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Bon, désolée pour cette longue attente. Alors, que j'étais prête à publier il y a quinze jours, mon disque dur a rendu l'âme et mon ordinateur a nécessité des soins de longue haleine. Les revoilà donc, du moins Root, Brown, Genrika, Maria et Alma. Pour savoir ce qu'endurent Shaw et Anna il faudra attendre la semaine prochaine. Bonne lecture... j'espère.

ps : je publie exceptionnellement lundi car je suis en déplacement mardi.

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Chapitre XI


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Root ouvrit les yeux. Elle détestait les chambres d'hôpital. L'odeur fade qui y régnait, les murs blancs, les lits trop hauts. Les barrières. Le matériel électronique qui clignotait et plongeait, la nuit, la pièce alternativement dans le noir et dans d'étranges lumières vertes. La surveillance.

Des grommellements et des paroles sans sens s'élevèrent du lit voisin du sien.

Root tourna la tête. Des cheveux blonds s'agitaient sur l'oreiller. Elle n'avait même pas bénéficié d'une chambre particulière.

Pour un officier, il aurait pu faire un effort.

Un cri :

— Feu, feu ! Dans le mile ! Bravo !

Sa voisine revivait ses opérations en service commandés :

— Je ne sais pas tirer, mon lieutenant, je ne sais pas, je ne sais pas.

Le ton devint geignard. Un bref sursaut annonça le réveil de la dormeuse. Les mains crispées sur les draps, les yeux grands ouverts. L'embarras soudain. L'inquiétude. L'angoisse d'avoir réveillé l'officier avec qui elle partageait la chambre. Vérifier.

Root arborait un sourire indulgent et moqueur.

— Oh, euh... Je vous ai réveillée, mon capitaine. Je suis désolée.

Root balaya l'excuse d'un mouvement de la main.

— Michaela, vous savez que vous tirez très bien ?

— Hein ?

Root lui rapporta les paroles que le jeune sous-officier avait prononcées en dormant.

— Je voulais devenir tireur d'élite, avoua tristement le sergent.

— Mais vous ne tiriez pas assez bien ?

— J'étais trop sensible au stress.

— Ça se travaille.

— Je sais, je faisais de la compétition avant de m'engager, et je gérais très bien le stress, mais en situation de combat, pour des tirs à longue distance, je tremble. J'ai passé la phase un des entraînements sans rencontrer de problème, mais à la phase deux...

Vazini soupira :

— J'ai complètement foiré l'épreuve de traque.

— Complètement ?

— Les tirs. Le reste ça allait, mais pas les tirs.

— Vous participiez à quel genre de compétitions avant de vous engager ?

— Je faisais de la gymnastique rythmique.

Ah, voilà donc pourquoi Root l'avait trouvée si gracieuse.

— La gestion du stress est différente pour une activité physique intense ou même pour des prises de décision dans l'urgence, et un tir de précision, déclara Root.

Vazini fixa intensément la femme qui se trouvait allongée à côté d'elle.

— Je n'utilise pas vraiment de techniques particulières pour me détendre avant un combat ou avant un tir, ajouta Root. Mais j'en connais un certain nombre qui pourrait vous aider à surmonter votre problème.

— …

— Si ça ne vous intéresse pas...

— Si, si, mon capitaine, se récria Vazini. Ça m'intéresse.

— Je sens que je vais m'ennuyer ici. Vu les branchements et les vôtres, je ne suis pas prête de sortir. Et vous, non plus. Alors, si vous m'apportiez quelques distractions, je vous en saurais extrêmement reconnaissante, Michaela.

Les yeux du sergent brillèrent.

— Ne me remerciez surtout pas, se défendit Root avant que le jeune sous-officier eût ouvert la bouche. Pas avant d'avoir décroché votre brevet de spécialiste.

La porte s'ouvrit.

— Ah, Root, vous êtes enfin réveillée.

— Docteur Chakwass, la salua Root avec un grand sourire.

Le médecin s'approcha :

— Vous permettez ?

— Mais je vous en prie.

Le médecin ausculta Root. Elle parut satisfaite de son examen.

— Vous êtes tirée d'affaire, tout comme notre sergent.

Chakwass prit un air sévère.

— Vous devriez pas avoir été acceptées dans cet établissement. Vous avez toutes les deux violé les protocoles, et stupidement mis vos vies en danger. Cela ne me surprend pas outre mesure de votre part, capitaine, mais vous, sergent ? Vous pensiez à quoi toutes les deux ?

Vazini disparut sous ses draps. Le docteur Chakwass ressemblait à sa mère, et ses réprimandes la replongeaient dans son enfance.

— Docteur, vous faites peur au sergent. Vous, une femme si charmante, lui reprocha Root.

— Vous êtes une très mauvaise influence sur les autres, capitaine.

— Moi ? se défendit Root.

— Peut-être pas vous, mais vous vous trouvez toujours mêlée à des opérations qui amènent sur ma table d'opération des héros et des cas médicaux particulièrement difficiles à soigner.

— Vous êtes un excellent chirurgien, docteur.

— Mais je ne fais malheureusement pas de miracle.

Root redevint subitement très sérieuse.

— Vous m'avez aidée et vous avez sauvé la vie de Jack et d'Anton.

— Je ne suis pas responsable de la guérison de Jack Muller et j'ai été aidé pour Monsieur Matveïtch.

Le nez de Vazini pointa de dessous ses draps. Le capitaine Judsen connaissait tout le monde, même le docteur Chakwass. Et Jack ? Jack Muller, le sergent-major qui l'avait accompagnée ? Et Anton, qui était Anton ?

— Elle vous manque ? demanda Root au docteur Chakwass.

— Oui, j'ai rarement rencontré un chirurgien aussi doué.

Root inspira profondément.

— Elle me manque aussi.

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Eléonor Chakwass savait que Shaw était partie. Le médecin avait cherché à la joindre. Elle projetait une nouvelle intervention sur Anton Matveïtch, elle avait voulu connaître son avis et lui proposer de venir opérer avec elle. Athéna avait relayé son appel à Root. Le médecin avait été très heureuse de lui parler et elle s'était informée avec beaucoup de tact de son état de santé, avant de lui exposer les raisons de son appel. Eléonor Chakwass incarnait à elle seule, le médecin intègre et la femme de cœur. Elle avait d'une certaine manière apprivoisé Shaw, et elle lui avait rendu la place qui lui revenait de droit dans un hôpital. Chakwass la traitait avec respect et l'appelait docteur ou Sameen. Parfois capitaine, parce qu'elle était militaire. Eléonor n'avait jamais oublié le soldat qu'était Shaw, mais à ses yeux, celle-ci était d'abord une collègue et une brillante chirurgienne. Le docteur Chakwass exerçait comme chirurgien depuis seize ans et elle avait effectué toute sa formation médicale au sein de l'armée. Elle avait été envoyée en Haïti, en Indonésie, en Irak, en Afghanistan, en Afrique, elle avait suivi des stages auprès de différents corps d'armée. C'était une femme posée et un excellent médecin.

Elle n'avait pas développé une admiration béate et innée envers Shaw. Elle l'avait simplement reconnue pour ce qu'elle était. Shaw n'avait jamais évoqué le médecin ni en bien ni en mal, mais son attitude avait parlé pour elle. Chakwass l'avait mise à l'aise et Shaw avait travaillé avec elle. Échangé avec elle. Shaw n'avait jamais joué au médecin. Elle avait abandonné le métier, elle était rentrée dans l'armée, elle avait développé des compétences militaires, elle était devenue un soldat, une tueuse, mais, comme elle l'avait déclaré à sa mère qui se désolait qu'elle eût renoncé à sa vocation, elle n'avait jamais abandonné la médecine. Shaw était médecin. Elle le resterait jusqu'à sa mort. Root, pour toutes ces raisons, avait informé Eléonor Chakwass du départ de Shaw. Et s'était immédiatement félicité de l'avoir fait quand, sans manifester aucun doute sur son affirmation, le médecin lui avait répondu :

— Elle reviendra.

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— Sergent, sortez le nez de votre lit que je puisse vous examiner, l'enjoignit sévèrement le docteur Chakwass.

Vazini réapparut subitement et repoussa ses couvertures.

— Mettez-vous sur le ventre, je veux d'abord vérifier la cicatrisation de vos cuisses et de vos jambes.

Le médecin palpa doucement le sous-officier. La plupart des plaies avaient été bénignes, mais trois d'entre elles étaient profondes. Et le médecin, qui avait le premier soigné le sergent, avait retiré un morceau de fusée profondément enfoncé dans les chairs d'une première blessure. Une deuxième était étendue et déchiquetée : Le trou de sortie d'une balle qui lui avait emporté une partie du fémur.

— Vous avez mal ?

— Non, pas trop, coassa Vazini entre ses dents.

Ces soldats... Eléonor releva la tête vers Root.

— Voilà, quand je parlais de mauvaise influence. On pourrait penser que le docteur Green éveillait à elle seule le dévouement et les actes de bravoure. Je ne crois pas pourtant qu'elle ait été présente au Niger, contrairement à vous.

Elle retourna à sa consultation.

— Retournez-vous, sergent.

Vazini bougea maladroitement. Chakwass lui apporta son aide et le sous-officier se confondit en excuses. Le médecin lui examina la cuisse. L'entrée de la balle. Et la cicatrice laissée par son intervention chirurgicale.

— Je ne comprendrai jamais comment le lieutenant Brown a pu vous emmener en opération avec elle. Vous auriez dû être évacuée. Vous auriez de plus évité les broches.

— Elle ne savait pas, se justifia timidement Vazini.

Regard noir du docteur Chakwass.

— C'est de ma faute, docteur. Je ne savais pas non plus, je croyais que c'étaient juste des éraflures, dues aux pierres. Le sergent Ende appartenait à mon escouade, il était sous mes ordres et Sanchez... Sanchez était blessé. Et je ne voulais pas laisser partir le lieutenant sans moi. On ne doit jamais laisser tomber ses hommes.

— Michaela semblait en pleine forme, intervint Root. Élisa...

Chakwass tendit un doigt accusateur dans sa direction.

— Vous aussi, vous étiez en pleine forme ? siffla-t-elle.

— Non, pas trop, mais vous savez combien je suis résistante à la douleur, plaisanta Root.

— J'attends avec impatience la venue du lieutenant Brown. Avec beaucoup d'impatience. Je ne sais pas trop pour quelle raison ce héros de guerre s'est retrouvée aux arrêts à peine revenue au Camps Lejeune, mais...

Root et Vazini échangèrent un regard.

— Vous le savez ? demanda Eléonor Chakwass d'un ton accusateur.

Silence.

— Pourquoi a-t-elle été mise aux arrêts ?

— Le lieutenant colonel Scott n'a pas apprécié qu'elle règle sur un ring son différend avec le commandant des bérets verts à Oualam, lui expliqua Root qui savait qu'il ne servait à rien de mentir au docteur Chakwass. À vrai dire, le lieutenant n'était pas responsable,

— Non ?

— Je lui ai, d'une certaine façon, disons... forcé la main.

— Quand je disais que vous étiez d'une déplorable influence. Et vous, Root, pourquoi êtes-vous partie avec le lieutenant Brown, alors que vous aviez déjà pris une balle ?

— Voyons, docteur, minauda Root. Je n'allais pas la laisser partir sans moi affronter l'âme spirituelle du GSMI.

— Vous avez de bonnes excuses en somme. Aussi bien l'une que l'autre. Mais les bonnes excuses ne remplacent pas la raison. Vous êtes jeune, sergent Vazini, votre dossier militaire vous décrit comme une femme censée et un sous-officier sérieux. Pensez-vous que partir avec le lieutenant Foley était un acte censé et sérieux ?

— Ben...

Pourquoi Vazini avait-elle suivi le lieutenant Foley ? Pourquoi s'était-elle porté volontaire ? Pourquoi avait-elle jeté un sévère regard d'avertissement à Dean quand Foley lui avait demandé si elle était opérationnelle ? Elle avait déjà donné des raisons de sa décision au docteur Chakwass. Elle ne lui avait pas menti.

Dean n'avait pas mentionné qu'elle avait reçu un éclat de fusée après l'avoir soignée, elle se sentait responsable de la vie du sergent Ende, et Sanchez avait été blessé. Gravement. Elle et Sanchez avaient passé les tests d'entrée à l'USMC en même temps, ils avaient effectué leurs classes durant la même période. Sanchez était un crétin arrogant et macho, mais il avait fait amende honorable. Ils habitaient la même ville, ils avaient suivi le même cursus scolaire, dans les mêmes écoles. Jordan Sanchez lui avait présenté ses parents et elle les avait trouvés charmants. Michaela Vazini n'avait jamais pensé qu'un jour, Jordan Sanchez ne serait plus jamais là pour redescendre avec elle à Albuquerque. Tout cela était vrai. Mais les réflexions du docteur Chakwass, ses questions, avaient amené le sergent Vazini à réfléchir ce qui avait réellement motivé son départ.

Michaela n'était pas une tête brûlée, elle était extrêmement prudente et perdait rarement son calme. Des qualités qui avait conduit le lieutenant Jordan à la rattacher à son état-major. Des qualités qui avaient conduit Foley à se l'attacher auprès d'elle après avoir octroyé son sergent-chef au lieutenant Zimmerman, et à lui confier une escouade qui aurait dû se trouver sous les ordres de Ende. Malgré toutes les raisons qui avaient crié à Vazini de partir avec le lieutenant Foley, jamais Vazini n'aurait dû se porter volontaire. On ne partait pas en mission commando après s'être pris des fusées sur la tête et s'être fait lacérer les jambes, même si elles ne l'avait été que par du sable et des cailloux.

Elle ne savait pas vraiment pourquoi elle s'était porté volontaire pour cette mission, mais elle ne regrettait rien, pas même sa broche. Là-bas, dans le désert, ils avaient fait du bon boulot.

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Brown avait très vite pris sa décision. Les djihadistes étaient en fuite. Deux options s'offraient à eux : soit, continuer de rouler vers Andéramboukane ; soit, rentrer chez eux. S'ils choisissaient la première option, il fallait retourner aux véhicules et continuer la mission comme Brown, Aubert et Samba l'avaient mise au point. S'ils retournaient chez eux. Brown devait les rattraper et libérer Ende.

Mais d'abord, appeler des secours :

— Dedarassus, j'ai besoin d'un transport médical.

— Je suis là pour ça, répondit le radio français à la place de son sergent.

— Attendez, il me faut aussi une patrouille de reconnaissance. Je dois savoir vers où se dirigent les djihadistes.

— Vous aurez tout ça dans cinq minutes, mon lieutenant.

Le radio ne s'était pas vanté. Quatre minutes plus tard, deux Pumas décollaient de Niamey pour évacuer les cinq Marines blessés et les hommes qui resteraient auprès d'eux. La deuxième demande de Brown nécessita qu'elle parlât à un officier français. Le compte-rendu de mission de l'officier américain emporta l'adhésion des Français.

— On envoie deux Gazelles en reconnaissance, lui dit l'officier. Je vous donne accès au canal de communication. Quel est votre identifiant ?

— Suricate un.

— Restez à l'écoute, suricate un.

— Reçu.

Un pilote de gazelle la rappela quarante-cinq minutes plus tard. Les djihadistes fuyaient. Brown décida de les rattraper. Root se rapprocha ostensiblement. Le cocktail de drogue qu'elle s'était administrée avait annihilé aussi bien la douleur que la fatigue dont elle aurait dû souffrir. Elle se sentait en grande forme et elle ne voulait surtout pas manquer le départ.

— Jordan, vous restez là, ordonna Brown au lieutenant. Vous vous occupez des identifications avec vos hommes et vous protégez nos blessés. Les autres, vous venez avec moi. Je ne veux aucun blessés. Chaque chef d'escouade vérifie que ses hommes sont opérationnels. Vous avez une minute.

Reese tira Root par la manche et l'emmena à l'écart, assez loin pour que Brown ou les autres soldats n'entendissent pas leur conversation.

— Root, tu ne vas pas y aller ? s'inquiéta-t-il.

Autant prendre les devants tout de suite. Elle affichait un air bien trop guilleret pour qu'il escomptât qu'elle restât bien sagement à attendre les Pumas d'évacuation. Elle haussa les sourcils et ses fendit d'une moue charmeuse :

— Tu me connais si bien, John.

— Je ne plaisante pas, Root.

Elle reprit un air sérieux.

— Moi, non plus.

— Tu es blessée.

— J'ai vérifié. Rien de grave, c'est une simple éraflure, assura-t-elle.

Bien sûr.

Les traces laissées sur sa veste prouvaient que ce n'était pas une simple éraflure, il ouvrit la bouche. Root l'arrêta tout de suite :

— Tu crois que je tiendrais debout si j'étais en train de mourir ? le provoqua Root.

Le regard de John était assez éloquent.

— J'ai un taser dans la poche, le menaça-t-elle.

Il fronça les sourcils et arbora une mine hostile.

— Tu n'oserais pas ?

— Qu'est-ce que tu crois ? dit-elle en penchant la tête sur le côté.

— Je suis plus rapide que toi, Root.

— Je suis plus jeune que toi, John. Shaw a été mon instructeur et j'ai pris quelques cours supplémentaires de Krav Maga à Montréal.

Ils s'affrontèrent du regard.

— Je suis aussi ton supérieur, fit-elle d'une voix coupante. Sergent.

— Tu...

Il serra les mâchoires. Il aimait beaucoup Root, surtout depuis qu'ils avaient ensemble sorti Shaw de l'enfer, mais travailler avec elle... Elle possédait beaucoup de qualités, mais elle était imprévisible et fantasque. Shaw avait des idées bien arrêtées, il était difficile de la raisonner si on ne partageait pas son avis, mais c'était un officier, un soldat et elle savait travailler en équipe. Elle écoutait ce qu'on lui disait même si ensuite, elle n'en faisait qu'à sa tête. Shaw était organisée et réfléchie. Root... La jeune femme pouvait se montrer horriblement froide et calculatrice, ou bien céder à ses émotions, à une inspiration soudaine. Shaw avait un sale caractère, mais c'était une coéquipière agréable et sûre. Root était charmante, mais complètement imprévisible. Elle maniait les armes et tuait des gens en souriant et en se fendant de plaisanteries hors-propos. Une attitude qui lui glaçait parfois le sang. Reese préférait le sérieux de Shaw. La jeune femme n'était pas dépourvue d'humour. Un humour qu'il comprenait. Celui de Root le laissait parfois pantois de surprise. Il se sentait ridicule, elle s'en apercevait et il se sentait encore plus ridicule. Il lui faisait confiance, mais quand il se trouvait en mission avec elle, une pointe d'angoisse lui chatouillait désagréablement l'estomac tout le temps que durait celle-ci. Root n'avait aucune limite. Il n'avait jamais compris comment Shaw pouvait travailler avec elle. Apprécier faire équipe avec elle. Les sentiments que les deux jeunes femmes partageaient n'entraient pas en ligne de compte. Du moins pas en ce qui concernait Shaw. En opération, Shaw n'avait jamais privilégié Root à qui que ce fût. Et d'après ce qu'il savait de la chasse qu'elle avait menée pour attraper le Chirurgien de la mort, elle n'avait jamais dérogé à cette règle. L'intégrité de Shaw et son sens du devoir s'étaient étendu à tous ceux qui avaient partagé cette aventure avec elle. Les Russes n'avaient pas beaucoup parlé, mais Lionel et Muller s'étaient montré beaucoup plus prolixes, et si Maria Alvarez et Élisa Brown ne s'étaient pas confiées à lui, il avait écouté avec attention les conversations qu'elles partageaient entre elles ou avec la petite Alma.

Root ne renonçait jamais à ses projets et elle mettait toute en œuvre pour parvenir aux objectifs qu'elle s'était fixés. Elle ne reculait devant rien si cela servait ses intérêts. Si Reese s'opposait à elle, elle trouvait le moyen de suivre Élisa Brown. Quoi qu'il fît. Taser, coup bas, rien ne la rebuterait. Elle était même capable d'appeler Muller à son aide. Elle fascinait le soldat, il l'adorait. Muller lui avait raconté les alliances, les permissions, le parfum pour sa femme, le séjour tous frais payés dans un hôtel de luxe en République Dominicaine. Root pouvait lui demander de décrocher la lune, le soldat se plierait à ses desiderata les plus fous sans protester. Et si elle décidait de jouer de son grade pour mettre Reese aux arrêts, celui-ci était persuadé que Muller ne serait pas le seul à répondre à ses attentes. Le tireur d'élite de Brown la regardait comme si Root incarnait la huitième merveille du monde, le grand Français qui avait servi d'assesseur à la jeune femme lors du combat qui avait opposé Brown au capitaine Sfeir, ne pensait pas autrement, le lieutenant Jordan était, lui aussi, tombé sous le charme, le sergent Dedarassus attendait le bon moment pour la remercier de son intervention, et Brown avait d'autres préoccupations en tête que d'écouter ses doléances.

— Je, quoi, sergent ? le mit Root au défi.

— Rien, mon capitaine, dit-il en insistant sur l'adjectif possessif. Mais je ne vous quitte pas d'une semelle.

— Oh, John, rétorqua Root d'un ton suffisant et séducteur. J'ai toujours su que tu étais à ma botte.

Une tête à claque, aurait dit Shaw. Qui se serait aussi bien soumise que lui à cette insupportable tête brûlée. Une pensée qui le consola un peu de se montrer si docile. De s'écraser.

— Minute écoulée, claqua la voix d'Élisa Brown. Rapport.

Dedarassus présenta dix hommes lui compris. Vazini, six. Il en restait sept à Brown. Delgado était prêt à partir. Root et son assistant aussi. Vingt-cinq soldats, deux menteuses.

Brown demanda la communication avec le leader des deux Gazelles françaises :

— Vous bloquerez leur avancée.

— Reçu.

— Un de mes hommes a été capturé. Il se trouve à l'arrière d'un pick-up.

— Ils vont le descendre, répondit le pilote.

Brown inspira longuement avant de répondre.

— Un risque à courir. Je préfère qu'il meure rapidement au cours d'un combat, plutôt que sa décapitation servent les discours de propagande du GSMI. Au moins, il aura sa chance.

— Ouais, approuva le pilote.

— Vous les ralentissez, je vous préviens quand j'arrive au contact.

— Estimation ?

Ils échangèrent des coordonnées.

— Une demi-heure.

— Reçu.

Les Marines s'étaient figés en entendant leur officier-commandant. Foley ne menait pas une véritable mission de sauvetage. Elle fonçait dans le tas, sachant pertinemment qu'elle mettait en danger la vie du sergent Ende. Que les islamistes préféreraient l'exécuter plutôt que de le laisser leur échapper. Brown fit face à ses hommes. Elle lut leur désarroi. Les Français et les Nigériens n'avaient pas tous suivi la discussion en anglais. Dedarassus l'avait comprise, Perez aussi. Ils lui renvoyèrent un regard de compréhension et de soutiens. Ils partageaient son avis.

— Je ne permettrais jamais qu'un de mes hommes serve les intérêts morbides d'un groupe de fanatiques, dit Brown d'une voix assurée. Je ne permettrais jamais qu'un de mes hommes excite les fantasmes, la haine et les rêves de gloire de tous les tordus de la terre en devenant le héros d'une vidéo likée par des millions d'imbéciles dont les commentaires saliront sa mémoire et son honneur. Jamais. Ende a quatre dix pour-cent de chances de mourir suite à notre intervention, j'en suis parfaitement consciente et j'assume cette responsabilité. C'est pour cela que je ne veux que des volontaires. Si des gars ne veulent pas me suivre et ne pas porter sa mort sur la conscience, je ne les en blâmerai pas, ils remplaceront les hommes de Jordan si certains d'entre eux veulent participer à l'opération.

Un grand silence accueillit sa déclaration. Reese pinça Root avant qu'elle ne se mît à applaudir ou à exprimer son approbation de façon complètement déplacée.

— Jordan, prenez soin des nôtres, ajouta Brown.

Le lieutenant Jordan la salua.

— Dedarassus, Vazini, Judsen, Delgado, venez prendre vos ordres.

Les quatre interpellés s'avancèrent.

Brown avait déjà mis au point sa stratégie. Ils prendraient les huit véhicules avec lesquels ils étaient venus. Jordan et son escouade repartiraient avec les blessés en hélicoptère. Brown accorda un Growler* à chacun de ses deux tireurs d'élite.

— Vos assistants vous serviront de chauffeur, dit-elle à ces derniers. Vous avez carte blanche. Delgado, vous êtes libre de prendre qui vous voulez.

Delgado se pinça les lèvres. S'il avait pu, son choix se serait porté sur Vazini. Elle avait suivi un entraînement de tireur d'élite, elle avait brillamment réussi la première phase, et, même si elle avait échoué ensuite, il la trouvait efficiente et calme. Elle avait surtout l'avantage à ses yeux de bien connaître le métier.

— Je ne vous céderai pas un chef d'escouade, Delgado.

— Oh, euh... bafouilla le tireur gêné que Brown eut deviné ses pensées. Je... je vais prendre Diaz.

— Bien. Diaz, vous partez avec Delgado.

— Et moi avec le sergent Reese, annonça Root.

— Vous pouvez partir, maintenant.

Root aurait aimé parler à Brown, lui dire un mot gentil ou plus simplement l'embrasser sur la joue. Son petit discours sur les vidéos l'avait émue. Shaw lui avait donné accès aux comptes-rendus que rédigeait Brown à son intention. Quand Shaw était partie, Brown avait demandé à Root si elle devait continuer à les lui transmettre. Root l'avait encouragée à le faire. Le style très particulier de ces rapports montrait qu'ils soulageaient Brown du poids qui pesait sur ses épaules. Qu'ils l'aidaient à décompresser et à prendre du recul. Brown avait mal vécu la célébrité de Maria Alvarez, celle d'Anna, les pressions que subissaient la jeune Mexicaine et sa suite, les attaques immondes, la peine qui l'accablait. Les vidéos de ses ébats avec Shaw. Tout le tapage médiatique qui en avait résulté malgré la promptitude à laquelle Root et Athéna les avaient retirées de la toile. Mais le moment ne se prêtait pas à un échange intime et amical. Root, salua Brown de la tête, récupéra les clefs de son véhicule et s'en fut.

Brown réorganisa ensuite les escouades. Les Français et deux soldats nigériens resteraient ensemble, le troisième Nigérien compléterait l'escouade de Vazini. Brown gardait les siens. Chaque escouade partirait avec deux Growlers.

Brown donna l'ordre de départ.

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Le vrombissement des deux Gazelles réapparut, se rapprocha. Ces maudits Français ! Des cris et des gesticulations accueillirent leur retour. Les deux appareils étaient passés au-dessus de leur convoi une demi-heure auparavant, un simple survol avant de repartir. Pour s'assurer qu'ils ne se dirigeaient pas vers le Niger, qu'ils rentraient chez eux, loin d'Andéramboukane et de Mékara. Les hommes n'avaient pas eu le temps de mettre en batterie les mitrailleuses lourdes. Des rafales de AK47 et quelques tirs de carabine avaient salué leur passage. Ridiculement. Autant la technologie et les armes de pointes ne remplaçaient pas la détermination et le sens du sacrifice sur le terrain, autant la puissance de feu aérienne réduisaient à néant la valeur et le courage des combattants les plus déterminés.

Mais ils gagneraient un jour, parce qu'ils avaient la foi, parce que Dieu soutenait leur bras, mais aussi, parce qu'ils savaient manipuler l'opinion publique des Africains comme des Occidentaux, parce qu'ils bénéficiaient de sources de financement inépuisables, parce qu'ils ne se lasseraient jamais.

Ils combattaient à armes égales contre les armées africaines. Les Occidentaux surpassaient leur puissance de feu, mais leur opinion publique ne s'intéressait pas à cette guerre qui se déroulait loin de leur petit confort quotidien, et leurs politiciens ne connaissaient souvent rien de la terre d'Afrique. Une bonne propagande, et des voix bien-pensantes s'élevaient contre l'ingérence et les dépenses inutiles. Une bonne propagande qui s'appuyait sur l'ignorance, l'indifférence et l'avarice. On ne les arrêterait jamais parce que la terre d'Afrique était vaste. Immense.

L'Irak, la Syrie ? Les frères s'étaient retrouvés enfermés dans des territoires minuscules entourés de pays hostiles, ils avaient été victimes de l'intérêt géostratégique que présentaient ces deux pays. Des liens historiques qui les liaient aux Russes, aux Français, aux Anglais, aux États-Unis, aux Italiens. Victimes de la guerre d'influence que se livraient l'Iran maudit et l'Arabie Saoudite. De la proximité de ces chiens d'Israéliens qui opéraient en sous-main. De la présence des Kurdes, communistes et mécréants.

Rien de tel ici.

Mokhtar se dressa dehors par la vitre ouverte de son pick-up. Il hurla avec force gestes de descendre les deux hélicoptères, le mitrailleur en priorité, et de rouler en ordre dispersé. Les véhicules prirent leurs distances. Les Gazelles passèrent à l'attaque. Elles volèrent vers l'avant du convoi, se retournèrent et leurs mitrailleuses rentrèrent en action. Elles effectuèrent un passage, virèrent à l'arrière, revinrent à l'avant sans tirer, puis recommencèrent.

— Fonce à l'avant, cria Mokhtar à son chauffeur. Et mets toi au niveau du pick-up de l'Émir.

Il ouvrit la portière, appela les hommes installés à l'arrière. Tendit une main et fut prestement tiré dans la benne.

— On va protéger l'Émir, dit-il à ses hommes. Personne ne doit stopper son avance.

Pour échapper aux tirs des Gazelles, les pick-up et les camions effectuaient une folle sarabande, tournaient à gauche, à droite, freinaient d'un coup, repartaient.

Mokhtar examina l'arrière du convoi. De la poussière s'élevait de place en place. Il dégagea une paire de jumelles de sa veste. Tenta de faire le point malgré les soubresauts et la trajectoire aléatoire du pick-up. Des 4x4 militaires. Les Américains et leurs alliés. Les chiens ! Voilà ce qui expliquait les tirs frontaux des deux hélicoptères. Ils cherchaient à les ralentir pour que les Américains les rejoignissent.

Il baissa son regard sur le Marines qu'ils avaient capturé. Il lui décrocha méchamment un coup de pied dans le ventre. Deux, pour faire bonne mesure. Le Marines serra les dents, mais un gémissement lui échappa. Une petite victoire qu'apprécia le Touareg. Mokhtar gesticula en direction des véhicules qui l'accompagnaient. Tous ne virent pas ses gestes, trop occupés à surveiller et à tirer sur les Gazelles. À ceux qui les remarquèrent, il leur montra l'arrière du convoi.

— On tue l'Américain ? demanda un petit Peul à Mokhtar.

— Non.

— On pourrait l'égorger, lui couper la tête et les membres et les jeter hors de la benne morceau par morceau, cela ralentirait les infidèles.

Mokhtar sourit. Il tira sur le chèche du petit Peul. Un visage juvénile apparut. Il n'était pas petit, il était jeune. Treize ou quatorze ans.

— C'est une bonne idée, mais il y a beaucoup de véhicules et ils ne s'arrêteront pas tous pour récupérer le corps démembré de leur soldat.

Ende écoutait l'échange entre les deux islamistes. Un chef et... un enfant. Il connaissait l'existence des enfants-soldats. Ils avaient vu des photos, des vidéos. Engagés par des États, des milices, des groupes rebelles ou des manifestants. De la Colombie au Vietnam, de la RDC à la Palestine, du Pérou à l'Afghanistan, de l'Irak au Mali.

Les ONG et les institutions criaient au scandale, se battaient pour les réhabiliter. Révoltées par leur innocence sacrifiée. Il avait entendu des témoignages. À la télévision, dans des reportages. De vives voix. Des témoignages de civils et de camarades. Ceux des civils l'avaient horrifié. Les enfants se montraient plus sauvages et cruels que les adultes*. Il le savait, mais au fond de lui, il n'y avait jamais cru. Parce qu'il n'avait jamais rencontré d'enfants-soldats ni morts ni vivants. Il en avait un en face de lui. Au-dessus de lui. Il lui devait quelques coups de pied. Il ne savait pas que c'était un enfant. Même quand il avait parlé de le démembrer, il n'avait pas prêté attention à ses paroles, à ce qu'elles impliquaient, parce qu'il y avait eu les deux Gazelles et qu'il avait compris que Foley arrivait. Bien avant que le chef djihadistes n'aperçoivent les Growler. Il ne reverrait sans doute jamais le lieutenant Foley, ni ses camarades, ni ses parents, ni son frère, ni Alison. Les djihadistes le tueraient avant que les copains ne le récupèrent, mais ils recueilleraient son corps et ses proches ne souffriraient pas de ne pas savoir où il avait été jeté, ce qu'il était devenu. Il serait mort, mais il rentrerait au pays.

Découvrir un enfant dans la benne du pick-up l'avait retourné. Dennis était jeune, mais... Mais Dennis n'aurait jamais parlé de démembrer un homme pour retarder ceux qui venaient à son secours.

— On le décapitera ?

Dennis n'aurait jamais évoqué une décapitation avec cet air gourmand.

— Oui.

— On fera un film ? Je pourrais être la main de la justice ? demanda l'enfant les yeux brillants d'excitation.

Dennis ne serait pas réjoui de décapiter un homme face à des caméras.

— Je comptais m'en charger, mais si tu montres du courage aujourd'hui, je t'accorderai cet honneur.

— Tu sera fier de moi, lui assura l'enfant avec confiance.

Mokhtar sourit amicalement au jeune garçon et lui remonta son chèche sur le visage.

— T'entends chien de mécréant ? dit l'enfant à Ende. Je serai ton bourreau.

— Si tu montres un grand guerrier, lui rappela Mokhtar.

— Je suis un grand guerrier ! cria l'enfant en pointant son AK47 sur les Gazelles qui effectuaient un nouveau passage.

.

— Tu peux t'arrêter, John.

— Tu as besoin de moi ?

— Non, reste au volant. Je te préviendrai s'il faut que tu te déplaces.

Root ouvrit la portière. Elle installa le trépied de son SRS sur le toit de la cabine. C'était parfait. Elle pouvait commencer à tirer. Peut-être vider un chargeur, puis ils repartiraient pour ne pas laisser trop de distance se creuser entre eux et leurs cibles. Elle tira son chapeau sur son front. Durant le trajet, John lui avait donné de la peinture de camouflage pour s'en tartiner le dessous des yeux.

— Ça atténuera la réverbération.

— …

— Je t'ai vu cligner des yeux tout à l'heure. Tu aurais dû en mettre dès le début.

John avait raison, c'était très efficace. Premier tir. Réussi. Pas mal, se félicita-t-elle.

Delgado se félicitait de la même réussite de son côté. Un peu plus près des rebelles que ne l'était Root. Portée de fusil obligeait.

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Mokhtar posa un pied sur le bord de la benne, les hommes en face, dans l'autre véhicule, lui tendirent la main. Il sauta. Facile. Il se précipita ensuite vers l'avant et se pencha vers la portière du passager.

— Seigneur, les Américains arrivent.

Amadou Koufa commençait à perdre espoir. Des Gazelles. Une attaque terrestre. Un terrain à découvert. Tout se liguait contre lui. Une épreuve divine ? Une punition ? Qui avait attiré la colère de Dieu contre eux ? Lequel de ses hommes avait péché ? Comment échapper aux démons ?

— Il faut se disperser, Seigneur. C'est notre seule chance. Chacun part de son côté. Je garde deux pick-ups avec moi.

— Pourquoi ?

— Pour leur faire croire que l'un des occupants est trop précieux pour partir seul. Pour que leur commandant pense que le chef de la razzia se trouve avec moi.

— D'accord.

— Que Dieu vous accompagne, Seigneur.

— Que Dieu te bénisse, mon frère.

— Que le chauffeur attende que les premiers véhicules s'écartent avant de partir de son côté, donna comme dernier conseil Mokhtar à l'Émir.

Amadou Koufa hocha la tête. Mokhtar regagna son pick-up. Il leva le nez vers les gazelles. Les pilotes ou les mitrailleurs l'avaient peut-être vu sauter d'un pick-up à l'autre. S'il l'avait vu, Ils préviendraient les Américains et ceux-ci prendrait en chasse la voiture de l'émir. Il se pencha sur le toit du pick-up et hurla au chauffeur de se rapprocher d'un autre véhicule. Il sauta d'une benne à l'autre. Répéta tous les gestes qu'il avait eus un peu plus tôt et réitéra l'opération avec trois autres pick-up.

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— De Gazelle un à suricate un, je crois avoir repéré le chef des djihadistes.

— Et mon homme ?

— Il est à l'arrière de son pick-up. Je vous guiderai.

— Merci.

— C'est un plaisir, lieutenant.

Brown grimaça. Tant que le chef se sentirait en danger, il garderait Ende en vie. Tant que le Marines lui était utile. S'il sentait que tout était perdu, il le tuerait. Par haine et par dépit. Les Growlers de Brown, plus rapides que les véhicules utilisés par les djihadistes gênés par les tirs des Gazelles, les rattrapèrent peu à peu.

Mokhtar donna le signal. Tous les véhicules prirent des directions différentes. Sauf trois qui restèrent groupés.

— Lieutenant ? s'inquiéta Kovazks à la radio oubliant les identifiant et les protocoles.

— De suricate un à Gazelle un, où est mon homme ?

— Dans le groupe de trois véhicules.

— Vazini, Dedarassus, vos escouades sont à vos ordres, je m'occupe des trois véhicules qui filent ensemble.

— Vous voulez des prisonniers ? demanda Dedarassus.

— Non, mais j'interdis les exécutions sommaires. Et détruisez le plus de matériel possible. Reçu ?

— Reçu, déclarèrent les deux sous-officiers.

Brown se réservait Amadou Koufa. Ou qui que se fût d'autre. Elle n'était pas assez naïve pour croire que le guide spirituel du mouvement se trouvait à coup sûr dans le groupe des trois véhicules. Un coup de dé. Sans garanti du résultat.

— Kovazks, on les prends en tenaille, vous à droite, moi à gauche.

— Reçu, mon lieutenant.

Les deux Growlers réglèrent leur vitesse l'un sur l'autre. Les servants attendaient fébrilement d'ouvrir le feu.

.

Root tapa sur le toit de la cabine.

— On part soutenir Élisa, John.

— Tu sais te servir de la mitrailleuse ?

Root examina l'arme. Elle ramassa une boite de munition, l'accrocha à la mitrailleuse et engagea la bande de munitions. Elle prévint Reese qu'elle allait tester l'arme. Elle pointa un camion. Elle ne se trouvait pas à distance, mais cela n'avait aucune importance. Elle pressa la détente. Le recul était important, la force d'inertie aussi. Le tir se révéla inefficace.

Elle lâcha l'arme, et s'attela à rejoindre Reese dans la cabine. Un petit exercice de gymnastique qui demandait de la souplesse et une certaine force physique quand le véhicule tressautait d'un trou à l'autre. Reese tendit une main secourable. Il l'attrapa par la jambe de son pantalon et tira. Profitant de la stabilité qu'il lui offrait, Root prit moins de précautions et passa assez rapidement par la fenêtre ouverte. Elle se laissa enfin tomber sur le siège, rouge d'émotion. Le souffle un peu court :

— Cette mission demande des qualités athlétiques que je ne pensais pas posséder.

— Ouais, tu m'impressionnes.

— Vivre avec une ado, disciple assumée et admirative des exploits athlétiques de Shaw, aide à se maintenir en forme.

— Vous vous êtes inscrites dans un club de parkour ? plaisanta Reese.

— Ne me parle par de malheur, John. Le cross et le krav-maga me suffisent déjà amplement, et si Gen me demande de monter sur des patins avec tout le bardas d'une joueuse de hockey, je la cède à l'assistance publique.

John se prit à sourire.

— Elle joue bien ?

— Elle se débrouille très bien. Elle a été la meilleure buteuse de son équipe la saison dernière et elle a marqué plein de points.

John s'amusa de la fierté qui filtrait sous les paroles de Root. Il suivait avec intérêt les matchs de hockey et il n'avait pas besoin de lui demander des précisions, mais il était curieux de savoir à quel point Root s'était intéressée à ce sport.

— Comment on compte les points ?

Root se lança dans des explications détaillées, qu'elle illustra d'exemples, et nomma un nombre impressionnant de grands joueurs de hockey. Elle énuméra leurs scores, leurs années de gloire, les clubs dans lesquels ils avaient joué.

Il avait oublié son savoir encyclopédique, sa mémoire jamais prise en défaut. Il était impossible de savoir ce qui l'intéressait vraiment, si elle savait tout sur un sujet parce que l'une de ses couvertures l'exigeait, ou parce que le sujet lui plaisait, ou plaisait à quelqu'un qu'elle aimait. John savait qu'elle aimait l'informatique, Athéna et Shaw. Qu'elle avait aimé Hannah Frey. Chasser avait eu l'air de lui plaire. Lire aussi. Mais le reste ? Qui était vraiment Root ?

— John, à toi de jouer à l'acrobate. Je ne peux pas me servir de la mitrailleuse montée sur le 4x4. Je conduis, tu tires dans le tas.

— D'accord. Viens t'asseoir sur moi, pour prendre le volant.

Root haussa des sourcils facétieux et soupira un « John » séducteur et faussement choqué. Dévoilant, une facette de sa personnalité qu'il connaissait depuis longtemps. Il grimaça comiquement, elle rit, et ils échangèrent leur place. Une fois Root au volant, John s'extirpa de la cabine pour passer à l'arrière.

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Dedarassus coursait un camion, son mitrailleur arrosait la bâche et quoi qu'il se trouvât à l'intérieur. Le camion avait perdu ses deux pneus arrière, mais continuait de rouler à pleine vitesse. Des tirs sporadiques s'échappaient de la bâche qui volait au vent et le sergent français se demandait par quel miracle tous les passagers n'étaient déjà pas tous déjà morts. Un cahot dévoila l'intérieur du camion.

— RPG ! cria le chauffeur. Je ne pourrais pas...

— Cédric, tu ne lâches pas l'affaire, s'empressa d'ordonner Dedarassus au caporal qui se trouvait dans le deuxième Growler alloué à son escouade.

Il ouvrit la portière et hurla à ses hommes :

— Sautez, sautez !

Le chauffeur, le sergent et les deux hommes à l'arrière sautèrent. Le FAV explosa, touché de plein fouet.

— Les salauds, maugréa le caporal Perez.

Il tira frénétiquement sur le pick-up qu'il poursuivait. Le chauffeur lui transmit la dernière volonté de Dedarassus. Il maugréa, tira encore. S'arrêta un instant, le temps de coder un « A » sur le toit de la cabine. Un signal. Le FAV accéléra. Perez passa la mitrailleuse à un soldat nigérien et l'enjoignit à tirer sans discontinuer.

— Encore un peu, encore un peu, murmura Perez.

Il dégoupilla une grenade. Le troisième homme de la benne l'imita. Le Nigérien tirait comme un dément en vociférant des insultes en français et en haoussa.

— Maintenant !

Deux bras se détendirent. Les grenades s'envolèrent et roulèrent dans la benne du pick-up Le Nigérien arrosait. Perez tapa une série de « E ». Le chauffeur vira brusquement à gauche et accéléra. Le Nigérien s'accrocha à sa mitrailleuse et les deux Français, qui se trouvaient avec lui à l'arrière, se rattrapèrent à ce qu'ils pouvaient pour ne pas rouler comme des sacs de grains mal arrimés. Une double explosion retentit derrière eux. Personne ne regarda en arrière.

Perez n'avait pas besoin de donner des ordres à son chauffeur pour que celui-ci fonçât vers le camion que poursuivait Dedarassus avant que son véhicule ne fût détruit. Il scruta le sol à la recherche de ses camarades. Deux étaient allongés sur le sol, immobiles, les deux autres tiraient sur le camion en fuite.

— Même tactique ? demanda Perez à ses deux camarades.

Le Nigérien sourit à pleines dents. Les trois soldats vérifièrent leurs munitions.

— On va d'abord faire un passage latéral, expliqua le caporal. Ensuite, on balancera les grenades par l'arrière.

Accord de ses deux camarades. Il transmit son idée au chauffeur.

— Facile, ils roulent sur les jantes. Mais j'approche par le côté.

— Fais comme tu veux.

— En avant ! cria le chauffeur.

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Vazini avait déjà éliminé un pick-up. Travail du servant de sa mitrailleuse. Un autre pick-up filait devant.

— On le rattrape ! cria-t-elle pour que le chauffeur l'entendît.

Elle fit signe à Wilson qui roulait à côté d'elle, et lui montra un camion. Le Growler du caporal s'éloigna.

— Dean, tu es prêt ? demanda-t-elle au servant de la mitrailleuse.

— Ouaip, sergent, je suis ultra prêt.

Vazini n'avait que deux hommes avec elle. Le Touareg avec qui elle fait équipe lors de l'assaut et Dean. Les quatre autres hommes de son escouade se trouvaient dans l'autre Growler. Le Touareg conduisait, il avait assuré à Vazini qu'il assurait au volant. C'était vrai. Le chauffeur du pick-up qui les précédait lui faisait de la concurrence, il dérapa soudain et coupa la route du Growler de Vazini. Les djihadistes, prévenus de la manœuvre s'étaient roulés en boule dans la benne et se relevèrent prestement ensuite. Un déluge de balle s'abattit sur la cabine du Growler. Le Touareg pila. Un acte réfléchi. La cabine protégeait les deux Marines à l'arrière. Il aurait pu foncer dans le pick-up, peut-être sauvé sa vie, mais l'impact jetterait ses deux camarades brutalement sur la cabine. Trop brutalement. Deux balles le clouèrent sur son siège. S'allonger. Le sourire sadique des occupants du pick-up lui souleva le cœur.

— Crevez-les, sergent, murmura-t-il avant de s'affaler sur le côté.

Dean n'avait pas arrêté de tirer, mais l'arrêt brutal, avait relevé le canon de la mitrailleuse et ses balles passèrent loin au-dessus du pick-up qui leur barrait la route. Le Marines se trouvait debout, accroché à sa mitrailleuse, une cible parfaite. Vazini avait été projetée sur la cabine, elle se rétablit vite, vit le danger que courait Dean. Elle le poussa brutalement sur le côté. Surpris, le Marines perdit l'équilibre et bascula hors de la benne. Les djihadistes saluèrent sa chute par des cris de victoire.

Grenade ou tir, se demanda Vazini ? Si son Touareg était encore en vie, la grenade le tuerai. Tir.

Elle sauta du Growler et ouvrit le feu. D'abord, le chauffeur ennemi. Ensuite, les autres. Elle tira sur la cabine, contourna le pick-up par l'avant sans cesser de tirer. Chauffeur et passager-avant à terre. Phase une, réussie. Phase deux... Vazini cria. Touchée. Se concentrer. Oublier la douleur. Elle posa un genou en terre. Épaula son M27. Deux hommes, il restait deux hommes.

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Diaz pila.

— Cinq degré nord, Delgado, vite, merde ! pressa-t-il le caporal.

Il avait vu l'un des deux Growlers des Français partir en fumée. Celui de Vazini piler. Le seul à n'accueillir que trois soldats. Il avait accéléré pour se rapprocher à distance de tir. Vu le servant la mitrailleuse être balancé par-dessus bord. Le soldat restant sauter à terre. Vazini, cela ne pouvait être qu'elle.

Delgado pointa. Premier homme. Feu. Coup au but. Il bougea rapidement le canon de son M40, pointa le deuxième homme. Releva la tête sans avoir tiré. L'homme avait basculé en arrière. Il pointa le Marines. Reconnue Vazini. Elle se tourna dans sa direction. Hocha légèrement la tête. Il leva le bras pour la saluer.

— Delgado, la prochaine tournée est pour moi, lui cria Diaz par la fenêtre.

.

Vazini abaissa son fusil. Delgado venait de lui sauver la vie. Elle s'appuya sur son arme pour se remettre debout. Serra les dents et s'avança prudemment vers le pick-up. D'abord sécuriser la zone, ensuite, elle s'informerait de ses deux hommes.

— Sergent, dit une voix derrière elle.

Vazini se retourna, arme dressée.

— C'est moi, sergent.

Dean. Au moins l'un des deux était vivant.

— Vous êtes blessée, sergent, fit Dean. Et cette fois, pas par de la pierraille. Je m'occupe du nettoyage.

— Le Touareg ?

— Je ne sais pas. Je ne l'ai pas vu.

— On nettoie ensemble, Dean.

Le soldat lui jeta un regard inquiet.

— Je te couvre, ajouta Vazini.

— Okay.

Ils ne trouvèrent aucun survivant parmi les djihadistes.

— Au Touareg, maintenant.

Vazini pâlit soudain. Elle s'appuya contre le pick-up.

— Je suis avec vous, sergent, se précipita Dean.

Elle suspendit son M27 à l'épaule. Dean la prit par la taille et lui crocheta sa ceinture. Vazini leva la jambe, elle avait reçu une balle dans la cuisse. Elle avança rapidement à cloche-pied. Le Touareg n'était pas mort, mais il se vidait de son sang sur la banquette-avant. Dean tergiversa. Vazini ou le Touareg ?

— Je peux m'occuper de moi, Dean. Sauve-le. Ce mec s'est mis en danger pour nous, je ne veux pas avoir son sacrifice sur la conscience.

— On prévient le lieutenant ?

— Non, elle le saura bien assez tôt, pas la peine de la distraire avec ça.

— Okay.

Vazini s'assit, le dos appuyé sur la roue avant du Growler. Elle tira son couteau, découpa le tissu de son pantalon. Sortit de quoi se soigner. De quoi arrêter le sang. Ses doigts s'agitaient fébrilement. Elle tendit sa main ouverte devant elle. Elle tremblait. Elle s'empressa de finir son pansement. Elle avait chaud. Elle déboucla la bride de son casque et le retira. Elle suait, elle avait les cheveux trempés et la réverbération du soleil sur le sable rouge lui agressait douloureusement les yeux.

— Sergent, ça va ? demanda Dean dans la cabine.

— Cinq sur cinq, mentit Vazini. Comme va le Touareg ?

— Pas génial.

— Il est conscient ?

— Non.

— Fais ce que tu peux.

.

Le lieutenant Andrieux prit de l'altitude. Il survola la zone de combat. Les djihadistes avaient perdu six pick-ups et deux camions. Les Marines avaient perdu un véhicule. Il remarqua un Growler immobile à côté d'un pick-up ennemi. Il descendit. Les occupants du pick-up étaient morts. Un soldat américain était assis contre la roue du Growler. Des cheveux longs. Une femme. Blessée. Un homme s'activait dans la cabine. Mauvais. Il reprit de l'altitude. Le lieutenant Foley coursait le groupe des trois pick-ups avec deux Growlers. Un autre arrivait en soutien. Il ne pourrait pas se montrer très utile de ce côté-là. Il s'attarda une seconde. Du sable s'élevait en nuage de poussière rouge derrière les véhicules. Une scène de film publicitaire. Il manquait la musique classique et les textes incrustés. Il vira de bord et continua sa reconnaissance. Deux autres Growlers poursuivaient des véhicules, chacun de leur côté. Les armes crachaient des balles. Un camion fuyait au nord, deux pick-ups à l'ouest. Le pilote de la deuxième Gazelle avait engagé le feu sur un un pick-up filant dans une autre direction. La Gazelle le survola en tirant, le pick-up louvoya, ralentit et finit par s'arrêter. Plus rien ne bougea. Équipage hors d'état de nuire.

Andrieux signala le camion à son camarade.

— Ma mitrailleuse est à sec, répondit celui-ci.

— Utilise une roquette.

— Reçu.

Le lieutenant se tourna vers son co-pilote.

— Les deux pick-up ?

— Il ne reste pas grand chose d'autre si on ne veut pas descendre les copains.

— Ils ne s'en sortent pas mal.

— Ouais, mais ils ont des hommes à terre, et pas que les Américains, les nôtres ont morflé aussi. Je ne sais pas si les Marines récupéreront tous leurs gars vivants.

— Alors, ne laissons personne filer.

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Ces salauds de Français.

Ces crétins de fidèles.

Son chauffeur lui avait signalé la Gazelle, et un pick-up l'escortait.

L'escortait ?

Il les désignait comme des cibles, oui. Son équipage les avait rejoints en hurlant la gloire de Dieu, du Prophète et son nom. En gesticulant comme des fous. Les valeureux combattants devaient s'imaginer les gardiens sacrés de l'Émir.

Une explosion retentit sur sa gauche. De la fumée noire, la carcasse d'un camion qui brûlait. Un de plus, le troisième qui sautait après un tir de Gazelle. Amadou Koufa n'avait pas envie de goûter aux joies du paradis aujourd'hui. Sa mission n'était pas achevée sur terre. Il lui restait de grandes œuvres à accomplir.

Flap flap flap.

Non, non, non.

— Tirez ! Tirez ! hurla Amadou Koufa en déchargeant son arme par la vitre du pick-up.

Dieu l'entendit. Le démon. Ou le hasard. Cela dépendait des croyances. Du camp pour lequel on se battait. Les mitrailleuses montées sur les pick-ups crachaient des balles vers le ciel. Un homme du pick-up d'escorte épaula un RPG.

— RPG ! RPG ! cria le mitrailleur de la Gazelle.

Andrieux vira brusquement pour s'aligner sur le pick-up. Roquette. Le lieutenant, appuya sur le bouton de tir. Le djihadiste sur la détente de son RPG. Par réflexe, Andrieux bascula brusquement sa Gazelle sur le flanc gauche. Une traînée blanche frôla le rotor principal. Le pick-up s'envola.

— Tu es un as, Andrieux, le félicita son co-pilote. T'es un putain de pilote.

C'était vrai, mais Andrieux n'était pas un dieu. Il avait été pris dans le tir croisé des mitrailleuses. Il avait stabilisé un centième de seconde son appareil pour lancer sa roquette dans des conditions optimales.

— Tu es...

Le co-pilote ne finit pas sa phrase. Le servant de la mitrailleuse montée sur le pick-up d'Amadou Koufa tirait n'importe comment, mais un autre homme avait su exploiter le vol quasi-stationnaire de la Gazelle. Il avait ajusté son tir, les balles avaient traversé la carlingue.

— Piron ! cria Andrieux.

Le co-pilote pendait dans son harnais.

— D'Andrieux à Camus, Piron est touché, appareil endommagé.

— Je suis à court de munition, répondit le pilote de la deuxième Gazelle. Je rentre avec toi.

Andrieux regarda le pick-up s'éloigner devant lui. Il tapota ses instruments de navigation.

— Non, je ne suis pas sûr de rentrer. Je préfère me poser ici. Retourne à la base sans moi.

— Je vais rester en observation tant que j'ai du carburant, je rentrerai ensuite, proposa Camus.

— Okay, je contacte Foley.

Andrieux apprit à Foley qu'elle ne bénéficiait plus de l'appui armé des Gazelles. L'officier le remercia et lui déclara qu'elle finirait le boulot sans eux. Il appela ensuite le sergent Dedarassus et s'enquit auprès de lui du meilleur site d'atterrissage.

— Perez a récupéré deux mes gars blessés, il est parti rejoindre les Marines arrêtés près d'un pick-up ennemi. Ils ont deux blessés et j'ai pensé que c'était mieux qu'ils se regroupent.

— Les Marines ont une fille avec eux ?

— Oui.

— Okay, je sais où ils sont.

— Je suis à pied, je vous retrouve là-bas.

.

Amadou Koufa louait Dieu, les mains ouvertes devant son visage. Ses hommes hurlaient des imprécations à l'encontre des Français. Ils célébraient leur victoire. Le chauffeur appuya sur le bouton de sa radio. Un anâshid guerrier s'éleva. Il monta le son. Les hommes l'entendirent et entonnèrent le chant sacré à plein poumons, un chant en français par dérision pour le soldat qu'ils venaient d'abattre :

.

Pour Allah, celui que nous unifions (sic)

Pour Allah, nous les sacrifions

Pour Allah, oui nous vous terrifions

Pour Allah seul, nous avons fait cette joie

Tuez avec des cœurs remplis de joie

Nous vous tuerons sans aucune pitié...*

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L'émir se pencha par la portière et regarda en arrière. La Gazelle qu'ils avaient touchée se posait, l'autre survolait la zone. De la poussière s'élevait encore de place en place, indiquant des véhicules qui roulaient. La bataille n'était pas achevée.

La chasse.

Les chasseurs ne rentreraient pas bredouilles, mais leur butin serait bien maigre : des hommes sans importance, des véhicules et des armes qu'il remplacerait vite. Les Français et leurs alliés se targueraient d'exploits guerriers, d'une grande victoire contre le Djihad. Des fanfaronnades. Une victoire en forme de goutte d'eau. Amadou enflammerait de nouvelles âmes. Il recruterait de nouveaux guerriers.

Il regretterait juste Mokhtar. L'homme lui était dévoué et ses compétences lui avaient été utiles.

.

— Root ! cria John.

Cette fille était complètement tarée, jamais il n'eût dû lui laisser le volant. Il avait tiré jusqu'au dernier moment. Il s'aplatit dans le fond de la benne. Juste à temps.

Root avait pris les pick-ups que poursuivait Brown à revers. Et puis, tout à coup, elle avait brusquement viré d'un quart de tour, enfoncé la pédale d'accélérateur à fond. Au moment où, à 'arrière d'un pick-up, elle avait vu un homme braquer son AK47 vers le fond de la benne. Pour tuer le prisonnier. Le Marines. L'homme d'Élisa.

Les yeux de Mokhtar s'agrandirent d'horreur.

Le Growler américain avança brusquement au ralenti. Une femme se tenait au volant. Une jolie brune, les yeux soulignés de peinture de camouflage noir. La peinture mettait son regard en valeur. Un regard de folle. Froid et calculateur. Soudain, caché par un rictus de joie, peut-être un cri de victoire. Puis, tout s'accéléra. Il s'accrocha au tableau de bord. Le chauffeur cria, le métal hurla, le plastique explosa. Une confusion de bruits sourds et stridents. Mokhtar se retrouva projeté sur le chauffeur. La femme disparut, le pick-up versa, roula, retomba sur ses roues, tangua et bascula une nouvelle fois sur le côté où il s'immobilisa enfin.

Mokhtar poussa sur ses bras. Le chauffeur n'avait plus de visage. Une bouillie de sang, de chair et d'os l'avait remplacé. Le pick-up avait d'abord glissé sur le côté avant de se retourner sur le toit. La fenêtre était ouverte. Le chauffeur écrasé par le poids de Mokhtar n'avait pas pu se protéger le visage. Il l'avait laissé sur les cailloux.

Sortir. Le djihadiste chercha son fusil, ne le trouva pas. Celui du chauffeur. Un AK47. Il entendait parler américain, tamajeq. Des des démons et des frères. Des Touaregs. Des traîtres à la solde de l'État Nigérien.

Ne pas se précipiter.

Attendre.

.

L'un des trois pick-ups que poursuivait Brown et Kovazks avait versé. Kovazks se lança à la poursuite d'un des deux qui restaient. Le chauffeur de Brown évita le véhicule de Root de justesse. Le troisième pick-up freina brusquement devant lui.

— Percute-le par l'arrière ! cria Brown.

— Je vais faire encore mieux, grogna l'homme en français.

— Accrochez-vous, commanda Brown aux trois hommes qui se trouvaient à l'arrière avec elle.

Le Français prit le pick-up légèrement de côté. Les djihadistes lui avaient tiré dessus, mais ils étaient gênés par les tirs de Muller à la mitrailleuse lourde. Ceux des autres au fusil d'assaut.

Sous le choc, le pick-up vira brutalement d'un demi-tour. Les deux véhicules se retrouvèrent à l'arrêt, flanc à flanc.

Le Français avait bien maîtrisé sa manœuvre. A l'arrière du Growler, le Touareg se retrouva face à la vitre ouverte de la cabine du pick-up. Il pointa son fusil dessus et appuya sur la détente en criant. Le Marines de Brown avait été surpris par le choc et projeté à terre. Muller s'était écroulé sur sa mitrailleuse.

Brown s'était accroupie et fermement accrochée aux sièges. Deux types étaient encore en vie à l'arrière du pick-up. Elle n'avait pas le temps de pointer son fusil, pas le temps de dégainer son Beretta. Elle tira son poignard et bondit en avant.

Muller jura et se dégagea de sa mitrailleuse devenue inutile. Brown s'était jeté sur un homme, il avait crocheté son poignet armé du poignard et l'étranglait de son autre main. Elle s'en sortirait avec lui, mais pas avec l'autre. Le deuxième homme arma sa carabine. Muller se lança et plongea. Sa journée football. Il percuta l'homme et ils s'envolèrent tout les deux par dessus la ridelle de la benne. Muller portait un casque. Pas le djihadiste. Quand ils atterrirent sur le sol, la tête du Peul cogna durement sur les cailloux et sa boite crânienne explosa quand le casque du Marines vint le frapper en pleine face.

Brown bataillait toujours. L'homme avait lâché sa gorge pour lui empoigner les cheveux. Le lieutenant s'était débarrassé de son casque en montant dans le pick-up et elle avait perdu sa radio au début de la bagarre. Elle devait libérer son bras. Elle frappa l'homme de son poing gauche. Il lui lâcha les cheveux. Balaya le sol de sa main. Trouver une arme, n'importe quoi pour lui fracasser la tête. Un chargeur d'AK47. Parfait. Il frappa deux fois Brown à la tempe. Elle bascula sur le côté. Il la frappa une nouvelle fois.

— Chienne ! cracha-t-il.

Et il commit une double-erreur. D'abord, il chevaucha Brown et se releva à genoux, la main au-dessus de la tête, pour la frapper au visage et réduire sa figure en bouillie. Ensuite, il négligea le fait que Brown n'avait pas lâché son poignard. Le lieutenant lui enfonça la lame dans le ventre et la remonta sous les côtes. Avant qu'elle n'eût atteint le cœur, la tête du djihadiste explosa. Des lambeaux de chair, du sang et des esquilles d'os volèrent. Tombèrent en pluie sanglante sur l'officier. L'homme s'écroula sur elle.

— Brown ! Brown ! se précipita Muller.

Le soldat sauta dans la benne, empoigna les vêtements du mort, le souleva d'un geste puissant et le lança hors du pick-up.

— Élisa, merde, mon lieutenant ! balbutiait le soldat.

Elle était maculée de sang. Il s'agenouilla, passa ses mains sur elle à la recherche de blessures.

— Muller, qu'est-ce que tu fous ? râla Élisa.

— Tu es...

— Je vais bien, vire-toi et trouve-moi ma radio.

Elle s'arrêta soudain de parler et dévisagea Muller. Elle n'en croyait pas ses yeux. Il riait. Il récupéra sa radio, la lui rendit, se releva et lui tendit une main. Élisa l'accepeta et sauta sur ses pieds. Muller riait toujours, puis il se calma et son rire laissa place à un sourire béat. Il...

— Jack...

Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase. Le solide sergent la serra dans ses bras.

— Ah, mon lieutenant ! dit-il en riant de nouveau. Merde, je vous croyais morte.

Il se détacha soudain d'elle.

— Je vous adore, Brown.

Il était complètement... Les yeux de Brown se posèrent sur le corps de l'homme avec qui elle s'était battu. Son crâne explosé.

— Delgado ? appela-t-elle.

— Mon lieutenant ?

— Joli tir.

— Merci, mon lieutenant, répondit fièrement le caporal.

— Ça bouge du côté de Ende ?

— Ende ?

— Le pick-up renversé.

— Je surveille.

Brown donna l'ordre à son chauffeur de repartir. Le Marines qui avait été éjecté du Growler avait rejoint son poste. Il souffrirait de contusions pendant trois jours et d'une entorse au poignet. Brown l'enjoignit à s'asseoir et à ne plus bouger. Il tenta de protester. Brown le regarda si sévèrement qu'il rougit et ne pipa plus un mot. Muller se fendit d'une moue amusée.

— Jack, le prévint Élisa Brown. Si je t'entends encore, je t'écrase mon poing sur la figure.

Ouais, il l'adorait, elle lui rappelait le capitaine Shaw. Elles se ressemblaient encore plus qu'il ne l'avait cru. L'exercice du commandement, peut-être.

Brown soupira devant son sourire enthousiaste. Muller l'avait prise dans ses bras ? En pleine bataille. Il s'était fendu d'une déclaration d'adoration et tous les hommes branchés sur sa radio, l'avaient entendue. Mais ce gars-là... Elle lui dédia un sourire amical. Jack Muller n'était pas vraiment un ami, mais il était bien plus qu'un sous-officier placé sous son commandement. Le sergent-major lui adressa un clin d'œil. Ils partageaient les mêmes sentiments.

Le Growler démarra et mit le cap sur les deux véhicules accidentés. Celui d'Ende. Celui de Root.

Root, pensa Élisa.

Son franc-tireur. Un petit sourire lui étira les coins de la bouche. Muller vint se placer à côté d'elle. Il remarqua son expression. Elle remarqua son regard. Elle tourna la tête vers lui.

— Vous êtes aussi dingue que Judsen, sergent.

Muller lui donna un coup d'épaule. Il l'aurait bien serrée une nouvelle contre lui, mais Brown commandait cette opération, il ne pouvait pas se montrer trop familier avec elle. Il l'avait déjà trop été tout à l'heure. Il n'avait pas pu s'en empêcher. Brown aurait eu besoin d'un miroir. Elle portait un masque de guerre, elle ressemblait à une barbare des temps anciens. Muller lisait tout ce qui avait trait à la Seconde Guerre mondiale, à la campagne de Russie et aux opérations qui avaient été menées dans le nord de l'Europe, en Norvège. Il aimait l'histoire militaire en général, celle de ses deux pays en particulier. Mais pas vraiment l'histoire du haut moyen-âge. Les Vikings avaient toujours titillé sa curiosité, mais il n'avait jamais trouvé le temps de se pencher sur leur Histoire. Brown avait la tête d'une guerrière Viking. La Reine dans la série consacrée à la vie de Ragnar Lothbrok. Lagertha, la porteuse de bouclier. Brown ne portait pas de bouclier, elle n'était pas blonde, elle portait les cheveux courts et ses yeux n'avait pas l'éclat de ceux d'Anna Borissnova ou de Jenny. Mais tous les Viking n'étaient pas blonds aux yeux bleus. D'ailleurs, ça ne voulait rien dire, Anna était Russe et Jenny n'avait rien d'une guerrière sanguinaire.

— Vous connaissez les Vikings, mon lieutenant ?

Brown fronça les sourcils. Il délirait.

Puis, elle oublia, les Vikings, les délires de Muller et les manquements à la discipline dont le sergent se rendait coupable. Le chauffeur venait de freiner. Il était arrivé par l'arrière du véhicule de Root. Le pick-up, retourné un peu plus loin, leur présentait sa calandre.

— Déployez-vous, ordonna Brown.

Le chauffeur sauta à terre. Brown et Muller se placèrent devant, le Touareg et le chauffeur légèrement en retrait derrière eux et sur leurs flancs.

Le lieutenant Camus, aux commandes de la Gazelle qui volait encore, choisit ce moment pour annoncer à Brown qu'il manquait de carburant et qu'il rentrait à Niamey. Brown le remercia.

— À votre service, lieutenant. Je vous confie mes camarades.

— Je prendrais soin d'eux.

— Merci.

Brown inspecta d'abord le FAV. Reese gisait au fond de la benne. Le Français alla l'ausculter.

— Il est inconscient, mais ses signes vitaux sont okay et je n'ai pas vu de blessure.

Brown s'avança vers la portière côté chauffeur. Root se tenait adossée à son siège, la tête renversée en arrière, les yeux fermés. Élisa tendit le bras et ses doigts se posèrent sur la jugulaire de la jeune femme. Elle sentit le pouls, régulier. Bien frappé.

— Root ?

Le jeune femme ouvrit les yeux.

— Lieutenant, s'exclama-t-elle avec ravissement en la reconnaissant.

Root aurait pu s'inquiéter de l'état du lieutenant Brown. S'affoler comme s'était affolé Muller. Mais son esprit s'arrêtait rarement de fonctionner. D'analyser. Élisa était debout, elle assurait toujours le commandement de ses hommes. Donc, malgré sa tête et le sang qui la recouvrait, la jeune femme ne souffrait d'aucune blessure. Un grand sourire lui étira les lèvres. Elle n'avait pas failli à sa mission.

— Eh ! Vous allez bien, mon capitaine ? lança Muller à Root par-dessus l'épaule de Brown.

— Comme un charme, Jack. Mais c'est gentil de vous inquiéter pour moi.

Brown lui jeta un coup d'œil circonspect.

— Le choc m'a un peu sonnée, consentit à lui avouer Root. Mais ne vous inquiétez pas.

Des cris retentirent derrière le pick-up. Des paroles inintelligibles, prononcé dans une langue que ne comprenait aucun homme de Brown. Pas même le Touareg. Une langue que comprenait Root :

— Vite, Élisa, il va tuer votre homme.

— Vous comprenez ce que... commença Brown abasourdie.

Elle ne finit pas sa phrase, elle courait déjà. Muller adressa un signe de la main à Root et s'empressa de recoller aux basque de l'officier. Root s'accrocha au volant, ferma un instant les yeux et ouvrit sa portière. John n'avait pas réapparu. John ou Élisa ? John était un solide gaillard, on ne leur pas avait tiré dessus avant que Root ne fonçât dans le pick-up, il n'avait donc pas pu être blessé par balle. Élisa n'avait pas encore terminé sa guerre. Root opta pour le jeune officier.

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Mokhtar avait entendu tous les discours et lui, contrairement à Élisa et ses hommes, n'en avait pas raté un mot. L'arrivée des Marines, l'échange de mots en français, les conversations en anglais. Les grades prononcés. Lieutenant. Capitaine. Une femme avait répondu à chaque appel. Il n'avait aucune idée de qui pouvait être le capitaine, par contre le lieutenant... Le lieutenant Foley. Élisa Foley. Le commandant de l'unité de Marines basée à Oualam. Il entendit le petit combattant aussi. Il sourit.

Brave petit soldat. Les enfants ne le décevaient jamais. Ils montaient en première ligne sans jamais éprouver de peur, ils suivaient les ordres sans rechigner, sans discuter et quand il était assez vieux pour prendre des femmes, ils se montraient aussi vigoureux que des hommes. Bien encadrés, bien formés, ils devenaient des éclaireurs à qui rien n'échappait, des poseurs de bombes ou des bombes humaines efficaces, des combattants impitoyables. Les garçons comme les filles. Et s'ils s'avéraient ne pas être aptes au combat, Mokhtar les appréciaient comme serviteurs ou comme amants. Il préférait les garçons aux filles. L'Émir fustigeait les sodomites, et depuis qu'il l'avait rejoint, Mokhtar n'avait pris que des filles à son service. De très jeunes filles. Les vierges étaient amusantes à déflorer, mais ce n'était malheureusement que l'histoire d'une fois et on en trouvait rarement. Mokhtar ne s'en formalisait pourtant pas. Il regrettait les attributs masculins de ses jeunes amants, mais les filles possédaient des atouts communs aux garçons et Mokhtar eût été bien stupide de se priver de ce à quoi son statut de guerrier et de chef lui donnait droit.

Il se hissa prudemment jusqu'à la vitre ouverte. L'enfant vociférait toujours. Il le vit épauler son fusil. Le soldat américain n'avait pas été libéré de ses liens. Son uniforme portait des accrocs, il s'était écorché le visage, les genoux, les mains et les coudes, et il saignait. Mais il n'était pas mort. Pas encore.

Les Marines débouchèrent brusquement de derrière le pick-up. La femme-officier en tête. Le lieutenant. Un grand Marines suivait derrière. Puis un Français et un soldat nigérien, le Touareg. Ils représentaient la coalition à tous les quatre. Mokhtar tuerait d'abord l'officier, ensuite le Marines, puis le Français et enfin, le Touareg. Peut-être pas dans cet ordre et il serait peut-être mort avant de les avoir tous tué, mais le lieutenant le serait de toute façon elle aussi. Il épaula son AK47, puis se ravisa. Il releva soudain le canon de son fusil à l'horizontale et rentra la tête dans l'habitacle. Sans raison. Les quatre soldats qu'il visait ne l'avaient pas vu. Le geste lui sauva pourtant la vie.

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Brown tira dès qu'elle contourna le pick-up. Le petit soldat tournoya sur lui-même, son arme cracha une rafale de balles sur le sable. Des cailloux se brisèrent. L'arme se tut. Le petit soldat tomba. Ende leva la tête. Ouvrit la bouche de surprise.

— Foley, murmura-t-il dans un sanglot.

Son officier avait l'aspect d'un ange de la mort.

De nouveaux coup de feu claquèrent. Les quatre fusils amis se retournèrent d'un bloc vers le pick-up. Delgado les voyant faire fit de même, Diaz jura, il s'était concentré sur Ende et il n'avait pas vu l'homme apparaître par la vitre de l'habitacle. Les fusils de Brown et de son équipe ne tirèrent pas, et Deldago n'eut soudain plus de cible à ajuster.

À peine Mokhtar avait-il disparu dans l'habitacle, que des coups de feu avait claqué contre le pick-up. Dans son dos. Il s'était retourné et avait réapparu, Kalachnikov pointée sur le Growler qui lui était rentré dedans. La femme, le capitaine, elle n'était pas partie avec les autres et il l'avait oubliée.

Root s'apprêtait à rejoindre Brown quand elle avait décelé un mouvement provenant du pick-up, vu l'homme apparaître. Elle avait laissé son fusil sur le siège passager, il était devenu trop lourd à porter. Elle était rapidement revenue en arrière en dégainant son Sig Sauer. Elle avait ouvert le feu. Ses premiers tirs avaient touché le châssis, elle était mal placée et l'homme avait tout à coup disparu à l'intérieur de l'habitacle. Il réapparaîtrait.

La Kalachnikov réapparut la première. Root se plaça en position de tir, façon stand de tir. Elle attendit que Mokhtar fût visible avant de presser la détente.

Quatre balles à la suite, trois tir au but, la dernière balle se perdit dans le désert. Mokhtar fut propulsé contre le montant de la portière.

La guerre était finie pour lui, il mourrait comme un chien des mains d'une femme, mais il la retrouverait en enfer. Elle ne portait pas de gilet pare-balles et il l'avait atteint en pleine poitrine.

Athéna s'était tenue très silencieuse durant toute la chasse à l'homme. Mais tous les marqueurs vitaux de Root passèrent soudain au rouge :

— Root...

— Mon cœur ? murmura la jeune femme allongée sur le sol.

— Tu as été touchée ?

— J'ai sauvé Élisa, Aty.

— Bilan ?

— Je ne peux pas, ma douce. Je...

— Root ?

— Mmm, trouva la force de grogner la jeune femme.

— Tu ne nous lâches pas ?

— J'essaie.

— J'ai besoin de toi.

— Mmm.

— Gen aussi.

— Mmm.

— Et Sameen sera furieuse si tu n'es pas là quand elle reviendra.

— Mmm.

.

Muller regarda l'homme s'écrouler dans le pick-up. Le djihadiste avait tiré avant de mourir. Root. Root l'avait descendu, mais...

Mon dieu, Root.

— J'y vais, mon lieutenant, la prévint Muller.

Brown n'eut pas le temps de répondre, le sergent était déjà parti. Elle fit signe au Touareg de l'accompagner et se retourna vers Ende. Le radio français était en train de le libérer de ses liens. Ses yeux se posèrent sur le petit djihadiste. Vraiment petit. Brown se pencha et tira son chèche vers le bas. Un enfant. Elle avait tué un enfant.

— Vous m'avez sauvé la vie, mon lieutenant, fit Ende.

Brown se mordit la lèvre inférieure.

— Il n'a pas quinze ans, dit-elle d'une voix blanche.

— Je sais, c'est horrible, mais c'était...

Le sergent hésita. Foley avait l'air bouleversée. Elle non plus n'avait jamais dû être confrontée à des enfants-soldats, même après dix ans de missions à travers le monde, même après l'Irak et l'Afghanistan. Des enfants morts, elle en avait certainement vu, mais elle n'en avait jamais tué.

— C'était un beau salaud, mon lieutenant.

Brown lui retourna un regard horrifié.

— Il m'a frappé comme plâtre, il a demandé à être celui qui me couperait la tête devant les caméras, et si vous ne l'aviez pas tué, je serais mort.

Brown savait qu'il avait raison. Le Chirurgien de la mort était lui aussi un enfant. Un enfant plus jeune encore que celui-ci. Un enfant qui avait commis plus d'exactions que n'en commettrait l'enfant djihadiste qu'elle venait de tuer. Simplement, peut-être, parce qu'il avait bénéficié d'un maître plus cruel et pervers que ce jeune djihadiste. Mais qui savait vraiment ? Brown se mordit la lèvre inférieure et soupira profondément. Tout ce qui avait trait à Samaritain et au Chirurgien de la mort lui donnait la nausée et la déprimait.

— Suricate un à tous les chefs d'escouade, bilan.

.


.

Root avait été grièvement blessée. Muller l'avait retrouvée inconsciente, la poitrine trouée à deux endroits. Elle respirait mal et son pouls était très faible. Il s'était placé derrière elle et l'avait relevée sur lui en position semi-couchée. Reese n'avait pu que poser une main amicale sur l'épaule du grand sergent quand il les avait découverts. Muller tenait Root comme il eût tenu un enfant entre ses bras, et il avait levé sur Reese un regard mouillé de larmes.

— Elle s'en sortira, elle s'en sortira, psalmodiait-il. N'est-ce pas, John, qu'elle s'en sortira ?

Trois balles. Root s'était pris trois balles et elle avait ignoré la première. John savait la jeune femme solide, mais trois balles ? Il avait perdu Shaw, partie, il ne savait où, pour faire, il ne savait quoi, et maintenant Root était en train de se vider de sang sur le sable rouge du désert. Shaw lui manquait, il s'inquiétait pour la jeune femme. Il avait cru qu'elle avait trouvé le bonheur et un certain équilibre avec Root, et elle était partie. Root souffrait de son absence, comme elle avait toujours souffert de son absence depuis qu'elle la connaissait. Et Root...

Il écoutait sa respiration laborieuse, il voyait le sang rouge vif qui s'était échappé de la commissure de ses lèvres et il s'était efforcé de penser aux plaisanteries dont Root se fendait quelques fût la gravité de la situation. Il s'était rappelé qu'elle avait, un jour, comparé Shaw à un chat que rien ne pouvait tuer. Il avait espéré que Root lui ressemblât. Que Root eût autant de ressources que la femme qu'elle aimait avec tant de constance et de fidélité.

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Brown n'avait perdu aucun homme, mais l'opération avait laissé de nombreux soldats à terre. Deux Nigériens dont le chauffeur de Vazini gravement blessé. Quatre Français dont le co-pilote de la Gazelle. Deux Marines et Root. Le radio français avait envoyé une demande d'évacuation. Deux Pumas avaient atterri vingt minutes plus tard et évacué tous les blessés sur Niamey. Les plus gravement atteints avaient été pris en charge par les Français. Quand leur état s'était stabilisé les Français et les Américains avaient rapatriés leurs ressortissants. Les Nigériens étaient restés sur place.

À Niamey, Root avait brièvement ouvert les yeux, à plusieurs reprises, avant de retomber aussitôt dans l'inconscience, assommée de drogue et le corps épuisé. Elle n'avait même pas eu la force de parler à Athéna.

Muller et Reese étaient rentrés avec elle aux États-Unis. Le sergent Vazini, le caporal Sanchez et le première classe Jackson avait partagé avec elle le même avion. Un transport sanitaire d'urgence. Les trois Warlords et Root avaient été envoyés à l'hôpital naval Walter Reed à Bethesda. Muller avait demandé à voir le docteur Chakwass.

Demandé, puis exigé.

Devant l'indifférence polie du personnel, le sergent avait retenu le brancard de Root d'une main et assuré qu'elle n'irait nulle part avant qu'il n'eût vu le docteur Chakwass. Le personnel avait appelé le service d'ordre. Reese avait essayé de raisonner Muller. Le sergent avait expliqué que le docteur Chakwass connaissait Root, que c'était elle qui l'avait soignée deux ans auparavant, qu'elle lui avait aussi sauvé la vie et qu'il ne voulait que personne d'autre ne s'occupe de Root. Qu'il ne la laisserait partir avec personne d'autre.

Le sergent avait l'air si décidé que Reese n'avait eu d'autre choix que de se ranger à ses côtés. La police militaire était arrivée, une bagarre avait suivi. Reese avait étalé deux MP par terre, Muller un. Des renforts avaient été demandés. Un infirmier avait pris l'initiative de courir chercher Eléonor Chakwass. Elle sortait d'une intervention et les explications de l'infirmier lui parurent sans queue ni tête.

— Le sergent affirme que vous connaissez l'officier blessé et que vous lui avez sauvé la vie, expliqua fébrilement l'infirmier. Ils sont deux, ils ont déjà mis trois MP au tapis. C'est le chaos, docteur. Même s'ils racontent n'importe quoi, il faut que vous veniez.

Eléonor avait cédé. Elle avait tout de suite reconnu Jack Muller et elle avait fermement mis fin à la bagarre. Muller avait crié son nom en la voyant, cessé de se battre. Les MP avaient empoigné les deux hommes. Le docteur Chakwass était furieuse.

— Sergent Muller ? Vous êtes fou ? Vous vous battez dans un hôpital ?

— C'est elle, docteur, c'est Root, il n'y a que vous qui pouvez vous occupez d'elle.

Root ? Elle avait demandé des précisions sur son état de santé, donné l'ordre aux MP de lâcher Reese et Muller, et de partir, ignoré leurs protestations, voulu savoir ce que Root faisait dans son hôpital.

— Le capitaine Judsen fait partie des Marines qui ont été rapatriés du Niger, répondit un brancardier.

— Le capitaine Judsen ?

— Oui.

L'interne avait regardé sa fiche :

— Capitaine May Judsen, premier bataillon, septième régiment.

— Une autre femme a été rapatriée avec elle ?

Sameen Shaw, parce que les deux jeunes femmes faisaient équipe, ou Élisa Brown parce qu'elle appartenait à l'USMC et que son nom avait été prononcé dans les médias à la suite d'une opération au Niger.

— Oui, répondit un infirmier. Le sergent Michaela Vazini, deuxième bataillon, deuxième régiment.

— Elles n'appartiennent pas à la même unité ?

— Non.

— Vous avez le dossier du sergent ?

— Oui.

Chakwass avait pris connaissance du rapport de Vazini. Vingt deux ans, blonde, un mètre soixante trois. Ce n'était ni Sameen Shaw, ni le lieutenant Brown. Mais elle était gravement blessée.

— Je les prends toutes les deux dans mon service.

Elle avait ensuite enjoint Reese et Muller à disparaître sans faire d'esclandre. Muller hésita. Fixa le rancart de Root que des infirmiers emportaient.

— Je vous appellerai, sergent, lui assura Eléonor Chakwass. Personnellement.

— Quand ?

— Tous les trois jours et je vous préviens en cas de changement remarquable.

— Merci, docteur.

Muller avait jeté un regard si ému à Root que Eléonor Chakwass s'était demandé un moment s'il n'allait pas l'embrasser. Il ne l'avait pas fait. Il était parti avec l'homme qui l'accompagnait, un sergent. Un vétéran. Le médecin entendit Muller le rassurer alors qu'ils gagnaient tous les deux la sortie.

— Elle est en de bonnes mains. Le docteur Chakwass est géniale et si le capitaine Shaw lui faisait confiance, on peut lui faire confiance.

.

Les médecins français, puis le docteur Chakwass avaient pris les mesures nécessaires pour que Root restât en vie, mais Athéna réalisa très vite que la jeune femme ne retournerait pas à Laval avant au moins un mois, sinon deux.

Genrika l'attendait. Root l'avait quittée en lui assurant qu'elle rentrerait dans dix jours. La jeune fille pouvait vivre seule, ce qui ne voulait pas dire qu'elle n'avait pas besoin qu'on s'occupât d'elle. Athéna avait lancé des simulations.

Un mois sans nouvelles de Root rendrait la jeune fille furieuse. Elle s'inquiéterait de son absence et de son silence, mais elle lui en voudrait d'abord. De l'avoir abandonnée. Encore une fois. Comme Shaw. Elle organiserait des razzias dans les magasins par vengeance et par frustration, elle arrêterait de travailler et Athéna serait obligée de bloquer tous ses accès aux réseaux, ce qui rendrait la jeune fille définitivement furieuse et encore plus incontrôlable.

Athéna pouvait faire appel à Khatareh, mais l'universitaire ne pouvait être qu'une solution temporaire. Khatareh et Genrika s'entendaient bien parce qu'elles ne vivaient pas ensemble. Athéna ne prendrait jamais le risque de briser l'estime qu'elles éprouvaient l'une envers l'autre. La relation qu'elles entretenaient se montrait bénéfique aussi bien pour Khatareh Deghati que pour Genrika. Genrika admirait le professeur de mathématiques et le maître d'échec. Khatareh expérimentait une relation qu'elle n'avait jamais connue. L'affection et l'amitié que lui vouait Genrika éclairait et réchauffait une vie qui, depuis la mort de son mari, sombrait dans l'amertume et dans les ténèbres dès que Khatareh s'éloignait des mathématiques ou d'un échiquier.

Lionel ne pouvait pas prendre de vacances pendant plus d'un mois. Envoyer Genrika le rejoindre, la priverait de ses entraînements de hockey et l'éloignerait de Juliette. Genrika n'avait eu que deux amis dans sa vie américaine. Le jeune Alvin et Juliette. Elle s'était très bien intégrée chez les Avalanches et elle souffrirait de ne plus voir ses co-équipières. La jeune fille aimait beaucoup Lee, mais Lee avait dix-huit ans, des centres d'intérêt parfois très éloignés de ceux de Genrika et la jeune fille n'était pas encore prête à coucher avec lui, ce qui arriverait certainement si elle partait, maintenant, vivre avec Lionel.

Reese avait un travail à temps plein qui lui plaisait et qu'il ne pouvait quitter pour jouer au tonton gâteaux.

Anna Borrissnova Zverev était avec Shaw en Sibérie et Genrika ne connaissait pas les autres Russes.

Restait Élisa Brown et Maria Alvarez.

Élisa Brown était toujours au Niger et Athéna donnait raison à Root, le lieutenant-colonel Scott proposerait le jeune lieutenant à la Navy and Marine Corps Commandation medal, il la promouvrait au grade de capitaine et il la mettrait aux arrêts pour quinze jours, peut-être plus, pour grave manquement à la discipline.

.


.

Maria se promenait sur le rivage. Alma babillait et sautait régulièrement à l'eau quand une vaguelette ou un petit gobie blanc avait attiré son attention. Anne-Margaret ne la quittait pas des yeux et quand Alma l'appelait en criant et en riant, l'enfant secouait la main en souriant.

Maria regrettait ne pas emporté avec elle les carnets qu'elle avait tenus depuis la naissance d'Alma. Elle aurait parfois aimé les consulter, savoir si les deux enfants étaient différentes, si elles grandissaient de la même manière. Maria se rappelait avoir, très longtemps, très mal dormi avec Alma. Aussi mal qu'avec Anne-Margaret ? Les deux enfants partageaient le même goût immodéré pour la tétée. À n'importe quelle heure du jour et de la nuit. De la nuit surtout. Maria eût dû s'en douter. Lors de son séjour, Sameen avait toujours dormi avec sa fille, elle n'avait rien raconté à Maria, mais la jeune juge avait partagé son expérience. Maria n'avait pas besoin que Shaw lui eût raconter ses nuits pour savoir qu'Anne-Margaret collait sa mère la nuit, et lui prenait le sein quand l'envie lui en prenait. Pour se rassurer ou parce qu'elle avait faim ou soif. La subite disparition de sa mère avait perturbé l'enfant. Maria avait proposé à Shaw de donner le sein à sa fille, Shaw avait accepté, approuvé. Au bout d'une semaine, Maria avait regretté son geste, sa proposition et tout le reste. Anne-Margaret avait accepté le sein de Maria sans protester. Elle avait apprécié. Beaucoup apprécié. Le lait était devenu plus abondant. Et Maria avait revécu tout ce qu'elle avait vécu avec Alma quatre ans auparavant. Jusqu'à ses envies de meurtre et ses angoisses.

Alma s'était montrée plus sereine. Maria avait craint de la jalousie. Alma s'enthousiasma au contraire. Elle ne rataient jamais une tétée d'Anne-Margaret. Elle y assistait, fascinée, remplie d'adoration.

— C'est comme si j'avais une petite sœur.

Maria évoqua les frères et les sœurs de lait des temps anciens et Alma adora l'idée de posséder elle-aussi une sœur de lait. Elle toisait parfois Anne-Margaret d'un air important ou attendri en déclarant :

— Tu es ma petite sœur de lait, Anamaga.

Et pour prouver à Anne-Margaret toute la vérité de sa déclaration, elle se remit elle aussi à demander régulièrement le sein à sa mère. Maria se traitait de mère indigne, s'accusait de rendre sa fille abrutie et ne savait plus si elle devait où non continuer à dormir avec Anne-Margaret et à lui donner le sein. Généralement, quand elle avait passé une mauvaise nuit et qu'Alma geignait pitoyablement, les larmes aux yeux, les bras tendus désespérément vers elle en chouinant :

— Anou-anou.

Des passages à vide, qui s'effaçaient de son esprit quand elle vivait et échangeait avec les deux enfants. Alma prenait très au sérieux son rôle de grande sœur et Anne-Margaret était une enfant joyeuse et facile à vivre. Du moment qu'elle ne se sentait pas abandonnée. Ou qu'elle n'avait pas faim.

— Mama, viens te baigner, cria Alma.

— Il est tard.

— Et alors ?

Oui, c'était vrai, et alors ? Qu'est qui empêchait Maria de se baigner ? La nuit n'était pas encore tombée, la température de l'eau comme celle de l'air était agréable, le dîner était prêt et n'attendait que d'être mangé à leur retour. Maria tourna la tête vers Anne-Margaret.

— Tu veux te baigner, Meg ?

— Dis, oui, Anamaga, dis oui, la supplia Alma de là où elle se tenait.

L'enfant se secoua sur la hanche de Maria.

— Je vais prendre ça comme un oui, grimaça Maria.

Alma frappa l'eau des mains en criant d'enthousiasme. Maria posa l'enfant sur le sable, dénoua sa soulava. Elle ne portait pas de maillot.

— Je peux baigner toute nue ? demanda-t-elle à sa fille.

— Oui, oui, s'impatienta Alma.

Maria se déshabilla, puis retira sa robe à Anne-Margaret. Elle la reprit ensuite dans ses bras et s'avança dans l'eau.

— Tu ne nous arroses pas, Alma.

— Mais tu ne vas pas trop loin.

— J'aurais dû demander à Lissa de t'apprendre à nager.

— Je sais nager !

La petite fille s'allongea dans l'eau et nagea. Sous l'eau. Elle réapparut avec un grand sourire aux lèvres.

— Tu vois.

— Mmm, j'aurais dû lui demander de t'apprendre à mieux nager.

Alma prit un air boudeur.

— À nager comme elle, ajouta Maria.

Alma se rasséréna.

— Lissa est une championne de natation, précisa Maria.

— Je serai championne de natation, elle m'apprendra quand elle reviendra. Elle revient quand ?

— Je ne sais pas.

— Je l'aime beaucoup. Tu l'aimes ?

— Euh, oui, je l'aime bien.

— Elle devrait rester avec nous. Elle m'apprendrait à nager et à me battre.

— Rester avec nous ? demanda Maria qui se morigéna aussitôt d'avoir posé une question aussi idiote.

— Oui, vivre avec nous.

— Elle est mariée, Alma.

L'enfant fronça les sourcils.

— Avec un homme ? demanda-t-elle.

— Oui.

— Tu le connais ?

— Qui ?

— Son mari.

— Non.

— Il s'appelle comment ?

— Je ne sais pas.

— Elle ne te l'a pas dit ?

— Non.

Alma ne comprenait plus rien. Elle trouvait bizarre qu'Élisa n'eût pas donné le nom de la personne avec qui elle s'était marié à sa mère. À moins que...

— On ne se marie pas toujours avec quelqu'un qu'on aime, avança-t-elle.

Maria resta muette. Alma, à cinq ans, n'oubliait jamais ce qu'elle entendait et encore moins ce que Maria lui expliquait. Leur séjour en Guinée équatorial avait confronté Alma à des couples qui ne s'aimaient pas. Des couples qui ne s'étaient jamais aimés ou dont l'amour avait déserté leur vie depuis très longtemps. Une histoire d'adultère avait demandé des explications qu'Alma avait écouté avec beaucoup d'attention et qu'elle n'avait pas oubliées.

— Lissa ne m'a pas parlé de son mari, Alma.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas.

Peut-être, parce qu'Élisa n'avait pas eu envie d'en parler. Peut-être, parce qu'elle et Maria avaient partagé un temps une relation qui allait plus loin qu'une simple amitié. Peut-être, parce qu'il subsistait entre elles beaucoup de tendresse et une certaine sensualité. Peut-être, parce qu'Élisa avait un sens de l'honneur bien trop développé pour parler de son mari à Maria. Peut-être, parce qu'elle n'avait pas osé parler d'un échec. D'un mariage dont elle avait honte. Mais pourquoi Élisa ne lui avait pas annoncé son mariage ? Elles ne s'étaient pas vues pendant plus d'un an. Etait-ce une raison ? Elles n'avaient pas besoin de se faire de grandes déclarations pour savoir toutes les deux que leur amitié leur étaient éternellement acquise, qu'elles se sentaient proche l'une de l'autre et qu'elles étaient liées par une profonde affection. Maria se sentait trahie par le silence de l'officier, même si elle était incapable de lui en vouloir. Plus que la trahison qu'il impliquait, son silence l'inquiétait.

— Sam reviendra, elle nage bien aussi. Je pourrai lui demander de m'apprendre à nager.

— Euh, oui, balbutia Maria qui avait oublié la conversation en pensant à Élisa Brown.

— Root nage encore mieux, tu ne veux pas l'inviter ?

— Root ?

— Oui.

— Euh, oui, pourquoi pas ?

— Sam n'a pas pas appelé ?

— Non.

Alma lui posait la question plusieurs fois par jour. Maria lui répondait toujours plus ou moins la même chose :

— Elle n'a pas besoin d'appeler, Alma. Sameen sait qu'Anne-Margaret va bien.

— Parce qu'elle est avec nous ?

— Oui.

Rassurée, Alma oublia Élisa et son mystérieux mari, Sameen et son apparent désintérêt pour sa fille. Elle commença à jouer au dauphin autour de sa mère. Maria s'agenouilla dans l'eau et posa Anne-Margaret sur sa cuisse. L'enfant riait en tapant sur l'eau.

.

Athéna laissa à Maria le temps de se rincer et de s'occuper des deux enfants. Le téléphone sonna alors qu'elle mettait la table.

— Yes ?

— Bonsoir, Maria.

— Athéna ?

— Oui.

Maria eut un petit pincement au cœur. L'IA ne la contactait jamais par téléphone et elles avaient très rarement parlé ensemble de vive-voix.

— J'ai un petit service à vous demander, continua Athéna.

— Je vous écoute.

— Root s'occupe de Genrika Zhirova, mais elle est indisponible pour l'instant. Genrika vit seule à Laval au Québec, elle n'a que quinze ans et j'ai pensé que vous pourriez vous en occuper en attendant le retour de Root.

— Root est indisponible ?

Athéna avait calculé que la probabilité d'un oui sans plus de questions s'élèverait à 12 % . Sameen faisait mentir les probabilités, pourquoi pas Maria ?

— Elle est à l'hôpital.

— Où ? Depuis quand ? Pour combien de temps et pour qu'elle affection ?

Maria ne faisait pas mentir les probabilités.

— Au Centre médical militaire national Walter Reed. Elle y a été acceptée le 2 décembre à 16 h 32, elle y restera entre vingt-cinq et cinquante trois. Elle y est soignée pour une triple blessure par balle. Les poumons ont été perforés à trois endroits. Son pronostic vital n'est pas engagé.

Maria fit signe à Alma qu'elle revenait dans cinq minutes, elle lui montra Anne-Margaret du doigt et alla s'enfermer dans sa chambre.

— Le Walter Reed est un hôpital militaire, comment s'est-elle retrouvée là-bas ? demanda-t-elle.

— Le docteur Chakwass s'occupe d'elle.

Maria ne fut pas dupe de l'esquive, mais elle ne chercha pas à creuser plus loin.

— Je ne connais pas Genrika.

— J'ai préparé un dossier à votre attention.

— Pourquoi moi ?

— Vous êtes la meilleure option.

— Parce que c'est une protégée de Sameen ?

— Officiellement, Gen est sa fille biologique.

— Elle a encore beaucoup d'enfants à me refiler ? maugréa Maria, mi-figue, mi-raisin.

Une plaisanterie ?

Calcul.

Résultat négatif. À 62,69 %.

Réponse la mieux adaptée ?

— Non, Anne-Margaret et Genrika sont les deux seuls enfants de Sameen.

— Vous me rassurez, je me voyais mal ouvrir un orphelinat.

Tous calculs faits, Maria Alvarez n'était pas si prévisible que cela.

— Elle est prévenue ?

— Elle est encore inconsciente.

— Genrika, pas Root, rectifia Maria.

— Non.

— Vous vous entendez bien avec Sameen, n'est-ce pas ?

Question illogique. Sans rapport avec la conversation. Y répondre apporterait peut-être plus d'information :

— Oui.

— Ça ne m'étonne pas, déclara sentencieusement Maria.

Oh.

Athéna lança une analyse. Maria, venait-elle de lui faire un reproche ?

Calcul :

Oui : 50 %

Non : 50 %

Analyse du résultat : Oui, parce qu'elle pensait qu'Athéna eût dû prévenir Genrika que Root était blessée et qu'une autre personne viendrait s'occuper d'elle. Non, parce qu'elle aimait Sameen. Elle n'approuvait pas toujours son comportement, mais elle l'excusait, et au fond, Maria s'en amusait.

— Root possède du très bon matériel informatique, déclara Athéna.

Maria se mit à rire.

— Vous savez pour mes recherches ?

— Oui.

— Vous m'aiderez ?

— Dans la mesure de mes possibilités. Votre enquête touche une organisation qui a partie liée avec Samaritain, les données et les réseaux sont très protégés.

— Vous croyez que je n'ai aucune chance ?

— Vous êtes un excellent juge, Maria. Et une très bonne enquêtrice.

— Je suis d'accord pour Genrika. Faites moi parvenir son dossier. Je dois en parler à Alma avant, mais je ne crois pas qu'elle refusera de partir vivre avec Genrika pour quelque temps. J'ai besoin de bouger de toute façon.

— Merci, Maria.

— Mmm, grommela la jeune juge.

— Genrika a...

— Oui, oui, je sais ne me servez pas un discours à la Sameen, c'est bon. Sinon, vous avez des nouvelles d'elle ?

— Non.

— Tenez-moi au courant.

— D'accord.

— Pour elle et pour Root. Et, euh...

— Élisa est au Niger, elle va très bien. Elle rentrera aux États-Unis dans quelques jours.

— Ah. Merci.

— Vous vous inquiétez.

— Non.

Un mensonge, mais Maria ne se sentait jamais très à l'aise quand elle discutait avec l'IA. Elle avait l'air trop normal, trop humaine. Sa voix était trop naturelle.

— Je vous contacterai par courriel ou par SMS, si c'est nécessaire, reprit Athéna consciente de sa gêne. N'hésitez pas à me demander de l'aide. Pour n'importe quoi, pas seulement pour le Cartel Silanoa.

— Mmm, merci.

— C'est moi qui vous remercie.

Décidément trop humaine. Maria avait besoin de contact. Visuel, sensuel. Parler à une intelligence artificielle ne lui permettait pas de cerner avec certitude sa personnalité. De communiquer réellement avec elle.

Athéna percevait le malaise de la jeune Mexicaine. Elle avait étudié son comportement. Maria avait besoin de se confronter physiquement aux gens. Elle jouait de son corps, de son regard, de ses expressions, pour séduire ses interlocuteurs, pour les manipuler et les jauger. Elles n'avaient toujours que très succinctement communiqué par téléphone ou par courriel et la jeune femme n'avait jamais éprouvé le moindre attrait pour les sites ou les applications de rencontres. Maria Alvarez faisait malheureusement partie des gens qu'Athéna n'atteindrait jamais.

— Bonne soirée, Maria.

— Bonne soirée.

.

Quatre jours plus tard, Genrika jouait à Assasssin's Creed, quand on sonna à la porte d'entrée. Elle arrêta le jeu le cœur battant. Root serait rentrée, il est était trop tôt pour Khatareh et un inconnu n'aurait pas pu passer le portail. Sauf si Genrika avait oublié de le faire. Restriction idiote, puisque le portail se fermait automatiquement.

— Athéna ?

Un texte s'afficha en sur-impression sur l'écran.

Sans danger.

— Tu aurais pu me prévenir, c'est qui ?

La sonnette d'entrée retentit une nouvelle fois.

Tu devrais aller ouvrir, il fait froid.

Genrika retira ses écouteurs et sortit du jeu.

Elle resta interdite sur le seuil de la porte. Une femme apparemment frigorifiée se tenait sur le perron avec un bébé dans les bras et un, ou une, enfant à côté d'elle.

— Gen ! s'écria l'enfant en sautant de joie.

Qui étaient cette femme et ces deux marmots ? Genrika barrait la porte de son corps. Une main sur le chambranle, une main sur le battant. La femme défie sa capuche et la tira en arrière. Des cheveux très noirs. Des pommettes hautes, des yeux presque noirs, un type latin très marqué.

Maria Alvarez.

— Gen, soy, yo, Alma ! clama l'enfant en sautillant sur place. Venemos vivir con tigo. Esta mama, y esta, dit-elle en désignant l'enfant que portait Maria. Anamaga, la hija de Sam.

Genrika resta atone et continua de barrer la porte.

— Gen, nous nous sommes vues quelques fois via la messagerie, je sais que j'arrive un peu à l'improviste, mais s'il vous plaît, vous ne voudriez pas nous laisser entrer, je meure de froid.

— Vous arrivez des Seychelles ?

— Oui.

— Directement ?

— Oui.

Genrika s'effaça et les invita à rentrer. Alma se précipita à l'intérieur et commença à babiller en espagnol.

— Me gusta tu casa, es muy bonita...

— Alma, l'interrompit sa mère. Je ne suis pas sûre que Gen comprenne l'espagnol.

— Oh, lo siento, Gen. J'aime beaucoup la maison, elle est très jolie. Tu vis toute seule ? Comment tu fais la cuisine ? Tu vas à l'école ? Il fait très froid ici, je ne sens plus mes pieds et mes mains.

— Ah, euh... Tu veux boire quelque chose de chaud ? proposa Genrika.

— Du thé ? bouda Alma.

Depuis qu'elle avait quitté les États-Unis, sa mère ne lui servait que du thé quand elle lui proposait une boisson chaude.

— Euh, je pensais plutôt à un chocolat chaud.

Alma battit des mains.

— Je vais t'en préparer un. Vous voulez quelques chose, vous aussi, madame ?

— Si tu as du café.

— Vous l'aimez comment ?

— Noir et très fort.

— Un expresso ?

— Si tu en as, oui.

— Un double ?

— Oui.

— Sans sucre ?

— Oui.

— Je vous fais ça. Root l'aime comme ça. C'est elle que vous venez voir ?

— Non, pas vraiment.

Genrika n'avait pas envie de pousser son investigation plus en avant. Pas maintenant.

— Je vous prépare vos boissons, mettez-vous à l'aise.

— Je peux venir avec toi ? demanda Alma.

— Oui.

Alma attrapa la main de Genrika et la jeune fille l'emmena dans la cuisine. L'enfant s'extasia en entrant dans la pièce :

— On se croirait dans un restaurant !

Un restaurant de luxe, pas une gargote de quartier. La cuisine faisait quarante mètres carrés et bénéficiait de tout l'équipement nécessaire à un grand chef et sa brigade.

— Viens t'asseoir ici, dit Genrika en soulevant Alma dans ses bras pour la poser sur un tabouret haut.

Genrika sortit une bouteille de lait, un paquet de cacao, du sucre et le pot de café moulu. Elle s'attaqua d'abord à la préparation du chocolat. Un chocolat réconfort-après-l'effort. Une recette que lui avait transmise Root. À base de chocolat amer, très peu sucré et très onctueux. Une pleine chocolatière parce que Genrika sentait qu'elle apprécierait d'en partager une ou deux tasses avec Alma.

— Tu ne m'as pas reconnue, lui reprocha Alma d'un air déçu.

— Tu étais emmitouflée comme un nounours dans tes vêtements et je ne voyais même pas ton visage.

— Moi, je t'ai reconnue tout de suite.

— Ah, oui ? rit Genrika.

— Oui.

Alma avait quelques fois parlé à Genrika via Internet, mais l'enfant n'avait jamais paru très intéressée par ce moyen de communication. Elle disait bonjour, ne semblait pas expressément ravie de la voir et écourtait rapidement la conversation. Parfois, quand Maria avait fini sa séance hebdomadaire avec Root, elle proposait à Alma de parler à Genrika. Très souvent, l'enfant refusait. Genrika le savait. Elle ne s'en était pas formalisée, Alma était petite, les enfants oubliaient et Genrika aurait bien été incapable de se rappeler de qui que ce fût ou de quoi que ce fût quand elle avait deux ans.

Alma ne l'avait pas oublié et elle aimait toujours autant Genrika, mais elle ne trouvait aucun attrait à la voir sur un écran. Elle avait marqué cette même distance avec sa mère quand elle avait été séparée d'elle. Elle lui avait parlé parce que Maria avait su retenir son attention et que sa mère lui manquait, mais l'enfant avait toujours manifesté une certaine indifférence et elle écourtait les conversations.

Contrairement à ce que pensait Genrika, Alma n'avait jamais cessé de penser à elle. À elle et à Lee. Elle avait partagé la chambre de Genrika un peu plus d'un mois, la jeune fille lui avait appris à nager et l'avait introduit dans le monde magique des jeux vidéo et des échecs. Les trois enfants avaient pique-niqué dans les bois, Lionel les avait emmenés explorer le grand lac Kensington en canoë. Alma n'avait jamais oublié son séjour au Lac de la Prune et deux ans après, elle en parlait encore à sa mère. Les Mebêngôkres et le lac de la Prune avaient durablement marqué son esprit. Jabouti, sa grande sœur amérindienne, Genrika et Lee, ses amis du lac de la Prune. Maria s'amusait parfois à rappeler à sa fille qu'elle était une enfant de la mer et que ses amis étaient tous liés à l'eau.

— Hum ! fit Alma en frémissant des narines. Ça sent bon. Je peux voir ?

Genrika retira la casserole du feu par précaution et tira une chaise près de la gazinière. Elle aida l'enfant à descendre du tabouret haut et l'invita à se mettre debout sur la chaise. Elle reprit ensuite sa préparation.

— Alma, lui dit Genrika en remuant délicatement le chocolat dans la casserole. C'est qui le bébé ? Ton petit frère ou ta petite sœur ?

Une question de pure forme. Genrika ne parlait pas espagnol, mais elle était trilingue et pas complètement stupide. Elle avait très bien entendu ce qu'Alma lui avait dit en présentant l'enfant. Mais elle n'arrivait pas à donner un sens aux paroles qu'avait prononcé Alma.

— Non, je t'ai dit que c'était la fille de Sam.

— Sam ?

— Ben, oui, Sam. Tu l'as oubliée ? Elle t'a offert ses médailles quand elle est partie. Moi, j'ai toujours sa pierre à feu. Je lui ai montré que je savais m'en servir et je lui ai dit que c'était toi qui m'avait appris.

Les pieds de Genrika lui semblèrent soudain peser des tonnes.

— Tu as vue, Sameen ? demanda-t-elle lentement.

— Oui, sur l'île. Elle est venue en vacances avec nous. Il y a avait Lissa aussi. J'aime bien, Lissa. Tu la connais ?

— Non.

— C'était génial, on a beaucoup joué. Lissa et Sam allaient ramasser des coquillages pour moi. Sam s'est même fait piqué par une ancantatère, rit Alma.

Elle grimaça.

— Ce n'est pas le bon mot. Je ne sais plus comment s'appelle vraiment. Tu sais ? Ce sont de grosses étoiles de mer bleues, très jolies, mais très méchantes. Lissa m'a dit qu'elle mangeaient le corail et qu'elle détruisaient les récifs. Elles ont du poison aussi quand tu les touches. Tu vois ce que c'est ?

— Non.

— Oh, fit Alma déçue. On demandera à mama.

— Et Sameen, elle est restée longtemps avec vous ?

— Oui, on fait plein de trucs. Lissa sait faire des crabes et des tortues en sable, et Sam grimpait dans les arbres pour aller chercher des noix de coco.

— Elle est où maintenant ?

— Qui ça ? Sam ou Lissa ?

— Sameen.

— Je ne sais pas. On l'a accompagnée à l'aéroport et elle est partie en avion.

— Et, euh, sa fille, tu es sûre que c'est sa fille ?

— Oui.

— Comment peux-tu en être sûre ?

— J'ai demandé à Sam si c'était sa fille et elle m'a répondu que oui.

Genrika crispa sa main sur la queue de la casserole. Elle serra les dents pour empêcher ses larmes de monter. Shaw se barrait du jour au lendemain sans prévenir, elle lui laissait ses médailles, elle ne avait donné aucune nouvelle depuis deux ans, Genrika s'inquiétait et se morfondait à attendre son retour tandis que cette connasse se faisait engrosser par un type qui lui avait tapé dans l'œil et passait des vacances de rêves aux Seychelles en compagnie de Maria Alvarez et de... Lissa.

Lissa ?

Lissa était un diminutif. Élisa Brown.

— Vous avez besoin d'aide ? dit une voix chantante derrière elle.

Genrika se retourna. La jeune Mexicaine avait quitté sa parka. Elle portait un col roulé noir anthracite sur un pantalon de laine noir. Elle était pied nu. Ses cheveux étaient lâchés. Elle avait de grands yeux noirs, les sourcils épais, une mâchoire très marquée, des lèvres minces et bien dessinées. Elle était... Genrika se mordit violemment le coin de la lèvre. Maria Alvarez, hein ? La sulfureuse Maria Alvarez.

Les sexe-tapes n'avaient dévoilé qu'une vérité. Root se languissait d'amour pour une femme qui baisait à tout va qui elle trouvait sur son chemin et se payait un séjour enchanteur sur une île exotique dans les bras accueillants de cette pute mexicaine.

Maria suivait avec consternation les pensées de Genrika s'afficher sur les traits de son visage. Elle jeta un coup d'œil à Alma. L'enfant invita sa mère à venir voir comment Genrika préparait le chocolat. Alma la bavarde. La co-habitation venait de mal s'engager. La jeune juge voua Shaw à tous les diables. Celle-ci était partie sauver la mère de Genrika, elle se sentait redevable envers la jeune fille et elle l'aimait d'une façon ou d'une autre. Genrika avait pleuré quand Shaw était partie, elle vivait avec Root et connaissait certainement la nature de leurs relations. Son arrivée et les déclarations que n'avait pas manqué de lui faire Alma résonnaient comme une trahison. Shaw, dans l'esprit de la jeune fille s'apparentait à un monstre d'indifférence. À une salope. Et à la vue du regard que lui lançait Genrika, elle pensait la même chose d'elle.

— Je n'ai jamais couché avec Sameen, dit-elle de but en blanc. Ni avec Root d'ailleurs. Au cas où vous poseriez la question.

Alma tourna vivement la tête vers sa mère et Genrika laissa sa mâchoire tomber.

— Je voulais que ce soit clair entre nous, ajouta Maria avant de tourner les talons.

Mais...

— Gen, le lait monte, la prévint Alma.

La jeune fille retira prestement la casserole du feu. Elle ferma le gaz, remua le chocolat, reposa la casserole, attrapa la chocolatière et versa le chocolat dedans. Elle prépara ensuite le double-expresso pour Maria. Elle n'arrivait plus à penser à rien. La colère avait un temps chassé ses larmes, mais elle les sentait remonter. Elle s'essuya les yeux sur son épaule. Elle prépara un plateau, Alma lui racontait ses plongées, lui parlait de sa mère, de Shaw, d'Élisa Brown, de sa nounou, elle évoqua l'Afrique et des gens dont Genrika n'avaient jamais entendu parler. La jeune fille posait des questions pour lui faire croire qu'elle écoutait, approuvait ses dires par des grognements, des oui et des non prononcés au hasard. Alma toute à ses récits n'en s'en soucia pas.

Dans le salon, Genrika manqua de laisser tomber son plateau. Maria donnait le sein au bébé. Elle porta sa tasse à Maria, pensa qu'elle était folle de boire un café corsé alors qu'elle donnait le sein à... à qui ? À la fille de Shaw ? Mais c'était n'importe quoi.

— Alma vous a dit ? demanda Maria.

Genrika resta muette. Maria caressa la tête d'Anne-Margaret.

— Que ce n'était pas ma fille, précisa Maria.

— Ouais, vous êtes la nourrice, rétorqua fielleusement Genrika.

— Sameen avait évoqué les lionnes, sourit Maria.

Elle se foutait de sa gueule, pensa Genrika.

— Les groupes de lionnes nourrissent leurs petits, tour à tour, continua Maria. Cela renforce les défenses immunitaires des lionceaux.

— Et vous et Sameen êtes des lionnes ?

— On peut dire ça comme ça.

Maria grimaça. Genrika n'avait pas l'air d'avoir goûté à la métaphore.

— Qu'est-ce que vous faîtes ici ?

La question avait été posée d'un ton si agressif qu'Alma se troubla. Sa mère semblait détendue, mais Genrika était fâchée. Très fâché même. En colère. Contre sa mère ? Pourquoi ? Alma était si contente de revoir Genrika.

— Athéna m'a demandé de... commença d'expliquer Maria.

La sonnette d'entrée la coupa au milieu de sa phrase. Genrika se leva pour aller ouvrir.

— Bonsoir, Gen, dit une voix dans l'entrée. Oh, tu n'es pas prête ? Tu vas être en retard.

— J'ai eu de la visite. Entrez, je suis sûre que vous apprécierez.

Khatareh obtempéra, un peu surprise par le ton sec de Genrika. Sa surprise monta d'un cran quand elle découvrit les visiteuses de Genrika.

— Je vous laisse faire les présentations, je vais chercher mes affaires.

Maria Alvarez se composa une mine accorte. Khatareh fronça les sourcils.

— Madame la juge, salua-t-elle.

— …

— Je suis très physionomiste, expliqua l'universitaire. Déformation professionnelle sans doute.

— Ah, euh...

Mais qui était cette femme ? Son visage semblait familier à la jeune Mexicaine, mais elle n'arrivait pas à la situer.

— Vos enfants ? demanda Khatareh.

— Oui, enfin, la grande, oui, mais la petite n'est pas ma fille.

Elle donnait le sein à un enfant qui n'était pas sa fille ? L'arrivée bruyante de Genrika un sac de sport à la main détourna l'attention de tout le monde.

— Je suis prête.

— Bien, dit machinalement Khatareh.

— Je dois me rendre à mon entraînement, dit Genrika à l'attention de Maria. Je reviens vers vingt-deux heures. Vous m'attendrez ?

— Oui.

— Vous pouvez utiliser la chambre en face de l'escalier, la porte à gauche. C'est une chambre d'ami. Le lit est fait.

— Merci.

Genrika se pinça les lèvres. Elle était en colère, mais elle remarqua l'air inquiet d'Alma. La petite n'avait rien à voir avec ces histoires d'adultes.

— Je peux emmener Alma avec moi ?

— …

— Je vais à l'aréna, je fais du hockey. Khatareh restera avec elle.

Genrika se tourna vers l'universitaire :

— Vous voulez bien, Khatareh ? Alma est gentille et elle est très sage.

Khatareh, la mère de Sameen, réalisa Maria.

— Euh, oui, pourquoi pas ? répondit l'universitaire.

Genrika lui ferait vraiment faire n'importe quoi. Chauffeur de maître, nounou...

— Vous êtes d'accord pour qu'elle nous accompagne ? demanda Genrika à Maria.

La jeune juge tourna les yeux vers sa fille. L'attitude de Genrika avait déstabilisée Alma. Sa colère. Si Maria la laissait Alma avec la jeune fille, elle lui montrait qu'elle n'avait rien à reprocher à Genrika et qu'elle lui faisait confiance.

— Alma, tu veux aller assister à l'entraînement de Genrika ?

— No se.

Genrika vint s'accroupir devant elle.

— Je t'emmènerai dans les vestiaires et tu pourras t'asseoir sur le banc des joueuses si tu veux. Les filles sont super gentilles et c'est vraiment sympa le hockey.

Alma n'avait jamais regardé un match de hockey de sa vie, elle n'avait aucune idée du genre de sport que cela pouvait être ni de comment cela se jouait, mais elle pressentait une faveur dans le discours de Genrika.

— Mama, puedo ir con ella ?

— Si.

L'enfant se fendit d'un sourire heureux, lavé de toute inquiétude :

— Je viens avec toi, Gen.

— Habille-toi, alors.

Maria ne bougea pas. Elle observa Alma s'embarrasser avec la fermeture de son blouson, Genrika lui venir en aide, puis lui tendre ses gants, lui mettre son bonnet sur la tête et ajuster sa capuche.

— Il fait froid dehors, il faut bien se couvrir, précisa la jeune fille à l'enfant.

Genrika s'était montrée attentionnée et patiente. Alma la serra dans ses bras avant qu'elle ne se fut relever et lui murmura quelque chose à l'oreille que Maria n'entendit pas. Genrika l'embrassa sur la joue en retour.

Les questions les plus diverses brûlaient les lèvres de Khatareh Deghati. Entre autre, la raison de la présence de Maria Alvarez à Montréal. La raison du malaise qui flottait entre la jeune juge et Genrika. La raison pour laquelle Genrika semblait si contrariée. Et à qui était cet enfant ?

Genrika lui donna la réponse à au moins une de ses questions. Par pure méchanceté. Par vengeance.

— Vous avez fait les présentations ? demanda-t-elle sournoisement à Maria.

— Euh, oui, répondit Maria.

— Vraiment ? Madame Alvarez, je vous présente le professeur Khatareh Deghati, la mère de Sameen.

Maria ne s'était pas trompée. Elle réalisa soudain ce qu'allait dire Genrika, elle eut un mouvement, mais la jeune fille devança sa tentative d'échapper à une révélation qui ne manquerait pas de blesser Khatareh Deghati. Sameen n'avait certainement pas annoncé à sa mère qu'elle avait une petite-fille.

— Khatareh, je vous présente Maria Alvarez, c'est elle qui a fait tomber le Chirurgien de la mort. Voici Alma, sa fille, et voici, je ne sais trop qui, la fille de Sameen.

Khatareh ne bougea pas d'un pouce et aucune expression ne trahit ses pensées. Dieu, pensa Maria, elle était bien la mère de sa fille.

— Bon, allez, on y va, urgea Genrika.

Elle tourna les yeux vers la télévision :

— Et toi, je te déteste autant qu'elle, déclara-t-elle méchamment.

— Madame la juge, salua Khatareh avec déférence.

— Professeur.

C'était ridicule.

Alma secoua la main pour dire au revoir à sa mère et lui assura qu'elle lui raconterait tout. Elle courut soudain vers elle comme si elle avait oublié quelque chose d'important. Elle avait oublié quelque chose d'important. Elle se pencha sur Anne-Margaret et lui déposa un baiser sur la tête.

— Buenas noches, Anamaga. Bye, mama.

— À tout à l'heure, Alma.

La porte claqua et Maria se retrouva seule avec Anne-Margaret. Elle regarda la télévision.

— Je ne vous déteste pas autant que vous déteste Genrika, mais j'avoue que je vous en veux.

La télévision s'alluma. L'écran resta noir, mais des lettres apparurent sur l'écran.

Je suis désolée.

— Vous m'accordez surtout beaucoup plus de talent que je n'en possède.

Non, mais les circonstances ont joué en votre défaveur.

— Genrika était fâchée et je ne crois pas que Madame Deghati ait apprécié la façon qu'elle a eu d'apprendre qu'elle était grand-mère.

Tout se passera bien.

— Parce que je sais gérer les crises et aplanir les difficultés ?

Oui et parce que vous êtes vous-même victime des décisions et des agissements de Sameen.

— Victime ?

Le mot est un peu fort, j'en conviens. Vous aimez Sameen, Maria. Mais elle a une façon très particulière de concevoir ses relations avec les autres.

Maria laissa un rire bref lui échapper.

Pour elle, tout est simple et naturel. Les événements arrivent comme ils arrivent. Là où tout se complique, c'est quand elle cherche des explications...

— Ou qu'on lui en demande.

Exactement. Genrika ne vous en veut pas, elle n'est pas en colère contre vous.

— Elle m'aurait bien écharpée dans la cuisine.

Mais votre déclaration l'a fait revenir à de meilleurs sentiments. Vous êtes montrée un peu brutale et assez crue, mais cela a eut le mérite de doucher son humeur belliqueuse.

— Ce qui n'empêche pas que je vais essuyer les plâtres de Sameen.

— Je vous vois très mal vous complaire dans ce rôle. Vous vous en sortirez très bien, je n'aurais pas fait appel à vous sinon.

Maria se fendit d'un sourire en coin. La télévision s'éteignit.

— Meg, dit Maria à l'enfant qui tétait toujours Je crois que les oreilles de ta mère vont durement siffler Je l'adore, Meg. Tu sais, j'adore vraiment ta mère. Mais elle manque terriblement de perspicacité. Et elle va se faire salement écharper quand elle va revenir. Ça risque aussi de m'arriver grâce à elle. Bah, tant pis, plaisanta Maria en haussant les épaules. J'assume, et je te promets de la défendre si ça tourne un peu trop au vinaigre.

L'enfant lâcha le sein et se tourna dans ses bras pour la regarder, l'air repu et heureux. Maria réajusta ses affaires.

— Je suis fatiguée, tu veux dormir avec moi ? On n'est pas obligé de monter, on sera aussi bien installées ici.

Maria s'allongea sur le canapé, elle cala Anne-Margaret contre le dossier, l'enfant reposait la tête sur le haut de sa poitrine. Elle était un peu lourde pour passer la nuit ainsi, mais pour une sieste, elle ne dérangerait pas trop la jeune Mexicaine. Maria se mit à chantonner une berceuse et l'enfant et l'adulte s'assoupirent rapidement.

.

Khatareh roulait en silence. Genrika s'était installée sur la banquette arrière avec Alma et tentait de répondre aux questions de la petite Mexicaine. Tâche d'autant plus difficile que l'enfant n'avait pas parlé anglais depuis longtemps et qu'elle recourrait à l'espagnol quand un mot lui manquait. L'universitaire remâchait la déclaration de Genrika.

La fille de Sameen.

L'idée que Sameen eut un enfant l'étonnait moyennement. Qu'elle eut pu en désirer un, un peu plus. Khatareh connaissait si bien sa fille, ou croyait si bien la connaître, qu'elle ne pouvait imaginer qu'elle fût tombée enceinte par accident. Sameen était médecin, elle avait passé ses années d'université à multiplier les aventures et à s'adonner à des pratiques sexuelles répréhensibles. Khatareh savait pertinemment, avec raison cette fois-ci, que sa fille n'avait jamais eu besoin de se faire avorter. Elle possédait un esprit bien trop pragmatique pour se laisser surprendre par le désir. Quant à l'amour... Sameen n'avait jamais eu d'ami, elle n'avait pas eu d'amoureux, non plus. Ou d'amoureuse. Du moins pas avant de s'engager dans l'armée. Après, Khatareh ne savait rien de sa vie. Mais il y avait Root.

Root.

Khatareh avait du mal à concevoir que Sameen pût aimer une femme. Elle se savait vieux jeu, conservatrice, réactionnaire, mais c'était plus fort qu'elle. Elle ne jugeait pas vraiment, et elle n'avait jamais regardé ses étudiants de travers quand elle connaissait leurs préférences sexuelles et qu'elles ne correspondaient pas à l'idée normative qu'elle s'en faisait. Mais Sameen... Sameen était sa fille. Elle avait couru après les hommes toute sa vie, et l'idée qu'elle partageât une relation amoureuse avec Root lui paraissait bizarre et inconcevable.

Root.

Khatareh appréciait son intelligence, sa vivacité d'esprit et elle la reconnaissait comme un authentique génie. Elle prenait plaisir à parler mathématiques avec elle, même si elle lui reprochait son esprit fantaisiste et son manque de sérieux quant à l'éducation de Genrika.

Root aimait Sameen. Ça Khatareh le savait très bien. La jeune femme ne s'en cachait pas et Genrika avait plusieurs fois évoqué l'amour inconditionnel et parfois ridicule que vouait Root à Sameen.

Mais Sameen aimait-elle Root ? Ça Khatareh n'en savait rien. Une grande complicité existait entre les deux femmes, de la tendresse aussi, mais cela suffisait-il à ce que Sameen s'engageât dans une relation amoureuse ? Était-elle capable d'aimer Root ou tout autre personne d'autre d'ailleurs ? Et si elle aimait Root. Est-ce qu'on quittait quelqu'un sans le prévenir quand on l'aimait ? Restait-on deux ans et demi sans donner de nouvelles ? Est-ce qu'on faisait un enfant avec quelqu'un d'autre ? Est-ce qu'on confiait cet enfant à quelqu'un d'autre que celui qu'on était censé aimé ?

Sameen ne faisait jamais rien comme tout le monde. Et où était-elle ?

— Khatareh ! cria soudain Genrika. Le feu !

L'universitaire pila. Elle n'avait pas vu le feu passer au rouge.

— Merci, souffla-t-elle.

Khatareh tremblait d'émotion. Heureusement, elles étaient pratiquement arrivée à l'aréna. Khatareh se gara. Elle regarda Genrika dans le rétroviseur :

— Qu'est-ce que tu fais, Gen ? Tu emmènes Alma avec toi ou je la garde avec moi ?

— Je préfère d'abord prévenir l'entraîneur, je viendrais chercher Alma après.

Genrika se tourna vers Alma.

— Alma, je vais me changer et demander à mon entraîneur si je peux t'inviter sur le banc des joueuses. Tu restes avec Khatareh ?

Alma tourna un regard incertain vers l'universitaire. Malgré les souvenirs très précis qu'elle avait gardé du lac de la Prune, son visage ne lui disait rien.

— C'est vraiment la maman de Sam ?

— Oui, tu la connais d'ailleurs, même si tu ne t'en rappelles plus.

— D'accord, je reste avec elle en attendant que tu viennes me chercher.

Genrika l'embrassa sur la joue.

— À tout de suite.

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Alma ouvrit des yeux grands comme des soucoupes. Elle n'était jamais rentrée dans une aréna. Elle n'arrivait pas à croire que toute la surface de la patinoire était glacée.

— Il y a un lac en dessous ?

— Non.

Elle commença à poser des questions. Khatareh parlait espagnol. Elle répondit avec précision et compétence aux interrogations de l'enfant. Alma ne comprit pas un mot de ses explications scientifiques, mais le cours de l'universitaire lui plut et elle conclut les explications de Khatareh par un :

— Oh, que lindo !

Elles s'assirent dans les gradins près de la balustrade.

— Comment on joue au hockey ? demanda Alma.

Khatareh repartit dans ses explications. Elle détailla les règles du jeux avec une précisions digne d'un manuel. Elle n'avait jamais assisté à un match de hockey ou même à une démonstration de hockey avant d'accompagner Genrika à l'aréna. Le hockey était le sport national du Canada, beaucoup de ses étudiants y jouaient ou soutenaient des équipes, mais Khatareh ne s'y était jamais intéressé. La première fois qu'elle avait attendu Genrika dans les gradins, elle n'avait pas compris grand-chose à ce qui se passait sur la glace. Les arbitres sifflaient, des filles sortaient, rentraient, le jeu s'arrêtait pour des raisons inconnues et nombres de mots prononcés par les entraîneurs lui était restés vide de sens. La nuit même, elle avait consulté tous les sites qu'elle a avait pu trouver en ligne sur le sujet. En français, en anglais et en russe. Elle avait acheté un livre, et demandait des explications à Genrika dès qu'un détail lui échappait. Khatareh avait ainsi engrangé une connaissance encyclopédique du hockey.

En dix minutes, Alma en savait presque autant qu'une novice après un an d'entraînement régulier. Khatareh n'était, à son avis, pas très rigolote, mais elle savait plein de choses et prenait le temps de répondre patiemment à ses questions. La petite fille l'adopta définitivement.

— Regarde, voilà, Gen, lui dit Khatareh en lui désignant une joueuse.

La jeune fille traversait la piste en patinant à toute vitesse.

— C'est vraiment elle ?

Genrika avait doublé de volume, elle portait un chandail noir et bleu immense et un short par-dessus de grosses chaussettes rayées. Le casque dissimulait ses cheveux et la grille projetait une ombre sur son visage.

— Oui, c'est elle.

Les yeux d'Alma pétillèrent alors d'admiration. Genrika freina d'un coup. La glace crissa sous ses patins et la jeune fille tamponna la rambarde.

— C'est okay, Alma. Khatareh, vous pouvez l'accompagner au banc ?

Une joueuse arriva comme une flèche derrière Genrika et elle heurta durement la rambarde en criant. Khatareh fronça les sourcils. Juliette s'embarrassa soudain sous le regard sévère de l'universitaire :

— Euh, bonsoir, madame.

— Bonsoir, Juliette, répondit l'universitaire d'un ton compassé.

La jeune fille se tourna vers Alma, un grand sourire aux lèvres. Alma la trouva épatante. Elle trouvait Genrika épatante. Juliette épatante. Leur tenue, l'aisance avec laquelle elles se déplaçaient sur la glace, leur sourire. Elle n'avait jamais vue Juliette, mais la jeune fille savait jouer de son charme. Si elle se heurtait souvent à sa sœur dont elle ne percevait pas l'admiration, elle obtenait toujours tout ce qu'elle voulait de son frère.

— Ola, Alma.

— Ola.

— Yo soy, Juliette, l'amiga meror de Gen. El amor de su vida.

— Juliette, protesta Genrika.

— Hablas frances, Alma ?

— No.

— No problemos, Yo hablo muy bien espanol.

Alma rit plus fort. Juliette ne roulait pas tous les « r » et son espagnol ne ressemblait à rien.

— Juliette, vous parlez très mal espagnol. Qui vous donne des cours ?

— Monsieur Roy, mon professeur.

— Il doit être fier de vous.

— Euh... s'empourpra Juliette.

Khatareh avait l'art de plomber une ambiance. Elle impressionnait Juliette. Pire, elle l'intimidait.

— Elle apprendra avec Alma, déclara Genrika pour sauver son amie. Alma, tu voudras bien donner des cours d'espagnol à Juliette.

— Oui.

Khatareh leva les yeux au ciel.

— Ouais, super, s'enthousiasma Juliette. Alma vien con migo, io t'emmène a el banco.

Genrika traduisit en anglais. En anglais correct.

— Pete va te tuer, Juliette.

— Mais, non, répondit négligemment Juliette. Vien, Alma.

L'enfant regarda alternativement Genrika et Khatareh.

— Vas-y, Alma, l'encouragea cette dernière. Juliette, vous prenez soin d'elle.

— Genrika ! cria un homme de l'autre côté de la patinoire.

— Zut, j'y vais. Juliette, ne fais pas n'importe quoi avec Alma, la mit en garde Genrika. Sa mère est juge d'instruction.

— Tabernacle ! jura la jeune fille horrifiée par une telle révélation. J'espère qu'elle est fine quand même.

— Je ne sais pas, je ne la connais pas, cria Genrika en s'éloignant à grands coups de patins.

Genrika avait décidément de drôles de fréquentations. Mais la gamine avait l'air toute mignonne.

— Donnez-la-moi vite, madame.

Khatareh se tourna vers Alma. L'enfant tendait déjà ses bras à la sympathique jeune fille, mais Khatareh voulait savoir quelque chose avant de confier l'enfant à Juliette.

— Alma, comment s'appelle la fille de Sameen ?

— Anamaga.

— Anamaga ?

Où Sameen avait-elle été chercher un prénom aussi étrange ?

— Ce n'est pas son vrai prénom, précisa Alma. Mais c'est comme ça que je l'appelle.

— Et quel est son vrai prénom ?

— Anne-Margaret.

Margaret Prescott.

Pour Anne, Khatareh n'aurait su se prononcer, mais pour Margaret, il ne faisait aucun doute que Sameen avait pensé au docteur Prescott. L'amie de Matthew. Sameen ne lui avait jamais parlé de la jeune femme et elle ne lui avait jamais raconté ce que le médecin lui avait offert pour son anniversaire au Qatar. Matthew, lui, en avait parlé. Longuement. Il avait été touché par les liens amicaux qu'avait tissé Sameen et Margaret Prescott. Les longues heures que passaient Sameen dans son bureau à l'hôpital, les livres que lui prêtaient le médecin.

— Sameen n'a jamais eu d'ami, Khatareh. Mais Margaret... C'est un peu bizarre, parce que Margaret est une adulte, mais je t'assure que pour Sameen, c'était une amie. Une vraie amie. J'étais si content. Sameen était si heureuse quand elle était avec elle. Tu sais comment elle est, elle ne l'a pas vraiment exprimé, mais je sais qu'elle était heureuse.

Khatareh avait posé beaucoup de questions à son mari. Il en était ressorti que Sameen ne discutait pas vraiment avec Margaret, mais qu'elle lui posait des questions et écoutaient attentivement ses réponses. Qu'elle n'entretenait aucune forme de relations ni avec le mari de Margaret ni avec ses enfants, qu'elle les ignoraient complètement, mais qu'elle aimait passer du temps avec le médecin. À lire ses livres, à l'observer. Et que Sameen avait décidé de devenir chirurgien. Décision qu'elle ne partagea avec sa mère qu'au moment de s'inscrire à l'université. Parce qu'elle avait bien été obligée de le lui dire.

Trois ans après avoir rencontré Margaret Prescott. Trois ans après avoir trouvé sa vocation.

Sameen n'avait laissé paraître aucune émotion quand Khatareh lui avait appris la mort du chirurgien. La nouvelle n'avait pas eu l'air de l'intéresser. Khatareh avait pensé que c'était important parce que le mari de Margaret Prescott avait pensé que c'était important que Sameen le sût, et parce que Margaret, même après la mort de Matthew, avait continué à lui téléphoner au moins une fois par an, qu'elle lui demandait immanquablement des nouvelles de Sameen et qu'elle s'intéressait sincèrement à ses études. L'indifférence de Sameen avait contrariée Khatareh. Le dévouement, l'intérêt et l'amour qu'avait manifestés Margaret Prescott à l'égard de Sameen avait été bien mal payés en retour.

Anne-Margaret.

Khatareh se pinça les lèvres.

Les entraîneurs sifflèrent le début de la séance et Khatareh s'essuya discrètement les yeux avec les doigts.

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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :


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Enfant-soldat : beaucoup de livres ont été écrits sur le sujet.

J'avais beaucoup aimé, même s'il date un peu maintenant :

Gosses de Guerre de Alain Louyot, (prix Alabert Londres et ancien grand reporter de politique étrangère pour l'Express), ed. Robert Lafond, 1989, Paris.

J'ai été beaucoup plus marquée par le roman :

Johnny Chien Méchant d'Emmanuel Dongala, acte-sud coll Babel, 2017, Paris. A lire si vous voulez comprendre pourquoi, Shaw pense les enfants soldats plus dangereux que les adultes, et pourquoi des soldats comme Ende ou Brown redoutent de s'y voir confrontés.

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Growler : Véhicule léger de type 4x4, utilisé par l'USMC, équipé d'une mitrailleuse Brownig M2A1 (depuis 2018, pour le modèle).

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Titre de l'anâchid français cité en extrait : Pour Allah

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