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Chapitre IX


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La radio grésilla dans son oreille gauche.

— De faucon-crécelle un à faucon-crécelle deux, mouvement à 21° nord.

— C'est hors de ma vue.

— Euh... je n'aurais pas d'angle. Vous si.

— D'accord.

Merde, le capitaine Judsen avait une drôle de façon de communiquer par radio. Elle ne suivait aucun protocole.

— De suricate un à faucon-crécelle deux.

— Mmm ? grogna Root.

— Vous ne suivez jamais les protocoles ?

Delgado grimaça dans son trou. Le lieutenant Foley avait posé sa question sur un ton sec. Elle détestait les petits-rigolos, et dans le genre, le capitaine Judsen était une petite marrante. Il ne comprenait pas qu'elle fût arrivée au grade de capitaine, ni qu'elle fût Marines à vrai dire. Son physique laissait à désirer et il la voyait mal réussir les épreuves physiques imposées chaque année à tous le contingent. Elle ne saluait jamais et répondait aux saluts de ses subalternes en penchant la tête sur le côté d'un sourire aux lèvres. Charmeur. Parfois, elle se contentait du grade d'un soldat pour s'adresser à lui. Parfois, elle associait le grade à un nom, parfois elle se contentait du prénom. Du prénom ! Delgado n'avait jamais entendu un officier s'adresser à des soldats en les appelant familièrement pas leurs prénoms. Peut-être se le permettaient-ils avec des officiers qu'ils connaissaient depuis longtemps ou avec ce que les Français appelaient leur aide de camp. Le sergent Carlson connaissait Foley depuis longtemps, mais Delgado aurait mis sa main à couper que le lieutenant ne l'appelait pas Mike quand elle se retrouvait seule avec lui.

Le capitaine Judsen se montrait étonnement familière avec tout le monde. Elle connaissait tous les prénoms de tout le monde. Ceux des Marines. Ceux des bérets verts. Elle avait pu consulter les dossiers avant de venir, bien qu'il s'étonnât qu'elle eût pu avoir accès aux dossiers de bérets verts. Mais elle connaissait aussi ceux des Français, et quand elle s'adressait aux Nigériens, elle les appelait aussi par leurs prénoms.

Elle s'était arrogée la place de soigneuse et d'entraîneur auprès du lieutenant Foley lors du combat qui avait opposé les deux commandants américains. Elle avait exigé d'avoir Cédric comme assesseur. Le caporal Cédric Perez. Elle avait repoussé l'aide du sergent Stone en arguant que Cédric était champion de France militaire de boxe, qu'il possédait un œil sûr et qu'il savait merveilleusement analyser les combats, mais aussi les atouts et les faiblesses d'un combattant. Le Français en avait rougi de bonheur. Stone avait grommelé sa désapprobation, un regard de Foley, lui avait fermé la bouche. Il était cependant resté près du ring. Pour veiller au grain. Et si Foley perdait à cause de ses deux crétins qu'étaient un capitaine débarqué d'on ne savait où, qui l'appelait Angelo — un mystère de plus, parce que Stone se prénommait Aiden — et un Français pas si bon que ça puisqu'il avait perdu son combat contre Foley, Stone ne se générait pas pour intervenir. Delgado s'était fait autant de soucis. Mais il était resté muet comme une carpe.

Cette femme au sourire charmeur, gracieuse, qui avait l'air de se foutre de la discipline comme de sa dernière chaussette s'était révélé un entraîneur de valeur. Et ce qui l'avait encore plus ébahi, lui qui avait déjà opéré sous les ordres de Foley, c'était l'attitude de son lieutenant.

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Lors de la rencontre, Foley écouta attentivement les conseils de Judsen et de Perez, elle hochait la tête et se pinçait les lèvres quand Judsen la morigénait sévèrement. Encouragé par le capitaine, le Français oublia son grade et se fendit de remarques acerbes. Il ponctua ses phrases de jurons en anglais comme en français et s'oublia jusqu'à lui sortir en anglais qu'il allait « la baiser si elle ne gagnait pas », et l'enjoignit à arrêter « ses conneries » quand elle revint s'asseoir dans son coin après une troisième reprise décevante. Le capitaine l'avait gentiment morigéné de se montrer si grossier, le Français s'était embrassé et avait balbutié des excuses, horrifié d'avoir pu ainsi se laisser aller face à un officier. Le lieutenant ne lui avait fait aucun reproche. Elle avait simplement baissé la tête et déclaré en français :

— Ne vous excusez, caporal. Vous avez raison.

Merde. Foley distribuait des jours d'arrêt pour des écarts de langage et des manquements au respect bien moins graves que cela.

Delgado n'avait jamais douté de la victoire de son lieutenant, mais elle s'était pris de mauvais coups. Sfeir était un bon combattant. À la troisième reprise, Foley l'avait laissé approcher. Il en avait profité. Un coup de genou sur le côté de la cuisse, un autre devant. Un coup de coude au foie qui lui avait fait très mal et un autre à la mâchoire qui l'avait envoyée dans les cordes et rendue de nouveau vulnérable avant qu'elle ne se dégageât et ne reprit ses distances. Pressée par le capitaine des bérets verts qui sentait la victoire à portée de sa main, Foley ne contrôlait plus rien, elle se contentait d'esquiver, de reculer et d'encaisser.

La cloche avait sauvé le lieutenant. Elle avait rejoint son coin en titubant et essuyé le sang qui lui coulait d'une lèvre éclatée d'un revers de main. Delgado et Stone l'auraient encouragée et rassurée.

Perez l'agonit d'injures et quand il se tut, Judsen reprit durement le lieutenant :

— Élisa, vous cherchez quoi ? Vous cherchez à vous faire punir ? Devant tous vos hommes ?

— …

— Je vous avais dit qu'il était dangereux à courte distance et qu'est-ce que vous faîtes ? Vous le laissez approcher pendant toute la reprise ? Vous vous êtes pris une correction, Élisa.

— Je...

— Vous vous êtes pris une correction, oui ou non ?

— Ben...

— Élisa !

— Oui.

— Bon, c'est bon, vous l'avez eu, votre punition. Maintenant, c'est fini. Regardez-moi.

Le lieutenant leva le regard. Un regard coupable, remplis de remords. Delgado ne lui avait jamais vu arborer une telle expression. Foley avait toujours l'air si sûre d'elle-même.

— Vous m'entendez, Élisa ? C'est-fi-ni.

Le lieutenant se mordit une lèvre.

— Sinon, je me charge de votre cas. Sam m'a appris deux trois trucs assez utiles quand on veut mettre quelqu'un hors-combat. Ou je vous laisse vous débrouiller avec Sfeir et j'emmène Cédric avec moi.

Le lieutenant leva un regard d'incompréhension. D'appréhension.

— Cédric, le caporal Perez, avait précisé le capitaine Judsen. Angelo et Jesus nous remplacerons, ils n'attendent que ça. Vous aussi, Élisa ?

Le capitaine s'était redressé et elle lui avait tourné le dos. Le lieutenant l'avait rattrapée par le poignet.

— Non, Root, non, ne me laissez pas.

Elle tourna la tête vers Perez.

— Vous non plus, caporal. Je, euh... Je suis désolée. Je ne réitérai plus mon erreur.

— Votre erreur, Élisa ?

— Je gagnerai ce combat, mais... euh, je veux que vous restiez avec moi. Tous les deux.

Perez se fendit d'un sourire.

— Je suis à vos ordres, mon lieutenant, dit-il mi-ironique, mi heureux.

Ce mec se montrait irrespectueux au possible.

— D'accord, nous restons, chantonna le capitaine.

Judsen et Perez s'étaient rapidement occupé d'elle. Ils lui avaient appliqué des pains de glace sur son flanc droit, les cuisses et le visage, ils l'avaient fait boire. Judsen lui avait dit de fermer les yeux et de se détendre, de penser à la prochaine reprise. Le lieutenant avait basculé la tête en arrière. Judsen et Perez lui avaient donné quelques conseils. Et puis, juste avant que la reprise ne sonnât. Judsen interpella le lieutenant. Elle se tenait accroupie devant elle. Foley ouvrit les yeux et son regard se perdit dans celui du capitaine. Judsen enserra la tête du lieutenant entre ses deux mains et elle la tira vers elle. Leurs deux fronts se posèrent l'un sur l'autre. Foley avait une nouvelle fois fermé les yeux. Elle les avait rouverts quand Judsen sans lui lâcher la tête, s'était reculé un peu. Leurs regards s'étaient plantés l'un dans l'autre. Elles se connaissaient. Ouais ces deux femmes se connaissaient et même très bien.

— Vous allez m'écraser ce connard, Élisa. Il vous a manqué de respect. Un respect qui vous est dû, parce que vous n'êtes pas seulement meilleure que lui sur un ring, mais parce que vous êtes un meilleur officier et une femme éminemment sympathique. En plus, je ne vous pardonnerai de me décevoir.

— Je ne vous décevrai pas.

— Je compte sur vous, lieutenant.

La reprise avait sonné. Foley n'avait plus laissé Sfeir approcher. Galvanisée par le discours de ses deux entraîneurs-soigneurs, elle avait offert une magnifique prestation. Elle était plus souple et plus vive que ne l'était Sfeir. Ses pieds jaillissaient à la moindre ouverture, à coup sûr. Ses poings assuraient le reste du travail.

Elle avait récupéré pendant la quatrième reprise. Fatigué Sfeir au cours de la cinquième. Passé à l'offensive au cours de la sixième.

À chaque pause, Perez et Judsen, entretenaient sa combativité, relisaient la reprise qui venait de s'achever, la détendaient. Judsen l'obligeait à fermer les yeux, à oublier tout ce qui n'était pas sa voix et celle de Perez.

Sfeir combattait avec détermination, mais contre le lieutenant Foley ? À la septième reprise ? Il flancha sous ses attaques enchaînées les unes après les autres, sans arrêt, sans pause. Sans possibilité de reprendre son souffle, d'oublier la douleur d'un coup qui l'avait durement atteint.

Delgado avait rarement vu un septième round aussi physique. Il admirait Foley pour sa condition physique, mais contre Sfeir, elle déploya une énergie surnaturelle. Foley se montra dans une forme olympique. Le capitaine Sfeir haletait, débordé de partout. Et puis, ce fut la fin. Il lança une droite, ne rencontra que du vide. Foley s'était baissé et avait placé un poing au plexus, elle avait reculé, Sfeir avait ouvert sa garde. Trois coups de pied rapides l'avaient frappé au visage. Judsen avait hurlé le prénom du lieutenant Foley, celle-ci en avait retenu de justesse un quatrième.

Sfeir était parti dans les cordes, il avait rebondi dessus, levé ses gants. Foley ne s'en était pas préoccupé, elle avait frappé dedans. Delgado avait crié de joie. Sfeir avait reculé sous la violence des attaques, il avait refermé ses coudes devant son sternum. Les coups que donnait Foley se transmettaient à travers ses gants et lui ébranlaient un peu plus la tête à chaque impact.

Sfeir ne voyait rien, planqué derrière sa garde. Une garde frontale. Entièrement frontale. Folay avait levé un pied, il était parti vers l'intérieur pour remonter et balayer vers l'extérieur. Foley appelait ça un coup de lune. Il y avait le premier quartier : le pied partait à l'extérieur et formait un la boucle d'un « p ». Et le deuxième quartier : le pied montait vers passait devant le corps et formait la boucle d'un « d ». Le lieutenant préférait le dernier quartier, car il n'ouvrait pas sa garde. Sfeir était plus grand qu'elle, mais il s'était ramassé sur lui-même et il était à bonne portée de son allonge. Les bérets verts avaient donner l'alerte à leur officier-commandant. Trop tard. Rien ne protégeait la tête de l'officier sur les côtés. L'extérieur du pied l'avait atteint en avant de l'oreille. Il avait valsé dans les cordes. Foley avait souplement reposé son pied derrière elle et elle s'était retrouvée en garde. Elle n'avait pas un instant vacillé, elle était restée parfaitement centrée. Un coup magistral. Un coup gagnant. Des Marines célébraient déjà sa victoire à grands cris. Foley avait légèrement glissé sur le côté. Sfeir s'était accroché aux cordes, mais il n'avait pu s'empêcher de poser un genou a terre. L'arbitre comptait. Les bérets verts encourageaient leur capitaine. Quand l'arbitre arriva à sept, Sfeir se remit debout. L'arbitre avait empêché la reprise immédiate du combat, les bras tendus entre les deux adversaires. Il s'était soudain effacé et une voix avait jailli du coin du lieutenant :

— Maintenant, Élisa !

Foley avait avancé, elle avait lancé un poing léger pour évaluer la distance, pour distraire le béret vert, et Delgado avait vu la victoire partir. Les deux pieds fermement plantés dans le sol, la victoire était partie des hanches. La puissance des hanches qui faisait dire au lieutenant, qu'un poids plume pouvait mettre un poids lourd au tapis d'un seul coup. Foley gardait toujours ses hanches disponibles et tous ses coups prenaient naissance à cet endroit. Elle était légère pour sa taille et pas très épaisse, mais elle était puissante. Et au combat, une partie de sa puissance venait de son centrage parfait et de l'utilisation qu'elle faisait de ses hanches. Elle frappa le gant levé en protection devant le visage de Sfeir. Elle avait visé derrière le gant. Techniquement, Sfeir s'envoya lui-même au tapis. Il se prit son gant en pleine face. Sa tête partie en arrière, suivie par tout son corps. Il tomba à plat. Sa tête rebondit sur le plancher. L'arbitre n'avait même plus besoin de compter. Le capitaine des bérets verts ne se relèverait pas.

Foley s'était redressée et elle avait froncé les sourcils. Perez, à l'injonction du capitaine Judsen, avait rejoint les soigneurs agenouillés auprès de Sfeir. Le capitaine avait balbutié deux trois mots et Perez avait adressé un signe de la main à Judsen. Le capitaine était KO, mais ne souffrait pas de traumatisme plus important. Foley avait surpris son geste et elle s'était sensiblement détendue. Judsen était monté sur le ring et elle avait été passer un bras en travers des épaules de Foley. Elle l'avait embrassée sur la joue et lui avait murmuré une phrase à l'oreille. Les gars gueulaient si forts que Delgado n'avait pas pu entendre ce qu'elle lui avait dit, mais le lieutenant avait gravement hoché la tête. Judsen lui avait dit autre chose et cette fois-ci, Foley s'était fendue d'un sourire bien mérité. Fier et heureux comme l'étaient tous les gars qui braillaient autour d'elle.

L'arbitre s'était avancé au centre du ring. Il avait tenté d'obtenir le silence. Sans succès. Les Marines chantaient, les Français sifflaient à s'en percer les tympans et les Nigériens avaient dégotté des tambours et jouaient des rythmes endiablés, entrecoupés de paroles gutturales. L'arbitre renonça, il attrapa le poignet du lieutenant et le leva en l'air. Les bérets verts se joignirent à la liesse. Ils avaient perdu, mais le combat avait été loyal et ils se seraient montré mesquin de ne pas reconnaître la victoire du lieutenant Foley. Sfeir n'avait pas à s'en vouloir. Il avait perdu le combat, mais le lieutenant Foley...

— Wonder Woman ! s'écria un béret vert. Cette nana, c'est Wonder Woman. Tu la crois toute mignonne, toute gentille et elle éclate tout le monde.

— Ouais, mec, c'est ça ! avait approuvé Vazini qui n'avait raté aucun film de super-héros. Mais elle n'appartient pas au peuple des Amazones, c'est une Marines et c'est notre commandant !

Le béret vert avait ri, et clamé, bon perdant :

— Pour la gloire des États-Unis !

Delgado avait craint un moment que le sergent Vazini et le le béret vert se sautassent dans les bras et scellassent leur amitié par un baiser langoureux. Ils s'étaient simplement marrés comme des baleines en se donnant de vigoureux coups d'épaules.

Delgado avait jeté un coup d'œil à Judsen. Elle rayonnait de contentement. Et de fierté. Delgado l'aurait bien serrée dans ses bras pour la remercier. La remercier de leur avoir donné la victoire, d'avoir soutenu Foley.

— Ne m'attribuez pas tout le bénéfice de cette victoire, lui avait dit le capitaine Judsen. Votre commandant était seule sur le ring, elle a su prendre les bonnes décisions, elle s'est pris des coups, elle a flanché...

Delgado avait commencé une phrase.

— Pff, Jesus ! Vous l'avez aussi bien vu que moi ou Cédric.

— Oui, mais...

— Mais, elle s'est reprise, elle s'est remise en question, elle nous a écoutés. Parce que c'est aussi ça qui fait qu'elle est un bon officier n'est-ce pas ?

— Euh, ben...

— Quand vous l'avez contredite à Nad e Ali*. Que vous lui avez dit que ne pourriez pas la couvrir, qu'elle vous à répondu qu'il fallait qu'elle traverse cette avenue et que vous lui avez répondu qu'elle n'avait qu'à traverser et que vous rangiez votre fusil et que vous vous en battiez les couilles qu'elle crève avec toute sa section, qu'elle vous a rappelé à l'ordre et que vous avez certainement cru que vous alliez vous retrouver au trou et vous faire virer que s'est-il passé ?

— Elle m'a demandé si je voyais un autre passage.

— Et ?

— Je n'en voyais pas, elle m'a engagé à lui en trouver un dans les deux minutes à venir.

— Et vous en avez trouvé un ?

— Oui.

— Elle vous a donné un blâme ?

— Oui, et trois jours d'arrêt.

— Pour désobéissance ?

— Non, pour langage grossier à la radio.

— Elle a suivi vos conseils ?

— Oui.

— Et vous avez perdu des hommes ?

— Aucun.

— Et si elle ne vous avait pas écouté ?

— On en aurait perdu.

— Vous en êtes sûr ?

— Je suis un bon tireur d'élite.

— J'espère que vous êtes aussi bon tireur que votre lieutenant est un bon officier.

— J'aimerais bien, mon capitaine, lui avait répondu Delgado avec émotion. J'aimerais sincèrement bien.

— Bon, voilà. Donc, nous sommes bien d'accord, Jesus que le lieutenant Foley ne doit sa victoire qu'à elle seule.

— Peut-être, mon capitaine. Mais je vous remercie quand même, et vous aussi, caporal, dit-il en s'adressant au sous-officier français.

— C'est mon officier-commandant, répondit celui-ci. Je n'ai fait que mon devoir.

Les deux hommes s'étaient serré la main. Les Bisons n'étaient peut-être que des fantassins, mais ce n'étaient pas des cons et ils n'avaient pas tort. Le lendemain, ils marcheraient unis sous le commandement d'un seul et même officier. Français, Américains, Warlords, Bisons, ils seraient tous les hommes de Foley. Ils se battraient pour elle.

Le silence avait soudain régné alors que Delgado, après s'être désolé de participer à une mission de représentation, s'enthousiasmait maintenant d'avoir été envoyé au Niger.

Le lieutenant Foley avait demandé le silence. C'était le bordel total et en moins de cinq secondes tout le monde s'était retrouvé suspendus à ses lèvres.

— Warlords, Bisons... Garde-à-vous.

Elle n'avait pas bien articulé ses mots, mais sa voix était claire et ferme. Un bref mouvement et tous les soldats se retrouvèrent alignés au garde-à-vous. Même les bérets verts.

— Couvre-feu dans un quart d'heure. Vazini, Stone, Dedarassus, assurez-vous du respect du couvre-feu. Rapport dans une demi-heure.

Elle avait lentement effectué un tour sur elle-même, attentivement observé les hommes et les femmes qui se tenaient en silence, prêts répondre à la moindre de ses sollicitations, à lui obéir. Ses yeux s'étaient posé en dernier sur le capitaine Sfeir. Assis sur son tabouret, il recevait des soins. Il écarta ses soigneurs et se leva. Il secoua la tête et cligna des yeux, puis il rejoignit lentement Foley au milieu du ring. Le lieutenant lui avait tendu une main, comme Sfeir l'avait fait au réfectoire. Le capitaine des bérets verts l'avait dévisagée. Il avait tourné la tête vers les hommes silencieux. Pas un n'avait relâché sa posture. Tous attendaient les ordres du lieutenant Foley. Il avait hoché la tête. Delgado espérait que ce connard d'officier arrogant avait compris la leçon. Il l'avait comprise. Le capitaine avait pris la main tendue et une grimace de félicitation avait accompagné son geste. Foley n'avait rien exprimé en retour. Ensuite, Sfeir était resté les bras ballants, il papillonnait des yeux et s'il restait plus longtemps debout, il allait tourner de l'œil.

— Rompez ! avait claqué la voix le lieutenant Foley.

Les soldats s'étaient séparés, quelques pouces s'étaient tendus en direction de Foley. Les Warlords, les Français et les Nigériens avaient rapidement regagné leurs quartiers. Ils avaient encore commenté le combat, mais à voix basse. Les bérets verts avaient vaqué à leurs affaires.

Delgado s'était couché gonflé de fierté.

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Le caporal l'œil à sa lunette de visée, vit l'homme qu'il avait repéré disparaître de son champ de vision.

— De faucon-crécelle un à faucon-crécelle deux, cible perdue.

— Reçu, faucon-crécelle un.

Root releva son chapeau sur sa nuque. Elle bougea légèrement. Elle se trouvait allongée depuis deux heures sur un lit de sable bourré de cailloux qui lui meurtrissaient les chairs. Elle passa son pouce et son index sur ses sourcils humides de sueur. Elle s'était aménagé un poste de tir le plus confortable possible, installée sur un petit mamelon. Des arbres et des broussailles égayaient le paysage de leur feuillage vert foncé. Reese lui avait vanté la présence de la végétation.

— Si on doit se déplacer, ils feront office de leurres, on nous remarquera moins.

Root se fiait à lui. Elle n'avait jamais opéré un plein désert. Ses terrains de jeu s'étaient toujours cantonnés à la ville et à la forêt. Elle souffrait de la chaleur et de la réverbération.

— Le voilà, murmura Reese. À onze heures.

— Et combien de minutes ?

— … ?

— Onze heures et... C'est bon, je l'ai.

Reese se figea. La cible se déplaçait et elle aurait besoin de toute sa concentration pour ne pas la rater. Elle avait imposé son arme personnelle à Élisa Brown. Un SRS Desert Tactical. Les Marines étaient encore équipés de M40. Root estimait leur portée trop courte, le poids supplémentaire du M40 par rapport au SRS trop important, et sa résistante au sable et à la poussière trop aléatoire. Brown avait tiqué quand Root avait refusé le M40 et lui avait annoncé qu'elle avait apporté son fusil. Mais qui pouvait d'opposer à Root quand elle avait une idée en tête ? Elle avait évoqué les souvenirs hérités de Shaw en Afghanistan et précisé que c'était elle qui lui avait conseillé d'utilisé un SRS Desert Tactical. Brown avait balayé l'air de sa main. Root avait raison. Les tireurs d'élite de l'USMC avaient beaucoup critiqué le M40 depuis leur engagement en Orient. La portée de huit cent mètres, sa sensibilité au sable. L'État-major les avait enfin écoutés. Les tireurs seraient bientôt équipés de nouveaux fusils, des MK13 Mod7. Delgado trépignait d'impatience, mais les nouvelles armes à douze mille dollars pièce ne leur seraient pas livrées avant la fin de l'année. Delgado était équipé d'un M40, il avait pâli d'envie en découvrant l'arme de Root.

Reese aurait pu se targuer de sa spécialité de tireur d'élite. Il préférait garder un œil sur Root et il considérait la jeune femme plus efficace qu'il ne l'avait jamais été. Reese savait reconnaître la valeur de ceux qui se battaient à ses côtés. Il ne tirait aucune fierté déplacée de ses capacités et s'effaçait dès que celles des autres surpassaient les siennes. Il n'avait plus que rarement touché à un fusil de précision depuis que Finch avait engagé Shaw. Il tirait bien. Shaw était un génie dans ce domaine. Root aussi. Jamais il n'aurait eu la bêtise de leur disputer la tâche d'un tireur d'élite.

Le SRS eut un recul. Une seconde après Root releva la tête le sourire aux lèvres.

— Touché, dit-elle en français.

— Vous avez raté votre tir ? déclara aussitôt Brown oubliant le protocole.

— Suricate... la morigéna Root. Un petit bonhomme à mille cent-trois mètres qui ne sait même pas se cacher. Comment voulez-vous que je le rate ?

Delgado grommela dans son trou. Mille trois cent mètres. La portée de sa pétoire n'excédait pas mille mètres et son prochain fusil n'égalerait pas le SRS du capitaine Judsen. Elle l'avait équipé en Lapua Magnum, elle pouvait dégommer une cible à mille neuf-cents mètres. Il pourrait toujours aller se rhabiller avec sa portée à mille trois-cents mètres.

Brown secoua la tête.

— De suricate un aux faucons-crécelles, surveillez bien le terrain, j'envoie une équipe de récupération.

Trois Marines de l'escouade que commandaient Brown partirent récupérer le corps de l'éclaireur envoyé en avant par le groupe islamiste.

Cinquante deux minutes plus tard, Athéna prévint Root de l'arrivée des troupes ennemis. Root relaya l'information à Brown, qui la transmit à ses chefs d'escouades.

Le jeune lieutenant fit signe à ses hommes. Elle avait revu sa stratégie après avoir reçu les renforts français et nigériens. Les Bisons de Dedarassus formerait l'entonnoir en face de l'escouade de Jordan. Elle leur avait alloué trois Nigériens supplémentaires. Elle avait gardé les deux Touaregs avec elle. Brown et son escouade serviraient de leurres et de distraction. Elle affronterait les hommes du Groupe de Soutient à l'Islam et aux Musulmans de face.

Ses hommes avaient miné le passage sur une largeur de deux cents mètres. Vazini attaquerait sur la gauche, Brown sur la droite. Deux petites escouades de neuf hommes. Deux mortiers. L'objectif ? Arrêter la progression des islamistes, les bloquer si c'était possible. Vazini avait ordre de se retirer si la pression devenait trop forte. De continuer à harceler l'ennemi et d'attendre Jordan, pour ensuite, se joindre à son escouade. Brown ferait pareil de son côté avec les Français.

Elle avait soigneusement briffé Vazini. Elle l'avait préférée à Ende, pour commander l'escouade, elle était plus calme. Le sergent l'avait attentivement écoutée. Ende était présent, il prendrait le commandement si Vazini se retrouvait dans l'incapacité d'en assurer la charge.

— Vous devrez bien évaluer les risques, sergent. Ne mettez pas inutilement la vie de votre escouade en danger, mais ne décrochez pas trop tôt non plus. Nous supporterons le plus dur de l'attaque, si on se retire trop tôt, Dedarassus et Jordan n'auront pas le temps de faire des dégâts et les gars de Zimmerman vont se retrouver avec beaucoup trop d'ennemis à affronter ce qui mettra les population civile de Menaka et d'Andéramboukane en danger. Je veux garder mes Marines en vie, Vazini, mais pas au prix de vies civiles.

Vazini avait senti ses entrailles se nouer. Le lieutenant Foley lui imposait une lourde responsabilité.

— Vous avez été déployée en Afghanistan, sergent. Je vous fais confiance. Vous pouvez aussi compter sur le sergent Ende et le caporal Wilson. N'est-ce pas Ende ?

— Affirmatif, mon lieutenant. Je suis aux ordres du sergent Vazini.

— Parfait, rompez.

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L'arrivée des islamistes s'annonça par un nuage de poussière rougeâtre et un vrombissement de moteurs. Ils se déplaçaient en 4x4 et en camion. Ils les abandonneraient aux abords de la ville ou fonceraient tout droit, véhicules armées de mitrailleuses lourdes, en avant.

De suricate un aux faucon-crécelles, vous avez carte blanche. Les autres, tenez-vous prêt.

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Le 4x4 cahotait et filait à 80 km/h droit devant lui. Des anâchids* entretenaient la ferveur des combattants. En fin d'après-midi, ils atteindraient Andéramboukane et la terreur se répandrait parmi les infidèles. Une opération coup de poing. À la manière des razzias de l'ancien temps. Prendre ce qu'il y avait à prendre, tuer sans discrimination, ramasser des femmes, et des étrangers si on en trouvait. Disparaître après avoir fait le plein d'essence à tour de rôle. Sans trop se presser.

Les Maliens n'avaient aucune force à leur opposer, ils balayaient les unités nigériennes si elles avaient la malencontreuse idées de se pointer. La base étrangère la plus proche se trouvait à Oualam. Les Français étaient partis au Mali, les bérets verts préparaient une mission qui leur avait été vendue pas un frère et les Marines, que l'émir avait d'abord craints, n'étaient venus qu'à titre représentatif. Commandé par une femme.

Le chauffeur du pick-up cracha. Une femme. Si seulement elle pouvait lui tomber entre les mains, il lui apprendrait qu'elle était sa place dans le monde.

Le bruit était infernal dans l'habitacle, le vent qui sifflait par les fenêtres ouvertes, le moteur qui grondait, la radio qui hurlait des anâchids guerriers d'une beauté à couper le souffle, à tirer des larmes aux combattants de Dieu, à exalter leurs cœurs. Les voix métalliques qui vibraient, les cœurs qui soutenaient le munchidûn* à la voix sirupeuse et envoûtante. Les hommes étaient joyeux, confiants. Un nouvel anâchid débuta. Nanzir cria de bonheur et se mit à accompagner le munchidûn. Des images de combat, de chemins qui menaient vers Dieu, de martyrs, et de vierges qui l'attendaient au paradis, de mécréants à tuer, d'apostats à exécuter, de frères courageux, d'ennemis lâches et impurs, de victoires éclatantes, défilaient devant ses yeux. Son cœur battait d'allégresse, il y avait longtemps que les frères n'avaient pas organisé une opération punitive dans une bourgade importante. Les Nigériens en coopérant avec les étrangers avaient rejeté la vérité. L'émir avait promis à ses hommes un important butin, des femmes et des otages. Ils deviendraient célèbres. S'il pouvait s'attraper une femme à Andéramboukene, il n'aurait pas besoin de l'acheter ensuite à un frère. Il la garderait pour lui. Si elle ne lui plaisait pas, il l'échangerait ou la vendrait, mais il n'était pas toujours facile pour un chauffeur d'abandonner son véhicule.

L'émir avait tué un chauffeur l'année dernière. Il était descendu de son camion pour participer à une razzia. Des troupes maliennes avaient contre-attaqué et le chauffeur n'était pas là quand les guerriers dont il avait la charge avaient regagné le camion, il était arrivé après. Après que trois hommes fussent mort. Ils avaient failli perdre le camion. L'émir avait dit qu'il n'avait pas besoin de chauffeur qui ne tenait pas son volant. Le coupable était à genoux. L'émir l'avait accusé de collaboration et de traîtrise. L'homme avait juré sa foi et son allégeance. Une balle l'avait fait taire.

Le passager à la droite de Nanzir chantait en se balançant de droite à gauche.

Nasser, tu me trouveras une femme à Andéramboukene ? hurla Nazir.

— Deux femmes, mon frère, une pour toi, une pour moi, sourit Nasser à pleine dent. De belles femmes, jeunes et belles.

— Ne prends pas de femmes, prends des enfants.

— Deux belles enfants, mon frère. Vierge et obéissante comme Dieu les aime.

Le cœur de Nazir frémit d'allégresse. Les frères n'abandonnaient jamais leurs semblables. Dieu n'abandonnait jamais les siens. L'émir le lui avait affirmé quand il l'avait recruté. Tout, depuis, le lui avait confirmé. Parce que l'émir ne mentait jamais. C'était un saint homme. Nazir avait tout laissé derrière lui, ses parents, sa sœur, ses études, son peuple, il avait retrouvé une famille et un père, plus aimants, plus purs, un avenir radieux, empli de promesse.

Nazir avait vingt-deux ans. C'était un idéaliste rempli d'amour. Un tueur sans pitié. Un violeur qui sanctifiait ses victimes par le seul fait qu'il était un soldat de Dieu.

Le verre de son pare-brise vola en éclat.

Il ne tuerait plus de mécréants et d'apostats, il ne sanctifierait plus de femmes ou d'enfants impures. Il n'eut pas même le temps de se réjouir de mourir en martyr pour la gloire du dieu qu'il vénérait et d'imaginer, l'air ravi, les belles vierges que lui avaient promis l'émir. Une 338 Lapua Magnum lui éclata la tête. Nazir ne saurait jamais qu'il devait sa mort à une mécréante qui ne croyait en rien sinon à une IA qu'elle avait baptisé du nom d'une déesse héritée d'une culture polythéiste. Son ami Nasser non plus n'en saurait rien. L'homme se jeta sur le volant. Il cria et s'affaissa sur les genoux de son camarade mort. Le pick-up fit une embardée et partit sur sa droite. Deux hommes se levèrent à l'arrière, l'un se retrouva éjecté de la benne, le deuxième se jeta sur en avant et s'accrocha à la mitrailleuse montée sur le véhicule. Le pick-up s'arrêta en travers de la piste qu'il traçait à l'avant du convoi. celui qui suivait derrière l'évita de justesse en pilant quelques centimètres avant l'impact. Deux autres le contournèrent et roulèrent quelques mètres plus loin avant de sauter sur des mines posées par l'escouade de Brown.

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Une attaque, Seigneur , une attaque !

— Au combat ! hurla l'émir.

Un Peul, la tête ceinte d'un turban beige, la barbe rousse teinte au henné parce qu'aujourd'hui était jour de fête. Rien ne devait s'opposer à son raid. Quels chiens pouvaient s'attaquer à ses hommes, entraver son avancée ?

Il sauta de sa Jeep, demanda une arme, refusa la carabine SKS, exigea une Kalashnikov. Il parcourut rapidement le terrain. Encourageant ses hommes, rétablissant la discipline, réitérant sa confiance aux trois tireurs d'élite dont il disposait, clamant des versets du Coran et des promesses de victoire, réaffirmant la débilité des chiens, quels qu'ils fussent, qui osaient se dresser contre eux. Tous ces esclaves de l'Occident. Il s'informa du début de l'attaque, de sa suite.

Les mines. Un tireur d'élite.

— Localisez-le et tuez-le.

Un franc-tireur isolé ? Il en doutait. Un homme cria au-dessus de lui. Un servant de mitrailleuse. L'émir eu juste le temps de voir ses chaussures disparaître de l'autre côté du pick-up sur lequel il se tenait.

— Éliminez-moi ce chien !

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Reese toucha l'épaule de Root. Elle grogna pour lui signifier qu'elle l'écoutait. Son doigt caressa la détente du SRS, l'arme eut un violent recul. Un homme tomba à terre à sept-cents mètres de là.

— Il faut bouger, Root, lui dit-il.

— J'ai un bon angle d'ici.

— Ils vont te repérer. J'ai vu des tireurs d'élite, ces mecs-là savent analyser les angles de tir pour repérer un tireur ennemis.

— Quel fusil ?

— Des SVD très certainement.

— Je bénéficie d'une meilleure portée.

— Mais on se bouge quand même. Brown et les autres n'empêcheront jamais des hommes déterminés à se faufiler entre les mailles d'un filet.

— Mmm, d'accord.

Root rampa en arrière. Elle retira le silencieux, le rangea dans une poche de son gilet et passa la bandoulière de son fusil en travers de ses épaules. Elle ne portait ni gilet pare-balles ni casque. Elle avait évoqué leur poids et la gêne qu'ils occasionnaient. Elle opérait en MARPAT, un chapeau de brousse sur la tête, elle y avait rajouté une arme de service, un SIG-Sauer M11 suspendu dans un holster à la ceinture, un petit sac à dos et gilet multi-poches.

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Le sergent-chef Stone avait protesté, étonné qu'un officier partît en opérations dans une telle tenue, il était carrément resté la bouche ouverte quand Brown lui avait demandé de laisser tranquille le capitaine Judsen et déclaré derrière :

— On se déplace comme de gros lourdauds quand on a tout l'équipement recommandé.

— Mais mon lieutenant... avait essayé de protester Ende lui aussi présent.

— Laissez-la faire comme elle veut.

Le capitaine Judsen avait penché la tête sur le côté.

— Vous êtes un ange, lieutenant.

— Je ne suis pas un ange, avait bougonné Brown. Je déteste simplement me traîner quinze kilos de matériel inutile sur le dos.

L'ensemble des Marines présents n'en avaient pas cru leurs oreilles. Le lieutenant Foley qui critiquait les Marines ?

— Le lieutenant a participé à des opérations de guérilla, fit Root dun ton léger. La première fois, elle avait juste son MARPAT et elle n'avait même pas d'armes. Alors un casque, un gilet pare-balle et tout le reste... La deuxième fois, elle était en tailleur-pantalon noir. Du sur mesure qui lui seyait magnifiquement, et vous aviez... un FNH F2000, n'est-ce pas, lieutenant ?

— Oui, c'est exact.

— Et quelques grenades en sus. Croyez-moi, affirma Root aux Marines présents dans la pièce. Votre lieutenant se débrouille très bien sans sa tenue réglementaire.

Brown souriait. Vazini, Stone et les autres venaient d'avoir la confirmation que les deux officiers se connaissaient et qu'elles avaient mené des missions ensemble. En tailleurs sur mesure ?

— La CIA, murmura soudain Vazini.

L'assaut qui avait fait tant de bruit en juillet 2016. Judsen y avait participé aussi ?

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Le convoi s'était arrêté. Les djihadistes commençaient à s'éparpiller. Brown donna l'ordre d'attaquer à son escouade. Un Marines se releva, un genou en terre, le caporal Sanchez, il planta son mortier en terre et lâcha une fusée explosive dans le tube. Deux, trois, quatre. Des M224 empruntés à la section de Zimmerman. Il releva ensuite son arme, la prit dans ses bras comme un nouveau-né et toute l'escouade se déplaça. Couverte par les M16 qui tiraient en alternance.

Les djihadistes repèrent Brown et ses hommes.

— RPG ! cria Muller.

Déplacement rapide. Panique chez les dijihadistes. Le mortier de Vazini venait de rentrer dans le jeu.

— Ça va chauffer, mon lieutenant, lui dit le radio français. Ils installent des mortiers et...

— À terre !

Toute l'escouade s'aplatit. Les mitrailleuses lourdes montées sur les pick-ups avaient retrouvé leurs servants. Le sable crépita autour des Marines. Muller grogna un juron. Brown tourna la tête vers lui.

— Muller ?

— Un éclat de pierre, mon lieutenant.

— Restez entier.

— À vos ordres, mon lieutenant.

Elle fronça les sourcils, il lui dédia un grand sourire. Jusqu'à présent, ils étaient à point partout. Muller avait porté Brown au Kurdistan. Elle avait été blessée, elle n'avait pas voulu abandonner le combat, le capitaine Shaw l'avait soignée sur le champ de bataille. Enfin, dans une maison, avec les moyens du bord, à l'aide d'un couteau de cuisine et de draps. Le capitaine avait soigné Muller en Virginie, tandis qu'il tirait. Brown était repartie sur ses pieds, elle s'était battue pour sauver le capitaine Lepskin et c'était des Français qui l'avaient soignée sur le tarmac de l'aéroport d'Erbil. Muller était reparti en civière de Virginie. Il avait fini au bloc opératoire, sous les mains du capitaine Shaw, et écopé ensuite de deux mois de convalescence. Muller espérait que leur score resterait là où il en était.

S'ils ne se faisaient pas descendre.

— Suricate deux, vous êtes sous le feu ? demanda Brown à côté de lui.

— Non, répondit Vazini.

— Dégagez-nous. Mais ne partez pas en avant.

— À vos ordres.

Vazini engagea ses hommes. Les djihadistes ne les avaient pas encore repérés. Ils lui tournaient le dos. Ils ne surent plus sur qui tirer. Un instant de flottement avant de se réorganiser qui permit à Brown de se retirer à l'abri avec ses hommes.

— Suricate trois et quatre, engagez, ordonna Brown. Faucons-crécelles, on a besoin de vous pour soutenir suricates un et deux.

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Delgado inspira longuement. Son doigt caressa la détente et un servant de mitrailleuse battit des bras.

— Cinq degré à gauche, murmura son assistant.

Le canon du M40 se déplaça légèrement. Un homme armé d'un RPG. Il allait tirer. Delgado jura, se précipita, manqua sa cible, réarma, tira, une fois, réarma, tira. Cible à terre.

— Joli coup, Corderito, mais pas de précipitation, lui conseilla Root à la radio. Couvrez l'est, je me charge de l'ouest.

Corderito ?

— Corderito, vous m'avez entendue ?

— Oui.

— Respirez et concentrez-vous. Les souris comptent sur nous.

— Les souris ?

— Oui, enfin, les suricates, c'est pareil. Des petits machins avec des dents, des oreilles et une queue.

— Ah...

— Vous avez repéré leurs tireurs ?

— Ils sont trois. Un est resté avec le gros des troupes, mais j'ai perdu les deux autres.

— Ils chassent, vous êtes un agneau, mais montrez leurs vos dents, ne vous faites pas immoler.

Un agneau ? Corderito. C'était pour ça ? À cause de son prénom ? Parce que Jésus était l'agneau de Dieu ? Mais qui était cet officier ?

— Merde, ce qu'elle tire bien, grogna son assistant. Tu t'es trouvé une super collègue, Delgado.

C'était vrai, pensa le caporal, une folle, mais un bon tireur. Un homme tomba sur le sable à 700 mètres. Un sacré bon tireur.

— Il nous ont repérés, Delgado, lui annonça son assistant. Le mortier est pour nous.

— Attends, je m'en charge.

— D'accord, mais ensuite on fout le camp.

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Des coups de feu, retentirent en arrière du convoi. De deux endroits différents. Quatre groupes, deux tireurs d'élite. Combien d'hommes ? D'ennemis. Il était loin de son territoire habituel. Il avait programmé cette opération coup de poing pour donner une leçon au Niger. Pour l'exemple. Une mise en garde. Le Niger accueillait des troupes étrangères, des blancs, des chrétiens qui espéraient imposer leurs lois à son peuple, qui combattaient la parole sacrées de Dieu. Qui s'opposaient à Sainte Loi.

— Mohtar, appela-t-il. À combien évalues-tu les effectifs de nos ennemis ?

Mokhtar était son conseiller militaire. L'émir n'était qu'un humble marabout qui avait répondu à l'appel au djihad, pas un guerrier. Il avait reçu une formation militaire à Tombouctou, après avoir pris la ville en 2012. Six mois de formation. Qu'il avait mis en pratique lors de la bataille de Konna.

Il avait pris et perdu Tombouctou. Il avait pris et perdu Konna. Les Maliens pouvaient remercier les forces aériennes françaises, leurs hélicoptères et leurs avions de chasse.

— Une quarantaine.

— Des Maliens ?

— Des Américains.

— Comment est-ce possible ?

— Je ne sais pas.

— Il faut reprendre l'initiative.

— Oui, seigneur.

Mokhtar parcourut le camp en criant. Des véhicules se déplacèrent. Les hommes se re-déployèrent. Il réquisitionna des guerriers pour ouvrir la voie à l'avant du convoi. Les Américains avaient placé des mines, il fallait toutes les faire sauter. Un mur de grenades et de fusées de mortiers s'abattit sur les positions que tenait Brown quelques minutes plus tôt. Elle se déplaçait toujours. Des explosions apprirent aux djihadistes que leur stratégie avait fonctionné. Ils se détournèrent pour prendre les deux escouades qui les avaient en premier attaqués sous le feu.

— En avant, en avant ! hurlèrent chacune de leur côté Brown et Vazini.

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Mokhtar s'arrêta un moment.

— Donne-moi tes jumelles, demanda-t-il à un homme.

Il se réfugia derrière les roues d'un camion et porta les jumelles à ses yeux.

— Qu'est-ce que...

Il changea de position pour tenter de voir les deux groupes distincts qui l'attaquaient vers l'arrière. Une coalition. Il avait repéré trois types d''uniformes et d'armements différents. À l'avant, il n'en avait distingué qu'un. Mais là ? Il visa le premier groupe. Des Africains et des blancs. Il zooma sur un soldat. Le gilet pare-balle vert, la Kalaschnikov. Un Nigérien. Un autre maintenant, l'insigne bleu-blanc-rouge sur le bras gauche, un Français. Il se retourna vers le deuxième groupe. Les uniformes étaient différents, les armes aussi. Des Américains comme ceux qui avaient attaqué la tête de convois. Une coalition franco-américano-nigérienne. De combattants au sol ? Les Américains n'auraient pas dû se trouver là, encore moins être accompagnés par des fantassins français et des militaires nigériens.

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Vazini emmena son escouade derrière un petit promontoire, puis elle la fit remonter sur la crête. Les hommes prirent leurs distances. Elle évalua la situation. Elle ne pouvait plus se déplacer.

— Diaz, mortier. Pearson, tu restes avec lui. Toutes les cinq fusées, vous vous déplacez.

— À vos ordres !

— Les autres, c'est le moment de montrer ce que vous valez au tir couché.

— De suricate deux à suricate une. Je suis fixée.

— Reçu. Faites au mieux suricate deux.

— Reçu.

Les fusées djihadistes tombaient régulièrement un peu partout autour d'eux. Les Marines s'étaient réfugiés derrière des petits murets de pierre et de sable qu'ils avaient monté à la va-vite. Vazini prit le temps de passer ses hommes en revue. Diaz et Pearson assuraient, ils se baladaient sur les flanc du promontoire et tiraient plutôt pas mal étant donné leur manque de visibilité. Il fallait simplement espérer qu'il ne se prennent pas une fusée ennemie sur le coin de la figure.

C'était valable pour toute son escouade.

— Fusée ! cria Ende.

Tous les Marines se transformèrent en ver de terre. Mains planquées sous le casque. La terre trembla sous Vazini. Des cailloux martelèrent son casque, crépitèrent sur son gilets et lui lacèrent les jambes. Un grand silence s'en suivit, puis d'autres déflagrations assourdies.

— Sergent, sergent !

Vazini releva la tête.

— Gueule pas comme ça, Dean, dit-elle au Marines qui s'inquiétait.

— Vous êtes blessée, sergent.

Vazini se retourna. Des accros à son MARPAT sur les cuisses, les mollets et les bras.

— C'est rien.

— Je vérifie quand même.

— Okay. Tout le monde est okay ? Pearson ?

— Présent.

— Diaz ?

— Présent.

— Ende ?

— Présent.

— Wilson ?

Sept des huit hommes répondirent. Vazini chercha le huitième. Dennis. Une jeune recrue. Dix-neuf ans, son premier véritable baptême du feu. Vazini plissa des yeux. Dennis respirait, il n'avait pas l'air blessé. Des fusées explosèrent à proximité. Il se recroquevilla sur lui-même.

— Ende ! appela Vazini.

— Sergent ?

Elle lui désigna Dennis du menton. Le sergent hocha la tête. Dennis faisait dans son froc, ou avait déjà fait. La fusée n'avait pas pété loin. Il avait craqué. On avait besoin de tout le monde. Ende descendit rapidement jusqu'au jeune soldat. Il puait la merde.

— Marines au rapport !

Le jeune soldat releva la tête.

— Qu'est-ce que tu fous enterré dans ton trou, Dennis ? Tu bronzes ? Tu roupilles ? Ce n'est pas le moment. Ton M27, il est où ?

— Là, sergent, fit le jeune Marines en soulevant son arme.

— Pourquoi tu ne t'en sers pas ? Tu as changé de camp ? Tu attends que tes potes soient tous morts ?

— Non, sergent.

— Tu veux que je fasse un rapport au lieutenant ? Tu veux comparaître devant elle quand elle apprendra que tu as fui devant l'ennemi ?

— Non, sergent.

— T'es un Marines, Dennis. Tu connais ton credo ?

— Oui, sergent.

— Alors, récite-le-toi, à voix haute, arme ce fusil et tiens ta place de Marines si tu ne veux pas que Foley te mette aux arrêts.

— Oui, sergent.

Dennis avait répondu d'une voix assurée.

— Dégomme ces salauds et fait nous honneur, Marines.

— Je vous ferai honneur, sergent.

Ende retourna à son poste, il interpella Vazini, montra Dennis du menton. Le jeune soldat récitait son credo à voix haute et tirait consciencieusement, sans prendre de risque inutile. Vazini leva un pouce. Dean vérifiait toujours ses blessures tandis qu'elle tirait.

Ils étaient coincés.

Elle chercha le lieutenant des yeux. Elle se tenait au sud, un peu plus à l'est qu'elle. Fixée, tout comme elle.

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La balle, ricocha à dix centimètres du coude de Root.

— On est repéré, annonça Reese.

— Mmm, un tireur.

Root commença à balayer le paysage. Une autre balle. Près de sa tête.

— Root, tu recules, il a tiré dix centimètres trop à droite la première fois, cinq trop à gauche, la deuxième. La prochaine balle se logera dans ta tête et tu ne portes pas de casque.

Elle roula prestement sur sa gauche son arme collée contre sa poitrine. La prévision de Reese se vérifia. Une balle frappa la terre au même endroit qu'avait occupé Root un peu plus tôt. Elle balaya la plaine et les collines du regard. Une balle traversa son chapeau.

— Root !

Elle recula prudemment. Elle n'avait pas trouvé le tireur. Elle devait bouger et tenter de le repérer d'un autre emplacement.

— Tu ne l'a pas vu, John ?

— Non.

— De faucon-crécelle deux à faucon-crécelle un, j'ai un tireur qui s'exerce au tir au canard sur moi. Il doit être quelque part au sud, vous ne l'auriez pas vu ?

— De faucon-crécelle un à faucon crécelle deux, non désolé. Faite gaffe, mon capitaine. S'il vous a repérée, il va vous envoyer son petit copain. Je couvre le convoi, faudra vous débrouiller sans moi.

— Vous n'êtes pas gentil, Corderito, mais souris un peut être fière de vous compter dans ses rangs.

Une folle.

— Root, il faut partir, urgea Reese.

— Élisa compte sur moi et je peux peut-être lui rendre un service si Jesus a raison.

Reese pressentit une idée géniale et extrêmement risquée.

— Je vais l'obliger à se concentrer sur moi.

— Comment ?

— Je vais faire des cartons pleins et me déplacer très vite, jusqu'à ce que tu le repères lui et son copain.

Une bonne idée qu'il ne pouvait qu'approuver. Si elle s'en tenait à ce plan. Ce dont il doutait fortement. Pour l'instant, c'était dangereux, mais pas encore téméraire et imprudent.

— Tu vas rester ici, ajouta Root.

Voilà, maintenant c'était téméraire et imprudent.

Elle ouvrit une poche de son gilet et lui tendit une petite boite. Pas la peine de lui demander ce que c'était. Une oreillette.

— On reste en contact, tu m'indiques les cibles prioritaires si je ne les ai pas déjà descendues, et tu cherches les tireurs d'élite. Surtout, ne te sers pas de tes armes, je ne veux pas qu'ils te repèrent.

— Root, je suis censé te servir d'assistant et de couverture.

— Ce sera exactement ton rôle.

— C'est...

— La meilleure solution. Je maintiens le, ou les tireurs concentrés sur moi, je continue de soutenir l'attaque d'Élisa et tu trouves les tireurs. Ensuite, je les descends. C'est simple et efficace.

— Tu seras exposée.

— La rançon du succès, répliqua-t-elle en levant une épaule.

— Okay, vas-y, soupira Reese.

Root se moquerait qu'il s'opposât à sa stratégie. Soit il était d'accord et il s'arrangeait pour trouver les deux tireurs, soit il n'était pas d'accord, et Root partirait quand même. S'il la suivait, elle s'en foutrait complètement et ils serviraient de cible tous les deux.

— À tout à l'heure, Œil de lynx, lui dit-elle d'un ton guilleret. Attends que je recommence à tirer pour te montrer.

Elle recula en bas du promontoire. Un lit de rivière asséché creusait le sol vingt mètres plus loin. Root courut à demi courbée et se laissa tomber dedans. Elle se déplaçait vite et avec beaucoup d'agilité. Reese se demanda comment elle avait pu acquérir une telle aisance. À la course, sur un terrain difficile, semé d'obstacle. Dans le sable. Il la vit réapparaître trois cent mètres plus loin, grimper une petite bosse et s'installer en position de tir.

— Cible intéressante en vu ? demanda-t-elle aussitôt.

Reese lui indiqua un opérateur radio, qui pour une raison inconnue s'était installé dehors plutôt qu'à l'abri de la bâche d'un camion. Signaler son emplacement ne fut pas très aisé. Root le trouva enfin dans sa lunette de visée. La radio vola en éclats. Trois secondes plus tard, ce fut la tête de l'opérateur. Root toucha mortellement trois autres cibles avant de se faire enfin repérer par un tireur d'élite.

John Reese enrageait, il n'arrivait pas à voir d'où provenait les tirs.

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Mokhtar retrouva Amadou Koufa, son émir vénéré, une kalachnikov à la main, un genou en terre en train de faire feu. L'ancien marabout se désolait souvent de ne pas être un vrai soldat. Mokhtar avait guerroyé durant toute sa vie. Pour la reconnaissance des droits touaregs, pour Khadafi, pour le MNLA. Il avait pris Tombouctou en janvier 2012, et rencontré une première fois le fondateur d'Ansar Dine, Iyad ad Ghali. De retour dans l'Azawad, il avait proclamé l'indépendance de la région le 6 avril 2012. Il avait ensuite participé aux pourparlers entre le MNLA* et Ansar Dine.

Il était tombé sous le charme d'Iyad ad Ghali.

Ancien soldat de Khadafi comme lui, le chef d'Ansar Dine avait combattu au Liban et au Tchad, il avait mené la révolution touareg entre 1990 et 1992. Il s'était tourné vers la religion, il s'était converti. Mokhtar avait été séduit par ses idées, par son charisme. Iyad ad Ghali rêvait d'un Mali unifié et islamique. Mokhtar avait abandonné le MNLA sans avenir, ses idées d'état laïc. Il avait rejoint Ansar Dine et, par décision du chef de guerre touareg, il s'était fondu dans les troupes de la Katiba Macima. Amadou Koufa avait apprécié ses compétences militaires et se l'était attaché comme conseiller militaire.

Amadou Koufa n'était pas Touareg, mais sa sainteté illuminait les nuits et les jours de Mokhtar. Iyad ad Ghali l'avait envoyé auprès de Amadou Koufa pour le surveiller et le représenter. Mokhtar admirait le chef d'Ansar Dine, mais il vénérait plus encore le chef de la katiba Macina et il lui était dévoué jusqu'à la mort.

— Seigneur, il faut partir. Ils possèdent des mortiers, ils sont bien armés et nous sommes trop exposés.

— Par où ?

— En avant.

— Pourquoi ?

— Les Français et les Américains bloquent le passage en arrière. On ne passera jamais.

— Les chiens !

— Mais tout le monde ne partira pas.

— Explique.

— Ils n'ont pas traversé le désert à pieds, ils ont des véhicules cachés à proximité, on doit les empêcher de s'en servir. On a fixé les deux premier groupes qui nous ont attaqué, on va tous les fixer ici pendant que vous fuirez.

— Et ensuite ?

— Ensuite ? J'aimerai d'abord vérifier qui sont les Américains.

— Pourquoi ?

— Par mesure de prudence.

— Je te laisse décider de la meilleure stratégie, mon fils.

Mokhtar repartit. Ses hommes tenaient les groupes ennemis arrière à distance, mais ils ne pouvaient rien tenter contre eux. Restaient ceux de devant. Deux petits groupes moins importants. Il pouvait tenter un coup de main. Lequel choisir ? Il interrogea ses guerriers. L'un des deux groupes se tenait retranché derrière un petit mamelon, le deuxième dans le lit asséché d'une rivière. Il se décida pour le groupe du mamelon. Leur champ de vision était réduit dès que les soldats se mettaient à l'abri et ils ne pouvaient pas tirer si on leur opposait un déluge de feu.

Il appela deux servants de mortier, fit déplacer trois véhicules équipés de mitrailleuses. Il rameuta une quinzaine d'hommes, leur désigna le mamelon et ce qu'il attendaient d'eux. Les hommes hochèrent la tête.

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— De faucon crécelle un à suricate un et deux, appela Delgado. Attaque imminente sur suricate deux.

— Couvrez suricate deux, faucon crécelle un.

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Un déluge de fusées et de balles s'abattirent sur la position de Vazini avant qu'elle n'eût pu ordonner le repli à ses hommes.

— De suricate un à suricate deux, ne bougez pas, préparez des grenades. Attendez le signal de faucon-crécelle un.

Vazini fit passer le mot. Ende rampa jusqu'à Dennis.

— Suis les ordres et n'oublie rien, soldat. Je te couvre.

Le jeune soldat hocha la tête.

— Je vous couvre aussi, sergent.

Ende lui renvoya un grand sourire. Un sourire qui redonna du cœur à Dennis, qui effaça sa peur et la merde qui collait ses fesses à son caleçon.

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Delgado faisait des cartons. Un servant de mitrailleuse lourde tomba, un autre, aussitôt remplacé.

— Le mamelon, Delgado, urgea son assistant.

— Grenades, suricate deux, conseilla Delgado à Vazini. Une salve. Vite, .

Il réarma rapidement. Des petits nuages de sable se soulevèrent à 600 mètres devant lui. L'escouade de Vazini venait de balancer ses grenades. À l'aveugle. Beaucoup de bruit et de poussière. Peu de victimes. Il se concentra sur les pentes du mamelon. Son assistant râla. Il le poussa soudain sur le côté et roula sur lui. Delgado tempêta. Mais son assistant roula encore, l'entraîna dans un trou et ne bougea plus.

— Jackson ?

— Désolé, Delgado, tu continues sans moi, murmura l'assistant. Mais on s'est fait repérer par un sniper. Fais gaffe.

Delgado, repoussa son assistant sur le dos. Celui-ci gémit. Delgado dégrafa son gilet. Une tache de sang grandissait sur abdomen. La balle l'avait touché dans le dos juste en dessous du gilet. Delado jura.

— Protége Vazini et ses gars, lui dit Jackson. Ne t'occupe pas de moi.

Delgado retira rapidement un pansement compressif du gilet de Jackson et lui posa sur le ventre.

— Maintiens ça en place et ne crève pas. Je ne veux pas avoir à annoncer ta mort au lieutenant.

— Je ferai de mon mieux.

Delgado sortit prudemment la tête de son trou. La terre se souleva devant lui. Delgado jura. Le sort s'acharnait contre lui.

— De faucon crécelle un à faucon crécelle deux, je suis fixé par un sniper. Suricate deux à besoin de soutien.

— Je suis sur le coup, Corderito.

— Sauvez-les.

Delgado retenta une sortie. Un nouveau tir. Il sauta de son trou. Jackson le retint par la manche et le plaqua au sol.

— Tu ne peux pas y aller, Jesus, et ta mort ne servira à personne. Je ne veux pas être fait prisonnier par ces mecs-là.

Delgado s'essuya les yeux.

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Vazini avait ordonné à ses hommes de tenir leurs armes de poing à porter de main. Elle avait pensé que l'assaut des djihadistes lui permettrait de se replier au bas du mamelon, les mitrailleuses s'étaient tu, mais pas les mortiers qui leur coupaient la retraite. Un cri de guerre. Un coup de feu et le djihadiste repartit en arrière. Un deuxième passa la crête, il repartit lui aussi, le troisième bascula en avant, violemment, la poitrine éclatée. Un tireur d'élite. Le capitaine Judsen. Deux suivirent. Vazini en évita un de justesse en roulant sur elle-même. Et puis, ce fut l'assaut. Vazini se mit à genoux et tira dans le tas. Des jurons retentirent. Dennis fonça tête en avant. Deux trois, quatre, cinq djihadistes s'étaient jetée sur lui et le sergent Ende. Un coup de crosse et le jeune soldat s'écroula par terre. Ende luttait, deux Marines venus l'aider essuyèrent des rafales de Kalashnikov. Un djihadiste frappa Ende au visage, à l'entre-jambe. Le sergent s'affaissa. Deux hommes l'attrapèrent sous les bras.

Et disparurent.

Tous les assaillants refluèrent. Vazini resta deux secondes hébétée. Trois hommes étaient à terre, Ende avait disparu. Les mitrailleuses recommencèrent à balayer la crête du mamelon.

Root vit les djihadistes repartirent avec un Marines.

— Élisa, ils tiennent un de vos hommes.

Le jeune lieutenant blêmit.

— Ils sont rapides, mais moi aussi, ajouta Root.

Elle se concentra, elle n'était pas très placée. Tant pis. Feu. Coup au but. Réarmer. Feu. Nouveau coup au but.

Mokhtar envoya des hommes aider à ramener le soldat étranger. Deux autres hommes tombèrent encore. Maudits snipers. Les étrangers, comme les siens. Ces incapables. Le sergent Ende perdit ses béquilles humaines, il tomba à genoux tenta de se relever, tâtonna à la recherche de son couteau, le dégaina, poignarda un homme, reçu un nouveau coup de crosse. On le souleva de terre. Cette fois-ci, aucune balle ne vint plus arrêter la progression des ravisseurs.

Élisa releva le fait. Ses deux tireurs d'élite étaient hors-jeu. Elle refusa de penser qu'ils pussent définitivement l'être. La dernière intervention de Root avait été confiante et elle s'était adressée à l'amie plutôt qu'au soldat, elle avait laissé tomber sa couverture. Delgado lui avait dit être fixé, pas qu'il avait été blessé. Un de ses hommes était aux mains des djihadistes. Elle devait prendre une décision maintenant.

Se retirer ou attaquer.

— De suricate un à tout les suricates. Assaut. Sans quartier. Position entonnoir à tenir.

— Reçu, répondirent en même temps Jordan, Dedarassus et Vazini.

Vazini avait perdu trois hommes. Dennis était sonné. Le Touareg l'avait tiré à l'abri et lui avait remis le nez en place. Les deux autres Marines étaient gravement touchés. Son gilet avait sauvé le premier, mais la rafale de Kalshnikov avait touché ses bras à deux endroits. Le deuxième était blessé à la cuisse. Il avait refermé ses dents sur un objet quelconque et grimaçait de douleur, tandis que Pearson finissait de lui poser un pansement compressif.

— Dennis, tu restes avec les blessés, tu les protèges quoi qu'il arrive, lui ordonna Vazini.

Le jeune soldat la regarda les yeux mouillés.

— Tu as fait ce qu'il fallait, soldat. C'est maintenant à nous faire ce qu'il faut. Pearson, il te reste des fusées ?

— Négatif, sergent.

— Tant pis.

Elle se retourna vers le Touareg :

— Go ?

— Go.

— Pearson, Wilson et Diaz, ensemble.

Elle se désigna ensuite du doigt, désigna le Touareg et fit claquet son index et son majeur l'un contre l'autre. Il hocha la tête.

— En avant !

.

Vazini avait pris du retard, mais elle était la seule à devoir gérer des blessées, les autres escouades attaquèrent de concert. Les dernières fusées de mortiers tombèrent au milieu des djihadistes, puis suivirent les grenades. Un petit panel de ce que possédait chaque escouade : grenades fumigènes, incapacitantes et à fragmentation. pour les Français, même chose pour les Marines avec, en sus, des grenades incendiaires.

— On dégage, on dégage, hurlait Mokhtar.

Il se rua vers un pick-up. L'émir suivait derrière.

— Montez, Seigneur. Partez, mais ne vous rendez surtout pas à Andéramboukane ou Menaka.

— Pourquoi ?

— Ce sont des Marines, répondit Mokhtar en désignant les soldats qui les attaquaient. Leur compagnie possède deux sections, une de fusillés et une d'artillerie. Les artilleurs ne sont pas présents, ni tous leurs effectifs de fusillés, ils nous attendent à Andéramboukane. Contournez la position et retournez chez vous.

— Et toi ?

— Je couvre vos arrières et je vous suis.

— Et le prisonnier ?

— Je le garde avec moi, il pourra nous servir.

— Oui, ne le tues surtout pas. On l'exécutera plus tard.

Les deux hommes échangèrent un regard intense.

— Je te laisserai l'honneur de son exécution, annonça l'émir à Mokhtar.

L'émir tendit la main. Mokhtar la baisa respectueusement. Il ouvrit la portière du pick-up. Organisa rapidement le convoi et engagea le chauffeur et le mitrailleur du pick-up de l'émir à ne pas faillir sous peine d'être jetés dans les feux de l'enfer. Le convoi démarra sur les chapeaux de roues.

Un premier pick-up ouvrait la voie. Le mitrailleur en alerte, tous les hommes montés dans la benne, fusils pointés vers les collines.

Des balles crépitèrent soudain. Du côté gauche.

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— Descendez-les, ne les laissez pas passer !

Brown se mit à courir. Muller accroché à ses basques. Elle se redressa face aux véhicules qui lui fonçaient dessus. M27 en joue. Elle était tarée. Courageuse, dingue. Muller se plaça légèrement en retrait sur sa droite, le lance-caporal Sanchez, sur sa gauche. Tir de barrage.

Le pare-brise du pick-up vola en éclats. Le chauffeur bascula sur le côté, entraînant le volant dans sa chute. Le véhicule vira à gauche. Les hommes de la benne crièrent. Sanchez se détourna et tira dans le tas. Le reste de l'escouade prit le pick-up pour cible. Le radio français qui les accompagnait cria :

— Grenade !

Il visait bien, la grenade tomba dans la benne. Quelques djihadistes sautèrent avant qu'elle n'explosât. Ils n'atteignirent pas le sol vivants. Ceux qui ne furent pas fauchés par l'explosion, le furent par des tirs de fusil.

Brown et Muller se retrouvèrent face au pick-up de l'émir. Brown plongea son regard dans la cabine. Le temps s'arrêta. Sans raison, les deux chefs de guerre se reconnurent. Le pare-brise, le pick-up lancé à pleine vitesse, l'uniforme que seul son unique barrette argentée différenciait des autres, l'habit commun de l'émir, ne les trompèrent pas. Élisa Brown reconnut l'émir. Amadou Koufa. L'âme spirituelle du Groupe de Soutient à l'Islam et aux Musulmans. Le Peul, le marabout. L'émir. Et Amadou Koufa reconnut le chef de la coalition qui menait l'attaque. La femme. Le lieutenant Élisa Foley, commandant de la compagnie de Marines.

Une femme.

Le regard haineux de l'émir. Le regard déterminé de l'officier.

Brown releva son fusil. Koufa disparut sous le tableau de bord. Muller visa le mitrailleur. Root lui avait confié la vie du lieutenant. Les gars de Brown s'étaient concentrés sur le premier pick-up que leur officier avait dégommé.

La mitrailleuse cracha. Faucha Sanchez.

Le visage de sa femme et de sa fille s'imprima dans l'esprit du sergent-major Muller.

Brown tirait. Comme au stand de tir. Concentrée sur sa cible. Ignorant la mitrailleuse, le pick-up qui lui arrivait dessus, les grenades.

Immobile.

.

Root grognait de douleur. Affalée sur son SRS. Elle avait pris un risque, elle le savait. Elle avait un tireur aux basques et elle étaient restée trop longtemps immobile pour venir en aide aux Marines de suricate deux.

Qui répondait au nom de suricate deux ? Vazini. Michaela. Un sergent. À la démarche curieusement gracieuse pour un Marines. La jeune femme faisait des efforts pour marcher lourdement, les jambes écartées, à grand pas. Mais elle oubliait sa posture et ses bras. Elle avait des allures de danseuse.

Et maintenant ?

La bataille continuait sans elle. Le tireur devait encore la tenir dans son viseur. Pourquoi ne l'avait-il pas achevée ? Il la croyait morte ? Ne pas bouger. Attendre sa venue. Ou celle de son camarade. Cinq minutes. Une attente interminable. Et puis, un bruit de pas.

Root pouvait se débarrasser, peut-être, du charognard venu la dépouiller de ses armes et de son matériel. Mais si le charognard n'était pas celui qui l'avait touchée, elle mourrait. Le corps du charognard pourrait un temps lui servir de bouclier, mais le tireur finirait par l'avoir.

Quitte ou double.

Une main tira sur le SRS. Comme l'avait deviné Root, la prise était trop belle pour être abandonnée au sable. Root était couchée dessus. Une main lui agrippa brutalement l'épaule pour la retourner. Elle pivota. Dédia un sourire charmeur au charognard, lui attrapa le cou à deux mains et le fit basculer sur elle. L'homme râla. Ce n'était pas son tireur. Malgré le Dragunov passé en travers de ses épaules, ce n'était pas lui.

— Corderito, vous êtes libre, souffla-t-elle. Votre tireur est avec moi.

De l'autre côté du champ de bataille, Delgado leva la tête, tenta une sortie. Aucune balle ne tenta de le stopper. Judsen n'avait pas menti.

— Faucon-crécelle un, opérationnel.

L'homme qui se battait contre Root, cria et son corps s'arqua. Root sourit. Le charognard venait d'être atteint par une deuxième balle. Malgré cela, il ne renonça pas. Son avant-bras pesait sur le cou de Root. L'étouffait. Lui écrasait la trachée artère. Root lui bloqua les jambes en enroulant les siennes autour. Il bavait et ahanait contre son oreille. Elle cherchait fébrilement à se dégager. À ne pas se dégager. Parce qu'il la protégeait des tirs du deuxième sniper. Elle le maintenait fermement contre elle, un bras passé autour de son cou. Sa barbe lui râpait les joues. Une étreinte mortelle qui ressemblait à un ébat sexuel violent. L'homme puait la crasse et la transpiration. Un objet dur frotta contre sa cuisse. Son Sig hauser. Elle tâtonna. Gênée, par le corps qui l'écrasait, elle s'aperçut qu'elle ne pourrait pas le sortir de son holster. Sa main glissa plus bas, sur la poche-cuisse de son pantalon. Son index suivit la ligne d'une pièce en métal. Un clip. Le clip de son couteau pliant. Elle le caressa du doigt et le glissa hors de sa poche, son pouce frotta contre le Trac-tec du manche, s'appuya sur le clou cranté, une simple poussée relayée par le speedsafe. La lame jaillit. Root ferma les yeux et plongea l'arme dans le cou de son assaillant. Elle donna trois coups, rapides et puissants. L'homme était appuyé sur son oreille gauche, elle n'entendit pas le bruit de la lame qui lui déchirait les chairs. Il râla, Root le maintint fermement contre elle, jusqu'à se qu'elle sentît son corps s'abandonner sur le sien.

— Root ? l'appela John via son implant.

— John, souffla-t-elle.

— Tu vas bien ?

— Je suis en vie.

— J'ai descendu le tireur qui était sur toi.

— Mon amoureux ?

John marqua un temps d'arrêt. Il avait trouvé le tireur et avait découvert ensuite que Root était aux prises avec un autre homme. Il l'avait mis en joue avec son M27, mais Root l'avait poignardé avant qu'il n'eût tiré.

Il avait oublié son sens de l'humour décalé.

Penser Root.

Okay :

— Non, l'autre.

— Mon amoureux est mort aussi, mais pas de la petite mort, je lui ai fait cadeau de la grande.

— Tu es blessée ?

— Rien de grave.

— Tant mieux, on a encore besoin de toi. Je te rejoins.

Root repoussa l'homme qui était sur elle. Elle grimaça. Et se retourna sur le ventre. Elle attrapa le chèche du tireur mort et essuya soigneusement la lame de son couteau, plus ou moins succinctement le manche. Elle replia la lame. Elle serra le couteau pliant dans son poing et embrassa ses doigts refermés dessus.

— Merci, Sam, murmura-t-elle. Merci.

Elle rangea ensuite son Ken Onion Blur dans sa poche-cuisse. Le couteau que lui avait offert Shaw. Celui qu'elle lui avait dit de ne pas perdre, sur lequel elle avait fait gravé une racine carré de deux. Elle tira son fusil à elle, remplit le chargeur, le remit en place et regagna sa position. Elle gémit. Secoua la tête pour oublier. Balaya le champ de bataille. Jura grossièrement.

Élisa.

Root se positionna et tira. Le servant de la mitrailleuse montée sur le pick-up qui fonçait sur Brown bascula hors de la caisse, mais Root n'avait aucun moyen d'arrêter le pick-up.

— Jack...

Son dernier espoir.

.


.

Genrika se déplaça d'un coude sur un autre. Allongé sur le ventre, appuyée sur ses coudes, une position pour lire à la plage. Enfin, c'était ainsi qu'elle s'imaginait si elle avait un jour été à la plage. Allongé sur sa serviette, en maillot de bain, pas en sous-vêtements comme elle avait toujours vue Shaw se baigner, mais un joli deux pièces comme elle en avait acheté un pour paresser sur les berges du lac de la Prune. Le sable, la mer, un bon bouquin et l'ombre d'un arbre. Quand elle pensait que Root avait envoyé la mère d'Alma aux Seychelles, chez un ami de Shaw en plus. Pourquoi Root ne l'avait jamais emmenée en vacances aux Seychelles ? Genrika avait passé toutes ses vacances d'été au lac de la Prune. Ses vacances d'hiver aussi. Genrika se baignait dans les eaux glacés des lacs québécois tandis qu'Alma barbotait dans les eaux cristallines des mers du sud. Elle soupira. Juliette tourna la tête vers elle :

— T'en as marre ? Tu veux qu'on arrête et qu'on game ? lui demanda-t-elle plein d'espoir.

— Travaille, l'enjoignit sévèrement Genrika.

— Pourquoi tu soupires alors ?

— Tu pars où en vacances, Juliette ?

— Je fais des camps de hockey et après, ça dépend de mes parents.

— Tu es déjà allé à la plage ?

— Évidemment, dit-elle en haussant les épaules.

Genrika la regarda sans comprendre.

— Jen, il y a une plage à une demi-heure d'ici.

— Ah.

— Tu ne vas pas me dire que tu n'y es jamais allée ?

— Ben.

— Mais elle fait quoi, Root ? Vous faites quoi le week-end ? Ça fait deux ans que tu habites Laval, et tu ne connais pas la plage d'Oka ?

— Je ne suis pas à Laval l'été.

— Crisse de viarge, t'es trop innocente. Même l'hiver, c'est sympa. C'est même mieux parce que l'été, c'est blindé de monde. Je m'y suis souvent rendu avec les chums... Ouais, mais c'est vrai qu'on ne s'y est pas rendu depuis que tu es icite. Je vais dire à Annabelle de nous organiser une sortie après un match. C'est sympa. C'est fun, et c'est très joli. La forêt vient jusqu'à sur la plage et il y a plein d'oiseaux. Parfois, on y passe la journée avec Xavier, on prend les vélos et hop, en une heure on y est. On ira peut-être camper cet été, ou cabaner cet hiver si mes parents veulent bien me laisser partir avec lui. En attendant, je peux t'y emmener. T'as un vélo ?

— Non.

— Pas grave, je te prêterai le mien et je prendrai celui de ma mère.

Juliette pris soudain un air grave.

— Jen, tu as un chum ?

— Non.

— T'en as déjà eu un ?

— Ben...

— T'aime pas les garçons ?

— Hein ?

— Mia sort avec une fille.

— Ah, euh, je ne savais pas.

— Ça te gêne qu'on parle de ça ?

— De quoi ?

— Des filles qui aiment les filles.

— Non, pas vraiment.

— Dans l'équipe, on est cool avec ça.

— Je suis cool avec ça aussi, affirma Genrika.

— Ouais ?

— Ouais.

Genrika avait vécu avec Shaw et surtout avec Root. Si elle n'était pas cool avec ça, elle aurait tuée Root depuis longtemps. Shaw était pudique. Root aussi, mais elle avait des regards tellement éloquents. Et surtout, depuis que Shaw était partie, elle faisait parfois des vannes vraiment pourries, sans compter sa salle de gym. Root lui paraissait parfois être doté de l'âge mental d'une ado en pleine crise de puberté. Enfin, non, pas d'une ado en pleine crise de puberté, parce que, heureusement pour elle, Genrika n'avait jamais aussi stupidement fantasmé sur personne.

— Et si je te bisais ? lui demanda Juliette.

— Quoi ?

Juliette lui prit le cou et tira Genrika sur sa bouche. Elle râla avant d'avoir posé ses lèvres sur les siennes. Genrika lui avait crocheté le menton et lui repoussait la tête en arrière. Juliette la lâcha, moitié riante moitié geignante.

— Mais t'es vraiment con, Juliette, protesta Genrika.

— Tu ne veux pas m'embrasser ?

— Pourquoi je voudrais t'embrasser ?

— Pour le fun.

— C'est débile.

Juliette rebascula sur le ventre en riant.

— T'as déjà embrassé ?

— Ça te regarde pas.

— T'as déjà fait l'amour ?

— Juliette, tu fais chier.

— Tu te crosses parfois ?

Genrika ne connaissait pas ce verbe. Si elle le connaissait. Elle prit un air gêné. Juliette se moqua d'elle. Qu'est-ce qu'il lui arrivait ? Genrika aimait beaucoup Juliette. C'était sa capitaine. Elle n'avait jamais trop accroché avec celle de la MiddleSex school. Pas comme avec Juliette. Peut-être simplement parce que Juliette était meilleure que ne l'avait jamais été Tracy. Meilleure joueuse d'abord, meilleure patineuse ensuite, et meilleure capitaine enfin et surtout. Juliette voyait tout sur la glace, elle maniait la crosse avec une déconcertante facilité, elle était très rapide et très vive. Elle était courageuse et elle chargeait aussi bien que Genrika. Mais c'était aussi une capitaine attentionnée, elle savait galvaniser son équipe, mettre les joueuses en confiance, les relancer dans la bataille quand elles étaient menées au score, les engueuler, pointer les faiblesses de l'une ou de l'autre joueuse, les réprimander pour des fautes ou un mauvais jeu. Et puis, Juliette n'était pas seulement une joueuse de hockey et une ex-capitaine promise à une brillante carrière. Genrika aimait la fille qui se cachait sous son équipement de hockey. Une fille souriante et pleine de vie, amicale.

Mais pourquoi abordait-elle ce sujet maintenant ? Pour la distraire ? Parce qu'elle n'avait pas envie de travailler ? Parce que les exercices de mathématiques qu'elle lui avait préparés l'ennuyait ?

.

Le sur-lendemain du départ de Root pour le Niger, Genrika s'était rendu à son entraînement. Elle avait attendu de se retrouver seule avec Juliette et elle lui avait proposé de l'aider à rattraper son retard scolaire. Juliette s'égaya en entendant sa proposition. Genrika insista et elle lui rappela sa conversation avec Root. Juliette ne l'avait pas prise au sérieux et Genrika s'était énervée :

— Juliette, tu ne t'es jamais demandé pourquoi tu ne bénéficiais pas du programme sport-étude ?

— Je n'ai pas le niveau, se rembrunit Juliette.

— Ouais, tu n'as pas le niveau scolaire, parce que les filles en sport étude bossent contrairement à toi. Mais toi, tu t'en fous.

Juliette haussa les épaules.

— Elles bossent, elles s'entraînent tous les jours et les responsables de la fédé les tiennent particulièrement à l'œil. Ils parient plus sur ces filles-là que sur des filles comme nous.

— C'est pas vrai, murmura Juliette.

— Si, et puis, il y a une autre raison pour laquelle tu n'es pas inscrite.

— Ah, ouais ?

— Tes parents, Juliette.

— Quoi mes parents ?

— Ils s'inquiètent et si tu continues à glander, tu pourras dire adieu au hockey.

— N'importe quoi.

— Ils ont refusé que tu intègres le programme sport étude.

— Tu inventes, Jen.

— Demande-leur si tu ne me crois pas.

Genrika avait lancé une attaque aveugle. Basée sur une supposition. Un recoupement d'informations. Après l'affirmation de Root dans la jeep, elle avait fait des recherches. Annabelle suivait le programme sport-étude, trois autres filles de l'équipe aussi. Annabelle était vraiment bonne, mais les trois autres ne valaient pas Juliette. Pourquoi ne suivait-elle donc pas le même programme ?

Ses parents.

Elle en avait parlé à Athéna. L'IA n'avait pu confirmé, mais les probabilités que Genrika eût raison s'élevaient à 87,53 %.

Juliette se pinça les lèvres. La tutrice de Jen savait des tas de choses qu'elle n'aurait jamais dû savoir. Se pourrait-il que... Elle s'assit sur un banc. Les épaules basses.

— Ils vont m'interdire le hockey ? demanda-t-elle d'une voix blanche.

— Si tu rates ton année, oui. Tu peux dire adieu à tes rêves de gloire, dit Genrika d'un ton cassant.

Juliette rejeta sa tête en arrière contre le mur. Elle ferma les yeux et des larmes perlèrent entre ses cils. Genrika soupira, soudainement prise de pitié. Voir cette grande fille éternellement souriante à deux doigts de pleurer, lui retournait les sangs.

Elle s'assit auprès de sa camarade.

— Je suis nulle en classe, murmura Juliette. Je ne rattraperai jamais mon retard. Mon prof principal m'a dit que j'avais échappé de peu au redoublement l'année dernière, que si je ne faisais pas un effort, je redoublerais cette année. J'aurais dû être orienté en DEP*, mes parents m'ont poussée à continuer l'école secondaire et euh... Je n'y arriverai jamais.

Elle rouvrit les yeux et tourna la tête vers Genrika. Elle repoussa ses cheveux derrière son oreille.

— Si j'arrête le hockey, je vais faire quoi, Jen ?

Cette fois, les larmes débordèrent.

— Tu ne vas pas arrêter, Juliette. Et l'été prochain, tu vas être sélectionnée pour le camp d'été national. Dans deux ans, tu intègres l'équipe nationale junior, dans trois ans, tu passes pro et dans quatre ans tu rapportes une médaille d'or des JO de Pékin.

— Pff...

— Tu m'as fait confiance quand tu étais ma capitaine, fais-moi confiance maintenant.

— Tu vas faire quoi ? Aller parler à mes parents ?

— Je vais t'aider à réussir ton année.

— Comment ?

— Je suis avance sur ton programme, je suis plutôt bonne en classe, en science et en langue. Pour le français, je ne pourrai rien faire pour toi, mais si tu ne passes pas ton temps à l'embrasser quand tu le vois, Xavier peut peut-être t'aider, son père est prof de français. Pour l'espagnol, tu te débrouilleras toute seule.

Juliette avait souri à travers ses larmes.

— Je te donne des cours particuliers, deux fois par semaine. Je te fais bosser et tu rattrapes ton niveau. Root est d'accord, c'est même elle qui m'a conseillée de t'aider, et pour tes parents, je veux bien passer un entretien avant de commencer.

— Tu déconnes ?

— Non. Ta mère est médecin, elle peut m'interroger en math, en physique, en chimie et en science nat. Je te jure que je passerai l'examen sans problème. Je suis ma scolarité aux États-Unis, j'ai de super note en littérature anglaise, et même si ça ne te servira pas, je suis une bête en russe.

— Tu parles russe ? s'ébaudit Juliette.

— Ouais, ma mère est russophone et Root parle couramment aussi, je m'entraîne à l'oral avec elles.

— Ta mère est Russe ?

— Oui. Non.

Juliette fronça les sourcils. Genrika avait répondu spontanément à sa question. Elle avait pensé à sa mère en répondant. À sa vraie mère. Et à Shaw. Pas au docteur Sam Edwards. À Shaw. Juliette avait repris la conversation et Genrika n'avait pas eu le temps de s'appesantir sur ce qu'impliquait sa réponse à Juliette. Quant à celle-ci, même si la double réponse de Genrika l'avait surprise, son avenir comptait plus que ce nouveau mystère.

— Tu crois que j'y arriverai ? s'inquiéta-t-elle.

— Tu n'es pas si nulle que ça, Juliette. Si tu travailles un peu et que tu tiens vraiment à faire une carrière de hockeyeuse, tu y arriveras.

Le jeune fille s'illumina. Elle bloqua la tête de Genrika sous son bras et lui frotta le crâne avec son poing en criant qu'elle avait bien fait de la prendre sous son aile deux ans auparavant et que son petit poussin allait sauver sa maman-poule. Genrika cria comme une orfraie, heureuse de retrouver la Juliette de tous les jours.

Genrika avait demandé à Khatareh si elle était libre pour venir la chercher à son entraînement et si elle accepterait ensuite de passer la nuit chez elle. L'universitaire avait accepté. Elle attendait les jeunes filles à la sortie des vestiaires et Juliette, d'un air faraud, lui présenta Genrika comme son professeur particulier. L'exubérance de Juliette laissa l'universitaire de glace, mais elle lui confirma les excellents résultats scolaires de Genrika.

— Et en math, elle est vraiment bonne ? voulut savoir Juliette.

— oui, mais elle manque de rigueur et elle fait souvent preuve d'une précipitation qui nuit à sa réflexion. Si elle corrigeait ces défauts, elle serait bien meilleure.

Genrika secoua la tête. Khatareh était horriblement exigeante. Un prof d'enfer, mais elle ne laissait jamais rien passer et ne faisait preuve d'aucune indulgence envers son élève.

— Et elle parle vraiment russe ?

— Oui, très bien.

— Vous parlez le russe aussi ? s'ébahit Juliette qui allait de surprise en surprise.

— J'ai passé deux années d'études doctorales en URSS, donc oui, je parle bien russe.

— Houa ! Jen, tu connais des gens d'enfer. J'espère que mes parents vont accepter pour les cours.

— Vous ne leur avez pas encore demandé ?

— Jen m'a proposé ce soir d'être mon prof.

Khatareh regarda Jen dans son rétroviseur. Les deux jeunes filles montaient toujours à l'arrière et elle avait parfois l'impression d'être un chauffeur de maître à leur service. L'amitié que partageaient les deux jeunes filles l'avait tout d'abord un peu étonnée. Juliette ne parlait presque exclusivement que de hockey quand elle était dans la voiture. Elle avait demandé à Genrika ce qui lui plaisait tant chez cette grande brune aux cheveux long. Genrika avait loué ses qualités de capitaine, ses qualités humaines. Khatareh s'était alors pris d'une certaine affection pour la jeune fille. Une grande estime et beaucoup d'affection avaient transpiré dans les propos de Genrika. Elle avait surtout été sensible à l'attention qu'avait portée Juliette à Genrika à son arrivée, qu'elle lui portait toujours. Juliette était le genre d'amie qui avait manqué à Sameen. Khatareh, bien qu'elle eût été très jeune à l'université, n'avait jamais souffert de rejet de la part des autres étudiants. Ils s'étaient au contraire montré gentils et attentionnés envers elle, et lors de ses études doctorales, elle s'était parfois lié à des étudiants de dix ans son aîné. À Téhéran comme à Moscou. Sameen ne s'était jamais liée à personne. Genrika l'adorait et Khatareh voyait parfois d'un mauvais œil la jeune fille adopter certains de ses comportements.

— Et quand allez-vous commencez ? s'informa-t-elle.

— Je vais la présenter à mes parents et on commence...

Juliette consulta Genrika du regard.

— Après-demain, annonça Genrika.

— Quand allez-vous la présenter à vos parents ? demanda Khatareh à Juliette.

— Euh...

— Ce soir ?

— Ben...

— Vos parents ne sont pas là ?

— Si, papa est là ce soir, et maman a dû rentrer.

— Mmm.

Kharateh réfléchit un instant. Les parents de Juliette connaissaient Genrika de vue et, certainement, d'après ce que leur en avait raconté leur fille. Ils avaient peut-être un peu discuté avec Root, elle leur avait sans doute affirmé qu'elle était écrivain, leur avait peut-être même offert un exemplaire d'un de ses livres — Khatareh n'avait jamais cru que Root les eût vraiment écrits malgré les assertions de la jeune femme — mais elle se montrait souvent fantasque et Khatareh ne pouvait imaginer que des parents pussent réellement lui accorder leur confiance. En plus, Root était partie en voyage en Afrique, lui avait appris Genrika, et elle ne pourrait pas accompagner la jeune fille pour appuyer la demande de la jeune fille auprès des parents de Juliette.

— C'est sérieux, cette histoire de cours particuliers ?

— Oui, très sérieux, confirma Juliette.

— Juliette a de mauvais résultats scolaires. Elle ne travaille pas et elle n'écoute pas en cours.

Le regard sévère de Kahtareh se posa sur Juliette. La jeune fille eut soudain l'envie de se cacher derrière le dossier du siège avant.

— Si elle redouble, elle arrête le hockey.

— Tu crois vraiment que tu peux la remettre à niveau ?

— Oui. Enfin, si elle est sérieuse.

— Juliette, vous travaillerez ? Vous ferez vraiment un effort ?

— Oui, madame. Je ne veux pas arrêter le hockey.

— Tu veux devenir joueuse professionnelle, n'est-ce pas ?

— Oui, madame.

— Mais tes parents ne veulent pas que tu sacrifies tes études au hockey ?

— Non.

— Et vous n'avez rien prévu pour les convaincre que Gen est la solution aux problèmes que rencontre Juliette à l'école.

Les deux jeunes filles s'embarrassèrent. Khatareh leva les yeux au ciel. La jeunesse d'aujourd'hui ne pensait à rien. Celle d'hier non plus, les Américains, les Canadiens, les Québécois et leur révolution pédagogique complètement stupide. Leurs compétences à acquérir. L'école et l'université devaient transmettre du savoir et leur apprendre à réfléchir. Point à la ligne. Le vivre ensemble et autres divagations pédagogiques appartenaient au domaine familial. L'école et l'université n'avait pas à se substituer aux parents.

— Et vous voulez commencer votre programme de remise à niveau après-demain ?

Juliette n'osa pas répondre et Genrika fuit le regard de Khatareh.

— Vous ne doutez de rien, laissa tomber l'universitaire. Pour une stratège de ton envergure, tu me déçois beaucoup, Gen.

— Papa et maman... commença Juliette.

Le regard sévère de Khatareh lui ferma la bouche. Le professeur l'intimidait. Elle préférait nettement quand Root la ramenait à la maison.

— Juliette, téléphonez chez vous.

— Ah, bon ?

— Demandez si vos parents sont présents, je vais leur parler.

Genrika s'illumina. Juliette prit l'air complètement idiot.

— Téléphone, Juliette, l'enjoignait Genrika. Khatareh, vous allez vraiment faire ça ?

— Je cautionne votre idée à 100 %. Je te connais, Gen, et j'ai confiance en ton jugement. Quant à toi, jeune fille, j'espère bien que nous rendra fière de toi et que Gen ne perdra pas son temps avec toi.

Genrika leva les bras en l'air en criant hourra et Juliette se confondit en excuses et en remerciement, et assura qu'elle ne décevrait personne. Bénéficier du parrainage de Khatareh leur assurait l'accord des parents de Juliette.

.

Philippe Pomerleau s'étonna un peu de découvrir Genrika et Khatareh sur le pas de sa porte. Il les salua poliment. Khatareh sollicita un entretient :

— J'aimerais vous parler à vous et votre femme.

— Euh...

— Je suis désolée de vous déranger et je comprends votre étonnement. Je raccompagne quelques fois Juliette quand... euh, madame Cormier est en déplacement.

— Juliette m'a parlé de vous. Vous êtes la grand-mère de Jen et à vrai dire, je crois que vous l'impressionnez.

— …

— Une professeur de mathématique à l'université Concordia... Ma fille est fâchée avec les mathématiques alors, vous ne pouvez que l'intimider.

— Et si vous connaissez un secret pour la rabibocher avec cette matière, je vous serai très reconnaissante, déclara Valérie Pomerleau venue voir avec qui son mari s'entretenait.

— Maman, protesta Juliette.

— Je vous présente ma femme, Valérie. Valérie, je te présente la grand-mère de Jen, madame...

— Docteur Deghati.

— Bonjour, docteur, enchantée de vous connaître. Je vous remercie aussi de ramener Juliette.

— Je vous en prie.

— Mais vous disiez que vous vouliez nous parler ?

— Oui.

— Venez vous installer au salon, vous buvez quelque chose ? Un thé, un café, une bière ? Ou peut-être une tisane, il est tard.

— Une tisane, répondit Khatareh qui détestait le thé en sachet qu'on servait dans toutes les maisons de Montréal.

— Les filles vous pouvez monter si vous voulez, proposa Philippe Pomerleau.

— Non, s'y opposa Khatareh. Je préférerais qu'elles restent présentes pour ce dont j'ai à vous parler.

— Ah, bien.

Valérie et Philippe Pomerleau guidèrent Khatareh au salon. Genrika et Juliette s'installèrent raidement sur des chaises. Madame Pomerleau s'absenta quelques minutes le temps de faire chauffer de l'eau et de remplir une théière.

— Une tisane maison, menthe, sauge, mélisse et verveine.

Le mélange était inhabituel, mais Kahtareh apprécia le côté « fait maison ».

— Nous vous écoutons, docteur.

— Juliette est une mauvaise élève.

Juliette pâlit. Genrika apprécia l'entrée en matière, le discours direct et le manque de tact total. Les époux Pomerleau prirent un air compassé.

— Jul est nulle, c'est le cancre de sa classe et elle va redoubler sa quatrième, clama une voix juvénile qui appartenait à la sœur de Juliette.

— Gabrielle ! la fit taire sa mère.

— Ben, quoi c'est la vérité, il n'y a que le hockey et son chum qui compte.

— Gabrielle dans ta chambre, lui ordonna sa mère.

La gamine souffla d'exaspération.

— C'est une glandue et elle fout la honte, les profs n'arrêtent pas de me dire que je ne lui ressemble pas et qu'elle ne méritait pas de passer en quatrième.

Un aveu. Juliette ne le prit pas du tout ainsi ainsi, mais Genrika reconnut la frustration derrière les insultes. Gabrielle aimait sa sœur et le collège lui renvoyait d'elle l'image d'une élève médiocre. D'une ratée.

Philippe Pomerleau lui montra la porte du doigt. La gamine sortit.

— Désolé, s'excusa-t-il auprès de Khatareh.

— Elle a raison.

Valérie et Philippe Pomerleau restèrent cois. Khatareh enseignait depuis quarante-deux ans, elle asséna la suite sans peur de beaucoup se tromper :

— Votre fille est une excellente joueuse de hockey, mais une très mauvaise élève. Sa petite sœur n'a pas tort, elle ne fournit aucun travail personnel ni en cours ni à la maison. Elle a pris beaucoup de retard et elle ne passera pas dans la classe supérieure l'année prochaine. Je ne pense pas non plus qu'elle obtienne son DES. Elle sera orientée en technique et comme elle n'a aucune idée de ce qu'elle veut faire, sa scolarité sera un échec et elle se retrouvera sur le marché du travail sans aucune qualification.

Houa, s'émerveilla Genrika. Khatareh était vraiment un maître. Juliette ressemblait à une serpillière et ses parents semblaient assommés par des propos qui ne leur apprenaient rien, mais qui exposaient sans fard une réalité qu'ils craignaient aussi bien l'un que l'autre et à laquelle ils n'avaient trouvé aucune parade. Leur fille avait quinze ans et elle refusait de les écouter quand ils abordaient le sujet avec elle.

Khatareh avait choisi l'attaque frontale. Directe. Quitte à perdre des pièces. Que Genrika n'était d'ailleurs pas sûre qu'elle perdît.

— Elle ne prête aucun intérêt à ses études, continua imperturbablement l'universitaire. Elle n'est pas mauvaise, mais paresseuse et surtout, elle a pris beaucoup de retard et accumulé les lacunes. Il lui reste six mois pour inverser la tendance.

Philippe Pomerleau se fendit d'une moue désabusée.

— Vous auriez dû lui mettre le marché en main, ajouta encore Khatareh.

Les parents Juliette levèrent la tête.

— La perspective d'arrêter le hockey est un très bon moyen d'éveiller une motivation au point mort.

Grand silence. Regards gênés des parents Pomerleau à leur fille aînée.

— Gen est une très bonne élève, reprit Khatareh. Elle est en avance de deux classes, elle a de très bons résultats en sciences et en langues. Elle est aussi sérieuse et appliquée. Elle saura aider Juliette sans se laisser distraire.

Convergence des regards vers Genrika.

— Je lui donne des cours de mathématiques et de sciences physiques, je lui servirai de référent le cas échéant. Juliette est d'accord. Gen aussi. Alice Cormier...

Léger hochement de tête de la part de Genrika.

— … a donné son accord.

— Ben...

— Convenons d'une période d'essai de deux mois, proposa Khatareh. Si d'ici là les résultats de Juliette ne se sont pas améliorés, vous pourrez arrêter les frais.

— Ah, euh... balbutièrent les époux Pomerleau.

— Je ne veux pas me faire payer, intervint Genrika. Juliette est une trop bonne joueuse pour arrêter le hockey, elle est intelligente, je suis sûre que je peux sauver son année si elle y met un peu du sien.

Philippe et Valérie Pomerleau se consultèrent du regard. Il leur était difficile de mettre en cause la probité de l'universitaire, titulaire de la chair de mathématiques fondamentale de Concordia. Valérie Pomerleau se tourna vers sa fille.

— Juliette ?

— Si vous êtes d'accord, je travaillerai sérieusement avec Jen. Mais vous auriez dû me dire que vous vouliez que j'arrête le hockey. Ce n'était pas honnête de votre part de ne pas me prévenir.

— Il n'est pas toujours facile de te parler, Juliette, lui dit son père.

— Même, c'était lâche.

Ses parents ignorèrent sa dernière réplique.

— C'est d'accord. Jen, lui dit Philippe Pomerleau après s'être assuré de l'accord de sa femme. Tu as carte blanche pour t'organiser comme tu veux.

— Je viendrais deux fois par semaine. Plus si Juliette en a besoin ou quand elle aura des contrôle à préparer.

— Bon, parfait, il est tard, on ne va vous déranger plus longtemps, conclut abruptement Khatareh en se levant. Gen...

Genrika se leva, elles prirent congé de Juliette et de ses parents.

— Ne leur en veut pas trop, murmura-t-elle à l'oreille de Juliette en l'embrassant.

Juliette avait grogné. Mi-fâchée, mi-heureuse. Les parents se confondirent en excuses et en remerciement, un peu dépassés par le quart d'heure qu'ils venaient de vivre en compagnie d'une inconnue qui avait donné de grands coups de pied dans leur vie familiale et obtenu de leur fille, qui ne voulait jamais parler de travail et d'étude, qu'elle s'engageât à suivre des cours particuliers et à travailler sérieusement.

Genrika avait attrapé le bras de Khatareh en regagnant sa voiture. L'universitaire s'était tendue. Genrika avait sourit pour elle-même. Khatareh n'était pas très tactile. Ce qui ne l'avait pas empêché de l'embrasser sur la joue avant de partir se coucher.

— Merci, Khatareh. Vous êtes vraiment géniale.

Khatareh avait levé les yeux au ciel. Mais quand Genrika lui avait tournée le dos, elle avait souri. Assez fière de sa performance. Plus fière encore de s'être attiré l'affection de la jeune fille. D'avoir commis une bonne action. D'avoir su se montrer attentionnée. D'avoir contribué à la sauvegarde de l'amitié que Genrika partageait avec Juliette Pomerleau.

.

— Travaille, Juliette ! Et arrête de raconter des niaiseries.

— Je ne raconte pas n'importe quoi et ça m'intéresse de savoir si tu...

— Tu cherches à te défiler, l'accusa Genrika. Tu n'as pas fini ton exercice ?

— C'est trop dur, avoua Juliette. Je n'y arrive pas.

— Tu sais le faire, concentre-toi. Si tu pars perdante, tu n'y arriveras pas. C'est exactement comme sur la glace.

— Je ne trouve pas que les maths ressemblent au hockey.

— La volonté de réussir est la même.

— Okay, renonça Juliette.

Elle mordilla son crayon à papier, fronça des sourcils, marmonna des calculs et se mit à écrire. Genrika la regarda mener sa réflexion, faire une erreur de calcul. Elle se tourna légèrement sur le côté et posa sa tête sur sa main ouverte. Juliette aimait travailler allongée par terre. Genrika trouvait la position inconfortable. Elle préférait être assise à une table. Ou à la rigueur en tailleur, mais pas allongée sur le ventre.

Pour un premier cours, Juliette se montrait assez sérieuse, malgré ses questions stupides. Genrika se demanda si elle et Xavier avaient... Le garçon avait seize ans, Juliette n'était peut-être pas sa première fois. Et Juliette ? Genrika ne savait jamais si les filles se vantaient ou disaient la vérité dans les vestiaires. Celles qui laissaient entendre qu'elles couchaient avec des garçons. Juliette et Genrika étaient dans les plus jeunes. Certaines joueuses avaient seize ou dix-sept ans, et se montraient bien plus délurées que les Bantams. Juliette était mignonne. Elle avait les lèvres pleines et sensuelles, un joli sourire, la mâchoire carré sans être trop masculine, les yeux marron et le regard décidé. Un grand front et les cheveux raides, long et châtain foncé. Elle en jetait assez, plus encore quand elle était en tenue de hockey. Elle avait repéré Xavier à l'école. Genrika pensait que c'était surtout Xavier qui avait repéré Juliette. Ils sortaient ensemble depuis fin septembre. Juliette en parlait souvent, mais Genrika ne l'avait jamais vu. Il ne jouait pas au hockey, mais participait à des compétitions de VTT. Il avait un bon niveau aux dires de Juliette. Si Genrika avait été un garçon, Juliette lui aurait bien plu. Et si elle avait eu seize ans, elle lui aurait certainement proposé de coucher avec elle. Comme Xavier ?

Genrika n'était pas trop branchée mec. Ni fille. Elle considérait les histoires d'amour comme une perte de temps. Sortir avec un garçon demandait de l'investissement : chatter, passer du temps ensemble, penser à lui. C'était nul. Juliette en était la preuve. C'était une fille super et son histoire avec Xavier la rendait niaise et débile. L'année dernière, elle était avec un autre garçon, un joueur de hockey de Laval, qu'elle embrassait dans les recoins de l'aréna, et elle s'était montrée aussi niaise et stupide, durant tout le temps que leur histoire avait duré. Genrika en avait eu honte pour sa capitaine.

En attendant, Juliette venait de s'apercevoir que le résultat de son équation était faux. Elle commença à revérifier ses calculs. S'énerva parce qu'elle ne trouvait pas son erreur et appela Genrika à son aide. La jeune fille pointa du doigt le calcul qui l'avait ensuite induite en erreur. Juliette se prit la tête entre les mains.

— Ça craint, geignit-elle.

Genrika lui donna un coup d'épaule.

— Arrête, tu as très bien résolu les autres exercices que je t'avais préparés.

— Parce que tu es avec moi, Jen. Tu m'as tout expliqué.

— T'es trop débile ! Attends.

Genrika réfléchit un instant, puis elle se mit à écrire. Elle ratura une phrase.

— Qu'est-ce que tu fais ?

— Je te concocte un petit problème.

— Jen, non, la supplia Juliette.

Elle roula sur le dos, croisa le regard de Harley Wickenheiser et lui adressa une prière muette. Harley était son dieu, sa déesse, son modèle. Vingt-trois ans en équipe nationale, quatre fois médaillées olympiques. Elle avait même joué dans les championnats masculins en Finlande et aux États-Unis. Juliette rêvait d'une carrière comme la sienne. Elle aimait bien Gordie Howe, parce que tout le monde aimait Gordie Howe, parce que c'était le meilleur joueur de tous les temps. Annabelle vouait un culte à Bobby Orr parce qu'elle jouait comme arrière et que Bobby Orr était le meilleur arrière qui eût jamais patiné dans une aréna, Mia ne jurait que par Charline Labonté parce qu'elle était gardienne de but et qu'elle sortait elle aussi avec une fille, Jen avait faible pour la fusée russe, Juliette comprenait mieux pourquoi, même si elle ne savait toujours pas si la mère de Jen était Russe ou pas, mais elle, Juliette, son dieu de la glace s'appelait Harley Wickenheiser.

— Tu sais qu'elle étudie médecine à la fac ? lui dit Genrika

— Hein, qui ? sursauta Juliette.

— Harley Wickenheiser.

— Oui, je sais.

— Tu devrais l'aduler aussi pour ça, pas seulement pour sa carrière de hockeyeuse.

Juliette se redressa face à Genrika.

— T'es une viarge de geek, tu sais ça ?

— Tu me remercieras quand tu brandiras ta breloque en or face aux caméras à Pékin.

— Peut-être que tu la brandiras avec moi.

— Je ne suis même pas Canadienne.

— Tu te feras naturalisée. On ne refuse pas la nationalité canadienne à des joueuses comme toi.

— Pff...

— Et on fera mieux que Charlie, nous on s'embrassera devant les caméras, sur le podium, même. Notre baiser fera la une des journaux monde entier.

Genrika resta un moment coite. Qu'est-ce qu'elle... ?

— Juliette ! protesta-t-elle.

L'interpellée se fendit d'un grand sourire narquois.

— Tu ne veux pas défendre la diversité ? fit-elle la mine hilare.

— Mais arrête avec ça, bougonna Genrika

— T'es mignonne, Jen.

Genrika fixa Juliette. Elle était sérieuse ? Non. Ces yeux et son expression disaient le contraire. Cette abrutie plaisantait.

— Toi aussi, décida-t-elle de jouer

— Tu me bises ?

Genrika la cloua au sol. Leurs regards plongèrent l'un dans l'autre. Genrika lui plaqua un baiser sur le front. Juliette rit et la retourna sous elle.

— À moi, maintenant. Tu connais les Inuits ?

Avant que Genrika n'eût répondu Juliette se frotta le nez contre le sien. Les deux jeunes filles roulèrent l'une sur l'autre en riant. Juliette abandonna Genrika la première. Elle rampa jusqu'à son cahier.

— Tu as fini d'écrire mon problème ? demanda-t-elle.

— Oui. Résolve-le et après, on passe à l'anglais.

— T'es hyper exigeante.

— À la hauteur de l'amour que j'éprouve pour toi.

— Crisse de viarge, jamais j'eusse cru être autant aimée !

— Tu jetteras ton Xavier un jour ou l'autre, moi, je serai toujours là.

Juliette secoua la tête d'un air indulgent.

— T'as jamais été amoureuse, Jen.

— Je n'ai jamais été niaise, non.

Juliette s'esclaffa.

— T'as tort, c'est fun. Xavier embrasse du tonnerre. En plus, il...

— Travaille ! l'invectiva Genrika avant que Juliette ne lui sortît des horreurs.

Juliette grogna et se plongea dans son problème. Elle se félicita avant de connaître Genrika. Elle aimait bien la joueuse de hockey, mais elle n'aurait jamais pensé aussi bien s'entendre avec la fille en dehors de la glace. Elles se connaissaient pourtant depuis deux ans. Il avait fallu que Jen vînt chez elle, pour que Juliette s'aperçût qu'elle se sentait vraiment à l'aise avec elle, qu'elle lui faisait confiance.

Xavier la pressait de coucher avec lui. Il lui avait dit qu'il prendrait ses précautions, qu'il serait doux, qu'il ne lui ferait pas de mal, qu'il avait envie d'elle et qu'il l'aimait. Ils sortaient ensemble depuis trois mois. Elle avait quinze ans et elle n'avait jamais couché avec un garçon. Elle jeta un regard en coin à Genrika. Peut-être que Jen pourrait la conseiller ? Même si elle n'avait pas vraiment d'expérience en la matière, elle paraissait réfléchie et pas du genre à se moquer d'elle. Juliette sentit son cœur gonfler d'allégresse. Elle venait de se trouver une amie. Une vraie amie. Une raison de plus pour bosser sérieusement. Juliette doutait que beaucoup de filles ou de garçons de leur âge se dévouassent gratuitement à donner des cours particuliers à une cancre de son espèce.

Genrika se leva et se dirigea vers la bibliothèque de Juliette. Sa camarade réfléchirait mieux si elle ne se sentait pas observée. Elle parcourut les titres des ouvrages rangés sans ordre apparent. Quelques classiques français, quatre livres écrits par un certain Jean-Christophe Grangé. Elle sortit un volume et lu la quatrième de couverture. Une histoire de flics. Oh... Un tueur en série. Genrika rangea prestement le livre. Mal à l'aise. Un titre plus amusant capta son regard : Le pharmachien. Un auteur de Montréal. Elle feuilleta le livre broché. Une BD. Écrite par un pharmacien. Elle reconnut des références à Star War, à Terminator. Les dessins l'amusèrent. Elle garda le livre et s'installa sur le lit de Juliette.

Genrika riait en silence. Ce mec... elle regarda la couverture, Olivier Bernard, était délirant. Un discours sérieux, un enrobage hilarant. Elle se demanda ce qu'en penserait Shaw. Elle leva la tête. La mère de Juliette était médecin aussi. Genrika eut soudain une pensée pleine de reconnaissance envers Root. Elle ne se conduisait pas toujours très bien envers la jeune femme.

Ses cours d'informatique, leurs entraînement de close combat, de tir à l'arc et de cross country — Genrika sourit en pensant comment finissait Root à la fin de chaque course — son inscription au club de hockey, l'achat de la villa à Laval, les allers-retours dont ne se plaignait jamais Root même si ces allers-retours lui prenaient huit heures de son temps, le dîners russes, leurs parties d'échec, les repas délirants que lui concoctait Root quand elle n'était pas plongée dans ses ordis, les bouquins qu'elle semait soi-disant au hasard pour que Genrika les lût, leurs parties de chasse en forêt, la traque des braconniers, tous ce que Root lui apprenait avec générosité. Toutes les méchancetés que Genrika, parfois, lui lançait à la figure. Que Root supportait.

Juliette l'appelait Root sa tutrice. Root n'était pas sa tutrice. Elle n'avait aucune obligation envers Genrika. Est-ce que Root l'aimait ? Oui, certainement, sinon elle l'aurait depuis bien longtemps renvoyée en pension. Comme l'avait fait monsieur Finch. Comme l'avait fait Shaw. Root, elle, ne l'avait, presque, jamais laissée tomber. Elle était fantasque, un peu bizarre, parfois complètement à l'ouest, mais elle était là pour elle. Genrika lui reprochait souvent son amour ridicule pour Shaw, mais Root attendait son retour sans jamais douter et Genrika se réchauffait souvent à la certitude qui habitait Root que Shaw reviendrait.

Genrika avait beau se traiter d'idiote d'aimer une femme taciturne qui l'avait déjà abandonné par deux fois, de l'aimer jusqu'à, parfois, ne pas la considérer autrement que si elle était sa propre mère biologique, elle aimait Shaw. Tendrement. Root comprenait cela et Genrika avait toujours trouvé auprès d'elle réconfort et tendresse quand elle en avait terriblement besoin, quand Shaw lui manquait terriblement. Root partait parfois en déplacement, mais elle restait toujours joignable et elle revenait toujours avec le sourire et des cadeaux de ses voyages. Peut-être que Genrika devrait lui dire plus souvent qu'elle l'aimait — parce qu'elle l'aimait vraiment — et qu'elle était... qu'elle était une super tutrice. Tutrice ? C'était nul comme nom, trop pompeux et surtout bien trop officiel et bien trop sérieux pour être accolé à quelqu'un comme Root. Pour être accolé à Root. Root était super et puis voilà.

Juliette aussi.

— Ca va ? lui demanda-t-elle.

— Ouais ouais, ça va, répondit Juliette sans se détourner de sa feuille.

Genrika retourna à son livre. Elle n'entendit pas son téléphone vibrer dans son sac. Juliette la prévint. Genrika le récupéra en la remerciant. Ce n'était pas un appel, mais une alerte. Le programme de Root. Elle ouvrit son application. Passa d'une page à une autre. Zut, elle avait besoin d'un ordi. Celui de Juliette ?

— Juliette, ton ordi est connecté à Internet ?

— Oui.

— Je peux m'en servir ?

— Ouais, fais comme chez toi, mais ne fouille pas mes dossiers, parce que, euh...

— Je ne fouille jamais dans les affaires des autres, encore moins dans les ordinateurs. Du moins, pas ceux de mes amis.

— Tu sais hacker les ordis ?

— …

— Root est une hackeuse n'est-ce pas ?

— Ben...

— Elle touche en computer, elle est programmeuse non ?

— Elle se débrouille.

— C'est une geek.

— Mouais, on peut dire ça.

— Et elle écrit des bouquins ?

— Ouais.

— C'est fun. J'ai jamais osé lui demandé ce qu'elle écrivait, c'est bien ?

— Je ne sais pas.

— Tu n'as n'a jamais lu un de ses livres ?!

— Elle n'en a pas écris cinq cent non plus, se défendit Genrika.

— Tu n'es pas curieuse ?

— Tu as résolu ton problème ?

Juliette grommela. Genrika ne savait même pas si un livre signé Alice Cormier avait réellement été publié. Peut-être. Athéna aurait bien été capable d'en écrire un, ou même dix et de les faire publier. Genrika n'avait jamais ouvert les livres d'Alice Cormier qui traînaient parfois sur un meuble, parce qu'elle savait que Root ne les avait pas écrits. Et que cela l'énervait de participer à un mensonge. Mais peut-être serait-il intéressant et amusant de savoir ce qu'était capable d'écrire Athéna. Genrika n'en avait jamais parlé à l'IA. À cause de Root. Root était insupportable. Elle l'aurait su et aurait assommé Genrika de questions et de sous-entendus débiles dont elle avait le secret.

Elle s'assit devant le bureau de Juliette et alluma l'ordinateur.

— Au fait, fit Juliette. Le mot de passe est...

Legoonvolant2017, je sais.

— Comme tu sais ça ?

Genrika ne répondit pas. Elle pestait contre la lenteur du pc de Juliette. Root n'achetait que du matériel haut de gamme qu'elle reconfigurait à sa guise. Genrika avait oublié ce qu'était un ordinateur familial. Elle se reconnecta. Son téléphone vibra. Athéna.

Qu'est-ce que tu as trouvé, Gen ?

Les pouces de Genrika s'activèrent :

Je ne sais pas encore.

Elle abandonna son téléphone pour le clavier de l'ordinateur. Elle surveillait le programme de Root régulièrement. Elle avait configuré une alerte en cas de changement conséquent et elle était déjà intervenue deux fois pour légèrement modifier le programme, exactement comme Root le lui avait appris.

Le vibreur se manifesta de nouveau un quart d'heure plus tard.

Alors ?

Athéna avait calculé combien de temps, il faudrait à Genrika pour être en mesure de lui donner une information utile. Genrika attrapa son téléphone :

Le virus a intégré le test de Root.

Comment ça ?

Il a intercalé des lignes de codes au programme.

Il le pirate ?

Non, pas exactement. Je crois qu'il chercha à le modifier.

Déconnecte-toi, Gen.

Genrika fronça les sourcils.

MAINTENANT !

La jeune fille appuya sur le bouton arrêt. Elle reprit son téléphone.

Il y avait un problème ? demanda-t-elle.

Je ne peux pas le savoir, mais c'est dangereux. Root n'aurait jamais dû te confier cette tache.

J'ai retenu les lignes.

Elle prit un crayon dans un pot sur le bureau.

— Juliette, tu as des feuilles ?

— Mmm, premier tiroir de droite.

Genrika recopia de mémoire ce qu'elle avait eut le temps de lire sur son écran en espérant ne pas commettre d'erreur. Si seulement elle était restée branchée plus longtemps. Mais ce qu'elle avait suffirait peut-être. Elle tapa sur l'écran de son téléphone.

Appelle Root, SVP.

Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée.

Elle saura quoi faire, elle m'a dit que c'était important. Je sais qu'elle travaille sur ce programme depuis longtemps et elle ne m'aurait jamais demandé de le surveiller si ce n'était pas vraiment important.

Calculs.

Abandon des calculs

C'était inutile.

Je te mets en contact avec elle dès que tu es seule.

— Juliette, je dois passer un coup de fil.

— Pas de problème.

— Privé.

— Va dans la chambre de ma sœur, ne discuta pas Juliette. Elle est au conservatoire, elle ne reviendra pas avant trois-quart d'heure.

Genrika poussa la porte de la chambre de Gabrielle. Juliette aimait le hockey. Gabrielle la musique. Juliette aimait le rouge, Gabrielle le bleu. On ne pouvait pas se tromper de chambre. Des affiches de joueurs de hockey décoraient la chambre de Juliette, des affiches de concerts et d'instruments de musique celle de Gabrielle. De flûtes traversières. Un pupitre multicolore trônait dans un coin de sa chambre. Un seul loisir semblaient réunir les deux sœurs. Gabrielle possédait elle aussi une bibliothèque et les tranches des livres n'augurait pas qu'elle adorait les romans de filles. Genrika tira une chaise et s'assit dessus.

— C'est bon, Athéna. Passe-la-moi.

.


.

Muller fonça tête la première. Il n'avait jamais joué au football américain, mais son placage méritait les applaudissements du Michigan Stadium*.

— Écrase-la, enjoignit haineusement Amadou Koufa au chauffeur du pick-up. Écrase cette chienne. Tue-la.

Il passa la main par la fenêtre et tira en direction du commandant des Marines qui venait de réduire son opération à néant. Personne ne se dressait en travers des combattants de la vérité, sans en subir les conséquences. Surtout pas une femme. Le chauffeur accéléra, il aperçut le grand Marines venir au secours de la femme. Il calcula l'angle et prévit de donner un coup de volant au dernier moment. Les deux soldats seraient à terre, il leur passerait dessus, et avec un peu de chance tous les autres véhicules qui le suivaient aussi.

Le chauffeur ne connaissait pas Jack Muller. Sa force d'impact quand il était lancé, son poids, celui de la femme.

Un Marines hurla. Lui non plus ne connaissait pas Jack Muller. Il tira comme un fou sur le pick-up qui fonçait sur Brown. Toutes ses balles se perdirent dans les cailloux ou dans le ciel.

Brown tirait toujours. Chargeur vide. Elle le retira prestement, le retourna, enclencha celui qu'elle avait scotché à celui qu'elle avait utilisé précédemment. Reprit ses tirs. Sans peur. Pas parce qu'elle voulait en finir avec la vie. Mais par devoir. Parce que c'était son devoir d'officier d'arrêter cet émir, coûte que coûte.

Un choc brutal. Latéral.

Un juron ordurier. Dans la cabine du pick-up. Et aucun tir pour rattraper l'erreur de jugement du chauffeur. La benne était vide. Root y avait veillé.

Brown râpa violemment contre le sol, son fusil lui meurtrit le bras, l'épaule gauche et le cou. Quatre-vingt dix kilos de muscles et d'équipements la plaquèrent face contre terre et l'empêchèrent de bouger.

— Ne bougez pas, mon lieutenant, par pitié, ne bougez pas, lui souffla Muller à l'oreille.

Il l'écrasait. Brown ne voyait pas trop comment elle pourrait bouger.

Le convoi passa en trombe à moins d'un mètre des deux Marines.

Le radio français qui était revenu vers Brown, se jeta à terre et tira au ras du sol. Des pneus éclatèrent et un camion dévia de sa course, souleva du sable et se renversa. Vazini arrivait avec les quatre hommes qui lui restaient. Elle ne fit pas de détail, elle ordonna de descendre tout le monde.

À l'ouest de leur position, le sergent Dedarassus et le lieutenant Jordan avançaient en tenaille. Les djihadistes, qui fuyaient en désordre tombèrent sous les balles des M27 américains, des Kalashinikov nigériennes et des Famas français. Ceux qui résistèrent à l'assaut furent dégagés à la grenade.

.

Root adressa une prière de remerciement à Jack Muller et se félicita de sa prévoyance. Elle n'avait pas d'aperçu sur les deux Marines, mais elle les savait sains et saufs. Ou tout du moins encore vivants. Elle entendait claquer les fusils d'assaut, détonner les grenades. Après avoir vidé de ses occupants la benne du pick-up auquel Brown avait si témérairement, sinon imprudemment, fait face — Root maudissait parfois ces soldats, ces officiers ou ses ex-officiers qui bravaient la mort par devoir — elle avait continué à éliminer des cibles à l'avant, mais ses tirs manquaient de précision. Les véhicules roulaient vite et Root souffrait. Gênée dans ses mouvements du côté gauche, elle avait du mal à stabiliser son SRS.

Un pas lourd sur le sable, de la pierraille déplacée. Un léger coup d'œil par-dessus son épaule. John.

L'homme embrassa la scène.

Le désert. À l'infini. Le sable rouge et les pierres noires. Des mamelons et de petites collines aux crêtes déchiquetées qui s'élevaient ça et là. Des arbres aux troncs torturés et aux ramures graciles. Des silhouettes noires et vertes. La vie plus forte que le vent, le sable et le soleil. Le combat qui faisait rage. Les corps étendus sur le sol. Root et son fusil. Ses cheveux clairs qui dépassaient de son chapeau de brousse. L'uniforme si peu conforme à sa personnalité. La tension qu'il avait lu dans ses épaules quand il s'était approché, le relâchement quand elle avait su que c'était lui. La tache très haut sur son flanc gauche. Un peu en dessous de l'omoplate.

— Root, tu es blessée.

Pas de réponse, ni verbale ni corporelle.

— Je vais m'occuper de toi.

— Tu ferais mieux de prendre du plaisir à côté de moi.

Root et son humour inapproprié.

— Tu tires beaucoup mieux que moi, Root. S'il ne doit rester qu'un seul tireur, il vaut mieux que ce soit toi.

— Tu me flattes, John.

Il ne la flattait pas. Elle badinait.

Il s'agenouilla près d'elle. Et soupira. Comment soigner une femme allongée sur le ventre en train de faire des carton ? Il aurait fallut la déshabiller.

— Root, il faut que je relève tes vêtements.

Elle grogna et ne bougea pas d'un pouce. Il tâta l'endroit ou la MARPAT était rougi par le sang. Root protesta soudain. Il s'excusa.

— La balle a traversé ?

— Je ne sais pas.

— Root, il faut que je sache.

— Plus tard. John, il faut que tu descendes.

— Pour quoi faire ?

— Va rejoindre, Élisa.

— Tu es blessée.

— Je ne suis pas morte et notre mission, c'est elle.

Root ne leur avait pas raconté grand-chose à propos de cette « mission » comme elle l'appelait. Jack Muller s'était contenté de savoir qu'Élisa Brown avait besoin de soutien et qu'elle était en danger. Le genre de gars dévoué, qui ne posait pas de questions si celui ou celle qui le menait au combat bénéficiait de sa confiance ou de son admiration. Jack Muller avait toujours précédé les ordres et les désirs de Brown quand il protégeait Maria Alvarez, et John avait vu le regard du soldat pétiller de joie et de plaisir quand Root l'avait accueilli sur le tarmac de Niamey. Le temps où Jack Muller avait pour mission de surveiller et de descendre Root si elle sortait du cadre qu'avait dessiné Terence Beale n'avait, semblait-il, plus cours depuis longtemps. Jack Muller était sous le charme de la jeune femme. Qu'il appelait capitaine ! Une aberration. D'autant plus, que pour une fois, Root fournissait un effort minimum pour tenir sa couverture.

La jeune femme détourna les yeux de sa lunette de visée.

— S'il te plaît, John.

— Qui est la menace, Root ?

— Samaritain.

Une fin de non-recevoir. Cela ne servait à rien d'insister.

— Fais attention à toi.

Il se releva et se dirigea vers l'endroit où se tenait Brown.

Le temps de parcourir les six cents mètres qui le séparaient du théâtre des opérations, et la bataille s'achevait. Quelques tirs sporadiques persistaient à l'ouest. Brown se dépêtrait de Muller quand il la rejoignit. Elle s'inquiéta de Sanchez. Le lance-caporal avait été touché aux jambes. Trois impacts. Vazini, lui proférait des paroles d'encouragement tandis qu'on lui donnait les premiers soins.

— De suricate un à toutes les unités, rapport.

Reese sourit. L'aspect sérieux et très service-service du jeune officier l'avait toujours étonné. Certains gradés palliaient leurs faiblesses et leur manque d'autorité naturelle en se montrant ridiculement attaché au règlement. Élisa Brown ne s'appuyait pas sur le règlement pour s'imposer auprès de ses hommes, elle vivait la discipline et le règlement. Elle aurait pu se montrer imbuvable et pète-sec, elle était sérieuse et éminemment sympathique. Son combat contre le capitaine des bérets vert avait dévoilé ce que ses hommes pensaient d'elle. Ils l'aimaient et ils étaient fiers de servir sous ses ordres.

Le sergent qui commandait l'escouade française arriva au pas de course.

— Sergent ? L'interrogea Brown.

— Nettoyage complet, mon lieutenant. Aucun survivant.

— Pertes ?

— Aucune.

— Blessés ?

— Un.

— Grave ?

— Non.

— Jordan ? appela-t-elle.

Le lieutenant Jordan passa par la radio. Il confirma les dires du sergent français. Il ne déplorait aucune perte et aucun blessé.

— Faucons-crécelles un et deux ? demanda ensuite Brown.

— Faucon-crécelle un opérationnel, mais mon assistant est salement touché.

— Numéro deux, opérationnel.

Brown dévisagea Reese. Il était censé être l'assistant de Root.

— Elle m'a ordonné de vous rejoindre, mon lieutenant, s'excusa-t-il.

Il s'abstint de lui apprendre que Root était blessée. Brown interpella Vazini. Le sergent se releva et fit son rapport. Les nouvelles étaient moins bonnes de son côté. Deux soldats étaient gravement touchés. Brown envoya des hommes porter de l'aide à Dennis.

— Et le sergent Ende ?

Vazini blêmit. Les soldats s'entre-regardèrent. Sur le sol, parmi les morts, aucun ne portait de MARPAT.

— Personne ne l'a vu ?

De son poste d'observation, Delgado ferma un instant les yeux.

— De faucon-crécelle un à suricate un, l'appela Delgado.

— Parlez, faucon-crécelle.

— Il a été embarqué. Dans le dernier pick-up.

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Root dégrafa son gilet et releva sa veste et son tee-shirt. Elle n'arrivait pas à bien voir. La balle l'avait touchée trop haut. Elle passa les doigts derrière son dos, découvrit une plaie ouverte. Examina l'endroit où elle s'était tenue allongée. S'accroupit et fouilla le sable sous la tache brune qui le souillait. Trouva un objet dur. John avait sa réponse. La balle avait traversé. Elle se mit torse-nu, retira une bande de gaze de son sac à dos et s'enroula grossièrement le torse avec. Elle se rhabilla ensuite, grimaça en remettant sa brassière, se prépara une injection d'anti-inflammatoire, une autre de morphine, et se décida à descendre. Elle mentit à Élisa quand celle-ci la contacta, accéléra le pas quand elle l'entendit parler du sergent Ende.

— Root ? l'appela Athéna.

— Mon cœur ?

— Gen demande à te parler.

— Gen ? s'inquiéta Root. Passe-la moi.

— Root ? dit aussitôt la jeune fille.

— Oui.

— Je te dérange ?

— Non. Qu'est-ce que tu veux, Gen ?

— Ton programme, il y a eu un problème et je ne sais pas quoi faire.

— Explique-moi.

Genrika lui raconta qu'elle avait reçu une alerte et tout ce qui s'en était suivi.

— Athéna m'a demandé de me déconnecter, mais j'ai eu le temps de mémoriser certaines lignes et je les retranscrites pour toi.

— Lis-les moi.

Genrika s'exécuta. L'ingénieur. Il avait repéré son test. Et il essayait de le pervertir. Root aurait pu contrer l'attaque et la détourner, mais en plein désert...

— Gen, tu vas détruire mon programme.

— Comment ?

— J'ai mis une sécurité. Tu dois simplement insérer une ligne de code...

Root lui expliqua comment procéder.

— Tu utiliseras l'ordinateur Assus noir et rouge qui se trouve au sous-sol. Tu devras te montrer rapide et ensuite, dans le tiroir où je range mes clefs USB, il y a une clef en forme d'ange bleu. Tu la brancheras sur l'Assus et tu lanceras le programme qui se trouve sur la clef.

— D'accord.

— Gen, tous les autres ordinateurs de la maison doivent être éteints et débranchés, vérifie tout. Tu es à la maison ?

— Non, je suis chez Juliette.

— Tu as reçu l'alerte chez elle ?

— Oui.

— Tu t'es connecté sur un ordinateur là-bas ?

— Oui.

— …

— Root ? Je... j'ai fait une bêtise ?

— Non. Gen, tu as bidouillé ton téléphone depuis que je te l'ai donné ?

— Ben...

— Jette-le. Il y a en a un autre pour toi dans le tiroir de ma table de nuit. Et le programme de ma clef, tu le lanceras sur l'ordinateur que tu as utilisé chez Juliette. Invente un prétexte pour revenir la voir aujourd'hui.

— Je lui grille son ordi ?

— Je lui en offrirai un autre, certainement plus performant que le sien. Tu dois faire vite, Gen.

— D'accord. Je suis désolée, Root.

— Pourquoi ?

— Ben...

— Tu as très bien fait. J'aurais préféré que tu n'utilises pas l'ordinateur de Juliette, mais tu ne pouvais pas savoir ce qui t'attendait, la prochaine fois, attends d'avoir un de nos ordis sous la main.

— Oui.

Root sentit la contrition derrière sa réponse.

— Ça se passe bien avec Juliette ? Tu as commencé à lui donner des cours ?

Genrika se rasséréna.

— Ouais, je ne pensais pas que nous nous entendrions si bien.

— Tu as des progrès à faire question profilage...

— Tu savais que ça collerait entre elle et moi ?

— Absolument.

— Merci, Root.

— Je t'en prie.

— Root ?

— Mmm ?

— Je...

Root entendit la jeune fille inspirer profondément. Elle fronça les sourcils et Genrika se lança :

— Je t'embrasse. Prends soin de toi.

— Ne t'inquiète pas pour moi, tout va bien.

D'autant plus que la morphine commençait à faire effet.

— Je t'aime, Root. Au revoir.

Root s'arrêta de marcher.

— Moi aussi, Gen. Moi aussi, je t'aime. À bientôt.

Genrika raccrocha le cœur battant. Pour ses paroles. Pour celles de Root. Parce que Root n'avait pas souri, pas plaisanté. Parce qu'elle n'avait pas menti. Parce que ses mots n'avaient rien de banals, parce qu'ils n'avaient pas été la réponse attendue à sa déclaration. Parce que Root avait compris.

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Root reprit sa marche forcée. Le cœur un peu plus léger. Tout compte fait, et contre toutes ses attentes et ses certitudes, elle aurait peut-être pu faire une mère tout à fait acceptable. La déclaration de Genrika avait remué des sentiments que Root tenait profondément enfoui au fond d'elle-même. Des peurs, des angoisses et beaucoup de questions auxquelles elle avait toujours refusé de penser. Des désirs.

Des désirs idiots et irréalisables qui, tout à coup, prenaient une autre dimension parce qu'une enfant de quinze ans lui avouait qu'elle l'aimait. Qu'elle aimait l'adulte qui s'occupait d'elle, qui tentait de l'éduquer, qui veillait sur elle. Genrika venait de rendre tangible et réelle, une situation qui existait peut-être depuis longtemps déjà. Une situation que Root n'aurait jamais cru partager avec Genrika. À laquelle elle n'avait jamais pensé que la jeune fille adhérât.

Root sourit.

Et prit le pas de course.

Élisa Brown lui rappelait parfois furieusement Shaw.

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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :


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Nad e Ali : ville de la province d'Helman en Afghanistan. Le compagnie Fox, que dirige dans ce chapitre Élisa Brown, y a mené des combats en avril 2013.

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Anâchids : chant religieux de tradition islamique.

Dans les années 90, les groupes salsfistes les ont repris à leur compte.

Daesh en a fait un outil de propagande et a largement diffusé sur les réseaux sociaux des chants issus de cette tradition, mais l'organisation en a surtout composé de nouveaux, mis au goût du jour, et recruté des chanteurs à la voix plus douce que celles des chanteurs traditionnels.

Les anâchids de Deash ont servi de chants communautaires. Leur diffusion a largement contribué à aux recrutement de nouveaux membres. Plus spécifiquement les jeunes avec une attention particulière en faveur audes jeunes filles.

Il existe plusieurs type d'anachids prisé par Daesh et ses sympathisants :

Les anâchids de bataille appelant au djihad, à la violence et au martyr.

Les anâchids identitaires et nationalistes

Les anâchids louant les valeurs de l'Islam et fustigeant en miroir la déviance des autres (juifs, chrétiens et autres mécréants).

Les anâchids louant les autorités dîtes intouchables : le Prophète Mohamad, Dieu, les Compagnons du prophète...)

Il est assez curieux de voir qu'on peut facilement retrouver des recruteurs sur des sites aussi populaires que Youtube. Des observateurs scannent les commentaires laissés par les internautes après l'écoute d'un anâchid et leur propose de les contacter pour discuter.

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Munchidûn : chanteur d'anachids. Le munchidûn n'est pas un chanteur. Dans l'Islam traditionnel, la chanson est prohibée.

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Corderito : petit agneau en espagnol. Agnelet.

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La bataille de Konna : bataille qui se déroula du 9 au 17 janvier 2013 au Mali. la ville de Konna tombe aux mains des djihadistes (Ansar Din, Aaqmi, Boko haram, MUSAO). Le 10 janvier, les hélicoptères français interviennent le 11. Les islamistes en seront chassé le 16 par l'attaque coordonné des forces maliennes et françaises. Malgré le manque de fiabilité des chiffres on estime que cette bataille mit en présence 3200 à 3500 hommes et entraîna la mort de plusieurs centaines de combattants. Principalement chez les djihadistes (les Français on perdu un co-pilote de Gazelle, les Maliens entre une cinquantaine et une centaines d'hommes, les djihadistes plusieurs centaines.). Les pertes civils se serait élevées à entre vingt et trente morts.

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MNLA : Mouvement National de la libération de l'Awazad crée en 2010. Mouvement politique et militaire touareg qui militait pour l'indépendance puis l'autonomie de l'Awazad (région du nord du Mali). Le mouvement laïc fit alliance avec Ansar Dine en mai 2012. Une alliance qui fit long feu. En juin, le MNLA, se désolidarise d'Ansar Din et participe à la lutte contre les djihadiste, tout en restant en conflit plus ou moins ouvert avec le gouvernement malien.

Le mouvement est toujours actif et contrôle la région qu'il a toujours revendiqué.

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Les grenades incendiaires : le protocole III de la convention sur certaines armes classiques ( traité signé le 10 octobre 1980 à Genève.) interdit l'utilisation des armes incendiaires.

Les États-Unis ont signé et ratifié le protocoles le 21 janvier 2009, mais y ont rajouté une réserve dans laquelle l'usage de ce types d'armes est laissé à la décision du responsable s'il estimait que leur utilisation : « … entraînerait moins de pertes en vies humaines et/ou de dégâts collatéraux que celui d'autres armes, mais ce faisant, prendront toutes précautions possibles pour limiter les effets incendiaires à tel objectif militaire et pour éviter et, en tout état de cause, minimiser les pertes accidentelles en vies humaines dans la population civile, les blessures qui pourraient être causées aux civils et les dommages aux biens de caractère civil. » (extrait du texte de réserve).

Source : ICRC : Protocole sur l'interdiction ou la limitation de l'emploi des armes incendiaires (Protocole III). Genève, 10 octobre 1980.

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Trac-tec : matière rugueuse à base de caoutchouc, mise au point par le fabriquant Kershaw (le Ken Onion Blur est un couteau Kershaw), pour assurer une prise en main optimal sur le manche de certains modèles de leurs couteaux.

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DEP : diplôme d'étude professionnel accessible en quatrième année d'école secondaire (seconde en France)

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DES : diplôme d'études secondaire. S'obtient en fin de cinquième année d'école secondaire (niveau première en France).

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Michigan Stadium : le plus grand stade jamais construit aux États-Unis. Il appartient à l'université du Michigan.

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