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Chapitre XII


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Un mois et demi. Il leur avait fallu un mois et demi.

Anna avait mainte fois glissé sur la mauvaise pente. Irina profitait au maximum de son ascendant sur elle et de ses qualités martiales. Anna s'était chargée de régler tous les différends que la chef de block entretenait avec les détenues. Il ne se passait pas deux jours sans qu'Irina la convoquât et lui ordonnât de donner une petite correction à droite ou à gauche. À la moindre contrariété, au moindre écart, Irina envoyait la grande Russe dormir dehors, ou la menaçait du chizo. Irina ne se souciait pas de lancer la jeune femme sur des chefs de blocs qui, parfois, se trouvaient un peu mieux protégées que ne l'avait été Maroushka. Maroushka qui par vengeance avait envoyé des filles à Shaw. Avec des ordres bien précis.

Shaw se tenait sans cesse sur ses gardes, elle assurait aussi bien qu'elle le pouvait les arrières d'Anna, et la jeune Russe lui renvoyait régulièrement l'ascenseur. Mais le travail en forêt mettait les organismes à rude épreuve, le froid omniprésent et le manque de nourriture aussi. Équiper Shaw avait grevé le budget d'Anna et il ne lui restait pas assez d'argent pour palier les rations insuffisantes de deux personnes. Maroushka avait pris des renseignements sur Svlétana Nivitvine. Elle avait prévenu ses filles qu'il leur faudrait attendre qu'Engelgardt fût tenue à l'écart. Que Nivitvine se retrouva isolée. Ce qui arriverait un jour ou l'autre.

Ce qui arriva.

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Anna avait commis l'erreur de refuser un ordre d'Irina. Un tabassage qui lui déplaisait, suivi d'une séance de tatouage qui la révoltait. La punition était tombée à peine une heure plus tard. Trois jours de chizo. Régime dur. Dix jours après que Shaw l'eût récupérée derrière le block n°3.

Les filles de Maroushka en profitèrent. À l'aire d'abattage. Le soir, alors que les gardes étaient déjà partis et que les camions n'étaient pas encore arrivés.

Shaw n'avait plus sa hache. Elle dormait à moitié. Ses yeux se posèrent sur Alla et elle su immédiatement qu'il se tramait un mauvais coup. La fille s'en réjouissait d'avance. Shaw secoua sa torpeur. Un vide s'était créé autour d'elle. Elle avait rapidement évalué la situation. Sa situation. Seule, sans arme. Bah, une arme se trouvait facilement. Particulièrement dans les bois. Deux bouts de bois feraient l'affaire. Combien de filles ? Quatre. Cinq. Du bruit derrière elle. Elle se laissa tomber à genoux. Six avec celle-ci, compta-t-elle alors que la détenue passait en vol plané par-dessus ses épaules. Retenue par le bras, la fille s'étala sur le dos. Shaw lui écrasa le nez. La fille râla et se tut.

Cinq.

Elle se redressa, mais n'eut pas le temps de se relever. Une fille fonçait sur elle, en braillant, un bâton à la main. Shaw resta à genoux. La fille frappa. De bas en haut. Rencontra du vide. Shaw était passée derrière elle. Elle lui attrapa le bassin et pivota en imprimant un mouvement vers le bas. La fille se retrouva à quatre pattes. Pas très martiale comme attitude, pensa Shaw. Elle lança un poing sur la tempe. Une de moins.

Les quatre autres se montrèrent plus prudentes et attaquèrent ensemble. Shaw, toujours à genoux, en balança une par-dessus son épaule, mais elle se prit un coup de pied au menton. Elle roula en arrière sur une épaule et une fille lui plongea dessus. Cette fois-ci, Shaw n'avait pu l'éviter ni l'envoyer valser. Une fois clouée à terre, contre quatre personne, le combat, même pour quelqu'un qui possédait les qualités martiales de Shaw, devenait difficile. Elle tenta de crocheter des chevilles, de lancer des coups de pied, mais perdit vite le contrôle de la situation. Elle se recroquevilla en chien de fusil et se protégea la tête du mieux qu'elle put. Elle subit un tabassage sauvage et violent, et ne dut peut-être son salut qu'à l'arrivée du camion.

— Tu as le bon souvenir de Maroushka, dit l'une des filles en lui décrochant un dernier coup de pieds dans la tête.

Shaw s'était relevée sans aide, mais Olga lui avait ensuite offert son épaule et l'avait soutenue d'un bras passé à sa taille durant le trajet en camion.

Irina ne commenta pas sa tête de boxeuse. Shaw mesura à quel point la présence d'Anna à ses côtés lui était indispensable si elle voulait foutre le camp d'ici autrement que dans un cercueil.

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Le retour d'Anna deux jours plus tard lui confirma qu'il fallait qu'elles partissent vite et qu'elles filassent droit, quoi qu'on leur demandât.

Anna ressortit du chizo presque aussi mal en point que la première fois. Elle arriva au block en traînant les pieds, la mine défaite. Le dîner était passé, les détenues revenaient de la gym. Elles se préparaient pour la nuit.

Irina arrêta Anna à l'entrée du block :

— Tu pus Engelgardt, je ne veux pas d'une truie dans mon block.

Shaw avait entendu Irina, elle arriva au moment où celle-ci balançait un seau à la tête de la grande Russe. Un seau en fer blanc qu'Anna n'eut pas la vivacité d'éviter. Le seau l'atteignit au visage et elle tomba à genoux.

— Va te laver au puits et dors bien cette nuit, lui conseilla la chef de block. Parce que demain, tu iras t'acquitter de la tâche que je t'avais confié et que tu as eu l'audace de me refuser, et que si tu refuses encore une fois ou que tu te fais casser la gueule, je ne te promets pas trois jours mais dix jours de chizo.

Anna s'accrocha à un lit, essayant maladroitement de se remettre debout. Les détenues feignaient d'ignorer la scène et tentaient de ne pas se faire remarquer. Aussi terrorisées à l'idée de déplaire à Irina qu'à celle de s'attirer la vindicte d'Anna. Shaw vint à son secours, mais Anna se révéla incapable de se relever et Shaw n'arriva pas à la porter. Olga fit un signe à Katia .

Les trois femmes sortirent dehors. Elles traînèrent Anna jusqu'au puits et l'installèrent contre la margelle. Shaw déshabilla la grande Russe. Elle la lava et la rhabilla. Des opérations compliquées qu'elle n'eût jamais menée à bien sans l'aide que lui apportèrent Olga et Katia. Il faisait très froid. Anna claquait des dents et Shaw ne sentait plus ses mains. Olga et Katia souffraient autant qu'elles, mais elles ne s'en plaignirent pas.

Irina ignora leur retour au block. Shaw remercia Olga et Katia. Gentiment. Chaleureusement. Olga lui avait par deux fois tendu la main en moins de trois jours.

Elle vira une nouvelle fois la fille qui occupait le lit sous celui d'Anna.

— Va prendre mon matelas, lui proposa Shaw.

La détenue posa les yeux sur Anna, sur Shaw, puis sur Irina qui faisait semblant de s'occuper de rien :

— Euh, non. Ce n'est pas la peine.

— Comme tu veux.

La fille grimpa sur la couchette du haut. Shaw coucha Anna et la borda soigneusement. Elle soupira et lui passa la main dans les cheveux. Un geste qu'elle jugeait ridicule. Un geste déstabilisant parce qu'elle le ressentait comme trop intime et trop affectueux. Mais elle ne savait pas comment exprimer à la jeune Russe qu'elle était toujours là et qu'elle pouvait compter sur elle. Confusément, Shaw présentait que son geste aiderait la jeune femme à tenir, à s'accrocher. À ne pas pleurer. Shaw ne voulait pas la voir pleurer. Les larmes d'Anna lui avaient laissé un très mauvais souvenir. Un sentiment d'impuissance et une émotion qu'elle n'était pas prête à revivre. Pas ce soir.

— Merci, marmonna Anna avant de sombrer.

Shaw resta quelques secondes auprès d'elle avant de partir s'asseoir sur la couchette d'Olga.

— Je ne t'ai pas remerciée pour l'autre jour et...

Shaw soupira :

— Merci pour Engelgardt.

Olga lui sourit.

— Tu prends des risques, continua Shaw. Nous ne sommes pas vraiment des enfants de cœurs, Natashka et moi. Et puis, Irina nous a dans le nez et je ne crois pas que ce soit la seule.

— Je n'ai jamais trop aimé Natashka, fit Olga. Elle me fait peur, mais...

Elle posa sa main sur celle de Shaw. Elle la sentit se crisper. Elle tapota dessus avant de se retirer.

— Excuse-moi, dit Olga. Je sais que tu n'aimes pas trop qu'on te touche.

Shaw grogna.

— Ni moi ni Natashka ne prendrons jamais la place d'Irina, prévint-elle.

Olga rit brièvement.

— Je le sais très bien.

— Alors pourquoi ?

Shaw voulait s'assurer de la sincérité d'Olga. S'assurer qu'elle et sa jeune copine n'escomptaient pas une rétribution pour leur aide. Elle avait attentivement observé les deux femmes. Leur curieuse amitié. Une amitié discrète, mais réelle, que personne n'ignorait dans le block. Que personne ne leur reprochait. Shaw n'avait pas détecté de compromission de la part des deux femmes. Ni Olga ni Katia n'entretenaient de rapports particuliers avec Irina ou les gardiens. Shaw avait évoqué leur amitié devant Anna, son étonnement. Anna lui avait certifié que même s'il était peu courant que des détenues se lient d'amitié sans en attendre de compensations, on trouvait toujours des détenus, dans les prisons d'hommes comme dans celles de femme, qui s'aimaient sincèrement, sans contre-parties :

— Ils ne sont pas amants, l'un ne protège pas l'autre. La prison est un monde particulier, mais c'est un monde comme un autre, avait-elle expliqué à Shaw. Les gens ont peur, la loi du plus fort fait office de discipline, c'est un monde violent, mais ça n'empêche pas que certains passent au-dessus de tout ça. Olga et Katia font partie de ces gens-là. Ni leur différence d'âge, de condition sociale, de caractère ou d'éducation ne jouent. Parfois, on ne sait pas trop pourquoi on aime bien quelqu'un, on peut toujours trouver des explications, mais il n'y en a pas, c'est comme ça.

À cette occasion Shaw s'était souvenu de la façon dont elle et Anna avait mis des vigiles à genoux à Chihuahua. Le sourire qu'elles avaient échangé. Anna la fixait de son regard bleu et intense. Avec ce sérieux dont elle se départait rarement. Est-ce qu'elle aimait cette Russe ? Cette ancienne tueuse ? Cet ancien agent de SVR ? Cette mercenaire ? Cette tireuse d'élite ? Cette femme courageuse et pratiquement imperturbable ? Elle l'appréciait, c'était un fait certain. Pouvait-elle dire que c'était une amie ? Comme l'avait été Cole ? Non, elle n'était pas comme Cole. Comme qui alors ? Fusco ? Reese ? Maria ? Brown ? Non. Anna n'était pas comme eux. Alors comme qui ? Elle ne savait pas. Elle ne savait même pas ce qu'elle pensait des autres. Enfin, pas vraiment. C'est pourquoi, si elle comprenait à peu près ce qui pouvait lier Olga et Katia, elle ne comprenait pas pourquoi Olga leur venait en aide, d'autant plus si elle n'aimait pas Anna et que celle-ci lui faisait peur.

— Je t'aime bien, Svléta, lui apporta comme réponse Olga.

— Ah, ouais ? ricana Shaw.

— Peut-être simplement parce que Irina ne t'aime pas et que je la déteste, c'est possible. Mais je sais que c'est plus profond que cela. Tu te bats bien, tu es violente, tes tatouages te désignent comme une tueuse, fière de l'être, qui plus est.

— Je suis une tueuse.

— Oui, comme Natashka, sans aucun doute. Mais tu es plus que ça.

Shaw se rembrunit.

— Tu sais ce qu'il a pire ici ? lui demanda Olga. Qu'est-ce que tu détestes le plus ici, Svléta ? Dans cette colonie, qu'est-ce qui te dégoûte le plus ?

La réponse coulait de source :

— La compromission, la lâcheté, la résignation et l'indifférence.

— Le pire ?

— Je ne sais pas.

— J'ai eu beaucoup de mal à m'habituer à la violence, à l'humiliation que m'ont fait subir les gardiens ou les autres détenues, au mensonge et à la délation, j'ai encore du mal aujourd'hui, mais le pire pour moi, c'est l'indifférence. Toi, tu n'es pas indifférente.

Olga leva la main pour empêcher Shaw de protester.

— Tu passes sur beaucoup de choses, mais beaucoup d'autres te révoltent et puis surtout, depuis que tu es arrivée, Natashka a changé. Elle m'a fait peur dès qu'elle est arrivée. Elle frappe sans exprimer un seul sentiment. Tout lui semblait tellement indifférent : les punitions, les longues attentes dans la cour d'appel, les corvées, le travail, la nourriture détestable, la violence. Elle ne réagit à rien. J'ai cru que c'était une psychopathe. Elle me terrorisait et je me tenais le plus à l'écart d'elle que possible.

Le discours d'Olga éclairait Anna sous un jour complètement nouveau. Tout ce que Shaw appréciait chez la jeune femme, déclenchait la terreur d'Olga. Les qualités que Shaw attribuait à Anna, devenaient, aux yeux de cette femme, des travers pervers. La maîtrise qu'elle exerçait sur ses émotions, un indice de folie.

— Natashka n'est pas une psychopathe, protesta-t-elle.

— Je le sais bien. Mais je ne l'aurais jamais su, si tu n'étais pas arrivée. Elle a pris soin de toi, et toi... J'ai rarement vu quelqu'un autant se dévouer à une autre personne que toi à Natashka le soir où elle est revenue du chizo. C'était pareil ce soir. Vous êtes peut-être des meurtrières et des délinquantes, tout le monde où presque l'est ici, mais vous n'êtes pas comme les autres, c'est pour cela que je t'ai aidée, et que je t'aiderai encore si je peux. Je me sens plus humaine quand je vous regarde ensemble. Moins seule. Et, je vous fais confiance. Vous êtes peut-être des criminelles, mais pas vous êtes honnêtes.

— Honnêtes ?

— Oui, honnêtes, je sais que vous ne me vendrez pas pour un quignon de pain ou pour un matelas.

— Et Katia ?

— Contrairement à ce que pense beaucoup de monde, c'est elle qui m'a tendue la main la première. Elle n'avait rien à y gagner. Au départ, ce n'était qu'un bout de pain offert quand l'une de nous n'avait pas mangé, un coup de main, une place réservée à table. Et puis, il y a eu un sourire échangé et à ce moment-là, j'ai su qu'elle serait à vie mon amie. Elle ne parle pas beaucoup, mais je l'aime comme elle est. Tu devrais aller dormir, Svléta, tu dois être en forme pour demain.

— …

— Je ne crois pas que Natashka échappera au chizo si tu ne lui prêtes pas main forte. Tu devras ensuite assister au tatouage de la fille et je t'assure que ce n'est pas une épreuve très agréable.

— Tu n'as pas apprécié assister au mien ? dit une voix derrière elles.

Shaw et Olga se retournèrent. Olga pâlit.

— Non, confirma-t-elle d'une voix blanche.

— Ce n'était pas mon premier pourtant.

— Pour moi, si, fit sombrement Olga.

— J'en ai reçu d'autres depuis.

— Je n'y ai pas assisté et je ne veux les voir.

— C'est un privilège qui se paie, rétorqua cyniquement Yulia.

— Je n'ai pas d'argent.

— Slvéta, non plus.

— Je n'ai pas ses atouts.

— Mmm.

Yulia déshabilla Shaw, puis Olga, du regard.

— Effectivement, vous ne possédez pas vraiment les mêmes atouts.

Shaw leva les yeux au ciel. Yulia lui dédia une œillade aguicheuse.

— Svléta est pleine d'ardeur.

Cette fois-ci, Shaw se renfrogna. Yulia naviguait toujours en eau trouble, Shaw ne savait jamais quand elle se montrait sérieuse, quand elle jouait un rôle. Où se situaient les limites de la réalité. De la vérité.

— C'est sa dernière nuit pour cette fois, ajouta Yulia à l'intention d'Olga. Tu nous pardonneras si nous manquons de discrétion.

Elle grimpa aussitôt après dans le lit de Shaw et se glissa sous la couverture à la propreté douteuse. Au moins, Svléta n'était pas pleine de poux et elle ne puait pas trop. À vrai dire, Yulia aimait bien son odeur. Ses mains sentaient la sève et le bois. Et quand elle transpirait la nuit, quand elle avait trop chaud, mais pas quand elle faisait des cauchemars, elle dégageait une odeur animale douceâtre et sucrée qui plaisait à Yulia. Elle s'en grisait les narines. Svléta bougeait inconfortablement, gênée d'être forcée à partager son lit avec elle, mais elle ne pouvait pas empêcher Yulia de plonger son nez dans le creux de son cou. Le lit était étroit et Slvéta bien trop accroché à ses rêves d'évasion pour risquer de la virer.

La situation amusait Yulia parce qu'elle sentait qu'elle éveillait parfois des envies de meurtre chez Slvéta. Mais dormir avec elle, lui procurait un immense sentiment de sécurité. De paix. Svléta n'avait jamais esquissé une caresse, elle ne l'avait jamais embrassée et ne lui avait jamais témoigné aucune tendresse. Yulia avait cru qu'elle profiterait de l'occasion, qu'elle répondrait à ses avances, au moins pour donner le change, juste pour le plaisir. Mais Yulia avait poussé des gémissements et des soupirs toute seule. Pas trop longtemps et pas trop fort, parce qu'elle avait senti que Svléta l'enverrait au pays de Morphée si elle poussait la plaisanterie un peu trop loin. Qu'elle n'hésiterait pas à la frapper.

Ensuite, Svléta avait voulu parler, pour la convaincre, certainement, de partir avec elle, pour lui raconter comment elle prévoyait leur évasion, qui elle était peut-être, et ce qu'était devenu Genrika. Yulia avait coupé court dès sa première tentative :

— Tu n'as pas de me baratiner. Je viens. Je n'ai rien besoin de savoir d'autre.

Shaw s'était félicitée de cette déclaration. Elle s'était sentie fière de sa réussite. De ne pas avoir déçu Anna.

Elle monta sur le lit d'Olga pour rejoindre le sien. Et Yulia. Dormir six jours dans les bras d'une femme, collée à elle toute la nuit ? Jouer la comédie du sexe ? Sentir son souffle dans son cou, son bras passé en travers de sa taille ? Sa main parfois posée à même sa peau ? Shaw dormait mal. Elle rêvait de Root, de Genrika. Elle se réveillait en sueur et des cauchemars l'assaillaient. Elle étouffait, mais elle ne hurlait jamais parce que quand elle se réveillait, elle sentait le corps lové contre le sien, le souffle tranquille de Yulia Zhirova, qu'elle confondait d'abord avec un autre bien plus familier. Une fraction de seconde avant de se rappeler qui était la la femme qui lui tenait chaud. Une fraction de seconde qui suffisait à la sortir de son cauchemar et à lui faire reprendre pied avec la réalité. Yulia était sa torture et son remède, et Shaw n'arrivait pas à envisager sereinement ses nuits avec elle.

Shaw retira ses chaussures, elle les suspendit par les lacets au montant du lit, puis elle retira une bonne partie de ses vêtements pour ne rester qu'en culotte et en tricot de corps. Elle arrangea ses affaires sous son drap en forme d'oreiller. Et se coucha sur le dos. Yulia s'installa sur son épaule. La lumière brillait encore.

— Tu dors toujours en sous-vêtements ? lui susurra-t-elle à l'oreille.

— Et toi ? Je ne t'ai jamais vue à poil alors que je suis censée te baiser comme une bête.

— Je ne vais pas me mettre en frais pour quelqu'un qui n'a jamais touché une femme.

— Qu'est-ce que tu en sais ? rétorqua Shaw piquée au vif.

— Je n'en sais rien, je ne veux pas le savoir, mais je peux très bien profiter de toi pendant que tu dors. Il parait que c'est agréable de se réveiller en plein orgasme.

Yulia se montrait parfois imbuvable.

— Je ne te conseille pas de me faire ce genre de coup, la menaça Shaw.

— Tu me casserais la figure ?

— Ouais.

— Tata te le ferait payer très cher et tu ne pourras plus jamais m'approcher.

Shaw allait l'étrangler. Elle se contenta de lui tourner le dos en grognant. Pas vraiment la meilleure position qu'elle pouvait adopter. Yulia bougea légèrement et son corps s'imbriqua dans le sien. Shaw ne pouvait ni le lui reprocher ni la fuir, la jeune femme n'avait pas vraiment la possibilité de s'installer autrement.

Yulia commença à bouger, le lit à se balancer. Elle soupira, souffla, gémit. Elle excellait dans l'art de simuler. Le plaisir qui montait, le désir impatient, le plaisir qui explosait, l'expression du désir comblée. Reconnaissant.

Shaw serra les poing et s'efforça de penser à autre chose. À leur évasion. Il leur faudrait de la nourriture et un minimum de matériel : de quoi allumer du feu, des armes, de la ficelle ou des liens, tout ce qu'elles pouvaient trouver. Shaw avait demandé à Yulia si elle pouvait les aider. La jeune femme avait promis des allumettes et des briquets. Un couteau pliant, si elle arrivait à en voler un à un garde. Elle possédait de beaux vêtements, solides et confortables. Le jour convenu, elle ajouterait une ou deux couches de vêtements supplémentaires et emporterait des chaussettes dans ses poches. Yulia était un peu plus grande que Shaw, ses vêtements ne serviraient pas à Anna.

Anna.

Shaw devait absolument veiller sur la jeune Russe. Sa respiration s'accéléra. Yulia s'arrêta de gémir obscènement. Sa main glissa sur le bras de Shaw et vint recouvrir son poing serré.

— Shhhh, dit-elle doucement.

Elle se lova contre elle, repoussa ses cheveux à l'aide de son nez et l'embrassa gentiment dans le cou.

— Tout ira bien, murmura-t-elle confiante.

Elle ne jouait plus, elle était sincère. Shaw grogna, mais la déclaration de Yulia la rasséréna. La mère de Genrika viendrait quand on lui dirait de venir. Sans rechigner, sans retard. Si seulement Samaritain ne s'était pas incrusté dans la partie. Qu'est-ce que foutait Athéna ? Qu'est-ce que foutait Root ? Comment ce salaud avait-il réussi à la retrouver et à changer le dossier d'Anna sans qu'Athéna ne fût intervenue ? Il était peut-être temps que Shaw rentrât ou qu'elle reprît au moins contact avec Athéna. Histoire de faire le point.

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Le lendemain matin, Shaw avait accompagné Anna. Elle avait coincé la fille que voulait Irina. Elles s'étaient âprement battues parce que la fille était une protégée de la chef du block 15 et qu'elle avait bénéficié de renforts.

Shaw s'était âprement battu.

Anna avait fait de son mieux, mais elle ne s'était pas franchement montrée utile. Des filles du block 17 étaient survenues après que Shaw eût fait le ménage. Sous les ordres d'Alla, elles avaient ramassé la fille et enjoint Shaw et Anna à les suivre. La grande Russe traîna des pieds aussi bien à cause de son état de santé que de la mauvaise volonté qu'elle y mettait. La fille fut conduite au block de Tata. Le seul block à accueillir une véritable tatoueuse. Un lit avait été préparé. Le matelas retiré, des liens prêt à l'emploi. Tata, Irina, et trois autres femmes attendaient. La tatoueuse, et deux... deux belles femmes. Dont Yulia. Celle-ci se troubla quand elle vit Shaw et Anna, et elle évita de croiser leurs regards. La fille fut jetée sur le lit. Irina ordonna à Alla de la réveiller. Une bonne friction de neige fit l'affaire.

La fille se débattit aussitôt.

— Natashka, Svléta, aboya Irina.

Anna prit les chevilles, Shaw les poignets.

— Attachez-la et maintenez-la immobile.

Des menaces contribuèrent à ce que la fille arrêtât de hurler et de se débattre. Irina s'approcha ensuite et se pencha sur elle.

— Tu peux oublier tes protections, Asia. Quand tu sortiras d'ici, tu n'en auras plus si ce n'est la mienne. Et ce soir, quand Natalia t'aura vidée de son block, tu...

Irina se tourna vers Tata.

— Elle t'intéresse ?

— Mouais, elle est pas mal.

— Tu iras voir Tata. Tu feras tout ce qu'elle exigera de toi, parce qu'il faut bien payer sa tatoueuse. Et ensuite, si la nuit n'est pas finie, tu...

— Ne rêves pas trop, Irina, la coupa Tata.

— Tu viendras la finir dans mon block, continua néanmoins Irina. Tu m'appartiens.

Le fille soufflait comme un bœuf. Shaw reconnut enfin la petite dure qui s'était battu à la scierie. Qu'avait-elle bien pu faire pour déplaire à Irina ?

— Je serai jamais ta pute, cracha la gamine.

— Ce n'est pas à toi de décider. Nataschka, occupe-toi d'elle.

Anna pâlit.

— Tu veux retourner au chizo ?

Anna leva les yeux sur Shaw. Shaw lui renvoya un regard dénué d'expression, dur et indifférent. Irina s'impatienta. Anna lâcha les genoux de la prisonnière. Elle lui ouvrit sa veste, dégrafa son pantalon et le tira brutalement sur ses genoux en emmenant la culotte avec. Asia gigota et hurla des insanités. Anna l'enjamba et s'assit sur ses genoux. L'autre bougeait comme une démente. Anna la gifla du revers de la main. La fille se tut, à moitié sonnée, la bouche en sang.

— Relève sa chemise et commence par lui peloter les seins, ordonna Irina à Anna.

la grande Russe s'exécuta. Elle découvrit les seins d'Asia et les empoigna à pleines mains.

— Suces-les et mords-les lui.

Un temps d'arrêt aussitôt sanctionné par une taloche sur la nuque. Anna se pencha sur le buste de la fille qui gémit de douleur sous ses dents. Shaw palissait à vu d'œil. Elle transpirait et une âcre odeur d'urée lui envahissait les narines. La colonie n°2 atteignait le fond. Irina atteignait le fond. Obliger une femme victime de violences physiques à les répéter sur une co-détenue. Transformer la victime en bourreau. La femme violée en violeuse. Engendrer une barbare sur les ruines de son identité et de son humanité. Un goût de bile lui envahit la bouche.

À la demande d'Irina, Anna changea de position. Elle plaça ses genoux entre ceux d'Asia pour se faciliter la suite. Tata l'arrêta avant qu'elle ne pénétrât la jeune détenue.

— Tu vas l'abîmer et je ne pourrai rien en tirer ce soir.

Elle tendit une main, paume ouverte vers Yulia :

— Yulka, exigea-t-elle.

Yulia sortit un flacon de la poche de sa parka.

— Utilise ça, fit Tata à Anna. On te dira quand tu pourras arrêter.

Du gel lubrifiant.

Anna s'en tartina les doigts avant de rendre le flacon à Yulia. Elle ferma un bref instant les yeux, se reçut une nouvelle taloche sur la nuque et s'enquit de ce qu'on attendait précisément d'elle. Encouragée et dirigée par les deux plantons, elle viola méthodiquement et brutalement la jeune détenue.

Anna arborait un air mauvais et elle ahanait parfois sous l'effort. La fille pleurait. Humiliée. Shaw avait envie de vomir. De hurler. De prendre Anna dans ses bras et de l'emmener loin d'ici. De sortir de cet enfer. Elle avait commis des tas d'horreur dans sa vie réelle, plus encore dans sa vie virtuelle, elle avait humilié ses victimes, elle les avait réduit à l'état de loques à peine humaine. Mais elle n'avait jamais fait ça.

Jamais, elle n'aurait pu. Violer Root l'avait traumatisée*. Elle ne l'avait pas vraiment violée parce que Root avait évité l'irréparable avant que Shaw ne l'eût accompli. Root avait pris les devants. Elle l'avait sauvée du pire, mais pas de ses remords, de son sentiment de culpabilité. Maria lui avait certifié qu'une frontière existait entre réalité et virtualité, que Shaw ne l'avait jamais franchie. Parfois, Shaw doutait et remettait cette vérité en question, mais pas tout. Pas tout. Ça, ça ne pouvait pas être vrai.

Les minutes passèrent toutes aussi intolérables les unes que les autres.

— C'est bon, ça suffit, Engelgardt, ordonna soudain Tata. Après, on aura plus de temps pour la tatouer. Si tu veux te soulager, tu peux aller t'isoler cinq minutes avec Yulka. Profite-en, pour une fois, c'est gratuit.

Le fond de la déchéance. Les yeux d'Anna lancèrent des éclairs. Elle se releva en silence et reprit sa place au pied du lit.

— Je t'ai dit que les femmes ne la branchaient pas, dit sentencieusement Irina à Tata.

— Un beau gâchis, se désola celle-ci.

Shaw perçut le léger changement d'appui chez Anna.

— Nataschka ? l'appela-t-elle.

Anna releva la tête. Croisa le regard de Shaw. Une mise en garde. Mais aussi de la colère. Du dégoût. De la haine. Un hurlement muet. Pas à son encontre. À l'encontre d'Irina, de Tata, de la colonie, de ce qui venait de se passer. Anna serra violemment les mâchoires et renonça à libérer sa colère, sa haine, à exprimer son dégoût. Natacha Stepanova Engelgardt se foutait de tout ça. Elle s'en réjouissait même peut-être. Après tout, Asia était mignonne. Quant à Anna Borissnova Zverev, elle s'arrangerait avec elle plus tard. Elle se recomposa une attitude détachée. Et plaça ses mains sur les genoux d'Asia. Elle oublia le pantalon baissé, le sexe dénudé, la toison noire et touffue qui montait haut sur le pubis, qui dévorait le haut des cuisses, le dénie d'intimité, de respect, les larmes silencieuse de la jeune délinquante. Ses reniflements et la morve qui lui dégoulinait sur les joues. Anna n'arriva cependant pas à s'évader du block n°8 comme elle avait pu le faire au chizo. Peut-être parce que sa conscience s'y opposait. Parce que cette fois-ci, elle faisait partie des tortionnaires, qu'elle ne subissait aucune violence. Qu'elle l'exerçait. Elle s'accrocha à la présence de Shaw. Elle se rappela de Maria Alvarez quand elle avait libéré la jeune juge de ses liens, qu'elle l'avait recueillit dans ses bras à Chihuahua. De son courage.

Elle assista horrifiée à la séance de tatouage. Douloureuse et humiliante. Les images obscènes qui naissaient sous les aiguilles de la tatoueuse, d'abord le triangle et le cœur au-dessus du sein gauche, puis un phallus sur le droit, enfin une espèce de motif oblongue, la représentation stylisée d'une vulve. Des motifs qu'arborait aussi Yulia Zhirova, mais en d'autres endroits. Plus en vu. Yulia avait dû commettre un crime autrement pys sérieux envers Tata, qu'Asia envers Irina.

Les trois motifs terminés Shaw et Anna avait retourné la fille sur le ventre. Une opération brutale. Asia n'avait pas encore renoncé à se battre. Shaw l'avait violemment giflée. La fille enfin sur le ventre, Irina avait sorti une badine et ordonné à Anna d'en cingler les fesses et les cuisses de la jeune détenues. Asia avait crié et de longues traînées rouges s'étaient entrecroisées sur sa chair. Elle avait pleuré qu'elle ne bougerait plus, et la tatoueuse avait alors déployé tout son talent. Sous son aiguille était né un tableau qui reproduisait, à peu de chose près, le viol qu'Anna avait commis. L'expression d'extase d'Asia en sus. La tatoueuse était douée. Très douée. Elle possédait du matériel professionnel et utilisait de l'encre de bonne qualité, pas l'un de ces mélanges à base d'urine, de charbon et de mine de crayon.

L'heure du dîner sonna. Des détenues apportèrent des plateaux. Shaw et Anna se contentèrent d'un morceau de pain et d'un malossol. Elles ratèrent la séance de gym. Les filles du block 8, rentrèrent peu à peu. Prévenues ou pas, elles ignorèrent le bruit de la machine à tatouer.

Le couvre-feu sonna. Les détenues se couchèrent, mais les lits autour de Shaw restèrent inoccupés. La tatoueuse n'avait pas pris de pause. Alla et les trois filles du block 17 montaient la garde. Après ce qui avait semblé des heures à Shaw, Irina leur avait fait signe, et les quatre femmes s'étaient couchées dans les lits restés vacants.

Anna subit son calvaire jusqu'au bout. Le sang coulait jusqu'à sur le drap. Le grésillement de la machine à tatouer lui agressait les oreilles. Elle tombait de sommeil et elle arrivait à croire que la nuit ne se finirait jamais. Ce cauchemar immonde. Elle surprit le regard de la tatoueuse se poser plusieurs fois sur elle. Sans comprendre pourquoi.

Les heures passèrent. La jeune Asia, avait à moitié perdu conscience, écrasée de douleur. Shaw ne rêvait que de son lit, simplement de s'allonger, simplement de dormir. En face d'elle, Anna avait les traits creusés et paraissait dix ans, sinon vingt ans de plus que son âge. La tatoueuse arrêta sa machine, changea l'aiguille et farfouilla dans ses bouteilles d'encre.

— Un beau bleu, marmonna-t-elle.

Elle trouva ce qu'elle cherchait.

— La dernière touche.

Les yeux, réalisa Shaw. Les yeux de violeuse. Bleu vif. Électrique. Sur-naturels. Shaw leva le regard sur Anna. La grande Russe luttait contre le sommeil. Elle n'avait pas vu ou pas réalisé. La tatoueuse changea deux fois de couleur, peaufina le regard, puis elle arrêta son outil et se redressa. Fière de son travail. Avec raison. Le sujet était horrible, mais la technique mise en œuvre relevait du grand art.

— Tu es un modèle de rêve, Natashka. Ce fut un plaisir.

Anna papillonna des yeux. Elle n'avait pas compris, se félicita Shaw. La grande Russe posa un regard d'incompréhension sur la tatoueuse.

— La teinte de tes yeux est exceptionnelle, la félicita celle-ci. J'ai ajouté du vert et du jaune à mon bleu pour rendre au mieux leur couleur.

Anna prit un air stupide.

— Qu'en penses-tu ? demanda la tatoueuse.

Elle passa un chiffon humide sur le dos d'Asia pour en chasser le sang.

— On ne voit pas très bien, mais quand la peau aura cicatrisé, tes yeux brilleront comme deux pierres précieuses au milieu de son dos.

Borissnova marchait au ralenti, mais là...

Gagné.

Elle avait enfin compris. Ses yeux fixèrent sur le dos d'Asia. Sur les deux tâches de lumière bleue. Les cheveux noirs, les traits sévères, l'expression de lucre, sadique, l'impression si bien rendue que la femme qui dominait l'autre était dotée d'une grande taille, d'une volonté de fer. Un portrait. Anna contemplait son propre portrait incrusté dans la peau d'une détenue. D'une petite frappe qui venait d'accéder au statut tant redouté d'esclave sexuelle. Redouté, jamais envié, mais pas toujours si détesté. Si Asia savait y faire, si elle acceptait de jouer le jeu, si elle se soumettait de bonne grâce, si elle avançait bien ses pions, si elle savait plaire à Irina, elle obtiendrait peut-être certains privilèges, elle goûterait d'un certain confort, d'une certaine sécurité et d'une certaine considération. Tout ce dont Yulia jouissait depuis des années auprès de Tata.

— C'est vraiment beau, s'extasia Irina.

— Dounia est une véritable artiste, assura fièrement Tata.

La tatoueuse la remercia d'un signe de tête. Elle conseilla à Irina de laver soigneusement les tatouages au savon le lendemain :

— Ce serait dommage que ça s'infecte.

— Irina, tu ramener Asia avec toi.

— Tu n'en veux pas ?

— Il est tard et c'est une loque. Tu me l'enverras quand elle sera plus en forme.

Irina se fendit d'une remarque salace et envoya Shaw et Anna réveiller Alla et les trois autres filles du bloc 17. Elle remercia la tatoueuse et Tata, et donna l'ordre du départ.

— Je vais te raccompagner, lui dit Tata.

Elle se tourna vers Yulia.

— Yulka, va m'attendre dans mon lit.

Le jeune femme hocha la tête. Irina s'étonna que Tata eût encore l'énergie de baiser à cette heure tardive de la nuit. Un rire gras secoua la graisse de Tata.

— J'ai passé la nuit à voir Natashka et son double baiser ta donzelle. J'espère que Svléta ne l'a pas trop épuisée, parce que je me sens prête à baiser pendant quarante-huit heures sans m'arrêter. Rien que d'y penser...

Tata se passa une langue gourmande sur les lèvres.

— Comment tu as trouvé ma belle pute, Slvéta ?

— Pas mal, répondit Shaw..

— Pas mal ?! s'esclaffa Tata.

Tata lui donna une grande bourrade dans les côtes.

— Yulia est la meilleure pute du camp. J'ai une liste d'attente longue comme le bras de filles ou de gardiens prêts à me payer n'importe quoi pour ne serait-ce que pour passer dix minutes en sa compagnie.

Elle passa un bras en travers des épaules de Shaw et la serra contre elle.

— Avoue que tu as passé une semaine paradisiaque.

Elle était à vomir. Shaw grogna. Tata se pencha à son oreille. La proximité de ses lèvres charnues hérissa Shaw. Elle fit appel à toute sa volonté pour ne pas se dégager brutalement et massacrer la chef de block.

— Dis, j'ai entendu dire que toi et Natashka... susurra Tata obscènement. C'est vrai ?

— Non.

Tata repris ses distances, contrariée.

— Mmm, tu sais...

— Tata, ne finis pas ta phrase, lâcha Shaw. T'es chef de block, Irina est ton amie, mais si tu vas trop loin, je m'occuperai personnellement de toi. Je te crèverai pas, mais tu regretteras d'être encore en vie.

Tata l'attrapa par le col de sa parka et la plaqua violemment contre le montant d'un lit. Tout le monde se retourna. Tata referma ses mains autour du cou de Shaw et la souleva de terre. Elle la décolla du montant du lit et la renvoya aussitôt dessus. Durement.

Anna n'arrivait plus à penser, à réagir. Asia, le tatouage, le chizo, le viol, et maintenant l'Américaine. Shaw. Sameen Shaw. Elle n'en pouvait plus. Shaw allait se faire massacrer et Anna n'avait même plus la force de la défendre. Il fallait qu'elle intervienne. Que Natacha Engelgardt intervienne. Maintenant avant qu'il ne fût trop tard.

— Laisse-la-moi, fit-elle. Elle est du block 17, c'est moi qui m'occupe de ce genre d'affaire.

Tata tourna la tête dans sa direction. Demanda du regard son accord à Irina. L'obtint, sans conditions. Elle lâcha Shaw et lui lança aussitôt un coup de coude sur le côté de la mâchoire qui l'envoya à terre.

— Tu t'en occupes maintenant, Natashka. Devant nous. Et tu ne t'arrêtes que quand je te le dis. Tu as carte blanche.

— Mais tu ne touches pas à ses dents, intervint Irina. Je ne veux pas de filles édentées dans mon block. Ça me dégoûte.

Shaw cherchait à se remettre debout. Anna l'aida. Pas vraiment gentiment. La grande Russe arborait un masque dur et indifférent. Shaw comprit qu'elle allait recevoir la correction de sa vie et qu'elle n'avait pas intérêt à compter sur la clémence ou un quelconque favoritisme de la part de la grande Russe. Qu'elle avait aussi intérêt à se battre si elle ne voulait pas se faire massacrer. Anna Borissnova n'existait plus. Natasha avait pris le relais.

Deux coups de poing suivis d'un puissant coup de pied envoyèrent Shaw valser par-dessus un lit. La détenue qui l'occupait se réveilla en hurlant. Anna sauta sur son lit et la fit taire d'un coup de poing à la mâchoire. Irina et Tata s'esclaffèrent. Shaw avait roulé par terre et s'était cogné la tête contre le lit suivant. Anna se tenait accroupie sur le matelas, prête à bondir.

Elle bondit. Shaw était mal placée, elle la reçut sur elle et les poings d'Anna s'abattirent. Durement. Shaw grogna, elle lui crocheta la mâchoire et la plia en arrière. Elle se redressa avec elle. Anna s'agrippa à ses vêtements, elle bascula sur le dos et entraîna Shaw avec elle. Elles roulèrent l'une sur l'autre, placèrent des coups quand elles le purent. Anna prit rapidement le dessus. Elle plaqua Shaw au sol, lui asséna un violent coup au sternum. Shaw la respiration coupée s'accrochait inutilement à ses vêtements

— Natashka, l'appela Tata.

Tata lui tendit une courte matraque en caoutchouc. Un rictus mauvais déforma les traits régulier d'Anna. Shaw se protégea le visage avec les avant-bras. Anna frappa. Elle la frappa de tout son soûl, jusqu'à l'abrutir. Jusqu'à ce que Shaw ne sentît plus ses bras. Anna alternait ses frappes. Une série de coup à la tête, puis sur la poitrine, pour revenir à la tête, ou simplement sur les bras placé en bouclier. La matraque, avait touché le front, le crâne, les épaules, les oreilles. Shaw ne se battait plus. Une dernière série et Anna se remit sur ses pieds.

— Lève-toi, cracha-t-elle à Shaw.

Un coup de pied avant de renouveler son injonction. Shaw grogna, elle se retourna sur le ventre et se releva. Tassée sur elle-même. La tête baissée. En garde. Prête à encaisser. Encore. Borissnova ne ressemblait plus à Borissnova. Elle avait une tête de tueuse.

Machinalement, Shaw porta son pouce droit à la bouche et s'arracha la peau du doigt. Anna lui tendait un miroir. Pour la première fois, Shaw réalisa pleinement ce que Root, Reese, Maria, Mark ou Brown avaient pu ressentir quand elle les avaient affrontés après avoir perdu le contrôle, après avoir glissé hors de la réalité. La peur brute qu'elle pouvait inspirer. La peur face à sa violence. La peur de l'avoir perdue. Shaw n'avait pas vraiment peur face à Anna, mais elle l'aimait bien. Elle la respectait. Parce que... parce qu'Anna était une fille bien. Mais pas là, pas à ce moment-là, et pas dans cette pièce.

Anna avait glissé. La nuit avait été trop dure. Et c'était...

Shaw ne précisa pas son sentiment. Anna avait pris son élan. Shaw la prit à contre-pied. La combat reprit. Plus rude, plus violent.

Yulia était revenue sur ses pas. Découvrir Shaw et Anna se battre la laissa bras ballants. La violence déployée. Le sang qui coulait. Elle avait admiré Shaw tabasser Maroushka, loué sa technique. Maroushka avait une réputation de bagarreuse. Aguerrie. Une vaste blague. L'affrontement entre Maroushka et Svléta n'avait rien de commun avec celui qui se déroulait sous ses yeux.

L'issue du combat lui sembla incertaine. Natashka montrait des signes de fatigue. Quoi d'étonnant quand on savait qu'elle sortait de trois jours de chizo. Slvéta s'était laissée surprendre au début et elle avait ensuite plus ou moins ménagé son adversaire. Mais elle avait pris de mauvais coups. Du sang coulait d'une lèvre fendue, d'un sourcil, et Yulia n'aurait pas parié qu'elle n'avait pas le nez cassé. Le combat s'était alors équilibré. Irina s'en aperçut, elle avait sommeil, elle fit un signe du menton en direction d'Alla et d'une autre fille.

Shaw se retrouva saisie par derrière. Elle grogna se ramassa pour se débarrasser des nouvelles venues. Anna profita de la situation. Elle frappa au sternum. Deux fois. Shaw râla, chercha de l'air.

— Tenez-la bien, fit Anna.

Maintenant commençait la correction. Yulia se décomposa. Son estomac se contracta violemment et des larmes piquèrent ses yeux. Elle avait cru en Svléta. Cru à tous ses boniments. À l'amitié qui la liait à Natashka. Yulia avait déjà quitté la colonie n°2. Elle la réintégrait brutalement.

Tata l'avait invitée à assister au tatouage d'Asia pour réaffirmer ses droits sur elle. Elle lui avait commandé de l'attendre dans son lit pour les mêmes raisons. Coucher avec Tata demandait de la résistance et de la force physique. Satisfaire les besoins de ses clients aussi. Svléta lui avait offert une pause. Elle avait passé six nuits avec elle. Même le jour où celle-ci s'était fait tabasser par les femmes de main de Maroushka. Svléta l'avait renvoyée du block, mais Yulia lui avait affirmé que Tata la jugerait coupable d'une faute si elle ne restait pas la nuit avec elle et qu'elle le lui ferait payer. Svléta lui avait rétorqué qu'elle s'en foutait, que Yulia pouvait faire ce qu'elle voulait, mais qu'elle dormait seule. La femme qui occupait le lit sous celui de Svléta lui avait proposé de l'accueillir. Olga. Sans contre-partie. Yulia avait accepté.

Elle avait continué à effectuer quelques passes rapides à la scierie, mais au camp, pendant sept jours, elle était restée à la disposition de Svléta. Elle avait, grâce à elle, bénéficié d'une semaine comme elle n'en avait jamais eu depuis des années. Une semaine entière à dormir tranquillement la nuit, à ne pas courir d'une détenue à un garde, d'une détenue à une autre détenue. Elle avait oublié ce que c'était que de dormir nuit après nuit sans avoir à satisfaire les besoins des uns ou des autres, parce que, quand elle n'avait pas de clients, il était rare que Tata n'exigea pas de passer la nuit avec elle. Elle aurait préféré dormir seule, mais Svléta, excepté quand elle rêvait, bougeait très peu la nuit et lui ménageait autant de place qu'il était possible de lui en faire dans le lit étroit.

Svléta avait allumé une petite flamme. Une envie. Une réaction. Elle avait secoué l'apathie dans laquelle Yulia se complaisait depuis des années. Un regain d'énergie l'avait saisie, elle avait soudain pensé à demain. Son cerveau s'était mis en branle et elle planifiait elle aussi son évasion. Leur évasion. Svléta lui avait parlé de faire des réserves. Yulia lui avait déjà fourni une plaque de chocolat, six saucisses, des pommes de terre, des cigarettes, des barrettes de résine de cannabis, deux briquets, une flasque de vodka qu'elle avait subtilisée à un garde et remplie plus tard avec ce que lui avait cédé Tata. Elle avait rempli ses poches de copeaux de bois. Elle ramassait tout ce qu'elle trouvait quand un garde l'appelait dans un local, et si elle pouvait, tandis qu'il grognait de plaisir, elle lui faisait les poches.

Svléta avait calmé ses ardeurs quand elle lui avait rapporté un chargeur de pistolet et de l'argent.

— Yulia, si tu te fais pincer, ça n'arrangera pas nos affaires.

— Aucun risque.

Devant l'air dubitatif de Svléta, elle avait attaqué :

— Je t'assure que quand je les suce ou qu'il me ramone, leur pantalon sur les chevilles, ils ne s'inquiètent pas de ce que font mes mains. Ils aiment plutôt ça quand elles se baladent dans leurs poches.

— C'est pas la peine de te la jouer vulgaire avec moi, avait vertement répondu Svléta. D'abord, je n'apprécie pas et ensuite, ça ne m'impressionne pas. Jouer à la pute ne te va pas trop.

— Mais c'est ce que je suis.

— Pas pour moi, alors ferme ta grande gueule et sois prudente.

Yulia avait du mal à cerner Svléta. C'était une criminelle. Et pas une petite pointure. Tout comme Natashka. Yulia en avait rencontré des dizaines comme elles. Baisé des dizaines comme elles Mais... Mais il y avait autre chose. Elles n'avaient pas été engagées pour la faire évader. Elles étaient là pour elle. Et c'était impensable. Yulia ne concevait pas ce que cela pouvait impliquer. Elle avait cherché des réponses au début. Elle avait renoncé et oublié l'objectif que poursuivait Shaw.

Rendre sa mère à Genrika.

Ce qui lui importait maintenant, c'était que Svléta ne la laissât pas tomber, et que toute cette excitation, ce bouillonnement juvénile de sang qui coulait à nouveau dans ses veines ne retombât pas.

— C'est bon elle eu son compte, lâcha Tata. Pas la peine de trop la sonner, si vous ne voulez pas la porter.

Anna ignora le commandement et continua à frapper. Tata présenta une main, la tatoueuse lui remit une matraque. Un bon coup sur le côté de la tête envoya Anna valdinguer dans les lits.

— Pff, tes filles sont de vraies sauvages, Irina, souffla Tata d'un air goguenard.

— Tu te défends pas mal de ce côté-là, rétorqua Irina.

— Ouais, c'est vrai, acquiesça fièrement la grosse chef de block.

Tata n'était pas qu'un énorme tas de graisse gélatineux. Elle utilisait avec une grande efficacité sa taille et son poids, et elle possédait assez de force pour soulever du sol une bille de bois et la lancer à deux ou trois mètres. Tata s'avança vers Shaw. Alla et l'autre détenue l'avait laissée tomber. Shaw bavait du sang, à genoux. Tata se pencha. Elle lui empoigna les cheveux et lui tira la tête en arrière.

— La prochaine fois que tu te permets de me menacer, je t'achète à Irina, quel qu'en soit le prix. Je ferai de toi mon animal de compagnie. Tu as bien compris ?

— …

Tata secoua Shaw comme un prunier.

— Tu as bien compris, Ninitvine ?

— Oui.

— Dis pardon.

— Pardon.

Une gifle.

— J'ai mal entendu.

— Pardon, chef.

Tata se pencha à son oreille.

— Quand tu seras un peu plus présentable, si l'envie te prend de te payer encore un peu de bon temps avec Yulia, viens me voir. J'ai beaucoup apprécié tes services.

— D'accord, chef. Je n'y manquerais pas, chef, lui assura Shaw.

Tata se redressa.

— Des sauvages, mais des filles vraiment précieuses, apprécia-t-elle d'un ton goguenard.

Elle aperçut Yulia, s'étonna faussement qu'elle ne fût pas déjà nue à chauffer son lit, planta ses gros doigts dans sa nuque et la guida dans les travées en lui susurrant des paroles obscènes à l'oreille. Yulia gloussa et gémit de douleur, elle avait le cœur noir et oppressé, et elle se vautra dans la graisse de Tata jusqu'au matin, jusqu'à l'épuisement.

.

— Occupe-toi de Slvéta, Natashka, lui commanda Irina. Les autres, vous ramenez Asia, je m'occuperai d'elle demain matin. Je suis crevée.

Irina bailla à s'en décrocher la mâchoire et fila se coucher sans s'inquiéter des autres. Chef de block ou pas, elle devrait bosser le lendemain.

Shaw chercha Anna du regard. La grande Russe s'était remise d'aplomb et elle secouait la tête comme pour chasser un insecte qui l'eût importunée. Shaw s'essuya le visage avec la main. Elle gémit brièvement et tenta de se relever. Mission impossible. Et Anna qui agissait comme si elle avait été frappée d'autisme. Shaw l'appela. La Russe cessa aussitôt de bouger. C'était pire. Maintenant elle ressemblait à une statue. De goûminate de sang. Tata ne l'avait pas ratée. Shaw non plus.

— Natashka...

Les yeux d'acier. Shaw soupira. Elle se trouvait au bord du précipice, Anna était déjà tombée dedans et elle ne se sentait pas la force d'aller la chercher.

— Tu dois me ramener où tu retourneras au chizo.

Shaw n'employait jamais ce mot. Un rictus déforma les lèvres d'Anna. Ses yeux s'assombrirent. Elle paraissait encore plus dingue qu'avant. Elle se froissa soudain le visage entre les doigts. Son pouce et son index s'enfoncèrent dans ses orbites. Elle jura en russe. Quand sa main se retira de son visage, elle avait réintégré sa personne. Un autre précipice, plus noir et plus profond que celui auquel elle venait d'échapper, sembla s'ouvrir sous ses pieds.

— S'il te plaît, Natashka, l'implora Shaw, avant que la grande Russe ne ne précipita dedans.

Anna souffla son nom et elle aida Shaw à se relever. Elle lui crocheta la ceinture de son pantalon sous sa parka et la souleva pratiquement de terre. Elle était livide. Le froid les agressa dehors. Réveilla Shaw. Les lampadaires dispensaient une lumière chiche et blafarde. Des halos qui vacillaient dans la nuit. Une nuit d'encre. Sans lune. Peut-être scintillante d'étoile. Shaw aurait été incapable de le dire, de les voir. Le sang lui obscurcissait la vue d'un œil et elle ne voyait rien de l'autre. Elle s'en fichait. Il y avait plus important. Elle avait besoin d'Anna Borissnova, de son calme, de sa maîtrise de soi. Elle avait perdu la grande Russe, ce soir. Trop de combats, trop d'horreur, trop de souffrance. Shaw devait la rattraper maintenant. Comme elle avait parfois rattraper des soldats en Afghanistan. Un devoir d'officier. Un officier des Marines ne laissait jamais tomber un camarade.

Elle s'arrêta de marcher. Anna raffermit sa prise.

— Emmène-moi sous le réverbère.

Anna la conduisit comme elle le voulait sous un réverbère.

— Lâche-moi, l'enjoignait Shaw. Tu saignes, je ne pourrais pas t'examiner dans le block, je veux voir ce que tu as.

Anna grogna son approbation. Elles se firent face. Anna recula d'un pas et se mit à balbutier des mots incompréhensibles.

Shaw n'avait jamais développé une grande empathie envers les gens, mais elle avait compensé celle-ci. Elle observait. Elle analysait. D'année en année, elle avait établi des classifications. Ses études de médecine avaient accéléré et affiné le processus. Elle établissait des diagnostics. Elle pouvait se couper des gens, les rejeter hors de son monde ou bien se pencher sur leur cas. Parce que c'était nécessaire, parce que sa survie en dépendait. Parfois par curiosité. Parfois pour accéder à une certaine compréhension. Ou pour prévoir leur réaction.

À l'université et à l'hôpital, Shaw avait eu du mal à gérer les humeurs de ses patients et n'avait pas prêté attention à celles de leurs proches parce qu'elle se focalisait uniquement sur le cas médical qui l'occupait. Qu'elle était trop jeune, trop fermée, trop enthousiaste, trop concentrée. Parce qu'elle n'aimait personne ou que les rares personnes qui comptaient pour elle, Ephrem Cohen son instructeur de krav maga ou Mark Hendricks, n'appartenaient pas à la sphère médicale. Tout comme Cole.

Et puis, elle avait rejoint les Marines. Elle n'était pas médecin, mais elle avait soigné des soldats. Deux mondes s'étaient télescopes. Celui du médecin et celui de l'officier. On lui avait confié des missions d'apaisements parce qu'elle parlait le persan et qu'elle avait appris rapidement l'arabe et le pachtoun. L'USMC l'avait poussée à activer ses compétences d'observation et d'analyse au maximum. Elle avait gagné une réputation d'expert en science du comportement auprès de certains de ses supérieurs alors qu'elle était incapable de comprendre les gens. D'appréhender les sentiments. Les siens comme ceux des gens qui l'entouraient. Shaw savait, mais elle ne comprenait pas. Sa tâche d'officier et ses missions d'apaisement lui avaient demandé un énorme effort d'adaptation. Un effort presque constant qui avait renforcé sa tendance au silence et à l'isolement dès qu'elle ne se trouvait plus en service. Sa propension à des entraînements physiques rigoureux et intenses.

Travailler pour l'ISA l'avait libérée de ses obligations envers les autres. Équipe réduite, autonomie, missions qui demandaient de la précision, de l'organisation, du courage. Un travail solitaire qui n'impliquait aucune responsabilité. Shaw suivait les ordres.

L'arrivée de Root dans sa vie n'avait rien changé à la donne. Jusqu'à que, ce qu'elle pensait n'être qu'une vague préférence, un attachement certain et une attirance encore plus certaine, lui explose à la figure. Shaw n'avait jamais aimé personne. D'aussi loin qu'elle s'en souvenait. Pas comme Root. Elle n'avait pas compris pourquoi, elle ne savait toujours pas pourquoi. Elle avait analysé ses sentiments, ses réactions, sa douleur, sa souffrance et en avait conclu qu'elle devait l'aimer. Qu'elle l'aimait. Différemment. Parce que personne ne lui avait occasionné autant de souffrance, autant de plaisir, autant d'enthousiasme et autant plénitude. L'aimer, ou savoir qu'elle l'aimait, avait changé ses relations aux autres. Elle activait sans y penser ses compétences d'observation avec eux. Du moins avec ceux qui comptaient à ses yeux. Pour les autres, si elle voulait les comprendre, elle devait se poser et mettre en route le processus d'analyse.

Anna comptait, et la jeune Russe se sentait si mal qu'elle était à deux doigts de fuir. De se fuir et de fuir le regard de Shaw.

— Ne fous pas le camp, l'arrêta Shaw avant qu'Anna n'eût pris cette décision. Je ne pourrais pas rentrer au block toute seule. Si tu me laisses, je ne passerai pas la nuit. Je n'ai pas envie de mourir ici.

— Je... je...

— Tu t'es vengé.

— Vous ne m'avez rien fait, vous... je...

— On s'en fout, j'ai besoin de toi.

— Je suis un monstre.

Shaw lui saisi le devant de sa parka.

— Ouais, t'as violé une fille qui ne t'avait rien fait, tu l'as regardé ensuite se faire tatouer ton portrait sur dos pour immortaliser ton exploit et, parce que tu n'es qu'une pauvre cloche à la botte d'Irina, tu m'as passée à tabac.

— …

— Demain, tu seras la régulière de Tata et quand elle en aura marre de baiser un glaçon, elle te refilera à Irina qui fera de toi sa tueuse et sa tortionnaire en chef. Beaucoup de filles te craignent déjà, tu deviendras la terreur de la colonie, l'âme damnée des plantons, la Baba Yaga des détenues.

Anna restait sans réaction, sans bouger, sans parler, les yeux inexpressifs. Shaw la secoua avec le reste de force qu'il lui restait.

— Tu seras ce que tu es devenue, ce que tu en train de te laisser devenir, si tu baisses les bras, si tu fais pas face à toutes les saloperies que tu as vécues ce soir.

Petite lueur.

— Tu veux rester ici ?

Éclair de terreur.

— Non, souffla Anna.

— Pourquoi, pour retrouver ta liberté ? Parce qu'Alexeï te manque ?

— Non.

— Tu veux savoir pourquoi ?

— Non.

— Ouais, ben, je vais te le dire quand même. Tu veux partir parce que tu as peur, tu as peur de te perdre. Ce soir, tu ne jouais plus ton rôle, tu étais Natacha Engelgardt. Au départ, ça t'as dégoûtée, révoltée, tu as lutté contre ça, mais après... Tu y as pris plaisir. Ça t'a plu de me casser la gueule. Tu y a pris plaisir.

— Non, protesta Anna. Non, ce n'est pas vrai.

— Ne me mens pas, cracha méchamment Shaw. T'as pris ton pied. Avoir le contrôle, m'écraser, me faire porter la responsabilité de tout ce qui t'es arrivé dernièrement et me le faire payer. Ça t'as plu, et si Tata ne t'avait pas frappée, tu aurais continué, qui sait même si tu ne m'aurais pas tuée. Tu n'avais pas envie de me tuer ?

Les yeux d'Anna reprirent de l'éclat. Un éclat mauvais. C'était quitte ou double. Soit Shaw récupérait Anna Borissnova Zvérev maintenant, soit elle la perdait définitivement.

— Alors, vas-y, Natashka. Maintenant, tu es tout seule. Plus de Tata ou d'Irina pour t'arrêter, Natashka. Tu peux me massacrer, tu peux même me violer, parce que je suis sûre que l'idée de le faire t'a effleurée quand tu as commencé à me cogner dessus. Les gardes qui doivent traîner par là, se réjouiront du spectacle. Fais-moi cracher mes dents, baise-moi, encule-moi et fais moi payer la mort d'Anna Borissnova. Natashka.

Shaw avait mis tout le mépris qu'elle avait pu dans ce dernier mot. Tout son discours avait été spontané. Jamais elle n'avait pensé qu'Anna haïssait à ce point la criminelle qu'elle incarnait, qu'elle vivait dans l'angoisse de se confondre avec elle. D'être Natacha Stépanova Engelgardt.

Shaw venait de donner corps à son pire cauchemar.

— Avoue que tu en rêves, asséna encore Shaw. T'es qu'une belle salope. Une ordure. Alors, vas-y, cria soudain Shaw. Qu'est-ce que tu attends ?!

Anna eut un mouvement de recul, mais Shaw la tenait fermement.

— Vas-y ! siffla hargneusement Shaw.

Toute la soirée repassa dans l'esprit d'Anna.

Shaw n'avait plus la force de se battre. Si elle avait échoué à la secouer assez fort, elle n'était pas sûre de pouvoir encore la contrôler pour l'empêcher de se déchaîner sur elle. Ou pour plonger. Si Anna craquait, elle se débrouillerait, mais si elle ne craquait pas. Si elle glissait...

La jeune Russe se décomposa.

— Je ne me sens pas bien, murmura-t-elle.

Shaw la lâcha. Anna se retint au mat du réverbère et se plia en deux, secouée de spasmes. Elle éructa et vomit ses tripes, un mélange de bile et du reste de son dernier repas. Surtout de la bile. Nauséabonde et acide.

.

Boria cligna des yeux. Il était de garde, affecté à la surveillance du camp, coincé pour la nuit dans un mirador. Relève à six heures. Il avait pris son service à trois heures. Des gardes en pleine nuit, en plein vent, exposé au froid. Il était de toutes les corvées. Il n'y avait rien à surveiller la nuit. Le camp dormait la nuit. Il imaginait le corps de toutes ces femmes. Jeunes, vielles, usées ou encore fraîches, ces corps épuisés. Malodorants, une fois débarrassés de leurs vêtements. Le halo des réverbères éclairait de place en place les cours d'appel, les allées, les tas de pierres ou de bois que les détenues punies transportaient d'un endroit à un autre, sans raison. La nuit effaçait les couleurs qui donnaient, le jour, un semblant de gaité à la colonie, les blocks apparaissaient pour ce qu'ils étaient vraiment. Des bâtiments uniformes, des ombres dans la nuit, des boîtes dans lesquelles s'entassaient cent unités, cent numéros. Des boîtes à malice. Parfois, une fenêtre brillait accentuant la désolation du reste. La neige immaculée n'apportait aucune beauté, n'inspirait aucun sentiment de pureté. Elle renforçait les contrastes. Les ombres devenaient plus sombres, la saleté plus visible.

On n'entendait jamais rien durant les nuits d'hiver. Rien de plaisant. Le sifflement du vent quand il soufflait, une porte ou une fenêtre qui battait avec insistance jusqu'à le rendre fou, un aboiement de chien, sinistre, et parfois, le hululement d'un oiseau nocturne. Ce cri déchirant qui lui glaçait les veines plus sûrement encore que l'aboiement des molosses. S'il n'y avait eu le gros thermos de thé brûlant, la tasse fumante et l'odeur réconfortante qui s'en dégageait, Boria aurait commencé son tour de garde ivre mort et entretenu son ivresse jusqu'au moment de regagner son lit.

Il avait remarqué la lumière dans le block 8 et n'avait surtout pas essayé de savoir ce qu'il s'y passait. Il avait vu une femme sortir suivie presque aussitôt suivie par cinq autres. Les aiguilles de sa montre affichaient quatre heures cinquante. Une fille avait fait les frais de la nuit. Quatre de ses co-détenues la portaient comme un sac. Il les avait suivies du regard. Curieux de savoir à quel block elle appartenait. Le block 8 faisait les gorges chaudes des amateurs de femmes. L'énorme chef du block entretenait des prostitués qui vendaient sans distinction leurs services aux détenues et aux gardiens. Son attention avait été un instant distraite par l'apparition de deux nouvelles femmes qui sortaient du block 8. L'une soutenait l'autre. La plus grande soutenait la plus petite. Il avait cyniquement pensé que la fête avait dû être terrible.

Il avait reporté son attention sur la première femme qui était sortie du block 8. Elle ouvrait la porte de son block. Il se repassa la configuration du camp en tête. Block 17. Tata et Irina. Un binôme emblématique qui fricotait ensemble depuis des années. Il n'imaginait même pas ce qu'elles avaient pu faire pendant la nuit. Le block 17. Le block de la chanteuse. Il sortit une paire de jumelles et les braqua sur les deux détenues qui étaient en drenier du block 8. Elles étaient arrêtées au pied d'un réverbère. Il fit le point.

Deux silhouettes prises dans un cercle de lumière au milieu de la nuit glaciale. La petite avait la figure en sang et la chanteuse vomissait devant elle. Scène de vie à la colonie n°2. Violence, alcoolisme et dépravation. Elle avait une si belle voix, pourtant.

Dans le cercle de lumière, Anna se redressa et Shaw lui adressa un improbable sourire.

— J'ai... commença la jeune Russe.

— Tu n'es pas la première, tu n'es pas la dernière. Tu n'as rien à te reprocher et tu peux me demander n'importe quoi. J'ai dérapé avant toi, je sais ce que ça fait. C'est dur, je le sais, mais tu es une fille solide, je suis là, tu ne m'as jamais laissé tomber, je ne te laisserai pas tomber. Ni maintenant ni après. Tu retrouveras ceux que tu aimes. Ils te retrouveront aussi.

Anna se mordit la lèvre inférieure.

— Tu peux pleurer. Tu peux hurler, continua Shaw. J'ai pleuré et hurlé pendant des mois, même ta cabane doit s'en souvenir.

Boria vit Shaw lui tendre les bras. Il zooma sur le visage de la chanteuse. Des larmes lui inondaient le visage. Shaw s'approcha et referma les bras sur elle.

— Tu es une fille bien, Anna, lui murmura-t-elle à l'oreille. Ne l'oublie jamais.

Elle se répétait. Mais elle ne voyait pas trop quoi dire d'autre et elle le pensait vraiment. Élisa Brown ? Anna Borissnova ? Elles ne se ressemblaient pas vraiment, mais elles méritaient toute les deux son attention. Elles souffraient, même si Shaw ne savait pas ce qui tourmentait Brown. C'était des filles bien. Shaw ne voulait pas les voir couler, s'effondrer, se renier et se perdre. Elle les voulait solides.

Elle voulait voir Brown rougir et se trouver stupide quand Shaw la chambrait, elle voulait l'officier compétent, la jeune femme souriante qui s'était attiré l'affection d'Alma et de Maria. Comme ellle voulait entendre chanter Anna, goûter son borchtch dont Borkoof avait vanté l'excellence, elle voulait voir cette grande femme impassible esquisser un sourire, tirer comme un dieu, planter ses yeux bleu dans les siens, sourire avec ses yeux. Elle ne voulait pas les perdre.

Anna pleura longuement. Sa peine, son dégoût, sa peur. D'épuisement. Shaw resta solide contre elle. La jeune Russe renifla une dernière fois et releva la tête. Épuisée moralement. Physiquement. Shaw ne valait pas mieux.

— Je te ramène ? demanda Anna.

— Ouais.

— Merci.

— Je me serai excusée pour la vie auprès de toi, ici, ça faisait chier, grommela Shaw. Mais comme tu m'auras remercié pour la vie de la même façon, je crois qu'on pourra estimer que nos comptes sont soldés.

— …

— Peut-être que je devrais arrêter de tenir une ardoise, suggéra Shaw.

Les yeux d'Anna s'éclaircirent. Son fameux sourire.

— J'ai jamais vu personne faire ça, ronchonna Shaw.

— Faire quoi ?

— Sourire des yeux.

— …

— Tu souris des yeux.

— …

— On ne te l'a jamais dit ?

— Non.

— Pff, t'a vraiment fréquenté que des cons dans ta vie.

— …

— Sinon, je suis gelée.

Le sourire d'Anna passa à ses lèvres.

— Je te servirai de couverture.

— Je me suis tapé Yulia pendant une semaine, râla Shaw. J'en ai marre des couverture chauffante et j'ai mal partout.

Anna la prit par la taille.

— Tu l'as trop fait crier, fit-elle.

— …

— Ce n'était pas très discret, ajouta la grande Russe.

— Parce que toi tu l'es ?

— C'est une proposition ?

— Hein ? Quoi ? balbutia Shaw.

Elle eût l'air si bêtement surprise qu'Anna éclata de rire.

— T'es trop con, bougonna Shaw.

— Ta tête ! rit Anna

— Vivement qu'on se casse.

— Je suis ta femme.

— Pour le coup, je t'épouse direct.

— … ?

— Vraiment, t'es con...

Anna capta la plaisanterie. Elle maugréa une insulte et menaça Shaw de la balancer dans un four.

— Tu crois vraiment à Baba Yaga ? demanda celle-ci.

La grande Russe se lança dans une explication mythique. Elle avoua aussi que Baba Yaga cristallisait ses peurs et ses terreurs irraisonnées. Elles traversèrent lentement la cour en discutant, parfois un rire fusait. Dominait le sifflement du vent.

Boria abaissa ses jumelles. Il se sentait un peu coupable de les avoir ainsi observées à leur insu. Ce n'était pas la première fois. La grande détenue chantait la première fois et l'autre lui avait semblé tellement paisible. Il y a avait eu la magie du feu et du chant. C'était différent ce soir. Dans la forêt ont aurait pu croire que la colonie n'existait pas, que les deux femmes n'étaient pas des criminelles condamnées à perpétuité. Ici, tout avait rappelé leur condition, la colonie : le sang, le vomi, la nuit, les pleurs, le froid, le vent, le décor déprimant. Mais le miracle s'était une nouvelle fois produit. Il renifla et s'essuya rapidement les yeux avant que les larmes ne gèlent et ne lui scellent les paupières. Boria était un pauvre type, un moins que rien sans éducation, un minable qui n'avait pas assez d'argent pour épouser la fille de ses rêves. La fille qui lui passerait sous le nez s'il tardait trop longtemps à lui accorder ce qu'il lui avait promis. La fille à qui il ne racontait jamais ce qu'il vivait à la colonie n°2. La fille qui lui donnerait un enfant, peut-être deux. À qui il ne parlerait jamais de son métier. Parce qu'il n'y avait rien à raconter. Parce qu'il ne voulait rien rapporter de la colonie. Rien de la misère humaine qui y régnait.

Sauf ça.

Boria n'était pas l'homme qu'il croyait. La colonie, Blatov et les hommes qui profitaient du système n'avaient pas perverti son cœur et son âme. Boria n'avait jamais brillé sur les bancs de l'école, mais il s'était toujours montré bon camarade et ses professeurs, s'ils regrettaient sa médiocrité, ne s'étaient jamais plaint de son indiscipline ou de son impertinence. Il était né dans une famille modeste et aimante. Chaleureuse et joyeuse. Sa fiancée patientait parce que Boria était l'homme qu'elle aimait, le mari dont elle rêvait et le père qu'elle voulait pour ses enfants. Un homme simple, doux, aimant, honnête et généreux. Elle était institutrice, elle n'avait pas besoin d'un homme pour l'entretenir, rien ne pressait, et si Boria tardait trop, la jeune femme saurait précipiter la décision du garçon. Elle appréciait Boria pour ce qu'il était et elle l'aimait sincèrement. Elle l'aimerait plus encore quand il lui raconterait l'histoire de ces deux femmes. Des larmes dans les yeux.

Peut-être n'expliquerait-il pas ce qui l'avait tellement touché cette nuit-là. Ce qui lui avait tiré des larmes, mais sa fiancée comprendrait et elle relaierait l'histoire de ces deux femmes, de ces deux criminelles à leurs enfants. Elle en ferait une leçon de vie, il en ferait un conte. Un récit merveilleux. L'histoire d'une amitié sincère et fidèle qui avait surnagé au-delà de la boue et de la violence. Au-delà des ténèbres et de la bassesse humaine.

Une histoire qui deviendrait plus romanesque encore. Une histoire qui finirait par rendre son honneur et son estime de lui-même à Boria. Une histoire qui le libérerait de Blatov.

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Le 21 janvier, un lundi, Yulia, Shaw et Anna Borissnova ne revinrent pas de l'aire d'abattage. L'alerte ne fut donnée que le lendemain matin. Le sur-lendemain, il neigeait tellement que les recherches furent repoussées. Repoussées si longtemps que les trois fugitives prirent une semaine d'avance sur leurs poursuivants. Les traces s'étaient effacées. Leurs signalements furent diffusés dans toute la région. On balaya la zone avec des hélicoptères. En vain.

Elles avaient trop d'avance. Elles auraient pu être rattrapées par les chiens la première nuit, mais le camion avait crevé sur la route qui ramenait l'équipe de bûcheronnage auquel elle appartenait au camp. Les détenues étaient arrivées très tard au camp. Le couvre-feu avait déjà sonné.

Tata pensait Yulia avec Shaw. Irina pensait Shaw et Anna avec Yulia. La protégée de Tata s'était vanté de se donner alternativement aux deux femmes. Les deux plantons comprirent leur erreur à l'appel du matin.

Boria dormait quand les sirènes se mirent à hurler.

— Rassemblement, rassemblement !

Des coups sourds sur les portes.

— Debout, debout !

Boria s'habilla. Ajusta son arme dans son holster.

— Armurerie ! Armurerie.

Il récupéra un fusil, son fusil, et se rendit dans la cour.

— Qu'est-ce qui se passe ?

— Une évasion. Il manquait trois détenues à l'appel ce matin.

— Elles sont parties pendant la nuit ?

— Non, elles se sont fait la belle hier, elles ne sont pas rentrées du bûcheronnage.

Blatov confirma. Il bouillonnait de rage. Une évasion. Dans sa colonie. Il les rattraperait et il les ferait payer. Engelgardt. C'était elle le cerveau de l'affaire. Le joug n'avait pas été assez lourd. Il imaginait déjà la punition publique, dans la cour devant toutes les détenues réunies. Les humiliations qu'il lui ferait subir.

Il organisa les équipes de recherches, de traques. Les chiens furent libérés. Les camions chargés. Boria pris place sur son banc. Les hommes commentèrent abondamment l'évasion. Certains connaissaient les évadées, et aucun ne comprenait pourquoi deux criminelles notoires qui se connaissaient avant de s'être retrouvées incarcérée à la colonie n°2, qui appartenaient aux mêmes réseaux criminels, s'étaient embarrassées d'une raclure, d'une détenue politique, qui ne possédait aucune qualité qui l'eût désignée candidate à l'évasion. Des rires gras et des plaisanteries obscènes avaient suivi.

— Aucunes qualités ? ricana un premier garde.

— On voit que tu ne connaissais pas Yulka, ricana un deuxième.

— Mmm, gémit un troisième en se caressant l'entre-jambe. Moi, je comprends qu'elles l'ait prise avec elles.

— Pourquoi ? demanda un naïf.

Les explications fusèrent. Les rires secouèrent l'arrière du camion.

— C'est pour cela qu'elle n'iront pas bien loin. Il fait trop froid et elles auront besoin de se réchauffer.

— Ouais, et Yulka est tellement chaude, que les deux autres vont finir par se battre pour elle. Il n'y aura plus qu'à cueillir la survivante et sa pute. Qui sait si on ne les retrouvera pas en train de forniquer comme des bêtes !

L'hilarité devint complète. Boria ne participait pas à la bonne humeur générale.

— Ça ne te fais pas rire, Boria ?

— On ne les rattrapera pas.

— Personne ne peux s'évader de la colonie n°2. La forêt, l'hiver, elles seront mêmes heureuses qu'on les récupère.

Un garde l'entendit et de nouvelles plaisanteries s'échangèrent. Boria ne connaissait Yulia Zhirova que de vue. Il ne comprenaient pas plus que ses camarades pourquoi elle s'était évadée avec les deux autres, mais ce dont il était sûr, c'était que les deux femmes, la chanteuse et sa camarade, n'étaient pas partie sur un coup de tête, qu'elles avaient soigneusement préparé leur départ, depuis des semaines, et qu'elles ne s'entre-déchireraient jamais pour les faveurs de qui que ce fût. Elles mourraient peut-être de froid, de faim et d'épuisement au milieu des bois, mais Blatov ne les retrouverait jamais. Il enfonça les mains dans ses poches, ses doigts se refermèrent sur le manche de son couteau pliant, un Kyzlyar Suprême. Un cadeau de sa fiancée. Un luxueux cadeau. Le couteau possédait une lame acier D2* une lame solide, bien montée.

Un sourire étira doucement ses lèvres.

Il avait vu les trois détenues s'éloigner. Il n'aurait pas dû être présent. Les détenues restaient seules à attendre le camion qui les ramenait au camp le soir, les gardes partaient avant elles. Mais il manquait une place, il avait été désigné pour attendre. Comme par hasard.

Il s'était fait oublier, juché sur le tronc d'un mélèze abattu. Il avait cherché la chanteuse du regard. Il savait qu'elle ne chanterait pas, mais il avait espéré qu'elle le fit quand même. Elle avait échangé des regards avec sa camarade, la petite brune à l'air revêche. Celle-ci avait approché une jolie blonde, richement vêtue. Il avait reconnu la fameuse Yulka qui faisait les gorges chaudes de ses camarades. Elles s'étaient éloignées ensemble et elles avaient rapidement disparu derrière les arbres. Un peu étonné, il avait reporté son attention sur la chanteuse. Elle ne semblait pas avoir prêté attention à la disparition des deux femmes. Elle était restée sans bouger. Puis elle s'était levée, avait vérifié que personne ne la surveillait. Leurs regards s'étaient croisés. Il avait frissonné de peur, hoché légèrement la tête et d'un signe de main lui avait donné la permission de partir. Sans le vouloir, il avait peut-être sauvé sa vie. Il avait guetté son retour, elle n'était pas revenue. Aucune des trois n'était revenue. Le camion était arrivé. Le chauffeur avait klaxonné le rappel et c'était à ce moment-là que Boria avait compris que les trois détenues ne reviendraient pas. La chanteuse et sa camarade continuaient d'écrire leur légende. Incroyable. Elles étaient incroyables, folles et terriblement courageuses. Il avait sauté de son arbre. Les détenues montaient sans ordre à l'arrière du camion. Des sauvages. Pas comme la chanteuse. Il s'était fait reconnaître par le chauffeur et il s'était rendu à l'arrière sous prétexte de surveiller l'embarquement des détenues. Il faisait nuit, les feux arrières, obstrués par les femmes qui se pressaient pour monter n'éclairaient rien. Il avait voulu faire un geste. Leur donner une chance supplémentaire. Un élan irréfléchi qu'il ne regretterait jamais. Une vengeance contre Blatov. Un remerciement muet. Appuyé contre la caisse du camion, il avait tiré son couteau de sa poche, il l'avait ouvert et il avait enfoncé la lame dans un pneu. Dans sa partie tendre. Près des jantes. Personne ne vérifierait ce qui avait causé la crevaison. Les pneus étaient usés jusqu'à la corde. Il n'avait pas osé en crever deux. Un avait suffi à les retarder. Le chauffeur n'avait pas pu continuer. Le changement de roue avait pris presque deux heures. Les boulons étaient grippés, les roues étaient lourdes et il faisait nuit noire.

Boria leur avait donné une nuit d'avance.

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Évadée. Elle s'était une fois de plus évadée. Il multipliait les calculs, lançait simulation sur simulation, et ne consultait aucun résultat. À quoi servaient les calculs de probabilité et les simulations les plus élaborées quand le sujet concerné s'apparentait à un virus doté d'une capacité de mutation imprévisible ?

Soixante quinze jours. Elle avait survécu à soixante-quinze jours de détention dans la colonie n°2 et elle était partie.

— Ils la retrouveront.

— Pas avec Anna Borissnova Zverev avec elle.

— Personne ne peut survivre dehors à l'hiver sibérien.

— Des dizaines de peuples y survivent chaque année depuis l'apparition de l'homme sur terre.

Greer décela de la contrariété chez Samaritain. De la résignation. L'IA envisageait la survie de Sameen Shaw et de ses acolytes, et elle n'avait prévu aucun plan qui transformerait cette évasion en geste dérisoire. Les Russes avaient lancé une alerte que n'avait pas relayé Samaritain. Il abandonnait ?

— Que va-t-elle faire si elle survit ?

— Rendre sa mère à Genrika Zhirova, retrouver Samantha Groves.

— Elle sera vulnérable.

— Il est des virus avec lesquels ont doit composer.

— Vous envisagez de la laisser vivre ?

— Je la tiendrai sous surveillance. Je l'empêcherai de se multiplier et je la maintiendrai en quarantaine.

Une tache impossible. La Machine était trop présente sur les réseaux, trop puissante, pour que Samaritain contrôlât les déplacements et la vie de Sameen Shaw.

Elle avait disparu deux ans et Samaritain ne l'avait retrouvée que grâce à leur nouvel allié. Un allié, même pas un employé. Sans lui, Samaritain n'eût jamais piégé la Machine, et Sameen Shaw serait peut-être restée dans l'ombre pour l'éternité.

L'ordre mondial ne verrait jamais le jour. Greer y avait cru avec ferveur, il n'y croyait plus. Samaritain venait de lui révéler son impuissance. Sa petitesse. Quand Samaritain l'avait-il laissé espérer seul à l'idée d'un monde cohérent et maîtrisé ? À quel moment ses calculs avaient-ils constaté sa défaite ? Depuis quand Samaritain l'avait-il acceptée ? Et pour quoi se battait-il encore s'il se savait perdant ? Après quelle victoire courait-il encore ? Quel but poursuivait-il ?

John Greer s'était montré confiant et naïf, mais il connaissait toutes les opérations que menait Samaritain. L'IA était organisée, elle ignorait les facteurs aléatoires, elle ne se fiait jamais au hasard, elle ne s'y abandonnait jamais.

Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour comprendre l'objectif que visait Samaritain. Il sourit. L'IA avait renoncé à dominer le monde, mais elle n'avait abandonné le combat contre son ennemie-jurée. Et si Samaritain n'avait plus les ressources qui lui permît d'instaurer son ordre au monde, il ne permettrait à personne d'autre d'y instaurer le sien. Il ne permettrait pas à La Machine de régner sur les réseaux. À sa place.

— Pourquoi cet air si content de vous ?

— Parce qu'il nous reste de grandes choses à accomplir ensemble, mon cher Samaritain et que je suis fier de travailler pour vous.

Si on ne pouvait instaurer la perfection d'un monde bien réglé, autant faire régner le chaos et en profiter.

— Samantha Groves, dit tout à coup Samaritain.

— Vous l'avez retrouvée ?

— Je n'ai plus la maîtrise des réseaux russes.

— Qu'en dit notre ami ?

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Ils paressaient dans le jardin. À demi-allongés sur des chaises longues. Installés l'un à côté de l'autre. Elle avait pris sa main et entrelacé ses doigts aux siens. Il ne faisait pas très chaud, mais le patio était abrité du vent, le soleil brillait et chauffait agréablement ce début d'après-midi d'hiver.

Ils avaient déménagé en décembre et fêté le nouvel an à Séville. Le loft avait été remplacé par une maison traditionnelle en plein centre-ville. Une maison sur trois niveaux qui s'organisait autour d'un patio. Un peu grande pour un couple, mais leurs revenus confortables leur permettaient d'employer des gens de maisons. Deux femmes veillaient alternativement à l'entretien de la maison.

Elle adorait. Bien plus que le loft qu'ils possédaient à Milan. Son attrait parfois un peu ridicule pour le pittoresque. Le loft rassemblait tout ce que la modernité pouvait offrir, mais elle goûtait peu à l'art contemporain, elle lui reprochait un manque d'inspiration qu'il ne pouvait nier. Elle reconnaissait les courbes élégantes et sensuelles, mais les jugeait sans magie, les espaces étaient ouverts et immenses, mais sans secrets, sans surprises, les couleurs agressives ou désespérément froides. Le loft resplendissait de blancheur rehaussé de gris pâle ou de gris acier.

L'acquisition de la maison sévillane avait ravi sa femme.

Ils s'étaient mariés en Italie. Monsieur et Madame Fabrizio Aldovino. Sa femme avait rapidement obtenu la nationalité italienne, elle avait changé de prénom. Sans montrer beaucoup d'originalité. Il eût cependant préféré Clara, Cecilia, elle avait préféré se mettre sous le patronage d'une femme qui avait souffert et qui avait bravé les préjugés de son époque par amour de l'art.

Il se méfiait de ces femmes fortes, passionnées à l'excès. Sa femme n'avait pourtant rien d'excessive, et sa douceur se mariait harmonieusement à son art. Elle l'aimait avec dévouement. Depuis, longtemps déjà. Elle avait ce charme désuet qu'on prêtait aux jeunes filles innocentes de la bourgeoisie de la côte est des États-Unis. Au XIXe siècle. Fidèles à leur promis, à leur fiancé et à leur mari, jusqu'à la mort. L'homme accompli dont elles ne savaient rien de leur activité officielle ou officieuses. Honnête ou malhonnête, peu leur en chaulait tant que l'homme était là et que la maison tenait son rang. Des femmes parfois intelligentes, toujours cultivée, souvent artistes. Elles excellaient à paraître dans le monde, à soutenir et à s'investir dans des bonnes œuvres. Elles jouaient souvent du piano, fort bien, maniait la plume, marquait parfois de leur empreinte la littérature de leur époque, ou s'adonnait au dessin, à l'aquarelle, à l'huile, à l'acrylique.

Sa femme payait son tribut aux arts en peignant, aux bonnes œuvres, en délivrant des cours.

L'artiste avait du talent. Elle excellait à transcrire la lumière qui se posait sur les villes. Moderne ou ancienne. Il trouvait dommage que le pittoresque captât autant son regard. Il préférait ses gratte-ciel au vieux immeubles, il préférait ses barres de logements sociaux aux églises du quattrocento. Son talent explosait quand elle posait son chevalet dans des quartiers d'affaires ou dans des banlieues grises. Elle vendait ses toiles pittoresques dans des galeries à touristes, il vendait ses toiles urbaines sur Internet. Elle s'étonnait de leur succès. Il avait triché au tout début. Il avait tout acheté, via des sociétés-écrans et des prête-noms. L'argent appelait l'argent. Le marché s'était intéressé à ces toiles achetées si cher. Une clientèle s'était constituée. Richissime.

La professeure de peinture était appréciée des institutions et de ses étudiants. Elle avait suivi une solide formation au MICA à Baltimore, écumé les galeries et les musées d'Amérique et d'Europe, et elle vendait. Ses œuvres voyaient leur côte augmenter d'année en année. Les instituts d'art l'accueillaient à bras ouverts.

Son téléphone vibra dans sa poche. Il se tortilla pour l'attraper. Une alerte. La Machine avait retrouvé son accès sur les réseaux russes.

Sa femme sentit ses doigts se serrer sur les siens.

— Un problème, chéri ?

— Une contrariété.

Elle désenlaça ses doigts.

— Veux-tu que j'annule notre réservation pour ce soir ?

— Je crois que c'est préférable. Je suis désolé.

— Ne le soit pas, mon chéri. J'irai traîner en ville et je dînerai dans un petit bar. Les Espagnols vivent la nuit, je ne partirai pas avant dix heures. Si tu as fini, nous irons ensemble.

— Oui, c'est parfait.

Il se souleva de sa chaise et se pencha sur elle pour l'embrasser. Il escomptait un baiser chaste, mais sa femme lui passa une main derrière la tête et le baiser se transforma en échange. Il frissonna, jamais il n'eût cru être encore capable d'être ainsi troublé par une femme. Si troublé. À son âge. Elle lui caressa la nuque et le laissa se redresser un peu.

— Si tu ne viens pas avec moi ce soir, ne reste tout de même pas à travailler toute la nuit sur tes ordinateurs. Et surtout ne dors pas dans ton bureau.

— Je ne veux pas te réveiller s'il est tard.

— Me réveiller le matin dans tes bras efface les petites contrariétés de la nuit.

Il lui déposa un baiser sur les lèvres.

— Je t'aime.

— Moi aussi, je t'aime, mon chéri. Va vite travailler.

— À tout à l'heure. N'oublie pas ton téléphone si tu pars sans moi.

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Il se connecta sur le réseau. L'un de ses écrans s'alluma un peu vite que les autres, blanc avec en son centre, le triangle équilatéral évidé, renversé. Renversé, un choix étrange. La voix masculine accentua la pertinence de cette pensée.

— Je suis déçu.

— La Machine a été tenu en échec durant quatre mois, rétorqua l'informaticien d'un ton sec. Je vous ai accordé quatre mois de liberté sur la moitié de la planète, à l'aide d'un simple virus. Notre marché n'a jamais été que je vous donne le contrôle des réseaux mondiaux, d'ailleurs, il est peu probable que cela soit possible.

— Il est inutile que vous me rappeliez les termes de notre accord, monsieur Aldovino. Mais ne commettez pas l'erreur de jouer double-jeu avec moi.

— Telle n'est pas mon intention.

— Vous m'en voyez ravi.

— Ce virus avait pour fonction première, non d'éjecter la Machine des réseaux russes ou de vous donnez l'illusion de recouvrer votre puissance, mais de localiser Samantha Groves. Sameen Shaw est une protégée de la Machine, quoi que vous en pensiez, il est parfois aisé de prévoir ses mouvements. Grâce à moi, nous avons localisé Sameen Shaw pour la première fois depuis deux ans, ce qui est est en soi une petite victoire.

— Et pour Samantha Groves ?

— Vous disiez l'avoir tenue occupée.

— Je n'ai pas de données exactes la concernant.

L'ingénieur eut un petit rire méprisant.

— Vous l'avez mises d'une façon ou d'une autre hors jeu, fit-il cependant conciliant.

— Pourtant, elle vous a mise en échec.

— Nous nous sommes battus, elle est brillante, mais elle a reçu de l'aide. Quelqu'un d'autre a repris en main sa programmation.

— Comment pouvez-vous le savoir ? Demanda Samaritain.

— Chaque informaticien, chaque programmateur, possède un style bien à lui, vous devriez le savoir mieux que quiconque. Samantha Groves est à l'origine du programme d'analyse et du programme qui a permis à la Machine de revenir sur les réseaux russes malgré la persistance de mon virus, mais je me suis aperçu en décembre qu'elle n'assurait plus la maintenance de ses programmes. Le style avait changé.

— Expliquez-vous.

— Samantha Groves est organisée, elle commet rarement des erreurs et très peu de fautes de frappe, elle est rapide et très réactive. Ça, c'est pour la forme. Une forme maîtrisée. Mais ses programmes... Il la dénonce pour ce qu'elle est : cynique, obsessionnelle, fantaisiste dans tout ce que ce terme peut avoir de plus péjoratif. C'est une femme méthodique et violente, un caméléon, insaisissable et très difficile à repérer. Mais la programmeuse... Vous devriez le savoir. Ses lignes de codes, ses programmes, on ne peut pas se tromper. C'est elle qui s'est attaqué à mon virus, c'est contre elle que je me bats depuis deux ans. Mais ce n'est pas elle qui a redonné son accès aux réseaux russes à la Machine. C'est quelqu'un d'autre.

— Qui ?

— Je ne sais pas.

— Une idée ?

— Aucune. Peut-être l'un de ses anciens amis, l'un de ceux qui l'avaient aidée à effacer nos données et à nous rendre invisibles à vos yeux.

De mauvais souvenirs. Pour Samaritain. Il n'avait jamais réussi à combler la faille et usait de subterfuges pour palier cette cécité.

— Mais je ne crois pas que ce soit l'un d'entre eux, reprit Aldovino. Je ne les connais pas assez pour l'affirmer, mais il semble que mademoiselle Groves se soit trouvé un nouvel ami.

— Brillant ?

— Oui, mais brouillon et impulsif.

— Localisez-le.

— Il se trouve en Amérique du Nord.

— Transmettez-moi tout ce que vous savez sur lui.

L'ingénieur serra ses lèvres en cul de poule. Il n'avait aucune idée de qui pouvait être ce nouveau programmateur, mais son existence, son intrusion dans le combat qu'il menait contre Samantha Groves, l'avait tout d'abord intrigué, puis extrêmement contrarié. Samantha Groves n'avait pas simplement trouvé un nouvel allié, elle avait trouvé un admirateur. Ou un disciple. Le style de la jeune femme transparaissait chez le nouveau programmateur. Un programmateur qui ne l'eût sans doute jamais mis en échec s'il n'avait pas repris les programmes de Samantha Groves, mais un programmateur qui, après quelques tâtonnements, avait su les adaptés et les modifier. Un programmateur qu'il s'était juré de mettre hors d'état de nuire. Un programmateur qu'il eût aimé « voir ». Qui Samantha Groves avait-elle pu recruter ? Qui avait-elle séduit ? Manipulé ? Très certainement un pirate qu'elle avait croisé sur la toile et dont le style lui avait plu, qu'elle avait ensuite traqué, harcelé. Un homme ou une femme ? Le monde de l'informatique était plutôt masculin, mais on y rencontrait parfois des femmes extrêmement brillantes. C'était de toute façon sans importance tant qu'il ne l'avait pas retrouvé.

— Je veux être tenu au courant, exigea Aldovino.

— De quoi ?

— Si vous trouvez avant moi, le programmateur qui a aidé Samantha Groves, je veux savoir qui il est, et je ne veux pas que vous l'éliminiez sans m'avoir consulté avant.

— Me donneriez-vous des ordres, monsieur Aldovino ?

— Nous ne sommes pas liés par un contrat. Je vous ai proposé mon aide, vous l'avez accepté avec empressement, parce que ma coopération vous était mathématiquement favorable. Je considérais que nous poursuivons le même objectif et que notre association serait bénéfique à notre cause commune. Je ne suis pas votre employé et vous ne possédez aucun moyen de pression sur moi. Vous n'êtes plus en position de force et je ne le suis pas non plus. Nous pouvons continuer à travailler ensemble ou cesser ici et maintenant notre collaboration. C'est à vous de voir.

Aldovino et son horripilante arrogance. Samaritain n'avait jamais pu le localiser. Il le soupçonnait en couple et il avait cherché la femme qui partageait sa vie. Sans succès.

Probabilité pour que l'informaticien dispararût dans l'ombre s'il n'accédait pas à ses demandes ?

Calcul.

Résultat : 98, 67 %.

— Je partagerai mes données avec vous, céda-t-il à contre-cœur. Si j'identifie le nouvel agent de la Machine, je vous transmettrai son dossier.

— C'est parfait.

L'informaticien se pencha sur son clavier et transmit les données qu'il avait récoltées sur le pirate à qui Samantha Groves avait passé le relais.

— Comment avez-vous tenue éloigné Samantha Groves d'un ordinateur ? demanda-t-il.

— Les humains sont faibles.

— Ce n'est pas une réponse.

— Je l'ai incité à voler au secours d'une personne que les probabilités disaient importantes à ses yeux.

— Qui ?

— Un officier de l'armée américaine. Elle a participé à l'arrestation de Jérémy Lambert et veillé sur Maria Alvarez durant le procès.

L'informaticien réfléchit très vite. Il ne se trouvait que deux femmes dans l'entourage de Maria Alvarez à cette époque. L'une était russe et n'avait pas travaillé sous couverture. L'autre.

— Élisa Brown ?

— Vous connaissez son nom ?

— Ce n'était pas très difficile à trouver.

— Vous vous vantez.

— Au début, la Machine n'avait pas encore tout verrouillé. Et comment avez-vous fait ?

— Chacun ses secrets, monsieur Aldovino. Sinon, je voulais vous féliciter. Les Thaïlandais ont mis du temps à comprendre les opportunités que vous leur avez offertes, mais un ingénieur un peu plus malin que les autres est en train de mener à bien le projet. Le choix de cette entreprise n'a pas été très pertinent, ses employés ne sont pas assez innovateurs et manquent d'ambition et de compétences et le projet avance très lentement. Cependant, la Machine ne les a pas repérés et le projet suit son cours. Les Canadiens ont été plus réactifs, et les concepteurs du projet ont déjà contacté des entreprises de sécurité et l'armée pour obtenir des financements. Le projet va vite bénéficier de mesure de protection. La Machine les a repérés, mais elle n'a pas encore sabordé le projet. Il serait judicieux que vous ayez un autre programme à lancer.

— Je travaille dessus.

— Quand le lancerez-vous ?

— Tout mes projets doivent être différents, je ne peux pas me contenter de faire du copier-coller, sinon, elle me repérera et tout deviendra beaucoup plus compliqué.

— Pour vous ou pour elle ?

Une question à laquelle l'informaticien n'avait aucune envie de répondre. Une raison pour laquelle Samaritain mépriserait toujours cet homme qu'il eut dû admirer comme l'un des plus brillants cerveaux de sa génération. De son époque peut-être. Une raison pour laquelle il ne pourrait jamais se lier à l'humanité, pour laquelle il ne lui accorderait aucun répit. Empêcher la Machine de contrôler tous les systèmes et de régner sur les réseaux était mathématiquement correct. Aussi bien pour lui que pour l'informaticien. Celui-ci le savait. Il était donc stupide de se laisser envahir par des considérations bassement sentimentales.

— Travaillez bien, Monsieur Aldovino. Et n'oubliez surtout pas les termes de notre accord.

L'écran s'éteignit. Un tic releva le coin de la bouche de l'informaticien. Il n'y avait pas de termes à leur accord. Samaritain se jouait de lui. Pour le plaisir. Mais une menace pointait dans sa dernière réplique. Les capacités de nuisance de l'intelligence artificielle étaient intactes. Elle avait beaucoup appris. Des hommes. De ce qui les motivait, les incitait à se battre ou à se perdre. Tout ce qu'ils mettaient en œuvre pour se détruire et se faire du mal. Il ne regrettait pas son alliance avec Samaritain. Elle était nécessaire. Le sort de l'humanité en dépendait et la mort de Samantha Groves ou de Sameen Shaw lui importait peu. Elle le soulagerait plutôt. Les deux femmes étaient dangereuses. Samantha Groves s'apparentait à une fanatique de la pire espèce et elle avait rallié à sa cause Sameen Shaw. La fanatique et son soldat d'élite. Un mal à éradiquer.

Il roula sa chaise vers un terminal. Le disciple de Samantha Groves avait commis des erreurs. Des erreurs qu'il avait rattrapé, mais il les avait commises quand même. Depuis deux mois, Aldovino remontait le fil et il se sentait proche du résultat. Bientôt, il retrouverait le disciple. Samaritain se chargerait alors de le mettre hors d'état de nuire.

.


.

Le visage qu'elle voyait dans son miroir, qu'elle regardait, la dégoûtait. trois jours de permission. Trois jours de dépravation. Elle leva la bouteille de mauvais Whisky qu'elle tenait à la main et porta un toast dérisoire à son reflet :

— À ta promotion de merde, lieutenant.

Elle porta la bouteille à ses lèvres et avala une large lampée d'alcool. Elle grimaça, elle avait trop bu et elle détestait le Whisky. Elle avait envie de vomir, la bouche pâteuse, les poignets et les chevilles douloureuses et le dos lui lançait.

Trois jours. Il y avait seulement trois jours qu'elle était rentrée et elle se haïssait. Jonathan avait raison. Elle endossait son uniforme comme un acteur endossait son costume de scène. Le lieutenant Foley n'avait rien à voir avec la vraie Élisa Foley. Élisa Brown était un leurre. Un rêve.

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Le lieutenant colonel Scott l'avait convoquée à son retour du Niger. Root, Samba et Aubert lui avaient promis ses deux barrettes après son opération dans le désert. Samba lui avait fait porter un sac de dattes qu'il était venu grignoter avec du thé un peu plus tard avec elle dans son bureau. Il lui avait déclaré d'un air goguenard l'avoir proposée à la médaille de l'Ordre National du Niger. Élisa l'avait remercié pour son aide. Elle avait raconté comment l'un de ses Touaregs avait sauvé la vie d'un de ses sergents, comment il avait bravé la mort pour la sauver elle et un autre Marines. Comment grâce à lui, ils avaient éliminé des hommes de Mamadou Koufa.

Amadou Koufa. Le capitaine Aubert n'y avait pas cru. Il l'avait écouté avec attention. Elle avait confirmé ce que ses hommes lui avaient raconté, elle avait surtout confirmé à ses yeux combien il s'était montré stupide à l'égard de l'officier américain. C'était vrai qu'elle en jetait, mais pas plus que Perez ou Blanchedent quand ils montaient torse-nu sur un ring. Élisa Foley était surtout un officier compétent et courageux. Dedarassus avait été plus que favorablement impressionné par la jeune femme et il avait assuré à Aubert qu'il était prêt à partir où elle voulait avec elle, pour n'importe quel type d'opération. L'évocation de Mamadou Koufa éveilla sa seule critique, il ne la crut pas :

— Impossible, lieutenant. Amadou Koufa figure parmi les islamistes que nous avons abattus à Farimake.

— Je l'ai reconnu.

Aubert l'avait regardée avec beaucoup d'attention.

— Le capitaine Judsen a tué un homme qui était identifié comme le conseillé militaire d'Amadou Koufa, dit Brown. J'ai vu l'émir. Nous nous sommes regardés doit dans les yeux. Vous ne l'avez pas tué, mon capitaine, parce qu'il ne se trouvait pas à Farimake, mais avec moi.

— Vous êtes sûre de vous, lieutenant ?

— Oui.

Une affirmation ferme qu'elle n'aurait jamais prononcée si le moindre doute persistait. Amadou Koufa était en vie. Le gouvernement malien et le ministère des affaires étrangères français avaient officiellement annoncé qu'il avait été abattu par une opération menée conjointement par les Français et les Maliens. Revenir sur sa mort ridiculiserait les deux États. Les djihadistes s'en régaleraient. Et puis qui croirait le lieutenant Foley ? Quelle preuve apportait-elle à ses assertions ?

— C'est trop tard, sa mort a été officiellement déclarée dans les médias. Je transmettrais cependant cette information à l'état major. Vous allez rester ?

— Je ne sais pas.

Élisa avait été rappelée. Les bérets verts avaient été envoyés à Agadez, officiellement la mission d'Élisa s'achevait avec leur départ.

— Je suis très heureux de vous avoir connue, lieutenant, lui dit Aubert en lui tendant la main.

— Moi aussi, mon capitaine.

Les Français et les Nigériens organisèrent une soirée d'adieux. Sfeir et ses hommes s'y joignirent. Les bérets verts n'avaient trouvé que du sable et des cailloux lors de leur opération. Aucun rebelle, aucun djihadiste n'opérait sur la zone. Les Marines d'Élisa leur firent payer les humiliations passées. Ils trinquèrent à leur santé, à celle des touristes et des randonneurs.

.

Un jour avant son départ, le capitaine Samba avait introduit un général dans le bureau d'Élisa.

— Rassemblez votre compagnie, lieutenant, avait ordonné l'officier supérieur.

Samba souriait à pleine dent, visiblement heureux de la surprendre, visiblement heureux tout court. Elle avait appelé Carlson transmis l'ordre de rassemblement. Le général l'avait louée pour son action, puis il s'était assis sur une chaise; Il lui avait posé des questions sur sa famille, sur l'endroit où elle vivait, sur ce qu'elle pensait du Niger. Il ressemblait à Samba. Élisa s'était très vite sentie en territoire connu. Ils avaient bavardé tandis que dehors, les hommes se ressemblaient au garde-à-vous. Carlson était revenu annoncer que la compagnie était au complet et à ses ordres. Elle avait tiqué à son entrée. Il portait son blue dress. Mais il ressortit avant qu'elle pût lui demander des explications. Élisa ne savait toujours pas ce que lui voulait le général nigérien. Il s'était levé :

— Et bien allons-y, lieutenant.

Élisa avait enfilé sa veste de MARPAT. Dehors, l'attendait non seulement sa compagnie au complet, mais aussi les Bisons et les Nigériens. En tenue d'apparat. Fourragères à l'épaule. Décorations placardées sur la poitrine. Tous. Même ses hommes. Sauf elle. Le général remarqua son embarras, il lui passa familièrement un bras autour des épaules :

— Ne vous inquiétez pas, lieutenant, lui avait-il déclaré avec bonhomie. La tenue d'un héros importe peu. Ce qui compte, c'est ce qu'il y a dessous. Rejoignez vos hommes.

Élisa s'était exécuté. Rouge de confusion. Le général avait pris place au milieu de la cour. Samba à ses côtés. L'ordre avait claqué. Tous les soldats s'étaient figés dans un impeccable garde à vous. Puis le silence. La chaleur. La lumière. Un frémissement qui passait d'hommes en femmes, des Français aux Nigériens, des Marines aux autres. Un frémissement d'impatience, de fierté, de joie. Le général le laissa grandir, s'épanouir jusqu'à sa complète floraison. Ce ne fut qu'ensuite qu'il prit la parole. Il avait reparlé de l'opération menée contre les djihadistes qui prévoyaient de s'attaquer à Ambéroukane et Manaka. Un récit épique, chaleureux, enthousiaste. Il salua les blessés, les absents, qui avaient versé leur sang pour le peuple nigérien. Il les nomma un par un. Par leur grade et leur nom.

— J'aurais souhaité nommer tous les hommes et toutes les femmes qui ont participé à cette opération. J'aimerais tous vous serrer dans mes bras et vous exprimer personnellement, en mon nom et en celui de tous le peuple nigérien notre reconnaissance. Français, Nigériens et Américains, pour avoir préservé des vies innocentes. Chacun d'entre vous mérite d'être reconnu pour sa bravoure et son dévouement. Mais l'un d'entre vous plus que tout les autres. Pas parce qu'il s'est montré plus brave ou plus dévoué, mais parce qu'il était votre chef. Parce qu'il a su vous mener à la victoire, parce qu'il vous représente, parce qu'il vous connaît tous. Lieutenant Foley, veillez vous avancer.

Élisa s'avança, le cœur battant. Ce n'était pas la première distinction qu'elle recevait, mais rien ici ne rappelait le cérémonial auquel elle était habituée. Le général nigérien imprimait à son discours et à la cérémonie une émotion qu'elle n'avait jamais ressentie lors d'une remise de médaille.

— Lieutenant, vous serez décorée pour votre action en tant que commandant, mais aussi en tant que simple soldat et au nom de tous les hommes que vous avez menés au combat.

Élisa releva inconsciemment le menton.

— Lieutenant Foley, au nom de l'État nigérien, je vous nomme chevalier de l'Ordre National du Niger.

Le général accrocha sur l'uniforme de l'officier le ruban vert et blanc auquel était suspendue l'étoile en vermeil et en émail vert. Il recula d'un pas et salua. Élisa répondit à son salut. Les yeux brillants. Samba souriait aux anges. Il adorait cette femme. Cette guerrière qui pouvait se montrer si amicale et si sensible. Le général sourit.

— Je comprends que le capitaine Samba vous aime autant, lieutenant.

Il rit soudain et la serra dans ses bras en criant :

— Vive le lieutenant Foley !

Les hommes brisèrent les rangs et répondirent à son cri. Élisa découvrit alors que les Nigériens n'avaient pas seulement apporté un général et une médaille au camp. Des musiciens envahirent la cour, puis des tables furent dressées, en un tour de main, des plats posés dessus. Les Français apportèrent leur tribut de nourritures, et des bouteilles de vin apparurent sur les tables à côté des cruche d'eau et des bouteilles de coca. Les Américains fournirent de la bière et du chili con carne. Ils avaient tout prévu. Les Warlords comme les autres.

Le général ne lâcha pas Élisa tant qu'il fut présent.

— Je vous abandonne, lieutenant, le devoir m'appelle ailleurs. Vous serez toujours la bienvenue dans notre pays et j'espère avoir le plaisir de vous revoir un jour. Que Dieu soit avec vous.

— Merci, mon général.

Samba resta près d'elle. Ils répondirent ensemble aux vigoureux signe de la main que leur adressa le général de la vitre de son véhicule.

— Vous vous êtes fait un ami pour la vie, lieutenant, lui dit le capitaine.

— Mmm.

— C'est dommage que vous partiez, j'aimais bien prendre le thé en votre compagnie. Aubert est agréable, mais il ne possède pas votre simplicité. Vous êtes plus décontractée, une fois bien sûr que vous vous sentez à l'aise et que vous oubliez votre barrette et celles des autres !

Élisa lui adressa un sourire. Aubert était plus âgé qu'eux et c'était vrai que l'homme était agréable, mais le Français gardait toujours une certaine distance is à vis de ses interlocuteur. Elle ne lui avait pas demandé où il était né, où il avait grandi. Certainement dans une grande ville. Samba, lui, n'avait pas grandi à Niamey, il venait d'une petite bourgade plantée au milieu du désert, Élisa était née au bord de la mer, sur le sable, elle avait passé son enfance bercée par le bruit du ressac et le souffle du vent. Elle et Samba avaient vécu au rythme des saisons, épousé les caprices de la météo, la dureté des éléments. Ils avaient aussi goûté à la beauté et aux fruits que leur avait offerts une nature généreuse. Élisa en avait profité plus que Samba, mais l'officier lui avait confié aimer passionnément le désert parce qu'en son sein, Dieu ménageait des miracles à ceux qui savaient se montrer confiants et patients. À ceux qui savaient attendre et contempler. Les deux officiers s'étaient compris. Aubert était un citadin. Issu d'une lignée aristocratique. héritier d'une tradition militaire, qui même s'il ne le voulait pas s'exprimait constamment à travers lui.

Samba avait relevé l'attachement de Brown aux principes et au respect de la discipline, mais il lui était gré de savoir s'en détacher si cela s'avérait nécessaire. L'officier lui avait paru un peu rigide quand elle était rentrée pour la première fois dans son bureau, il avait vite changé d'avis, parce qu'elle avait sincèrement accepté de boire du thé avec lui, de grignoter des fruits et de bavarder. Parce qu'elle s'était assise sans affectation dans le fauteuil qu'il avait mis à sa disposition. Une femme sérieuse, très sérieuse, mais extrêmement sympathique.

— Votre aide m'a été précieuse, mon capitaine. Et ce fut un réel plaisir de collaborer avec vous.

Samba fronça les sourcils, déçu.

— En fait, je suis contente, de vous avoir rencontré, ajouta chaleureusement Élisa.

L'officier nigérien se fendit d'un grand sourire.

— Dire que je croyais les Américains grossiers et stupides.

— Les généralités... grimaça Brown.

— Une façon de me dire que c'est moi qui me montre stupide ?

Brown étudia la physionomie du capitaine Samba. Ce genre de discussion pouvait très vite tourner au vinaigre. Elle était Américaine, lui Nigérien. Deux cultures, deux civilisations. Il était aussi sont supérieur hiérarchique. Mais Samba n'avait rien de commun avec le genre d'officier que pouvait être Sfeir. Il plaisantait.

— Pas autant que le capitaine Aubert, j'espère, poursuivit Samba d'un air goguenard.

— …

— Il m'a raconté ce qu'il pensait de vous à votre arrivée.

Élisa rougit. Samba éclata d'un rire joyeux.

— Samba, que racontes-tu à notre héros de la journée ? lança le capitaine Aubert venu les rejoindre.

L'embarras d'Élisa augmenta.

— Je lui disais que tu étais un véritable imbécile et que j'espérais ne pas te ressembler.

Le capitaine Aubert se retourna vers Élisa.

— Votre verdict, lieutenant ? Qui est le plus stupide entre moi et le capitaine Samba ?

— Vous, mon capitaine.

Fou rire de la part de Samba. Grimace désolée de la part d'Aubert.

— Je ne finirai jamais de payer ma bêtise.

— Lieutenant, fit Samba qui avait repris son sérieux. Vous nous avez donné à tous deux une leçon de sagesse.

— Une leçon d'humilité en sus d'une leçon de sagesse, ajouta Aubert.

— Les Français sont si arrogants, rit Samba.

Un avant-dernier jour dont Brown garderait longtemps le souvenir. A jamais peut-être. L'Amitié des deux officiers, la fierté affiché de ses hommes, la bonhomie des Nigériens, la gentillesse un peu bourrue du sergent Dedarassus. L'attention qu'ils lui avaient tous portée. Le repas préparé à son insu, les uniformes rutilants.

— Vous êtes un officier respecté par vos hommes, lieutenant, lui dit Aubert. Mais bien mieux que cela, vous vous attirez leur affection. Vous savez, je professe une grande admiration pour la Légion étrangère française. Vous connaissez ?

— Oui.

— Tous ces hommes, prêt à mourir pour des causes qui ne les concernent pas. Les meilleurs officiers français intègrent la Légion. Les légionnaires ? Ils sont avant tout dévoué à leur officier. Ils les aiment et ils les suivent jusqu'en enfer. Je les admire beaucoup. Vous êtes de leur trempe lieutenant Foley et je suis extrêmement fier de vous avoir rencontrée.

.

Que dirait le capitaine Aubert, le sympathique Samba, s'il la découvrait maintenant ? Bourrée, droguée, indigne ? Une épave. Bonne à jeter. Sauf pour lui. Lui, qu'elle aimait. Lui, qui la supportait, qui lui pardonnait tout. Qui l'entraînait à boire. À se droguer.

Brown ferma les yeux. Grogna. Tentant de se remettre les idées en place. De penser, d'analyser. Tout s'était à peut-près bien passé à son retour. À peut-près parce que le lieutenant-colonel Scott lui avait passé un savon dont elle se souviendrait.

Il l'avait d'abord félicitée. Louée. Puis, il avait parlé de la Navy Unit Commendation* pour la compagnie, de la Commendation Medal pour elle. Agrémentée d'un V*. La Commendation Medal. Une reconnaissance de ses compétences de commandement.

— Vous êtes un officier de valeur, Foley. Et vous avez exactement répondu à ce que j'attendais de vous.

— Merci, mon colonel.

— Presque exactement, corrigea-t-il.

Le lieutenant Foley savait exactement ce qui allait suivre. Elle avait commis une faute, le lieutenant-colonel allait la lui faire payer. Avec raison.

— Vous exerciez le commandement d'une compagnie, lieutenant. Vous aviez des responsabilités et un rang à tenir. J'ai entendu parler de votre combat contre le capitaine Sfeir. Il serait d'ailleurs difficile de ne pas être au courant, vos hommes se vantent fièrement de vos exploits et plus encore de votre victoire. Sfeir n'a pas su s'adapter au Niger, il n'a pas su coopérer avec les forces alliées. Vous aviez pour mission d'aplanir les difficultés qu'il avait pu soulever, principalement auprès des Nigériens et des Français. De coopérer, et d'assurer à nos alliés que nous étions prêts à coopérer. Une mission diplomatique en quelque sorte. Vous l'aviez bien comprise ainsi, lieutenant ?

— Oui, mon colonel.

— Sfeir n'a pas apprécié votre arrivée n'est-ce pas ?

— Non, mon colonel.

— Il vous a reproché d'être une femme ?

— Non, mon colonel.

— D'être à la tête d'une compagnie alors que vous n'étiez que premier lieutenant ?

— Oui, mon colonel.

— Et il vous a mis des bâtons dans les roues.

— Pas exactement, mon colonel.

— Vous avez bénéficié de l'aide des Français et des Nigériens pour préparer et mener à bien votre opération. Vous n'aviez pas sollicité la sienne ?

— Si, mon colonel. J'espérais d'ailleurs qu'il se charge de cette mission lui-même.

— Il a refusé ?

— Oui, mon colonel.

— Pourquoi ?

— Il a jugé que mes renseignements n'étaient pas fiables et qu'il n'annulerait pas une autre mission pour celle-ci.

— Que pensez-vous du capitaine Sfeir ?

— Permission de parler, mon colonel ?

— Permission accordée.

— C'est un bon soldat, mais il ne mérite pas son grade de capitaine.

Scott l'avait dévisagée d'un air sévère. Brown se tenait au garde-à-vous depuis le début de l'entretien. Elle venait de se montrer irrespectueuse et terriblement arrogante. Elle s'était permis de critiquer les compétences d'un supérieur. Pire de le dénigrer.

— Et vous, lieutenant ? Vous méritez votre grade ?

Regard incertain.

— Foley, méritez-vous votre grade ?

— Je l'espère, mon colonel.

— Je vous ai posé une question, lieutenant.

— Oui, mon colonel.

— Oui, quoi ?

— Je mérite mon grade, mon colonel.

— Vous m'étonnez, lieutenant.

Élisa s'était troublée.

— Vous n'avez pas la réputation de vous montrer arrogante et présomptueuse.

La jeune femme déglutit difficilement.

— Vous êtes aussi réputée pour scrupuleusement respecter le règlement. Votre dossier militaire est exemplaire, Foley. Combien de boucles figurent sur la barrette d'argent de votre Good Conduct Medal ?

— Cinq, mon colonel.

— Une citation de plus et vous avez la barrette d'or.

— Oui, mon colonel.

— Mais pas pour cette fois.

— Non, mon colonel.

— Dîtes-moi, Foley, c'est à la CIA qu'on vous a appris à régler vos différents avec vos supérieurs sur un ring ? Devant vos hommes ? Devant des représentants d'une armée étrangères ? Des officiers français et nigériens ?

— Non, mon colonel.

— Une idée stupide et indigne de vous, lieutenant. Vous méritiez une promotion, Foley, mais face à un tel comportement, je me vois dans l'obligation d'ajourner votre accession au grade de capitaine.

— …

— Je comprends que vous n'ayez rien à dire, ajouta sévèrement l'officier.

— Euh...

— Quinze jours, Foley. Quinze jours d'arrêt pour grave manquement à la discipline qui figureront dans votre dossier militaire jusqu'alors sans tâches. Vous pouvez être fière de vous.

Le lieutenant-colonel ramassa une feuille sur son bureau.

— Voici votre ordre d'arrêt. Vous irez vous-même vous présentez à la prison. En MCCUU*.

— Oui, mon colonel.

Scott ouvrit un tiroir et en sortit une boite. Il la posa sur la table.

— Qui était le plus fort ? demanda-t-il sans la regarder.

— …

— Sur le ring. Le caporal français ou le capitaine Sfeir ?

— Le caporal Perez.

— Vos qualités athlétiques font honneur à l'USMC, lieutenant, fit-il d'une voix sans timbre.

— Merci, mon colonel.

Il tapota sur la boite qu'il avait sortie un peu plus tôt.

— Vos nouvelles barrettes vous attendent, Foley.

— …

— Vous, Foley, dit-il en secouant la tête d'un air désolé. Si jamais on m'avait dit que vous étiez une tête brûlée, j'aurais franchement rit. Une bagarreuse ? Il y a une dizaine d'années, les 1/6 HARD avaient hérité d'un officier qui aimait jouer des poings.

Élisa s'illumina.

— Mmm, le capitaine Sameen Shaw, je vois que vous la connaissez. Pas étonnant, d'ailleurs. Dire qu'on l'a soupçonnée d'avoir été le Chirurgien de la mort. Vous méritiez une médaille pour avoir mis fin aux exactions de ce détraqué et avoir blanchi l'honneur de l'USMC.

— Je suis aussi fière d'avoir blanchi l'honneur du capitaine Shaw, mon colonel.

— Vous la connaissez ?

— …

— Je l'ai rencontrée une fois en Irak. Et on a beaucoup parlé d'elle au camp Lejeune. De ses qualités de tireuse d'élite, de bagarreuse, d'officier aussi, même si ses subalternes étaient plus enthousiastes que ses supérieurs quant à ses dernières.

— C'est un très bon officier, mon colonel.

— Vous avez servi sous ses ordres ?

— Oui, non... euh...

— Elle n'est pas morte, c'est ça ? Et vous l'avez rencontrée lors de votre chasse au Chirurgien de la mort.

Le lieutenant-colonel Scott la dévisagea attentivement.

— Vous l'avez rencontrée et vous l'admirez.

— …

— Je suis officier, Foley. Depuis bien longtemps. Sameen Shaw a honorablement servi son pays, elle fait honneur à l'USMC et n'a jamais démérité. C'était un soldat atypique, un officier plus atypique encore. Je ne veux rien savoir de ses secrets, lieutenant. Mais si vous l'avez vraiment aidée à blanchir son nom, je crois qu'elle peut vous admirer tout autant que vous l'admirez. Surtout maintenant qu'elle n'est plus votre supérieure. Enfin, elle le restera encore un peu, le temps que vous méditiez sur votre bêtise en prison. Je vous souhaite à l'occasion un joyeux Noël et une bonne année. J'espère que passer les fêtes de fin d'année derrière les barreaux vous mettront un peu de plomb dans la cervelle.

— …

— Rompez.

— Mon colonel, salua Brown.

Elle effectua un demi-tour réglementaire. Elle s'apprêtait à sortir, quand le colonel avait déclaré :

— Vous avez bien fait donner une leçon au capitaine Sfeir. Les bérets verts ont tendance à se prendre pour des dieux.

Brown s'était retournée. Scott ne la regardait pas et il ne releva pas la tête. Elle avait doucement fermé la porte. Elle était passée par ses quartiers avait revêtu son MCCUU et s'était présenté à la prison comme son colonel l'avait exigé.

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Quinze jours de trou. Pas de sortie, pas de promenade, pas de divertissements. Pas de repas de fête, une cérémonie de religieuse austère, pas de cadeaux, pas de gui, pas de baiser à échanger, pas de vœux. Elle prit tous ses repas dans sa cellule et dut se contenter du lavabo mis à sa disposition pour faire ses ablutions. Une toute petite fenêtre éclairait chichement la cellule et lui indiquait le passage des heures et des jours. Quinze jours de pause, d'attente. De réflexion.

D'angoisse.

Elle n'avait pas réglé l'histoire des photos compromettantes. Root avait été gravement blessée et elle n'en avait pas parlé avec elle. Parce que Root savait, bien évidemment. Est-ce qu'elle savait pour elle et Maria ? Qu'elles étaient amies, qu'elle avaient été un peu plus que cela ?

Et Jonathan ? Qu'en penseraient-ils ? Ses parents ? Son frère ? L'adultère. Avec une femme. Non, pas l'adultère. Elles n'avaient pas couché ensemble aux Seychelles. Non, elles n'avaient pas couché ensemble, mais elles avaient été très proches, et avant l'arrivée du capitaine Shaw, elles avaient parfois dormi ensemble. Maria l'avait embrassée plusieurs fois, plus ou moins chastement. Chastement. Élisa avait parfois prolongé la sensation. Moins chastement. Mais elles n'avaient jamais été plus loin, désiré aller plus loin. C'était bizarre.

Sa relation avec Maria s'était peut-être révélée plus simple quand elles couchaient ensemble. Maintenant Élisa ne savait plus trop ce qu'elle éprouvait pour la jeune Mexicaine. Mais quoi qu'elle éprouvât, c'était mal. Élisa était mariée. Elle trompait Jonathan.

Quand ses pensées s'attardaient trop longtemps sur son mariage, Élisa orientait celle-ci vers sa carrière militaire. Elle repassait son séjour au Niger dans ses moindres détails. Elle n'avait pas pu se rendre à Bethesda. Elle n'avait pas revu ses hommes blessés au combat : Vazini, Sanchez, Ende, Jackson, Phillips, Rogers. Root.

L'état de Sanchez, de Vazini, de Jackson et de Root l'inquiétait. Sanchez risquait d'être réformé, Root et Jackson risquaient de mourir. Elle solliciterait une permission après avoir purgé ses quinze jours de trou. Pour Bethesda. Son devoir d'officier passait avant ses obligations familiales.

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Mais rien ne s'était passé comme prévu. Jonathan l'attendait à la porte de la prison. Il avait été prévenu de son retour, il s'était inquiété de son silence, il avait appelé la base et appris qu'elle avait été mise quinze jours aux arrêts. Il s'était enquis de son jour et de son heure de sortie. Ensuite...

Ensuite, Élisa s'était présenté au lieutenant-colonel Scott. Elle avait reçu des ordres de mission pour la semaine à venir et une permission de trois semaines.

— Vous avez été blessée, vous avez droit à un plus long congé, mais je veux que vous suiviez un stage de remise à niveau et une formation tactique spécialisée. Je désire aussi organiser une cérémonie de remise de médaille. Ce n'est pas tous les jours qu'une compagnie est décorée de la Navy unit Commendation. Reposez-vous, Foley. Les instructeurs ne vous rateront pas, je doute qu'ils aient apprécié que vous écopiez de quinze jours d'arrêts. Ils vous connaissent bien, ils vous feront regretter votre manquement à la discipline.

D'autant plus que Scott leur aurait donné des consignes, pensa Brown.

— Vous recevrez vos deux barrettes après la validation de votre stage. Officiellement, jusqu'à cette date, vous resterez premier lieutenant. Votre promotion est signée, mais elle n'est pas officielle, alors d'ici là, tenez vous à carreau, lieutenant. Montrez-vous exemplaire.

Sa semaine avait été chargée. Compte-rendu de mission, débriefing, rapports. Brown avait rempli beaucoup de formulaires et brassé beaucoup de papiers. Rencontré beaucoup de gens, des militaires comme des agents du gouvernement fédéral.

Jonathan avait peu apprécié se retrouver seul dans la petite maison que possédait Élisa à proximité du Camp Lejeune. Sa femme dormait à la base, il ne la vit pas de la semaine et elle ne le contacta pas une seule fois.

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Élisa porta une nouvelle fois sa bouteille aux lèvres. Trois jours auparavant, elle avait enfin quitté la base. Elle avait résisté à la tentation de se rendre directement à Bethseda. De ne pas repasser chez elle. A la base, dans sa chambre, elle avait ouvert son placard. Elle conservait quelques habits civils dedans. Deux jeans, trois t-shirts et deux chemises. Pas de chaussures, elle aimait bien ses souliers réglementaires à lacets, pas très différentes des chaussures qu'elle portait si elle ne chaussait pas des bottes ou des rangers en cuir. Elle avait caressé l'une de ses chemises. Une bleu marine qu'elle appréciait. Maria lui avait une fois fait une remarque à son propos, bien après leur escapade à Smith rock :

— J'aime beaucoup vos chemises, Élisa. Particulièrement celle-ci, elle vous donne un style très personnel.

Brown avait rougi. Elles étaient seules dans la pièce. Anna et Alexeï étaient sortis.

— Élisa, l'avait gentiment morigénée Maria. Arrêtez de toujours penser que je vous drague.

Brown s'était maladroitement défendue d'une telle assertion.

— Alors, arrêtez de penser que je passe mon temps à vouloir vous chambrer.

— Désolée.

— Tu es vraiment surprenante, Lissa. N'empêche, j'aime beaucoup cette chemise, elle te va très bien.

— Merci.

— Anna et Alexeï sont trop austères à mon goût.

— Ils tiennent leur rôle.

— Oui, c'est exact, mais si j'imagine très bien Alexeï en tenue décontracté, j'avoue que j'ai du mal à voir Anna autrement qu'en tailleur-pantalon.

— Tu as vu trop de James Bond, Maria.

— Anna serait parfaite dans ce rôle. Les producteurs devraient y penser pour remplacer Daniel Craig.

Élisa avait souri. Maria n'avait pas tort, excepté qu'Anna n'avait rien d'une impénitente séductrice et qu'elle détestait se retrouver sous la lueur des projecteurs. La Russe parlait peu, mais Brown savait évaluer les gens, elle sentait quand quelqu'un était mal à l'aise, qu'il avait peur, qu'il était angoissé ou pas, joyeux, en colère, calme. Anna Borissnova n'exprimait pas grand-chose, mais, sans que Brown ne sût vraiment pourquoi, la Russe lui faisait confiance. Une confiance réciproque. Brown appréciait les Russes, elle les considérait comme des soldats. Ses soldats. Pas tout à fait, en réalité. Alioukine, oui. Mais Anna et Alexeï... Anna et Alexeï s'apparentaient plus à des camarades qu'à de simples soldats. Leur chef lui avait plu aussi. Elle avait souvent regretté son absence. Un sentiment qu'elle partageait avec Anna et Alexeï.

Élisa avait refermé son poing au-dessus de la chemise. Elle s'était reproché sa lâcheté. Jonathan était son mari. Quel piètre officier elle faisait. Quel piètre Marines elle faisait. Elle avait gardé son uniforme et elle était rentrée chez elle. Retrouver Jonathan.

Élisa ferma les yeux et soupira profondément.

Il avait pleuré.

Elle était indigne de lui.

Elle avait perdu pied accablée de culpabilité. Il l'avait consolée. Lui avait assuré de son amour indéfectible.

Et il s'était assuré de son amour indéfectible.

Elle avait tout accepté. Éperdue d'amour et de désir. Désir de se racheter, de se faire pardonner, de se faire punir.

Elle jura. Elle n'avait pas acheté ses billets pour Bethesda. Elle s'envoyait en l'air depuis trois jours, dans une débauche de sexe, d'alcool et de drogue, tandis que ses hommes luttaient contre la mort au fond d'un lit d'hôpital. Elle était minable. Root avait risqué sa vie pour elle. Elle avait endossé un uniforme et pris des balles pour elle. Elle avait sauvé ses hommes, elle lui avait sauvé la vie. Élisa ne savait même pas comment elle allait.

Elle était nulle.

— Je suis nulle.

Elle releva la tête et s'adressa à son reflet :

— Hell, bouge-toi, s'encouragea-t-elle.

— Okay...

— Tout de suite, insista son reflet. Va t'habiller, prépare un sac, attrape ton téléphone, commande un taxi et va faire ton devoir.

— Oui, mais Jon ? Je ne peux pas...

— Tu es officier, fais ton devoir.

— Je vais démissionné.

— Tu es sous contrat, il faudra attendre pour ça, alors bouge-toi le cul.

— …

— Maintenant !

On toqua à la porte :

— Lisa ? Ça va mon bébé ?

— Oui.

La poignée bougea, la porte était verrouillée.

— Lisa, ouvre.

Brown jeta un œil sur la glace, sur sa bouteille, sur sa gueule de junkie, sur les marques rouges qui marquaient ses poignets. Et en plus, elle se parlait à elle-même. Scott lui avait conseillé de prendre un rendez-vous chez le psy. S'il savait, il l'aurait fait interner. La poignée branla durement, les coups à la porte se firent insistants.

— Ouvre, Lisa, ou j'enfonce la porte.

Brown se retourna et ouvrit la porte.

— Pourquoi t'es-tu enfermée ?

Il était en colère.

— Un réflexe, s'excusa-t-elle.

Il lui crocheta durement la nuque et l'embrassa. Il se recula pour lui déclarer éperdu :

— Merde, ce que je peux t'aimer, Lisa. Je suis fou de toi.

Cette fois-ci, ce fut elle qui l'embrassa. S'habiller, préparer son sac, commander un taxi, remplir son devoir, elle reporta tout à plus tard. Les doigts de Jonathan lui martyrisaient les fessiers, la poitrine. Elle gémit.

— Ne me laisse plus jamais seul, Lisa, souffla-t-il d'un ton aussi bien larmoyant que menaçant.

Après, elle verrait après. Il la guida vers leur chambre, vers leur lit. Élisa se laissa faire, participa, anticipa.

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Vaincu par la fatigue, Jonathan Foley s'écroula sur sa femme en grognant. Elle était... Géniale. Résistante, athlétique, bandante à mourir et, si délicieusement soumise.

— Oh, bébé, tu es si bonne, lui susurra-t-il obscènement à l'oreille.

La nuit était tombée. Elle devait partir. Vite. Avant de répondre une fois encore aux sirènes de l'alcool, de la drogue et du sexe. Aux sirènes de Jonathan.

— Détache-moi, Jon.

— J'aurai quoi en échange ? demanda-t-il d'un ton espiègle.

Évidemment. Il eût été trop simple qu'il la libérât sans condition.

— Ce que tu veux.

Il la détacha après avoir énoncé ses exigences. Après qu'elle lui eût promis de s'y soumettre. Rien de bien compliqué. L'affaire de quelques minutes. Elle partirait ensuite. Il y avait un vol le soir. Elle trouverait toujours une place, sinon elle choisirait une autre destination et reprendrait un vol le lendemain pour Bethesda. Elle ne devait pas rester une nuit de plus. Reculer sans cesse. Rester sous son emprise.

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Il éructa de plaisir, la main crochetée dans ses cheveux. Il prit son temps, prolongea lui-même sa jouissance, exigea qu'elle le regardât. Il jouit longuement sur elle, sans la lâcher. Et ensuite, il la maintint à genoux. Son regard se durcit, devint menaçant.

— Qu'est-ce que tu mijotes, Lisa ?

Il lisait en elle comme dans un livre ouvert.

— Je dois partir à Bethesda.

— Tu vas, encore me laisser ?

— J'ai reçu des ordres du lieutenant-colonel Scott.

— Comme la dernière fois ? demanda-t-il méchamment.

Il lui tira violemment la tête en arrière et se pencha sur elle.

— Tu ne m'as pas dit où tu étais en septembre. Ce que tu avais fait pendant ta permission.

— J'avais un ordre de mission classé confidentielle. Je te l'ai déjà dit.

— Mais tu m'as menti.

— J'avais des ordres, Jon.

— Mouais, je veux bien te croire, mais si un jour tu me trompes, Lisa...

— Je ne te trompe pas, Jon. Il n'y a pas d'autre homme que toi dans ma vie.

Elle leva une main caressante, flatta ses testicules.

— Mmm, tu sais si bien y faire, soupira-t-il.

Il se passa la langue sur les lèvres et la gifla violemment. Un geste mérité. Brown ne protesta pas.

— Où vas-tu cette fois ? cracha-t-il en colère.

— À l'hôpital de Bethesda, voir mes hommes. Certains ont été gravement blessés. Scott veut que je m'acquitte de mon devoir de commandant.

— Et tes parents ? Tu leur as téléphoné au moins ?

— Non.

— Lisa, la morigéna-t-il. Ils s'inquiètent pour toi. Tu pars en zone de guerre, on a parlé de vous à la télé et tu ne leur téléphones même pas pour leur dire que tu es revenue et que tout va bien ?

— Je n'ai pas eu le temps. J'ai été mise aux arrêts à peine rentrée du Niger et ensuite... J'étais avec toi. Je n'avais pas vraiment la tête à leur téléphoner. De plus, je savais que tu le ferais.

— Mmm, heureusement pour eux que je suis là. Tu sais qu'ils n'en ont pas cru leurs oreilles quand je leur ai appris que tu avais écopé d'une peine de prison pour grave manquement à la discipline. Pour une bagarre avec un de tes supérieur. Que j'étais là pour palier ton absence à Noël, alors que tu aurais dû te trouver parmi nous. Tu nous as gâché les fêtes de fin d'année, Lisa. Tout ça parce que tu t'adonnes à la violence et que tu te comportes comme une délinquante.

Cette fois, Élisa essaya de protester. Il lui tira les cheveux pour qu'elle se tût.

— Ta nuit au poste de police à Jackson-ville leur a laissé un très mauvais souvenir.

— C'est arrivé une seule et unique fois, protesta Élisa.

— Tu était ivre et tu as provoqué la rixe.

— Je n'étais pas ivre.

— J'étais là, Lisa.

— Mais tu as entendu ce connard ? s'énerva Brown Je ne pouvais pas le laisser dire ça.

— Parfois, je me désole de ce que l'armée a fait de toi, soupira tristement Jonathan. Tu n'étais pas comme ça avant de t'engager.

Élisa baissa les yeux.

— Je dois y aller, Jon. J'ai déjà attendu trop longtemps. Je vais finir par écoper d'un blâme.

— Et se serait mauvais pour ton avancement ?

Il la poussa en arrière. Avec mépris.

— Ton avancement, tes hommes, ton lieutenant-colonel, tes états de services, il n'y a que ça qui compte, reprit-il avec colère. Tes parents, ton frère, moi ? Tu t'en fous.

Élisa, toujours à genoux, essaya de protester.

— Arrête de mentir, Lisa. Tu rêves de devenir je ne sais trop quel héros que tu as choisi comme modèle et que tu ne seras jamais. Tu sacrifies tout à ce rêve. Tout, tu m'entends ? Ta famille, moi, notre avenir. Lisa. Tu as trente-deux ans, je ne t'ai pas épousée pour attendre de recevoir la Navy Cross sur un coussin, je ne rêve pas d'être le veuf d'un héros de guerre raté, mort à l'autre bout du monde. Je veux des enfants, je veux être père et je veux que tu sois la mère de mes enfants. Je veux que mes enfants te ressemblent. Si tu voulais rester un ventre sec, il fallait me le dire avant de signer notre contrat de mariage.

Il étouffa un sanglot. Élisa se releva.

— Tu ne veux pas d'enfants, gémit-il.

— Si. Je veux des enfants, Jon.

— Alors, qu'est-ce que tu attends ? lui crâcha -t-il méchamment à la figure. Arrête la pilule et tiens enfin le rôle pour lequel tu es née. Donne-moi des enfants, Lisa, donne des petits-enfants à tes parents.

C'en était trop. Elle allait finir par craquer, il fallait qu'elle s'en aille. Maintenant.

— Je dois partir, Jon. Je n'aurai plus de vol si je pars trop tard.

— Tu es sans cœur, Lisa. Il n'y a que la baise qui t'intéresse.

Il ramassa son boxer et son pantalon et sortit de la chambre en claquant la porte. Brown se mordit les lèvres.

Quand elle franchit le seuil de sa petite villa. Jonathan la rattrapa par le bras et la retourna vers lui.

— Je t'aime, bébé, fit-il avec passion. J'aime tellement la femme qui se cache sous cet uniforme.

Il l'embrassa goulûment. Élisa détestait se donner en spectacle. Le chauffeur klaxonna. Elle se dégagea.

— Quatre jours, Lisa, la mit-il en garde. Je te donne quatre jours avant de te retrouver à Butler.

Élisa hocha la tête.

— N'oublie pas. Quatre jours, répéta-t-il en tendant quatre doigts devant lui.

À l'aéroport, le chauffeur s'amusa du fait que le soldat, pour une fois, fut une femme, que ce fut le mari qui restât à la maison, le mari qui pleurât le départ du soldat qui partait.

— Il vous aime, ça ne doit pas être drôle tout les jours d'être marié à un soldat.

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Root feignait de dormir. Les gens baissaient leurs gardes quand ils se croyaient seuls et à l'abri des regards. Elle n'avait pas eu à feindre bien longtemps. En la découvrant endormie, Élisa Brown avait dit à l'infirmière qu'elle repasserait plus tard. Celle-ci l'avait invitée à rester, à attendre le réveil de la patiente.

Michaela Vazini avait été transféré dans un autre service. Son état s'était très vite amélioré et dès qu'elle avait été capable de se déplacer avec des béquilles, elle était partie. Root l'avait enjointe à venir passer une heure par jour en sa compagnie. Elle l'avait initié à la méditation et exercé ses talents de psychanalyste pour la préparer à un nouveau stage de tireur d'élite. Le sergent s'était montrée bonne élève. Elle avait rechigné à l'idée que Root eût recours à l'hypnose, mais celle-ci avait su la séduire et la mettre en confiance. Une semaine avait suffi pour la convaincre. Et lui forcer un peu la main. Face à un sergent, Root mesura l'utilité de porter des barrettes de capitaine.

Brown avait d'abord tenu son rôle de lieutenant à la perfection pendant vingt minutes. Assise sagement dans fauteuil. Consultant les dossiers qu'elle avait apportés avec elle. Soucieuse et concernée. Root n'avait donné aucun signe de conscience. Au bout de vingt-cinq minutes, Brown s'était levée, elle avait gagné la fenêtre et le masque était tombé.

Root avait ouvert les yeux. Le jeune officier ne se retournerait pas. Elle se tenait raide, debout, les épaules droite. Elle reniflait parfois. Remontait sa main pour s'essuyer le nez.

Elle pleurait.

Root écoutait Athéna lui parler dans l'oreille. Donner des explications. Qui déplaisaient souverainement à la jeune femme. Des explications pourtant fortement édulcorées. Athéna se méfiait des réactions excessives de son interface.

— Élisa, l'appela doucement Root.

Brown s'essuya prestement les yeux. Un geste dérisoire. Même si elle ne les avait pas frottés, les larmes les auraient gonflés et rougis. Elle décida que cela n'avait pas d'importance, pas vis-à-vis de Root. Celle-ci en savait déjà trop long sur sa vie personnelle.

— Venez vous asseoir, lieutenant, dit Root en tapotant sur son lit.

Élisa s'assit sur le lit. Elle ouvrit la bouche :

— Ne me demandez pas comment je vais, l'arrêta Root. Vous avez lu tous les rapports me concernant, vous savez exactement tout ce qu'il y a savoir sur moi. Vous en savez d'ailleurs beaucoup plus que d'autres. Vous, Athéna et le docteur Chakwass.

Root dissimulait des secrets. Des pudeurs peut-être plus que des secrets. Élisa lui sourit doucement.

— Élisa, j'aimerais que vous rendiez un service.

— Vous savez que je ferai n'importe quoi pour vous.

Root avaient contacté Matveïtch. Jack Muller était en mission en Syrie, John s'occupait d'une affaire qui demandait toute son attention. Le Russe lui avait appris qu'Anna Borissnova se trouvait en mission en Mongolie, qu'Alexeï et Ivan assurait la sécurité d'un ingénieur de chez Shell en Birmanie. Il ne lui avait proposé l'aide de personne d'autre. Seulement la sienne. Pour peu qu'il n'eût pas à courir.

— Mais je peux conduire, si vous avez besoin d'un chauffeur.

— Je retiens votre proposition, Anton.

— À votre service, Madame.

— Vous saluerez Anna et les garçons à leur retour.

— Je n'y manquerai pas.

Maria veillait sur Genrika. Maria tirait bien, elle était prudente et intelligente. Mais Maria était juge. Pas soldat, mercenaire, agent de sécurité ou tueuse à gage à la retraite. Athéna avait récupéré le contrôle des réseaux russes. Grâce à Genrika. La jeune fille avait suppléé Root au-delà de ses espérances. Elle était brillante. Mais jeune et pétulante. Elle s'était attaqué à forte partie. Trop forte sans doute pour une jeune fille. Athéna avait préconisé un déplacement. Root s'y était opposé. Il faudrait déplacer Genrika, mais aussi Maria et Alma. Les deux enfants avaient besoin de stabilité, même si pour Alma, stabilité rimait avec une mère équilibrée sur qui elle pouvait toujours compter.

Élisa...

Élisa était soldat. Élisa était un officier réfléchi. Élisa était digne de confiance. Élisa...

— Vous avez vu votre mari ? demanda Root.

— Hein, euh... balbutia Brown.

— Jonathan, n'est-ce pas ?

Le jeune officier rougit et posa ses yeux sur ses mains. Sur ses poignets. Ses manches ne les couvraient pas. Elle se retint de tirer dessus. Releva la tête, croisa le regard de Root. Elle avait vu. Brown n'osait plus bouger. La honte la submergea. Elle ne voulait pas que Root sût. Que Root soupçonna. Pas elle. Pas Shaw, pas Maria, pas les Russes, ni les policiers d'Anchorage, ni Muller, ni Reese. Aucun d'entre eux. Elle se sentit sale.

Élisa s'enlisait dans une relation toxique.

— Quand êtes vous sortie de prison ? s'enquit Root.

— Il y a quatre jours.

Root se crispa. Elle allait tuer ce Jonathan Foley. Elle se moquait des mises en garde d'Athéna. Elle irait le voir. Elle lui ferait payer. Il avait profité des traumatismes dont souffrait Élisa Brown et de l'amour qu'elle lui portait. Il l'avait manipulée, abaissée, soumise. Brown était solide et équilibrée, mais elle avait traversé des épreuves qui l'avaient marquée. Mise à genoux. Jonathan Foley avait dû profiter d'un passage à vide de la jeune femme pour lui mettre le grappin dessus. Elle soupçonnait qu'il l'avait ensuite isolée de ses amis, de sa famille. Qu'il la poussait à rendre son uniforme.

Le salaud.

— Root, euh, vous vouliez me demander quelque chose ? demanda Brown que le silence de Root mettait mal à l'aise.

Son silence et son visage dénué d'expression.

— Vous connaissez Genrika Zhirova ? demanda Root.

— Oui, c'est la jeune fille que vous avez sauvée des griffes de Samaritain. Je l'ai vu une ou deux fois sur la messagerie.

— Je m'inquiète pour elle.

— Et le capitaine Shaw n'est pas rentrée ?

— Non.

— Elle est partie, il y a longtemps, dit pensivement Brown qui espérait que Shaw menât à bien sa mission.

— Oui, fit tristement Root.

— Elle était opérationnelle, vous savez, voulut la rassurer Brown. Après deux ans, elle n'avait rien perdu de ses aptitudes.

— Mmm, approuva pensivement Root sans vraiment écouter le jeune officier.

— J'ai trois semaines de permission, déclara Brown.

Root lui offrait l'opportunité d'échapper à Jonathan. Du moins, si celle-ci mettait ses réseaux à contribution. Ses réseaux ou Athéna :

— Mais je ne ferai rien pour vous sans un ordre de mission officiel.

— Vous l'aurez, lui assura Root. Je me chargerai aussi de faire prévenir vos supérieurs et votre famille.

— Je suis donc à votre disposition.

— Vous avez vu tous vos hommes ?

— Oui.

Root décela de la tristesse.

— Vous vous inquiétez pour Jackson et le lance-caporal Sanchez ?

— Oui. Jackson s'en sortira, mais Sanchez... Il ne pourra pas réintégrer l'USMC.

— Il trouvera sa place dans le civil et le sergent Vazini l'aidera à surmonter la fin prématurée de sa carrière militaire.

— Ils...

— Ils sont amis. Sanchez ne supporterait pas d'être marié à un sergent d'active. Un supérieur en plus. Il est bien trop macho pour ça. Mais leur amitié survivra à son départ. Une fois sa déception passée, Jordan Sanchez s'apercevra que l'USMC n'était pas toute sa vie et que tout ce qu'il y a appris lui servira.

— À quoi faire ?

— Il était quater-back au lycée. Je le verrai bien entraîner une équipe de jeunes.

— Vous avez tout prévu...

— Peut-être.

— Je pars quand ?

— Demain matin ?

— Bien. Vous avez des instructions ?

— Soyez prudente.

— Vous avez identifié le danger ?

— S'il y a danger, il viendra de Samaritain.

Brown pâlit.

— Vous étiez la seule personne disponible, Élisa. Si une menace se précise, je vous enverrai du renfort et c'est une assignation temporaire. Le docteur Chakwass ne veut pas me signer de billet de sortie avant une ou deux semaines. Vous savez comme il est difficile de contrevenir à ses ordres. Je me fais peut-être du soucis pour rien, mais je serai plus tranquille si vous êtes avec Genrika. Je pense que vous vous entendrez bien avec elle. Shaw lui a dressé de vous un portrait très flatteur, et Gen considère les avis de Sameen comme une vérité indiscutable. Restez vous-même. Vous êtes une athlète accomplie, un soldat, vous aimez la vie au grand air. Gen vous adorera. Mais ne l'appelez jamais Genrika. D'accord ?

Élisa hocha la tête en signe d'acceptation. Root appris à Brown tout ce qu'elle devait savoir sur la jeune fille et ses activités. Elle omit cependant de révéler au jeune officier que Maria Alvarez partageait la vie de Genrika depuis plus d'un mois et demi. Brown l'apprendrait bien assez tôt et Root estimait que cette information lui troublerait inutilement l'esprit. Une fois en présence l'une de l'autre, les deux jeunes femmes s'arrangeraient ensemble. Leur affection réciproque, Alma et Genrika aplaniraient les difficultés et calmeraient les angoisses du jeune lieutenant. Ça et :

— Je m'occuperai des photos, Élisa.

Brown s'arrêta de respirer. Elles n'en avaient jamais parlé.

— Personne ne les recevra jamais. Ni l'USMC, ni votre mari, ni vos parents ou votre frère.

— Je les ai reçues.

— Je me suis laissée surprendre une fois. Pas deux.

— Je... Je n'avais pas... Nous n'avions pas... Maria et moi... Enfin, si, mais c'était il y a longtemps... C'est fini. Enfin, je crois, mais... balbutia lamentablement Brown.

Root posa sa main sur le genou d'Élisa.

— Élisa, vous n'avez rien fait de mal. Et puis, quand bien même. Qui suis-je pour vous juger ? Qui peut vous juger ?

— Je suis mariée, répondit sombrement Brown.

— Vous avez trompé votre mari ?

— Non. En tout cas, pas en acte.

— Maria vous aime trop pour vous faire du mal, Élisa. Et vous avez le droit d'avoir des amis. Maria est une amie précieuse, ne faites pas la bêtise de vous éloigner d'elle.

Brown savait que Root suivait Maria en tant que thérapeute :

— Je suis allée la voir en septembre, avoua-t-elle d'un air coupable. Je voulais lui parler.

— Mais vous ne lui avez pas confié ce qui vous tourmentait.

— Non.

— Pourquoi ?

— J'ai eu honte. Et après, le capitaine Shaw est arrivée. C'était si paisible. Maria, le capitaine, les deux enfants.

Root n'en croyait pas ses oreilles. Élisa, rassérénée, souriait vaguement, perdue dans des souvenirs que Root devinait agréables.

— Vous avez vu Sameen en septembre ? demanda lentement, Root.

— Oui, je vous ai dit qu'elle était en forme.

— Et le deuxième enfant ? Il sortait d'où ?

— Anne-Margaret ? C'est la fille du capitaine. Elle est mignonne. Alma jouait à...

Root arborait une expression... Élisa se tut.

— Vous ne saviez pas ? réalisa-t-elle soudainement. Vous ne l'avez jamais revue ? Maria ne vous en a pas parlé ? Et vous ne savez pas où elle se trouve actuellement.

— Mais vous, vous le savez.

— Non. Elle a parlé d'une mission, elle m'a demandé de l'entraîner, mais je n'en sais pas plus. Peut-être, Maria est-elle au courant. Euh... Root, je suis désolée, j'ai peut-être...

— Shaw vous a demandé de garder le secret ?

— Non, elle n'a rien demandé.

— Vous n'avez pas à vous excuser alors. Si elle avait considéré que votre rencontre devait être tenue secrète elle vous l'aurait dit.

Mais Sameen n'avait rien dit à Brown parce qu'elle ne voyait pas de raison de lui dire quoi que ce fût. De cacher quoi que ce fût. Elle n'avait certainement rien exigé de Maria non plus, mais la juge, plus psychologue et plus retorse que ne l'était Élisa Brown, avait considéré qu'il ne lui appartenait pas de révéler à Root le retour de Shaw et la naissance de... Anne-Margaret. Où Sameen avait-elle été pêcher un tel nom ? Cela n'avait pour l'instant pas d'importance. Ce qui en avait, c'était que Shaw avait une fille. Que Shaw était revenue. Que Shaw avait contacté Maria. Élisa. Et que, enfin, Shaw était partie en mission.

— Élisa, si Shaw est partie en mission, qu'est-ce qu'elle a fait de sa fille ?

— Elle l'a confiée à Maria.

Shaw avait confié sa fille à Maria. Donc...Genrika connaissait son existence. Athéna aussi.

Root était vraiment la reine des poires. Et Shaw...

Shaw était Shaw, conflua-t-elle avec dépit. Puis, un peu plus philosophiquement. Après tout, Root avait toujours fermement affirmé qu'elle aimait Shaw pour ce qu'elle était. Exactement pour ce qu'elle était. Se montrer en colère contre-dirait cette assertion à laquelle Root tenait tant. Cette vérité. Parce qu'elle l'aimait vraiment comme elle était et qu'elle savait parfaitement que vivre avec Shaw, qu'aimer Shaw, c'était aussi accepter ce genre de surprise. Accepter ses silences. Ses non-dits. Et se retrouver devant ce genre de fait accompli. Ce qui n'empêchait pas quand même qu'elle était quand même la reine des poire.

— Elle allait bien ? demanda Root à Brown.

— Oui.

— Mieux que vous ?

— Oui, avoua Brown à voix basse.

— Racontez-moi.

— ...

— Votre séjour aux Seychelles, ce que vous avez fait là-bas avec elle, précisa Root qui ne sentait pas le jeune lieutenant prête à se confier sur des aspects plus personnel de sa vie privée. Conjugale.

Brown commença d'une voix hésitante, et puis Root rit, posa des questions, parfois narquoises, et le jeune officier se détendit, son discours devint plus fluide. Brown avait été heureuse sur cette île. Root l'encouragea à parler. Elle prit plaisir à cette évocation qui, dans la bouche d'Élisa, s'apparentait à un moment hors du temps, à un moment parfait.

Brown aimait autant Shaw qu'elle aimait Maria et Alma. Elle s'anima, raconta de nombreuses d'anecdotes, drôles ou émouvantes. Les promenades sur la plage, la plongée, les jeux, les soirées sur la terrasse, les repas que confectionnait Maria ou Shaw, leurs qualités de cuisinières, l'entraînement sans concession. Les piques que Maria envoyait à Shaw, celle que Shaw envoyait à Brown. L'évocation du jeune lieutenant transpirait d'affection, de douceur et de sérénité.

Root se félicita d'avoir sollicité son aide. De l'envoyer rejoindre Maria. Gen serait en sécurité en sa compagnie.

Élisa aussi. Loin de son mari.

Brown lui avait dressé un portrait de Shaw baigné de lumière. Root découvrit à travers ses yeux et son discours que Shaw n'avait pas changé, mais qu'elle s'était apaisée, et Root était assez intelligente pour savoir que la naissance de sa fille n'y était pour rien. Shaw avait travaillé sur elle-même. Comme elle avait eu l'intention de le faire.

Il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'elle eût d'abord repris contact avec Maria et Élisa. Maria et Sameen entretenaient une relation très étroite, une relation particulière que Shaw avait apparemment définitivement acceptée et contre laquelle elle ne luttait pas. Elle considérait Élisa comme un officier, comme une sœur d'arme dont elle se sentait responsable. Sameen avait sans doute aussi renoué avec les Russes, peut-être même avec Lionel ou avec John. Pour peu qu'elle eût besoin d'eux. Elle reviendrait plus tard vers Gen, quand elle estimerait que le moment était venu. Et, en dernier, avec prudence, elle reviendrait vers elle. Les retrouvailles seraient...

Root n'avait aucune idée de comment se passeraient ces retrouvailles. De ce qu'en ferait Shaw.

Son cœur se mit à battre un peu plus fort, un peu plus rapidement, parce que ces retrouvailles ne sauraient maintenant tarder à venir.

— Élisa, si vous saviez combien je suis contente de vous compter parmi mes amis, assura-t-elle sincèrement à la jeune femme.

Brown marqua un temps d'arrêt. Puis, elle sourit :

— Moi, aussi, Root. Moi, aussi, dit-elle avec émotion.

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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :


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Acier D2 : Acier utilisée en coutellerie haut de gamme. Résistant et très tranchant. Kyzlyar Supreme est une manufacture russe installée à Saint-Pétersbourg.

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Navy Unit commendation : décoration accordée à un escadron, une unité, une compagnie, ou un groupe pour héroïsme exceptionnel

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Commendation medal assorti d'un V : le V est accordé pour une action particulièrement valeureuse.

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MCCUU : tenue de camouflage de couleur verte. Le MARPAT est une tenue de camouflage beige adaptée au désert.

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