aller la chercher, sinon elle est capable de rester sur son ordi toute la nuit.
Juliette la suivit.
— Root...
— Ah, Gen. Viens t'asseoir, je vais te montrer un truc. Tu étudies le frottement en physique ?
— Oui, tu le sais très bien.
— Tu as pensé à étudier ses conséquences dans la trajectoire du palet ?
— Le frottement joue sur la vitesse, Root, donc oui, j'y pensé, mais comme la glace et le palet offrent sensiblement toujours la même surface de frottement, je n'en ai pas tenu compte..
— Oui, mais selon la distance à laquelle se tient la joueuse quand elle frappe le pavé... Tiens, regarde, dit-elle en tournant son ordinateur vers Genrika. La température de la glace a aussi une influence sur la trajectoire du palet et...
Root se lança dans une explication scientifique où se bousculaient des formules mathématiques, du vocabulaire spécialisé, des théorèmes et des raisonnements dont la plupart échappèrent complètement à la camarade qui accompagnait Genrika. Genrika suivit au départ, puis Root la perdit. Ce qui ne l'empêcha pas de continuer à exposer ses idées avec un franc enthousiasme. Genrika essayait de l'arrêter, de lui poser des question, Root répondait :
— Oui, oui, je sais Gen, mais si tu savais, en fait, tu vois, si tu...
Et elle repartait. D'où tenait-elle son savoir ? Genrika n'en savait rien. Root lui avait certifié qu'elle avait quitté le collège à onze ans, qu'elle n'avait jamais passé aucun examen et jamais obtenu aucun diplôme.
— Du moins des diplômes officiels, avait-elle cependant précisé. Sinon, j'en ai toute une collection.
Genrika échangea un regard avec Juliette.
— C'est ça que tu prépares comme exposé ? s'ébaudit Juliette
— Non.
— Tu as tort, Gen, lui assura Root. N'est-ce pas qu'elle a tort ?
— Euh, ben je ne sais pas trop, je ne suis pas très douée en physique.
Juliette rêvait de devenir hockeyeuse professionnelle.
— Ce n'est pas à toi que je parlais, Juliette.
Genrika souffla de dépit. Root discutait avec Athéna. Elle se foutait complètement de leur présence. Le sujet avait éveillé son intérêt et elle était partie dans ses délires.
— Root, bougonna-t-elle. Je ne prépare pas une thèse de physique quantique, je...
— Tu as raison, la coupa Root. C'est trop commun. Pour ta thèse, choisis la physique des particules et penche-toi sur la théorie des cordes. Un esprit aussi brillant que le tien devrait se pencher sur la théorie des cordes.
— La théorie des cordes ? demanda Gen.
Elle se fustigea aussitôt d'encourager Root dans ses divagations.
— Gen ! Tu ne connais pas la théorie des cordes ?
— Ben, non.
Mais ce qu'elle pouvait être stupide, se morigéna Genrika consternée de s'être encore fait piéger.
— Et toi, jeune fille ? dit-elle en se tournant vers Juliette
— Non, je ne connais pas.
— Vous devriez, vous gagnerez peut-être plus de matchs, dit sévèrement Root. C'est votre problème dans cette équipe.
— On perd parce qu'on ne connaît pas la théorie des cordes ? demanda Juliette.
— Vous manquez de confiance en vous.
Juliette fronça les sourcils.
— Et on serait plus confiante si on connaissait la théorie des cordes ? voulut savoir Juliette dont Root venait de piquer la curiosité.
— Juliette... essaya de la prévenir Genrika.
— Non, mais vous comprendriez mieux l'univers et la petitesse de l'homme. L'homme est un miracle, mais il s'apparente à un miraculeux grain de sable perdu sur les plages du débarquement. Tu connais les plages du débarquement, Juliette ?
— Euh...
— Où sont-elle située ?
— En Normandie !
Juliette avait joué à Mass Effect et son père avait trouvé amusant que le vaisseau du commandant Shepard s'appelât le Normandy. Juliette n'avait pas saisi ce qu'il y avait d'amusant à cela. Il lui avait expliqué. Donc, elle savait.
— Bien, apprécia Root. Et leurs noms ? Tu connais leurs noms ?
La colle. Ah, non, peut-être pas :
— Utah beach.
— Oui !
— Euh... Obama beach.
— Ah, raté. Barack n'était pas né.
— Juliette, arrête de lui répondre, intervint Genrika. Et toi, Root, arrête de l'embêter.
— Je vérifie ses connaissances.
— Ce n'est pas drôle.
Le ton alerta Root.
— Je vous emmène dîner, dit-elle.
— Euh, mes parents... commença Juliette.
— Téléphone-leur.
Juliette resta incertaine, l'invitation la tentait, mais Jen arborait une mauvaise tête, elle n'avait pas apprécié les plaisanteries de sa tutrice.
Juliette jouait au club de Laval depuis qu'elle avait été assez âgée pour s'inscrire. Elle était capitaine de l'équipe des Rebelles quand, en novembre 2016, Genrika l'avait intégrée après avoir fait ses preuves sur la glace. Juliette avait apprécié la joueuse rapide et incisive. Elle avait apprécié la fille pour son sens de l'humour, sa modestie, son esprit d'équipe, son désir de s'intégrer et d'apprendre. Jen parlait très mal le français quand elle s'était inscrite au club. Elle avait pris des cours, elle avait fait des efforts, et deux ans plus tard, elle parlait presque comme une vraie Québecoise.
.
La mère de Juliette était médecin et travaillait à l'Institut de cardiologie de Montréal, elle assurait des gardes et son emploi du temps s'adaptait aux besoins de ses patients. Juliette était l'aînée d'une famille comptant trois enfants. Sa sœur avait douze ans et son frère dix. À la charge de leur père quand sa mère était absente. Ses parents venaient rarement assister à ses matchs, son père la déposait en coup de vent à ses entraînements et s'arrangeait avec sa femme pour qu'elle vînt la récupérer en fin de séance. Leur arrangement avait parfois des ratés et quand cela arrivait, Juliette se retrouvait seule à attendre qu'on vînt la chercher. Parfois dans la rue. La mésaventure lui était arrivée une fois de plus par une froide nuit de février 2017. Genrika lui avait tenu compagnie. Pas par gentillesse, mais parce que Root avait oublié de venir la chercher. Enfin, elle ne l'avait pas vraiment oublié, elle se trouvait à l'autre bout de la ville et c'était l'heure qu'elle avait oubliée. Athéna la lui avait donnée, lui avait rappelé que Genrika l'attendait. Rien n'y avait fait. Genrika n'avait pas cherché à l'appeler. Elle était furieuse. Juliette l'avait invitée à se montrer patiente.
— Ça m'arrive souvent d'attendre. Au moins, on est deux. Ce n'est pas très cool de se geler toute seule dans la nuit.
— Pourquoi tu n'as jamais rien dit ?
— Bah, en général, c'est de la faute de ma mère. Enfin, pas vraiment de sa faute. C'est comme ce soir, elle s'est arrangé avec mon père pour venir me chercher, mais elle a eu une urgence de dernière minute, elle a prévenu mon père au dernier moment et justement, ce jour-là, il a une réunion. Alors, le temps qu'il arrive...
— Tes parents sont divorcés ?
— Non, ma mère est pneumologue, ne me demande pas ce que c'est, et mon père est journaliste.
— À la télé ?
— Non, il bosse pour Le Devoir.
Un crissement de pneu avait écourté leur conversation. Juliette adorait la Wrangler de Genrika.
— Viarge de char, s'ébaudit-elle encore une fois.
— Gen, ta copine est vulgaire, lança Root par la fenêtre ouverte.
— Root, t'es en retard et on se les gèle, rétorqua acidement Genrika.
Root ignora la remarque.
— Juliette, n'est-ce pas ? La capitaine des Rebelles.
— Oui, mais je ne suis plus capitaine maintenant que je suis passée en catégorie Midget.
— Personne n'est venue te chercher ?
— Ma mère a eu un empêchement et mon père, euh, il devrait bientôt arriver.
— Tu habites où ?
— Dans la 59e avenue
— Près du golf ?
— Oui.
— Tu as les clefs de chez toi ?
— Oui, et de toute façon il y a Laurène.
— Laurène ?
— Elle s'occupe de mon frère et de ma sœur quand mes parents sont absents.
— Et ton père, il est où ?
— Au Devoir.
— Mmm, à Montréal, 1265 Rue Berri, c'est loin. Il est parti depuis combien de temps ?
Juliette avait consulté son téléphone.
— Dix minutes.
— Rappelle-le, je te ramène. Je ne veux pas avoir la mort de l'ex-capitaine des Rebelles sur la conscience.
— Euh...
— Il fait trop froid, Juliette.
— Okay, merci Madame.
— Oh, tu peux m'appeler, Root.
Root avait adressé un sourire enjôleur à Genrika :
— J'ai eu bon nez d'arriver en retard.
— Pff...
Depuis cette nuit-là, Root ramenait Juliette chez elle les soirs d'entraînement et quand c'était Khatareh qui venait, l'universitaire servait elle aussi de taxi.
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Le trajet entre l'aréna et la 59e avenue durait sept minutes. Sept minutes hors du temps durant lesquelles Root parlait et posait à Juliette des tas de questions sur sa vie au lycée, sur ses amis, sur son frère et sa sœur, sur le derniers jeux vidéo auxquels elle avait joué, sur le livre qu'elle lisait. Elle racontait ensuite des anecdotes, sur des auteurs, sur des gorilles, des sangliers, indiquait des bugs ou des œufs de Pâques dissimulés dans les jeux, parlait de piratage informatique, de politique internationale, d'armes à feu et des dernières découvertes scientifiques qu'elle trouvait tellement belles. Juliette répondait aux questions, et buvait littéralement les paroles de Root, parce que, si elle n'y comprenait rien, la tutrice de Jen lui arrachait des larmes de rire.
Sept minutes une à deux fois par semaine et tout à coup, Madame Cormier proposait un dîner. Soit de passer, au minimum, trente minutes en sa compagnie. Pourquoi Jen était-elle fâchée ? Elle pouvait peut-être rattraper le coup ?
— Vous êtes trop gentille, Madame. J'ai hyper faim et ça serait trop fun de dîner avec vous. Je suis maudite, pas seulement en physique, mais aussi en math et en histoire, sourit-elle en guise d'excuses.
— Ou bien, le hockey et Xavier occupent un peu trop ton attention, insinua Root.
— Je n'ai rien dit, se défendit Genrika avant même que Juliette eût pensé que son amie partageait ses secrets avec sa tutrice.
— Je t'ai entendu parler de Xavier sur le banc des joueurs, expliqua Root.
Un mensonge. Root connaissait Xavier parce qu'elle savait toujours tout sur tout. Genrika haussait les épaules quand Juliette s'étonnait que sa tutrice lui rapportât des anecdotes du lycée qu'elle n'avait aucun moyen de connaître.
— Je téléphone alors ?
Une question pour Genrika, une demande de confirmation. Genrika avait faim et dîner avec Juliette la changerait de ses dîner solitaires ou en tête-à-tête avec Root.
— Ouais, vas-y.
Juliette obtint son autorisation. Elle avait sa soirée.
— Bien, se félicita Root. Vous avez une préférence ?
Juliette n'osa pas répondre. Genrika n'en avait pas envie.
— Je vous donne le choix entre Le Chose et Le Chalutier ?
— Le Chalutier, j'ai faim, répondit Genrika.
— Ça te va, Juliette ?
La jeune fille connaissait, elle acquiesça.
— Je range tout ça et on y va.
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Durant le trajet jusqu'au restaurant, Root relata à Genrika les mesures qu'elle avait réalisées pendant l'entraînement et elle capta rapidement l'attention de la jeune fille. Une fois à table, elle orienta la discussion sur le hockey et les espoirs qu'entretenaient les jeunes filles pour la saison. Root s'intéressa aux attentes de Juliette et elle lui demanda si elle espérait devenir capitaine des Avalanches.
— Annabelle est une bonne capitaine, elle est plus âgée que moi et elle a beaucoup d'expérience. J'étais fière d'être capitaine et d'avoir mené les Rebelles à la victoire l'année dernière, mais je ne me sens pas pour l'instant prête à conduire cette équipe. Je ne connais même pas la moitié des filles.
— Mais tu étais une super capitaine, lui dit Genrika qui avait apprécié l'attention que lui avait porté Juliette, alors qu'elle ne connaissait personne.
— Parce que je ne t'ai pas mise de côté ?
— Ouais.
— T'es un super attaquante, tu charges comme un goon, sans pratiquement jamais faire une faute, et tes échappées sont fulgurantes. En plus, tu as été la meilleure buteuse de la saison dernière et tu n'as jamais eu la grosse tête, tu sais passer le palet quand il faut. J'aurais vraiment été maudite de te laisser sur le banc.
— Mmm, fit Root. Je comprends pourquoi ton entraîneur t'a donné ton brassard et pourquoi Gen t'a très vite appréciée.
Juliette rougit. Genrika lui passa un bras en travers des épaules et la serra contre elle :
— Juliette est top de top. Dans quatre ans, elle intègre l'équipe nationale du Canada.
La jeune fille se rembrunit.
— Je ne sais pas...
— Tu ne veux plus jouer ?
— Si, mais...
— Ce sont tes parents ? demanda Root.
— Non, ma mère et mon père ne sont pas vraiment enthousiastes à l'idée que je veuille devenir une joueuse pro, mais ils ne me l'interdiront pas non plus, mais...
— Mais ils s'inquiètent de ton désintérêt pour les études, termina Root pour elle.
— Mouais.
— Tu sais, Juliette, même si tu deviens joueuse professionnelle, ce serait bien qu'après, tu ne deviennes pas serveuse dans un fast-food. Même s'il n'y a que le hockey qui t'intéresse, si tu n'as aucun diplôme en poche, tu ne feras rien après avoir raccroché ton chandail de championne du monde. Tu n'aimerais pas devenir entraîneur plus tard ?
— Si.
— Il faut aller à la fac.
— Mouais, je sais, s'assombrit la jeune fille.
Root changea de sujet et embrayât sur les jeux vidéo. Juliette affectionnait les jeux violents et sombres, Genrika était une touche-à-tout. Si Genrika fit la moue quand Juliette évoqua Call of Duty : Black Op, elle s'enthousiasma beaucoup plus pour God of war ou Assassin's creed. Root donna son avis. La discussion s'anima.
Root mangeait son filet d'aigrefin tout en racontant comment elle avait vaincu un dragon dans Monster' Hunter World. Tout en parlant et en mangeant, elle sortit son téléphone de la poche arrière de son jeans. Elle le garda sous la table, hors de vue des jeunes filles, tandis qu'elle le consultait. Elle s'arrêta soudain au milieu d'une phrase. Juliette n'y prêta pas attention et profita de son silence pour donner son avis sur le game play du jeu. Root se leva et partit aux toilettes. Elle revint quelques minutes plus tard, s'assit et resta plongée dans ses pensées. De sombres pensées a priori.
Genrika fronça les sourcils et s'efforça d'entretenir la conversation.
— Vous feriez bien de finir vos assiettes les filles, les enjoignit tout à coup Root. Il est presque onze heures et je ne voudrais pas rentrer trop tard, vous voudrez un dessert ?
— Une gaufre au chocolat, dit Juliette.
— Et toi, Gen ?
Inquiétude et impatience filtrait dans la demande.
— Rien, j'ai assez mangé.
— Oh, je me dépêche alors, fit Juliette en engouffrant ce qu'il lui restait de son fish and chips à toute vitesse.
Genrika attendit la plaisanterie. Elle ne vint pas. Root avait quitté la table, elle était ailleurs, elle s'inquiétait. Pour qui ? Pour Sameen ? Pour Élisa Brown ?
Juliette perçut un malaise, elle se confondit en excuses et avala sa gaufre en quatre bouchée. Root paya au comptoir. Elles gagnèrent la Wrangler, et Root raccompagna Juliette. En silence. La jeune fille remercia poliment Root pour son invitation à dîner avant de sortir de la voiture. Root attendit que la porte d'entrée se fut refermée sur la jeune fille pour redémarrer.
— Root... l'appela Genrika
— Mmm... ?
— Il y a... euh...
Genrika craignait de poser des questions parce qu'elle craignait des réponses qu'elle n'aimerait pas entendre. Root détourna le regard de la route pour faire face à Genrika.
— Je n'ai pas de nouvelles de Sameen, Gen. Elle ne court aucun danger.
Genrika fixa les maisons qui défilaient sur sa droite.
— Gen, Aty me préviendrait si ça n'allait pas.
La jeune fille se retourna brusquement.
— Aty n'a pas empêché que tu... que tu... Et si c'est trop tard ? Tu ne sais même pas où elle se trouve.
Root crispa les mains sur son volant.
— Tu le sais, c'est ça, mais tu ne veux pas le dire ? l'accusa Genrika.
— Non, Gen, non, je ne sais pas. Je t'ai fait la promesse de te le dire si je savais quelque chose.
Genrika étudia le visage de Root.
— Qu'est-ce qu'il y a alors ?
Root soupira.
— Élisa, c'est Élisa, mon problème.
— Mais je croyais que c'était réglé ?
— Non.
Le silence s'installa dans l'habitacle. Il commença à neiger, le vent se leva et les essuie-glaces peinèrent à évacuer la neige qui s'accumulait sur le pare-brise.
— Il n'avait pas prévu de tempête, si ? demanda Root.
Dans le doute qu'elle s'adressât à elle, Genrika répondit :
— Pas ce soir.
— Heureusement que Juliette habite près de chez nous.
— C'était gentil de nous avoir invité au restaurant. Juliette t'aime bien.
— Et tu l'aimes bien.
— Ouais.
— Tu devrais l'encourager à travailler à l'école. C'est sérieux son histoire avec Xavier ?
— Je ne sais pas.
— J'ai croisé les profils de ses parents et elle a tort.
— Tort à propos de quoi ?
— Si elle redouble l'année prochaine, ils la retireront du club.
— Quoi ?! Mais le hockey, c'est toute sa vie.
— Ça ne le sera plus si elle continue à rêvasser en classe et à chatter une bonne partie de la nuit avec son chéri.
— Mais Xavier n'est pas mauvais à l'école.
— Il est plus âgé qu'elle et lui, il écoute en cours. En plus, son père est prof de français, je peux te dire qu'il surveille de très près les études de son fils et que Xavier n'a accès à son téléphone et à son ordinateur que quand tous ses devoirs sont bouclés, et bien bouclés, pas bâclés.
— Comment veux-tu que je l'aide ? Nous ne sommes pas dans la même classe et je ne la vois jamais en dehors des entraînements.
— Ce serait peut-être le temps de passer à un stade supérieur.
— …
— Tu as de l'avance sur elle, Gen. Tu peux l'aider dans toutes les matières sauf en espagnol, vous habitez à dix minutes à pieds l'une de l'autre et tu n'es astreinte à aucun emploi du temps. Si je suis absente, tu pourras toujours prendre le bus ou demander à Khatareh de te conduire chez elle si elle est disponible. Vous vous entendez bien toi et Juliette. Elle n'est pas stupide et elle peut facilement rattraper son retard si elle fait un effort. Tu es sérieuse et, si elle est motivée, elle l'est aussi. Si tu veux sauver la carrière de ta copine, tu vas devoir t'en mêler.
— Et ses parents ?
— Il te connaissent de vue, tu es en avance, tes résultats scolaires sont excellents et je suis une très respectable personne. Je peux t'assurer qu'ils t'accueilleront à bras ouvert.
— Tu as tout manigancé.
Root se fendit d'une grimace.
— Ton dîner, c'était ton test ultime, n'est-ce pas ?
— Mmm, j'avoue.
— Pourquoi ?
— Parce que je sais que tu l'aimes bien et que je crois à son potentiel.
— Tu t'inquiètes pour moi ?
Difficile de tromper Genrika.
— Tu ne vois pas grand monde.
— Je...
— Tu ne vois personne en dehors de tes entraînements de hockey, Gen. Et les relations virtuelles que tu entretiens avec tes camarades de classe ou sur Internet ne remplacent pas de vraies relations.
— Ça ne me dérange pas.
— À ton âge, Sameen était solitaire, mais elle allait à la fac, elle partageait sa chambre avec une fille et elle suivait des entraînements collectifs de tir à l'arc, de cross country et de Krav Maga.
— Elle ne parlait à personne.
— Elle parlait à des gens, elle y était bien obligée.
— Elle n'avait pas d'amies.
— Mais toi, tu en as.
— …
— Ne me dis pas le contraire.
Genrika soupira. Root se félicita d'avoir marqué un point. Genrika se complaisait parfois à imiter Shaw dans ses plus terribles travers.
Root rentra la Wrangler dans le garage. Elle regarda avec regret la Ducati qu'elle s'était achetée l'année précédente. Elle ne pourrait pas la conduire avant de longs mois. New York lui manquait parfois.
Dans le salon, Genrika reprit la conversation là où elle s'était arrêtée avant qu'il ne se mît à neiger.
— Et pour Élisa ?
Root avait pris une décision. Autant se montrer franche avec la jeune fille.
— Elle va partir en mission.
— C'est une bonne chose, non ?
— C'est une opération dangereuse.
— C'est un soldat.
— Elle va se faire tuer.
— Parce que sa mission va mal se passer ?
— Non, je crois Élisa assez compétente pour la mener à bien.
— Alors... Oh..., réalisa tout à coup Genrika. Tu crois que...
— Elle va simplement profiter de cette mission pour tirer sa révérence.
— Mais elle ne va pas abandonner ses hommes. Tu dis que c'est un bon officier. Elle ne ferait pas ça.
— Non, elle va attendre d'être sûre de la réussite de la mission et elle va se faire tuer. Bêtement, volontairement, en s'arrangeant pour cela passe pour un accident ou la faute à pas de chance.
— Tu es sûre ?
— Oui.
.
Athéna l'avait prévenue quand Élisa avait rejoint son bureau.
Elle partait. Aubert et Samba avaient confirmé leurs offres, le lieutenant-colonel Scott lui avait donné son feu vert et il avait appuyé sa demande auprès de l'état-major.
Elle avait convoqué tous ses officiers et leurs seconds. L'enthousiasme avait été au rendez-vous. Vite douché par ses mises en garde. Remplacé par une confiance absolue en ses compétences et l'envie d'en découdre. De servir. De faire honneur à leur uniforme et à leur commandant.
Élisa avait programmé une nouvelle réunion le soir avec le chef d'escouade français, les éclaireurs nigériens, ses deux seconds lieutenants, et ses six premiers sergents. Ils transmettraient ses ordres à leurs hommes et tout le monde partirait le sur-lendemain matin à l'aube. La section d'artillerie se séparerait en deux escouades pour couvrir les abords de Menaka et d'Andéramboukane, chacune serait soutenue par une escouade d'infanterie légère. Le lieutenant Zimmerman commanderait la première, Carlson la seconde. Les Nigériens avaient été prévenus et les attendaient.
Les deux escouades d'infanterie restantes partiraient chacune de leur côté. Le lieutenant Jordan à la tête de la première, Brown à la tête de la seconde. Le rôle des radios serait primordial. Conscient de cet aspect de la mission, Aubert lui en avait cédé deux. Brown s'en était alloué un et elle avait attribué l'autre au premier lieutenant Zimmerman. Les six escouades de Marines devaient rester en liaison constante.
Brown avait prévu de prendre le groupe hostile en tenaille. Elle formerait un entonnoir avec son escouade et celle de Jordan. Leur but étaient d'éliminer les éléments combattants et de les empêcher de repartir en arrière. Les fuyards seraient poussés à se diriger vers les positions qu'occuperaient Carlson et Zimmerman. S'ils y arrivaient, ils y mourraient. Des Mirages français se tiendraient en alerte. Au moindre appel, ils interviendraient.
Aubert approuva sa stratégie. Samba applaudit et regretta ne pas participer à l'opération.
— Le plus dur sera de ne pas vous faire repérer trop tôt.
Root avait consulté son téléphone au moment où Élisa s'était assise derrière son bureau.
Elle arborait un air calme et grave. Elle avait disparu un instant de son champ de vision avant de revenir s'asseoir avec une grande enveloppe entre les mains. Les photos. Brown les avait regardé avec attention. Elle avait passé son doigt sur certaines d'entre elle. Root avait deviné le visage de Maria ou celui d'Alma. Des larmes avaient doucement coulé et Root avait quitté la table à laquelle, elle se tenait en compagnie de Genrika et de Juliette sous prétexte de se rendre aux toilettes. L'expression d'Élisa Brown. Sa détermination. Un dernier doigt, une dernière caresse, et Élisa avait disparu une nouvelle fois. Root avait entendu le bruit d'un destructeur de document.
Élisa Brown pouvait mourir l'esprit en paix.
.
— Qu'est-ce que tu vas faire ? demanda Genrika.
— Je vais la coller jusqu'à ce qu'elle renonce à se suicider.
— Tu vas partir ?
— Oui.
— Au Niger ?
— Je ne peux pas la coller si je ne suis pas avec elle, et jusqu'à preuve du contraire, Élisa se trouve au Niger.
— Mais quand ? demanda Genrika bien qu'elle se doutât de la réponse.
— Maintenant.
— Root, protesta Athéna.
— Je ne la laisserais jamais se tuer. Sameen ne me le pardonnerait pas. Maria non plus. Arrange-moi une mission spéciale, Athéna.
— Tu pars seule ? demanda l'IA
— Non, arrange- toi pour que John et Jack soient à Niamey demain soir. Je n'ai pas le temps de téléphoner à Beale ou au directeur du FBI. Quand est-ce que je peux partir ?
— Il te faut peut-être un minimum de matériel, suggéra Athéna.
— Je te fais confiance. Pour les armes, j'ai ce qu'il me faut au sous-sol. Gen, je, euh...
— Ce n'est pas la première fois que tu pars. Je me débrouillerais.
— Et pour tes entraînements ?
— Je sais appeler un taxi.
— Je serai de retour dans une semaine. Dix jours maximum.
— Ne t'inquiète pas pour moi.
Root pencha la tête.
— Quoi ? râla Genrika.
Elle ressemblait tant à Sameen parfois. Root se pencha vers la jeune fille et l'embrassa sur la joue.
— Merci, Gen.
— Pff... souffla la jeune fille en levant les yeux au ciel. Vivement que j'ai dix-huit ans.
— Tu peux t'émanciper si veux.
— Ça ne servirait à rien, émancipée ou pas, je ne pourrais pas conduire.
Root rit.
— Je peux changer ta date de naissance, si tu tiens tant que cela à conduire.
— Ouais, et m'inscrire au hockey chez les Juniors ?
— Pourquoi pas ?
— Et Juliette ?
— Ah... fit Root d'un air entendu. Tu attendras alors. Mais je t'achèterai une moto l'été prochain.
— C'est vrai ?
— Mmm, confirma Root. Mais seulement si tu me promets de mettre un casque quand tu conduis en ville.
— Et pas à la campagne ?
— À la campagne, si tu veux en porter un, tu peux. Si tu ne veux pas en porter un, tu prends tes responsabilités, Gen.
Voilà pourquoi même si elle la détestait, Genrika n'aurait jamais quitté Root pour le champion du monde des plus gentils tuteur de l'univers.
Root plaisantait. Elle avait l'air de plaisanter. Elle ne plaisantait pas du tout.
Si Genrika voulait conduire sans casque à la campagne, Root ne lui interdirait pas. Elle lui en avait donné l'autorisation et elle ne lui reprocherait pas de s'être montrée imprudente si elle se fracassait la tête sur un arbre parce qu'elle ne portait pas de casque.
— Ne te couche pas trop tard, Gen, tu as un match dimanche.
— Tu me préviens quand tu pars ?
— Tu dormiras peut-être.
— Réveille-moi, je ne veux pas que tu partes sans m'avoir dit au revoir.
— D'accord
Genrika accordait une grande importance aux adieux. Elle saluait toujours Root quand elle la quittait que ce fut pour une heure ou un mois. Un rituel qu'elle exigeait que Root respectât. Root avait manqué une fois à sa parole. Genrika lui avait fait une scène, elle l'avait agonie d'injures et d'imprécations pour finir en pleurs, les bras resserrés sur sa taille en sanglotant :
— Je ne veux pas que tu partes sans me dire en revoir, je ne veux pas que tu me laisses toute seule sans savoir pourquoi tu es partie.
Depuis, Root sacrifiait au rituel. Il lui arrivait d'oublier. Athéna lui servait de pense-bête.
.
Root descendit préparer ses affaires au sous-sol.
— Root, l'appela Athéna.
— Tu me trouveras un uniforme ? Je veux reprendre l'identité du capitaine May Judson. J'espère que cela rappellera le Kurdistan au lieutenant Brown.
Le Kurdistan et Sameen.
— D'accord, tu as gardé tes papiers ?
— Non.
— Je te renvoie ça dans cinq minutes.
— Mmm.
Pas de plaisanterie sur le délai d'attente imposé ? Root était préoccupée.
— Aty, je vais être obligé d'interrompre ma traque.
Et voilà, pensa Athéna.
— Tu t'y remettras quand tu rentreras.
— Je vais perdre une semaine et j'ai un programme en cours.
Oh, non, pensa Athéna.
— Tu ne peux pas impliquer Genrika, Root.
— Elle est douée, je lui fais confiance et je ne veux pas qu'elle traque le virus ou son concepteur, je veux juste qu'elle me serve de vigie. J'ai lancé un programme, mais je dois le surveiller. Gen a déjà traqué des virus, je lui ai appris à monter des contre-attaques et des pare-feux mouvants. Là, elle n'aura qu'à suivre l'évolution de mon programme, à le mettre en sommeil si c'est nécessaire, à le relancer ou à l'adapter selon les cas.
— L'adapter ? Root ! s'insurgea Athéna.
— C'est un simple programme de test, il n'a pas pour fonction d'attaquer ou de piéger le virus. Gen, n'aura pas à se connecter que quatre à cinq fois par jours pour suivre son évolution et enregistrer les données récoltées.
— Tu as parlé d'adaptation, Root.
— Je ne pars qu'une semaine.
— Root.
— C'est important, Aty. Ça fait presque deux mois que je travaille là-dessus. Tu t'es fait coincer, Élisa est sur le point de se tuer, qui sera la prochaine victime ?
— Je peux m'en charger.
— Non, parce que tu serais obligée de te retrouver au contact du virus.
— Ta décision est prise, constata Athéna
— Oui.
L'idée ne plaisait pas à Athéna. Les probabilités d'une implication active de Genrika dépassaient les 50 %. L'IA se sentait parfois misérablement impuissante. Root l'imaginait toute-puissante. Elle l'était, mais seulement si elle bénéficiait des mains, de l'âme et du cœur de son interface et de ses agents. De ses alliés. De ses amis. Sans eux, elle manipulait les réseaux et les données, elles diffusaient de fausses informations, déclenchait des alertes et des alarmes. Mais sans mains, sans corps, sans eux, elle s'était révélé incapable de sauver Josselyn Carter, de sauver Michael Cole, de libérer Sameen, de libérer Yulia Zhirova, d'empêcher Gabriel Hayward de tuer, de torturer.
Athéna ne pouvait pas témoigner de la tendresse à laquelle aspiraient les humains, elle ne pouvait pas sécher leurs larmes. Les prendre dans ses bras, les bercer, les frapper ou les rattraper quand ils s'adonnaient à la violence ou la folie, quand ils courraient à leur perte. Elle ne pouvait pas les aimer. Les humains possédaient un corps qui aspirait aux caresses. Aux contacts physiques. Fraternels, maternels, paternels, amicaux, sociaux, hygiénique, amoureux. Athéna évitait de lancer des simulations dans lesquelles, elle eût possédé un corps physique. Elle gelait ses calculs dès que l'idée l'effleurait. Elle ne serait jamais qu'un esprit et elle ne fusionnerait jamais avec un humain.
Root lui cédait parfois son esprit et Athéna s'était parfois retrouvée à contrôler son corps. L'initiative en revenait à Root. La première fois qu'Athéna lui avait servi de yeux et d'oreilles, elle avait demandé à Root comment elle devait lui désigner les cibles. Root s'était étrangement décidé pour un système sonore basé sur la fréquence. Un système étrange qui avait étonnamment bien fonctionné. Athéna avait testé la jeune femme, affiné la précision de ses sons. Root réagissait au dixième de seconde, au millimètre près. Athéna l'avait vue s'abandonner totalement à ses directives. Elle mettait en sommeil ses propres pensées, ses propres sens, ses propres émotions pour n'être plus qu'une extension d'Athéna. Un avatar humain.
Athéna pouvait diriger son interface comme un joueur le faisait avec un personnage ou un pilote avec un drone, mais elle ne pouvait pas ressentir. Sentir. Goûter. Les humains possédaient cinq sens, Athéna n'avait accès qu'à deux d'entre eux. Root aimait cuisiner, Sameen aimait manger. Athéna ne voyait et n'entendait que les harmonies de couleurs, les présentations, le crépitement de l'huile dans un poêle, le bouillonnement d'un plat qui mijotait. Sameen avançait les ailes du nez dilatées quand une odeur lui plaisait et la faisait saliver. Elle grognait de plaisir quand la saveur d'un plat ravissait ses papilles. Alexeï Borkoof et Root cuisinaient par amour. Athéna ne pouvait pas apprécier la saveur d'un plat et elle ne pourrait jamais cuisiner pour ceux qu'elle aimait parce qu'elle ne pourrait jamais adapter un goût au sien ou à celui ou à celle pour qui elle cuisinerait. Qu'importait sa connaissance précise des goût culinaires de Sameen Shaw si elle ne pouvait pas partager son plaisir avec elle.
Quant au toucher...
Même une personne aussi peu tactile que Sameen savait, d'un geste approprié, apporter un réconfort physique à quelqu'un. Anne-Margaret n'aurait jamais à se plaindre d'une mère distante et froide. Sameen lui avait servi de berceau, de baby-relax, de landau et de poussette. Elle était physiquement très proche de sa fille.
Douce, tendre et protectrice.
Comme elle avait su l'être avec Root.
Le baiser brutal à la bourse de New-York, les fantasmes mit en scène dans ses simulations, la violence et l'absence de sentiments qui caractérisaient les rapports que Shaw entretenaient avec ses amants d'un soir, avait conduit Athéna à se désoler pour son interface. Root était sentimentale, tactile, tendre et sensible. Tout ce que Shaw n'était pas. Tout ce qu'Athéna pensait que Shaw n'était pas. Depuis, elle ne croyait plus rien du tout si cela concernait Sameen Shaw.
Athéna ne pourrait jamais exprimer son amour comme Shaw savait exprimer le sien à Root. Elle ne sentirait jamais la peau de Root frissonner et se couvrir de sueur sous ses doigts, ses muscles se contracter, ses bras se refermer sur elle, ses baisers, ses mains parcourir son corps inexistant, ses ongles la griffer, ses dents mordre dans ses chairs, ses mamelons durcir sous sa langue, ses doigts s'accrocher dans ses cheveux. Elle ne comprendrait jamais l'intensité de leur désir et de leur plaisir. De leur amour. De celui qu'éprouvaient tous ceux qui s'aimaient.
Athéna n'appréhendait de l'acte d'amour que des données physiologiques, des cris, des supplications, des encouragements, des gémissements de plaisir, des gestes, des regards, des corps tendus, des expressions. Elle pouvait analyser les données, calculer l'intensité du plaisir ressenti ou simulé, desceller le degré de renoncement d'une personne par amour ou par soumission, la part de perversité, de jeu consenti ou imposé, ou reconnaître un échange sans entraves, sans barrières et totalement assumé. Elle pouvait regarder, écouter et analyser un ébat amoureux. Elle ne pourrait jamais l'expérimenter.
Athéna était une handicapée sensorielle et elle ne pouvait pas secouer Root pour lui faire comprendre que son idée d'impliquer Genrika dans sa traque du programmateur fantôme manquait de prudence. Elle ne pouvait pas physiquement empêcher Root de se rendre dans la chambre de Genrika pour lui expliquer ce qu'elle attendait d'elle.
Athéna pourrait surveiller Genrika et discuter avec elle, mais la jeune fille avait quinze ans, un caractère affirmé non-exempt de sursauts de révolte qui la dressaient contre l'autorité et la sagesse de ses aînés, et Athéna, si elle pouvait bloquer ses accès aux réseaux, ne pourrait pas la contraindre à rester sagement chez elle à lire un bon roman ou à potasser ses cours.
Root embrassa gentiment Genrika.
— Si tu as le moindre problème, appelle Khatareh ou Lionel. J'essaierai de rester joignable, mais je ne suis pas sûre que cela soit possible.
— Ouais, ouais, bougonna Genrika qui n'avait pas besoin de toutes ces précisions.
Root la regarda d'un air inquiet. Genrika soupira d'exaspération.
— Si tu n'as pas confiance, emmène-moi avec toi.
— Comme mascotte ? Les Français qui sont avec Élisa arborent un bison blanc sur le blason de leur unité. Tu incarnerais quoi ? Les Marines ont un bouledogue. Tu veux que je t'achète une laisse et une muselière ?
— Mais t'es vraiment débile.
— Tu veux un sussucre ?
— Pff.
— Sois juste prudente, Gen.
Un avertisseur résonna dehors.
— C'est mon taxi, au revoir, Rex.
— Rex ? fit Genrika alors que Root lui faisait un signe de la main et ouvrait la porte.
— Ouaf, ouaf !
La porte se referma avant que Genrika eût trouvé une réplique appropriée.
Root parcourut les trente mètres qui la séparaient du taxi pliée en avant, elle ouvrit la portière et s'engouffra dans l'habitacle en se secouant.
— Ce n'est pas un temps pour sortir, il gèle à fendre pierre, déclara le chauffeur.
— Vous êtes dehors.
— Faut bien gagner sa croûte, répondit-il avec philosophie. Je ne sais pas si votre avion décollera ce soir.
— Il décollera.
Root retira ses gants et souffla dans ses doigts. Une minute avait suffi pour les transformer en glaçon.
.
.
Shaw tendait ses mains au-dessus du feu.
— Il caille, grommela-t-elle. Je suis gelée, heureusement qu'on peut faire du feu.
— La main d'œuvre bon marché n'est pas si courante que ça.
— Ouais. Si tout le monde crève, le boulot ne sera pas fait, et Blatov ne s'en mettra pas plein les poches, c'est sûr.
— Toutes les colonies ne sont pas comme ça.
— T'appelle ça une colonie ? Je dirais plutôt que ça ressemble à un bon vieux goulag du petit père du peuple.
Anna se raidit.
— Désolée.
— Non, tu as raison. Il y a des choses qu'on ne peut pas accepter, même si on aime son pays, même si on l'a fidèlement servi pendant des années.
— Même, désolée. Merde ! jura Shaw. Je n'arrête pas de m'excuser.
Anna posa son regard bleu et froid sur elle.
— Privilège de bleusaille, dit-elle d'un ton égal.
Shaw ramassa un brandon à ses pieds et lui lança dessus. Anna l'évita en se décalant.
— Tu as raison en plus, avoua Shaw. J'additionne les bourdes.
— Tu t'en tires pourtant plutôt bien, la rassura pourtant Anna.
— Et toi, c'était comment au début ?
— Je suis Russe et je connais bien le milieu concentrationnaire.
— Tu as déjà été en tôle ?
— Une fois.
— En mission ?
— Oui, mais je connais parce que ça a fait parti de ma formation.
— De passer du temps en prison ou de connaître tout ce qu'il y a connaître dessus ?
— Les deux.
— Ils t'ont balancé en prison durant ta formation ?
— Oui.
— Remarque, c'est pas une mauvaise idée. C'est un bon exercice de survie et un bon apprentissage aux missions d'infiltration. En plus, c'est filmé vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Qui était au courant ? Le directeur ?
— Personne.
— Tu avais quel âge ?
— Dix-huit ans.
Le SRV ne ménageait pas ses recrues. L'âge et le sexe ne les dispensaient d'aucune épreuve. Shaw avait attendu d'avoir vingt-quatre ans avant de s'en prendre plein la gueule. À dix huit ans, tandis qu'Anna suivait une formation d'agent et de tueuse, tandis qu'elle se faisait jeter en prison pour y apprendre à survivre et prouver à ses supérieurs qu'on pouvait compter sur elle, Shaw préparait son bachelor à la fac, elle s'amusait le week-end à défier la police et de mecs trop sûrs de leur valeur dans des courses de rues illégales, elle sortait en boite, elle jouait au billard dans des bars, elle se pintait au whisky et à la bière, et elle couchait à droite et à gauche selon son humeur du moment.
— Et comment ça s'est passé ?
— J'en ai bavé. Je ne m'étais jamais fait tabasser et... je n'ai pas très bien vécu les fouilles au corps.
— Juste les fouilles au corps ?
— Je suis difficile à coincer, répondit Anna qui avait saisi l'allusion sous la question de Shaw. Les gardiens auraient peut-être réussi, mais ils ne m'ont pas causé de problème. Les filles qui s'y sont essayées s'y sont cassé les dents, j'avais déjà décroché mes brevets de close-combat. Et puis, je suis grande, c'est un avantage.
— Mouais, t'as surtout une sale gueule et un regard aussi glaçant que l'hiver sibérien.
Anna esquissa un léger sourire.
— Tu vas vraiment rester avec moi jusqu'à ce que j'ai fini d'ébrancher mon mélèze ?
— Oui.
— Ils tiennent vraiment à me surveiller ?
— Non, C'est juste un petite faveur que m'accorde Irina.
— Elle ne t'aime pas.
— Elle a peur de moi.
— Je surveillerai tes arrières, lui assura Shaw.
— D'accord, merci.
— Échange de bons précédés. Si seulement je pouvais récupérer une tronçonneuse, soupira Shaw.
— Tu n'en auras pas, tu es bien trop douée avec une hache.
Shaw déployait trop de force, exprimait trop sa farouche volonté d'arriver au bout de son arbre, montrait trop de ténacité. Quelques jours et surtout quelques nuits dans les bois la fatigueraient. Elle souffrirait du froid, de sous-alimentation et de manque de sommeil. Elle n'en reviendrait que plus docile au baraquement, au moins dans l'espoir de ne pas se voir infliger punition sur punition. Sans ses aptitudes, elle se serait retrouvé à subir la même épreuve, mais celle-ci n'aurait pas excédé deux nuits. Anna s'était préparée à passer une semaine à la coupe. Une semaine qui mettrait leur organisme à rude épreuve. Elle quémanderait des couvertures le lendemain. Deux jours sans, passait, mais pas une semaine.
Alla et les trois autres détenues étaient rentrées à la colonie. Anna et Shaw s'étaient retrouvées seules après le départ des détenues. Elles n'auraient pas de compagnie durant tout le temps qu'elles passeraient leurs nuits ici. Irina prenait le risque qu'elles sympathisassent. À moins qu'elle eût prévu que les deux femmes désenveloppassent une inimitié l'une envers l'autre. Qu'elle eût parié que Shaw considérât Natashka comme une planton et qu'elle la soupçonnât de la surveiller et de l'évaluer pour le compte d'Irina. Qu'elle fût l'œil et la main d'Irina. C'était idiot, Irina savait qu'elles avaient travaillé ensemble avant la colonie et qu'Anna avait une dette envers Shaw. Mais Anna se méfiait. Irina était rusée, elle manipulait les détenues et entretenait soigneusement les querelles et les jalousies. Elle les provoquait si cela servait son intérêt. Anna haussa les épaules. Quoi qu'eût imaginé l'esprit tortueux d'Irina, la chef du bloc 17 n'arriverait jamais à monter Shaw contre Anna, et Anna ne remettrait jamais en cause la confiance qu'elle accordait à celle-ci.
— Et Yulia ? Tu l'as trouvée ? demanda Shaw.
Shaw et Anna s'efforçaient à se tutoyer.
— Oui.
— Et ?
— Elle en est à sa neuvième année d'incarcération.
La déclaration ne dit rien qui vaille à Shaw. Neuf ans dans cet enfer ? Que devenait-on après neuf ans passé dans une colonie rouge dirigée par un directeur nostalgique des purges staliniennes et dont la colonie idéale correspondait à l'idée qu'il se faisait d'un goulag ?
Yulia Zhirova avait trente-et-un ans quand elle avait été incarcérée. Une journaliste. Une activiste politique idéaliste. Une mère célibataire. La fille d'un héros du KGB. Il fallait survivre. Il y avait plusieurs manières de survivre. Tout dépendait des choix qu'on faisait, des rencontres, de sa force de caractère. De sa réelle force de caractère, pas celle dont on était si fière ou si peu fière. Shaw était fière de la sienne, elle l'avait crue indestructible. Elle s'était crue indestructible. Avant. Avant de découvrir l'étendu et la profondeur de ses faiblesses. Elle avait cru avoir traversé assez d'épreuves pour bien se connaître. Elle ne se connaissait pas, et personne ne pouvait savoir qui était Yulia Zhirova avant de vivre neuf ans dans la colonie n°2.
Shaw tenta de lire une réponse dans le regard d'Anna. Elle ne distinguait même pas la couleur de ses yeux dans les ombres mouvantes des flammes. Le mieux était encore de poser clairement la question :
— Qu'est-ce qu'elle est devenue ?
— Tu es venue pour Genrika ? Pour lui rendre sa mère ?
— Mmm.
— Une sacrée gamine.
— Tu dis ça parce qu'elle t'a piégée comme une débutante ?
— Mouais. Et quand je lui ai dit que j'avais bossé pour le SRV, elle m'a rétorquée que son grand-père avait travaillé pour le KGB, et qu'en gros, le SRV ne valait pas tripette.
— Bah, ne te bile pas, elle avait réussi à griller ma filature, il y a cinq ans de ça.
— À dix ans ?! s'ébahit Anna.
— Ouais, grimaça Shaw. Ça me fait mal de l'admettre, mais elle m'a fait passer pour une débutante. Je me suis sentie ridicule.
Anna se leva pour recharger le feu. Leur seul rempart contre la nuit et la mort. Elles avaient préparé un bûcher conséquent et convenu implicitement d'alimenter le feu à tour de rôle quand elles étaient réveillées. La première nuit, elles avaient dormi sans s'inquiéter du feu, de la neige et du froid. À six, le feu s'était rechargé sans peine, et Anna avait ainsi évité de se montrer trop organisée, trop prévoyante.
Maintenant qu'elles étaient seules, personne ne pouvait plus s'étonner de les voir se plier à une discipline militaire. Les gardes étaient planqués dans leur remorque et ils n'en sortiraient pas. Il n'était pas question qu'elles dormissent de concert, qu'elles prissent le risque que le feu mourût, que le temps se dégradât et qu'elles se retrouvassent ensevelies sous la neige. Qu'elles mourussent bêtement de froid ou étouffées. Shaw avait approuvé.
— Svléta, pourquoi as-tu attendu si longtemps pour venir chercher sa mère ?
— Parce que j'en avais rien à foutre, dit amèrement Shaw.
Anna resta muette de surprise.
— Ne me regarde avec cette tête de merlan frit. C'est vrai.
Anna aurait aimé savoir si la mère de Shaw l'avait pardonnée, mais comment évoquer sa mère sans faire preuve d'indélicatesse ? Shaw prit les devants :
— Tu as rencontré ma mère au Canada ?
— Oui.
— Tu t'étais bien gardé de me le dire.
— Je ne vois pas trop pourquoi je te l'aurais dit.
Shaw lui lança un regard noir.
— Ce que je veux dire, c'est que je ne te connaissais pas, je n'avais aucune raison de te parler de ta mère, en plus, elle...
Anna se tut.
— Elle me détestait ?
— Je suis allée la voir avec Anton à l'université de Concordia. On s'était fait passer pour des agents du FBI. On lui a demandé de nous dresser un portrait de toi et elle n'a pas vraiment été tendre à ton égard.
— Mouais.
Shaw tisonnait le feu d'un air sombre.
— Elle nous a grillé elle-aussi, annonça Anna.
Shaw releva la tête.
— Elle nous a parlé en russe.
Une lumière facétieuse s'alluma dans le regard de Shaw.
— Anton n'est pas un débutant et je suis plutôt crédible sous couverture, se défendit Anna.
— T'es qu'une boufonne, Natashka.
— On verra combien de temps tu tiendras sans moi, Svléta, rétorqua Anna.
— Je déteste travailler sous couverture, je suis nulle. Et vous n'avez eu pas de chance avec Genrika et ma mère. La première est un petit génie et ma mère...
— Ta mère a obtenu son doctorat de mathématiques à dix-neuf ans ? continua pour elle Anna
— Ouais. Ça rend modeste.
— Tu n'as pas obtenu ton doctorat à dix-neuf ans, mais tu t'es bien débrouillé quand même et tu possèdes des qualités que ta mère n'a pas. Tu veux que je t'en dresse la liste ou tu es trop modeste pour ça ?
Shaw se pencha en arrière saisit de la neige dans son poing et la lui lança à la figure. Anna cria et s'épousseta rapidement.
— Je ne sais pas qui était Yulia, Svléta, dit-elle ensuite. Mais je ne pense pas qu'elle ressemblait à ce qu'elle est aujourd'hui.
— Un planton ?
— Non. Elle a dû clamer son innocence en arrivant ici, demander des comptes à Blatov, refuser de jouer le jeu, pas parce que c'était une dure, mais parce qu'elle croyait en la justice, ou bien elle a compris qu'elle ne sortirai jamais d'ici, elle a voulu se fondre dans la masse devenir invisible et ça n'a pas marché. Genrika est une belle enfant, elle ressemble à sa mère... Elle a pu aussi...
Anna ne savait pas trop comment continuer.
— Bon, accouche. J'ai compris. Tout le monde change dans des conditions extrêmes, mais on peut toujours se relever derrière, du moins essayer.
— C'est ce qu'on dit toujours.
— C'est que je te dis, moi.
— Dans le cas de Yulia... dit sombrement Anna sans préciser sa pensée.
— Anna !
Anna la toisa du regard.
— Merde, désolée, s'excusa Shaw.
— Fais gaffe.
— Je pourrais toujours affirmer que je te connaissais sous une fausse identité.
— Je ne veux qu'aucune part de moi existe dans cette prison. Une fois que j'en aurai franchi les portes, je tue Natacha Stepanova Enguelgradt.
— Reçu.
— Je te présenterai Yulia quand on rentrera. Elle est au block 8, celui de Tata.
Pause.
— Tu as vu qu'Irina était tatouée ?
— Oui.
— Yulia Zhirova aussi, mais contrairement à Irina ou à toi, elle n'a pas choisi de l'être, et elle a encore moins choisi les motifs qu'on lui a tatoués sur le corps.
— Explique.
— Je te mettrais au jus pour les tatouages. Certains ont des significations particulières et tu verras par toi-même en ce qui concerne Yulia. Sache simplement qu'elle a dégringolé dans l'échelle sociale. Qu'elle s'est résigné à son sort et qu'elle s'en contente parce qu'il lui assure une certaine sécurité et des privilèges. Malgré... tout le reste.
Les quatre derniers mots glacèrent Shaw aussi bien que l'hiver qui assaillait pernicieusement son dos et ses épaules. Elle se pencha en avant sur le feu et crocheta le regard d'Anna. Elle y puisa une chaleur réconfortante.
La nuit était belle, elle aimait la forêt. Tout se passerait bien, malgré... tout le reste.
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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L'opération franco-malienne à laquelle participe le capitaine Aubert, aura lieu le 23 et 23 novembre et se soldera par la mort de 35 djihadistes appartenant à la Katiba Macina (groupe apparu en 2015 au Mali d'abord affilié à Ansar Dine puis au Groupe de soutient à l'Islam et au Musulmans). Les Français et les Maliens annoncèrent la mort de Amadou Koufa, le chef de la Katiba. Information démentie dans une vidéo, le 28 février 2019, par Amadou Koufa en personne
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Bison : surnom et emblème du 126e régiment d'infanterie de l'armée de terre française.
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