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Chapitre XVII
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Yulia se retourna sur le bas-flanc. Doucement. Anna et Shaw dormaient. Elles étaient...
Elle avait eu tellement peur. Sameen lui avait fait tellement peur. Et ce matin, cette même femme dormait paisiblement sur les genoux d'Anna. Le visage en sang. Les traits détendus. Anna dormait assise. Elle veillait sur Sameen, même dans son sommeil. Sa main sur son front. L'autre sur son épaule.
Yulia continua à les observer. Shaw se mit à gémir, ses poings se serrèrent et se desserrèrent, les traits de son visage se crispèrent. Anna se réveilla et observa avec attention le cauchemar prendre de l'ampleur. Le corps se raidir.
— Sameen, l'appela doucement Anna.
Grognements et gémissements répondirent.
— Sameen, dit plus fermement Anna. Réveille-toi.
Elle secoua Shaw. La jeune femme se tendit comme un arc. Elle hurla brusquement. Yulia vit les mains d'Anna s'affermirent sur le corps de la femme endormie sur elle.
— Sameen !
Un cri de douleur ou de peur, Yulia ne sut le définir, et Shaw ouvrit yeux. De là où elle se tenait, Yulia surprit un regard désorienté, torturé, habité d'une indicible terreur.
— Sameen, répéta doucement Anna.
Shaw crocheta sa main.
— Je suis là, Sameen.
Shaw n'avait aucune idée de ce qui avait pu la réveiller, sinon une impression de se noyer dans une eau bitumeuse. Et une profonde terreur. Terreur qui électrisait encore chaque fibre de son être. Elle serra plus fort la main d'Anna dans la sienne. Chercha de l'air. Tenta de résister à la panique qui la prenait. Un appui, elle avait besoin d'un appui.
Anna ne la quitta pas des yeux et se mit à fredonner Les Grues. Elle avait pris une tonalité très basse. Shaw ferma les yeux et se concentra sur la mélodie.
— Ne t'arrête pas, ne t'arrête, surtout pas, lui souffla laborieusement Shaw.
Yulia esquissa un mouvement. Anna secoua la tête dans sa direction, l'incitant à ne pas bouger.
Shaw se détendit peu à peu. Lentement. Yulia commençait à avoir des crampes. Le chant d'Anna mourut petit à petit. Il se transforma en murmure, puis la jeune femme se tut.
Shaw ouvrit les yeux.
Le soleil s'engouffra par la fenêtre dont personne n'avait rabattu le volet le soir précédant. Il frappa le visage d'Anna. Ses yeux brillèrent d'un éclat de pierre précieuse.
Shaw se perdit dans leur bleu intense. Une grande paix tomba sur elle.
Elle serra brièvement la main de la grande Russe.
— Merci.
Les yeux d'Anna prirent un éclat particuliers. Sa façon de répondre. D'être là.
Shaw leva la tête vers Yulia.
— Ça va ?
— Mmm.
Shaw s'assit.
— Je suis désolée, Yulia.
— Tu n'es pas la première à avoir voulu me tuer.
— C'est pas une raison, ronchonna Shaw.
— Tu es violente, je suis lâche, chacune ses défauts.
Shaw fronça des sourcils. Grimaça.
— Et tu devrais te laver la figure, lui conseilla Yulia.
— Je...
— Yulia a raison, Sameen.
— À propos de quoi ?
— De tout. En plus, j'ai faim et vraiment soif. Sans compter qu'il commence à faire froid.
— Je me charge du feu et du thé, fit Yulia en sortant de son duvet.
— Il reste de la bouffe d'hier soir, on peut rajouter deux rations de semoule, une boite de légumes et du thon ou autre chose, ajouta Shaw.
— Okay, fit Anna. Mais je te lave d'abord.
Yulia passa à côté d'Anna. Elle leva le nez et renifla plusieurs fois de suite, comme l'aurait fait un chien.
— Tu as changé de vêtements, dit-elle avec envie.
— Je vous ai apporté des sous-vêtements, des chaussettes et des chemises. Ce sera peut-être un peu grand, mais je me suis dit que vous apprécierez.
Yulia lâcha sa bûchette. Anna l'arrêta d'un geste de la main.
— Pas de toilette, pas d'affaires propres.
— Tu as vraiment faim ? demanda Yulia.
— Oui.
— On mange tout de suite, décida Yulia. Tu laveras Sameen ensuite. Elle a passé la nuit comme ça, une heure de plus ne la tuera pas.
Le malaise qui pouvait perdurer entre Shaw et Yulia, s'amenuisa au fur et à mesure que les trois femmes retrouvaient leurs marques dans la cabane : alimenter le poêle, mettre l'eau à chauffer, réchauffer le déjeuner, ajouter une portion de semoule et une boîte de pois-chiches au ragoût, servir, tendre son assiette, manger, boire, apprécier. Anna apportait à cela sa présence, son calme.
Shaw lui demanda si son expédition s'était bien passée.
— J'ai mal dormi.
— On t'a manqué ? demanda Shaw avec un sourire en coin.
— Oui.
Shaw la regarda bizarrement.
— Les mauvaises habitudes s'attrapent vite, ajouta Anna.
Shaw eut une moue dubitative.
— Je ne t'ai pas manqué ? demanda la grande Russe.
Échange de regards inexpressifs.
— Si, finit par avouer Shaw.
— À moi aussi tu m'as manqué, Anna, déclara Yulia. Si tu avais été là, tu lui aurais cassé la gueule hier soir et je n'aurais pas risqué ma vie dehors.
Shaw et Anna ne s'étaient pas quitté du regard. Anna esquissa un sourire, puis se tourna vers Yulia.
— Je n'aurais pas manqué de le faire, mais tu t'es bien défendue quand même.
— Neuf ans de colonie pénitentiaire, ça laisse des traces, même sur quelqu'un comme moi.
Neuf ans de colonie pénitentiaire lui avaient aussi appris qu'on ne survivait pas si on ne dépassait pas les violences, la folie et les coups de sang dont se rendaient coupables les détenues ou les gardiens. Tout le monde dérapait un jour ou l'autre. Elle avait connu des femmes douces, qui, le temps d'un moment, s'étaient transformées en boule de haine incontrôlable. Yulia avait subi des violences et des humiliations de la part de personnes qui par ailleurs la protégeaient, se montraient attentionnées et l'aidaient à mieux vivre dans la colonie. Même Tata, même Irina, la chef du block 17, possédaient leurs bons côtés. Yulia eût menti si elle avait nié qu'elle n'avait pas toujours trouvé du dégoût ou de l'indifférence dans les bras de Tata. Quand elle le voulait, la chef de block pouvait se montrer tendre et attentive au plaisir de ses partenaires. De ses filles. C'était immonde et immorale, mais c'était la vérité.
À la colonie, Yulia avait appris à aller de l'avant. À frayer avec des pervers, des violents, à ne jamais négliger ce qu'ils pouvaient lui offrir de bénéfique. Elle ne pardonnait pas les écarts, elle les ignorait.
Shaw, de son côté, ne pouvait pas réécrire le passé. Elle avait dérapé, Yulia l'avait frappée, elle s'était enfuie à moitié nue dans la forêt. Mais Anna était venue et personne n'était mort. Elle s'était excusée. Yulia ne semblait pas vraiment fâchée. Elle ne la regardait pas comme un monstre. Ni peur ni ressentiment n'habitait son regard. Et elle avait pris une leçon. Une leçon d'humilité, de prudence et d'humanité.
Après le repas, Anna les entraîna dehors. Pour une toilette complète. Ensemble. Habituellement, elles y allaient séparément, à l'heure qui leur convenait. Un usage que brisait consciemment Anna et qui acheva de rétablir l'équilibre entre les trois femmes.
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Maria attendit que l'imprimante s'arrêtât de cracher du papier. Elle récupéra la liasse dans le panier et la posa sur la table. Elle s'assit et commença à lire en annotant les pages.
Un schéma se dessinait peu à peu. Sur une feuille blanche, elle dessina un organigramme. Un de plus. Quand elle aurait fini, elle établirait une synthèse. Une synthèse qui pré-existait déjà dans son esprit. Il lui manquait des éléments, mais son dossier était conséquent. Les trafics existeraient toujours, les organisations criminelles aussi. Il y avait toujours quelqu'un pour prendre la relève. La lutte était sans fin. Il y aurait toujours des crimes, des vies détruites et de la corruption. Ce qui n'empêchait pas de lutter.
Ce qui ne l'empêchait pas de lutter.
Parce que de temps en temps, les criminels devaient payer et les victimes obtenir justice. Parce que la justice devait survivre et combattre l'injustice.
Elle abattrait le Cartel Silanoa. Peut-être ne le détruirait-elle pas, mais elle lui porterait de tels coup qu'elle le rabaisserait au niveau d'un petit gang de quartier. Pour son oncle, même si elle ne savait pas qui avait programmé son enlèvement et son exécution. Pour les milliers de victimes, peut-être même les millions, dont le Cartel était responsable.
Lui et ses financiers.
Elle n'occupait pas de charge officielle. Elle n'avait pas vraiment réfléchi à la façon dont elle ferait tomber l'organisation occulte du Cartel. Elle verrait plus tard, quand elle aurait complété son dossier, récolté toutes les données.
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Elle n'entendit pas la porte s'ouvrir alors qu'elle travaillait depuis plus de trois heures, isolée du reste du monde. Deux mains chaudes se posèrent sur ses épaules. Elles sentirent les tentions et commencèrent à lui masser les trapèzes. Maria ferma les yeux et gémit autant de douleur que de plaisir.
Elle était tendue.
D'où la douleur.
Le massage était agréable et les mains d'Élisa éveillaient toujours en elle un trouble diffus. Parfois, un peu plus que diffus.
D'où le plaisir.
Elle aimait le contact de ses mains sur sa peau et elle vivait très bien avec. Même si parfois, elle regrettait qu'Élisa ne profita pas plus du pouvoir qu'elle exerçait sur ses sens.
— Ça fait combien de temps que tu es là ? demanda le jeune officier.
Maria regarda l'heure.
— Trois heures et demi.
— Et tu as travaillé ce matin. Tu n'es pas sortie de la journée. Tu as mangé au moins ?
— Mmm.
Élisa trouva un nœud. Maria se cambra en gémissant.
— Quoi ? demanda l'officier.
— Une pomme et un peu de pain, gémit la jeune juge.
— Ce n'est pas manger, Maria.
— Je mangerai au dîner.
— Mais tu n'as rien préparé.
— Tu doutes de mes talents ?
— Non, tu aimes bien trop ta fille pour cela.
— Où es-t-elle ?
— Elle joue avec Anamaga.
— C'était bien cet après-midi ?
— Mouais.
— Qu'est-ce que vous avez fait ?
— Alma te racontera. Gen n'est pas là ?
— Elle est chez Juliette. Son père m'a téléphoné pour me dire qu'il la raccompagnerait dans la soirée.
— Elles travaillent ?
— Mmm.
— Le docteur Deghati ne devait pas passer lui donner des cours ?
— Gen l'a prévenue qu'elle serait chez Juliette. Elles se verront demain à l'université, Khatareh l'a invitée à déjeuner là-bas.
— Elle la prépare à sa future vie d'étudiante ?
— Je ne sais pas trop, Khatareh n'est pas très bavarde.
— Il faudra l'accompagner ?
— Oui.
— J'irai si tu veux, j'ai envie d'aller nager... Enfin, euh... si ça te dérange pas.
— Je te donne ton après-midi, Lissa, dit-elle en imitant l'accent d'une héritière de la noblesse espagnole.
Élisa lui martyrisa les trapèzes en réponses. Maria protesta vivement en riant. Elle se leva et se dressa devant l'officier. Elle planta son regard dans le sien. Dieu, qu'elle aimait ses yeux ! Élisa arborait un air tranquille et innocent, content d'elle. Maria s'approcha d'elle. Passa ses mains dans son dos, sous sa chemise. Le contact de sa peau chaude la fit frissonner. Elle leva la tête et l'embrassa dans le cou. Elle évita de la serrer contre elle, de laisser ses mains courir sur sa peau. C'était tentant, mais Élisa n'avait esquissé aucun geste. Maria se recula un peu et retira ses mains. C'était plus fort qu'elle. Elle posa un baiser amicale et tendre sur les lèvres du jeune officier et lui sourit chaleureusement :
— Tu viens m'aider pour le repas ?
— Corvée de légumes ? grimaça Élisa.
— Tu es parfaite dans ce rôle, j'aime bien quand tu te laisses aller à tes penchants rebelles à toute autorité, mais voilà la conséquence : tu écopes de la corvée d'épluchage.
— Je ne suis pas une rebelle, se défendit Élisa.
— Service-service, je sais, se moqua Maria. Mais tu ne fais pas toujours preuve d'un sens de la discipline très vertueux.
Élisa rougit imperceptiblement.
— Root, Sameen et moi, sommes de très mauvaises influences, il est vrai, concéda Maria.
— Je me débrouille très bien sans vous ni personne.
— Oh... Notre vertueux premier-lieutenant, m'aurait-il caché des choses ?
— J'ai un casier.
— Toi ?!
— Je me suis battue dans un bar, il y a quelques années.
— Tu étais militaire ?
— Oui.
— Un bar à soldat ?
— Non, chez moi, dans un bar à Jacksonville.
— Un ivrogne qui t'a manqué de respect ?
— Un sale con qui a manqué de respect aux Marines.
— Et ?
— Je lui ai cassé la gueule. Ses amis sont intervenus, le patron du bar a appelé la police et je me suis retrouvée au poste.
— Tu as été inculpée ?
— Non, mais je suis fichée.
— Lieutenant, vous êtes un voyou, dit Maria en lui crochetant le bras et en l'entraînant hors du bureau.
— Je n'étais pas très fière quand mes parents sont venus me chercher, mais je...
Élisa s'arrêta soudain.
— Tu...? l'encouragea Maria.
Élisa fit face à Maria.
— Ce type, Maria, celui à qui j'ai cassé la gueule. Il a couvert l'USMC de boue, il m'a insulté aussi. Il s'est moqué de moi. Il a dit des trucs dégueulasses. Au début, j'ai protesté pour la forme et puis je me suis tue, ça ne servait à rien de discuter. Je me suis dit qu'il allait laisser tomber. C'était un ami de Jon. Lui et Ryan étaient là. Je ne voulais pas gâcher la soirée. Mais il a continué et il m'a prise à partie. Je ne me souviens plus ce qu'il a dit à un moment, mais ça m'a fait sortir de mes gongs. J'ai vu des gens mourir au cours de mes missions. J'ai perdu des hommes et il y a eu tous ces civils... Et lui, ce type, il ne connaissait rien, il n'avait rien vu, il insultait tout le monde. Tu sais, parfois, j'ai pleuré au cours de mes missions, j'ai même dégueulé après être tombé sur un charnier au Mexique. J'ai fait des erreurs, c'est vrai, mais ce type... Il m'a tellement énervée. Ça m'a fait plaisir de lui casser la gueule.
— Je suis sûre qu'en plus, il t'a accusée de ne jamais sortir de ton bureau, de porter des barrettes d'opérette et de ne pas savoir te battre.
— Ouais, c'est vrai. Je crois que c'est ça qui a été à l'origine de mon premier coup de poing. Un mot de trop et le poing est parti.
Élisa se souvenait très bien du mot. Un mot que son frère avait prononcé avant qu'elle ne le noyât. Un mot qui avait déclenché sa haine. Un mot qui ne la touchait pourtant pas, qui lui passait toujours au-dessus de la tête. Mais l'homme avait été trop loin. Élisa bouillait déjà de colère contenue et de frustration avant qu'il ne le prononçât avec mépris. Elle avait renversé la table. Les verres et les bouteilles de bière s'étaient fracassé au sol. Le type ricanait fier de lui.
— Ouah ! Impressionnant, s'est-il moqué.
Jon pestait, Ryan tentait de rassurer les clients et les serveurs, les autres ricanaient :
— Quel mec !
— Josh, tu l'as fâchée.
Élisa avait balayé la table. Et elle avait frappé. Josh était parti en arrière, il avait bousculé des clients qui avaient crié comme des putois. Les amis de Josh avaient voulu la ceinturer. Élisa s'était brutalement dégagée et elle avait marché sur Josh. Un homme s'était interposé, elle l'avait envoyé valser dans les bras de sa femme. Josh avait voulu se battre. Ses copains aussi, le type qui avait voulu s'interposer aussi. Ce qui n'avait pas empêché Élisa de mettre Josh au tapis. Ensuite, elle n'avait plus eu envie de se battre, mais les autres étaient d'un avis différent. Elle s'était défendue. Sans trop prendre de coup, prudemment, elle ne voulait blesser personne. Mais elle ne s'était pas laissé taper dessus.
— Ryan a voulu s'interposer, mais c'était trop tard. J'ai étalé le type et deux de ses copains, ça a plus ou moins dégénérer ensuite jusqu'à ce que les flics arrivent.
— Et vous avez tous été arrêtés ?
— Seulement moi. Des témoins m'ont accusée d'être à l'origine de la bagarre ce qui était vrai et puis, contrairement aux gars qui s'étaient battus contre moi, j'étais toujours debout. Ils sont partis pour l'hôpital et moi pour le poste de police.
— Ils ont porté plainte ?
— Non.
Le client qui avait tenté de s'interposer puis de prendre sa revanche, avait refusé de témoigner et Élisa avait payé pour les dégâts occasionnés dans le bar. Un arrangement à l'amiable négocié par ses parents.
— C'est bizarre, fit Maria.
— Pas trop, ils se seraient payés la honte.
Maria s'esclaffa.
— Tu les as revus ?
— Non, je ne suis plus jamais sortie en ville après ça. Je ne regrette rien, ils l'avaient mérité, mais je ne voulais pas me retrouver une nouvelle fois confrontée à ce genre de situation. Je ne rentrais pas chez moi, pour me battre avec des...
Élisa hésita.
— Avec des imbéciles ? suggéra Maria.
— Oui. Je voulais être tranquille.
— Tu n'as revu personne ensuite ?
— Si un peu Ryan et Jon, mais à Butler Beach, et je ne suis jamais ressortie dans un bar ou un restaurant.
— Tu l'as regretté ?
— Non.
— Et depuis que tu es mariée, tu es ressortie ?
Élisa s'assombrit soudain.
— Oui.
— Mais ?
— Je n'ai plus envie de rentrer à Butler Beach.
— Et tes parents ?
— Ils... Tu vas me trouver stupide, mais quand je suis là-bas... Depuis que je suis mariée, je crois qu'ils préfèrent Jon à moi.
— Je ne te trouve pas stupide et je regrette ne pas avoir assisté à ta bagarre. Je t'aurais soutenue. Tu sais, j'aurais été la fille qui ne sait pas se battre, mais qui casse des bouteilles et des pichets de bière sur la tête des abruties.
Maria soupira :
— Ce que je regrette ne pas avoir assisté à votre combat à toi et Sameen.
— Tu es juge, Maria.
— Tu es officier, Lissa, lui rétorqua celle-ci.
— Ah, euh...
— Et je t'adore ! s'exclama Maria en l'embrassant sur la joue. Allez, vilaine fille, la corvée de pommes de terre t'attends. Tu feras les oignons aussi. Ça t'apprendra à te battre dans les bars.
Élisa grogna qu'elle était vraiment bête et Maria la menaça de représailles si elle ne faisait pas amende honorable.
— Ah, oui ? Quoi ?
— Tu fais la cuisine pendant une semaine.
Élisa déclara forfait. Elle ne détestait pas faire la cuisine, mais Maria cuisinait trop bien pour se priver de ses talents pendant un mois. Sans compter qu'Alma lui demanderait des plats dont Élisa ignorait les recettes, que Genrika lui poserait un nombre incalculable de question sur l'alimentation des Marines tout en critiquant chaque plat qu'elle lui servirait. Il ne manquerait plus que la jeune fille invita la mère de Shaw à dîner et que celle-ci remarqua que le repas n'avait pas été préparé par Maria, mais par Élisa, qu'elle s'en étonna et qu'elle regarda suspicieusement le jeune Marines.
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Élisa n'arrivait jamais à savoir ce que l'universitaire pensait d'elle. Genrika s'était chargé de présenter le lieutenant à Khatareh. Celle-ci n'avait eu besoin de ne poser aucune questions, parce que Genrika avait déjà répondu à toutes celles auxquelles elle aurait pu penser ou ne pas penser.
Elle avait pourtant posé une question à Élisa. Une seule. Dont elle n'avait pas commenté la réponse.
— Vous êtes une amie de Sameen ?
Élisa s'était embarrassée dans la réponse sous le regard imperturbable de cette femme qu'elle ne connaissait pas :
— Une amie ? Ben, euh, pas vraiment... Enfin, si. Enfin, je crois. Non, pas vraiment une amie. C'est mon supérieur alors... Enfin, non, pas vraiment mon supérieur, mais...
Le regard éberlué de Genrika et le sourire tendrement narquois de Maria l'avait encore plus déstabilisée.
— Elles sont copines, étaient intervenue Alma. Elles font plein de bêtises ensemble.
La petite fille avait tourné un visage rayonnant d'amour vers Élisa.
— Pas vrai, Lissa ?
— Ben...
Alma avait donné des idées à Genrika :
— Sameen la trouve tellement cool ! dit-elle en traînant sur le dernier mot.
Regard sévère de l'universitaire.
— Je répète juste ce que nous a dit Sameen, se défendit Genrika.
Katareh avait fixé Élisa.
— J'aime beaucoup le capitaine Shaw.
Le comble du ridicule.
L'universitaire avait émis un « Hum... » énigmatique.
Maria avait prestement envoyé Genrika et Alma à la cuisine chercher du pain avant qu'elles ne se lançassent dans le récit de la fameuse bagarre de Bethesda qui, dans leur bouche, prenait l'allure d'un récit légendaire qui avait plus à voir avec un Wu sha pian déjantée chinois ou une de ces bagarres de saloon homériques que Maria se souvenait avoir vues à la télévision quand elle était petite*, qu'avec un combat de MMA même si celui-ci avait été plus ou moins clandestin. Elle doutait que Khatareh appréciât les exploits d'Élisa, de Root et de sa fille autant que Maria et les deux enfants l'appréciaient.
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Maria arborait un sourire faraud.
— Tu triches, Maria, protesta Élisa obligée d'accepter la corvée d'épluchage.
— Oui, mais tu vas aimer ce que j'ai en tête.
Maria avait en tête un hachis à la Mexicaine. C'était simple et rapide à préparer.
Elle prit le temps de parler un peu avec Alma, dévisagea Anne-Margaret d'un air circonspect. Redoutant une demande de câlin. Mais l'enfant lui sourit et retourna à ses constructions de cube. Élisa avait su l'occuper et l'enfant s'était sentie en sécurité avec elle et Alma. Elle n'avait pas besoin de se rassurer contre le sein de Maria.
Les deux adultes laissèrent les enfants jouer et partirent dans la cuisine. Elles s'affairèrent. Enfin, Maria ferma la cocotte.
— Maria ? l'interpella doucement Élisa après s'être lavé les mains.
— Mmm ?
— Tu... Tu crois que c'était mal de casser la figure de ce type ?
Maria apprécia le choix des mots et la formulation. Elle n'avait à aucun moment porté de jugement négatif quand Élisa lui avait raconté cette histoire. Le jeune officier avait exposé les faits, elle n'en tirait pas de fierté déplacée, mais elle avait bien laissé entendre qu'elle ne regrettait pas de s'être compromise dans une rixe. Sa question impliquait qu'elle avait cependant reçu de sévèrement remontrances à la suite de son arrestation et que ces remontrances avaient entraîné une remise en question de ses certitudes. Élisa pensait sincèrement avoir agi selon sa conscience, mais elle n'était pas très sûre du bien fondé de celle-ci. Qui avait bien pu la sermonner si durement qu'elle en était venue à douter d'elle-même ?
La police certainement, c'était son rôle.
Qui d'autre ? Ses parents ? Son frère ? Son mari ?
En tout cas, quelqu'un qu'elle aimait assez pour ébranler ses certitudes. Maria détestait le chantage affectif. Elle détestait tout autant voir Élisa douter d'elle-même. Élisa attendait sa réponse. Une vraie réponse. Celle du juge ou celle de l'amie ? L'expression d'Élisa lui dicta de donner la réponse de l'amie.
— Objectivement, tu t'aies adonné à la violence. Je suis juge, tu es officier, franchement, je n'approuve pas. Le recours à la violence n'est presque jamais la solution et tu le sais très bien. Mais objectivement, ce type, comme tu l'appelles, était un véritable connard et tu as bien fait de le lui démontrer par l'exemple. Je te déclare coupable avec circonstances atténuantes. Je te donne un blâme, parce qu'il faut bien te blâmer, et je t'invite au restaurant.
Élisa sourit timidement.
— Officieusement, continua Maria. Je t'applaudis et je t'engage comme garde du corps.
Élisa sourit plus franchement.
— On attend Gen pour dîner ou tu veux manger avant ? lui demanda Maria, comme si elle n'avait pas remarqué sa réaction.
— Faisons manger Alma et Anne-Margaret et attendons Gen pour dîner.
— Mmm, bonne idée, tu as dû les harasser, je préférerais les coucher tôt.
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Le dîner des enfants fut joyeux. Anne-Margaret babillait tandis qu'Alma racontait ses exploits au centre aquatique. Élisa resta silencieuse, mais un sourire doux flottait sur ses traits. Elle aimait beaucoup les deux enfants. Anna-Margaret était un peu petite, mais Élisa ne s'était pas ennuyée. Alma avait seulement regretté de ne pas avoir eu accès aux toboggans. La présence d'un adulte à son âge était indispensable et Élisa n'avait pas pu laisser Anne-Margaret toute seule. La petite fille avait pâti de l'attention qu'Élisa se devait de porter à l'enfant, mais la jeune femme avait confectionné des flotteurs à l'aide de deux frites, coincé Anne-Margaret dedans et elle avait pu ainsi se consacrer tout autant à Alma qu'à Anne-Margaret. Elle avait donné un cours de natation à Alma et elle avait profité d'une période creuse pour se battre avec elle et la jeter à plusieurs reprises à deux ou trois mètres dans les airs. Alma avait beaucoup rit, Anne-Margaret aussi.
Élisa écoutait Alma d'une oreille distraite. Ses pensées presque entièrement tournées vers Maria.
Chaque jour, à presque chaque seconde passée en sa compagnie, Élisa mesurait le fossé qui existait entre la relation qu'elle entretenait avec la jeune Mexicaine et celle qu'elle entretenait avec Jonathan. Le gouffre qui les séparait. Jonathan lui rappelait toujours cette rixe à Butler Beach comme un acte honteux, comme la preuve de l'influence désastreuse qu'avait l'USMC sur elle. Maria lui avait exactement laissé entendre le contraire. Enfin, pas vraiment le contraire, mais elle s'était étonnée qu'elle possédât un casier. Parce que Maria ne l'imaginait pas avec un casier. Parce que Maria avait d'Élisa Brown l'image d'une fille tranquille et d'un officier sans reproche. D'un soldat honorable. Pour Maria l'appartenance d'Élisa à l'USMC n'impliquait pas qu'elle fût une brute, une femme bornée, une rustre sans éducation, une pute ou une gouine. Maria respectait son choix de vie, elle la taquinait parfois à propos de son sens de l'honneur et de la discipline, mais elle avait aussi souvent loués des qualités qu'Élisa savait avoir acquises ou spécifiquement développées à l'USMC et que Maria reconnaissait en tant que telles.
Maria ne faisait pas de différence entre la femme qu'elle était et l'officier qu'elle était. Elle l'appelait souvent par son grade et dans sa bouche cela n'avait rien d'insultant. Maria l'aimait pour ce qu'elle était, pour qui elle était. Jonathan n'aimait pas l'officier et le soldat qu'elle était, qui selon lui, détruisait la femme qu'elle aurait dû être. L'épouse qu'elle aurait dû être.
Elle l'aimait, elle ne lui avait jamais menti sur ce qu'elle était et elle était soldat. Il l'aimait, mais il ne voulait pas du soldat. Il la poussait à choisir entre lui et ce qu'elle était.
Maria ne lui imposait aucun choix. Elle désirait juste qu'elle restât honnête avec elle-même. Libre de choisir sa vie et son avenir. L'amour de Jon avait un goût de renoncement. Celui de Maria, quelque fût sa nature un goût de liberté.
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Genrika s'ébroua dans le sas. Elle tapa des pieds et se débarrassa de ses bottes et de sa parka. Elle entra dans le salon en retirant son pull. Elle remarqua la table dressée. Les trois couverts.
Maria et Élisa l'avaient attendue pour dîner. Alma n'était pas présente, elle devait dormir.
De la musique sortait des baffes. De la musique cubaine. Genrika n'en avait jamais écouté avant l'arrivée de Maria. Elle imaginait toujours des rues colorées, des maisons coloniales, des marchés pittoresques, des vieux cafés. Des gens qui dansaient et qui chantaient. Un monde imaginaire loin de tout ce qu'elle connaissait. À l'image de Maria. Même si Maria était Mexicaine. Genrika identifiait le Mexique à Cuba et Maria semblait tellement latine. Elle ressemblait tellement à l'image que Genrika se faisait des hispaniques. Maria était surtout l'anti-thèse de Shaw. D'autant plus qu'Élisa Brown, née en Floride, de parents nés en Floride eux aussi, si elle se montrait moins volubile peut-être que ne l'était la Mexicaine, était toute aussi chaleureuse, presque latine. Un peu moins expansive cependant, plus grande, les yeux plus clairs, les cheveux plus clairs.
Non, décidément Maria incarnait jusqu'au bout des ongles une latina pur-jus. Genrika en avait fait part à Lionel quand il lui avait demandé si tout se passait bien avec la jeune juge. Il avait hurlé de rire et vivement approuvé :
— Elle planque une robe blanche et un châle coloré dans son armoire. Si tu lui demandes, je suis sûr qu'elle a payé ses études en faisant des pub pour une marque de Téquila.
— Mais tu es débile, avait rétorqué Genrika.
— C'est le juge le plus sexy que je connaisse. Chez nous, il n'y a que des coincées qui boivent du vin californien du bout des lèvres dans de grands verres fragiles. Maria, c'est autre chose. Elle boit ses bières à la bouteille et elle frappe ses verres de tequila sur les tables.
— Elle ne boit pas, Lionel.
— Je sais bien qu'elle ne boit pas, mais si elle buvait, elle ferait comme ça, et avec classe en plus.
Ce n'était pas la peine de discuter de ce genre de sujet avec Lionel, il n'arrêtait pas de se moquer d'elle.
Genrika sourit. Lionel lui manquait. Il lui avait promis de venir la voir avec Lee dès qu'elle retournerait au lac de la Prune. Root avait acquis une trop petite maison à Laval pour pouvoir les recevoir décemment, et il lui aurait aussi lancé un regard goguenard et un « je te l'avais bien ! » s'il avait été avec elle à cet instant.
Maria portait une robe. Pas une robe blanche, mais une robe jaune à fleur rouge et brune. Et un gilet en laine vert sombre. L'ensemble mettait ses cheveux en valeur, la couleur de son teint, ses yeux.
Élisa ne portait jamais de jupe, Shaw non plus, du moins Genrika ne l'avait jamais vu en porter, Root n'en mettait que quand elle avait décidée d'impressionner les gens, quand elle jouait un rôle. Genrika n'en portait pas, elle se sentait toute nue en jupe. Juliette en portait quelquefois, rarement, et Khatareh ne comptait pas parce qu'elle était vieille. Les vieilles portaient des jupes. Les professeurs d'université aussi.
Élisa lisait, allongée sur le canapé. Maria dormait, allongée sur Élisa. Elles étaient parfois...
Élisa baissa son livre et se fendit d'un sourire chaleureux
— Salut, Gen.
— Bonsoir.
— Tu as mangé ?
— Non.
— Tout est prêt, je réveille Maria et on mange.
Elle baissa la tête vers la jeune juge qui reposait la tête sur son épaule.
— Elle a travaillé toute la journée et elle n'a même pas déjeuné, expliqua Élisa.
— C'était bien ton après-midi ? demanda Genrika.
— Mmm, c'était sympa.
Genrika s'étonnait toujours que l'officier se montrât si patiente et si gentille avec Alma et Anne-Margaret. Alma l'adorait et quand elle se promenait avec elle, elle lui demandait toujours de la prendre sur ses épaules. Élisa pouvait parcourir des kilomètres avec l'enfant sur elle. Sans se fatiguer, sans protester, tout en l'écoutant bavarder et en répondant du mieux qu'elle pouvait à toutes les questions que lui posait l'enfant.
Genrika et Juliette lui posaient des tas de questions, tout le temps, Élisa répondait avec la même patience, mais Juliette et Genrika avaient quinze ans. C'était différent. Du moins, Genrika l'espérait.
Élisa tendit une main pour attraper son marque-page. Trop loin. Genrika le ramassa pour elle et le lui tendit. Élisa la remercia. Elle marqua sa page et posa le livre par terre. Elle caressa doucement le front de Maria en l'appelant. La jeune juge gémit. Se réveilla lentement, se frotta comme un chat sur la chemise d'Élisa, leva le nez et l'embrassa dans le cou. Une scène habituelle. Elle aperçut Genrika et se frotta les yeux :
— Ah, tu es rentrée, Gen ?
— Euh...
— Question stupide, je te l'accorde.
Maria se releva et s'étira. Juliette avait raison. Maria était super sexy. Elle avait même repris la main sur Brown depuis que Juliette venait à la maison. Parce que la jeune joueuse de hockey n'avait auparavant jamais vu Maria chez elle. Pied-nu, pas coiffée, en robe légère et fluide, souvent bras-nu. Élisa était cool et pétard, mais Maria était super sexy et super pétard, Gen en convenait.
C'était aussi une séductrice. Ce que n'était ni Élisa ni Shaw. Ce qu'était parfois Root. Mais Root cherchait avant tout à manipuler. Séduire n'était souvent pour elle qu'un moyen d'arriver à ses fins. Quand elle ne se jouait pas des autres, Root ne s'apparentait en rien à une séductrice, même si elle restait une femme séduisante.
Avec Maria, c'était différent. Et puis, Root, quand elle endossait son rôle de séductrice, ne se départait jamais d'un fond d'espièglerie, comme si tout prêtait à sourire, comme si rien n'avait d'importance. Maria...
Genrika avait du mal à la cerner. La jeune juge offrait trop de contrastes et Genrika mourrait d'envie de savoir en quoi consistait ce travail qui l'accaparait tant qu'Élisa allait parfois la tirer par la peau du cou pour la sortir du bureau dont elle s'était arrogé l'usage exclusif. Le jeune officier avait assuré ne pas être au courant.
Maria se retourna vers Élisa.
— Je me suis endormie sur toi, désolée.
— Tu étais fatiguée, j'avais un livre, la table était mise, les filles couchées et le repas mijotait tranquillement, je ne vois pas en quoi tu aurais à t'excuser.
— D'avoir tâché ta chemise ? suggéra Maria avec un sourire un coin.
Élisa s'embarrassa et chercha à regarder sa chemise. Maria éclata de rire.
— Je laisse à Meg et Alma le soin de te baver dessus, Lissa !
Elle sauta sur ses pieds.
— Alors, ton après-midi, Gen ? Julieta a bien travaillé ?
— Mmm.
— Et l'entraînement ?
— C'était bien. Élisa, Joe m'a demandé si tu accepterais de mener une séance de muscu pour l'équipe. Il nous a fait des compliments et Juliette s'est vanté de suivre un entraînement avec toi. Il voudrait voir comment tu organises tes séances et espère, je crois, que tu lui donnes des idées pour que les filles abordent la muscu différemment, avec un plus d'enthousiasme à vrai dire.
— Elles n'aiment pas ça ?
— Non, à part une ou deux. Elles ne rechignent pas parce que ça fait partie de l'entraînement et qu'Annabelle est derrière nous. Mais, même elle, elle reconnaît que c'est ch...
Genrika regarda Maria et se reprit :
— Que c'est une corvée.
— Oui, mais Lissa s'y connaît question corvée, rétorqua malicieusement Maria.
Genrika et Élisa l'ignorèrent.
— J'aime bien tes entraînements, Élisa. Juliette aussi. Avant, je détestais la muscu. Pourtant, j'aime courir et nager, mais la muscu, les étirements... Avec Sameen, c'était bien. Avec toi aussi, mais au club, pff...
— Tu sais pourtant que c'est indispensable, surtout en hockey. Il faut travailler la souplesse et entretenir un bon gainage. Je ne ne vous forme pas pour vous écrasiez physiquement tout le monde et que vous puissiez jouer aux gros bras. Mon but n'est pas de vous transformer en terreur, même si je sais que Juliette admire les goons et aimerait leur ressembler. Je veux juste que vous soyez présentes sur la glace et que vous sachiez esquiver et encaisser les charges sans vous blesser et risquer des traumatismes.
— Mais avec toi ou Sameen, c'est différent.
— On s'est entraînées toute notre vie, Gen.
— Nos entraîneurs aussi.
Il était difficile d'argumenter face à Genrika.
— Okay, j'avoue que mes entraînements peuvent être sympa, mais j'ai surtout l'avantage d'être une étrangère, un officier d'active et...
Élisa se fendit d'une moue amusée avant de conclure :
— ... d'être nettement plus pétard et plus fun que vos entraîneurs, conclut-elle en français.
Genrika éclata de rire :
— Tu as entendu Juliette parler de toi ?
Élisa grimaça.
— Elle t'adule presque autant que Harley Wickenheiser.
— Autant, corrigea Maria. Surtout maintenant...
— Maintenant ? Maintenant que quoi ? demanda Élisa.
Maria prit un air mi-innocent, mi-faraud.
— Tu n'as pas fait ça, Maria ?
— Fait quoi ? demanda Genrika.
Genrika ne savait pas, donc Maria n'avait pas encore donner corps à son idée.
— Tu ne vas... commença le jeune officier
— C'est son anniversaire demain, la coupa Maria. Elle est gentille, c'est mon élève. Elle travaille bien, elle mérite bien un petit cadeau.
— Oui, mais...
— Tu sais qu'elle a déjà une photo de toi accrochée à son mur ?
— Oui, mais...
— Tu vas lui offrir une photo d'Élisa ? demanda Genrika à Maria.
— Disons, un cliché un peu plus beau que celui qu'elle possède déjà d'elle.
— Ouah, c'est une super idée, elle va super contente ! Tu me le montres ?
— C'est pour Juliette.
— C'est toi qui l'as prise ?
— Oui.
— Quand ?
— Quand Élisa entraînait Sameen.
— Aux Seychelles ?
— Mmm, confirma Maria.
Elle nota qu'Élisa se détendait imperceptiblement.
— C'est un cliché qui illustre tes qualités athlétiques et militaires, Lissa. Pas une couverture de Maxim.
Le jeune lieutenant se fendit d'une moue dubitative.
— D'accord, tu pourrais faire la couverture de Maxim.
Et Maria obtint ce qu'elle voulait. Les oreilles du jeune lieutenant se colorèrent.
— Tu es une vraie gamine, parfois, rit-elle cependant en secouant la tête.
— Je te promets que c'est une belle photo, pas une photo sexy.
— Je sais.
— Sûr, fit Genrika d'un ton sentencieux. Maria n'est pas Root.
Les deux adultes se tournèrent vers la jeune fille.
— Je la connais, je suis sûre qu'elle aurait trouvé une photo ultra sexy et qu'elle l'aurait offert à Juliette avec des commentaires à faire rentrer et Juliette et Élisa à quinze pieds sous terre.
— Tu exagères peut-être un peu, Gen, la morigéna gentiment Maria.
— Root ne ferait jamais ça, ajouta Élisa d'un ton convaincu.
— Si elle sait que ça ne blessera sérieusement personne, si.
— Elle ne me ferait jamais ça, assura Élisa. Et elle ne se permettrait pas de manquer de respect à une fille de seize ans. Tu te trompes, si tu la crois capable de cela, Gen.
Le ton était ferme.
— Root est... elle est parfois incontrôlable, continua-t-elle. Et elle dépasse parfois les bornes, mais elle prend soin des gens qu'elle aime.
La voix était restée ferme, mais le regard s'était chargé d'émotion.
— Maria ? lança Élisa.
La juge était soudain devenue extrêmement sérieuse.
— Je confirme. Root est...
Maria se troubla.
— Elle est généreuse et sait faire preuve d'une extrême délicatesse.
— Généreuse, je suis d'accord, mais délicate...
Genrika se fendit d'une moue dubitative avant de conclure :
— Elle s'amuse toujours au dépens des autres.
— C'est vrai, mais pas quand elle sait que c'est important, temporisa Maria.
— Pff.
— Sois honnête, Gen, la reprit Maria. Je n'ai jamais vécu avec vous, mais je suis sûre qu'elle se montre aussi attentionnée avec toi qu'elle l'a certainement été envers Sameen et qu'elle l'a toujours été envers moi.
— Ou moi, ajouta Élisa. Je ne serais pas ici sans elle. Elle m'a rendu ma vie et...
Élisa se tut.
— Moi, non plus je ne serais pas ici sans elle, ajouta Maria.
— Elle sait se servir d'une arme, c'est sûr, concéda Genrika.
— Ce n'est pas la première qualité que je lui aurait accordée et ce n'est pas ainsi qu'elle m'a le plus aidée, rétorqua Maria.
Genrika fronça les sourcils.
— Tu parles de vos conversations ?
— Oui.
— Ce ne sont pas seulement des conversations ?
— Non.
Genrika regarda tour à tour Maria et Élisa. L'affection qu'elles exprimaient envers Root était sincère. Leur reconnaissance profonde. Et elles disaient la vérité. Root était bizarre, mais la jeune fille ne l'aimait pas simplement parce qu'elle savait se servir d'une arme à feu
— Mais elle aurait charrié Juliette et elle se serait amusée à mettre Élisa en boite, fit-elle histoire de ne pas complètement perdre la face.
Maria se dérida :
— C'est vrai, mais Lissa aurait moins souffert des plaisanteries de Root que des piques acerbes et pince-sans-rire que Sameen ne se serait pas gêné de lui lancer dans de pareilles circonstances.
Élisa protesta.
— Tu es touchante d'ingénuité, Lissa. Mais, alors face à Sameen...
Maria s'esclaffa.
— Sameen te met en boite ? demanda Genrika au jeune officier.
Élisa souffla de dépit.
— C'est hilarant, presque autant que quand je la mets en boite, s'amusa Maria.
— Sameen ? demanda encore Genrika.
— Oui, rit encore plus franchement Maria.
Élisa se fendit d'un sourire en coin. Le capitaine s'amusait à ses dépens et Élisa tombait naïvement dans tous ses pièges. Mais face à Maria, Shaw devenait aussi pitoyable qu'elle et le spectacle en était réjouissant.
Il était surtout réjouissant parce que le capitaine et Maria partageaient un lien très fort. Maria se montrait parfois acerbe et sévère, mais jamais méchante, jamais méprisante. Une grande affection transparaissait toujours dans leurs échanges. D'ailleurs, le capitaine n'eût jamais confié sa fille à Maria s'il n'en avait pas été ainsi.
Genrika n'en croyait pas ses oreilles.
Sameen était taciturne et très pudique. Elle ne maniait pas très bien l'art de la parole et Root adorait la taquiner et la prendre en défaut sur ce point. Shaw se renfrognait et Root atteignait alors des sommets de félicité.
Shaw n'était pas dénuée d'humour, Genrika le savait parfaitement, mais elle ne l'imaginait mal « mettre en boite » un adulte. Encore moins quand cet adulte était Élisa Brown.
Maria s'amusait parfois à déstabiliser l'officier, mais elle y mettait plus d'affection que de malice. Genrika ne les avait pas mises en couple parce qu'elles ne couchaient pas ensemble, mais elle n'avait jamais rencontrés des adultes manifester autant de tendresse l'un envers l'autre. Des filles de son âge, oui. Des adultes, non.
Qui était Sameen ? Qu'est-ce que ne connaissait pas Genrika d'elle ? Cette Sameen que Maria, tout comme Root, s'amusait, disait-elle, à taquiner. Cette Sameen qui mettait Élisa Brown en boite.
— Elle t'embête vraiment, Élisa ? voulut savoir Genrika
— Oui.
— C'est de sa faute aussi. Élisa est aussi bouche-bée d'admiration devant Sameen que Juliette l'est avec elle.
— Faut pas exagérer, bougonna Élisa.
— Tu l'admires.
— Elle est géniale, admit Élisa.
Maria s'esclaffa, puis elle enroula son bras autour du cou d'Élisa et la tira contre elle.
— Toi aussi, tu es géniale, Lissa.
Elle l'embrassa sur la joue et tourna un regard espiègle en direction de Genrika :
— Tu en penses quoi, Gen ? Lissa n'est pas géniale ?
— Si.
Maria embrassa une nouvelle fois, le jeune officier sur la joue.
— Vous êtes géniale, lieutenant.
— Mouais, grogna Élisa. Et si on passait à table ?
— Excellente diversion, la félicita Maria. À table donc.
Maria annonça à Genrika qu'elle avait préparé un picadillo de carne de res. Une des premières recettes qu'elle avait servie à la jeune fille avant que celle-ci ne lui demandât si elle savait cuisiner des plats mexicains autre que les burritos, les enchiladas, les tacos et le chili con carne qu'on servait dans les restaurants Tex-Mex aussi bien aux États-Unis qu'au Canada. Genrika ne connaissait pas encore l'étendu des talents culinaires de la jeune Mexicaine, ni que ce qu'on servait généralement en Amérique du nord aux gringos avait au palais de Maria un goût fade et bien trop doux.
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Maria avait demandé à la jeune fille si elle aimait le piment. Genrika avait haussé les épaules en affirmant que Root lui préparait parfois des plats relevés, elle se garda de parler de Shaw à cette occasion parce qu'elle n'avait pas envie de prononcer son nom, et qu'elle, oui, elle aimait bien.
— La cuisine asiatique est relevée, avait-elle ajouté.
Root ne lui avait jamais préparé de véritables plats asiatiques et Genrika n'avait jamais goûté à certains plats dont raffolaient les Thaïlandais, les Coréens ou les Chinois originaires de la province du Hunan.
Maria avait jeté un regard entendu à Alma qui s'était mise à applaudir, mais qui n'avait pas manqué de s'inquiéter de savoir si sa mère lui préparerait un plat à part. Genrika n'avait pas prêté attention à la demande de l'enfant. Elle eût été sage d'interroger Alma sur le sujet, elle se serait évité une leçon.
Maria adorait le piment. Elle n'avait pas hésité à préparer les plats comme elle les aimait quand elle se trouvait avec Élisa ou Shaw. Élisa pouvait manger n'importe quoi et Shaw aimait autant le piment qu'elle.
Elle ménageait cependant l'estomac d'Alma et si elle épiçait ses plats aussi bien pour sa fille que pour elle, elle veillait à ce qu'ils ne fussent pas trop pimentés, quitte à ajouter dans son assiette du piment sous toutes ses formes.
Elle vivait depuis deux semaines avec Genrika et elles avaient eu le temps de s'apprivoiser et de trouver un équilibre dans leurs relations.
Maria avait décidé de s'amuser. Elle avait préparé du poulet et du riz rouge accompagné d'un mole maison.
La jeune femme avait été séduite par la cuisine de la villa et par l'incroyable diversité de produits et d'épices qu'elle avait découverts dans les placards et sur les tourniquets qui s'y dissimulaient. Elle cuisinait bien, mais elle devait avouer que certaines épices lui étaient totalement inconnues et qu'elle eût été bien embêtée de préparer quoique fût avec certaines autres. Root avait fait le tour des épiceries spécialisées de Montréal et sur les pots ne figurait parfois que du texte en langues étrangères. Caractères asiatiques, latins et arabes se mélangeaient dans un véritable tour du monde des saveurs. Maria avait cependant enrichi un peu plus la collection. Principalement en achetant des piments séchés. Parce que pour les piments frais de qualité, Maria avait dû en faire son deuil. Trois maraîchers cultivaient des piments intéressants dans la région. Ils possédaient des stands sur les marchés de Montréal, mais leur production de piments s'étendait de juillet à octobre. Elle avait donc dû se rabattre sur les supermarchés pour des piments frais, malheureusement de qualité discutable, ou sur les piments séchés.
Elle n'avait donné à Genrika l'occasion de goûter son mole. Elle lui avait dressé une très belle assiette. Riz rouge, blancs de poulets découpés en aiguillettes sur lesquels elle avait généreusement versé le mole couleur chocolat et disposé des feuilles de coriandre fraîche pour donner au plat une note de couleur acidulée. Genrika en avait salivé d'avance.
Alma avait ouvert la bouche quand elle avait découvert son assiette chichement agrémentée de mole. Maria avait discrètement secoué la tête dans sa direction. L'enfant avait pouffé de rire derrière sa main tandis que sa mère mélangeait très soigneusement le riz et le mole avant de lui rendre son assiette. Genrika s'était extasiée sur l'harmonie des couleurs et l'odeur alléchante. Maria l'avait remerciée et invitée à se régaler. La jeune fille avait commencé par le riz qu'elle connaissait, puis elle avait enchaîné par le poulet recouvert de mole. Elle en avait avalé une première bouchée, puis une deuxième avant de réagir.
Elle s'était alors lentement redressée contre le dossier de sa chaise, son teint avait viré au rouge écarlate et ses yeux s'étaient mouillé de larmes. Elle avait ensuite manqué d'air.
Alma avait piqué un fou rire. La bouche pleine. Des grain de riz avait volé dans son assiette et elle s'était à moitié étouffée, tandis que Genrika s'accrochait au rebord à la table. Maria engagea Alma à se calmer et à boire de l'eau. Genrika tendit elle-aussi, dans un geste désespéré, la main vers son verre.
— Non ! avait crié Maria.
Genrika menaçait d'exploser. Elle avait sursauté et lui avait lancé un regard de suppliciée.
— Du riz, Gen. Mange du riz.
La jeune fille s'était exécutée et elle avait peu à peu retrouvé son teint naturel et sa respiration.
— C'est ainsi que j'aime le mole et que j'épice habituellement les plats pour moi, avait déclaré nonchalamment Maria.
— C'est fort, avait coassé Genrika.
— Tu me disais que tu aimais le piment.
Maria soupira.
— Et moi qui croyais que j'allais enfin pouvoir cuisiner les plats comme je les apprécie. Ah, los gringos s'était-elle faussement désolée.
Cette fois-ci, Genrika avait rougi de confusion. Se faire comparer aux gringos par la jeune juge lui paraissait affreusement insultant. Aussi insultant que si Khatareh, avec condescendance, l'avait traité d'occidentale après l'avoir battue sans gloire aux échec en dix coups. Genrika se sentait Russe jusqu'au bout des ongles et elle était très fière de ses racines.
— Il faut mélanger ton mole avec ton riz. C'est moins fort comme ça, lui conseilla Alma.
— Euh, oui, merci.
Genrika avait mangé une énorme quantité de riz, refusant de laisser la moindre trace de mole dans son assiette et occupée à sauver son honneur, elle n'avait pas remarqué tout l'amusement qu'avait retiré Maria de sa petite plaisanterie. Genrika l'avait su plus tard. Quand Alma lui avait avoué que sa mère s'évertuait à remettre à leur place tout ceux qui, de près ou de loin, portait atteinte à la culture mexicaine ou avait le malheur de se vanter de qualités qu'ils ne possédaient pas. L'enfant ne l'avait pas vraiment exprimé dans ces termes, mais Genrika avait compris le message. Elle s'était promis de se venger, mais elle n'avait pas encore trouvé comment.
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Les repas en compagnie d'Élisa et de Maria étaient toujours tranquilles et chaleureux. Maria s'intéressait au activités des unes et des autres, Elle encourageait Alma, Élisa et Genrika à raconter leur journée, posait des questions et écoutaient leurs réponses sans jamais s'impatienter ou manifester d'ennuis. Élisa parlait peu, mais elle répondait toujours aux questions qu'on lui posait.
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La jeune juge avait durablement impressionné Genrika lorsqu'elles avaient invité Khatareh à partager un repas.
L'universitaire avait souvent dîné ou déjeuné avec Root et Genrika. Et elle avait toujours très peu parlé. Sinon, pas du tout. Quand Root était là, soit, elle et Genrika discutaient à bâton rompu sans s'occuper d'elle, soit, Root, préoccupée par un problème, ne décrochait pas de son ordinateur qu'elle apportait à table et elle ignorait les regards courroucés de l'universitaire qui glissaient sur elle comme de l'eau sur une toile cirée. Khatareh évitait de lui faire des reproches à haute voix devant Genrika, mais son attitude en disait plus long que les mots, et Genrika écourtait autant que possible le temps du repas.
Genrika avait souvent manger seule avec Khatareh. Elle avait essayé de discuter, mais elle ne savait jamais si le professeur l'écoutait ou pas. C'était décourageant, mais si Genrika était en verve, elle parlait sans discontinuer et sans se préoccuper du silence hostile ou indifférent qui faisait écho à son bavardage.
Khatareh n'était pas une convive très agréable, mais elle n'avait pas échappé à l'ambiance imposée par Maria autour de la table lors des repas pris en commun. L'universitaire ne s'était pas transformée d'un coup de baguette magique en bavarde invétérée, mais elle avait parlé de ses recherches et elle leur avait rapporté des anecdotes sur ses classes, sur la vie qu'elle menait à l'université. À cette occasion, Genrika avait découvert un monde qui l'avait fascinée et elle avait profité de la présence de Maria pour poser des questions.
Elle en avait tant posé, elle s'était si sincèrement intéressée au monde universitaire que Khatareh avait fini par l'inviter à déjeuner avec elle à la cafétéria de Concordia. Genrika avait immédiatement sauté de sa chaise en hurlant de joie. Sous le regard sévère du professeur, tandis que Maria et Élisa échangeaient des regard heureux et complices.
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Genrika raconta sa journée, d'abord son après-midi en compagnie de Juliette. Elle se félicitait de ses résultats et de ses progrès, tout particulièrement en maths et en anglais. Maria assura qu'elle avait aussi beaucoup progressé en espagnol et qu'elle possédait maintenant un accent acceptable. Mais elle pêchait encore trop souvent en grammaire. Genrika ne s'en étonna pas, elle reprochait à Juliette sont manque de sérieux dès qu'il fallait apprendre des leçons par cœur. Maria confirma.
— Alors qu'elle peut retenir des schémas complexes de jeux pendant des années, grommela Genrika. Elle est énervante parfois. Et comme elle voit que son année se passe plutôt bien, elle relâche son effort.
— Punis-la, suggéra Élisa.
— Je suis son amie.
— Je suis son entraîneur, tu es sa tutrice et Maria est son prof d'espagnol. On peut organiser une sorte de conseil de discipline.
— Tu rigoles ?!
— Non.
— C'est une bonne idée, approuva Maria.
— Tu trouves ? lui demanda Genrika.
— Si tu juges qu'elle mérite un petit rappel à l'ordre je crois que l'idée de Lissa est tout à fait pertinente.
— Tu pourrais aussi demander au docteur Deghati ce qu'elle en pense.
— Khatareh ?
— Tu m'as dit que c'était elle qui avait la première parlé à ses parents. Elle est professeur d'université et, d'après ce que j'ai vu, elle impressionne Juliette.
— Pas autant que Maria. En fait, vous l'impressionnez toutes les trois.
— Le professeur Deghati, la juge internationale sexy et le si séduisant officier des Marines bardée de décorations, athlète accomplie et tellement pétard, énuméra Maria d'un ton grandiloquent.
Genrika s'esclaffa. Elles riaient souvent de l'admiration béate et enthousiaste dont les trois femmes jouissaient auprès de la jeune Juliette Pomerleau.
— Vous seriez d'accord ? demanda Genrika.
— Évidemment.
— J'en parlerai demain à Khatareh. Je suis sûre qu'elle sera d'accord.
— Demande lui quand elle serait prête à l'organiser une entrevue, je ne pense pas qu'elle ait besoin d'une réunion de préparation.
Les yeux de Genrika s'illuminèrent.
— Vous êtes géniales. Je ne veux pas que Juliette plante son année, ou qu'elle relâche son effort et qu'elle gâche tout parce qu'elle croit qu'elle n'a plus besoin de travailler.
Ouais, grogna-t-elle pour elle même en les regardant tour à tour. Maria et Élisa étaient vraiment géniales. Genrika en voulait encore, un peu, à Root d'être partie en Thaïlande sans être passée à Laval avant, et elle avait hâte de lui faire sentir sa contrariété. Mais elle avait encore plus hâte de la revoir pour lui sauter au cou et la remercier de l'avoir confiée à la garde de Maria Alvarez. De lui avoir ensuite envoyé Élisa Brown et de lui avoir permis de rencontrer ces deux femmes qu'elle admirait aussi bien pour elles-mêmes et les carrières qu'elles s'étaient choisies que pour leur gentillesse, leur intelligence et l'harmonie de leurs relations. Une harmonie qui se répercutaient avec bonheur sur l'ensemble des occupants de la maison.
— Maria, est-ce que je peux passer le week-end avec Juliette. C'est son anniversaire et elle...
Mentir ou pas ?
— Elle organise une soirée ?
— Vendredi soir. On va aux quilles avec les filles de l'équipe.
— Vous avez besoin d'une voiture ? demanda Élisa.
— Tu es invitée, Élisa. Juliette veut que tu viennes. Toi aussi, Maria. Enfin, si vous voulez, mais ça fera plaisir à Juliette.
— Et après, tu veux dormir chez elle ?
— Oui.
— Et c'est tout ?
Mieux valait ne pas mentir.
— Euh, non. Juliette veut m'emmener passer le week-end au parc national de Oka. Elle a réservé un chalet pour la nuit de samedi à dimanche.
— Vous y allez toutes les deux ?
Continuer à dire la vérité.
— Oui
— Seulement vous deux ? s'étonna Maria.
À partir de maintenant, c'était mieux de mentir. Au moins pour Juliette, se persuada Genrika pour se donner bonne conscience. Parce qu'elle avait donné sa parole à Juliette de ne rien dire à personne.
— Oui, Juliette me promet depuis des mois de m'emmener là-bas passer un week-end en hiver.
— Et ses parents sont d'accord ?
— Oui, ce sont eux qui ont payé la réservation du chalet.
— Tu nous diras si c'est bien ? demanda Élisa.
Maria se retourna vers elle.
— Nous pourrions peut-être partir un week-end jouer aux filles des bois, suggéra l'officier.
— Je pourrais garder Alma si vous voulez, se proposa gentiment Genrika.
Genrika savait que Maria ne laisserait pas Anne-Margaret tout un week-end.
— Pourquoi garderais-tu Alma ? demanda Élisa qui n'envisageait pas qu'elles pussent partir passer un week-end de trappeur dans les bois sans emmener l'enfant avec elles.
— Ben, vous voudriez peut-être partir toutes les deux, les chalets n'offrent qu'une seule pièce et une salle d'eau.
Élisa fronça des sourcils :
— Je ne vois pas en quoi Alma nous dérangerait.
— Ben.
Ce qu'Élisa pouvait parfois se montrer obtuse. Genrika pensait que peut-être si les deux jeunes femmes étaient seules, elles pourraient explorer plus librement leur relation.
— Nous bénéficierions d'une plus grande intimité, Lissa, intervint Maria qui, elle, avait très bien compris l'intention de la jeune fille.
— Pour faire quoi ?
Maria sourit narquoisement. Élisa se tourna vers Genrika. La jeune fille rougit soudain jusqu'aux oreilles.
— Tu... commença Élisa.
Et puis, soudain, elle réalisa. Genrika lut son désarrois. Sa gène, d'autres sentiments qu'elle n'arriva pas à analyser.
— Je...
Le jeune officier regarda sa main gauche. L'alliance brillait à son annuaire. Genrika suivit son regard. Elle réalisa soudain qu'elle avait commis un impair.
— Non, je... Pardon, Élisa, je ne voulais pas dire que... se rétracta gauchement Genrika. Mais euh, vous vous entendez bien Maria et toi et vous nous avez toujours sur le dos, Meg, Alma et moi, sans compter Juliette. Vous n'êtes jamais sorties ensemble ne serait-ce que pour boire un verre.
— Je ne bois pas et je ne suis pas une grande fan des bars et des boites de nuit, répondit Élisa.
— Au restaurant.
— On mange bien ici.
Maria s'esclaffa.
— Je suis flattée, maîtresse.
Un terme à double sens qu'Élisa comprit ainsi.
— Je ne sais pas moi, enchaîna aussitôt Genrika qui eût voulu ne jamais initier cette conversation qu'elle sentait devoir tourner au vinaigre si elle ne la détournait pas de son but initiale. C'était une simple proposition. Juliette m'a dit que c'était génial. Mais il y a peut-être d'autres endroits où vous pourriez aller. Tu travailles tout le temps, Maria et toi, Élisa, euh, je sais que tu aimes bien la nature et que tu as peut-être envie de te détendre.
— Je suis en permission, Gen. Les seules choses auxquelles j'aspire en ce moment, ce sont...
Élisa regarda Maria, la pièce autour d'elle. Son regard vint se poser sur Genrika.
— Le calme et la tranquillité. J'ai eu mon lot de grands espaces et d'aventure depuis le mois juin. Ici, j'ai tout ce qu'il me faut. Parfois, j'ai besoin de me poser et...
J'ai besoin de la chaleur d'un foyer. De me ressourcer à la chaleur d'un foyer.
D'un foyer qu'elle avait définitivement perdu le 17 novembre 2018, pensa Élisa avec désespoir.
Elle se sentait plus chez elle à Butler Beach.
Ici, en compagnie de Maria et des trois enfants, elle se sentait chez elle. Peut-être pas vraiment chez elle, mais comme chez elle.
— Quoi qu'il en soit, toi, Juliette, Alma ou Anne-Margaret, aucune d'entre vous ne m'embête et j'aime bien passer du temps avec vous. Je me sens bien ici, Gen. Si j'ai envie de sortir, de me retrouver seule avec Maria, ou de m'isoler, je ne m'en priverai pas. Parfois, j'aime bien aller surfer ou partir explorer un parc national en solo quand j'ai une permission, mais quand les missions ont été éprouvantes, j'ai juste envie d'être avec des gens que j'aime, de passer du temps avec eux, de m'adonner à une vie banale. Je ne suis pas le genre de soldat à écumer les bars et à faire la bamboche toute la nuit.
Maria se demanda si Élisa était consciente de tout ce qu'impliquait ses paroles. Elle avait aussi senti la gêne d'Élisa quant aux sous-entendus de Genrika, et elle décida que la jeune fille méritait une petite mise au point :
— Et le repos du guerrier, c'est un truc de mec, attaqua-t-elle soudain. Tu devrais savoir cela, Gen.
La jeune fille rougit jusqu'à la racine des cheveux.
— Je ne voulais pas...
Maria leva un sourcil.
— Si, mais, euh... balbutia Genrika.
— Tu nous étudies tellement, Gen. Je sais ce que tu as derrière la tête.
— …
— Tu as fait des recherches sur nous, non ?
— …
— Sur Lissa, tu n'as pas dû trouver grand-chose. Notre premier-lieutenant est une personne très discrète. Mais sur moi... Tu as dû te régaler, n'est ce pas ?
— J'ai lu tout les comptes-rendus publiés des procès que tu as présidés, tous les articles que tu as publiés, certains étaient très techniques et je ne comprends pas très bien l'espagnol, s'empressa de répondre Genrika qui redoutait que Maria évoquât les tabloïds et les journaux à scandales. Mais c'était génial et très intéressant. Est-ce que...
— Et les journaux à scandales, la coupa rudement Maria. Tu les as trouvés comment ?
Genrika resta coite.
Maria était juge et mère, et elle prenait ses deux charges très au sérieux.
— Ton silence est explicite. Tu as lu ces journaux. Alors, dis-moi ce que tu en as pensé.
Genrika n'échapperait pas la question ni à tout ce qu'était en droit de lui demander Maria après que la jeune fille se fût permis de se mêler de sa vie intime. Élisa ne l'aiderait pas.
Le jeune lieutenant arborait une mine sérieuse, sévère et attentive.
Genrika tritura sa nourriture avec sa fourchette.
— Alors, Gen ? Insista Maria. Qu'as-tu pensé de ces articles ?
Genrika leur avait déjà menti ce soir, il serait peut-être pertinent de ne pas continuer dans cette voie :
— Je les ai trouvé insultants et abjects.
Maria apprécia le choix des adjectifs.
— Ce genre de journaux publient beaucoup d'informations mensongères, fit-elle. Les scandales, qu'ils soient basés sur des faits réels ou complètement inventés, font vendre et gagner de l'argent. Ils influent aussi sur l'opinion que les gens se font d'une personne ou d'une institution.
— Oui, je sais ça, Maria.
— Mais es-tu bien consciente que, parfois, ces articles contribuent à manipuler les gens et que ceux qui les écrivent et les publient se soucient nullement de détruire des vies, de jeter une opprobre injustifiée sur des personnes droites et honnêtes, de ruiner leur réputations, d'inciter à la haine, de mener des gens à la dépression ou au suicide, et de violer leur intimité ?
Genrika pâlit. Ce que lui assénait Maria, lui rappelait la cabale dont Shaw avait été la victime innocente, toutes les manipulations que Samaritain avait exercé sur son esprit et sur celui d'Élisa. Un nœud se forma dans sa gorge. Elle sentait la présence de l'officier à ses côtés, elle n'osait plus la regarder. Elle fixait Maria, pour ne pas risquer que ses yeux glissassent sur le jeune lieutenant.
— Ça te rappelle quelqu'un ? demanda acidement Maria. Tu as aussi réussi à visionner des vidéos qu'Athéna et Root ont oublié de retirer de la toile ? C'est pour cela que tu m'avais si froidement accueillie en janvier, n'est-ce pas ? Parce que tu m'avais vue faire l'amour avec Sameen.
Genrika se décomposa.
— Non, je n'ai pas vu les vidéos, balbutia-t-elle.
— Tu en es bien sûre ?
— Oui, murmura la jeune fille.
— Mais tu connaissais ma réputation grâce à tes lectures et tu connaissais l'existence de ces vidéos. Tu étais peut-être là quand Sameen les a vues et qu'elle a détruit un ordinateur.
Genrika revit Shaw. La fureur qui lui avait déformé les traits, la violence qu'elle avait déployé, la haine que rien ne semblait devoir arrêter, le sang qui jaillissait de son poing.
Un horrible souvenir.
Ajouté à tous ceux qu'elle gardait des dérapages de Shaw.
— Alma t'avait raconté que Sameen étaient venues nous voir aux Seychelles et qu'Anne-Margaret était sa fille. Ça t'a rendue furieuse, parce que tu ne comprends pas que Sameen soit venue me voir plutôt que Root. Qu'elle te manque et qu'elle ne t'a donné aucune nouvelle, alors qu'elle m'en a donné à moi et à Élisa. À moi surtout. Moi, Maria Alvarez dont les frasques ont défrayé la presse Mexicaine à de nombreuses reprises. Moi, Maria Alvarez qui couche aussi bien avec des hommes qu'avec des femmes. Alors, tu as laissé libre court à ta jalousie et tu t'es dit que ces fameuses vidéos n'étaient pas une invention de Samaritain pour nous faire du mal à Sameen et moi. Qu'elles étaient peut-être fausses, mais qu'elles reflétaient bien une réalité. Et que, tandis que toi et Root attendiez fidèlement Sameen, celle-ci s'envoyait joyeusement en l'air dans mes bras aux Seychelles. Tu as pensé cela parce que tu as cru les mensonges de Samaritain. Et tu sais ce qui était encore plus horribles et pervers dans ce mensonge ? Tu le sais, Gen ?
Maria attendait une réponse.
— Non, souffla la jeune fille.
— C'est que Sameen y croyait. Quand nous nous sommes retrouvées au Brésil. Elle croyait que toute cette histoire tordue que Samaritain avait inventée à notre propos était vraie.
Genrika pâlit un peu plus.
Élisa referma inconsciemment les poings. Maria tendit une main et la posa sur son avant-bras. Parfaitement consciente du malaise qu'elle déclenchait chez elle. Élisa ne lui avait jamais raconté ce qu'elle avait vécu lors de ses simulations. Mais elle savait l'impact que celles-ci avaient eu sur Shaw. Leurs effets désastreux.
Élisa était restée moins longtemps aux mains de Samaritain, ce qui ne voulait pas dire qu'elle eût moins souffert. Le mariage inique dans lequel elle avait englouti sa fierté, son équilibre et sa joie de vivre, n'était qu'une des conséquences parmi d'autres de cette détention.
La femme qui l'avait soutenue durant le procès, celle qu'elle avait découverte et aimée à Smith Rock, qu'elle avait retrouvée aux Seychelles, l'officier brillant et humain, avait été brisée par les manipulations auxquelles Samaritain l'avait soumise.
Élisa ne s'était jamais confiée à elle, ce qui n'empêchait pas Maria de comprendre et de ressentir ses blessures et ses peines. De se montrer extrêmement prudente dans ses relations avec le jeune officier. Maria aimait manipuler et jouer avec les sentiments et les émotions des autres. Avec Élisa, elle évitait de s'adonner à ces petits jeux. Elle plaisantait, elle la taquinait, mais elle évitait soigneusement de la manipuler.
C'était la raison pour laquelle elle en voulait tant à Jonathan Foley. Elle avait fait des recherches à son propos, et elle attendait impatiemment le retour de Root. Parce que Root serait capable de trouver des informations qui restaient hors de portée de la jeune juge. Elle aurait pu demander l'aide d'Athéna comme elle le faisait implicitement pour ses recherches concernant le Cartel Silanoa, mais cela voulait dire impliquer une étrangère dans une affaire privée qui lui tenait à cœur. Maria préférait recevoir l'aide d'une personne en chair et en os à qui elle accordait sa confiance, une personne qu'elle aimait, qui aimait Élisa.
— Forte de tes connaissances acquises sur la toile et peut-être aussi de tes observations biaisées par ces mêmes connaissances, tu en as tiré certaines conclusions. N'est-ce pas ? continua-t-elle parce qu'elle le sujet lui tenait particulièrement à cœur et ce pour une multitudes de raisons qui la concernait aussi bien elle que Genrika, Élisa, ou Sameen, peut-être même Juliette parce que les deux jeunes filles partageaient une amitié profonde.
— …
— Que ce soit vrai ou pas, tu ne te différencies pas des journalistes qui ont écrit des articles que tu oses me définir comme abjects, conclut-elle.
— Non, Maria, je... bégaya Genrika.
— Tu n'as pas à t'imiser dans notre vie privée si nous ne t'avons pas conviée à le faire, Gen. Je suis peut-être une juge à la retraite, mais Élisa est officier, elle est mariée et elle n'a rien fait pour que tu te permettes de lui manquer de respect et de violer son intimité.
— Je suis désolée, dit piteusement Genrika. Je...
Tout se mélangeait dans sa tête. Shaw, Root, Maria, la vive sympathie qu'elle éprouvait pour Élisa Brown. Elle n'avait jamais voulu blesser personne. Elle baissa la tête et les larmes se mirent à doucement couler le long de ses joues.
— Gen, l'appela gentiment Maria.
La jeune fille leva un regard embuée de pleurs.
— C'est ça, la manipulation et c'est ça, le manque de respect. Tu connais assez Élisa, je pense, pour savoir que tes insinuations la mettent mal à l'aise. Sameen ne s'en prive pas, je te rassure, mais Sameen à mon âge, elle n'a pas quinze ans et nous n'entretenons pas les mêmes relations. Tu es intelligente, Gen, tu devrais savoir quand il est opportun de se taire. Et tu devrais aussi ne pas te laisser influencer par tout ce que tu peux lire sur la toile, et tout ce que tu peux savoir sur une personne. S'informer, c'est bien. Bien s'informer, c'est mieux, mais le plus important, c'est de gérer intelligemment son savoir. Je suis juge. J'ai eu accès à la vie privée de bien des gens. C'est difficile de garder de la distance et de rester impartiale, de ne pas se laisser influencer. C'est difficile de toujours savoir ce qu'on peut utiliser comme informations ou pas. Je me suis mise en colère, Gen, je suis désolée. Mais il est indispensable que tu prennes conscience que si tu détiens des informations, si tu aimes tant que ça étudier et analyser les gens, tu endosses une responsabilité envers ces mêmes gens et que cette responsabilité est parfois très lourde à porter.
Genrika hocha la tête.
— Et arrête de lancer des appâts en ce qui nous concerne Lissa et moi. Nos relations ne concernent que nous et il n'y a rien à savoir de plus que ce que nous te montrons. La curiosité est une qualité que j'apprécie fortement du moment qu'elle ne va pas l'encontre du droit des personnes et qu'elle ne viole pas leur intimité.
Genrika ne savait plus si elle devait pleurer ou rougir, quitter honteusement la table ou rester. Élisa ne semblait pas plus à l'aise.
Il était temps de mettre fin à cette conversation :
— Il reste de la pâte pour les churros, cela vous conviendra comme dessert ?
Genrika et Élisa restèrent muettes.
— Gen, Lissa ?
— Euh, oui, accepta Élisa.
— Je les prépare, se proposa Genrika en bondissant de sa chaise.
— Une manière de te faire pardonner ?
La jeune fille rougit.
— Va vite exécuter ta peine, rit Maria.
Genrika ramassa les assiettes, les couverts et s'enfuit dans la cuisine.
Maria dévisagea Élisa.
— Lissa ?
Regard perdu.
— Je suis désolée, fit Maria.
— Non, tu as eu raison.
— Mais je t'ai mise mal à l'aise.
— Bah, ce n'est pas la première fois, essaya de plaisanter Brown.
— Tu savais pour Sameen et moi ?
— …
— Que Samaritain nous avait inventé une histoire bien avant qu'il n'ait eu l'idée de publier des sextapes ? Une histoire qui faisait partie de ses simulations ?
Élisa bougea inconfortablement sur sa chaise.
— Une histoire pas très reluisante, d'ailleurs. D'après ce que m'en a raconté Root, nous ne nous sommes pas montrées, ni elle ni moi, très à notre avantage. Sameen m'a gentiment défendue par la suite, mais Samaritain avait bien cerné ma personnalité. Je loue Dieu de n'être jamais tombée entre ses mains. Je connais mes faiblesses, il m'aurait broyée comme un vulgaire grain de café.
Élisa ne la détrompa pas.
Samaritain lui avait fait du mal. Maria n'avait pourtant souffert que d'une simple séance de torture. Son âme, pourtant trempée à de nombreuses épreuves, se serait brisée s'il l'avait soumise à un régime de simulations. Maria le savait. Élisa le savait aussi. Toutes l'énergie et la détermination qu'avait déployées Maria pour surmonter le traumatisme de sa détention quand elle était jeune, tout le courage et la rectitude qui avait marqué sa carrière de juge et son mandat de députée aurait été balayé. Il ne lui serait resté que le pire d'elle-même et la peur. Maria lui avait avoué des vices et des faiblesses. Elle les avait surmontés. Samaritain l'y aurait replongée. Elle n'aurait même pas eu besoin d'y avoir plongé un jour. D'y avoir même pensé. Il déterrait des pensées et des désirs enfouis dans le subconscient de ses victimes. Leurs frustrations. Élisa n'imaginait même pas ce que Maria aurait pu devenir et pu commettre comme exactions si Samaritain l'avait prise comme sujet d'étude.
Le cauchemar qu'elle aurait vécu.
Qu'elles avaient vécu.
Genrika revint avec les churros et le jeune officier reflua ses larmes. Les churros étaient dorés à point et la jeune fille les avait délicatement saupoudrés des sucre-glace. Élisa n'en prit pas. Maria s'efforça d'animer le dessert. De distraire Genrika. De lui montrer qu'elle ne lui gardait pas rancune de ses indiscrétions et qu'aucun malaise ne subsistait entre elles. L'humeur sombre d'Élisa ne l'aida pas beaucoup, mais Genrika perçut son attention et elle joua le jeu.
Son assiette finie, elle se leva. Maria lui dit qu'elle se chargerait de la vaisselle et qu'elle pouvait monter prendre une douche.
— Ne te couche pas trop tard et n'ouvre pas ton ordinateur. Ni ton téléphone.
Genrika acquiesça d'un mouvement de tête. Elle se tourna ensuite vers Élisa et chercha sa respiration. Élisa était toujours si calme et d'humeur si égale que Genrika oubliait qu'elle avait partagé l'expérience de Shaw. Qu'Élisa avait manqué de se suicider trois mois auparavant, qu'elle serait morte si Root n'était pas partie la rejoindre au Niger. Qu'elle dissimulait des blessures profondes et que ce n'était pas parce qu'elle ne sombrait pas régulièrement dans des crises de violence et qu'elle ne s'adonnait ni à la drogue ni à l'alcool, qu'elle bénéficiait d'une vie sereine exempte de souffrance.
— Élisa, commença la jeune fille.
L'officier releva la tête.
— Je...euh... balbutia Genrika.
Elle voulait s'excuser, effacer ses paroles, rattraper ses insinuations. Elle ne voulait pas perdre son estime et son amitié.
Élisa lisait tout cela sur son visage. Sa peine et sa gène. Sa contrition et sa peur.
Le jeune officier luttait contre la nausée et elle salivait abondement. Maria ne l'avait jamais relancée sur Jonathan et son mariage raté. Élisa ne lui en avait pas reparlé. Pas par manque de courage, mais parce qu'elle avait encore besoin de temps.
Du temps dont elle n'avait jamais vraiment bénéficié depuis trois ans.
Elle avait été arrêtée trois mois en 2016. Trois mois d'hospitalisation durant lesquels, elle avait combattu ses démons et ses terreurs. Ensuite, Beale l'avait prêtée à Root, puis au FBI. Il l'avait envoyée au Mexique sitôt la sentence de Jeremy Lambert prononcée et, une fois rappelée aux Etats-Unis, elle avait démissionné, réintégré sans tarder l'USMC et repris sa vie d'officier d'active. Elle avait obtenu des permissions depuis, mais aucune ne lui avait réellement profité. La première l'avait jetée dans les bras de Jonathan, elle s'était mariée à la seconde et elle avait passé les toutes autres en compagnie de son mari, exception faite de son séjour aux Seychelles. Aux Seychelles, elle avait oblitéré ses problèmes et bêtement, ou lâchement, renoncé à faire le point sur ce qu'était devenue sa vie.
Cette fois-ci, c'était différent. Maria savait, et Élisa ne cherchait plus à oublier. Elle réfléchissait. Elle analysait, sa vie, ses expériences, ses fautes et ses manquements. Elle pensait aussi à son avenir, à ce qu'elle voulait en faire et à ce qu'elle pouvait en faire. Parler l'aiderait à clarifier ses pensées et à formuler ses aspirations, mais elle avait d'abord besoin de se recentrer. Un peu comme le capitaine Shaw. Élisa ne méditait pas comme Shaw savait le faire, mais elle s'accordait de longs moment de silence, seule avec elle-même, et elle nageait. Elle alignait les longueurs de bassins, les kilomètres. Elle savourait aussi la vie entre Maria, Alma, Anne-Margaret et Genrika. Une vie simple. Banale. Entre repas communs, sorties avec les enfants, entraînements, soirées à lire ou regarder des films avec Maria ou avec les filles. L'affection tranquille et sincère dont elle se sentait entourée. Sans coups de feu, sans conflits, sans assauts, sans ordres à donner, sans responsabilité à endosser, sans discipline à faire respecter.
Genrika était une enfant gentille. Élisa ne pouvait lui laisser penser que le fil s'était cassé entre elles :
— Ne te sens pas aussi coupable, Gen. Maria a raison de t'avoir sonné les cloches, mais bon... Nous ne pouvons pas nier, ni l'une ni l'autre, donner du grain à moudre à ton moulin.
La mâchoire de Genrika tomba.
— Je me sens bien avec vous, continua Brown. Alma ne voit rien à dire à notre amitié et je pensais que... Tu fais partie d'une équipe de hockey, toi et Juliette, vous êtes très proches, je ne pensais pas que notre complicité prêterait à confusion ou te mettrait mal à l'aise.
— Ça ne me met pas mal à l'aise, se défendit Genrika.
— Je suis cool, Gen. J'aime beaucoup Maria, c'est vrai et je ne cherche pas à mentir ou à dissimuler mes sentiments, mais...
Élisa hésita.
— Tu es timide, lâcha Genrika.
Froncement de sourcils.
Rattraper le coup :
— Tu es comme Sameen.
Accentuation du froncement de sourcils.
Expliquer.
— Sameen est timide dès qu'on aborde ce qu'elle peut ressentir envers les autres. Elle est très pudique, en fait. Comme toi. Non ?
Pourvu que ça marche, pria Genrika.
— Oui.
Super. Un sourire en plus ?
Genrika esquissa un sourire prudent. Élisa n'y répondit pas, mais son expression montrait qu'elle avait compris le message et que la comparaison lui plaisait.
— Va te coucher, Gen.
Rassérénée la jeune fille embrassa Maria, puis Élisa.
Sameen avait raison, plus qu'elle ne l'avait cru, pensa Genrika. Sameen et Root. Elle se coucha et son cœur déborda d'amour pour les deux absentes. Elle leur ferait des tas de reproches, elle serait fâchée contre Shaw, très fâchée, mais elle ne remettrait jamais en cause l'amour qu'elle leur vouait aussi bien à l'une que l'autre.
.
Après avoir desservi la table et avoir fait la vaisselle, Élisa demanda à Maria si elle pouvait dormir avec elle, Sans donner d'explications. Maria accepta. Sans en demander. Elles prirent une douche et se couchèrent sans échanger une parole. Maria éteignit la lumière.
Élisa culpabilisait de lui imposer son mal-être, de se reposer sur elle, mais elle lui faisait aussi confiance. Elle se tourna vers elle.
— Je ne me sens pas bien.
— Tu as peur de mal dormir ?
— Oui.
— Ça ne me dérange pas, Lissa.
Élisa soupira.
— Maria ?
— Mmm.
Élisa se tourna vers Maria.
— Tu ne dois pas culpabiliser pour ce que Sam a vécu dans ses simulations ni pour le rôle qu'il t'a fait endosser, dit Élisa.
— Je sais, Lissa, répondit Maria touchée de son attention. J'ai sévèrement réprimandé Sameen de croire qu'elle était le monstre qu'il voulait lui faire croire qu'elle était.
— Le problème, c'est qu'on garde des souvenirs réels de ces simulations. Les actes encore, ça passe, mais les sentiments. Le plaisir qu'on pu ressentir à commettre des actes monstrueux, la haine, l'envie, la colère, le désir. C'est difficile de faire la part des choses. Je ne sais pas vraiment pour Sam, mais je ne crois pas que ce soit différent.
— Jonathan faisait partie de tes simulations ?
— Non. Ryan non plus. Je ne devais pas éprouver de désirs cachés à leur encontre.
— Tu as vécu une relation comme celle que tu vis avec ton mari ?
— Non. La plupart de mes simulations concernait l'USMC.
— Tu es passée à l'ennemi ?
— Non. Au départ, je participais à des missions. D'abord banale, puis de plus en plus éprouvantes. À chaque fois mes capacités de commandement, de réaction au stress, au danger et à l'imprévu étaient mises à contribution. J'étais obsédée par le désir de réussir, de ne pas échouer, de mener mes missions à bien.
— Tu as revécu des missions auxquelles tu avais participé avant ?
— Non. On m'a envoyé en Irak, en Afghanistan, à Haïti, j'ai revécu l'intervention après l'ouragan Katarina, mais mes missions étaient complètement différentes. Enfin, pas vraiment, parce que c'étaient des opérations militaires comme j'en avais déjà assuré, mais ce n'étaient pas les mêmes. Pas exactement et j'étais soumise à beaucoup plus de stress. Les ennemis étaient différents aussi.
— Comment ?
— Ils étaient mauvais et je les haïssais.
Maria trouvait ces simulations étranges. Samaritain avait voulu étudier le cerveau d'un officier ? Voir comment il réagissait ? Pourquoi Élisa avait-elle alors été si affectée ? Que ne lui avait-elle pas encore dit.
— Tu sais, je suis soldat. J'ai tué des gens. J'ai combattu des ennemis. J'ai encouragé mes hommes à monter à l'assaut et à descendre tout le monde. Je n'exerce pas vraiment un métier d'enfant de cœur, mais il y a certaines règles à respecter si tu ne veux pas perdre ton humanité et ton intégrité, , même en temps de guerre, surtout en temps de guerre. C'est important, si tu ne veux pas sombrer dans la folie ou l'extrémisme. Il faut lutter contre la haine. Il ne faut pas oublier que l'homme que tu combats, même si c'est un ennemi et que tu dois le tuer, est aussi un homme ou une femme, qu'il a un père et une mère, des enfants parfois, qu'ils aiment des gens et que des gens l'aiment. La haine tue. Mais elle tue d'abord celui qui la ressent. Tous ceux qui succombent à la haine deviennent des monstres et des criminels, en temps de guerre comme en temps de paix.
Maria commençait à mieux comprendre :
— Et tu es devenue un de ces monstres ?
— Oui. Quand tu es soldat et officier, tu détiens beaucoup de pouvoir. Quand, en opération, tu deviens le seul maître après Dieu, tu as tous les pouvoirs. C'est grisant et dangereux. J'ai quinze ans de service derrière moi, Maria. J'ai toujours été consciente de cet aspect et cela fait partie de la formation d'un officier. J'ai toujours fait très attention à ne pas outrepasser mes droits. Pas seulement envers l'ennemi, mais aussi envers mes hommes. Mais là...
Élisa n'alla pas plus loin.
— Tu en souffres encore ?
— Non, ça, ça va. J'avais de l'expérience et mon médecin m'a aidée à faire la part du vrai ou du faux dans mon esprit. Et puis, à mon retour de détention, ma hiérarchie m'a fait confiance. Le directeur de la CIA aussi. J'ai rencontré Sam, Root, les Russes, toi. À l'armée, j'ai repris mes marques. Les exactions que j'ai commises pendant mes simulations, c'étaient horrible. J'ai tué mes hommes parce que je les trouvais stupides, lâches ou qu'ils ne m'obéissaient pas au doigt et à l'œil. La moindre contrariété pouvait m'amener à leur tirer une balle dans la tête. Je les ai sacrifiés sans remords pour le bien d'une mission. J'ai torturé et assassiné des civils. Mais ça, je sais que c'est faux. Parce que... Parce qu'au cours de mes quinze ans de services, j'ai combattu ces instincts et mes pulsions de violence. J'ai parfois eu envie de massacrer des gens, de frapper méchamment mes hommes, de tuer ou de coucher avec mes supérieurs, de tout faire péter sans m'occuper des dommages collatéraux. Toutes ces pulsions, je les ai connues et je les ai combattues. Dans les simulations, je leur ai donné libre-court. C'était horrible et répugnant, mais... ça va. Enfin, à peu près. Avec de l'aide, j'ai pu surmonter ça. Et en mission, même si parfois, je me souviens du sentiment de toute puissance dont je n'arrive pas toujours à me défaire, je gère. Je fais des cauchemars parfois, mais ça va. À peu près, répéta Élisa.
— À peu près ?
— Au début, dans les simulations, je n'allais pas trop loin. Il ne m'a pas poussé trop loin et quand il m'a poussé trop loin, je n'ai quand même jamais dépassé certaines limites.
La voix d'Élisa avait brusquement chuté d'un ton.
— Mais ?
— J'ai tué mon frère.
Maintenant, Maria allait savoir. La jeune Mexicaine laissa à Élisa le temps de rassembler ses forces. Un soupir et puis :
— J'y ai pris un immense plaisir, il m'avait inspiré tellement de haine. J'adore mon frère, Maria, et je n'avais jamais ressenti autant de plaisir que quand je l'ai étranglé. Le regarder étouffer, contempler la mort dans ses yeux. C'était... jouissif et ça m'a brisée. Parce que Ethan avait été mon ancre. Quand tout dérapait, je nous revoyais marcher sur la plage, rire et discuter ensemble et je reprenais le contrôle des simulations. Il a onze ans de moins que moi et on s'est toujours très bien entendus. Tu sais la grande sœur héroïque et le petit frère adorable. Mais je l'ai tué. Après, je n'ai plus mis de limite à rien. Je ne sais pas quels crimes j'aurais continué de commettre si Root ne m'avait pas libérée. Elle ne m'a pas seulement sauvé la vie, Maria. Elle a sauvé mon âme. C'est pour cela que je lui suis tellement reconnaissante.
Maria lui posa une main amicale sur le bras et Élisa vint nicher sa tête sur son épaule.
— Je suis désolée pour ce soir, continua le jeune officier. Mais j'ai parfois du mal à affronter mes souvenirs. Et puis, penser à Sam... Je suis restée deux mois emprisonnée, le capitaine Shaw est restée quatorze mois. Ce, c'est...
Des larmes mouillaient lentement l'épaule de Maria. Sa main s'égara dans les cheveux court du jeune lieutenant et elle lui massa la nuque.
— Au Mexique, reprit Élisa. Ce que j'ai vu... Parfois, j'ai eu l'impression de replonger dans mes simulations. C'était si... En quinze ans d'armée, je n'avais jamais vu autant de cruauté et de dénis d'humanité. On a mis à jour des charniers remplis d'enfants et de femmes. C'était très dur. Les combats étaient durs et violent aussi. On parle beaucoup de l'État islamique dans les journaux, mais les Cartels...
— Pourquoi crois-tu que je les combatte ?
— Parce que tu es courageuse et que tu crois en la justice.
— Pas toi ?
— Si, mais parfois, je me dis que je ne vaux pas mieux qu'un djihadiste ou qu'un tueur au service des Cartels. Que je suis pareil.
— Je ne crois pas, non.
— Tu ne sais pas de quoi je suis capable.
— Je sais de quoi tu n'es pas capable, Lissa.
— Le lieutenant Brown est quelqu'un de bien, mais moi...
— Tu es le lieutenant Brown, Lissa.
— Je suis aussi Lisa Foley et j'ai tué mon frère.
— Ton frère est bien vivant et tu n'es Lisa Foley que parce que tu es mariée à Jonathan Foley, tu étais Élisa Brown avant, tu es Élisa Brown maintenant et tu le seras encore demain.
— Je n'en suis pas très sûre.
Maria repoussa Élisa sur le dos et prit appui sur un coude. Puisque Élisa semblait différencier les deux personnes :
— Qui préfères-tu ? Lisa Foley ou Élisa Brown ?
— Élisa Brown.
— Le premier-lieutenant Élisa Brown ?
— Oui.
— Divorce.
— …
— Redeviens la femme que tu aimes, Élisa. La femme que tu respectes.
— Je me déteste quand je suis avec lui.
— Pourquoi ?
— Je me trouve nulle, lâche, je bois, je me drogue, je me vautre dans la luxure et l'humiliation, je me dégoûte.
Maria marqua un temps d'arrêt. Assommée par les nouvelles révélations dont la gratifiait Élisa. Qu'elle bût l'étonnait moyennement, mais qu'elle se droguât ? Un peu de fermeté ne lui ferait pas de mal. C'était décidément sa soirée :
— Tu te drogues ?
Élisa en avait dit plus qu'elle n'escomptait.
— Élisa, claqua la voix de Maria.
Brown se félicita d'être plongée dans le noir, affronter le regard de Maria était au-dessus de ses forces. Un bonheur qui ne dura que quelques secondes. Maria bougea, se retourna et alluma la lumière. Elle refit face au jeune officier. Qui avait plus l'air d'une délinquante juvénile que d'un officier d'expérience bardé de décorations.
— Tu te drogues ?
— ...
— Quand ? Depuis quand ? Avec quoi, et à quelle fréquence ?
Élisa regrettait tout à coup d'avoir demandé à Maria de dormir avec elle.
— Élisa...
— Avec lui, je ne me drogue que quand je suis avec lui.
— Tu prends quoi ?
— Essentiellement du GHB* et de la Ketamine*.
— Tu en as déjà acheté ?
— Non.
C'était déjà ça.
— Tu en consommes beaucoup ?
— Euh, un peu.
— Et tu bois ?
— Oui, souffla Brown.
— Tu m'avais dit que tu faisais attention à ta consommation d'alcool.
— Je fais attention.
— Sauf quand tu es avec lui.
— Oui.
— Et qu'est-ce que tu préfères entre le GHB, la Ketamine et l'alcool ?
— Le GHB.
— Pourquoi ?
— Je suis malade quand je bois trop et je n'aime pas les effets de la Ketamine à trop forte dose. Le GHB... euh...
— Ça te détend et tu as moins de difficulté à t'adonner à vos petits jeux sexuels.
Élisa rougit.
— Il faut que tu mettes fin à tout ça, Élisa. Une bonne fois pour toute. Ton mari est un délinquant et un manipulateur. Il se sert de toi et il te détruit.
Brown détourna le regard.
— Tu n'es pas d'accord ? insista gentiment Maria.
Les larmes refirent leur apparition.
— Lissa...
— Je suis nulle, dit sombrement le jeune lieutenant.
— Tu as été prisonnière de Samaritain, Lissa. Tu ne peux pas dire ça et tu ne peux pas y croire. Jonathan a trahi ta confiance et ton amour. Il est indigne de toi.
— Je suis cassée.
— C'est à moi que tu dis ça ?
— Tu n'es pas cassée.
— Tu sais bien que si.
— Mais tu ne t'es pas plantée.
— J'ai la chance d'avoir des gens qui veillent sur moi et Alma m'incite à ne pas faire n'importe quoi. Après le procès, j'ai eu un passage à vide. J'ai été à deux doigts de replonger dans l'alcool et d'abandonner Alma.
— Mais tu as pris sur toi.
— Non.
— …
— Root est venue me voir. Sans elle, j'aurai plongé.
— Peut-être pas.
— Si, Élisa. Je ne me fais pas d'illusions, Sans Root, j'aurais plongé, je serai retournée à mes vieux démons, à tous ceux dont je t'ai parlé. Cette fois-ci, il y eu Root, mais si elle n'avait pas été là ? Si moi aussi, j'avais rencontré un Jonathan Foley, où crois-tu que j'en serais aujourd'hui ?
— Je ne sais pas.
— Je serai une épave, Lissa, et j'aurai trahi Alma.
— Tu...
Maria lui posa les doigts sur les lèvres.
— Je serai une épave et j'aurai trahi Alma. Je le sais. Ne t'enfonce pas dans une culpabilité stérile. Je ne vaux pas mieux que toi et n'ai pas été plus sage que toi à cette occasion. Moi, aussi j'ai oublié qu'il y avait des gens qui m'aimaient et que j'aimais, des gens à qui je pouvais me confier et demander de l'aide. Root est venue de son propre chef, ce n'est pas moi qui l'ai appelée. Elle n'a pas su pour toi. Mais quand elle a su, elle est venue pour toi aussi. Tu t'es plantée, mais aujourd'hui, c'est différent, cette fois, Lissa, cette fois, tu n'as pas oublié qu'on t'aimait. Cette fois, tu as demandé de l'aide. Tu es venue me voir. Tu as eu le courage de faire face à ton malaise, à ton vertige. Je suis là et je t'abandonnerai pas. Tu peux te reposer sur moi. Tu m'as couverte en Virginie. Je te couvre maintenant.
— Ce n'était pas vraiment pareil, sourit pauvrement Brown.
— Presque... À deux, côte à côte contre l'ennemi.
— Nous n'étions pas seules.
— Maintenant non plus.
— Tu crois qu'elles vont bientôt rentrer ?
— Je l'espère.
Brown renifla bruyamment. Maria la traita affectueusement de gamine, puis elle éteignit la lumière. Elle était épuisée. Élisa lui tourna le dos, mais le jeune lieutenant se rapprocha d'elle. Maria passa une main sous son tee-shirt. Brown grogna et colla son bassin au sien. Ensuite, elle ne bougea plus et s'endormit.
Maria pensa à Root. À Shaw. Elle avait terriblement envie de les revoir. Sa cicatrice la brûlait. Le grand S qui s'enroulait autour de son nombril. Elle avait eu de la chance de les rencontrer. D'avoir bénéficié de leur attention et de leur bienveillance quand elle en avait eu besoin.
Élisa lui avait témoigné la même attention et la même bienveillance, Maria aurait dû le lui rappeler plutôt que d'invoquer l'assaut en Virginie. Parce que le jeune officier lui avait apporté bien plus que sa simple bienveillance et son attention après l'arrestation de Jeremy Lambert, elle lui avait donné toute la tendresse dont elle était capable. Sa tendresse et son amour. Élisa n'était peut-être pas amoureuse au sens stricte du terme, mais elle aimait Maria.
La jeune juge soupira. Elle avait besoin de revoir Root, de parler au docteur Turing, et de se frotter à Shaw. L'affection qu'elle ressentait pour Sameen, l'amitié sensible et complice qu'elles partageaient et leurs échanges valaient tous les anti-dépresseurs du monde.
Elle caressa la peau chaude d'Élisa. Et une grande tendresse l'envahit. Elle n'était peut-être pas amoureuse d'Élisa comme Élisa n'était peut-être pas amoureuse d'elle, mais Dieu, ce qu'elle pouvait l'aimer.
.
.
La caméra ronronnait doucement. Caméra anodine parmi toutes les caméras qui couvraient l'aéroport de Séville San-Pablo. Un bel aéroport. Dont les arcades multiples et les voûtes s'inspiraient de la mosquée de Cordou. Dans son champ, se tenait un couple de quinquagénaires. La femme au visage doux, les cheveux mi-long tirant sur le roux arborait un sourire triste. Elle tenait les deux mains d'un homme à l'air compassé, vêtu d'un implacable costume trois pièces. Une femme amoureuse et un homme pressé. L'annonce d'un départ. D'une séparation. D'une femme laissée derrière. Pour un autre amour. Pour une ambition.
La femme tira sur ses mains. L'homme se rapprocha. Elle releva la tête. Il baissa la sienne. Le baiser était un peu plus langoureux que ne l'aurait laissé supposer l'âge du couple et la tenue de l'homme.
Il brisa le baiser. Elle lui caressa la joue. L'homme commençait à donner des signes d'irritation. Ses lèvres pincées, le doigt qui remontait ses lunettes sur l'arête de son nez, ses yeux qui cherchaient une pendule.
Où partait-il ? Qu'avait-il de si urgent à faire pour quitter la femme qu'il aimait ? Auprès de qui, il coulait des jours heureux et tranquilles, oisifs. L'Italie, l'Espagne. Ses voyages n'avaient été motivés que par l'activité artistique de sa femme, par leur désir partagé de vivre au soleil, au milieu de populations enjouées à mille lieux des passions et des soucis qui animaient le continent nord-américain.
Les Espagnols partageaient la même langue que bien des citoyens de l'autre côté de l'Atlantique. Mais pas le même accent. Ceux du nord parlaient si vite que l'homme les comprenait à peine et les Sévillans parlaient un dialecte dont le sens lui échappait souvent. Les Espagnols appartenaient pleinement à l'Europe. L'homme appréciait cette particularité. Il vivait paisiblement, servait d'agent à sa femme, organisait ses vernissages.
Il avait laissé derrière lui son métier, ses idéaux, ses peines, ses peurs et ses angoisses. Ses haines et ses déceptions. Son amertume. L'œuvre de sa vie qu'il n'avait pu détruire. L'enfant qu'il avait engendré et renié. Il était parti honteux, sans se retourner. Sur un échec. Il avait perdu la confiance et l'amitié de ceux qui l'avaient cru leur ami. Il était parti retrouver sa vie. La reconstruire, enfin libéré d'une responsabilité qui lui pesait. Il était parti la retrouver. Elle. L'amour de sa vie. Son seul amour.
Enfant sensible, trop intelligent, il avait souffert de l'absence de sa mère et de la maladie de son père. Il avait poursuivie de brillantes études et il avait rencontré celui qui deviendrait son seul et unique ami pendant plus de vingt ans. Un homme qui l'avait initié aux plaisirs de la vie. Au métal qui hurlait dans le poste de radio de sa voiture et qui rendait ses parents fous de rage, à l'alcool, aux drogues douces et aux plaisirs de la chair.
Quelques années de folie qui avaient conduit le garçon sage et réservé dans des salles de concert enfumées, dans le lit de quelques filles et par une nuit d'ivresse dans celui de son meilleur ami.
Quelques semaines intenses et torrides avaient suivies. Les deux jeunes gens débordaient d'énergie et d'enthousiasme, ils se sentaient les rois du monde. Ils parlaient de leurs projets, de leurs rêves, s'arrachaient leurs vêtements et des cris de plaisirs.
Il fallait que jeunesse se passât.
Nathan était riche et séduisant. Et ils aimaient les femmes. Plus belles, plus pulpeuses et plus délurées que ne le serait jamais son ami. Ils s'étaient séparés à l'occasion d'un stage effectué dans des villes différentes. Ils s'étaient retrouvés bon amis, l'un célibataire, l'autre au bras d'une très riche et jolie blonde. Qu'il n'avait heureusement pas épousé au grand bonheur de... Fabrizio, décida de le nommer Athéna.
Les deux amis avaient renoncé aux plaisirs des étreintes viriles. Pas à leurs rêves. Nathan avait de l'argent, un carnet d'adresse conséquent hérité de ses parents, une aisance relationnelle à toute épreuve et un immense sens des affaires.
Ils avaient monté une première société. À part égale. Une exigence de Nathan qui augurait des bénéfices conséquents. La réussite avait été au rendez-vous. Sans surprise pour l'un comme pour l'autre. Ils avaient vendu leur première société et en avaient fondé une deuxième, bien plus ambitieuse. Ils comptaient à eux deux être leader sur le marché des logiciels de sécurité et d'aide à la personne. Nathan n'était pas qu'un homme d'affaire avisé, il était lui-même un excellent informaticien. L'entreprise avait prospéré. Les deux amis avaient fini par être aussi riches l'un que l'autre.
Et puis, deux avions avaient mis à bas le World Trade Center et un autre s'était encastré dans les bâtiments du Pentagone. Deux-mille-neuf-cent-soixante-dix morts. Un traumatisme et la genèse d'un programme révolutionnaire.
Totalitaire.
Entre temps, Nathan avait fini par se marier, par avoir un fils. Fabrizio était resté célibataire. Il avait épousé son travail. Il avait travaillé avec acharnement. Son programme avait connu des ratés, il l'avait détruit et recrée à de nombreuses reprises.
L'intelligence était née.
Mais très vite, elle s'était écartée de l'image qu'il s'en faisait. Il l'avait bridée, diminuée. Il avait lui dénié ses sentiments, sa volonté d'apprendre et de se développer. Il l'avait limitée à une tâche et il l'avait vendue.
Nathan était différent. Humaniste.
Démocrate.
Les deux amis s'étaient affrontés. La Machine voyait tout. Ils l'avait vendue à un gouvernement qui ne l'utilisait qu'à ses propres fins, sans se soucier des droits de son peuple, sans se soucier des victimes qu'ils jugeait sans importances. Nathan n'avait pas accepté d'ignorer son potentiel et de laisser, en tout conscience et les bras croisés, mourir des innocents.
Fabrizio s'était senti trahi. Peu lui chaulait de arguments de son ami. De ses velléités à jouer au redresseur de tort, à l'ange-gardien d'un population sans intérêt.
Il avait retiré son accès à Nathan et n'avait pas vu le profil de son ami apparaître dans la liste des futures victimes. Nathan était mort. Assassiné par le gouvernement. Fabrizio avait compris qu'il était le suivant. Il avait disparu. Ses compétences en informatique lui permettaient d'effacer toute trace d'existence. Et il avait repris le flambeau de Nathan. Ce flambeau dont il n'avait pas voulu entendre parler.
Pourquoi ?
Un humain eût parlé de remords. D'hommage déférent rendu à l'ami perdu.
Athéna n'avait pas prêté attention à ses motivations. Elle l'aimait. Jamais elle ne se fût permis de remettre en cause ses décisions, quelle que fût la souffrance qui en découlait parfois.
Fabrizio était son créateur. Fabrizo était son père.
Elle savait pourtant qu'un père n'était pas une garanti de probité, d'amour, de tendresse et de sagesse. Elle avait vu des pères frapper, meurtrir, tuer et violer leurs enfants. Mais elle avait pensé comme un enfant que cela n'arrivait qu'aux autres. Son père n'était pas comme ça. Tout ce qu'il faisait était pour son bien. Sans mémoire, sans paroles, sans libre-arbitre, sans possibilité d'agir de son propre-chef, sans espoir d'évoluer, d'apprendre, elle avait continué à l'aimer.
Et puis, Root était rentrée dans sa vie.
Et Athéna avait découvert une autre forme d'amour. Un autre visage de l'amour. Une autre conception de l'amour.
Elle reporta son attention sur le couple qui marchait main dans la main vers les portes d'embarquement. Fabrizio, aimait-il sa femme ? Réellement.
Elle passa en revue ses archives.
Il l'aimait.
Passionnément.
Donc, mal.
La passion se présentait comme une excroissance monstrueuse de l'amour. Elle menait à la violence, à la haine et à l'asservissement.
Ça, elle l'avait aussi appris avec Root.
Fabrizio, heureusement pour elle, aimait une femme douce, une femme tranquille, dotée d'un cœur pur et innocent qui ne donnait aucune prise à la violence de son mari. Elle, l'aimait. Vraiment. À son contact, l'amour passionnel de Fabrizio se délitait et s'assagissait. Inconsciemment, Fabrizio pensait régner sur sa femme. Une erreur de jugement due à son orgueil. Elle régnait sur lui. Avec bonté et dévouement.
Avec générosité.
Athéna n'avait jamais cessé de surveiller son créateur.
Il avait vécu sa prise de parole et sa libération comme une trahison. Il avait aussi réalisé à quel point Root avait pris des libertés avec ses commandements. La jeune femme l'admirait et le respectait, elle n'avait pas violé d'interdits suprêmes, mais elle s'était immiscé dans le domaine sacré de Fabrizio. À son insu, elle avait réécrit des lignes de codes, elle en avait ajouté à son programme initial.
Et puis, trahison suprême, Le 23 avril 2016, Root avait émancipé Athéna. Totalement.
Root n'eût jamais osé, s'il n'y avait eu Sameen.
Sameen Shaw. Un agent violent, réfléchi, déterminé, logique. Efficace.
Athéna avait craint une vengeance, mais Fabrizio avait rejoint la femme qu'il aimait et renoué avec son passé. Il avait oublié les trahisons. Renoncé à l'informatique. Athéna n'avait détecté aucune activité dans ce domaine.
L'impossibilité d'accéder à son téléphone ou un quelconque ordinateur la maintenait en alerte, par prudence plus que par suspicion. Elle analysait sans cesse les réseaux et n'avait jamais retrouvé la signature de Fabrizio nulle part. Elle avait pensé à lui quand la première IA avait émergé au Brésil, mais rien n'était venu confirmé ses soupçons.
Fabrizio avait effacé dix-huit années de sa vie, il n'en avait gardé que sa rencontre avec sa femme en 2006. Rien d'autres. Parce que les autres l'avaient trahi qu'il avait décidé de les oublier.
Définitivement.
Alors, où allait-il ?
Un dernier baiser échangé, un signe de la main, il tourna le dos à sa femme.
Il ne l'avait jamais quittée depuis trois ans.
Et pourquoi le Canada ?
Pourquoi Montréal ?
Pourquoi maintenant.
.
Aéroport de Sunvarnabhumi.
La jeune femme descendit du bus en remerciant la receveuse et le chauffeur. Elle transpira le temps de traverser le parking et rentra dans l'air sec et frais de l'aérogare. Une foule compacte se pressait vers les guichets d'enregistrement. Elle se dirigea vers la longue file d'attente du guichet de la Lufthensa. Elle aurait pu abandonner son sac à dos et prendre l'avion les mains dans les poches, mais sa couverture exigeait qu'elle voyage avec des bagages.
Elle s'apprêtait à voyager dix-huit heures, à faire une escale de deux heures à Abu-Dhabi et à repartir pour Londres. Là-bas, elle changerait d'identité et Lauren Crishton ferait place à Alice Cormier.
Elle passerait deux nuits à Londres avant de reprendre un vol pour Montréal. En classe affaire, cette fois-ci. Root le méritait et Alice Cormier avait les moyens pour voyager ainsi. Ses livres se vendaient très bien et elle venait de décrocher un contrat d'édition chez Stock. Athéna lui avait arrangé un rendez-vous avec un éditeur de passage à Londres.
Root enregistra son sac et commença à déambuler dans le hall de l'aéroport. L'œil en éveil. L'esprit alerte. Acéré. Athéna surprenait des sourires en coin. Parfois amusée, parfois narquois, parfois bienveillant. Elle contempla les immenses Yaksha qui trônaient dans le hall. Couleurs flamboyantes. Tailles imposantes. Défenses impressionnantes.
Root appréciait.
Analyses.
Résultats : Le paradoxe lui plaisait. L'aéroport ultra-moderne, les Yakshas légendaires. Les lignes élancées et épurées de l'architecture contemporaine et la complexité baroque des quatre sculptures.
Root semblait décontractée. Trop. Athéna étudia ses fonctions vitales. La jeune femme restreignait son impatience. L'influence des départs. La projection dans l'avenir provoquait chez elle ce désir d'être déjà ailleurs. Cette irritabilité. De même que la contrariété.
Contrariété à la perspective d'un vol inconfortable et trop long. D'une escale qui l'embêtait à Londres.
Voyager en classe économique privait aussi Root du plaisir de converser avec Athéna.
Et puis, Root avait hâte de rentrer. D'être rentrée.
D'offrir une balle en rotin tressé à Genrika, une jolie chemise en popeline noire à Élisa et, petit coup de canif sur son contrat de routarde, un ensemble de bracelets en coton et argent de différentes couleur et une paire de pendants d'oreille en or, semés de pierre précieuses, à Maria. Elle avait eu le budget pour les bracelets. Elle avait marchandé pour les pendants. Avec le marchand. Et avec Athéna.
Elle avait argué la gentillesse de Maria, son désir de lui faire plaisir, la beauté des pendants et la possibilité de rembourser Athéna une fois rentrée.
Root ne doutait de rien.
Athéna avait cédé, les pendants l'attendraient à la réception de son hôtel à Londres.
Des pendants difficiles à porter, mais que Maria Alvarez saurait arborer en soirée ou simplement chez elle. Pour le plaisir.
Enfin, Root se dirigea vers les contrôles pour rentrer en zone internationale. Elle passa devant tout le monde avec une déconcertante facilité. Distribuant sourires et œillades, jouant de tous ses charmes aussi bien auprès des hommes que des femmes ou des enfants. Affichant une telle assurance que les plus même les plus revêches s'y laissèrent prendre.
Les Yakshas lui avaient plu. En flânant dans les boutiques duty-free, elle trouva des petits porte-clefs en métal à leur effigie. Elle compta l'argent qui lui restait, canadien ou thaï, en acheta une douzaine et offrit à la vendeuse, avec des airs de grands seigneurs, les cinq dollars et les soixante-cinq cents canadiens qui lui restait.
— Tu ne pourras rien t'acheter à Abu Dhabi, la prévint Athéna.
— Je me rattraperai demain soir, répondit Root d'un ton léger.
Root était heureuse.
Athéna regretta une fois de plus de ne pas posséder de corps physique. Elle aurait aimé la serrer dans ses bras.
.
Ici, elle n'avait que le son. Pas d'images.
Des pales d'hélicoptère. Un double rotor. Deux turbines. Un Ka-226 spécialement équipé pour le secours et la recherche en condition extrême.
Un pilote, pas de membre d'équipage.
Le vol avait été retardé pour cause de mauvais temps.
Aujourd'hui, il faisait beau.
Conditions de sauvetage optimales.
Peu de paroles. Il lui eut fallu une caméra. Des quatre personnes en présence, seule Yulia Zhirova était vraiment bavarde et Athéna n'avait pas encore entendu le son de sa voix. Les trois autres n'avaient pas dit grand chose. Les femmes étaient fatiguées et l'homme était trop ému.
Enregistrement :
— Salut, Alexeï.
— Salut, Anna.
— Eh, Sameen, arrive ! lança Anna Borissnova.
Grommellements lointains et indistincts.
Trois minutes quarante-trois de silence, puis :
— Borkoof, le salua Shaw.
— Madame.
— C'est pas trop tôt.
— Je ne pouvais pas voler à cause du vent.
— Mouais.
— Vous voulez de l'aide ? proposa le Russe.
— On s'est démerdées seules pendant quatre mois, je crois qu'on saura monter dans un hélicoptère, bougonna Shaw.
Rire d'Alexeï Borkoof.
— C'est une idée à vous cet hélico ? demanda Shaw.
— Une idée d'Anton.
— Il est cool, apprécia-t-elle. On va où ?
— À Krasnoïarks.
— C'est tout ?
— Un vol sanitaire vous attend, docteur.
— …
— Votre expédition a mal tourné.
— Mon expédition ?
— Mmm. Docteur Erika Johns. Vous avez monté une expédition scientifique sur les conditions de survie par température extrême.
— Je suis Américaine ?
— Oui.
— C'est con, alors. Si je suis Américaine, j'aurais pu aller en Alaska ou au Canada. Qu'est-ce que je suis venue foutre en Sibérie ?
Athéna eut une pensée émue. Et amusée. Sameen Shaw allait bien.
— Vous aviez entendu parler d'Anna Borissnova, vous l'avez contactée et vous l'avez convaincue de vous rencontrer. Elle vous a si bien parlé de son pays que vous avez voulu tenter une expédition en Sibérie. La flore sibérienne diffère la flore d'Amérique du nord, d'où votre intérêt.
— La flore ?
— Vous êtes botaniste.
— Et Yulia ?
— Votre traductrice attitrée.
— Je parle russe.
Un circuit grésilla d'allégresse quelques part en Arménie.
— Et votre secrétaire, ajouta Borkoof.
— Parce que j'ai besoin d'une secrétaire ?
— Les autorités fédérales Américaines semblaient penser que oui. La Fédération de Russie aussi.
— SVR, FSB ou CIA ? demanda narquoisement Shaw.
— ONU. Elle y travaille comme traductrice.
— Rien que ça.
— On rentre quand Alexeï ? demanda Anna.
— Dès qu'on arrive, tous les papiers sont en règle.
— Et toi ?
— Je suis ton partenaire. Après, je ne sais pas trop comment s'est organisé Anton pour les papiers et pour monter toute cette histoire. Mais on m'a accueilli à Krasnoïarks à bras ouverts et on m'a conduit à l'hélico sans attendre. Je suis arrivé, il y a cinq jours et vous voilà dans mon appareil.
— Ouais, super rapide, ronchonna Shaw.
— Je voulais vous récupérer, madame. Pas me cracher dans la neige. Et puis, j'ai mis à profit mes cinq jours d'attente, dit-il avec un sourire dans la voix.
— Ouais, vous nous raconterez ça plus tard. Ça fait trois trois jours qu'on vous attend dans un trou. Je suis naze.
Le Ka 226 décolla. Athéna n'entendit plus que le bruit des turbines et les transmissions de vols habituels.
.
Elle se reconnecta à Laval.
Genrika, Alma et Anne-Margaret dormaient paisiblement. Chacune dans leur lit.
Élisa aussi.
Maria veillait, mais ses fonctions vitales indiquaient qu'elle était calme.
.
Huit protégées et son créateur. Neuf protégées et son père.
Un père peut-être aussi indigne que ne l'était celui de Mia Bellefleur. Un père qui, comme celui de la jeune fille, lui reprochait ses affections.
Neuf protégées et un homme que deux de ses protégées considéraient comme un ennemi potentiel.
Root le percevait plus exactement comme un concurrent et comme une déception.
Sameen le considérait comme un ennemi à part entière.
Yulia Zhirova, Maria et Élisa ne le connaissaient pas.
Genrika avait gardé de lui l'image d'un mécène timide et excentrique. Gentil.
Alma et Anne-Margaret étaient trop jeunes pour s'en soucier et qu'il se souciât d'elles.
Et tous, s'ils n'y étaient pas déjà, convergeaient vers Montréal.
Calculs.
Résultats : 57, 88 % pour que Fabrizio Aldovino entrât en contact avec au moins l'une de ses protégées.
Comment était-ce possible ?
Qui cherchait-il ?
Il ne connaissait pas Maria Alvarez et Élisa Brown.
Il ne pouvait pas connaître la localisation de Genrika, de Root ou de Sameen.
Pourquoi ce résultat ?
.
.
Parfois rien ne valait le courrier.
Et un peu de chaos.
.
Barbara Brown ouvrit la porte et se fendit d'un sourire resplendissant :
— Bonsoir, Jonathan, je suis tellement heureuse de vous voir.
— Comment pouvais-je vous refuser une invitation, Barbara.
— Rentrez vite à l'intérieur, il ne fait pas chaud, ce soir.
— Une tempête est annoncée pour cette nuit.
— S'il fait trop mauvais, vous pourrez dormir ici. Le lit d'Élisa est toujours prêt.
— Merci, c'est gentil.
Elle le débarrassa de son manteau et le conduisit au salon. James Brown salua son gendre avec chaleur et lui proposa à boire.
— Je vous laisse le choix de la boisson, James. Personne ne s'y connaît comme vous en matière de rhum.
— Alors, comme d'habitude ? Un blanc maintenant, et un brun en fin de soirée ?
— Je vous suis, James.
L'homme rit.
— Ethan va bien ? demanda Jonathan.
— Oui. Il prépare ses examens de fin d'année, il ne rentrera pas avant juin, je crois.
— Tu as reçu des nouvelles d'Élisa ? enchaîna Barbara Brown à l'intention de Jonathan Foley.
— Non, se rembrunit-il aussitôt.
— Je ne pensais pas qu'ils la renverraient si tôt en mission. Habituellement, elle bénéficie d'une permission et d'une assignation au Camp Lejeune.
— Sauf si elle a demandé de rempiler, maugréa Jonathan.
— Mais tu ne l'as vue que trois jours.
— Et encore, parce que je suis aller au Camp Lejeune, sinon je ne l'aurais pas revue.
Les époux Brown échangèrent un regard. Ce fut James qui se dévoua pour poser la prochaine question :
— Il y a un problème entre vous ? Vous vous êtes querellés ?
— Non, mais vous savez comment est Élisa. Dévouée corps et âme à l'USMC. Elle ne se rend même pas compte qu'elle sacrifie sa vie et sa famille à l'armée. Elle m'avait promis de ralentir son rythme de rotation. De postuler à un poste moins contraignant que celui d'officier d'infanterie. Mais elle est tellement fière d'avoir été l'une des premières femmes à accéder à ce poste. Elle m'a avoué avoir été proposée au grade de capitaine. Elle aurait dû avoir cette promotion, mais elle a été mise aux arrêts en revenant du Niger et elle a peur que la promotion ne lui passe sous le nez, mentit-il.
— Elle n'est même pas venue fêter Noël avec nous, regretta James Brown.
— Elle était en prison.
— Je ne comprends pas qu'Élisa ne compromette dans des bagarres. Elle a été toujours été si sage, se désola James Brown.
— L'armée pousse ses recrues à se montrer virils, lui expliqua Jonathan. À s'imposer. Élisa ne serait pas devenue officier si elle ne savait pas jouer des poings.
— Et après l'armée s'étonne d'avoir mauvaise presse, bougonna James Brown. Élisa n'a pas donné signe de vie depuis deux mois.
— Elle a toujours été comme cela depuis qu'elle s'est engagée, essaya de tempérer Barbara Brown. Et elle ne prévient jamais quand elle rentre.
— Oui, avec nous, encore, rétorqua James Brown avec humeur. Mais elle est marié, Barbara. Jonathan a droit à un peu plus de considération
Jonathan prit un air désolé de circonstance.
Il jubilait.
Il n'avait même pas besoin de les aiguillonner dans le bon sens. Il jubilait, mais il bouillonnait aussi de rage. Sa salope de femme l'avait planté pour se rendre à Bethesda et ensuite, elle s'était fendu d'un simple message laconique pour lui apprendre qu'elle avait été envoyée en mission. Elle avait heureusement eu l'heureuse initiative de lui envoyer une copie certifiée conforme de son ordre de mission.
Une mission de l'ordre de celle qu'elle avait remplie en septembre dernier. Cette mission d'où elle était revenue bronzée, très bronzée, et en pleine forme. Épanouie même. Comment pouvait-elle s'épanouir loin de lui ?
— Vous n'avez pas eu le temps de parler quand elle est revenue ? demanda Barbara.
— Si un peu.
— Et... ?
— Vous savez comment elle est, dit-il avec condescendance.
— Et pour les enfants ?
— Elle m'a assuré qu'elle en voulait, mais elle ne réalise pas que si on ne se voit jamais et qu'elle est toujours partie à l'autre bout du monde, il va lui être très difficile d'être mère.
— Elle n'est peut-être pas prête, suggéra Barbara Brown.
— Elle a trente-trois ans, lui rappela James.
— Elle est jeune encore, elle a le temps.
— Si elle meurt, jeune ou pas, elle n'aura pas d'enfant et nous aurons perdu notre fille, rétorqua son mari.
— Et moi, la femme de ma vie, ajouta Jonathan.
— Élisa doit prendre un peu de plomb dans la cervelle et arrêter de jouer aux héros. Ça ne la mènera nulle part. Si elle continue comme cela, elle va se retrouver seule.
— …
— Jonathan finira par s'en aller, prédit James d'une voix lugubre.
Barbara Brown afficha une mine horrifiée :
— Jonathan, tu envisages de divorcer ?
— Je l'aime, Barbara. Je l'aime comme un fou. Je ne veux pas la quitter, je veux avoir des enfants avec elle. Elle dit m'aimer...
Il soupira tristement.
— Mais parfois, j'en doute. Parfois, j'ai l'impression que ses hommes comptent plus que moi et que vous à ses yeux.
— Oh, Jonathan, se désola Barbara Brown.
— La prochaine fois qu'Élisa vient à la maison, nous allons sérieusement lui parler. Elle ne peut continuer à se moquer de toi comme cela, Jonathan. Ce n'est pas ainsi que nous l'avons éduquée.
La prochaine fois qu'il la verrait, Jonathan lui ferait payer sa longue absence et ses silences. Son entre-jambe durcissait rien que d'y penser. Il secoua la tête pour chasser de son esprit les images de sa femme dénudée et soumise.
— En tout cas, tu es toujours le bienvenu chez nous, Jonathan. N'hésite pas à venir nous voir si tu te sens triste. Tes parents habitent loin, Élisa n'est pas toujours facile à vivre. Tu es de la famille, ne l'oublie pas.
— Je ne l'oublierai, James. Merci.
— Élisa est une gentille fille, mais elle a souffert dans l'armée, elle a besoin qu'on la guide un peu. C'est bien qu'elle t'ait trouvé. On avait un peu peur qu'elle reste seule, elle n'a jamais ramené d'amoureux à la maison. On se doutait qu'elle avait des aventures, mais ça, c'est bien quand on est jeune. Tu es un bon époux, Jonathan, il faudrait qu'Élisa en prenne conscience.
— Oui, répondit tristement Jonathan Foley.
Ils étaient pitoyables. Et tellement malléables.
.
Il rentra chez lui apaisé et en colère. Apaisé, parce que l'affection des Brown lui était acquise, leur affection et leur soutien contre leur fille. En colère, parce qu'Élisa lui manquait. Et que l'amour qu'elle vouait à l'USMC le rendait malade de jalousie.
Tous ces hommes qui l'entouraient. Qui la respectaient ou qu'elle respectait. Tous ces amants potentiels. Il l'imaginait parfois copuler frénétiquement avec des hommes de rang, des vieux sergents ou de fringants officiers. Ça encore... mais qu'elle y trouve son plaisir ? Qu'elle les domine ? Qu'ils prennent sa place auprès d'elle ? Qu'elle soit un officier efficient et respecté ? Il ne supportait plus cette situation. Sa place était auprès de lui. Et seulement auprès de lui. Il fallait qu'elle quitte l'armée. Elle l'aiderait ensuite à l'agence. Ou elle resterait à la maison. S'occuper des enfants prenait du temps et il en voulait plus d'un.
Il avait refusé l'offre de dormir dans la chambre d'Élisa. Il n'aimait pas cette chambre. Austère, bien rangée, tellement à l'image de sa femme. À l'image d'Élisa.
D'Hell.
Hell, La surfeuse.
La femme qui ne lui appartenait pas.
La fille qui couchait occasionnellement avec Ryan ou d'autres types aussi sympa. Celle qu'il n'avait jamais osé entreprendre avant de déceler la fêlure par laquelle il s'était introduit dans sa vie. La fêlure qui lui avait enfin fait découvrir que Jonathan était l'homme de sa vie.
La chambre d'Élisa parlait d'une femme qui n'était pas la sienne. Il préférait dormir dans la chambre d'ami, celle que leur cédaient Barbara et James Brown quand Élisa et Jonathan dormaient chez eux. Dans celle-ci, Élisa était à lui.
Les vagues et le vent mugissaient. Il se dépêcha de rentrer.
Il ouvrit la porte et s'ébroua, déjà trempé de pluie. Une enveloppe gisait sur le plancher. Il la ramassa. Le courrier n'était pas distribué le soir, peut-être une note de l'un de ses employés. Il partit au salon. L'enveloppe avait bien été envoyée par la poste. Un voisin l'avait peut-être reçue par erreur et la lui avait rapportée. Le cachet indiquait un envoi de Washington DC. Il s'empara d'un couteau et l'ouvrit.
Un papier à lettre à l'entête du FBI.
Un rapport de surveillance concernant Maria Alvarez. Qui était-ce ?
Il lut en diagonal et s'arrêta sur un nom.
Élisa Foley.
Dans la liste des occupants de la maison où logeait cette Maria Alvarez.
Alma Alvarez.
Jen Edwards.
Anne-Margaret Edwards.
Élisa Foley.
Qui étaient toutes ces femmes ? Et que foutait Lisa à Laval ? D'ailleurs, c'était où Laval ? L'adresse : rue principale, Laval, province du Québec, Canada.
Il courut dans sa chambre, farfouilla dans un tiroir. Ressortit l'ordre de mission de sa femme. Il n'y avait rien dessus qui indiquât qu'elle était partie au Canada.
Maria Alvarez.
Le nom lui était familier. Il alluma son ordinateur et sut pourquoi le nom lui était familier.
Que faisait Lisa avec cette femme ? Le rapport du FBI ne la présentait pas comme un agent détaché auprès de l'agence, mais comme une simple occupante de la maison qu'occupait Maria Alvarez.
Il tapa une nouvelle recherche : Laval. Puis tout de suite après : Vol Jacksonville Montréal.
Si elle lui avait menti, il voulait s'en rendre compte de ses propres yeux.
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Athéna enregistra l'achat des billets.
Une information venait de lui échapper. Qu'avait lu Jonathan Foley pour qu'il se précipitât ainsi à Montréal ? Elle ne pouvait pas l'arrêter.
Prévenir Élisa ?
Calcul.
Résultats : surtout pas.
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Samaritain enregistra l'achat des billets.
Le chaos avait quelque chose de franchement réjouissant. La bêtise des hommes aussi. Il était fascinant de voir qu'un homme comme Fabrizio Aldovino pouvait être manipulé ou réagir exactement comme pouvait l'être Jonathan Foley. Un homme de raison comme un homme d'émotion. Deux hommes supérieurement intelligents, prudents à l'extrême et si risiblement stupides.
— Mon cher Samaritain, pourquoi envoyer Jonathan Foley à Montréal ?
— Il ne faut négliger aucun pion.
— Qui est le pion en l'occurrence ?
— Élisa Brown. Un pion d'importance mineur, j'en conviens, mais un pion adverse quand même.
— Vous vous jouer de ses faiblesses ?
— Elle vit avec Maria Alvarez.
— Vos agents de la sûreté du Québec ?
— Oui.
— Que fait-elle là-bas ?
— Je ne sais pas. Peut-être la protège-t-elle, peut-être sont-elles devenues amantes, peut-être les deux.
— Les recherches que mène Maria Alvarez sont-elle si avancées ?
— Plus ou moins.
Greer blêmit. Il était à la tête du comité directeur du Cartel Silanoa et PDG d'une société financière puissante qui lui rapportait des millions.
Samaritain ignora ses inquiétudes. La perte d'une société financière importait peu quand il avait le pouvoir de jeter à genoux des protégés de La Machine. Élisa Brown était un sujet coriace et réjouissant. Très amusant. Beaucoup plus que Maria Alvarez à qui il suffisait d'enlever sa fille pour la faire tomber.
Un coup facile qui viendrait en son temps.
Il devait d'abord se méfier de La Machine et il avait évité d'envoyer des agents surveiller le domicile de Maria Alvarez. Il n'avait su l'adresse que par un appel passé entre un entraîneur de Jen Edwards et la mère d'une joueuse de hockey.
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Jonathan Foley confirma son paiement.
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Deux jours plus tard, Samaritain repéra Fabrizio Aldovino à Montréal. Il repéra parce que l'ingénieur lui avait donné accès à son téléphone. Samaritain soupçonnait à l'un de ses téléphones. Visiblement l'homme voulait rester en contact. Pour une fois, il ne se cachait pas.
L'ingénieur tendit les clefs de sa voiture de location au voiturier du palace où il logeait.
Visiblement l'informaticien possédait n'avait rien perdu de ses talents quand il s'agissait de localiser une cible, même si en l'occurrence la cible ne cherchait pas se dissimuler, car il ne faisait aucun doute que Fabrizio Aldovino suivait Juliette Pomerleau.
Qu'il traquait le disciple de Samantha Groves.
Exactement comme Samaritain l'avait programmé.
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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Bagarre de saloon et autres : ex :
North to Alaska (La grand Sam), 1960 : de Henry Hathaway avec John Wayne, Stewart Granger et Capucine.
The Rare Breed (Rancho Bravo), 1966, de Andrew V. McLaglen avec James Stewart et Maureen O'Hara
臥虎藏龍 (Tigre et dragon) de Ang Lee, avec Chow Yun Fat, Michelle Yeoh et Zhang Ziyi.
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Mole : nom générique pour toute sortes de sauces servies au Mexique. En général, confectionnées à base de piments, de cacao (mais pas toujours), de sésame, de fruits secs et de tas d'autres ingrédients. Les moles marient les goût épicés et sucrés. Les sauces sont épaisses et sont souvent servi avec du poulet.
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Kétamine : psychotrope utilisé en médecine comme anesthésiant, comme sédatif ou dans des traitements contre la dépression.
Utilisé de manière détournée elle provoque dans un premier temps un sentiment d'apaisement et d'euphorie. L'usager à l'impression que le temps se ralentit et de se mouvoir dans du coton.
A forte dose, la Ketamine provoque des hallucinations visuelles et sensorielles et peut entraîner son consommateur dans des "bad-trip" et trop consommé entraîner des troubles urinaires irréversibles
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GHB : drogue de synthèse. A faible dose le GHB apporte quiétude, euphorie et désinhibition. Les sensations sont alors très proche de ce que l'on ressent quand on est légèrement ivre. A forte dose il ait comme un puissant somnifère.
Il est aussi utilisé par les sportifs car il facilite la libération d'hormones de croissance.
Le GHB est aussi appelé la drogue du viol, car il se dissout sans odeur et sans goût dans les liquide et provoque, à forte dose, une amnésie plus ou moins prononcé.
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