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Chapitre XIII


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Un lapin grignotait des racines. Il avait creusé l'épaisse couche de neige pour trouver de quoi se sustenter. Ses oreilles bougeaient régulièrement, au moindre bruit. Prudent. Le danger pouvait survenir aussi bien du ciel que de n'importe où sous les arbres ou sur les arbres. La blancheur immaculée de son pelage le dissimulait aux yeux des prédateurs, malheureusement, nombre d'entre eux possédaient le même atout. Le lapin se fiait plus à ses oreilles qu'à ses yeux. Le temps calme, l'absence de vent, rendaient l'approche des prédateurs difficile. Le lapin en profitait.

Il releva soudain la tête. Inquiet. Une bête se déplaçait lourdement dans la neige. Sans précaution aucune. Deux bêtes. Trois. Énormes. Plus lourdes que le lynx qui vivait en solitaire tout comme la panthère. Un ours ? Avec ses petits ? En plein hiver ? Les ours ne parcouraient pas la forêt quand le lapin avait revêtu son pelage blanc. Un élan ? Les élans se déplaçaient silencieusement, ils n'écrasaient pas la neige. Ils ne proféraient pas de cris étranges.

L'esprit du lapin additionna le poids, le bruit, le nombre des intrus. Son instinct lui cria de fuir.

— Un lapin. Dommage qu'on n'ait pas d'arme.

— Il faudrait des collets et rester sur place.

— Ouais, ce n'est pas vraiment au programme.

— Si, mais pas avant ce soir si j'ai bien évalué notre progression.

— Vous m'avez dissimulé des informations, Borissnova ?

Shaw la vouvoyait depuis le premier jour de leur évasion. Elle s'était calé sur la position de la jeune Russe. À peine l'aire d'abattage derrière elles, Anna avait arrêté de la tutoyer. Shaw avait suivi, mais elle avait refusé que la jeune femme l'appelât madame. Elle lui avait donné le choix de l'appeler Shaw, Sam ou même Sameen, parce que Shaw se sentait assez proche d'Anna pour accepter d'entendre son prénom dans sa bouche, mais pas madame. Pas après les trois mois qu'elles avaient partagés au sein de la colonie n°2.

Anna adressa une grimace à Shaw.

— J'avoue.

Shaw ne chercha pas à en savoir plus. Elles marchaient depuis une semaine. Yulia Zhirova s'accrochait courageusement, mais elle arrivait à la limite de sa résistance. Elle ne parlait pratiquement plus depuis deux jours. Shaw surveillait ses pieds. Guettait les engelures. Elles dormaient très peu. Par tranche de vingt minutes. Shaw s'était attribué la montre que Yulia avait dérobée à un garde. Tout était minuté. Le sommeil, la marche, les pauses. Anna se pliait sans protester à la discipline. Une discipline qu'elle avait elle-même préconisée. Dans la forêt, en plein hiver, leurs deux principaux ennemis était le froid et l'absence de route. La faim et l'épuisement viendraient après. On se perdait facilement en forêt. Des centaines de gens disparaissaient chaque année dans la toundra. On ne les retrouvait que rarement, qu'ils eussent volontairement disparus ou qu'ils se fussent involontairement perdus. Anna ne s'était jamais perdue en forêt, presque jamais. Et quand elle s'était égarée, elle avait très vite retrouvé son chemin. Elle avait soigneusement préparé son séjour en Sibérie. Elle avait prévu leur évasion. Shaw n'en avait pas parlé, mais la Russe avait appris au SVR que la survie dépendait de la capacité qu'avait un agent à envisager tous les scénarios possibles. L'évasion en faisait partie. Elle avait étudié le terrain. Elle n'avait pas disposé de beaucoup de temps, mais elle avait profité au mieux de celui qui les circonstances lui avaient imparti.

Yulia gémit. Elle s'était pris les pieds dans une branche morte et elle bascula en avant. Shaw la rattrapa avant qu'elle ne s'écroulât dans la neige. La jeune femme ne tiendrait pas encore longtemps. Elle se fatiguait vite. Shaw crevait de faim. Anna aussi. Les deux femmes étaient physiquement plus aguerries que Yulia Zhirova, mais elles avaient souffert de sous-alimentation pendant deux mois. Depuis qu'elle travaillait pour Tata, Yulia s'était toujours correctement nourrie, elle travaillait à la scierie à la maintenance des machines. Un travail assez technique qu'elle avait appris sur le tas, un poste convoité, car peu contraignant. Yulia se chargeait plus d'entretien que de réparation. Les réparations d'importance étaient assurées par des professionnels extérieurs à la colonie. La prostitution ne lui apportait pas de graves désagréments, sinon de passer parfois des nuits agitées durant lesquels elle dormait peu ou pas du tout. Mais Tata veillait à ce qu'elle bénéficiât de nuits tranquilles et réparatrices. Elle était moins résistante que ses deux compagnes, mais en meilleure condition physique. Anna Borissnova et Shaw possédaient cependant un atout qui faisait défaut à Yulia Zhirova : un mental d'acier. La volonté de survivre, l'assurance de survivre. L'opiniâtreté que mettait Shaw à toujours atteindre ses objectifs, la ténacité d'Anna. Anna allait toujours au bout de tout ce qu'elle entreprenait. Shaw n'acceptait jamais de baisser les bras. Anna poursuivait son chemin avec obstination. Shaw balayait les obstacles qui se dressaient devant elle. Elles avaient appris à faire abstraction de ce qui pouvait les détourner de leurs objectifs : la douleur, la peur, la fatigue, la malveillance, l'opinion des autres, le découragement.

Yulia tenait parce que Shaw et Anna Borissnova l'entraînaient à leur suite, parce qu'elles prenaient soin d'elle, parce qu'elles lui tendaient une main secourable quand elle tombait, qu'elles lui offraient leur protection et leur bienveillance. Qu'elles ne la jugeaient pas, qu'elles étaient là. Pour elle. Que Yulia ne voulaient pas les décevoir. Et que, plus que tout, elle ne voulait pas retourner à la colonie n°2. Morte ou vive. En leur compagnie, Yulia savait qu'elle n'y retournerait jamais. Qu'elles l'enterreraient si elle mourait et que Blatov ou Tata ne la retrouveraient jamais. Si elle flanchait, le pire adviendrait.

Mais elle n'en pouvait plus.

— Désolée, souffla-t-elle à Shaw.

Shaw s'accroupit pour vérifier les attaches de ses raquettes. Des raquettes fabriquées par Anna. Morceau pas morceau, lors des pauses à l'abattage. Plutôt pas mal réalisées. Yulia avait d'abord peiné à les utiliser, mais après deux jours elle marchait presque aussi bien qu'un vieux trappeur.

— Il faut tenir encore un peu Yulia, fit Anna. Ce soir, au plus tard, demain, nous serons à l'abri.

Yulia l'interrogea du regard.

— Vous verrez bien. En attendant, ce serait bien de boire un peu. Remettez votre veste.

Yulia avait d'abord refusé de marcher sans veste. La température était trop basse. Anna lui avait expliqué que si elle voulait survivre, elle ne devait pas transpirer. Que marcher avec une veste, la ferait transpirer. Qu'elle prendrait froid, qu'elle ne se réchaufferait pas et qu'en plus elle perdrait de l'eau. Que l'eau était indispensable à sa survie. Anna s'était montrée pédagogique. Shaw beaucoup moins. Elle l'avait menacée de se charger elle-même de sa parka. Yulia avait reculé. Shaw soupiré, puis déclaré qu'Anna avait parcouru la forêt depuis sa plus tendre enfance, qu'elle y avait survécu. Qu'elle ne remettrait jamais ses conseils en question. Qu'elle la suivrait où qu'elle les menât. Anna avait ajouté en guise de remerciement que Shaw n'était pas une novice quand on parlait de survie. Shaw avait parlé du désert. Anna d'une année passée dans une cabane au bord de la Tesseïva :

— Un affluent du Ienisseï, précisa-t-elle.

Yulia avait retiré sa veste. Elle n'avait jamais affronté la forêt. À peine s'y était-elle promenée le dimanche depuis qu'elle était adulte. Ces deux femmes... Anna dégagea un petit sac en plastique de son pantalon. Elle le coinçait près de l'aine entre son caleçon et son pantalon. Elle défit précautionneusement le nœud qui le tenait fermé. Elle leva le sac et but l'eau qui se trouvait dedans. Shaw et Yulia l'imitèrent. Elles se baissèrent ensuite pour recueillir une poignée de neige et l'introduisirent dans le sac que, sur les conseils d'Anna, elle n'avait pas entièrement vidé. Elles refermèrent le sac et le replacèrent à l'intérieur de leurs vêtements. Yulia n'avait récupéré qu'un quart en métal, trop petit pour satisfaire les besoin en eau de trois personnes. Anna n'avait pas voulu allumer de feu les deux premiers jours, il n'avait donc pas été question de faire fondre la neige à la chaleur des flammes. Shaw connaissait les puits solaires, les pièges à rosée, Anna lui appris à simplement utiliser sa chaleur corporelle. Le jour. Jamais la nuit. Jamais quand elles se reposaient.

Anna reprit sa marche.

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L'estime que Shaw ressentait pour Anna Borissnova Zverev venait encore de monter d'un cran. Rien n'avait laissé soupçonner que la grande Russe avait atteint l'objectif qu'elle s'était fixé. Rien ne laissait soupçonner l'endroit vers lequel elle les guidait depuis huit jours. Un endroit que rien ne différenciait d'un autre endroit, avec les mêmes arbres, les mêmes bosquets, le même sol recouvert de neige. Un endroit précis où se dissimulait une cache.

Anna s'était soudain arrêtée et avait déclaré :

— Nous sommes arrivées.

Il n'y avait rien qui pouvait corroborer cette déclaration. Shaw avait cherché un indice. Sans en découvrir un seul. Yulia s'était simplement arrêtée. Elle attendait.

— On va construire un abri un peu plus conséquent et se reposer deux ou trois jours, peut-être plus, fit Anna. Récupérer un peu de force, bien manger et bien boire.

— Ah, ouais ?

— Oui. Ça nous fera du bien. J'ai étudié le terrain, personne ne vient jamais par ici, il n'y a pas de rivière, les ours et les loups n'occupent ordinairement pas le territoire. Le gros gibier n'emprunte pas de route qui y passe, donc on a peut de chance de tomber sur des chasseurs. J'ai repéré une cabane abandonnée et une autre à moitié délabrée à quelques kilomètres de l'endroit où nous sommes. Si quelqu'un vient, il se moquera que nous soyons des promeneuses ou des évadées.

Elle brisa une branche morte sur le tronc d'un arbre.

— Venez m'aider, on confectionnera un foyer après ça. Un vrai foyer.

Yulia resta sans bouger. Anna lui tendit son bout de bois et lui indiqua où creuser.

— On cherche quoi ? demanda Shaw.

— À votre avis ?

— Vous aviez tout prévu avant de vous faire arrêter. Vous êtes déjà venue ici.

— Oui.

— À pied ?

Il s'était passé très peu de temps entre son appel à Matveïtch et l'incarcération d'Anna. À peine dix jours. Comment... Anna lui donna la réponse qu'elle attendait avant d'avoir pu poser sa question.

— Un hélico m'a déposée à deux jours de marche d'ici et m'a récupérée au même endroit quatre jours après.

— Un petit copain du SVR ?

— Non, un contact d'Anton. Un ancien Spetsnaz reconverti dans le tourisme et le transport de marchandises.

Le SVR ? Natashka, ou plus exactement Anna, puisqu'elle avait appris que Svélta répondait au prénom de Sameen et qu'Anna avait froidement enjoint Yulia à ne jamais plus prononcer le nom de Natashka devant elle, travaillait pour le SVR ? Elle se retourna vers Shaw. Elle aussi ? Non, elles n'appartenaient pas au même organisme, mais elles travaillaient ensemble pour les services de renseignements. Sameen appartenait sans doute au FSB.

Mais pourquoi deux agents des services secrets s'inquiétaient d'elle ? Pourquoi avoir souffert trois mois dans une colonie-goulag pour la faire évader ? Elles lui avaient menti, elles n'étaient venues pour la ramener à sa fille. Il y avait une autre raison, mais laquelle ? Yulia n'avait jamais détenu aucun secret d'état, elle avait été arrêtée parce qu'elle militait contre la politique menée par Vladimir Poutine, qu'elle aspirait à une Russie plus européenne, plus démocratique, à plus de liberté. Liberté de presse, liberté de parole, liberté religieuse... Shaw grogna et lui reprocha acidement de ne pas se montrer très utile.

Yulia, le cœur pressé par l'angoisse, donna d'inutiles coups de bâton dans la neige. Si inutile qu'Anna la remercia de son aide et l'enjoignit à ramasser du petit bois sec sur les troncs des arbres. Les deux agents continuèrent de creuser. Lors de son deuxième trajet, elle vit apparaître une toile au fond du trou et elle resta, curieuse de voir ce qu'elle refermait. Anna et Shaw dégagèrent un paquet. Un gros paquet informe. Shaw grimaça de contentement. Travailler avec Anna lui rappelait le bon vieux temps. Peut-être pas l'USMC parce qu'elle n'avait malheureusement pas intégré les Raiders, mais son temps de service à l'ISA. Anna employait des stratégies familières aux forces spéciales. Elle avait dû suivre des stages, à moins qu'elle ne fût simplement prévoyante, ce qui plaisait plus encore à Shaw.

La jeune Russe avait évité d'entourer la toile d'un cordage ou d'un adhésif de peur que ceux-ci ne gèlent et ne se révélassent difficiles à ôter. Elle avait simplement plié la toile autour du matériel qu'elle avait porté jusqu'à cet endroit. Le paquet renfermait un grand sac à dos, deux plus petits, des rations militaires, une scie pliante, une hachette, une petite pelle-bêche, trois duvets, des couvertures de survie, une boussole, une montre, divers moyens d'allumer un feu, une popote, trois gourdes, du fil de pêche et des hameçons, des cordages, trois couteaux de chasse, un fusil et deux pistolets. Shaw s'empara du fusil et l'examina.

— Je croyais qu'on ne vendait plus ce modèle.

— On en trouve facilement. J'ai préféré un fusil à pompe à un fusil d'assaut. Beaucoup de gens possèdent des Molot Bekas dans la région. Un fusil efficace pour parer à une attaque de loup ou d'ours qu'on aurait malencontreusement dérangé. Vous aviez quoi avec vous ?

— Un simple pistolet à fusée.

Anna fronça imperceptiblement les sourcils.

— C'était plus discret et c'est aussi efficace face à un ours, expliqua Shaw. Pour les loups, j'avais de quoi m'abriter. Il me suffisait de rester dans la cabane.

— Vous n'aviez pas d'arme ?

— Si, un Beretta.

— Vous l'aviez acheté où ?

— Un cadeau.

— Vous l'avez passé à la douane ?

Shaw grimaça.

— Ah... Athéna, vous a aidée à le passer ?

— Mmm.

— C'est pratique.

— Oui.

Shaw attrapa l'un des pistolets. Elle le manipula avec professionnalisme. Des Gyurza, les mêmes que les Russes portaient la première fois qu'elle les avaient rencontrés. Le même modèle que lui avait offert Matveïtch.

— Je savais qu'ils vous plairaient, fit Anna sans manifester d'émotion particulière.

— Ouais, approuva Shaw. Alors, vous voulez vous arrêter là ?

— Quelques jours, histoire de reprendre des forces.

— Et après ?

— On descendra vers le sud-ouest. Le temps qu'on nous enterre sous la neige. Après, je contacterai un ami pour qu'il nous tire de là.

— Un gars du SVR ?

— Non, après ce que vous m'avez racontée et le coup du remplacement de mon dossier carcéral, je préfère contacter Matveïtch.

— Athéna peut nous aider.

— Oui, mais il nous faut des hommes de confiance, des hommes qui ne nous connaissent pas à travers des dossiers vrais ou falsifiés, des gens qui savent qui nous sommes et qui ne nous trahiront jamais. Et c'est mieux s'ils sont Russes. Au point où nous en sommes, je ne fais confiance qu'à Anton et Alexeï.

— Pas à Alioukine ?

— Je ne le connais pas assez pour cela.

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Anna et Shaw se chargèrent de monter le camp. Anna fabriqua un abri sous les branches d'un épicéa. Elle scia les branches trop basses, laissa une bonne épaisseur de neige sur le sol qu'elle recouvrit d'abord de couvertures de survie, puis abondamment de branchages. Elle renforça ensuite la protection naturelle qu'offraient les branches basses et retombantes de l'épicéa en confectionnant une sorte de hutte. Elle entoura l'ensemble d'un muret en neige. Shaw, sur ses conseils, construisit le foyer à l'entrée de la hutte, pratiquement à l'intérieur de celle-ci. Elle creusa la neige jusqu'au sol et fabriqua une épaisse plate-forme de bois, qu'elle recouvrit plus ou moins bien de terre. Elle dressa ensuite un réflecteur appuyé sur le muret en neige, face à l'entrée de la hutte. Anna dirigea d'un œil les opérations.

Yulia avait rapporté une importante quantité de petits bois qu'elle avait tout d'abord déposés à même la neige. À son quatrième voyage, Anna avait confectionné un lit de branchage et avait entreposé tout le bois qu'avait rapporté Yulia. Elle entassa le reste par-dessus.

— Il faut en garder au sec à l'intérieur de l'abri. S'il est bien sec, mets-en sur l'un des petit sac à dos. Des brindilles et du petit bois, de quoi allumer un feu si le nôtre s'éteint.

Les trois femmes travaillèrent en silence. Quand Shaw eut fini de construire le foyer, elle alluma un feu, s'assura qu'il brûlait bien et partit ébrancher des arbres. Elle en fit une réserve, coupa les parties pas trop épaisses à la scie qu'elle échangea contre la hachette d'Anna quand celle-ci vint lui prêter main-forte. Yulia ne se chargea plus alors que du transport du bois. Elle avait faim, les rations l'avaient fait saliver d'envie, mais les deux femmes qui l'accompagnaient n'avaient pas proposé de manger. Anna avait confectionné des boules de neige qu'elle avait ensuite piquées sur des bâtons près du feu. L'eau s'écoulait goutte à goutte dans les gros quarts placés en dessous. Yulia n'avait pas même osé boire de sa réserve d'eau personnelle.

Anna donna le signal que la corvée de bois était finie. Les trois femmes se regroupèrent sous l'abri. Elles s'y tenaient à l'aise. La hutte était assez vaste pour leur laisser la possibilité de s'y mouvoir avec une certaine facilité, pas trop vaste pour ne pas perdre inutilement de la chaleur. Elles se trouvaient surtout au sec. Anna désigna un petit sac à dos à Yulia.

— Il est à toi. Ranges-y tes affaires, mais assure-toi avant qu'elles soient toujours bien sèches. Garde toujours le couteau que je t'ai donné à portée de main.

— Nous n'en avions pas avant, observa Yulia.

— Un coup de chance que nous n'ayons pas fait de mauvaises rencontres.

— Tu nous toujours assuré que les gardes étaient loin derrière nous, s'étonna Yulia.

— Ce ne sont pas vraiment les gardes qui m'inquiètent.

— Ah bon ?

— Une meute de loups affamés est nettement plus dangereuse. Nous sommes début février. Nous sommes trois, c'est un avantage, mais si la meute est importante et s'ils ont vraiment faim, je ne suis pas sûre qu'ils hésitent longtemps à nous attaquer.

Yulia pâlit.

— Tu ne les as jamais entendu à la colonie ? lui demanda Anna.

— Si, mais jamais je n'aurais cru qu'ils pouvaient s'en prendre à nous.

— Il y avait peu de risque, ce sont des animaux prudents. Même aux aires d'abattage, les risques d'attaque étaient minimes. Il y a trop de monde et trop de bruit. Mais les filles ne sont pas assez folles pour s'éloigner toute seule quand la nuit tombe. Je suis sûre que parfois, certaines ont entendu les loups rôder à la lisière de la clairière.

— Dans ces conditions, on aurait pu se faire bouffer quand on y a passé la nuit, fit Shaw.

— Il y avait les gardes et ils étaient armés, mais l'idée de laisser des détenues dormir dehors est assez dangereuse. Le feu n'était pas seulement destiné à nous tenir chaud.

— Super, grommela Shaw. Quand tout ça sera fini, je vais me pencher sur le cas de Blatov.

— Tu vas l'assassiner ? demanda Yulia.

— Ouais, le buter serait tentant, mais non. Je vais m'arranger pour qu'il finisse en tôle. Je trouverai un moyen.

— Si vous faîte ça, et que vous avez besoin d'aide, je suis avec vous, déclara Anna Borissnova. Cet homme déshonore la Russie. J'en ai marre de me faire traiter de sauvage à chaque fois que les gens apprennent que je suis Russe. D'entendre parler des goulags, qu'on me prouve par « a plus b » que la Russie n'a jamais dépassé l'ère soviétique, que Poutine ne vaut pas mieux que Staline.

— J'ai été condamnée à perpétuité, pour avoir protesté contre la politique de Poutine, intervint acidement Yulia. Pour avoir manifesté, écris des articles documentés et critiques. Je n'ai pas fomenté de coup d'État, je n'ai pas posé de bombe ni planifié des assassinats. Et pourtant, j'ai atterri dans un goulag, j'ai été battue, torturée, humiliée, je me suis prostitué pour survivre, tout ça avec la bénédiction de Blatov. D'un fonctionnaire au service de l'État. Pour avoir simplement exprimé et relayé des opinions politiques qui déplaisaient au gouvernement.

— C'est pour cela que j'aiderai Sameen si elle me le demande.

— Vous servez l'État, l'une comme l'autre, vous ne ferez que ce qu'on permettra de faire, rétorqua sombrement Yulia.

— Je ne sers pas l'État, fit Shaw d'une voix tranquille. Je ne sers plus aucun État depuis longtemps, et Anna non plus.

Yulia garda un air hostile.

— Je suis Américaine, lui apprit Shaw. Les États-Unis n'ont parfois rien à envier aux Russes, je peux te l'assurer. J'ai mis du temps à m'apercevoir que je me salissais les mains pour mener des opérations secrètes peu reluisantes. Des opération qui allaient parfois à l'encontre même des intérêts des gens que j'étais censée protéger, à l'encontre même de mon pays. Anna s'est montrée moins stupide que moi. Elle est partie quand elle a pensé qu'elle ne servait plus son pays avec honneur.

— Pour faire quoi ? demanda Yulia.

— Agent de sécurité, lui apprit Anna Borissnova.

— Mercenaire, en conclut Yulia avec une pointe de mépris dans la voix. Pour une boite privée de sécurité, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Il y en avait déjà plein à mon époque. Ils prospéraient dans les pays en guerre. Ils se sont fait des fortunes en Irak. Ça gagne mieux que de travailler pour l'armée ou pour les services de renseignements.

— Je choisis les causes que je veux défendre, rétorqua Anna. L'argent ne m'intéresse pas.

Yulia exprima ses doutes et son mépris d'un rire bref. Anna resta impassible. Elle comprenait la journaliste, son amertume, sa vindicte. Elle éprouvait peut-être des remords envers certaines missions pas très propres qu'elle avait effectué au service du SVR, mais aucun regret ne l'accablait d'avoir rejoint la société de Matveïtch. Elle aimait son travail, elle s'y épanouissait. Et si toutes les missions que lui avait confiée Anton ne l'avaient pas toujours enthousiasmée, elle n'avait jamais eu le sentiment de s'être retrouvée dans le mauvais camp.

— Je crève la dalle, ronchonna Shaw pour clore une discussion qu'elle trouvait stérile.

— Tu es vraiment Américaine ? demanda cependant Yulia à Shaw.

— Ouais. Je peux avoir le passeport que je veux, mais je suis née aux Etats-Unis, et quoi qu'en pense certains, devant la loi, je suis une Américaine pur-jus.

Elles ouvrirent des rations. Anna avait pris soin d'y adjoindre des plats lyophilisés, faciles à préparer et hautement nutritifs. La hutte s'emplit rapidement d'une délicieuse odeur de légumes, de céréales et de viande.

— Anna, jous chêtes un génie, grogna Shaw la bouche pleine.

— On se fera du thé ensuite, bien sucré.

— Chegial.

Oui, c'était génial, pensa ironiquement Yulia. Une mercenaire russe, une évadée et une Américaine qui avait dû travaillé pour la CIA avant de se mettre à son compte. Réunies devant un feu, bien à l'abri dans une hutte sommaire, à la merci des loups, poursuivies par les autorités russes. Des fugitives. Elle et deux inconnues. Mais le feu crépitait joyeusement, il dégageait une chaleur bienfaisante et dessinait sur le visage des deux femmes qui l'accompagnaient des ombres douces et mouvantes. Yulia s'était mise à l'aise, elle avait retiré ses chaussures et s'était glissée dans un duvet. Un duvet ! Elle avait testé le sol, le matelas confectionnée par sa compatriote. Il était doux et confortable, il sentait bon la sève. Elle augurait avec délice une nuit complète, un sommeil réparateur. Shaw ou Anna ne la réveillerait pas toutes les vingt minutes pour qu'elle bougeât ses doigts de pieds et ses mains. Enfin, elles la laisseraient dormir de tout son soûle. Une nuit entière.

— Va aux toilettes et couche-toi si tu as sommeil, profites-en, lui conseilla Shaw alors que Yulia papillonnait des yeux depuis un bon bout de temps.

— Je vais me coucher.

— Va aux toilettes d'abord, répéta Shaw.

— Non, je n'ai pas envie.

— Il fait moins trente dehors, tu as bu du thé, tu auras envie d'y aller pendant la nuit. Si tu peux éviter de te lever, je t'assure que tu t'en féliciteras. Parce que se découvrir le cul au froid quand on était bien au chaud dans son duvet, c'est vraiment une torture. Alors, vas-y. Tu me remercieras plus tard de t'y avoir forcée.

— Je...

— En plus, tu me réveilleras quand tu iras pisser et ça m'énervera. Vraiment.

Devant de tels arguments, Yulia n'eût d'autre choix que de partir, pas trop loin, se vider la vessie.

— On voit que vous avez été proches l'une de l'autre : elle vous obéit sans protester au doigt et à l'œil, déclara Anna quand elle se retrouva seule avec Shaw.

Shaw se renfrogna.

— C'est vrai aussi que vos arguments sont indiscutables.

Shaw n'arrivait pas à savoir si la grande Russe plaisantait ou pas. Elle soufflait doucement sur son quart, les mains refermées dessus. Sérieusement. Anna lui jeta un regard en coin. Un regard pétillant. Elle plaisantait.

— Anna ?

— Mmm ?

— Le vouvoiement... commença Shaw avant de laisser sa phrase en suspens.

— Tu veux que je laisse tomber ?

— C'est toi que je tutoierai. Anna Borissnova Zverev. Pas l'autre.

— Okay, comme tu veux, accepta la grande Russe.

Shaw se concentra sur le liquide qui fumait dans sa tasse. Elle grommela à voix basse que c'était con de boire du thé avant de se coucher, mais que c'était tellement bon, qu'elle le boirait jusqu'à la dernière goutte, et que c'était tant pis pour le cul gelé. Anna sourit dans sa tasse. Shaw avait raison, c'était stupide et c'était tant pis. Le bois siffla. Une bûche péta et une gerbe d'étincelles s'envola dans le ciel. La neige baignait les alentours de la hutte d'une lumière blafarde et fantomatique. L'ombre des arbres veillait. Noire et silencieuse.

Anna décroisa les jambes et les re-croisa dans l'autre sens. Elle distingua des étoiles à travers les flammes. Présage de beau temps, d'une journée froide, mais ensoleillée. Elles resteraient trois jours. Yulia présentait des signes inquiétants de fatigue. Se pauser ferait aussi du bien à Shaw. L'Américaine n'en serait que plus efficace pour la suite de leur périple.

Yulia revint en se plaignant du froid et se glissa avec délice dans son duvet. Elle arrangea le petit sac à dos que lui avait octroyé Anna en oreiller et sombra doucement dans le sommeil. La lumière des flammes dansait sur les murs de la hutte. C'était rassurant. Elle s'imagina hors du temps. Hors du monde. Un sentiment qui se renforça subitement quand Anna se mit à chanter. Elle ne l'avait jamais entendue chanter. Elle ne releva pas la tête, ne s'étonna même pas que la jeune femme posséda un tel talent. Une si belle voix.

Shaw posa son menton sur ses genoux relevés. Elle écouta Anna un moment. Puis, elle s'assit elle aussi en tailleur et se plongea dans une profonde méditation. La première depuis leur évasion. La nuit s'annonçait tranquille, Shaw n'avait pas envie de briser le sommeil de ses compagnes. Pas envie surtout de replonger dans les affres de ses cauchemars.

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Yulia ne se réveilla pas le lendemain. Shaw la découvrit brûlante de fièvre. Anna sortit une trousse de secours. Très complète. Leur protégée souffrait d'épuisement et elle avait attrapé froid. Rien de grave. Shaw la veilla comme un cerbère. Vérifiant sa température toutes les heures, l'encourageant à boire des décoctions d'aiguilles d'épicéa que préparait Anna. Elle l'obligea à se déshabiller et à porter à même la peau des pulls de laine qu'elle lui changeait chaque matin. Yulia portait un jour le sien, le lendemain celui de Shaw qui lui allait bien, le sur-lendemain celui d'Anna dans lequel elle nageait. La laine même mouillée la gardait au chaud et Shaw avait confectionné des étendoirs qu'elle installait devant le feu pour faire sécher le pull de la nuit précédente.

Anna avait prévu dans son paquetage de survie des sous-vêtements de laine à sa taille et à sa celle de Shaw. Elles ne souffrirent pas trop du froid. L'isolation de la hutte et le feu soigneusement entretenu y aidèrent grandement. L'eau chaude aussi, et les gourdes s'avérèrent d'excellente bouillotte. Shaw dépensait son énergie à la corvée de bois. Elle débitait le bois en bûchettes coupées très exactement à la taille de leur foyer. Elle y dépensait tant d'énergie que, comme à l'aire d'abattage, elle retirait parka, pull et chemise. Parfois, elle finissait vêtue d'un simple tricot de corps. Une dépense d'énergie peu adaptée aux températures extrêmes, Anna l'eût peut-être morigénée s'il n'y avait eu le thé et les tisanes chaudes qu'elle préparait en abondance. S'il n'y avait eu le feu, la chaleur et le confort de la hutte. S'il n'y avait eu assez de nourriture pour palier ses pertes calorifiques.

Anna avait posé des collets, un peu partout où elle avait repéré des passages de lièvres, d'hermines et de grands tétras. Un renard musardait dans le coin. Il lui vola un lièvre. Anna pesta, suivit sa trace et posa des collets dans lequel le prédateur, tout rusé et prudent qu'il était, se prit. Ni Shaw ni Yulia n'avait jamais dégusté de renard cuit à la broche. Ce n'était pas plus mauvais qu'autre chose. Yulia mangea du bout des lèvres, mais plus parce que son organisme luttait contre la fatigue et la fièvre que par dégoût. Shaw mangea elle, de bon appétit.

— Quand je retourne à la civilisation, je vous offre un steak de première, déclara-t-elle en récurant les os d'une cuisse avec les dents.

— Cuit au feu de bois ? demanda Anna sans que son ton n'impliquât la malice que sous-entendait sa question.

Shaw resta la bouche ouverte. Elle pensa à Brown. Elle venait de se montrer aussi stupide que l'officier des Marines qui s'excusait de ne savoir cuisiner que sur un barbecue. Anna n'était pas très bavarde, ce qui plaisait à Shaw, mais elle avait la réplique vive.

— Okay, c'est nul, je suis débile. Un cuissot de renard ne vaut pas vraiment une bonne côte de bœuf, mais ce n'est pas vraiment différent quand même. Je vous préparerais des dolmehs*.

— Un plat iranien ?

— Ouais.

Ce n'est pas comme les goloubtsys* ? Tu connais ?

— Ouais, c'est un peu dans l'idée.

— Je rêve de pelmenis, avoua Anna. Mais ce n'est pas vraiment ma spécialité, on invitera Alexeï, il s'en chargera, moi, je préparerai un bortsch.

— Yulia, tu sais cuisiner ? demanda Shaw à la jeune femme.

Yulia haussa les épaules.

— Ça ne s'oublie pas, ajouta Shaw. Je n'avais pas cuisiné depuis presque quinze ans quand je m'y suis remise. Et je n'ai rien raté.

— Mon père m'avait appris à préparer du koulibiak. Je me débrouillais bien. J'achetais beaucoup de poisson à Moscou, je ne faisais pas des recettes très élaborées, mais ce n'était pas trop mauvais.

— C'est noté.

— Root cuisine bien, fit Anna.

— Pff, souffla Shaw. Elle a opéré dans des restaurants gastronomiques. En cuisine, c'est un génie. Pas qu'en cuisine d'ailleurs, ronchonna Shaw. Si elle et Borkoof sont là, je leur file mon tablier et je vais me mettre à table. Je ne fais pas le poids face à eux deux.

— Je ferai du bortsch quand même, et tu feras tes dolmehs. Si c'est vraiment bon, Root appréciera autant qu'Alexeï.

Anna avait raison. Root n'avait jamais caché qu'elle appréciait la cuisine des autres, même si elle était simple. Elle avait chaleureusement félicité Shaw quand elle s'était mise aux fourneaux. Elle s'était intéressée à ses préparations, et Shaw savait qu'elle avait pris des notes qu'elle avait classées quelque part dans son esprit. Root se montrait incroyablement fière de ses talents, mais elle reconnaissait avec honnêteté ceux des autres. Elle les taquinait souvent, mais gentiment, et sans y mettre de mépris. Root aimait fréquenter des gens talentueux, des gens atypiques, elle ignorait les autres.

— Il va neiger, annonça tout à coup Anna. Il faut couvrir le bois.

— Une tempête ?

— Non, en tout cas pas cette nuit ni demain. Après, je ne saurais dire. Je n'espère pas, sinon on risque de rester bloquées ici pendant des jours.

— On est bien installées et on a à manger, on patientera, répondit philosophiquement Shaw.

Yulia se recula dans la hutte et disparut dans son duvet. Anna et Shaw se préparèrent au pire. Le temps avait été clément depuis leur évasion. Froid, mais sans neige et sans vent. Elles n'auraient peut-être pas survécu à une tempête ou à des précipitations trop abondantes. Elles le savaient toutes les deux, mais elles n'avaient jamais évoqué cette éventualité. Parce qu'elles n'avaient aucune prise sur la météo et les éléments.

.

Le neige se mit à tomber doucement alors qu'Anna finissait de monter un toit en prolongement de l'abri. Elle avait rehaussé les murets et solidement planté les traverses de son toit dans la neige durcie. L'arbre les protégerait et éviterait que tout ne s'effondrât si la neige s'accumulait en trop grande abondance. Qu'elles mourussent enterrées vivantes. Étouffées sous des tonnes de neige.

Elles se réveillèrent le lendemain matin dans l'obscurité. Anna alla jeter un coup d'œil dehors par le haut du toit. La neige tombait drue et épaisse. Elle creusa une cheminée dans la neige accumulée sur le toit et demanda son aide à Shaw pour creuser un tunnel d'accès au-dehors.

— Il faudra dégager la neige du toit, si elle continue à tomber, sinon tout finira par s'écrouler tôt ou tard.

Shaw et Anna se relayèrent deux fois par jour. La visibilité n'excédait pas dix mètres. Et puis, le vent se leva et elles furent incapable de savoir s'il neigeait encore. Anna préconisa de ne plus sortir s'en être assurée. Cette précaution lui sauva la vie.

Au bout de deux jours, les réserves de bois s'amenuisèrent. Alors, en sus de déblayer la neige, les deux jeunes femmes rapportaient du bois de chacune de leur sortie. Anna tomba dans un trou de neige épaisse et n'arriva pas à s'en extraire. Crier ne servait à rien, le vent hurlait et emportait les sons qui ne lui appartenaient pas au loin. Shaw la corde de sécurité à la main attendait qu'Anna manifestât sa présence. Une traction toutes les cent secondes.

98, 99, 100, 101, 102...

Elles ne comptaient pas toujours à la même vitesse. Celle qui se trouvait dehors, accaparée par sa tâche ou par le froid, perdait souvent le compte, sautait des numéros, comptait plus vite ou plus lentement.

128, 129, 130.

Shaw jura. Elle tira sur la cordelette. Elle en récupéra trois mètres avant de sentir une résistance. Yulia s'inquiéta. Shaw déroula une autre cordelette et se la passa autour de la taille. Elle en tendit l'autre extrémité à Yulia.

— Et si tu ne reviens pas ? demanda la jeune femme

— Survis. Pour Gen.

Shaw s'allongea et rampa dans le tunnel d'accès. Le vent l'agressa dès qu'elle en sortit. Elle ne voyait rien. La neige l'aveuglait. Seule la cordelette pouvait la conduire jusqu'à Anna, mais avec ses gants, elle ne savait même pas si elle la tenait encore en main ou pas. Elle recula dans le tunnel. Elle tenait encore la cordelette en main. Elle se pinça les lèvres et retourna dans l'abri. Elle arrima un mousqueton à la cordelette d'Anna, confectionna une sangle qu'elle passa à son poignet. Retira le gant de sa main gauche. Garda un simple gant de soie.

— Tes doigts vont geler, lui dit Yulia.

— Tant pis.

Shaw retourna dehors. Anna se trouvait à peine à vingt mètres de l'abri, mais la neige l'avait déjà entièrement recouverte. Shaw la dégagea, mais elle ne pouvait la sortir de son trou sans son aide. La jeune femme, engourdie par le froid, manquant d'oxygène, naviguait au bord de l'inconscience. Shaw la secoua comme un prunier. La grande Russe grommela. Elle s'accrocha à Shaw. Elles bataillèrent un moment contre la neige. Le trou était profond. Anna l'avait repéré depuis leur arrivée, mais le froid, la neige, la tempête et l'urgence de trouver du bois l'avaient trompée. Elle s'était ensuite épuisée à essayer de sortir du piège, et sans l'arrivée de Shaw, elle se serait noyée dans la neige. Après de maint efforts, Shaw parvint enfin à extraire Anna de son trou. La grande Russe s'écroula de tout son long dans la neige molle.

Shaw se laissa un moment de répit avant d'entamer le retour vers l'abri. Elle traîna Anna sur une bonne partie du trajet. Tombant à genoux, à plat ventre, gênée par la grande taille de sa compagne, par le poids mort de celle-ci, par ses efforts désordonnés, son poids qui l'écrasait, peinant à se relever, à repartir. Craignant de se perdre.

Les deux jeunes femmes arrivèrent épuisées. Anna ne sentait plus son nez, Shaw ne sentait plus les doigts de sa main gauche.

.

Yulia Zhirova s'était fiée aux deux femmes. Confiée à elles. Abandonnée à elles. De la minute à laquelle elle avait décidé de suivre Shaw. Elle avait obéit sans discuter à leurs directives. Avec célérité. Avec la volonté de bien faire. Elle avait répondu à leurs demandes, à leurs désirs. Trouver à manger, rapporter un briquet, un couteau, tout ce qu'elle trouvait. Elle avait volé, mis de côté, donné. Tout.

Elle avait fui quand elles le lui avaient demandé, elle avait marché comme une bête derrière elles, elle ne s'était jamais plainte. Elle s'était arrêtée quand elles lui avaient demandé de s'arrêter, bu quand elles lui avaient dit de boire, manger quand elles lui avaient demandé de manger. Elle avait tendu ses pieds à masser, elle s'était docilement prêté aux examens de Sameen, elle avait dormi quand elles lui avaient commandé de dormir. Les deux femmes, des anciens agents gouvernementaux, avaient tout pris en charge. Préparation, trajet, nourriture, boisson.

La découverte d'une cache et des trésors qu'elle contenait n'avait éveillé en elle aucune surprise, elle s'était simplement réjouie de bénéficier d'une nourriture plus abondante, d'un confort bienvenu. Elle n'avait participé aux corvées et à la construction de l'abri que dans la mesure ou Anna et Shaw lui avaient expressément demandé d'y participer. Les deux femmes ne s'étaient pas connues par le biais d'un gang russe auquel elles appartenaient toutes deux, mais elles se connaissaient depuis longtemps. Yulia ne comprenait rien à leur conversation, elle ne savait pas qui était Root, Anton, Athéna et Alexeï. Elle ne participait que très peu à leur conversation. Elle avait cru mourir. Les deux femmes s'étaient attentivement occupé d'elle. Elles avaient pris soin d'elle. Sans contre-partie. Sans attendre de contre-partie. Sans rudesse non plus.

Elle s'étonnait de leur entente, de leur complicité, du respect sans faille qu'elles se témoignaient l'une à l'autre. Elle en comprenait d'autant moins ce qui avait pu les pousser à se battre dans le bloc de Tata. Ce qui avait pu pousser Anna, si calme et si maîtresse d'elle-même à frapper sauvagement une personne envers qui elle éprouvait une amitié sincère. Elles étaient si...

Anna chantait presque tous les soirs depuis qu'elles s'étaient arrêtées. Elle ne demandait rien à personne. Yulia les entendait parfois discuter la nuit ou la journée, tandis qu'elle était couchée. Mais elles parlaient peu, elles se taisaient bien plus souvent. Un silence confortable, troublé par le crépitement du feu qui brûlait devant elles. Et puis, Anna chantait. Sameen ne demandait aucune chanson, elle ne la remerciait jamais, elle ne commentait jamais ni ses choix ni la beauté surréaliste de cette voix qui s'élevait au milieu de nulle part. Au milieu des arbres, à l'assaut de la nuit.

Anna et Shaw formaient une équipe. Soudée. Yulia se contentait de suivre. Étrangère.

Jusqu'à ce jour où Anna avait glissé dans un trou et failli y rester. Ce jour, où les deux jeunes femmes que rien ne semblait jamais devoir abattre réapparurent épuisées et frigorifiées dans l'abri qu'elles avaient construit sans que Yulia ne les y aidât beaucoup.

Survis pour Gen.

Yulia ne survivrait jamais seule perdue au milieu des bois.

Pour Gen ? Genrika ? Qui voudrait pour mère ce que Yulia était devenue ?

Mais ces deux femmes ? Elles étaient venues pour elle. Elles s'étaient mises en danger pour elle. Elles devaient vivre. Ne serait-ce que pour l'avoir sortie de l'enfer. De son enfer. Yulia s'était crée son propre enfer à la colonie. Ni Sameen ni Anna n'auraient accepté de vivre sa vie, de s'y complaire, d'y trouver des avantages. Elles valaient mieux qu'elle.

Elle avait confectionné des boules de neiges, elle les avaient piquées sur des bâtons pour avoir de l'eau en abondance. Elle avait préparé un thé, mis de l'eau à chauffer pour, qu'à leur retour, elle pût leur servir une soupe ou un plat lyophilisé. Elle s'angoissa. La main crispée sur les deux cordelettes qu'elle ne lâcha jamais quoi qu'elle fît. Elle sentait régulièrement soubresauter celle d'Anna, et Shaw imprimait parfois une traction pour lui signifier qu'elle était encore en vie. Le vent sifflait dehors. Dément. Les branches de l'épicéa sous lequel était adossé l'abri vibraient comme si elles cherchaient à se libérer de la gangue de neige qui les immobilisait.

L'angoisse qui lui serrait les entrailles se dissipa dès qu'elle vit Shaw réapparaître et se glisser à plat ventre à l'intérieur de l'abri. Elle l'aida à se relever, l'aida ensuite à tirer Anna dans l'abri.

Et prit enfin sa place dans leur équipe.

Shaw claquait des dents et respirait comme un soufflet de forge. Anna était bleue de froid. Leurs vêtements étaient couverts de neige. Yulia les incita à quitter leur parka. Shaw obtempéra lentement. Anna ne bougea pas. Yulia la déshabilla. Elle leur retira leurs chapkas et leurs cagoules de soie. Elle épousseta la neige accumulée dans leur cou, délaça leurs chaussures, vérifia qu'elles avaient les pieds au sec. Découvrit qu'Anna s'était blessée à la cuisse. Profondément. Shaw s'inquiéta de la voir penchée sur la grande Russe.

— Elle est blessée, l'informa Yulia. Elle ne saigne pas, mais je crois que c'est juste parce qu'il fait trop froid.

Shaw se secoua pour examiner la plaie. Tentant de retrouver l'usage normal de ses membres et de son cerveau gelés.

Une branche de bois mort avait déchiré la toile du pantalon et du caleçon, pénétré dans la chair. La plaie présentait des berges déchiquetées. La blessure était profonde. Shaw devait y remédier maintenant. Elle avait à peine la force de bouger.

— Attends, fit Yulia.

— Il faut que je la soigne maintenant.

Yulia lui tendit un quart de thé fumant.

— Bois ça avant.

Elle en proposa un autre à Anna. La grande Russe leva sur elle un regard éteint.

— Je vais te faire boire, lui proposa Yulia.

Anna hocha la tête et se laissa faire. Yulia eut l'impression de nourrir une hémiplégique. Le thé très chaud et très sucré revigora Shaw. Elle avait gardé ses gants de soie et ses mains se réchauffèrent contre la tasse. Elle retint des gémissement de douleur quand le sang se réactiva dans ses doigts gourds. Le regard d'Anna regagna un peu d'acuité, mais elle semblait à la limite de la catatonie.

— Anna, l'appela Shaw. Tu t'es blessée.

Regard vide.

— Il faut t'allonger et enlever ton pantalon.

Même regard vide.

— Je vais l'aider, s'empressa de proposer Yulia.

— Okay, fit Shaw entre ses dents.

Le temps de récupérer le plein usage de mes deux mains, pensa-t-elle sans bouger. Yulia se chargea toute seule de guider sa compatriote dans la hutte, de l'aider à s'allonger, de la déshabiller, de sortir la trousse de secours.

— Elle est prête, tu as besoin de quelque chose ?

— Il y a de l'eau chaude ?

— Oui.

— Tu vas m'éclairer.

La plaie était souillée. Yulia joua à l'infirmière. Shaw utilisa des précelles et des pinces pour débarrasser la blessure des saletés qui s'y étaient logée. Elle lava ensuite la plaie à l'eau bouillie, puis la désinfecta. Elle passa un index sur les berges déchiquetées. Quelle que fût la méthode employée, elle ne pourrait pas la refermer dans cet état.

— Anna ?

— Mmm.

— Il faut que j'incise.

— C'est toi le médecin, tu m'as déjà sauvé la vie une fois, tu peux faire ce que tu veux.

— Il n'y a pas beaucoup de morphine, le froid a anesthésié ta jambe, et je préfère te injecter la morphine après, mais ça risque de ne pas être très agréable.

— Je ne suis pas une enfant de cœur.

— Je te préviens juste pour ne pas que tu penses que je suis une sadique ou que je profite de la situation pour régler mes comptes.

— Tes comptes ? demanda Anna confuse.

— Laisse tomber, on verra ça plus tard.

— C'est Natashka qui vous fait du mal, dit tout à coup Anna sans s'apercevoir qu'elle se remettait à vouvoyer Shaw.

— Ouais, une belle salope, celle-la, acquiesça Shaw.

— Je l'ai crevée avant de partir, annonça sourdement Anna.

— Tu as bien fait.

— Je la haïssais.

— Ça ne m'étonne pas.

— Vous l'aimiez bien ?

— C'est vous que j'apprécie, Borissnova. C'est toi, Anna qui m'a sortie de ce guêpier, qui a assuré mes arrières et grâce à qui on va maintenant s'en sortir.

— Mmm, murmura la grande Russe. Anna Borissnova ? C'est d'elle dont vous parlez ?

— C'est ça. Anna Borissnova Zverev, confirma Shaw. Prête maintenant ?

— À quoi ?

La grande Russe ne suivait pas du tout la conversation.

— À avoir mal.

— Pourquoi ?

— Tu es blessée.

— Ah, oui, sembla réaliser Anna. C'est vrai.

— Prête alors ?

— Quand vous voulez, madame.

La conversation laissa Yulia pantoise. La suite aussi. Shaw redessina les berges au scalpel. Quand elle eurent l'aspect qui lui convenait, elle recousit la plaie. Un travail très propre. Elle posa ensuite un pansement et invita Anna a se glisser dans son sac de couchage.

— Si tu souffres, appelle-moi, d'accord ?

Anna grommela son assentiment avant de fermer les yeux et de ne plus bouger. Shaw releva soigneusement son duvet sur elle. Elle attrapa ensuite le nécessaire à couture, prit les affaires d'Anna sous le bras et retourna s'asseoir auprès du foyer. Yulia réactiva le feu et lui prépara une soupe de lard et de haricots blancs.

— Mange et passe-moi ses affaires, dit-elle à Shaw.

— Je voulais les ravauder.

— Je sais faire ça aussi bien que toi.

— Il faut que ce soit bien fait.

— Ce sera bien fait, lui assura Yulia.

Elle interrogea Shaw sur son sauvetage. Un sauvetage qui n'avait rien d'héroïque, qui avait eu lieu à quarante pas du refuge. Mais qui avait sauvé la vie d'Anna. Un sauvetage qui avait mis celle de Sameen en danger.

— Tu lui as déjà sauvé la vie ?

— Bah, elle exagère. C'était juste une hémorragie. Rien de bien méchant, il fallait simplement s'en occuper avant qu'elle ne se vide comme un pourceau.

— Vous étiez où ?

— Aux États-Unis.

— Pourquoi t'a-t-elle appelée madame ?

— Parce qu'elle est dans les vaps.

— ...

— Elle travaillait pour moi, consentit à l'éclairer Shaw.

— Comme mercenaire ?

— On peut dire cela comme ça.

Yulia passa le fil qu'elle avait préparé dans le chas d'une aiguille. Elle orienta ensuite le pantalon de façon à bénéficier du plus de lumière possible.

— Je peux te tenir une lampe si tu veux, lui proposa Shaw.

— Non, ça ira. Mange.

Shaw se leva néanmoins pour arranger le foyer de façon à ce qu'il donnât un peu plus de lumière que d'habitude. Yulia la remercia et s'absorba dans son travail de couture. Shaw se rassit.

Manger occupa toutes ses pensées. Manger, boire, se réchauffer. Ne pas oublier la grande Russe. Elle se leva une fois sa soupe terminée et partit ausculter Anna. Yulia profita de son absence pour lui préparer un nouveau plat et pour remettre de l'eau à chauffer. Elle entendit les deux femmes se quereller. Sameen acidemment traiter Anna d'abrutie. D'âne bâté. Elle parlait bien le russe. Sa formation d'agent. Anna protesta faiblement à une injonction acerbe. Yulia tourna la tête dans leur direction. Sameen préparait une injection. L'air fâchée. Pourtant, Yulia devina de la douceur quand elle resta ensuite près de sa camarade, qu'elle garda sa main dans la sienne. Quand elle remonta son duvet sous son menton. Qu'elle lui passa une main sur le front. Ses gestes contredisaient son expression. Ils trahissaient les sentiments qu'elle éprouvait envers Anna.

Shaw revint s'asseoir près du feu, découvrit le plat préparé à son attention. Yulia évita son regard. Mais elle ne fut pas assez rapide pour que Shaw ne vît pas l'éclat particulier qui brillait au fond de ses yeux. Son émotion. Incompréhensible. Yulia Zhirova avait les larmes aux yeux. Pourquoi ?

— Ça ne va pas ? tenta-t-elle au hasard. Tu es fatiguée ? Tu as froid ? Tu peux aller te coucher si tu veux, je finirai d'arranger les affaires d'Anna.

— Non, je vais bien. Je n'aurais peut-être pas tenu si nous ne nous étions pas arrêtées, si Anna n'avait pas tout préparé. À vrai dire, je crois que je ne me suis jamais aussi sentie bien depuis très longtemps.

— Je t'aurais cru plus difficile que cela.

— Parce que je suis une petite pépé ?

Shaw se renfrogna. Elle avait lancé sa réplique sans y mettre de malice. La plaisanterie était amicale. Du moins, elle l'avait cru. Yulia l'avait mal prise, elle avait surtout ramené une plaisanterie somme toute banale à une insulte. Évoqué son statut au sein de la colonie. Son statut de pute. Shaw serra les poings.

Elle ne supportait pas de voir Yulia se complaire dans le rappel de ce qu'elle avait été à la colonie n°2. Yulia Zhirova. Shaw voulait la mère de Genrika. La mère qu'elle... La mère que Shaw imaginait pour la jeune fille. Une mère parfaite dont Generika eut été fière. Une mère épanouie, tendre, intelligente, n'importe quoi dont Genrika avait besoin. En compagnie de qui elle grandirait heureuse. Pas une femme amère qui se détestait. Qui redoutait le regard et le jugement des autres jusqu'à en devenir paranoïaque. Qui ramenait tout à la colonie n°2. À sa déchéance.

Yulia perçut sa colère.

— Je suis désolée.

Shaw haussa les épaules. Yulia désirait la ramener à de meilleurs sentiments et ne pas rester sur une querelle :

— Tu es doué en médecine.

Anna l'avait traitée de médecin, Yulia n'en croyait rien, mais elle ne pouvait nier les compétences médicales que possédait la jeune femme. Elle avait veillée sur leur santé. Elle massait très bien. Et l'intervention sur Anna avait été précise et efficace. Pour le peu que Yulia pouvait en juger. Elle n'y connaissait pas grand-chose à la médecine, et à la colonie elle évitait autant que possible de se rendre à l'infirmerie. Le docteur Solodnikov la glaçait de terreur et de dégoût. Tata s'arrangeait toujours pour avoir à disposition dans son bloc un médecin, une infirmière, une aide-soignante ou une détenue qui possédait de solides connaissances en secourisme. Et qui n'avaient pas été condamnées pour meurtres ou sévices à l'encontre de ses patients. Tata se procurait des médicaments auprès de Blatov ou des gardes. Yulia avait souvent servi de monnaie d'échange. Elle ou une autre. Des assignations qu'elle acceptait toujours de bon cœur.

L'égalisation des berges l'avait impressionnée.

— Je n'avais jamais vu quelqu'un redessiner une plaie au scalpel avant de la recoudre.

— Les chairs se seraient déchirées si je ne l'avais pas fait. Recoudre dans ces conditions n'aurait été que du travail bâclé, expliqua Shaw sans relever la tête de son plat. Occupée à manger.

— Tu as suivi une formation spéciale ?

— Mouais, dix ans d'école de médecine.

— Tu as une spécialité ? s'étrangla à moitié Yulia.

— Chirurgie.

Chirurgienne ? Mais...

— Je suis rentrée dans l'armée après mes études. En fait, je me suis virée de médecine.

Ah.

— Pas pour faute professionnelle, précisa Shaw.

— …

— Mes mentors ont estimé que je manquais d'empathie. Que je ne considérais pas mes patients comme des humains, mais comme des objets.

— N'importe quoi ! s'exclama impulsivement Yulia

Shaw releva la tête de son sachet de bœufs-carottes-petit épeautre pour la regarder.

— Je ne crois pas qu'Anna confirmerait leur avis, ajouta précipitamment Yulia

Nouveau haussement d'épaules.

— Je ne crois pas que tu la considères comme un objet, expliqua Yulia.

Regard suspicieux.

— Ce n'est pas seulement elle, et ce n'est pas parce que tu l'aimes bien, continua Yulia. On se sent en sécurité et en confiance quand tu prends soin de quelqu'un. Je me suis sentie en sécurité et en confiance quand tu t'es occupée de moi, et je suis sûre qu'Anna éprouve la même chose à ton égard.

— Je m'occupe aussi bien de mes armes que de mes patients.

— Timide ? sourit malicieusement Yulia

Shaw lui lança un regard noir.

— Tu veux du thé ? demanda Yulia pour détourner son attention.

Grognement d'assentiment. Manœuvre réussie. Peut-être Yulia pourrait-elle en savoir un peu plus sur les deux jeunes femmes :

— Anna chante bien.

— Mouais, fut la seule réponse qu'elle obtint.

Yulia abandonna. Sameen ne se confierait pas plus. Cela n'avait aucune importance. Un chirurgien ? Incroyable.

Deux tueuses. Deux agent d'élite dont l'une possédait l'une des plus belle voix qu'il lui avait été donné d'entendre, et dont l'autre, possédait des diplômes de médecine. C'était...

Ce n'était pas si incroyable après tout. Même si les deux jeunes femmes excellaient dans des domaines qui avaient peu à voir les uns avec les autres. Yulia aussi possédait elle aussi divers talents.

Au moins deux.

Mais contrairement à Anna et Sameen, elle ne les avait jamais exercés de concert. L'un avait exclu l'autre. Littéraire avant, prostituée ensuite.

Et maintenant ? Évadée. Détenue en cavale. Un rôle à tenir, dans lequel s'investir à présent.

Après...

Après, elle verrait. Elle n'avait pour l'instant ni l'envie ni la force d'y penser.

Après avoir fini son plat, Shaw s'était endormi la tête sur ses genoux. Elle frissonnait régulièrement. Yulia prépara deux bouillottes et la réveilla pour qu'elle allât se coucher. Elle glissa ensuite les bouillottes dans les duvets de ses deux compagnes et retourna près du feu. Elle l'entretint toute la nuit. Elle récupéra et ré-remplit deux fois les bouillottes. Il faisait froid. Elle se réchauffa comme elle put. Auprès du feu. L'âme et le cœur plus que le corps.

Le vent avait accumulé la neige contre l'abri. Bouché les trous. Elle les protégeait du vent, du froid trop vif et du bruit. Yulia veilla à ce que le conduit d'évacuation de la fumée et le tunnel de sortie restassent ouverts. Si la fumée ne n'évacuait pas, elle se révélerait mortelle. La colonie avait connu divers incidents avec des poêles. Les blocks étaient mal isolés, mais cela n'avait pas empêché des intoxications au monoxyde de carbone, parfois mortelles. Des tuyaux qui fuyaient, le vent qui soufflait trop fort et qui obstruait les cheminées, les poêles qui sautaient et c'était la mort qui s'invitait.. Tata organisait des tours de garde quand par miracle Blatov concédait la présence d'un poêle dans les blocks. Les détenues s'assuraient du bon fonctionnement du poêle et de la bonne évacuation des fumées. Si un problème survenait, elle avait ordre d'ouvrir les portes et les fenêtres et de redémarrer le poêle.

Le vent sifflait dans le conduit d'évacuation. Un bruit sinistre. Le seul bruit qui subsistait en dehors du feu. Du doux et rassurant bruit du feu. Un bruit infime parce que le feu brûlait doucement, presque inaudible quand le conduit d'évacuation sifflait. Sifflait dans le silence angoissant de l'abri. Du tombeau de neige qui vibrait sans bruit sous les coups de boutoir que lui imprimait la tempête. Les dormeuses se manifestaient parfois. Des gémissements. Une respiration précipitée. Puis de nouveau le silence et le vent qui sifflait. Lugubrement.

S'il n'y avait eu le feu,Yulia aurait hurlé de terreur.

.

A son réveil, Shaw trouva du thé prêt à boire, un feu qui brûlait lentement. L'abri douillettement maintenu à moins un ou moins deux degrés centigrades. Elle n'avait pas regardé l'heure. Elle se baissa et mit sa main dégantée au niveau du tunnel creusé un peu plus bas que le niveau de l'abri. Elle leva les yeux vers le conduit d'évacuation. Les baissa sur Yulia.

— Tu n'as pas dormi, déclara-t-elle.

— Vous aviez besoin de repos.

— Tu as remplacé l'eau des bouillottes pendant la nuit, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Merci.

— Il y a du thé chaud si tu veux.

Shaw s'assit. Yulia lui servit un quart de thé et le lui sucra abondamment. Shaw buvait toujours le café et le thé sans lait et sans sucre, mais elle laissa Yulia lui préparer un thé que n'aurait pas renié les peuples du Proche-Orient. À la limite du sirupeux. Elle soupira d'aise à la première gorgée. Ferma les yeux et profita du breuvage qui lui emplissait la bouche, réchauffait sa gorge, enflammait son œsophage et dispensait une chaleur bienfaisant dans son estomac, avant de se transmettre au reste de son corps. Elle grogna encore avant de s'inquiéter de celle grâce à qui son lever avait été si agréable et revigorant :

— Tu peux aller dormir, Yulia. J'assurerai la garde jusqu'à ton réveil.

Yulia refusa. Elle avait envie de chaleur humaine, de discuter. Shaw n'était pas le meilleur sujet qu'elle eût pu trouver, mais cela n'avait pas d'importance. Elle se sentait bien en sa compagnie. La jeune femme dégusta son thé sans parler. Ausculta Anna Borissnova. Regarda sa montre. Cinq heures cinquante-deux. Pas de fièvre. Sommeil calme et profond. Elle vérifierait l'état de la plaie plus tard. Elle s'activa ensuite. Sur le conduit, dans le tunnel. Évalua la quantité de réserve de bois. Se mordit le coin des lèvres.

— Je peux y aller.

Shaw tourna la tête vers Yulia.

— Tu es fatiguée, tu as fait ta part de corvée depuis le début. Pas moi. C'est à moi d'y aller.

Shaw pesa le pour et le contre. Analysa le discours de Yulia. Quatre phrases, vingt-six mots. Des mots choisis. Un message. Une prise de conscience. Un aveu. Un engagement. La promesse d'un changement d'attitude. Un désir de partage et d'intégration. Yulia ne s'était pas comportée comme un poids-mort, elle avait fait preuve de courage et volonté, mais elle n'avait rien partagé. Elle n'avait pris aucune initiative. Un bon petit soldat, obéissant, qui suivait les ordres, discipliné. Le genre de soldat que Shaw détestait. Qu'elle ne prenait jamais dans son équipe. Des soldats qui n'existaient que par leur unité, leurs camarades, leurs sous-officiers. Qui ne prendrait aucune initiative, quel que fût le danger ou l'urgence d'une situation. Des soldats sur qui elle savait ne pas pouvoir compter. Comme l'avait été Yulia. Shaw regarda le tapis de braise rougeoyant, les boules de neige qui goûtaient doucement dans les gamelles, l'eau maintenue au chaud, la fumée qui s'élevait lentement vers le toit pour disparaître, avalée par le conduit d'évacuation. Yulia ne s'était pas contenté de veiller sur leur sommeil, elle avait pris des initiatives. Elle avait, plus exactement, tenu sa place dans leur équipe. Fait ce que Shaw et Anna auraient fait si elles avaient veillé à sa place.

— D'accord, mais tu t'assures. Prends une scie et quand tu commences à avoir froid, tu rentres. Ne commets pas d'imprudence. Tu me diras aussi où en est la tempête.

— Je ne possède pas les compétences d'Anna dans le domaine de la météorologie.

— Je te rassure, moi non plus, en tout cas, pas ici. Je ne sais même pas comment elle arrive à se diriger avec autant d'assurance.

— Elle avait laissé des marques pour retrouver sa cache.

— Ça je le sais bien, mais lesquelles ?

— On a de la chance de l'avoir avec nous.

— Ouais. Je me suis montrée imprudente et imprévoyante sur cette mission.

— Contrairement à ton habitude ?

— Je pensais me cantonner à une mission de reconnaissance, pas à une mission de survie en milieu carcéral, suivie d'une évasion et d'une mission de survie en plein hiver au cœur de la Sibérie.

Shaw jeta un regard par dessus son épaule.

— Si Anna n'avait pas été là. Si cette abrutie n'avait pas pris l'initiative de venir assurer mes arrières, je ne serais jamais sortie de la colonie.

— Elle connaît...

Yulia détourna le regard.

— Gen ? demanda Shaw. Ouais, elle la connaît, rit-elle brièvement. Elle l'a rencontrée deux fois et je peux te dire qu'elle ne l'oubliera jamais. Super Anna mise en échec par deux fois par une gamine de treize ans, je t'assure que ça ne s'oublie pas. Gen s'est souvent targuée d'avoir bénéficié des conseils de son grand-père. Elle voulait devenir espionne quand je l'ai rencontré la première fois. Maintenant, je ne sais pas trop ce qu'elle a en tête. Mais elle est assez futée pour savoir à l'occasion déjouer l'attention de véritables agents.

— Bon, je vais y aller pendant que je suis encore en forme. Tu m'attaches la cordelette ?

Le sujet Genrika était clos.

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Élisa fronça les sourcils. Le jeu était très physique. Les joueuses de Montréal chargeaient avec une grande efficacité et les Avalanches se ramassaient dans la rambarde et perdaient le palet presque à chaque fois. Presque. Leur capitaine menait une défense solide sur laquelle se brisait nombres d'attaques. Les changements de joueuses se succédaient. Deux attaquantes avaient été sonnées par l'intervention du goon de Montréal et elles n'étaient pas revenues sur la glace.

Un match de qualification pour la coupe Dodge. Un match important. Gen avait remporté la coupe avec son équipe l'année précédente, elle rêvait d'un doublé dans la catégorie supérieure. Juliette Pomerleau, la grande amie de Gen, n'en rêvait pas moins.

Brown suivait attentivement l'évolution des deux jeunes filles sur la glace. De ses deux élèves. Genrika n'avait pas manqué de mettre à profit les compétences physiques du lieutenant Élisa Brown.

Élisa Foley.

Le soir même de son arrivée, Genrika l'avait littéralement passée à la question.

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Élisa était arrivée en taxi. En fin d'après-midi. Elle avait apprécié l'implantation de la villa, son architecture. Le portail d'entrée était fermée, elle avait sonné. Personne n'avait répondu à son appel, mais le portail s'était ouvert. Genrika vivait seule. Root l'avait peut-être prévenue, ou Athéna dont la jeune fille connaissait l'existence. Le jeune officier avait assuré son sac sur son épaule et elle s'était avancé dans l'allée déneigée. Genrika entretenait bien la maison. Elle découvrit une Wrangler rouge garée devant la porte du garage. Genrika conduisait ? Non, elle avait quinze ans. Elle avait de la visite ? Oui, peut-être.

Brown n'avait pas fini de se poser toutes ses questions que la porte d'entrée s'ouvrit à la volée et qu'une fusée dévala le perron et s'élança sur elle. Brown se baissa instinctivement et reçu l'enfant dans ses bras. Alma la serra contre elle en riant.

— Lissa !

— Ola, Alma.

Nouvelles questions.

Nouvelle apparition.

Brown se releva. Alma s'accrocha à son cou et le jeune officier la souleva dans ses bras. Elle l'installa sur sa hanche. Elle fixa Maria. La jeune Mexicaine souriait, visiblement heureuse et... surprise ? Root ne l'avait pas prévenue de sa venue ?

Alma l'assommait de questions :

— Tu viens d'où ? Tu vas rester longtemps ? Tu connais Gen ? Pourquoi tu ne nous as pas prévenues ? Tu as vu Sam ? Elle a réussi sa mission ? Tu veux voir Anamaga ?

Maria prit appuis contre le chambranle de la porte. Élisa... Qu'est-ce qui l'amenait ici ? Elle plissa les yeux. Alma harcelait le jeune officier et Maria était curieuse d'entendre ses réponses.

— Je suis allée voir Root à l'hôpital.

Voilà qui avait envoyé Élisa ici.

— Elle m'a demandé de venir ici.

— Pour nous protéger ?

— Oui.

Voilà la raison de sa venue ici.

— Et Sam ?

— Je ne l'ai pas vue.

Élisa ne savait rien à ce sujet.

— Oui, ça me ferait plaisir de voir Anamaga.

— Ça te fait plaisir de me voir aussi ?

— Oui.

Élisa était toujours égale à elle-même. Sa réponse concise était si sincère, son intégrité si indiscutable qu'Alma en rosit de plaisir. Le jeune officier s'avança jusqu'au perron.

— Ola, Maria.

— Ola, Lissa.

— Je ne savais pas...continua Élisa en espagnol.

— Moi, non plus. Mais j'apprécie la surprise, grimaça la jeune Mexicaine.

— C'est une super surprise ! s'écria Alma.

— Ouais, approuva Élisa.

— Tu es en permission ?

— En mission.

— Qui consiste ?

— À veiller sur Jen Edwards et... ben, peut-être sur toi, Alma et Anamaga aussi. Root ne m'a pas donné beaucoup de détails.

Élisa remarqua que Maria avait revêtu une parka, qu'elle portait un bonnet et des bottes fourrées. Alma aussi. Elle lia cette observation à la Wrangler stationnée dehors.

— Vous alliez sortir ?

— Nous allons chercher Gen à son entraînement de hockey. Habituellement, elle ne s'entraîne pas le mercredi, mais son équipe dispute une compétition dimanche. Un peu plus et tu nous ratais.

— Je ne crois pas que ce serait arrivé.

— Pourquoi ?

— Ce n'est pas moi qui ai pris mon billet.

— Root ?

— Athéna.

Il y avait donc peu de chance pour qu'Élisa eût raté le départ de Maria et fût restée dehors à attendre.

— Tu nous accompagnes ? Alma aime bien voir patiner Gen. C'est à dix minutes d'ici et l'entraînement fini dans trois-quart d'heures.

Élisa ne voyait pas de raison de refuser. Elle ne savait même pas que Genrika jouait au hockey. Établir un premier contact à l'aréna lui semblait propice à mieux connaître la jeune fille. Elle accepta. Maria retourna chercher Anne-Margaret.

— Ouah, s'étonna Brown quand elle vit l'enfant.

— Les petits changent vite en trois mois.

— Ouais.

Maria ferma la maison. Elle installa Anna-Margaret dans son siège auto tandis qu'Alma se bouclait dans le sien. Alma racontait tout ce qu'elle savait sur le hockey à Élisa, elle ne tarissait pas d'éloge et d'admiration sur Genrika. Et son amie Juliette. Et Annabelle, et Mia, et d'autres joueuses encore. Toutes les joueuses vu le nombre de prénoms qu'elle prononça. Anne-Margaret babilla et Alma se détourna d'Élisa pour parler avec l'enfant. Maria démarra.

Dix minutes de trajet en silence. Si on exceptait le verbiage d'Alma. Les deux jeunes femmes savouraient le plaisir qu'elles retiraient de leur présence mutuelle.

Depuis leur périple à Smith Rock, Élisa n'éprouvait que rarement de la gène face à Maria. Elle avait retrouvé auprès d'elle la camaraderie qu'elle avait partagée avec des surfeurs dans sa jeunesse. L'amitié qui l'avait liée à Ryan. Qu'elle avait peur d'avoir perdue. Qui la liait peut-être toujours à lui. Une amitié parfois teintée de tendresse, jamais de passion. Quoique... Élisa avait parfois trouvé Maria beaucoup plus troublante que ne l'avait jamais été Ryan.

Elle était heureuse de la revoir. Vraiment heureuse. Elle en voulait à Root de ne pas l'avoir prévenue et elle la louait de l'avoir envoyée à Montréal. De lui avoir ménagé cette surprise.

À ses côtés, Maria bouillonnait de joie. Et d'une légère inquiétude. Root n'agissait jamais sans arrière-pensée. Pourquoi lui avait-elle envoyé Élisa ? Lui avait-elle envoyé le soldat ou la jeune femme ? L'avait-elle réellement envoyée pour qu'Élisa assurât leur protection, auquel cas quel danger soupçonnait-elle ? Ou bien l'avait-elle envoyée pour que Maria prît soin d'elle. De la jeune femme torturée qui ne lui avait jamais avoué qu'elle était la source de ses angoisses. Que savait Root que ne savait pas Maria ?

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Élisa n'était pas une spécialiste du hockey, mais elle aimait bien ce sport pour l'engagement qu'il demandait. Pour la vitesse des déplacements. Le dynamisme du jeu. Alma lui désigna la joueuse n°8 :

— C'est Gen. Et là, le n°35, c'est Juliette.

Elle continua à lui énumérer le nom des joueuses et leur numéro. Alma connaissait tout le monde. Les filles assises sur le banc des joueuses, lui avaient adressé de grands signes à son arrivée.

Les exercices se succédèrent. Élisa apprécia les directives des entraîneurs et la discipline dont faisaient preuve les joueuses sur la glace.

Genrika avait repéré Alma et Maria peu après qu'elles se fussent assises dans les gradins. Une grande femme les accompagnait. Juliette profita d'un changement d'exercices auquel ne participait pas pour se jeter contre la barrière, saluer Alma et Maria, sa prof d'espagnol hyper intimidante disait-elle à Genrika, et satisfaire sa curiosité. Alma s'adressait à Brown en espagnol, elle l'appelait Lissa, Juliette en conclut que la jeune femme était elle aussi Mexicaine. Elle la trouva aussi très intéressante.

— Elle est pétard* ! s'enthousiasma-t-elle auprès de Genrika.

Parfois, Genrika se demandait si Juliette n'était pas autant attirée par les filles que par les garçons. Elle s'en était ouvert à Juliette, qui avait juré, puis rit à gorge déployée, lui assurant que si un jour, elle devait craquer pour une fille, ce serait pour Genrika.

— T'es blonde, tu seras ma blonde !

Juliette était vraiment débile.

— Tu la connais ? demanda Juliette.

— Je ne sais pas.

— Alma l'appelle Lissa.

Élisa Brown. Genrika tenta de mieux la voir, rata le palet et se fit vertement réprimander par son entraîneur. Bah, Élisa Brown et Maria étaient amies, la jeune femme resterait peut-être quelques jours à Montréal, peut-être même logerait-elle chez elle. Genrika apprendrait ce qui était arrivé à Root. Que Brown voulût ou pas lui donner des détails, Genrika ne lui laisserait pas le choix parce que Root ne s'était pas montrée très prolixe quant à son état de santé et que Genrika s'inquiétait.

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Root l'avait appelée quelques jours avant Noël, pour lui apprendre qu'elle était blessée, sans gravité, et qu'elle ne serait pas présente pour les fêtes de fin d'année.

— Tu n'étais déjà pas là pour ton anniversaire, s'était rembrunit Genrika contrariée.

— Oh, tu m'avais préparé un cadeau ? C'est trop mignon. Ne le jette pas, Gen. Tu me le donneras plus tard avec mes cadeaux de Noël.

— Je ne t'ai rien acheté, et je n'ai rien préparé, s'était renfrogné Genrika. J'attends que tu rentres.

— Je suis vraiment à l'hôpital, Gen.

— Je m'en fous.

— Et tu n'ouvriras pas mes cadeaux, si tu les trouves au pied du sapin ?

— Y aura pas de sapin.

— Alma sera déçue.

— Tu m'énerves.

— Ça se passe bien avec Maria ?

— Oui.

Maria était... hyper cool. Elle cuisinait très bien, elle n'embêtait pas Genrika, elle avait accepté de donner des cours d'espagnol à Juliette, elle travaillait une grande partie de la journée, elle l'accompagnait partout où Genrika avait envie de se rendre et elle avait de la conversation. Par contre, elle ne jouait pas au jeux-vidéo. Un défaut somme toute mineur, puisqu'elle laissait jouer Genrika autant que celle-ci voulait. En réalité, Maria n'était pas si cool que Genrika le pensait, mais elle possédait une autorité naturelle que ne contestait jamais la jeune fille. Elle se couchait quand Maria le lui disait, arrêtait de jouer à la première injonction, participait sans rechigner aux tâches ménagères, prévenait quand elle s'absentait, téléphonait quand elle était en retard. Maria s'apparentait à la mère parfaite aux yeux de Genrika, elle ne trouvait jamais aucune raison de se heurter à elle, ou de contester ses attentes ou ses dires.

— Et avec Alma ?

— Ça se passe bien, Root. Maria est sympa et j'aime beaucoup Alma. Elle m'apprend l'espagnol.

— Ah.

— Maria a accepté de donner des cours de conversation à Juliette.

Genrika avait ri.

— Je crois que Maria l'impressionne encore plus que Khatareh.

— Parce qu'elle est juge ?

— Entre autres, mais aussi parce qu'elle la trouve canon et qu'elle a fait la une des journaux.

— Juliette est vraiment un cas.

— Mouais.

— Et tes études ?

Elles avaient discuté assez longtemps avant que Genrika ne s'aperçût que Root ne suivait pas très bien la conversation, qu'elle répondait à côté des questions que lui posait Genrika. Ses phrases était devenue hésitantes, elle inter-changeait les mots et restait de longs moments silencieuse.

— Tu es fatiguée ?

— Un peu.

— Je te laisse.

— Mmm.

— Root, prends soin de toi et reviens vite, tu me manques.

— Je te rappellerais, et quand j'aurais droit à un ordinateur, je te contacterai.

— D'accord.

— Fais attention à toi, Gen.

— À bientôt, Root.

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Athéna lui donnait régulièrement des nouvelles de Root, mais Genrika ne savait pas dans quelle mesure l'IA ne voulait pas l'inquiéter. Faire parler Athéna s'avérait une entreprise trop ardue sinon impossible. Tandis qu'Élisa Brown... C'était peut-être un officier, un Marines, mais Genrika avait bien parfois réussi à tirer les vers du nez à Shaw. Élisa Brown énéficiait d'une réputation nettement plus souriante que celle de Shaw. Shaw était capitaine, Élisa lieutenant. Ce serait du gâteau. Si Maria Alvarez n'avait pas obtenu les informations qu'elle voulait auprès du lieutenant Brown, c'était simplement parce que la juge n'était pas aussi futée que tout le monde le donnait à entendre.

Les entraîneurs sifflèrent la fin de la séance. Juliette s'empressa de se déshabiller et de filer sous la douche. Genrika lui avait appris que le pétard était lieutenant et qu'elle servait dans les rangs de l'USMC. Qu'elle avait assuré la protection de Maria lors du procès du Chirurgien de la mort. Qu'elle pratiquait le MMA.

Un héros.

Elle s'était enquise de savoir si elle avait reçu des médailles, des blessures, où elle avait été envoyée en mission. Genrika s'était débarrassé de son amie et lui disant qu'elle n'en savait rien, qu'elle ne l'avait jamais rencontrée avant aujourd'hui et que si elle était si curieuse de connaître son cv qu'elle n'avait qu'à aller la trouver pour le lui demander.

— Elle va vivre avec toi ? demanda encore Juliette à Genrika.

— Pourquoi, tu veux vivre avec elle ? rétorqua Genrika agacée par les questions en rafale de son amie. Elle est un peu vieille pour toi, non ?

Annabelle, qui se douchait avec elles, ouvrit des yeux ronds.

— Tu as largué Xavier, Jul ?

— Mais, non ! protesta Juliette. Pourquoi je l'aurais largué ?

— Ben, si tu préfères les filles aux gars...

— Hein ?

— C'est qui la fille un peu vieille avec qui tu veux coucher ?

— Quoi ?! Mais je n'ai aucune intention de coucher avec elle, je ne la connais même pas !

— Je ne vois pas le problème, répliqua Annabelle. Les coups de foudre ça arrive et coucher avec des inconnus n'a rien d'exceptionnel.

— Ouais, ben, parle pour toi, ronchonna Juliette.

— Je suis trop sage pour ça, répondit la capitaine de l'équipe. Mais c'est vrai que tu aimes les filles ?

— Mais non ! protesta Juliette.

— Elle se tâte encore, intervint Genrika trop heureuse de mettre son amie en boite.

— Sous la douche ou dans son lit ? demanda facétieusement une autre fille qui suivait la conversation.

— Jen, sale traîtresse ! l'accusa Juliette.

— Ah, zut ! dit innocemment Genrika comme si elle venait de révéler un grand secret.

Les éclats de rire fusèrent. Et Juliette se retrouva sous le feu de plaisanteries plus ou moins salaces. La jeune fille se défendit vainement. Fit contre mauvaise fortune bon cœur. Elle se rinça sous les quolibets de ses camarades, mais au moment de partir, elle se tourna vivement vers Genrika, lui empoigna la nuque et plaqua ses lèvres contre les siennes. Elle mima un baiser langoureux et se détacha d'elle avec un grand smac.

— Depuis le temps que j'en avais envie... Darling, susurra Juliette en se fendant d'une moue provocatrice.

Elle tourna les talons et lança d'une voix menaçante :

— La première qui parle de ça à Xavier, je lui casse la gueule !

Les rires redoublèrent et Genrika se retrouva à son tour la cible des plaisanteries qu'avait subit Juliette avant elle.

Elle retrouva son amie suspendue aux lèvres d'Élisa Brown. Elle lui avait demandé dans un anglais curieusement efficient, si c'était vrai qu'elle était soldat, qu'elle appartenait à l'USMC, si elle avait été déployée à l'étranger, quel grade elle avait, quel sport elle pratiquait en plus du MMA. Brown un peu surprise par le sans-gêne de la joueuse, lui appris d'abord qu'elle était officier. Maria se fendit d'un :

— Officier ?

— Sam es un capitan ! s'exclama Alma.

— Sam ? demanda Juliette.

— Si. Sam, confirma Alma le regard brillant d'étoiles.

Juliette pensait déjà à interroger Genrika à propos de ce Sam. Ce capitaine, que, Juliette en était sûre, Jen devait connaître.

Brown avait évité le sujet militaire, parlé du surf, du karaté et des sports qui se pratiquaient au sein de l'armée. Juliette avait bondit à l'évocation du surf. Elle gardait un souvenir inoubliable d'un séjour à Tahiti avec ses parents.

Des joueuses étaient venues se joindre à elle. D'abord pour saluer Alma qui était en passe de devenir la mascotte de l'équipe, ensuite pour écouter Élisa. Sans qu'elle le voulût, le jeune officier évoquait les mers d'azur, le sable blanc, le soleil, la plage, des horizons toujours bleus, des garçons et des filles au physique de rêve. On était au mois de janvier, il faisait moins vingt-deux et les filles aspiraient curieusement à déambuler à demi-nues, les pieds dans l'eau.

— Mais c'est qui ? chuchota Mia, la gardienne de but de l'équipe à l'une de ses camarades.

— Je ne sais pas, une surfeuse pro, je crois ben.

— Mouais, elle en a le physique en tout cas.

Maria s'amusait. Elle n'avait jamais eu l'occasion de voir Élisa interagir avec un aussi grand nombre de personne. Elle avait facilement esquivé les sujets dont elle ne voulait pas parler et orienté l'inénarrable Juliette vers des sujets qu'elle jugeait moins sensibles. Elle savait qu'Élisa n'était pas seulement un soldat, que, bien que réservée, elle savait se montrer chaleureuse et sociable. Elle l'aurait cru mal à l'aise de se retrouver le centre d'attraction d'une dizaine d'adolescentes volubiles. Elle se montrait au contraire affable et répondait aux questions sans montrer d'impatience ou d'irritation.

Des parents pointèrent le nez dans l'aréna, s'étonnant du retard de leurs filles. Il y eu des appels, des cris, et les joueuses prirent rapidement congé. Toutes espéraient revoir la jeune femme.

Juliette resta :

— Mais ça sert à quoi le parcours du combattant ?

— À savoir affronter certaines situations.

— C'est vraiment utile ?

— C'est un bon entraînement.

— Si on est bon au parcours, on est un bon soldat ?

— Disons qu'on possède certaines aptitudes. Il n'y a pas que le parcours qui compte dans les tests physiques. Il faut faire des pompes, des abdos, de la course. Le parcours est assez complet au niveau physique, mais pas entièrement complet. On ne nage pas par exemple. Le parcours est une discipline sportive, il faut le prendre en tant que tel.

— Vous êtes bonne ?

— Oui.

— Il y a des compétitions ?

— Oui.

— Vous en avez disputé ?

— Oui.

— Vous en avez gagné ?

— Oui.

— Et en natation ?

— Tu veux tout savoir, rit Élisa.

— Ouais, vous avez l'air super forte. Alors, en natation ?

— Je suis surfeuse, je me débrouille.

— En compétition ?

— Oui, mais dans le cadre de l'armée, et je suis très pas très forte en piscine.

— Comment ça ?

— Je nage mieux en eaux libres.

— En eaux libres ?

— Dans la mer, les rivières, les fleuves...

Les yeux de Juliette brillaient d'admiration. Elle n'aurait jamais pensé qu'un soldat pût être si cool. Les femmes militaires avaient toujours l'air coincé dans les films, déjà qu'il n'y en avait pas beaucoup. Elle, elle était cool de cool. Elle n'aurait jamais pensé non plus qu'on faisait autant de sport dans l'armée.

— Et le MMA, vous...

— On rentre ou on dort à l'aréna ? l'interrompit Genrika.

— On rentre, décida Maria en se levant.

Juliette retint Genrika en arrière.

— Elle est super cool. Dis, Jen. C'est qui Sam ?

— Sam ?

— Alma a parlé d'un chum qui s'appelait Sam, un capitaine. Tu le connais ? C'est qui ?

— C'est une femme.

— Ah. Tu la connais, alors ?

— Je n'ai pas envie d'en parler, Juliette.

Genrika n'avait pas envie de parler. Juliette si. Et durant le trajet en voiture jusqu'à chez elle, elle n'en se priva pas. Dix minutes de bavardage incessant.

Si Élisa avait eu l'intention de poser des questions sur le hockey ou sur la vie de Juliette, elle n'en aurait pas su plus que Juliette ne lui en apprit. En dix minutes top chrono. Même Xavier avait eu le droit à son petit chapitre. Genrika aimait Juliette et il était difficile de résister à sa bonne humeur. Elle se laissa facilement entraîner dans la discussion. Leur saison s'annonçait prometteuse, l'équipe visait la coupe Dodge. Juliette espérait se faire remarquer. Disputer les premières places du classement par points aux meilleures de l'équipe. Poser une option pour la place de capitaine. Annabelle passait en Junior l'année prochaine, la place était à prendre. Juliette n'escomptait pas voler cet honneur et cette responsabilité, seulement s'en montrer digne et la mériter. Genrika soutenait à fond son officieuse candidature. Sans dénigrer Annabelle. Annabelle menait l'équipe avec compétence, elle avait de l'expérience et savait insuffler de la confiance quand le moral des filles flanchait. C'était une bonne capitaine, mais elle partirait, et personne mieux que Juliette ne saurait la remplacer.

En arrivant devant chez elle, Juliette prit un air désespéré.

— Je viens te faire réviser demain soir ? lui demanda Genrika.

— J'ai des exam's la semaine prochaine.

— …

Maria se retourna.

— Si tu veux aller dormir chez Juliette samedi soir, tu peux, Gen.

Regard déçu de Juliette. Genrika prit pitié de son amie. Elle bénéficiait de trois nuits et deux jours pour passer à la question l'officier que Juliette trouvait si cool.

— Juliette pourrait venir à la maison. On aura plus de temps et on sera plus tranquille que chez elle.

— Si ses parents sont d'accord, fit Maria.

— Ils seront d'accord, ils seront d'accord. Ils sont toujours d'accord pour que je vienne dormir chez Jen en fin de semaine.

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Après avoir reçu confirmation d'un adulte oublia-t-elle de préciser.

Les époux Pomerleau se méfiaient de leur fille aînée.

Avec raison.

Juliette avait essayé de circonvenir Genrika. D'obtenir la protection de Khatareh.

— Juliette ! s'était indigné Genrika. Tu crois que Khatareh va protéger tes amours secrètes ?

— Elles ne sont pas secrètes.

— Tes amours adultères. On parle de Khatareh, Juliette.

Genrika n'était pas très juste envers l'universitaire qui n'était aussi conservatrice que Genrika le laissait entendre et qui aurait certainement sévèrement protesté qu'on lui prêta la morale puritaine des gardiens de la révolution. Mais Khatareh avait cinquante deux ans, elle était professeur à l'université et d'origine iranienne, l'argument porta. Juliette était restée coite et n'avait pas insisté. Quand, un peu plus tard, elle avait demandé la protection de Maria, Genrika s'était esclaffée. Juliette ne doutait vraiment de rien.

— Maria Alvarez est juge, Juliette.

— Mais elle n'exerce plus, avait candidement rétorqué la jeune fille.

— Je n'en serais pas si sûre que toi. Demande-lui de te couvrir si tu veux, et bon courage pour la leçon de droit qui suivra, avait abruptement conclu Genrika.

Alma était un parangon de vertu et elle égrainait à chaque faute, dictons, proverbes et conseils moraux ou philosophiques. Le plus énervant était qu'elle faisait preuve d'une sagesse à toute épreuve. Et d'une grande maturité. Genrika se sentait parfois stupide et surtout complètement immature quand Alma lui sortait une de ses grandes vérités. À quinze ans, face à une gamine de cinq ans. Une gamine adorable, innocente et sage comme l'étaient les anciens. Ceux des contes et légendes.

Juliette ne cherchait donc plus à obtenir de faux-alibis auprès de Genrika, ce qui n'empêchait pas les parents de la jeune fille de téléphoner pour avoir confirmation des invitations que lançait Genrika à leur fille aînée. Ils refusaient d'ailleurs de laisser partir Juliette les soirs où Genrika se trouvait seule chez elle, mais en contre-partie, ils ne manquaient pas ces soirs-là de proposer à Genrika de venir dormir chez eux et de venir la chercher chez elle.

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— Bien, buenas noches, Juliette.

— Buenas noches, répondit Juliette.

Le froid s'engouffra dans l'habitacle quand elle descendit de voiture. Elle se retourna vers Genrika.

— Merci, Jen. T'es une super chum, lui souffla-t-elle avant de claquer la portière.

Elle secoua la main, récupéra son sac à l'arrière de la Wrangler et s'éloigna en courant.

— Elle est sympa, déclara Brown tandis que Maria démarrait.

— Pas moi ? demanda Genrika.

— Euh, si... répondit Brown un peu surprise par l'attaque inattendue.

— Gen est très gentille, déclara sentencieusement Alma.

Et ça ne va durer, pensa Maria.

Élisa comptabilisait nombres de sujets qui fâchent. Elle avait passé quinze jours de vacances avec Sameen. Des vacances dont Genrika connaissait le détail sur le bout des doigts. Alma n'avait pas manqué de lui en parler et Genrika avait profité de l'enthousiasme que manifestait la petite fille pour lui poser des questions auxquelles Alma avait répondu de bon cœur et avec force détails. Brown, dans ses récits, apparaissait comme un mentor et une amie de Sameen. Une personne envers qui Sameen éprouvait une confiance absolue. Une personne qui riait avec Sameen. Qui plaisantait avec Sameen. Qui jouait avec Sameen. Et si comme cela ne suffisait pas, Root avait abandonné Genrika pour aller sauver Élisa — de quoi ? Cela Genrika n'avait jamais voulut le dire à Maria — au Niger. Root n'était pas rentrée depuis. Root avait été blessée. Élisa l'avait vu à l'hôpital. Donc, Root avait été blessée au Niger alors qu'elle se trouvait avec Élisa. Athéna n'avait rien voulu raconter et Genrika lui en voulait. Elle lui en voulait de lui avoir envoyé Maria, de lui donner des nouvelles de Root au compte goutte, de ne pas lui avoir annoncé le retour de Shaw, de ne pas lui dire où étais la jeune femme, et certainement, maintenant de lui imposer — Genrika se moquerait de savoir que c'était Root et non Athéna qui lui avait envoyé le lieutenant Brown à Laval — Élisa Brown à domicile.

Genrika n'avait rien obtenu de Maria. Elle avait tenté de la manipuler et de lui soutirer des informations que Maria estimait ne pas avoir à lui donner.

Maria était juge. On ne la manipulait pas. Un grand nombre d'adolescents s'étaient assis sur une chaise dans son bureau, face à elle. Des adolescents qui l'avaient toujours sous-estimés parce qu'elle était jeune, élégante, jolie, mince et, par dessus tout, parce qu'elle appartenait à ce qu'ils pensaient être le sexe faible. Que l'adolescent ait été une garçon ou une fille ne changeait rien. Ils avaient joué au durs, avaient menti, l'avaient prise de haut et s'étaient tous fracassé les dents sur elle. Exception faîte pour les mutiques. Genrika était maligne, elle avait tenté de la manipuler. Elle s'était heurtée à un mur. Et à beaucoup plus forte qu'elle. Une personne aussi peu manipulable que l'était Root. Elle avait donc abandonné la mère pour se consacrer à la fille. Bavarde et innocente. Utile, mais ignorant les enjeux et les liens qui unissaient les adultes entre eux.

Élisa allait passer à la moulinette.

Mais Maria prévoyait que Genrika allait essuyer une nouvelle déconvenue. Le jeune officier ne dirait rien. Ou pas grand-chose. Elle ne dévoilerait aucun secret. Elle serait honnête. Genrika la détesterait peut-être. Pour son honnêteté. Elle l'aimerait peut-être aussi. Pour la même raison et parce que Maria avait du mal à imaginer qu'on pût détester Élisa Brown.

Mais tout d'abord...

Maria apporta son aide à la jeune fille. Son plaisir et sa joie de retrouver Élisa avait laissé place à d'autres sentiments, beaucoup moins agréables.

Habituellement, Genrika partait se coucher en rentrant de son entraînement. Pas ce soir-là. Maria prépara une tisane, coucha Alma et Anne-Margaret et invita Élisa et Genrika à veiller avec elle. Genrika lui jeta un regard perplexe.

— Ne crois-tu pas que le lieutenant Brown, nous doivent quelques explications, Gen ? Enfin, quand je dis le lieutenant Brown... Tu es toujours lieutenant, Lissa ?

— Euh, hésita Élisa décontenancée par le ton coupante qu'avait adopté Maria.

— Tu as rétrogradé ?

— Non, je suis toujours premier-lieutenant.

— Pourquoi cette hésitation, alors ?

Rien n'échappait jamais à Maria.

— J'ai été promu capitaine, mais cela ne sera effectif qu'après avoir validé un stage.

— Tu m'en diras tant ! rétorqua narquoisement Maria. Donc, tes hommes t'appellent toujours lieutenant ?

— Oui.

— Lieutenant comment ?

Brown pâlit.

— Lieutenant Foley, souffla-t-elle.

— Assieds-toi.

— Maria...

— Assieds-toi, Élisa.

Le jeune officier se rembrunit. Elle avait toujours échappé à cette situation. Elle s'était moquée d'elle quand le capitaine Shaw s'était fait alpaguer par la juge, et elle s'était félicité de ne s'être jamais attiré les foudres de cette dernière. Jusqu'à aujourd'hui. Ses yeux se posèrent sur Genrika et elle se détendit soudain. Maria n'aborderait jamais des sujets sensibles devant la jeune fille. Alors pourquoi, Maria l'avait-elle si sévèrement entreprise ?

De quoi pouvait-elle parler devant Genrika ? De Root et du capitaine Shaw ? Maria en savait autant qu'elle sinon plus sur le capitaine, quant à Root, celle-ci l'avait accompagnée lors d'une mission officielle. Une mission dont Élisa assurait le commandement. En tant qu'officier de l'USMC, Élisa savait parfaitement ce qu'elle avait à dire. Elle se détendit dans son fauteuil. Maria le remarqua et son regard se durcit.

— Élisa, Gen a des questions à te poser et tu vas lui répondre. Honnêtement.

Le jeune officier hocha la tête.

— Tu as carte libre, Gen.

— Je veux savoir tout ce que vous savez sur Shaw.

Genrika n'apprit rien de nouveau. Elle s'assombrit au fur et à mesure de la conversation, posa des questions auxquelles répondit volontiers Élisa si elle en connaissait les réponses. Elle affirma ne pas savoir où se trouvait Shaw, ni ce qu'elle avait eu l'intention de faire. Elle garda pour elle, la possibilité que Maria possédât la réponse à cette question, parce que si une personne le savait, c'était bien la jeune Mexicaine. Élisa soupçonnait Maria d'avoir arraché cette confidence au capitaine. Shaw lui avait laissé sa fille, si Maria avait décidé de savoir quelle mission le capitaine projetait, Shaw ne lui aurait pas résisté. Elle n'aurait pas pu. Pas si Maria avait mis la garde d'Anne-Margaret dans la balance. Sa garde ou autre chose. Leur amitié peut-être.

Maria devait exceller à passer des accords avec les avocats et les criminels quand elle était juge.

— Elle a contacté Root ? demanda Genrika.

— Non.

La colère envahit les traits de Genrika.

— Mais Root sait qu'elle est rentrée, ajouta Brown pour calmer les ardeurs de la jeune fille.

La fureur remplaça la colère.

— Root, quelle espèce de... Elle m'avait promis de...

— C'est moi qui lui ai appris que Shaw était rentrée, la coupa précipitamment Élisa. Je croyais que le capitaine l'avait contactée, Root ne savait rien avant hier après-midi..

— Tu lui as parlé d'Anne-Margaret ? demanda Maria.

— Oui.

— Comment a-t-elle réagi ?

— Elle a eu l'air euh... surprise.

— Tu m'étonnes, cracha Genrika.

— Mais elle était contente de savoir que le capitaine allait bien.

— Elle est complètement débile, grommela Genrika. Si j'étais elle, je haïrais, Sameen. Et je lui tordrais le cou dès qu'elle oserait se pointer devant moi.

Maria dissimula un sourire. Si Genrika était Root ? Mais justement. Elle n'était pas Root. Genrika ne haïrait jamais Sameen et elle ne lui tordrait jamais le cou. Tout comme Root d'ailleurs.

— Qu'est-ce que tu lui raconté, Lissa ?

— Ben, tout. Tout ce que nous avons fait aux Seychelles.

— Mmm.

— Mais toi, tu ne lui as rien raconté, dit Brown à Maria. Pourquoi ?

— Je me doutais que Sameen ne l'avait pas contactée.

— Comment le saviez-vous ? voulut savoir Genrika.

Maria dévisagea un instant Genrika. Pesant le pour et le contre. Elle opta pour la vérité.

— Sameen n'a jamais parlé d'elle durant les quinze jours qu'elle a passé avec nous.

Genrika se renfrogna encore un peu plus. Shaw... Pourquoi n'était-elle pas comme Maria Alvarez ? Pourquoi ne faisait-elle pas un minimum d'effort ? Root était bizarre, mais si Genrika lui expliquait clairement ce qu'elle attendait d'elle, la jeune femme se pliait volontiers à ses désirs et à ses besoins. Elle se morigéna. Elle ne se montrait pas juste avec Root.

Root n'était pas une handicapée affective. Un mur opaque. Elle était tendre et attentionnée. Un peu, allumée, peut-être, souvent distraite quand elle travaillait sur ses programmes, qu'elle conversait avec Athéna ou qu'elle pensait à Shaw, mais présente. Root était présente. Même à l'autre bout du monde, elle s'arrangeait pour être présente, pour contacter Genrika, pour lui corriger des devoirs, pour converser avec elle en russe.

— Tu n'as rien dit à Root non plus, Gen, lui fit très justement remarquer Maria.

— Je suis en colère et je me voyais mal lui annoncer que Shaw s'amusait comme une petite folle avec sa fille, Alma et vous deux, sur une île paradisiaque alors qu'elle attend son retour depuis deux ans. Si encore elle était là, mais en plus elle est coincée dans un lit d'hôpital. Ça ne l'aurait pas vraiment aidée à se rétablir de savoir que Shaw n'en avait rien à foutre d'elle.

— Tu exagères peut-être un peu.

Genrika haussa les épaules. Elle n'exagérait rien du tout. Elle n'énonçait que des vérités.

— Et Root ? demanda-t-elle puisqu'elle n'apprendrait rien sur Shaw. Comment va-t-elle ? Elle était avec vous quand elle a été blessée ? C'est grave ?

— Elle va bien. Et oui, elle était avec moi et elle a été sérieusement touchée.

— Elle est partie pour vous, l'accusa Genrika.

Élisa baissa la tête et souffla qu'elle le savait. Maria fronça les sourcils. Genrika et Élisa partageaient une information qu'elle ne possédait pas.

— Pourquoi ? s'informa-t-elle auprès du jeune lieutenant. Tu étais en danger, Lissa ?

— Non.

— Oh si vous l'étiez, la contre-dit Genrika. Je vous ai vue dans votre bureau quand vous vous avez ouvert votre courrier.

Élisa se décomposa.

— C'est vous qui l'avez blessée ? demanda Genrika. Vous vous êtes battues ? Vous avez refusé son aide ?

— Non, se récria vivement Brown. Je ne ferai jamais de mal à Root. Je suis partie en mission et elle s'est joint à moi.

— Les djihadistes ?

Comment Genrika était-elle au courant ? Les journaux ?

— Le sergent Carlson a parlé d'une opération djihadiste, continua Genrika. Ils avaient été repérés par Athéna et c'est elle qui vous a envoyé les analyses et les prises de vues satellites. Mais votre décision de les arrêter et de renoncer à vous tirer une balle dans la tête n'a pas suffi à rassurer Root. Elle est partie juste après. Que s'est-il passé ?

Maria s'accrocha aux accoudoirs de son fauteuil. Élisa avait voulu se suicider ? Les yeux fixés au sol, Élisa ne remarqua pas la réaction de Maria et donna les explications qu'elle attendait à Genrika, refusant de penser que Maria eût entendu les déclarations de la jeune fille :

— L'information s'est révélée exacte. Root a rejoint Oualam avec Jack Muller et John Reese, John Vince, dit-elle à l'intention de Maria.

Brown raconta ensuite l'opération dans les grandes lignes. L'engagement de Root comme franc-tireur. Genrika voulut connaître l'identité qu'elle avait endossé. Elle sourit quand elle sut qu'elle s'était attribué le grade de capitaine. S'étonna quand Brown lui révéla que la jeune femme avait déjà opéré sous ce grade et cette identité. Brown se rembrunit à cette évocation et enchaîna par la course-poursuite dans le désert.

— John m'a ensuite appris qu'elle avait été blessée lors de la première phase de l'opération. Elle aurait dû être évacuée avec les hommes touchés à ce moment-là. Je ne savais pas, je n'ai pas vu. J'avais des hommes à terre, un autre avait été pris en otage, les djihadistes étaient en fuite et j'ai été distraite. J'aurais dû le voir.

— Lissa, tu as manqué à ton devoir d'officier ?

Maria savait combien les hommes et les femmes de l'USMC se vantaient de ne jamais abandonner l'un des leurs sur le terrain. Combien les officiers mettaient un point d'honneur à ne jamais contrevenir à ce qu'ils considéraient comme une règle inviolable : être toujours là pour leurs hommes.

Les attaques de Gernrika, sa colère, mais aussi son inquiétude qu'Élisa avait sans peine devinée, mettait l'officier devant ses responsabilités, face à ses manquements.

— J'aurais dû m'en apercevoir.

— Parce que tu étais responsable ?

— Oui.

— Root était ta supérieure hiérarchique.

— J'étais l'officier-commandant, elle était sous mes ordres.

— Sous tes ordres ?! rit amèrement Maria. Lissa, tu crois vraiment que Root peut, réellement, se trouver sous tes ordres ou sous les ordres de qui que soit ?

— …

— Root n'en fait toujours qu'à sa tête, confirma Genrika.

— Mais...

— Quel était son rôle dans ton opération ?

— Je lui avais donné carte-blanche comme franc-tireur.

— Oui, en gros, elle faisait ce qu'elle voulait, en conclut Maria.

— …

— Elle fait toujours ce qu'elle veut, grommela Genrika.

— Oui, mais...

— Raconte-nous la suite.

Une fois encore Élisa raconta ce qu'il y avait à raconter. Elle se montra moins prolixe que quand elle avait raconté avec Shaw leur combat de MMA deux ans et demi auparavant. Elle ne pouvait pas tout raconter. L'opération de contre-terrorisme avait engagé des forces étrangères, mais Maria ne put s'empêcher de penser qu'Élisa, malgré son discours clair et détaillé, ne racontait pas tout. La jeune Mexicaine ne posa pas une question, ne demanda aucune précision.

Genrika profita à fond de la volonté qu'avait Élisa de bien faire, de la rassurer, de donner une bonne image de Root. Sans exagérer, sans mentir.

— Vous l'aimez bien, déclara la jeune fille quand Élisa eut fini son récit.

— Elle m'a sauvé la vie. Plusieurs fois. Je ne pourrais jamais lui rendre la pareille et puis, c'est vraiment une combattante hors pair.

— Mais pas un bon soldat ? grimaça Genrika.

— Non, elle n'a aucun sens de la discipline.

La colère de Genrika était tombée, le lieutenant Brown s'était montré honnête. Elle ne lui avait rien appris sur Shaw parce qu'elle ne savait rien, mais elle lui avait raconté tout ce qu'elle avait pu lui raconter sur Root. Quand elle s'était inquiétée de son état de santé, Brown ne lui avait pas menti, mais elle avait aussi assuré que la vie de Root ne se trouvait plus en danger et qu'elle reviendrait bientôt. En pleine forme. Le docteur Chakwass ne la laisserait sortir que quand Root serait prête à reprendre un entraînement de Marines basique.

Genrika avait ouvert un dossier sur Élisa Brown. Il contenait trois pages de maigres notes. La jeune fille avait rassemblé très peu d'informations à propos de l'officier. Ses recherches sur la toile n'avaient presque rien donné. Le lieutenant était enregistrée sur les bases de données militaires, elle apparaissait dans les organigrammes de l'USMC, on retrouvait son nom dans celui des récipiendaires de diverses décorations militaires. À cette occasion Genrika avait découvert que Brown n'avait rien à envier à Shaw. En douze ans, l'officier avait récolté un nombre impressionnant de citations pour conduite, exemplaire, courageuse, sinon héroïque face à l'ennemi. Elle avait déniché un article publié au début du mois de septembre dernier sur une mission en Afrique, mais il n'avait rien apporté de nouveau sur l'officier, seulement confirmé son courage et sa valeur.

Ses douze ans de service à l'USMC tenaient sur une page.

Genrika avait ensuite récolté quelques photos, plutôt sympa, qu'elle avait trouvées dans les archives municipales de Butler beach ou sur des sites de surf. Peu de textes. Genrika n'en avait pas besoin pour déduire d'après les photos qu'Élisa Brown était une sportive accomplie, qu'elle était réservée, simple et modeste. Elle arborait un corps dont rêvait les filles rondelettes et les garçons aux formes flasques, elle portait des tenues adaptées et pratiques, elle ne se maquillait pas et elle souriait franchement à l'objectif, elle ne jouait pas avec lui.

Genrika avait épluché les archives de la Saint Joseph Academy où avait été scolarisé Élisa Brown au lycée. Ce qu'elle y avait trouvé dressait d'elle le portrait d'une élève studieuse et sportive, particulièrement douée en mathématiques, en littérature anglaise, en espagnol, en histoire-géographie, en natation et en cross. Par contre, elle n'avait pas semblé s'investir dans les différents clubs de son lycée. Peut-être avait-elle préféré se consacrer au surf plutôt que de perdre son temps dans des clubs de théâtre, de musique ou même au sein du Alfa Mu Tetha auquel lui donnait le droit d'accès ses résultats en mathématiques.

L'onglet Butler beach ne contenait lui aussi-aussi qu'une page. Et encore parce que Genrika y avait ajouté des fiches sur les parents et le frère d'Élisa Brown. Ethan. Un garçon plutôt sexy et bien plus jeune que sa sœur. La dernière page contenait des compte-rendus. Une synthèse de ce que Genrika avait pu apprendre de l'officier à travers les discours de Shaw, de Root, de Maria et, enfin et surtout, d'Alma. Shaw avait avoué qu'elle l'aimait bien, Root n'avait pas dit grand chose d'autre. Maria ne s'était jamais étendue sur le sujet. Genrika avait noté leurs deux noms côte à côte. Elle les avait enserrés dans une grande ellipse et dessiné par-dessus un immense point d'interrogation.

Alma adorait Élisa Brown. Autant qu'elle aimait Shaw. Mais elle n'en parlait pas de la même façon. L'absence de Shaw, ses départs et son silence ne l'attristaient pas. Pour Alma, Shaw avait des missions à accomplir, elle venait, elle repartait. Ce qui était important aux yeux de l'enfant, c'était que Shaw l'aimait, que Shaw aimait sa mère et que la réciproque était aussi vrai. Genrika ne comprenait pas trop quel genre de relation Shaw pouvait entretenir avec Maria. Elle ne les avait jamais vues ensemble. Alma évoquait Shaw comme si elle avait toujours fait partie de sa famille. Comme si elle en ferait toujours partie. Genrika enviait parfois son assurance. Qu'elle jugeait naïve quand elle était d'humeur chagrine. Elle eût aimé partager le sentiment de sécurité affective qu'éprouvait Alma à l'encontre de Shaw, mais Genrika redoutait que Shaw ne revînt jamais. Qu'elle ne l'aimât pas assez pour cela. Qu'elle se débarrassât de son encombrante présence.

Aux yeux de la loi, Shaw était sa mère biologique. Genrika s'était amusée de sa contrariété quand elle l'avait appris, de la situation. La fille de Shaw. Un beau mensonge. En lieu et place d'un passeport au nom de Jen Edwards, Root eût mieux fait de lui donner un passeport au nom de Jen Cormier. Parce que Root avait occupé le vide survenu à la disparition de Shaw. Parce qu'elle avait pris auprès de Genrika la place que la jeune fille aurait voulu que Shaw tînt ses côtés. Que Genrika espérait parfois encore qu'elle tînt. Avec Root. Qu'elle pût compter aussi bien sur l'une que l'autre, parce que si Genrika avait bien adopté Root, elle n'avait pas encore renoncé à Shaw. Root n'était pas Shaw. Elle les voulait toutes les deux.

Genrika pleurait parfois dans le secret de ses nuits. Quand Shaw manquait à Root et que celle-ci, habituellement si rayonnante, s'enfonçait dans un silence morose, qu'elle se montrait distraite et que des larmes montait lentement. Des larmes contre lesquelles elle ne luttait pas. Root laissait alors déborder sa peine sans arrêter de lire, de coder, de passer l'aspirateur ou simplement, de regarder dans le vide, le menton posé sur ses mains croisées devant elle. Sans chercher à les cacher à la jeune fille.

Ces jours-là, Genrika n'avait plus personne pour entretenir son espoir.

Elle pleurait alors son amour irrationnel. Leur amour irrationnel. Parce qu'elle aimait Shaw, qu'elle désespérait de la revoir un jour et d'obtenir d'elle un peu d'attention, d'amour, de tendresse, comme savait lui en donner Root. Elle repensait aux rares moments où Shaw s'était montrée plus accessible. Quand elle l'avait prise dans ses bras, quand Genrika l'avait embrassée, quand elles avaient parlé, que Genrika s'était confié à elle et que Shaw l'avait écoutée. Vraiment écouté. Sans souffler d'exaspération ou arborer une mine hostile qui exprimait son ennui profond. Quand elle l'avait entraînée au cross ou à nager, qu'elle lui avait appris à tirer à l'arc, donné des cours d'art martiaux. Les pleurs de Genrika redoublaient quand elle s'enfonçait ainsi dans ses souvenirs. Elle doutait de leur réalité.

Root l'avait parfois entendue, elle avait frappé à sa porte, et Genrika avait à chaque fois accepté qu'elle entrât. Elle lui refusait l'accès de sa chambre quand elle était en colère, pas quand elle était triste, pas quand elle pouvait partager sa tristesse et ses angoisses avec elle. Root comprenait et Genrika n'éprouvait aucune honte à pleurer sur elle. Root s'allongeait sur son lit, le dos calé par des coussins, Genrika venait se lover sur son épaule. Root lui caressait gentiment la tête ou l'épaule jusqu'à ce qu'elle se calmât. Elle l'encourageait à lui confier sa peine. Parfois, elles parlaient de Shaw, avec tendresse et puis Root racontait des anecdotes hilarantes, rappelait à Genrika des attitudes ou des réactions qu'elles jugeaient toutes les deux ridicules ou attendrissantes — un comble quand on parlait de Shaw — les larmes de Genrika refluaient. Root lui assurait que Shaw reviendrait. Genrika aimait alors à la croire. Alma ne partageait pas ses peurs et ses interrogations. L'amour de Shaw lui était acquis. Jamais elle ne le remettrait en question. Shaw pouvait partir, ne pas donner de nouvelles pendant des mois, Alma ne s'en souciait pas. Elle reviendrait.

Élisa aussi reviendrait. Peut-être. La petite fille n'arrivait pas à comprendre comment le jeune officier avait pu se marier. À comprendre pourquoi elle ne l'avait pas invitée à son mariage. Pourquoi, elle n'y avait pas invité sa mère. Les réponses que lui avait apportées Maria ne l'avaient pas convaincue, parce que, si Élisa n'aimait pas son mari, elle ne comprenait alors pas pourquoi elle ne le quittait pas.

Genrika avait sondé Maria. Plus facile à dire qu'à faire. Maria s'était montrée aussi retorse que l'était Root. Genrika avait très appris que la mère d'Alma contrôlait strictement sa parole et ses émotions. Genrika n'obtint d'elle que ce que Maria Alvarez avait bien voulu qu'elle obtînt. C'est-à-dire presque rien. Elle avait succinctement parlé de Shaw et plus succinctement encore de l'ex-lieutenant de Marines qu'était Élisa Brown. Alma s'était révélé sa meilleure source d'information, aussi bien sur Shaw, que sur Élisa Brown. Et de conversation en conversation, l'enfant avait exprimé plus ou moins consciemment qu'elle eût aimé qu'Élisa Brown vécût avec elle. À temps plein. Une donnée restait cependant sans réponse. Les sentiments qu'éprouvait Maria Alvarez envers Élisa Brown. Et de la même manière, les sentiments qu'éprouvait Élisa Brown pour Maria Alvarez. Les photos envoyées à Élisa Brown au Niger laissait à penser qu'elles étaient amantes. Laissait à penser seulement. Genrika n'avait pas vu les photos, et Root avait plutôt infirmé que confirmé l'information.

Genrika jeta alternativement un regard aux deux jeunes femmes.

Complicité. Amitié. Respect.

Des sentiments évidents même après seulement quelques heures passées en leur compagnie. Plus ? Genrika avait beau les observer, rien ne l'indiquait.

— Root va bien, Gen, lui assura Élisa Brown. Je pense qu'elle sera là dans deux ou trois semaines.

— Alma va être ravie, fit Maria en souriant en coin.

— De quoi ? demanda naïvement Élisa.

— Elle rêve toujours de vivre avec toi, fit malicieusement Maria.

Élisa se fendit d'un sourire mi-complice, mi-embarrassé.

— Que veux-tu ? souffla Maria d'un air faussement dépitée. Tu nages comme une naïade, tes sculptures frisent la magie noire à force de naturalisme, tu es une encyclopédie vivante de la mer, tu acceptes toujours de la porter ou de lui lire des histoires quand elle te le demande, tu réponds à la plupart de ses questions, aussi patiemment, sinon plus que moi, elle t'associe à Sameen, son héroïne préférée, et elle est persuadé qu'en ta compagnie, rien ne peut jamais nous arriver ni à moi ni à elle. Comment te résister ?

— Une place à tes côtés qu'elle n'aurait pas non plus refusée à Alexeï Borkoof, tempéra Élisa.

— L'homme-ours ? s'amusa Maria. Il ne nous a jamais dit quel animal totem tu pouvais avoir. Peut-être cela aurait-il fait la différence.

— Peut-être.

— Ou pas. Alma sait que nous nous entendons bien.

— Heureusement. Tu as dû me supporter collée à tes basques pendant des mois.

— Heureusement que tu étais là, Lissa.

Oh ! Genrika se redressa légèrement sur son fauteuil.

— Toi et les autres, ajouta Maria. Heureusement que vous étiez là.

Genrika retomba dans son fauteuil.

— Gen, l'apostropha Maria. Tu as encore des questions à poser au lieutenant Brown ?

— …

— L'interrogatoire est fini ?

Genrika hocha la tête.

— Bien, il est alors peut-être temps d'aller te coucher.

— Et pour... euh, le lieutenant Brown, où va-t-elle s'installer ?

— Au sous-sol ? proposa Maria.

Genrika approuva. Elle remercia Brown, lui assura être la bienvenue et souhaita une bonne nuit aux deux jeunes femmes.

Elle se coucha en pensant à Root. Celle-ci s'inquiétait. Genrika s'en réjouissait. Elle devait la présence de Maria à Athéna, mais celle d'Élisa Brown à Root. Un choix réfléchi. Élisa correspondait exactement au genre de filles qu'aimait Genrika. Par certains côtés, elle ressemblait à Juliette ou à Annabelle. En plus mature et en beaucoup plus réservée. Élisa Brown promettait d'être un excellent sujet d'étude.

.

Dans le salon, Maria dévisageait attentivement Brown. Le jeune officier bougeait inconfortablement sur son siège. Elle aimait entretenir des relations simples et franches. Exactement le genre de relations qu'elle partageait avec Maria depuis leur escapade à Smith Rock. Une relation qui s'était nouée bien avant qu'elles ne tombassent dans les bras l'une de l'autre, qui avait perduré ensuite, sans nuages et sans querelles.

Mais là...

Si Maria avait ouvertement manifesté sa joie de la revoir, elle l'avait ensuite agressée au retour de l'aréna. Exprimé une colère que Brown avait pris comme une gifle. Un reproche. Des reproches. Qui tous se rapportaient au seul sujet qu'Élisa n'avait jamais abordé avec Maria.

Son mariage.

Même loin d'elle, Jonathan pesait sur sa vie. Il brouillait ses relations avec l'une des personnes qui lui était la plus chère au monde.

Maria fulminait. L'attitude de Brown la blessait profondément. Ses secrets.

Et les marques qu'elle avait remarqué à ses poignets.

Des marques qu'Élisa n'avait certainement pas récoltées en prison. Elle doutait que l'USMC torturât ses propres officiers et ses héros de guerre. Maria gardait un très bon souvenir de ses ébats amoureux en compagnie du jeune lieutenant Une amante comme les appréciait Maria depuis qu'elle avait renoncé à se punir à travers des ébats sexuels auto-destructeurs. Attentionnée, saine et douce, Élisa était aussi résistante, et apte au plaisir. Une amante sympathique et agréable. Hautement satisfaisante. Qui n'avait manifesté ni penchants sado-masochiste ni tendances à trouver son plaisir dans la soumission ou la domination de son partenaire.

Elles avaient fait l'amour en pleine nature ou sous la tente, des lieux qui prêtaient peu au jeu, c'était vrai. S'amuser au dépens d'un amant attaché dont on avait bandé les yeux, n'avait rien de pervers. La pratique pouvait même s'avérer joyeusement excitante. Maria évitait cependant ce type de jeux parce qu'ils lui rappelaient de mauvais souvenirs. De très mauvais souvenirs qui remontaient à la fac et plus encore à son enlèvement. À ses enlèvements.

Alors ces marques qu'arborait Élisa ? Ces marques qu'elle cachait machinalement en tirant sur les manches de sa chemise. Des manches que, contrairement à son habitude, elle n'avait pas roulées pas sur ses avant-bras. Ces marques étaient-elles l'empreinte un peu honteuse qu'aurait laissée sur sa peau un jeu sensuel et excitant ? Ou bien était-elle la manifestation de tout autre chose ? Les liens avaient profondément mordu la chair sur ses poignets du jeune lieutenant, et Élisa, Maria le savait parfaitement, avait été profondément traumatisée par sa détention dans les geôles de Samaritain. De telles pratiques ne pouvaient être anodines pour le jeune officier. Mais peut-être, son mari l'avait-elle persuadée de se plier à ses fantasmes, Élisa l'avait peut-être accepté de bon cœur.

Par amour.

Non.

Maria secoua la tête. L'idée lui déplaisait. Elle y voyait trop la répétition de sa propre histoire. Imaginer Élisa partager sa dégradante expérience la hérissait. La révulsait. Physiquement et moralement.

Maria avait accepté d'être attachée après sa détention et la mort de son oncle, elle y avait même aspiré, et elle avait subi bien pire. Jusqu'à en vomir de dégoût. Sans un recours abusif à alcool, à la drogue, elle n'aurait pas pu.

Élisa ne pouvait pas vivre maintenant ce que Maria avait vécu quinze ans auparavant. Pas elle. Maria ne pouvait pas l'accepter.

— Tu m'en veux ? dit à coup Brown incapable de soutenir le regard contrarié de Maria.

— De quoi ?

— …

— Je t'en veux pourquoi, Lissa ? Tu as peur que je t'en veuille pourquoi ?

— Je... Je ne sais pas, Maria. Tu es en colère alors...

— Non.

La jeune femme se leva. Elle se planta devant Brown, l'observa un instant et s'assit à cheval sur ses genoux.

— Maria... souffla Brown sans oser croiser son regard.

Maria lui plaça un index sous le menton et lui releva la tête.

— Tu as beaucoup de choses à me dire, Lissa.

— ...

— D'abord, est-ce que Root t'a envoyée pour nous garder d'un danger précis ?

— Non, elle s'inquiète seulement, se rasséréna Brown.

— Tu es un soldat.

— Je suis là au cas où.

— Quelle est la menace ?

— Samaritain.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Elle m'a dit qu'elle m'enverrait des renforts si nous courions un réel danger.

— Et tu as pu partir comme ça ?

— J'ai trois semaines de permission.

— Et tes parents ?

— Ils ont l'habitude, j'irai les voir plus tard.

— Et ton mari ?

— Root lui a fait parvenir la copie certifiée mon ordre de mission.

Maria leva un sourcil.

— Un ordre de mission ?

— Oui. Un ordre de mission officiel.

— Un mensonge.

— Non, se récria Brown.

— Non ?

La proximité de Maria troublait le jeune officier. Les doigts qui maintenaient son menton. Ses questions.

— C'est une mission, Maria, lui expliqua Brown. Tout ce qui concerne Root, le capitaine Shaw ou Samaritain, ce sont des missions. Toi aussi.

Maria se mordit un coin de la lèvre. Elle bascula imperceptiblement le bassin. Elle inspira un peu plus profondément. L'odeur qui se dégageait de l'officier lui remplit les narines. Elle lâcha son menton et enfonça ses mains dans ses cheveux courts. Ses cheveux en bataille qui lui donnait un air si juvénile, si séduisant. Ses yeux dont elle s'amusait toujours à détailler les éclats verts, toujours différents selon l'humeur d'Élisa ou l'éclairage ambiant. Elle aspira soudain à l'embrasser, à déboutonner sa chemise, à toucher sa peau. À la parcourir de ses lèvres. Elle n'aurait jamais dû s'asseoir sur elle. Chercher à la séduire. À la provoquer.

Brown regardait, horrifiée, le désir prendre possession de la jeune Mexicaine. Se transmettre à son propre corps. Elle ne pouvait pas. Maria se pencha et posa les lèvres sur les siennes. Gentiment. Brièvement. Tendrement.

Brown se tendit. Résista à la tentation de refermer les bras sur elle, de l'attirer contre elle, de l'embrasser. Elle répondit cependant au baiser. Maria se redressa et la libéra.

Brown avait les deux poings si serrés dans les coussins du canapé que ses mains en blanchissaient. Les marques rougeâtres de ses poignets se détachaient d'autant plus laidement sur sa peau hâlée.

— Tu veux dormir avec moi ? demanda Maria. Le lit n'est pas fait en bas.

La tension retomba d'un coup. La question avait été amicale. Maria, Brown ne savait trop comment, venait de rétablir l'équilibre auquel le jeune lieutenant aspirait tant.

— Je dors dans un grand lit, tu ne me gêneras pas, ajouta Maria. Tu auras tout le temps de bien t'installer demain matin. Par contre Anne-Margaret dors avec moi.

— Dans ton lit ?

— Parfois, mais elle a un lit à elle. Avec un peu de chance, elle ne se réveillera pas pour téter.

— Tu la nourris toujours ?

— Je nourris toujours Alma, grimaça comiquement Maria d'un air accablé.

Brown accepta. L'intense désir qu'elle avait éprouvé sur le canapé avait laissé place à un désir d'intimité et de complicité. Maria était sur la même longueur d'onde.

Elles montèrent à l'étage. Brown prit une douche et revêtit ses affaires de nuit. Elle se pinça les lèvres en examinant ses poignets. Ce n'était rien au regard de ce que dissimulaient son tee-shirt et son short de nuit. Lâchement, elle espérait que Maria y fît allusion. Celle-ci la remplaça à la salle de bain et Brown se coucha. La jeune juge la rejoignit quelques minutes plus tard sous les draps. Elle éteignit la lumière et se tourna vers Élisa sans que leurs corps se touchassent.

— Maria, demanda Brown. Tu sais où est le capitaine Shaw ?

— Je sais où elle comptait aller, mais je ne sais pas où elle est maintenant.

— Tu n'as rien dit à personne. Ce n'est pas un reproche, mais...

— J'ai forcé Sameen à passer un marché avec moi.

— Et tu considères cela comme un secret professionnel ?

— Dans une certaine mesure, oui. Disons que Sameen m'a fait confiance et que je ne veux pas trahir cette confiance. Tu m'en veux ?

— Non. Au contraire.

Maria lui caressa doucement la joue. Brown coula sous la caresse. Elle bougea et vint loger sa tête sur l'épaule de la jeune Mexicaine. Sa main se posa sur sa hanche. Maria joua un moment avec ses cheveux. En silence.

Elle abandonna les mèches rebelles. S'assura que Brown ne dormait pas. Ses doigts se posèrent sur son avant-bras. Ils caressèrent la main chaude du jeune officier et remontèrent sur le poignet. Elle suivit d'un doigt les boursouflures laissées par les liens qui avaient maintenu Élisa attachée. Guettant une réaction hostile. Un retrait.

Rien ne vient. Élisa garda sa tête sur son épaule, sa main détendue sur sa hanche. Son souffle resta régulier. Maria pouvait effectuer un premier pas, elle ne parlerait pas du suicide, c'était trop tôt, mais de cela oui. Elles étaient assez intimes pour qu'elle pût se le permettre :

— Tu aimes bien t'adonner à ce genre de jeu ?

La réponse tomba comme un couperet.

— Non.

— Tu me raconteras ? demanda doucement Maria.

— Je ne sais pas, répondit dans un souffle Élisa.

Maria la sentit se crisper contre elle. Son souffle s'accélérer. Son cœur s'emballer. Ne pas la brusquer. Simplement lui montrer qu'elle était là. Qu'elle serait toujours là. Elle referma les bras sur sa tête et lui massa doucement le cuir chevelu.

Brown se sentait horriblement mal. Elle leva la tête, prit appui sur un coude, devina le visage de Maria sous elle. Maria était... Elle aurait voulu ne s'être jamais mariée. Elle voulait plonger dans les eaux cristallines d'un lagon, affronter des vagues, retrouver la joie sauvage et brute de glisser, de ne faire qu'une avec l'élément liquide, rire, et ne plus penser à rien.

Plonger.

Elle baissa la tête et ses lèvres se posèrent doucement sur celles de Maria. La jeune juge hésita un instant. L'expression horrifié d'Élisa dans le salon avait douché ses velléités de la séduire. Élisa passa doucement le bout de ses doigts sur son cou. Ses lèvres musardaient sur les siennes, douces et patientes. Maria répondit prudemment. Élisa ne brusqua rien. Ses mains restèrent légères sur son corps. Presque timides. Même quand elles passèrent sous son tee-shirt, qu'elles remontèrent sur son torse, qu'elle coururent le bombé de ses seins. Maria calqua ses gestes sur les siens. Élisa se montra encore plus tendre. Plus douce. Longtemps. Très longtemps.

Bien trop longtemps.

Le désir de Maria monta en flèche. Les mains et les lèvres d'Élisa parcouraient son corps en l'effleurant et commençait à la rendre folle. Elle s'agrippa aux épaules du jeune officier. La sentit immédiatement se crisper, relâcha son étreinte, referma ses poings sur les draps.

— Por favor, Lissa. No puedo mas, gémit-elle.

Elle cria à la première caresse. S'enfouit la tête dans le creux de son épaule pour étouffer ses cris et ses gémissements. Pour ne pas réveiller Anne-Margaret.

— Maria, l'appela doucement Brown.

— Si ? haleta la jeune Mexicaine contre sa peau.

Rien ne vient ensuite. Maria parcourut le dos d'Élisa, ses reins, ses fesses, dans un effleurement qui lui dévoila tout ce qu'Élisa cachait sous ses vêtements. Tout ce qui s'opposait à l'instant présent. La brutalité, la souffrance, les plaisirs sophistiqués.

Brown bougeait lentement sur elle. Maria transpirait.

— Lissa...

Les mains de Brown l'abandonnèrent et elle se dressa au-dessus d'elle. Elle reprit ses lèvres. Un baiser doux qui aspirait à la même douceur. Le bassin qui se soulevait. Celui de Maria qui suivait. Les doigts qui s'enfonçaient dans ses cheveux. Les lèvres qui quittaient les siennes qui couraient sur son cou. Leurs corps qui roulaient. Brown se retrouva sur le dos. Maria sur elle. Le baiser reprit, Brown caressait tout ce qu'elle trouvait à caresser de ces mêmes mains légères. Maria adorait la sensation, mais son désir impérieux l'incita à accélérer les choses. À chercher et à trouver le plaisir. À le satisfaire. La douceur et la lenteur qu'elle s'imposait lui vrillaient les entrailles.

Élisa s'était tendue à chaque geste un peu trop passionnée, à chaque enlacement un peu trop serré, à chaque doigt un peu trop enfoncés dans sa chair. En contre-partie, le jeune officier débordait d'attention, elle avait exploré chaque millimètres du corps de Maria qui s'offrait à elle et elle avait éveillé la moindre parcelle de sa peau au désir.

Maria flottait dans un océan d'effleurements, de baisers. Elle allait... Elle n'en pouvait plus. Elle voulait succomber. Elle voulait entendre Élisa gémir sous ses doigts.

Elle se déplaça. Brown bougea avec elle. Maria comprit enfin ce qu'Élisa attendait d'elle quand elle avait doucement murmuré son prénom. Le jeune officier s'arqua sous elle, tendue à se rompre, de plaisir cette fois, pas d'appréhension ou d'angoisse. Maria l'imita presque aussitôt. Elles avaient trop attendu. Il ne fallut que quelques secondes pour qu'elles basculassent l'une après l'autre. Intensément. Violemment. Puis les caresses reprirent. Brown s'abandonna entièrement et Maria retrouva Élisa comme elle l'avait connue à Smith Rock. Peut-être un peu plus timide, peut-être un peu plus tendre et plus douce. Mais naturelle. Dénuée d'entraves.

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Un cri étouffé. Un corps tendu. Un dernier baiser. Une caresse attentionnée :

— Ça va ? demanda Maria.

— Oui, souffla Élisa en réponse.

— Vraiment ?

— Oui, lui assura Brown.

Maria glissa sur le côté, elle lui posa une main au creux de la taille, cala sa tête contre son épaule et ferma les yeux, un peu étonnée qu'Élisa eût fait le premier geste. Un peu étonnée que le jeune officier eut décidé de s'ébattre avec elle. Elle s'en plaignait pas, loin de là. Mais elle n'aurait jamais pensé qu'Élisa franchît si radicalement la frontière qui séparait l'amie de l'amante. Une frontière inexistante en ce qui concernait Maria. La jeune Mexicaine ne considérait pas que le sexe changeait quoi que ce fût dans les sentiments qu'on éprouvait pour quelqu'un.

Sameen excepté.

Mais Sameen était justement l'exception qui confirmait la règle. Maria pouvait indifféremment coucher avec un inconnu, un ami, un collègue — bien qu'elle évitât ce type de relation — une vague connaissance sans que cela n'influât sur sa vie. Depuis la naissance d'Alma, elle entretenait une vive préférence pour la satisfaction de ses sens en compagnie de gens qu'elle considérait comme des amis. Elle transformait des amis en amants ou s'ils ne l'étaient pas déjà, des amants en amis.

Élisa vivait selon d'autres principes bien qu'elle lui eût avoué n'avoir eu de liaison qu'avec des amis. Des amis d'enfance. Dont la majorité appartenait au monde du surf. Peu d'aventures. Élisa était réservé et pudique quand il s'agissait d'exprimer ses sentiments. Totalement étrangère à la culture de la drague. À Smith Rock, elle avait associé Maria à ses amis de Butler beach et, à ses yeux, Maria ne devait pas tellement se différencier de ce Ryan dont elle parlait parfois et qu'elle semblait beaucoup aimer. Élisa n'avait jamais coucher avec une femme avant elle, mais cela n'avait pas eu l'air de la perturber outre mesure. Dès la première nuit, elle s'était montré une amante accomplie et décomplexée. Experte et très agréable.

Mais depuis, Élisa s'était mariée. C'était aussi une femme d'honneur, et l'armée américaine, comme les Américains en général, était gangrenée par un puritanisme de mauvais aloi. Élisa n'avait rien d'une puritaine, mais elle engageait son honneur d'officier en commettant un adultère. Ça, Maria, en tant que juge, en était parfaitement consciente et c'était pourquoi l'attitude de l'officier la surprenait tant.

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Élisa caressa la nuque de Maria du bout des doigts. Si elle en avait eu l'énergie, elle aurait continué à l'aimer jusqu'au matin. C'était tellement...

Bien.

Elle se frotta le menton sur le haut de son crâne. Oui, c'était le bon adjectif. Bien. Vraiment bien. Propre. Elle avait tout d'une vraie salope, elle ne méritait pas ses galons, ni ses citations, ni l'amour de son mari, mais là, maintenant, tout de suite, elle se sentait propre, comblée, sereine et heureuse.

Si seulement le temps pouvait s'arrêter à cet instant précis, pensa-t-elle. Là, maintenant, dans les bras amicaux et affectueux de Maria.

Cette nuit.

Une nuit qui durerait pour l'éternité. Une nuit sans lendemain matin.

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NOTE DE FIN DE CHAPITRE


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Dolmehs : légumes (feuilles de vigne, blettes, oignons, courgettes, aubergines) farcis à la viande ou au riz, que l'on cuit dans une casseroles (on retrouve ce plat dans tout le Proche-Orient ainsi qu'en Afrique du Nord, avec des variante de préparation).

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Goloubtsy : feuilles de choux farcies.

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Pétard : canon

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