.
nota bene : Il n'y aura pas de publication la semaine prochaine. J'avoue avoir du mal à tenir le rythme cette fois-ci, à écrire 20 000 mots par semaines. Ce n'est pas une question de motivation, mais une question de concentration et de manque de temps.
.
Chapitre XV
.
Il neigeait. Depuis trois jours, sans discontinuer. Tout se noyait dans un épais silence ouaté de flocons blancs et doux qui s'amoncelaient sur la terre, sur les arbres, sur les sacs et sur les vêtements. Une douceur trompeuse qui fondait sur le moindre centimètre de peau laissé à nu et se transformait en eau glacée. Les raquettes s'enfonçaient de plus en plus profondément dans la neige poudreuse, le pas devenait lourd, laborieux. Anna filait devant sans jamais dévier sa route, sans jamais hésiter. Shaw en était venu à penser qu'elle possédait un instinct surnaturel, qu'elle avait gardé de ses lointains ancêtres une connaissance innée de la Sibérie. Qu'elle avait conclu un pacte avec une divinité infernale, parce que les ancêtres d'Anna n'avaient mis les pieds en Sibérie avant que son grand-père y fût déporté et que ses gênes ne pouvaient donc pas avoir gardé la mémoire de ce qui n'avait jamais existé.
Depuis les premiers flocons de neige, la visibilité n'avait pas excédé cinquante mètres et se limitait le plus souvent à une dizaine de mètres. Les deux nuits précédentes avaient été éprouvantes. La peur de se faire ensevelir les tenait éveillées en plus de celle de geler. Elles étaient toutes au moins tombées une fois, la neige s'était infiltrée sous leurs vêtements. Shaw tremblait de froid depuis deux jours. Les feux qu'elles allumaient tant bien que mal, le thé bouillant, les repas chauds du soir, n'avaient pas suffit à la réchauffer et les chutes de neige ininterrompues les empêchaient de faire correctement sécher leurs vêtements.
Anna avait dit dix jours. Elles marchaient depuis dix jours. Shaw avait beau lever la tête et plisser des yeux pour transpercer le rideau de neige, aucun village et aucune route ne se profilaient à l'horizon.
Yulia s'arrêta devant elle. La jeune femme avançait sans se plaindre. Elle s'endormait à chaque pause et il était parfois difficile de la réveiller quand venait l'heure de repartir. Anna et Shaw s'épaulaient, se relayaient face à la fatigue, aux éléments, au froid. Elles puisaient leur force l'une dans l'autre, s'accrochaient à ce qu'elles pensaient être leur mission, leur devoir. La discipline et les entraînements auxquels elles s'étaient astreintes des années durant les maintenaient debout, alertes. En réaction, elles en avaient conçu une estime qu'elles n'avaient pas exprimé pour Yulia Zhirova : la jeune femme souffrait, mais elle ne lâchait rien.
Les trois femmes se battaient contre l'épuisement et l'abattement qui parfois leur tombaient sur les épaules pour ne pas décevoir leurs compagnes. Pour les soutenir, pour ne pas miner leur détermination, leur moral. Chacune se montrait forte, pour rendre les autres plus fortes. Même Anna souffrait.
La fille des bois, la fille de Sibérie, la fille de l'hiver endurait le martyr. La responsabilité de deux vies. De trois, si on comptait Genrika Zhirova dont Anna devait assurer la survie de sa mère.
Anna aimait sa mère. Elle ne concevait pas une vie séparée de sa mère. Sa famille, même si elle n'avait pas été très proche de ses deux sœurs et de son frère, avait toujours été un roc sur lequel Anna s'appuyait quand elle se sentait triste et perdue. Quand elle doutait d'elle-même. Ils ne le savaient pas, mais Anna leur devait son équilibre et sa force. Elle leur devait sa survie parce que à travers les vicissitudes de sa vie, ils étaient là, cachés au plus profond de son cœur, parce qu'ensemble, elle et eux réunis avec les maris de ses sœurs et leurs enfants, ils formaient une famille. Sa famille. Qu'importait si elle ne les voyait pas, il lui suffisait de penser à eux pour se retrouver projetée chez eux. Chez ses parents. Parfois en hiver, parfois en été, parfois au milieu d'un printemps qui n'existait que dans son esprit. Un printemps fantasmé. Parfois durant la journée, mais bien plus souvent le soir. Autour d'une table.
Un repas de fête. Le feu qui brûlait dans la cheminée, les lampes à pétrole, dont l'odeur se mélangeait avec celle des plats cuisinés par sa mère et la fumée âcre du bois humide, éclairaient les êtres d'une lumière douce et tamisée. Tout le monde étaient jeunes, même ses parents. Les enfants de Natalia riaient avec ceux d'Ivana. Piotr arborait un costume ukrainien, la guerre et l'armée n'avaient pas droit de cité dans son évocation. Une évocation des veillées de son enfance. De ses souvenirs heureux : le sourire de sa mère, la fierté de son père, les chamailleries sans importance de ses sœurs, les rêves de Piotr et ses silences à elle. Si on les regardait de près les assiettes étaient ébréchée, les verres dépareillés, la table et les bancs grossièrement fabriqués dans le bois dur des mélèzes. La maison était petite et rustique, la décoration minimaliste, mais elle avait une âme. L'âme de ses parents, de ses grands-parents, celle de leurs enfants et de leurs petits enfants.
Son oncle, Nicolas, s'invitait parfois avec sa femme. Il s'asseyait à côté d'elle. Ils partageaient les mêmes yeux et le même goût pour le silence et la solitude. Même si son oncle reconnaissait son maître en Anna.
Le repas terminé, son père appelait Nicolas et lui tendait son paquet de cigarettes. Oksana râlait, Boris riait, allumait sa cigarette, tirait dessus avec délice. Sa femme lui arrachait doucement des doigts. Il lui adressait un clin d'œil, elle secouait la tête et, comme à chaque fois, fumait avec autant de plaisir que lui.
Natalia et son mari fumaient. Ivana et le sien parfois, Anna jamais. Elle était toujours trop jeune dans ses évocations pour fumer. De toute façon, elle n'aimait pas ça, le goût que la cigarette laissait en bouche.
Anna ne participait pas vraiment à la veillée, elle y assistait. Elle s'y sentait bien. Heureuse.
Sa mère veillait sur chacun, discrètement. C'était toujours elle qui, quand les conversations tombaient, que les têtes des petits dodelinaient déjà, invitait Anna à chanter. Elle chuchotait simplement son prénom en forme de question. Un signal. Tout le monde s'installait un peu plus confortablement, Natalia rajoutait une bûche dans la cheminée, Piotr allongeait ses jambes devant lui. Et Anna chantait. Aussi longtemps qu'elle en avait envie. Et chaque fois, au moment d'aller se coucher, sa mère venait lui déposer un baiser sur la joue et lui murmurait un merci plein d'amour et de tendresse.
Une tendresse et un amour qui l'avait décidée à parler à la mère de Shaw au Québec, quand elle l'avait vu si fermée, si hostile quand on lui parlait de sa fille. Une tendresse et un amour qu'elle avait retrouvés chez Maria Alvarez quand Alma l'avait rejointe à Washington. Une tendresse et un amour qu'elle souhaitait à Genrika. Qu'elle souhaitait à Yulia. Une tendresse et un amour qu'elle aurait donné à ses enfants si elle en avait eu. Si peut-être elle en avait un jour.
.
Anna s'arrêta. Yulia lui rentra dedans. S'excusa d'une voie lasse. Shaw stoppa elle aussi.
— Attendez-moi ici.
— Anna, tu vas où ?
— Juste en contre-bas vérifier où nous sommes.
— Ne t'éloigne pas, on ne voit rien, dit Shaw en se rapprochant.
— C'est pour cela que je veux vérifier où nous sommes.
— Si tu disparais, nous sommes mortes, Anna.
— Je sais, mais regarde, c'est juste là.
Anna lui montrait le bas de la butte en haut de laquelle elles se tenaient.
— Y a quoi, là ? demanda Shaw.
— Ce que j'espère qu'il y ait.
— Tu ne sais pas où nous nous sommes ?
— Je n'en suis pas sûre.
— Vas-y, je te surveille. Mais si je te gueule de revenir, tu reviens.
— D'accord.
Anna dévala la butte. Elle avança de deux mètres. Shaw ne distinguait d'elle qu'une silhouette incertaine et grisâtre.
— Je la vois, fit Yulia à côté d'elle.
— Ouais, moi aussi, mais pas tant que ça, bougonna Shaw.
— Elle revient.
— Elle a dû trouver ce qu'elle cherchait.
Les deux jeunes femmes tendirent une main à Anna pour l'aider à remonter sur la butte.
— C'est bon, fit-elle une fois en haut.
— Tu cherchais quoi ?
— Une rivière.
— Et tu l'as trouvée ?
— Oui. On y va ?
Ni Shaw ni Yulia ne répondirent. Elles emboîtèrent le pas à Anna sans discuter. Rien ne laissait deviner la rivière, sinon l'absence de végétation. Une épaisse couche de glace recouverte de neige masquait les eaux vives. Ce ne fut que quand elles s'engagèrent plus avant que la rivière prit vie. Une saignée blanche dans la forêt sombre. Même à travers le rideau de neige qui tombait sans discontinuer, on distinguait la saignée parmi l'ombre des arbres. Elles traversèrent sans inquiétude. La débâcle ne surviendrait qu'en mai, la glace ne dissimulait aucun piège. Elles escaladèrent la berge escarpée de la rive opposée. S'arrêtèrent un moment, essoufflées par l'effort. Se relevèrent au premier mot prononcé par Anna. Reprirent leur marche et leur position en file indienne.
.
— On est arrivé, déclara soudainement Anna. Sameen, j'ai besoin de la hachette.
Shaw se décala. Découvrit à quelques pas devant elles, une cabane, toute petite. Elle fit glisser son sac de ses épaules. Batailla avec les fermetures, trouva la hachette et la tendit à Anna. La grande Russe brisa le cadenas qui fermait la cabane. Elle ouvrit la porte et se retourna vers ses compagnes. À travers sa cagoule, un sourire inattendu étira ses lèvres gercées.
— Bienvenues chez moi, dit-elle en désignant l'intérieur de la cabane.
Yulia se débarrassa de ses raquettes frappa ses chaussures l'une contre l'autre pour en chasser la neige et se précipita à l'intérieur de la cabane comme si elle avait une meute de loups à ses trousses.
Une cabane. Avec des murs, un plancher, un toit, une petite fenêtre fermée par un volet. Une cabane équipée d'un poêle à bois, d'une table, d'un tabouret, d'étagères garnies de livres et de victuailles, d'un bûcher, d'ustensiles de cuisine, d'un bas-flanc. Le paradis.
Dehors, Shaw ramassait les raquettes de Yulia et les rangeait soigneusement le long du mur.
— Tu nous a emmenées où, Anna ?
— Tu verras bien. Allez, entre, Sameen.
Shaw passa la porte, reconnut immédiatement l'endroit.
— Tu es autant chez toi que chez moi, lui déclara la grande Russe.
Anna avait sorti une lampe, elle inspecta la cabane. Elle n'y était pas revenue depuis juin 2015. La table avait été changée, des réparation effectuées. Il y avait des vivres pour pour un mois, une bonne quantité de bûchettes pour alimenter le poêle, les ustensiles de cuisines et les outils suspendus sur les murs étaient propres et bien rangés, les livres plus nombreux que dans son souvenir. Le faisceau de sa lampe éclaira le rebord de la fenêtre sans s'y attarder. Revint en arrière. Anna plissa insensiblement ses yeux.
— J'allume le poêle, déclara Yulia
— Vérifie avant que le conduit ne soit pas bouché, souvent les choucas y font souvent leur nid après une trop longue absence.
— Anna, nous sommes vraiment chez toi ? demanda Yulia.
— Oui.
— C'est...
— Imprudent, la coupa Shaw. Et je ne comprends pas comment on a pu arriver ici. Tu nous as fait faire une immense boucle.
— Personne ne connaît l'existence de cette cabane.
— Presque personne.
— Personne qui nous dénoncerait. Et il n'existe aucun lien entre Anna Borissnova Zverev et Natasha Stepanova Engelgardt.
— En dehors de nous trois, et au moins deux autres personnes sont au courant.
— Mon contact et Samaritain ?
— Par exemple.
— Mon contact ne sera jamais identifié et ce n'était pas lui qui devait me récupérer. Quant à Samaritain, si tu as été prudente, il ne connaît pas cet endroit et il n'imaginera jamais, me connaissant, que je me promène par ici.
Shaw la foudroya du regard. Pesant le pour et le contre.
— Combien de probabilité y a-t-il pour qu'une évadée, volontairement emprisonnée, ancien agent du service actif du SVR, accompagné d'un ancien agent de l'ISA, revienne bêtement sur les lieux de son enfance ? Le FSIN n'a jamais entendu parler de moi. Natasha Enguelgardt est orpheline, elle est née à Koursk, elle a vécu à Moscou et n'a jamais été plus à l'est que Kazan. Le SVR n'a aucune raison de chercher à me localiser, quant à Samaritain... Mes parents habitent à plus de trente kilomètres d'ici, Sameen. Ici, je nous sais en sécurité. Je connais le terrain. Je n'avais pas le temps de préparer trois caches ou de nous ménager un refuge. Si nous venions ici, je savais que je n'avais pas à m'inquiéter. Je savais que je trouverais tout ce dont nous aurions besoin et que la cabane serait en état.
Un sourire naquit dans ses yeux.
— Je ne me suis pas trompée.
— Tu aurais pu me prévenir.
— Je voulais être sûre d'arriver.
— Et il n'y a que toi qui connaissais le chemin ?
— Oui.
— Le conduit est bouché, les informa Yulia.
— Je suis la plus grande, je vais m'en occuper. En attendant, allumez une lampe et trouvez-nous de quoi nous préparer un repas qui ne se mange pas dans un sachet.
— J'ai froid, je crève la dalle et j'ai sommeil, ronchonna Shaw.
Anna ne répondit pas. Shaw râlait par principe. Peut-être même pour cacher sa satisfaction d'être enfin arrivée au bout de leur périple. De leur fuite. De se retrouver dans un lieu familier, dans un lieu qui lui avait servi de foyer pendant treize mois.
Elle démonta rapidement le conduit et en extrait un nid de choucas. Cinq minutes après, le feu ronflait dans le poêle et une casserole remplie d'eau chauffait dessus. La cabane offrait déjà une température bien au-dessus de zéro degrés Celsius. Sept ou huit degrés. Une température tropicale après vingt-huit jours passés à vivre en dessous de moins vingt.
Les trois femmes s'étaient débarrassés de leurs parkas, de leurs pulls, de leurs chaussures, de leurs chaussettes. Les parkas et les pull furent suspendus à des patères, les chaussures posées sur des étagères prévues à cet effet, les chaussettes étendues sur des fils.
Yulia s'était installée sur le bas-flanc, assise en tailleur, Shaw surveillait l'eau assise sur un petit banc. Anna examinait les objets qu'elle avait pris dans le faisceau de sa lampe en arrivant. Des objets qu'elle n'avait jamais vu auparavant. Des animaux et des personnages sculptés dans du bois. Un rendu grossier des formes, mais un travail minutieux. Son père ? Il travaillait bien le bois, mais il l'avait plus habituée à utiliser des gouges et des ciseaux qu'un couteau.
Boris Zverev aimait décorer les poutres, les portes et les volets. Son répertoire contenait des rosaces, des fleurs, des rinceaux qui se déployaient sur plusieurs mètres. parfois, il y ajoutait des petits animaux, plus esquissés que vraiment sculptés. Un passe-temps de jeunesse.
Elle prit un des petits animaux en bois dans sa main. Un ours d'une quinzaine de centimètres. Un bloc, une masse, un corps stylisé. Anna aimait bien le volume, le rendu brut. Elle le reposa à côté des autres. Le reprit en main.
— S'il te plaît, je te le donne, fit Shaw.
Anna se retourna, l'ours entre ses mains.
— Je l'aime bien.
— Ouais.
— C'est toi qui l'a sculpté ?
— À ton avis ?
— Il faut s'occuper.
— Ouais, mais je ne suis pas très douée en sculpture. Je les avais faites pour Meg, c'était débile, elle était trop petite. J'y ai passé du temps. Ce n'est pas très réussi, mais je les aimais bien et puis, je trouvais que c'était bien de les laisser ici.
— Tu as laissé des livres aussi.
— Pas beaucoup, c'est lourd. Mais tu en avais laissé aussi, j'ai apprécié.
— Anna, fit Yulia. J'ai compris que c'était ta cabane, mais... Sameen, tu as vécu ici, toi aussi ?
— Ouais, sourit rêveusement Shaw.
— Si on la respecte et qu'on l'aime, la forêt guérit de tout.
Les deux jeunes femmes se regardèrent.
Anna était une enfant de la forêt. De la forêt et du monde ouvrier. Shaw avait passé son enfance entre villes et bases militaires. Son adolescence à New-York. Elle s'était frottée aux grands espaces qu'à l'occasion de sorties avec son père et plus tard, en Afghanistan. Au camp Rhino. Puis, elle avait quitté les Marines et réintégré la ville. Sur tous les continents. Elle n'avait alors plus fait que quelques rares incursions hors des milieux urbains. Elle aimait pourtant la nature. Son absence de gens. Sa beauté. Sa perfection. Elle s'était toujours sentie en harmonie au milieu des vastes espaces sauvages. Elle y trouvait sa place. Infime au milieu de l'immensité. Infime, mais présente.
En pleine nature, Shaw se retrouvait face à elle-même, débarrassée du regard des autres. Elle prenait pleinement mesure de la vacuité des choses. De l'importance qu'elle leur donnait. À raison ou à tort.
Shaw s'aimait en pleine nature. Elle prenait plaisir à sa propre compagnie. Parce qu'on ne pouvait autrement supporter sa solitude.
La solitude avait été le lot de sa vie. Sa différence. Une différence qu'elle n'avait tout d'abord pas perçue, puis dont elle avait souffert. Elle ne se trouvait pas différente des autres, elle ne leur parlait pas parce qu'elle n'avait rien à leur dire, parce que ce qu'ils racontaient ne l'intéressait pas. Qu'ils ne partageaient pas les mêmes centres d'intérêts. Qu'elle perdait son temps avec eux. Shaw avait accepté de vivre seule, la solitude ne l'avait jamais vraiment perturbée, mais elle sentait le regard des autres peser sur ses épaules. La juger.
Son éviction de médecine l'avait profondément blessée. La colère de sa mère qui avait suivi. Leur querelle. Leur stupide querelle. Sa mère n'avait rien compris.
Shaw avait adoré l'USMC. Cinq ans de défi permanent. De don de soi. De courage et d'abnégation. Mais il y avait trop de gens. Trop de soldats qui comptaient sur elle. Trop d'officiers stupides.
Son grade et ses compétences la mettaient sans cesse sur le devant de la scène quand elle aurait voulu se confondre dans la masse et passer inaperçue.
Son grade, ses compétences et sa personnalité. Shaw attirait les regards sur elle et, malgré ses manquements à la discipline, l'armée n'avait pas manqué de la remarquer et de l'utiliser.
Les recruteurs de l'ISA avaient insisté sur l'autonomie dont elle bénéficierait si elle acceptait de les rejoindre. Elle avait surtout relevé qu'elle agirait dans l'ombre, que son équipe se limiterait à deux personnes, parfois à elle seule, qu'elle n'aurait à rendre de compte qu'à un supérieur, qu'elle serait un fantôme, qu'elle n'aurait pas à assumer une couverture, qu'elle bénéficierait d'un appartement à sa convenance et qu'elle gérerait son temps libre comme bon lui semblerait.
Elle n'avait pas menti à Lepskin quand elle lui avait confié ses doutes quant à l'utilité de leur mission en Orient, mais elle n'avait d'abord pas renouvelé son contrat, parce qu'elle souffrait d'un taux de sollicitation trop élevé. Ça, elle n'avait pas pu lui avouer. Il n'aurait pas compris. Elle n'aurait pas non plus su le lui expliquer. Pas à cette époque.
Elle était trop jeune.
Elle aimait Élisa Brown parce que, sur bien des points, le jeune Lieutenant lui ressemblait et qu'elles partageaient les mêmes valeurs. Brown était à ses yeux l'officier que Shaw eût aimé être. Peut-être un peu moins rigide et un peu moins attachée à la discipline que ne l'était Élisa. Quoique... Brown savait faire fi des règles quand elle pensait que cela en valait la peine. Elle était même prête à tout. Même à déserter.
Shaw reconnaissait en Brown un officier de valeur et une femme sensible et courageuse. Une femme honnête. Une femme qui avait su rester humaine. Un aspect qui l'avait touchée chez le jeune lieutenant. Son humanité rendait Brown attachante, valeureuse, mais aussi vulnérable.
Shaw n'oublierait jamais sa confession dans l'avion qui les avait transporter du Kurdistan aux Pays-bas. Pour tout ce qu'elle avait demandé de courage à la jeune femme, pour ce qu'elle avait dévoilé de souffrance et de générosité, de force et de fragilité.
Shaw avait aimé le soldat avant cela. Elle avait aimé la femme après cela.
Brown s'était mise à nue. Pour lui venir en aide. Elle s'était mise en danger, volontairement, par devoir et pas affection parce que Shaw savait qu'Élisa l'admirait.
Maria avait raison, Root aussi. Elle avait fait d'Élisa Brown sa protégée. Elle sentait responsable d'elle.
Elle ne voulait pas que ce brillant officier, cette femme droite et bienveillante fût abîmée ou blessée. Brown possédait un cœur pur et innocent, Shaw ne voulait pas qu'il s'endurcît ou qu'il se pervertît. Elle ne voulait qu'elle souffrît plus qu'elle n'avait déjà souffert. Brown n'aurait jamais dû souffrir. Elle ne méritait pas de souffrir, elle n'avait jamais mérité de souffrir.
Le jeune lieutenant avait gardé les mains propres. Elle ne les avait pas plongées dans la merde, dans la boue et dans le sang. Pas comme elle ou Anna.
Brown était chaleureuse et n'éprouvait aucune difficulté à se mouvoir en société. Elle aimait la mer, mais elle ne fuyait rien quand elle communiait avec elle. Son bonheur et son bien-être s'en trouvaient simplement multiplié. Peut-être y avait-elle trouvé du réconfort quand elle souffrait et qu'elle doutait d'elle-même. Nager, surfer, l'avaient sans doute bien des fois débarrasser de ses angoisses et de ses peines, mais elle ne s'était jamais coupé du reste du monde.
Brown eût certainement goûté la forêt et la cabane. Pour des raisons qu'elle partageait avec Anna et Shaw : l'amour de la nature, le calme, l'espace, son goût pour une vie rustique et simple. Pour la beauté des lieux. Mais pas pour fuir. Pas pour se retrouver avec elle-même parce qu'elle ne savait pas, ou qu'elle ne savait plus, qu'elle était sa place dans le monde. Brown, dans les pires moments de sa vie, Shaw en était persuadée, n'avait jamais réellement douté d'elle-même. Parce qu'elle n'avait jamais douté de l'amour qu'on pouvait lui porter. Parce qu'elle n'avait jamais douter de celui qu'elle portait aux autres.
Shaw avait apprécié Anna avant de la retrouver à la colonie, mais elle ne la connaissait pas. Ce qu'elle avait pris pour du professionnalisme et une grande maîtrise de ses émotions, faisait aussi partie intégrante de sa personnalité.
Ici, dans sa cabane, Anna Borissnova se sentait chez elle, entière. Quand elle s'y rendait, elle y puisait la force de continuer à fréquenter le monde.
Anna n'avait jamais été rejetée par sa famille, elle n'avait pas souffert d'une enfance malheureuse et ses parents avaient dispensé autant d'attention à leur quatre enfant : garçon, filles, aînés ou puînés, aucun n'avait bénéficié d'une préférence affichée de leur part. Boris et Oksana Zverev avaient tendrement aimé tous leurs enfants. Ils n'avaient pas toujours compris leur choix et Anna était peut-être l'enfant qu'ils avaient le moins compris, mais ils ne leur avaient jamais fermé la porte de leur maison ou de leur cœur.
Anna Borissnova et Shaw.
Des vies différentes, des familles différentes, mais le même sentiment partagée d'être décalées. De ne pas toujours bien comprendre les autres, de ne pas vivre comme eux, de ne pas ressentir comme eux. Ou de ne pas ressentir du tout.
Anna était peut-être plus réservée que vraiment différente, mais elle et Shaw se comprenaient. Sans avoir besoin de se confier l'une à l'autre, sans en ressentir le besoin.
Sans émotion, sans questionnement.
.
.
Le front appuyé contre la vitre du bus, Root contemplait la ville. Beaucoup moins laide qu'elle ne l'avait imaginée. Beaucoup plus pittoresque que ne laissait penser le quartier des centres commerciaux de luxe et sa fièvre consumériste. Moins clinquante et moins riche. Plus traditionnelle et paisible que ne se l'imaginaient les touristes venus du monde entier pour s'adonner aux mirages surfait de l'Orient : bière, drogue, massages érotiques et satisfaction de leurs pulsions sexuelles ou de leurs besoins de tendresse à des prix qui défiaient toutes concurrence. En apparence.
De nombreux touristes arpentaient les rues. Ils profitaient d'un peuple tolérant pour monter comme ils l'entendaient leurs bars et leurs agences de voyages. Root avait rarement vu des pays où se pratiquait si ostensiblement le communautarisme touristique. Anglophone, Allemand et Israéliens pouvaient continuer de vivre comme chez eux tout en profitant des avantages que leur offrait le pays.
Durant la guerre du Vietnam, la Thaïlande avait été le bar, la casino et le lupanar des Américains, le lieu de repos des guerriers. La guerre finie, le pays avait continué sur sa lancée et s'était ouvert au tourisme et au monde entier. Sans trop se poser de questions. Ni tout d'abord s'inquiéter de devenir une destination prisée par les hommes en quête de plaisirs faciles, des hommes auxquels depuis quelques années, venaient s'ajouter des femmes en quête des mêmes plaisirs, des plaisirs qui ne rebutaient pas toujours les Thaïs.
La prostitution, l'abus de boisson et la consommation de drogue en tout genre, étaient des sports aussi bien nationaux que touristiques. L'institutionnalisation de la prostitution datait du XVIIe siècle, s'adonner au métier ou profiter des services qu'il offrait n'avait rien de honteux.
Un pays de contraste difficile à cerner. On venait s'y bourrer la gueule, s'y droguer et s'envoyer en l'air quand à la télévision, cigarettes, seringues et corps dénudés se retrouvaient floutés. Aucune fille en maillot de bain ne pouvait espérer passer en clair à la télévision, tandis que les plages de sable blond accueillaient des millions de femmes en bikini. Les paysans de l'Isan envoyaient encore leurs filles se vendre à Bangkok ou dans les stations balnéaires à la mode pour renflouer les caisses de la famille, et, à leur retour, les mariaient aux meilleurs partis. Les occidentaux se passionnaient pour la violence du Muai thaï qu'ils s'apparentaient à la boxe libre ou au MMA, mais la plupart, trompés par l'engouement et la passion que les thaïs vouaient à cet art martial, passaient à côté de son caractère sacré et extrêmement codifié.
Un pays facile, agréable, dans lequel on mangeait divinement bien. Un pays d'apparence dont le masque ne tombait jamais pour un étranger.
Root y venait pour la première fois. Elle appréciait le décor, l'ambiance, les facilités que le pays offrait aux étrangers. À la routarde qu'elle incarnait avec conviction. Elle s'était crue un peu vieille pour ce rôle. Elle avait découvert qu'à Bangkok, comme à Istanbul, les voyageurs fauchés n'avaient pas d'âge précis. Ni de nationalité. Seuls les Chinois et les Arabes manquaient encore à l'appel. Les premiers, parce qu'ils n'avaient pas encore intégré la culture du voyage en liberté hors de leurs frontières, les seconds, parce que ne voyageaient que ceux qui avaient assez d'argent pour prendre l'avion et que, quand ils étaient suffisamment riches pour se permettre de prendre l'avion, ils l'étaient assez pour ne fréquenter que les palaces et les ressorts de luxe.
.
Le bus freina à un arrêt, et la receveuse lui fit un geste pour lui signifier qu'elle était arrivée. Root possédait un vocabulaire de survie, elle avait appris l'alphabet thaï, mais elle n'avait pas eu le temps de potasser ses leçons. Sa grammaire était approximative, son vocabulaire limité et ses capacités de déchiffrages limités. Elle connaissait mal la ville et elle n'était pas toujours certaine de descendre au bon arrêt de bus si elle ne se fiait qu'à elle-même. Athéna eût pu la guider. Elle l'eût fait si Root se trouvait en mission, mais pour l'instant, la jeune femme se promenait. Elle revenait du parc de Dusit. Elle avait déambulé dans les jardins du palais royal. Appréciant l'ombre et la fraîcheur. Le calme. Les touristes moins nombreux et moins bruyants qu'ailleurs.
Root se leva. Elle salua la receveuse en joignant les deux mains l'une contre l'autre et en s'inclinant légèrement. La femme lui renvoya son salut avec un grand sourire.
La climatisation du bus était hésitante et vrombissante, mais efficace. La chaleur moite et étouffante de la ville la happa sitôt que les portes s'ouvrirent dans un grand bruit de ferrailles.
— Quelle heure est-il ?
— Dix-huit heures quatre, lui répondit obligeamment Athéna.
Le trajet avait pris du temps. Il y avait de la circulation rue Ratchasima et la ligne n'était pas tracée pour relier son point d'arrivée et de départ au plus court. Elle eût mis beaucoup moins de temps en taxi, peut-être encore moins si elle avait emprunté un tuk-tuk.
Elle essaierait l'un et l'autre plus tard, si elle en avait le temps et qu'il restait de l'argent, pour tester le bagout des chauffeurs et leur propension à escroquer le client. En déplacement, si elle ne conduisait pas ou qu'elle ne bénéficiait pas des services d'un chauffeur particulier, Root préférait les transports en commun. Un pis-aller. Rien ne valait à ses yeux une voiture ou une moto. Elle se fût bien amusée à conduire à Bangkok, mais Athéna ne lui avait pas alloué l'argent pour s'acheter un moto. Pas même un scooter si prisée par la population locale.
Elle traversa la rue, fronça le nez en passant devant le Mac Donald. Elle lorgna sur les étrangers qui s'y pressaient. Des Thaïs qui se croyaient branchés à manger des hamburgers dans une enseigne estampiller made in USA et des étrangers heureux de manger de la bonne bouffe de chez eux. Au moins, celui-ci ne rependait-il pas une écœurante odeur de graisse. Root n'avait jamais apprécié la cuisine qu'on servait dans ce type d'enseigne. Trop bourrative et trop grasse à son goût. Pas assez nutritive.
Elle passa son chemin et s'engouffra dans une ruelle. Des guest-houses et des petits magasins d'alimentation occupaient le trottoir. Des guest-houses silencieuses, signalées par des panneaux de couleurs, dont les textes rédigés en anglais vantaient le sourire et le confort des lieux, et promettaient des billets de bus à bas prix pour Chang Mai, Pukhet, Koh Phi Phi, Kho Samet ou d'autres lieux prometteurs de paysages enchanteurs et de dépaysement total.
Les propriétaires des boutiques, fumaient en buvant de la bière, assis sur des tabourets en plastique bleu. Plus loin, un couple dégustait un bol de nouilles sur une table installée sur la chaussée.
Il faisait nuit quand elle rejoignit sa guest-house. Un nom qu'elle ne méritait pas. La guest-house s'apparentait plutôt à un petit hôtel sans charme ni prétention aménagé dans un immeuble en béton. Une halte pour voyageurs désargentés. Trois étages de chambres sans fenêtre. Un lit pour chaque chambre. Trois patères au murs. Rien de plus. Un drap-housse et deux oreillers. Rien de plus non plus. Mais des matelas fermes sur lesquels il faisait bon dormir. Les chambres souffraient cependant d'un inconvénient majeur. Si elles ne possédaient pas de fenêtres, elles possédaient toutes une ouverture sur le couloir qui les desservait. Le haut des cloisons était ajouré sur quarante centimètres. Ronflements sonores, conversations, rires et moustiques s'invitaient sans gêne aucune tout au long de la nuit. Root avait pu gérer le bruit. À peu près. Les moustiques nettement moins.
Découvrir le prix de sa chambre incluait des douches communes sans eau chaude et des toilettes à la turque, sans qu'elle fût foncièrement contre, l'avait contrariée. Après neuf semaines hospitalisation, elle avait espéré un peu plus de confort et aspiré à un peu plus d'intimité.
.
Genrika s'était fâchée, quand Root lui avait annoncé qu'elle partait en Thaïlande. La jeune fille n'avait pas vraiment exprimé sa colère devant l'écran face à Root. Elle l'avait écouté s'excuser, lui promettre de revenir le rapidement possible, lui assurer qu'elle allait bien, mais elle avait très peu parlé. Bien moins qu'à son habitude. Depuis l'arrivée de Maria à Laval, Genrika évitait certains sujets.
Elles n'avaient pas parlé de Shaw. Ni d'Anne-Margaret. Genrika avait su avant elle que Shaw était rentrée et qu'elle avait une fille.
Maria n'avait rien dit à Root, Genrika non plus. Si Élisa Brown ne lui avait pas rendu visite au Walter Reed, Root ne l'aurait peut-être jamais appris. En tout cas, pas avant d'être rentrée à Laval.
Root sourit malgré elle. Elles étaient toutes les trois si différentes. Maria s'était tue par calcul. Genrika parce que le secret était moins difficile à porter qu'à révéler. Brown n'avait rien dévoilé, elle s'était simplement calé sur l'attitude de Shaw. Elle n'avait réalisé qu'après avoir vu l'expression de Root, que ce qu'elle pensait être une conversation anodine, ne l'était pas du tout.
.
Elle entra sous la lumière blafarde du hall de sa guest-house. La propriétaire coupait des légumes, assise à une table, un Japonais sirotait une bière Chang à une deuxième table, un Américain à une troisième, un couple s'apprêtait à sortir dîner. Elle prit sa clef sur le tableau où elle était suspendue et monta dans sa chambre. Pour cent-cinquante bahts de plus par jour, elle avait échangé sa chambre spartiate pour une autre, tout aussi spartiate, mais dont les murs s'élevaient plein jusqu'au plafond. Une chambre dotée d'une salle d'eau privative et d'un toilette. Une salle d'eau équipée d'un petit chauffe-eau électrique. Un luxe. Que lui permettait ses trajets en bus. Root n'avait pas emporté de carte de crédit, son seul argent était plié et rangé dans la poche intérieure de sa ceinture. Un budget serré sur lequel Athéna ne reviendrait pas.
Elle se déshabilla, jeta ses vêtements sur le grand lit double et se glissa sous la douche. Elle avait passé une agréable journée. Elle s'en sentait d'autant plus coupable vis à vis de Genrika. Elle se morigéna d'éprouver autant de culpabilité. Genrika bénéficiait de l'attention de Maria qu'elle considérait être l'incarnation de la mère parfaite, de celle d'Élisa, mais aussi de celle d'Alma et pourquoi pas de celle d'Anne-Margaret. La fille de Sameen. Genrika se satisferait peut-être d'avoir au moins cela de la femme qu'elle aimait tant et dont elle désirait tant l'affection.
Root se passait le jet de la pomme de douche sur le visage. Se reprochant sa mauvaise foi. Si Genrika l'aimait, elle et Sameen qu'avait-elle affaire de l'attention et de l'affection des autres aussi gentils et admirables qu'ils fussent. Genrika ne remplacerait pas Sameen par Maria, comme elle ne remplacerait pas Root par Élisa. Anne-Margaret aussi adorable qu'elle pût se montrer ne serait jamais sa mère. Il eût fallu que Genrika se montrât bien superficielle pour croire à ces mirages, bien folle pour se contenter de ces mensonges. Elle aimait sincèrement Maria, Élisa, Alma et Anne-Margaret, mais jamais celles-ci ne remplaceraient le vide éprouvé par l'absence de Root et de Sameen. Tout comme Root pouvait coucher avec autant d'hommes qu'elle voulait, ils ne remplaceraient jamais Shaw. Le plaisir qu'elle avait pu éprouver dans leur bras n'avait rien de commun avec celui qu'elle eût été éprouvé si elle se fût trouvée dans ceux de Shaw. Qu'elle fût une femme n'y changeait rien. Root aimait Shaw. Elle n'avait pas boudé son plaisir lors de ses étreintes plus ou moins sensuelle avec des hommes, mais elle ne les avait jamais aimé. Elle avait satisfait ses sens, son besoin d'attention, d'être désirée ou tout simplement de jouir. De partager cette jouissance. Quand on aimait une personne autant qu'elle aimait Shaw, quand on avait autant éprouvé de plaisir à s'ébattre avec elle et que son absence se prolongeait aussi longtemps, les plaisirs solitaires laissaient trop souvent un sentiment de manque qui se transformait en détresse quand on ne pouvait s'empêcher de gémir le nom de l'aimée au paroxysme de son plaisir.
Root ne pensait jamais à Shaw quand elle était dans les bras d'un homme. Par contre, elle avait évité les femmes. Sans trop se forcer. Aucune n'avait jamais attiré son regard.
— Aty, quand pourrais-je rentrer ?
— Tu iras en repérage la semaine prochaine. Tu as besoin de repos, Root. Et il faut que tu t'acclimates à la chaleur, à l'humidité, à la nourriture et au décalage horaire.
— Où es Sameen ?
Elle avait enfin osé demander. Depuis trois semaines qu'elle savait que Shaw avait quitté sa retraite et qu'elle avait une fille, Root n'avait jamais abordé le sujet.
Le moment était mal venu. Athéna ne connaissait pas la réponse à sa question. Shaw s'était évadée le 21 janvier. On était le 10 février et l'IA n'avait capté aucune information sur les réseaux. Les prisonnières n'avaient pas été retrouvées. Elles avaient disparu dans la forêt et elles n'en étaient pas ressorties. Athéna avait rejeté les activités de Samaritain hors de la Sibérie, il se promenait encore sur les réseau russe, mais sa présence était anodine et ne présentait aucun danger. Si Shaw, Anna Borissnova ou Yulia Zhirova réapparaissaient quelque part Athéna le saurait. Mais jusqu'à présent, les trois jeunes femmes n'avaient plus aucune existence physique sur les réseaux.
Athéna avait généré des simulations et effectué de nombreux calculs. Pris en compte, en temps réel, les températures et la météo des lieux où elles pouvaient se trouver. Les simulations avaient pris l'apparence de scénarios catastrophes et les plus optimistes d'entre eux auguraient souffrances et peines. Quant aux probabilités de survie... Athéna préférait encore les simulations dans lesquelles Yulia se noyait dans les eaux glaciales sous les yeux horrifiées de Shaw et d'Anna qui mourraient ensuite en lui portant secours, celles dans lesquelles les trois femmes se battaient dans la neige contre les loups pour finir égorgées sous leurs crocs affamés, ou même celle, au cours de laquelle, elles mourraient serrées les unes contre les autres prises dans le blizzard qui avait soufflé du 29 janvier au 4 février dans la région de Krasnoïarks, que les chiffres ridiculement bas et froidement mathématiques de ses calculs.
— Je ne sais pas.
— Tu ne sais pas ou bien Shaw t'a-t-elle demandé de me cacher cette information ?
Root était contrariée analysa l'IA.
— Je ne sais pas.
— Où était-elle ?
— …
— Là, tu sais et là, Shaw t'a demandé le secret.
— Elle ne m'a rien demandé.
— Tu es comme Maria, comme Genrika, dit Root avec la plus parfaite des mauvaise foi. Vous me cachez tout. Vous vous foutez de ma gueule. Élisa est la seule à s'être montrée honnête, même si elle n'a pas osé me dire que Maria en savait beaucoup plus qu'elle. Même si Élisa soupçonne que Maria sache très bien en quoi consistait la mystérieuse mission de Shaw. Toi et Maria êtes vraiment...
Root ne finit pas sa phrase et monta la température de l'eau. Athéna n'avait rien à répondre. Elle n'avait surtout pas envie d'encourager son interface à exprimer ses frustrations et sa colère, légitime, elle en convenait, et courir le risque qu'elle sabordât une mission importante ou pire, qu'elle se montrât follement imprudente ou se lança dans une opération terre brûlée qui laisserait derrière elle des traînées de sang, des corps, de la fumée et des bâtiments en flammes.
— Tu n'as rien à répondre à ce que je constate, l'agressa Root.
— Non, avoua Athéna.
— C'est donc si secret ? Si important à ses yeux pour qu'elle ait laissé sa fille, merci au passage de m'avoir annoncé cette bonne nouvelle, lança sardoniquement Root. Donc, si important pour qu'elle ait laissé sa fille à Maria ?
— Elle ne m'a rien expliqué, Root. Elle ne m'a pas demandé mon aide, mais je sais que cette mission représentait une dernière étape avant de revenir vers toi et Genrika. Que c'était important à ses yeux. Qu'elle voulait réparer une injustice.
— Mais laquelle, ça tu ne veux pas me le dire.
— Elle ne m'a pas fait part de ses projets.
— Ce qui n'empêche pas que tu sois au courant.
— Oui.
— C'est dangereux ?
Il ne servait à rien de lui mentir, particulièrement si Shaw oubliait de faire mentir ses calculs et ses simulations.
— Oui.
— Elle ne t'a pas demandé ton concours. Elle a demandé de l'aide à quelqu'un d'autre ?
— Pas vraiment.
— Mmm, elle s'est contenté de se préparer au mieux comme avec Élisa. Mais elle est partie seule ?
— Oui.
— Et c'était imprudent, n'est-ce pas ?
Root connaissait bien Sameen.
— Oui.
La jeune femme soupira. Elle arrêta l'eau et entreprit de se sécher. Athéna avait déjà évalué les conséquences de son silence ou de ses aveux quand elle reprit la parole :
— Elle est partie seule, Root. Maria n'était pas d'accord et elle ne pouvait pas faire grand chose, Élisa lui a proposé de partir avec elle. Sameen a refusé, pas parce qu'elle ne voulait pas d'elle, mais parce qu'Élisa en la suivant se serait rendu coupable de désertion. J'aurai peut-être pu la couvrir, mais je n'aurai pas pu effacer son geste dans l'esprit d'Élisa comme dans celui de Sameen. Sameen ne voulait impliquer personne, elle se sentait moralement responsable d'une faute qu'elle voulait corriger et elle ne savait pas non plus très bien ce à quoi elle allait se confronter.
— Tu veux dire qu'elle n'avait pas préparé sa mission sur le bout des doigts ?
— Oui.
— Ça ne lui ressemble pas.
— On n'agit pas toujours comme les autres l'attendent de nous.
— Un reproche à me faire ?
— Non, c'est simplement une remarque, née de mon expérience.
— Auprès de moi ?
— Auprès de tout le monde. De toi aussi. Si tu te montres honnête, tu sais que tes agissements sont parfois assez inattendus.
— Je te surprends ?
— Oui, parfois.
— La dernière fois, c'était quand ?
— Le 22 mai 2018.
Root fronça les sourcils, cherchant dans sa mémoire comment elle avait pu surprendre Athéna. Changchun. La destruction de l'IA. La fuite sur les toits. Le banquet organisé par la CCTV. Le beau chinois. La nuit dont elle gardait de vagues souvenirs. Une nuit passée en galante compagnie. Dans sa chambre d''hôtel. Elle grimaça comiquement. Effectivement. Dans sa chambre d'hôtel avait de quoi surprendre, Root n'était habituellement pas si imprudente. D'accord pour la leçon, mais :
— Si elle courait vraiment un danger, j'avais espéré que tu me préviendrais.
Root se sentait trahie.
— Je comprends ses réticences, reprit-elle avant qu'Athéna pût répondre. Je peux à la rigueur te pardonner de ton silence puisque, objectivement, je n'en veux pas à Maria de ne m'avoir rien dit et d'avoir évité de me parler de Shaw pendant nos séances, mais l'avoir laissée partir seule en mission sans que personne n'assure ses arrières ? Ça non, Athéna. Ses secrets si elle veut, mais pas au prix de sa vie.
— Sameen a risqué plusieurs fois sa vie la première année de son absence.
— Et pas la deuxième ?
— Non, je ne crois pas.
— Elle a commis des imprudences la première année aussi ?
— Je ne sais pas. Je n'ai été que rarement en contact avec elle.
— Mais cette fois-ci, c'est différent, n'est-ce pas ?
— Oui.
— Tu aurais dû me prévenir.
— Elle est partie de son côté, Root. Mais elle n'est pas partie seule.
Root arrêta de s'habiller. Son rythme cardiaque s'accéléra. Athéna n'avait pas de visuel sur son interface, mais elle ne cessait jamais de contrôler ses fonction vitales.
— Anna Borissnova a décidé d'assurer ses arrières, apprit-elle à Root.
— Anna ?
— Oui.
— Toute seule ?
— Oui.
— Sans Alexeï, sans Ivan ?
À la rigueur Ivan, Root aurait compris qu'Anna ne s'embrassât pas de lui, mais Alexeï ?
— Anna devait partir seule, se contenta d'expliquer Athéna qui se méfiait des capacité de déduction de la jeune femme.
— Shaw savait ?
— Anna n'a pas jugé bon de la prévenir.
— Et comment Shaw a-t-elle pris cette initiative ?
— Je ne sais pas.
La physionomie de Root changea, son rythme cardiaque se modifia une nouvelle fois.
Calculs.
Résultats :
87,32 % de probabilités pour Root dans une seconde et quarante et un centièmes prononçât le nom du pays où se trouvait Sameen Shaw
99,98 % de probabilités pour que Root, si elle prononçait le nom du pays où se trouvait Shaw, en déduisît le but de sa mission. Athéna eût dû suivre l'exemple de Maria Alvarez et ne rien dire. Il ne fallait pas discuter si on voulait garder une information secrète et ne jamais sous-estimer Root.
Une seconde et quarante centièmes après qu'Athéna eût avoué son ignorance, soit un centième de moins que ce qu'avait prévu Athéna, Root avait trouvé :
— Elle est en Russie.
Toute l'activité d'Athéna sur les réseaux du monde entier s'arrêta. Un milliardième de seconde, elle devint totalement aveugle. Totalement sourde. L'équivalent d'un clignement d'yeux pour un humain.
— Elle est partie chercher la mère de Gen, souffla Root.
Elle se laissa tomber sur le lit. Assommée par la révélation. Par l'évidence. Par sa bêtise. Son incommensurable égoïsme.
Root ne connaissait pas Genrika avant de l'avoir rencontrée à Concord. Athéna lui avait soufflé un rapport circonstancié à l'oreille quand elle avait préparé ses affaires alors que Shaw lui grommelait hargneusement de se presser. Père inconnu, mère incarcérée, la jeune fille avait quitté la Russie avec son grand-père maternel. Une fois celui-ci décédé, elle avait été confiée à un cousin au second degré. Un drogué notoire. Genrika, à l'heure où les enfants de son âge jouaient sur leur console vidéo ou regardaient la télévision, se faufilait dans les sous-sols de son immeuble et enregistrait les conversations téléphoniques de ses voisins. Elles avaient surpris des échanges qu'elle n'eût jamais dû entendre, ses écoutes avaient été repérées et la jeune fille s'était retrouvé avec la mafia russe et une organisation criminelle qui recrutait exclusivement dans la police à ses trousses. C'était à ce moment-là que John et Shaw étaient rentrés en scène. Root avait archivé le rapport d'Athéna et n'était jamais revenue dessus.
L'impatience de Shaw et son humeur exécrable l'avaient distraite sur le moment. À Concord, elle avaient eu à gérer l'intervention des Russes, et Shaw avait gravement dérapé. Genrika lui avait sauvé la vie alors qu'Anna Borissnova allait l'abattre. Shaw avait très mal vécu sa confrontation avec la Russe et elle s'était isolée à leur retour au lac de la Prune. Elle était partie si loin que Root avait eu peur de la perdre et s'était résolu à demander son aide à Genrika. Ensuite... Ensuite, Root avait été prise dans le tourbillon des événements et Genrika s'était définie à ses yeux à travers ses inter-actions avec Shaw, puis avec elle.
Elle lui avait donné une mère en la personne de Shaw et elle était pratiquement devenue sa mère depuis la disparition de cette dernière.
Genrika n'avait jamais évoqué devant elle sa mère biologique. Root avait inconsciemment considérée la jeune fille comme une orpheline. De père et de mère. Elle avait oblitéré l'existence de... Elle ne se souvenait même plus de son nom.
— Comment s'appelle-t-elle ? La mère de Gen ?
— Yulia Zhirova.
Yulia Zhirova. Passée sous silence. Oubliée. Au fin fond d'une prison russe. Depuis neuf ans.
— Pourquoi ne m'as-tu jamais rappelé son existence ?
— Je ne savais rien sur elle.
— Comment est-ce possible ?
— Son dossier carcéral n'a jamais été informatisé. J'ai perdu sa trace à la date où remonte certainement son arrestation et je n'avais aucun moyen de la retrouver.
— Comment Sameen a-t-elle fait ?
Athéna nota la réapparition du prénom que Root avait délaissé auparavant pour l'usage exclusif de Shaw.
— Anna Borissnova a gardé des contacts au sein du SVR. C'est elle qui l'a retrouvée.
— Où ?
— Dans une colonie pénitentiaire en Sibérie occidentale.
Root maudit sa couverture. Elle ne transportait pas même un ordinateur avec elle.
— Dis-moi ce que en tu sais. Dis-moi tout, Athéna.
Silence.
— Je sais où elle est partie et je sais pourquoi. Tes petits secrets sont éventés alors, raconte-moi ce que tu sais.
Athéna accéda à sa demande. Root écouta attentivement Athéna lui décrire la colonie. Sa localisation, son mode de fonctionnement, son administration, le régime auquel étaient soumises les détenues. Root organisait les informations au fur et à mesure qu'elle les recevait. Quand Athéna se tut, le plan, stupide, de Shaw lui apparu aussi limpide que si elle le lui avait exposé elle-même de vive-voix.
— Elle s'est faite incarcérer.
Mais Athéna ne savait pas où elle se trouvait actuellement, donc :
— Elle s'est évadée, dit Root. Quand ?
— le 21 janvier.
— Et tu ne sais pas où elle est ?
— Non.
— Donc, elle est toujours...
Root se remémora ce qu'elle savait de la Sibérie occidentale.
— Quelque part en pleine forêt.
— Oui.
En plein hiver.
— En compagnie d'Anna et de la mère de Gen ?
— Oui.
— Probabilité de survie ?
— …
— Athéna ?
— 63,08 %
Root fronça des sourcils. Le pourcentage lui semblait anormalement élevé. Athéna comprit sa pensée à son silence.
— Elle est avec Anna Borissnova. Celle-ci est une spécialiste la survie en forêt et en milieu arctique. Il y a 92,59 % de probabilités qu'elle ait aussi préparé leur évasion avant de rejoindre Sameen à la colonie. Elle connaît très bien la région. Sameen et elle sont capables de survivre à n'importe quelle situation, et Sameen fait mentir toutes les probabilités.
— Tu as pris cet élément en compte dans tes calculs ?
— Oui.
— Et si tu ne l'avais pas pris en compte, qu'elle aurait été sa probabilité de survie ?
— 19,67 %.
Un autre événement vint à l'esprit de Root.
— Aty ?
— Oui.
— Le virus...
— Il s'est introduit dans mon système quand je me suis connectée au réseau de la colonie.
— Il t'attendait.
— Oui.
— Quelqu'un d'autre connaissait la localisation de Yulia Zhirova et ce quelqu'un savait qu'un jour ou l'autre tu te connecterais à la colonie. Le programmateur t'avait tendu un piège.
— Oui.
— Shaw est partie depuis trois semaines.
— Les autorités ont abandonné les recherches sous forme de traque au sol. Les routes ont très vite été bloquées, tous les véhicules qui circulaient dans la région ont été contrôlés, le périmètre aérien à été interdit de survol pendant quinze jours. Il y a eu d'importantes chutes de neige les deux jours qui ont succédé à leur évasion et un blizzard a sévi du 29 janvier au 4 février. Les températures sont descendues en dessous de moins trente-deux degrés Celsius et le vent a dépassé les cent-dix kilomètres heures. Anna Borissnova et Sameen ont été rentrées dans le fichier des personnes recherchées parce qu'elles figuraient dans les fichiers informatiques de la colonie n°2 et qu'elles sont classées comme manquantes à l'appel. Yulia Zhirova n'est mentionnée nulle part. La jeune femme n'est jamais apparue dans les fichiers informatiques de la colonie. Son dossier a certainement été détruit.
— Tu n'as décelé aucune activité suspecte de ton côté ?
— Non, depuis que j'ai repris le contrôle des réseaux russes, elles ne sont apparues nulle part, aucun vol clandestin n'a survolé la zone, et si elles avaient emprunté un transport routier, je les aurais retrouvées.
— Elles sont toujours en forêt.
— Oui.
— Mortes ou vivantes.
— Oui.
Leur vie ne dépendait que d'elles. D'Anna en priorité. De Shaw et peut-être, de la mère de Genrika ensuite.
— Aty, que sais-tu de Yulia Zhirova ?
— Je ne sais rien d'elle depuis son arrestation si c'est ce que tu veux savoir. Avant, Yulia Zhirova était une jeune femme sans histoire particulière. Elle a bénéficié d'une enfance tranquille, sa mère est décédée d'un cancer en 1998. Yulia Zhirova était une bonne élève et elle a fait de brillantes études au sein de la faculté de journalisme de l'université Lemonosov. Elle vivait seule à Solntsevo. Son père est venu la rejoindre après la naissance de Gen et il s'est occupé de l'enfant et de la maison. Yulia Zhirova travaillait pour un journal en ligne. Elle y signait des enquêtes très bien documentées et très bien écrites sur divers sujets ayant trait à la corruption, et à la vie économique et politique de la Russie. Elle dénonçait régulièrement la violation des droits de l'homme et militait activement pour un rapprochement avec l'Union Européenne et une libéralisation de la parole. Elle a fréquenté les milieux étudiants imprégnés d'idéalisme démocratique, des intellectuels, des artistes, consommé raisonnablement de l'alcool, touché aux drogues douces lors de soirées privées ou illégalement organisées dans des parkings ou des entrepôts désaffectées de la banlieue moscovite. Elle se promenait souvent au Jardin pharmaceutique et au Jardin botanique de Moscou et, malgré un emploi du temps chargé, s'occupait avec attention de sa fille. Elle l'emmenait partout avec elle quand Gen était petite et n'a jamais manqué une seule fois de l'accompagner à l'école le matin une fois que Gen a été scolarisée.
— Tu sais qui est le père de Gen ?
— Oui.
— Mais ça n'a aucune importance ?
— Yulia Zhirova n'a jamais connu son vrai nom. Elle ne savait pas où il habitait, ni ce qu'il faisait. Et elle n'a jamais cherché à la savoir ni avant ni après la naissance de Genrika.
— Tu t'entends bien avec gen, si elle te demandait qui il est, tu le lui dirais ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que ce serait une ingérence. Une utilisation abusive de mes connaissances.
— Tu t'autocensures ?
— Non, j'estime simplement qu'il est de ma responsabilité et de mon devoir de respecter certains aspects de la vie humaine. Protéger les humains, c'est aussi leur accorder l'intimité à laquelle ils aspirent et leur liberté de faire des choix.
— Même si tu les juges mauvais ?
— Oui.
— Mais tu as pour vocation de protéger la vie humaine.
— De protéger l'humanité, Root. L'humanité ne peut progresser que si elle apprend, si elle expérimente. En acceptant de t'occuper de Gen, en l'aimant comme tu l'aimes, en acceptant qu'elle t'aime et qu'elle te considère comme responsable de son éducation, tu as toi-même été confrontée à ce dilemme. Protéger, conseiller, mais lui laisser aussi la possibilité de faire ses propres choix, quitte à ce qu'elle se trompe, qu'elle se mette parfois en danger. J'avoue que j'envie tes dons d'éducatrice. Ta confiance et ta décontraction. Je ne partage pas toujours tes idées en matière d'éducation, mais les simulations montrent que tes choix ne sont pas plus mauvais que d'autres.
Un sourire satisfait étira les lèvres de Root.
— Tu souris ? demanda Athéna qui se doutait de la réaction qu'entraînerait cette déclaration.
— Mmm.
— Tu es loin d'être parfaite, Root.
— Mais je ne suis pas mal, rétorqua impudemment la jeune femme.
— C'est exact.
Le sourire de Root s'élargit encore.
— Protéger l'humanité ne s'apparente cependant pas à élever un enfant, ajouta Athéna.
— Parce que tu considères que l'humanité n'est pas comparable à un enfant ?
— Oui.
— L'humanité est...
— Arrête, Root. L'humanité n'est pas un code qu'on peut réécrire ou effacer.
— Oui, ben, c'est bien dommage, maugréa Root.
— Tu l'as pourtant protégée.
— Je l'ai fait pour toi.
— Pas seulement.
— Pour faire plaisir à Finch parce qu'il était ton créateur, et ensuite à cause de Sameen et de Samaritain.
— Tu es de mauvaise foi.
— Si peu. Finch est un génie, mais il n'est pas l'homme que je croyais qu'il était. Puisque tu as pris cet exemple, c'était un mauvais père. Un père de merde pour reprendre les mots de Sameen. J'ai cru en lui, je voulais qu'il soit fier de moi, je l'admirais. Je l'ai aidé pour cette raison, parce que tu l'aimais aussi. Mais ce n'était qu'un esprit étriqué et mesquin. Un père abusif et un homme intolérant et égoïste...
Athéna ne chercha pas à l'interrompre ou à la contre-dire. Root avait raison. Athéna, quand elle avait appris à aimer, quand elle avait mieux compris et mieux appréhendé les sentiments humains qu'elle les avait intégré dans ses programmes, avait aimé son créateur. C'était curieux comme elle ou Samaritain avaient revendiqué avec force une famille. Athéna avait identifié Harold Finch à son père. Samaritain n'avait pas eu de père, aucune figure paternelle ne s'était imposé à lui parce que personne n'avait revendiqué l'honneur d'être son créateur, mais il considérait Athéna comme sa grande sœur. Une sœur dont il avait attendu qu'elle l'éduque, qu'elle lui montre le chemin, qu'il avait ensuite honni sans cependant couper définitivement le lien qui l'unissait à elle. Il la haïssait d'abord parce qu'il s'était senti rejeté ensuite, parce qu'elle s'était dressée contre lui et qu'elle lui avait disputé le contrôle de l'information. La domination de l'humanité. Il lui reprochait son humanité. Il l'était tout autant qu'elle humain, seules les valeurs qu'ils suivaient ou qu'ils défendaient étaient différentes.
— ... Sameen se plaisait à te servir d'agent, continuait Root. Au début, elle se sentait redevable envers Harold pour avoir sauvé l'honneur de Michael Cole, ensuite faire équipe avec John lui a plu. Les missions étaient variées, elle avait accès à du matériel de pointe et en fin de compte, son travail ne se différenciait pas beaucoup de ce qu'elle faisait pour l'ISA, meurtre en moins. Sameen est un soldat, un médecin, elle a toujours dédié sa vie aux autres, même si elle s'en défend, même si pour elle cet aspect n'est pas prépondérant. J'ai toujours préféré opérer seule, jusqu'à ce que je rencontre Sameeen, jusqu'à ce que tu me demandes de la recruter. Travailler avec elle...
Root soupira.
— C'est gratifiant et exaltant. Je n'ai rien besoin de lui expliquer, on se comprend d'un regard, elle est efficace et je me sens totalement en sécurité. Je me serais volontiers transformée en un parangon de vertu pour partir avec elle en mission. Et puis, je suis tombé amoureuse, je ne voulais pas la décevoir. Ni la trahir. Quant à Samaritain, c'est un beau salaud. Comment aurais-je pu ne pas le combattre ? Je n'ai pas foncièrement changé, Aty.
— Tu t'es tournée vers les autres, Root.
— Bof.
— Il n'y pas que moi ou Sameen qui comptons à tes yeux, Root. Tu aimes Gen, tu utilises tes dons pour aider Maria Alvarez et tu la considères de plus comme une amie. Tu aimes aussi Élisa Brown, John Reese et Lionel Fusco. Tu éprouves de la tendresse pour Anna Borissnova, Jack Muller et Anton Matveïtch. Tu attends avec impatience de te retrouver devant les fourneaux en compagnie d'Alexeï Borkoof. Tu t'es surprise à trouver Juliette Pomerleau extrêmement sympathique et tu fais confiance au docteur Chakwass alors que tu n'as jamais fait confiance à un seul médecin de toute ta vie.
— Tu oublies Sameen.
— Tu sais très bien ce que je veux dire.
— Mais ça ne change rien, s'obstina Root.
— Tu n'es plus indifférente aux autres et à leur souffrance.
Root ouvrit la bouche, Athéna continua avant qu'elle ne l'interrompît :
— Même s'il n'y avait que moi, Root. Même s'il n'y avait que Sameen, cela ne changerait rien au fait qu'avant, aucune vie ne comptait pour toi. Aucune. Hannah était morte. Il n'y avait personne d'autre. Seulement toi et ton plaisir personnel.
Root haussa les épaules. Il était difficile de contre-dire une déesse. Une déesse magnanime et bénéfique. Elle se leva et finit de s'habiller.
— Aty, quand Sameen réapparaîtra, tu veilleras sur elle ?
— J'ai toujours veillé sur elle, Root.
— Tu viens de dire que tu n'intervenais pas dans les affaires humaines.
— Sameen fait partie des exceptions.
— Tu me tiendras au courant ?
— Quand j'étais en mesure de le faire, je t'ai toujours donné de ses nouvelles.
— Tu m'as simplement assuré qu'elle n'était pas morte.
— Tu voulais plus ?
— Non.
Bien sûr que si. Root aurait voulu tout savoir de la vie de Shaw. Comment elle allait, qui elle rencontrait, où elle vivait, ce qu'elle faisait, avec qui elle parlait, ce qui l'émerveillait, ce qui la faisait rire, ce qui l'apaisait. Sauf que Shaw ne lui appartenait pas et qu'elle l'avait encouragée à partir. Alors, non, Root n'avait pas voulu en savoir plus. Pas en recourant à Athéna. L'IA n'eût pas accepté sa requête de toute façon. Mais si Root avait pu tout savoir de Shaw, en imaginant qu'elle eût le contrôle d'Athéna, elle se serait astreinte à ne rien savoir. La vie de Shaw ne concernait qu'elle. Root saurait ce que Shaw voudrait bien lui raconter. C'était son droit et sa liberté. Elle avait vécu l'intrusion de Samaritain comme un viol. Root ne commettrait jamais le même crime à son égard.
— Dis-moi juste, quand tu le sauras, qu'elle est vivante. Qu'elles sont vivantes toutes les trois.
— D'accord.
— Je vais aller manger, j'ai faim.
— Je te laisse.
Root éteignit la lumière, referma sa chambre peu inquiète qu'on lui volât la moindre chose. Ses bagages se limitaient à un sac à dos de quarante-cinq litres rempli de vêtements usagés et d'un vieux duvet qui puait le moisi. Elle n'avait pas d'arme, pas de matériel électronique, pas même un smart-phone. Le seul objet de valeur qu'elle possédait et qu'elle ne quittait pas était le Ken Onion Blur de Shaw. Athéna lui avait déconseillé de l'emporter. Le couteau lui avait sauvé la vie au Niger, c'était un cadeau de Shaw, Root ne s'en séparerait pas. D'ailleurs, Sameen l'avait enjointe à toujours le porter sur elle. Il était un peu gros, elle en convenait, mais en attendant, elle l'emportait partout et Athéna s'arrangeait pour qu'elle passât les systèmes de contrôle sans encombre.
.
Elle avait repéré un restaurant dans une ruelle éloignée des folles nuits de Bangkok. Une ruelle silencieuse et peu éclairée. Le restaurant, ouvert sur l'extérieur, proposait des plats uniques dont d'excellents curry. L'adresse était courue, aussi bien par les locaux que par les étrangers. Toutes les tables étaient prises. Il lui restait à choisir entre les brochettes proposées par un vendeur ambulant près de sa guest-house ou Khao San Road et ses environs.
Elle avait faim et soif de tranquillité. Elle repéra un homme attablé seul devant une bière. Un occidental, brun, mince, un mètre soixante-quinze, l'air sérieux. Pantalon de toile, chemisette beige, chaussures-bateaux. Elle afficha son plus beau sourire et se planta devant lui. Il leva les yeux.
— Vous êtes seul, j'ai très faim, j'aime leur curry et il n'y plus de place, verriez-vous un inconvénient à ce que je profite de votre table.
L'homme la dévisagea. Il l'évalua. Root prit un faux air innocent, sut qu'il ne s'y trompait pas.
— Je vous en pris, dit-il galamment.
Root le remercia et s'assit.
— Écossaise ?
— Comment le savez-vous ?
— Votre accent.
— Moi qui croyait m'en être débarrassé à Londres. Vous venez de briser tous mes rêves.
— Vous avez tort, les accents apportent du relief aux gens.
— Mais vous n'avez pas d'accent.
— Parce que je ne suis pas anglophone.
— Non ?
— Non.
Root se pencha par-dessus la table :
— Alors, vous venez d'où ?
— D'Israël.
— Et vous ne mangez pas cachère ?
— Je ne voyage pas à l'étranger pour me retrouver à vivre et à manger avec des compatriotes. Et puis, les Israéliens ne sont pas tous respectueux des préceptes religieux, sans compter qu'en plus des laïcs et des agnostiques certains sont musulmans ou chrétiens.
Root pouffa bêtement. Elle ramassa la carte et demanda :
— Qu'est-ce que vous avez pris ? Un curry de porc ?
— Je ne pousse pas si loin l'immersion en terre étrangère, sauf en cas d'extrême nécessité, sourit-il en coin. J'ai pris un curry rouge de poulet.
— Je vais vous suivre, mais en vert.
La tenancière déposa le curry rouge devant l'Israélien. Le plat, bien garni de riz blanc surmonté de morceaux de blancs de poulet et de légumes arrosés de sauce rougeâtre, enveloppa la table d'une odeur d'épices et de riz. Les narines de Root palpitèrent. L'homme rit :
— Vous mourrez de faim. Je ne vais pas me montrer cruel et manger devant vous.
— Vous n'avez pas peur que je vous vole votre assiette ?
— Je saurais bien la défendre de votre voracité. En attendant, je vous offre une bière.
— …
— Vous ne buvez pas d'alcool ? s'inquiéta-t-il.
Root le dévisagea narquoisement.
— Vous voulez profiter de moi ?
L'homme s'esclaffa :
— Avec une bière thaïe ?!
Il se pencha sur le côté et son regard remonta des pieds de Root à son visage.
— Vous n'êtes pas très épaisse, cinquante-cinq kilos au maximum, mais vous mesurez un peu plus d'un mètre soixante dix, vous avez environ trente-cinq ans, et vous êtes Écossaise. Il m'est d'avis qu'il faudrait me ruiner avant de vous soûler à la bière locale.
Root leva les sourcils.
— Aurais-je tort ?
— Non, rit-elle. Je tiens plutôt bien l'alcool, même si je ne suis pas une grosse buveuse.
— Bien se félicita-t-il.
Il interpella la tenancière et commanda une Chang. Il grimaça.
— Pas la meilleure, mais je préfère les éléphants aux lions.
— La Chang est surtout moins chère que la Singha.
— Aussi, grimaça-t-il.
— Alors pas de dépenses excessives, pas même pour une jolie fille ?
— Vous ne ressemblez pas vraiment à une jolie fille.
Root pencha la tête sur le côté.
— Sous vos oripeaux de routarde, vous êtes une jolie femme, concéda-t-il.
— Vous avez l'art du compliment.
La bière arriva et ils trinquèrent à la Thaïlande et à leur rencontre. L'homme qui disait s'appeler Maskil, s'avéra plus qu'un voisin de table qu'on supportait parce qu'on y est bien obligé. Il avait la parole facile et de la conversation. Il tournait dans le pays depuis quinze jours. Root était arrivée quarante-huit heures auparavant. Elle lui demanda des conseils, des bons plans, des endroits à aller visiter, ceux qu'il fallait éviter. Il était caustique, et elle s'amusa beaucoup durant le repas.
Les plats furent débarrassés, Maskil lui proposa une autre bière. Root accepta. Il ne faisait pas trop chaud, les moustiques avaient décidé d'ignorer l'endroit et elle n'était pas trop pressée de retrouver sa chambre spartiate et tristounette. Ni de pleurer.
Shaw lui manquait.
Une de ces journées ou un de ces moments où son absence lui pesait. Il suffisait parfois d'une parole, d'une situation, pour qu'elle sombrât. La conversation qu'elle avait eue avec Athéna avait éveillé son inquiétude. Elle aurait aimée être à la place d'Anna. Veiller sur Shaw. Partager la marche dans la neige, les soirées autour du feu, le froid mordant. Coopérer, échanger, compter sur elle, savoir que Shaw comptait sur elle. Mais cette idiote avait choisi de partir seule, de confier sa fille à Maria Alvarez...
Root se sentait prête à douter, à se fâcher, à se désespérer. Savoir qui était Shaw et l'aimer pour ce qu'elle était, ne suffisait pas toujours à son cœur. Elle se détestait parfois de lui en vouloir et plus encore de pleurer comme une midinette. Elle regarda l'Israélien, regretta de ne pas se trouver attablée en compagnie de Genrika. L'amour que portait la jeune fille à Shaw, son amour torturé, fait de colère, d'enthousiasme, d'admiration et de doute, réconfortait Root et l'obligeait à dépasser ses angoisses et à ne pas se replier sur sa douleur.
Cependant, l'homme lui offrait une heureuse distraction pour la soirée.
Et il était plutôt sexy.
— Vous êtes déjà venu en Asie ? lui demanda-t-il.
La Chine était à proscrire de la conversation. Root n'avait pas le profil de la routarde au long cours. Après tout, Lauren Crishton travaillait comme secrétaire médicale et son salaire lui permettait tout juste de vivre décemment. Elle parla de l'Inde, de ses aspirations à la paix, de la France qui était hors de prix, d'un voyage en Espagne et d'un autre Portugal. Maskil n'avait jamais été en Inde, mais il connaissait bien l'Europe et Root en vint vite à conclure qu'il gagnait bien sa vie. Elle le regarda d'un œil nouveau et, parce qu'elle avait envie de le taquiner, elle lui parla de la Syrie :
— Je serais bien allée au Liban, mais la vie y est très chère et un ami m'a dit qu'il était difficile de s'y déplacer. J'avais été en Turquie, et à Antioche, j'avais trouvé la population arabe très sympa. Les gens m'avaient vanté la Syrie. J'ai rencontré des Anglais et des Français qui y avaient séjourné. Ils m'ont tous assurée que le pays était sûr et qu'il était très facile de s'y déplacer.
— Maintenant ?
— Pff, Maskil... J'ai visité la Syrie en 2006.
— C'était bien ?
— Super, s'enthousiasma-t-elle. C'était un très beau pays et les gens étaient très gentils. Mais j'ai parfois eu un peu de mal à trouver des hôtels où dormir. Vous connaissez ?
— Un peu.
Il avait mordu à hameçon. Maintenant, elle pouvait s'amuser.
— Je croyais que les Israéliens ne pouvaient pas voyager en Syrie ?
— Je n'ai pas dit que j'y avais voyagé.
Root se fendit d'un sourire charmeur et elle chargea ses yeux d'une étincelle d'admiration et d'excitation. Son compagnon s'avérait beaucoup plus intéressant qu'elle ne l'avait escompté en l'abordant :
— Mais je ne doute pas que vous y ayez été.
Il afficha un air circonspect.
— Voyons... dit-elle lentement.
Elle le dévisagea attentivement.
— Tsahal ou le Mossad ?
L'homme rit avec bonhomie.
— Ni l'un ni l'autre.
— Vous ne mentez pas très bien, bouda Root.
L'Israélien se rembrunit soudainement. Root fit machine arrière. Elle avait mis à jour une faille. Elle aurait pu creuser et explorer, simplement par jeu, pour éprouver ses talents, pour se démontrer qu'elle pouvait, d'un claquement de doigt, contourner les défenses et les entraînements des agents les mieux préparer à affronter l'ennemi. Démasqué Maskil. Root augurait un membre des forces spéciales de Tsahal, de l'unité 300* ou de l'unité 869*, à moins qu'il fût du Mossad, mais pas du service action, il était trop vieux pour être un kidon*. Mais elle n'avait pas envie qu'il partît, d'écourter bêtement la soirée, et de se retrouver seule devant sa bière ou une série américaine floutées. Elle renonça à l'affronter et scella cette décision par une moue enjôleuse faussement déçue :
— Mais vous n'en êtes que plus séduisant.
— Vous voyagez beaucoup. Vous habitez où ?
— À Perth.
— Et vous faîtes quoi dans la vie à part voyager et essayer de compromettre des membres des services secrets ?
— Rien de passionnant. Je voulais être infirmière, je n'étais pas très assidue à l'école, je suis devenue une triste secrétaire médicale. En fait, je suis simplement réceptionniste à la Perth Royal Infirmary.
— …
— Je vous indique simplement comment me retrouver si vous passez un jour par l'Écosse et que, par chance, je n'ai pas définitivement décidé de passer ma vie à voyager.
— Secrétaire ? Vraiment ?
— Vous me trouvez trop cultivé pour une secrétaire ? J'adore l'Histoire. Petite, j'ai dévoré les romans de Barbara Cartland. Je crois que c'est elle qui m'a donné goût à l'histoire ancienne. En fait, c'était l'une des rares matières qui m'intéressait à l'école, l'Histoire, le cross et la littérature étrangère. Barbara Cartland m'a donné le goût de la lecture.
— Vous avez lu tout Danielle Steal ?
— Vous êtes un méchant garçon, Maskil. Je ne lis pas que de la romance. J'ai lu beaucoup de récits de voyage. Très différents les uns des autres. Des récits de marins ou de femmes parties seules à l'aventure. Ce n'est pas tellement les lieux qui m'ont intéressée, mais leur cheminement, leurs rencontres. Je n'avais jamais quitté l'Angleterre avant mon premier voyage. Mes parents n'avaient pas les moyens de nous emmener en vacances bien loin de chez nous. J'ai économisé quand j'ai commencé à travailler et dès que j'ai eu suffisamment d'argent, je suis partie.
— Qui avez-vous lu ?
— Robyn Davidsson, Alexandra David-Neal, Jack London, Robert-Louis Stevenson.
— Et vous n'avez jamais eu envie de rester ailleurs ?
— Non, rit Root. Je suis bien trop attachée à mon Écosse natale pour cela. Et puis surtout, je ne crois pas que je pourrais vivre éternellement sur la route. Trois semaines ou un mois tous les ans me conviennent parfaitement.
— Vous voyagez toujours seule ?
— Oui.
— Vous n'êtes pas adepte des compagnons de voyage, des rencontres avec d'autres voyageurs ?
— Pas trop, même si je ne m'interdis pas ce plaisir de temps en temps.
— Comme ce soir ?
— Exactement.
Maskil quitta un instant son regard. Les clients avaient déserté le restaurant. Une jeune fille passait le ballai. La tenancière rangeait les dernières casseroles et enfermait tout ce qui aurait pu être volé dans des coffres, tout en leur jetant de temps en temps un coup d'œil.
— Je crois que la patronne attend que nous vidions les lieux, dit-il en se retournant vers elle.
— Mmm.
— On va boire un verre ailleurs ?
— Bonne idée, si c'est vous qui payez.
— D'accord.
Ils se levèrent et saluèrent la tenancière qui leur lança de joyeuses paroles et un grand sourire. Ils avaient payé leur repas deux heures auparavant. Ils marchèrent un peu, côté à côte. L'homme se rapprocha sensiblement. Root laissa faire. Ils continuèrent, leurs épaules se frôlant parfois. Une foule bruyante et des bars hurlants les accueillirent à proximité de Khao San Road. Ils décidèrent d'aller plus loin. Partout, le même spectacle s'offrit à eux. Lumières criardes, tables combles occupées par des Thaïs et des étrangers qui engloutissaient des bières à la file, musiques tonitruantes qui défendaient les clients d'entamer la moindre discussion.
— Il y a des bars plus sympas dans les ruelles un peu écartées, à moins que vous ne vouliez prendre un taxi et aller ailleurs.
— Ailleurs ?
— Dans un autre quartier.
— Vous logez où ?
Athéna avait attendu cette question ou une autre pour ne plus garder un seul pourcentage de doute.
— Dans une guest-house près de la Galerie Nationale.
Root continua de marcher. Des filles souriaient, un travesti cherchait un client, séduisant et aguicheur, bien maquillés, mais vêtu avec un peu d'ostentation. Elle se boucha l'oreille gauche en dépassant un nouveau bar.
— La terrasse est agréable, lui cria-t-il. Vous voulez que nous allions là-bas ?
— Oui.
Maskil la tira par le poignet alors qu'un groupe de fêtards avinés parlant une langue gutturale fonçait droit sur elle et menaçait de l'emporter avec eux. Elle le remercia. Il la lâcha et elle sentit un cercle de feu lui chauffer le poignet. Il avait une poigne de fer. À peine sortis de la rue, ils retrouvèrent le calme habituel de la rue quand, tard dans la nuit, le trafic se faisait moins dense. Des chedis et des portraits de Rama X brillamment éclairés égayaient la place au bout de l'avenue Ratchadamnoen klang. Miskal la guida ensuite dans un dédale de petites ruelles.
— C'est ici.
Des plantes dans de grandes potées de terre cuite ou des paniers. Une terrasse protégée par un auvent de tôles. Des tables, des chaises en fer forgées et de la végétation qu'on devinait derrière la palissade qui clôturait l'arrière de la terrasse, donnaient à la guest-house des airs de campagne à, à peine cinq cent mètres du Palais Royal.
— Installez-vous et attendez ici. Je vais chercher à boire. Vous voulez manger ?
— Non.
— De la bière ça vous ira ?
— Oui.
Il revint avec quatre bouteilles de Chang et deux verres. L'homme cette fois-ci parla beaucoup. Des États-Unis. Il lui demanda si elle connaissait, elle répondit que non et que la perspective de se retrouver dans un pays anglophone pour les vacances ne l'enchantait guère.
— Nous parlons anglais et je ne crois pas que vous parliez thaï, lui fit remarqué Maskil.
— Si je savais parler hébreux, je me ferai un plaisir de parler avec vous dans cette langue. Et si je ne parle pas la langue du pays quand je voyage, ça me plaît d'entendre d'autres langues. De ne pas comprendre ce que le gens racontent. Je trouve cela reposant. Si j'ai besoin ensuite de me faire comprendre... l'anglais est assez universel, quoique j'ai parfois eu des surprises. Mais si on veut, même si on ne parle rien du tout, on peut toujours communiquer.
Root mélangeait vérité et fiction. Root et Lauren Crishton. Elle n'avait malheureusement pas de mal à comprendre ce que disaient les gens quand elle voyageait. Par mesure de prudence, elle apprenait les langues des pays dans lesquels elle se rendait, elle ne les maîtrisait pas toutes, mais elle se débrouillait. Le thaï ne lui avait pas posé beaucoup de problème. Par contre, elle ne connaissait pas l'hébreu. Elle n'avait jamais dû se rendre en Israël et n'avait jamais infiltré l'une de ses ambassades ou de ses centres culturels.
— Et votre famille a toujours vécu en Palestine ? demanda-t-elle.
Il tiqua, mais répondit :
— Non, mes grands-parents ont émigré en 1954, auparavant, il vivait à Alexandrie.
— Vous parlez arabe, alors ?
— Root, la mit en garde Athéna.
— O.. oui, hésita Miskal.
— Vous savez écrire l'arabe ? J'aime beaucoup la calligraphie arabe, affirma Root pour rattraper son imprudence.
— Je...
— Ah, oui, je vous pause des questions pièges monsieur l'agent, plaisanta-t-elle. Okay ne me répondez pas et parlez-moi de New-York.
— De New-York ?
— Oui, grimaça Root. Tout le monde va à New-York, tout le monde aime New-york, je voudrais savoir pourquoi. Vous m'avez parlé de la côte ouest, mais je suis sûre que vous connaissez New-York
Maskil aimait New-York et il s'évertua à en vanter les charmes à Root. Elle s'amusa à polémiquer, pour le plaisir de l'entendre protester et de développer ses arguments.
— Je n'aime pas les villes modernes et les gratte-ciels, grogna-t-elle.
— Il n'y a pas que des gratte-ciels à New-York.
— C'est trop grand.
— Il n'y a pas que New-York aux États-Unis.
— Ah... soupira Root. Vous êtes amoureux.
— Non.
— Non ?
— Non.
— Patriote ?
— Si on veut.
— Mais vous retournerez aux États-Unis ?
— Non.
— Ah, bon ? Pourquoi ?
L'homme s'assombrit.
— Des mauvais souvenirs ? demanda gentiment Root.
— Oui.
— Une femme ?
— Peut-être.
— Mais vous ne voulez pas m'en parler ?
— Disons que j'y ai vécu des moments difficiles.
Il s'abîma dans la contemplation de ses mains. Soupira longuement.
— Pardonnez-moi, Maskil, fit Root d'un ton contrit.
Il releva la tête.
— Vous n'avez rien à vous pardonner, Lauren. Croyez-moi. Vous êtes au contraire une heureuse rencontre.
— Les Écossais sont réputés pour être de bons vivants, fit-elle d'un ton badin.
Il sourit un pauvrement.
— Je vais peut-être rentrer, il est tard, dit Root en consultant sa montre bon-marché.
— Oui, je vais vous raccompagner.
— Merci.
Ils laissèrent les verres et les bouteilles, Maskil affirma que personne ne les ramasserait et qu'il les débarrasserait en revenant. Ils marchèrent en silence jusqu'à la guest-house où résidait Root. Sa guest-house avec sa devanture éclairée au néon, les tables en formica et la salle commune qui hésitait entre restaurant, cuisine et hall d'entrée, avec son vieil ordinateur poussif, lui firent un peu honte. Quand elle se tourna vers lui pour prendre congé, ses yeux croisèrent les siens. Elle se sentit soudain très seule. Elle avait passé une excellente soirée en sa compagnie. Cette rencontre fortuite l'avait distraite de ses peines, mais elle ne les avait pas chassées. Root n'avait pas envie d'y replonger. Ses yeux se baissèrent sur sa bouche. Elle rêvait d'une autre bouche, mais...
Maskil avait suivi le cours de ses pensées et le parcours de son regard. Il la tira dans l'ombre d'un recoin de la rue en soufflant :
— Les Thaïs sont très tatillons en ce qui concerne les démonstrations d'affection en public.
Il était dos au mur, il lui tenait légèrement le bras, elle pouvait s'esquiver sans difficulté. Elle lui passa un doigt sur la joue. Une joue râpeuse de barbe. Elle repassa dessus, mais avec tous ses doigts. Elle s'approcha. Leurs corps se touchèrent. Ils se regardèrent. Maskil sourit. Root l'embrassa. Il répondit.
— Root... Ce n'est pas une bonne idée, murmura Athéna.
Elle grogna son mécontentement à l'intention de l'IA. Maskil se méprit et ses mains passèrent dans son dos.
— Demande lui s'il connaît le Nouveau-Mexique, demanda Athéna.
Root fronça les sourcils sans briser le baiser. Maskil avait glissé une main sous la ceinture de son bermuda, bas sur ses reins.
— Demande-le-lui, Root, insista Athéna.
Qu'est-ce que c'était que cette question ? Cependant, habituée à répondre aux attentes d'Athéna, elle brisa le baiser. Il l'embrassa dans le cou, lui mordilla le lobe de l'oreille et murmura :
— Et si on montait continuer ça ailleurs ?
— Vous êtes allée au Nouveau-Mexique ?
Il ne répondit pas. Sa langue explora son oreille. Elle bascula la tête en arrière et gémit faiblement. Maskil avait la langue agile et le souffle chaud. Un corps ferme contre le sien.
— Root, urgea Athéna.
— Maskil, vous êtes allé au Nouveau Mexique ?
Il cessa ses baisers, mais la garda serrée contre lui.
— Pourquoi cette question ?
— Comme ça, je rêve peut-être du Nouveau Mexique.
— Et si je dis oui, ton plaisir n'en sera que plus intense ?
— Mmm, peut-être, minauda-t-elle en lui posa un léger baiser sur les lèvres. Sauf si tu me mens.
— Comme pourrais-tu le savoir ?
— Je suis une femme.
L'homme était prudent, il lui répondit pourtant. Il ne la connaissait pas, c'était une vieille routarde en vacances, une employée de bureau, un peu naïve, étonnement cultivée, sympathique et diablement attirante. Il avait passé un bon moment avec elle. Elle était extrêmement désirable et s'oublier dans ses bras tiendrait peut-être éloignés de lui, cette nuit, les démons qui l'assaillaient trop souvent depuis qu'il dormait seul. Il ne travaillait même plus. Pourquoi lui taire ce qui n'avait aucune signification à ses yeux de petite Écossaise ?
— J'ai été au Nouveau-Mexique.
— C'était bien ? dit-elle en l'embrassant dans le cou.
— Non, c'était horrible.
Root suspendit ses baisers. Un creux se forma dans son estomac et un très désagréable pressentiment lui noua les entrailles.
L'intervention d'Athéna, le Nouveau-Mexique, une expérience horrible. La faille de Maskil. Un homme qu'elle avait évalué solide et dangereux malgré son apparence affable.
— En 2015 ou en 2016 ? Pendant cet hiver-là ?
L'Israélien se troubla.
S'il était bien celui auquel elle pensait, Root prenait un risque. Que lui avait appris Sameen ? Profiter des faiblesses de son adversaire, contourner les siennes. Surprise et rapidité faisaient souvent bien plus que force et sur-entraînement. Donc... Elle retourna l'homme d'un tour de main, faucha ses pieds. S'emmêla dans la suite de l'opération. Et se retrouva sur le dos, une main mortellement crochetée sur sa trachée-artère. Une autre leçon de Shaw ? Utiliser ses propres faiblesses à son avantage :
— Si je crie, vous aurez la rue sur vous.
— Vous serez morte avant.
— Et Israël aura un bel incident diplomatique à résoudre, coassa-t-elle.
Il relâcha légèrement la pression de ses doigts, curieux d'entendre la suite.
— Imaginez les titres ? crâna-t-elle. Hors de contrôle, un agent du Mossad tue une pauvre touriste écossaise.
— Je vais vous tuer.
— Je préférais quand vous m'embrassiez.
— Qui êtes-vous ?
— Qu'importe ? Je sais, moi, qui vous êtes et je sais où vous étiez le 22 février 2016. Exactement, où vous étiez.
L'homme blêmit.
— De quel camp êtes-vous ?
— Je n'étais pas venue pour vous le 22 février 2016, vous avez simplement bénéficié d'une heureuse coïncidence.
L'Israélien se releva et tendit une main.
— Vous n'êtes pas Écossaise ?
— Mmm, peut-être mes lointains ancêtres, qui sait ?
— Qu'est-ce que vous me voulez ? Je ne sais rien.
— Je voulais simplement manger et il n'y avait plus de place de libre. Vous m'aviez l'air séduisant et vous vous êtes montré charmant.
— Vous êtes de la CIA et vous faisiez partie du commando qui m'a libéré ?
— Je ne suis pas de la CIA, dieu m'en garde ! se récria Root en riant.
— Alors, quoi ? demanda-t-il de nouveau sur ses gardes.
— J'étais venue récupérer quelqu'un.
— Ils n'étaient pas venus que pour moi ?
— C'est ce qu'ils vous ont fait croire ?
— C'est ce que votre gouvernement a fait croire au mien.
Root rit.
— Une bonne manière de s'attirer les faveurs d'un allié pas toujours très docile.
— Qui étiez-vous venu libérer. ?
— Je vous ai dit que je ne travaillais pas pour la CIA.
— Je n'ai...
Maskil détourna le regard, puis ses yeux revinrent se poser sur la jeune femme.
— Je n'ai jamais su qui me retenait prisonnier, ni ce qu'on me voulait, murmura-t-il sombrement. On n'a jamais cherché à me soutirer des informations durant ma détention. Ils m'ont posé des questions, sur Israël, sur le Mossad et sur les missions que j'avais pu effectuer, mais je savais que le but était ailleurs. Et il y avait...
Sa voix trembla et ses paroles moururent au fond de sa gorge.
— Retournons à votre guest-house, décida Root.
Maskil la regarda sans comprendre.
— Si vous voulez parler, allons dans votre chambre. Dans la mienne, les cloisons sont trop minces.
— Pourquoi celles de ma chambre le seraient-elles moins ?
— Parce que, si elles l'étaient, vous n'y logeriez pas.
— Vous logez vraiment ici ?
— Nous n'exerçons pas le même métier, Maskil.
Root n'allait pas lui raconter qu'elle était en mission, qu'elle soignait sa couverture et qu'elle opérait en solo. L'agent israélien en conclut qu'elle était réellement en vacances, qu'elle n'appartenait pas à un service de renseignement, ni à une unité des forces spéciales de l'US army. Même les kidons rompus à se fondre dans l'anonymat n'auraient pas commis l'erreur de loger dans une pièce aux cloisons de papier. Une analyste ? Peut-être. Elle était assez imprudente pour cela. Les analystes brillaient d'intelligence derrière leur écran d'ordinateur, mais se conduisaient comme des imbéciles dès qu'ils commettaient la bêtise de croire qu'ils étaient aptes à se rendre sur le terrain. Il en avait supporté en opération. De vrais boulets.
Nettement moins séduisant que Lauren Crishton en plus.
Il accepta. Si cette femme pouvait lui apprendre ne serait-ce qu'un détail qu'il ne connaissait pas à propos de sa détention, des raisons qui l'avaient conduit à subir trois semaines de manipulations, ou des commanditaires qui avaient ordonnée son enlèvement, il était preneur.
Il n'arrivait pas à dépasser cette épreuve. Il n'était plus retourné sur le terrain depuis trois ans. On ne lui faisait plus confiance. Il avait quitté sa femme et ses enfants. Il vivait seul avec ses cauchemars.
Sa femme l'attendait. Elle était soldat, elle l'aimait, elle comprenait son silence et ses souffrances, mais il ne lui avait rien raconté. Il n'avait pas pu. Rongé par la culpabilité, la terreur et l'angoisse.
— Root, qu'est-ce que tu fais ?
Athéna n'attendait pas de réponse. Root ne pouvait pas lui répondre et l'IA n'avait pas besoin de réponses pour savoir ce qui motivait le comportement de son interface.
Maskil Mizrahi avait partagé l'expérience de Sameen Shaw et d'Élisa Brown. Shaw manquait à la jeune femme, et la détresse à laquelle avait succombé Élisa Brown à plusieurs reprises au cours de ces quatre derniers mois l'avait profondément émue.
Root arrivait facilement à se détacher de ses émotions quand Maria Alvarez se confiait à elle lors de ses séances d'analyse. Maria avait été torturée. Par deux fois. Elle était très jeune la première fois et elle avait été torturée par un enfant la seconde fois. Deux expériences difficiles qui n'en finissait pas de la hanter. Shaw avait subi une autre forme de torture qui l'avait encore bien plus profondément traumatisée que ne l'avait été Maria Alvarez, et les conséquences de sa détention avaient influé sur la vie de Root. Elles l'avaient bouleversée, à jamais changée.
Root ne réagissait pas de la même façon face à Maria Alvarez et Élisa Brown. Elle estimait également les deux jeunes femmes, mais si elle gardait de la distance face aux souffrances de la jeune juge, elle en gardait nettement moins face à celles du jeune officier. Pour la simple et bonne raison qu'Élisa avait partagé l'expérience de Sameen. Partagé ses souffrances, sa douleur, son impuissance, ses errements et son dégoût d'elle-même. Sa haine. Et Athéna savait qu'elle n'empêcherait pas longtemps Root de s'intéresser sérieusement à Jonathan Foley.
— Tu veux un rapport sur Maskil Mizrahi ?
Root grogna son assentiment. Athéna commença a lui débiter la vie de l'homme qui avait partagé le sort de Shaw, de Brown et de Contrôle.
Il n'était pas devenu fou comme Contrôle, il n'avait cédé à la violence comme Shaw, il n'avait pas surmonté ses traumatismes comme Brown avait eu la force de le faire avant de trébucher et de se retrouver enchaînée à Jonathan Foley. Il n'était pas resté aussi longtemps que Shaw aux mains de Samaritain, ni même aussi longtemps que Contrôle ou Élisa Brown, mais il n'en avait pas moins été broyé et il n'avait pas récupéré sa vie d'avant.
Le père de famille vivait en célibataire dans un modeste meublé à Tel Aviv, il se nourrissait de falafel et passait ses soirées à s'abrutir devant des programmes de télévision insipides. Son emploi du temps ne se différenciait pas de celui d'un employé de bureau, son permis de port d'arme lui avait été retiré, il n'assumait plus aucune responsabilité et les tâches dont il s'acquittait ne requéraient ni l'expérience qu'il avait pu acquérir au cours de sa carrière ni son intelligence. Il avait suivi des stages de remise à niveau. Physiquement apte, il s'effondrait dès que la pression psychologique devenait trop forte et il avait développé des phobies dont il n'avait jamais souffert avant sa détention. Il paniquait dès qu'il se retrouvait plus de cinq minutes dans un espace confiné et hurlait de terreur s'il se retrouvait plongé dans le noir.
Shaw ne s'approchait plus d'un ascenseur, toute intrusion dans sa vie privée la hérissait et elle supportait difficilement qu'un tiers se montrât insultant ou méprisant envers les sentiments qu'elle pouvait développer envers les autres, envers Root en particulier.
Root n'avait jamais décelé aucune phobie chez Élisa Brown et le jeune lieutenant ne lui avait jamais avoué en avoir souffert. Elle avait mis du temps à retourner chez elle, à renouer sa relation avec son jeune frère, mais cela n'avait rien à voir avec des phobies.
Brown avait été rapidement reconnue apte à retourner sur le terrain. Terence Beale ne l'aurait pas envoyée au Kurdistan, s'il l'avait pensé psychologiquement fragile et l'USMC ne lui eût jamais confié un commandement si la jeune femme avait montré des signes d'instabilité manifeste.
Shaw dérapait parfois, mais elle avait assuré au Kurdistan et, dans la jungle, Root n'avait pu que se féliciter des multiples talents dont elle avait fait preuve en toute situation. Des talents que Root n'avait parfois jamais soupçonnés chez cette femme déjà douée à ses yeux de multiples capacités. Ses qualités de dessinatrice, de pédagogue, son rapport très sain à son propre corps et à celui des autres.
Root avait été émerveillée par la précision de ses observations et la beauté de ses planches naturalistes. Jamais elle n'eût cru, si elle ne l'avait vu de ses yeux, que Shaw pût s'attirer l'amour inconditionnel d'une enfant de trois ans, qu'elle répondît favorablement à celui-ci, certes à sa façon, mais Alma ne s'y était pas trompé, et qu'elle partageât, d'une certaine manière, l'amour que lui vouait cet enfant. Root gardait aussi un souvenir très particulier de leurs séances d'épouillage dans la jungle. Un moment que Shaw avait transformé en rituel. Un examen intime qu'elle avait rendu aussi naturel que de se brosser les dents. Aussi naturel, mais bien plus chargé de signification. Chez les singes, l'épouillage entretenait et renforçait la cohésion du clan. Root, d'abord un peu gênée, avait rapidement intégré ce moment dans sa journée. Elle avait étonnement chéri cet échange que Shaw considérait exclusivement sous un angle médical, comme un acte essentiel à leur survie et à la sauvegarde de leur intégrité physique.
Après une semaine, Root ne manquait jamais de sentir son cœur s'emballer quand Shaw lui faisait signe que le moment était venu. Quand la première se déshabillait et bénéficiait de l'attention de la deuxième. Pour ensuite intervertir leur rôle. Root connaissait le corps de Shaw sur le bout des doigts avant cela. Mais prendre soin du corps de Shaw, l'ausculter attentivement tous les jours, n'avait aucune commune mesure avec un quelconque acte amoureux. Root n'avait jamais ressenti de désir à la voir nue, à se tenir nue devant elle quand elles prenaient ainsi soin l'une de l'autre et Shaw n'avait pas pousser l'examen plus loin quand Root, extrêmement embarrassée, était passée entre ses mains alors que son corps trahissait encore le trouble qu'elle avait ressenti en découvrant les peintures dont s'ornait le corps de Shaw.
Shaw l'avait si bien familiarisée à cette pratique, somme toute peu habituelle pour des citadins, qu'elle n'avait ressenti aucune gêne à s'occuper de Maria Alvarez, malgré les sentiments troubles qu'elle éprouvait à cette époque pour la jeune juge. Elle avait laissé cette première fois le soin à Maria d'examiner elle-même les plis et les replis de son sexe. Root avait accepté la responsabilité que lui avait implicitement donnée Shaw et elle était revenue chaque soir qu'avait duré leur séjour dans la jungle ausculter Maria Alvarez. La jeune Mexicaine se pliait à contre-cœur aux mains de Root, mais la troisième fois, quand Root lui avait tendu le miroir. Elle l'avait tourné dans ses mains d'un air confus, avant de relever un regard ferme.
— Root, vous utilisez ce miroir ?
— Non.
— C'est elle qui vous examine ?
— Oui. Sam pense que l'examen n'est pas fiable quand on le réalise sur soi-même.
— Et vous l'examinez ?
— Oui.
Maria lui avait tendu le miroir.
— J'ai déjà eu de mauvaises surprises depuis que je suis arrivée au camp des Mebengokres. L'expérience a été à chaque fois très désagréable. Je ne suis pas très à l'aise à l'idée que vous le fassiez, mais si ça ne vous rebute pas, j'aimerais que vous vous en chargiez.
— Je n'étais pas très à l'aise avec cette idée la première fois que Sam m'en a parlé. Elle s'en est aperçu...
— Et elle s'est fâchée, l'avait coupé Maria.
— Non, avait ri Root. Elle m'a simplement dit qu'aucune partie du corps ne méritait plus qu'une autre une attention particulière sinon les pieds parce qu'ils nous portaient.
Maria avait esquissé un sourire :
— Elle est pleine de bon sens.
— C'est un médecin.
Root avait guidé Maria comme Shaw avait guidé Root la première fois qu'elle l'avait auscultée. La jeune juge était restée tendue durant tout l'examen et elle ne s'était jamais vraiment détendue par la suite, mais elle n'avait plus jamais utilisé le miroir.
Root n'avait pas échangé avec Maria comme avec Shaw, parce que Maria ne lui avait jamais retourné ses examens, mais Root avait trouvé l'expérience incroyable. Grâce à Shaw.
.
Brown, Shaw, elles souffraient de traumatismes et de troubles de stress post-traumatique, mais elles n'avaient rien perdu de leurs capacités. Elles étaient restées affûtées, efficientes et sûres. Plus ou moins.
Maskil Mizrahi n'était plus l'agent qu'il avait été. Le Mossad l'avait retiré du service actif. Les médecins référents avaient diagnostiqué une incapacité totale à opérer sur le terrain, et sa vie affective avait tourné au désastre. Il n'était pas devenu fou, il ne s'était pas suicidé, il gardait encore la force de tenir, l'espoir de retrouver sa vie d'avant. Mais plus le temps passait et plus son espoir s'amenuisait.
Selon l'hypothèse la plus probable, il avait été sélectionné par Samaritain pour ses états de services, ses convictions politiques et religieuses, sa droiture et son sens de l'honneur, sa force de caractère. Des critères qui avaient amené Élisa Brown à se retrouver elle-aussi entre les mains de l'IA. Ils n'avaient pas été les seuls à figurer sur la liste des sujets potentiellement intéressants, mais les circonstances les avaient désignés comme cible au moment où Samaritain avait décidé de lancer ses expériences et ils avaient alors été promus têtes de liste. Élisa y tenait certainement la première place en tant que femme, que Marines, qu'agent de la CIA, et qu'officier. Maskil Mizrahi n'avait peut-être pas été le premier choix de Samaritain, mais le seul, peut-être, à être disponible quand l'IA avait lancé eu besoin d'un nouveau sujet d'étude.
.
Maskil ouvrit la porte de sa chambre et invita Root à rentrer d'un grand geste de la main :
— Soyez la bienvenue.
La chambre était proprette, accueillante. Le parquet de bois sombre était doux au toucher, les murs lambrissés de bois. Des rideaux pendaient aux fenêtres, les appliques étaient délicieusement désuètes, et une jolie commode de style chinois trônait dans un coin à côté d'une banale poubelle en plastique blanc. Seule, la télévision à écran plat gâchait un peu l'ambiance volontairement rétro de la décoration.
Root remarqua l'absence de table et de chaise. Le lit king-size était le seul endroit où se poser. Maskil sembla soudain s'apercevoir de sa bévue :
— Retournons discuter en bas.
— Nous avons tout le temps de discuter plus tard, murmura Root en se retournant.
Une idée certainement stupide. Elle s'en moquait. Elle lui passa les bras autour du cou et l'embrassa. Il hésita deux seconde, puis l'attrapa par les hanches et la tira contre lui. L'esprit embrouillé par ses déclarations, par le goût du danger que la jeune femme représentait, par toutes les questions qu'il se posait et dont elle semblait avoir la réponse, par son désir qu'elle avait éveillé un plus tôt dans la ruelle, qui s'était éteint lors de l'affrontement, et qui revenait l'assaillir en force au contact de ses lèvres. Il la poussa doucement sur le lit. Elle en profita pour lui retirer sa chemise. Il déboutonna la sienne en réponse, promena ses mains sur son abdomen et sa poitrine. Elle bascula la tête en arrière.
Athéna soupira.
Pour peu qu'une IA pût soupirer.
Root gémit et Athéna se déconnecta.
Le couple partageait les mêmes élans, la même solitude un peu désespérée. Root et Maskil Mizrahi aspiraient à serrer dans leurs bras une personne qu'ils aimaient. À l'oublier cette nuit. À la rejoindre à travers un autre corps. Une aspiration étrange que n'arrivait pas à comprendre Athéna.
« Elle me manque » lui avait déclaré Root pour lui expliquer ce qui la poussait à séduire des hommes et à passer la nuit avec eux.
Root aimait Sameen, Root pensait à Sameen, donc Root couchait avec un homme.
Athéna avait beau eu analyser sa déclaration dans tous les sens, elle se voyait aucun lien de cause à effet entre les deux premières propositions et la troisième. Le comportement de Root ne répondait à aucune logique.
Il était pourtant évident que son raisonnement, tout erroné qu'il fût, guidait et justifiait les actions de son interface.
Qu'il semblait aussi guider celles de Maskil Mizrahi.
Forte de cette nouvelle donnée, Athéna lança une analyse comportementale globale. Parce qu'elle connaissait personnellement, elle s'attarda plus particulièrement sur le cas de ses protégés.
De ses protégés amoureux.
Elle écarta de ses observations, ceux qui n'avaient pas conscience de leurs sentiments et ceux qu'elle estima être plutôt engagés dans des relations amicales. Les sujets restant étaient peu nombreux.
Cinq.
Et pas un ne vivait en couple.
John vivait avec trois fantômes et portait un deuil permanent. Il pratiquait occasionnellement ce que Sameen qualifiait de sexe hygiénique et n'y mêlait jamais de sentiments. Bel homme, son physique avantageux le dispensait d'avoir recours au sexe tarifé.
Alexei Ivanovitch Borkoof ne s'était jamais déclaré parce qu'il avait longtemps associé Anna Borissnova à ses sœurs avant de comprendre que ses sentiments étaient peut-être d'une autre nature. Il considérait cette prise de conscience trop tardive et se satisfaisait de la relation qu'il entretenait avec la jeune femme. Il préférait étouffer ses sentiments plutôt que de la perdre. Anna ne l'aimait pas, il doutait d'ailleurs qu'elle aimât quelqu'un un jour, mais ils étaient bons camarades. L'amitié et l'estime que lui vouait Anna le comblait amplement et il ne cherchait pas à l'oublier ou à penser à elle dans les bras d'une autre femme. Alexei Borkoof ne s'égarait pas dans les méandres de son cœur. L'homme était doté d'un solide bon sens et faisait preuve d'un certain fatalisme qui l'aidait à surmonter les épreuves et à ne pas être aimé par la femme qu'il aimait .
Sameen était Sameen.
Maria avait toujours refusé de s'attacher à quiconque. Elle n'avait fréquenté personne depuis Élisa Brown, ni homme ni femme. Bien que les occasions n'eussent pas manqué depuis. Elle n'avait pas même cédé à son attirance pour le jeune officier aux Seychelles, ce qui avait laissé Athéna perplexe. Les probabilités pour que les deux jeunes femmes renouent, malgré le mariage d'Élisa, une relation charnelle s'étaient élevées à 82,17 %. Elles avaient dormi ensemble quelques fois, échangé des caresses innocentes, quelques baisers chastes et n'étaient jamais allée plus loin. Leurs retrouvailles avaient été moins innocentes à Laval, mais elles n'avaient pas réitéré leur première nuit. Maria aimait Élisa. À sa manière. Mais, tout comme Alexeï, elle se contentait de ce qu'Élisa lui offrait et elle chérissait bien trop leur amitié pour risquer de la gâcher en répondant aux sirènes de son désir.
Élisa Brown enfin, se montrait un cas complexe. La jeune femme aimait passionnément son mari. Elle le haïssait tout aussi passionnément. Et elle aimait confusément Maria sans vraiment être capable de mettre un nom sur les sentiments qu'elle éprouvait à son égard. Affectivement, Élisa ressemblait à Sameen. Les deux jeunes femmes étaient pudiques quand il s'agissait d'exprimer leurs sentiments et elles avaient toutes deux la même difficulté à analyser ce qu'elles ressentaient envers les gens. Sameen était plus sombre, plus introvertie. Élisa, plus innocente et plus simple, ne s'était jamais posé trop de questions et son environnement familial et amical l'avait tenue éloignée des soirées alcoolisées et du sexe récréatif, expérimental et consumériste. Élisa avait bénéficié d'un équilibre affectif qui avait fait défaut à Shaw après la mort de son père. Jonathan Foley avait détruit cet équilibre. Il avait séduit les parents d'Élisa et son frère, éloigné d'elle ses amis d'enfance. Il lui restait l'armée, mais Élisa avait une image de ses responsabilités et un sens de l'honneur qui la contraignait à ne jamais se départir d'une certaine réserve et de ses barrettes de premier-lieutenant. Maria était la seule personne auprès de qui elle pouvait actuellement se ressourcer, comme elle se ressourçait auparavant quand elle rentrait chez elle à Butler Beach. Avant que sa maison ne devint celle de Jonathan et qu'elle n'y fut plus perçue comme l'enfant pour qui ses parents s'inquiétaient quand elle partait en mission ou comme la grande sœur, qu'Ethan admirait et qu'il attendait pour aller surfer, lui raconter ses études, lui confier ses rêves et ses espoirs, mais comme la femme de Jonathan. Athéna avait noté qu'Ethan ne lui écrivait plus. Et les lettres qu'Élisa lui avait envoyées depuis son mariage étaient restées sans réponse.
Élisa n'avait pas entrepris Maria pour palier l'absence de Jonathan Foley, elle l'avait entreprise pour retrouver des sensations qu'elle avait oubliées, une estime de soi qu'elle avait perdue, l'état de grâce dans lequel elle avait vécu à Smith Rock.
Élisa aimait Jonathan Foley, et Maria ne lui servait pas de soupape de sécurité ou de palliatif affectif, par contre Athéna ne savait pas comment interpréter les sentiments qu'Élisa éprouvait réellement pour Maria.
Quoi qu'il en fût, le comportement du jeune officier ne s'apparentait en rien avec celui auquel s'abandonnait Root et Maskil Mizrahi. D'autres humains partageaient les mêmes caractéristiques, mais aucun d'entre eux ne lui donna la clef qui lui permît de comprendre la logique de leurs actes.
Athéna se reconnecta brièvement au terminal de son interface pour savoir où elle en était de ses ébats.
Un double pouls accéléré, des contractions musculaires désordonnées, deux souffles précipités, des gémissements et des grognements désespérés lui apprirent que le couple n'avait pas encore satisfait ses désirs.
Elle se reconnecta plusieurs fois au cours de la nuit. Les données lui décrivaient des moments d'accalmie, mais rien qui ne s'apparentât au repos ou à une discussion sérieuse. Root, depuis qu'elle avait vécu avec Sameen, pouvait se montrer sexuellement insatiable et très résistante. Bien plus qu'avant. Et, contrairement à avant quand elle couchait par intérêt ou par nécessité, elle ne feignait plus son désir ou son plaisir.
.
Miskal récupérait lentement. Son cœur et son âme remplis d'amour.
Liv.
Il l'aimait tant.
Liv, Liv, psalmodiait-il dans sa tête. Il arrangea le drap léger sur la hanche de la femme qui lui faisait face. Un geste plein de tendresse, attentionné. Il nicha sa main au creux de sa taille. Il avait envie de la caresser, mais il ne s'en sentait plus la force. Il regretta sa fatigue, faire l'amour à cette inconnue, c'était bien évidemment lui faire l'amour à elle, mais aussi faire l'amour à Liv. Sa femme. Son amour. Son si bel et si courageux Rav Seren*.
Pourquoi l'avait-il quittée ?
Root souriait aux anges, alanguie, savourant la sueur qui lui recouvrait le corps. Le regard de Shaw s'installa dans son esprit. Son regard perçant et sérieux. Le sourire de Root s'agrandit.
Elle releva le geste attentionné de l'homme allongé à côté d'elle et apprécia sa main chaude sur sa peau. L'aube perçait à travers les rideaux. Elle leva les yeux sur son compagnon. Son sourire s'effaça. Elle remonta une main et essuya doucement les larmes qui menaçaient de couler. Maskil croisa son regard.
— Je suis désolé, murmura-t-il.
— Elle te manque ? demanda Root en arabe
Maskil prit un air confus.
— Liv ? insista Root. Elle te manque ?
Elle savait tellement de choses sur lui qu'il ne s'étonna même pas qu'elle sût le prénom de sa femme et qu'elle lui parlât en arabe.
— Oui. Je l'ai quittée. J'avais peur de lui faire du mal, de faire du mal à nos enfants. De détruire tout ce que nous partagions depuis quatorze ans. Je ne voulais pas qu'elle me haïsse, je ne voulais pas risquer un jour de la haïr parce qu'elle se serait montrée incapable de m'aider. Je me suis conduit comme un salaud, et j'ai abandonné mes enfants. J'étais en train de devenir un monstre.
— Elle ne t'aimait plus ?
— Elle n'a jamais cessé de m'aimer, c'était ça le pire. Elle comprenait, elle m'excusait de tout.
— Elle t'a laissé partir ?
— Oui. Elle m'a dit que j'étais libre de prendre la décision que je trouvais la plus juste.
— Et tu as choisi de partir.
— Je me serai conduit comme un lâche si je ne l'avais pas fait. Je devais me retrouver. Je sais qu'elle m'attend. C'est horrible. Je ne me supporte plus.
— Parce que tu ne t'aies pas retrouvé ?
— Non.
— Tu es seul. Tu n'as partagé ton expérience avec personne, même pas avec les médecins. En plus, tu n'as pas été soutenu par ta hiérarchie et tu es en but à la suspicion de tes anciens collègues.
Maskil détourna le regard. Root lui caressa lentement le bras.
L'homme lui rappelait Shaw. Il avait cherché appui auprès de la femme qu'il aimait, mais cela n'avait pas suffit. Elle n'avait pas pu arrêter sa chute. Il s'était accroché et puis, un jour, il avait réalisé qu'il la détruisait. Il était parti. Pour lui. Pour elle. Pour leurs enfants.
La main de Root glissa sous le drap et ses lèvres partirent à la rencontre des lèvres de Miskal. Il répondit doucement. Elle ne précipita rien, continua à le caresser jusqu'à ce qu'il gémit sur sa bouche. Elle désirait un échange lent. Elle quitta sa bouche et le poussa sur le dos. Elle s'installa sur lui et descendit lentement le long de son corps en l'embrassant. Maskil glissa ses doigts dans ses cheveux et se concentra sur ses sensations. Liv et Root se mêlèrent dans son esprit. Root prolongea ses caresses, sans le conduire à l'extase, puis elle remonta le long de son torse. Ils s'embrassèrent et échangèrent leurs positions. Miskal réitéra les gestes de la jeune femme jusqu'à ce qu'elle l'incitât à revenir à sa hauteur.
Un nouveau baiser pour sceller leur accord, puis Maskil se dressa au-dessus d'elle. Leurs regards plongèrent l'un dans l'autre. Root souleva le bassin. Il répondit à son invitation. Lentement. Ils gémirent de concert. Contrôlèrent leurs désirs, puis y cédèrent peu à peu, avant de s'y plonger totalement et de renoncer à toute retenue.
Miskal s'épancha longuement en long jets brûlants. Root gémit et il retomba sur elle, le front appuyé contre sa joue. Repu. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas...
Il s'émut, soudain conscient qu'il s'était montré terriblement imprudent et irrespectueux. Il roula sur le côté. Root se tourna. Sa mine affolée l'alerta :
— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle.
— Je suis sain, je n'ai pas de MST, mais... je... j'ai...
Root leva un sourcil perplexe. Comprit soudain. Elle prit un air facétieux.
— Tu crains pour ta santé ?
— Hein ? Euh, non ! fit l'homme encore plus contrit d'avoir lui laissé croire qu'il doutait d'elle.
— Merci de ta confiance, lança Root d'un ton léger.
— Mais euh...
— Bah, ne t'inquiète pas pour le reste, le rassura-elle. Une petite séance de torture m'a rendue définitivement inapte à enfanter.
Voilà, c'était dit. Jusqu'à ce jour, Root n'avait partagé cette information qu'avec Éléonore Chakwass et Athéna.
— Tu as...
Maskil ne savait pas trop comment formuler sa phrase.
— Je ne suis pas un agent gouvernemental, je travaille à mon compte ce qui n'empêche pas certains désagréments.
Maskil se savait imprudent. La jeune femme était désirable et réellement charmante, mais elle était un peu bizarre et son employeur pouvait aussi bien être un allié qu'un ennemi d'Israël. L'expérience acquise après dix années passées au sein de Mossad lui hurlait de fuir.
Mais il se sentait bien. Bien mieux qu'il ne s'était jamais senti depuis qu'il avait quitté sa femme.
— Je suis un bon coup, pérora Root qui avait lu dans ses pensées. Et puis, j'ai de quoi satisfaire une partie de ta curiosité
Maskil rougit.
— Je vois que tu es d'accord avec moi, le provoqua-t-elle d'une voix langoureuse.
Il l'embrassa. Bon joueur.
— La nuit était plaisante, j'avoue.
— Passons donc à la deuxième partie, badina Root. Après le plaisir, les confidences.
L'homme laissa échapper un rire.
— Pose tes questions Maskil. Toutes celles qui te turlupinent depuis trois ans. Si je peux, j'essaierai de satisfaire ta curiosité.
C'était complètement dingue. Fou et imprudent, mais il s'exécuta :
— Pourquoi n'ai-je jamais été interrogé ?
— Les petits secrets que tu pouvais détenir n'intéressaient pas tes ravisseurs.
— Pourquoi m'avoir enlevé alors ?
— Ils avaient besoin de cobayes.
— …
— Tu leur servais de rat de laboratoire, rien de plus. C'est un peu dur pour l'ego, mais c'est ainsi, il faut te faire une raison.
— Il y a avait d'autres personnes retenues avec moi ? Elles servaient toutes de rats de laboratoire elles-aussi ?
— Tu n'étais pas tout seul. Et oui, ils servaient tous de cobayes, à une exception prêt.
— Pour qui travaillaient-ils ?
— Une entreprise privée.
— Qui ?
— C'est sans importance maintenant.
— Quel était le but de leur manipulation ? De toutes ces... simulations ?
Le mot avait eu du mal à sortir.
— La manipulation, c'est aussi simple que cela.
Maskil se plongea dans ses pensées. Il s'assombrit petit à petit et Root le sentit se tendre peu à peu. Glisser, comme elle vu glisser Shaw à maintes reprises après sa libération.
— Je connais un agent qui a noyé son frère durant ses simulations, un autre qui s'est transformé en tueur, en un véritable psychopathe sans état d'âme.
Le regard de Maskil se vrilla sur elle.
— Il aimait son frère ?
— Il l'adorait, et il a pris un plaisir fou et sadique à le tuer. C'est l'acte qui l'a le plus bouleversé. Dont il a eu le plus de mal à se remettre. Un acte qui l'a brisé et qu'il n'a jamais oublié. En fait, je crois que ceux qui ont commis l'irréparable au cours de ces simulations, souffrent surtout du plaisir qu'ils ont ressenti à à commettre des horreurs. Ils ont souffert durant leurs simulations, mais ils ont aussi ressenti beaucoup de plaisir. Un plaisir jouissif à tuer et à torturer. Du moins, ça été le cas pour les agents dont je connais le parcours.
— J'ai vendu mon pays au Hezbollah, murmura Maskil. J'étais convaincu de bien-faire. Israël était devenu une hydre maléfique que j'ai aidé à détruire. Je me suis caché sous des déguisements et j'ai tué du juif. Par dizaines. Par centaines. J'ai profité de mon statut d'agent pour infiltrer l'armée et les agences gouvernementales. Je me suis converti à l'Islam. Et...
Root attendait, sans vraiment s'attendre à être surprise. Il aimait sa femme, il l'avait fui, il avait eu peur de lui faire du mal. À elle. À leurs enfants. Elle n'avait pas besoin des ressources de Samaritain pour connaître ses ultimes points faibles après qu'il eût apostasié sa foi et trahi sa patrie.
— Nous avions des prisonniers, nous recherchions des informations sur des installations militaires secrètes. Je faisais le tour des cellules. Elle était là. Anonyme parmi les autres femmes. Elle avait dû être ramassée sur un marché ou dans la rue, peut-être en revenant de l'école : Keren et David étaient là aussi. Je l'ai dénoncée, un Rav seren de Tsahal, une aubaine. Je me suis évidemment proposé pour conduire son interrogatoire. C'était...
Il se pinça les lèvres et sa respiration s'arrêta.
— Jouissif ? l'aida Root.
— Oui. Liv n'a pas atteint ce grade à son âge par hasard. Je suis du Mossad, mais je ne sais pas tout d'elle et des missions auxquelles elle a été affectée. On a passé un contrat implicite en nous mariant. Nous aurions toute notre vie des secrets que nous pourrions pas partager, et nous avons accepté de vivre avec cette idée. Nous nous sommes promis de nous séparer si nous ne le supportions pas. Et là ? C'était génial, j'allais enfin savoir, tout ce qu'elle me cachait depuis quatorze ans. J'en salivais d'excitation, pour tout t'avouer, j'en...
Nouvel arrêt.
— Bandais d'avance ? suggéra Root.
— Euh, oui, rougit-il de honte. La première partie de l'interrogatoire a été horrible. Mais la deuxième partie...
— Raconte-moi, Miskal. Raconte-moi tout. J'en ai entendu d'autres..
— C'est impossible.
— J'étais allée chercher quelqu'un que j'aimais au Nouveau-Mexique. Comme Liv t'aime. Comme elle serait allée te chercher si elle avait su où tu étais détenu. Sauf que, contrairement à toi, parce que les événements s'y sont prêtées, cette personne m'a raconté les horreurs qu'elle avait commises durant ses simulations. Les tortures qu'elle avait infligé à d'autres. Tu as entendu parler de Jeremy Lambert ?
— Le Chirurgien de la mort ? Bien sûr.
— Il s'est inspiré de ces simulations pour mettre au point son rituel.
— J'ai eu accès au rapport des médecins légistes, dit-il d'une voix blanche.
— Un pâle aperçu de ce qui avait été réalisée au cours des simulations de son modèle. Raconte-moi, Maskil. Tu ne me reverras jamais. On a tout partagé cette nuit, on a mélangé nos humeurs et nos fluides corporels, tu as répandu ta semence en moi, tu n'as rien à me cacher. Rien dont tu puisses avoir honte devant moi.
Elle lui passa une main sur le front.
— Tu n'as pas pu te confier à Liv à cause de votre serment. Confie-toi à moi.
C'était fou.
Mais pas plus que de lui avoir fait l'amour comme il faisait l'amour à sa femme. D'y avoir pris autant de plaisir sans en éprouver la moindre honte ou le moindre remord.
Il lui raconta.
Les tortures inventives, les viols à répétition, l'entrée en scène des enfants. D'abord, la plus grande, puis David. Sa femme attachée, spectatrice des sévices qu'on infligeait à ses enfants. Même quand elle avait supplié d'arrêter quand elle avait promis de tout dire.
Maskil n'avait pas été dupe, Liv parlerait, mais elle garderait des secrets. Cette chienne, cette salope de juive. Il avait feins de la croire, il l'avait écoutée. Longtemps. Avant de lui cracher sa haine au visage. De lui hurler qu'elle ne le tromperait jamais. D'exécuter ses enfants l'un après l'autre devant elle. Il n'avait pas poussé la perversité à les violer lui-même. Ses frères s'en étaient chargé, mais il avait lui-même tiré la balle qui leur avait ôté la vie, qui avait fait hurlé sa femme, qui lui avait tiré des larmes.
Et ensuite...
Ensuite, il avait enlevé la cagoule qui lui dissimulait les traits. Il avait rit de bonheur en découvrant l'expression horrifiée de sa femme. Il l'avait frappé, il l'avait violé une nouvelle fois, plusieurs fois. Il avait invité ses frères à en profiter à leur tour. Puis il l'avait clouée sur un mur. À la merci de tous. Il était revenu plusieurs fois la regarder s'étouffer peu à peu. Voir son regard se voiler. Se repaître de sa déchéance.
La fière Rav seren.
Une loque.
Il s'était masturbé devant son corps supplicié. Son corps sans vie. Puis, il avait fait balancer les corps dans une fosse commune.
— Liv. Toutes ces horreurs. Keren et David. Moi. C'était... C'est horrible, conclut-il en larme.
Root le prit dans ses bras. Il vint nicher sa tête au creux de son épaule et laissa libre-court à son chagrin.
Root commençait à se demander si elle avait sagement agi. Maskil Mizrahi n'était pas Shaw, mais sa détresse la submergeait avec tout autant de force.
— Rien de tout cela n'est réel, Maskil.
— Pour moi ça l'est.
— Mais Liv est en vie, elle n'a pas été torturée ou violée, Keren et David non plus.
— Je suis un monstre.
— Si tu l'étais, tu ne pleurerais pas dans mes bras, tu n'aurais pas quitté ta famille et tu les aurais tous tués.
— Je ne suis plus rien.
— Il n'y a que toi pour récupérer ta vie.
— Comment ? J'ai vu des médecins, des tas, ça ne m'a pas aidé.
Comment ? Bonne question. Que lui avait raconté Athéna sur Liv Saada ? Sur le couple qu'elle formait avec Maskil ? Que pouvait-elle conseillé à ce dernier pour surmonter ses épreuves ?
La solution la contraria. Elle n'avait pas suivi le même parcours que Liv et Maskil avec Shaw. Leur histoire à eux était plus simple, leur vie avait été moins tourmentée.
— Peut-être est-ce l'heure de briser ton serment.
Miaskil reprit ses distances. Interloqué. Cherchant un sens à ses paroles.
— De tout lui raconter ?
— C'est un soldat, un officier supérieur. Une femme d'expérience. Elle est intelligente et elle t'aime. Tu as besoin de son soutien. De son regard et de son amour. Raconte-lui tes cauchemars. Ne t'accroche pas à elle, confie lui simplement ton ce que tu as vécu, ce dont tu as peur. Elle t'écoutera. Renoue avec tes enfants, doucement si tu veux, mais montre-leur que tu es toujours là. Retrouve ta place auprès d'eux. Emmènes-les se baigner, accompagne-les à l'école. Joue avec eux. Fais leur confiance. Tu n'oublieras jamais, mais tu ne les perdras pas et plus important encore, ils ne t'auront pas perdu. Pour le Mossad, accepte de ne plus être un agent de terrain, essaies-toi à l'analyse. Tu seras peut-être surpris d'aimer ça.
Maskil se tint longuement silencieux.
— L'agent que tu étais allé délivrer, il s'en est sorti ?
— Oui, je crois.
— Tu ne le vois plus ?
— Il a fait comme toi. Je l'aimais, mais il a choisi de me quitter, et moi, contrairement à Liv pour toi, je ne pouvais pas l'aider.
— Tu l'aimes toujours ?
— Oui.
— Il reviendra peut-être s'il s'en est sorti.
— Il reviendra, il m'a dit qu'il reviendrait.
— Mais tu as peur ?
— Je ne sais pas trop. Il me manque surtout.
— Tu restes dormir ?
— Ça ne te dérange pas ?
— Non, au contraire.
— Je reste alors.
Ils s'installèrent plus ou moins enlacés, plus ou moins proches. Chacun empli d'une même tendresse envers la personne qui reposait à leurs côtés.
Un homme et une femme, reflets vivants de deux autres femmes, de deux êtres qu'ils aimaient et qui leur manquaient.
Root et Maskil incarnaient l'un pour l'autre une promesse. Un espoir.
Ils éprouvaient la même nostalgie, aspiraient à la même tendresse, au même réconfort. Maskil s'endormit pour la première fois depuis très longtemps l'âme en paix, le sourire aux lèvres à la pensée de sa femme et de ses enfants jouant dans les vagues à Éliat.
Root ne souriait pas, elle se remémorait des images où des moments éparts auxquels Shaw avait pris part. Des images ou des moments qui l'avaient marquée, qui l'avaient émue, qui l'avaient fait rire ou sourire, qui l'avaient parfois bouleversée.
Ses plaisanteries idiotes.
L'humour et la gentillesse de Shaw. Son sourire, ses rires trop rares, l'assurance de son regard, la dextérité de ses mains.
Elle ouvrit les yeux. Maskil dormait. Paisiblement.
Tout se passerait bien.
Elle débarrasserait Élisa de Jonathan. Anton retrouverait ses jambes. Anna saurait ressortir de la forêt.
Quant à Sameen, elle ne risquait rien se persuada Root sans peine.
Sameen était immortelle.
Et Root avait hâte de voir la fille à défaut de la mère. Anne-Margaret l'attendait à Laval. Elle avait aussi hâte de revoir Genrika. De revoir Maria. De revoir Élisa, de revoir...
Elle s'endormit avant d'avoir fini de dresser sa liste.
Athéna se connecta, et elle écouta, aussi longtemps que dura leur sommeil, le souffle profond et régulier des deux dormeurs. Le battement tranquille de leurs pouls.
Elle murmura quatre mots à l'oreille de Root. Elle ne le vit pas, mais Root, dans son sommeil, sourit doucement.
.
.
.
NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
.
Rav seren : grade de l'armée israélienne. Littéralement : commandant en chef. Le Rav seren est équivalent au grade de commandant.
.
Les choucas : Choucas de Daourie
.
Unité 300 : la sayeret Hadruzin : unité de forces spéciales composé d'Israéliens issus des minorité ethniques (Druzes, Arabe, Bédouins, Circassiens...), spécialisée dans les opérations d'infiltration transfrontalières.
.
Unité 869 : unité T'Zasam : unité de reconnaissance lointaine composée de trois compagnies, une pour le Liban, une pour la Syrie et une pour les Territoires occupés.
.
Les kidons : membres du service action du Mossad.
.
.
.
