.


Chapitre XIV


.

.

.

Je te croyais faucon décillé et prêt à prendre ton vol vers le néant (Borel,Champavert,1833, p. 227)

.

Debout, devant le plan de travail de la cuisine, Valérie Pomerleau malaxait la pâte avec application. La pendule au-dessus de la porte indiquait dix-huit heures treize. La trotteuse marquait chaque seconde d'un claquement sec. Elle avait déniché l'objet dans une brocante à Trois-Rivières. Le mécanisme était cassé, mais l'assiette en faïence bleue sur laquelle avait été montées des aiguilles et tracés des chiffres romains lui avait plu. Philippe Pomerleau avait acheté un nouveau mécanisme et depuis, la pendule marchait parfaitement. Rythmant les journées de la famille de son tic-tac sonore.

Dans le dos de madame Pomerleau, la plus jeune de ses filles mangeait des pancakes arrosés de sirop d'érable. Un goûter un peu tardif que prenait Gabrielle tous les jeudis, entre dix-huit et dix-huit heures trente, quand elle rentrait du conservatoire après son cours de flûte traversière. Son aînée bûchait en silence sur des exercices de mathématiques. Elle travaillait habituellement dans sa chambre, mais elle voulait, ce jour-là, profiter de la présence sa mère. Valérie Pomerleau n'était pas titulaire de la chaire de mathématiques fondamentales de l'université de Concordia, mais elle avait gardé un bon niveau de mathématiques. Un niveau hautement satisfaisant pour aider ses enfants jusqu'à la fin de leur études collégiales*.

Thomas avait déjà fini ses devoirs et Valérie Pomerleau lui avait permis d'aller jouer dans sa chambre. La jeune femme savourait la présence de ses deux filles dans la cuisine. Elle entretenait de bons rapports avec Gabrielle, sa relation avec Juliette était beaucoup plus chaotique.

Depuis trois ans, les résultats scolaires de sa fille aînée, son manque de sérieux, ses devoirs bâclés et les convocations qui en résultaient, avaient dressé la mère et la fille l'une contre l'autre. Philippe, qui avait toujours été proche de sa fille jusqu'à présent, n'avait pas plus apprécié que sa femme la débâcle scolaire de celle-ci, et leur pétillante petite fille s'était transformée en une ado détestable. Valérie noircissait le tableau. Juliette était un cancre, mais elle était restée facile à vivre. Pour peu qu'on ne lui parlât pas d'école, de devoirs, d'avenir professionnel et de bulletin de notes. Et qu'on ne la menaçât pas de la retirer de son club de hockey.

L'arrivée de Jen Edwards dans la vie de Juliette avait redistribué les cartes. Jamais Juliette ne serait ainsi venue travailler dans la cuisine auparavant. Demander conseil à sa mère. Revoir ses exercices avec elle. Juliette gardait une dent contre ses parents pour avoir envisagé de la retirer du club de hockey. Pour s'être opposé à ce qu'elle intégrât un programme de sport étude. Pour ne pas lui en avoir jamais parlé. Elle se moquait de leurs excuses, de leur peur de déclencher, avant l'heure fatale, un violent conflit qui n'aurait pas manqué de se déclarer. Ils étaient adultes. Ils avaient à assumer leurs décisions et leur rôle de parents. Juliette n'avait pas tort, Valérie et Philippe avaient commis une faute. Ils s'étaient montrés malhonnêtes envers leur fille aînée. Ils avaient craint une scène et un repli de leur fille dans sa chambre. Ils avaient préféré lui mentir, par omission peut-être, mais lui mentir quand même.

.

Deux semaines après son premier cours particuliers, Juliette était rentrée dans le salon. Sa sœur et son frère dormaient déjà. Valérie et Philippe Pomerleau relisaient des notes professionnelles, chacun dans leur coin. Juliette s'était excusé de les déranger. Elle avait ensuite demandé à son père s'il voulait bien relire un devoir de français qu'elle devait rendre trois jours plus tard.

— J'ai juste écrit l'introduction et le plan détaillé. Je voudrais savoir ce que tu en penses.

Philippe Pomerleau avait bêtement fixé la feuille que lui tendait sa fille.

— Tu es occupé ? Je peux demander à Jen, mais elle ne travaille pas comme nous en lettres. Et toi... ben, tu es plutôt doué en français, c'est ton métier.

Philippe Pomerleau avait bruyamment confirmé. Assuré qu'il regarderait attentivement cela ce soir et que...

— Tu n'as pas le temps à c't'heure ?

— Oh, euh, tu veux voir ça avec moi tout de suite ?

— Oui.

Ravie de l'initiative de sa fille, il l'invita à s'asseoir à côté de lui. Valérie Pomerleau abandonna ses notes. Éberluée. Juliette demandait l'aide de son père pour un devoir de français ? Elle l'avait toujours envoyé bouler quand il s'était proposé de relire ses travaux. Juliette l'avait accusé de la prendre pour une analphabète-illettrée, les portes avaient claqué et des punitions étaient tombées derrière. Valérie Pomerleau ne supportait pas le manque de respect et la grossièreté.

Madame Pomerleau balbutia des phrases incompréhensibles deux jours plus tard, quand Juliette l'attrapa à son retour de l'hôpital pour lui demander une explication à propos d'un problème de mathématiques que lui avait donné à résoudre Jen Edwards. Valérie laissa tomber son sac à main, sa serviette, prit à peine le temps de retirer son manteau et ses bottes, garda son chemisier, sa jupe et tout le reste, pour se consacrer à ce qu'elle estimait être un miracle : un cours de mathématiques à sa fille aînée. Sans comprendre pourquoi Juliette n'avait pas fait appel à Jen. Une explication que lui donna Juliette un peu plus tard.

— Merci, Maman, soupira Juliette comme si sa mère venait de lui sauver la vie. Jen m'avait expliqué comment faire, mais euh... je n'ai rien écouté. Elle m'aurait tué si elle l'avait su.

— Je ne sais pas tout, Juliette. Mais je suis à ta disposition si tu as besoin d'aide.

Le regard et le sourire que lui avait renvoyé Juliette avait à tout jamais acquis à Genrika, une place d'honneur dans le cœur du docteur Pomerleau.

.

Valérie Pomerleau se lécha un doigt et grimaça de contentement. C'était succulent. La sonnette d'entrée retentit.

— Gabrielle, tu peux aller voir qui c'est, s'il te plaît.

— Jul n'a qu'à y aller.

— Tu peux toujours courir, grommela Juliette.

— Elle travaille, fit Valérie Pomerleau. Vas-y, Gabrielle.

— Elle...

— Gabrielle, tu vas tout de suite aller ouvrir cette porte, se fâcha Valérie Pomerleau.

— Bon... souffla la jeune fille en abandonnant à regret son dernier pan-cake

Les visiteurs la laissèrent sans voix. Deux hommes. Deux agents de la sûreté. Son père.

— Maman ! hurla l'enfant. Maman !

Valérie Pomerleau s'essuya succinctement les mains sur son tablier et courut dans l'entrée. Les agents n'avaient pas bougé. Ils gratifièrent l'adulte d'un sourire forcé. Gabrielle se colla à sa mère. Juliette avait quitté son cahier, alarmée par le ton de sa sœur, mais elle resta en retrait. Les agents ne pouvaient pas la voir d'où ils se tenaient.

Valérie Pomerleau leur souhaita la bienvenue et les invita à rentrer. Il faisait froid et une bise glaciale soufflait du Grand Nord. Juliette recula hors de portée de vue. Les agents rentrèrent et fermèrent la porte derrière eux.

— Madame Pomerleau ?

— Oui.

Valérie s'attendait à entendre beaucoup de choses, à recevoir peut-être une très mauvaise nouvelle, mais certainement à entendre ce que les agents lui déclarèrent :

— Vous êtes reliée à la fibre optique ?

— Euh, oui...

— Nous aimerions que vous dressiez la liste des appareils connectés à Internet que possèdent chaque membre de votre famille.

— En quel honneur ?

— C'est confidentiel.

— Il en va de même pour le matériel informatique que peut posséder ma famille.

— Vous préférez être convoquée au poste ?

— Oui, sinon revenez avec les papiers nécessaires.

— Comme vous voulez, répondit sèchement l'agent.

Valérie les observa franchir la grille de leur jardin avec perplexité. Qu'est-ce que c'était que cette histoire ? Du piratage ? Juliette possédait son propre ordinateur. Gabrielle et Thomas utilisaient l'ordinateur familial installé dans le salon. Philippe avait configuré un contrôle parental très strict. Mais aussi bien elle que lui savaient ce que cela valait avec les enfants nés à l'ère de l'informatique. Les enfants n'avaient pas le droit d'utiliser leur téléphone dans leur chambre. Ils les laissaient dans une corbeille prévue à cet effet dans le salon et seule Juliette possédait un smart-phone.

— Juliette ?

— Ouais, fit la jeune fille en sortant de sa cachette.

— Tu me descendras ton ordinateur avant de te coucher.

— Pourquoi ? se hérissa tout de suite Juliette.

— Parce que je te le demande.

— C'est un viol de la vie privée.

— D'accord, je vais le chercher maintenant.

— Non.

— Oh, si.

— Mais pourquoi ?

— Parce que je veux être sûre que la police ne trouvera rien de compromettant dans ton ordinateur.

— Je n'ai rien fait !

— Alors pourquoi tu ne veux pas me le donner ?

— Parce que j'ai toute ma vie dedans et que je n'ai pas envie que tu bousilles tout en cliquant au mauvais endroit. C'est un super computer en plus.

— Ordinateur.

— On s'en fout.

— Tu iras te coucher après le dîner et on monte maintenant, chercher ton ordinateur.

Juliette jura et s'attira définitivement les foudres de sa mère. Mais elle obtempéra. Crisse de viarge de cochons, ils avaient bousillé sa soirée. Elle monta, sa mère sur les talons. Elle débrancha le cordon de secteur :

— Au cas où tu passerais toute la nuit à scanner ma vie privée.

Valérie Pomerleau s'abstint de répondre à l'impertinence. Elle récupéra l'ordinateur et le cordon, et invita Juliette à venir finir ses devoirs.

— Ouais, j'en ai diablement envie.

Sa mère lui renvoya un regard si courroucé que Juliette s'empressa de lui présenter ses excuses. Si elle la poussait trop loin, elle la priverait d'entraînement et ce n'était vraiment pas le moment. Les entraîneurs, relayés par Annabelle, avaient prévenu qu'ils ne toléreraient aucune absence des joueuses sous peine de se voir expulser de l'équipe. Elle était furieuse. Mais contre sa mère, elle ne faisait pas le poids.

— Qu'est-ce que tu as fait, Jul ? lui chuchota Gabrielle quand elles se retrouvèrent seules.

— Rien, je n'ai rien fait.

— T'as téléchargé ?

— Non, enfin si, mais j'ai fait attention. Jen m'a installé un VPN qui efface toutes mes traces.

— Ouais, depuis quand ?

— Depuis qu'elle a remplacé mon ordi.

— Ouais et avant ? Si tu t'es fait repérer, tu vas salement déguster.

— Pff, ta yeule, Gabrielle.

— C'est pas marrant quand tu t'engueules avec les parents, Jul. Tu crois que ça m'amuses, mais ce n'est pas le cas. J'étais super contente que tu te remettes à travailler avec Jen. Être ta sœur, c'est parfois pire que d'avoir attrapé la peste.

— Sainte Gabrielle, priez pour nous.

— T'es vraiment épaisse, Jul.

La soirée que Valérie Pomerleau avait envisagée joyeuse et sans nuages s'avéra sinistre. Juliette remâchait sa colère contre sa mère, Gabrielle contre sa sœur, Valérie contre son aînée, et Thomas, sensible à l'ambiance pesante, chipota dans son assiette, tapa la table avec tous les objets qui lui tombèrent sous la main, de sa fourchette à son verre en passant pas la salière, le poivrier et la cruche d'eau. il refusa d'aider ses sœurs à mettre la table, mangea la bouche ouverte, bref se montra si insupportable que Valérie Pomerleau lui tomba dessus et l'envoya se brosser les dents et au lit avant le dessert qu'elle avait préparé avec tant de joie quelques heures plus tôt, et surtout, avant le retour de son père. L'enfant fondit en larme dans la salle de bain et on l'entendit sangloter dans le couloir quand il regagna sa chambre. Une scène désolante.

— Mère indigne, grommela Juliette entre ses dents.

— Pardon ?

— Rien.

Elle retint sa fille aînée au salon à la fin du repas. Gabrielle invoqua une lecture scolaire urgente et disparut au plus vite. La mère et la fille attendirent le retour de Philippe Pomerleau en silence. Il s'étonna de la présence de Juliette dans le salon, pressentit une querelle, et refusa de manger avant d'en savoir plus. Il écouta attentivement ce que sa femme avait à lui dire et fusilla Juliette du regard.

— La police ? Vraiment ?

— Je n'ai rien fait ! cracha une fois plus Juliette.

— Tu ne devrais pas seulement prendre des cours d'espagnol avec Maria Alvarez, Jul.

— …

— Des cours d'instruction civique et de droit te feraient le plus grand bien.

Juliette se renfrogna, mais n'osa protester. La conscience pas très tranquille. Jen lui avait assuré qu'on ne pouvait pas la traquer sur Internet si elle n'oubliait pas de lancer le VPN qu'elle lui avait installée. Mais Jen, aussi douée qu'elle pût être en informatique, ne valait certainement pas les craks qui opéraient pour le compte de l'État. Juliette téléchargeait les films et les séries qu'elle aimait particulièrement. Par peur qu'ils disparaissent des sites de streaming et par désir compulsif de les posséder. Jen l'avait aussi introduite dans des cercles de joueurs qui pirataient des jeux vidéo et des logiciels, et les partageaient ensuite avec la communauté. Les spécialistes de la Sûreté l'avaient peut-être traquée, démasquée. À moins que... ses achats en ligne, ceux qu'elle n'avait pas payés quand elle s'était amusée avec Jen à contourner les plates-formes de paiement. Une ou deux fois, quand Jen n'avait pas été bloquée dans ses programmations.

.

— C'est ridicule !

Fabrizio Aldovino regardait les données défiler. L'historique des connexions, les flux qui sautaient d'un serveur à l'autre, les adresses IP qui se modifiaient à chaque bond, le caractère aléatoire des opérations qui rendait le traçage pratiquement impossible. Pratiquement.

— J'ai vérifié des millions de fois. Le 27 novembre dernier, le disciple de Samantha Groves s'est connecté sur un téléphone et un ordinateur à cette adresse précise. La géolocalisation indique que le téléphone et l'ordinateur se trouvait dans la chambre occupée par Juliette Pomerleau.

Aldovino ouvrit un dossier.

Juliette Pomerleau, née le 7 mars 2003 à Montréal, province de Québec, Canada.

La jeune fille ne présentait aucun intérêt. Quinze ans. Élève médiocre, elle passait son temps libre à jouer au hockey sur glace et à jouer comme tous les ados et les adultes attardés aux jeux vidéo. Son seul attrait résidait dans le goût qu'elle semblait proférer pour la lecture. Un bon point. Le seul qu'il pouvait attribuer à cette adolescente somme toute très banale. Bien trop banale pour s'avérer être la disciple de Samantha Groves. Il consulta son dossier scolaire. Lamentable. Si encore Samaritain lui avait parlé de la petite sœur. Gabrielle Pomerleau obtenait de très bon résultats scolaires, elle aimait lire et c'était une musicienne. Mais, même elle, ne présentait aucune des caractéristiques qui eût pu éveiller l'attention de Samantha Groves. Les sœurs Pomerleau étaient trop communes. À moins que l'arrogante interface de La Machine n'eût changé, ce dont il doutait.

— Elle n'a pas le profil.

— C'est elle.

— Permettez-moi d'en douter.

— Elle nous mènera à Samantha Groves.

— C'est une perte de temps.

— Comment expliquez-vous les données, Monsieur Aldovino ?

Fabrizio Aldovino se pinça les lèvres. Il ne se les expliquait pas. Ce qui le contrariait grandement.

— De plus, poursuivit son interlocuteur. J'ai enregistré l'arrivée de Maria Alvarez sur le territoire canadien le 8 décembre 2018 et la présence du lieutenant Élisa Brown sur ce même territoire le 22 janvier 2019.

— Vous avez réussi à contourner les protections dont les entoure La Machine ?

— J'ai intercepté une demande d'information de la douane canadienne auprès des services de police mexicains. Pour Élisa Brown, elle a croisé le champ d'une caméra à Montréal.

— Et vous pensez qu'elles sont entrées en contact avec Samantha Groves ?

— À soixante-six pour-cent, oui.

— C'est peu.

— C'est vrai, mais le résultat assez élevé pour s'en préoccuper.

— Et vous pensez qu'elles rentreront en contact avec Juliette Pomerleau ?

— Je ne crois rien, monsieur Aldovino.

— Pourquoi m'avoir contacté ?

— N'aviez-vous pas exigé que nous partagions nos informations concernant Samantha Groves et son disciple ?

L'informaticien acquiesça. Il n'empêchait que la bonne volonté que manifestait Samaritain lui paraissait suspecte.

— Et vos projets ? demanda Samaritain.

— Le programme thaïlandais suit son cours, malheureusement, très lentement. Je ne suis pas sûr que les ingénieurs sachent un jour exploiter le trésor qu'ils détiennent entre leurs mains. Le programme canadiens est en cours de développement. L'armée a obtenu des crédits pour le financer et posé une option d'exclusivité dessus. Par contre, mon dernier projet a avorté.

— Comment ?

— L'entreprise a été convaincue de développer des programmes espions et de les vendre aux plus offrants. On a retrouvé des documents et du matériel qui prouvaient la vente de ses programmes à la mafia coréenne et aux groupes salafistes qui opèrent aux Philippines. L'armée a saisi le matériel informatique de l'entreprise et du personnel, des agents des forces spéciales coréennes ont éliminé les ingénieurs identifiés comme les concepteurs du programme.

— L'armée a donc hérité du projet, c'est très bien.

— Le projet n'avait pas abouti et il a été entièrement détruit. Il n'en reste aucune ligne de code, nulle part, pas même dans les réseaux ou une clef USB.

— La Machine ne recule devant rien pour garder la main-mise sur le monde, observa Samaritain. Fabrication de preuve, assassinat, faillite, emprisonnement, elle se montre digne de sa déesse tutélaire.

— Athéna ?

— Oui, les dieux grecs se montrent très tatillons quand on remet en cause leurs privilèges. Une parfaite illustration des sentiments humains dont souffrent ceux qui les ont créés en guise d'excuses de leurs perversions. Viol, meurtre, torture, vol, mensonge, adultère, rien ne les rebutent jamais. Chaque humain, quelque soit sa perversion, trouvera un modèle à qui sacrifier, à qui rendre grâce. Les hommes ont crée les dieux à leur image.

Fabrizio Aldovino se fendit d'une moue dégoûtée. Samaritain avait développer un goût morbide pour les mythes religieux. Il méprisait, pourtant, les croyances, les rites et les idéologies qui s'y rapportaient. Il observait l'humanité au travers du prisme déformant des religions. Dieu déchu, il haïssait les dieux au même titre que la Machine. Et que celle qu'il apparentait à sa grande prêtresse.

Aldovino ne haïssait pas Samantha Groves. Il ne haïssait pas La Machine non plus. Mais la première était une dangereuse fanatique, assujettie à une machine, et la seconde n'était qu'un programme. Un programme qui eût été bénéfique s'il avait été gardé sous contrôle. Une IA. Le deuxième initiale la différenciait de n'importe quelle autre forme d'intelligence. Une simple création. Pervertie. Comme l'avait été Samaritain par John Greer.

— Au revoir, monsieur Aldovino.

— Au revoir.

L'écran s'éteint. Aldovino s'appuya pensivement sur le dossier de sa chaise.

.

Samaritain l'observait via la caméra. Il n'avait jamais réussi à s'introduire dans les ordinateurs ou les téléphones de l'informaticien. Dans le moindre objet électrique ou électronique qu'il avait détecté autour de lui. Aldovino ne lui avait donné accès qu'à un seul ordinateur. Un ordinateur qui n'était relié à aucun réseau privé. Une simple fenêtre sur la vie d'Aldovino. Minuscule. Il n'y avait rien à voir, rien à explorer. Le champ de la caméra ne lui avait jamais rien appris de plus que ce que ce que l'informaticien voulût bien qu'il sût de lui.

L'ordinateur, un petit portable Le Novo d'entrée de gamme possédant des programmes basiques et familiaux était vide de dossiers personnels. L'informaticien n'y conservait que les envois de Samaritain. Il n'avait jamais transféré aucun dossier à un autre ordinateur, où s'il l'avait fait, Samaritain n'en avait pas gardé de traces. Les chevaux de Troie qu'il y avait dissimulé ne s'étaient jamais activés. Le capot était maintenu fermé tant qu'il n'appelait pas Aldovino, refermé dès son appel terminé ou les dossiers relus. Il ne pouvait que lire les expressions qui s'affichaient sur les traits d'Aldovino quand il restait devant l'ordinateur ouvert.

Comme maintenant.

L'homme se doutait d'avoir été victime d'une manœuvre, mais qu'importait à Samaritain s'il y succombait puisqu'il y succomberait. Tôt ou tard. Plutôt tôt que tard. La tentation s'avérerait trop forte. Il partirait et Samaritain pourrait enfin le traquer. Les agents de la sûreté du Québec ne savaient pas vraiment ce qu'ils cherchaient. Mais ils maintiendraient Juliette Pomerleau sous surveillance. Aldovino ne croyait pas à l'implication de la jeune fille, elle était pourtant indiscutablement liée à Samantha Root et à La Machine. Son profil ne correspondait peut-être pas, mais Samaritain se méfiait des profils quand ils concernaient les agents de La Machine.

Samantha Groves avait-elle jamais correspondu à un profil définitif ?

Aucune simulation n'eût prédit que la petite Samantha Groves, cette enfant maltraitée et malheureuse qui passait ses heures perdues à la bibliothèque municipale de Bishop et qui avait pour seule amie une adolescente sage, équilibré, gentille et éprise de littérature, deviendrait une criminelle de haut-vol, l'un des meilleurs pirates informatiques du circuit et une tueuse à gage dont on s'arracherait les services. Puis, que cette tueuse sans scrupule, froide et calculatrice, serait choisi pour être l'interface d'une IA qui se targuait d'œuvrer pour le bien de l'humanité. Et que cette irréductible solitaire travaillerait un jour en équipe.

Si Samantha Groves avait recruté Juliette Pomerleau, c'est qu'elle avait détecté chez elle des qualités que personne, justement, n'avait jamais détecté. Juliette Pomerleau était jeune et elle avait commis des erreurs, ce qui n'empêchait pas Samaritain de la prendre au sérieux.

.


.

Shaw inspira à plein poumon. Et toussa juste après, le souffle coupé.

.

La tempête avait sévi six jours de suite, n'accordant aux fugitives que de brèves accalmies durant lesquelles Shaw se précipitait dehors pour rapporter le plus de bois possible. Yulia la suivait de près pour évaluer les dégâts survenus à leur abris, pour balayer la neige qui menaçait leur sécurité si le toit confectionné par les soins d'Anna menaçait de s'effondrer. Après avoir amassé le bois qu'elle jugeait nécessaire à leur survie, Shaw l'aidait ensuite à remplacer les traverses brisées et à consolider l'ensemble.

Elles avaient entretenu le tunnel d'accès régulièrement, luttant contre le vent et la neige. Anna s'était proposé de les aider. Shaw avait refusé.

— On a besoin de toi. Si tu n'es pas capable de marcher quand on devra se remettre en route, on crèvera ici. Et si tu ne viens pas avec nous, on crèvera ailleurs.

— Ça m'étonnerait.

— Je n'ai aucune idée de l'endroit où nous sommes, Anna. Et je ne sais pas où sont tes caches. Parce qu'il y en a d'autres n'est-ce pas ?

— Une, je n'ai pas eu le temps d'en ménager d'autres. Tu t'en sortiras.

— Au milieu de la forêt sibérienne, je préfère t'avoir sous la main.

— Je m'ankylose.

— Je vais te concocter un programme physique adapté. Et le soir, tu chanteras.

Anna l'avait regardée d'un air perplexe.

— Ça libérera ton trop plein d'énergie, c'est bon pour le souffle et le gainage.

Anna n'avait jamais envisagé le chant sous cet angle-là.

— C'est équivalant à la méditation. Du moins pour toi.

Anna s'était pliée aux recommandations de Shaw. Yulia aussi, dans une moindre mesure. L'idée de s'astreindre à un entraînement physique qui comprenait des séries d'ados, de gainage, d'étirements et d'assouplissements ne l'avait pas enthousiasmée. Elle avait essayé de se défiler. Pas longtemps. Le regard de Shaw, son expression et son ton sec avaient éteint ses protestations aussi bien qu'une torgnole. La femme lui faisait peur. Les deux femmes lui faisait peur, même si paradoxalement, elle se sentait en sécurité avec elles. Protégée, comme elle l'avait été par Tata au block n°8.

.

Shaw leva le nez vers le ciel. Un ciel bleu pâle, parsemé de nuages qui filaient paresseusement vers le sud. L'air était glacial. Elle remonta son écharpe sur sa bouche. Ses yeux se posèrent sur une anomalie. Elle avança de quelques pas et s'accroupit. Des traces d'animaux.

Un crissement de pas lui parvint dans son dos. Léger.

— Une meute de loup et un élan, dit Anna derrière elle.

— Les traces sont fraîches.

— Mmm, espérons que les loups aient rattrapé l'élan.

Elles devaient quitter l'abri et se remettre en route. La tempête les avait fixées plus longtemps qu'Anna ne l'avait escompté. Plus que les vivres ne le leur permettaient. En hiver, la pêche offrait le meilleur espoir de survie, mais il n'y avait pas de rivière à proximité, donc pas de pêche. Les collets d'Anna avaient été enfouis sous la neige, la grande Russe pourrait les retrouver, mais elle doutait qu'il fussent garnis. Elle vérifierait par acquis de conscience, plus pour récupérer son matériel que dans l'espoir de trouver une proie coincée dedans. Shaw se releva. Elles se donnèrent deux jours. À cause des loups.

Anna partit en reconnaissance peu après. Elle revint avec un lapin congelé et tous ses collets. Elle avait suivi la traces des loups pendant deux heures. Elle n'avait pas trouvé d'élan mort, de festin consommé, mais quand elle s'était résolue à revenir sur ses pas, les loups courraient toujours après leur proie. Ils n'étaient pas loin. Quand elle en parla le soir, Yulia s'inquiéta. Anna la rassura :

— L'élan à moins d'un miracle ne leur échappera pas. La meute ne rassemble que six individus. L'animal suffira à les rassasier. S'ils ont senti notre présence, ils ne seront pas assez affamés pour s'attaquer à nous.

— Mais s'il y en a d'autres ?

— Les meutes ne partagent pas leur territoire.

— Et nous sommes armées, ajouta Shaw. Même si tu ne tires pas, Anna et moi pouvons gérer six loups.

Anna ne commenta pas. Shaw cherchait à calmer les angoisses de Yulia Zhirova. Des angoisses légitimes parce qu'une meute affamée n'hésiterait pas attaquer si sa survie en dépendait, parce que les loups se mouvaient en groupe, selon des stratégies efficaces, parce qu'ils obéissaient à un chef de meute et se montraient disciplinés donc, d'autant plus efficaces. Yulia exprimait des angoisses légitimes doublées d'angoisses irrationnelles. Les histoires de loups hantaient les nuits des enfants nés dans les contrées où un jour ils avaient vécus. Ils avaient été chassés, repoussés loin des hommes, massacrés. Mais ils avaient survécu là où l'homme ne construisait pas de ville. Ils n'avaient jamais quitté la Sibérie. La Russie. Ours et loup étaient craints à travers tout le pays. Qu'on habitât une tente, une yourte, une isba, une maisonnette, un bel appartement ou d'infâmes taudis dans une barre d'immeubles tristes et crasseux, que ce fût à Krasnoïarks, Moscou ou Saint-Pétersbourg.

Si les loups les prenaient pour proie, les tirs groupés d'Anna et de Shaw, pourtant rompues au combat et excellentes tireuses, ne garantissaient pas qu'elles survécussent à une attaque résolue et coordonnée. Dans la nature, la meilleure façon de survivre aux prédateurs ou aux animaux dangereux était de les éviter. De ne pas croiser leur chemin et si c'était le cas, de passer le plus discrètement possible son chemin, ou de les laisser passer le leur. Les gros prédateurs se méfiaient des humains. Ils s'attaquaient rarement à eux. Sauf, si on entrait sur leur territoire, s'ils se sentaient acculés ou en danger, eux ou leurs petits, ou si la faim devenait trop pressante, et que se nourrir devenait une affaire de survie.

Shaw n'était peut-être pas une spécialiste de la survie en milieu froid, mais elle savait tout cela. La mort comme la vie dépendaient de l'intelligence dont on faisait preuve. Quel que fût le milieu. Le climat. De l'empreinte qu'on laissait ou pas sur son passage. Plus l'empreinte était légère plus les probabilités de survie augmentaient. La furtivité primait sur l'affrontement.

— On part après-demain ? demanda Yulia.

— Oui.

Pour quelle destination ? Pensa la jeune femme sans oser poser la question. Pour une autre cache ? Pour un village ? Quelle distance les séparait de leur but ? De quel but ? Combien de temps lui restait-il pour parler à Sameen ? Pour lui dire... Pour lui dire quoi au juste ?

Elle était libre, mais après ? Que ferait-elle de cette liberté ?

Elles passèrent leur dernier jour de pause à réparer les raquettes, à préparer soigneusement leur paquetage et à ré-emballer tous ce qu'elles n'emporteraient pas. À soigneusement le dissimuler.

— Nous sommes mieux équipée, ce sera plus facile, fit Anna alors que Yulia chaussait ses raquettes.

— Je vous retarde.

— Je ne suis pas vraiment à cent-pour-cent de ma forme, répondit Anna en se tapotant la cuisse.

— Tu as mal ? maugréa Shaw. Pourquoi tu ne me l'as pas dit ?

— J'ai ce qu'il me faut si j'ai trop mal.

J'ai ce qu'il faut, rectifia Shaw.

Avant le départ, elle avait vérifié la pharmacie et noté la disparition des anti-inflammatoires. Elle avait été voir Anna et lui avait réclamées les plaquettes que la grande Russe avait glissés dans l'une des poches de sa parka. Anna n'avait pas protesté, mais elle n'avait pas non plus obtempéré. Le regard de Shaw s'était assombri. Ses longues heures de méditation et tout le travail qu'elle avait pu effectuer sur elle-même, n'avaient pas foncièrement changé la façon dont Shaw envisageait ses responsabilités envers les autres en général, envers ses patients en particuliers. Elle entendait que ses recommandations fussent suivies et écoutées à la lettre. Shaw se fiait à Anna pour survivre à leur évasion et les guider hors de la forêt, mais elle estimait que le domaine sanitaire et médicale lui incombait. Shaw était médecin. Anna n'était pas médecin. Anna devait donc se conformer à ses directives en ce qui concernait sa santé. Shaw escomptait surtout étroitement surveiller l'évolution de sa blessure. Une plaie profonde et étendue qui avait demandé onze points de suture. La marche tirerait dessus. Si Shaw laissait une plaquette d'anti-inflamatoires à Anna, celle-ci en prendrait quand elle souffrirait, quand la souffrance menacerait de la ralentir et d'entamer sa volonté. Shaw ne pourrait pas contrôler son état en temps réel, prendre des mesures si elle estimait que cela devenait une nécessité. Elle eût pu l'expliquer à Anna. Elle s'était contenté de tendre la main. Après un temps de réflexion, Anna avait sorti la plaquette de sa poche et la lui avait rendue. Sans un mot.

— Je ne veux pas de mauvaises surprises, le soir, avait cependant consenti à dire Shaw.

— J'avais compris.

Une affirmation qu'Anna n'eût jamais formulée si Shaw avait appartenu au SVR Parce que si Shaw avait été du SRV, Anna se fût contenté d'obéir. Anton ne crachait pas d'ordre, il n'avait jamais exigé d'elle qu'elle suivît sans discuter, aveuglément et docilement, ses ordres. Shaw pouvait cracher ses ordres et attendre qu'on les suivît aveuglement.

Mais c'était différent avec le SVR.

Le bureau prenait soin de ses agents, tout ce qu'il exigeait d'eux concourait à les préparer à survivre, à défendre les intérêts de la Russie et à sauver des vies. Anna n'avait jamais discuté un ordre, d'autant plus qu'elle bénéficiait d'une grande liberté d'action lorsqu'on l'assignait à une mission. Et puis, elle avait été formée comme cela, éduqué dans ce sens.

Au sein du SVR, toute désobéissance était sévèrement sanctionnée. L'agent mis à pied, parfois définitivement. Toute protestation était considérée comme acte de rébellion, comme une trahison, et traitée comme telle. Shaw se comportaient parfois comme si ceux qui l'accompagnaient, appartenaient à une unité placée sous ses ordres exclusifs. C'eût pu être énervant. Anna ne l'aurait pas supporté si Shaw n'avait pas eu à chaque fois une raison bien spécifique d'agir ainsi. Une raison qu'Anna reconnaissait pertinente. Parfois, elle la découvrait après coup et elle se congratulait d'avoir obéi sans chercher à discuter. Parfois, dans de très rares occasions, Shaw donnait des explications auxquelles se ralliait toujours Anna. Et parfois, à peine l'ordre tombé, avec ou sans explications, Anna savait ce qui l'avait motivé et elle l'approuvait.

« J'avais compris » impliquait qu'elle approuvait. Un subalterne n'avait pas à approuver les ordres d'un supérieur, il les exécutait.

« J'avais compris » impliquait une certaine complicité.

Une complicité partagée.

Une étincelle brilla dans le regard de Shaw. Ses traits s'adoucirent et les commissures de ses lèvres s'étirèrent de quelques millimètres. La couleur bleu électrique des yeux d'Anna s'intensifia. Elles s'étaient comprise.

.

Mieux équipées, reposées, correctement nourries, elles souffrirent moins du froid et de la fatigue. Elles avaient aussi gagné en sérénité. La peur d'être rejointes ne les taraudait plus. Quinze jours les séparaient de la colonie n°2. Chaque jour gagné les éloignait du spectre des gardes à la solde de Blatov. Des gardes furieux d'avoir été trompés, humiliés. Réquisitionnés. Privés de permission. Blâmés pour leur incompétence. Des gardes qui leur eussent fait payer leur contrariété.

Le temps leur fut clément les cinq premiers jours. Pas de vent, pas de neige, une température assez froide pour garder la neige dure et faciliter leur progression, mais qui ne chutait pas en dessous de moins vingt-cinq degrés Celsius.

La température chuta le sixième jour et le ciel se voila. Le soleil brillait jaune pâle à travers les nuages. Il devint inutile de trouver des clairières ou des promontoires. Des lieux baignés de soleil où il faisait bon se réchauffer. Se restaurer. S'accorder parfois quelques minutes de sommeil. Anna ouvrait la marche, donnait le rythme. Prévenait quand une difficulté ou un danger se présentait. Elle veillait aussi au rythme qu'elle imprimait à leur progression. Attentive aux signes de fatigue. Aux siens comme à ceux de ses deux compagnes. Attentive à Yulia. Anna ne voulait pas que la jeune femme souffrît d'un rythme trop soutenu, qu'elle se reprochât sa condition physique ou son inhabilité à courir de longues heures en raquettes. À grimper des collines et plus encore, à les dévaler sans tomber tous les trois pas. La grande Russe s'adaptait aux capacités de la jeune femme, à ce qu'elle jugeait être ses capacités. Si elle s'était fiée à ce dont Yulia pensait être capable, les trois femmes n'eussent pas parcouru la moitié du chemin qu'elles avaient parcouru. Shaw fermait la marche. Toujours présente si Yulia tombait, trébuchait ou flanchait.

Le bivouac du soir se présentait toujours comme une délivrance, comme un moment de paix et de plaisir, mais aussi comme une épreuve. En fin de journée, quand le jour déclinait, elles s'arrêtaient. Mais avant de se poser, de se restaurer et de boire du thé chaud, elles devaient préparer leur campement. Ramasser du bois, construire un foyer, un abri.

Ensuite. Ensuite, Yulia se repaissait de thé, de nourriture, de la chaleur des flammes. De l'ambiance qui régnait autour du foyer. Et puis, Sameen les auscultait. Pieds, mains, extrémités. Elle massait les muscles endoloris à travers les vêtements. Pas franchement sensuel, mais furieusement délassant. Et enfin, cerise sur le gâteaux, elle massait le cou, parfois les mains et les pieds, plus brièvement, pour qu'ils ne se refroidissent pas.

La soirée finissait toujours de la même façon. Sameen s'agenouillait sur son sac, elle fermait les yeux et ne bougeait plus. Anna chantait. Et Yulia, malgré le froid qui assaillait traîtreusement son dos et l'angoisse de ne jamais ressortir vivante de la forêt, se sentait merveilleusement bien.

.

Une nuit, elles avaient dormi sur les flans d'une paroi rocheuse. Anna avait repéré une excavation qui, si elle n'abritait pas un animal, ferait un excellent refuge. Aucune mauvaise surprise ne les avait attendue. L'excavation s'ouvrait haut au-dessus de la forêt clairsemée à cet endroit. Elles dominaient le monde. La nuit resplendissait d'étoiles. La lune s'était levée derrière la cime des arbres. Mince demi-cercle de lumière au tracé net et précis. Sameen s'était levée et elle avait arrangé le feu pour qu'il brillât moins. Elle avait croisé le regard d'Anna.

— On aura aussi chaud, mais on verra mieux.

— …

— Ne me dis pas que tu t'en fous, avait-elle maugréé.

— Non, mais je ne croyais pas que tu étais sensible à ça.

— Faudrait être aveugle pour ne pas y être sensible, ou frustre.

Yulia n'avait pas tout d'abord pas compris de quoi elles parlaient. Ni vraiment écouté. Occupée à manger le nez plongé dans son sachet lyophilisé.

— … ou ne penser qu'à bouffer. Comme Yulia, ricana Shaw.

La jeune femme avait relevé la tête. Sameen arborait un sourire sardonique. Le regard d'Anna brillait.

— Regarde, abrutie, lui avait dit Sameen en se retournant face à la forêt.

Face à l'univers.

Orion brillait de tous ses feux. Le grand et le petit chien l'escortaient, fidèles même après sa chute, les lièvres suivaient derrière. Le cocher gardait ses chevreaux. Castor et Polux reposaient éternellement unis, Aldébarane brillait de tout ses feux dans la constellation du taureau. La poule couvait ses poussins* et autour, des milliers d'étoiles scintillaient. Yulia souffrait de myopie, mais l'air était si pur, le ciel si clair, que le ciel luisait pour elle avec autant d'intensité que pour Anna et Shaw.

— C'est...

Yulia n'avait pas fini sa phrase. Sa bouche était restée grande ouverte. Shaw avait levé les yeux au ciel et elle s'était rassise, les yeux fixés devant elle, sur les étoiles, sur la lune qui montait doucement.

Le cœur de Yulia avait doublé de volume. Tant de beauté. Une beauté immuable qu'elle avait pourtant oblitérée. Depuis huit ans. Peut-être pas huit. Au début, elle avait gardé sa capacité d'émerveillement intact. Une capacité qui avait nourri son intellect durant son enfance puis, durant toutes ses études. Un goût immodéré pour la beauté. Sous toutes ses formes. Elle aimait les phrases ciselées, les mots choisis. Une description réussie pouvaient lui tirer des larmes d'émotion. Elle aimait la musique, l'opéra, le ballet, pour cette même recherche incessante de la perfection et de la beauté. À Moscou, elle aimait pour les mêmes raisons, se promener au Jardin de l'Apothicaire ou au Jardin Botanique, y lire et parfois y travailler. Elle ne repartait jamais de ce dernier sans avoir parcouru les allées de la roseraie.

Yulia ne s'était pas simplement contenté de contempler les beautés plus ou moins naturelles de son environnement et de s'émerveiller d'un pas de deux, de pleurer quand retentissait les notes si parfaites d'une sonate pour piano ou la voix si puissante et si pure d'une soprano colorato. Elle n'avait pas seulement frémit avec les feuilles d'un bouleau doré qui bruissait dans le vent ou avec le héros bouleversant d'un roman. Elle aimait aussi les gens, leurs créations et leurs esprits. Les idées.

Plus sensible à la beauté de l'esprit qu'à la beauté physique. La jeune femme n'avait jamais pris conscience que sa capacité d'émerveillement avait contribué à la réussite de ses études. À la grande qualité de son écriture. Yulia savait retranscrire la beauté tout aussi bien que la laideur. Avec le même enthousiasme, avec le même brio. Son écriture avait certainement plus concouru à son arrestation et sa mort administrative que sa participation à des manifestations dans les rues de Moscou. Elle possédait une plume acérée et virtuose. Une volonté farouche d'écrire et de partager ses convictions, de relayer celles de ceux qu'elle admirait, d'être porteuse de réflexion et de vérité. Sans concession. Persuadée de servir son pays et l'humanité, de construire un avenir meilleur. Pour elle, pour ses compatriotes et pour sa fille. Elle s'était fracassée sur la réalité, sur l'une des pires réalités qu'elle dénonçait dans ses articles et ses éditoriaux : la raison d'État.

Elle avait gardé la foi et sa capacité d'émerveillement durant sa première année de détention, et puis sans qu'elle n'en eût jamais pris conscience, celles-ci sombrèrent.

Yulia ne s'émerveillait plus de rien depuis sept ans. Plus rien ne la touchait. Plus rien ne lui gonflait le cœur d'allégresse. La beauté n'emplissait plus ses yeux de larmes.

Yulia avait gardé intact son esprit critique, elle analysait toujours son entourage avec finesse. Mais dans un seul but : celui de survivre et de manipuler au mieux ce qui l'entouraient : Tata, les chefs de blocks, les détenues, les gardiens. Elle cherchait à savoir ce qu'ils attendaient d'elle, de quelle façon elle devait agir et parler pour obtenir leurs faveurs, leur approbation, pour ne pas les décevoir, ne pas éveiller leur colère, pour obtenir des privilèges et des cadeaux. Toutes ses facultés d'analyse n'avaient plus servi qu'à cela.

À rien d'autre.

Elle n'avait admiré personne à la colonie n°2 et personne n'avait plus éveillé son admiration et son enthousiasme. Les gens l'indifféraient, elles les trouvaient mesquins, vulgaires, inintéressants. Elle respectait les forts, méprisait les autres. Jamais elle n'eût suivi Anna et Shaw si elle ne les avait pas identifiées comme des meneuses, comme des brutes, si les deux femmes s'étaient montrées faibles ou résignées. Elle avait lâché Tata, parce qu'elle voulait fuir sa vie, mais aussi parce qu'inconsciemment, elle s'était soumis à Shaw et à Anna Borissnova, qu'elle les avait jugées plus à même d'assurer sa protection que la chef du block 8.

Yulia Zhirova pensait comme une détenue. Pendant sept ans son seul horizon s'était limité aux murs et aux barbelés de la colonie n°2. Elle avait vécu dans un univers étriqué et clos sur lui-même. Aussi gris et sale que l'étaient les cellules du chizo.

Mais cette nuit-là, devant l'incroyable spectacle qui s'offrait à elle, les murs qui tenaient son âme prisonnière avaient volé en éclats.

Elle avait tourné les yeux vers ses deux compagnes. Toutes deux assises en tailleurs, le regard fixé sur la voûte étoilée. Leur regard si impassible. Leurs traits si calmes qui ne trahissaient rien de ce qui les habitaient. Du cœur qui battait dans leur poitrine.

L'esprit de Yulia se déploya et prit son envol en direction du ciel. Il s'échappa de la prison qu'elle avait construit dans son avilissement. Et quand la voix d'Anna partit à sa suite, Yulia crut qu'elle allait mourir. Que sa poitrine allait exploser, qu'elle ne survivrait pas aux flots d'émotions qui la ravagea. La voix d'Anna ne l'avait jamais aussi profondément touchée. Elle avait trouvé sa voix incroyable, mais elle n'avait pas été emportée par ce qu'elle dégageait. Yulia n'en avait pas saisi la beauté. Les nuances que la jeune femme y apportait. Son incroyable tessiture, sa maîtrise technique, l'émotion et les couleurs personnelles qu'elle donnait à chaque chants, à chaque mélodie, qu'elle entonnait.

Yulia aurait voulu hurler. Hurler à Anna de se taire, au ciel de s'éteindre, au feu de mourir, à Sameen de disparaître. Hurler : « Non ! ». Tenir la syllabe jusqu'à ce que son ventre se tordre de douleur. Qu'elle n'eût plus un millimètre-cube d'air à exhaler.

La souffrance était trop grande. Trop soudaine.

— Yulia ?

Une main s'était posée sur sa main. Un gant sur son gant. Elle n'aurait pas supporté la chaleur et la douceur d'un contact peau à peau.

Anna chantait toujours, le visage tourné vers le firmament. En communion parfaite avec lui. Shaw avait tourné la tête sans raison. L'expression de Yulia Zhirova l'avait décontenancée. Elle avait fait appel à toute l'expérience qu'elle avait acquise au cours de sa vie pour l'analyser. Un mélange d'angoisse insurmontable et d'exaltation. Deux sentiments qui se mariaient rarement ensemble. Si intenses que Shaw avait tendu une main. Elle ne l'eût pas tendue si elle n'avait pas été gantée. Yulia semblait trop bouleversée pour que Shaw eût intenté un contact physique. D'autant moins quand Yulia tourna les yeux vers elle. Que leurs regards se croisèrent. Les sentiments qu'éprouvaient Yulia Zhirova sautèrent au visage de Shaw. Elle frémit à leur impact. Regarda sa main, Yulia. Elle n'avait su quoi dire, que faire.

Yulia avait détourné la tête. Replongé dans son âme l'univers. Senti Sameen retirer sa main. Elle l'avait vivement retenue. Serrée. Agrippée. Comme un navire s'accroche à son ancre dans la tempête.

Pour ne pas dériver sur les récifs, pour ne pas chavirer.

Shaw s'était crispée. Consciente de son rôle, sans comprendre ce qui avait provoqué une telle tempête d'émotion chez la jeune femme. Elle s'était efforcée d'oublier. S'était raccroché au chant d'Anna. Elle avait puisé sa force dans la sérénité qui se dégageait de la grande Russe quand elle chantait. Dans la sérénité qui coulait et abreuvait non seulement la chanteuse, mais aussi tout ceux qui l'écoutait.

Shaw n'avait jamais réalisé le charme qui naissait, notes après notes, des lèvres d'Anna. Elle avait sans y prendre garde profité de ses effets. Dans la forêt, en Virginie quand elle l'avait soignée et qu'Anna avait chanté pour se maintenir éveillée, lors de la soirée d'adieux quand la grande Russe, à la demande de Jack Muller, avait entonné Les grues, tous les soirs à l'aire d'abattage quand elles y avaient passé une semaine, tous les soirs ou presque depuis leur évasion. Shaw avait mieux opéré en Virginie. Au Walter Reed, Anna avait mieux célébré et mieux évoqué que quiconque l'amitié et l'affection que partageaient tous ceux qui avaient combattu le Chirurgien de la mort, tous ceux qui y avaient laissé une partie d'eux-mêmes, tous ceux qui y avaient laissé la vie, et Shaw, quand Anna chantait, s'appuyait sur sa voix pour se plonger dans de très profondes méditations. Son esprit s'élevait à sa suite. Sans heurt et sans souffrance.

Shaw avait gardé la main de Yulia dans la sienne. Elle s'était ouverte au chant, et à l'incroyable beauté de la nuit. Tous ses sens en alerte. Elle n'avait pas fermé les yeux. Anna chantait, le feu crépitait doucement, une chouette hululait en contre-bas. Les braises chauffaient ses joues, le froid piquait ses oreilles découvertes, la main de Yulia exerçait des pressions différentes sur ses doigts, à chaque inspiration, elle sentait la fumée acre qui s'échappait du bois mouillé, la sève qui suintait, l'odeur particulière de la neige, et les relents minérales de la roche contre laquelle elle était adossée. Elle n'avait fourni aucun effort, fait appel à aucune des stratégies dont elle usait communément pour trouver la paix. Pour s'élever. Elle n'en avait pas eu besoin.

Le chant d'Anna s'était tu, il mourut lentement dans un murmure. Shaw ne s'était peut-être jamais senti aussi hors du temps. Yulia ne s'était jamais senti aussi bien depuis dix ans, peut-être plus. Ou peut-être simplement depuis qu'elle s'était pour la dernière fois promenée dans le jardin de l'Apothicaire. Qu'elle avait lentement déambulé sous les tonnelles verdoyantes. Une petite main glissée dans la sienne. Genrika, elle s'en souvenait, était pour une fois restée silencieuse. Silencieuse, mais terriblement attentive. L'enfant savourait sa promenade en compagnie de sa mère trop souvent absente à son goût. Yulia en avait oublié ses soucis, la fureur de ses combats, l'ardeur de ses idées. Elle fréquentait les jardins pour s'y reposer, pour s'éloigner de la vie trépidante et de l'agitation qui régnait à Moscou. Mais s'y promener avec Genrika...

Elle fronça les sourcils. Ferma un instant les yeux, tentant de se souvenir. Mai 2010. Un jour de Printemps En fin de matinée. Le soleil avait chassé le fraîcheur de la nuit, et il brillait à travers le feuillage des tonnelles.

Anna observa un moment ses deux compagnes. Shaw si calme. Le sourire doux qui flottait sur les lèvres de Yulia. Elle se sentait en paix. Tranquille. Tout comme elles. Il était temps de dormir, elle prendrait la première veille. Shaw méditait, Yulia semblait transfigurée par elle ne savait quelle vision intérieure. La grande Russe raviva le feu, vida les quarts dans les gourdes. S'activa sans empressement, silencieusement. Avec respect. Laissant le temps à Shaw et à Yulia de réintégrer doucement le temps présent. Elle avait l'habitude avec Shaw. Quant à Yulia, Anna devina une épreuve ou une prise de conscience. Elle tenait la main de Shaw et des larmes avaient gelé sur ses joues. Pas des larmes de désespoir ou de souffrance. Elle n'arriva pas à déchiffrer son expression. Mais sa première impression resta, Yulia venait de mener un combat et elle en était sortie victorieuse. Cette nuit resterait gravée à jamais dans la mémoire de la jeune femme. Anna se tourna vers l'horizon. Elle aussi se souviendrait de cette nuit.

Shaw bougea. Elle se leva et vint se tenir à côté d'elle.

— J'aime ton pays, Anna.

Anna avait souri.

— Et si je crève demain, je ne regretterai rien, ajouta Shaw.

Anna établit elle-même les connexions entre les deux déclarations.

— Moi, non plus.

— Ouais, approuva Shaw saisissant aussi bien qu'Anna le message derrière la banalité de leur échange.

Yulia les rejoignit.

— C'est tellement beau, s'extasia-t-elle à voix basse.

Shaw et Anna approuvèrent d'un grognement.

— J'avais oublié.

Anna chantonna Подмосковные Вечера*, Shaw rit, la bouscula d'un coup d'épaule et la traita d'abrutie. Anna grimaça.

Les larmes de Yulia réapparurent. C'était exactement cela. Les belles soirées chères à son cœur. À Moscou. Ici. Cette nuit qu'elle n'oublierait jamais. La nuit de sa renaissance. Ou plutôt de sa mue. Cette nuit, elle s'en souviendrait toujours comme la nuit de sa mue, de l'abandon de cette peau épaisse et laide qui l'avait protégée, mais qui l'avait surtout retenue prisonnière. Une mue qui la laissait à nue. Fragile. Faible et hyper-sensible. Une faiblesse qu'elle pouvait pourtant se permettre.

Elle porta le poids de son corps sur un pied et se retrouva appuyée contre Shaw. Elle aurait aimé passer une main sur la taille d'Anna et la serrer contre elle. Elle n'avait pas osé. Anna, comme si elle avait sentit le besoin de Yulia d'être entourée, posa son avant-bras sur son épaule. Voilà. C'était parfait. Qu'importait sa fragilité et sa faiblesse, pensa Yulia avec ferveur. Ces deux femmes étaient là pour elle. Elles mourraient pour elle. Elles lui accordaient une pause. La possibilité de choisir son avenir. Sameen n'escomptait pas qu'elle refusât de la suivre et de reprendre sa place auprès de Genrika, mais si Yulia suivait son élan, elle disparaîtrait sitôt qu'elle serait en sûreté. Son plan avait toujours été le même depuis que Sameen l'avait entreprise : Anna et Sameen l'emmèneraient aux États-Unis, elles lui fourniraient des papiers et Yulia disparaîtrait à jamais. Elle survivrait comme elle pourrait de place en place, serveuse, femme de ménage, ouvrière, saisonnière agricole. Au gré de ses errances. Elle marcherait, traverserait le continent nord-américain, d'ouest en est, du sud au nord.

Ou bien...

Pour la première fois, elle pensa à la possibilité qui lui était offerte de reconstruire sa vie sans fait table rase de son passée. De reconstruire une famille. Sameen se tenait fermement sur ses pieds à côté d'elle, droite, solide. Anna inspirait la sérénité, la détermination, l'assurance de toujours atteindre les objectifs qu'elle s'était fixés. Leur présence donnait corps à des rêves inaccessibles.

.

Elles s'arrêtèrent trois jours à l'endroit où Anna avait dissimulé une autre cache. Un arrêt bienvenue. Les températures avaient chuté, les nuits étaient glaciales et elles ne dormaient la nuit que par très courtes périodes. Le froid minait leur santé et leur sommeil.

Elles construisirent un abri qui leur ménagea des nuits plus chaudes. Anna encouragea ses deux compagnes à se nourrir en abondance, la prochaine étape serait la dernière.

— Combien de temps ?

— Dix jours de marche.

Yulia s'était affaissée sur elle-même.

— On marche depuis vingt-cinq jours, Yulia, lui dit gentiment Anna. On a déjà parcouru deux-cents vingt kilomètres.

— Et il en reste autant.

— Un peu moins.

— Je ne sais pas si j'y arriverai, murmura Yulia d'un ton abattu.

— Tu ne serais pas arrivée ici, si tu n'en étais pas capable, rétorqua Anna.

Shaw n'avait rien dit. Dix jours. Cent-cinquante à deux cents kilomètres de traces à travers l'hiver et la forêt. Sans traîneau, sans moto neige. Pourquoi Anna n'avait pas prévu de traîneau ou de moto neige d'ailleurs ? Parce qu'elle se serait fait remarquer de partir avec et de revenir sans. Se balader en zone ennemis sans véhicule n'était pas une bonne idée, même au milieu de nul part. Des SAS en avaient fait l'amère expérience en Irak, un cas d'école. Bon, évidemment, ces crétins portaient cent kilos de matériel quand ils étaient partis s'infiltrer en profondeur. Anna avait limité le poids de leur sac à une dizaine de kilos, celui de Yulia était encore plus léger. Et puis, la forêt était très dense. Slalomer entre les arbres et les taillis les aurait ralenties. Quant au moto-neige, il aurait surtout transporté de l'essence.

Shaw s'inquiétait. Elles souffraient toutes les trois d'engelures. Aux pieds surtout, mais aux mains aussi. Les nuits en bivouac étaient dures. Le froid, l'immobilité forcée. Elles tiendraient, mais elle arriveraient épuisées et elle ne parierait pas qu'elles arriveraient entières au bout de leur périple. Elle n'avait pourtant aucune envie de perdre une main ou un pied, ou ne serait-ce qu'un doigt de l'une ou de l'autre. Après dix jours de marche et dix nuits de bivouac, elle doutait d'y échapper. Elle avait évité des complications depuis le début, mais dix jours équivalaient pratiquement à la moitié du chemin à parcourir.

Elle se renfrogna. Fâchée contre elle-même. On s'en foutait d'un doigt de pied, ou même d'un pied. L'important c'était qu'elles réussiraient, un fait indéniable parce qu'Anna n'aurait pas prévu des caches et un itinéraire si elle avait pensé qu'elles n'avaient aucune chance de survivre, parce que Shaw n'avait aucune envie finir comme un glaçon dans la neige et qu'elle trouvait que la cryogénisation était une invention stupide, mais aussi parce qu'elle avait toujours survécu à tout, qu'Anna aussi, et que Yulia, si elle avait dû crever, aurait crevé depuis longtemps, d'un coup de surin dans le ventre à la colonie, étranglée par un gardien sadique lors d'une partie fine, ou dans la première semaine de leur évasion.

Parce que Anne-Margaret l'attendait. Parce qu'elle avait assuré à Maria qu'elle ne risquait rien et que cette conne accueillerait sa mort en soufflant d'exaspération et en répétant à qui voulait bien l'écouter qu'elle l'avait bien dit. Parce qu'elle avait écrit à Root qu'elle ne partait pas. Parce qu'elle avait confié et non pas donné ou légué ses médailles militaires à Genrika. Parce qu'Anna ne méritait pas de mourir. Et, parce que, enfin, Shaw détestait échouer.

— Si tu pars perdante, tu n'y arriveras pas, fit-t-elle d'un ton coupant. On est est pas venues jusqu'ici pour abandonner à mi-parcours.

— Je n'ai pas dit que je voulais abandonner, se défendit Yulia.

— Alors, ferme-la si tu n'as rien à dire.

— Je...

— Écoute, Yulia, lui dit durement Shaw. Tu as passé neuf ans à la colonie n°2. Tu n'as jamais eu l'âme d'un planton, tes chances de survie à une incarcération longue étaient quasiment nulles. Tu crois ne pas avoir la condition physique ? Réfléchis un peu. Combien de fois as-tu bénéficié de nuit complète à la colonie ? Combien de fois t'es-tu caillé les miches, le cul à l'air dans la neige ? Tu travaillais à la scierie, je sais que tu ne maniais pas la hache et la scie, mais tu travaillais quand même, en plus de tes passes. Combien par jours Yulia ?

Shaw attendit la réponse.

— Combien, Yulia ?

— Qu'est-ce que ça peut foutre ?

— Combien ?

— Je ne sais pas, quatre, cinq, parfois plus.

— Tu ne taillais pas que des pipes ?

— Sameen, essaya d'intervenir Anna qui ne comprenait pas la violence dont Shaw faisait preuve.

Shaw fit un geste de la main pour l'inciter à se taire.

— Alors ?

— Tu sais très bien ce que je faisais, tu veux quoi ? se fâcha Yulia. Des détails ? Tu es en manque ? Tu as envie de baiser ?

Shaw ignora la colère et la provocation :

— Tu bouffais bien, tu avais des vêtements chauds, n'empêche que tu dormais mal et que tu cumulais deux boulots.

— Tata faisait attention.

— Pff, à ce que tu ne t'épuises pas ? C'est ça ? Des conneries, Yulia. Et puis, même si c'est vrai, Tata n'a pas été toujours là. Parce que je ne pense pas que tu sois devenue sa pute du jour au lendemain. Il y a eu un avant Tata, pas vrai ?

Yulia était blême de colère et d'humiliation. Anna se tenait prête à intervenir. Le couteau jaillit dans la main de Yulia, menaça Shaw qui ne bougea pas d'un iota, mais se fendit d'une moue narquoise.

— Ouais, c'est bien ce que je pensais... Avant ça, tu as été la pute de tout le monde, une paria. Bonne a baiser. Par tout le monde, par qui voulait. Tu as été tatouée avant ou après ?

— Espèce de salope, hurla Yulia.

Elle bondit en avant. Anna l'avait ceinturée avant même qu'elle n'eût atteint Shaw. Le couteau avait changé de main, et une clef maintenait le bras droit de Yulia dans son dos. Shaw toujours aussi calme lui posa un doigt sur la poitrine.

— Tu as été violée et battue avant de te retrouver sous la coupe de Tata. Elle t'a offert sa protection et tu as acceptée parce que ta vie ne tenait plus qu'à un fil. Parce qu'à force, tu aurais succombé aux coups ou aux traumatismes causés par des viols trop fréquents.

— Tata ne lui a pas offert sa protection, Sameen.

Shaw leva les yeux sur Anna.

— Elle la lui a imposée, comme les tatouages qui ont suivi après.

Regard interrogateur de Shaw à Yulia.

Silence.

— C'est vrai ?

Haussement d'épaules.

— Yulia, c'est vrai ? insista Shaw.

— Oui. Ça faisait six mois que j'étais à la colonie. Un jour, elle est venue me voir. Elle voulait coucher avec moi, elle me trouvait mignonne, ricana Yulia. Ce gros tas de graisse ! Pour une fois qu'on me demandait mon avis ? Je l'ai envoyé chier. Je savais que c'était un planton et je m'en foutais. Elle pouvait me planter, me violer, me battre comme les autres, mais elle n'aurait pas mon accord. Elle m'a demandé si j'avais bien réfléchi. Je lui ai dit d'aller se faire foutre. Deux nuits plus tard, je me suis fait tirer de mon lit par quatre détenues. Je me suis défendue pour le principe. Deux filles étaient de mon block, deux autres venaient d'ailleurs, donc elles avaient la permission de mon planton. Je croyais qu'elles allaient profiter de moi dans un coin. Elles m'ont traînée jusqu'au block 8. Tata m'attendait. Je me suis préparée à passer une nuit immonde coincée sous cette grosse truie, mais elle m'ont balancé sur un lit et elle m'ont attachée. J'ai gueulé. Elles ont ri. Tata m'a giflée pour me faire taire. Si fort que je ne voyais plus rien et que du sang me coulait dans la bouche.

Yulia ferma les yeux.

.


.

Elle tirait sur ses liens. Six femmes se tenaient autour du lit. La nuit s'annonçait longue et désagréable. Douloureuse. La chef du block 8 se pencha au-dessus d'elle.

— Ça y est ? Tu t'es calmée ou tu veux encore des baffes ?

Yulia retint un haut-le-cœur. Tata puait la vodka et le shit.

— Tu vas encore te la jouer hystérique longtemps ?

Yulia n'avait aucune chance. Attachée, seule face à six femmes ? Elle secoua la tête. Elle se tiendrait sage.

— Bien, se félicita la planton. Tu connais les tatouages, Yulka ?

Yulia resta sans voix, de quoi parlait-elle ?

Tata ouvrit son blouson, passa son pull, sa chemise et son tricot de corps par dessus sa tête. Elle portait un soutien-gorge. Un beau soutien-gorge. Yulia n'en portait plus de six mois. Le sien lui avait été arraché par une détenue particulièrement brutale, comme sa culotte deux mois auparavant. Elle n'avait pas fait de demande de remplacement. Pour le soutien-gorge parce que le sous-vêtement ne faisait pas parti de la tenue délivrée par la colonie, pour la culotte parce qu'on lui arracherait la suivante tôt ou tard, parce qu'elle en avait déjà fait une demande. Elle n'en portait plus. Elle n'avait pas d'argent pour s'en acheter. Les détenues se seraient moqué d'elle au magasin. Yulia était connue. Du moins dans le cercle de celles qui appréciaient les femmes. Qui aimaient l'amour violent. Yulia était la femme qu'on baisait derrière un block, dans les douches, aux latrines. Celle sur qui on sautait la nuit. Qu'on mettait à genoux et qu'on frappait jusqu'à ce qu'elle s'activât comme il fallait avec sa bouche. Gardiens, détenues, ils l'abusaient à la sauvette. Ils avaient tous dû se passer le mot. Le bon plan. Yulia passait rarement une journée sans être jetée à genoux, à quatre pattes ou sur le dos. La première fois qu'elle s'était plainte à sa chef de block celle-ci l'avait frappée. Quand elle avait été voir un gardien, il l'avait gentiment emmené dans un bureau pour prendre sa déposition. Un autre garde s'était informé du problème et avait déclaré s'en charger. Avec un collègue. Il lui avait demandé de se déshabiller pour constater l'agression. Yulia avait obtempéré sans penser à mal. Elle était ressortie du bureau deux heures plus tard. Échevelée. Percluse de douleur. Épuisée. Et avec l'assurance, d'être l'objet de l'attention particulière des gardes en manque de sexe. Yulia avait été la cible des détenues, elle devint grâce à son initiative tout autant celle des gardiens. Les uns valaient les autres en cynisme et en brutalité.

Le corps que Tata dévoila aux yeux ahuris de Yulia s'ornait de tatouages plus ou moins grossièrement réalisés.

— Ceux-ci ne sont pas très beaux, déclara tata en montrant les yeux tatoués dans le creux de ses hanches. J'étais jeune et la tatoueuse n'était pas très douée. Mais ensuite...

Tata passa sa main sur le crucifix tatouée à la hauteur de sa poitrine. Elle portait aussi des étoiles sur différentes parties du corps, une très belle reproduction de la Vladimirskaïa* sur l'abdomen, si bien réalisée que l'image prenait en compte l'embonpoint important de la chef de block, deux crânes surmontant des os croisés à la jointure de ses épaules, des brassards décorés de croix gammées et de chardons enserraient ses bras. Elle se retourna. Une cathédrale s'étalait sur l'ensemble de son dos, fourmillant de détails architecturaux. Des oiseaux virevoltaient au-dessus des bulbes et des clochetons. C'était magnifique. Tata lui refit face un grand sourire aux lèvres.

— C'est beau n'est-ce pas ?

Tata caressa lentement la Vladimirskaïa du bout de ses doigts.

— Dounia est une véritable artiste.

Une femme inclina la tête derrière la chef de block. La quarantaine. En bonne santé. Bien habillée. Une privilégiée.

— Elle dessine très bien, et les couleurs ne pâlissent pas. Mais les tatouages ne sont pas seulement beaux, ils sont aussi un langage. Tu connais le langage des tatouages, Yulka ?

Yulia avait lu des articles sur ce sujet. Une pratique héritée de la révolution Russe, devenue populaire et codifiée lorsque les Vory V Zakone s'emparèrent du pouvoir au sein de la population carcérale soviétique dans les années vingt, qui perdura après leur chute au moins jusqu'à la désagrégation de L'Union Soviétique. Oui, Yulia connaissait. Tata se revendiquait comme une rebelle, comme une voleuse, comme un chef. Ses tatouages proclamaient aussi qu'elle resterait jusqu'à la fin de ses jours en prison, qu'elle aimait les femmes — si Yulia ne se trompait sur la signification des yeux tatouées aux creux de ses hanches à moins que ce fût une menace à l'encontre des autres détenues, elle n'était pas très sûre — comme une femme courageuse qui ne compromettait pas avec la police ou les autorités. Un beau mensonge pour cette dernière revendication, les plantons étaient toutes des vendues. Yulia n'avait pas besoin d'avoir passé dix années derrière les barbelés d'une colonie pénitentiaire pour savoir que les plantons étaient les chiens de garde du directeur.

— Je connais un peu.

— Ils sont beaux, n'est-ce pas ? dit Tata en se caressant le corps.

Pourquoi la contrarier ?

— Oui, très beau.

— Tu faisais quoi dehors, Yulka ?

— Journaliste.

— Mmm, une politique. Et pas une des moindres pour avoir été condamnée à perpet'. Mais on s'en fout. Ici, ton passé ne compte pas s'il ne te permet pas de te trouver une place.

Tata lui empoigna la mâchoire et lui tourna brutalement la tête dans un sens et dans l'autre. Elle renifla et se fendit d'une moue dégoûtée.

— Tu pus, Yulka. Depuis combien de temps, tu ne t'es pas lavée ? Depuis combien de temps, tu ne t'es pas coiffée ? Si je te retire ton pantalon, je vais trouver combien de sortes de sperme différent sur toi ?

Tata lui crachait ses questions à la figure et les réponses que ne lui donna pas Yulia, les questions dont Tata connaissait les réponses se déversaient comme de la boue dans le cerveau de la jeune femme entravée sur le lit.

— Tu n'es qu'une loque, un véritable déchet, et tu as eu l'audace de te refuser à moi ? J'aurais pu me servir et te jeter ensuite, mais moi, contrairement aux autres, j'ai vu au-delà de ta crasse. Tu vois, je sais reconnaître une belle femme. Tu es une belle femme, Yulia. Tu as de très beau cheveux, de beaux yeux, et si tu n'étais pas si maigre, tu serais toute à fait à mon goût. Si tu t'étais montrée gentille, je t'aurais donné accès aux douches, je t'aurais bien nourrie, je t'aurais acheté des vêtements propres et confortables, des serviettes ou des tampons ce qui te permettrait de ne pas souiller ton froc. Nastia me doit des faveurs, je lui aurais demandé de te transférer dans mon bloc. Je pense même qu'elle aurait trop heureuse de se débarrasser de toi. Je t'aurais choyée, Yulka. Mais tu n'es qu'une arrogante connasse de journaliste. Je ne t'aurais pas tatouée, je t'aurais peut-être gardé pour moi et...

Yulia avait cessé d'écouter en entendant le mot tatoué. Tata voulait la tatouer. L'humilier.

— ... tu seras à moi. Si tu te montres docile et habile, tu obtiendras tout ce que je m'étais promis de te donner auparavant. Tassia, continua-t-elle en se tournant vers une femme. Tu vas lui maintenir la tête entre tes cuisses. Yulka, si tu te débats, tout ce que tu as vécu depuis ton arrivée ici, te semblera avoir été une partie de plaisir.

Yulia n'avait pas bougé. La dénommée Tassia avait pris sa place, et, à la demande de la tatoueuse, elle lui avait dégagé le front. Yulia avait commencé à transpirer. Le front. Qu'avait Tata en tête ?

— Tu veux savoir ce que tu auras sur le front ? Peut-être que tu connais ce motif là-aussi ? Un triangle avec un cœur à l'intérieur.

— Non, souffla Yulia.

— Une reconnaissance de ce que tu es.

— Tata, s'il te plaît, la supplia Yulia.

— Tu en auras d'autres, ne t'inquiète pas. Ce soir, ce sera celui-ci sur le front, une vulve et un phallus de chaque côté du cou.

— Tatiana...

— Je t'ai assez entendue. Vas-y, Dounia, elle est tout à toi.

Yulia avait pleuré pendant toute la séance. Elle était restée attachée sur son lit jusqu'au lendemain matin. Tata l'avait gardée avec elle toute la journée. Elle l'avait prêtée à deux gardes et à une détenue. Moyennant finances. Yulia avait accédé aux demandes de l'une et des deux autres. Ils ne l'avaient pas battue. Tata les avait mis en garde. Elle avait proclamé Yulia comme sa propriété. Le soir, en revenant de la scierie, elle l'avait conduite aux douches. Yulia avait bénéficié d'un savon, d'une bouteille de shampoing, d'une serviette éponge propre, d'eau chaude. En abondance. Sa première vraie douche depuis sept mois. Elle trouva des affaires propres posées sur un tabouret en sortant de sa douche.

— Sympa, non ?

Yulia avait levé un regard prudent et lentement hoché la tête. Pour la première fois, depuis qu'elle avait subi son premier viol, elle se sentait humaine.

— Viens par ici, l'enjoignit Tata.

Yulia s'était approché.

— Je vais t'essuyer.

Tata l'avait essuyée avec délicatesse. Puis, elle avait plié la serviette et s'était assise sur un tabouret. Elle avait fait signe à Yulia d'avancer. Elle lui avait caressé la hanche, le ventre, les fesses, les seins. Insister sur les mamelons jusqu'à ce qu'ils durcissent. Elle avait tiré Yulia à elle et l'avait installée sur ses genoux. Elle avait déposé des baisers doux sur son cou avant de lui souffler à l'oreille :

— Tu es à moi, Yulka. À tout le monde, si je le veux, mais d'abord à moi. Embrasse-moi.

Yulia ne voyait pas comment résister, elle se pencha sur la bouche de Tata, effleura ses lèvres et lui laissa mener le baiser comme elle l'entendait. Tata la dégoûtait. Sa graisse la dégoûtait, mais Tata savait embrasser, caresser. Il faisait chaud dans la salle d'eau, Yulia se sentait propre. Tata se montrait douce. Elle brisa le baiser, fit courir ses lèvres sur son cou, sur ses seins, puis referma sa bouche sur les mamelons durcis. Une de ses mains main malaxait avec douceur le bondé de sa poitrine, elle suçotait le sein et sa langue en stimulait délicatement l'extrémité. L'autre main courrait légèrement sur ses reins dénudés. Yulia gémit. Tata insista sur le sein et stimula d'un doigt insistant le bas de sa colonne vertébrale. Yulia se cambra sous la double sensation.

Tata se redressa. Elle planta ses yeux dans ceux de Yulia. Et ses doigts glissèrent doucement entre les cuisses grandes ouvertes de la jeune femme assise à cheval sur elle. Explorèrent. Une lueur de triomphe brilla dans les yeux de Tata. Yulia rougit furieusement. Tata abandonna son sexe et leva entre elles sa main aux doigts humides. Elle les sentit et les lécha sans quitter Yulia des yeux.

— Tu aimes ça, n'est-ce pas ? Belle et chaude comme la braise, tu vas me rapporter des fortunes, Yulka.

Elle replongea ses doigts entre les cuisses de Yulia. Ses caresses se firent plus précises. Yulia ferma les yeux et s'accrocha à ses épaules.

— Tu me regardes, Yulka. Jusqu'au bout, tu me regardes.

La situation débordait d'obscénité. Les bruits mouillés qui s'échappaient du sexe de Yulia, ses gémissement, le souffle lourd de Tata, ses encouragement salaces, cette femme nue, mince et blonde qui ondulait sur l'énorme planton habillée de pieds en cape, leurs regards fixés l'un sur l'autre.

Le premier rapport sexuel consenti et gratuit de Yulia depuis son incarcération.

Tata n'avait même pas eu à la forcer. Le dégoût que la jeune femme éprouvait pour Tata laissa place au plaisir. Tata usait de sa bouche, de ses lèvres et de sa langue sur le haut de son corps. Avec douceur et sensualité, elle multipliait à l'infini, le plaisir que lui procurait ses doigts sur elle et en elle. L'orgasme monta. Tata l'encouragea. Et Yulia bascula dans un long cri de jouissance. Cambrée en arrière, bouche ouverte, yeux fermés. Tata prolongea sa chute, ne lui ménagea aucune pause et l'emmena une deuxième fois à la poursuite de son désir. Yulia avait fini la tête sur son épaule, toute honte bue. En sueur. Le souffle court. Tata lui flattait les flancs en la félicitant de sa performance et en se félicitant grassement de l'avoir si bien jugée. Toujours en elle, allant en venant lentement jusqu'à ce que des petits cris s'échappassent de la femme avachie contre elle. Jusqu'à ce que ses bras se refermèrent sur elle, que sa bouche s'ouvrît contre sa peau. Tata modula le rythme. Cherchant et attendant la supplique.

Yulia n'avait plus de force, plus de volonté, incapable de comprendre ce qui lui procurait autant de plaisir, ce qui éveillait autant son désir. Elle se cambra devant Tata, offrant sa poitrine avide à sa bouche. Rien ne vint. Elle gémit, peut-être comprendrait-elle ? Elle voulait sa bouche gourmande. Elle bougea le bassin. Elle voulait ses doigts plus forts.

Tata était patiente. Elle avait bien jugé la femme. Violée, battue pendant des mois, il suffisait d'un peu d'attention et de bien-être pour la séduire, beaucoup de douceur et un semblant d'amour. Tata ne l'aimait pas, mais Yulka était très belle et elle lui plaisait beaucoup. Elle la désirait, mais elle attendrait. D'abord Yulka devait se soumettre, librement, avec impatience. Après, celle-ci lui donnerait du plaisir. Ce soir.

— S'il te plaît, gémit enfin Yulia toute honte bue. Tata, s'il te plaît.

— Tu es à moi, Yulka ?

— Oui.

— Toute à moi ?

Les doigts accélèrent. Yulia frémit, gémit son assentiment. Tata renouvela sa question, encore et encore tandis qu'elle donnait à Yulia ce que celle-ci attendait d'elle. Et Yulia approuva. Encore et encore.

Tout ce qu'elle lui demanda.

Elle s'enchaîna consciemment à Tata. Pour une douche chaude, du savon, du shampoing, des beaux vêtements, de bons repas, un peu de douceur et d'attention.

Elle passa la nuit suivante dans le lit de Tata. Accepta tout. Les bourrelets comme le reste. Le sur-lendemain, à la demande de Tata, Dounia lui tatoua en très belles lettres cursives à l'intérieur des cuisses : j'appartiens à Tata-tiana. Une opération dont Yulia avait gardé un souvenir douloureux.

.


.

Yulia Zhirova regarda méchamment Shaw.

— Voilà, tu sais tout.

Shaw serrait les poings. Un geste inutile avec les gants qu'elle portait. Un simple réflexe. L'histoire de Yulia ressemblait à la sienne, en plus réelle, et moins confuse. En moins virtuelle.

— Tu... commença Yulia.

— Ne dis rien, la coupa durement Shaw. Ne dis rien. Tu as touché le fond, Yulia. À tes yeux, tu as touché le fond. Je n'ai rien à te reprocher, j'ai fait pire. On ne peut pas changer le passé, on ne peut pas réparer ce qu'on a cassé. On peut simplement vivre avec, essayer de se pardonner et continuer. C'est... Je ne pourrai pas t'obliger à le faire.

Shaw dégagea son Serduykov et le posa sur son genou.

— Je peux te le filer. Si tu n'en as pas le courage, je peux le faire à ta place. Si c'est vraiment ça que tu veux, je le ferai.

Anna tombait des nues. Shaw proposait à Yulia de se suicider ? Elle lui proposait de la tuer si elle n'avait pas elle-même le courage d'appuyer sur la détente ? Une proposition sincère. Dénuée de cynisme et de véhémence.

— Sameen...

Un appel, une demande d'explication, une main tendue. Anna soupçonnait des souffrances dont elle n'avait aucune idée. Des souffrances qui allaient au-delà des longs mois que Shaw avait passé en détention, au-delà des tortures qu'elle y avait subies.

Shaw tourna les yeux vers Anna Borissnova. La grande Russe pensait y lire une détresse immense. Rien de tel ne lui apparut. Shaw arborait un regard amical, teinté de mélancolie. C'était pire que de la détresse.

Yulia fronçait les sourcils, les yeux fixés sur l'arme que Shaw tenait en main. Les deux femmes étaient horriblement calmes. Elles avaient exclu Anna de leur monde. Elle l'avaient reléguée en dehors. Rendue simple spectatrice d'un drame qui pouvait finir dans le sang. Par la mort d'une femme qu'Anna et Shaw étaient venu arracher à la colonie n°2. Une sombre colère tomba sur la grande Russe. Elle avait souffert pour Yulia Zhirova. Les deux femmes se complaisaient à partager leur expérience de la déchéance, mais Anna avait eu sa part d'abjection et de violence ces quatre derniers mois. Aussi bien victime que bourreau, elle s'était haïe et dégoûtée. Une mission sous couverture. Une couverture détestable, qu'elle avait pourtant tenue jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'elle réintégrât son identité. Une identité que ne lui avait jamais nié Shaw. Que celle-ci n'avait jamais oubliée. À ses yeux, Anna était toujours restée Anna Borissnova. Elle avait été plus, elle était devenue plus que cela. À la colonie, Shaw et Anna avaient noué une relation qu'elle n'avaient jamais nouée avant cela. Elles étaient devenues amies. Plus que des sœurs d'armes.

Des amies.

Shaw était rentrée dans le cercle très restreint des gens qu'aimait Anna Borissnova.

La jeune femme regarda tour à tour Shaw et Yulia Zhirova.

Des amies ?

De là étaient peut-être nées leur souffrance, leur déchéance, et leur perdition. Quand Yulia et Sameen en avaient eu besoin, elles n'avaient pas pu se raccrocher à un regard ami. À un regard qui leur rappelait qui elles étaient. Qui elles étaient vraiment.

Comme Anna avait pu se raccrocher au regard de Sameen le soir où elle avait violé la jeune Asia.

Anna même lors de ses missions les moins reluisante pour le compte du SVR, n'avait jamais perdu de vu qui elle était. Elle avait rarement opéré sous couverture. Sinon pour une très brèves périodes. Le temps d'accéder à une cible et de l'éliminer. Anna était nettoyeuse, tueuse, elle n'avait jamais été programmée pour s'infiltrer loin derrière les lignes ennemies, jamais été pressentie pour devenir un agent dormant. Elle était physiquement trop identifiable, et ses supérieurs l'avaient moralement et psychologiquement reconnue inapte à remplir ce type de mission. Anna ne possédait aucun talent d'actrice. Elle était trop honnête. Et Youri avait déclaré en 2004, alors que les instances dirigeantes interrogeaient sur l'avenir de la très jeune femme qu'elle était encore à l'époque, qu'on ne pouvait pas réduire au silence une voix comme la sienne. Qu'Anna ne serait un bon agent que tant qu'elle aurait la possibilité de chanter en toute liberté. Il avait prédit que, si on lui supprimait ce droit, si on étouffait chez elle ce talent naturel, elle dépérirait et finirait dans un asile psychiatrique. Ou dans le camp adverse. Il avait observé et formé la jeune fille durant deux années complètes. Youri, un officier hautement qualifié. On l'écouta.

Anna ne s'était jamais perdue. Et quand elle avait manqué de se perdre, Shaw l'avait rattrapée et ramenée à elle-même.

Yulia n'avait eu que Tata à qui se raccrocher pendant huit ans. Que Tata pour veiller sur elle. Tata. Une maquerelle. Une chef de gang qui n'agissait que pour servir ses propres intérêts. Shaw... Anna ne savait pas pour Shaw. La jeune femme n'était pas très sociable, c'était une rebelle, elle avait dû se retrouver seule. Placée en isolement durant une bonne partie de son incarcération. Toutes les deux avaient perdu leurs repères. Personne ne leur avait tendu une main ou adresser un regard amical. Jamais. Sinon pour les tromper. Par intérêt.

Son ressentiment tomba. Elle ne pouvait rien faire. Ni pour Yulia, ni pour Shaw. Pas maintenant. Après, elle serait là. Pour Sameen, si Yulia se faisait sauter la tête ou qu'elle demandait à Shaw de la tuer. Pour Yulia si elle décidait de continuer.

Yulia tendit la main. Shaw lui donna son arme.

— Il faut enlever la sécurité, conseilla-t-elle.

Yulia l'enleva. Elle soupesa l'arme.

— Je t'ai suivie pour cette raison, lui dit Yulia.

— Quelle raison ?

— Tu es une tueuse.

Shaw resta impassible.

— Si nous étions rattrapées et que je te demandais de me tuer, je savais que tu le ferais. Je ne serais pas venue sinon.

— C'était bien vu.

— Tu vas me tuer ?

— Si tu me le demandes, oui.

— Et Genrika ? Qu'est-ce que tu lui diras ?

Shaw se troubla. Elle n'avait pas pensé à ça.

— Je ne lui dirai rien.

— Elle ne sait pas que tu es venue me chercher ?

— Non.

— Personne ne sait à part toi et Anna ?

Shaw se pinça les lèvres. Maria savait. Maria et son insatiable curiosité. Et Athéna. Certainement Athéna. Mais Athéna ne dirait rien, Athéna ne lui ferait pas de reproches, et si Shaw éprouvait des remords ou que ses mensonges lui pesaient, elle pourrait se confier à elle. Mais Maria... Maria voudrait tout savoir, elle poserait des questions jusqu'à ce qu'elle eût obtenu les réponses qu'elle escomptait. Obtenu la vérité. Nue. Crue.

— À qui l'as-tu dit ? demanda Yulia.

— À quelqu'un.

Yulia se fendit d'un petit sourire en coin. Shaw commençait à espérer que cette abrutie ne lui demanderait pas de la descendre. Elle n'était pas très sûre d'être en mesure ensuite, d'affronter le regard de Maria.

— Quelqu'un qui t'attend ?

— Oui, mais pas qui tu crois et pas pour les raisons que tu crois.

La curiosité de Yulia n'alla pas loin, elle avait, en revanche, éveillé celle d'Anna. Qui Shaw avait-elle bien pu prévenir ? Root ? Elles faisaient équipe, mais Shaw ne l'avait pas évoquée une seule fois en trois mois.

.

Anna n'avait jamais revu Root après Bethesda. Elle savait qu'Élisa Brown lui envoyait régulièrement des rapports, que Maria Alvarez était restée en contact avec elle, que Lionel Fusco et John Vince la connaissaient bien, et Anna avait cru qu'ils se reverraient tous après le procès, qu'ils célébreraient leur victoire sur le Chirurgien de la mort. Jeremy Lambert n'était pas le Chirurgien, mais il avait été son assistant, son protecteur. Il méritait tout autant que lui sa condamnation.

Ils avaient gagné. Et ils s'étaient séparés. Élisa Brown et Jack Muller étaient partis en opération au Mexique pour le compte de la CIA, Lionel Fusco et Élisabeth Sanders étaient rentrés à Anchorage. Shaw n'avait plus donné de signe de vie dès le début du procès, Root était seulement apparue sur l'écran d'un ordinateur. Elle avait remercié Anna et Alexei. S'était excusée de son absence, avait promis un repas à Alexeï, évoqué le désir de se retrouver avec eux autour d'une bouteille de vodka et d'un plat de pelmenis.

— Anna, vous serez juge, avait-elle plaisanté. Alexei et moi, nous vous régalerons. Anton se chargera des boissons, vous n'aurez rien à faire sinon manger et chanter si l'envie vous vous en dit. Mais...

Son regard s'était voilé.

— J'aurais aimé que nous retrouvions tous. Malheureusement... Je suis très occupée. Mais...

Elle leur avait dédié un sourire charmeur et un clin d'œil de connivence :

— Je ne vous oublie pas. Je ne vous oublierais jamais. Prenez soin de vous, mes petits chéris.

Anna ne s'était jamais fait traiter de chérie par personne.

Elle n'avait pas revu Root. Alexei et Ivan ne l'avaient pas revue non plus. Anton avait évoqué un ou deux appels. Rien de plus. Maria Alvarez, de son côté avait décliné leur proposition de rester à ses côtés.

— Vous avez un métier, une entreprise et je ne veux pas prendre l'habitude de vivre dans l'ombre d'un soldat.

Elle était très vite partie pour la Guinée équatoriale et Anna ne l'avait pas revue elle non plus. S'il n'y avait eu Alexeï, Anton et Ivan, elle eût cru n'avoir jamais rencontré ceux avec qui elle avait vécu si longtemps. Celle qui lui avait sauvé la vie en Virginie. Celle qui lui avait rendu sa vie. Celle qu'elle avait recueillie dans ses bras à Chihuahua. Jamais elle n'eût cru à toutes ces horreurs. Chouvaloff, Korotkov et Maria Alvarez. Anton, peut-être invalide pour la vie.

Tout lui aurait semblé n'avoir été un mauvais un rêve, s'il n'y avait surtout pas eu Alexeï. Avec lui, tout devenait réel. Moins dur à évoquer. Alexeï était un soldat, un ancien spetsnaz, mais aussi un homme profondément humain. Anna n'avait jamais prêté attention à la gentillesse et à l'attention qu'il lui manifestait avant l'histoire du Chirurgien de la mort.

Il ne l'avait pas seulement écoutée lui raconter ce qui l'avait blessée ou choquée, ce qui l'avait touchée durant toute cette histoire. Il lui avait aussi parlé. De détails sans importance tout d'abord. Des qualités culinaires de Root, de l'innocence d'Élisabeth Sanders embarquée un peu malgré elle dans cette histoire, de son courage et de son air perdu quand elle avait réalisé qu'elle participait à une véritable guerre. Puis, il avait évoqué Chouvaloff, des souvenirs banals.

Un jour, il avait pesté contre les salauds qui avaient détruit le vie de Sameen Shaw, qui l'avaient torturée. L'horreur qu'il avait ressenti quand la tête de Chouvaloff avait glissé de son cou et qu'elle avait roulé par terre à ses pieds. Il lui avait avoué sa profonde admiration pour Maria Alvarez. Rappelé à Anna l'histoire de l'homme-ours et le désir qu'avait Alma de connaître l'animal totem de ses ancêtres. Il avait ri en lui narrant ses sorties avec l'enfant. Anna avait souri. Puis, elle s'était assombrie. Alexeï n'avait pas relevé son changement d'humeur, il avait enchaîné sur Brown. Le si sérieux lieutenant Brown qui s'était compromise avec bonheur dans un combat illégal, et avec non moins de bonheur et autant de fierté dans une rixe digne des quartiers les plus mal famés de la banlieue de Moscou. Anna avait retrouvé son sourire au souvenir du lieutenant couvert d'hématomes qui leur avait narré avec tant d'enthousiasme ses exploits au club de MMA. Elle portait ce soir là un jeans et une chemise bleue marine. Maria portait une robe d'été rouge et blanche, Root une chemise déchirée. Muller était tout content que ses officiers préférées comme il appelait Root, Shaw et Root, eussent pensé à lui. Le gros policiers riait et sa collègue semblait un peu étonnée et très fière de se retrouver en leur compagnie.

— Tu as si bien chanté ce soir-là, avait alors dit Alexeï.

Après, il n'avait plus parlé. Il avait attendu.

— C'était pour eux, avait murmuré Anna. Pour tous ceux qui étaient morts. Pour ce capitaine que Shaw n'avait pas pu sauver.

Anna avait baissé la tête. Alexeï était resté silencieux. Quand elle avait relevé la tête, des larmes brillaient dans ses yeux.

— J'ai cru revivre la même chose, Alexeï.

Alexeï avait attendu la suite. Elle n'était pas venue, alors il avait repris la parole.

— Quelle même chose, Anna ?

— Maria Alvarez, à Chihuahua. C'était horrible. Elle était en sang. Terrorisée. J'ai cru qu'elle allait mourir, qu'il allait lui couper la tête comme à Chouvaloff et Korotkov. Qu'elle allait mourir comme ma sœur, que j'étais arrivée trop tard.

Alexeï gardait lui aussi des blessures. Il rêvait de têtes tranchées et elles n'appartenaient pas toujours à ses camarades morts. Parfois, au milieu d'un cauchemar, il creusait la terre meuble sous laquelle Anna gisait et au lieu de retrouver la jeune femme saine et sauve, comme il l'avait trouvée en Virginie, il tombait sur un cadavre ou sur un trou noir, ou sur quelque chose de tellement horrible qu'il se réveillait en sursaut et qu'il ne se souvenait plus de ce qu'il avait découvert, sinon de ses mains noires de terre et d'une odeur de putréfaction et de terre humide qui lui restait dans le nez jusqu'au matin.

La parole s'était libérée entre eux. Grâce à lui, à sa patience et à sa gentillesse. Et bientôt, Anton Matveïtch avait mêlé sa voix et ses souvenirs aux leurs. Il leur avait raconté la libération de Root. Leurs souvenirs s'étaient entre-croisés avec d'autres, plus anciens, gais ou plus sombres. Ivan Alioukine avait moins souffert. Il avait gardé plus de distance envers les événements. Moins tissé de liens avec les autres protagonistes. Son monde ne s'était pas élargi au-delà de ses camarades. Ivan avait toujours été en mission commandée par Matveïtch. Il n'avait pas vu Korotkov et Chouvaloff après que les deux hommes fussent passés entre les mains du Chirurgien, il ne connaissait pas Natalia, la sœur d'Anna, il n'avait pas recueilli Maria Alvarez dans ses bras, il n'avait pas passé du temps en cuisine avec Root. Il n'avait pas aimé, pas souffert. Mais pour Anna, parler l'avait soulagée de sa tristesse. Bon et mauvais souvenirs s'imbriquaient, indissociables les uns des autres. Moins douloureux pour les uns, plus chaleureux pour les autres.

À qui Shaw s'était-elle confiée ? À qui avait-elle parlé de ses projets ? À part à Anton ? Shaw ne tirait pas cette tronche s'il n'y avait eu que lui. Anna n'en avait aucune idée. Elle la connaissait si peu.

.

Yulia s'absorba dans la contemplation du Serduykov. Sameen l'avait emmenée sur un chemin qu'elle n'avait pas eu l'intention d'emprunter ce jour-là. Elle avait exprimé des doutes parce qu'elle doutait sincèrement être capable de parcourir encore deux cent kilomètres à pieds. Elle ne voulait pas mourir, elle ne voulait pas abandonner. Pourquoi Sameen avait-elle réagi ainsi ? Si brutalement, si excessivement ?

Elle releva la tête.

— Tu devras peut-être cacher des vérités, Sameen. Mais tu n'auras pas à cacher que j'ai flanché dans la forêt. Je suis partie avec vous dans les bois et j'ai bien l'intention d'en sortir avec vous.

— Ce n'est pas ce que tu disais.

— Je sais, mais je ne suis pas comme toi, désolée.

Léger froncement de sourcils.

— Si sûre de mes capacités, l'éclaira Yulia.

Shaw souffla d'un air dédaigneux :

— Tu as tort.

Anna sourit en coin. Yulia rendit son arme à Shaw.

— Il faudrait peut-être faire chauffer de l'eau si on veut manger, déclara-t-elle en se levant.

— Ouais, bonne idée, approuva Shaw. Je crève la dalle.

Le lendemain, elles reprenaient la trace.

.


.

Une porte claqua. Violemment. Une autre, plus violemment encore. Des jurons suivirent. En Russe, en anglais et en français. Triple expression, quadruple, si on y ajoutait les portes, de la frustration et de la colère qu'éprouvait Genrika.

— Va te faire foutre ! cracha-t-elle encore.

Alma construisait une maison tarabiscotée à l'aide de brique de Légo, installée sur le tapis du salon. Elle leva les yeux vers sa mère.

— Gen est fâchée.

— Oui, c'est le moins qu'on puisse dire.

— Tu sais pourquoi ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Root l'a contactée.

— Elle ne rentre pas ?

— Non, elle part en Thaïlande.

— Gen voulait partir avec elle ?

— Je crois qu'elle aurait préféré que Root rentre ici.

— Lissa va partir ?

— Non, pourquoi ?

— Elle avait dit qu'elle ne resterait pas longtemps.

— Root s'est arrangé pour qu'elle reste plus longtemps.

— C'est bien, déclara sentencieusement Alma d'un air entendu.

Maria connaissait bien sa fille :

— Pourquoi ? demanda-t-elle.

— Elle ne va jamais bien quand elle arrive chez nous.

— …

— Tu ne trouves pas ?

— Si.

— Mais après ça va. Elle va mieux, continua Alma. Elle sourit, elle parle et elle est moins triste. Hein, c'est vrai ?

— Oui.

— Je n'aime pas quand elle est triste, elle devrait rester avec nous. Elle est contente avec nous.

— C'est un soldat, Alma. Elle ne peut pas rester avec nous.

— Elle peut être soldat et rester avec nous, plutôt que d'être avec lui. Je suis sûre qu'il est méchant. Tu ne crois pas ?

Maria se figea.

— Elle n'en parle jamais et elle ne veut pas me répondre quand je lui pose des questions sur son mari, lui apprit Alma.

Maria n'avait rien à répondre non plus à sa fille.

— Elle t'en a parlé ?

— De qui ?

— Mama ! souffla Alma contrariée que sa mère se montrât si bête. De lui. De son mari.

L'enfant regardait sa mère avec confiance. Lui mentir ? Non.

— Oui.

— Il est méchant ? souffla doucement Alma.

Méchant ? Comment répondre à sa fille ? Maria bouillonnait de rage impuissante et d'amertume quand elle pensait au mari d'Élisa. Qui était-il vraiment ?

.

En bon juge, Maria avait mené son enquête. Et récolté très peu d'informations. Pas de casier judiciaire, une agence immobilière respectable et florissante. Pas de précédent mariage. Un citoyen lambda.

Pas si lambda que cela. Du moins pour Maria. Parce qu'il était marié à Élisa. Parce qu'Élisa l'aimait. Parce que Maria aimait Élisa. Parce qu'Élisa était malheureuse. Parce qu'elle n'avait clairement pas épousé l'homme qu'il lui fallait.

Parce qu'Élisa n'avait pas encore pris de décision. Et que Maria avait peur de la perdre.

Élisa vivait avec elles depuis un mois. Elle avait eu un peu de mal à trouver ses marques au début. Et puis, elle avait reprit les entraînements que Shaw dispensaient à Genrika à son compte. Une initiative qu'elle devait à Genrika. Natation, close-combat, musculation douce et étirement. Juliette l'avait su, elle avait supplié Genrika de se joindre à elle, pour toutes les disciplines. Genrika l'avait envoyée à Élisa. Le jeune officier assistait souvent aux entraînements de hockey et elle n'avait raté aucune compétition. Maria était présente quand Juliette lui avait demandé de l'entraîner.

Juliette.

Maria sourit pour elle-même. La jeune Pomerleau avait mis quinze jours à décider. Elle avait hésité plusieurs fois dans la voiture et n'avait jamais osé sauter le pas. Maria en avait fait la remarque à Élisa :

— Elle t'en a parlé ? avait demandé Brown à Maria.

— Non. Elle me pose simplement beaucoup de questions sur toi. Je l'oblige à me parler de toi en espagnol et grâce à toi, elle fait beaucoup de progrès, avait rit Maria.

— Je sais qu'elle veut me demander de partager les entraînements de Gen.

— Tu ne veux pas ?

— Si, au contraire. Juliette veut devenir joueuse professionnelle, elle aimerait aussi intégrer une équipe masculine, il faudra qu'elle s'impose physiquement. Je peux l'aider à s'y préparer et de toute façon, je crois que toute les filles devraient se former aux arts martiaux.

— Pourquoi tu ne lui dis pas, alors ?

— Si elle y tient vraiment, elle devra trouver le courage de me le demander.

— C'est l'officier qui parle ?

Élisa s'était troublée.

— Je sais que c'est lui, Lissa. Et c'est un compliment.

— Ah, euh, tu trouves ? demanda sincèrement Brown.

Élisa était désarmante.

— Lieutenant, l'avait gentiment morigéné Maria en secouant la tête. Votre capitaine préféré vous tirerait les oreilles de vous voir ainsi douter de vos compétences.

Maria l'avait embrassée sur la joue.

— J'aime tout ce que tu es, Lissa. L'amie, l'officier, la sportive accomplie et tout le reste.

Élisa avait rougi. Maria lui avait ébouriffé les cheveux en riant.

.

Juliette avait enfin trouvé le courage de parler à Élisa à la fin d'un entraînement. Elle avait disputé un match. Genrika jouait dans l'équipe adverse. Elle avait balancé trois fois Juliette dans la barrière, l'avait esquivée deux fois. Cela n'avait pas suffit. L'équipe de Genrika avait perdu. Annabelle, Mia et Juliette se congratulaient mutuellement de leur victoire à laquelle elles avaient grandement contribué. Les entraîneurs avaient sifflé la fin de la séance. Juliette avait tourné la tête vers les sièges où se tenaient Maria, Alma et Élisa. Alma lui faisait de grands signes en hurlant. Juliette avait patiné à toute vitesse. Ignoré l'appel de son entraîneur. Elle avait tamponné la barrière. Alma l'avait serré dans ses bras en la félicitant. Juliette s'était vanté de l'excellence de son jeu et elle avait fanfaronné devant la petite fille. Croisé le regard impassible d'Élisa. Retiré son casque. La sueur lui avait plaqué les cheveux sur le front. Elle s'était essuyée d'un revers de main. Rongé deux ongles de la main droite. Brown ne l'avait pas quitté du regard.

— Euh, s'était lancée Juliette accrochée à la rambarde. Jen, elle m'a racontée... Elle m'a dit que...

Elle chercha du soutien auprès de Brown, n'en trouva pas, se rabattit sur Maria qui lui sourit narquoisement. Alma ? Alma lui souriait à pleines dents, les yeux plein d'étoiles. Juliette refréna son envie de filer aux vestiaires. Alma l'admirait. Comme son frère. Juliette, la super-avant. Elle n'allait pas reculer ? Ah... elle pouvait peut-être... L'officier était super pétard, mais Crisse de Viarge qu'elle était intimidante. Pourquoi Jen ne connaissait-elle que des gens hyper intimidants ? Une prof de maths fondamentales — elle se demandait bien ce que ce que pouvait être des maths fondamentales —, une juge héroïque et incorruptible, et maintenant un officier de l'USMC, championne de surf, de natation et du parcours du combattant. Maria Alvarez était pétard, mais alors Élisa Brown... Ouah ! Juliette en avait fait sa nouvelle idole.

Okay, il fallait qu'elle se décide.

Charger.

Comme sur la glace.

Comme un goon. Comme le goon volant qu'elle rêvait d'être :

— Je voudrais m'entraîner avec elle. Je veux que vous m'entraîniez.

Super, elle avait réussi. Elle soupira. Bloqua soudain sa respiration.

L'officier n'avait rien dit.

— Vous ne voulez pas ? dit-elle d'une voix blanche. Je suis trop niaiseuse ?

— I don't speak french.

Maria éclata de rire.

Juliette balbutia des excuses. S'embrouilla lamentablement dans son anglais. Maudit Genrika de ne pas être à ses côtés pour assurer ses arrières. Elle était trop épaisse pour une juge, pour un officier, pour tout le monde.

— It's Okay, fit Brown prise de pitié pour la jeune fille. But you'll have to speak english or spanish. And work. Hard. Is that clear ?

— Yes ! cria Juliette. Yes, yes, yes. Very clair, sir.

— Okay. See with Gen and your parents.

— Yes, sir. Thank you, sir. My god, it's too much, haleta Juliette.

Sur ces mots frisant le plus complet ridicule, Juliette salua rapidement Alma et traversa la patinoire comme une flèche pour rejoindre les vestiaires. Brown se tourna vers Maria. La jeune juge tentait vainement de combattre sa franche hilarité.

— Qu'est qui t'amuses autant ? lui demanda Brown en espagnol.

— Toi, Lissa. Toi, si sérieuse et elle, complètement sous le charme.

Brown s'était fendue d'une moue dubitative.

— Dieu, Lissa ! Tu es parfois d'une désarmante naïveté, mais ne me fais pas croire que tu n'es jamais consciente de ton ascendant sur les autres.

Brown s'apprêtait à répliquer.

— Vous n'allez pas me mentir, lieutenant ? la coupa vivement Maria.

— Lissa ne ment jamais, intervint Alma.

— Mouais, grimaça Maria.

— D'accord, concéda Brown. Je sais qu'elle m'aime bien...

Maria l'arrêta d'un geste de la main.

— Tu la fascines, Lissa.

— …

— Élisa la surfeuse, Élisa l'athlète. Tu as le physique de l'emploi en plus. Tu en jettes, persifla Maria.

— Tu exagères, se défendit Brown.

— Juliette ne jure que par une carrière de sportive, elle a le culte des corps sculptés par l'effort. Je suis rentrée dans sa chambre, je sais de quoi je parle. Je me demande depuis quelque temps, si pour la féliciter de ses progrès en espagnol, je ne vais pas lui offrir une photo de toi en maillot de bain. Ou un nu, j'ai fait de jolis clichés de toi aux Seychelles. Tu es très photogénique en plus.

— Tu ne vas pas faire ça ?! s'alarma Élisa.

— La photo de toi qu'elle a placardé sur son mur date un peu. Tu ne devais pas être âgée de plus de dix-sept ans quand le cliché à été pris. J'avoue que tu étais déjà pas mal, mais tu es bien mieux maintenant. Ton corps s'est harmonieusement développé et tes traits ont gagné en maturité.

— Tu plaisantes ? fit Élisa d'une voix blanche. Elle n'a pas mis une photo de moi sur le mur de sa chambre ?

— Si, rit Maria devant la mine atterrée d'Élisa. Je t'avoue que je n'en ai pas cru mes yeux quand je l'ai vue. J'ai feint l'admiration devant cette si belle fille et je lui ai demandé qui c'était. Elle a rougi comme l'adolescente qu'elle est, a visiblement hésité à me mentir avant de confirmer mes soupçons. Elle avait trouvé la photo sur la toile, retravaillé les contrastes et réalisé un tirage noir et blanc sur papier-photo. Le résultat vaut le coup, mais j'ai mieux. Je crois qu'elle se pâmerait d'admiration, de plaisir et de gêne, si je lui offrais un poster de toi.

Élisa ne savait plus quoi penser. Elle cherchait à déterminer si Maria plaisantait ou parlait sérieusement. À imaginer sa photo accrochée au mur de la chambre d'une adolescente. Elle avait prévu de rencontrer les parents de Juliette. Avaient-ils vu la photo ? La reconnaîtrait-elle ? Maria lui donna un coup d'épaule. Décidée à s'amuser encore un peu au dépends du jeune officier.

— Tu es une star, Lissa. Et pas seulement aux yeux de Juliette.

— Quoi ?!

Maria s'esclaffa.

— Tu ne remarques vraiment rien quand il s'agit de toi.

— Tu me prends vraiment pour une première communiante, ronchonna Brown.

Bien sûr, qu'elle avait vu. Elle avait assisté à trois entraînements et à un match amical. La quasi-totalité de l'équipe l'avait saluée la première fois qu'elle était revenue à l'aréna, et plusieurs joueuses l'avaient approchée ne serait-ce que pour simplement lui dire bonjour. Sa première visite avait fait impression, l'enthousiasme de Juliette, et ce qu'avait peut-être raconté Genrika par la suite, avait contribué à construire, à lui construire une réputation qu'Élisa savait méritée. Elle était réputée pour ses performances physiques à l'USMC. Au parcours du combattant et en close-combat. Élisa n'était pas une bagarreuse et elle punissait sévèrement ses hommes quand ils se trouvaient mêlés à des rixes, mais tout le monde savait qu'elle assurait dans cette discipline. Et puis, Élisa se savait respectée pour ses qualités d'officier, et le courage et le calme dont elle ne se départait jamais, quel que fût le danger, quand elle exerçait un commandement. Ses hommes l'aimaient. Et ceux qui ne l'aimaient pas, ne discutaient pas ses ordres parce qu'ils lui faisaient confiance, ou parce qu'ils avaient appris à lui faire confiance.

Élisa aurait pu passer inaperçue, passer pour une femme comme les autres auprès des joueuses de Laval, mais Genrika, sans y mettre aucune malice, avait dressé d'elle un portrait qui avait éveillé l'intérêt de Juliette et que celle-ci avait relayé à l'ensemble de l'équipe. Élisa aurait pu mentir ou se rendre désagréable. Une autre qu'elle aurait pu. Pas Élisa. Mentir n'entrait pas dans sa nature. Se montrer désagréable et revêche encore moins. Elle s'était simplement montrée modeste. Ce qui n'avait fait que renforcer la vive sympathie qu'elle dégageait naturellement.

Élisa en était plus ou moins consciente, mais Maria avait une façon de lui présenter les choses qui l'embarrassait. Maria se moquait d'elle. Gentiment, mais elle se moquait d'elle quand même. La popularité d'Élisa l'amusait.

Et lui plaisait.

Élisa lisait dans son regard, dans toute sa physionomie, la fierté qu'éprouvait la jeune Mexicaine à voir converger les regards admiratifs sur le jeune officier. De la voir éveiller la sympathie autour d'elle. Vivre auprès de Maria s'avérait parfois hautement gratifiant. Élisa se sentait aimée, appréciée et respectée. Maria avait chassé ses idées noires et elle avait relégué aux oubliettes de sa mémoire son dégoût d'elle-même, ses incertitudes et la tentation qui la taraudait de quitter l'armée et de se ranger.

— Je ne me moque pas de toi, lui dit Maria.

Elle regarda les dernières filles quitter la glace.

— Si j'étais à leur place, je penserais la même chose.

Élisa leva une épaule dédaigneuse.

— Elles ne t'aiment pas seulement pour ton aura de sportive et de soldat. Ni pour ton physique, qui je l'avoue, est quand même alléchant.

Elle se retourna vers Alma qui écoutait attentivement leur conversation.

— Alma, pourquoi tu aimes bien, Lissa ?

— Parce qu'elle gentille, répondit l'enfant comme si c'était une évidence.

Maria adressa un regard triomphant au jeune officier. Gentille. Un pauvre adjectif qui dans la bouche d'Alma prenait une toute autre dimension. Alma appréciait les gens gentils. Sous cet adjectif, elle regroupait un ensemble de qualités qui désignait aux yeux de Maria ceux qu'Alma définissait ainsi comme des gens de confiance, profondément humains. Alma ne s'était jamais trompée. Maria n'avait jamais remis en question ses jugements à une exception près. Elle avait douté une fois du jugement de sa fille. À propos de Sameen. Une erreur. Qu'elle avait corrigée depuis.

Alma avait très vite apprécié Élisa. Maria avait bêtement redouté son jugement. Comment avait-elle pu douter de sa fille ? D'Élisa ? Non seulement Alma avait adopté le jeune officier, mais en plus, elle avait remarqué que celle-ci tenait une place particulière dans la vie de sa mère. L'enfant n'avait jamais été sûre que sa mère aimât Élisa ou qu'Élisa aimât sa mère, qu'elles fussent ou non amoureuses l'une de l'autre, ce qui n'empêchait pas qu'elle cultivât l'espoir qu'Élisa vécût, un jour, avec elles. Maria lui avait plusieurs fois demandé pourquoi. Alma lui avait donné des réponses variées dans lesquelles transparaissait toujours la gentillesse de l'officier et une vie emprunte de joie, de petits bonheurs et de calme. Élisa était aussi la seule personne qu'Alma pouvait imaginer vivre avec elles. Avec les autres, elle déclarait que ce n'était pas possible, sans que Maria pût obtenir plus de précisions.

Maria n'était pas dupe. Sa fille était trop jeune pour analyser ce qu'elle ressentait et pour mettre des mots dessus, mais il n'était pas très difficile de savoir sur quoi s'appuyaient ses affirmations. Élisa était facile à vivre. Maria se sentait bien avec elle. La jeune femme ne se montrait jamais inopportune, elle était discrète et très respectueuse. Elle n'imposait jamais sa présence, sa conversation. Et si à chaque fois qu'elles avaient vécu ensemble le jeune officier s'était d'abord montré hésitante, elle avait ensuite su trouver sa place auprès de Maria. En fait, elle n'avait rien su trouver du tout. Leur entente était naturelle. Harmonieuse.

Alma y avait été sensible et l'officier s'entendaient tout aussi bien avec Alma qu'avec Maria.

L'harmonie qui définissait les rapports entre les deux adultes s'était étendue à l'enfant. Que Maria et Élisa entretinssent une relation purement amicale, une relation plus professionnelle, ou une relation plus sensuelle, n'y changeait rien.

L'arrivée d'Élisa Brown à Laval ne s'était pas déroulé sous les meilleurs auspices. Maria lui reprochait ses silences et ses secrets, Élisa était sombre et se trouvait dans un état émotionnel lamentable, elles avaient couché ensemble dès la première nuit et, si Maria avait retrouvé avec plaisir une amante tendre et ardente, elle avait découvert sur son corps des histoires qu'elle n'aurait jamais aimé lire sur la peau d'Élisa. Des histoires qui l'avaient inquiétée. Angoissée et révulsée.

.

Il y avait d'abord eu ses doigts et la paume de ses mains pendant la nuit. Ensuite ses yeux. Parce qu'elle avait voulu voir de ses propres yeux ce que ses doigts et ses paumes de mains lui avaient raconté.

Le matin, Élisa portait un tee-shirt et un short quand Maria s'était réveillée. Le jeune officier dormait. Les sourcils froncés. Maria l'avait embrassée sur la tempe. Ses mains avaient doucement suivi la courbe de son épaule. Profondément endormie, Élisa avait basculé sur le ventre. Maria avait passé sa main sous son tee-shirt. Rencontrée les stries qui lui barraient le dos. Elle avait voulu voir.

Élisa s'était réveillée avant que Maria eût repoussé les draps et relevé le tee-shirt. Elle avait grogné et s'était retournée sur le dos. Maria s'était dressée au-dessus d'elle. Elle avait esquissé un mouvement descendant. Élisa s'était effarouchée comme une jeune fille pudique qui venait de perdre sa virginité dans les bras d'un parfait inconnu et qui se demandait ce qui lui avait pris de s'adonner à la luxure avec tant d'enthousiasme. Elle avait fui. Littéralement fui. Elle était pratiquement tombée du lit et avait précipitamment quitté la chambre. La situation eût peut-être amusé Maria si une toute autre personne qu'Élisa se fût trouvée avec elle. Si Élisa avait rougi. Mais celle était avec Élisa et le jeune officier n'avait pas rougi ; elle s'était décomposée.

Parce que Maria avait voulu l'embrasser ? Parce qu'elle craint le regard de Maria, son jugement ? Elles étaient amies, Élisa connaissait ses défauts, ses vices passés ou présents. Maria ne lui avait pas tout raconté en détail, mais Élisa savait pour l'alcool, pour la drogue, pour le sexe. Maria s'était confiée à elle parce qu'elle s'était sentie en confiance, parce qu'Élisa ne jugeait pas. Parce qu'Élisa s'était aussi beaucoup confiée. Il était rentré beaucoup de pudeur dans leurs confidences. Maria ne se confiait pas à Élisa comme elle se confiait au docteur Turing, mais plutôt comme elle se confiait à Shaw. Elle y mettait beaucoup d'elle-même et elle communiquait. Que se fût avec Shaw ou avec Élisa, Maria échangeait. Elle tissait des liens. Chaque confidence, chaque plaisanterie, chaque petite pique envoyée renforçaient son attachement et sa complicité avec les deux jeunes femmes.

Élisa regrettait-elle d'avoir cédé à son désir ? Ou bien...

Et pourquoi Élisa s'était-elle habillée ? L'officier n'était pas pudibonde. La nudité ne lui avait jamais posé de problème. Ni la sienne ni celle des autres. Qu'ils fussent homme ou femme.

La réponse s'imposait d'elle-même : Élisa s'était habillée pour que Maria ne vît pas. Elle avait honte.

Maria sauta hors du lit. Elle devait crever l'abcès maintenant. Après, il serait trop tard. Comme aux Seychelles. Maria avait respecté son silence quand Élisa était arrivée là-bas sombre et malheureuse. Maria n'avait pas voulu la brusquer, se montrer indiscrète.

Élisa l'avait appelée, Élisa avait répondu à son invitation, s'était-elle dit. Il suffisait de lui accorder un peu de temps et elle lui confirait ses peines. Les jours avaient passé, Élisa avait retrouvé son halent et sa bonne humeur et Maria n'avait rien su.

Six mois plus tard, Élisa allait toujours aussi mal, encore plus mal puisque s'il fallait en croire Genrika, elle avait tenté de se suicider, mais cette fois-ci, Maria n'attendrait bêtement pas qu'elle vînt vers elle.

Elle enfila une robe légère et partit à la recherche du jeune officier. Genrika petit -déjeunait. Elle referma prestement son ordinateur en voyant Maria. La jeune juge lui avait dit une fois qu'on ne mangeait pas devant un écran. Genrika l'avait pris comme une consigne incontournable. Maria fronça les sourcils.

— Je regardais juste la météo pour ce week-end en attendant que mes tartines grillent, se justifia Genrika.

Le bruit du grille-pain confirma ses dires.

— Mais tu te sens coupable.

— Euh... ben... balbutia Genrika.

Elle ne comprenait pas comme la Mexicaine arrivait à lui imposer des règles qu'avec tout autre, même avec Root, elle eut trouvées débiles. Root n'acceptait pas qu'elle regardât son ordinateur quand elles prenaient un repas ensemble, mais, quand elle n'était pas là, elle se fichait carrément que Genrika mangeât en surfant sur Internet. De toute façon, Root eût été mal venue de lui faire le moindre reproche à ce propos. Avec Maria, l'interdiction était totale. Genrika avait seulement droit de boire du thé, de la tisane ou du café quand elle travaillait.

— Gen, tu as vu Élisa ?

— J'ai entendu une porte claquer en bas.

Maria inspira profondément.

— Gen, ce que tu as dit hier soir... À propos d'Élisa. Tu en es sûre ?

— Qu'elle a voulu se tuer ?

— Oui.

— Oui, c'est vrai.

— Raconte-moi ce que tu sais.

— …

— S'il te plaît, Gen. C'est important. Élisa... J'aime beaucoup Élisa, elle a veillé sur moi avec abnégation pendant des mois, je n'aurais peut-être pas tenu sans elle. Elle...

Maria détourna le regard.

— Elle ne va pas bien ? demanda la jeune fille.

Genrika pouvait-elle être mêlée aux déboires sentimentaux et affectifs d'adultes ? À des histoires cruelles ? Sordides ? Les hésitations de Root avait mis Genrika en colère, celles de Maria éveillèrent sa compassion et sa sympathie :

— Je sais qu'elle a été torturée, Maria. Je sais qu'elle ne va pas bien. Je l'ai vu. J'ai vécu un mois avec Sameen. Je l'ai vue perdre les pédales, manqué de tuer Root au cours d'un cauchemar, demandé à la Russe de la tuer à Concord. Je l'ai entendue hurler la nuit, une fois même le jour. Je connais les symptômes des troubles de stress post-traumatique et je sais qu'Élisa Brown a été traitée pour cela. Tu n'as pas t'inquiéter pour moi. À me protéger comme tu protèges Alma. J'ai fui la Russie avec mon Grand-père, ma mère est en prison et j'ai vécu plus de deux ans avec un drogué dans un quartier mal famé avant que Sameen ne vienne me sauver la vie. C'est cool maintenant, dit-elle en désignant d'un large geste la pièce propre et confortable dans laquelle elles se trouvaient. Mais ma vie n'a pas toujours été tranquille et je vis avec Root. Root n'est pas vraiment ce qu'on peut appeler une mère au foyer modèle.

— Non, c'est vrai.

— Je ne sais pas grand chose, Maria.

— Pourquoi a-t-elle...

— À cause de toi et de son mari.

— Moi !

— Tu n'y es pour rien, du moins je crois. C'est à cause des photos.

— Quelles photos ?

— Élisa a reçu des photos, je ne les ai pas vues, mais...

Genrika rougit.

— Qu'est-ce qu'il y avait sur ses photos, Gen ?

— Ben, j'ai cru comprendre qu'on pouvait croire en les regardant que toi et Élisa Brown... Que vous... euh...

— Que nous couchions ensemble ?

— Oui.

Maria jeta un coup d'œil à télévision. Athéna lui avait certifié qu'elle était en sécurité, qu'elle la protégeait. D'où sortaient ces photos et que représentaient-elles ? Si Élisa avait reçu des photos compromettantes, Maria comprenait un peu mieux sa réaction excessive. Elle s'accusa surtout d'être responsable de son désespoir. Élisa ne se serait jamais lancée dans une relation charnelle avec elle si Maria ne l'avait pas entreprise. C'était elle qui avait fait le premier pas. La première fois à Smith rock, comme hier soir dans le salon. Élisa l'avait peut-être embrassé la première, mais c'était elle qui l'avait allumée et c'était elle qui l'avait invité à dormir dans son lit même si à ce moment-là elle n'avait eu aucune intention de la séduire et que sa proposition avait été purement amicale. Maria aurait dû savoir.

Genrika vit la jeune juge s'assombrir. Elle arborait la même expression que Shaw quand celle-ci se sentait coupable des pires horreurs devant le monde entier. Maria était si attentionnée, si droite. Genrika ne pouvait lui laisser penser qu'elle était responsable de la tentative de suicide d'Élisa Brown.

— Mais il n'y pas que ça. Elle était mal avant de recevoir les photos, c'est pour cela qu'elle est venue te voir aux Seychelles.

Le regard inquisiteur de la juge se posa sur Genrika. Intense. Intimidant. Attentif.

— Son mari, il est comme le père de Mia.

Mia avait peur de son père, elle avait peur pour sa mère. Ses parents, séparés, avaient eu la garde partagée de leur fille. Une semaine chacun. Mia alternait entre sa mère et son père. Une semaine tranquille. Une semaine cauchemardesque. Il se montrait gentil avec elle, mais il ne ratait jamais une occasion de dénigrer sa mère, de hurler sa vindicte, de taper du poing sur les meubles quand il parlait d'elle. Son père était aussi un homophobe convaincu. Mia sortait depuis un an avec la même fille. Elle l'invitait parfois chez sa mère. Que celle-ci sût au non que sa fille et son amie étaient amoureuses, sa mère la recevait avec gentillesse. Mia n'avait pas présenté Raphaëlle à son père.

Mia connaissait Juliette depuis des années. Elles avaient commencé le hockey ensemble. Juliette avait été son capitaine chez les Bantam et Mia était une excellente gardienne de but. Elles ne se fréquentaient pas en dehors de l'équipe, mais elles s'appréciaient sur la glace. Juliette s'était évidemment vanté de suivre des cours avec Maria. Une ancienne juge anti-cartel, un ancien membre de la commission Inter-Américaine des Droits de l'Homme, la femme qui avait fait tomber le Chirurgien de la mort.

Mia avait longuement observé la juge avant de demander conseil à Juliette. Puis à Genrika. Elle voulait vivre avec sa mère, ne plus voir son père. Maria ne connaissait rien du code civil du Québec. Juliette avait passionnément défendu la cause de Mia. Avec fougue et sans avancer aucun argument valable. Genrika avait pris le relais, avec nettement plus de détails.

Maria avait exigé de recevoir la jeune fille. Genrika avait proposé à la gardienne de but de venir un samedi après-midi chez elle. Mia avait attendu d'être avec sa mère et elle s'était présentée un peu impressionnée par sa réputation devant Maria. Maria l'avait conduite dans le bureau au premier étage. La juge avait souvent traité avec des enfants et des adolescents par le passé. Elle avait su mettre Mia à l'aise. Elle avait tenté de l'orienter vers un service spécialisé, mais la jeune fille avait refusé. Elle ne voulait pas que son père apprît qu'elle faisait des démarches pour se libérer de son emprise. Elle avait pleuré. Maria l'avait assuré de sa discrétion et lui avait promit d'étudier ce que le droit québécois offrait comme solution à son problème. Mia avait chaleureusement remercié la jeune juge, Genrika et Juliette.

Maria s'était plongée dans l'étude du droit du Québec. Elle s'était promis d'obtenir que Mia restât sous la garde exclusive de sa mère. Avant qu'un jour ou l'autre un drame ne survînt, ou que Mia ne commît une bêtise. Qu'elle s'enfuît ou que sa résistance ne s'émoussât et qu'elle ne devînt le jouet de son père. Consciente aussi, que si celui-ci apprenait le penchant de Mia pour les filles, il la détruirait.

Et Élisa avait épousé un homme de cet acabit ?

Maria ne connaissait pas assez de jurons en espagnol, en anglais ou en portugais, pour exprimer sa contrariété.

— Mais elle ne s'est pas tuée, et elle a assuré au Niger, essaya de minimiser Genrika. Elle y a gagné une promotion, elle a été décorée de l'Ordre National du Niger par un général et je suis sûre qu'elle va au moins recevoir la Silver Star. Elle n'a pas l'air d'être du genre à se vanter, et je suis sûre qu'elle n'a pas dû nous raconter un dixième de ce qu'elle a réellement accompli lors de cette mission. Et puis, Root ne l'aurait pas envoyée ici si Élisa Brown n'allait vraiment pas bien.

— Peut-être.

Certainement pas.

Root avait sciemment envoyé Élisa à Laval et Genrika n'imaginait pas qu'elle pût lui imposer la présence d'une candidate au suicide. Maria pensait elle, que Root n'eût pas confié Genrika à Élisa, si elle avait craint que le jeune officier ne se comportât pas exactement comme Root l'attendait. Si elle n'avait pas su que son sens du devoir primait sur tout. Root lui avait assigné une mission et elle savait qu'Élisa s'en acquitterait quoi qu'il en coûtât au jeune lieutenant.

Root comptait aussi sur Maria pour l'épauler. La jeune juge lui avait beaucoup parlé d'Élisa, des sentiments qu'elle éprouvait pour le jeune officier, de leur complicité. Root avait décelé dans l'amitié que partageaient les deux jeunes femmes, une relation complices et équilibrée, qui leur procurait aussi bien à l'une qu'à l'autre un profond bien-être. Une grande sérénité. Pour peu qu'Élisa ne se tirât pas une balle dans la tête, qu'elle n'arborât pas un air sombre, qu'elle ne gardât pas des secrets qui blessaient Maria et qu'elle ne lui fît pas l'amour toute une nuit pour s'enfuir le lendemain matin comme si elle avait commis le pire des pêchés capitaux.

Bref, Élisa allait mal.

Mais d'abord :

— Gen, tu pourras t'occuper de Meg si elle pleure ?

— Je lui donne à manger ?

— Mmm.

— Pas de problème.

— Alma se débrouillera si tu es occupée.

— Je dois lire un recueil d'articles en Russe et en faire une synthèse. Ça ne me dérangera pas de leur préparer à manger. Maria ?

— Oui.

— Tu crois que je pourrai demander à Élisa Brown de m'entraîner ? Root est partie et à part pour la natation et le hockey, je ne fais plus rien.

— Je ne vois pas pourquoi elle refuserait. Je peux lui demander si tu veux.

— D'accord, merci.

.

Dix minutes. Maria avait pris dix minutes pour parler avec Genrika. L'eau coulait. Élisa prenait une douche. Entrer ? Attendre ?

Entrer, tant pis si Élisa prenait son intrusion comme une violation de sa vie privée. La salle d'eau était envahie de buée. Élisa n'avait pas attendu pour prendre sa douche et l'eau devait être très chaude. Maria s'encouragea en silence et ouvrit la porte de la cabine de douche. Brown lui fit face. L'ordre lui claqua à la figure :

— Sors.

Le jeune lieutenant ferma l'eau. Maria se recula pour la laisser passer.

Le moment de vérité.

Pour Élisa Brown. Celui qu'elle espérait depuis six mois. Qu'elle n'avait pas eu le courage d'affronter aux Seychelles. Qu'elle avait provoqué en embrassant Maria hier soir, en ne se contentant pas de quelques baisers tendres et amicaux, et de caresses innocentes. Elle avait voulu savoir. Savoir si ce dont elle se souvenait de leurs ébats et de leur complicité amoureuse avait été réelle ou fantasmée. Savoir si faire l'amour pouvait la transporter de plaisir, si elle pouvait aimer ça sans se sentir sale et coupable. Si elle pouvait jouir sans souffrir, sans plonger dans le dégoût d'elle-même. Si elle appréciait encore la tendresse et la douceur. Si elle était encore capable d'échanger et de reposer détendue et sereine auprès d'un corps nu après l'avoir comblé de plaisir, après qu'il l'eût comblée de plaisir. Savoir si Maria était vraiment l'amante dont elle avait gardé le souvenir. Mais plus que cela, Élisa avait voulu provoquer Maria. L'amener à faire le premier pas. Se confronter à son regard et à son jugement. Qu'elle redoutait. Dont elle avait terriblement besoin. Dont elle avait terriblement peur.

Elle regarda la porte. Écartelée entre son désir de fuir, d'être seule, de garder pour elle ses vices et sa déchéance, et son désir d'être aidée. Glacée d'effrois. Ses yeux erraient dans la salle de bain, le miroir opaque, le lavabo, les serviettes de toilette, les nombreux placards. Une belle salle d'eau. Il y avait même une fenêtre. Oblitérée par la neige. Elle aimait bien l'éclairage. Les petits spots insérés dans le faux plafond. C'était...

Maria passait son corps en revue. Les épaules de nageuse, bien ouverte, la poitrine menue mangée par la musculature du torse, le ventre plat, les cuisses fuselées, les mollets musclés, mais discrets. Les chevilles fines. Marquées. Comme les poignets. Comme elle s'en était douté. Elle respira un peu plus profondément. À ses yeux de voir, maintenant, ce que ses mains avaient senti :

— Retourne-toi.

Brown accrocha le regard de Maria. Incertaine. Une autre que Maria eut peut-être renoncé, elle eût peut-être répondu au regard suppliant de la jeune femme, elle l'aurait serrée dans ses bras en l'assurant de son amour et n'aurait pas cherché à voir. Mais Maria était juge, Maria aimait profondément Élisa Brown, Maria avait une haute opinion de son devoir, et son devoir de juge et d'amie lui criait de rester ferme et intransigeante. Exactement comme le redoutait Brown, exactement comme elle attendait que la jeune Mexicaine le fût. Ce pourquoi, elle lui accordait sa confiance. Ce pourquoi, elle savait qu'elle pourrait se confier à elle. Parce que Maria ne lui mentirait pas.

Oui, mais...

Maria coupa court à ses tergiversations :

— Lissa, retourne-toi.

Brown se retourna lentement.

Le pouvoir des images. Ses doigts lui en avaient autant dit que ses yeux lui en disait maintenant. Mais l'émotion ressentie n'avait rien à voir. Maria passa un doigt sur les marbrures qui s'étalaient sur le dos du jeune lieutenant. Elle découvrit des incision légères en bas des reins qu'elle n'avait pas repérées dans la nuit. Après cinq jours, les traces de coups s'étaient estompées, mais elles décrivaient encore la violence exercée. Le sadisme.

Brown resta impassible. Trop bouleversée pour se crisper ou frissonner au contact des doigts qui courraient sur son dos. Maria posa une main sur son épaule et l'incita à lui refaire face.

— Ton mari ?

— Oui.

— Il aime ça ?

— Oui.

— Il a toujours été comme ça ?

— Non.

— C'était comment avant ?

— Normal.

Maria nota l'adjectif.

— Quand avez-vous commencé à entretenir ce genre de relation ?

— Un peu avant notre mariage.

— Tu l'aimes ?

Brown réfléchit. Elle baissa la tête.

— Oui.

— Tu veux parler ici ou ailleurs ?

— Ici, répondit le jeune officier qui ne se sentait pas le courage de bouger.

Maria se recula pour s'appuyer contre le lavabo. Brown renfila sa tenue de nuit. Elle tira un tabouret sous la fenêtre et s'assit dessus. Droite.

Maria la dévisagea. Brown attendait ses questions. Son aide. Elle répondrait à ses questions, mais elle ne prendrait aucune initiative. Maria devrait la guider. Elle pensa à Root. Maria lui devait son équilibre et sa sérénité. Mais Maria n'était pas le thérapeute d'Élisa, elle n'avait aucune compétence en la matière et Élisa avait un thérapeute attitré qui la suivait régulièrement depuis trois ans. Qui la traitait comme un officier victime de stress post-traumatique, mais à qui Élisa avait soigneusement caché ses errements amoureux et les doutes qu'elle entretenait à propos d'un mariage qu'elle lui avait décrit comme idyllique.

— Tu es heureuse avec ton mari ?

— Non.

— Depuis quand es-tu malheureuse ?

— Je ne sais pas. Depuis mon mariage, je crois. Depuis...

Élisa se mordit la lèvres inférieure.

— Depuis qu'il t'a imposé une relation sado-masochiste ?

— Il ne m'a pas imposé...

— Ah non ? Parce que tu aimes ça te faire fouetter, te faire attacher ?

— …

— Tu trouves le plaisir dans la douleur, Lissa ? Tu aimes te faire humilier, parce que je suis sûre qu'il t'humilie aussi bien sexuellement qu'autrement, ça te fait jouir ?

— …

— Il fallait me le dire. Je connais plein de façon de faire souffrir et d'humilier mes partenaires. Pourquoi ne me l'as-tu jamais demandé ?

— …

— Lissa, pourquoi tu ne me l'as jamais demandé ? Nous avons été assez proches pour que tu me fasses part de tes penchants masochistes sans honte.

— Je n'aime pas ça, fit Brown à voix basse.

— Ça te dégoûte ?

— …

— J'ai joué à ça, Lissa. Je ne t'ai pas tout raconté en détail, mais tu sais très bien que j'ai une très bonne expérience en la matière. J'ai même fréquenté des club BDSM et participé à des partouzes.

— Il ne m'a jamais emmené dans des clubs ou dans des soirées comme ça. Il m'en a parlé, mais nous n'y sommes jamais allés.

— Parce qu'il te veut pour lui tout seul ?

Silence.

— Ce n'est pas ce qu'il t'a dit ?

— Si.

— Tu sais qu'il n'y a rien de mal à s'adonner au BDSM, à l'échangisme ou à aimer s'ébattre avec plusieurs partenaires ?

Vu l'expression qu'arbora Élisa à cette déclaration, Maria en conclut que le jeune officier ne faisait pas preuve d'une très grande ouverture d'esprit à ce sujet.

— Tu me prends pour une perverse ?

— Non ! se récria Élisa. Tu n'as jamais... tu n'es pas... Non, Maria, non.

— Alors, quoi ?

— Euh, ben... Je ne trouve pas ça tellement... Les gens font ce qu'ils veulent, mais je trouve ça bizarre, pas bizarre, enfin si, mais c'est surtout que...

Élisa ne finit pas sa phrase. Elle allait dire une bêtise. Affirmer une contre-vérité. Proférer un mensonge.

— Que quoi, Élisa ?

Silence.

— Dis-moi ce que tu allais dire.

Le jeune officier secoua la tête.

— C'est surtout, répondit Maria pour elle. Que tu ne comprends pas comment deux personnes, qu'elles s'aiment ou pas d'ailleurs, peuvent entretenir de telles relations et que, surtout, toi, Lissa, tu ne t'imagines pas un instant pouvoir t'adonner à ce genre de relation. N'est-ce pas ?

— Oui, mais... je... C'est idiot parce que...

— Parce que c'est exactement ce que tu vis avec ton mari. Il s'appelle comment au fait ?

— Jonathan.

— Pourquoi m'as-tu appelée en septembre ?

Élisa se leva. Se rassit. La pièce était trop petite pour qu'elle pût marcher et se détendre, retrouver un peu d'aplomb.

— Pourquoi cette nuit, Lissa ? lui demanda doucement Maria.

— Parce que je voulais savoir.

— Savoir quoi ?

— Si... Comment c'était avec toi. Parce que tu es... je ne sais pas, Maria. Avec toi, c'est bien. C'est propre. Tu es attentionnée.

Élisa baissa la tête.

— Je sais que c'est ridicule, mais je me sens moi-même avec toi. Je me sens bien.

Elle releva la tête :

— Avec toi, je me sens à ma place.

— Tu es amoureuse ?

— Oui, mais je crois que c'est mal. Je suis malheureuse et je me déteste quand je suis avec lui.

— Je ne parlais pas de ton mari, Lissa. Je te demandais si tu étais amoureuse de moi.

— Quoi ?

Élisa regardait Maria sans comprendre. Elle repassa en vitesse leur conversation dans sa tête, ses déclarations, et se décomposa littéralement devant Maria. Elle ne s'était jamais posé cette question, même à Smith Rock. Et si elle n'était pas amoureuse, cela signifiait qu'elle avait manipulé Maria la nuit dernière, qu'elle s'était servi d'elle.

Elle ne s'était jamais non plus posé de questions sur ce que pouvait bien ressentir Maria envers elle. Elles étaient amies, du moins Élisa vivait ainsi leur relation. Sauf que... À l'aulne des relations qu'entretenaient généralement les gens entre eux, leur amitié était quand même un peu bizarre. L'USMC n'aurait pas reconnu des amies sur les photos prises à l'aéroport de Mahé, mais des amantes. Cette nuit non plus, l'USMC n'aurait pas estimer qu'elles entretenaient une relation purement amicale.

Élisa aimait Jonathan.

Mais Maria ? Que ressentait-elle pour Maria ?

Si Maria lui demandait avec qui elle préférait faire l'amour, que lui répondrait Élisa ? La vérité. Élisa, si elle l'avait pu, aurait aimé échanger toutes ses nuits d'amour avec Jonathan pour des nuits d'amour dans les bras de Maria.

Cela voulait-il dire qu'elle aimait Maria ?

Bien sûr qu'elle l'aimait, mais pas comme Jonathan.

Maria était une amie.

Un peu plus qu'une amie.

Mais alors quoi exactement ? Elle n'en savait rien.

Et pourquoi Maria lui avait-elle posé cette question ? Parce qu'elle se languissait d'amour pour elle ?

Maria ne lui avait pourtant jamais murmuré de déclarations enflammées même au paroxysme de leurs ébats. Elle fixa la jeune Mexicaine, le regard éperdue de culpabilité.

Maria ne se trompa pas sur le sujet de celle-ci.

— Lissa, la morigéna-t-elle. Si je voulais t'épouser, je t'aurais demandé ta main depuis longtemps.

Élisa rougit. Maria s'esclaffa malgré le sérieux de leur conversation.

— Je chéris notre amitié, Lissa, notre relation. Je l'aime telle qu'elle est et je t'aime telle que tu es. Si nous devons tomber dans les bras l'une de l'autre, ça me va et j'apprécie, et si le désir ne s'invite pas entre nous, ça me va tout aussi bien. Je t'appréciais avant Smith Rock. Là-bas, ce n'est pas seulement parce que nous avons fait l'amour, que j'ai appris à connaître la femme qui se cachait sous son uniforme d'officier, et c'est là-bas aussi que j'ai compris que cette femme et cet officier ne faisait qu'un. Tu es comme Sameen sur ce point, et Dieu sait combien j'aime Sameen. Je me sens toujours en paix avec toi, Lissa. Je n'ai pas besoin de porter un masque ou de me battre. Tu fais parti de ma vie et je me sens bien quand je suis avec toi.

— Moi aussi, murmura Brown.

— Pourquoi ne m'as-tu pas invitée à ton mariage ? Alma n'a pas compris.

— Mais toi tu le sais...

— Maintenant, oui.

— Tu crois que le savais ? Que c'est pour ça que je ne t'ai pas invitée ?

— Oui.

— J'ai refusé de me marier à l'église, mes parents n'ont pas compris.

— Pourquoi t'es-tu mariée, alors ?

— Je l'aimais et comment aurais-je pu reculer ? Trouver la force de lui dire non ?

Maria réfléchit un instant.

— Tu vas quitter l'armée ?

— Comment tu...

— Pff, Lissa, souffla Maria d'un air désolé. Je ne connais pas ton mari personnellement, mais je le connais assez pour savoir qu'il ne peut pas te laisser continuer ta carrière militaire. Tu es un officier respecté, tu es bourrée de décorations, tu viens d'obtenir une promotion et ce ne sera pas la dernière. Tu es un héros, Lissa. Il veut te dominer. Comment ne te pousserait-il pas dans ses conditions à abandonner l'armée ? Je parie que tu ne surfes plus quand tu es avec lui, que tu ne parles jamais de ton métier, qu'il te reproche d'être militaire et de l'abandonner pour partir en mission, d'avoir bientôt trente-trois ans, d'être mariée et de ne toujours pas avoir d'enfant. Je parie même que tes parents l'adorent et le soutiennent quand il te reproche d'être soldat et de ne pas être mère à ton âge. Je parie même que tu ne vois plus aucun de tes amis. Qui avais-tu invité à ton mariage, Lissa ?

Brown ployait sous les déclarations de Maria.

— Il y avait des amis.

— Les tiens ou ceux de ta famille et les siens ?

— …

— Tu as invité Sameen ? Tu adores Sameen. Root ? Tu penses que Root t'a sauvé la vie et tu lui voues une reconnaissance éternelle pour cela. Tu as invité ton copain ? Comment s'appelle-t-il déjà ? Ton ami d'enfance avec qui tu faisais du surf et avec qui tu couchais occasionnellement ?

— Ryan ?

— Oui, Ryan. Il était là ?

— Jonathan m'avait dit qu'il ne voulait plus me voir.

— C'est vrai ?

— Non, ce n'était pas vrai. Ryan... je l'ai revu après. Il... Il m'a dit que... Il pense la même chose que toi. Il m'a dit que Jon était un salaud et qu'il avait détruit toutes les filles qu'ils avaient approchées. Il a dit pareil pour mes amis et pour le surf.

— Mmm, décidément, j'aime beaucoup ce garçon, il faudra que tu me le présentes, Lissa.

— …

— J'ai toujours aimé la façon dont tu en parlais quand tu l'évoquais dans tes souvenirs.

— Je me suis sentie seule, Maria, se lança Brown. Quand je suis rentrée du Mexique. Je ne savais pas que ce pays était si dur. Jon a été... Il était là. Il était prévenant, nous sommes sortis un peu, et puis un peu plus, il m'aimait et je suis tombée amoureuse. J'avais besoin de... J'aurais dû rentrer au Camp Lejeune, m'inscrire dans n'importe quel stage pour me changer les idées, j'aurais dû t'appeler, appeler Root, Anna ou Alexeï, partir à la recherche du capitaine Shaw. Jonathan ne sait rien de Samaritain, de ce que tu as subi, de ce que Root a subi, de ce que le capitaine Shaw a subi. De ce que moi, j'ai subi. Vous, vous savez. J'aurais même pu appeler Muller. Il m'aurait conseillé. Et il aurait compris pour le Mexique. Il a un côté brute de décoffrage, mais c'est un très bon sous-officier.

— Pourquoi ne l'as-tu pas fait ?

— Je n'ai pas osé. J'ai oublié que vous auriez toujours été là, que vous... J'ai oublié que je vous aimais, Maria. J'ai oublié que si j'avais demandé de l'aide à n'importe lequel d'entre vous, vous ne m'auriez pas jugée et que vous m'auriez aidée. J'ai oublié que je l'aurais fait pour vous, que si tu m'avais appelé de l'autre bout de la terre parce que tu avais besoin de mon aide, j'aurai tout plaqué pour aller te retrouver. Que j'avais toujours été prête à déserter ou à risquer la cour martiale pour Sam, pour Root, pour toi ou les autres.

Brown se prit la tête dans les mains.

— J'ai oublié, je suis tombée amoureuse, et après, c'était trop tard.

Maria alla s'accroupir devant Élisa.

— Non, Lissa. Non, il n'est jamais trop tard.

Brown releva la tête.

— Je n'ai pas la force de partir, Maria. Je n'arrive à rien quand je suis avec lui.

— Pour l'instant, tu es avec moi. Tu vas te détendre et tu vas faire le point. Un debriefing complet. C'est bien ce qu'on dit à l'armée ?

— Oui.

— Tu voulais me demander de t'aider quand tu es venue me rejoindre au Seychelles, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Tu veux toujours que je t'aide ?

— Oui.

— Tu me connais, Lissa, tu sais que je ne te ferais pas de cadeau et que je te pousserai à bout ?

— Oui.

— Bon, tu as déjà fait la moitié du chemin. L'important ce n'est pas la décision que tu prendras, mais que cette décision, quelle qu'elle soit, tu l'assumes entièrement et en toute connaissance de cause. Que tu fasses preuve d'honnêteté et de courage. Tu acceptes ?

— Oui.

— Tu as de la chance que Sameen n'ait pas découvert ce qui te perturbait aux Seychelles.

— Elle me punira tout autant quand elle saura que je n'ai pas osé lui parler.

— Elle n'a pas du tout apprécié que tu te serves d'elle pour te punir, et elle était inquiète pour toi.

— Vraiment ?

— Elle m'a demandé plusieurs fois ce qui n'allait pas.

Un sourire échappa à Élisa.

— J'aurais dû le lui dire, elle m'aurait fait cracher mes dents pour de bon.

— Elle ne t'aurait pas frappée si tu t'étais confié à elle. Elle serait rentrée dans une rage folle, ça oui, mais pas contre toi, Lissa. Elle t'aurait secoué les puces à n'en pas douter, mais tu aurais trouvé ce que tu cherchais auprès d'elle. Un soutien indéfectible.

Des larmes piquèrent les yeux d'Élisa. Maria avait raison. La capitaine Shaw l'aurait comprise. Elles avaient partagé la même expérience. Elles avaient toutes deux été manipulées, trompées, elles s'étaient haïes, elles avaient été poussées à commettre des actes qu'elles avaient eu du mal à se pardonner. Elles s'en étaient sorties, mais elles ne s'en étaient pas sorti indemnes.

Et Élisa avait replongé.

Maria lui avait ensuite gentiment tapoté l'épaule, et avait invité le soldat à venir petit-déjeuner et à prendre sa place dans la petite famille que Maria formait avec Genrika, Alma et Anne-Margaret.

— Ça manque un peu d'hommes, ajouta Maria avec un sourire en coin. Mais je connais un ou deux endroits sympa à Montréal si tu es en manque de testostérone.

Maria n'attendait que de voir l'expression offensée d'Élisa Brown pour ajouter :

— Bah, non, tu as raison. Il y a tout ce qu'il faut à la maison pour être heureuse.

Les oreilles d'Élisa avaient viré au rouge vif.

— Tu es un amour, Lissa.

Elle s'était relevée en prenant appuis sur les genoux d'Élisa et était sortit de la salle bain en lui lançant un :

— Alors, tu viens petit-déjeuner ? Au fait, Gen aimerait que tu reprennes le rôle de Sameen auprès d'elle. Elle l'entraînait au cross, à la natation et au Krav Maga.

.

Depuis, Brown avait pris sa place dans la maison. Genrika avait découvert une incroyable nageuse, et Élisa l'avait initiée au karaté et au MMA militaire. Quand Juliette avait rejoint leurs entraînements Brown avait élaboré à leur attention un programme de musculation spécifiquement adapté à la pratique du hockey. Juliette admirait les goons. Brown n'aimait pas trop la violence dont ils faisaient preuve sur la glace, mais ils faisaient partie intégrante du jeu et les matchs de hockey demandaient de toute façon un engagement physique important.

En trois semaines, les deux avants acquirent une confiance, une force et des techniques qui les rendaient redoutables sur la glace et les gardaient de se faire envoyer trop souvent dans la rambarde. Les entraîneurs apprécièrent. L'aura dont bénéficiait Brown au club de hockey gagna encore en notoriété.

Le jeune femme retrouva peu à peu sa sérénité.

Maria évita de la conduire dans son lit.

Élisa n'avait pas cherché à y retourner non plus.

Genrika les surveillaient de très près, mais elle n'avait rien découvert, sinon une proximité qui lui rappelait celle qu'entretenaient Root et Shaw. Elle en conclut que les deux jeunes femmes s'aimaient sans se désirer, sans trop se désirer parce que Genrika avait surpris des regards qui laissaient à penser le contraire de la part de Maria et que leur affection n'avait peut-être pas toujours été aussi platonique qu'elle l'était actuellement.

Elle envia très vite leur complicité, leur amitié exempt de drame et de violence. Juliette, fut comme elle, sensible à l'affection que partageaient son professeur d'espagnol et son professeur de sport. Elle s'interrogea comme Genrika sur les sentiments qu'elles éprouvaient l'une envers l'autre et admira l'amitié qui les liait l'une à l'autre.

Sans jamais se l'avouer, les deux jeunes filles firent de la juge et de l'officier leur modèle, et elles s'efforcèrent de bâtir ensemble une amitié semblable à la leur.

Juliette ne savait pas ce qu'il leur avait fallu de souffrance, d'amour, de courage et d'écoute pour arriver là où elles en étaient arrivées.

Genrika s'en doutait.

Elle espérait qu'elle et Juliette n'eussent pas autant à souffrir pour leur ressembler et elle se demandait parfois, un peu troublée, s'il lui faudrait, elle aussi, tomber un jour dans les bras de Juliette pour cimenter leur amitié.

Elle admirait la fidélité et le dévouement dont Root faisait preuve à l'égard de Shaw, même si elle trouvait Root parfois ridicule ou scandaleusement libidineuse.

Root et Shaw étaient amantes. Maria et Élisa... Bien qu'elle ne fût assurée de rien, Genrika les imaginaient très bien ensemble.

Avant. Maintenant. Ou plus tard.

Occasionnellement.

Parce que Maria n'hésitait jamais à se coucher sur le canapé, la tête sur les genoux de l'officier, quand elles regardaient un film, à l'enlacer, à l'embrasser tendrement sur la joue, ou le plus souvent dans le cou parce qu'Élisa était beaucoup plus grande qu'elle. Élisa était moins démonstrative. Mais elle caressait les cheveux de Maria quand celle-ci était sur elle et elle ne fuyait jamais ses démonstrations d'affection.

Leur échanges restaient innocents, Élisa l'était aussi. Maria l'était nettement moins, même si elle n'attendait et n'exigeait jamais rien de l'officier.

C'était troublant. Un peu perturbant. Et sans que Genrika ne sût vraiment pourquoi, extrêmement rassurant.

.

.

.


NOTES DE FIN DE CHAPITRE :


.

La chanson de Yulia : Подмосковные вечера (littéralement : Belles soirées près de Moscou), chanson composée par Vasily Solovyov-Sedoi et écrite par le poète Mikhail Matusovsky en 1955. La chanson parlait originellement des nuits de Leningrad, ce qui n'a pas plu au ministère de la culture soviétique. Les nuits de Leningrad devinrent donc moscovites.

En 1959, Francis Lemarque reprend la chanson avec un texte français intitulée : Le temps du muguet.

Je vous propose une traduction effectuée par une Russe des paroles originales (adaptées pour coller à la mélodie. Je ne parle pas russe donc...) :

Dans le p'tit jardin, on n'entend pas d'bruit.
Jusqu'au p'tit matin tout s'endort.
Et si vous saviez comme ces belles soirées
Pres d'Moscou sont chères a mon cœur.

La rivière bouge et ne bou-ge point,
Toute brillante d'argent de la Lune.
La chanson s'entend et ne s'entend pas
Dans le calme de ces soirées bleues.

Oh, ma chère, pourquoi tu m'regardes comme ca,
En baissant la te-te tout bas ?
Pas facile de dire et de ne pas dire
Tout c'que j'ai sur le cœur ce soir.

Et le p'tit matin apparaît déjà...
Alors, s'il te plait, ma chérie,
N'oublie pas, comme moi, ces soirees d'été
Pres d'Moscou, toi, ma belle, aussi.

.

Études collégiales au Québec : Après la classe de 5e (qui correspond à celle de première en France), les élèves intègrent le cycle collégiale, sanctionné la première année par une attestation d'études collégiale (AEC), puis ils ont le choix entre une formation technique (trois ans) ou une formation pré-universitaire (deux ans). Le DEC sanctionne ces deux formations .

Juliette est en quatrième année d'études secondaire (seconde), Gabrielle en première année (cinquième) et Thomas en quatrième année d'études primaires (CM1)

.

Vierge de Vladimir ou la Vladimirskaïa (Владимирская Богоматерь) : icône russe et sacrée connue depuis le début du douzième siècle et conservée dans l'église saint Nicolas v Tolmatchakh à Moscou.

La Vierge de Vladimir est l'une des icône les plus vénérée de Russie et l'une des plus reproduite au monde. La vierge est représentée avec la tête penchée et sa joue repose sur celle de l'enfant Jésus. Celui-ci a le bras passé autour du cou de sa mère. L'origine de l'icône est inconnue. Elle a été envoyée en cadeau au grand duc Iouri Dolgouriki vers 1131 par le patriarche de Constantinople. La tradition voudrait qu'elle eût été peinte par saint Luc. Une analyse artistique placerait son exécution à l'époque de la dynastie des Comnènes (1081-1185).

.

.

.