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Je publierai toujours le mardi. Quoi qu'il arrive.

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Chapitre XVI


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Shaw s'étira. Elle surveillait ses lignes. Elle n'avait rien pris. Anna avait été plus en amont. Elle aurait peut-être été plus heureuse. Yulia était restée lire à la cabane. Elle avait proposé de les accompagner, les deux jeunes femmes avaient refusé. Yulia s'était enquise de savoir si elle devait se charger d'une tâche particulière. Le bois ne manquait pas, la cabane était propre et la préparation du repas dépendrait du résultat de la pêche du matin. Yulia bénéficiait de sa matinée. Elle s'était installée sur le bas-flanc un livre à la main et ne s'était plus occupé de rien.

Les livres n'abondaient pas à la colonie. Blatov affirmait que la lecture polluait l'esprit des détenues. Même les Bibles étaient prohibées. Le Cantique des cantiques incitait les femmes à la rêverie et à la débauche, et le Nouveau Testament leur faisait miroiter une liberté et une rédemption qu'il refusait de leur octroyer. Parce qu'elles ne les méritaient pas

Shaw avait remarqué l'éclat d'envie briller dans le regard de Yulia quand elle avait vu les livres. L'émotion qui l'avait étreinte quand la jeune femme en avait tiré un d'une des étagères où ils étaient bien rangés les uns à côté des autres. Ses mains qui tremblaient quand elle l'avait ouvert.

Anna avait remarqué aussi.

Yulia avait fait des mots son métier. En prison, elle avait perdu beaucoup plus que sa liberté et sa place dans la société. Elle avait été arrachée à sa passion.

La petite bibliothèque de la cabane proposait une sélection assez large. Anna y avait apporté des manuels de botanique, de chasse et de pêche, une encyclopédie de poche de la vie animale dans le kraï de Krasnoïarks, les œuvres complètes de Nicolas Gogol, une anthologie de la poésie russe, des livres d'histoire, une biographie de Napoléon, une autre de Potemkine, un manuel d'astronomie très complet et des recueils de chants, russes, ukrainiens, géorgiens, biélorusses.

Les recueils comportaient de nombreuses annotations et Shaw, lors de son séjour avait trouvé des carnets dans lesquels Anna avait recopié des poèmes ou des chants. Elle y avait noté des dates, des lieux et ce que Shaw avait identifié à des conseils ou à des mémos d'interprétations. Anna ne se contentait pas de chanter, elle travaillait, elle cherchait. Shaw ne s'en était pas étonnée. À ses yeux toute passion demandait du travail, de la constance, du sérieux.

Shaw avait ajouté une version en langue originale du Shanameh, le Diwan de Hafez*, des livres qu'elle avait trouvés à Erbil avant de quitter le pays, les œuvres quasi-complète de Boulgakov qu'elle s'était promis de relire, des manuels de médecine qu'elle s'était procurés dans une librairie spécialisée de Moscou, une version russe de L'art de la guerre de Sun Tzu et De la guerre de Carl von Clausewitz. Le reste de ses lectures avaient été téléchargées sur son ordinateur. Une série d'articles spécialisés sur les dernières avancés médicales, sur l'armement en général, sur les tactiques d'intervention à travers le monde.

Elle avait formaté son disque dur avant de partir rejoindre Maria Alvarez aux Seychelles. Peu confiante quant à l'utilité réelle de cette opération, elle avait entièrement démonté le portable, retiré le disque, la carte mémoire, tout ce qu'elle pouvait. Elle avait enveloppé chaque objet, dalle et machine comprise, dans un bout de toile cirée, puis les avait enterrés à des endroits différents. Il ne lui était resté que la batterie qu'elle avait emportée avec elle et laissée sur une table à l'aéroport de Moscou quand elle y avait fait escale. En un an, elle avait eu le temps de mémoriser tous les articles qui l'avait intéressée. Elle pourrait de toute façon les retrouver sur la toile si nécessaire. Tout comme l'article que lui avait envoyé sa mère.

Shaw n'avait enregistré aucune donnée personnelle sur l'ordinateur. Elle avait apporté des carnets avec elle pour dessiner ou pour écrire. Des carnets qu'elle n'avait pas emporté de peur de les perdre, mais qu'elle s'était promis de revenir chercher. Elle en avait brûlé certains. Ceux qui contenaient des notes qu'elle avait prises en lisant, les autres... Elle avait longuement hésité à les détruire. Des carnets de dessins pour l'essentiel. Et deux carnets de bord. L'un concernait Anne-Margaret, l'autre était personnel. Elle avait laissé les carnets de dessin et le journal de bord d'Anne-Margaret, et elle avait emporté son journal personnel parce qu'elle elle n'avait pu se résoudre à le brûler. Il contenait le récit de ses terreurs, de ses hurlements de douleur, mais aussi l'expression, parfois maladroite, de ce qu'elle ressentait. De ses joies et de son bonheur. De ses émerveillements. Et des passages évoquaient les gens qu'elle avait fréquentés dans sa vie. Un travail sur elle-même qu'elle s'était imposé pour mieux comprendre ce qui l'avait liée aux autres. Ce qu'elle avait pu éprouver à leur encontre.

Un exercice compliqué.

Elle avait dû élaborer un protocole qu'après bien des tâtonnements, elle avait définitivement adopté. D'abord, elle devait être détendue. La nuit était la plus propice à l'exercice. Quand elle le pouvait encore, elle s'astreignait à fendre du bois. Plus tard, quand son état physique lui interdit des activités trop violentes, elle allait marcher et si le temps ne le permettait pas, elle cuisinait. Ensuite, venait une séance de méditation qu'elle orientait doucement vers la personne sur laquelle son esprit s'était fixé plus ou moins librement. Enfin, elle écrivait.

Elle avait déversé ses frustrations, son admiration, ses déceptions, ses peines, ses manquements, sa tendresse, des émotions qu'elles n'avaient jamais exprimés, des déclarations qu'elle n'avait jamais prononcées et qu'elle ne prononcerait peut-être jamais, sa haine.

L'exercice la laissait physiquement et émotionnellement épuisée. Elle avait presque toujours pleuré et n'avait jamais manqué de se replonger dans une méditation ensuite.

Elle n'avait eu le courage de relire le carnet. Pas après avoir relu un jour ce qu'elle avait écrit sur Brown parce qu'elle avait pensé au jeune lieutenant et qu'elle avait été curieuse de lire ce qu'elle avait bien pu écrire à son sujet. L'expérience l'avait bouleversée. Elle s'était sentie si mal qu'elle s'était profondément entaillé l'avant-bras gauche à plusieurs reprises. Jusqu'à la nausée.

Une expérience qu'elle n'avait jamais renouvelée. Elle avait continué d'écrire, mais elle n'avait jamais plus relu ses textes ensuite.

Ses carnets de dessins et le journal d'Anne-Margaret ne contenaient aucun secret. Qu'Anna les découvrît et les lût avant qu'elle ne les eût récupérés l'indifférait. Le journal d'Anne-Margaret n'offrait pas de Shaw une image niaise et ridiculement sentimentale. Elle ne s'était jamais extasiée sur sa fille. Elle avait seulement relaté des faits.

En revanche, Shaw ne pouvait risquer qu'Anna lût le dernier carnet, et le détruire jetterait à bas des mois de travail sur elle-même. Un travail qu'elle n'aurait peut-être ni la force ni l'occasion de recommencer. Elle l'avait emporté sans trop savoir ce qu'elle pourrait en faire. Sachant qu'elle n'aurait pas vraiment le choix entre le cacher dans un endroit qui pourrait toujours être découvert, le détruire, ou le confier avec sa fille à Maria Alvarez. Trois solutions qui ne la satisfaisaient pas. Maria était juge, Shaw lui confiait la responsabilité de sa fille et elle ne pouvait s'empêcher de craindre que Maria, un jour, violât sa promesse de ne jamais ouvrir le carnet, de ne jamais le lire. Shaw s'y serait tout de même résolue si le hasard n'était pas venu s'en mêler.

Le carnet était en sécurité. Si Shaw mourait, il reviendrait à Root. En état. Root était en droit de savoir.

Quant au carnet d'Anne-Margaret, Anna saurait bien la retrouver pour lui donner le carnet qui la concernait.

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Shaw bâtit des pieds pour se réchauffer. Pesta à l'encontre d'Anna qui n'arrivait pas.

L'arrivée à la cabane avait sonné leur salut. Les trois femmes avaient dîné le premier soir, dormi dix heures d'affilée pour Anna, quinze pour Shaw, et elles n'avaient su combien de temps Yulia aurait dormi si elles ne l'avaient pas réveillée.

Elles s'étaient reposées, elles s'étaient nourries, elles avaient bu sans compter, mais elles n'avaient pas encore récupéré de leur périple. Shaw avait laissé en septembre des sachets de réhydratation et des compléments alimentaires pour sportifs de haut-niveau et ils leur profitèrent. Elle soigna les engelures, les gerçures, retira ses points à Anna, massa ses deux compagnes aussi bien pour des raisons médicales que pour les détendre, même si elle ne l'aurait jamais avoué, même si Anna le savait très bien et que Shaw savait qu'elle le savait.

Shaw se félicitait chaque jour d'avoir coupé trop de bois quand elle vivait dans la cabane. Anna s'était fait la même réflexion. Yulia était restée sans voix quand elle avait découvert les bûchettes entassées sous le auvent que Shaw avait construit sur un côté de la maison et qu'elle avait compris que tout le bois avait été découpé et fendu par Shaw. Aucune des trois femmes n'eût été capable de prendre une hache et de débiter la quantité de bois que dévorait voracement le poêle de la cabane.

Anna arriva enfin. Elle avait emprunté le lit de la rivière gelée. Shaw n'eut pas besoin de lui demander si ses trous avaient mieux donné que les siens. Ses yeux lumineux brillaient avec encore plus d'intensité quand elle éprouvait de la joie ou de la fierté. Shaw se demandait parfois comme une femme dotée de tels yeux, d'un tel regard, pouvait avoir vécu si longtemps seule. Sa taille ? Son apparente indifférence ? Son calme ? Shaw ne comprenait pas.

— Combien ? demanda-t-elle.

— Deux, mais de belles tailles.

Elle détailla Shaw, ses trous creusés dans la glace.

— Tu n'as rien pris ?

— Non.

— J'ai eu de la chance.

— Je sais, je suis parfois restée des jours sans rien prendre l'hiver dernier. Qu'est-ce que j'ai pu me cailler à attendre que ça mordre.

— Il y a des jours avec et des jours sans. Il faut être patient.

— Mouais, mais après l'accouchement, je n'avais pas trop le temps de passer des heures à attendre que ces crétins de poissons se décident à mordre.

Anna resta de glace. Enfin, presque. Sous sa cagoule, ses sourcils se froncèrent et ses yeux perdirent de leur éclat.

— Tu me fais voir tes prises ? demanda Shaw d'un ton égal.

— Euh, oui.

Anna ouvrit la gibecière qu'elle portait en travers de la poitrine. Elle en sortit tour à tour deux belles perches. Shaw en saliva d'avance.

— On rentre ? proposa Anna en rageant ses deux perches.

— Ouais, approuva Shaw. J'ai froid, je suis naze et j'ai faim.

Anna ne répondit rien, Shaw s'exprimait aussi bien pour elle deux. Elle l'aida bourrer ses trous de branches d'épicéa, et elles reprirent le chemin de la cabane.

Un quart d'heure de marche silencieuse.

Le feu ronflait joyeusement qu'elles rentrèrent. Yulia leva les yeux de son livre et les accueillit avec un sourire et un :

— Bonne pêche ?

Shaw grogna.

— J'ai parié sur votre réussite.

Shaw grogna une nouvelle fois en se débarrassant de tout ce qui lui permettait de ne pas mourir de froid quand elle s'aventurait dehors.

— Je vous ai préparé de quoi vous réchauffer.

— Mouais ?

— Oui.

Shaw balaya la cabane du regard. L'espace était petit, à peine sept mètres carré. Elle leva le nez en l'air. Huma les odeurs. Un mélange qui devenait parfois étouffant. Les trois femmes aérait la pièce trois fois par jour. Avant chaque repas.

Il était près de midi et la cabane était saturée de senteurs plus ou moins ragoutantes. Celles du bois tout d'abord, du bois frais qui dégorgeait encore de sève sur les murs, du bois humide du plancher devant la porte d'entrée, du bois sec dans le bûcher et du bois qui brûlait dans le poêle. Des senteurs agréables. Nettement plus que celles que dégageaient leurs vêtements. Les parkas, les cagoules, les chapkas, les pantalons et toutes leurs protections extérieures puaient le feu, quant aux sous-vêtements... Shaw arrêtait parfois de respirer quand leur odeur lui sautaient à la figure. Trois mois de colonie, sept semaines de piste. Le froid tuait les bactéries, mais à leur stade, il eût fallu que les trois femmes vivent nues pour ne pas puer comme des bêtes.

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Elles avaient toutes les trois emporté des brosses à dents et du dentifrice. Shaw et Anna par habitude, Yulia parce que Shaw avait insisté pour qu'elle ne les oubliât surtout pas. Plusieurs fois. Yulia s'était un jour énervée d'une telle insistance. Shaw lui avait semblé prêter plus d'importance à sa brosse à dent qu'à n'importe quoi d'autre qui semblait bien plus important à ses yeux.

— Je ne néglige rien, Yulia. J'insiste sur la brosse à dent et le dentifrice parce que je sais que c'est la dernière chose que tu penseras à emmener.

— Et ?

— On ne sait pas combien de temps on sera dans la nature, ni ce qu'on trouvera à bouffer. Une bonne hygiène buccale peut te sauver la vie. Souffrir d'une infection quand on n'a pas de dentiste sous la main, c'est douloureux et parfois mortel.

Yulia avait emporté sa brosse à dent et du dentifrice. Un tube neuf et un autre entamé. Les trois femmes n'avaient jamais manqué de se brosser les dents une fois par jour durant leur course, deux fois par jour depuis qu'elles étaient arrivées à la cabane. Au moins, elles ne puaient pas de la gueule.

Elles se lavaient les mains, le visage, le cou et les fesses avec de la neige tous les jours depuis leur évasion. Même Yulia.

Mais elles avaient retardé une toilette intégrale jusqu'à ce qu'elles fussent à la cabane, assurées de pouvoir ensuite se réchauffer et de ne pas renfiler des vêtements mouillés et glacés.

Yulia avait espéré se laver à l'eau chaude.

Ses espoirs avaient été déçus.

Tous les jours, ses compagnes se déshabillaient, enfilaient leurs bottes et partaient dehors se frictionner avec de la neige. Elles revenaient en claquant des dents et la peau aussi rouge que la carapace d'un homard ébouillanté. Shaw arborait toujours une mine ravie et se pâmait d'aise en sirotant ensuite une tasse de thé bouillant. Anna était moins démonstrative, elle se frictionnait ensuite comme une damnée et Shaw, sans jamais lui demander son avis, finissait par lui arracher sa serviette des mains pour finir de la sécher. Anna se laissait faire et la remerciait d'un hochement de tête. Leurs cheveux seuls avaient eu droit à une toilette plus élaborée.

Et à de l'eau chaude.

Yulia n'avait pas résisté. Ses deux compagnes s'étaient mutuellement lavé les cheveux. Yulia avait demandé son tour. Anna l'avait regardée. Sans répondre. Pour la bonne raison qu'elle savait que Shaw exprimait ses réserves sans tarder. Shaw avait bougonné.

Et la sentence était tombée :

— Tu as les cheveux trop longs et je ne te lave pas les cheveux si tu ne te laves pas avant.

Yulia avait cherché du soutien auprès d'Anna. Elle ne l'avait pas trouvé.

— C'est un mauvais moment à passer, avait seulement dit la grande femme. Il fait vraiment froid, mais on se réchauffe vite dans la cabane. Pour tes cheveux, Sameen a raison. Ils sont sales et vraiment trop longs.

Yulia avait soupiré. Elle s'était déshabillée, une peu honteusement quand elle avait retiré ses sous-vêtements. Pas parce qu'elle s'était retrouvé nue devant les deux autres femmes, mais parce qu'ils étaient sales, tâchés et qu'ils dégageaient un mélange d'odeurs immondes. Pour le reste, pour les tatouages qu'elle ne leur avait jamais dévoilés, elle avait dépassé depuis bien longtemps sa honte face aux deux femmes. Anna avait sensiblement pâlit, mais elle n'avait pas détourné le regard et elle n'avait rien dit.

Sitôt débarrassée de sa culotte, Yulia avait couru dehors pied-nu, huit ans de douches chaudes lui avaient fait oublier les pis-aller des détenues qui essayaient de se garder propres malgré l'absence de douches.

Yulia avait cru mourir. Shaw l'attendait avec une serviette chaude à son retour. En lui séchant les pieds, elle avait marmonné que c'était bien la peine qu'elle en eût pris soin pendant sept semaines si c'était pour ensuite, aller courir dans la neige pied-nu.

Anna s'était chargé de lui couper les cheveux. Une opération simple qui avait consisté à lui trancher les deux tresses qu'elle portait enroulées autour de la tête.

— C'est moche, avait maugrée Shaw à la vue du résultat.

Anna avait retaillé la masse de cheveux blonds. Ils bouclaient naturellement. Yulia n'avait pas l'air d'être sortie de chez un grand coiffeur quand Anna eut fini, mais elle n'avait pas l'air non plus de s'être elle-même tranché les cheveux avec un poignard. Il y avait une paire de ciseaux dans la cabane et Anna n'était pas une sauvage. Elle avait auparavant raccourci les cheveux de Shaw et évité les échelles et les trous. Elle s'était appliqué et Yulia arborait depuis, avec une coupe courte qui rappelait à Shaw, et Genrika, et Brown.

— Ouais, c'est bien, avait-elle lâché quand Yulia s'était remise debout. Allez, arrive, on va te débarrasser de ta crasse. J'espère que tu n'as pas de poux, je déteste ça.

Yulia avait adoré le shampoing. Du vrai shampoing. Doux et délicieusement odorant. Le massage du cuir chevelu et ce sentiment vivifiant de propreté.

Elle s'était fendue d'une grimace de dégoût en se rhabillant avec ses vêtements sales. Shaw ne l'avait pas manquée.

— Ouais, c'est dégueulasse, mais ça fait quand même du bien d'être propre, non ?

Qu'est-ce que Yulia pouvait répondre ? Rien. Aussi, ne dit-elle rien et calqua, à partir de ce jour, son hygiène corporelle sur celle de ses deux compagnes.

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En plus du bois et de la crasse, Shaw décela une odeur de farine et de sucre.

— Tu as fais des galettes.

Yulia rit comme une gamine. Elle avait dissimulé les galettes sous une poêle.

— Rien ne peut tromper ton nez !

— Je meure de faim, se justifia Shaw.

— Vous avez pris des poissons ? demanda Yulia en tendant l'assiette de galettes aux deux femmes.

— Anna a attrapé...

— Deux perches, la coupa Anna.

— Ouais.

— On mange les deux ou vous voulez en garder une ? demanda Yulia.

Anna et Shaw se consultèrent du regard.

— On prépare les deux.

— Je les cuisine. Vous avez passé la matinée dehors, à moi de travailler.

— Okay, accepta Shaw.

Elle se tourna vers Anna.

— T'as pris les poissons, je te laisse le bas-flanc, je m'installe par terre.

Anna retira son pull, son pantalon, sa chemise, ses chaussettes, se glissa dans son duvet et s'endormit. Shaw fit de même à peu de chose près. Elle avait envie de méditer, mais la sortie avait drainé son énergie.

Elles avaient marché des semaines, elles auraient pu encore marcher des jours, mais s'arrêter avait rompu le fil de leur résistance. Le moindre effort physique leur pesait.

Yulia avait fouillé la cabane de fond en comble depuis cinq jours qu'elles l'habitaient. Elle avait découvert des épices et des aromates enfermées dans des boîtes étanches. Elle n'avait pas cuisiné depuis neuf ans. Sameen lui avait assuré que le temps n'effaçait pas le savoir-faire. C'était le moment de vérifier si elle avait raison. Elle espérait que oui. Elle observa un moment les deux dormeuses. Des larmes piquèrent ses yeux. Anna les avait conduites chez elle. Pas simplement dans une cabane qui lui appartenait. Dans laquelle, Sameen avait vécu. À deux.

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Elle avait trouvé les carnets de Shaw. Ils étaient rangés parmi les livres. Elle avait d'abord ouvert les carnets de dessins. Elle avait cru qu'ils étaient l'œuvre d'Anna et elle s'était émerveillé que tant de talents se cachât dans une seule personne. Et puis, elle avait ouvert le journal d'Anne-Margaret et elle avait su que Shaw était l'auteur des croquis sur les autres carnets. L'écriture ne trompait pas. Petite, régulière, avec des finales de majuscules qui tombaient en dessous des lignes quand elle écrivait en anglais ou en Russe. Arrondie et élégante, quand elle écrivait en arabe. Shaw n'avait pas écrit en arabe, mais Yulia ne connaissait ni l'arabe ni le persan. Elle s'était demandé ce que Shaw avait bien pu écrire dans cette autre langue. Si elle espérait que sa fille pût un jour le lire.

Elle n'avait jamais osé parler de ces carnets à Shaw. Ni à Anna quand elle avait cru qu'elle était l'auteur des premiers. Elle ne savait même pas si Anna les avait lus.

Shaw l'avait vu consulter les carnets de croquis, elle n'avait rien dit. Elle devait se douter que Yulia ouvrirait un jour le journal de bord de sa fille. Elle n'avait formulé aucun interdit et elle ne l'avait pas soustrait à la curiosité de ses deux compagnes.

Yulia avait profité des absences de Shaw et d'Anna pour lire le carnet d'Anne-Margaret. Trois matinées de lecture.

Un récit passionnant. Et curieusement détaché de la réalité.

Le type de texte correspondait à celui d'un journal intime. Il était écrit à la première personne et le récit se déroulait jour après jour. On y retrouvait les dates, des textes de différentes longueurs et un tas d'informations diverses et variées : des recettes de cuisines, le plan de la cabane, des cartes sur lesquelles étaient notés les emplacements des trous de pêche ou des collets, des croquis d'arbres, et d'animaux, des relevés météorologiques, des poèmes, des exposés techniques qui apparentaient parfois le journal à un guide survie. On pouvait aussi y suivre le développement de l'enfant et plein de petits détails sur le quotidien qu'avaient partagé Sameen et sa fille. Mais, malgré toutes ces caractéristiques, Yulia n'eut pas l'impression de lire un véritable journal intime.

C'était trop bien écrit et il ne contenait aucune pensée intime. On trouvait des réflexions sur la beauté d'une aube claire après des jours de mauvais temps, de très beaux passages sur le refuge qu'offrait la cabane isolée dans un milieu hostile, des textes qui célébraient les étoiles — dessins à l'appui — le silence, la douceur d'une enfant, mais rien de réellement spontanée. Sameen avait attendu un enfant ici, elle avait accouchée ici, elle avait vécu encore cinq mois avec sa fille, et ses écrits ne contenaient aucune de ces réflexions sentimentalismes et émerveillées que pouvait éprouver une jeune mère à la naissance de son enfant qu'on jugeait parfois idiotes par la suite si on en avait gardé la trace. C'était comme si Sameen avait écrit ce journal des années après avoir vécu les événements qu'elle relatait. Ou qu'elle eut écrit un récit fictif.

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Anna, Sameen. Yulia était leur invitée. Leur hôte. Elle ne savait pas de quoi elle était encore capable en cuisine, mais elle ferait de son mieux. Elle mettrait toute son âme et tout son cœur dans la préparation du repas. Anna aimait les pelmenis, il n'y avait malheureusement rien dans les réserves qui eût pu servir de farce. Mais elles avaient rapporté du poisson et il y avait du riz en abondance. De quoi les rassasier et leur faire plaisir. De se faire plaisir.

Dans son duvet, Shaw plissa le nez. Son ventre protesta aussitôt et elle se leva.

— C'est bientôt prêt, lui dit Yulia.

Shaw enfila son pantalon, passa sa chemise sur ses épaules sans la boutonner et s'approcha. Elle souleva le couvercle d'une casserole.

— Ce que tu peux être curieuse ! sourit Yulia.

— Ça sent bon.

— C'est presque cuit.

— Tu as garder les entrailles et les parures ?

— J'ai mis les parures de côtés pour faire une soupe et les entrailles dehors pour vos appâts.

Shaw se pencha sur la poêle dans laquelle Yulia faisait frire le poisson. Elle avait tiré les filets et elle les avait passés dans la farine avant de les jeter dans la poêle.

— Comment as-tu fait pour apporter autant de nourriture ici ? lui demanda Yulia qui s'étonnait chaque jour de la quantité de vivres que recelait la cabane.

— J'avais un traîneau et j'ai fait un aller-retour par mois au début.

— Et après ?

— Je suis repartie une fois avant que la neige ne fonde. Ensuite, j'ai vécu sur mes réserves.

— Avec ta fille ?

Shaw fronça les sourcils, mais répondit :

— J'allaitais, il suffisait que je mange bien pour qu'elle aille bien.

— C'est sûre que c'est plus simple de nourrir une personne que trois.

— Mouais.

Anna s'était réveillée. Elle roula son duvet, s'habilla et vint les rejoindre. Curieuse, elle aussi souleva le couvercle de la casserole. Yulia retira la poêle du feu et passa une cuillère dedans.

— C'est prêt. Anna, tu sers le riz ?

Shaw distribua les assiettes et elles s'assirent par terre sur une natte qu'avait apporté Shaw au retour d'un de ses ravitaillements.

Le riz cuisiné avec des lentilles et des épices. Les filets de perche simplement frits avec du gros sel, du poivre et de la sauge. C'était parfait.

— Che t'avais dit que la cuisine ça ne s'oubliait pas, fit Shaw entre deux bouchées.

— C'est bon ?

— Ouais, super bon.

— Et toi, Anna ? Tu aimes ?

— Oui.

— Je ne regrette pas de m'être gelée pendant trois heures, affirma Shaw.

— Trois heures pour rien en plus, remarqua narquoisement Yulia. Je te rappelle que c'est Anna qui a pris les deux perches.

— J'aurais plus de chance la prochaine fois.

Anna lui demanda ce qu'elle avait pêché durant son séjour. La conversation s'orienta sur les espèces qu'on trouvait dans la Tasseïeva, puis sur la pollution dont souffrait les rivières de la région. Shaw demanda ensuite à Yulia ce qu'elle cuisinait comme poisson à Moscou, et elles parlèrent recettes de cuisine. Elles mangèrent en dessert les galettes qu'Anna et Shaw n'avaient pas goûtées avant de dormir. Yulia avait posé une bouilloire sur le poêle au début du repas. Elle remplit la théière d'eau chaude et les servit toutes les trois.

— Sameen, demanda doucement Anna. Meg, c'est ta fille ?

— Ouais.

— Les animaux en bois, c'était pour elle ?

— Ouais.

— Elle avait qu'elle âge quand tu es venue t'installer ici ?

Yulia connaissait la réponse, mais elle se garda bien de répondre à la place de Shaw.

— Elle est née ici.

Anna resta un moment sans voix. Shaw avait répondu sans affectation comme si cette information coulait de source

— Tu as accouché ici ?

— Ouais.

— Seule ?

— Non, je n'ai pas poussé jusque-là. J'avais pris contact avec une sage-femme avant.

— Tu as fait venir une sage femme ici ? s'ébaudit Anna.

Shaw se fendit d'un sourire en coin.

— Ouais, j'ai eu du mal à en trouver une, mais j'en ai trouvé une.

— Tu me donneras son adresse.

— Pourquoi ? Tu prévois de tomber enceinte et d'accoucher ici, toi-aussi ?

— Euh, ben non.

— Alors quoi ?

— Alors, si elle a accepté de venir ici... C'était quand ?

— En avril.

— Oui, donc, si elle a accepté de venir par temps de neige, ici, et que tu l'as choisie parce que tu savais que tu pouvais lui faire confiance, j'aimerais bien savoir qui elle est.

— Elle est à la retraite, elle travaillait en Sibérie orientale et elle intervenait auprès les tribus nomades.

— Iekaterina Lvovna, souffla Anna.

— Tu la connais ?

— J'en ai entendu parler, mais je ne savais pas qu'elle était rentrée. Comment l'as-tu trouvée ?

— J'ai une formation d'agent spécial, lui rappela Shaw.

— Mmm. Alors, tu as accouché ici ?

— Ouais.

— En avril ?

— Ouais, le 19, si tu veux tout savoir.

Les yeux d'Anna brillèrent soudain. De joie, mais aussi d'un autre sentiment que Shaw n'identifia pas tout de suite.

— Tu as honoré cet endroit, Sameen, déclara solennellement Anna.

Le silence qui accueillit cette déclaration incita Anna à poursuivre :

— C'est mon père qui m'a légué cet endroit comme son père le lui avait légué avant. Quand il m'a donné les clefs, il m'a demandé de l'imprégner de mon âme, de moi-même. Mon grand-père avait combattu les Allemands pendant la guerre, mais il a été accusé de collaboration et il a été déporté en Sibérie . C'est lui qui a construit la cabane. Il était prisonnier en Russie, mais ici, il était là où il voulait. Il était libre. Mon père et mon oncle y ont été heureux. Enfin, je crois. C'est plus qu'une cabane dans les bois, du moins pour notre famille. Tu y es venu chercher ce que, avant toi, nous sommes venus y chercher. Je ne sais pas si tu as trouvé ce dont tu avais besoin, mais tu l'as habitée. Vraiment habitée... Ce n'est pas très clair, mais...

— C'est clair, la coupa Shaw.

Les deux jeunes femmes se regardèrent. Intensément.

Yulia se sentit un instant de trop entre ces deux femmes. Elles se connaissaient, elles étaient amies, elles partageaient des expériences une complicité que...

Le regard d'Anna avait glissé sur Yulia. Il s'attarda sur son cou, sur son front. Sur les tatouages infamants.

— Tu as survécu avec nous, Yulka. Tu as porté autant de peines que Sameen et moi. On ne cuisine pas comme tu l'as fait si on n'a pas un cœur.

Yulia baissa la tête.

— Tu es la bienvenue ici. Tu l'as toujours été, ajouta Anna.

Yulia releva la tête. Les yeux brillants de larmes. Shaw s'empara de la théière et les resservit. Elle leva son verre.

— C'est pourri avec du thé, mais je ne bois pas, Anna non plus, et toute façon, il n'y pas de vodka. Mais on s'en fout. Je lève mon verre à toi, Anna. À la plus formidable traceuse que je n'ai jamais rencontrée.

Elle avala son verre. Fronça les sourcils. Anna et Yulia s'empressèrent de l'imiter. Elle les resservit.

— À toi, Yulia. Parce que, merde ! jura-t-elle. Tu es ici avec nous. Et que ça... C'est un putain d'exploit.

Anna approuva. Elles vidèrent une nouvelle fois leurs verres. Cette fois-ci, Anna fit le service.

— À toi, Sameen, dit-elle sans plus de précision.

— À vous deux, ajouta Yulia avant qu'elles bussent leur thé.

— On trinque, exigea Shaw.

Elles tapèrent leurs verres l'un contre l'autre. Le thé gicla sur leurs mains. La cabane s'emplit de rires. Yulia évoqua alors la nuit où le ciel était si beau, cette nuit où pour la première fois depuis neuf ans ses yeux s'était ré-ouvert à la beauté. Elle arbora une mine si extatique que Shaw leva les yeux au ciel en soufflant. Yulia la reprit en déclarant qu'une femme qui savait aussi bien dessiner qu'elle, ne pouvait pas être insensible à la beauté qui l'entourait de toute part. Shaw grommela qu'elle racontait n'importe quoi. Yulia se leva et rapporta les carnets de Shaw. Elle en ouvrit un et le tendit à Anna. La grande Russe n'avait jamais eu la curiosité de regarder ce que contenaient les carnets noirs qui se trouvaient rangés avec des livres. Elle contempla le premier dessin. Une fleur de crocus. Shaw avait inscrit le mot en anglais, en russe et en latin, elle y avait rajouté la date à laquelle elle avait réalisé son dessin et des annotations concernant la plante : sa taille, sa date de floraison, sa toxicité.

— C'est très beau, murmura Anna.

Shaw souffla. Anna tourna les pages. Remarqua qu'il manquait le nom russe d'une plante. Elle plissa les yeux.

— черни́ка, prononça-t-elle.

— Quoi ?

— Ça, dit Anna en lui montrant la page.

— Je ne connais pas tout, parfois même en anglais ou en latin, je ne savais pas. J'ai regardé dans tes bouquins, mais je n'ai pas tout retrouvé.

— On peux t'aider si tu veux.

— Ouais.

Shaw se leva pour chercher un stylo et revint s'asseoir à côté d'Anna. Elles butèrent sur une fleur. Anna ne se souvenait plus du nom. A leur grand étonnement, ce fut Yulia qui leur donna la réponse.

— J'ai fréquenté le Jardin pharmaceutique et le Jardin botanique de Moscou pendant des années, je ne suis pas une spécialiste, mais à force, j'ai appris à reconnaître certaines plantes, leur expliqua-t-elle.

Elle se penchèrent à trois sur le carnet. L'après-midi fila entre rire, et anecdotes liées aux plantes ou aux animaux qu'avait dessiné Shaw. Elles se levaient tour à tour pour recharger le poêle ou servir du thé. La nuit tomba. Anna referma le carnet qu'elle tenait et le rangea à sa place :

— Tu vas les emporter ?

— Non. J'emporterai juste celui de Meg. Les autres ont leur place ici.

— Mais si tu n'étais pas revenue ?

— Tu me l'aurais rendu un jour ou l'autre.

— Oui. À toi ou ta fille.

— Mmm, approuva Shaw. Dis, Anna, qu'est-ce qu'on va faire maintenant ?

— Je vais partir contacter Anton. J'attends juste de...

Anna prit un air coupable. Shaw attendait la suite.

— D'être en forme, continua Anna. Je voulais être en forme avant de repartir.

— Tu vas partir seule ?

— Oui. C'est plus sûr. Personne ne s'étonnera au village de me voir sortir de la forêt.

— Mouais, vaut mieux que tu sois en forme alors.

— Mmm. Je partirai dans deux ou trois jours si le temps ne tourne pas à la neige.

— Tu as tout prévu pour l'extraction ?

— Plus ou moins.

Shaw ne fut pas dupe. Anna avait certainement tout prévu.

.


.

La foule clama, des rires fusèrent. Elle riait en battant des mains comme une enfant. Un spectacle ridicule. Sans même une mise à mort. Un simple jeu auquel s'adonnaient des apprentis toreros. Les bêtes étaient belles. Jolies plutôt que belles. Des taurillons, il y avait même eu des vachettes. Des bovins. Au moins, le public ne s'émouvait-il pas du sang versé. Le spectacle était familial. Artémisia le harcelait depuis des semaines de venir avec elle assister à une course à laquelle elle avait été invitée. Une course qui avait été programmée en dehors de la saison habituelle. Un événement exceptionnel commandité par une entreprise privée.

— On ne peut pas vivre en Espagne et ignorer les courses de taureaux. Séville possède les plus belles arènes d'Espagne, sinon du monde. Je les ai visitées, mais l'endroit était vide et froid.

— Les corridas sont cruelles et sans intérêt.

— Je ne veux pas te convier à une corrida, mon chéri, mais à une course. La première partie présente des jeux et la seconde, si elle s'apparente plus à une véritable corrida, ne comporte pas de mise à mort.

— Donc, ce n'est pas une corrida.

— Chéri, protesta Artémisia. J'y vais aussi pour mon travail. L'arène de Séville est réputée pour son ambiance. Je veux m'imprégner du caractère de la ville, de ses habitants et des couleurs du lieu.

Il avait cédé pour lui faire plaisir. Il le regrettait : le spectacle était navrant. Il devait cependant reconnaître que sa femme ne lui avait pas menti en lui vantant la beauté du lieu et l'ambiance particulière qui y régnait. L'enceinte extérieure resplendissante de blancheur, les portes qui arboraient des battants couleur cinabre et des encadrement orange vif, tout comme les oculi et poutres de soutien des toitures, l'entrée et ses colonnes néo-classiques, la galerie circulaire voûtée qui menait aux gradins et il devait bien l'avouer, l'arène, quand il l'avait découverte, l'avaient impressionné. Sa femme s'en était rengorgé :

— Je t'avais dit que c'était magnifique.

Magnifique ? Il n'aurait peut-être pas été jusque-là, mais l'endroit ne pouvait laisser indifférent. Douze mille cinq cent spectateurs pouvaient s'installer en plein air ou sous les arcades. Sa femme lui avait expliqué le système de tarification selon que les places bénéficiaient ou non d'une ombre bienvenue quand le soleil brillait et que les températures montaient à plus de trente degrés Celsius. L'artiste qu'elle était s'ébaudissait du contraste qu'offrait le sable doré de la piste centrale avec les barrières de protection cinabre. Un contraste qui se répétait dans la décoration de l'arcade circulaire.

— Et regarde la Giralda comme c'est beau !

Le clocher de la cathédrale s'élançait au loin vers le ciel.

La foule occupait la quasi-totalité des places. L'événement était couru. Il l'avait écouté d'une oreille distraite quand sa femme lui avait expliqué pour qui et en quel honneur on ouvrait les arènes avant l'heure. Avant fin mars. L'argent ne s'attachait à aucune tradition, à aucune morale. Qui en possédait pouvait tout se permettre. Ou presque.

La plaza de Séville était un petit bijou de l'architecture espagnole. Qu'il eût dû découvrir plus tôt. Pas aujourd'hui. Il jugeait le spectacle infantile et la foule, gesticulante et bruyante. Vulgaire. Il s'étonnait parfois que sa femme si sensible se complût dans des plaisirs ou dans des lieux si triviaux.

Son téléphone vibra comme une libération. Elle l'entendit :

— Oh, non ! Tu ne vas répondre ? gémit-elle d'une voix désolée

Il grimaça et s'excusa poliment en tirant son téléphone de sa poche. Il consulta son message. Son cœur s'accéléra. Voilà qui devenait excitant, bien plus que de regarder des hommes en collant courir devant des vaches.

— Je dois partir.

— Chéri !

— C'est très important. On se retrouve à la maison.

— Comme tu veux, soupira sa femme

Elle leva la tête. Un peu plus, elle aurait tendu les lèvres. Il se pencha et lui posa un baiser pressé sur les lèvres. Mal lui en prit. Elle le retint par la nuque. Il s'appliqua. Lui arracha un gémissement sous l'œil égrillard d'une de leur voisine qui devait approcher soixante-dix ans.

— Ah, los enamorados !

Fabrizio Aldovino rougit. Sa femme lui dédia une moue d'excuse, que son air mutin et ravie démentait. Il ne put s'empêcher de lui sourire en retour.

— À tout à l'heure.

Un immense cri parcourut l'assemblée. Un coureur venait d'effectuer une cabriole par-dessus un taurillon. Sa femme retourna son attention sur le spectacle. Il en profita pour s'éclipser.

.

Fébrile, il se connecta au réseau.

Elle était là.

Ou, il était là.

Sa ou son disciple ?

Il se mit à pianoter rapidement. Il allait l'attaquer. La réponse lui donnerait l'information qu'il cherchait.

.

Root fronça les sourcils.

— Aty, c'est toi qui...

— Un intrus vient de pénétrer le réseau, Root.

— Oui, je vois.

— Je ne peux pas t'aider.

— Je sais. Ne t'inquiète pas, je me débrouillerai... Houa, il est doué, s'enflamma Root.

Elle se cala plus confortablement sur sa chaise.

— C'est lui, murmura-t-elle après plusieurs minutes de silence.

— Lui ?

— Le programmateur. Celui qui t'a piégée en Russie. Et maintenant j'en suis sûre, celui qui a créé toutes les IA que tu m'as envoyée détruire.

— Root, les probabilités pour que ce soient la même personne qui ait crée tous ses programmes ne s'élèvent qu'à 11, 96 %.

— C'est lui marmonna Root. Il essaie de me bloquer... Il rêve, fit-elle vindicative. Je vais trouver son emplacement et planter tout son matériel.

.

Elle.

Samantha Groves en personne.

Brillante et tellement arrogante. Espérait-elle vraiment le localiser ? Il garda un œil sur son ordinateur et ouvrit une fenêtre sur un autre.

Les réseaux de surveillance ?

Bloqués.

L'accès aux webcams ?

Bloqué.

La connexion au centre de sécurité de l'entreprise ?

Coupée.

Il repassa sur le premier ordinateur, para une attaque et contre-attaqua. Il devait se garder d'elle et la garder occupée. S'il ne pouvait la détruire virtuellement, il pouvait très bien la détruire physiquement. Il avait préparé de faux profils. Sur certains, Samantha Groves apparaissait comme une dangereuse terroriste tendance suprématiste blanche, sur d'autres, comme une femme d'affaire trempée jusqu'au cou dans des affaires de corruption, d'autres encore la présentait à la tête d'un fond d'investissement financé par l'argent de la drogue. Il lui avait construit un passé de criminelle, de tueuse à gages, de terroriste salafiste, de traître, d'agent-double. Elle était tantôt, Américaine, Russe, Libanaise, Colombienne, Vénézuélienne, Afrikaner, Tunisienne, Ukrainienne, Française, Irlandaise.

Qu'est-ce qui interpellerait le mieux les autorités thaïlandaises ? Terroriste ou baronne de la drogue ?

Terroriste.

Agrémentée de propos insultants envers le roi, la reine consort, Bouddha, la couronne, et l'ancien souverain décédé. Il ajouta des indices qui la désignait comme l'auteur du meurtre d'un officier dans la province de Yala.

Il chargea le dossier et l'envoya à travers tout le territoire thaïlandais et, pour être sûr que La Machine ne gâchât pas tout, des imprimantes se mirent en route dans tous les postes de police du pays et crachèrent les pages du dossier complet de Fatima Mohamad Belbaraka.

Mais rien n'était encore gagné. Elle bénéficiait de l'aide de La Machine. S'il voulait que la police eût une chance de mettre la main dessus, il devait l'occuper. La provoquer.

.

Athéna intercepta trop tard le dossier. Une minuscule faille, une simple porte dérobée et le dossier avait été consulté par des dizaines de policiers et de soldats à travers le pays. Elle pouvait retarder l'opération, mais pas indéfiniment.

— Root, des unités des forces spéciales sont en route.

— Pour quoi faire ? répondit la jeune femme distraitement.

— Pour t'éliminer.

— Mmm. C'est lui ?

— Oui.

— Je n'ai pas fini.

— Tu n'as pas le temps.

— Mmm.

— Root, tu n'as pas le temps.

— D'accord, je m'occuperai de lui plus tard, mais je dois quand même finir de détruire le programme de l'IA, sinon, je serais venue pour rien.

— Root...

— Je suis sûre que nous avons le temps.

Athéna lança des simulations.

— Le pourcentage est trop bas.

— En dessous de un pour-cent ?

— Non.

— Alors, c'est bon.

Voilà ce que détestait Athéna depuis que Shaw était partie. Auparavant, Root se montrait parfois imprudente, mais elle ne prenait en compte ses conseils et elle ne discutait jamais ses ordres. L'entrée de Shaw dans sa vie avait parfois crée des frictions. En de rares occasions. Qu'Athéna eût dû prendre en compte. Root se pliait en général à ses demandes. En général. Mais depuis le départ de Shaw, elle n'en faisait parfois qu'à sa tête. Particulièrement, si sa vie se trouvait en danger. En dernier recours, Athéna gardait un levier pour la ramener à la raison, mais elle évitait d'y avait recours.

Elle reconnaissait aussi que Root, si elle ne se sous-estimait jamais, ne se sur-estimait non plus jamais. Elle calculait au plus juste, empiriquement, mais elle s'en était toujours sortie. Si Athéna lui disait qu'elle avait quatre-vingt pour cent de probabilité d'échouer, Root, si elle était décidée à agir, rétorquait qu'elle avait donc, vingt pour-cent de probabilités de réussir. Discuter ne servait donc, plus à rien.

L'IA concentra toutes ses ressources pour ralentir l'arrivée des unités anti-terroristes sur les lieux et déroula des simulations d'extraction viables.

— Espèce de salaud, murmura Root entre ses dents.

Changer de protocole. Emprunter un autre chemin.

Détruire les IA n'avait jamais été facile, mais se retrouver en plus confrontée à un ennemi rendait la tâche bien plus ardue.

Un leurre lui donnerait une meilleure marge de manœuvre.

Elle tapa des lignes de code et lança un nouveau programme.

— Amuse-toi avec ça.

.

Chasombat Ratanavadi se réveilla en hurlant de terreur. Sa femme l'imita aussitôt. La lumière s'alluma. L'homme balbutia des prières, les mains en l'air. Sa femme, les yeux écarquillées de peur, serrait à s'en briser les doigts le drap de son lit. Un homme en treillis, casqué, cagoulé, pistolet mitrailleur sur le ventre, se tenait debout au pied de leur lit.

— Chasombat Ratanavadi ? demanda le soldat.

— Oui, répondit l'homme couché d'une voix tremblante.

— Venez avec nous, le siège de votre entreprise a été investi par une terroriste, notre commandant veut vous voir.

— Mon entreprise ?

— Allez, sortez de votre lit.

L'homme en treillis lui jeta des vêtements dans les mains.

— Il y a quoi dans votre entreprise ?

— Je ne sais pas, rien de spécial, balbutia l'homme d'affaire.

— Qu'est-ce que ferait une terroriste chez vous s'il n'y avait rien de spécial à y voler.

Chasombat Ratanavadi réfléchit tout en s'habillant. À son entreprise, à l'homme qui se tenait devant lui. Un membre des forces spéciales. Il jeta un œil sur les insignes qu'arborait le soldat et il reconnut l'écusson de la Naresuan 261. Une unité spécialisée dans les opérations de contre-terrorisme. C'était grave. Vite vite. Que lui dire, que lui apprendre ? Pourquoi lui ?

— Nous mettons au point différents logiciels de sécurité, de gestion, dit-il. Je ne vois pas trop ce que...

Il s'arrêta soudain de parler. Le projet de Karmasuta. Po ne semblait pas enthousiaste, mais San disait que s'ils arrivaient à le développer, ils révolutionnerait le domaine du renseignement et de la surveillance. Il avait si bien vendu le projet que Chasombat Ratanavadi leur avait accordé des crédits presque illimités. Le soldat perçut son changement d'expression.

— Une idée ?

— Peut-être, répondit l'homme d'affaire. Certains de mes ingénieurs développent un projet de logiciel de surveillance autonome. Pas vraiment révolutionnaire, mais qu'ils m'ont assuré être bien meilleurs que les projets que nous avons mis sur le marché jusqu'à présent.

Trois autres soldats attendaient dans le salon. Ils escortèrent Chasombat Ratanavadi jusqu'à un SUV. Le chauffeur brancha sa sirène et le chef d'entreprise crut sa dernière heures arrivée. Les hommes le conduisirent ensuite dans un camion.

— Chasombat Ratanavadi, commandant.

— Votre système de sécurité à laisser une terroriste rentrer dans vos locaux et refuse maintenant de nous donner le moindre accès à l'immeuble, annonça le commandant sans saluer l'homme d'affaire. Et on ne possède aucun plan du bâtiment.

— Ah, euh...

— Dessinez-nous un plan.

— Ah, euh.

— Vite.

— Bien.

— Vous avez les codes d'accès ?

— Bien sûr.

— Donnez-les-moi.

Chasombat Ratanavadi les dicta à l'officier. Celui-ci les transmit immédiatement à une petite équipe d'intervention.

.

Le sous-officier tapa le code. La porte s'ouvrit. Il s'avança dans le sas. Les deux hommes en couverture suivirent. Les portes se refermèrent derrière eux. Le sous-officier tapa le code de la seconde porte. Le mots « Error » s'afficha à la place des chiffres.

— Sombat au QG, la deuxième porte ne s'ouvre pas.

Un juron. Une voix derrière qui dictait des chiffres. Le commandant redonna le code.

— J'ai tapé celui-ci. J'ai un message d'erreur.

— Tant pis. L'immeuble à été passé au crible, il n'y a pas de pièce sécurisée au rez-de-chaussée, et il n'y a personne. Une seule présence a été détectée et elle se trouve au quatrième étage. On fera sauter la porte. Revenez.

Le sous-officier se retourna vers ses camarades.

— On rentre.

Les trois hommes firent un pas. Attendirent l'ouverture de la porte qu'ils avaient franchie. En vain.

— Je vais retaper le code pour sortir.

En vain.

— Merde. Commandant, appela-t-il. On est bloqué.

— Débrouillez-vous.

— Okay on fait sauter la porte intérieure.

L'un des hommes leva la tête.

— Sergent !

En quelques secondes, le sas se remplit de fumée. Les trois hommes aveugles et asphyxiés tirent leurs armes et firent feux sur les portes. Un carnage. Des cris. Les vitres, à l'épreuve des balles, qui résistent et renvoient les tirs.

Des soldats accourent. Trop tard. Inutiles.

Bilan ?

Blessures aux membres inférieurs et supérieurs. Une artère fémorale endommagée. Pronostique vitale engagé si le blessé n'est pas immédiatement pris en charge.

La porte extérieure s'ouvrit soudain.

— Évacuez-les !

Les trois hommes sont tirés hors du sas, soulevés de terre.

La porte se referma. Doucement.

Du sang étalé sur les vitres. Des traces de fumée. Le silence.

— Vous avez piégé votre bâtiment ? fulmina le commandant en se retournant vers Chasombat Ratanavad

— Non, se récria celui-ci. C'est... c'est le système incendie. Je... c'est bizarre.

— M'est d'avis que notre terroriste possède quelques talents cachés en informatique, grommela l'officier.

.

Distraction réussie. Gain de temps conséquent. Renforcement du dispositif important. Détermination des soldats à la hausse.

— Root...

— Je me dépêche, je me dépêche.

— Une unité spéciale se prépare l'assaut, Root.

— Laquelle ?

— C'est vraiment important ?

— Simple curiosité.

— La Naruesan 261.

— Rien que ça ?

— Tu es convaincue de terrorisme, du meurtre d'un officier dans la province de Yala le mois dernier et de lèse-majesté.

— Samaritain ?

— Non.

— Lui ?

— Oui.

— Tu n'as pas pu l'arrêter ?

— Il est passé par des réseaux que détient Samaritain et l'attaque est trop massive et trop dispersée.

— Mmm, il est malin.

— Extrêmement.

— Et coriace... Il essaie de me bloquer, mais je l'aurai. Je suis plus rapide.

Athéna regrettait de ne pouvoir suivre leur affrontement. Elle ne savait jamais comment Root s'y prenait pour détruire les IA qui lui avaient échappé. Et Root, prise dans le feu de l'action, ne se souvenait pas toujours des lignes de codes qu'elle avait tapées, des protocoles qu'elle avait contournés, des pare-feux qu'elle désactivés. Elle travaillait toujours très vite et sous pression. Et, à peine sa mission réussie, elle avait dû échapper à divers groupes armés. Policiers, militaires, mercenaires, malfrats et tueurs en tout genre. Root après la destruction d'une IA n'avait quitté les lieux sans être inquiétée qu'à Istanbul. C'était l'unique fois où Athéna avait pu obtenir des information sur sa manière d'opérer. Les autres fois, le danger, l'adrénaline et l'appel à toutes ses facultés de survie avaient effacé une bonne partie de sa mémoire.

Root appuya d'un doigt vengeur et insolent sur la touche « Enter ». Elle se laissa ensuite tomber sur le dossier de sa chaise.

— Je suis la meilleure.

— Et j'aimerais bien que tu le restes.

— J'adore ton humour, mon cœur.

— Ce n'est pas de l'humour, Root.

— J'aime quand tu t'inquiètes pour moi, alors.

— Je m'inquiète toujours pour toi, d'autant plus si une unité des forces spéciales t'a choisie pour cible.

— J'ai détruit le programme. Introduit dans leur réseau, un virus qui se téléchargera automatiquement à tout équipement qui s'y connectera. Et j'ai piégé l'immeuble en arrivant.

— J'ai accès à tout le bâtiment.

— Je pensais sortir tranquillement comme je suis venue, mais il me semble que ce ne soit pas possible. Les toits doivent être couverts par des tireurs d'élites et les sous-sols sous surveillance. Tu as une idée pour me sortir de là ?

— Les options sont limitées.

— Tant qu'elles existent, répliqua nonchalamment Root.

— Tu es grande, Root.

— Mmm, tu aurais préféré faire appel à Sameen pour remplir cette mission ?

— Sameen a beau posséder de nombreux talents, elle n'aurait pas pu te remplacer pour cette mission.

— Et mon problème de taille ?

— Il faudra faire avec... Root, tu n'as pas fini ?

La jeune femme s'était remise à coder.

— Un petit clin d'œil à notre informaticien.

Elle tapa une ligne, appuya sur « Enter », tandis qu'un grand sourire satisfait lui mangeait le visage. Elle redevint aussitôt sérieuse. Elle n'avait pas vraiment envie de mourir cette nuit, même sur un coup d'éclat :

— Je suis tout ouïe, mon cœur.

Athéna lui exposa son plan d'extraction.

.


.

Fabrizio Aldovino fixait bêtement son écran d'ordinateur. Son IA était morte.

Une ligne de code apparut soudain. Clignota. Tentatrice. Attendant son bon vouloir. Il l'accepta. Le dessin apparut. Sa signature. Elle se raillait de lui. Elle en avait encore changé. Plus arrogante qu'elle ne l'était auparavant. Sa racine carré du marteau avait été remplacée par un simple nombre. Sameen Shaw n'apparaissait plus. Il ne restait que Samantha Groves.

Root.

√2.

Son estomac se contracta. Ses lèvres s'avancèrent en cul de poule.

Son outrecuidance insolente. Son orgueil démesuré.

Son petit portable Lenovo grésilla à côté de lui. Il souleva le capot. La voix grave s'éleva aussitôt :

— Un soucis Monsieur Aldovino?

— Je l'avais coincée.

— Mais elle vous a échappé.

— Elle est bloquée dans un bâtiment cerné par les forces spéciales.

— La Machine veille sur elle.

— Elle devra faire bien des miracles pour la sauver cette fois-ci.

— Vous êtes en colère ?

— Non.

Samaritain ricana. C'était sinistre.

— Elle vous a surpassé, Monsieur Aldovino. Qu'elle meure ou qu'elle ne meure pas ne changera pas le fait qu'elle s'est montrée meilleure que vous.

— Elle n'est pas meilleure.

— Mais malgré vos efforts, elle a détruit votre IA.

Aldovino ne répondit pas.

— Il nous reste Montréal. À moins que vous n'ayez déjà crée une IA.

— …

— Elle viendra à Montréal, assura Samaritain. Les probabilités pour qu'elle laisse à la responsabilité de son disciple la destruction d'une IA s'élèvent à 17, 60 %. Une probabilité élevée dut à la présence de son disciple sur place.

— Vous croyez toujours que cette adolescente est le disciple de Samantha Groves ?

— Rien n'est venu prouver le contraire. D'ailleurs, c'est un heureux hasard que vous ayez lancé votre IA à Montréal. Peut-être pourrions nous faire d'une pierre deux coups.

— …

— Arrêter le maître et le disciple.

— Samantha Groves n'est pas encore à Montréal.

— Les agents de la sûreté du Québec veillent toujours sur Juliette Pomerleau.

— Vous leur avez transmis le dossier de Samantha Groves ?

— Non. Ce ne sont que des subalternes. Des agents de petites importances.

— Ils possèdent au moins une photo d'elle ?

— Oui, monsieur Greer s'est chargé de leur faire parvenir une photo.

— Et qui est-elle censé être ? Une délinquante ? Une voleuse ?

— Une dangereuse pirate informatique. Ce qu'elle est en réalité.

— Et son lien avec Juliette Pomerleau ?

— Les pirates s'inquiètent peu de l'âge de leurs amis. Si les agents l'identifie, il préviendront leur contact et Monsieur Greer enverra une équipe.

— Mmm.

— Le scénario vous déplaît ?

— Non, il est parfait.

— Soyons patient. Si Samantha Groves meurt en Thaïlande, La Machine se tournera vers Juliette Pomerleau. Elle est jeune et encore peu expérimentée. Nous la tuerons et La Machine se retrouvera seule. Du moins, assez longtemps pour que nous profitions de son isolement. Si elle ne meurt pas, elle viendra à Montréal et elle ne manquera pas de rencontrer son disciple. Nous les éliminerons à ce moment-là. Juliette Pomerleau est vulnérable, nous atteindrons Samantha Groves grâce à elle. Quoi qu'il en soit, vous aurez ensuite tout le temps de développer votre programme et de donner naissance à autant de nouvelles IA que vous le désirez. N'est-ce pas le but que nous recherchons tous les deux ?

— Si.

— Ne prenez donc pas ombrage de votre déconvenue d'aujourd'hui. Les jours de Samantha Groves sont comptés.

— Mmm.

— En douteriez-vous ?

— Non.

— Je vous souhaite une bonne... soirée ?

— Si vous voulez, biaisa Aldovino.

Samaritain ricana et le logo rouge et blanc s'effaça.

Quelle machine suffisante, elle-aussi, pensa aigrement Aldovino. Suffisante et stupide. Il n'avait rien d'étonnant à ce que La Machine, une fois autonome, eût repris la main. Elle ne régnait pas totalement, mais elle surpassait Samaritain.

Et cette ridicule certitude qu'avait Samaritain d'avoir trouvé le disciple de Samantha Groves. Aldovino ne pouvait se résoudre à croire que cette adolescente sans esprit pût être le disciple de Samantha Groves. S'il lui avait parlé de Claire Mahoney au moins. Elle, était brillante. Terriblement brillante. Heureusement, elle était aussi terriblement naïve. Il ne l'avait pas sauvée parce qu'elle ressemblait bien trop à Samantha Groves et qu'il avait escompté que sa naïveté la conduisît dans la mauvaise direction puisqu'elle avait refusé son aide. Samaritain l'avait voulue comme agent, mais il se débarrassait très vite des agents un peu trop intelligents, un peu trop idéalistes ou un peu trop sensibles. Claire Mahoney avait le profil d'une fanatique, mais pas d'une psychopathe. Tôt ou tard, elle aurait découvert que Samaritain ne répondait pas à ses standards moraux. Samaritain s'en serait aperçu. Et il l'aurait éliminée.

Morte ou vivante — les probabilités penchait pour morte — Claire Mahoney possédait des capacités intellectuelles que n'atteindrait jamais Juliette Pomerleau.

Que savait-il sur la jeune québécoise ?

Que le disciple de Samantha Groves s'était connecté dans sa chambre. Par deux fois. Via un téléphone et un ordinateur. Le téléphone n'avait pas été identifié. L'ordinateur appartenait à Juliette Pomerleau. Un ordinateur qui n'existait plus. Il avait vérifié. Elle utilisait à présent un nouvel ordinateur. Protégé. Très bien protégé. Tout indiquait que la jeune fille était le disciple. Sauf si une autre personne avait utilisé un autre téléphone que le sien dans sa chambre, puis, parce qu'il avait été pris par le temps, s'était servi de l'ordinateur de Juliette Pomerleau. Et que cette personne avait ensuite détruit le téléphone et l'ordinateur et qu'elle les avait remplacés.

Un scénario très plausible.

.


.

— J'ai apprécié votre intervention. Psychologiquement, elle était parfaite.

— Je voulais être sûr qu'il parte.

— Pourquoi ? Si Juliette Pomerleau n'est effectivement pas le disciple, les agents de la sûreté identifieront celui que nous cherchons.

— Ils l'auraient déjà trouvé.

— Juliette Pomerleau est une fausse piste ? s'étonna Greer.

— Non.

— La Machine la protège ?

— Oui.

— Vous n'avez pas de photos ?

— Si.

— Pourquoi ne pas me les avoir montrées ?

— Il n'y avait pas de raisons à ce que vous les montre.

— Vous connaissez l'identité du disciple ?

— C'est probable.

— Je ne comprends pas.

— Notre allié se montre un peu trop confiant. Un peu trop indépendant.

— Vous voulez l'impliquer ?

— Je veux le contrôler. Je ne sais pas où il réside et je n'ai pas moyen de pression sur lui. Une situation qui va très vite évoluer.

— Vous êtes passé maître dans l'art de manipulation, mon cher Samaritain.

Samaritain ne le remercia pas. Il ne manipulait pas, il calculait.

Il mentait aussi.

Parfois.

Il ne savait pas qui était le disciple. Sur les photos que lui avaient fait parvenir les agents de la sûreté, trois personnes avaient attiré son attention. Trois adultes.

Maria Alvarez, Élisa Foley et Khatareh Deghati.

Les autres visiteurs étaient des familiers de la famille Pomerleau. Des amis des parents ou des enfants. Aucun d'entre eux n'avait éveillé son intérêt, sinon une jeune fille. Une amie de Juliette Pomerleau. Souvent accompagnée par l'une ou l'autre des trois femmes qu'il connaissait. Il avait établi un profil de la jeune fille. Une Américaine née de père inconnu, la fille d'un médecin résident à Chicago. Un ancien médecin militaire. Absent. La jeune fille suivait une scolarité par correspondance. Une scolarité médiocre. Elle pratiquait le hockey sur glace et jouait dans la même équipe que Juliette Pomerleau.

Une banale adolescente.

Sauf qu'elle fréquentait Khatareh Deghati, la mère de Sameen Shaw. Sauf qu'elle fréquentait, aussi, Maria Alvarez et Élisa Foley.

La présence des trois femmes au même endroit.

Khatareh Deghati enseignait à l'université Concordia, elle possédait sa propre voiture. Maria Alvarez et Élisa Foley utilisaient le même véhicule. Elles vivaient donc ensemble. Il avait consulté le dossier d'Élisa Foley.

Sa mission au Niger avait été un succès et l'USMC attendait son retour et la validation d'un stage d'officier pour la nommer au grade de capitaine. En attendant, elle s'était vue gratifiée d'une permission de trois semaines. Permission annulée cinq jours plus tard. L'officier avait été mise à disposition du Pentagone. Il n'avait pas trouvé d'autre information.

Les probabilités pour que la Machine fût responsable de cette absence d'informations et de la réassignation de l'officier s'élevaient à 78,43 %.

Il avait lancé des recherches biométriques sur la jeune fille. Les données récoltées confirmaient que Jen Edwards étaient bien Jennifer Edwards et qu'elle était bien la fille naturelle de Sam Edwards.

Mensonge ou vérité ?

Calculs.

Résultats : 50% de probabilités pour que Jen Edwards n'eût pas d'existence propre.

Et si Jennifer Edwards n'existait pas ?

Calculs.

Résultats : 94,57 % pour que Genrika Zhirova se dissimula sous l'identité de Jennifer Edwards.

50 %.

Un résultat qui ne voulait rien dire. Les données n'étaient pas assez nombreuses.

Recompilations des données.

Khatareh Deghati était la mère de Sameen Shaw.

Maria Alvarez aimait Sameen Shaw. Elle avait été sauvé par Samantha Groves et Sameen Shaw, et elle s'était alliée aux deux femmes.

Élisa Brown avait été un sujet d'étude. Elle s'était elle aussi alliée à La Machine. Elle était liée à Maria Alvarez. Avec 78,06 % de probabilités que les deux femmes eussent été amantes à un moment ou à un autre.

Samantha Groves se trouvait en Thaïlande. Un fait difficilement acceptable parce qu'il ne disposait d'aucune donnée qui pût l'étayer et qu'il devait cette information invérifiable, mais certaine, à l'ingénieur.

Sameen Shaw se trouvait quant à elle en Sibérie. Dans son cas, il surveillait les données se rapportant à Anna Borissnova Zverev. Tant que la Russe ne serait pas réapparue, les pourcentages de probabilité pour que Sameen Shaw rejoignît l'Amérique du Nord ou retrouvât Samantha Groves ne dépassaient pas 10 .

Données prises en compte.

Nouveau calcul.

Résultat : 66, 31 % de probabilités pour que Jen Edwards fût Genrika Zhirova.

Greer aurait pu lui donner cette information. Il en rejeta l'idée. Si quelqu'un devait la lui donner, c'était Fabrizio Aldovino. C'était beaucoup plus... amusant comme cela.

Restait à déterminé qui était le disciple.

Les données concernant Genrika Zhirova étaient peu nombreuses et il avait cru la jeune fille plus intelligente que ne l'avait révélé les résultats scolaires de Jen Edwards.

Calcul.

Résultat : 17, 21 %

Les trois autres sujets étaient intelligents, voir brillants à l'échelle humanité.

Élisa Foley avait reçu une formation en ingénierie informatique. Une formation militaire assez poussée. Parce qu'elle était officier et qu'elle s'intéressait à la discipline. D'un point de vu militaire. La femme était officier jusqu'au bout des doigts. Un soldat. Portée sur l'action directe. Peu portée sur la manipulation psychologique, ni sur la cyber-guerre.

Calcul.

Résultat : 38, 89 %

Maria Alvarez. Un esprit retors, capable de gérer un grand nombre d'information simultanément, de recouper un très grand nombre de données, de les analyser et d'en démêler les connexions complexes. Elle naviguait avec une grande aisance sur les réseaux, elle traquait la moindre information utile à ses recherches, et sans jamais user de méthodes propres aux pirates informatiques, elle obtenait de nombreux résultats. Elle menait actuellement une enquête sur les financements et la chaîne de commandement du Cartel Silanoa. Il l'avait bloquée à de nombreuses reprises, mais elle n'avait jamais renoncé. Quand elle échouait à un endroit, elle ré-attaquait à un autre, et il s'était vite aperçu qu'elle bénéficiait du soutien de La Machine. Depuis, il prêtait beaucoup d'attention à Maria Alvarez. Même si, avant de recevoir les photos des agents de la sûreté du Québec, il ne connaissait pas sa localisation exacte.

Calcul.

Résultat : 67, 53 %.

Khatareh Deghati. Un génie. Ses recherches en mathématiques fondamentales étaient complètement hermétiques à l'ensemble de l'humanité à une ou deux exceptions près. Mais pas à lui et pas à La Machine. Elle comptabilisait 2450 points ELO aux échecs qu'elle pratiquait comme simple détente. Cent à cent-cinquante points de moins, sinon plus que son niveau réel. Elle ne s'était jamais particulièrement intéressée au domaine informatique ou cybernétique. Par manque d'intérêt. Mais qui mieux que Samantha Groves pourrait intéresser à ce domaine une brillante mathématicienne ?

Calculs.

Résultats : 87, 03 %.

Cependant, une inconnue demeurait.

Deux inconnues.

Quels liens réel ces quatre personnes partageaient-elle avec Samantha Groves ?

Quels liens ces quatre personnes partageaient-ils avec La Machine ? Connaissaient-elles même son existence ?

Il l'ignorait.

Deux inconnues qui rendaient ses calculs inutiles. Incertains. Deux inconnues qu'aucune équation mathématique ne lui permettrait de connaître.

Fabrizio Aldovino servirait aussi à cela.

Lui résoudrait ce problème.

.


.

Le pêne de la porte s'enclencha. Le soldat se précipita. Trop tard.

— C'est quoi ce bordel, grommela une fois de plus son chef d'escouade.

Il n'avait plus de liaison radio. Ni avec les autres escouades, ni avec le QG. Silence complet. Et maintenant, il était coincé au quatrième étage. Enfin, pas véritablement coincé. Il avait quatre ascenseurs et un escalier de secours à sa disposition.

Et les autres ?

Quand il s'était préparé à infiltrer le bâtiment avec son équipe, le QG avait brusquement arrêté l'opération. Il ne s'était pas inquiété. De tels retardements survenaient souvent quand les observateurs avaient décelé de nouvelles présences, un mouvement imprévu des cibles, ou des explosifs. Parfois, des civils survenaient inopinément ou des otages étaient blessés. Parfois, les terroristes, les preneurs d'otages ou les malfrats contactaient le QG pour proférer de nouvelles menaces, formuler de nouvelles exigences ou, dans le meilleurs des cas, pour négocier une reddition. Ce qui n'avait pas été le cas cette fois-ci. Les observateurs s'étaient totalement plantés et l'opération d'infiltration avait dû être entièrement revue.

On lui avait signalé une terroriste. Fatima Mohamad Belbaraka. Une farang. Une de ces farangs qui ne respectaient ni Boudha ni le roi. Une farang qui se croyait toute permise. Comme tous les autres ou presque. Et maintenant, on en comptait six ? Dispersés à tous les étages ? Probablement en train de miner le bâtiment. Pas pour le détruire, mais pour tuer le maximum d'employés le lendemain. Ou de soldats maintenant.

Les ordres avaient été revus. Quatre étages. Six escouades. Tir a vu. Désamorcer les engins explosifs. Sécuriser les lieux. Rentrer.

Tout s'était bien passé.

Jusqu'à maintenant.

Porte verrouillée. Silence radio.

Il fit signe à ses hommes. Tant pis pour la porte. D'abord, trouver la cible. Une cible. Elle avait été signalée trente-deux mètres plus loin. Aux dernières nouvelles. Maintenant, elle pouvait se trouver n'importe où.

Il passèrent un couloir, explorèrent les pièces qui s'ouvraient de chaque côté. Arrivèrent dans un open-space. Des boxes sur près de mille mètres carré. Brillamment illuminé. Il n'aimait pas trop ce type de lieu difficile à explorer.

Les lumières s'éteignirent. Les trois soldats se figèrent. Accroupis. En position défensive. L'éclairage diffus des issus de secours s'éteignit à son tour. Un bruit de moteur. Les volets roulant. L'open-space se retrouva plongé dans le noir. Les soldats abaissèrent leurs lunettes de vision nocturne.

.

— Prête ?

Root était bien placée. Plus ou moins un coup de chance. Athéna avait peut-être lancé des simulations pour savoir quel trajet les hommes emprunterait.

La jeune femme hocha la tête. Inspira profondément et se détendit. Elles ne bénéficieraient pas de beaucoup de temps.

— Ferme les yeux, lui intima Athéna.

Dans la pièce la lumière flamboya. Toutes les ampoules explosèrent.

Les trois soldats crièrent de surprise et relevèrent précipitamment leurs lunettes de vision nocturne en jurant. Root se leva dans le même temps. Avança à grandes enjambées. Complètement à découvert. Aveugle tout autant que les trois soldats. Contrairement à Athéna.

Des sons. Des tirs. Des cris. Un ordre :

— Stop.

Root rangea ses deux glocks derrière son dos.

— Tu peux ouvrir les yeux. Vite, la pressa Athéna.

Les soldats étaient à terre. Blessés. Mais pas encore battus.

Root claqua de la langue. Ouvrit la bouche, se souvint que sa maîtrise du thaïe était imparfaite. La referma et se contenta d'agir. Au plus vite.

Un son.

Elle réagit en conséquence. Sachant où elle devait tirer et où se situait le danger. Elle esquiva. Son pied partit. Elle dégaina un Glock. Le soldat hurla, son arme lui échappa.

Nouveau son. Nouveau tir, nouveau cri.

Elle n'allait pas tirer une troisième fois. Elle se retourna. Marcha sur un bras et pointa de son arme sur la tête du troisième homme.

— Stop, exigea-t-elle.

Un mot pour le moins presque universelle. L'homme desserra les doigts autour de son arme.

— Et maintenant ?

.

Elle communiquait. Comment et avec qui ?

La terroriste fouilla rapidement ses hommes. Les débarrassa de leur barda offensif et défensif. Elle sortit des liens en plastique de ses poches et leur lia les chevilles et les poignets avec. L'un eu le malheur de vouloir s'en défendre. Elle enfonça ses doigts dans l'une de ses blessures. Il hurla. Elle l'attacha sans se préoccuper de la douleur qu'elle lui avait causé.

Sa radio, pensa le chef d'escouade. Si elle pouvait communiquer, il pouvait peut-être.

— Tut tut tut... fit la femme en le surprenant toucher à son casque.

Elle secoua la tête comme si elle réprimandait un enfant récalcitrant.

— Tatakalam el arabi* ?

Qu'est-ce qu'elle baragouinait ?

— Ni hui shuo Zhongwen ma* ?

Il cracha. Elle grimaça en secouant la tête et en levant les sourcils. Elle se moquait de lui.

— English ?

Qu'est-ce qu'elle croyait ? Il ne répondit pas.

— Il m'énerve, maugréa Root. Je peux faire ça à ma manière ?

Elle pencha la tête en écoutant la réponse, sourit comme si elle avait reçu la permission de manger une glace.

— On va dire que tu comprends l'anglais, dit-elle au soldat. Tu as bien dû bénéficier d'un entraînement auprès des Américains. Ou d'une autre nation dont tu ne parles pas la langue et qui utilise l'anglais pour se faire comprendre. N'est-ce pas ?

Quelle idiote, pensa le sous-officier.

— Bon...

Elle s'accroupit et referma une main sur son avant-bras. Un avant-bras transpercé d'une balle. Il se crispa. Elle resserra son étreinte.

— Si tu ne joues pas le jeu, j'utilise mon doigt pour sonder tes blessures.

Il grimaçait de douleur. Les doigts s'ouvrirent, il soupira de soulagement et hurla aussitôt après. Une sensation atroce. Une douleur insupportable. La sensation cessa. La femme examina son index souillé de sang. D'un œil appréciateur. Son regard se posa ensuite sur lui :

— Alors ? Tu comprends l'anglais ?

— …

— C'est un peu idiot de souffrir ainsi. Je ne veux pas t'arracher d'information et je n'ai pas tué tes camarades. Je ne suis donc pas si méchante. Tu devrais même me remercier de ma mansuétude. En fait, je n'ai pas besoin que tu sois conscient pour obtenir de toi ce que je veux, mais cela m'éviterait du labeur inutile. Premièrement, je n'aurais pas à te frapper. Deuxièmement, je n'aurais pas à te manipuler. Manipuler un corps mort est une véritable corvée, tu peux me croire.

Une psychopathe, pensa le soldat. Elle regarda son doigt sanglant.

— C'est un peu dégoûtant aussi...

Il se crispa. Il ne céderait pas. Il hurla. Le doigt explorait sa blessure. Il allait vomir. Elle s'écarta vivement. Il vomit.

— Vraiment dégoûtant, grimaça-t-elle.

Elle le laissa se soulager, avant de le repousser sur le dos. Sans ménagement.

— On continue ?

— Non. S'il vous plaît, non, gémit-il en anglais.

Il ne gagnait pas assez d'argent pour souffrir ainsi. De plus, elle avait dit vrai. Elle n'avait pas tué ses deux hommes et elle ne manifestait aucune intention de le tuer, mais il mourrait si elle continuait à le torturer.

— Ah, se félicita-t-elle. J'aime les hommes quand ils se montrent raisonnables.

Elle se releva et désigna les vêtements du soldat à l'aide de son pistolet.

— Déshabille-toi.

Il la regarda sans comprendre.

— Ton uniforme. Pas tes sous-vêtements. Je ne consomme pas sans avoir vu la marchandise.

Il s'assit et commença par défaire son gilet. Puis, il retira sa veste.

— Ta chemise aussi.

Il grimaça quand il arriva à ses chaussures. Il souffrait. Elle s'en fichait complètement. Elle s'était reculé de deux pas et elle ne relâchait pas un instant sa vigilance.

— Pang, il faut que tu te dépêches.

Il la regarda bêtement.

— Tu t'appelle bien Pang ?

— Oui.

— Alors, presse-toi.

Il se retrouva enfin en sous-vêtements.

— Sur le ventre, mains derrière le dos.

Root se déshabilla rapidement et enfila l'uniforme du soldat. Elle flottait un peu dedans, mais, à quelques centimètres près, l'homme mesurait sa taille. Elle passa la cagoule sur sa tête et boucla le casque par-dessus.

— Je voulais faire brûler le bâtiment.

— Pas cette fois, répondit Athéna.

— Du travail bâclé, bouda Root.

— Dix-huit hommes sont bloqué dans l'immeuble. Ce ne sont pas tous des modèles de vertus, mais ils n'ont aucune raison de mourir ce soir.

— Tu tiens à redorer le blason de Fatima Belbaraka ?

Athéna ignora la plaisanterie.

— Root, si tu veux sortir...

— Je suis prête, mon cœur.

.

Des séries d'explosions, des départ de feux. Simultanément. Au sous-sol, au rez-de-chaussée et à tous les étages. Deux escouades coincées au troisième et au premier étage retrouvèrent leur liaison radio. Les portes coupe-feu du sous-sol s'ouvrirent, celle du deuxième étage aussi.

— On est coincés ! hurlaient les deux escouades retenues au troisième et au premier étages.

L'officier en charge de l'opération commanda l'ouverture des portes à l'explosif et ordonna aux escouades libres de leurs mouvements d'évacuer les lieux. Il exigea un rapport des deux escouades coincés. Apprit qu'aucune des deux n'avait été au contact avec l'ennemi. Que les deux étages étaient vides. D'autres explosions retentirent.

— Sortez-nous de là ! paniquaient les deux escouades.

Les portes sautèrent, de nouvelles troupes s'engouffrèrent dans le bâtiment suivies par les pompiers. Les sirènes hurlaient. Les hommes hurlaient. Des soldats se précipitaient dans un sens et dans un autre. L'officier en charge tentait vainement d'établir un semblant d'ordre.

Root traversa le hall d'entrée et se retrouva sur le trottoir. Deux soldats casqués passèrent en courant à côté d'elle, elle leur emboîta le pas. Dépassa le cordon de sécurité, les véhicules.

— À droite, la guida Athéna. Emprunte la ruelle et saute dans le canal.

— Tu es sûre ? En général, les canaux sont profonds, envahis d'ordures et infestés de rats et de varans.

— Il n'est pas profond.

Root sauta. Elle grimaça sous sa cagoule. Pas profond, mais bien envahit d'ordure. Pour les rats et les varans, elle préférait ne pas y penser.

— Tu pourras remonter un peu plus loin. Débarrasse-toi avant du casque, du gilet, de la veste et de la chemise et ré-enfile ton tee-shirt.

.

Une demi-heure plus tard, Root prenait une douche. Elle s'était présentée en tee-shirt et pieds-nus à la réception de son hôtel. À six heures du matin. Sans pantalon. En short. Adopter les sous-vêtements que Shaw appréciait porter, comportait, elle le reconnaissait, de nombreux avantages. Se promener dans les rues en culotte ou en tanga serait certainement passé moins inaperçue qu'en short. Les employées de l'hôtel avaient feint de ne rien voir. Et de ne rien sentir. Son expédition dans le canal n'avait pas été sans conséquences. Derrière sa façade souriante et proprette, la Thaïlande dissimulait des aspect nettement moins reluisants. Les canaux de Khorat en étaient une bonne illustration.

Elle repartirait pour Bangkok dans quelques jours. Athéna lui avait accordé un budget un peu plus conséquent à Khorat. L'hôtel offrait des chambres correctes, avec salles de bain et toilettes privatifs. Le buffet du petit-déjeuner était excellent et il y avait une piscine sur le toit. Une aubaine. La ville croulait sous la chaleur durant la journée.

.

Elle avait présumé de ses forces en arrivant à Bangkok. Sa nuit passé en compagnie de Maskil Mizrahi n'avait contribué à la remettre sur pieds. Le séjour qu'elle avait espéré court, s'était prolongé. Athéna l'avait envoyée à Ayuataya visiter l'ancienne capitale. Puis au nord. Dans une petite ville tranquille bâtie sur les rives du Mékong. Root avait logé dans une petite pension.

Elle s'était tout d'abord impatientée. Contrariée de se retrouver coincée dans cette bourgade qui vivait au ralenti depuis sa reconstruction au XIXe siècle.

Avant de reconnaître qu'elle était fatiguée.

Athéna avait calmé ses ardeurs et la jeune femme avait profité de son séjour.

À la pension, Elle avait croisé un couple de Français, un jeune étudiant anglais et une Coréenne. Des gens tranquilles avec qui elle avait parfois partagé ses repas. Elle avait passé ses journées à flemmarder en ville, à flâner le long du Mékong.

Athéna avait augmenté son budget. Root avait loué une moto et était partie explorer la région. Elle avait visité des temples, des jardins, le musée de l'Opium. Elle s'était arrêté sur des parkings et elle avait acheté des fruits à de vieilles femmes Akhas. Volubiles et souriantes, elles mâchaient du bétel qui leur noircissait les dents. Elle avait découvert des cascades dans lesquelles elle s'était baignée nue, elle avait bu du coca ou des jus de fruits frais sur des terrasses en bois de teck et elle avait passé des heures à contempler la course lente ou rapide des eaux de la rivière qui servait de frontière entre le Laos et la Thaïlande.

Le soir, elle s'était rendue sur les rives du Mékong qui, désertes la journée, s'animaient à la tombée du jour. Des dizaines de petits restaurants ambulants garaient leurs camionnettes ou les charrettes à bras sur la promenade et installaient des nattes et des tables basses pour recevoir les gourmets. De véritables gourmets. Pour de véritables chefs-cuisiniers. Root s'était découvert une passion pour les salades de fruits de mer assaisonnées à la citronnelle et aux piments frais. Horriblement fortes, délicieusement parfumées et agréablement fraîche. On servait aussi des poissons grillés de rivière. Bien trop gros pour qu'elle en commandât quand elle dînait seule, mais qu'elle dégusta en compagnie du jeune Anglais et de la jeune Coréenne avec qui elle avait décidé de continuer une conversation commencée à l'hôtel autour d'une bière. Ils étaient tout deux passionnés de cinéma. L'Anglais possédait de vastes connaissances sur le cinéma anglais et américain. La Coréenne sur le cinéma mondial en général.

Trois semaines de repos. De convalescence. Après deux mois d'hospitalisation.

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Root se sentait en pleine forme.

Surtout après une douche chaude.

Surtout après avoir aussi bien réussi une mission importante. Elle irait même peut-être porter des fleurs à Thao Suranari, l'héroïne locale*. Elles partageaient la même volonté farouche de ne s'avouer jamais vaincues et le même goût pour tromper l'adversaire. Root se trouvait plus imaginative que la femme du gouverneur, mais cela l'amusait d'avoir opéré dans une ville qui vénérait une femme pour l'avoir protégée contre le joug des envahisseurs Laos. Root protégeait le monde contre le joug des intelligences artificielles dévoyées. On ne couvrirait jamais sa statue de fleurs, on ne lui érigerait d'ailleurs jamais de statue, ce qui ne l'empêchait pas de penser qu'elle valait autant, sinon plus, que Thao Suranari.

Elle se noua une serviette autour des hanches parce qu'elle trouvait cette habitude extrêmement sexy depuis qu'elle avait surpris Shaw s'y adonner, elle se peigna avec soin, se brossa les dents et retourna dans sa chambre. Elle éteignit la climatisation. Sourit aux anges à défaut d'Athéna qui ne pouvait pas la voir, attrapa son short de nuit et son débardeur sous l'oreiller, dénoua sa serviette, passa un doigt léger sur la cicatrice qui courait le long de son sternum.

La nostalgie lui tomba dessus. Doucement. Elle se retourna vers la grande glace qui surmontait la table de la chambre.

C'était laid. Et bizarre. Comme si elle s'était échappée d'une morgue après que le médecin-légiste l'eût examinée, ouverte, puis refermée. Elle aimait cette cicatrice. Comme Maria aimait la sienne. Pour les mêmes raisons. Parce qu'elles leur rappelaient la même personne. La même attention dont elles avaient bénéficié. La même souffrance, la même peur, le même soulagement, le même réconfort, la même affection.

Elle sourit tristement. Secoua la tête, parce qu'elle n'avait pas envie d'être triste ou même nostalgique et elle enfila son débardeur. La cicatrice disparut.

Root soupira et ferma les yeux.

— Je t'aime, Shaw, murmura-t-elle.

Athéna l'entendit. C'était le bon moment :

— Root ?

La jeune femme sursauta.

— Je t'ai fait peur ?

— Non, tu m'as surprise, répondit Root.

— Anna Borissnova est sortie de la forêt.

Le cœur de Root s'emballa. Se calma.

— Seule ?

— Oui. Mais elle est en bonne santé et elle a demandé une évacuation pour trois.

— À qui ? Et où se trouve-t-elle ?

— Elle a contacté Anton Matveïtch et elle est chez elle. Chez ses parents.

— À Pervomayskiy ?

— Oui.

— Ce n'est pas imprudent ?

— Les autorités russes n'ont rien à reprocher à Anna Borissnova Zverev et elle ne fait l'objet d'aucune surveillance particulière sinon de la part Samaritain qui n'a plus aucun accès aux réseaux russes. Je pense qu'elle le sait.

— Qu'elle sait pour Samaritain ?

— Elle sait que je suis une IA.

— Sameen ?

— Oui.

— Elle t'a demandé ton autorisation ?

— Je n'ai eu aucun contact avec Sameen à ce propos. Elle a pris sa décision seule.

— Je serai curieuse de savoir ce qu'elles ont vécu ensemble pour que Sameen confie cette information à Anna.

— La colonie n°2 impose un régime très dur à ses détenues.

— Tu as visionné les archives ?

— Tout ce qui existait durant la période à laquelle Samaritain contrôlait les réseaux russes a été détruit.

— Il détruisait les fichiers au fur et à mesure ?

— Oui.

— Partout dans le monde ?

— Oui. Mais j'ai accès à tout ce qui existait avant. Si Samaritain a repéré Anna, il a aussi repéré Sameen. Le dossier d'Anna a été modifié quand je n'avais pas accès aux réseaux et Youri Blatov, le directeur de la prison, viole le droit des prisonnières. Il dirige la colonie comme s'il dirigeait un goulag soviétique.

— Et il a considéré Anna et Sameen comme des femmes à abattre, murmura Root.

— Pas à abattre, mais à soumettre.

— C'est pire.

— Oui, approuva Athéna.

— Tu es sûre qu'Anna allait bien ? Elles ont disparu sept semaines.

— Elles a passé quarante-cinq jours en forêt. Elle est fatiguée, elle a maigri, mais elle va bien.

Shaw allait enfin rentrer. Root n'était pas sûre qu'elle oserait la serrer dans ses bras quand elle reverrait, mais ce dont elle était sûre, c'est qu'elle serrerait Anna Borissnova dans ses bras. Autant parce qu'elle serait heureuse de la revoir saine et sauve que parce qu'elle lui avait ramené Shaw.

.


.

Rien n'avait changé. Pas même la porte jamais verrouillée parce que ses parents n'imaginaient pas qu'une personne qui voulût rentrer chez eux trouvât porte-close.

Son père fumait, assis sur une chaise devant la table. Ils avaient fini de petit-déjeuner. Une odeur de nourriture flottait encore. Anna saliva.

Elle avait marché deux jours. Passé deux nuits à mal dormir. Inquiète. Par peur de geler, de s'endormir et de ne plus se réveiller. Il faisait très froid. Sameen et Yulia ne veillaient plus sur elle. Elle avait beau eu se morigéner et se rappeler sans cesse qu'elle avait parcouru la forêt par tous les temps, seule et à de nombreuse reprises, elle n'avait pu se défaire de son angoisse. Une semaine n'avait pas suffi à lui rendre ses pleines capacités physiques. Et elle souffrait moralement de l'absence de ses deux compagnes. Les nuits lui avaient parues très longues. Et ses deux jours de course, épuisante.

— Anka...

Sa mère.

Son père tourna les yeux vers la porte. Sa grande fille. Il ne l'avait pas entendue entrer. Elle déplaçait son immense taille dans un silence surnaturel.

— Anka, lui dit-il chaleureusement. Ça fait si longtemps. Viens t'asseoir, ma grande. Tu as mangé ? Mets-toi à l'aise. Tu vas rester longtemps ?

— Non.

Oksana posa rapidement la théière qu'elle transportait sur le samovar électrique et retourna dans la cuisine. Elle en ressorti une minute plus tard avec une assiette garnie de piroshkis, un bocal de malossol et un bol de soupe. Elle plaça le tout devant Anna.

— Mange.

— Merci, maman.

— Sers lui à boire, Boria.

Boris Petrovitch se leva et apporta une cruche de kwas.

— Je ne peux pas boire d'alcool, Papa. Du thé, c'est très bien.

— Je me demande comment j'ai pu engendrer une fille si sobre, bougonna-t-il goguenard.

Une remarque récurrente qu'il faisait à sa fille depuis qu'elle était en âge de boire de l'alcool. Une plaisanterie à laquelle les yeux d'Anna répondaient toujours. Mais pas cette fois-ci.

— Arrête de l'embêter, Boria. Tu n'as jamais été capable de savoir quand ta fille était fatiguée.

L'homme fronça les sourcils.

— Tu es venue comment, Anka ?

— À pieds, répondit Okasana à la place de sa fille. Ta fille était à la cabane.

Anna tourna les yeux vers sa mère.

— C'est à cinquante kilomètres d'ici. Tes vêtements sont sales, très sales même, tu ne les as pas lavés depuis des jours. Je te vois mal arriver de Krasnoïarks dans cette tenue et tu as toujours pris soin de te tenir propre. Sauf quand tu vas errer dans les bois.

— Tu étais à la cabane ? demanda Boria.

— Mmm, confirma Anna. Mais personne ne doit le savoir.

— Personne ne connaît cette cabane, Anka.

— Ivana en a parlé à tout le monde.

— C'est un mythe, elle ne croit pas à son existence et même si elle y croit, elle ne sait pas où elle se trouve. Ça a toujours été notre secret, Anka. Certains se doutaient bien au village que nous possédions une cabane avec Nicolas. Mais ça n'avait rien d'étonnant. Et puis, les cabanes n'ont souvent qu'une existence éphémère, tout le monde sait ça. Et Nicolas et moi n'avons jamais dit que je t'avais légué cette cabane.

— Désolée. Je ne voulais pas vous blesser. C'est juste que c'est important.

— Ça à voir avec ton travail ?

— Oui.

Ses parents ne posèrent plus de questions. Anna leur avait appris six ans auparavant qu'elle avait quitté le SVR et qu'elle travaillait pour une entreprise privée de sécurité. Dirigée par un ancien officier des forces spéciales. Ils n'étaient pas très convaincus que son nouveau métier l'exposât à moins de danger que l'ancien, mais Anna avait parfois évoqué certains de ses collègues. Avec beaucoup de respect. Un respect auquel se mêlait parfois, des accents d'affection quand, à de rares occasions, elle avait parlé de son patron et de deux autres hommes. Oksana et Boris s'étaient félicité du changement dans la mesure où leur plus jeune fille leur avait semblé moins taciturne et plus épanouie qu'auparavant.

Et puis, il y avait eu le meurtre de Natalia. De leurs petits enfants et de leur beau-fils. Un drame qui s'était transformé en cauchemar quand il avait appris qu'un tueur psychopathe les avaient tués pour atteindre Anna. Qu'il n'avait depuis jamais revu leur fille sinon à la une des journaux.

Ils avaient appris avec stupeur qu'Anna exerçait la profession de garde du corps, qu'elle protégeait une juge internationale, qu'elle l'avait sauvée des mains d'un tueur fou.

Ils avaient conservé tous les articles publiés sur cette histoire. Anna était devenue un héros national. Des journalistes étaient venus les interroger. Ils n'avaient rien raconté par peur du SVR, mais leurs voisins ne s'en étaient pas privé.

Boris et Okasana avaient passé des heures à lire et à relire les articles, à relier les personnes nommées, ou ceux qui apparaissaient à coté d'elle sur les photos, à ce qu'Anna leur avait raconté auparavant. Ce grand géant blond dont les ancêtres appartenaient au peuple Ijorien. Son patron, Anton Matveïtch. Et Fédor Ivanovitch Chouvaloff. Victime lui aussi du tueur. L'horrible description des tortures qu'il avait subies. L'homme grâce à qui, Anna avait quitté le SVR et trouvé son nouveau travail.

Ils s'étaient inquiétés pour leur fille. Leur fille si discrète qui se retrouvait sous les feux de la rampe. Leur fille qui avait perdu des camarades. Qui avait combattu la folie.

À cause de qui Natalia était morte.

Leur fille dont ils avaient désespérément attendu le retour.

Qui n'était pas revenue.

Qui n'était pas venue à l'enterrement de Natalia.

Dont il n'avait aucune nouvelle sinon par les journaux.

Leur fille qui se tenait attablée avec eux.

Boris était aveugle. Pas Oksana. Quatre ans d'absence ne lui avaient pas fait oublier sa fille. Elle lisait beaucoup de souffrance sur son corps amaigri, ses traits tirés, ses lèvres gercées, dans son regard.

— Tu m'as manqué, Anka, fit Boris en lui posant une main par-dessus la sienne.

Boria ! Pensa affectueusement Oksana. Il était si heureux de revoir sa fille. Rien d'autre ne comptait à ses yeux.

— Quand vas-tu repartir ? demanda Oksana à Anna.

— Tout à l'heure.

— Tu vas où ensuite ?

Anna resta silencieuse.

— Tu retourne à la cabane ? demanda Oksana.

Nouveau silence.

— Il va neiger, Anka, fit Boris. Tu connais bien la région, mais tu sais qu'il est imprudent de partir quand il neige.

Elle avait marché des jours sous la neige. Son père tourna la tête vers la fenêtre.

— Regarde, il commence déjà à tomber des flocons. Dans deux heures, on n'y verra plus rien. Ça devrait se calmer dans la nuit. Dors ici, tu repartiras à l'aube.

— Je peux pas.

— Personne ne saura que tu es venue. D'ailleurs, il ne vaut mieux pas.

Regard bleu électrique. Sa fille correspondait si bien au portrait que les journalistes avaient dressée d'elle : un ancien agent du SVR, reconvertie garde du corps. Une femme courageuse et énigmatique. Une magnifique femme aux cheveux aile de corbeau et aux yeux bleu électrique. Une héroïne tragique. Mais personne ne connaissait vraiment Anka. Surtout pas eux. Aucun journaliste ne l'avait jamais entendue chanter. Les villageois avaient dû évoquer sa voix, ils en avaient tous parlé, mais aucun journaliste n'avait pensé que c'était important.

— Anka, prends un jour de repos, dors ici cette nuit, et repars demain matin. Ton père a raison.

— Je voulais seulement téléphoner à un ami.

— C'est si grave que cela ?

Anna ne soupira pas, elle ne fronça pas les sourcils, elle ne se pinça pas les lèvres. Il était impossible de savoir ce qu'elle pensait.

Anna pensait à Shaw et Yulia Zhirova. À sa sécurité et à la leur. Sa venue pouvait passer inaperçue. Son père comme sa mère savaient garder des secrets. Sameen et Yulia étaient à l'abri, au chaud, avec assez de vivres pour quinze jours. Sameen s'inquiéterait peut-être, mais pas plus que de raison. Pas si Anna ne s'attardait pas plus dix jours.

Rester ici un jour ? Ses parents l'avaient accueillie comme ils l'accueillaient toujours quand elle rentrait de Krasnoïarks lorsqu'elle était interne, quand elle rentrait d'une de ses expéditions solitaires dans les bois, quand elle revenait pour les vacances. Sans démonstration excessives, sans pleurs, sans reproches, sans questions.

Ils avaient pourtant tant de questions à lui poser. Tant de reproches à lui faire. Ils avaient perdu une fille et trois de leurs petits-enfants. À cause d'elle.

Okasana passa derrière sa fille et lui posa les mains sur les épaules. Elle se pencha sur elle, l'embrassa gentiment sur la joue et l'invita à téléphoner à son ami, puis à prendre une douche, à se changer et à se reposer.

— Nous n'avons rien de prévu aujourd'hui. Mais si tu préfères rester seule à la maison, nous irons rendre une petite visite à Nicolas.

— Restez.

— Je vais te préparer des pelmenis. Tu aimes toujours ça ?

— Oui, souffla Anna.

Elle allait craquer. Oksana s'en aperçut. Elle lui massa durement les trapèzes et l'envoya rudement téléphoner.

Anna disparut dans le couloir.

— Elle ne va pas très bien ? demanda Boris à sa femme.

— Non.

— À cause de Natalia ?

— De ça et de tout le reste.

— Qu'est-ce qu'on peu faire ?

— Être là.

— Mmm.

— Tu viens m'aider pour les pelmenis ?

— Tu as tout ce qu'il te faut ?

— Si tu vas me chercher un chou, j'aurai tout ce qu'il me faut.

— J'y vais maintenant avant qu'il ne neige trop.

Au moment de partir, Boris se retourna vers sa femme.

— Dis-lui, Okasana. Dis-lui que nous l'aimons, qu'Ivana et Piotr l'aiment toujours autant, que Nicolas et Katia l'aiment aussi. Que personne ne lui en veut. Qu'on s'est tous beaucoup inquiété pour elle.

— Nous lui monterons tous les deux, Boria. Tu sais bien qu'avec Anka les mots ne servent pas à grand chose.

Il hocha la tête et ouvrit la porte. Il devait se dépêcher, le vent commençait à souffler.

.


.

Anton Matveïtch tendit une main et s'empara de son téléphone. Il regarda l'écran. Numéro inconnu. Numéro masqué.

Il espéra de bonnes nouvelles.

Il décrocha et faillit hurler de joie ou lâcher une bordée d'injures en entendant la voix au bout du fil.

Anna.

Il se tut et écouta. Exprimé sa joie, son inquiétude ou sa colère quand on se retrouvait face à Anna ne servait strictement à rien. Elle ne répondait jamais aux émotions qu'elle déclenchait si elle considérait qu'elle n'avait pas lieu d'être. Anna était partie en mission. Elle était censée se débrouiller seule. Elle avait préparé son infiltration et son extraction. Méticuleusement. Mais Anton savait que si rien ne se passait comme elle l'avait prévu, si elle avait besoin d'aide, elle l'appellerait. Ce qu'elle faisait. Calmement. Avec sang-froid. Anton se devait de l'écouter avec le même calme et le même sang-froid.

Parce qu'à bien y réfléchir que racontait-elle qui eût pu provoquer chez lui la moindre émotion ?

Anna lui raconta qu'elle avait bien retrouvé Sameen Shaw et qu'elles avaient bien trouvé Yulia Zhirova, mais que la situation à la colonie était devenue critique et que, en accord avec Sameen Shaw et Yulia Zhirova, elles s'étaient évadées.

Une simple formalité dans la bouche d'Anna.

En plein hiver et en Sibérie.

Il n'y avait pas de quoi s'en inquiéter ou s'en étonner.

— Vous vous êtes évadées quand ? demanda-t-il d'un ton professionnel.

— Le 21 janvier.

On était le 7 mars.

— Vous étiez où ?

— Dans la forêt.

Une ballade de santé.

— Tu veux une extraction ?

— Oui.

Évidemment.

— Quand ? Où ?

— Le 13. Je t'envoie les coordonnées.

Tout simplement.

Mais :

— Anna...?

— Oui.

— Tu n'as pas peur que...

Comment lui dire sans l'offenser, sans lui l'accuser de se montrer imprudente ?

— La ligne est sécurisée, fit Anna.

— …

— L'appel est intraçable et indétectable.

— Comment ?

— Sameen.

L'explication avait l'air de couler de source. Pour Anna. Anton ne voyait pas comment Sameen Shaw avait pu rendre l'appel intraçable ou mieux encore indétectable. Sameen. Pas Sameen Shaw.

— Je t'envoie Alexeï ?

— Oui.

— Je te revois, ensuite ?

— Oui, sauf si Sameen a besoin de moi.

Il pouvait peut-être...

— Anna ?

— Oui.

— Ça va ?

— Oui.

— À bientôt ?

— Oui, merci, Anton.

Appel coupé. Anna n'avait plus rien à dire. Travailler avec Anna était une source de satisfaction jamais tarie. Aimer Anna s'avérait nettement plus frustrant.

Il tourna sur son fauteuil. Où était Alexeï ? Il pouvait l'appeler, mais il préférait lui apprendre le retour d'Anna de vive voix. Partager sa frustration avec lui. Alexeï aimait Anna autant que lui. Peut-être avec plus de tendresse que lui, mais Anton s'en moquait. Il pourrait pester sur le laconisme dont la jeune femme avait fait preuve. La joie qu'éprouverait Alexeï à la savoir vivante et en bonne santé, son fatalisme calme et confiant, mettraient un baume à ses inquiétudes.

Parce qu'il avait fallu plus qu'une petite ballade en forêt par moins trente degrés centigrades pour qu'Anna appelât Sameen Shaw par son simple prénom.

.


.

Shaw lisait, assise par terre, le dos calé par son duvet et celui d'Anna. Elle bénéficiait d'une petite demi-heure avant que la pénombre ne l'obligeât à refermer son livre. Elles évitaient de puiser trop souvent dans les réserves de pétrole et de bougies. Comme quand elles avaient cheminé dans la forêt, elles suivaient le rythme naturel des jours et des nuits. Le poêle dispensait peu de lumière, bien moins que les feux de camp, elles se couchaient plus tôt et se réveillaient aux premières lueurs de l'aube.

Un ragoût de légumes secs et de thon, bouillonnait doucement sur le poêle. Shaw avait placé dessus une poêle de semoule de blé.

Yulia se leva pour vérifier la consistance du blé. Elle rajouta un peu d'eau et une demi-cuillère d'huile. Elle se retourna vers le bas-flanc. Posa ses yeux sur l'étagère garnie de livres. S'attarda sur l'un des carnets de Shaw. Celui qui contenait son journal de bord. Elle le tira du rayonnage et l'ouvrit.

Sameen avait dessiné la cabane sur la première page. En dessous, elle avait inscrit trois textes, rédigés en trois langues qui utilisaient chacune un alphabet différent. Yulia pouvait déchiffrer la première et la dernière ligne. Celle du milieu était écrite en lettre arabes, mais son texte ne devait pas se différencier des autres. La première était rédigée en russe : 19 avril 2018, Kraï de Krasnoïarks, Sibérie, Russie. Elle tourna quelques pages. Parfois écrite en russe, parfois en anglais, parfois en écriture arabe, et même en espagnol. Elle ne pouvait pas juger pour la langue arabe et l'espagnol, mais Sameen écrivait très bien en russe et en anglais.

.

Anna était partie depuis cinq jours.

Elles n'avaient pas beaucoup parlé. Elles avaient lu. Sameen avait beaucoup médité. Et elles avaient joué aux échecs. Un jeu qu'Anna avait déclaré avoir été apporté par son père et son oncle avant qu'ils ne lui cédassent la cabane. Yulia avait proposé à Sameen d'y jouer après le départ d'Anna. Celle-ci avait accepté. Elle jouait très bien. Yulia n'avait pas joué depuis qu'elle avait été incarcérée. Les jeux d'échec étaient interdits à la colonie. Les détenues jouaient aux dés ou aux cartes, mais tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un jeu de plateau était prohibé. Elle s'était faite battre à plate couture lors des deux première parties.

Sameen avait accepté à contre-cœur une troisième partie le lendemain des cuisantes défaites de Yulia. Elle ne la considérait pas comme une adversaire à sa taille. Les parties trop faciles l'ennuyaient. Yulia s'était sentie humiliée. Par ses défaites et par le dédain dont Shaw avait fait preuve à son égard. Elle avait repensé à leurs deux parties pendant la nuit. Elle les avait rejouées. Le lendemain, la joueuse médiocre avait laissé place à une adversaire nettement plus coriace. Shaw avait grommelé des imprécations et deux coups plus tard, elle avait perdu un fou qu'elle s'était révélé incapable de sauver.

— Mon père jouait très bien, s'excusa Yulia.

— Je sais.

Shaw s'était concentré. Elle avait gagné. Une victoire qui lui avait apparemment fait plaisir.

— Ton père aussi jouait bien ? avait demandé Yulia.

— Ma mère, s'était rembruni Shaw.

Yulia n'avait pas commenté et c'était Shaw qui lui avait proposé une autre partie le jour suivant.

.

Elle se retourna le carnet à la main. Elle retardait cette conversation depuis des jours. Quand Anna rentrerait ce serait trop tard :

— Sameen, tu as écrit ce carnet pour ta fille ?

— Mmm, confirma Shaw sans lever les yeux de son livre.

— Tu écris bien. En russe, je veux dire.

— Ouais, merci.

— Et... euh, l'autre langue, c'est de l'arabe ?

Shaw leva la tête. Fixa le carnet dans les mains de Yulia.

— Non.

— Ah...

— C'est du persan.

— Tu... euh...

— Ma mère est Iranienne. Elle est née à Téhéran.

— Ah... C'est pour ça les échecs.

Yulia trouva sa remarque complètement idiote. Shaw replongea dans sa lecture. Tout en surveillant Yulia du coin de l'œil. Le carnet ne contenait pas de secrets ni de réflexions complètement idiotes. Il était sobre et pratique. Mais il était destiné à Anne-Margaret. À personne d'autre.

Yulia vint s'asseoir auprès d'elle presque en face. Le carnet sur ses genoux. Elle resta silencieuse. Le jour baissa et la cabane s'obscurcit. Shaw referma son livre et le posa à côté d'elle. Elles n'avaient pas mangé. Plus tard. Elle bougea. Yulia se décida. Elle ouvrit la bouche. Remarqua que Shaw s'agenouillait. Elle se tut. Recula sur ses fesses pour s'appuyer le dos contre le bas-flanc.

C'était curieux cette habitude qu'avait Sameen de rester ainsi à genoux, les yeux fermés. Elle s'imposait cette discipline tous les jours. Au départ, Yulia avait pensé qu'elle écoutait simplement Anna chanter. Et puis Anna avait été blessée et Sameen avait continué à fermer les yeux. Pas toujours à genoux. Parfois, assise en tailleur, parfois debout, dans n'importe quelle position. Elle s'extrayait du moment présent. C'était reposant.

— Gen joue très bien aux échecs, dit tout à coup Shaw.

— …

— J'ai une... J'ai une amie qui tient un carnet de bord pour sa fille. Sa fille n'a pas de père. Comme Anne-Margaret. Si je meurs, personne ne pourra rien lui raconter sur ce que nous avons vécu ici. Je ne voudrais pas qu'elle grandisse sans savoir qu'elle comptait pour moi et que je l'aimais. Que... que je m'occupais d'elle, que je prenais plaisir à passer du temps avec elle. Que j'étais fière d'elle.

— …

— Ma mère... J'ai cru toute ma vie que ma mère me détestait, qu'elle avait honte de moi. Je ne veux pas que ma fille pense la même chose.

— Elle est morte ?

— Ma mère ?

— Oui.

— Non.

— Mais tu ne la vois plus ?

— Si, enfin, je ne sais pas trop. On ne s'est pas parlé pendant huit ans. Je l'ai revue, il y a deux ans et demi.

— Ça c'est mal passé ?

— Je ne sais pas trop comment ça s'est passé.

— Tu la détestes ?

— Non.

Le silence se réinstalla. Aucun bruit ne parvenait de l'extérieur. Le poêle vrombissait. Gardien vigilant et bienfaisant de la cabane.

— Gen n'a jamais parlé de toi, reprit Shaw. Je ne lui ai jamais posé de question parce que j'avais oublié que tu existais.

Yulia pâlit. Shaw avait parlé sur un ton monocorde. Elle énonçait des faits. Sans emmètre de jugement. Mais ses paroles contenaient des questions, des excuses peut-être, ou des remords. L'expression d'un manquement.

— Et qu'est-ce qui a fait que tu t'en es souvenu ?

— Je ne sais pas trop. Ma mère, le désir de bien faire les choses, de m'acquitter auprès de Gen d'un devoir auquel j'avais manqué.

Yulia avait lancé sa question comme une plaisanterie, Shaw l'avait manquée, elle avait répondu sérieusement.

— Tu l'aime bien ?

— Qui, Gen ?

— Oui.

Shaw soupira.

— Oui. Enfin, je crois.

— Tu crois ?

— Je suis pas très douée pour ça.

— Tu m'as dit que tu l'avais sauvée des mains de la mafia Russe et d'un syndicat de policiers corrompus.

— Ouais, ton père avait dû un peu trop lui raconter ses exploits au KGB.

— Et après ?

C'était plus facile de commencer comme cela, de s'accrocher à des éléments concrets.

— Un milliardaire l'a prise sous son aile. Enfin... il l'a inscrite dans une pension pour gosses de riches et il allait la voir trois fois par an.

Yulia décela de la colère, du ressentiment.

— En même temps, je n'ai pas fait mieux, ajouta Shaw.

— Comment ça ?

— Elle m'aimait bien. Je me suis un peu occupé d'elle après l'avoir délivrée. Je l'ai accompagné à son premier jour d'école. Et après... Je l'ai laissée tomber. Je ne voulais pas lui faire courir de danger. Et puis, qu'est-ce que je lui aurais raconté ? Je suis nulle avec les gens.

— Tu ne l'as jamais revue ?

Yulia comprenait de moins en moins les motivations qui avaient amené Shaw à venir la chercher, à risquer sa vie pour la mère d'une enfant qu'elle n'avait dû fréquenter que quelques jours.

— Je l'ai revue plus tard.

— Tu es allée la voir ?

— Non. Elle avait un tueur à ses trousses.

— Un tueur ? Qu'est-ce qu'elle avait fait ?

— Rien.

Yulia fronça les sourcils. Shaw ne pouvait pas la voir :

— Alors, quoi ? la relança Yulia.

— Je n'avais pas voulu rester en contact avec elle, pour la protéger, mais ça n'a servi à rien. Il savait qu'elle me connaissait.

— Elle était en danger à cause de toi ?

— Oui, répondit Shaw d'un ton sombre.

— Mais tu l'as une nouvelle fois sauvée.

— C'est elle qui m'a sauvé la vie.

— Genrika ? Elle avait quel âge ?

— Treize ans.

— Et elle t'a sauvée ? demanda Yulia d'un ton dubitatif.

— Anna allait me tuer.

— Anna ?

Yulia n'en finissait pas de trouver étranges les liens que partageaient Shaw et Anna Borissnova.

— Mmm, leur première rencontre, confirma Shaw.

— Tu me racontes ?

Un mauvais souvenir. Shaw commença à se manger la peau des doigts.

— Sameen ? la relança Yulia.

— Anna me cherchait. Elle croyait que j'avais tué sa sœur et deux de ses camarades. Des crimes horribles qu'on m'avait imputés. Je la connaissais. Elle ne me connaissait pas, mais moi, je la connaissais. Anna m'avait sauvé la vie et je l'aimais bien. Elle croyait que j'étais un monstre. Je l'avais prise à revers. Elle avait le poignet brisé. On s'est battue. Je l'avais à ma merci...

Shaw s'arrêta. Pas très certaine de pouvoir encore gérer la marée d'émotions qui remontait du passé. De surnager.

Yulia avait entendue sa voix s'érailler. Elle patienta. Elle se leva. La seule source de lumière provenait des flammes qu'on apercevait à travers la grille d'appel d'air du poêle. Elle ajouta deux bûchettes. Il fit un instant plus clair. Shaw regardait droit devant elle. Yulia referma le poêle, la pénombre retomba. Intime et rassurante. Yulia espéra qu'elle inciterait Sameen à se confier. Qu'elle en saurait plus sur Genrika, qu'elle pourrait ensuite lui parler. Ce soir.

— Elle a craqué, elle a cru que j'allais la tuer, qu'elle n'obtiendrait jamais réparation pour le meurtre de sa sœur et de sa famille, qu'elle avait échoué. Tu as vu de quoi elle est capable. Cette fille, Anna, c'est... Elle est imperturbable et là... ce jour-là... Elle a pleuré. Voir Anna pleurer, c'est... Je ne peux pas, je ne supporte pas. Je n'ai pas supporté. Je n'en pouvais plus. Toute cette barbarie, la mort de tous ces innocents. Tout ça à cause de moi. Je lui ai redonné la main. Je lui ai dit de me tuer. Elle allait le faire. Me planter une bonne fois pour toute, je pouvais lui faire confiance pour cela. Tout aurait été fini. C'était compter sans Gen. Elle a surgi de nulle part comme un boulet de canon. Elle a fauché Anna. Un impeccable placage. J'ai été quatre ans officier d'active chez les Marines, opéré deux ans dans les forces spéciales et c'est une gamine de treize ans qui me sauve la vie... J'ai été nulle. Gen m'identifiait à une espèce de héros et elle me retrouve en train de demander à une mercenaire russe de me descendre. En train de baisser les bras.

— On ne peut pas toujours être au top.

— Ouais, c'est vrai.

— Et après ?

— On la mise à l'abri.

— Et tu l'as de nouveau laissée ?

— Non, pas au début. Je vivais avec elle. Enfin, quand j'étais là. Mais je suis partie. Je ne pouvais pas rester. J'aurais fini par tous les détruire.

Yulia ne comprenait pas de quoi et de qui parlait Shaw, mais cela n'avait pour l'instant que peu d'importance.

— Et maintenant ? demanda-t-elle.

— Je ne sais pas. Si je ne me trompe pas, elle vit avec quelqu'un qui prend soin d'elle.

— Depuis combien de temps tu ne l'as pas vue ?

— Deux ans et demi.

— Et tu vas rentrer avec moi ?

— Mmm.

— Je ne sais rien de Genrika, Sameen.

— Tu es sa mère.

— J'étais sa mère.

Shaw sentit l'air lui manquer. Elle réalisa qu'elle s'était peut-être trompé, que, focalisée son objectif, elle avait peut-être mal évalué la situation. Qu'elle avait peut-être entraîné Anna en enfer pour rien.

— Tu ne l'aimais pas ? demanda-t-elle à Yulia. C'est pour cela qu'elle ne parle jamais de toi ?

— Si je l'aimais. J'étais heureuse de l'avoir. J'ai essayé de bien m'occuper d'elle. Je n'ai pas toujours été présente parce que j'aimais passionnément mon métier et que je voulais défendre des causes auxquelles je croyais. Je n'ai peut-être pas été une mère exemplaire, mais je l'aimais et je me suis occupé d'elle. On allait souvent se promener au parc ensemble, on faisait la cuisine. Parfois, on jouait et si j'étais à la maison le soir, je lui lisais des histoires. Quand je rentrais tard et qu'elle dormait déjà, elle me demandait le matin suivant de lire une page ou deux. La journée commençait par une lecture. Je ne le faisais pas vraiment pour elle, j'aimais bien ce moment.

Ouais, en conclut Shaw. Gen était bornée, elle en voulait à sa mère de l'avoir abandonnée. D'avoir préféré son métier à sa fille. Gen voulait qu'on s'occupât d'elle, qu'on lui montrât qu'on l'aimait, mais Yulia avait commis la bêtise de se faire arrêter et d'être condamnée à une peine de prison à perpétuité. Son dossier avait été détruit et elle n'avait jamais plus eu de contact avec sa famille. Son père avait peut-être essayé de la retrouver, puis il avait compris qu'il valait mieux pour lui et sa petite-fille quitter la Russie. Définitivement.

Cette abrutie de gamine avait reporté son affection sur elle. Et elle, Shaw n'avait rien compris. Elle s'était montrée aussi nulle que sa mère. Sa mère traumatisée qui ne supportait pas la tenir dans ses bras parce qu'elle voyait en elle les fantômes de ses deux filles mortes en Iran.

— Elle est comment ?

— Qui ? demanda Shaw qui n'arrivait plus à réfléchir.

— Genrika.

— Tu le verras par toi-même.

— Je ne sais pas si...

— Si ?

— Si je vais rentrer avec vous, lâcha précipitamment Yulia.

— Ouais, bien sûr, ricana Shaw. Tu vas rester ici. Je peux appeler les flics si tu veux, comme ça tu retrouveras plus vite Tata, elle doit t'attendre.

— Je ne veux pas retourner là-bas, mais...

— Mais merde ! jura Shaw. Quoi, Yulia ?!

Yulia se félicita qu'il fît nuit, que Sameen ne pût pas la voir, qu'elle ne pût pas lui bondir dessus, qu'elle fût obligé à rester à sa place. Elle était en colère, Yulia comprenait, mais elle ne lui avait jamais demander de venir la chercher, de la ramener à sa fille. À sa fille sur laquelle elle avait fini par tirer un trait.

— Je suis partie, il y a neuf ans. Genrika avait sept ans. Elle en a quinze, maintenant. Elle a émigré aux États-Unis, elle a grandi là-bas. Tu me dis qu'elle a suivi ses études dans des établissements de renom. Je ne sais plus rien d'elle et elle ne sait rien de moi.

— Mon père est mort quand j'avais onze ans. Je t'assure que je me souviens de lui et que je l'aime toujours autant.

— Tu me vois arriver devant elle avec mes tatouages ? Je suis une taularde. Une pute. Je serai toute ma vie en cavale.

— Pff, les tatouages ça s'enlève et avoir été une pute ne t'empêche pas d'être une femme bien et une bonne mère.

— Genrika ne parle pas de moi, c'est toi qui me l'a dit, répliqua vivement Yulia.

— C'est une tête de mule et elle cultive l'art du secret, asséna Shaw.

— Elle m'en veut.

— À moi aussi elle m'en veut, s'énerva Shaw. Ça n'empêche pas qu'elle me colle à chaque fois qu'on se revoit.

— Mais elle est quoi pour toi ?

— J'en sais rien. Elle me fait chier.

— C'est pour ça que tu es venue me chercher ? répliqua aigrement Yulia. Pour enfin, pouvoir te débarrasser d'elle ?

Shaw bougea si vite, que Yulia ne l'entendit pas arriver. Un corps la heurta, une main l'empoigna par le col de sa chemise, un souffle chaud et précipité l'empêchait pratiquement de respirer.

— Elle a failli crever deux fois, siffla Shaw entre ses dents. Elle a vu des trucs qu'aucun enfant ne devrait voir à son âge, elle t'a perdue, elle a perdu ton père, elle m'a perdue, elle a besoin de toi. Anna a failli crever, ils ont tous failli crever, elle ne connait que des gens qui ont failli crever. Et toi, tu veux faire son jeu ? Tu veux être avec lui ? Avec ce salaud ? Contre ta propre fille ?!

Yulia suffoquait, qu'est-ce qu'elle racontait ?

— Avec qui ? coassa-t-elle.

— Avec lui ! hurla Shaw. Je vais te crever !

Elle lui lâcha le col et referma sa main sur sa trachée-artère.

— Sameen, gémit Yulia.

Mais Shaw n'entendait plus. Seul restait son désir de tuer. De se venger.

Yulia jouait sa vie. Son instinct lui hurla de fuir. Elle n'avait jamais suivit d'entraînement militaire comme en avait reçu Sameen et Anna, mais elle avait passé neuf ans dans un pénitencier. Elle avait été battue pendant des semaines avant que Tata la prît sous aile. Elle l'avait parfois été ensuite.

Mais Tata lui avait aussi appris à se défendre. Des gestes simples et efficaces qui lui avaient parfois permis de se sortir d'un mauvais pas. Elle crocheta la mâchoire de Shaw et la repoussa vers le haut et vers l'arrière. Shaw suivit le mouvement, au moment où Yulia se ménagea enfin une ouverture, elle frappa. Sur la trachée. Pas assez fort pour la briser, mais assez pour déstabiliser Shaw. Celle-ci râla de douleur. Yulia tenait encore le carnet en main, elle lui en asséna de violents coups sur le visage, et se déplaça en rampant. Maladroitement.

— Je vais te tuer, cracha Shaw.

La main de Yulia se referma sur une bûchette. Shaw lui crocheta la cheville. Yulia frappa. En hurlant. Shaw cria en écho et la lâcha. Un nouveau coup l'envoya au sol. Elle s'ébroua. Grogna de douleur, jura, menaça.

La porte s'ouvrit et se referma brutalement.

— Reviens, râla Shaw.

Elle tenta de se relever, trébucha et s'étala de tout son long. Une dernière lueur de conscience. Elle était où ? Elle balaya le sol de la main. Cria de douleur. Elle avait posé la main sur le poêle. Le poêle ? Pourquoi un poêle ? Elle se concentra.

La cabane.

Anne-Margaret ?

Non.

Qui alors ?

Yulia.

Elle gémit, retenta de se mettre debout.

Yulia, où était Yulia ?

Avec Anna ?

Non, Anna était partie.

Yulia était partie.

Non. Non. Non.

Elle avait dérapé. Comment ? Pourquoi ? Gen. Ça avait une rapport avec Gen. Pourquoi Anna était-elle partie ?

Yulia allait crever. Elles avaient fait tout ça pour rien.

.

— Sameen ! Sameen !

Anna n'avait même pas retiré ses chaussures. Elle avait tracé en pleine nuit. Elle connaissait si bien l'endroit qu'elle était sûre de ne pas se perdre. Elle n'avait pas eu envie de passer une nouvelle nuit dehors. Seule.

Elle n'avait pas réussi à évoquer Natalia. Ni avec son père ni avec sa mère. Ils n'avaient posé aucune question, Anna les avaient retrouvés comme si rien ne s'était passé. Ils s'étaient montrés gentils et attentionnés. Discrets comme à leur habitude. Un peu plus tristes qu'à leur habitude. Anna avait presque pleuré au moment de les remercier et de leur dire adieux. Ses parents l'avaient serrée dans leurs bras tour à tour. D'abord son père :

— Tu seras toujours la bienvenue, Anka. Tu es ici chez toi, ne l'oublie pas.

Puis sa mère :

— Prends soin de toi, et reviens nous voir quand tu auras le temps. Ne nous laisse plus si longtemps sans nouvelles de toi.

Sa mère lui avait pris le visage entre les mains et l'avait tiré à elle. Elle lui avait embrassé le front.

— Tout le monde s'est beaucoup inquiété pour toi.

Anna n'avait rien dit. Elle était partie. Ses parents l'avaient regardée disparaître dans l'aube naissante. Enlacés l'un à l'autre.

Elle n'avait pas été sur la tombe de Natalia et de ses enfants. Elle n'avait même pas demandé pardon à ses parents de leur avoir enlevé une fille et trois petits enfants.

Elle avait eu hâte de retrouver Shaw. De retrouver Yulia. De la mettre en lieu sûr et de la rendre à sa fille. Elle avait décidé de continuer de marcher. Elle dormirait à la cabane.

La cabane dormait paisiblement quand elle l'avait atteinte.

Ça, c'était ce qu'elle cru. Jusqu'à ce qu'elle ouvrît doucement la porte et que le faisceau de sa lampe balayât la pièce.

Shaw était affalée sur le sol. Sa tête reposait dans une mare de sang. Yulia n'était nulle part.

— Sameen !

La grande Russe jura. Elle chercha la trousse à pharmacie, y dégota une boite de sel d'ammonium, déchira un sachet et le plaça sous le nez de Shaw. La jeune femme grogna.

— Sameen ? l'appela doucement Anna.

— Anna ?

— Oui. Où est Yulia, que s'est-il passé ?

— Je... J'ai... J'ai dérapé. Elle est partie. Retrouve-la, elle va mourir si elle passe la nuit dehors, elle est partie pied-nu et sans parkas.

— Merde, Sameen.

— Tu me feras des reproches après, retrouve-la, Anna. S'il te plaît.

— Elle t'a éclaté la tête.

— J'allais la tuer, je crois.

— D'accord, j'y vais. Mais ne dérape pas une nouvelle fois.

— Planque les armes.

— Tu n'as pas vraiment besoin d'une arme pour nous tuer ou pour te tuer, Sameen. Prends sur toi et ça ira.

— Okay. Vas-y, maintenant.

Anna récupéra la parka, les gants, l'écharpe, la cagoule et la chapka de Yulia, et s'enfonça dans la nuit. Elle devait faire vite, si Yulia s'endormait, elle mourrait dans la demi-heure suivante et elle n'avait aucune idée depuis combien de temps Yulia s'était échappée.

— Yulia ! Yulia ! C'est Anna ! Réponds-moi !

Anna braqua sa lampe sur le sol. La neige était piétinée devant la cabane, mais si elle cherchait un peu plus loin, elle retrouverait la trace de ses pieds nus. Gagné. Elle suivit les empreintes sur deux trois mètres. Yulia était au bout. Recroquevillée sur la branche basse d'un mélèze. Anna sourit. Yulia n'avait pas tout oublié de ses leçons de survie malgré sa peur.

— Yulia ?

— Ne m'approche pas, siffla Yulia d'une petite voix tremblante. Ne m'approche pas.

Pourquoi n'avait-elle pas eu la présence d'esprit de prendre une arme dans la cabane. Ou sa veste, ou des chaussettes. Des chaussures. Elle sentait plus ses pieds ni ses mains.

— Ne m'approche pas, répéta-t-elle..

— Je t'ai apporté ta parka et de quoi te couvrir. Tu vas mourir de froid si tu restes encore plus longtemps ici.

Anna s'approcha. Elle enfila sa cagoule et sa chapka à Yulia, lui enroula son écharpe autour du cou. Attrapa ses pieds gelés. Lui passa des chaussettes.

Yulia tremblait.

— Elle a voulu me tuer.

— Que s'est-il passé ?

— Je lui ai dit que je ne rentrerai peut-être pas avec vous, que je ne voulais pas revoir ma fille, balbutia Yulia entre ses dents.

— Mmm.

— Elle m'a parlé d'un homme, elle m'a demandé si j'étais avec lui et elle a voulu me tuer.

— Elle a dérapé.

— J'ai chaud.

Hypothermie.

— Je te porte, il faut rentrer.

— Je ne veux pas rentrer.

— Je suis là, elle ne te fera pas de mal.

— Je ne veux pas.

— Il y a quatre ans, elle s'est retrouvée en prison, prit le temps d'expliquer Anna. Elle a été torturée pendant plus d'un an, on lui a lavé le cerveau des milliers de fois. Elle s'en est sortie, mais parfois, elle ne sait plus trop où elle en est. Ta fille l'aime beaucoup et je crois que c'est réciproque. Elle a juste... Yulia, tu ne risques rien. Je lui ai parlé à la cabane. Elle allait bien et si tu restes ici, tu vas mourir. On rentre ?

Yulia hocha la tête, incapable de se battre encore, de lutter. Elle laissa Anna la manipuler et la jeter en travers de ses épaules.

Shaw les attendait. La figure en sang. Anna bascula Yulia sur le bas-flanc. Shaw lui donna des instructions, mais elle resta le plus loin possible des deux femmes.

Après avoir bu, mangé, s'être réchauffée, Yulia se pelotonna dans son duvet. Anna resta près d'elle jusqu'à ce qu'elle s'endormît. Elle revint ensuite vers Shaw :

— J'ai marché toute la journée, j'ai faim et pas vraiment chaud.

— Installe-toi. Je te sers.

Anna l'invita à s'asseoir à côté d'elle, à manger à côté d'elle. Shaw s'exécuta en silence. Le temps s'écoula lentement. Le temps de manger, de boire, de s'imprégner du silence, de la nuit, de l'esprit de la cabane. De la paix qui l'habitait. Des joies et des tristesses qu'elles avaient recueillies et conservées en mémoire. Des rires et des pleurs, parfois des cris, qui y avaient retenti depuis soixante-dix ans.

— Merci, souffla soudain Shaw.

— À la vie à la mort, Sameen, fit Anna d'un ton neutre.

— Je croyais que j'avais dépassé tout ça. Que j'étais assez forte pour ne plus me laisser emporter.

— Tu m'as vu pleurer, Sameen. Je ne pleure jamais.

— J'ai failli la tuer.

— Elle est bien vivante.

— Elle ne veux pas rentrer.

— Une bonne raison pour la tuer ?

— Non.

— Alors quoi ? Ça été quoi le déclic ?

Anna n'était pas très à l'aise dans le rôle de la confidente, mais Shaw avait besoin de parler. Elle devait parler. Elle n'avait pas passé deux ans et demi loin du monde pour tout foutre en l'air maintenant. Shaw avait été là quand Anna avait manqué de déraper. Quand elle avait dérapé.

Les deux fois où Anna s'était tenue au bord du précipice, Shaw avait été là. Attentionnée. Compréhensive. Droite. Présente.

Comme les autres.

Comme Chouvaloff, Anton, Alexeï. Comme l'était Élisa Brown, Root, ce policier américain grassouillet que Sameen respectait. Cet homme qui ne faisait pas partie de leur monde. Sa collègue avait fait de la compétition de haut-niveau, elle était bi-athlète, elle connaissait la souffrance, elle s'était pliée à une discipline quasi-militaire pour gagner et progresser, mais lui ? Pourtant, il avait tenu sans faillir contre les troupes de Samaritain. Il ne dénotait pas parmi eux. Anna le trouvait bizarre, mais il était des leurs. Comme Maria Alvarez. Une civile. Anna l'impressionnait, elle le savait, mais la juge mexicaine ne l'avait jamais regardée autrement que comme elle regardait Élisa Brown, Ivan ou Alexeï.

Shaw mit beaucoup de temps à répondre. L'aveu était compliqué.

— Elle... elle m'a accusée de vouloir me débarrasser de Gen.

L'explication parut étrange à la jeune Russe. Shaw s'était sentie insultée ? Elle aimait peut-être autant la jeune fille que celle-ci l'aimait, mais pourquoi une remise en cause de ses sentiments l'avait-elle conduite à déraper ? Elle ne la connaissait pas assez pour comprendre. Elle ne l'aiderait pas comme cela.

— Je suis allée chez mes parents, annonça Anna.

— Je m'en doutais.

— Je ne les pas revus depuis quatre ans et demi.

Anna se pinça les lèvres, puis se jeta à l'eau sans se laisser trop le temps de réfléchir :

— Je ne suis pas allée à l'enterrement de ma sœur et de ses enfants, je ne suis pas retournée chez moi. Natalia est morte à cause de moi.

— Elle est morte à cause de Samaritain. C'est lui qui l'a tuée.

— Mais si je n'étais pas rentrée au SVR, si je n'étais pas devenue une mercenaire, il ne s'en serait jamais pris à elle.

— Si ça n'avait pas été toi, ça aurait été quelqu'un d'autre. On peut toujours trouver une raison de se sentir coupable pour n'importe quoi. Tu n'as pas les mains propres, Anna. Mais tu n'es pas coupable du meurtre de ta sœur. Elle est morte à cause de moi. Mais... Mais je ne l'ai pas tuée. C'est de ma faute, mais je ne peux pas …

Shaw soupira, contrariée. Elle n'arrivait pas à s'exprimer.

— Je me sentais coupable et j'avais honte de revenir, reprit Anna. Je ne me sentais pas prête à affronter la peine de mes parents. Leurs reproches. J'ai changé d'avis à la colonie, grâce à toi. Je me suis dit qu'il était temps que j'aille leur demander pardon et que j'aille dire adieu à ma sœur. J'aurai pu contacter Anton de n'importe où, mais je suis allée chez eux pour ça. Ils n'ont pas changé, Sameen. Mes parents sont toujours comme ils ont toujours été. Ils m'ont accueillie comme si rien ne s'était passé. Ils ne m'ont pas parlé de Natalia. De toute cette horrible histoire. Pas parce qu'ils n'ont pas osé, mais parce qu'ils ont vu que je n'étais pas prête. Je voulais leur parler. Natalia est enterrée à Krasnoïarks, je ne pouvais pas aller la voir, mais mes parents, ils étaient là. Et malgré mes bonnes résolutions, je n'ai pas pu leur demander pardon.

Anna s'arrêta un moment de parler. Shaw comprenait ce qu'elle éprouvait, ce qu'elle avait éprouvé. Elle l'aurait soutenue si elle avait été avec elle, mais Anna était partie seule et maintenant, le soutien que pouvait encore lui apporter Shaw ne servait plus à rien.

— Je n'ai pas eu beaucoup d'amis dans ma vie, reprit Anna. Au SVR, c'était de toute façon difficile. Je me suis toujours débrouillée seule, j'ai toujours pensé que je n'avais besoin de personne. Ce qui m'avait échappé, c'est que, quand j'avais eu besoin de quelqu'un, je n'en ai pas eu besoin, simplement parce que ce quelqu'un était déjà avec moi. Quand je n'en pouvais plus du SVR, quand je me dégoûtais, j'ai rencontré Fédor Ivanovitch Chouvaloff, et ensuite, quand j'ai traversée les épreuves du Chirurgien de la mort, j'étais avec Anton et Alexeï, puis avec toi et tous les autres. Le procès du Chirurgien a été un véritable enfer. Tout ce battage médiatique abjecte, cette hystérie autour de Maria Alvarez. Ces gens qui m'envoyaient des lettres, des cadeaux, qui me criaient leur admiration et leur amour. Mais il y avait Maria Alvarez qui tenait, il y avait Alexeï, Ivan, le lieutenant Brown. J'aime beaucoup Élisa Brown. Elle est tellement... Je ne sais pas, c'est un officier, un véritable militaire et en même temps elle est... tellement... euh...

— Cool ?

— Euh...

Anna imagina Élisa Brown. Son sérieux, sa discipline, la précision dont elle faisait toujours preuve, son efficacité. Puis, elle revit son sourire simple et franc, son allure décontractée, son expression détendue quand elle était revenue de son expédition avec Maria Alvarez, quand elle portait un jean et une chemise de couleur unie dont elle roulait les manches sur ses avant-bras, quand elle portait Alma Alvarez dans ses bras.

— Oui, elle est cool, acquiesça-t-elle. Ils m'ont aidée à tenir, Sameen. Je ne m'en suis jamais rendu compte. Je ne me suis jamais vraiment investie dans une relation amicale ou amoureuse, sauf peut-être une fois, mais j'ai été trahie et ensuite, j'ai évité. Mais à la colonie... Là-bas, je me suis aperçue que... D'abord, que c'était bien d'avoir quelqu'un qui assurait ses arrières, mais que c'était encore mieux d'avoir quelqu'un comme toi avec moi. Je me suis aussi aperçu que les autres ce n'étaient pas seulement des compagnons d'armes. Si tu m'avais accompagnée chez moi, j'aurais trouvé la force de parler à mes parents, de prononcer le nom de ma sœur. Je me suis sentie horriblement seule là-bas.

— Je serais venue avec toi si tu me l'avais demandé. Yulia aurait pu rester seule.

— Je ne savais pas, Sameen. C'est seulement une fois avec mes parents que j'ai réalisé que je ne pouvais pas leur parler.

Anna s'appuya sur l'épaule de Shaw.

— Tu es une solitaire, continua-t-elle. Comme moi. Tu as toujours tout affronté seule. Tu as toujours pensé que tu n'avais besoin de personne et ça a marché comme ça pendant des années. Mais... Que ce soit toi ou moi, on s'en est trop pris dans la gueule. C'est devenu trop dur. Tu es partie deux ans. Tu n'as pas échoué, Sameen. Je ne te connais pas très bien, mais tu n'es plus la même femme maintenant que celle que j'ai connue à Concord, celle aux côtés de qui je me suis battu à Chihuahua ou en Virginie. Tu n'es plus la même femme, mais tu ne peux pas espérer redevenir exactement la femme que tu étais avant d'avoir été torturée. Tu ne peux pas effacer tout ce que tu as vécu. Ta détention, les tortures, les morts, tes dérapages. Cette histoire t'a changée et tu en garderas à jamais des séquelles. Si tu ne l'acceptes pas, tu retomberas un jour ou l'autre. Comme moi.

Anna prit une pause avant de reprendre :

— J'ai appris un truc à la colonie, je me suis haïe plus que je ne m'étais jamais haïe auparavant. Le chizo, je m'en remettrai, les tabassages que j'ai reçu ou que j'ai distribué, je vivrais avec, mais commettre un viol... Violer une fille ?

Anna reprit sa respiration. Shaw posa une main amicale sur sa cuisse.

— J'aurais survécu sans toi, Sameen, mais je me serais perdue. Si tu n'avais pas été là, je me serais perdue. Ce que j'ai appris à la colonie, c'est que, parfois, quand c'est trop dur, quand on arrive au bout de l'inacceptable, quand on a plus la volonté de se relever, on ne peut plus se battre seul. J'ai appris qu'on a parfois besoin d'une épaule pour soutenir ses pas et que pleurer sur cette même épaule, ça fait vraiment du bien. Que ça n'a rien de honteux. J'ai appris avec toi, qu'on était plus fort à deux, et que j'avais stupidement ignoré l'amitié et l'affection qu'on avait pu m'offrir au cours de ma vie. Que je ne les avais pas comprises. Que je n'avais même jamais vraiment compris l'affection que m'ont toujours témoigné mes parents et ma famille. Tu n'aurais pas fait de mal à Yulia si j'avais été là, Sameen, et j'aurais parlé à mes parents si tu avais été avec moi. Mais on peut pas vivre coller en permanence à quelqu'un. Donc, on se plantera encore, toi comme moi. Ce n'est pas grave, mais il faudra éviter et compter sur les autres. On ne peut plus vivre seule.

L'émotion était tangible. Trop forte. Shaw redoutait d'y céder. D'exploser. Elle pouvait peut-être la désamorcer ?

— T'as quelqu'un en vu ? plaisanta-t-elle.

— Je ne sais pas, peut-être. Et toi ?

— Peut-être aussi.

— En tout cas, je serai toujours là pour toi, si tu as besoin de moi.

— Moi aussi.

— Je sais.

— Merci, Anna. Vraiment.

— Ouais, c'était bien ce raid.

Shaw laissa échapper un rire. Anna avait une étrange façon de voir les choses. Mais Shaw comprenait. Aucune d'entre elles n'était ressortie de la colonie comme elle y était entrée.

— Et pour Yulia, ajouta Anna. Quelle que soit sa décision, on ne peut rien y faire, sinon l'aider au mieux, et respecter son choix. On a réussi notre mission, Sameen. On l'a sauvée et on va la ramener aux États-Unis. Ton IA lui fabriquera une nouvelle identité. Et après, sa vie lui appartiendra. Ce ne sera pas facile. Tu sais, elle m'a impressionnée. Je n'étais pas sûre de la sortir des bois vivante. Mais elle a tenu et elle s'est intégrée à notre équipe. On n'a pas eu à traîner un boulet. Tu n'es pas d'accord ?

— Si.

— Je comprends pour Genrika, mais on ne peut pas décider à la place des autres, on ne peut pas vivre à leur place.

— Ouais, je sais.

Elles laissèrent leurs pensées flotter doucement. Shaw se sentait épuisée et elle n'avait pas envie de bouger. Ni de se retrouver seule. Anna avait raison, elle avait besoin des autres.

Elle glissa sur le sol et s'allongea la tête sur les cuisses de la grande Russe.

— Juste un moment, murmura Shaw.

Anna grogna et lui caressa le front comme Shaw l'avait fait pour elle avant cela.

— Ça va ?

— Ouais, fit Shaw. Tu sens bon en plus, tu t'es changé ?

— Oui.

— T'as de la chance, murmura Shaw.

En confiance, Shaw se détendit et s'endormit très vite. Anna ne s'était pas déshabillée, elle avait seulement retiré sa parka et ses chaussures. Elle déroula les duvets en évitant de réveiller Shaw, et les étendit sur elle. Elle se cala du mieux qu'elle put et se laissa doucement emporter par le sommeil, une main sur le front de Shaw une autre sur son épaule.

Elle ne l'avait même pas soignée.

Si, se corrigea-t-elle. Elle l'avait soignée.

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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :


черни́ка : myrtille.

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Tatakalam el arabi : Tu parles arabe ?

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Ni hui shuo Zhongwen ma ? : Tu parles chinois ?

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Thao Suranari (1771-1852) : femme du gouverneur de Khorat, cité fortifiée, nœud de la défense du royaume de Siam (Thaïlande) contre les attaques venues du Laos, royaume vassal de Siam.

En 1826, le roi du Laos,à la faveur de l'absence de son gouverneur attaque la ville. Plusieurs versions existent quant au rôle que joua Thao Suranari. L'une raconte que faite prisonnière, elle proposa aux Laos de cuisiner pour eux. Elle obtint ainsi des couteaux et s'arrangea pour saouler les troupes ennemies. A la faveur de la nuit, elle distribua les armes à ses compatriotes. Surpris les Laos s'enfuirent. Les troupes de Tha Suranari rejoignirent celles du roi Rama III, et ensemble ils défirent les troupes Laos et détruisirent une partie de Ventiane.

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