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Chapitre VIII


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L'homme fit défiler sa page, il corrigea une nouvelle erreur de frappe, ajouta deux slashs et des guillemets oubliés. Il s'était montré distrait et en retira de la contrariété.

Une porte s'ouvrit. Il fronça les sourcils. Il avait établi des règles très strictes. Le rez-de-chaussée était son domaine. Elle n'avait pas le droit d'y descendre. Ils logeaient dans un grand loft. L'accès principal se trouvait au premier étage. Un escalier extérieur permettait de descendre au jardin. Lui s'était arrogé le premier niveau. Il y avait installé son matériel et il disposait d'un grand salon, d'une chambre, d'une salle de bain et d'une petite cuisine. Il y vivait quand elle s'absentait pendant quelques jours.

— Chéri ?

— Oui, grommela-t-il.

— Je vais faire des courses, tu m'accompagnes ?

— Non, j'ai encore du travail.

— Tu ne veux rien de spécial ?

— Non, je te remercie.

— À tout à l'heure.

— À tout à l'heure.

La porte se referma. Il acheva tranquillement ses dernières corrections.

— Parfait, se félicita-t-il.

Une fenêtre apparut sur le terminal à sa droite.

« Contact. »

L'homme poussa sur ses pieds et roula sur sa chaise en face du terminal. Il plaça un casque sur ses oreilles.

— Belle création, Monsieur Aldovino. Une équipe thaïlandaise patauge lamentablement sur son projet depuis des années, il était temps de leur donner un petit coup de pouce.

— Ils devront configurer leur programme avant de pouvoir mettre celui-ci en ligne.

— Il en va de soi.

Une façon d'induire en erreur les ingénieurs informaticiens, de leur donner les bénéfices de leur création. De tromper Samantha Groves et la Machine.

— Mais je préférais lancer plusieurs projets viables en même temps, fit l'homme. Samantha Groves et sa Machine sont trop réactives.

— Elles n'ont encore réussi à contourner le virus implanté à la colonie n°2 du kraï de Karsnoïark. La Machine a perdu son accès à tous les réseaux russes.

L'homme pâlit sensiblement. Un rire fusa. Sardonique.

— Regretteriez-vous quelque chose, Monsieur Aldovino ?

— Non.

— Vos prévisions se sont avérées justes.

Jusqu'à quel point ? L'homme n'osa demander des précisions.

— L'initiative en revient à Sameen Shaw, précisa Samaritain.

— Oui.

— Elle est partie chercher Yulia Zhirova.

L'homme pinça ses lèvres et déglutit difficilement.

— Elle est toute seule, elle n'a rien planifié. Grâce à vous, elle est momentanément hors-jeu.

— Elle est dangereuse.

— C'est une vulgaire prisonnière. La colonie n°2 est isolée et l'hiver s'oppose à toute tentative d'évasion.

— Elle vous a déjà échappé.

— Grâce à l'intervention combinée de Samantha Groves et de la Machine. La Machine, grâce à vous, ne lui est, et ne lui sera, d'aucune aide.

Et si ses calculs se vérifiaient, Sameen Shaw ne quitteraient jamais la colonie n°2.

Probabilités pour qu'elle y demeura à vie : 62,85 %

Probabilités pour qu'elle y succombe d'une mort violente 80,68 %. Une moyenne calculée sur les trois premiers mois et plus le temps passait, plus le pourcentage était élevé.

— J'ai bien peur que Miss Groves, ne trouve rapidement une solution pour contrer mon virus.

— Je me suis arrangé pour détourner son attention.

Ne pas demander comment.

— Nous bénéficions d'une dizaine de jours supplémentaires. Peut-être plus.

— Dix jours ?

— Oui.

Un répit inespéré. L'informaticien connaissait les aptitudes de Samantha Groves, mais il ne l'avait jamais réellement affrontée à travers les réseaux. Il la savait douée, brillante, mais moins douée et moins brillante qu'il ne s'estimait.

Elle avait contré toutes ses tentatives de mettre de nouvelles IA en réseau. Il avait en porté tout le crédit à La Machine.

Il n'avait mesuré et reconnu son génie qu'après avoir chassé la Machine des réseaux russes.

Samantha Groves luttait seule contre le virus. Contre lui. Parce qu'elle ne s'était pas contenté de combattre le virus, elle avait entamé une traque. Elle le cherchait.

Il avait contre-attaqué. Le virus s'était propagé, il avait muté. Il la forcerait à se dévoiler. À commettre une erreur.

— Il ne faut pas qu'elles se retrouvent, dit-il à l'intention de son interlocuteur.

— Samantha Groves ne sait pas où se trouve Sameen Shaw. Elles ne se sont jamais contactées et elles n'ont jamais cherché à le faire depuis deux ans.

— Si Sameen Shaw est allée chercher Yulia Zhirova, c'est qu'elle compte la rendre à sa fille.

— Et que Genrika Zhirova vit avec Samantha Groves ?

— Je ne sais pas.

Il n'espérait pas que la jeune fille vécût avec une criminelle de la pire espèce.

— Genrika Zhirova a disparu après que Sameen Shaw et Samantha Groves l'aient soustraites aux mercenaires de Anton Matveïtch, le 7 mai 2016. Je n'ai jamais retrouvé sa trace par la suite.

La Machine avait effacé toutes ses données biométriques. Elle, ou Samantha Groves. Elles avaient tué Genrika Zhirova. Une autre jeune fille avait été crée, dotée de nouvelles données biométriques et d'une nouvelle identité. Aucun logiciel ne retrouverait jamais l'orpheline russe. Seuls des yeux humains pouvaient l'identifier, malheureusement, il en restait très peu à la disposition de Samaritain et son accès aux caméras s'étaient considérablement réduits.

Le virus de l'Informaticien lui avait rendu la vue. Un miracle. Qui ne durerait qu'un temps.

Greer y avait vu une victoire écrasante. Le premier pas vers un retournement de situation. L'Informaticien ne se montrait pas si confiant. Son arrogance n'avait duré qu'un temps.

Samaritain ne l'avait pas recruté, l'informaticien l'avait contacté. Il lui avait proposé une alliance. Contre un ennemi commun. Une ennemie commune.

Une initiative étonnante.

Qui démontrait à quel point la puissance de Samaritain appartenait définitivement au passé. Les agents qu'il lui restait rêvaient de revanche et de domination mondiale. L'IA aurait pu se fier à ses simulations, à ses pourcentages, si peu encourageant qu'ils étaient. La proposition de l'Informaticien réduisait ses rêves et pourcentages à zéro. L'Informaticien ne l'avait contacté que parce qu'il le savait impuissant à reprendre le contrôle des réseaux.

L'homme ne lui donnait aucun accès à ses programmations, et Samaritain ne possédait aucune clef qui pût lui permettre de les pervertir ou d'en prendre le contrôle. Les deux alliés ne coopéraient que dans le seul et unique but de mettre fin à l'hégémonie de la Machine.

Samaritain avait rêvé de la détruire. Un rêve qu'il avait manqué de réaliser. Un rêve abandonné.

Une entreprise inutile. Sa sœur le rejoindrait dans l'anonymat. Deux dieux déchus, minables, qui se partageraient le monde avec une multitude d'autres petits dieux mineurs. En guerre les uns avec les autres. Une guerre éternelle qui ne comporterait, si l'Informaticien se montrait à la hauteur de sa réputation et de son génie, ni vainqueur ni vaincu.

— Sameen Shaw ne vit pas avec Samantha Groves, affirma Samaritain à l'informaticien.

— Pourquoi Genrika Zhirova ne serait-elle pas avec Sameen Shaw ?

— Sameen Shaw et Samantha Groves se sont séparées en 2016. Sameen Shaw se trouve actuellement à la colonie n°2. Genrika Zhirova vit avec Samantha Groves.

Le ton était sans réplique.

— Comment pouvez-vous en être certain ? demanda pourtant l'informaticien.

— Comment pouvez-vous me poser une telle question ?

Les calculs. Les simulations.

Et une connaissance approfondie de la psychologie de Samantha Groves. Une donnée que Samaritain ne confirait jamais à l'informaticien. Une parmi d'autres. Par prudence.

— Vous êtes sûr pour les dix jours ? voulut savoir l'homme.

— Oui.

— Je vais en profiter pour créer un nouveau programme.

— Et celui destiné à la Thaïlande ?

— J'enverrai les deux simultanément.

La fenêtre se ferma. L'Informaticien resta seul.

Dix jours. Une trêve bienvenue. Si seulement Samantha Groves pouvait... disparaître. Elle et Sameen Shaw. Les deux seules personnes susceptibles, à sa connaissance, de servir d'interface à la Machine. Un souhait qu'il n'avait jamais formulé à haute voix. Un restant de conscience. Il serra les lèvres. Samaritain, tant que Samantha Groves n'aurait pas trouvé un remède à son virus, tenait Sameen Shaw à sa merci. Il s'occuperait d'elle. Samantha Groves en revanche... Qu'est-ce qui avait pu inciter la jeune femme à abandonner la Machine ? Sameen Shaw ? Non. Samaritain lui en eût parlé. Qui ou quoi pouvait avoir plus d'importance à ses yeux que La Machine.

Des lignes de codes commencèrent à défiler l'écran qu'il avait quitté avant l'appel de Samaritain.

Samantha Groves ?

Il roula prestement au terminal.

Samantha Groves.

Samaritain avait échoué à la tenir à l'écart.

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Le vrombissement d'un hélicoptère. Élisa écarta les stores. Une alouette. Des français. Aubert avait quitté la base avec ses hommes. Il ne restait sur place qu'un sergent et une dizaine d'hommes. Elle se détourna. Zimmerman et Carlson étaient partis rejoindre leurs positions à Menaka et à Andéramboukane. Elle et Jordan partiraient le sur-lendemain à l'aube.

Les islamistes avaient stoppé leur avancée et dressé un camp. Ils s'accordaient une pause avant de passer à l'attaque. Il était aussi possible qu'ils attendissent des ordres ou des renforts supplémentaires.

Elle se rassit devant son ordinateur, examina encore une fois les photos satellites. Se releva et consulta les annotations inscrites sur la carte d'état major que lui avait cédé le capitaine Aubert. Elle aimait bien les cartes papiers. Un côté vieux jeu qui faisait rire beaucoup de jeunes officiers. Brown transférait ensuite ses annotations sur les cartes de ses terminaux, mais elle gardait inscrit dans son esprit la carte papier. Une vision globale et très nette que ne lui offrait pas un GPS, son Tétrapad ou les ordinateurs embarqués. Les Touaregs s'étaient montré de précieux alliés. Ils avaient pointé des abris et des points d'observations discrets, des passages à éviter.

— Ici, le sable n'est pas stable, vous ne pourrez pas vous déplacer rapidement. Ici, la roche est friable, si vous vous y engagez, vous risquez de provoquer un éboulement.

— Vous connaissez aussi bien l'endroit que ça ? s'était étonné le lieutenant Jordan.

— Où-êtes vous né, mon lieutenant ? avait demandé un des soldats touaregs.

— À Baltimore

— Ne sauriez-vous pas tout aussi bien me guider si je devais me déplacer à Baltimore ?

— Si.

— Le désert est mon pays, mon lieutenant.

Élisa avait reconnu la justesse d'une telle déclaration. Elle connaissait chaque millimètre de la plage de Butler beach, elle connaissait la configuration de la côte entre Jacksonville et Miami. La force des vagues, le sens des courant, les amplitudes des marées, mille autres détails qui échappaient aux touristes.

Brown traça une flèche. Les islamistes avaient installé leur camp au centre d'un cirque bordé par des collines basses. Une position stratégique réfléchie. Les collines leur ménageaient de l'ombre et un abri contre le vent. Elles offraient de très bons points d'observation sur la région environnante et les sentinelles dissimulées sur les hauteurs verraient des ennemis arriver de très loin.

Les Marines devraient se fondre dans le sable. D'après les photos satellites le groupe possédait des mortiers légers et des lance-roquettes. Ces derniers n'étaient pas très utiles contre des hommes qui avançaient en ordres dispersé et sans véhicule. Les mortiers permettaient d'effectuer des tirs de barrage meurtriers. Brown mènerait trente-huit hommes à l'assaut. Vingt-quatre Marines, dix Français et six Nigériens. Elle comptait bien tous les ramener à Oualam. Peut-être pas tous sur leur deux pieds, mais tous vivants.

Elles n'attaquerait pas le camp. Le lieutenant Jordan et tous les sous-officiers présents avaient approuvé. Les Touaregs et le sergent qui commandait les Nigérien avaient gravement hoché la tête, et Brown avait lu dans les yeux du sergent Dedarassus qu'il ne regrettait pas d'avoir été affecté à cette mission et de devoir servir sous son commandement.

Ils attaqueraient plus tard. Là où Élisa l'avait décidé, au moment où Élisa l'avait décidé.

Elle vérifia qu'elle avait bien tout noté sur son Tétrapad, puis fixa la carte papier avec attention. Dénivelés, distances, annotations, rappels des observations des deux Touaregs, les diverses options qui s'offriraient à elle une fois que l'assaut serait lancé, les stratégies de replis, les mouvements de soutien. Elle ne devait rien oublier.

La porte s'ouvrit dans son dos.

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Brown.

Élisa Brown.

Sa posture droite et détendue. Sa coupe de cheveux courte aux mèches rebelles et cuivrés par le soleil. Elle imagina son regard sérieux et concentré, ses traits doux et affirmés.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Brown sans se retourner.

— Des...

Le sergent lança un regard incertain sur l'officier qui l'accompagnait.

— Un officier demande à vous voir, mon lieutenant.

Brown reconnu le sergent Vazini à la voix. Elle l'avait assignée à son service après le départ de Carlson.

— Quel grade ? Quelle arme ?

— Capitaine, mon lieutenant. Marines. Premier régiment, septième bataillon.

— Avec quel ordre de mission ?

— Je ne sais pas, mon lieutenant.

— Mmm. C'est lui qui est arrivé en hélico ?

— Oui, mon lieutenant.

— C'est pas vraiment le moment de nous envoyer un capitaine. Scott ne m'a pas prévenue et il n'y a pas de Marines dans le coin.

Brown consulta l'heure sur son Tétrapad.

— Emmenez-le au mess, je le retrouve dans un quart d'heure.

— Mon...

Le capitaine attira l'attention du sergent Vazini et posa un doigt sur ses lèvres, l'incitant à taire sa présence.

— Mon lieutenant, prit congé le sergent.

— Merci, sergent.

La porte se referma. L'irruption du sergent avait perturbé Élisa. Ce qui la contrariait surtout, c'était la visite inopiné d'un capitaine. La veille de son départ. Elle ferma les yeux et tenta d'oublier.

— Stratégie audacieuse...

L'appréciation formulée à dix centimètres de son oreille fit la sursauter. L'appréciation et la voix. Élisa se retourna.

— Root ?

— Capitaine May Judson.

— Mais, euh...

Root s'approcha de la carte.

— Votre travail, lieutenant ?

— Euh, oui. Enfin, pas seulement.

— Oui, vous possédez une grande qualité d'écoute et vous ne négligez jamais de solliciter les avis et d'écouter les conseil qu'on vous donne. Une qualité très précieuse qu'apprécient grandement vos supérieurs et qui vous font aimer par vos subalternes.

— Root, je ne...

Root posa un index sur la carte.

— Vous avez prévu combien d'hommes ici ?

Élisa reporta son regard sur la carte.

— Six.

— J'en ajouterai deux de plus.

— Ah, euh...

Brown évalua la justesse de l'observation.

— Ils pourraient ensuite se séparer en deux groupes, suggéra Root.

— C'est ce qu'ils seront censés faire.

— Ils se retrouveront sous le feu ennemi. À trois, un seul homme couvrira les deux autres. À quatre chacun sera responsable d'un camarade.

Brown fronça les sourcils.

— Vous avez raison, mais il faut que je trouve deux hommes.

— Vous les trouverez, Élisa, je vous fais confiance pour ça.

Son prénom ramena Élisa dans la pièce.

— Que faîtes-vous ici ?

— Mission spéciale.

— Qui consiste en quoi ?

— À vous gardez en vie.

Brown recula d'un pas.

— L'État-major tient à vous, Élisa. Les Marines aussi.

— Mais vous n'êtes pas venu pour ça.

— Je suis venue vous garder en vie, répondit Root en insistant sur le sujet.

— C'est elle qui vous a envoyée, murmura Brown d'une voix blanche. Vous savez.

Elle recula encore.

— Elle ne m'a pas envoyée, Élisa. Je suis partie de mon propre gré.

— C'est...

Élisa palissait et rougissait tour à tour.

— Asseyez-vous, lieutenant.

— Non.

Brown recula et prit appui contre une table

— Vous ne pouvez pas rester ici, dit-elle. Je vais partir en opération.

— C'est bien pour cela que je suis venue.

— C'est impossible.

On frappa à la porte. Brown s'attendit à ce qu'elle s'ouvrît comme s'ouvrent les boîtes surprises et de voir un diable lui sauter à la figure en ricanant de son effroi.

Root alla ouvrir au sergent Vazini. La jeune femme salua les deux officiers. Brown resta silencieuse. Root souriait béatement.

— Mon lieutenant, le lieutenant-colonel Scott vous demande de répondre à son appel. Il dit que c'est urgent et que vous ne répondez pas.

Brown regarda son ordinateur. Un appel muet clignotait.

— Merci, sergent.

— Mon lieutenant.

La femme ressortie.

Le lieutenant Jordan et des hommes inquiets l'attendaient dehors. Pas derrière la porte, derrière un bâtiment. Ils appelèrent le sergent à grands gestes. Le jeune femme regarda la porte qu'elle venait de refermer par-dessus son épaule et traversa l'étendue sableuse d'un pas égal et tranquille. À son arrivée, le lieutenant Jordan l'attrapa par le bras et la tira à l'abri du bâtiment, hors du regard du lieutenant Foley, si malencontreusement, celle-ci regardait par la fenêtre.

— Alors, sergent, qui est-ce ? demanda Jordan.

— Un capitaine de la First team.

— Ça je le sais, mais quoi d'autre ? Qu'est-ce qu'elle veut à Foley ?

— Je ne sais pas.

— J'ai voulu parler aux deux gars qui l'accompagnaient, dit le sergent-chef Stone. Ils sont restés muets comme des tombes.

— Ils sont où ?

— À la cantine.

— Vous croyez qu'on va lui retirer son commandement ? demanda Vazini au lieutenant Jordan.

— Je n'en sais fichtrement rien.

— J'espère pas, maugréa le sergent Stone. Personne ne connaît cette femme, ce n'est même pas une Warlords, les deux autres non plus et je ne suis pas sûr que les Français et les Nigériens suivront si le commandement change de main. Les Français ont peut-être reçu des ordres, mais les Nigériens ne suivront jamais.

Les Nigériens appréciaient beaucoup l'officier-commandant des Marines

— Eh, les Marines, c'est qui l'officier qui vient d'arriver ? vint aux nouvelles le caporal Perez qu'Aubert avait trouvé une bonne idée de laisser à Brown.

— On ne sait pas.

— Le capitaine May Judsen, répondit Vazini.

— Il veut quoi ?

— On ne sait pas.

— Il ne va pas retirer son commandement à votre lieutenant ?

— On ne sait pas.

— Mon lieutenant ? demanda Perez à Jordan.

— Je ne sais pas, répondit lugubrement Jordan.

— Merde ! jura le Français. Foley, je lui fais confiance, mais l'autre ? On ne sait même d'où elle sort.

Une pensée que partageaient tous les Marines présents.

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Élisa avait pris l'appel de Scott. Il l'avait vertement tancé de sa légèreté et lui reprocha d'avoir été obligé à contacter son sergent.

— Je préparai l'opération, mon colonel.

— Vous êtes commandant de la Fox, Foley. Vous devez toujours être joignable.

— Oui, mon colonel.

— Je voulais vous prévenir que la CIA vous a envoyé trois agents. Je déteste leur façon d'agir, je leur ai dit. Beale m'a affirmé que les agents n'interféreraient pas dans votre mission. La CIA pense que des agents étrangers ont rejoint le groupe que vous voulez arrêter. Des hommes qui ont sévi en Syrie et en Irak. Les trois agents sont chargés de les identifier et de les ramener avec eux aux États-Unis. Laissez-leur faire leur boulot, lieutenant, mais s'ils vous causent le moindre ennui ou qu'ils mettent la vie de vos hommes en danger, débarrassez-vous en. Compris ?

— Oui, mon colonel.

— L'un des agents est sous couverture avec le grade de capitaine, faîtes-lui comprendre qu'il ne vaut pas plus qu'un soldat de deuxième classe. Vous avez carte blanche, Foley. Je vous couvrirais en cas de problème. Votre priorité reste la réussite de votre mission et la sauvegarde de vos hommes.

— Oui, mon colonel.

Scott coupa la communication.

— Stephan est un amour de commandant.

Élisa leva le regard sur Root.

— Je ne vous embêterez pas, Élisa. Vous n'aurez pas besoin de me descendre et de faire passer mon assassinat pour une glorieuse mort héroïque au service de la patrie. Je n'aspire pas trop à la Silver Star ni à aucune autre breloque de ce genre. À vrai dire, la survie de vos hommes et de leur commandant bien-aimée est tout ce qui m'importe. Bon, si je trouve au hasard de notre aventure des vilains qui ont écumé le Proche-Orient et commis plus d'exactions que les Vietmins réunis aux SS les plus convaincus par leur mission divine, je ne dis pas que je ne les ramènerai pas à l'excellent Terence. Je lui dois bien ça. Tout du moins, je les lui ramènerai si j'ai résisté à la tentation de leur tirer une balle dans le ventre. Le ventre, vous savez qu'une balle dans le ventre n'est pas immédiatement mortelle, mais quand même mortel au final. L'avantage, de la balle dans le ventre, c'est qu'elle entraîne une mort extrêmement douloureuse. Ça, plus l'agonie au soleil. Terence serait déçu, mais je n'aime pas les esclavagistes. En plus, ces types sont détestablement misogynes. Bah, je lui en ramènerai peut-être un. Pour lui faire plaisir. Mais pas plus, les autres ne méritent pas de vivre.

— Root... essaya de l'interrompre Élisa.

— Vous savez que Terence m'a prêté un de ses hommes ? Un vieil ami à vous. Un admirateur de Ludmilla Pavlitchenko.

Élisa n'avait pas besoin de se creuser la tête pour savoir de qui parlait Root :

— Muller ? Muller est ici ?

— Oui, et comme j'aime assurer mes arrières, j'ai demandé au FBI de me prêter John. C'est un ami et un ancien béret vert. Il est un peu vieux, mais il saura se montrer utile. Je les ai retrouvés à Niamey. Jack resplendissait de joie à l'idée de servir sous vos ordres, à l'idée de me revoir aussi, je vous l'avoue. Il a toujours eu un faible en ce qui me concerne. Pas au point de tromper Jenny certes, mais je crois que je peux lui demander n'importe quoi, qu'en pensez-vous ?

— Muller vous aime bien.

— Et il vous considère que vous êtes un officier compétent. Vous et Sameen. Ces deux officiers préférés, vous vous souvenez ?

— Oui, répondit Brown.

Elle se surprit à sourire.

— Ah, Élisa, s'extasia Root. J'adore quand vous souriez.

Brown rougit immédiatement.

— Ne prenez pas cet air coupable, la mit Root en garde.

Brown se rembrunit.

— Vous savez... dit-elle.

Root s'approcha du lieutenant. Elle l'embrassa doucement sur la joue.

— Je ne suis pas officier, Élisa. Je n'ai jamais prêté serment à qui que ce soit, pour quoi que soit, mais je prends soin des gens que j'aime.

Root se recula.

— Vous vous souvenez ce que je vous ai dit, à vous et à Sameen, sur le ring à Bethesda ?

— Oui.

— Vous étiez mon poulain, ce soir-là.

— …

— Vous avez gagné ce combat, Élisa. Vous et Sameen, main dans la main. Ce que j'avais envie de vous serez dans mes bras !

— Vous l'avez fait.

— Oui, c'est vrai, rit Root. Et ensuite, nous nous sommes bien amusées. Toutes les trois d'abord, puis après, quand nous avons fêté votre victoire dans la chambre de Jack.

Root s'illumina encore un peu plus. Elle serra les poings contre sa poitrine.

— Une soirée inoubliable. Quand je me sens triste, je pense à cette soirée.

Elle redevint tout à coup sérieuse et posa un regard sévère sur Brown.

— Vous n'avez pas oublié cette soirée, lieutenant ?

— Non, répondit Brown dans un murmure à peine audible.

— Parfait, se félicita Root. Je suis à vos ordres avec mes hommes. Seriez-vous assez aimable pour nous briffer ?

— Euh...

— Je n'ai qu'une exigence à formuler : vous nous intégrez dans votre escouade. Pas question d'aller jouer à la guerre avec votre second lieutenant.

— Euh...

— Vous pourrez mettre à contribution les qualités militaires de Jack.

Un silence suivi. Inattendu. Non, pas inattendu. Root passait la main à l'officier-commandant. Brown avait les cartes en main. À elle de les jouer. Intelligemment. Root venait de lui servir trois atouts. En échange de sa vie. En échange de sa mort. Un marché. Non négociable. Brown n'avait pas le choix.

— Il est sergent-major, je le connais bien, c'est un Marines, mais mes hommes ne le connaissent pas.

— Il suivra vos ordres sans discuter, si vous lui demandez d'arracher ses galons, il le fera.

— Et vous ?

— Moi, minauda Root. Vous savez comment je suis...

— Je vous ai dit que vous feriez un excellent franc-tireur.

— Oui, je m'en souviens.

Brown se retourna vers la carte épinglée sur le mur. Elle montra à Root l'endroit où elle avait décidé de tendre son embuscade et d'attaquer.

— Mon tireur d'élite se tiendra ici, dit-elle en indiquant un petit promontoire. Et se déplacera, ensuite comme bon lui semblera pour ne pas se faire éliminer par des tirs de mortiers. J'ai de bons tireurs parmi mes hommes, mais ma section de fusillers ne comprend qu'un tireur d'élite confirmé. Si j'en avais eu un deuxième, je l'aurais placé ici.

Brown désigna un autre point.

— Et les éléments hostiles arriveront de l'ouest, par ici ? demanda Root en dessinant une ligne avec son index.

— Oui.

Brown avait placé son tireur en protection. De l'escouade de Jordan. La configuration du terrain empêchait qu'il couvre l'intégralité des troupes engagées.

— Vous voulez que je vous protège ?

— Non.

Root haussa un sourcil. Brown n'y répondit pas. Elle comprendrait. Elle avait déjà compris que son tireur ne protégerait pas son escouade, elle comprendrait bien ce que Brown attendait d'elle.

— Vous voulez un tireur offensif, commença Root d'une voix pensive. Vous avez parlé de mortiers et ils ont certainement des véhicules. Vous voulez que je stoppe les véhicules et que je les empêche ensuite d'utiliser leur armes lourdes ?

— Ils sont équipés de lance-missile, de RPG et de mitrailleuses lourdes.

— C'est beaucoup pour une seule femme.

— Delgado vous prêtera main-forte, si les hommes de Jordan ne risquent rien.

— Delgado ?

— Mon tireur d'élite.

— Vous me le présenterez ?

— Je vais vous présenter à tous mes hommes.

— Oh, je suis flattée.

Brown se pinça les lèvres.

— Je vous alloue John en couverture.

Root lui lança un regard de mise en garde.

— Je garde Muller avec moi.

— Excellent choix, fit Root en lui adressant un clin d'œil complice.

Brown ne commettrait pas de bêtise. Elle n'oserait pas. Pas avec Muller à ses côtés. Le sous-officier la protégerait. Mais Brown venait de lancer un autre message à Root. Consciemment ou pas. Brown ne se jetterait au-devant d'une balle ou d'une grenade parce que, si elle commettait cet acte suicidaire, Muller s'en rendrait compte. Il décèlerait ses imprudences, il démasquerait ses mensonges. Brown ne tromperait pas l'expérience qu'avait acquise Muller sur les champs de batailles. Le sous-officier tenait l'officier en grande estime. Jamais Brown ne ternirait l'image qu'elle s'était forgée auprès de lui. Jamais elle ne le décevrait. Une question d'honneur qui laissait Root un peu perplexe. Brown ignorait l'orgueil, et sa fierté d'officier et de militaire ne flirtaient jamais avec le ridicule. Honneur rimait avec devoir dans l'esprit d'Élisa Brown. Elle agissait par devoir. Une notion pratiquement inconnue à Root.

Shaw agissait par devoir. Devoir de médecin, devoir de militaire, devoir d'officier, devoir d'amie. Devoir et responsabilité motivaient souvent ses actions. John n'était pas différent. Maria Alvarez non plus. Root n'agissait pas par devoir. Elle ne devait rien à personne. Elle aimait ou elle n'aimait pas, et elle agissait en conséquence. Parfois par amour, parfois par intérêt. Beaucoup plus par amour depuis qu'elle avait rencontré Shaw et Athéna, un peu moins par intérêt. Mais par devoir ? Par responsabilités ?

Athéna l'avait rappelée plus d'une fois à ses responsabilités. Ses responsabilités envers Genrika. Envers Shaw. Root ne se sentait pas responsable de Genrika. La morale et peut-être la loi la considéreraient responsable de la jeune fille. Elle ne s'était jamais posé la question de savoir ce qui se passerait si Genrika se retrouvait victime d'un accident ou si elle commettait un délit et se faisait arrêter par la police. Khatareh avait, un jour, évoqué les services sociaux. Genrika était officiellement la fille de Shaw, mais Shaw était absente. Injoignable. Athéna avait-elle prévu de palier sa disparition ? Root avait parfois entendu des filles de l'équipe de hockey la désigner comme la tutrice de Genrika. L'était-elle vraiment ? Officiellement ?

Root vivait avec Genrika, elle surveillait ses études, ses entraînements, ses fréquentations et son activité sur Internet. Elle veillait à ce qu'elle se nourrît bien, à ce qu'elle dormît bien et préservait autant que possible son équilibre psychologique et affectif. Elle avait édicté des règles et attendait que Genrika les suivît. Pourquoi ?

Root ne se pliait plus depuis longtemps à aucune discipline. Ni de vie ni de travail. Elle agissait au gré de ses envies et de ses besoins. Tenait-elle vraiment à ce que Genrika se conformât à ses règles, à ses attentes et à sa discipline ? Oui. Parce que Root pensait que c'était indispensable ? Parce que cela correspondait à sa vision idéale d'une bonne éducation ? Non.

Vivre avec quelqu'un exigeait des concessions et du respect. Mais le reste ? Genrika était assez âgée pour gérer sa vie comme elle l'entendait du moment que cela ne perturbait pas la tranquillité de Root. La jeune femme aimait beaucoup la jeune fille, elle prenait plaisir à passer du temps avec elle, à lui servir de mentor en informatique, à coder en sa compagnie. Naturellement, Root eût accepté Genrika comme elle était, sans s'occuper des mille et un détails auxquels pensaient les parents et les éducateurs qui s'inquiétaient de l'avenir de leurs progénitures ou des enfants que les instituons leur avaient confiés. Alors, pourquoi s'embarrassait-elle avec des règles ? Pourquoi s'opposait-elle si fermement à Genrika quand la jeune fille se goinfrait de chips à n'importe quelle heure de la journée, qu'elle piratait des sites sans son autorisation, qu'elle se couchait tard, qu'elle ne voulait pas se brosser les dents, qu'elle parlait vulgairement, qu'elle rendait des devoirs bâclés ou en retard ?

Root n'aurait jamais d'enfant, mais s'il elle en avait eu un, ou si elle avait pu encore en avoir un, elle n'était pas persuadée qu'elle exigerait de son enfant tout ce qu'elle imposait à Genrika. Un jugement pourtant faussé, parce qu'elle s'imposait beaucoup de contraintes vis à vis de Genrika et qu'elle ne réalisait pas que à l'intérieur, d'un cadre rassurant et protecteur, la jeune fille bénéficiait d'une indépendance que bien des enfants de son âge lui aurait enviée, et que, quoi qu'elle en pensât, Root ne correspondrait jamais aux parents modèles dont les magazines spécialisés louaient les vertus.

Mais Root raisonnait à faux parce qu'elle se rappelait régulièrement, pour ne pas l'oublier quand Genrika l'énervait ou qu'elle ne savait plus comment gérer la jeune fille et qu'elle menaçait de céder à la tentation d'envoyer balader toutes ses principes éducatifs et de laisser Genrika faire ce que bon lui semblait et d'échapper à des querelles épuisantes, que celle-ci n'était pas sa fille ni sa pupille, que Genrika était la fille et la pupille de Shaw. De Sameen.

Root n'avait aucun devoir ni aucune responsabilité envers Shaw et c'était Root qui avait assuré à Shaw qu'elle s'occuperait de Genrika. Shaw n'avait pas un instant mis en doute sa parole ou ses capacités à prendre soin de la jeune fille. Root aimait Shaw. Root connaissait Shaw. Et elle élevait Genrika comme elle savait que Shaw l'aurait souhaité, l'aurait élevée. Sans vraiment se rendre compte, qu'elle y mettait beaucoup d'elle-même. Essentiellement, d'elle-même.

.

John Reese et Jack Muller avaient posé leurs plateaux sur une table. À l'extrémité de d'une rangée de tables. Les Français mangeaient dans le coin opposé. Un grand caporal leur avait jeté des regards suspicieux et avait éloigné ses camarades des deux nouveaux arrivants. Les Marines et les bérets verts étaient arrivés après eux. Personne ne s'était assis à leur table. Ni à celles d'à côté ni à celles de derrière. Les tables les plus proches avaient été prises par les bérets verts, les Marines s'étaient regroupés le plus loin possible des deux First team.

Les premiers les observaient d'un air curieux, les seconds d'un air hostile.

— Nous ne sommes pas les bienvenus, grogna Muller.

— Vous permettez ? dit un officier en posant son plateau sur la table.

— Oh, euh, bien sûr, mon capitaine, s'empressa de répondre Muller.

Un béret vert. Leur officier-commandant certainement. Il venait aux nouvelles.

Sfeir s'assit à côté de Muller. Un sergent-major et un sergent. Un sergent-major ? L'homme n'était pourtant pas très vieux. Ses états de service devaient être glorieux pour atteindre un tel grade à son âge. L'autre, par contre, avait dépassé la quarantaine. À vue de nez, le premier était du genre à aimer les missions dangereuses et à foncer en avant avec un enthousiasme débordant, le second à peser le pour et le contre, à ne jamais s'engager si la vie de ses hommes se trouvait en danger. Un calculateur. Froid et taciturne. Deux personnalités, deux atouts pour leur unité.

Sfeir avait entendu l'hélicoptère, envoyé un lance-caporal aux nouvelles. L'arrivée d'un officier français l'intéressait peu, mais il était bon de se tenir informer du moindre mouvement à l'intérieur de la base, de savoir qui venait, qui partait. Le lance-caporal était revenu et lui avait appris que trois Marines étaient descendus de l'hélicoptère français. Sfeir avait eu un mouvement d'humeur. Les Français servaient de taxi aux Marines à présent ? Il se rasséréna et sentit son cœur tressauter d'allégresse quand le sous-officier déclara que l'un des Marines arborait deux sardines au col de son uniforme. Un capitaine. Enfin. L'État-major s'était enfin inquiété de laisser un premier lieutenant à la tête d'une compagnie.

Foley avait programmé une mission, Aubert lui avait prêté une escouade de huit hommes et deux radios, Samba une petite escouade de six hommes qui lui serviraient principalement d'éclaireur sur le terrain. Sa section d'artillerie avait quitté le camp avec deux escouades complètes, sous les ordres d'un second lieutenant auquel Brown avait alloué son premier sergent et elle partaient le lendemain, pour le désert avec ses deux escouades restantes, augmentées de celles des Français et des Nigériens.

Sfeir avait essayé d'en savoir plus. Aubert était parti sans répondre à sa curiosité et le sergent à qui ils avait laissé le commandement de ses hommes avait esquivé toutes ses questions en le renvoyant à Foley.

Il avait été voir Samba, qui lui avait offert un thé, des fruits, et qui lui avait déblatéré des inepties jusqu'à ce qu'il s'en lassât.

Il avait envoyé certains de ses hommes tirer les vers du nez aux Marines. Ils avaient fait choux-blancs. On leur avait répondu que l'opération ne les concernait pas.

Sfeir ne comprenait pas comment Foley avait obtenu l'aval de ses supérieurs pour entreprendre une opération aussi délicate.

Mais ils venaient de lui donner raison. Il regarda les Marines de Foley par dessus son épaule.

— Vous faites cavalier seul ? demanda-t-il aux deux Marines.

Le sergent le regarda froidement, Muller haussa les épaules :

— Ils ne nous connaissent pas, ils s'inquiètent, c'est normal.

— Les Warlords sont pourtant réputés pour leur esprit de corps.

— On n'est pas rattaché au second régiment.

Oh, première nouvelle intéressante.

— Vous appartenez à quel régiment ?

— Premier régiment.

— Quel bataillon ?

— Septième.

— Qui est votre capitaine ?

Reese évita de répondre. Muller lorgna sur le col de Sfeir. Qu'est-ce qu'il leur voulait ?

— Le capitaine May Judsen, répondit-il quand même.

— Elle...

Les conversations se turent dans le réfectoire. Les fourchettes et les couteaux tintèrent sur les tables. Sfeir se retourna. Le lieutenant Foley et le capitaine Judsen venaient d'entrer, elles prirent un plateau, des couverts. Foley s'aperçut du silence qui régnait dans le réfectoire. Son regard balaya les tables. Les Marines évitèrent de croiser ses yeux et plongèrent le nez dans leurs assiettes. Les bérets verts dévisageaient la nouvelle venue. Reese lui adressa un léger signe de tête, Muller bouscula sa chaise, se leva à demi, arrêta son mouvement et se rassit. Il avait été un doigt de la saluer. Sfeir fronça les sourcils.

Brown s'assombrit. Muller et Reese, puisque c'était ainsi qu'il se nommait, avaient été laissés à l'écart par ses hommes. Une attitude contraire à l'esprit de corps. Elle posa son plateau et s'avança vers la première table. Le sergent-chef Stone y prenait son repas en compagnie du sergent Vazini et de six autres Marines. Stone était le bras droit du premier lieutenant Jordan. Jordan n'était pas présent au réfectoire, c'était Stone qui prendrait.

— Chef, claqua la voix d'Élisa Brown.

Le sergent-chef, tourna la tête. Il pâlit devant l'expression de son officier. Il se leva prestement et se mit au garde-à-vous.

— Vous allez dégager de cette table, chef. Vous, Vazini, Stocker, Brookes, Sanchez et Ende.

— Bien, mon lieutenant.

— Et vous allez vous attablez avec vos camarades de la First team, parce que dans trois jours, vous vous battrez à leurs côtés.

Stone redressa les épaules.

— Oui, mon lieutenant.

Brown regarda ses hommes.

— Le capitaine Judsen est en mission spéciale, leur dit-elle d'une voix assez forte pour être bien sûre que tous les soldats entendissent. Elle n'est pas ici pour nous appuyer ou pour nous aider en quoi que soit. Ni elle ni ses hommes.

Sfeir jura entre ses dents. Le capitaine n'était pas revenu relever Foley de son commandement. Qu'est-ce qu'elle foutait là, alors ? Il détestait son petit sourire en coin, son air si content d'elle-même, si décontracté, son air de ne pas y toucher. Si Foley ne mentait pas — pourquoi mentirait-elle d'ailleurs, cette femme était la probité et honnêteté même — Judsen était en mission spéciale. Pour le gouvernement. Pour la CIA. Il se tourna vers Reese. Oui, celui-là avait la tête de l'emploi. Pas l'autre, mais lui, oui. La suite du discours lui fit dresser l'oreille. Il détestait les Marines. Ils correspondaient tellement à ce qu'on attendait d'eux, l'image si parfaite et lisse du bon militaire, du soldat qui combattait pour la liberté et son pays. Les Marines ne renonçaient jamais, leurs officiers ne se rendaient jamais. De belles paroles. Rarement mises en défaut.

— Le capitaine Judsen est aussi un remarquable tireur d'élite, ajouta Brown. Delgado !

Un homme se leva.

— Caporal Delgado, mon capitaine, le présenta Brown à Root. Mon tireur d'élite.

Root le gratifia le très jeune caporal d'un clin d'œil amical.

— Enchantée, caporal.

— Mon capitaine, salua Delgado.

— Le capitaine Judsen m'a proposé de mettre ses talents à notre service. Le sergent Vinge sera sa couverture. Le sergent-major restera avec moi, sous mes ordres directs.

Muller se fendit d'un immense sourire.

— Muller, vous acceptez ? l'interpella Brown.

Muller se leva, claqua des talons et clama haut et fort son accord enthousiaste. Il se rassit en jurant :

— Merde, j'adore cette femme.

Sfeir nageait dans la confusion.

— Quant à vous, conclut Brown en regardant les six hommes qu'elle avait fait lever de table. Je vous prie d'effacer bien vite la mauvaise impression qu'a pu laisser l'accueil des Warlords aux gars de la First Team. Parce que vous leur devrez peut-être la vie demain.

— Oui, mon lieutenant.

Les six soldats s'empressèrent de gagner la table de Reese et Muller. Sfeir prit congé des deux hommes. Il croisa le regard de Foley. Son regard froid, à la limite de l'insulte.

— Ce n'est pas le capitaine Sfeir ? s'informa Root en suivant l'homme des yeux.

— Si.

— Capitaine ! hurla Root au commandant des bérets verts. Venez à notre table.

Brown laissa échapper un souffle d'exaspération. Ce crétin était venu aux nouvelles. Il avait espéré sa revanche. La voir enfin céder sa place à un officier compétent. À un véritable commandant de compagnie. La voir retrouver la place qui lui était due. À la tête d'une section.

Root se pencha à son oreille.

— Ne faites pas la tête, lieutenant. La mission pour laquelle le capitaine Sfeir vous a si dédaigneusement ignorée n'a pas l'importance de celle que vous vous apprêtez à mener. Croyez-moi, il regrettera son attitude. Sfeir est un idiot. Le pire est qu'il vous estime, mais le dépit l'aveugle à un tel point qu'il ne s'en rend même pas compte.

Sfeir les rejoignit d'un air compassé. Les Marines de Brown s'assirent auprès de Reese et Muller. Vazini était physionomiste. Elle n'était pas la seule. Ende et Stocker fixaient Reese avec des yeux ronds. Sanchez dévisageait Muller la bouche ouverte. Vazini se leva à demi pour regarder Root. Elle ne l'avait jamais vue, mais le lieutenant Foley la connaissait. Elle aurait mis en jeu ses galons de sergent qu'elle la connaissait. Comme elle connaissait ces deux hommes. Ils ne se retrouveraient pas pour la première fois sous les ordres de Foley.

— Vous étiez avec le lieutenant, souffla le sergent-chef Stone. Vous étiez avec elle quand elle a arrêté le Chirurgien de la mort.

— Je n'ai pas participé à son arrestation, protesta modestement Reese.

Donc Muller y avait participé.

— Vous avez lavé l'honneur des Marines.

— Ouais, mais ce qui m'a fait le plus plaisir, rétorqua Muller. C'est que j'ai lavé l'honneur du capitaine Shaw.

— Vous l'avez connue ? s'exclama Ende.

— Mouais, sourit Muller. Vinge aussi d'ailleurs. Pas vrai, sergent ?

Reese hocha la tête. Un peu raide.

— Mais vous n'êtes pas des 1/6 HARD, s'étonna Ende. Elle servait dans ce bataillon.

— Il n'y a pas que des 1/6 HARD qui aient été déployés en Irak et en Afghanistan, répliqua Muller. En plus, elle a été détachée de son unité pour les besoins de missions particulières.

— Ouais, c'est vrai. En Afghanistan, elle a été basée un temps au camp Rhino.

Reese se détendit, il avait craint un moment que Muller se montrât trop enthousiaste et parlât tant et si bien de Shaw que plus personne n'eût douté qu'elle était encore en vie, mais Muller venait d'expliquer, sans qu'aucun doute ne s'insinua dans l'esprit des Marines, que connaître Shaw n'avait rien d'extraordinaire. Vazini poussa brutalement Ende sur le côté en le traitant de crétin.

— Le capitaine Shaw a servi de 2005 à 2010 chez 1/6 HARD. Tous les vieux sont susceptibles d'avoir croisé un jour son chemin, observa Vazini.

— Merci pour le vieux, grogna Muller.

— J'ai vingt-quatre ans, s'excusa Vazini. Et les autres, à part le chef, n'avaient pas encore fini le lycée quand elle a quitté le service actif.

— J'étais en Irak quand elle était en Afghanistan, fit Stone. J'en ai entendu parler, mais je ne l'ai jamais croisée.

— Le lieutenant Foley la connaissait ? demanda Vazini.

Reese et Muller se consultèrent du regard.

— Il faudra que vous le lui demandiez, répondit Muller.

Les Marines abandonnèrent l'idée d'en savoir plus sur l'implication de leur commandant dans l'affaire du Chirurgien de la mort. Vazini avait dans sa jeunesse caressé le rêve de devenir tireur d'élite. Elle s'était beaucoup entraîné, mais elle avait dû renoncer à son rêve. Elle tirait bien, mais elle n'avait jamais réussi à gérer le stress sur des tirs à longue distance. Les tireurs se retrouvaient souvent isolés. Foley avait assigné des couvertures à Delgado et au capitaine, mais c'était rare. Les tireurs ne passaient pas leur temps sur un toit à guetter une cible, à attendre le bon angle. Vazini aurait retrouvé ces conditions si elle avaient rejoint la police, les SWATS ou des agences fédérales, mais Vazini, gymnaste émérite, avait visé les sélections de l'USMC. Un défi.

Spécialiste de la gymnastique rythmique, blonde aux yeux bleu, elle mesurait un mètre soixante-cinq pour cinquante-deux kilos. Elle avait souffert de son image de danseuse. Lors du bal de fin d'année qui clôturait ses études de second cycle, l'une des stars de l'équipe de football de son lycée l'avait prise à partie. Il racontait qu'il allait s'engager dans les Marines, qu'ils passeraient haut la main tous les tests. Des filles s'étaient pâmé d'admiration, des garçons avaient loué ses qualités physiques. Il avait embrayé que la pratique d'un sport à haut niveau formaient de vrais athlètes. Il avait aperçu Michaela Vazini et ajouté :

— Enfin, ça dépend des sports.

Vazini s'était sentie insultée. Elle avait acidement rétorqué qu'elle n'avait pas besoin de pratiquer un jeu de demeurés pour réussir les tests d'admission des Marines. Il s'était esclaffé de la bonne blague. Elle avait pris la mouche. L'avait mis au défi de se s'inscrire ensemble. Ils avaient brillamment réussi leur test. Tous les deux. Vazinia était venue relever un défi. L'ambiance et les perspective de carrière au sein de l'USMC la séduisirent. Elle signa pour quatre ans et elle avait retrouvé le joueur vedette chez les Warlords. Cinq ans plus tard, Vazini était sergent. Rattachée à l'état-major que commandait le lieutenant Jordan. Sanchez était lance-caporal. Il ne la voyait plus, ou pas, seulement comme une danseuse de ballet. Elle ne le considérait plus comme un abruti au sourire Ultra-brite et ils leur arrivaient de rentrer ensemble à Pueblo quand le hasard d'une affectation ou d'un déploiement à l'étranger les avaient réunis.

Vazini avait postulé pour être tireur d'élite. Découvert qu'en opération, le tireur se déplaçait sans cesse, qu'une escouade comptait sur lui. Que sa vie dépendait du tireur. Protéger son escouade. Se protéger. Vazini gérait la peur, le bruit, les efforts physiques intenses. Rien ne trahissait jamais le stress qui assaillait le fusilier. Mais le tremblement infime de son fusil trahissait le stress qui assaillait le tireur d'élite. Elle avait été recalée. Elle en gardait une certaine amertume et une admiration sans limite pour les tireurs d'élite.

— Le capitaine Judsen est un bon tireur ?

— Ouais, s'enthousiasma Muller. Un tireur d'exception.

— Elle a remporté des compétitions ? demanda Stone.

— Pff, c'est de la frime les compétitions.

— Ah, bon ? Pourquoi, demanda le chef qui arborait avec fierté le badge qu'il avait gagné lors d'une compétition inter-division de tir au pistolet

— C'est du tir sportif, expliqua Muller. Être un bon tireur d'élite ne nécessite pas seulement de savoir mettre dans le mille à deux kilomètres de distance.

— C'est vrai, approuva chaudement Vazini. Je tire bien, mais pas en situation de combat.

— Voilà.

— Raconte-nous un tir d'exception, demanda-t-elle à Muller.

— Je ne la connais pas depuis longtemps. Mais le plus beau tir que j'ai vu, c'était au Kurdistan. Elle a dégommé un pilote d'hélicoptère. Le type volait, elle se tenait sur un toit, ça canardait de partout et c'était un tir très longue longue distance. Elle n'avait droit qu'à un essai. L'hélico allait descendre l'un des nôtres.

— Pas mal, apprécia Sanchez.

— Elle est droitière quand elle tire au fusil, mais elle est ambidextre pour le tir au pistolet. Une arme dans chaque main, elle peut tirer sur deux cibles différentes.

— Oh, merde ! s'exclama Stone.

— Oui, ça tu peux le dire, approuva Muller.

— Vous connaissez le capitaine Judsen et le capitaine Shaw : qui est la meilleure ?

— Je ne saurai pas dire. Tout ce que je sais, c'est que le capitaine Shaw ravale tous les tireurs de légendes à ce qu'ils sont : des légendes. À part Lioudmila Pavlitchenko, personne ne lui arrive à la cheville. Elle ne rate jamais sa cible, même à une grande cadence de tir.

— Elle est toujours en vie ?

— Ça, je ne sais pas, mais j'espère bien. Le capitaine mérite d'être pleinement réhabilitée et de recevoir la Médaille de l'honneur*.

— Elle ne fait plus partie de l'armée.

Muller regarda le soldat Brooke avec un air mi-condescendant, mi-fâché :

— Tu es Marines et tu oses dire ça ?

— Marines un jour, Marines toujours, fit Reese d'un ton égal.

Vinge avait servi chez les bérets verts. Se moquait-il ? se demanda Muller.

— Shaw est une femme de l'ombre, ajouta Reese. Elle mérite sa médaille, mais je ne crois pas qu'elle irait la chercher si elle vivait toujours et qu'on organisait une cérémonie pour la lui remettre.

— Elle a fait quoi après avoir quitté l'USMC ? demanda Ende. On en a jamais parlé lors de l'affaire du Chirurgien de la mort. Tout le monde croyait qu'elle était morte en 2013. Qu'est-ce qu'elle a fait de 2010 à 2013 ? Et après si elle est toujours vivante ?

— Elle a servi son pays, répondit Reese. Elle a même fait plus que cela. Et elle en payé le prix plus d'une fois.

Muller se rembrunit.

— Ouais, elle a le droit aux honneurs et à l'oubli.

Les deux hommes échangèrent un regard. Ils avaient été chercher Shaw au Nouveau-Mexique. Trouvé une femme décharnée. Un esprit tourmenté. Reese aimait Shaw. Muller la respectait. Ils l'avaient cru perdue, finie. Ils l'avaient retrouvée volontaire, efficace, souriante, amicale et chaleureuse. terturbée, violente et dangereuse.

Ils savaient qu'Élisa Brown avait subi les mêmes tortures psychologiques. La jeune femme était un bon officier, un bon soldat, mais Reese comme Muller l'appréciaient pour d'autres raisons. Brown était une survivante, elle combattait avec ténacité et sobriété les séquelles de sa détention et des missions auxquelles elle avait participé. Brown avait admirablement géré son statut d'agent du FBI. Elle avait protégé et soutenu Maria Alvarez sans jamais flancher, sans violence, sans jamais perdre patience. Brown s'était montrée ferme, droite et terriblement humaine.

Reese s'était désaltéré à la source de son humanité.

Elle lui avait rappelé les trois femmes qu'ils avaient le plus aimées dans sa vie. Jessica. Joss. Iris. Des femmes tolérantes qui l'avaient généreusement aimé, tendrement aimé, qui avaient respecté ses décisions et ses sentiments. Il avait perdu Jessica et il ne comprenait pas comment elle avait pu tomber sous la coupe d'un salaud qui l'avait détruite avant de finir par la tuer. Joss était morte. Il ne restait qu'Iris. Iris était venue trop tard. Il avait vécu trop longtemps en dehors des lois humaines. Trop fréquenté de gens bancals et violents, inadaptés et rebelles, blessés et affectivement instables. Ses collègues de la CIA, Finch, Root, Shaw, Fusco. Fusco était le plus humain, mais Reese n'oublierait jamais le flic paumé et alcoolique. Root et Shaw avaient trouvé un certain équilibre ensemble, mais elles appartiendraient toujours au peuple de l'ombre. Trop intelligentes, trop différentes, elles se démarqueraient toujours des autres. Finch... Finch était peut-être l'âme la plus sombre qu'il n'eût jamais croisée.

Dans les ténèbres de sa vie, Joss avait été une oasis. Iris un mirage.

Root l'avait sollicité pour seconder Élisa Brown à Washington. Pour protéger la mère de la petite Alma. Elle lui avait spécifié qu'il remplacerait auprès de l'officier un autre soldat rendu indisponible par une blessure. Qu'après sa convalescence et un petit séjour de rêves en amoureux avec sa femme dans les Caraïbes, le soldat les rejoindrait et reprendrait sa place aux côtés d'Élisa Brown, et que Reese serait libre alors de rester ou de partir.

Il avait tout de suite accroché avec Élisa Brown. Peut-être à cause de Shaw. De l'amitié que les deux jeunes femmes partageaient. De leur complicité. Du naturel qui transpirait dans leur relation, l'enthousiasme juvénile que manifestait Brown envers Shaw lui semblait rafraîchissant.

Brown était un officier extrêmement sérieux et compétent, et une jeune femme décontractée et souriante. Extrêmement à l'aise dans ses rapports avec les autres, même s'il avait découvert avec un peu de surprise qu'elle se laissait très facilement décontenancer quand une personne qu'elle appréciait, la taquinait. Quand Maria Alvarez la taquinait. La jeune Mexiciane et, dans une moindre mesure, Alexeï Borkoof, le géant russe.

Reese n'avait quitté pas le service d'Élisa Brown quand Jack Muller avait repris ses fonctions auprès du jeune officier. Élisa avait accepté son offre de rester jusqu'à la fin du procès, plus longtemps si cela s'avérait nécessaire. Elle l'avait présenté à Muller. Le sous-officier avait compris qu'elle attendait qu'ils coopérassent ensemble. Muller s'était introduit sans heurt dans l'équipe composée des faux agents du FBI et des vrais garde du corps russes.

.

Tandis que Reese et Muller faisaient connaissance avec les Warlords, Root s'amusait avec le capitaine Sfeir. Ils restaient deux Marines à la table des officiers. Si Root avait souhaité s'attirer l'estime et la sympathie des Marines, elle n'eût pas mieux manœuvré.

Elle avait très soigneusement étudié le profil de David Sfeir et Athéna avait mis à sa disposition toutes les archives qu'elle possédaient sur le capitaine des bérets verts. Root avait écouté les enregistrements audio et visionné de nombreuses vidéos sur lesquels Sfeir évoquait le nom d'Élisa, ou bien sur lesquels, les deux officiers s'étaient rencontrés. Il ne lui avait pas fallut longtemps pour comprendre le dépit qu'éprouvait Sfeir à l'encontre d'Élisa Brown. Sa jalousie. Elle s'en serait amusée si l'officier ne s'était pas montré franchement désagréable envers le lieutenant Brown.

Elle se montra tout d'abord courtoise. Elle félicita Sfeir pour ses actions passées, puis pour ses réussites au Niger et en Lybie. Root portait son uniforme de service. Les barrettes clamaient aux yeux avertis des soldats, les campagnes auxquelles elle avait participé, ses spécialités et les décorations qu'elles avaient reçues pour actes de bravoures ou conduites exemplaires. Root les avaient choisies avec soin. En fonction de celles que portaient Sfeir, en hommage à Shaw. Mais Shaw n'avait servi que cinq sous les drapeaux, Sfeir en était à sa quinzième année, ne porter que ce que Shaw avait récolté durant son service n'eût pas été assez pour que Sfeir se sentit en présence d'un égal. Il lui posa des questions sur ses affectations, ils partagèrent leurs expériences en Irak, en Afghanistan et en Somalie. Ils se congratulèrent pour leur réussite et ignorèrent ostensiblement Élisa Brown. Ni l'un ni l'autre ne cherchèrent à l'introduire dans leur conversation, ni l'un ni l'autre ne tournèrent à un seul moment ses yeux vers elle.

Les deux Marines, attablés avec eux, écoutaient avec attention et admiration les deux officiers raconter leurs campagnes et les exploits qu'ils avaient accomplis. Mais la conversation dura et l'un d'entre eux commença à lancer des regards contrariés à son commandant. Il se rembrunit et piqua rageusement sa fourchette dans sa viande. Son jeune camarade le regarda un peu surpris de sa subite colère. Le Marines en colère fit un léger signe du menton en direction de Brown. Le lieutenant mangeait étrangère à la conversation des deux officiers qui partageaient sa table. Le jeune Marines retourna son regard sur son camarade. L'autre lui fit une grimace dans laquelle il essaya de passer toute sa contrariété de voir son commandant snobée par les deux capitaines.

Le ventre du jeune Marines se serra lui aussi de colère. Son camarade avait servi à plusieurs reprise sous les ordres du lieutenant Foley. D'abord en Irak, puis en Afghanistan, enfin au Niger l'été dernier. C'était lui, Kovazks, qui avait accompagné le lieutenant pour contourner les rebelles islamistes qui leur avaient tendu une embuscade. Foley qui avait sauvé Esposito, Foley qui était blessée, Floey qui ne laissait jamais tomber ses hommes, Foley sur qui Kovazks savait qu'on pouvait toujours compter quand ça bardait, Foley qui commandait la Fox, Foley qui allait sauver deux villages et mener ses Marines au combat et à la victoire, Foley qui avait tout prévu, tout calculé — il en était persuadé, parce qu'elle prévoyait toujours tout et qu'elle calculait toujours tout — Foley que ce sale con de béret vert snobait depuis son arrivée, Foley qui avait introduit la nouvelle auprès de ses hommes, Foley que cette con de capitaine snobait maintenant alors qu'elle se trouvait sous ses ordres. Kovazks avait envie de leur taper sur la gueule, de leur gueuler que le lieutenant Foley n'avait peut-être qu'une barrette sur le col de son uniforme, mais qu'elle exerçait son commandement avec une autorité et une efficience digne des deux barrettes que Kovazks espérait qu'on lui donnerait à son retour aux États-Unis. Parce que, merde ! Elle les méritait.

Élisa tourna légèrement la tête vers ses deux hommes. Le lance-caporal Kovazks, un ancien et un jeune deuxième classe, Cobb. Les deux soldats essayèrent de lui transmettre la confiance et l'estime qu'ils éprouvaient pour elle, leur contrariété et leur soutien face à ces deux crétins à deux sardines. La réaction de leur commandant les laissèrent ébahis. Elle souleva facétieusement les sourcils et se fendit d'un demi-sourire discret. Elle recouvra immédiatement après sa mine sévère et ennuyée. Le jeune Marines eut un bref mouvement de tête pour demander une explication à Kovazks, le lance-caporal ne comprenait pas plus que lui et haussa les épaules en signe d'ignorance. Root avait perçu l'échange entre Brown et les deux Marines. Elle et Sfeir se montraient insultants envers le jeune officier, mais Brown attendait patiemment la suite en sachant parfaitement que Root n'avait pas invité le capitaine des bérets verts sans préparer un petit coup à sa manière. Si elle en avait douté au départ, la grossièreté dont elle faisait preuve à son égard l'avait confortée dans son opinion.

Jamais Root ne lui ferait intentionnellement du mal. Elle était venue pour l'empêcher de se tuer, Brown ne pouvait pas le lui reprocher. Elle ne l'avait pas agressée, elle ne lui avait fait aucun reproche, et si Brown n'avait pas envie de parler, n'avait pas envie d'évoquer les photos, sa carrière sur la sellette et son mariage raté, elle pouvait. Root lui avait simplement annoncé qu'elle était venue la garder en vie et elle avait tout de suite après orienté la discussion sur l'opération en cours. Elle lui avait proposé son aide. Une aide précieuse parce que Brown avait réellement besoin d'un tireur d'élite supplémentaire.

Sfeir se délectait d'avoir trouvé une alliées contre elle, il allait déchanter.

— Dîtes-moi, capitaine, on m'a rapporté à Niamey que vous aviez organisé une petite rencontre de boxe libre entre les Français, les Marines et vos hommes.

— Oui, s'enthousiasma Sfeir. Ce fut une belle rencontre.

Root venait de passer à l'attaque, pensa Brown sans savoir où ce premier mouvement la mènerait.

— Vous avez combattu ?

— Oui, bien sûr.

— Contre qui ?

— Un Français.

— Vous l'avez battu ?

— Oui.

— Et vous lieutenant Brown ? Vous avez combattu.

— Oui, mon capitaine. Contre un Français, moi aussi.

Bien meilleur que celui qui lui avait été opposé se renfrogna Sfeir.

— Et vous avez gagné ?

— Oui, mon capitaine.

— Vraiment ? s'étonna indélicatement Root.

Kovazks jura entre ses dents.

— Le lieutenant était opposée à un champion de boxe, se permit-il d'intervenir.

— Ah, fit Root avec une moue dédaigneuse.

— Il est champion de France militaire de boxe anglaise en catégorie mi-lourd, insista le lance-caporal.

— Les boxers ne sont pas toujours très doués en free-fight. Ils ne sont pas assez inventifs.

Kovazks ouvrit la bouche pour lui rétorquer que les compétences martiales du Français ne se limitaient pas à la boxe anglaise. Élisa l'incita d'un regard à se taire.

— Et puis, les Français font partie du 126e régiment d'infanterie ajouta Root avec dédain. Les conditions de recrutement pour entrer dans un tel régiment n'ont rien à voir avec celles des Marines et mieux encore avec celles des bérets verts.

Sfeir se fendit d'un sourire satisfait.

— J'ai entendu parler de cette rencontre, mais je n'ai pas su quel en avait été le résultat. Qui a gagné ?

L'air satisfait de Sfeir glissa.

— Lieutenant ? demanda Root à Élisa.

— Les Marines et les bérets verts ont fini à égalité, deux points partout.

— Oh ! se désola Root. Quel dommage ! Vous n'avez pas essayé de vous départager ?

— Nous n'en avons pas eu le temps.

— C'est stupide, laissa tomber Root. Et vous n'avez pas envie de le savoir ?

Sfeir pensait les bérets verts meilleurs que les Marines. Brown n'était pas aussi présomptueuse et l'issue de la rencontre lui avait peu importé. Elle l'avait seulement incitée dans le but d'obtenir le respect du capitaine Aubert.

— Capitaine, vous ne partez pas en opération demain ?

— Non.

— Et vous lieutenant, vous partez après-demain ?

— Oui, confirma Brown.

— Rien ne s'opposerait donc, à ce qu'on organise un petit combat ce soir ?

Root n'allait pas...

— Un combat de chef ! Vous, capitaine, contre le lieutenant Foley.

Si, elle avait osé.

Root se pencha sur la table pour parler aux deux hommes de rang.

— Qu'en penseriez-vous, caporal ? demanda-t-elle à Kovazks.

— Ce serait un beau combat, mon capitaine, répondit-il persuadé que son commandant remporterait le combat sans coup férir.

— Et vous lieutenant ?

— Je suis à vos ordres, mon capitaine.

— Vous faites honneur au corps des Marines, lieutenant.

— Merci, mon capitaine.

— Et vous capitaine, seriez-vous prêt à relever le défi ? À défendre l'honneur des bérets verts ?

Que pouvait répondre Sfeir ? S'il se défilait maintenant, Foley et ses Marines le traiterait de lâche. L'idée d'une telle rencontre était contraire à la discipline et à l'éthique. Un combat de chef ? De tels combats mettaient aux prises deux peuples qui renonçaient à une guerre meurtrière pour s'en remettre aux dieux. À dieu. Dieu choisissait son champion, le perdant renonçait à ses prétentions. Il acceptait sa défaite. Il reconnaissait le bon droit et la supériorité de son adversaire. Le capitaine Judsen ne pouvait l'ignorer. Il dévisagea Brown, essaya de lire sur son visage et dans ses yeux ce que réellement pensait l'officier. Il ne décela rien. Le lieutenant attendait sa décision. Modestement. Respectueusement.

— Vous partez, dans deux jours, Foley.

— Mmm, approuva Root. Mais c'est sans importance, si vous lui faite trop de mal, j'assurerai le commandement de ses hommes jusqu'à ce qu'elle retrouve ses aptitudes. Et puis, d'après son dossier militaire, le lieutenant Foley est résistante à la douleur. Elle est montée à l'assaut d'un groupe ennemi en juillet dernier alors qu'elle était blessée. Une blessure bénigne, il est vraie, mais il y a deux ans, elle avait été plus gravement blessée et elle a refusée d'être laissée en arrière. Si les balles ne l'ont pas arrêtée en Irak ou en Libye, ce ne sont pas quelques coups de poings qui vont le faire, n'est-ce pas, lieutenant ?

— Vous connaissez l'opération, mon capitaine, confirma Brown. Je vous laisserai le commandement sans hésiter.

Root haussa un sourcil. Brown lui renvoya une grimace. Si elle se retrouvait vraiment dans l'incapacité de commander, Jordan, Stone, et les chefs d'escouade s'en tireraient sans elle, et elle comptait sur Muller pour conseiller Root. Elle lui vouait une confiance aveugle comme franc-tireur, mais commander une unité demandait des compétences particulières et la confiance de ses hommes.

— Bien, bien, bien, se félicita Root. Le problème est donc résolu de ce côté là. Alors capitaine Sfeir ? Prêt à affronter le commandant de la Fox sur le ring ?

— Comment refuser ?

Root grimpa sur sa chaise et annonça la nouvelle avec la grandiloquence d'un comique-troupier :

— Oyez, oyez, braves soldats ! Ce soir, à...

Elle consulta sa montre.

— À vingt-heure quinze, un combat opposera, pour la gloire de leur corps et l'honneur de leurs hommes, le capitaine Nicolas Sfeir pour les bérets verts au lieutenant Élisa Foley pour les Warlords ! Qui sera le meilleur ? Qui inscrira le nom de son unité sur les tablettes du camp de Ouallam ? Réponse, ce soir !

Elle leva la main, pour signifier qu'elle n'avait pas fini, mais se tourna vers les deux officiers.

— Punitions levées et permission d'assister au combat pour tous les hommes, accordée, demanda-t-elle ?

Accord des deux officiers.

Root transmit et, décidé à aller jusqu'au bout de sa mise en scène :

— Soldats, applaudissez vos officiers !

Des hurlement d'enthousiasme lui répondirent. Les Français et les Nigériens emportés par la joie des Marines, mêlèrent leurs cris aux leurs. Perez affirma à ses voisins que le capitaine Sfeir n'avait aucune chance. Muller affirma lui, que Brown assurait sur un ring, les Marines pensaient de même et adoptèrent définitivement le sergent-major.

— Vous l'avez déjà vu combattre ? demanda Stone.

— En Irak, je l'ai vu envoyer quatre type au tapis en moins d'une heure.

— Vive le lieutenant ! gueula Vazini.

Son cri fut repris de table en table. Les bérets verts gueulaient tout autant. Root encouragea les deux officiers à monter sur leur chaise. Élisa secoua la tête.

— Allez, Foley, l'encouragea Sfeir. Au point où nous en sommes...

Il se mit debout sur sa chaise et fit signe de la main à Brown de l'imiter. Les Marines scandaient son grade comme des forcenés. Elle obtempéra. Le chahut arriva à son comble.

L'air ahuri d'Élisa apprit à Sfeir qu'elle s'était aussi bien laissée piéger par le capitaine Judsen que lui. Ni l'un ni l'autre ne pouvait plus reculer. Il tendit une main par-dessus la table.

— Lieutenant, cria -t-il pour surmonter le vacarme des soldats.

Élisa se tourna vers lui, vit la main tendue. Ils se serrèrent la main. Une poignée de main chaleureuse. De combattant à combattant. Le geste plut, les soldats se mirent à taper sur du poing sur les tables. Root monta sur la table. Elle attrapa les mains des deux officiers et les leva au ciel.

Deux hommes ne participaient pas à la liesse général. Reese tout d'abord. Bien trop sérieux pour s'adonner à de telles démonstrations. Heureux néanmoins. De retrouver Root égale à elle-même. Les soldats, emportés par leur joie, ne se demandaient pas pourquoi les deux officiers acceptaient une rencontre qui mettaient en danger leur autorité et leur prestige auprès de leur hommes. Lui, ne se le demandait pas non plus. L'initiative venait de Root. Elle désirait mettre Brown en avant et elle était persuadée que le lieutenant gagnerait ce combat. Elle avait manipulé les deux officiers, car même si Sfeir méritait une correction, Brown n'aurait jamais porté son aval à l'organisation d'un combat entre elle et l'officier.

Il secoua la tête. L'arrogance de Root. Son arrogance communicative. Muller célébrait déjà la victoire d'Élisa Brown.

— C'est elle, c'est Root ! chuchota le sergent-major à l'oreille de Reese. Je suis sûr que c'est elle qui a eu cette idée, je ne sais pas pourquoi, mais il y a une raison. Le capitaine Sfeir n'a pas dû se montrer correct envers le lieutenant, et Brown va faire des étincelles !

Muller ne murmurait pas vraiment. Sanchez l'entendit.

— Sfeir ne supporte pas qu'elle soit à la tête d'une compagnie alors qu'elle n'est que lieutenant. Depuis qu'on est arrivé, il la traite comme une merde. Et il est le seul à ne nous avoir pas proposé d'aide pour arrêter les islamistes. J'espère qu'elle va le lui faire regretter.

— Ne t'inquiète pas pour ça, répondit Muller d'un air confiant.

Le second lieutenant Jordan, qui était arrivé après que Sfeir eu rejoint la table du lieutenant Foley, ne participait pas non plus au délire ambiant. Si Foley se retrouvait au tapis, elle ne perdrait pas son autorité auprès de ses hommes, pas si elle combattait comme il l'avait vu combattre contre le Français, car même si elle perdait, Foley, avant de se retrouver au tapis, aurait montré assez de courage, d'habilité et de hargne pour que chacun, quelle que fût son unité la félicitât pour son combat. Jordan s'inquiétait parce que si le colonel Scott avait vent de cette petite démonstration, Foley risquait de se retrouver aux arrêts en rentrant au Camp Lejeune, et une très sérieuse réprimande qui jouerait sur son avancement. Jordan estimait, tout comme le lieutenant Zimmerman et pas mal de sous-officier sinon toute la compagnie Fox, que Foley méritait ses galons de capitaine. Il s'inquiétait aussi, parce que si Foley se retrouvait dans l'incapacité de commander l'opération prévue, ce serait lui qui assurerait son remplacement. Les Français tenaient des Mirages 2000D à la disposition de Foley. L'opération était complexe et elle impliquait des forces armées étrangères et de gros moyens si les Mirages entraient en action. Jordan ne se sentait pas les épaules à en assumer le commandement si Foley lui refilait le bébé. parce que jamais elle ne laisserait ses hommes à un officier qu'ils ne connaissaient pas. Un officier envoyé en mission spéciale, pour le compte de la CIA. Une tarée qui venait de mettre en danger la carrière de son officier-commandant et le bon déroulement d'une opération délicate.

.

Root entraîna Élisa dans son bureau. Exigea la présence de Muller et de Reese. Vazini et Jordan s'incrustèrent à leur suite.

Stone fut chargé de s'occuper à monter le ring.

— Vous êtes en tenue, Élisa ? demanda Root à la jeune femme.

— Oui.

— Cycliste et brassière ?

— Oui.

— Je m'occupe du reste. Où planquez-vous les bandes de protection ?

— Vazini, allez les chercher, lui ordonna Brown.

— Oui, mon lieutenant.

Jordan se mordait les lèvres.

— Mike, l'apostropha Root. Si vous doutez d'Élisa, vous sortez.

— Je ne doute pas, mon capitaine.

— Pourquoi cette tête d'enterrement alors ?

— C'est... euh. Foley, vous... tu... balbutia le lieutenant.

— Elle va gagner, vous n'aurez pas besoin de la remplacer demain et le colonel Scott ne lui en voudra pas trop s'il apprend l'existence de ce combat, affirma Root d'un ton léger.

Elle soupira.

— En fait, il y a de forte chance pour qu'il l'apprenne. Élisa écopera de quinze jours d'arrêt et d'un blâme. Rien d'assez méchant pour que le colonel Scott déchire son son brevet de capitaine.

Les mâchoires tombèrent.

— Élisa, la morigéna Root. Ne me dîtes pas que c'est une surprise ?

— Ben, euh... s'embarrassa la jeune femme.

— Personne ne veut se passer d'un officier et d'une femme aussi précieuse que vous, Élisa.

Brown rougit, saisissant parfaitement le message à double sens.

— Vous n'êtes pas d'accord avec moi, Jack ?

Muller regarda Root avec admiration et affection. Elle savait toujours tout, elle pouvait toujours tout. Quant au lieutenant Brown :

— Un de mes officiers préférés, mon capitaine.

Root s'esclaffa et elle passa un bras en travers des épaules d'Élisa.

— Vous avez entendu ça, lieutenant ? Le sergent-major Muller vous adore. Et j'imagine que vous savez très bien qui est l'autre officier dont...

— Les autres, mon capitaine, la coupa Muller. Les deux autres.

— Vous me flattez, Jack.

Le grand sergent rougit de plaisir.

— Donc, Élisa, vous savez qui sont les autres officiers préférés de Jack ?

— …

— Vous ne savez pas ?

— Si, murmura Brown sincèrement émue par la déclaration de Muller.

Vazini choisit ce moment pour revenir avec des bandes. Root demanda à Élisa l'autorisation de s'occuper de ses poings.

— J'ai rapporté votre protège-dent, mon lieutenant, ajouta Vazini.

Élisa la remercia. Elle s'assit sous l'injonction de Root.

— J'aimerais rester seule avec le lieutenant, dit Root d'une voix autoritaire. Jack, vous resterez à la porte avec Michaela et vous empêcherez quiconque de rentrer. Lieutenant Jordan, allez vous assurez que tout se passe bien dehors et que les esprits ne s'échauffent pas trop.

— Jordan, l'arrêta Élisa avant qu'il ne sortît. Faites passer le mot que la consommation d'alcool est interdite et qu'après le combat tout le monde doit rejoindre sa chambrée. Extinction des feux dix minutes après. Le moindre manquement aux ordres sera sévèrement puni.

— Bien, mon lieutenant.

Élisa et Root se retrouvèrent seules. Root se plaça devant elle. Elle posa les mains sur les genoux du jeune officier, les écarta et s'accroupit entre ses jambes.

— Donnez-moi vos mains, Élisa.

Root banda soigneusement les mains de Brown. L'opération se déroula dans le silence. Un temps que Root accorda à la jeune femme qui la dominait. Une pause qui mènerait, elle l'espérait, Élisa à mesurer la gravité de ses actes. Brown avait programmé deux suicides en un peu moins d'une demi-journée. Le premier avait été instinctif. Brown avait été emportée par la violence de ses sentiments et de son désespoir. Elle s'était retrouvée enfermée dans une cage sans issus. Un labyrinthe d'émotions et d'angoisse dans lequel elle s'était perdue. Le ciel brillait au-dessus d'elle, inatteignable. Sans oiseaux, sans cire, sans flèches, elle ne pourrait s'échapper. Sans armes, elle finirait dans la gueule du minotaure. Elle y sacrifierait son honneur et l'affection qu'elle ressentait pour Maria. Elle décevrait ses parents, elle perdrait l'estime d'Ethan, celles de ses hommes et de ses supérieurs. Mais elle pouvait tout sauver. D'un geste. Échapper au minotaure. Il suffisait d'une balle. La jeune femme avait remporté cette première épreuve. La raison l'avait emporté sur l'impulsion. Mais elle n'avait pas suffi à ce qu'Élisa renonçât au suicide. Un suicide mûrement réfléchi, cette fois. Aussi bien préparé que l'opération qu'elle avait programmée. Élisa mènerait ses hommes à la victoire, et sa mort n'entacherait ni son honneur ni celui de personne. Une mort héroïque. Elle serait décorée à titre posthume. Ethan recevrait sa Silver Star en son nom. Il chérirait le nom de sa sœur aînée. Ses parents seraient fiers de leur fille, l'USMC de l'avoir comptée dans ses rangs.

Root n'aurait pu empêcher le premier suicide. Si Élisa ne s'était pas laissé distraire par les alertes d'Athéna lancées sur son ordinateur et son Tetrapad.

Elle n'avait pas encore empêché le second.

Elle avait rejoint Ouallam pour sauver la jeune femme. Pas pour la protéger. Jack veillerait sur Brown et Root le savait prêt à mourir pour Élisa. Muller aimait passionnément sa femme, il adorait sa fille, mais il n'hésiterait pas un instant. Root avait été assaillie par la culpabilité quand le sergent, à Niamey, avait répondu avec bonhomie et une pointe d'embarras à ses insinuations grivoises, et qu'elle l'avait accusé d'être un papa-poule aussi doué pour changer les couches que pour expliquer à sa fille combien il était important de se rendre aux toilettes. Muller avait ri de bon cœur :

— Pour les couches, c'était horrible au début, j'en mettais partout ! Et ne me parlez pas de cette histoire de toilettes. Elle s'est retenue pendant des mois. Elle hurlait ensuite parce qu'elle était constipée. Jenny a déprimé, elle se traitait de mauvaise mère. Je n'étais pas toujours là, c'était difficile pour elle. Si vous saviez ce que j'ai pu culpabiliser ensuite. J'ai cru que c'était de ma faute. Mais vous savez quoi ? On est prêts à recommencer. Pas tout de suite, mais dans un an ou deux.

— Vous voulez un autre enfant ?

— Ouais, c'est cool, les enfants ! Je m'arrangerai pour être plus présent. Au pire, je quitterai la CIA et je retenterai ma chance dans l'armée ou auprès d'une autre agence. Officiellement, j'appartiens toujours au corps des Marines, je pourrais rempiler si je passe les tests d'aptitudes avec succès. Si Jenny me le demande, je demanderai mon affectation à un régiment de réserve et je me chercherai un autre boulot, sauf si je peux devenir instructeur. Enfin, je ne sais pas. Ce n'est pas pour maintenant.

Root lui avait alors franchement exposé la nature de leur mission. Ce qu'elle attendait de lui. Muller lui avait rétorqué qu'il savait très bien à quoi s'attendre quand Beale lui avait annoncé qu'il partait à la demande de Samantha Groves, au Niger, pour il ne savait trop quelle mission.

— Je me doutais bien que ce ne serait pas une mission de maintien de la paix et que je ne porterais pas un casque bleu sur la tête. Je donnerais ma vie pour le lieutenant Brown. Je suis un soldat. Si je voulais vivre sans risque, je vendrais des assurances.

— Et Jenny ?

— Elle savait à quoi s'en tenir en m'épousant. Je ne lui avais pas caché qu'elle risquait un jour de me voir revenir entre quatre planches. Elle l'a accepté et elle m'a dit que si un jour elle ne supportait plus de vivre comme ça, on en parlerait. On en a jamais reparlé.

.

Brown serait en sécurité tant que Muller serait à ses côtés. Mais le sergent-major n'était pas destiné à vivre en symbiose avec la jeune femme. Élisa devait comprendre que le suicide ne résoudrait pas ses problèmes. Elle devait renoncer à cette idée. Définitivement.

Élisa était croyante. Élisa aimait des gens. Élisa était officier.

Root avait été la meilleur psychanalyste de New-York. Elle était la meilleure psychanalyste de New-York. Des États-Unis. Et de beaucoup d'autres pays encore.

Elle fixa la dernière bande autour des doigts d'Élisa.

— Je n'ai pas perdu la main, se félicita-t-elle.

Élisa serra et desserra les poings.

— C'est parfait, apprécia-t-elle.

— Vous êtes prête, Élisa ?

— Oui.

— Vous vous méfierez de Sfeir, s'il cherche à vous approcher. Il utilise ses coudes et ses genoux avec beaucoup d'efficacité, et il attaque les cuisses pour fatiguer ses adversaires et ses projections sont très efficaces. Ne vous laissez pas piéger.

— Vous l'avez déjà vu combattre ?

— J'ai regardé des vidéos dans l'avion.

— C'est pour cela le combat ?

Root pencha la tête sur le côté.

— Il ne m'aime pas beaucoup, ajouta Brown.

— Il se comporte comme un sombre imbécile.

Élisa consentit à lui donner raison.

— Vous vous attendez à ce que je lui donne une leçon d'humilité ? demanda-t-elle.

— Absolument !

— Vous pensez que je vais gagner. murmura Brown.

— Absolument, répéta Root.

— Mais...

— Vous êtes la meilleure, Élisa. Vous avez donné une leçon au capitaine Aubert et vous donnerez une leçon ce soir au capitaine Sfeir. Il la mérite autant que le Français.

— …

— Je ne suis pas venue vous tenir la main, tandis que vous vous complaisez dans votre malheur.

Brown déglutit difficilement et ses yeux mirent à briller.

— Je vous interdis de pleurer, la prévint durement Root. Vous allez disputer un combat difficile. Alors, vous allez vous concentrer et faire honneur à votre réputation de combattante efficace et calme. Je veux que ce soir en se couchant, vos hommes aient, tous, le sourire aux lèvres et qu'ils se félicitent de servir sous vos ordres Qu'ils se rengorgent de votre victoire qui prouve que les Marines sont les meilleurs et que dans une semaine, ils auront couvert de gloire leur unité parce qu'ils ont pour commandant un putain de lieutenant.

Root se mit debout. Brown devait oublier tout ce qui n'avait pas rapport à son combat.

— Levez-vous, retirez vos chaussures, déshabillez-vous.

Élisa ouvrit la bouche. L'expression dure et froide qui s'afficha sur le visage de Root la prit de court. Elle se dandina gauchement d'un pied sur l'autre.

— Exécution, lieutenant.

Brown fronça des sourcils, ses yeux noisettes joliment striés de verts s'assombrirent. Elle lui donnait des ordres ? Elle débarquait la veille d'une opération de guerre, elle s'incrustait dans son unité, elle lui imposait Muller comme garde-du-corps, ravalait le sergent Vazini au rôle de potiche, provoquait un officier avec qui Élisa était forcée de coopérer et manœuvrait impudemment officiers, sous-officiers et hommes de rang pour qu'ils s'accordassent, au mépris de la discipline et de la prudence, à ce que deux commandants d'unité règlent leurs différents sur un ring. Élisa aurait mis aux arrêts quiconque ce fût permis un tel comportement. Root sourit narquoisement. Elle se...

— Vous savez que je vous aime beaucoup, Élisa ? l'interrompit Root dans ses pensées En dehors de Sameen, vous êtes mon poulain préféré.

— Parce que vous en avez d'autres ? répondit hargneusement le jeune officier.

— Je n'en veux pas d'autres.

Root la contempla un moment.

— Sauf, peut-être, si Muller, John ou l'un des Russes me propose d'entrer dans mon écurie.

Les yeux d'Élisa retrouvèrent leur couleur naturelle.

— Allez, lieutenant, lui dit affectueusement Root. Je sais que vous me détestez de vous avoir manipulée, mais vous ne pouvez plus reculer, et vous venez de me démontrer que vous possédiez encore assez de hargne pour briller ce soir sur un ring.

— Vous ne pourrez plus jouer à cela à partir de demain.

— Jouer à quoi ?

— À faire ce que bon vous semble.

— Demain, je me soumettrai officiellement à votre autorité, lieutenant. Mon fusil sera à votre service et je n'interférerai aucunement dans votre commandement.

— Vous aurez une certaine liberté en tant que tireur d'élite.

Root haussa les sourcils.

— J'apprécie les francs-tireurs qui font preuve d'initiative, grimaça Brown.

— Je ne vous décevrai pas.

— Okay.

Brown délaça ses chaussures, retira ses chaussettes, son MARPAT et glissa en seiza sans que Root eût besoin de le lui dire. Root s'installa derrière elle, les pieds en attaque pour être un peu haute que Brown. Ses mains se posèrent sur ses épaules, remontèrent à la base du cou. Les pouces entamèrent un massage en profondeur. Les muscles, les jugulaires. Accompagné de sons très graves qui vibraient aux oreilles du jeune lieutenant. Élisa régla sa respiration et son esprit dessus. Le massage cessa. Une main vint se poser, doigts écartés, entre ses omoplates. Une grande paix tomba sur elle. La main irradiait d'une chaleur bienfaisante, d'une énergie qui coulait dans son dos, qui se transmettait à ses membres, à ses reins, à son ventre, à son torse, qui montait, qui envahissait son crâne, son esprit, son cœur. Son âme. Qui y chassait le trouble qui l'habitait, qui balayait ses faiblesses et ses peurs. Qui l'emmenait à la rencontre d'elle-même. De la femme qu'elle était vraiment. De la femme qu'elle aimait.

Les yeux fermés, concentrée à l'extrême, Root faisait appel à toute son énergie, à tout l'amour qu'elle était capable de donner, à tout ce qu'elle avait appris en parcourant les archives qui traitaient de la transmission des énergie dans les cultures du monde entier. À travers sa main et son esprit, elle insufflait plus que la paix et de la force au jeune lieutenant des Marines. Elle lui insufflait la vie. Le goût et l'amour de la vie.

.


.

Le camion freina brutalement. Les détenues hurlèrent et partirent en avant. Elles écrasèrent les unes contre les autres. Shaw se reçut un coup de coude dans le sternum qui l'aurait pliée en deux si elle n'avait pas été compressée entre deux détenues. Une main s'égara dans l'une de ses poches, à la recherche d'un quignon de pain, d'un malossol ou de n'importe quoi d'autre à manger ou à échanger plus tard. Elle attrapa la main, un cri retentit. Le camion s'immobilisa et les détenues repartirent en arrière. Puis la porte-arrière du camion s'ouvrit, des ordres fusèrent. Une bousculade s'ensuivit. Les femmes jouaient des coudes, n'hésitaient pas à jouer des poings, poussaient. La benne était haute. Shaw partit en avant. Une main le retint par un pan de sa veste. Elle n'avait pas besoin de savoir à qui elle appartenait.

.

Elles avaient partagé cinq nuits dans la forêt. Cinq nuits plutôt agréables compte-tenue des journées. Six jours à ahaner sur son mélèze. À trimer en maillot de corps, à suer, à éviter que sa sueur gelât sur sa peau, à s'habiller, à se déshabiller, à avaler de l'eau tiède et des déjeuners à peine chauds qui manquaient de consistance. Des déjeuners de vieillards impotents ou presque. Choux, patates, malossols, betteraves, une saucisse par repas, du pain rassi.

Les soirées en compagnie d'Anna Borissnova avaient été une bénédiction. Il y avait le feu qu'elles allumaient dès les détenues quittaient la coupe, un repas chaud et du thé. Les gardes du premier soir n'avaient pas été relevés durant les cinq nuits. Le deuxième soir, le garde qui répondait au nom de Boria était venu voir Anna et lui avait annoncé d'un air contrit que sa demande de couverture avait été refusée. Il était revenu un peu plus tard alors qu'elles mangeaient. Il leur avait tendu une gourde en aluminium et un papier plié en forme de sachet.

— Ce n'est pas grand-chose, mais si vous n'aviez pas été là hier soir...

La gourde contenait de la vodka, le papier du thé noir..

— Je sais bien que vous êtes des criminelles et que vous méritez d'être là, mais...

Le garde arborait une mine si embarrassée que les deux femmes ne l'avaient pas même remercié. Il leur demanda de brûler le papier et de lui rapporter la gourde avant le matin. De ne pas oublier.

Les deux femmes connaissaient la traîtrise de l'alcool qui réchauffait un corps gelé. Shaw ne buvait plus depuis presque trois ans et Anna Borissnova n'avait jamais beaucoup bu. Elles s'étaient avoué leurs rapports distants à l'alcool le premier soir :

— Je ne bois pas, dit Shaw.

— Je ne bois pas trop non plus.

— Je suis malade quand je bois de l'alcool.

— J'avais remarqué que tu ne buvais pas. J'ai toujours trouvé ça bizarre.

Shaw tisonna le feu devant elle.

— Je possédais une bonne descente avant. J'appréciais plus particulièrement le Whisky, un bon Scotch ou un bon Bourbon. Je buvais pas mal de bière aussi.

Anna s'était fendue d'un sourire.

— Qu'est-ce qui te fais marrer ?

— On nous dispensait des cours de civilisation au SVR.

— Et j'ai le profil de l'Américaine de base ?

— Oui.

— Tu n'es pas mal non plus dans ton genre.

— Pas faux, avait reconnu Anna. Pourquoi tu ne bois plus ?

— Tu sais pour les simulations ?

— Oui, j'ai vu celle de Chihuahua.

Shaw pâlit brusquement.

— John et Lionel voulaient me rallier à leur cause. Enfin, à la tienne.

Shaw s'était détendue, Root absente, Athéna avait elle-même présidé à la projection.

— Et tu as apprécié le spectacle ?

— Oui, je regrette de ne pas y avoir été.

Le regard d'Anna se chargea d'intensité.

— J'ai aussi compris pourquoi tu ne m'avais pas tué à Concord.

Shaw haussa les épaules.

— J'ai cru à ce que tu m'as dit ce jour-là. J'ai été heureuse que la simulation et tes amis me confirment que je ne m'étais pas trompée.

— C'est toi qui a convaincu Matveïtch ensuite ?

— Oui.

— Tes potes t'ont à la bonne pour avoir cru une histoire aussi tordue.

— Ils savent qu'ils peuvent me faire confiance, avait modestement répondu Anna.

— Pour l'alcool, expliqua Shaw. C'est à cause des simulations. Ils m'ont injecté pas mal de drogue, pendant pas mal de temps. Je m'en suis bien sortie tout compte fait, mais je suis devenue aussi sobre qu'un soufi. Je ne bois plus d'alcool.

Anna secoua la gourde.

— La vodka...

— Ce n'est pas de l'alcool, c'est ça que tu vas me sortir, Natashka ?

— J'ai manié la tronçonneuse toute la journée, je suis crevée, je suis vidée. Je ne veux pas me saouler, mais j'ai besoin de me détendre.

— Okay.

Shaw se pencha sur Borissnova et lui arracha la gourde des mains.

— Si je suis malade ou que je meurs d'hypothermie pendant la nuit, tu en subiras les conséquences.

— Si tu es morte, je ne risque pas grand-chose.

— Tu auras ma mort sur ma conscience.

— Il y a longtemps que ma conscience me laisse en paix.

— Qu'est-ce tu fous là, alors ?

— …

— Pourquoi tu n'es pas restée avec tes petits copains du SVR ?

Anna fixa le feu d'un air absent.

— J'ai servi trois ans d'assassin dans une agence gouvernementale, réprit Shaw. Je ne me suis jamais posé de questions. J'ai perdu un ami parce que j'étais un bon petit soldat sans conscience. Lui, il s'est posé des questions. C'était un gars honnête, dévoué à son pays. Notre agence n'était ni l'un ni l'autre. Il est mort parce que je me suis montrée stupide, parce que je n'ai pas voulu me poser de questions. J'aimais mon boulot, tuer m'indifférait puisque c'était pour la bonne cause. Pff, la bonne cause...

— J'ai servi dix ans, murmura Anna.

— Peut-être. Peut-être que tu as été assez conne pour refuser de voir la vérité en face pendant dix ans, Natashka. Tu as peut-être mis du temps, mais un jour, tu as eu le courage de te regarder dans un miroir et de te demander si tu pouvais vraiment te regarder dans ce miroir sans te haïr. Tu as réalisé que non et tu as plaqué dix ans de ta vie. Moi, on a juste voulu me descendre. J'ai réalisé ensuite que j'avais fait fausse route, mais trop tard.

— Qui te dis que ce n'était pas trop tard pour moi aussi ?

— Pour plein de gens, c'était trop tard. Que ce soit toi ou moi, on a tué des innocents. Il nous faudra toujours vivre avec.

Shaw avait débouché la gourde. La conversation devenait trop sérieuse, trop sensible. Pour elle et pour Borissnova. La nuit ne se prêtait pas à une introspection, à des confidences qui raviveraient des douleurs ou des remords. Shaw n'avait pas médité, elle était fatiguée, elle n'aurait pas la force de revenir sur son passé, de supporter la charge émotionnelle qui en découlerait. La sienne augmentée de celle d'Anna Borissnova.

— Prête à assumer ? dit-elle en levant la gourde.

— Oui.

Shaw but une longue rasade. Elle toussa aussitôt après en jurant. Des larmes débordèrent. Anna lui opposait une attitude stoïque. La vodka provenait certainement d'une des deux boutiques du camp. Elle n'avait jamais mis les pieds que dans celle que tenaient Vania et Sophia. Ce qu'ils vendaient sous l'appellation de vodka était un infâme tord-boyaux. Shaw lui passa la gourde. Anna la porta à sa bouche. Elle but trois gorgées. Ses yeux brillèrent autant que ceux de Shaw et elle haleta juste après, cherchant à reprendre sa respiration. L'alcool lui brûla la gorge et l'estomac. Elle proposa une autre rasade à Shaw. Celle-ci secoua la tête en signe de refus. Anna porta une nouvelle fois la gourde à ses lèvres et la reboucha ensuite.

Elle attendit deux minutes que l'alcool lui montât à la tête et obtint l'effet qu'elle avait recherché. Elle retrouva sa capacité à penser clairement. Elle secoua la gourde, demanda à Shaw si elle voudrait plus tard. Shaw refusa une nouvelle fois son offre :

— Une gorgée de plus et les gardes se retrouvent en taule.

— … ?

— Pour nous avoir filé de l'alcool. Je ne crois pas que ce soit dans le règlement que les gardes filent de l'alcool aux détenues. Je ne doute pas que certains le font en échange de certains services, mais ils ne sont pas assez idiots pour ne pas couvrir leurs arrières en cas de problème.

Anna approuva.

— Tous les gardes ne cautionnent pas la gestion de Blatov, ajouta-t-elle en guise d'explication..

— Mais ceux-là on prit un risque.

— C'est vrai.

Anna se leva pour aller rendre la gourde aux gardiens.

Shaw avait cru à une faveur exceptionnelle. L'exception se renouvela les trois autres soirs suivant. Ce fut toujours le même garde qui apporta la gourde et le sachet de thé. Boria. Il ne tenta jamais d'engager la conversation, il n'assit pas en leur compagnie autour du feu, il ne leur proposa pas de trinquer avec elles. Anna et Shaw ne se conduisent pas différemment. Elles brûlèrent consciencieusement les sachets en papier et Anna rapporta toujours les gourdes le soir à moitié pleines. Elle était la seule à prononcer un mot lors de ces échanges. Un seul mot : merci.

Des soirées affairées. Et tranquilles. Les deux femmes ne s'adressaient la parole que pour se dire le strict minimum. Shaw put reprendre ses séances de méditation. Anna chanta parfois, des mélodies douces et profondes qui accompagnèrent Shaw dans ses voyages.

Des soirées reposantes. Sans cris, sans insultes, sans lamentations, sans le bruit strident des tronçonneuses, les bruits sourds des haches qui tapaient sans relâche. Sans ces faces mornes, renfrognées, épuisées, découragées, hostiles parfois, sans que Shaw n'en sût la cause. Elle aurait pu demander à Anna le soir. Elle renonça. Elle avait envie de s'évader du camp, de sa pesante ambiance délétère. Le soir, elle retrouvait un peu, malgré le froid, la faim et la fatigue, la paix que lui avait offert sa cabane sur les rives de la Tesseieva. La cabane d'Anna.

Elle ne l'avait même pas remerciée. Anna ne lui avait posé aucune question, elle n'avait même pas évoqué le sujet. Peut-être parce que le désir de partir au fond des bois, de s'isoler des hommes et de la frénésie du monde existaient au fond de chaque Russe. L'Europe médiévale, à travers sa littérature, mettait en scène des hommes hors du temps, des ermites. Ces hommes qui cherchaient Dieu et la rédemption, qui s'affranchissaient des lois civiles et canoniques. Des marginaux. Seigneurs et évêques avaient combattu ces fous de dieux qui ne dépendaient d'aucune autorité. Les Russes n'étaient toujours guidés par leur foi, beaucoup s'étaient enfoncé dans la forêt pour fuir les persécutions. Religieuses ou politiques.

Anna était née dans un petit village. Elle appartenait à une minorité linguistique et culturelle, installée en Russie à la suite des déportations massives du XXe siècles*. En 1946, son arrière-grand-père était passé dans la machine à broyer du SRPV*. On avait ignoré ses déclarations enflammées, ses protestations d'innocence, son assurance d'être dévoué à l'Ukraine, à l'URSS. Condamné pour intelligence avec l'ennemi, il avait été déporté. Sa femme l'avait suivi avec leurs deux enfants. Ils n'étaient jamais repartis de Sibérie. Leurs enfants s'étaient mariés avec les enfants d'autres déportés, ils avaient à leur tour eu des enfants. Dont la mère et le père d'Anna.

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— En rang pour l'appel ! cria un garde.

L'agitation qui avait présidé à la descente du camion se calma. Les détenues se placèrent rapidement en rang. En silence. Elles se mêlèrent aux prisonnières qui travaillaient sur les autres aires de coupe. Et comme chaque soir, à chaque retour d'une journée de travail, elles patientèrent. Sans raison. L'attente durait plus ou moins longtemps. Au mieux vingt minutes. Au pire, une heure, parfois deux, jusqu'à ce que l'une des détenues s'écroulât ou relâchât simplement son attitude.

Shaw décida qu'elle ne donnerait ce plaisir à personne.

L'attente s'éternisa. Anna bougeait ses doigts de pieds, prenait appuis dessus, reportait son poids sur ses talons pour recommencer. Elle était bien couverte, mais l'immobilité lui gelait les extrémités aussi bien que la froidure de la nuit claire et le vent pernicieux qui soufflait sur sa nuque et s'insinuait entre le rabat de sa chapka, son écharpe et le col de sa parka. Elle chercha Shaw du regard, la découvrit immobile. Plongée dans une profonde méditation. Elle enviait sa capacité à s'extirper ainsi du monde. Anna n'était pas étrangère à la sensation, mais celle-ci ne survenait que quand elle s'apprêtait à tirer sur une longue distance, quand elle se battait et surtout, surtout, quand elle chantait. Il lui arrivait souvent de murmurer des chants quand elle se concentrait sur des tirs. Anna Borissnova Zverev, chantait. Pas Natacha Stepanova Enguelgardt. Du moins pas quand Natacha Stepanova se trouvait au garde-à-vous dans la cour d'appel du camp pénitentiaire n°2.

Les chefs de block auxquels appartenaient les détenues parties travailler à la coupe se présentèrent les unes après les autres pour l'appel. Le bloc 15, 7, 18, 11, 1, 9, 5, 12, 19, 4, 2, 10. Une vingtaine de femmes par block sortirent des rangs à l'appel de leur nom. La cour se vida. Il restait vingt-et-une détenues. Irina ne s'était pas présentée avec ses consœurs.

Les bûcherons du block 17 patientèrent une demi-heure de plus. Anna jura. Irina n'agissait que très rarement par hasard. Faire attendre les détenues dans le froid après une journée de travail, aussi tard, augurait une manœuvre stratégique. Les cantines restaient ouvertes jusqu'au couvre-feu. Les femmes qui travaillaient aux champs ou sur les aires de coupes, rentraient relativement tôt, pourvu que leur lieu de travail ne fût pas trop éloignés. La nuit sonnait l'heure de la débauche. Le travail de nuit était rare car il demandait de mettre en œuvre des générateurs et un système d'éclairage. La colonie y avait recours pour les équipes agricoles à certaines périodes de l'année, au temps des récoltes et des moissons. Pour les équipes de bûcheronnage, lors de punition particulière ou d'un retard trop important. À la scierie, le travail de nuit, ne demandait pas d'aménagement spécifique. Les femmes pouvaient commencer à travailler à quatre heures du matin et revenir au camp à vingt-et-une heures le soir. Le couvre-feu sonnait à vingt-deux heures. Un quart d'heure après la fermeture des cantines. Les vingt-et-une détenues du block 17 ne mangeraient pas ce soir. Irina en rejetterait la responsabilité sur l'une d'entre elles. Elle servirait de bouc émissaire. Laquelle ? Qui pouvait avoir déplu à la chef de block. Shaw ? Elle était nouvelle, Irina l'avait déjà privée de repas à sa sortie du chizo, elle lui avait imposé la corvée de latrines juste après, puis l'avait consignée six jours en forêt. Shaw s'était montrée respectueuse envers son autorité, elle ne l'avait pas regardée de travers et elle avait consciencieuse ébranché son arbre sans protester d'aucune façon. Pourquoi Irina chercherait-elle maintenant à la faire détester et à la frapper d'ostracisme ? À cause de l'attention dont Anna avait fait preuve à son égard ? Non, c'était peu probable.

— Ah, Irina, s'exclama un garde. Tu en as mis du temps pour venir.

— Le directeur m'a retenue dans son bureau.

— Il en avait tant que cela à te raconter ?

— Mmm, il avait reçu des compléments de dossier sur certaines femmes dont j'ai la responsabilité.

Irina fixa le regard sur Anna. Un vilain rictus lui déforma les traits.

— Des détenues ui ont bénéficié de protections illégales. Heureusement, c'est fini maintenant.

Elle marcha sur Shaw. Elle se pencha à son oreille, feignant de vouloir lui confier un secret, mais elle parla assez fort pour que tout le monde entendît ce qu'elle lui dit.

— Va falloir te trouver une autre protectrice, Svléta.

Shaw fronça des sourcils. Irina se redressa et entama une ballade à pas lent au travers de la cour d'appel. Les femmes raidissaient leur posture dès qu'elle passait près d'elles. Avec raison. Irina gifla violemment une détenue dont les épaules voûtées par la fatigue constituait, à ses yeux, un manquement à la discipline. Les sirènes hoquetèrent et leurs sonneries annonciatrices de la fin du monde couvrirent le camp de leur chant lugubre. Des ombres traversèrent la cour en courant. Les dernières bénéficiaires du repas du soir.

— Vous remercierez, Natashka pour le dîner.

Anna venait de perdre son immunité. Une immunité que lui avaient arrangée ses ex-collègues du SVR. Une immunité dénoncé par un ancien collègue qui n'avait pas apprécié son départ ? Anna ne s'était pas fait d'ennemi au sein du SVR. Elle s'était toujours montrée discrète et disciplinée. Elle n'avait jamais déplu, ni à l'un de ses supérieurs, ni à l'un de ses collègues. Sa démission n'avait pas fait de vague ni crée de tensions. Anna avait opéré dix ans comme tueuse ou comme nettoyeuse. Elle n'avait pas d'aptitude pour la diplomatie et elle était doté d'un physique trop particulier pour espérer rejoindre l'armée d'agents infiltrés qui maillaient le filet tendu par le SVR à travers le monde. Une perspective qui n'avait de toute façon jamais attiré la jeune femme. Son projet de reconversion avait satisfait les hautes instances et, par la suite, elle n'avait commis aucun écart qui justifiât une punition ou un ordre d'exécution.

Anna n'avait pas spécifié à Shaw qu'elle bénéficiait d'une protection particulière, mais elle savait la Russe, intelligente et organisée. Une ancienne du SVR. Une retraitée officielle. Anna n'avait pas basculé dans la clandestinité, elle vivait sans trouble sous sa véritable identité, la Fédération de Russie ne l'avait pas déchue de sa nationalité et elle vivait ouvertement à Moscou avant de se lancer à la poursuite du Chirurgien de la mort. Le SVR et le FSB réunis n'avaient aucune raison de transformer une brève incarcération volontaire en peine à perpétuité.

Irina fit l'appel. Les détenues ne se rangèrent pas derrière elle, elles partirent directement rejoindre le bloc. Shaw avec elles.

Elle se prépara pour la nuit en arrivant. Prévint à la ronde, après avoir découvert son tube de dentifrice avait été utilisé en son absence que si elle surprenait une fille toucher à ses affaires, elle n'aurait plus besoin de s'acheter du dentifrice au magasin. Respecter Irina, ne voulait pas dire qu'elle ne se ferait pas respecter pas les autres. Elle partit se brosser les dents dehors avec de la neige parce que l'eau ne coulait pas aux robinets des lavabos installés dans les latrines et elle se coucha sans qu'Irina et Anna ne fussent rentrer.

Irina rentra à la deuxième sonnerie du couvre-feu. Sans Anna.

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Le matin, la jeune Russe manquait toujours. Shaw en conclut qu'Irina ou Blatov l'avait condamnée au trou. Shaw grimaça d'envie et de contrariété. D'envie, parce qu'Anna pourrait au moins bénéficier de quelques jours chômés, de contrariété parce que Shaw, après sa première semaine passée au trou avait associé celui-ci avec séance de tabassage et fouille au corps quotidienne. Contrariée aussi, dans une moindre mesure, parce qu'elle devrait attendre qu'Anna réintégrât le block pour prendre contact avec Yulia Zhirova.

En s'habillant, sa contrariété se changea en inquiétude. Anna avait prévu un plan de sortie avant de venir. Tout comme Shaw. Le sien était simple. Les prisonnières disposaient du droit d'appeler un membre de leur famille ou leur avocat une fois par mois. Elles ne déposaient jamais de demande pour leur avocat. Les appels n'aboutissaient jamais. Shaw téléphonerait à son père. Elle lui raconterait des platitudes, placerait une phrase clef dans la conversation. Dans un délai d'un mois au maximum, elle serait transférée dans une nouvelle colonie. Au cours du transfert, Svlétana Ivanova Nivitvine s'échapperait et cette fois, on ne la retrouverait pas. Shaw craignit tout à coup qu'Anna eût perdue la clef de sa porte de sortie.

Irina ouvrit la porte du block, c'était l'heure de la gym. Shaw traversa le camp en lorgnant sur les caméras. Si Anna restait coincée et que Shaw ne trouvait pas de solution, elle se tournerait vers Athéna. Elle ne s'était pas très bien conduite envers l'IA. Athéna n'était pas Samaritain. C'était quelqu'un de bien. Elle avait répondu aux sollicitations de Shaw durant ses deux dernière années. Dejwar Ibrahim. Yulia Zhirova. Athéna ne lui avait pas refusé son aide et elle n'avait exigé de compensation en retour.

Shaw l'avait chassée de ses pensées. Tout comme Root. Tout comme Genrika. Genrika n'était qu'une victime collatéral de son désir de se couper affectivement des deux personnes qui l'avaient sauvée du naufrage, de la noyade, qui avaient su l'amener à renouer avec sa vie.

Shaw savait qu'elle en paierait le prix avec Genrika, qu'Athéna se contenterait d'ajouter de nouvelles données à son profil et que Shaw la retrouverait, si elle en avait envie, exactement comme elle l'avait quittée.

Restait Root.

L'inconnue de l'équation. Root l'aimait. Ça, Shaw le savait très bien. Elle l'aimerait toujours. Ça, Shaw le savait aussi. Elles ne repartiraient pas de zéro. Le passé existait. Leur histoire existait. Root avait été sa force et sa faiblesse. Celle qui avait entretenu sa rage de vaincre, de survivre, de résister. Celle par qui Shaw avait péché. La clef dont s'était servi Samaritain pour violer son âme.

Root. Son ange gardien et son démon.

Shaw ne voulait plus d'ange-gardien ni de démon. Elle ne voulait pas plus de ces représentations mentales. De ses représentations mentales. Root était ce qu'elle était, un génie, une marginale, une femme séduisante, une tireuse hors-paire, une amie de confiance, assez folle pour avoir cru pouvoir briser les défenses de Shaw, assez pugnace et patiente pour y avoir réussi.

Trop tard. Ou trop tôt.

Shaw s'était apaisée, elle était maintenant capable de s'assumer. D'assumer ses terreurs, ses fautes, ses erreurs, ses errements. L'affection qu'elle pouvait ressentir envers les autres. Des affections simples et sans danger. Sans passif. Sans passion. Sans besoin, sinon celui de sincèrement partager ou du moins d'essayer.

Sa relation avec Root, depuis que Shaw l'avait vécue une première fois dans les simulations de Samaritain avait été faussée. D'abord, soumise à ses fantasmes, puis à ses rêves et ses aspirations, enfin à ses psychoses. Root pouvait tout vivre, tout supporter. Elle se moquait des coups, des pleurs, de la souffrance, elle avait toujours vu le meilleur en Shaw. Et le pire, elle l'avait embrassé avec tout autant d'amour et de générosité que le meilleur. De tendresse. Root préférait la mort à une vie sans Shaw. Au cours d'une conversation Athéna avait certifié à Shaw que Root était romantique. Shaw ne l'avait pas cru, elle avait ricané et elle s'était bien gardé d'aller lire le titre du livre, qu'aux dires d'Athéna, Root aimait tant.

Shaw était la clef de leur avenir, mais elle redoutait de découvrir ce qui se cachait derrière la porte qu'elle ouvrirait.

Shaw capta une forme du coin de l'œil, dans la cour d'appel. Pas une forme, une personne à genoux. Anna. Elle oublia Root, Athéna, Genrika et ses incertitudes. La grande Russe n'avait pas été envoyée au trou. Elle avait passé la nuit dehors. Connasse d'Irina.

La séance de gymnastique idiote alimenta un peu plus le ressentiment de Shaw. Irina ne se trémoussait pas en rythme, elle passait dans les rangs, une matraque à la main et assénait des coups en comptant de concert avec les hauts-parleurs.

— Svléta, l'apostropha Irina à la fin de la séance de sport. Va cherchez, Enguelgardt. Et grouillez-vous si vous voulez déjeuner.

Shaw avait bien dormi, mais elle mourrait de faim. Elle piqua un sprint. Et se retrouva bêtement à contempler cette grande femme repliée sur elle-même en position d'œuf. Elle s'accroupit.

— Natashka ?

Pas de réaction, pas de mouvement. Shaw pausa sa main sur la base du cou de la jeune Russe. Elle pesa dessus et se pencha sur elle.

— Anna, murmura-t-elle.

La tête tourna, les yeux bleus d'Anna accrochèrent les yeux noirs de Shaw. Une mise en garde.

— Fais pas chier, Natashka. J'ai crève la dalle et Irina est prête à nous sucrer un nouveau repas si tu ne bouges pas ton cul.

— J'ai froid, murmura Anna entre ses dents.

— Je t'invite à la plage quand on sort d'ici.

— Élisa disait que son coin était sympa.

— Mouais, ça ne serait peut-être pas une mauvaise idée d'aller lui rendre visite, bougonna Shaw.

— Pourquoi ? répondit machinalement Anna.

— Pour nous rappeler à son bon souvenir.

— Elle est vraiment bonne en surf ?

— Je ne sais pas, mais si elle te l'a dit...

— C'est une bonne grimpeuse aussi.

— Ouais, la fille parfaite, t'es amoureuse ?

Anna se fendit d'un rire bref. Ses lèvres craquèrent et du sang lui coula dans la bouche. Elle releva le buste.

— Je ne sens plus mes pieds.

— Raison de plus pour te mettre debout et courir au réfectoire.

Anna hocha la tête. La réactivation de la circulation dans ses jambes lui arracha des cris de douleur. Shaw la soutint comme elle pût. Anna était décidément trop grande. Leur avancé fut d'abord hésitante, puis elle s'affermit. Anna garda une main sur l'épaule de Shaw, mais elle accéléra. Elle aussi mourrait de faim.

En arrivant à la porte du réfectoire, elle tourna un sourire sanglant vers Shaw.

— Je ne suis pas amoureuse d'Élisa. Elle ressemble trop à une gravure de mode.

— C'est vraiment dommage, se désola faussement Shaw. Deux gravures de mode ensemble, une Russe et une Américaine, un officier des Marines et une ancienne tueuse à la solde de SVR, vous auriez eu un succès fou.

Anna se figea. Shaw fit deux pas avant de se retourner.

— Merde, Natashka, fit-elle en insistant sur le prénom. Tu crois juste que c'est ton bras en écharpe et tes yeux de tueuse qui ont rendu hystérique la moitié de la planète ?

— Je...

— Ouais, t'es un laideron, Élisa aussi. Je t'ai dit le couple parfait.

— Je n'ai jamais...

— Je plaisante, abrutie, je t'imagine plus avec Anton ou Alexeï.

— Alexeï ?

— Ouais, il te couve du regard comme si tu étais la poule aux œufs d'or.

— Il n'a jamais...

— C'est un mec bien, il s'entend bien avec les femmes, il t'estime beaucoup. Jamais il ne se permettrait de te faire du gringue, il aurait l'impression de te trahir.

— Ouais, c'est vrai, approuva Anna en souriant.

— T'as une gueule de monstre, Natashka. Mais sinon, t'as un sourire assez sympa, tu devrais t'y essayer plus souvent.

Il ne faisait pas extrêmement chaud dans le réfectoire. Au thermomètre. Mais Anna soupira d'aise et s'arrêta enfin de trembler. Elles venaient de gagner quinze à vingt degrés.

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Contrairement à ce que Shaw avait planifié, Irina les envoya à la scierie. Une faveur. Un calvaire. Il fallait occuper les détenues. Une grande partie du travail se faisait à la main. La coupe des grumes, l'écorçage. Un travail épuisant.

Pour le bois destiné à la construction ou aux ébénisteries industrielles qui se fournissaient auprès de la colonie, le sciage était confié à des machines. Le transport des billes aussi, mais pas celui des planches. Des trésors d'inventivité avait été déployés pour que pussent s'élever à la main des piles de bois sciés hautes de cinq mètres. Le bois destiné au chauffage était entièrement préparé à la main.

Travailler à la scierie comportait cependant des avantages par rapport au travail de bûcheronnage. D'abord, même si les accidents survenaient couramment, le travail y était moins dangereux, moins contraignant. Ensuite, la plupart des tâches s'effectuaient à l'abri, sous des hangars ou des auvents, et les détenues souffraient beaucoup moins des conditions climatiques parfois aussi rudes en été qu'en hiver. Enfin, le trajet se faisait à pied du camp à la scierie. Les détenues ne s'entassaient pas dans des camions à bestiaux et les repas préparés dans une cuisine attenante à la scierie arrivaient toujours chauds dans les assiettes.

Un quart d'heure de marche séparaient le camp de la scierie. Les détenues marchaient en rang par trois. Les rouges devant, les jaunes derrière, regroupées selon leur block. Des gardes armés d'AK47 les escortaient. Les pas résonnaient en cadence, les semelles raclaient la neige gelées et les pierres du chemin. Il manquait les chaînes et les chants. Les calots et les tenues rayées. Départ des bagnards pour Cayenne. Papillon* n'aurait pas été dépaysé à la colonie n°2.

Papillon un homme à ne pas oublier, avait pensé Shaw sur la route.

Shaw et Anna furent assignées au débitage des grumes. Elles arrivaient par camions. Une grue les déchargeait, des chariots les transportaient ensuite aux détenues. Cent couples de femmes qui travaillaient à la scie. On débitait les troncs excédant les cinquante centimètres de diamètre à la tronçonneuse sur les aires de coupes. Un outil qui n'existait pas à la scierie.

Les deux jeunes femmes furent séparées. Le binôme de Shaw avait renâclé au travail. Elle bougeait assez vite pour que la scie ne se coinçât pas à mi-parcours, mais elle n'imprimait aucune force à son mouvement. Elle changea soudain d'attitude lorsque Shaw enleva ses deux vestes et son pull et remontât ses manches. Ses yeux se posèrent sur son tatouage. Elle blêmit, et à la reprise du travail, s'activa honnêtement. Shaw grogna son contentement et elles redoublèrent d'efficacité. Les tires aux flancs pullulaient, mais le travail avançait néanmoins par peur des représailles. À dix heures, on sonna une pause.

— Tu fais chier ! cria une femme que Shaw ne pouvait pas voir derrière des grumes. Tu fais rien, ça n'avance pas.

— Désolée, répondit une voix.

Shaw reconnut Anna. Elle contourna sa grume. Anna était assise, adossée à une grume, les yeux fermés. Son binôme avait l'air furieux contre elle.

— Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda Shaw.

— Elle ne glande rien. T'entends, connasse ! dit-elle méchamment à Anna. Tu ne glandes rien, ça n'avance pas et on va se faire punir.

Anna ne répondit rien. Elle dormait.

— Je prends ta place, proposa Shaw à la détenue en colère.

— Tu es avec qui ?

— Je ne sais pas. Mais elle travaille bien, on a déjà débité une grume.

— Je veux voir qui c'est, exigea la détenue.

— Ce ne sera pas pire qu'elle, fit Shaw en désignant Anna de la main.

— Je veux voir quand même.

Elle connaissait le binôme de Shaw. Elle accepta tout de suite l'échange. Shaw retourna auprès d'Anna. Elle la réveilla gentiment quand la sonnerie annonça la reprise du travail. Anna ouvrit les yeux, confuse. Elle ne comprenait pas ce que Shaw faisait avec elle. Shaw lui apprit qu'elle travaillerait ensemble.

— Je suis incapable de scier correctement, fit Anna.

— Contente-toi de suivre le mouvement, lui dit Shaw.

Shaw peina et la scie n'arrangea pas les courbatures dont elle souffrait encore. Deux mois comme ça et elle pourrait se présenter au championnat du monde des bûcherons ou aux jeux des Highlands. Anna lutta toute la matinée contre le sommeil. À la pause déjeuner, elle résista à la tentation de se coucher par terre et de dormir. Shaw resta près d'elle. Prête à la secouer si elle renonçait à manger pour dormir. La grande Russe traîna des pieds. Shaw maugréa des insultes et Anna touchée par son dévouement, finit par lui dire que son vocabulaire laissait à désirer.

— Tu as un vocabulaire de diaconesse.

— Si tu veux jouer au professeur ne te gêne pas. Je ne comprends souvent pas la moitié de ce qu'on me dit.

— C'est bien ce que je dis, tu parles comme un livre. Tu aurais été parfaite à la cour du star.

Shaw connaissait pourtant une pléthore de jurons russes dont elle était très fière. Elle jura ce qu'elle connaissait de pire. Anna sourit.

— Tu as appris ça où ?

— Où j'ai pu.

— En cachette ?

Shaw rit.

— Ouais, ma mère n'a jamais supporté la grossièreté et ma prof de russe était extrêmement sérieuse, je n'aurais jamais osé lui demandé de m'apprendre des gros mots.

— Et la pègre russe ? Ils ne t'ont rien appris ?

— Je ne les ai pas tant fréquenté que ça.

On les poussa derrière, elle n'étaient pas les seules à avoir faim. Elles récupèrent leur pitance et partirent s'asseoir dehors. Il faisait froid, mais le soleil brillait et Anna, tout comme Shaw aspiraient à la tranquillité. À la scierie les détenues avaient le choix de manger dehors ou dans un grand réfectoire. L'appel avait lieu après le repas.

Les deux jeunes femmes mangèrent en silence. Anna remplit plus abondamment ses poches que son estomac. Elle but sa soupe, consomma le chou et enroula, après les avoir frottés avec de la neige, les pommes de terre et le lard dans un foulard de toile qu'elle plaça ensuite dans une de ses poches. Le pain suivit le même chemin. Elle s'allongea sur l'amas de tronc qu'elles avaient escaladé pour être isolées du sol, rabattit sa chapka sur ses yeux et s'endormit. Shaw regarda tristement son assiette vide. Elle était fatiguée, mais elle n'avait pas envie de dormir, d'ailleurs elle ne pouvait pas se permettre de dormir. Anna comptait sur elle pour la réveiller au moment de l'appel. Pour se distraire, elle observa ce qui s'offrait à son regard. Les grumes de bois entassées par centaines. Les tas de bûches destinées à être transformées en bûchettes avant d'être empaquetées et chargées sur des camions — Combien d'hectares de bois représentaient ces arbres morts. Anna lui avait raconté que la colonie exploitait des milliers d'hectares de forêt. Dix aires d'abattages fournissaient la scierie en matière première — Entre les grumes et les tas de sciures, des scies attendaient leurs ouvrières plus ou moins engagées dans le bois. Plus loin, là où se fabriquait le bois de chauffe, leur lame plantée dans des rondins, le manche des haches se dressait à quarante-cinq degrés vers le ciel. Derrière, un grand bâtiment en brique couvert d'un toit de tôle abritait les machines. La scierie se dressait au centre d'un grand espace défriché. Au-delà, la forêt régnait.

La scierie ressemblait à champ de bataille. À une verrue. À une plaie béante et laide.

Les détenues ressemblaient à des détenues. À des cloportes qui attendaient sans bouger la fin de l'hiver. Seules, silencieuses. Shaw compta très peu de groupes. Les femmes qui mangeaient dehors, à quelques exceptions près, mangeaient seule.

Son regard erra de l'une à l'autre des détenues. Le réfectoire se vida peu à peu. Les visages se levaient vers le soleil et beaucoup de femme retirèrent leurs chapkas et leurs bonnets. Il n'y avait pas de vent. Les cheveux n'auraient pas plus voler s'il y en avait eu. La mode était aux cheveux cours à la colonie, sinon à la boule à zéro. À cause des poux et de la crasse. Anna avait coupé les siens très courts, ceux de Shaw commençaient à la gratter. Elle pouvait se laver les dents avec de la neige, pas les cheveux. Malheureusement. Elle priait pour ne pas s'attraper de la vermine. Elle en avait soupé des cheveux courts. Irina avait gardé des cheveux assez long. Shaw les avait trouvés relativement propres. Anna ne puait pas trop. Les plantons et autres protégées du directeur devaient avoir des accès privilégiés aux douches.

Comme celle-ci, pensa Shaw en posant ses yeux sur le dos femme qui marchait en contre-bas.

La femme avait retiré sa chapka et une masse de cheveux blonds lui était tombé sur les épaules. Les boucles dorées s'étalaient sur une jolie veste jaune et noir. Toute droite sortie d'un magasin spécialisé. Shaw détailla le reste de sa mise. La femme portait un pantalon noir, un pantalon de ski, et des bottes militaires d'hiver. Shaw compara sa tenue avec celle des femmes qui l'entouraient. La blonde était définitivement une privilégiée. Un planton peut-être. Bien qu'elle n'en eût pas la démarche et ses yeux fuissent les contacts. Qu'elle les gardât fixés par terre.

Anna s'étira à côté d'elle. Elle se frotta les yeux et bailla à s'en décrocher la mâchoire, sans même prendre la peine de se couvrir la bouche. Elle remarqua l'intérêt que portait Shaw à la femme qui marchait lentement en contre-bas.

— C'est elle, murmura-t-elle d'une voix cassée.

Qui ça, elle ? Yulia Zhirova ? Shaw l'examina plus attentivement. Elle ne distinguait pas ses traits. Mais les cheveux et la taille pouvaient rappeler celles de Genrika, oui. Shaw se mordit le coin de la bouche. Anna lui avait pas dit qu'elle appartenait à la classe des plantons. Une copine d'Irina ? Pas vraiment le scénario auquel s'attendait Shaw.

— Un planton ? souffla-t-elle sourdement.

— Non, je sais que c'est un peu dur à avalé, mais j'aurais préféré pour toi qu'elle le soit.

— Une indic ?

— Entre autres.

— Elle est bien fringuée.

— Ouais.

— Mieux que toi.

— Ouais.

— Aussi bien qu'Irina.

— Ouais.

— Yulka ! cria un garde.

La blonde se retourna. Le garde lui signe de le rejoindre. La femme soupira, puis elle se colla un sourire charmeur sur les lèvres et partit en roulant des hanches.

— Ah, fit Shaw d'un air entendu.

Merde, pensa-t-elle contrariée.

— Ce n'est pas ce que tu penses, lui dit Anna.

— Pourquoi elle va jouer aux cartes ?

— Elle ne travaille pas à son compte.

— Qui est le maquereau, Blatov ?

— Non, Tata, pour le compte des plantons. Blatov touche seulement un pourcentage.

— Elle s'en sort plutôt bien, dit Shaw d'un ton revêche.

— Ne t'y trompe pas, c''est une esclave, Svléta. Parfois, une corvée suffit à se payer ses services, un bout de pain ou une soupe. Tout le monde est au courant, c'est inscrit sur sa peau. Sur son front.

Le garde entraîna la femme dans un poste de garde. Un autre garde attendait à l'intérieur.

— On s'est cotisé.

Yulia attendait la suite, le visage impassible. Les deux hommes ouvrirent leur veste et dégrafèrent la boucle de leur ceinture. Un petit plaisir rapide.

— Tu as cinq minutes, dit le garde qui l'avait appelée.

— Pour les deux ?

— La sirène sonne dans dix minutes.

Yulia posa sa chapka sur un bureau et s'avança vers le premier garde. Il s'assit sur une chaise. Elle s'agenouilla entre ses jambes.

— Je veux que tu me regardes, lui dit l'homme.

Elle leva son regard vers lui. Des yeux bleus cerclés de gris. Le garde avait honte, mais le désir qui le taraudait était plus fort. Toutes ces femmes. Ces prisonnières sales. Ces tentations. Son célibat forcé au fond d'une forêt ensevelie sous la neige. Pas de village à proximité. Pas de bar, pas de restaurant. Pas de distraction. Des permissions épisodiques. L'abstinence pendant des mois. Un collègue l'avait parrainé. Il y existait une dizaine de filles mise à disposition de tous ceux qui avaient de quoi payer, en nature ou en rouble. Les plantons géraient les rendez-vous et fixaient les prix. Des gardes se contentaient de violer les détenues. Parfois à la sauvette, plus souvent quand elles étaient passaient au chizo. Le viol faisait partie de la punition : tabassage, fouille au corps, jeûne, froid.

Fouille au corps ? Une façon légale de présenter une pénétration non-consentie. Une pénétration qui se faisait pas toujours les mains gantée. Qui ne se faisait pas toujours à l'aide des doigts. Andreï y avait parfois assisté. Il avait toujours refusé d'y participer. Il gémit et encouragea la femme à genou devant lui. C'était quand même mieux que de forcer une femme qui hurlait de douleur et de rage.

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La sirène sonna l'heure de l'appel. Anna et Shaw descendirent de leur pile de bois et partirent se mettre en rangs. Yulia descendait les deux marches qui donnait accès au poste de garde. Elle avait les cheveux ébouriffés et sa chapka à la main. Elle se passa une main sur le front et tira ses chevaux en arrière. Elle découvrit ainsi un tatouage noir et rouge. Un triangle noir ajouré dont le sommet touchait la racine des chevaux et dont la base s'étalait du milieu d'un sourcil à l'autre. À l'intérieur un cœur rouge. Il la désignait comme paria. Le tatouage symbolisait traditionnellement, les violeurs d'enfants ou les objets sexuels mis à la disposition de tout un chacun.

— Elle en a beaucoup d'autres comme ça ? murmura Shaw d'un voix atone.

— Mmm. Le bloc 8 accueille une ancienne tatoueuse professionnelle.

Des coups de sifflet imposèrent le silence.

Shaw se résumait ce qu'elle venait d'apprendre sur la mère de... sur Yulia Zhirova se reprit-elle, incapable d'associer Genrika à la femme qui était sortie du poste de garde. Tout lui criait qu'elle avait trop attendu, qu'elle aurait dû mener cette mission cinq ans auparavant, que rien n'était jamais trop tard, mais qu'elle aurait peut-être des difficultés à convaincre une femme perdue à se battre pour récupérer une vie à jamais envolée, une vie à laquelle elle ne croyait plus, à laquelle elle avait renoncé. Elle avait été séparée de sa fille quand celle-ci avait sept ans. Elle en avait quinze à présent. Elle vivait au Canada ou aux États-Unis. Yulia l'aimait-elle assez, aurait-elle assez de courage et de force, pour retrouver sa place auprès d'elle ?

Cela en valait-il la peine ?

Yulia se tenait trois rang devant elle. Ses magnifiques cheveux blonds ondulaient dans son dos. Genrika tenait ses cheveux de sa mère.

Oui, cela en valait la peine, décida Shaw.

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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :


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Médaille de l"honneur (Medal of honor) : Plus haute distinction militaire aux États-Unis, elle est remise aux récipiendaires vivants par le président de la république en personne.

Déportation des Ukrainiens : une première vague eu lieu de 1937 à 1940 , lors des purges instaurées par Staline.

Une deuxième vague eut lieu à la fin de la guerre 39-45. L'Ukraine avait été occupée par les troupes allemandes qui avaient dévasté le pays, envoyé des millions de juifs ukrainiens dans les camp et réquisitionné deux millions de travailleurs forcés.

À leur retour, prisonniers de guerre et travailleurs forcés furent accusés de collaboration par le NKVD, des dizaines de milliers d'entre eux seront déportés en Sibérie ou disparaîtront dans le système carcéral russe.

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NKVD : Commissariat au peuple des affaires intérieures dont la fonction, sous la direction exclusive de Staline, était de surveiller la population et la direction de l'URSS

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Papillon : Surnom de Henri Charrière (1906-1973). Ancien bagnard condamné aux travaux forcé à perpétuité pour meurtre en 1931. Il s'évade une première fois en 1934 avant d'être repris par les autorités colombienne et rendu à la France. Il s'évade une nouvelle fois en 1944 et s'installe au Venezuela. Il reviendra en France en 1967 après trente-cinq d'absence et sera gracié par Georges Pompidou en 1970.

Il écrira une autobiographie romancée, Papillon, publiée en 1967, qui s'écoula à des millions d'exemplaire dans le monde.

Deux films américains relatent ses aventures :

Papillon (1973) de Franklin J. Schaffner, avec Steeve McQueen et Dustin Hoffman

Papillon (2017) de de Michael Noer avec Charlie Hunnam

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