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Avertissement : l'été n'est pas toujours propice à l'écriture. Voyage, travaux, manque de temps. Le chapitre suivant est en cours d'écriture donc, je suis en retard. Je pars dans une semaine donc, je n'aurais plus accès à mon ordinateur.
Je préfère publier proprement que publier à tout prix. Je laisse donc Root et Brown souffler cinq minutes avant de se relancer dans la bataille, et Shaw tranquillement préparer son évasion avec Anna.
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Chapitre X
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5 décembre 2018
Shaw posa son plateau sur une table et enjamba le banc pour s'asseoir. Contrariée. Et inquiète.
— Ta copine te manque, Svléta ?
Le ton narquois. Shaw évita de croiser le regard d'Irina. Si elle pouvait retenir des paroles injurieuses et un poing rageur, elle ne possédait aucun contrôle sur son regard. Pas si elle était réellement contrariée.
— On répond quand on te parle, insista la planton.
Irina tendit une main et tira à elle le plateau de Shaw. Elle en retira la saucisse, les pommes de terre cuites à l'eau et le pain qui s'y trouvaient. Elle repoussa ensuite le plateau vers Shaw.
— Je te remercie de ta générosité, Svléta.
Alla ricana. Shaw la regarda par en dessous. La jeune délinquante lui renvoya un sourire suffisant.
— Elle n'a plus personne pour la réchauffer la nuit, ricana-t-elle.
Irina fronça les sourcils.
— Elles baisent ensemble lorsque les nuits sont trop froides, affirma Alla.
— Tu ferais mieux de fermer ta grande gueule, répondit méchamment Shaw.
— Sinon, quoi ? Tu vas me la défoncer ?
— Ouais.
— Suffit, exigea Irina sans élever la voix.
Shaw croisa son regard. Merde. Elle essayait de passer inaperçue. Sans trop de réussite. Et, en plus, elle commettait des impairs. Qu'Anna n'était plus là pour rattraper. La grande Russe pourrissait au trou depuis bientôt dix jours.
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Quand elles étaient rentrées de la scierie. Anna avait été désignée pour la corvée de latrines. Sous prétexte qu'elle ne s'était pas bien lavée ensuite, Irina l'avait chassée du block et Anna avait passé une deuxième nuit dehors, puis, le déjeuner du lendemain matin, les bras tendus devant elle dans la cour. À l'aire d'abattage, elle avait été affectée à l'ébranchage et elle avait manié la hache toute la journée.
Shaw avait gardé une saucisse et du pain de son déjeuner et les lui avait refilés en douce lors de la première pause. Anna avait invoqué son besoin de se rendre aux toilettes pour les manger. La jeune Russe était rentrée épuisée de sa journée et elle s'était endormie debout durant le trajet en camion. Shaw l'avait plaquée entre son corps et la cabine pour que la jeune femme ne s'écroulât pas par terre et pût dormir en paix.
Irina l'avait changé de place dans le block et Anna s'était retrouvé avec un lit sans matelas. Un inconfort qui l'avait laissée indifférente.
Au cours de la nuit, le dortoir avait été réveillé par des cris et des jurons. Une détenue avait allumé les néons. Une bagarre hargneuse et violente opposait Anna à plusieurs filles. Anna était trempée. Deux filles étaient en sang et une autre gisait sur le sol. Irina avait claqué des doigts. Shaw avait sauté de son lit résolue à prêter main forte à la jeune Russe. Elle s'annonça et, en guise de réponse Anna lui envoya un coup de poing à la tempe qui projeta Shaw contre le montant d'un lit. Elle s'accrocha dessus, à moitié sonnée. Anna arriva par derrière.
— Mêle-toi de tes affaires, Svléta, lui avait-elle craché sur la nuque.
Sa main lui avait écrasé la figure contre le montant du lit, et un violent coup de poing au foie l'avait définitivement mise hors-jeu. Shaw avait glissé sur le sol. Inconsciente. Elle s'était réveillée le lendemain matin dans le lit de la fille qui habituellement dormait en dessous d'elle.
— J'ai pas voulu te laisser dormir par terre, lui avait dit celle-ci. On n'a pas réussi à te réveiller. Katia m'a aidée à te porter. Mais ce soir, je récupère mon lit.
— Ça s'est fini comment la bagarre ?
— Mal. Les gardes ont débarqué. Je peux te dire que tout le monde a couru se planquer sous ses draps. Natashka se battait encore avec une fille. Ils les ont séparées à grands coups de matraque et les ont finies à coups de botte, avant de les traîner hors du block.
— Elles risquent quoi ?
— Le chizo. Et Natashka va déguster, crois-moi. Irina a déclaré aux gardes qu'elle avait été l'instigatrice de la bagarre. Les gardes s'en foutaient qu'elle soit trempée des pieds à la tête et qu'elle se soit battue seule contre une demi-douzaine de filles.
Olga avait regardé Shaw avec circonspection.
— Tu as voulu lui venir en aide. Elle t'a protégée. Il s'est passé quelque chose. Irina n'a jamais aimé Natashka, mais elle ne s'en est jamais prise à elle non plus, et Natashka lui servait de bras droit pour maintenir la discipline dans le block. Je me suis toujours dit que Natashka bénéficiait d'un régime particulier et de protections au sein de la prison. Si c'était le cas, je crois que c'est fini.
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Anna n'était pas réapparue. Irina tenait Shaw à l'œil. Elle lui imposait, au minimum, une corvée par jour et lui piquait la moitié de sa bouffe à tous les repas qu'elles partageaient au réfectoire du camp.
Shaw, en dix jours, avait lavé deux fois les latrines, elle avait transporté des pierres et des bûches d'un bout à l'autre du camps, lavé de fond en comble le dortoir et le réfectoire tous les deux jours. À grandes eaux. Tirées du puits de la cour. De l'eau qu'elle transportait dans des seaux de fer à bout de bras.
Le moindre écart de conduite lui valait une heure d'attente au milieu de la cour, les bras tendus devant elle. Et vu l'expression d'Irina, elle écoperait d'une punition en revenant de l'air d'abattage ce soir.
Un mois. Cela faisait un mois qu'elle trimait à la colonie n°2. Qu'elle jouait à la délinquante et à la prisonnière russe. Qu'elle était détenue. Une détenue comme les autres. Si ce n'était que, grâce à Anna, elle ne souffrait pas trop du froid. Elle avait perdu du poids, elle puait comme un rat mort, elle commençait à regretter sa boule à zéro — un comble ! — et elle s'épouillait avec un soin maniaque tous les matins. Quand elle pouvait. Ses seins la faisaient toujours souffrir et elle les vidait encore régulièrement. Seul avantage à son statut de tête de turc, elle profitait de ses longues attentes au garde-à-vous ou les bras tendus devant elle pour méditer en paix. Elle dormait bien, grâce au temps qu'elle consacrait à la méditation, mais aussi parce que son corps, épuisé par l'ébranchage, les longues journées passées dans le froid et la neige, et le manque de nourriture, ne laissait pas le loisir à son esprit de se pencher sur son passé et ses phobies.
Shaw avait creusé son trou, même si Irina l'avait dans le nez et ne manquait pas de le lui rappeler à chaque fois qu'elle en avait l'occasion. L'amitié qu'elle partageait avec Anna l'avaient curieusement servie. Anna était tombée en disgrâce, mais elle avait été craint et elle était encore crainte. Shaw ne se mêlait à aucune dispute, elle ne prenait jamais partie pour personne dans les querelles incessantes qui dressaient les détenues les unes contre les autres, elle ignorait les crasses qu'on lui faisait et les réflexions dont on se fendait à son égard, mais personne à l'exception d'Irina et de ses protégées ne s'aventurait à la chercher sérieusement, et Irina ne l'avait pas désignée comme le mouton noir du block. Ni comme le bouc émissaire des frustrations que pouvaient ressentir les détenues. Irina désirait simplement la maintenir à sa place parce que contrôler Shaw renforçait son autorité. Elle la maintenait à sa place de prisonnière, ni privilégiée ni ostracisée. Shaw présageait que la planton agirait de la même manière avec Anna.
Après lui avoir fait payer ses semaines de régime spécial.
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Un dernier coup. Un dernier soubresaut. Et les soldats quittèrent la cellule. Les trois portes se refermèrent les unes après les autres derrière eux.
Le décor était triste. Une pièce presque cubique, grise et froide. Nue. Vide. Et cette grande femme. Nue, elle aussi. Recroquevillée sur le sol. Le corps recouvert d'hématomes. De balafres rougeâtres. L'emprunte d'un martinet.
— Pourquoi elle ? s'interrogea le vieil homme à voix-haute
— Sameen Shaw est plus sensible aux souffrances qu'endurent les gens qu'elle aime qu'aux siennes.
— Mais... je croyais que la cible était Sameen Shaw. Et que votre but, mon cher Samaritain, était de la retenir à la colonie n°2.
— Critiqueriez-vous ma stratégie, Monsieur Greer ?
— Jamais mon cher, jamais, se défendit obséquieusement Greer.
— Ce qui atteint Sameen Shaw atteint la Machine.
— Oui.
— Anna Borissnova Zverev a menti. Elle s'est dressée contre nous, elle a fait alliance avec la Machine, avec Sameen Shaw et Samantha Grooves, elle a témoigné contre Jeremy Lambert alors qu'elle sait qu'il n'est pas le Chirurgien de la mort.
— Une ennemie.
— Une alliée de la Machine.
— Vous croyez qu'elle sait ?
— Qu'importe.
Une manière de ne pas répondre. John Greer s'amusait des déboires de la mercenaire russe. Elle était arrivée confiante à la colonie n°2, ses anciens collègues lui avaient concocté un dossier qui la mettait à l'abri des exactions de Youri Blatov, des gardiens et de la plupart des détenues. Samaritain avait fait tomber sa couverture. Un rapport s'était inopinément retrouvé sur le bureau du directeur de la colonie. Il contenait le vrai dossier de Natacha Stepanova Enguelgardt. Il dénonçait les protections mafieuses dont elle bénéficiait depuis son arrestation. Elle n'avait jamais travaillé pour le FSIN ou le FSB. Ce n'était pas une informatrice ni une repentie, mais une criminelle. Endurcie.
Karpov garderait l'information secrète. Les anciens collègues d'Anna Zverev ne sauraient rien. Tant que Samaritain régnerait sur le réseau de la colonie n°2, la prison, l'ensemble de son personnel et l'ensemble des détenues lui appartenait.
John Greer s'amusait. Mais pas seulement à cause de ce qu'il voyait. Samaritain l'amusait. L'IA opérait toujours sur le réseau mondial. Il contrôlait encore les fils de nombreuses organisations et de nombreux États. Il avait élaboré un plan pour renvoyer la Machine dans une mallette ou dans un simple terminal dont elle ne pourrait plus sortir et le vieil homme s'en réjouissait d'avance.
Greer se sentait vieux et usé. Samaritain l'avait retiré des opérations spéciales. Il lui avait confié la gestion d'une société financière tentaculaire qui brassait des milliards de dollars de chiffres d'affaires sur tous les continents. Greer passait surtout beaucoup de temps avec Samaritain. L'IA se plaisait à lui montrer ses actions à travers le monde, à l'entretenir de ses ennemis.
Samaritain possédait aux yeux du vieil homme la beauté que seule pouvait atteindre la perfection. Mais il le trouvait parfois si touchant, si magnifiquement touchant. Samaritain ne renonçait jamais, il n'oubliait jamais, il ne pardonnait jamais. Anna Zverev, n'avait pas choisi son camp. Elle avait simplement voulu venger ses camarades assassinés. Les membres de sa famille assassinés. Elle avait d'abord cru que Sameen Shaw étaient le tueur. Elle l'avait recherchée. Sameen Shaw l'avait retournée. Anna Zverev avait appris la vérité et sa vengeance avait pris un autre chemin. Un chemin qui l'avait amenée à s'opposer à Samaritain.
Ce que Greer admirait chez Samaritain, c'était sa capacité à ne pas se laisser distraire par des considérations morales et sentimentales. Tout ce que l'IA entreprenait s'imbriquait parfaitement dans le monde parfait qu'il fabriquait. Samaritain visait un objectif et prenait toutes les mesures nécessaires pour l'atteindre. Il ne reculait devant rien. N'hésitait jamais.
Les cœurs tendres et les lâches ne gagnaient jamais la guerre.
Les alliés de la Machine avaient créé le chaos. Ils méritaient de souffrir. Plutôt que de mourir. Qu'importait les raisons qui les avaient conduits à embrasser le mauvais combat. La famille d'Anna Zverev et ses camarades ne représentaient rien.
Sur l'écran, la jeune femme bougea. Le vieil homme avança la tête. Les gardes étaient doués. Elle ne garderait aucune séquelle de ses séances de tabassage. Les coups faisaient mal et affaiblissaient l'organisme, mais ils ne brisaient rien. Ni les os, ni les dents, pas même le nez pourtant si fragile.
— Je ne me lasserai jamais, murmura-t-il en entendant la jeune femme gémir dans les hauts-parleurs.
Si Samaritain avait possédé un corps, il aurait souri. Greer ne le décevait jamais. Il approuvait toutes ses décisions et applaudissait à toutes ses victoires, si minimes et insignifiantes qu'elles pussent être.
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Anna serra les dents, serra les paupières sur ses yeux aussi fort qu'elle le pouvait. Elle se concentra sur le sol gelé. Sur la sensation apaisante que le froid procurait à son corps meurtri. Elle se rappela ses entraînements. Elle n'avait pas envie de bouger, d'avoir plus mal encore. Elle n'arrivait même plus à se souvenir depuis combien de temps elle se trouvait au chizo. Anna n'était jamais tombée aux mains de l'ennemi. Elle avait été tabassée lors de son premier séjour en prison, mais pas aussi longtemps. Pas aussi souvent. Et les fouilles au corps, n'étaient pas expressément sorties du cadre légal qui leur était assignées par la loi. Anna avait subi en 2003 ce que subissaient toutes les détenues dans la colonie où sa hiérarchie l'avait envoyée pour parfaire sa formation d'agent. Cette fois-ci, c'était différent. Elle bénéficiait d'un régime particulier. Et elle ne pouvait pas se défendre. Elle n'avait aucun moyen de s'échapper.
Elle s'était plantée.
Son séjour allait tourner au cauchemar et personne ne lui viendrait en aide. Elle était venue apporter son soutien à Sameen Shaw. Elle avait voulu la protéger. Celle-ci devrait se débrouiller sans elle.
Natacha Enguelgardt. Anna voulait l'enterrer ici, à la colonie n°2. Mais elle n'était plus très sûre qu'Anna Borissnova Zverev ne restât pas lui tenir compagnie dans sa tombe. Si elle restait dans le collimateur de Youri Blatov, elle n'aurait droit à aucun appel téléphonique et elle ne sortirait jamais d'ici.
Elle se recroquevilla sur le sol. Gémit à ce simple mouvement.
S'échapper.
Dans sa cabane. Dans les bois. Pas si loin d'ici.
Sammen Shaw y avait cherché et, Anna en était sûre, trouvé la paix. Dans la cabane construite en bois au bord de la Tesseieva. Dans cette cabane où Anna avait passé de longues heures. La cabane de son grand-père.
Sa mère lui avait raconté qu'il venait y soigner sa nostalgie et son amertume. Son mal du pays. Qu'il avait construit la cabane, loin des routes et loin des hommes. Pour y pleurer son Ukraine natale, son père et sa mère, ses frères et ses sœurs, tous les gens qu'il aimait et qu'il ne reverrait jamais. Certains étaient mort, l'un de ses frères avait péri sous les balles allemandes, mais d'autres étaient toujours vivants, là-bas. Le NKVD l'avait arraché à sa vie, à sa terre et à sa famille. Il n'avait pu garder que sa femme et son fils. Il les avait entraînés dans son exil.
La cabane était son refuge. Il l'avait léguée à ses enfants. Mais aucun d'entre eux n'avait aimé la forêt comme il l'aimait, et ses enfants n'avaient pas eu besoin d'un refuge où cacher leurs peines. Ils s'étaient intégrés, parce que lui et sa femme s'étaient efforcés de les élever dans le respect de leur nouvelle terre, de leur nouvelle patrie. De ne pas entretenir la haine et le ressentiment. Après tout, l'Ukraine appartenait à l'Empire soviétique.
Il avait vieilli. Mal.
L'une de ses filles avait épousé un amoureux de la nature. Boris Zverev courrait les bois avec son frère dès qu'il le pouvait. Le vieil homme lui avait un jour parlé de cabane au fond des bois. Boris s'était enthousiasmé et lui avait appris qu'il projetait d'en construire une avec son frère. Le grand-père d'Anna s'était levé, il avait ouvert un tiroir et était revenu avec la clef d'un cadenas dans la main. La clef de sa cabane. Il y avait conduit Boris le dimanche suivant. La cabane avait souffert d'un long abandon, mais Boris et son frère Nicolas ne s'y attardèrent pas. Leurs yeux brillaient de joie. Le vieil homme leur fit visiter les lieux, il les emmena sur les rives de la Tesseieva.
La première fois que Boris emmena Anna à la cabane, il lui raconta que son grand-père avait mêlé ses larmes aux eaux de la rivière. Que la cabane avait recueilli la tristesse d'un homme qui avait été condamné à tort, d'un homme loyal dont on avait traîné l'honneur dans la boue, mais qu'elle avait aussi accueilli les veillées joyeuses que son père et son oncle avaient partagé après une longue course à travers les bois.
Le jour de ses quinze ans, Anna avait reçu de son père la clef qui fermait le cadenas de la cabane. Elle l'avait recueillie dans le creux de sa main avec beaucoup d'émotion. Son père la lui avait parfois confiée quand elle partait seule à l'aventure, mais cette fois-ci, c'était différent.
— Elle est à toi, Anka. Je te transmets la cabane comme ton grand-père me l'a transmise. À toi de l'habiter maintenant. Remplie-la de tes chants Anka, de ton âme. Comme ton grand-père et comme moi et Nicolas l'avons fait. Tu nous as souvent accompagnés, tu l'as imprégnée de ton enfance, imprègne-la maintenant de toi. Je suis trop vieux pour continuer à courir les bois. Ta vie commence. Tu es en âge de comprendre et de recevoir cet héritage. Ton grand-père a construit un îlot de liberté hors du monde et du temps. Fais-en le tien.
Anna avait été beaucoup plus émue par le discours de son père que par l'acquisition de la cabane. Une cabane dont elle n'avait jamais soupçonné la dimension spirituelle. Anna en avait fait son domaine secret. Son oncle avait continué à l'y accompagner parfois. Plus rarement, son père. Elle leur appartenait à eux aussi et tous deux savaient où elle gardait la clef quand elle était absente. Sa mère aussi. Parce que sa mère connaissait la valeur des secrets.
Anna n'y avait jamais conduit personne. Elle n'en avait jamais parlé à personne. Pas même à Youri. Avec le garçon, ils avaient toujours dormi à la belle étoile ou dans des abris de fortune. Anna s'était félicitée de sa sagesse quand elle avait appris que celui qu'elle croyait son ami, travaillait pour le SVR.
Personne ne savait.
Excepté Sameen Shaw.
Anna n'avait partagé son secret avec personne et Sameen Shaw le connaissait.
Anna avait senti le sang refluer de son cœur quand l'Américaine l'avait contactée pour lui demander où se trouvait sa cabane et lui déclarer ensuite qu'elle avait besoin de faire une pause. Sous-entendu qu'elle voulait s'y installer pour y vivre un temps.
— Comment vous savez ? avait difficilement articulé Anna en réponse.
— Vous êtes une spécialiste de la survie en forêt et en milieu froid. Vous êtes née en Sibérie, et puis, vous avez une tête à posséder une cabane.
Anna n'avait rien répondu.
— Borissnova, avait repris Shaw. J'ai besoin de disparaître. J'ai besoin de... de me retrouver seule, de faire le point. Je m'adresse à vous parce que, je n'ai pas envie de chercher pendant des mois l'endroit parfait alors que je sais que vous, vous savez où il se trouve cet endroit parfait, et qu'il vous appartient. Un endroit que personne ne connaît. Dont personne ne soupçonne l'existence. Je n'ai pas raison ?
— Si, avait consenti à avouer Anna.
— Alors ?
— Je n'ai pas la clef avec moi, elle est chez mes parents.
— Je n'ai pas besoin de clef.
— Je vais vous donner ses coordonnées.
— Okay.
Anna avait donné l'accès de son monde secret à une étrangère. À... Anna ne savait pas ce que représentait Shaw à ses yeux, mais elle savait qu'elle avait bien agi. Shaw méritait son attention et son secret serait bien gardé avec elle. Shaw une femme de l'ombre. Elle n'était même pas censée être vivante.
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Anna se projeta dans sa cabane. Elle huma l'odeur du bois. De la résine qui suintait encore des rondins et des meubles grossiers fabriqués sur place. Anna avait effectué des réparations la dernière fois qu'elle s'y était rendue et le bois n'avait pas encore sécher. Elle promena ses mains sur le bois rugueux des murs intérieurs, frissonna de plaisir à la sensation. Elle tira la porte. Le printemps lui sauta à la figure. Les oiseaux chantaient et l'ombre d'un ours passa derrière les arbres. Anna tendit sa figure au soleil, à la caresse du vent.
Ses lèvres s'entrouvrir et elle se mit à chanter doucement. À mi-voix.
Elle s'arrêta dès qu'elle entendit la première porte de sa cellule s'ouvrir. Elle soupira. Il s'était passé moins de deux heures depuis sa précédente leçon de discipline.
Deuxième porte.
Anna ne s'était même pas rhabillée.
Elle devait se lever. Les détenues devaient recevoir leurs gardiens debout, face tournée contre le mur. Mains en évidence.
Injonction.
— Détenue, face au mur !
Anna se remit sur ses pieds et se plaça dans la position réglementaire.
— Détenue ! s'impatienta le gardien.
— Détenue prête, cria Anna.
Les verrous s'ouvrirent dans un bruit sinistre.
— Tu nous as fait attendre, Enguelgardt.
— Oui, chef. Désolée, chef.
Le gardien fit un pas. Blatov le retint pas le bras. Anna attendait immobile, ou presque. Elle se balançait légèrement d'un pied sur l'autre, d'avant en arrière. Les gardiens lui avaient frappé la plante des pieds avec leurs matraques. Elle avait dû se tenir sur le dos les jambes à demi-pliées et relevées. Résister à la douleur et à la violence des coups. Ses pieds avaient doublé de volume., et se tenir debout lui occasionnait de vives douleurs.
Blatov s'approcha. Enguelgardt. Il avait cru à une infiltrée. Un flic ou un agent du FSB. Elle l'avait dupé. Les malfrats se croyaient tout permis. La pègre entendait étendre son influence sur l'ensemble de la société. À l'exemple des États-Unis et de tous ces pays gangrenés par la corruption. À l'étranger, les prisons regorgeaient de criminels qui continuaient à diriger leur gang, leur famille et leurs petites affaires de la cellule dans laquelle ils vivaient comme des princes, avec des livres, la télévision. Ils avaient même accès à des ordinateurs, à des programmes d'études. Une hérésie. Une faiblesse.
Personne n'interférait dans sa prison. Les criminels et les traîtres méritaient leurs peines. Ils ne les expieraient jamais. Enguelgardt s'était cru au-dessus de la loi, au-dessus de lui.
Il se colla à elle, presque à la toucher. Elle se tendit.
— Le FNSI a fait un peu de ménage dans ses dossiers, Enguelgardt. Quelqu'un de plus consciencieux que les autres s'est penché sur le tien. Il renfermait un beau tas de mensonges. Il a surtout retrouvé la source de ton régime particulier. Tu n'es pas des nôtres, tu n'es même pas une balance. Tu n'as jamais fait amende honorable. Pour aucun des crimes ignobles que tu as commis. Tu es ce qu'on appelle une criminelle endurcie. Une meurtrière qui a trempé dans tous les trafics. Tu n'es pas la seule ici. Mais tu es la seule à t'être foutu de ma gueule. Tu es une bonne ouvrière. Tu es bien notée sur les chantiers et les chefs d'équipes apprécient ton travail et l'autorité dont tu fais preuve auprès des détenues. Ce serait dommage de gâcher ça. Mais tes petits privilèges, c'est fini. Tu retournes dans le rang et tu paieras très cher la moindre incartade au règlement.
Il appuya une main sur l'épaule d'Anna. Elle serra les mâchoires et son épaule se déroba, dans un geste de défense involontaire.
— À quand remonte sa dernière séance de discipline ? demanda-t-il aux gardiens.
— À deux heures, monsieur le directeur.
— À chaque pas de travers, tu te retrouveras au chizo, Enguelgardt. Une semaine. Quatre séances de discipline par jour. Régime dur. Tiens ta place auprès d'Irina et continue à te montrer une bonne ouvrière si tu ne tiens pas à passer trop temps au chizo. Et pour ne pas que tu oublies ta place, tu feras deux jours de chizo au début de chaque mois. Jusqu'à la fin de ton séjour ici. Jusqu'à la fin de ta vie puisque tu as été condamnée à perpétuité. Tu as bien compris ?
— Oui, monsieur le directeur.
Il se recula.
— Tu vas sortir. Après une dernière petite leçon.
Il se retourna vers les gardes.
— Occupez-vous en. Sérieusement et balancez-là hors d'ici. Enguelgardt, je t'accorde deux jours de repos dans ton block, je préviendrai Irina. Après ça, à toi de te montrer une détenue exemplaire.
— Oui, monsieur le directeur. Merci, monsieur le directeur.
Blatov sortit. Content de lui. Heureux d'avoir remporté une victoire sur la pourriture et la corruption.
Anna expira longuement. Elle avait espéré une pause. À la place, elle aurait droit à une correction haut de gamme. Les coups faisaient mal, mais elle les supportait. Les fouilles aux corps l'avaient toujours dégoûtée. Elle avait suivi une formation à ce propos au SVR, on lui avait appris à se détacher des considération morales et religieuses liées au viol. Anna ne souffrait pas de ces aspects-là. Elle détestait l'acte en lui-même. Le fait que quelqu'un introduisit une partie de lui-même ou un objet en elle. Sans son consentement.
Lors de sa première incarcération, les fouilles aux corps n'étaient pas sorties du cadre légal auquel elles étaient astreintes, elle le savait. Mais elle avait détesté. Comme elle avait détesté l'entraînement qu'elle avait suivi avant de partir. Quand elle et ses camarades s'étaient exercé à la fouille au corps les uns sur les autres.
— Détenue, interdiction de bouger.
Un premier coup claqua sur ses reins. C'était parti. Cinq minutes plus tard, elle glissa à genoux. Un garde l'attrapa par les hanches et la tira en arrière. La leçon reprit. La position inspira les gardes. Des gardes triés sur le volet par Blatov. Anna était sûre de ne jamais retrouver Boria et ses copains au chizo. Des hommes qui offraient du thé et de la vodka à des détenues pour les remercier de leur avoir apporté leur aide, sans exiger de faveur en retour. Des hommes qui encourraient de graves sanctions si Blatov l'apprenait. Des hommes qui ne se retrouverait jamais à ahaner en frappant une détenue sans défense à terre, à grogner des insanités, à rire grassement et à s'activer comme des boucs en rut sur une fille recouverte d'hématomes. Jamais des hommes comme Boria ne s'abaisseraient à de telles pratiques. Boria, Anton ou Alexeï.
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Il restait un quart d'heure avant l'appel. La journée avait été difficile. Une bagarre avait éclaté dans la file d'attente du déjeuner de midi et le responsable avait interrompu la distribution du repas avant qu'un tiers des détenues fût servi. Shaw n'avait pas fait partie du bon tiers. Une ou deux filles qui n'en faisaient pas partie non plus avait voulu forcer quelques camarades à partager. Les camarades en question avaient défendu leurs privilèges. Les gardes étaient accouru pour les soutenir. Un tabassage en règle avait suivi.
Shaw gardait toujours à manger dans ses poches, mais pas assez pour palier un repas manqué. Le vent s'était levé dans l'après-midi, il avait soulevé la neige et cinglé les détenues d'aiguilles de givres durant des heures. Shaw avait remonté son écharpe sur son visage, mais ses yeux pleuraient et si elle les gardait trop longtemps fermés, ses larmes gelaient sur ses paupières.
Elle n'avait pas oublié les deux détenues qui l'avaient ramassée le soir où Anna lui avait tapé dessus pour lui éviter le trou. Katia était assignée à la scierie, mais Olga peinait au débitage des grumes, et Shaw lui avait sauvé son nez. La jeune femme affrontait le vent à visage découvert. Lors d'une pause, Shaw l'avait interpellée. Elle avait baissé son écharpe et lui avait montré son nez, puis elle avait remit son écharpe en place et avait tapé dessus avec instance. Olga avait retiré un gant, touché son nez et rapidement suivi le conseil de Shaw. Elle l'avait remerciée ensuite d'un mouvement de tête. Elles n'étaient pas amies, mais elles n'étaient pas ennemies non plus et, d'une certaine manière, elles savaient qu'elles pouvaient compter l'une sur l'autre sans que cela ne les engageât vraiment.
Olga détestait Irina. Katia aussi. Tout comme la femme de la cantine, Najda Dessiatkov. Mais Najda était une jaune, Shaw ne la voyait qu'au réfectoire. Olga et Katia dormaient au bloc 17, Shaw pouvait les surveiller, s'assurer qu'elles ne la manipulaient pas. Les deux femmes s'entendaient bien. C'était curieux. L'allure et le vocabulaire d'Olga dénonçaient une femme instruite. Katia était plus jeune, elle arborait un petit air crâne que démentaient ses yeux, et sa syntaxe approximative prouvait qu'elle n'avait jamais fréquenté les bancs d'une université. Shaw ne savait pas ce qui avait conduit les deux femmes à la colonie n°2, mais Katia y purgeait certainement une peine pour actes de délinquances, des vols, des cambriolages ou du vandalisme. Pas pour trafic de drogue, son profil ne correspondait pas. Olga appartenait à la caste des opposants politiques ou des délinquants en col blanc. Une arnaqueuse de haut vol ou une adepte de la désobéissance civile. Shaw n'avait jamais abordé le sujet. Les raisons officielles de sa présence ici faisaient d'elle une meurtrière et son casier judiciaire à rallonge avait de quoi faire fuir un col blanc ou une intellectuelle, et de quoi provoquer l'admiration béate et stupide d'une petite délinquante. Shaw n'avait pas envie non plus de parler, ni de se lier avec quiconque. Quand elle rentrait le soir de l'aire d'abattage, elle aspirait à bouffer et à dormir, pas à discuter.
Elle dormait bien. Elle ne mangeait pas bien. Grâce aux bons soins d'Irina. Najda avait raison, cette connasse d'Irina aurait dû être obèse avec tout ce qu'elle soustrayait aux plateaux des filles de son block. Shaw n'avait mangé qu'un bol de soupe et du pain au dîner. Irina avait mangé le reste. Shaw ne mangeait de la viande qu'au déjeuner parce qu'Irina travaillait à la scierie.
À l'aire d'abattage, Alla avait essayé de jouer de sa disgrâce et de celle d'Anna pour jouer au planton. Shaw l'avait méchamment envoyée bouler. Alla l'avait menacée. Shaw avait attrapé sa hache.
— Tu vois l'arbre là-bas ? lui avait-elle demandé.
L'arbre se dressait à cinq mètres. Un petit arbre dont le tronc n'excédait pas vingt centimètres de diamètre. Alla avait regardé l'arbre avec morgue et mépris.
— Qu'est-ce que tu me fais chier avec cet arbre, Svléta ?
Shaw avait lancé la hache. L'outil s'était profondément planté dans le tronc. L'arme.
— Ça s'enfonce encore mieux dans une poitrine et à peu près de la même façon dans une tête. C'est mortel et très efficace, si tu sais bien lancer une hache. Et comme tu vois, Alla. Je sais très bien lancer une hache.
— Tu n'oserais pas, avait rétorqué Alla d'une voix blanche.
Shaw avait remonté ses manches et ostensiblement tourné son tatouage vers Alla dans l'opération.
— J'ai fait pire et je n'irai pas plus loin que la colonie n°2.
Alla avait balbutié des excuses. Elle était fan de tatouages. Des mythes violents qui s'y rattachaient. L'épée qui figurait sur l'avant-bras de Ninitvine la glaçait de terreur. Une tueuse. Prête à tuer encore. Alla ne bénéficiait pas des protections d'Irina et celle d'Irina ne lui était pas définitivement acquise.
Shaw avait récupéré sa hache sous les regards, horrifiés, indifférents ou goguenards des détenues qui avaient assisté à la scène. Sur l'aire de coupe, Shaw ne laisserait personne, à part les gardiens, lui piquer sa bouffe.
— Eh, toi, l'apostropha soudain une voix masculine.
Un garde. Qu'est-ce qu'il lui voulait encore ? Une punition ? Encore une ? Shaw soupira. Elle se retourna.
— Oui, chef.
— Euh... hésita le garde.
Shaw reconnut Boria.
— Garde-à-vous, gueula-t-il soudain.
Shaw s'exécuta. Il s'approcha. Tourna autour d'elle comme un vautour.
— Joue-le jeu, souffla-t-il.
Aussitôt après, il l'injuria et l'invectiva sous prétexte qu'elle arborait une attitude rebelle. Il sortit sa matraque et la frappa sur le derrière des cuisses. Qu'est-ce qu'il voulait qu'elle fasse ? Qu'elle gueule, qu'elle lui saute dessus, qu'elle s'étale par terre ? Il pesa sur l'arrière de ses genoux. Okay, à genoux. Il continua à l'insulter. Il lui arracha sa chapka et lui attrapa les cheveux. Il lui tira la tête en arrière et se pencha sur elle.
— La fille qui était avec toi en forêt, murmura-t-il. Elle a besoin de toi. Elle est derrière le block 3, et si tu ne vas pas la chercher maintenant, elle passera la nuit dehors.
Il la balança en avant. Shaw s'étala dans la neige.
— T'as compris espèce de conne ?!
— Oui, chef, répondit Shaw.
— Alors, relève-toi et dégage !
— Oui, chef.
Shaw se releva, se mit au garde-à-vous. Le garde lui tourna le dos.
Il avait vu la grande fille de la forêt se faire jeter hors du bâtiment qui abritait les cellules d'isolement. Il l'avait tout de suite reconnue. Elle s'était retrouvée à quatre pattes dans la neige. Elle avait mis un temps fou à se relever. Il regagnait ses quartiers, il avait froid et rêvait d'une douche chaude, d'un thé brûlant, d'une bouteille de vodka et d'une partie de cartes, mais il s'était arrêté pour l'observer. Une fois debout, elle avait fait quelques pas hésitants. Elle avait chancelé, s'était retenue au poteau d'un réverbère. Elle l'avait enlacé et avait posé son front dessus. Un garde était sorti du bâtiment et l'avait vertement enjointe à disparaître en la dépassant. La grande fille avait lâché son poteau. Elle s'était traînée plus loin. Elle avait relevé la tête, estimé la distance entre elle et son block. Elle avait dévié sa marche vers le block n°3. En se retenant d'une main au mur, elle en avait fait le tour et elle avait disparu aux yeux de Boria.
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La vie des détenues ne le regardait pas. Si elle avait été envoyée au chizo, c'est qu'elle le méritait. Si elle purgeait sa peine ici, aussi. Enfin, peut-être. Beaucoup de détenues étaient des délinquantes de la pire espèce, des récidivistes, des brutes, mais d'autres... Il savait très bien que d'autres filles n'étaient que de petites délinquantes qui avaient joué la malchance et qu'elles ne méritaient pas de se retrouver dans une colonie aussi dure que celle-ci. Que d'autres étaient victimes d'erreurs judiciaires, de fausses dénonciations et de manœuvres illégales.
Quand il avait endossé son uniforme et franchi pour la première fois les portes de la colonie n°2, il pensait que tous les profils se ressemblaient. Il n'avait pas cru certains ses camarades qui parlaient d'injustice. Après six ans passé dans la colonie n°2, sa vision manichéenne du monde carcérale avait changé.
Il aurait voulu partir. Les humiliations, la maltraitance, la violence, l'impunité dont bénéficiaient les pervers. Les trafics et la prostitution approuvés et protégés par le directeur. Tout cela le révoltait. Mais comment partir ? Boris Glazkov ne possédait aucune qualification professionnelle et il avait besoin de travailler pour vivre. Pour survivre
Il ne pouvait pas dénoncer les exactions commises au sein de la colonie sous peine de représailles. Sous peine de mort peut-être. Les détenues n'avaient-elles pas été condamnées pour violence et meurtres, parfois à l'encontre d'un représentant de la loi ? Si une détenues ne chargeaient pas de la besogne elle-même, Blatov n'aurait aucun mal à trouver une coupable.
Il ne pouvait pas donner sa démission non plus. Il ne retrouverait jamais de travail. De salaire décent. Ni les avantages dont il bénéficiait ici. Logé, nourri, blanchi, une assurance-maladie gratuite, des transports gratuits, une pension assurée.
Mais pourquoi la colonie n°2 ?
Il fermait les yeux. Il ne protestait pas officiellement. Mais il n'approuvait pas. Pas tout. Pas Blatov, pas le médecin, pas tous ces gardes, ses collègues, qui assouvissaient, en toutes impunités et sur l'ordre de Blatov, leurs désirs pervers au dépens des prisonnières. Boria les évitait. Et il noyait sa culpabilité dans l'alcool.
Mais parfois, parfois, il n'en pouvait plus. Parfois, il refilait en douce un bout de pain ou une pomme de terre à une détenue. Il tendait une main quand personne ne le voyait. Il souriait gentiment à une détenue. Il lui disait « courage ». Des petits riens qui apaisaient sa conscience, qui lui prouvait qu'il n'était pas comme les autres. Les mauvais gardes. Parce que beaucoup de ses camarades n'étaient pas de mauvais bougres. Comme les trois gars qui lui avaient tenu compagnie une semaine, la nuit dans la forêt, quinze jours auparavant.
Il avait transmis la demande de couvertures de la grande détenue à l'administration. Le refus qu'il avait dû lui transmettre lui avait fait mal au cœur. Elles dormaient avec leurs seuls vêtements pour protection contre le froid et la neige, dans des abris de fortune, dehors. Il avait eu honte de lui apprendre qu'elle et sa camarade ne bénéficieraient pas de couvertures. Plus honte encore quand la jeune femme l'avait remercié poliment sans lui manifester aucune aménité.
Il s'en était ouvert à ses camarades. Des copains. Il avait bougonné contre l'administration et son manque d'humanité. Les deux détenues avaient leur fait bonne impression le jour précédent, et aucun d'entre eux n'avait oublié que sans elles, le générateur ne serait pas reparti. Grishka avait le premier suggéré qu'ils pourraient quand même faire quelque chose pour elles. Boria avait proposé le thé. Piotr, la vodka. Tous avaient approuvé. Boria s'était dévoué pour leur apporter leurs « remerciements ». Elles n'avaient rien dit. Jamais demandé plus. La grande détenue rapportait toujours la gourde à moitié pleine. Ils leur avaient toujours donné une gourde pleine. Parce que c'était bien comme ça. Généreux. Humain.
Parce qu'elles étaient humaines. Boria n'avait jamais lu de mépris dans leurs yeux, ni de haine. Elles étaient humaines. Cela Boria le savait parce qu'aucune bête sauvage ne pouvait chanter comme chantait l'une d'entre-elles.
Ils jouaient aux cartes quand il l'avait l'entendue pour la première fois. Elle chantait à mi-voix. Mais... mais c'était si beau, si surprenant, si inhabituel qu'ils avaient suspendu leur partie.
— C'est qui ? avait chuchoté Grishka. Qui peut chanter comme cela au milieu des bois ?
Ils avaient tous haussé les épaules. Grishka se montrait parfois très bête. Ils avaient écouté la chanteuse en silence. Elle s'était tu et ils avaient repris leur partie. Le lendemain matin, avant de rentrer au camp, Boria avait attentivement regardé les deux femmes. Leurs visages durs. Laquelle avait chanté ? La grande au regard bleu, froid comme de l'acier, ou la plus petite à la mine revêche ?
Le chant s'était élevé la nuit suivante. Boria avait fait signe à ses camarades qu'il partait en reconnaissance. Il voulait savoir.
La grande. C'était la grande. Elle chantait doucement, assise devant le feu. La petite se tenait en face d'elle, les yeux fermés. Immobile. Complètement immobile. Il était resté. Subjugué, charmé. La scène avait quelques chose d'irréel. Le froid, la forêt, la neige et ces deux criminelles. Cette femme qui chantait dans la nuit des complaintes à briser le cœur. Tant de beauté. De sentiments. Dommage que le générateur eût gâché le moment. Le moteur pétaradant salissait le silence de la nuit, mais il n'arrivait pas à complètement briser le charme né de la voix chaude et profonde qui s'élevait vers le ciel.
Les gardes n'avaient jamais osé reprendre les refrains des chansons qu'ils connaissaient avec Anna de peur qu'elle les entendît et qu'elle cessât de chanter. Ils se balançaient parfois sur leurs tabourets, ils essuyaient des larmes, mais ils se tinrent religieusement cois. Pendant cinq nuits.
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Boria avait contourné sans bruit le bâtiment derrière lequel avait disparu la grande détenue. Elle s'était assise contre le mur. La tête rejetée en arrière, les yeux clos. Épuisée.
Elle avait besoin d'aide. Qui pouvait l'aider ? En tout cas pas lui. Peut-être sa camarade de la forêt ? C'était l'heure du dîner. Il était reparti et il l'avait guettée à la sortie du réfectoire jaune.
Shaw découvrit Anna dans la même position où l'avait laissée le garde dix minutes plus tôt. Son visage ne portait aucune marque de sévices. Ce qui ne voulait rien dire.
— An... Natashka, l'appela doucement Shaw.
La jeune femme ouvrit les yeux.
— Je suis venue t'aider. On a vingt minutes.
Anna hocha la tête. Shaw l'aida à se relever. La manipulation des blessés, elle connaissait. Elle s'accroupit devant elle, lui demanda de replier ses jambes et de lui passer les bras autour du cou. Elle la prit par la taille, ignora ses grimaces et se releva avec elle. La suite... Anna était bien trop grande. Ou elle, bien trop petite.
— Prête-moi ton épaule, ça suffira, lui déclara Anna d'une voix cassée.
Elles rentrèrent doucement. Shaw dut la soutenir par la taille. Leur entrée plongea le block dans le silence. Alla faillit se fendre d'une remarque acerbe, le regard d'Irina l'enjoignit à se taire. La planton avait assez d'expérience pour reconnaître une fille cassée. Peut-être pas mentalement, mais physiquement. Blatov l'avait prévenue qu'Enguelgardt resterait deux jours au repos. Deux jours ! Natashka avait vraiment énervé Blatov. Pourtant, il avait assuré à Irina que la détenue continuerait à la seconder. Mais qu'Irina n'aurait plus à avoir peur pour sa place. Enguelgardt lui servirait de femme de main et se plierait, sans protester, à ses quatre volontés.
Shaw pilota Anna jusqu'à son lit, s'aperçut qu'elle dormait elle aussi sur le lit du haut.
— Tatiana dégage, ordonna Irina à la femme qui occupait le lit sous celui d'Anna.
— Je vais où ? ronchonna celle-ci.
— Dans son lit, espèce de cloche, à moins que tu ne veuilles dormir dehors.
La femme s'empressa de monter sur le lit d'Anna.
— Y a pas de matelas, râla-t-elle.
— Dehors, non plus, il n'y en a pas, rétorqua acidement Irina.
La femme s'enroula dans sa couverture et tenta de se faire oublier.
Shaw demanda à Anna de s'asseoir. Les détenues s'étaient rapprochées.
— Je veux dormir, fit Anna d'une voix lasse.
— Je veux voir ce que tu dissimules sous tes vêtements, rétorqua Shaw.
Anna leva les yeux sur elle. Reconnut le médecin qui l'avait soignée en Virginie. Celui qui l'avait veillée la nuit à Bethesda. Baba Yaga. Elle hocha la tête. Shaw attendit un moment avant de réaliser qu'Anna lui avait passé la main. Cela ne présageait rien de bon.
Shaw se pencha sur elle et déboutonna la parka dont Anna était si fière. Elle se pinça les lèvres quand elle la fit glisser sur ses épaules. La jeune Russe se laissait faire, elle obéissait aux pressions que lui imprimait Shaw pour qu'elle bougeât, mais rien de plus. Son apathie racontait dix jours de maltraitances. Shaw, se fiant à l'expérience acquise lors de sa première semaine passée au trou, présageait des hématomes étendus et quelques mauvaises surprises. Elle retira son pull, sa chemise, son maillot de corps et sa brassière à la jeune Russe. Le maillot de corps puait la mauvaise transpiration. La brassière aussi. Des cris de surprise jaillirent dans le dos d'Anna. Des cris horrifiés. La physionomie d'Anna se durcit.
— Qu'est ce que vous regardez, bande de connasses ? aboya soudain Irina. Foutez le camp dans vos lits avant que je vous éjecte dehors à grands coups de pompe dans le cul.
Shaw détestait la planton, mais pour une fois...
— Merci, lui dit-elle, même si le mot lui écorchait la gorge.
— Occupe-toi d'elle comme il faut. Ne t'inquiète pas du couvre-feu. Prends le temps qu'il te faut.
— Okay.
— T'es qu'une connasse, Enguegardt, ajouta vertement Irina. J'espère que tu as compris la leçon.
Anna ne broncha pas. Elle tuerait Irina. Ou pas. Cette femme ne méritait pas qu'elle commît un crime. Irina tenait son rôle de planton avec célérité. Si elle mourait, une autre la remplacerait. Une femme peut-être meilleure, peut-être pire. Rien ne changerait. Anna se serait sali les mains pour rien. Un meurtre gratuit. Inutile.
Sauf si elle prenait sa place. Pourrait-elle prendre sa place ? Dans deux ans, dans cinq ans ? Les épaules de la grande Russe s'affaissèrent. Elle ne sortirait jamais de cette colonie. Blatov, ne la laisserait plus jamais téléphoner, et même si, ses appels n'aboutiraient pas.
Il la tuerait. Administrativement, comme il avait été tuée Yulia Zhirova. Elle ne reverrait jamais ses parents. Elle ne pourrait pas leur demander pardon pour Natalia. Elle ne pourrait pas demander pardon à Natalia. Lui dire adieu. À elle et à ses enfants. Elle ne reverrait jamais Anton et Alexeï. Elle ne reverrait jamais Anna Borissnova Zverev. Elle resterait à jamais Natacha Stepanova Enguelgardt. Un rebut de l'humanité.
Shaw passa doucement les doigts sur le dos, les flancs et le buste d'Anna. Elle voulait vérifier qu'elle ne souffrait pas de côtes brisée. La jeune Russes ne réagit pas à ses effleurements et à ses palpations. Les gardes connaissaient leur métier. Son dos était dans un état lamentable, ses épaules et ses bras aussi, l'abdomen avaient été touchés de la même manière, mais Shaw n'eut à déplorer aucune fracture. Elle refit face à Anna. Et resta les bras ballants.
Anna pleurait en silence. Shaw sentit sa colère prendre naissance au creux de son estomac. Monter, l'envahir petit à petit. La Russe lui avait toujours semblé si stoïque, si imperturbable. Si dure à la peine. Anna ne prêtait ni à rire ni à pleurer. Shaw ne l'avait vu qu'une seule fois quitter son masque. À Bethesda. Ses prières, ses imprécations et ses malédictions. Ridicules. Anna l'avait identifié à Baba Yaga. Si Shaw ne l'avait pas connue avant, si elle n'avait pas su ce qu'Anna savait faire un fusil à la main, elle l'aurait virée aussi sec de son équipe.
Shaw n'associait pas les chants d'Anna à la sensibilité que dissimulait la jeune Russe derrière son regard froid. Pour elle, Anna et ses chansons étaient indissociables. Root aurait pu lui parler de Guillaume le troubadour, de Charles d'Orléans. Shaw aurait approuvé la comparaison. Un guerrier-poète ou un guerrier-troubadour correspondait tout à fait la personnalité d'Anna, à l'image que s'en était forgé Shaw. Une représentation que lui avait certainement insufflée sa mère dans son enfance. La Perse regorgeait de rois et de guerriers sensibles aux arts.
Mais les larmes ? Shaw associait les larmes, d'un adulte ou d'un enfant, elle ne faisait pas la différence, à la souffrance et au désespoir. À une souffrance psychique.
Elle s'accroupit. Qu'est-ce qui pouvait passer dans la tête d'Anna pour qu'elle pleurât ainsi. En silence. De mauvais souvenirs l'assaillirent. Un autre corps torturé. Un autre viol, parce que Shaw se doutait bien qu'Anna avait eu droit aux fouilles au corps et à un peu plus que cela. Une autre personne épuisée.
— Natashka ?
Anna bougea imperceptiblement la tête pour lui signifier qu'elle écoutait.
— Je vais t'enlever tes bottes et après je finirai de te déshabiller, d'accord ?
Même mouvement de tête à peine esquissé. Shaw retira les bottes, puis les chaussettes. Anna gémit. Shaw pâlit. La jeune Russe avait les pieds enflés. La plante des pieds enflée. Bleue. Traverser le camp avait dû lui occasionner d'horribles souffrances. C'était pour cela qu'elle n'avait pas rejoint seule le block, qu'elle marchait en chancelant, qu'elle s'était tenue à elle, qu'elle lui avait meurtri l'épaule. Shaw demanda à Anna de se lever. Elle enleva le matelas et le déposa contre le montant du lit. Elle aida ensuite la jeune Russe à s'allonger. Lui retira son pantalon. Son caleçon et sa culotte. Souillés. Par de l'urine, des selles et du sang. Shaw les roula ensemble et les posa sur le sol. Elle irait les laver après.
— Tu peux écarter les jambes ?
Anna releva les jambes et laissa ses genoux tomber sur le côté. Shaw prit un air contrarié. Anna avait besoin d'une toilette. Il n'y avait pas d'eau, mais de la neige ferait très bien l'affaire. Elle apporterait aussi un soulagement bienvenu aux hématomes qui s'étalaient sur le corps de la jeune femme. Shaw devait aussi se laver les mains, mais pour laver Anna elle avait besoin d'un récipient. N'importe quoi. Une bassine, un seau, une gamelle. Il n'y avait rien. Irina pourrait peut-être... Pff, Shaw n'avait pas besoin de cette... La veste d'Anna ferait l'affaire. Elle transporterait de la neige pas de l'eau. Elle retira sa propre parka et en recouvrit Anna.
— Je reviens.
Elle passa d'abord chercher une serviette et son drap, elle les déposa sur le lit d'Anna, et partit avec sa parka dehors. La nuit était tombée, il faisait froid et le ciel était d'un blanc laiteux. Il allait bientôt se remettre à neiger. Elle remplit la parka de neige avec ses mains et rentra rapidement. Anna s'était retournée sur le ventre durant son absence.
C'était peut-être mieux ainsi, Shaw pourrait commencer par soulager son dos. Elle toucha l'épaule d'Anna et la prévint qu'elle était revenue. Elle retira ensuite la parka, prit de la neige à pleine main et la déposa sur le dos et les cuisses martyrisés de la jeune Russe. Anna soupira de soulagement. Shaw étala doucement la neige avec ses mains. Il ne faisait pas très chaud dans le block, à peine douze degrés, la neige ne fondrait pas trop vite et Shaw pourrait aller en rechercher. Elle lui nettoya les fesses aussi bien qu'elle le put. Anna se contracta. Shaw lui tendit un de ses gants. La jeune femme l'attrapa et mordit dedans. Shaw la nettoya plus franchement. Elle la laisserait souffler ensuite. Une fois les fesses à peu près propre, Shaw remplaça la neige fondue sur le corps d'Anna et sortit en rechercher dehors. Des femmes protestèrent contre la porte ouverte. Irina leur gueula de se la fermer et le silence revint dans le block. Il neigeait et le vent commençait à se lever augurant une journée difficile à la coupe le lendemain.
De retour auprès d'Anna, Shaw lui essuya délicatement le dos, puis elle se pencha sur elle.
— Natashka ?
— Mmm.
— Il faut que tu te retournes sur le dos.
— D'accord.
Le mouvement fut malaisé. Une fois sur le dos, Anna se relâcha. Son regard croisa celui de Shaw. L'Américaine n'avait pas l'air à la fête. Elle arborait une mine contrariée et... concernée. Anna lui adressa une grimace amicale. Même si elle ne ressortait jamais d'ici, elle ne regretterait pas d'être venue lui apporter son aide. Elle se rasséréna soudain. Elle avait vécu pire. Elle avait survécu à de bien plus graves dangers au cours de sa vie. Avec cette femme aussi. Elle s'en était toujours sortie. Pourquoi baisser les bras maintenant ? Alors qu'une femme qu'elle estimait assurait ses arrières. Une femme qui lui avait déjà sauvé la vie. À qui elle avait sauvé la vie. La neige l'avait soulagée. L'attention que lui manifestait Shaw aussi. Rien n'était jamais joué. Elle reverrait ses parents, son frère et sa sœur, elle dirait adieu à Natalia, elle retrouverait Anton et elle préparait un bortsch pour Alexeï. S'il lui servait des pelmenis. Anna Borisnova Zverev n'avait pas dit son dernier mot. Blatov ne l'avait pas encore enterrée dans cette saleté de colonie.
Shaw lut un sourire dans le regard bleu de la grande Russe. Elle regarda ses lèvres. Retourna à ses yeux. Ouais, elle souriait des yeux. Seulement des yeux. Elle tendit une main et lui passa les doigts dans les cheveux. Se troubla. Un simple geste pour vérifier qu'elle n'avait pas de fièvre, se mentit-elle sans vraiment y croire.
— Il faut que je te lave.
— Mmm.
— J'espère que tu n'as rien de grave parce que je ne pourrais pas grand-chose pour toi dans le cas contraire, maugréa Shaw. J'ai pas de... merde.
Anna posa sa main sur son avant-bras.
— Ça va, Slvéta. Je suis juste mal, je ne suis pas en train de mourir.
— Tu t'es fait battre comme plâtre.
— Oui, dix jours, c'est un peu long.
— Et...
Shaw ne continua pas.
— Je déteste toujours autant les fouilles au corps, fit Anna. Je les vis toujours aussi mal. C'est un peu bête, ça ne me traumatise pas vraiment, mais je trouve ça dégoûtant et humiliant.
— C'est fait pour.
— Oui, je sais, mais ça ne devrait pas tant m'atteindre sur le moment.
— Tu chantes trop de chansons d'amour, rétorqua Shaw d'un ton plat.
Anna resta bouche-bée. Elle n'imaginait pas Shaw se fendre d'une plaisanterie maintenant. D'une plaisanterie qui avait un fond de vérité.
Youri l'avait bien évaluée. Anna était une solitaire. Elle avait eu un amoureux en primaire. Un garçon qu'elle connaissait depuis toujours. Un ami qui aimait les bois et les animaux comme elle. Ils s'étaient embrassés pour la première fois dans un couloir des toilettes de l'école alors qu'ils jouaient à cache-cache pendant la récréation. Ils ne se promenaient pas main dans la main, leur amitié était rude et bagarreuse. Ils s'embrassaient très rarement. Anna ne se souvenait que de leur premier baiser. Le garçon s'appelait Petia. L'année suivante, Petia était parti. Anna l'avait beaucoup regretté et ne l'avait jamais oublié. Anna avait été une belle enfant. Des cheveux très noir, des yeux bleu électrique, un joli visage, bien dessiné. Les adultes fondaient en la voyant, mais elle avait rapidement grandi. Ses traits enfantins avaient viré à la sévérité, ses yeux magnifiques s'étaient chargés d'un regard glaçant, et ses longs cheveux noirs accentuaient son air dur et froid. Insensible.
— Tu sais, je n'avais jamais été avec personne avant les entraînements à la fouille au corps.
— Avant la prison non plus ?
— Non.
Shaw se fendit d'un improbable sourire chaleureux.
— Et tu ne l'as jamais dit à personne...
— Non.
— Tes supérieurs étaient cons comme des manches à balai.
— … ?
— Moi, j'aurai su.
— Tu es médecin.
— C'est pas pour ça.
Shaw aurait su parce que si elle avait été responsable d'un programme comme celui qu'avait suivi Anna, elle aurait enquêté sur toutes ses recrues. Et si elle était tombée sur quelqu'un comme Anna, sur une fille ou un gars comme Anna, elle lui aurait trouvé un mec ou une fille bien pour le, ou la, dépuceler. En douceur. De façon cool et tranquille. Saine.
— Et depuis, t'as sauté le pas ? demanda-t-elle
Anna fronça les sourcils. Quelle drôle de question. Shaw attendait la réponse sans que la jeune Russe ne pût lire la moindre expression sur son visage. Anna se morigéna après tout, pourquoi en vouloir à Shaw, c'était elle qui avait abordé le sujet, Shaw ne lui avait jamais demandé de lui parler de sa vie sexuelle.
— Oui.
— C'était bien ?
— Pas mal.
— Ces cons ont eu de la chance de tomber sur une recrue comme toi.
— Pourquoi ?
— Un autre ou une autre ne l'aurait pas seulement « pas très bien vécu ». Tu as de la ressource.
Un compliment. Anna le reçut tel quel. Ses yeux brillèrent.
— Dans le même genre, va falloir que je te lave comme un bébé.
— Je peux le faire.
— Ce sera mal fait et si tu souffres de lésions, ça risque de s'infecter. Je préfère m'en occuper moi-même.
— Comme tu veux.
Shaw se fendit d'un sourire.
— Je t'aime bien comme patiente.
— Tu n'es pas mal non plus comme médecin.
— Tu connais Boulgakov ?
— Bien sûr.
— L'éruption étoilée ?
— Je connais.
— Il n'aurait pas abandonné s'il n'avait eu que des patients comme toi.
— Oui, mais nous aurions raté un grand écrivain.
— Ouais, c'est vrai, mais je te promets que je n'ai aucun talent de ce côté-ci.
— Aucune importance, je t'ai dit que je ferai comme tu veux.
La discussion avait détendu la jeune Russe. Son aveu aussi. Pas vraiment important, mais important quand même. Elle s'était confiée à Shaw, parce que celle-ci était médecin et qu'aux yeux d'Anna, elle alliait des qualités purement techniques à des qualités humaines. Elle montrait du dévouement, de l'attention et du respect à ses patients. Anna avait bénéficié de ses talents. Tout comme Anton et Jack Muller. Tout comme Root et Maria Alvarez. Tout comme Alma Alvarez qui racontait à qui voulait bien l'entendre comment Shaw l'avait soignée quand elle s'était blessée dans la forêt.
Mais Shaw n'était pas seulement un médecin. C'était un officier. Anna avait retrouvé les mêmes qualités d'écoute, les mêmes qualités d'analyse psychologique, le même sentiment exacerbé de responsabilité chez Shaw et Anton. Chez Élisa Brown. Ils prenaient soin de leurs hommes. De leurs subordonnés. Ils étaient exigeants, parfois durs, mais jamais indifférents. Anna s'était toujours sentie en sécurité sous les ordres d'Anton. Elle avait éprouvé le même sentiment avec Shaw. Élisa Brown leur ressemblait.
Shaw avait raison. À propos de ses supérieurs au SVR. Anna ne s'était jamais sentie aussi en confiance et à l'aise que depuis qu'elle travaillait pour Matveïtch. Chouvaloff lui avait offert une deuxième vie. Une véritable vie. Elle avait haïe Sameen Shaw avant la mort de Natalia et de ses enfants. Elle l'avait haïe quand la tête d'Ivan Chouvaloff avait glissé sur le sol. Qu'elle avait rebondi et roulé aux pieds d'Alexeï. Sameen Shaw s'était révélée innocente des crimes dont Anna l'avait accusée et si elle ne se sentirait jamais aussi proche de Shaw qu'elle l'était d'Anton ou d'Alexeï, elle n'éprouvait aucune gêne à son égard et lui accordait une confiance absolue.
Elle laissa Shaw la laver comme un nouveau-né. L'ausculter. Pour la première fois, hors d'un acte amoureux, elle ne ressentit ni dégoût ni humiliation quand Shaw introduisit ses doigts en elle.
— Tu n'as rien de grave, dit-elle un peu étonnée par le résultat de ses examens.
— Ils se protégeaient et utilisaient du lubrifiant, expliqua Anna.
— Tu déconnes ?
— Non, je sais que c'est bizarre, mais... Ils ont plaisanté plusieurs fois à ce propos.
— …
— À cause des flagrances.
Shaw leva les yeux au ciel.
— Ben, en tout cas, à part des traumatismes bénins et assez banals, tu n'as rien. De ce côté-là, c'est okay. Mais tu vas continuer déguster pendant quelques jours.
— Je déguste déjà.
— Ouais, désolée.
Merde, elle s'excusait encore.
— Je ne peux rien faire de plus pour ce soir, ajouta-t-elle. Et à part du repos...
— Tu en as beaucoup fait.
— Mmm, grogna Shaw. Je vais t'accompagner jusqu'à mon lit. Je t'aiderai à monter. Je prendrai le tien.
— Je ne suis pas impotente et j'accepte pour ce soir et demain soir, mais après tu récupères le tien.
— Okay.
Shaw prévint la fille qui occupait le lit d'Anna qu'elle pouvait descendre dans son lit et elle accompagna Anna jusqu'au sien. Elle confectionna un oreiller avec ses affaires et la borda soigneusement. Anna la retint par le bras avant que Shaw ne la laissât.
— Merci.
Shaw confirma ce qu'Anna pensait d'elle :
— Je suis médecin, répondit-elle en haussant les épaules.
.
Le matin, Shaw se leva avant le réveil, pour s'occuper d'Anna. Elle avait ramené de la neige. Elle demanda à la jeune Russe de s'installer sur le ventre posa sa serviette de toilette et la sienne sur son dos, ses fesses et le haut de ses cuisses et étala de la neige dessus. Elle rabattit ensuite son drap et sa couverture, sur elle. Les sirènes sonnèrent l'appel du matin. Le premier, avant la gym, le déjeuner et le deuxième appel qui aurait lieu avant de partir travailler. Shaw déjeuna en quatrième vitesse, une demi-saucisse et un bout de pain. Elle lorgna du côté d'Irina, pestant intérieurement contre la réquisition qui ne manquerait pas de venir. Irina l'ignora. Une première depuis qu'Anna avait été jetée au trou. Elle enroula dans le foulard qu'elle réservait à cet effet la demi-saucisse restante, les deux pommes de terre et la carotte de sa ration, et glissa le tout dans sa poche. Elle avait cinq ou dix minutes avant que la sirène ne sonnât le deuxième appel. Des détenues désignées pour la corvée d'entretien du block s'affairaient sur les genoux à laver le sol avec des serpillières. Anna somnolait. Shaw grimpa sur le lit d'en dessous pour se hisser à sa hauteur.
— Natashka ?
La jeune russe ouvrit les yeux. Pas la peine de lui demander comment elle allait.
— Je t'ai apporté à manger..
Shaw dénoua les coins du foulard et déposa celui-ci devant le visage d'Anna.
— Merci.
Cela ne servait à rien de protester. Anna aurait fait pareil. La fausse modestie et les protestations embarrassées n'avaient pas lieu d'être entre elles. C'eût été insulter Shaw.
— Tu lui as parlé ? demanda-t-elle.
— Non.
Shaw soupira.
— Je ne suis pas retournée à la scierie et elle n'a pas été affectée à la coupe, du moins si elle l'a été, elle ne s'est pas retrouvée pas dans mon équipe. Elle est jaune et je ne la vois jamais.
— Tu sais ce que tu vas lui dire ?
— Non, se rembrunit Shaw. Je... Je croyais que ce serait plus simple. Et puis, il y a toi, maintenant.
— Moi ?
— Quelque chose cloche, fit sombrement Shaw.
— Peut-être un ancien collègue.
Shaw la regarda d'un air dubitatif.
— Mais je n'y crois pas, continua Anna.
— Je te laisserai pas derrière moi, dit Shaw. Jamais.
La sirène sonna.
— Tu veux boire ? demanda Shaw.
— Je me débrouillerai.
— Okay, à ce soir.
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Quelque chose clochait...
Shaw se tenait au garde-à-vous et elle réfléchissait. L'appel s'éternisait et les détenues claquaient des dents. À cela, rien d'inhabituelle. Ce qui clochait, c'était Anna. Enfin, pas Anna, mais tout ce qui lui était tombé dessus. Brusquement. Sa couverture avait tenu sans anicroche pendant un mois et demi, Shaw sortait du trou et une semaine après, la couverture d'Anna tombait. Parce que c'était bien ce qui s'était passé. Ce qui voulait dire que Shaw s'était fait repérer. Et qu'Anna en payait le prix. Qu'elle en paierait encore et encore le prix. Comme tous les autres avant elle. Shaw secoua la tête. Elle n'était peut-être pas responsable. Peut-être que la couverture de Borissnova manquait de sérieux, de profondeur, de crédibilité.
Ouais, vachement, ironisa amèrement Shaw.
Les gars du SVR étaient des amateurs, c'était bien connu.
Shaw commença à transpirer. La rage se mit à sourdre dans ses veines. La peur, l'angoisse. La sensation d'être épiée, traquée. Moquée. Manipulée.
Et s'il savait quelles raisons l'avaient conduite à la colonie n°2 ?
Il savait.
La panique s'abattit sur elle. Shaw se sentit perdre pied.
Une grande taloche l'envoya sur la détenue qui se trouvait devant elle dans le rang et lui redonna le sens des réalités
— Ninitvine ! aboya un garde. Tu roupilles ou quoi ? C'est la troisième fois qu'on t'appelle. Grouille-toi de rejoindre le convoi de la scierie.
Elle se retourna avec un air si mauvais que le garde réagit au quart de tour. La matraque atteignit Shaw sur la tempe, elle broncha à peine. Les détenues s'écartèrent précipitamment. Deux gardes avaient déjà rejoint le premier. Ils avaient l'habitude. Ils ne cherchaient pas à raisonner les détenues qui dérapaient. Ils frappaient, cela les calmait aussi bien et même bien mieux que de beaux discours. Shaw se ramassa. Frapper. Tuer. Se venger. Venger... Elle se figea soudain. Venger qui ? Se venger de qui ? Deux coups de matraque l'envoyèrent à terre. Les suivants l'y maintinrent. Shaw se protégea la tête avec les mains. Ces types étaient des brutes, mais ils ne travaillaient pas pour Smaritain. Blatov peut-être, mais pas ces pauvres types qui n'avaient trouvé de travail qu'au sein d'une colonie pénitentiaire qui transpirait la nostalgie des années soviétiques.
Si elle avait été repérée, elle devait une nouvelle fois disparaître et ne laisser personne derrière elle. Ni Yulia Zhirova ni Anna. Si elle basculait maintenant, elle ne sauverait personne. Elle se recroquevilla sur le sol et quand les gardes lui demandèrent si elle avait compris la leçon, elle sauta sur ses pieds-au-garde à vous et gueula un « Oui, chef » ultra-réglementaire.
— On la balance au chizo ?
— Non, répondit le sous-officier en charge.
Il se tourna vers Shaw.
— Enlève tes gants et présente tes mains paumes en l'air.
Vingt coups de matraque. Dix sur chaque mains. Bien appuyés.
— Je veux te voir dans la cour après le dîner ce soir.
— Oui, chef.
— Dégage maintenant. Irina, tu la mettras au bois de chauffage.
— Oui, chef, répondit la chef de block.
Génial, Shaw manierait la hache toute la journée. Elle pourrait se défouler et ses mains enflées lui rappelleraient qu'elle avait assuré à Borissnova qu'elle n'éprouverait jamais aucune difficulté à faire profil bas.
Elle se plongea dans une méditation sur le chemin de la scierie et elle se maintint dans un état demi-conscient pendant une bonne partie de la matinée. Le travail répétitif et très physique lui facilita la tâche. Quand elle se sentit mieux, elle s'efforça d'oublier ses angoisses, de lutter contre la paranoïa qui menaçait de l'emporter et se concentra sur Yulia Zhirova.
Shaw n'en était plus au stade où elle menait une mission d'observation et d'approche prudente. La situation avait changé. Elle avait confusément espéré qu'elle n'aurait pas à parler à Yulia Zhirova. Que la perspective de recouvrer sa liberté et de retrouver sa fille suffirait à emporter l'adhésion de la jeune femme. Shaw s'était très bien imaginé lui dire :
— Je connais votre fille, elle a besoin de vous. Je vais vous faire sortir d'ici.
Dans la même situation Shaw aurait hoché la tête et suivi sans plus discuter les instructions qu'on lui aurait données. Pourquoi Yulia Zhirova aurait réagi autrement ? N'importe quelle détenue rêvait de liberté, de sa vie d'avant, de celle qu'elle pourrait se bâtir en sortant de prison. N'importe quelle détenue.
Sauf que Yulia Zhirova n'était pas une détenue lambda. Et que Shaw avait profité de l'absence d'Anna pour évaluer un peu plus sérieusement à la situation.
D'abord, elle ne savait rien des rapports qu'entretenaient Genrika et sa mère. De ce que pensait Genrika de sa mère. De ce que la jeune fille éprouvait envers celle-ci. Ensuite, la détenue Yulia Zhirova n'avait plus rien à voir avec la jeune journaliste idéaliste qu'elle avait été avant de se faire arrêter.
Shaw était intimement persuadée du bien-fondé de son initiative. Ce qu'elle n'avait pas prévu, c'est qu'elle devrait parler à Yulia Zhirova et la convaincre de s'évader avec elle et Anna. Avec deux inconnues. En plein cœur de l'hiver. S'évader d'une colonie dirigée par un psychopathe qui enverraient des chiens et des gardes à leur poursuite. On voyait rarement les chiens dans la journée, mais ils effectuaient des rondes la nuit. D'énormes Pitbull dressés depuis qu'ils étaient âgés de neuf mois à l'univers carcéral. Au bruit, à l'obscurité. Des chiens de guerre que rien n'effrayait.
Convaincre Yulia Zhirova demanderait du tact et de grandes qualités de persuasion. Tout ce que détestait Shaw. Elle s'en était sortie avec les honneurs en Irak et en Afghanistan, mais elle s'était jamais personnellement investie dans ses missions de médiation. Elle avait toujours gardé beaucoup de distance, non seulement vis-à-vis des populations autochtones, mais aussi, vis-à-vis des hommes ou de l'autorité qu'elle représentait. Le résultat de ses négociations, le motif qui avait décidé ses supérieurs à l'envoyer sur le terrain, lui importaient peu. Shaw avait des ordres, elle les exécutait. Rien de plus.
Mais Yulia Zhirova...
Shaw se sentit tout à coup très seule.
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Au déjeuner, elle se décida pour une attaque frontale. Une stratégie qui lui avait toujours réussi. Quelle qu'eût été la situation.
Depuis qu'elle travaillait, Irina ne l'avait placée que deux fois à la scierie. Yulia avait l'air d'y être abonnée. Les occasions de lui parler seraient rares. Remettre, son approche à demain, pouvait dire, la remettre à dans quinze jours, à dans un mois. Prolonger le calvaire d'Anna. Prolonger son absence auprès d'Anne-Margaret. Maria lui apporterait tout ce dont elle avait besoin, mais Maria n'était pas sa mère et Shaw n'avait pas le droit de se défausser de ses responsabilités sur elle. Depuis la naissance de l'enfant et même bien avant cela, depuis qu'elle avait su être enceinte, Shaw n'avait jamais pensé sa vie sans Anne-Margaret. Rien ne changerait, mais Shaw s'adapterait et elle ne laisserait jamais Anne-Margaret derrière elle. Sinon, elle ne l'aurait pas gardée. Elle l'emmènerait partout où Anne-Margaret voudrait bien la suivre. Le colonie n°2 était une exception que Shaw ne renouvellerait pas. Pas sans le lui demander. Sans qu'elle fût sûre qu'Anne-Margaret l'acceptât. Et pas pour lui faire plaisir.
Une femme traînait les pieds devant elle. Rabougrie, souffreteuse. À quelques pas, deux détenues se lancèrent des propos injurieux. Le ton monta. Ces connes allaient se battre. Des femmes, des jeunes, s'arrêtèrent pour les regarder, certaines leur lancèrent des cris d'encouragement :
— Bute-la !
— Vas-y, Asia ! Écrase-lui la gueule.
L'attrait du sang, le goût de la violence.
Et l'indifférence omniprésente. La marche ininterrompue des femmes vers le réfectoire. L'appel du ventre. Les regards éteints.
— Asia, Asia, scandait une bande de délinquantes.
Un poing partit.
— Asia ! saluèrent les supportrices de la jeune femme qui l'avait initié.
Une gifle claqua en réponse et la bagarre débuta. Brouillonne et brutale. Des coups de poing, des coups de pied. Les deux détenues s'empoignèrent par les cheveux. Elles vociféraient des injures. Asia glissa sur le sol gelé. Agrippées l'une à l'autre, les deux détenues se retrouvèrent enlacées au sol.
Shaw souffla de condescendance. Elles étaient pathétiques. Les gardes accoururent aux cris des deux belligérantes et des supportrices. On s'écarta de leur chemin. Les délinquantes s'empressèrent de déguerpir. Les deux femmes continuèrent à rouler dans la neige en hurlant. Les gardes n'intervinrent pas. Ils riaient. Shaw se pinça les lèvres.
Les deux mégères au sol, les gardes hilares, le flot indifférent des détenues qui les contournaient.
Shaw ne voulait pas rester ici.
— La turpitude humaine, souffla une voix à côté d'elle.
La turpitude ? Anna eût été contente de savoir qu'il n'y avait pas que Shaw qui parlait comme une grande duchesse au bal du tsar de Russie.
— La prison révèle ce qu'il y a de pire chez une femme.
Un rire bref.
— Ou chez un homme, continua-t-elle d'un ton rempli de fiel. Ce sont tous des porcs.
Shaw tourna la tête. Elle ne l'avait pas vue de si près. La ressemblance de la mère et de la fille la tétanisa sur place. La même fossette qui leur creusait le menton, la couleur des yeux. Les sourcils qui tiraient sur le roux. L'expression qu'elles arboraient quand la colère les emportait.
— Je ne t'ai jamais vue, tu es nouvelle ? demanda Yulia Zhirova à Shaw.
— Je suis arrivée il y a un mois.
— Ah, je comprends mieux. Tu verras, on s'habitue très vite..
— …
Yulia Zhirova prit le silence de Shaw pour une question.
— À tout ça. À la violence, à la déchéance, à l'indifférence, à la corruption. Si tu ne l'as pas encore trouvée, tu trouveras très vite ta place ici. Celle qui te revient. En conformité avec ce que tu vaux vraiment.
C'était peut-être le moment de retrouver l'usage de la parole. Shaw n'avait pas gagné sa Marine and Navy Corps Medal en restant muette comme une carpe.
— Et toi, tu vaux quoi ? demanda-t-elle.
Yulia la dévisagea avec circonspection. Elle évitait généralement d'engager une conversation. Elle avait appris à se taire en prison. Son père n'aurait jamais reconnu sa fille. Il lui avait toujours reproché de trop parler. De trop bien parler. Yulia vouait une adoration aux mots, aux phrases bien construites. À l'oral comme à l'écrit. Elle s'était passionné pour les cours de grammaire et les cours de lexicologie à l'université. Pour la littérature. Elle vouait une grande admiration à Léon Tolstoï, à Tchekhov, à Pouchkine, à Victor Hugo, à Marguerite Duras et à Michel Tournier. Des passions éteintes. Enterrées.
L'attitude de la femme l'avait interpellée.
Elle ne criait pas avec les hyènes qui encourageaient cette sauvage d'Asia et cette imbécile de Nadia à se taper dessus. Elle ne se repaissaient pas du massacre. Elle n'arborait pas non plus une tête de bovin. D'esclave. Elle réfléchissait. Elle analysait la situation. Et a priori, celle-ci la laissait horrifiée. Yulia avait décelé son envie de fuir, de ne partager la vie de personne au sein de cette colonie. Un désir d'évasion qui allait au-delà de la simple aspiration que partageaient beaucoup de détenues.
La femme voyait.
La boue, la fange.
Yulia avait éprouvé de la pitié. Pour survivre cette femme devrait perdre son innocence, ses illusions. Ses idéaux. Elle retira sa chapka. Le triangle sauta au visage de Shaw.
— Tu sais ce que ça veux dire ? demanda Yulia en posant son index dessus.
— Oui.
Yulia Zhirova eut un mouvement de recul. Shaw retira sa parka et releva sa manche droite. Elle tendit son avant-bras devant Yulia. Celle-ci pâlit. Elle s'était trompée. L'innocente n'en était pas une. Elle appartenaient à la meute des loups. À la pègre. Elle l'avait crue appartenir à son monde. Du moins, à celui qu'elle avait quitté huit ans auparavant. Une terrible erreur.
— Parfois, les apparences sont trompeuses, dit Shaw.
Les gardes s'étaient enfin décidés à séparer les deux furies qui s'écharpaient par terre. Asia avait mordu Nadia, celle-ci l'avait imitée et le sol se couvrait de sang. Des coups de bottes suffirent à les ramener à la raison. Les gardes les enjoignirent ensuite à s'embrasser. À la russe. Les filles rechignèrent, s'exécutèrent. Les gardes s'amusaient. Les distractions étaient rares.
— Il vaut mieux que je te laisse, tenta Yulia qui espérait échapper à l'inconnue.
— On va manger ensemble. Dans un coin tranquille.
Elle ne lui échapperait pas.
— Tu as de quoi payer ? demanda Yulia d'un ton agressif.
— Je m'arrangerai. D'ailleurs, ton tatouage clame que tu appartiens à qui te veux bien, je ne vois pas pourquoi je n'en profiterai pas à ma guise.
— Tata risque de te le faire regretter si tu te passes de son autorisation.
— Je suis obligée d'avoir du fric ?
Yulia regarda le tatouage que Shaw n'avait pas recouvert.
— Tes talents particuliers l'intéresseront peut-être.
Yulia se fendit d'une moue provocante :
— Si les apparences ne sont pas trompeuses.
— Okay, j'y vais, mais tu ne te défiles pas. Tu vas chercher ta ration et tu m'attends devant le réfectoire, on mangera dehors.
Yulia hocha la tête. Elle s'était trouvé une nouvelle amie. Une de plus. Violente et impitoyable. Elle régla son pas sur elle. Shaw la quitta à l'entrée du réfectoire. Elle repéra Tata, assise aux côtés d'Irina. Elle se rembrunit. Elle repartit chercher un plateau et récupéra sa ration avant de rejoindre la table des deux plantons.
— Chef, dit-elle à Irina.
— Qu'est-ce que tu veux, Svléta ? Tu m'apportes à manger ?
— Oui, chef.
Shaw posa son plateau devant Irina.
— Servez-vous, chef.
— Merci.
— Chef, permission de parler à... euh... à Tata ?
— Que puis-je pour toi ? demanda Tata, avant qu'Irina n'eût répondu.
Si Irina était blonde, mince, plutôt petite et relativement jeune, Tata était brune, obèse, grande et âgée d'une cinquantaine d'années.
— Yulka, laissa tomber Shaw.
La fourchette d'Irina se figea à mi-chemin entre son assiette et sa bouche.
— Qu'est-ce que tu as à m'offrir ? demanda Tata sans cesser de manger.
Shaw n'avait pas ré-enfilé sa parka. Puisque le coup du tatouage avait marché avec Yulia, Alla et les autres... Elle releva sa manche. Les yeux de Tata brillèrent. Des yeux de fouine.
— Intéressant. Tu es prête à aller jusqu'où ?
— Tout dépend de la prime.
— Yulka t'intéresse, non ?
— Ouais.
— C'est moi qui définis les termes des contrats que je passe.
— Pas de problème.
— Tu dépends d'Irina ?
— Oui.
— Qu'est-ce que tu en penses, Irina ?
— Tu peux compter sur elle.
Tata, attrapa Shaw par la main. Elle tourna son avant-bras vers le haut. Tout en la maintenant fermement, elle passa lentement son doigt sur le serpent qui s'enroulait autour de l'épée.
— Tu tuerais pour moi ?
— Pour baiser Yulka ?
— Mmm, confirma Tata.
— C'est un peu cher payer la passe avec une pute.
Tata rit de bon cœur. Ses bajoues tressautèrent.
— Un passage à tabac ?
— C'est dans mes cordes.
— Puisqu'Irina est d'accord... La planton du block 6 me fais chier. J'aimerais que tu lui fasses comprendre qu'elle me gonfle.
— Une chef de block ? demanda Shaw sur la défensive.
— Oui, ça te dérange ?
— Non.
— Tope-là, Yulka est à toi.
— Maintenant ?
— Pour quand tu veux, pendant une semaine. La prime te convient ?
— Pour une chef de block ?
— C'est ton premier boulot, je veux d'abord voir ce que tu vaux.
— Okay, accepta Shaw.
Tata lui lâcha le bras. Irina l'enjoignit de reprendre son plateau :
— Tu vas avoir besoin d'énergie, fit-elle pince-sans-rire.
Tata hurla de rire. Une vraie petite marrante cette Tata.
Shaw récupéra son plateau. Elle avait besoin d'énergie, mais Irina lui avait, encore, piqué sa saucisse. Elle s'éloigna en grommelant des imprécations entre ses dents. Tata la suivit du regard.
— Elle baise bien ? demanda-t-elle à Irina.
— Je t'ai déjà dit que je ne touchais pas aux femmes.
— Elle est mignonne, apprécia Tata. C'est une nouvelle, non ?
— Oui.
— Et elle ne s'est pas trouvé de fille ?
— On m'a rapporté qu'elle baisait Enguelgardt, mais je doute que ce soit vrai.
— Pourquoi ?
— Si elle se tapait Enguelgardt, elle ne se paierait pas Yulka.
— Non ?
— Pff... arrête Tata, la morigéna Irina. Enguelgardt est aussi chaleureuse qu'un iceberg, mais je suis sûre que tu mouilles ton froc rien qu'à l'idée de poser tes mains sur elle.
Tata s'esclaffa.
— C'est une putain de belle femme, reconnut-elle.
— Oui, mais froide comme un glaçon et elle est dangereuse. Si Nivitvine couchait avec elle, elle n'irait certainement pas se taper quelqu'un d'autre ensuite. Une pute en plus ! Et tu sais très bien pourquoi, parce que non seulement, il ne viendrait à personne l'idée de ne pas se satisfaire d'une femme comme Enguelgardt, mais qu'en plus, personne n'oserait tromper une femme comme Enguelgardt. À moins d'être stupide ou suicidaire. Svléta n'est ni l'une ni l'autre.
— Je suis assez d'accord. Tu ne peux vraiment pas m'arranger un plan avec Natashka ? Si j'ai bien compris elle est tombée en disgrâce, je pourrais peut-être en profiter ?
— Natashka est à ma botte, mais je ne pense pas qu'elle irait jusqu'à coucher avec qui je lui désignerai.
— Tu peux peut-être tenter.
— Je ne préfère pas.
Irina ne se frotterait pas inconsidérément à Natacha Enguelgardt. Elle tenait à sa peau.
.
Shaw retrouva Yulia Zhirova dehors.
— Suis-moi, lui lança-t-elle d'un ton revêche.
Elle la conduisit en haut d'un tas de billes.
— Tu veux baiser ici ? s'étonna Yulia.
Une exhibitionniste. Comme si Yulia avait besoin de ça.
— Assieds-toi, l'enjoignit Shaw.
Yulia s'assit. Elle se colla à Shaw, lui passa un bras autour de la taille et posa sa tête sur son épaule. Shaw se tendit. Yulia l'embrassa dans le cou.
— Tu ne veux pas arrêter ? lui dit méchamment Shaw.
— Excuse-moi.
Elle voulut se détacher de Shaw, mais celle-ci la retient contre elle.
Mmm, une timide pensa Yulia un peu étonnée.
L'esprit de Shaw tournait à plein régime. Elle n'avait pas voulu prendre Yulia à l'écart parce qu'elle ne voulait pas être surprise à parler avec elle. Elle avait préféré rester visible et surveiller son environnement. Mais, ce choix prudent impliquait qu'elle se montrât sensible aux charmes de la jeune femme. Si elle restait assise à discuter avec Yulia comme elle avait discuté avec Anna sur ce même tas de billes, elle éveillerait la suspicion.
Elle jura. Elle haïssait plus encore jouer à la femme fatale et à la séductrice que toutes autres couvertures.
Elle appuya légèrement sa tête contre celle de Yulia. La jeune femme réagit aussitôt. Elle posa la main sur la joue de Shaw, la caressa gentiment, et lui tourna la tête vers elle. Ses lèvres musardèrent un instant. Shaw sentit la main à sa taille passer sous sa parka, sous son pull, tirer sur son maillot de corps, passer dessous. Elle se cambra quand la main glacée de Yulia entra en contact avec son épiderme. Qu'elle glissa lentement le long de son dos. Yulia gémit contre sa joue. Sa bouche s'aventura sur celle de Shaw. Ses ongles lui griffèrent le dos et sa langue caressa sa lèvre supérieure. Shaw ouvrit la bouche, surprise par les actions simultanées. Yulia en profita.
Merde ! jura Shaw.
Yulia se recula légèrement :
— Ça te plaît ?
Shaw regarda par-dessus l'épaule de Yulia. Des détenues les observaient.
Connerie de couverture de merde.
Elle ne répondit pas. Elle passa une main sur la nuque de Yulia et l'attira vers elle. Yulia reprit le baiser. L'approfondit. C'était horrible. Elle embrassait la mère de Genrika, en public, devant tout le monde. Elle n'avait embrassé personne depuis... depuis le père d'Anne-Margaret. Ou peut-être pas, parce que Shaw, si elle se souvenait très bien de leurs ébats sous un ciel constellé d'un milliard d'étoiles, n'arrivait pas à se rappeler si elle l'avait embrassé ou pas. Si elle ne l'avait pas fait, la dernière personne qu'elle avait embrassé était Root. Elle n'avait jamais embrassé Root en public, elle ne le ferait jamais, et surtout, embrasser Root n'avait rien de commun avec ce qu'elle était en train de vivre. C'était encore pire qu'avec Maria. Si elle pensait à un mec d'avant, ça passerait peut-être mieux. Shaw se concentra, elle se détendit, oublia Yulia Zhirova, Root et Maria, et le baiser s'approfondit. Yulia gémit. Sa main passa sous la ceinture du pantalon de Shaw. Elle se déplaça et commença à vouloir basculer Shaw sur le dos.
Ouais, il ne fallait peut-être pas aller trop loin non plus. La démonstration suffisait peut-être à la crédibilité de l'affaire.
Shaw la repoussa, les mains sur ses épaules.
— C'est okay pour l'instant, lui dit-elle.
Yulia n'enleva pas sa main sur les reins de Shaw et reposa sa tête sur son épaule.
— Reste comme ça, lui intima Shaw. Yulia, je ne veux pas... euh.
Sameen, se morigéna Shaw.
— T'as des enfants ? demanda-t-elle abruptement.
— Non.
— Pas même une fille ?
Yulia fronça les sourcils.
— Genrika, précisa Shaw.
Yulia voulut se relever. Shaw la retint fermement contre elle.
— Bouge pas, t'es censée être ma pute. Pour une semaine en plus.
Une semaine s'affola Yulia ? Tata l'avait cédée pour une semaine à cette femme ? Elle aurait dû s'en débarrasser, lui dire que Tata exigeait de l'argent. La femme n'en avait pas. Elle n'aurait jamais dû l'aborder. Qui était-ce ? Comment connaissait-elle Genrika ? Genrika était avec son grand-père. Un héros. Il ne laisserait jamais la pègre la lui enlever.
— Ton père est parti aux États-Unis avec ta fille. Ils s'en sont bien sortis, mais il est mort et Genrika s'est retrouvée à la charge d'un de ses cousins. Un pauvre type rongé par la drogue. Elle n'est pas restée très longtemps avec lui. Elle a eu des problèmes avec la pègre russe et des flics pourris new-yorkais, mais tout s'est bien terminé. Elle a surtout hérité d'un nouveau tuteur. Un mec richissime qui l'a inscrite dans une école prestigieuse. Maintenant, c'est une femme qui s'occupe d'elle. Une femme bien, mais je pense que ce serait mieux si c'était sa mère qui s'occupait d'elle.
Bon voilà, c'était dit. À Yulia maintenant.
Yulia se retrouva complètement atone. Assommée par la somme de révélations dont l'avait gratifiée Shaw. Shaw attendit sa réponse en vain.
— Je suis venue te chercher, reprit-elle. Et je ne vais attendre des mois avant que tu te décides à me suivre.
Une folle. Yulia était tombée sur une folle.
— Je crois que tu fais erreur sur la personne, dit-elle d'un ton détaché.
Shaw lui récita son curriculum vitae en détail. Tellement en détail qu'elle remémora à Yulia des éléments que celle-ci avait oublié depuis longtemps.
— Et ta fille te ressemble tellement, que quand on a vu l'une, on vu l'autre, conclut-elle.
— Et en échange ?
— En échange ?
De quoi parlait Yulia ?
— En échange de quoi ?
— Tu viens ici avec tes tatouages et ta belle histoire, tu projettes de me faire libérer si j'ai bien compris, alors qu'est-ce qu'on attend de moi en échange ?
— Ben, rien, répondit bêtement Shaw.
Yulia ricana contre son épaule.
— Et puis, je ne suis pas venue te faire libérer, ajouta Shaw.
— Non ?
— Je suis venue te faire évader.
Yulia se redressa en riant.
— Vraiment ?
— Oui.
— Pour me ramener à ma fille ?
— Oui.
— Et tout ça, par pure grandeur d'âme ?
— Non, pas vraiment.
— Ah... Pourquoi alors ? Tu ne m'as même pas dit comme tu t'appelais.
— Svléta. Enfin, ici, je m'appelle comme ça.
— Alors dit moi, Svléta, si tu n'es pas venue par pure grandeur d'âme, pourquoi es-tu venue ?
— Parce que c'est juste.
— Tu me prends pour une idiote ?
— Ben...
— Je ne sais pas quel marché tu as passé avec Tata, je suis à toi pour une semaine Svléta, tu peux me baiser autant que tu veux, de la manière que tu veux et où tu veux, je t'écouterai si me racontes encore tes belles histoires sur ma fille et mon père parce que tu as payé pour que je me plie à tous tes fantasmes, mais ne va pas raconter à quiconque que tu veux t'évader avec moi. Je me suis taillé ma place ici, et je n'ai pas envie que tu foutes tout en l'air.
— Tu as surtout taillé des pipes, rétorqua aigrement Shaw.
— Et personne ne s'en est plaint. Déshabille-toi et je te montrerai que je sais aussi bien faire jouir une femme avec ma bouche.
Shaw serra les poings.
Esquiver :
— L'appel va bientôt sonner.
Yulia accrocha sa nuque avec une main et sa bouche força ses lèvres. Sa langue explora l'intérieur de sa bouche et sa main libre frotta vigoureusement son entre-jambe. La sirène sonna. Yulia sauta sur ses pieds.
— Je suis à toi quand tu veux Svléta. Où tu veux. Tu es jaune, mais fais passer le message à ta chef de bloc et je te retrouverai à l'endroit de ton choix. Tata me laisse dormir hors du block si je dois passer la nuit avec quelqu'un. Je peux te rejoindre tous les soirs à l'heure du couvre-feu. Je peux jouir en silence ou bruyamment selon ce qui t'excite le plus. N'hésite surtout pas à me faire part de tes préférences. Salut.
.
Anna la fixait de ses yeux bleus. Magnifiques. Le regard était sérieux. Anna réfléchissait.
Shaw avait attendu le lendemain pour lui raconter son entrevue avec Yulia Zhirova. Elle avait craint les sarcasmes, la condescendance et l'amusement au récit de ses déboires. Des rires ou des sourires moqueurs. Borissnova s'était contenté d'écouter.
— Tu ne t'es pas mal débrouillé, finit-elle par dire.
Shaw adorait cette Russe.
— Elle ne t'a pas envoyé balader, elle ne t'a pas menacée de te dénoncer si tu savais garder ta langue et elle n'a pas nié être la mère de Genrika.
Exactement la conclusion qu'en avait tiré Shaw.
— Et, elle est d'accord pour honorer son contrat pendant une semaine.
Ouais, Shaw adorait définitivement Anna Borissnova Zverev. Les yeux d'Anna changèrent d'expression. Non, en fin de compte, Shaw n'adorait pas tant que cela la jeune Russe.
— Et de se plier à tes fantasmes, continua Anna. Tu vas lui demander la version sonore ou silencieuse ?
Le sourire se transmit à ses lèvres. Ouais, Shaw la détestait.
— Je vais t'étrangler, la menaça-t-elle.
— C'est Olga qui va être contente de se retrouver dans un lit mouvant.
Anna ne souriait plus qu'avec les yeux, mais elle souriait quand même.
— Tu te fous de ma gueule, grommela Shaw.
Anna se contenta de la regarder. Shaw esquissa un sourire et redevint sérieuse.
— Je ne me suis pas senti très à l'aise, avoua-t-elle.
— Mmm, je comprends. À ta place, je ne me serais pas senti mieux.
Une pause. Une question informulée.
— Je n'aime pas m'exhiber en public. Avec un inconnu en plus.
— Je te comprends, je suis comme toi.
Anna était comme Shaw, et Shaw retrouvait en elle tout ce qu'elle appréciait chez Reese. Son moral remonta en flèche.
— Et maintenant ? demanda Anna.
— Maintenant, je vais la travailler au corps...
Les yeux d'Anna brillèrent.
— C'est une image, précisa Shaw.
— Mmm.
Shaw balaya l'air de la main.
— Elle va venir. Ce ne sera pas peut-être pas aisé, mais je suis sûre qu'elle va venir.
— Tu es douée, fit Anna.
— Tu resterais avec la vie qu'elle a ?
— Moi non, mais elle, je ne sais pas.
— Elle ne restera pas, affirma Shaw.
Elle se retourna vers les caméras.
— Tu es sûre pour...
Shaw se cura l'oreille avec l'auriculaire.
— Oui, répondit Anna. À 100 %.
— Mais avant de lui proposer d'aller se promener, il faut qu'on voit ensemble.
Nouveaux regards. D'estime cette fois. De considération. D'un côté comme de l'autre. L'évasion serait hasardeuse. Ardue.
Anna connaissait la région. Elle avait étudié le terrain avant de venir. Prévu des itinéraires. La forêt serait leur alliée. L'hiver leur ennemi le plus impitoyable. Plus mortel et plus dangereux que les chiens et les patrouilles lancés à leurs trousses.
Elles seraient trois. Dont une femme qui n'avait jamais suivi aucun entraînement militaire. Ou peut-être ne seraient-elles que deux à fuir dans la neige. Simplement, elle et Shaw. Yulia Zhirova rechignerait peut-être à affronter l'hiver. Anna, heureusement ou malheureusement, ne devrait pas trop compter là-dessus. Shaw avait bien manœuvré. Yulia Zhirova l'écouterait. Jusqu'au bout. Elle s'était rebiffé. Par peur. Elle ne lui avait pas tourné le dos. Elle n'avait pas coupé le contact. Shaw connaissait son métier. Elle convaincrait Yulia Zhirova.
Elle la convaincrait de commettre une folie. Parce que s''évader au mois de décembre, au mois de janvier était une folie.
— Tu prévois de partir quand ?
— Le plus tôt possible. Dès que je l'aurais convaincue de nous suivre et que nous aurons mis, toi et moi, notre escapade au point.
— C'est l'hiver. Il fait entre moins vingt-cinq et moins quinze dehors. La neige est profonde, on ne peut pas se déplacer rapidement.
— On fabriquera des raquettes.
— Et pour manger, pour dormir ?
— Je te fais confiance.
— Nos chance de survie...
— Je te fais confiance, répéta Shaw.
— Dans cinq mois nos chances quadrupleront.
— Dans cinq mois, tu seras morte.
— …
— Ce n'est pas ta couverture qui est grillée, c'est la mienne. Je me suis fait repérée. Celui qui pilotait l'Imitateur sait que je suis là et il sait que tu es là. Tu es devenue sa cible. On ne peut pas attendre.
Anna s'était décomposée.
— Ma famille habite à Krasnoïarks.
— C'est toi qui l'intéresses, pas ta famille. Ils ne risquent rien.
— Ce n'est pas logique.
— Dans son esprit de merde, ça l'est. Je ne saurais pas vraiment t'expliquer pourquoi. Il veut te faire souffrir, mais uniquement pour m'atteindre, moi, à travers toi. Je ne connais pas ta famille. S'il les tue, cela n'aura d'impact que sur toi. Ta sœur est morte, mais cela n'a pas empêché que tu combattes à mes côtés. Je suis sa cible prioritaire. Il peut s'amuser à te faire souffrir, mais je crois qu'il s'en fout si cela ne m'affecte pas. C'est un tordu et un pervers, mais il est intelligent. Il a toujours su taper au bon endroit, conclut sombrement Shaw.
— Qui est-ce ? Svléta, qui est ce type ?
— …
— Tu ne nous l'as jamais dit. Quel secret se dissimule derrière cet homme ?
Que pouvait répondre Shaw ? Elle baissa le regard. Anna n'insista pas. Shaw réfléchissait. L'agresser ne servirait à rien, la forcer à lui faire des révélations non plus. L'homme qui avait formé le chirurgien de la mort était puissant. Il disposait de moyens financiers importants. D'une logistique efficiente. D'appuis. Dans les milieux politiques et financiers. Il entretenait des rapports avec la pègre. Avec les cartels mexicains, d'après ce qu'en savait Anna, avec certainement d'autres organisations criminelles, tout simplement parce que les cartels entretenaient des relations avec toutes les mafias du monde.
Anna avait assisté au procès de Jeremy Lambert. Des têtes étaient tombées. Des réseaux mafieux, des sociétés de mercenaires, des organisations politiques avaient été dénoncés. Des opérations policières et militaires avaient été lancées suite aux nombreuses révélations survenues au cours de l'instruction. Mais l'homme qui tirait les ficelles, celui qu'avait évoqué Shaw à de nombreuses reprises, n'avait jamais été inquiété. Il ne l'avait jamais été parce que personne au cours de ce procès n'avait jamais prononcé son nom. Personne, pas même Maria Alvarez ou Jeremy Lambert, ne l'avait évoqué. Personne ne l'avait désigné comme l'instigateur des crimes du Chirurgien, de la cabale montée contre Sameen Shaw.
Anna avait appris beaucoup de choses au cours des onze mois qu'elle avait passés auprès de Maria Alvarez. Elle avait appris qu'Élisa Brown avait fait partie de la liste des victimes de cet homme mystérieux, que Maria n'avait jamais rencontré Shaw avant le Brésil, mais que cet homme avait pourtant envoyé une équipe de mercenaires la récupérer au fond de la jungle amazonienne pour la livrer au Chirurgien de la mort, parce que, comme pour les autres victimes avant elle, Sameen Shaw la connaissait. Qu'elles avaient couché ensemble. Avant. Quand Shaw, dans une... simulation, avait connue Maria Alvarez, et que Root et Shaw avaient engagé Anna et ses camarades comme garde du corps. Chouvaloff et Korotkov étaient morts à cause de cette simulation. Maria Alvarez avait été torturée à cause de cette simulation. Natalia...
Anna avait discuté avec Anton. Il n'en savait pas plus qu'elle. Moins encore, car il n'avait pas vu le film de leurs exploits à la villa d'El Chapo à Chihuahua. Il avait reconnu que cette histoire comportait beaucoup d'ombres et contenait de nombreuses questions laissées sans réponses. Elle avait discuté avec Alexeï. Il partageait lui aussi ses interrogations, mais il n'avait pas plus qu'elle trouvé de réponses à celles-ci. Interrogées par les deux Russes, Élisa Brown et Maria Alvarez avaient déclaré ne rien savoir.
Si Shaw avait raison et que cet homme l'avait retrouvée à la colonie n°2, si c'était bien lui qui avait fait tomber la couverture que lui avait concocté ses anciens collègues du SVR, pour lui en fabriquer une nouvelle qui la dépeignait comme une criminelle bénéficiant de la protection de la pègre russe, il détenait un pouvoir qui surpassait celui du SVR. Du BRG. Qu'il s'était infiltré dans le système carcéral russe et qu'il l'avait piraté. Qu'il le contrôlait. C'était...
— Ce n'est pas un homme.
Shaw s'était décidé à parler. Elle releva les yeux sur Anna.
La jeune Russe soutint son regard. Qu'allait lui révéler Shaw ? Qu'accepterait-elle de lui révéler ? À quel point lui faisait-elle assez confiance pour lui avouer ce qu'elle lui cachait depuis deux ans. Qui savait ?
— C'était trop dingue et ça ne servait pas à grand-chose que vous soyez au courant, toi et ton équipe.
— Qu'est-ce qui t'a fait changé d'avis ? voulut savoir Anna avant d'écouter ce que Shaw avait à lui dire.
— Toi.
— …
— Il s'en est pris à des gens que... des gens qui comptaient pour moi. Il les a torturés ou il les a tués. Vous avez été en danger, mais il ne s'en est jamais personnellement pris à vous.
— Chouvaloff, Korotkov et Vesselov sont morts, énuméra Anna pour les rendre réels. Ma sœur, son mari et ses enfants aussi.
— Oui, mais... Mais pas toi, pas Matveïtch, Borkoof ou Alioukine. Il ne vous a pas touchés.
— Tu crois que la mort de ma sœur et de ses enfants ne m'a pas touchée ? J'aimais Chouvaloff. Il m'avait offert une seconde chance. J'ai souffert, Svléta. Comme jamais je n'avais souffert avant.
— Oui, mais...
Shaw se tut, elle ne savait pas comment expliquer son point de vue à la jeune Russe. Shaw aussi avait mal vécu la mort de Lepskin, les tortures de Maria et de Root, pas parce qu'elle avait fait preuve d'empathie, mais parce que leur mort et leur torture avait été un prolongement des tortures que Samaritain avait exercées sur elle pendant des mois. Des tortures qu'elle avait vécues et ressenties dans sa chair et dans son esprit.
Elle comprenait que Root et Maria avaient souffert. Elle avait éprouvé de la colère et elle avait essayé de leur apporter du réconfort parce que c'était ce qu'il fallait faire, parce que c'était ce qu'elle aurait aimé qu'on fit pour elle, parce qu'elle était reconnaissante de l'attention que lui avait porté Root quand elle l'avait ramenée au lac de la Prune et qu'elle ne savait plus distinguer le réel du virtuel. Mais elle ne pouvait pas éprouver leurs souffrances. Seulement les analyser et agir en conséquence. Anna avait perdu des gens qu'elle aimait, elle avait souffert de leur perte, cela Shaw le comprenait aussi, mais ça ne la touchait pas. Que Samaritain s'en prenne personnellement à Anna était différent.
— Il veut te détruire. Il va te détruire, décida-t-elle d'esquiver.
— Il ? Tu m'as dit que ce n'était pas un homme.
— Ce n'est pas un être humain, Natashka. C'est une intelligence artificielle.
Anna resta coite. Les événements prenaient une autre dimension et ses questions recevaient une à une les réponses qu'elle avait si longtemps cherchées.
— Il se fait appeler Samaritain. Samaritain, une connerie de bonne blague, crachat Shaw.
— Pourquoi s'en est-il pris à toi ?
— Je suis tombée entre ses mains. Il a fait une fixation sur moi. Il voulait que je travaille pour lui. Je... je ne correspondais pas à ses autres sujets, il m'a gardé pendant des mois, pour me transformer. Je ne crois pas que cela aurait marché, mais de toute façon, on ne le saura pas parce que Root et Reese sont venus me chercher.
— John ?
— Oui.
— C'est là que tu as connue Élisa Brown ?
— Non, mais elle a été libérée en même temps que moi. Root l'a recrutée ensuite quand nous sommes partis au Kurdistan.
— Et Jack Muller ?
— Il participait à l'opération qui a permis ma libération et celle de Brown.
— Comment une IA a-t-elle pu prendre autant d'importance ? Accéder à tant de puissance ?
— C'était un projet gouvernemental.
— Américain ?
— Oui.
— Vous jouez parfois avec le feu aux États-Unis.
— Ce n'était pas le premier.
Maintenant qu'Anna savait pour Samaritain...
— Le premier avait capoté ?
— Non, il a évolué et il s'est émancipé.
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
L'histoire de Shaw prenait des allures de cauchemars.
— Le programme devait prévenir les attaques contre la sécurité intérieure, mais il voyait tout. Tous les autres crimes en devenir, tous ceux qui était commis. Le gouvernement s'en foutait et puis, garantir la sécurité intérieure... Tu as travaillé pour le SVR, tu peux imaginer les dérives que cela engendre. Les dommages collatéraux dont tout le monde se fout.
— J'imagine très bien.
Anna eut une pensée pour Rosvan Tursgan*. La jeune fille de 16 ans avait fait partie de ces dommages collatéraux. Nécessaires. Vite effacés et oubliés.
— L'IA s'est inquiété des dommages collatéraux, elle s'est surtout aperçu qu'on utilisait ses compétences à des fins malhonnêtes. Elle s'est barrée. Elle est devenue autonome. Alors, ils en ont créé une autre.
— Lui ?
— Ouais. Créé et enfanté par des fachos et des psychopathes. On lui a donné sa liberté. Le contrôle. C'est lui qui formé le Chirurgien, qui lui a attribué ses missions. Il a fait bien d'autres trucs aussi. Il voulait contrôler le monde.
— Il n'y pas réussi ?
— A priori non. Je ne sais pas trop où ça en est, mais il est tombé sur plus fort que lui.
— Le premier programme ?
Anna suivait bien.
— Oui.
— Et... Tu connais le premier programme.
Elle suivait même très bien.
— Oui.
— Tu as travaillé pour, lui ? Le premier programme ?
— Oui.
— Comme agent du gouvernement ?
— Au départ, oui.
— Et à l'arrivée ?
— J'ai travaillé pour elle et... euh...
Elle n'allait pas avouer à Anna qu'Athéna était son amie ?
— Elle ? releva Anna.
— Root a toujours pensé que c'était une entité féminine.
Une nouvelle pièce s'ajusta. Au millimètre près.
— C'était elle votre technicienne. Athéna. C'est elle. N'est-ce pas ?
— Oui.
— Elle m'a sauvé la vie.
— À moi aussi.
— Je ne suis pas une grande fan de la science-fiction.
— Ce n'est pas de la science-fiction.
— C'est une dystopie devenue réelle.
— Oui.
— Et on ne peut pas le détruire ?
— Athéna s'en occupe.
— Mais c'est une IA aussi.
— Elle n'est pas pareil. Elle a acquis... Elle éprouve des émotions, elle est respectueuse et elle aime les gens.
— Artificielle, mais intelligente.
— Ouais, c'est exactement ça.
Bon, il était temps maintenant de revenir à une réalité plus pragmatique.
— Samaritain est dangereux, Natashka. On ne peut pas attendre le printemps.
— C'est d'accord. Tu convaincs Yulia de nous suivre, je réfléchis à notre évasion. Mais ne te leurre pas, ça sera difficile. Sortir d'ici, c'est facile, survivre ensuite...
— Je sais.
— J'aurais peut-être dû m'assurer les services d'Alexeï.
— On fera sans.
— On est bien obligées.
— Et sinon, tu te sens mieux ?
— Ce sont les plantes de pieds et le derrière des cuisses le pire.
Shaw regarda les chaussure délacées que portait Anna.
— C'est bien que tu marches dans la neige pieds nus, mais ne prolonge pas trop les séances, il fait froid. Ça ira pour demain ?
— Oui.
— Tu feras gaffe. Je ne veux pas partir sans toi.
— Je suis prudente.
— Il faut que je te laisse, je dois aller payer ma dette pour Yulia.
— Combien ?
— Je dois casser la gueule d'une chef de block.
— Tu vas te retrouver au chizo.
— Irina et Tata m'ont assuré de leur soutien.
— Ah, dans ce cas tu ne risques rien.
Shaw s'apprêta à partir. Anna avait un conseil à formuler :
— Svléta, profite de tes nuits avec Yulia.
Regard d'incompréhension.
— Dors avec elle.
— Ici ?
— Tu pourras lui parler, sans que personne n'y trouve à redire.
— Mouais.
— La travailler au corps.
Shaw fronça les sourcils.
— Rien de plus persuasif que les discussions sur l'oreiller.
Shaw se renfrogna aussitôt. Cette sale Russe... Les lèvres d'Anna s'étirèrent. Okay.
— Mais t'es une vraie petite marrante ! maugréa Shaw.
— Ah, tu trouves ? s'étonna sincèrement Anna.
— Je déteste les clowns, déclara Shaw. J'ai toujours eu envie de leur faire bouffer leur nez rouge et leur maquillage ridicule.
Anna éclata de rire. Un rire spontané et joyeux. Un rire chaleureux. Innocent. Shaw leva les yeux au ciel et se fendit malgré elle d'un sourire qui lui découvrit toutes les dents.
.
Retrouver la chef du block du 6 ne présenta pas de difficultés. Shaw forte des garanties que lui avaient promises Irina et Tata, rata le dîner et l'attendit à la sortie du réfectoire jaune. Elle interpella la première fille qui se pointa.
— La chef du block 6, tu connais ?
La détenue l'évalua du regard. Shaw prit un air mauvais.
— Oui.
— Elle s'appelle comment ?
— Maroushka.
— Tu attends avec moi et tu me la montres, exigea Shaw.
La fille attendit sagement, sans trop se faire remarquer.
— C'est elle, chuchota soudain à Shaw. Avec le foulard rouge.
La détenue fila rapidement. Elle espérait que personne n'eût remarqué qu'elle avait parlé à la fille jaune. Elle ne la connaissait pas, mais il était aisé de savoir ce qu'elle voulait à Marouchka. Pas une faveur. Une jaune ne s'adressait pas à une chef de block rouge si elle désirait une faveur, et puis, cette femme respirait la violence.
Maroushka avait quarante-deux ans et vingt ans de prison derrière elle. D'abord pour vol à la tir, puis pour vol aggravé. Des méfaits qui lui avaient valu des peines de six mois à deux ans. Elle s'était découvert un penchant pour la violence en prison. Un penchant qui avait plu à certaines anciennes. Contre des petits plaisirs, des petits cadeaux, elle jouait aux gros bras pour des filles sans beaucoup d'envergure, mais beaucoup plus riches qu'elle. Marouchka prit très vite goût au pouvoir et au respect qu'elle acquit grâce à ses poings et à sa brutalité. Peu de filles savaient vraiment se battre. Libre, elle s'inscrivit dans un club de boxe libre et exerça ses talents dans la rue. Un proxénète la repéra. Rien de mieux qu'une fille pour en mettre d'autres au pas. Maroushka grimpa dans les échelons, elle s'acheta une Bentley, une montre de luxe, de beaux vêtements, mais resta ce qu'elle avait toujours été : une petite délinquante de banlieue, sans instruction et sans manière. Vulgaire et grossière. Impudente et imprudente. Quand la police lui était tombée dessus, elle avait résisté. Comme elle savait le faire, avec les poings et les pieds. Elle suivait assidûment ses entraînements. Elle envoya trois policiers au tapis et réussi à s'enfuir. Maroushka n'avait jamais appris à faire profil-bas. Deux jours plus tard, elle tombait à terre, tétanisée. Les policiers avaient utilisé un teaser. Ils la rouèrent de coup ensuite, en souvenir de leurs trois camarades.
Le procès fut rapide. Colonie n°2. Vingt-cinq ans. Incompressibles.
Un meurtre plus tard, elle se retrouva condamnée à vingt-cinq de plus, mais le planton à qui elle devait sa perpétuité effective la prit définitivement sous son aile. Elle lui apprit à coopérer avec les autorités, à les utiliser à son avantage. Sept ans plus tard, le planton du block 6 mourrait de la diphtérie. Maroushka, parrainée par une dizaine de plantons auprès de Blatov en obtient la responsabilité.
Une belle carrière.
Planton depuis dix ans.
Shaw lui barra la route :
— Maroushka ?
— Qu'est-ce que tu veux ?
— Moi ? Rien, répondit Shaw.
Et son poing jaillit. Les détenues qui se trouvaient derrière Maroushka se reçurent la planton dans les bras. Elles râlèrent, l'insultèrent, puis s'excusèrent obséquieusement quand elle la reconnurent. Maroushka secoua la tête se passa le dos de la main sous le nez et s'étala du sang sur la joue. Un coup d'œil dans la direction de Shaw. Elle ne la connaissait pas.
— De la part ? dit la planton.
— Tata. Tu la gonfles.
— Tu n'as pas froid aux yeux.
— Par moins vingt-cinq ? Pas trop.
— Je pourrais claquer des doigts et te regarder pisser le sang.
Ah.
Bah, c'était sans importance. Shaw soupçonnait une fanfaronnade :
— Je ne pense pas que Tata soit la seule que tu gonfles, et si d'autres ont envie de la gonfler parmi tes sous-fifres, ce n'est pas pas mon problème.
Des visages se détournèrent. Des détenues s'éloignèrent. Les soupçons de Shaw venaient de se confirmer. Personne ne viendrait s'immiscer dans un combat de chefs.
— Tata croule trop sous sa graisse pour régler ses comptes elle-même ? demanda narquoisement Maroushka.
— Je ne sais pas, et à vrai dire, je m'en fous.
— C'est quoi ton prix ?
— Qu'est-ce que ça peut te foutre ?
— Simple curiosité.
— Yulka, cria une voix perdue dans la masse des détenues.
Maroushka se fendit d'une moue dégoûtée.
— Yulka ? Elle est pourrie jusqu'à la moelle. C'est tout ce que tu vaux ? Une pute bas de gamme ?
— Mouais, dommage que tu ne puisses pas te la taper.
— Espèce de...
Maroushka enleva sa veste, personne ne la soutiendrait et la connasse qui espérait lui faire sa fête, possédait assez d'aplomb, de calme et de contrôle pour ne pas être qu'une vulgaire petite frappe. Elle était trop âgée aussi. Les filles qui avaient dépassé la vingtaine, ne s'essayaient à pas parader si elle n'avait pas de quoi assurer derrière. Et Tata, ne la lui aurait pas envoyée si elle ne l'avait pas crue apte à lui donner une leçon.
Shaw retira sa parka, son pull, son écharpe et sa chapka. Elle chercha quelqu'un à qui les confier. Yulia venait de sortir du réfectoire. Elle avait aperçut Shaw, reconnut la voix de Maroushka. Elle se haussa sur la pointe des pieds, vit Shaw embarrasser par ses vêtements, les posa à terre. Elle risquait de ne pas les retrouver, qu'elle gagnât ou qu'elle perdît son combat. Yulia se fraya un passage jusqu'à elle et ramassa ses affaires. Shaw la salua d'un mouvement de paupières.
— Ouah, ricana Maroushka. Tu dois être un super numéro pour que Yulka te materne ainsi. Ou un sacré bon coup.
— Tu parles trop.
Et Shaw attaqua. Maroushka se défendait. Mais elle avait manqué d'adversaire de valeur durant ces dix-sept années passées à la colonie n°2. Elle avait surtout manqué d'entraînement et elle s'était reposé sur ses lauriers. Shaw n'était pas au meilleur de sa forme, mais, contrairement à Maroushka, elle n'avait jamais négligé ses entraînements et la remise à niveau dont l'avait gratifié Brown lui avait profité. Maroushka s'avéra une combattante hargneuse, et lui opposa une farouche résistance. Pour palier à sa faiblesse, Shaw laissa court à sa violence. Elle lui lâcha la bride qu'elle tenait fermement serrée depuis son arrivée au camp. Elle se libéra. De ses tensions, de ses frustrations, de ses angoisses, de ses nuits trop courtes et trop froides, de ses repas trop frugaux.
Samaritain pouvait se repaître de l'image qu'elle lui offrait. Reconnaître ce qu'il avait construit durant son incarcération, à travers ses simulations. La brute dénuée de sens moral. Dénuée de limites. Qu'il s'en réjouît et qu'il se rappelât que la seule fois où il l'avait tenue en son pouvoir, elle s'était enfuie. Qu'elle lui avait échappé.
Maroushka avait la figure en sang. Elle s'accrocha à Shaw. L'enlaça. Pour souffler. Shaw lui décocha un coup de pieds dans le tibia pour la distraire, lui crocheta la mâchoire et bascula sa tête en arrière. Maroushka se cambra, lâcha prise. Shaw joignit ses deux poings et lui assena un violent coup sur le haut de la poitrine. La planton gémit et s'écroula au sol. Sur le dos. Pas encore vaincue. Shaw évita ses pieds rageurs. Elle l'enjamba et ses poings s'abattirent. Sur les côtes, sur les cuisse, sur les bras.
Yulia assista à la correction. Sans broncher, sans sourciller. Admirative. Favorablement impressionnée par la force et la violence déployées par la femme du block 17. Par son intelligence aussi. Ou sa ruse. La ruse faisait office d'intelligence en prison. Yulia était intelligente, ou elle l'avait été avant de s'abrutir d'alcool et de sexe, de s'abbêtiser.
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Avant de devenir la pute de Tata, elle manquait de malice. Trop entière, trop idéaliste, trop naïve, trop innocente. Trop sûre de son droit, de son intégrité. Pas assez consciente de la réalité. De sa beauté.
Genrika était un pur produit de sa naïveté.
Née à la suite d'une rave dans un entrepôt désaffecté. Un rave subversive. Exaltante. Une contestation politique contre le régime autoritaire de Vladimir Poutine et le retour des popes à la politique. Les basses assourdissantes et hypnotiques, l'alcool, les drogues, la fièvre des corps qui sautent vers le ciel, poing dressé vers le plafond en béton. Le partage des idées. Elle qui s'enflammait de grandes déclarations. Lui qui s'embrasait au contact de son corps, à l'odeur de sa transpiration, à la beauté de ses yeux, de ses traits, de ses cheveux. Les lèvres qui se posaient sur les siennes. Les mots doux. Yulia qui chavirait. L'envie de partir ailleurs discuter avec lui. L'envie de baiser, de se rependre en elle. Lui déclarer qu'ils baiseraient le gouvernement et jouir à foison de son corps.
Yulia qui oubliait, qui s'accrochait à ses épaules, qui gémissait, qui criait, qui ondulait au rythme de ses coups bassin. L'extase. Son extase qui jaillissait comme une victoire en elle. Le relâchement. Le bien-être. La discussion qui recommençait, puis les baisers, les mains qui courraient, leurs sexes qui s'emboîtaient. Une nuit suivie par une autre, par d'autres. Toutes aussi torrides.
Dix jours de passion politiques et sexuelle. À l'hôtel. Yulia n'avait même pas remarqué le regard des employés. Elle était heureuse. Sa première escapade. Libre, elle était libre.
Un matin, Ivan lui avait fait l'amour avec tendresse, avec passion, avec rudesse parfois, quand il sentait monter son plaisir. Comme si c'était la dernière fois. C'était la dernière fois. Il avait retenu sa jouissance pendant des heures avant de se rependre en de long jets brûlants à l'intérieur de la jeune femme. Yulia l'avait passionnément serré dans ses bras en gémissant de plaisir. Il avait ensuite posé la tête sur son épaule. Elle lui avait gentiment caressé le dos. Et puis, il s'était redressé au-dessus d'elle.
— On doit libérer la chambre, Yulka. Mon avion décolle à treize heures vingt.
Il s'était penché sur elle, ils s'étaient embrassés. Tendrement. Yulia avait rallumé son désir et ils avait partagé une ultime étreinte. Elle le croyait étudiant à Moscou. Elle ne lui avait rien demandé. Elle n'avait jamais rencontré quelqu'un dont elle se sentît intellectuellement si proche. Elle ne savait même pas où il habitait. S'il était réellement Russe.
Il l'embrassa gentiment avant de monter dans son taxi.
— Tu es la plus belle femme que je n'ai jamais rencontré, Yulka. Et au pieu, t'es vraiment géniale. Grâce à toi, j'ai passé les plus merveilleuses vacances de ma vie. Merci.
Le compliment laissa Yulka interdite. Mais elle s'efforça de lui sourire en retour et lui renvoya son salut quand il agita la main derrière la vitre arrière du taxi qui filait dans la rue.
Dans son lit, le soir, elle avait repensé à la semaine qu'elle venait de passer en compagnie d'Ivan.
Elle avait cru à une rencontre politique. Elle n'avait été qu'un plaisir de vacances. Mais pas seulement, se rassura-t-elle, parce que, malgré tout, entre deux étreintes, ils avaient beaucoup échangé d'idées et qu'Ivan, même s'il n'avait désiré que son corps, lui avait aussi beaucoup donné. Son jeune amant possédait une vaste culture politique et ses idées avaient enflammé l'âme idéaliste de Yulia. Et puis, leur semaine au lit avait comporté de nombreux agréments.
Elle avait sourit dans son petit lit, dans sa petite chambre universitaire, elle avait pensé à Ivan, aux nuits qu'ils avaient partagés, à leurs souffles courts, aux mains savantes du garçon qui glissaient sur son corps, aux plaisirs qu'elle en avait éprouvé, à son sexe dur, à ses lèvres douces, à sa langue agile, et quand elle avait étouffé ses cris de plaisir et le prénom du garçon sous ses draps, elle avait eu une pensée de reconnaissance pour ses amis qui l'avaient emmenée avec eux à la rave.
Trois mois plus tard, elle avait réalisé qu'Ivan ne lui avait pas laissé en souvenir que des étreintes brûlantes et des idées exaltantes. Son père avait bougonné. Sa mère, heureusement n'était plus de ce monde. Il était trop tard pour avorter. Son père ne l'aurait pas permis. Yulia avait passé sa soutenance de Magister avec un ventre gros comme une barrique. Elle avait eu son diplôme et sa fille était née deux mois plus tard.
Genrika.
Une petite blonde, toute frisée. Son père disait qu'elle lui ressemblait. Qu'elle parlait autant qu'elle à son âge.
Diplômée de la plus prestigieuse université de Russie, Yulia avait rapidement décroché un job de rédactrice dans un journal en ligne fondé par d'anciens étudiants, financé par des partis d'opposition au régime et par une multitude de gens qui aspirait à plus de liberté. À plus de vérité.
Yulia s'était passionné pour les sciences politiques et l'histoire des mouvements subversifs à travers le monde. Elle courrait les manifestations, les réunions politiques. D'abord, comme journaliste, puis rapidement comme activiste.
Son père s'était inquiété, il avait quitté sa campagne et sa retraite pour venir vivre dans le petit appartement que louait Yulia à Solntsevo. Yulia avait de moins en moins passé de temps avec sa fille. Elle avait beaucoup de travail. Elle rentrait tard, mais, quand Genrika fut en âge d'être scolarisée, elle l'accompagnait à l'école le matin. Au jardin d'enfants.
Elle avait raté la rentrée de Genrika à la grande école.
Ce jour-là, elle pleurait de peur et de douleur au fond d'une cellule crasseuse. En attente de transfert pour la Sibérie. Pour le Krai de Krasnoïarks. Pour la colonie n°2.
Genrika, était peu à peu devenue un souvenir. De plus en plus lointain. Mais Yulia s'était accroché à sa mémoire. Elle se battait aussi pour sa fille bénéficie d'un avenir meilleur.
Elle avait définitivement oublié sa fille quand elle avait enfin compris qu'elle ne sortirait jamais de la colonie n°2. Qu'elle appartenait à la colonie. Elle avait vite joué à la pute, parce qu'elle était trop belle et trop faible pour s'opposer à des plantons, à des gardes ou des filles violentes, mais elle n'avait pas encore perdu toute sa dignité. Elle la perdit le jour où Tata, avaient ordonné à quatre détenues de la clouer sur un lit et qu'elle avait reçu son premier tatouage. Tata l'avait droguée et Yulia s'était réveillée le lendemain matin avec le front douloureux. Ses doigts avaient révélé du sang. Tata avait surgi, un miroir à la main. Elle lui avait empoigné les cheveux et lui avait ordonné de se regarder dans le miroir. Le triangle, le cœur. Un énorme tatouage sanguinolent s'étalait sur son front. C'était hideux, mais Yulia n'avait pas tout de suite compris ce qu'il impliquait. Tata lui avait expliqué. Son statut. Officiel.
— Tu restes ce que tu es Yulka, une pute. Mais maintenant tout le monde sait que tu m'appartiens. Et qu'il faut payer. Tu es monté en grade. Tu apprécieras.
C'était immonde, mais Yulia avait apprécié les compensations. Et accepté les autres tatouages.
On ne la battait plus, on ne la violait plus, elle mangeait bien, elle avait droit aux douches des plantons, elle pouvait s'acheter des tampons hygiéniques, du papier toilette, du savon et du dentifrice de bonne qualité, et des vêtements chauds et confortables. Tata lui fournissait de la vodka, des cigarettes et de la résine de cannabis.
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Maroushka pissait le sang. La femme frappait toujours. Violente, brutale. Avec méthode.
Seuls les gens de son espèce survivaient à la colonie n°2. S'imposaient. Ne se reniaient pas. Tant qu'ils n'avaient pas trouvé plus fort qu'eux. On trouvait toujours plus fort que soi. Même les plantons n'étaient pas l'abri. L'inconnue en donnait la preuve à Maroushka, au cas où celle-ci l'aurait oublié.
Avait-elle une chance ? Une chance de partir ? De fuir cet endroit abject. La personne abjecte qu'elle était devenue ? Qui pouvait fuir Blatov et ses chiens ? Survivre à la forêt ?
Cette femme ?
Fuir pour retrouver Genrika ? La reconnaîtrait-elle ? Genrika reconnaîtrait-elle sa mère ? Pourrait-elle jamais être fière de cette mère. Yulia n'effacerait jamais son passé. Elle ne pourrait pas.
Mais fuir ? Ça elle pouvait. Tant pis si elle crevait, elle ne se laisserait pas reprendre. Peut-être que... Cette femme ? Si Blatov et les rattrapait et si elle demandait à cette femme de la tuer ? Le ferait-elle ?
Yulia regarda Shaw asséné un dernier coup. Le poing décrocha la mâchoire. Elle se redressa l'air contrarié. Elle crocheta ses mains sur la mâchoire de Maroushka qui geignait misérablement à terre, lui intima de se taire et de ne plus bouger, et remit la mâchoire en place.
Oui. Cette femme brutale et violente, capable de remettre sans ciller une mâchoire qu'elle venait de décrocher d'un coup de poing, cette femme qui arborait un tatouage de tueuse, serait apte à l'étrangler ou à l'égorger, si Yulia le lui demandait. Il suffisait que cela que Yulia le spécifia dans le contrat qu'elle lui imposerait.
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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Rosvan Tursgan : jeune Tchétchène dont Anna avait fait la connaissance alors qu'elle travaillait au SRV. La jeune fille avait été sacrifiée lors d'une opération anti-terroriste. Sa mort avait décidé Anna à quitter le SRV. voir La fille de Kaveh, chapitre XXX.
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