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Chapitre XVIII


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La salle de quille baignait dans de la lumière noire. La musique hurlait. Du rap. Larry Kidd. Un mix de français et d'anglais. Les huit allées brillaient d'un rétro-éclairage bleuté, chacune séparée par un terre-plein signalé par des guirlandes de leds rouges. Des effets de lumière à dominantes orangées décoraient les murs et les sols du reste de la salle. Des jeux de couleur tournaient au plafond.

Les allées étaient toutes occupées et les joueurs disputaient des parties de quilles avec un sérieux de professionnels.

Juliette avait invité les Avalanches, mais aussi ses anciennes co-équipières des Rebelles et des joueurs des équipes masculines avec qui elle s'entendait bien. Plus étonnant pour l'anniversaire d'une adolescente, les entraîneurs étaient tous présents. Une des raisons qui avait arraché leur permission aux parents de Juliette. Celle-ci, et la certitude qu'Élisa Brown et Maria Alvarez participeraient elles aussi à la soirée.

Maria avait d'abord décliné l'invitation. Gen et Élisa absentes, elle n'avait personne pour garder Alma et Anne-Margaret. Mise au courant de la situation, Juliette lui avait téléphoné et lui avait recommandé la baby-sitter de son frère et de sa sœur. Elle l'avait déjà contactée et la jeune fille était libre. Laurène était sérieuse et son père travaillait avec Valérie Pomerleau à l'Institut Cardiaque de Montréal. Le silence que lui avait opposé Maria pour toute réponse, incita la jeune fille à passer l'affaire à sa mère. Les deux femmes avaient discuté. Valérie Pomerleau avait confirmé les dires de Juliette et Maria avait fini par céder.

La juge s'était donc ajouté à la présence des entraîneurs et d'un officier de l'USMC.

Les filles n'étaient pas des anges, mais ainsi encadrées, rien de bien méchant ne pouvait leur arriver.

Athéna chercha à localiser Juliette. Elle se trouvait dans un coin sombre. Enlacée à un garçon. Ils s'embrassaient.

Xavier Deschênes. Dix-sept ans.

— Jul ! cria une fille.

Mia Bellefleur. Quinze ans.

— Xavier, lâche-là, c'est à elle de jouer, râla une autre.

Annabelle Robichaud. Capitaine des Avalanches. Seize ans.

— Pff, souffla Genrika.

— Jalouse, Jen ? plaisanta Annabelle.

— Non, mais elle est tellement niaiseuse parfois. C'est pas la peine de jouer si c'est pour aller ensuite bécoter toutes les trois secondes.

— L'amour, Jen ! chantonna Annabelle en riant.

— Mia ne passe pas son temps à embrasser Raphaëlle et toi à embrasser... Euh, qui déjà ?

— Pff, je suis vexée.

— Tu changes tout le temps !

— Eh ! Un peu de respect pour ta capitaine, protesta Annabelle.

— C'est qui en ce moment ?

— Personne, j'ai viré Clément, il me gonflait. Mia, tu es venue comment ?

— Avec ma mère.

— On se serait débrouillées pour aller chercher Raphaëlle si tu avais été avec ton père.

— Ouais, merci. Vous êtes cool, fit une autre jeune fille.

Raphaëlle Lefebvre. Seize ans. Première année d'étude collégiale. Biatlhète. Excellente tireuse, excellente skieuse. Elle se destinait à devenir agent de la Gendarmerie Royale Canadienne. Mais, depuis peu, Athéna l'avait surprise à consulter les fiches des métiers d'avocat et de notaire sur Internet. Ce que lui avait rapporté Mia de sa rencontre avec Maria Alvarez avait fortement impressionné la jeune fille. D'autant plus, quand elle avait tapé le nom de celle-ci dans son moteur de recherche et cliqué sur les liens qui parlaient effectivement de la juge mexicaine.

Mia avait bondit de joie en découvrant Maria parmi les invités de Juliette. Elle avait traîné Raphaëlle après elle et les avait présentées l'une à l'autre. Quand les équipes s'organisèrent, Mia était venue trouver Maria et elle lui avait demandé si elle acceptait de se joindre à son équipe. Deux garçons, un gardien de but et un défenseur de l'équipe masculine de hockey, complétaient le groupe. Maria connaissait le bowling, elle avait dû y jouer une demi-douzaine de fois à l'université et n'avait plus jamais touché une boule depuis. Mia lui avait assuré que cela n'avait aucune importance si elle ne savait pas jouer, qu'il suffisait de faire rouler la boule et que cela n'avait rien de compliqué, et que, de toute façon, Raphaëlle jouait avec elles et que celle-ci rattraperait les points perdus. Raphaëlle était d'une redoutable efficacité. Elle multipliait les abats* à chaque carreau*, et son moins bon score équivalait à une réserve*. Maria enchaînait quant à elle les carreaux ouverts*. Mia et les deux garçons ne jouaient pas trop mal, mais ils étaient loin d'égaler la biathlète.

— Raphaëlle tire au fusil comme un dieu, avait expliqué Mia à la jeune juge. Alors, pour lancer une boule... Jouer contre elle, c'est perdre contre elle. Ce n'est pas très fun. J'espère qu'Élisa n'est pas aussi bonne.

— Parce qu'elle sait tirer ? Je ne suis pas sûre que le jeu de quille s'apparente vraiment au tir.

— Je suis sûre que si.

— Je sais tirer aussi. Pas aussi bien qu'Élisa, mais je me débrouille et je suis sûre que je ne vais pas briller au jeu de quille.

— On va les écraser. Je veux gagner ce tournoi.

— Je n'ai jamais joué aux quilles, Mia.

— Ce n'est pas grave, on a Raphaëlle avec nous.

Juliette fêtait son anniversaire et personne ne lui avait contesté le choix ses partenaires : Annabelle, parce que c'était sa capitaine et qu'elle l'aimait bien, Xavier parce que c'était l'amour de sa vie et qu'ils pouvaient se minoucher en attendant de jouer leurs carreaux, Jen parce que c'était sa meilleure amie et Élisa parce que c'était son dieu.

Le jeu faisait rage, les entraîneurs avaient confisqué des bouteilles d'alcool prohibées à la soirée. Entre deux parties, les filles et les garçons flirtaient, dansaient, discutaient à bâtons rompus, mangeaient des poutines gigantesques, des hamburgers et des chiens-chauds à tour de bras.

La soirée finirait vers vingt-trois heures avec la proclamation des résultats du tournoi amical, un discours de la reine de la fête et des chansons.

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Une voiture de location se gara sur le parking de la salle de quilles. Les phares s'éteignirent, le moteur s'arrêta.

Une, puis deux voitures vinrent se garer. Un homme descendit de la première, un couple de la deuxième. Il les regarda s'éloigner et ouvrit sa portière. Une autre voiture arriva.

Il descendit de voiture. Il resserra son manteau autour de son cou. Enfonça un chapeau sur sa tête et se mit prudemment en marche sur l'épaisse couche de neige qui recouvrait le sol du parking. Il croisa une demi-douzaine de personne, des adolescents et des adultes. Les jeunes gens parlaient bruyamment. Il faisait froid, les adultes les invitaient à se presser.

Il avait prévu de ne pas arriver trop tard. Avant que la plupart des convives fussent partis, après que les premiers parents fussent venus récupérer leurs enfants. Il poussa la porte de la salle. La fête battait encore son plein. Il avait craint des lumières crues et vives. La pénombre, les lumières noires et la course des spots multicolores empêchaient qu'on ne le remarquât.

Les pistes étaient encore occupées. Des jeunes filles et des jeunes garçons échangeaient leurs chaussures de jeu contre leurs bottes ou leurs bottines. D'autres finissaient des assiettes de gâteaux crémeux ou cet affreux plat traditionnel qui faisait le bonheur des Québécois et lui paraissait parfaitement indigeste.

Un garçon et deux filles serraient dans leur bras une jolie jeune fille brune hilare. Ils l'embrassaient à tour de rôle en criant.

Juliette Pomerleau.

Il l'étudia avec circonspection. Elle ne différait pas vraiment de l'idée qu'il s'en était fait. Une jeune fille ordinaire, mais il lui accorda un joli sourire. Il se pinça les lèvres.

Ça, le disciple de Samantha Groves ?

C'était impensable.

Il se recula dans un recoin et ses yeux sondèrent la salle. Il remarqua quelques adultes pour la plupart des parents venus chercher leurs enfants, mais d'autres jouaient ou buvaient avec les adolescents. Il les étudia un peu plus attentivement.

Un rire attira son attention. Il tourna la tête et remarqua une femme parmi un petit groupe d'adolescent. Une femme de taille moyenne, vêtue d'un pantalon noir et d'une chemise cintrée de la même couleur. Il pâlit soudainement. Elle portait des cheveux noirs attachés en queue-de-cheval. Elle était mince et sa posture indiquait qu'elle pratiquait un sport quelconque.

Sameen Shaw.

Une grande femme aux cheveux courts la rejoignit deux verres dans les mains. Le temps qu'elle s'approchât de la jeune femme en noire, il soupira de soulagement. Et se crispa tout aussi promptement. La femme qu'il avait prise pour Sameen Shaw ne l'était pas, mais son identité le troubla presque autant que si Shaw s'était tenue devant lui.

— Élisa ! cria une jeune fille, c'est à toi.

Et il reconnut la grande femme aussi bien que la première. Que faisaient-elles ici ? Ce ne pouvaient être une coïncidence. D'ailleurs pourquoi cela l'étonnait-il ? Samaritain lui avait dit qu'ils les avaient repérées à Montréal. Savait-il qu'elles étaient liées à Juliette Pomerleau ?

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Élisa Brown réalisa un strike. Un abat comme les Québécois appelaient cela. Sa performance déclencha l'enthousiasme des filles et des garçons qui l'entouraient. La jeune femme accueillit son succès avec un sourire modeste. Les quilles furent balayées, de nouvelles apparurent. Une jeune fille s'empara d'une boule et tira. Elle possédait un geste élégant. Sa boule balaya l'ensemble des quilles. Elle s'attira des protestations et des remarques blasées. Signes qu'elle était une habituée des scores parfaits. Elle tapa familièrement dans la main d'une adolescente à qui elle céda sa place. La nouvelle joueuse lança sa boule et abattit l'ensemble des quilles en deux coups, s'attirant des félicitations et une accolade de la part de la jeune fille qui avait lancé avant elle. Maria Alvarez la remplaça en bout d'allée. Des encouragements jaillirent.

Fabrizio ajusta ses lunettes et examina le tableau des scores. La partie s'achèverait avec le carreau de la Mexicaine, et d'elle, dépendait la victoire de son équipe. Les cris attirèrent l'attention de toute la salle.

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— Qu'est-ce qui se passe ? demanda Juliette à Xavier.

— C'est le dernier carreau de la finale.

— On va voir ? Qui lance ?

— Ta prof d'espagnol.

— Maria ?

— Oui.

Juliette se mit à scander le prénom comme une forcenée. Bientôt, toute la salle l'imita.

— Tsé que tu as crissement célèbre, Maria ? déclara Élisa en riant.

Juliette l'avait entendue.

— Tu parles français ? s'étonna-t-elle.

— J'ai pris quelques cours.

— Ici ?

— Non, j'ai appris les bases de la langue grâce à un logiciel d'apprentissage.

— Et tu as pratiqué au Niger ! s'exclama Juliette. Avec les soldats nigériens et français. C'est comme ça que tu as gagné ta médaille !

— Euh...

Juliette lui attribuait sa Commendation Medal pour des raisons auxquelles Élisa n'aurait jamais pensé.

— Je suis trop niaiseuse de ne pas avoir deviné que tu parlais français, ronchonna la jeune fille vexée.

— Je ne parle pas très bien.

— Tu aurais pu me le dire, lui reprocha Juliette.

— Je préférais que tu travailles ton expression anglaise ou ton expression espagnole.

— Tabarnak ! Tout le monde m'en veut, râla faussement la jeune fille en levant les mains au ciel.

Xavier la bouscula en riant :

— Tout le monde te pouponne, oui.

— Ouais, surtout toi, Xavier, intervint Annabelle.

— Jalouse ! plaisanta Juliette.

— Si je l'étais, je te piquerais ton chum sans coup férir et tu n'y pourrais rien n'y faire, ma pauvre Jul.

Xavier pencha la tête et se fendit d'une moue désabusée. Il prit appui sur l'épaule de Juliette :

— C'est vrai qu'elle est pas mal, ta capitaine. Tu en penses quoi, Juliette ?

— Qu't'es qu'une sale crisse de trace de break.

Annabelle lui donna une taloche sur le front :

— Mon ciboire, c'que t'as la caboche pleine de marde, s'écria-t-elle en forçant son accent. Au prochain entraînement, je vais t'en mettre plein la yeule, ça t'apprendra à baver comme ça.

Élisa fronça les sourcils, elle avait encore un peu de mal à identifier les jurons et les sacres québécois. Genrika et Juliette évitaient d'en utiliser quand elles se trouvaient en sa présence, plus encore quand Maria était présente. Crisse, Yeule, tabarnake, viarge, marde, elle connaissait, mais trace de break, baver ? Et puis, elle ne s'était pas fait l'oreille à l'accentuation plus ou moins prononcé des Québécois et elle ne reconnaissait pas toujours des mots qui lui était pourtant familiers. Les règles de grammaire et la prononciation propres aux francophones du Canada la déroutait. Ni les Français, ni les Nigériens ne l'avaient préparée au parler québécois.

— Elle va lâcher ! cria quelqu'un

Juliette oublia Annabelle, Xavier et leurs plaisanteries idiotes. Elle se colla à Élisa Brown et se remit à scander le prénom de la jeune juge. Maria se retourna, Élisa lui adressa une grimace de connivence. La jeune juge n'avait pas encore offert son cadeau à la jeune fille, Mais elle l'avait montré à Élisa.

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Élisa était modeste, s'imaginer afficher sur le mur d'une chambre d'ados ne la mettait pas forcement à l'aise, mais elle ne pouvait pas interdire à Juliette de décorer sa chambre comme elle l'entendait. La jeune fille avait récupéré la photo qu'elle possédait d'elle sur Internet. Une photo publique. Maria lui offrait une photo privée, un cliché qu'elle avait personnellement pris, qu'elle avait retouché à sa convenance et qu'elle avait fait imprimer sur du papier glacé chez un photographe professionnel.

Un très beau cliché noir et blanc pris sur la plage avec la mer en toile de fond. On distinguait au loin la barrière de corail et l'écume des vagues qui se brisaient dessus. Maria avait pris le cliché durant l'un des entraînements qu'Élisa délivrait à Shaw. Celle-ci n'était pas visible sur la photo, mais Élisa la regardait, le visage tournée de trois-quart vers l'objectif, et elle lui montrait quelque chose du doigt. Le jeune officier était assise sur un coffre. Élisa en conclut que le cliché avait été pris durant le test d'aptitude final qu'elle avait fait passer à Shaw.

La caisse contenait des armes et des munitions. Personne n'eût pu le deviner, mais elle, Maria et Shaw le savaient.

Élisa avait une jambe presque étendue devant elle, l'autre repliée et son talon touchait presque la caisse. Son bras droit reposait sur son genou. Sa posture était ferme et détendue. Le dos droit, les épaules bien écartée, mais les jambes au repos. Un bras tendu de l'épaule à l'index, mais l'autre abandonné sur son genou, la main entièrement relâchée. Une brassière noire et un cycliste de la même couleur mettait en valeur son corps d'athlète. Épaules et jambes de nageuse, abdomen de boxeuse. Élisa avait les mains bandées, les cheveux mouillés, hérissés en tous sens. Elle ne portait ni ses lunettes de soleil, ni de chapeau. La lumière cru du soleil n'écrasait pas le modelé de son visage et de son corps, Maria avait réussi à donner du relief à sa photo. Elle avait cadrer son sujet en décalé et elle avait retravaillé les couleurs et les contrastes. Des petits détails excluaient le caractère top-model ou séance-photo réalisée pour un magazine. Des points de suture sur une arcade sourcilière, une éraflure sur les côtes — un coup de couteau qu'Élisa n'avait pas assez vivement évité — des écorchures aux genoux, un hématome qu'on devinait sur le tibia gauche, les bandes de mains sales, et deux doigts de sa main droite collés l'un à l'autre par du sparadrap.

— C'est une jolie photo, avait concédé Élisa parce que c'était vrai.

— C'est un cadeau d'anniversaire, je n'allais lui offrir un cliché quelconque.

— Mouais.

— Tu es très photogénique.

— Mouais, c'est vrai, reconnut étourdiment Élisa.

Maria avait proféré un grognement appréciateur et avait déshabillé le jeune lieutenant du regard. Élisa s'était senti rougir.

— Même tes cheveux sont parfaits, lui avait-elle dit en les ébouriffants d'une main. Tu ne te coiffes jamais, je ne sais pas comment tu fais.

— Il sont courts.

— Ce n'est pas une raison.

Maria avait reporté ses yeux sur la photo et lui avait déclaré que sa coupe ébouriffée faisait l'un des charmes du cliché. Élisa ne pouvait arguer le contraire. Elle soignait sa coupe et s'arrangeait autant que possible pour aller chez son coiffeur attitré.

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Au début de son engagement, elle avait essayé les cheveux mi-long puisqu'elle les portait ainsi depuis des années. Le chignon et la queue-de-cheval réglementaires. Une erreur. Elle n'avait jamais réussi à les garder sagement en place. Les épingles tombaient, les élastiques glissaient. Elle se faisait hurler dessus par les sergent-instructeurs lors de ses stages. Ils lui avaient sadiquement tirer les cheveux et elle avait récolté un nombre impressionnant de pompes à effectuer n'importe où et par n'importe quel temps. Elle était alors passée aux coupes très courtes. Brosses plus ou moins longue, et diverses coupes d'homme qui lui dégageaient la nuque et les oreilles. Elle avait détesté sa tête. Même si c'était plus pratique.

Ses cheveux avait repoussée lors d'une rotation en Afghanistan. De retour au Camp Lejeune, un officier s'était fendu d'une remarque désobligeante et elle s'était rendu chez le coiffeur. On l'avait confiée aux mains d'un asiatique qu'elle n'avait jamais vu auparavant. Il lui avait demandé ce qu'elle désirait comme coupe.

— Court.

— Court comment ?

— Pff, je m'en fous, de toute façon, c'est toujours moche.

— Vous les avez portés comment avant ?

Élisa lui avait expliqué. Le coiffeur lui avait rétorqué qu'elle n'avait jamais eu les cheveux bien coupés, et que c'était dommage parce qu'ils étaient épais et d'une très jolie couleur.

Les coiffeurs, avait pensé Élisa avec dédain.

Vingt minutes plus tard, elle souriait à son reflet. Depuis, elle s'arrangeait pour que ce soit toujours lui qui s'occupât de ses coupes.

Le première classe Hugo Zhao.

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Fabrizio Aldovino résista à la tentation de se boucher les oreilles. Toute la salle hurlait rythmiquement, et hystériquement, les trois syllabes qui composaient le prénom de Maria Alvarez. Une situation qu'il jugeait bien inappropriée pour une femme qui avait officié au sein d'un tribunal, une femme qui avait siégé au parlement Mexicain, puis qui avait été élue membre de la Commission Interaméricaine des droits de l'homme. Une femme qui se présentait comme un parangon de la justice et du devoir.

Il se demanda si elle avait raconté toute la vérité lors du procès de Jeremy Lambert. Les tortures qu'elle avait subies se laissaient aucun doute, elles avaient été confirmées par des experts, des médecins militaires, compétents et intègres. Mais tout le reste ? Elle avait déjà menti à propos de Sameen Shaw. Il la soupçonnait de connaître Samantha Groves, et Maria Alvarez savait pertinemment qu'Élisa Brown ne s'appelait pas Jane Eckart et qu'elle ne faisait pas partie du FBI. Que savait-elle d'autre ? Qu'avait-elle caché d'autre ? Et quels mensonges avait-elle débité à la barre des témoins ?

Il connaissait Jérémy Lambert. Un homme sans grande moralité. Un homme de main. Un agent dévoué de Samaritain. Mais un homme sans envergure. Moyennement intelligent. Opportuniste et paresseux. Le Chirurgien de la mort avait été un homme supérieurement intelligent, extrêmement méticuleux, organisé et cruel. Les profils de l'un et de l'autre ne correspondaient pas. Maria Alvarez l'avait fermement désigné comme son tortionnaire. Ses accusation avaient été relayées par ses gardes du corps, Lionel Fusco et sa co-équipière Élisabeth Sanders ainsi que par l'agent Eckart. Une mascarade à laquelle s'était jointe John Reese.

Des menteurs. Une vaste manipulation de la justice et de la vérité orchestrée par La Machine et ses deux âmes damnées. Aucune des deux n'était intervenue durant le procès, mais il savait qu'elles étaient là. Toutes les trois. Certaines de leur victoire. Se moquant des institutions. Les traitant avec cette désinvolture si caractéristique dont faisait preuve Samantha Groves quand elle violait les lois, qu'elles fussent humaines ou divines. Riant de leur omnipotence. Cette omnipotence dangereuse contre laquelle il luttait. La Machine ne pouvait être omnipotente. Il ne l'avait pas conçu pour cela. Ni comme cela.

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Maria se concentra. Les syllabes de son prénom tapaient presque solidement dans son dos. Jamais personne n'avait ainsi scandé son prénom. Son nom encore, mais son prénom. Elle se redressa légèrement. Élisa Brown se dégagea du poids de Juliette et fendit le groupe d'adolescents qui la séparait de Maria. Elle se plaça dans son dos et se pencha à son oreille :

— Comme au stand de tir, Maria.

Le jeune lieutenant posa sa main sur son diaphragme :

— Respire.

Elle attendit que Maria se conformât à sa recommandation avant de poursuivre.

— Visualise le trajet de ta balle, inspire et lance.

Elle s'écarta d'un pas. Maria l'imagina derrière elle, sérieuse et attentive. Elle eût soudain la vision de Shaw. De son petit sourire en coin ou de ses yeux levés au ciel quand on réfutait la véracité d'une de ses assertions, quand on doutait de sa confiance. Élisa eût pu être Sameen. Elle associa les deux jeunes femmes dans son esprit et inspira profondément, expira plus profondément encore. Les bruits s'atténuèrent autour d'elle, et elle se retrouva seule sous le regard de Brown et de Shaw. Elle respira encore une fois, se concentra sur l'air qui vibrait dans sa gorge, inspira et lança.

— Joli lâché, apprécia Raphaëlle.

— On va gagner, on va gagner, psalmodiait Mia.

Il n'y avait aucun enjeu à cette victoire, le tournoi était amical, et ne servait que de prétexte à animer la soirée. La jeune gardienne de but en était consciente, mais elle s'était prise au jeu. Elle sortait rarement le soir avec Raphaëlle. Mia jouait au hockey, Raphaëlle pratiquait le biathlon. Elles ne partageaient pas ensemble ce qu'elles partageaient chacune de leur côté avec les membres de leur équipe respective. Ce soir, Mia avait concouru avec Raphaëlle et elle avait envie de gagner avec elle, de partager l'euphorie de la victoire avec elle. Juliette s'éclatait en vélo avec Xavier, beaucoup de filles sortaient avec des joueurs de hockey. Raphaëlle n'assistait presque jamais aux matchs que disputait Mia avec les Avalanches parce que le père de la jeune fille, passionné de hockey, y assistait le plus souvent possible et que, les fois où il n'y assistait pas, Raphaëlle était prise par ses entraînements ou ses propres compétitions. Mia avait été la supporter deux fois. Elle n'avait pas trouvé l'expérience très gratifiante. Plantée le long de la piste, elle la voyait passer une fois tous les quarts d'heure et attendait le prochain tour en gelant sur place. Et quand elle se plaçait près des pas de tir, elle n'osait pas se manifester de peur de déconcentrer son amie. Et puis, elle ne connaissait personne et les parents de Raphaëlle l'intimidaient. Le frère de la biathlète avait bien essayé de la dérider, mais le pauvre s'était beaucoup démené pour peu de résultats.

Faire ce soir équipe avec Raphaëlle l'avait galvanisée. Tout comme l'ambiance de la soirée, la présence de ses co-équipières et de beaucoup de joueurs qu'elle connaissait depuis de nombreuses années, l'occasion de la fête parce qu'elle aimait beaucoup Juliette Pomerleau, et jouer dans la même équipe que Maria Alvarez avait été la cerise sur le gâteau. Elle voulait gagner. Avec la juge, avec Raphaëlle, avec Louis et Tristan. Tous les cinq ensemble.

La boule roula.

Maria se mordillait une lèvre, Élisa arborait un sourire satisfait, Louis et Tristan criaient :

— Vas-y, vas-y !

Raphaëlle braillait qu'ils avaient gagné les deux poings tendus vers le ciel, Mia suivait la boule des yeux le cœur serré, Juliette criait à qui voulait l'entendre que sa prof d'espagnol avait terrassé des barons de la drogues, écrabouillé la yeule du Chirurgien de la mort et que rien ne pourrait l'arrêter, tout le monde criait.

Aldovino se désolait de tant d'énergie gâchée.

Quand il la vit.

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Leur dernière rencontre datait de Noël 2015. Elle avait été invitée pour le jour de l'an chez l'un de ses camarades d'école, un joueur de hockey se rappela-t-il inopinément, Alvin Westman.

Il l'avait donc conviée à fêter Noël à Boston avec lui. Et n'avait réalisé qu'au moment de lui offrir le cadeau qu'il lui avait acheté, que Genrika devait fêter le Noël orthodoxe. Au mois de janvier. La jeune fille n'avait pas manqué de le lui confirmer, quand il avait poussé son présent devant elle.

Il avait réservé deux places au Boston Opera house pour un ballet. Il avait pensé que la jeune fille apprécierait la performance physique des danseurs et la musique russe de Tchaïkovski, mais avaient-ils vu La belle au bois dormant ou Casse-noisettes, il ne s'en souvenait plus. Elle avait aimé et abondement commenté le spectacle.

En sortant, il l'avait invité dans un restaurant chic, un restaurant qui ne verrait pas les gens se lancer des cotillons et rire grassement tout au long du repas. Un restaurant où chaque client respectait l'intimité de ses voisins de table. Genrika avait apprécié le début de la soirée, elle apprécia tout autant le dîner. Elle s'était montrée polie et savait se tenir à table. Les mérités d'une scolarité suivie dans un établissement de prestige. Elle avait mangé avec appétit et n'avait déclenché sa réprobation que quand elle avait préféré un Coca-Cola à n'importe quelle autre boisson pour accompagner des rôtis de fois gras en entrée, suivis d'un faisan accompagné d'oignons cuits au calvados et d'une purée de kabosha en plat de résistance. La jeune fille avait du goût et le palais fin, mais, malheureusement, pas en ce qui concernait les boissons.

Elle avait beaucoup parlé et tout voulu savoir sur sa vie, mais elle avait attendu la fin du repas pour lui demander si Sameen Shaw travaillait toujours avec lui. Il lui avait menti en répondant par l'affirmative. La jeune fille avait hoché la tête, esquissé un pâle sourire, puis elle était passée à autre sujet.

Genrika Zhirova.

Que lui avait-il offert ? Une crosse de hockey à son anniversaire, cela il s'en souvenait, mais lors de ce dernier Noël ?

Un réveil, se souvint-il. Un joli réveil de voyage en métal argenté.

Il l'observa se faufiler au premier rang. Juliette Pomerleau l'accueillit avec un grand sourire et la serra contre elle, peut-être après lui avoir passé un bras autour de la taille.

Il ne pouvait pas bien distinguer les traits de la jeune fille dans la pénombre de la salle. Elle ne lui sembla pas avoir pas beaucoup changé. Elle portait toujours longs ses cheveux bouclés. Elle possédait toujours ces lignes affirmées : le nez droit, le menton un peu carré, coupé par une fossette en son milieu, mais elle avait mûri, perdu les derniers traits enfantins qu'elle arborait encore en 2015. Quel âge avait-elle à présent ? Quinze ans ? Seize ans ? Il ne se souvenait plus de sa date de naissance exacte. Elle gardait un air juvénile et un peu fade, mais la femme qu'elle deviendrait se dessinait déjà sur son visage.

Genrika Zhirova.

Jen Edwards n'était qu'un leurre, une identité fabriquée par la Machine.

Fille de médecin ? Il n'était pas difficile de savoir la fille de qui elle était censée être. Une idée très certainement suggérée par Samantha Groves. Elle n'avait pas résisté à la tentation. Affubler Sameen Shaw d'une enfant, qu'y avait-il de plus désopilant à ses yeux ? Prêter des sentiments maternels à une femme taciturne et violente, à une tueuse implacable et dénuée de la moindre empathie.

La Machine avait construit l'identité de Jen Edwards pour que rien ne restât de Genrika Zhirova. Elle avait trafiqué ses relevés de notes et ses bulletins scolaires. Une élève médiocre ? Jen Edwards tout comme Genrika Zhirova devait au contraire obtenir de très bons résultats. Elle était déjà en avance de deux ans sur les enfants de son âge en 2015, ses professeurs, le directeur de son école et la directrice de la Middlesex school n'avaient pas cessé de tarir d'éloge à son sujet. Studieuse, réfléchie, mature, intelligente et sérieuse. Dans toutes les disciplines.

La Machine avait réécrit sa vie.

Samaritain le savait-il ? Savait-il qu'elle se trouvait à Montréal ? Qu'elle connaissait Juliette Pomerleau ? C'était impossible. S'il l'avait su, jamais il n'aurait pas identifié Juliette Pomerleau au disciple de Samantha Groves.

Genrika Zhirova et Samantha Groves ne se connaissaient pas quand il avait été mis à l'écart, quand Sameen Shaw l'avait chassé du Lac de la Prune. Qu'elle avait proféré des menaces à son encontre. Quand Samantha Groves avait enfin obtenu ce à quoi elle rêvait depuis qu'elle avait découvert l'existence de La Machine. Quand elle avait pris le contrôle absolu de sa machine à lui.

Il n'avait que distraitement suivi les péripéties du Chirurgien de la mort et il n'avait pas un instant soupçonné Sameen Shaw des crimes lui avait été imputés. Pas parce qu'il ne l'en croyait pas capable, mais parce qu'il ne pouvait s'agir à ses yeux que d'une cabale savamment orchestrée par Samaritain. D'une opération que l'IA dévoyée avait mené pour l'abattre elle, et tous les agents de La Machine.

L'histoire du Chirurgien de la mort illustrait parfaitement ce qu'il avait toujours craint si on laissait des intelligences artificielles libres de tout contrôle. Ce contre quoi il avait œuvré en s'opposant à ce que la Machine bénéficiât d'un système ouvert. Ce pourquoi il s'était opposé aux rêves délirants et irresponsables de Samantha Groves.

Sameen Shaw avait été le témoin et la victime des exactions dont était capable une IA omnisciente, omnipotente et autonome. La jeune femme avait servi son pays au sein de l'armée, elle avait combattu le terrorisme, elle était pragmatique et le sens du devoir faisait, chez elle, office de sentiments.

Elle eût dû se rallier à la raison et se ranger à ses côtés.

Mais elle n'avait été la proie et le pion de Samaritain, que pour mieux devenir la proie et le pion de La Machine. Elle avait développé un étrange rapport personnelle avec l'IA et, contre toute attente, elle avait succombé à l'amour passionnel et obsessionnel que lui vouait Samantha Groves depuis que celle-ci avait croisé son chemin.

Et Sameen Shaw n'avait rien trouvé de mieux que de favoriser l'émergence d'un deuxième monstre. De transformer son œuvre en Léviathan.

Il s'était désintéressé des meurtres abominables, des révélations fracassantes et du procès retentissant qui avait succédé à l'arrestation de Jeremy Lambert. Il avait rejoint celle qui l'attendait sans le savoir, celle que La Machine lui avait arraché. Et il avait mobilisé tout son savoir, toute son énergie, toutes ses facultés mentales pour trouver la parade à l'hégémonie programmée d'une machine qu'il avait conçu comme un outil sécuritaire.

Comment avait-il un jour pu déclarer à Samantha Groves qu'ils étaient amis ? Pu le penser, alors qu'elle se tenait en embuscade, qu'elle guettait le bon moment. En bonne manipulatrice qu'elle était.

Elle avait rencontré Genrika Zhirova. Il n'avait pas échappé à Samaritain que la jeune fille éprouvait de l'admiration envers Sameen Shaw et que, contrairement à son habitude, celle-ci avait répondu à l'intérêt que lui portait l'enfant. Peut-être même avait-il eu accès à des enregistrements qui montraient Sameen Shaw étreindre la jeune fille dans ses bras avant de la lâcher et de l'envoyer rejoindre ses futurs camarades de classe. Genrika lui avait parlé avant que Miss Shaw ne la serrât dans ses bras et Fabrizio Aldovino avait vu l'imperturbable agent se troubler, accepter un cadeau, rattraper l'enfant et lui témoigner un incroyable geste d'affection.

Un peu rude, un peu maladroit, mais d'une touchante sincérité.

Sameen Shaw avait anticipé l'attaque de Samaritain et elle avait soustrait Genrika au Chirurgien de la mort. Elle l'avait mise en sécurité et Samantha Groves, avec l'aide de la Machine, lui avait fabriqué une nouvelle identité.

Genrika réunissait toutes les qualités nécessaires pour s'attirer l'intérêt de Samantha Groves. Et Samantha Groves avait tout le loisir de former la jeune fille à son image. Comment une enfant de treize ans aurait-elle trouvé les ressources pour résister à un génie de la manipulation ?

Trois ans.

Trois ans de lavage de cerveau, d'embrigadement et de fanatisation.

Les murs se mirent à trembler. Son ventre à vibrer. Il se leva précipitamment et se dirigea en claudiquant vers la sortie.

.

La boule avait semblé rouler au ralenti, suspendue aux dizaines de regards qui fixaient sa trajectoire, guidée et freinée par leur attente, par leur volonté de retarder l'impact.

La boule faucha la première quille et tout s'accéléra. Les quilles s'envolèrent, se heurtèrent, la boule continua son trajet sans dévier d'un degré de la ligne qu'avait mentalement dessinée Maria Alvarez quand elle l'avait lancé. La boule disparut. Toutes les quilles étaient couchées.

Et la salle trembla.

Un déchaînement des cris. Juliette s'époumonait, Annabelle braillait plus fort que tout le monde, Genrika et Mia avaient entamé une gigue endiablée. Raphaëlle, Louis et Tristan imitaient les loups la tête tournée vers une pleine lune imaginaire. Maria se redressa enfin. Un peu ébahie de sa réussite et la tempête qu'elle avait déclenchée.

— Pas mal pour une bleusaille...

Maria se retourna. Élisa surnageait tel un roc de sagesse au milieu de l'hystérie générale. Elle restreint son envie furieuse de lui sauter dans les bras et de l'embrasser. Juste un bec comme disait Juliette. L'officier leva les sourcils. Maria jeta un regard autour d'elle, elle était l'héroïne du moment, mais personne ne se souciait d'elle, elle attrapa Élisa par le col de sa chemise. Tant pis pour les ragots, tant pis pour la morale, ce ne serait pas un baiser langoureux. Elle lui plaquerait un baiser sur la bouche à la manière d'une ado, sans y mettre aucun sentiment amoureux. Élisa fronça les sourcils. Et puis Mia la bouscula et prit sa place devant Maria. Raphaëlle et les deux garçons de leurs équipes l'entourèrent et soulevèrent la jeune Mexicaine du sol en criant. Des vivas retentirent, Genrika lança un ban. Repris par l'ensemble de la salle.

Juliette grimpa sur une table et demanda le silence. Maria retrouva la terre ferme. Les résultats du tournoi donnèrent encore lieu à beaucoup de bruits, on regretta les quilleurs déjà partis, et les parents présents durent attendre encore un peu avant de ramener leurs enfants chez eux.

Juliette avait bien fait les choses. Elle se moquait du gâteau qu'elle n'avait pas acheté, des bougies qu'elle n'avait pas soufflées, elle avait voulu une soirée entourée de ses amis, une soirée festive et joyeuse. Elle n'avait pas imaginé une soirée dans une salle de quille sans tournoi, sans enjeu, sans récompense. Elle avait prévu des médailles et une coupe. Quinze médailles et une coupe gravées : Tournoi des chums, Juliette, 07/03/2019. Un petit plaisir que lui avaient offert ses parents.

Les équipes classées furent invitées à grimper sur le bar pour recevoir leurs médailles. Maria regretta l'absence d'Alma, mais elle rayonnait de fierté, et se morigénait de se comporter comme une ado de quinze ans. Raphaëlle, en tant que chef d'équipe reçut la coupe des mains de Juliette. On l'appela à un discours. Quand le silence s'installa, elle se tourna vers Maria :

— Cette victoire nous le devons à madame Alvarez qui, lors de son dernier carreau, malgré la pression qui pesait sur ses épaules, n'a pas perdu son sang froid. Pour ça et pour d'autres raisons, et parce que je suis vraiment fière d'avoir jouer avec elle ce soir, je lui offre cette coupe.

La jeune fille se fendit d'une moue espiègle :

— Et lui laisse l'honneur du discours.

Elle tendit solennellement la coupe à Maria sous les cris enthousiastes de l'assistance. Des enfants expliquaient à leurs parents un peu ébahis qui était cette femme. Au cours de leurs explications, ils leur désignaient une autre femme et leur racontaient d'improbables exploits qu'ils peinaient à croire véridiques. Tous les joueurs de hockey connaissaient Maria et Élisa avant la soirée, et ils s'étaient empressés de décliner leurs curriculum vitae à ceux qui ne les connaissaient pas et qui s'étaient renseigné des raisons de leur présence parmi les invités de Juliette.

Les histoires avaient variés, Élisa n'avait pas toujours hérité de son véritable grade, Maria avait parfois été propulsée à la tête du tribunal international de La Haye, mais tous avaient parlé du célèbre Chirurgien de la mort, de Cartels mexicains, de guerre, de l'USMC, de décorations militaires, d'exploits héroïques et sportifs, et de soutien scolaire.

Maria remercia Raphaëlle, plus émue qu'elle n'avait pensé l'être. Ses yeux se posèrent sur Élisa un instant. Il y avait quelques chose d'incroyable à se retrouver juchée sur le comptoir d'un bar de Montréal au Canada entourée par l'affection évidente d'Élisa et l'affection non moins évidente de Genrika, de Juliette, mais aussi de Mia et de Raphaëlle. Maria avait partagé, au collège et au lycée, ces moments de joie simple qu'on ressentait avec des gens dont on n'était pas vraiment proche, lorsqu'on participaient à une compétition sportive ou à l'une des fêtes qui rythmaient la vie du commun des mortels : championnats scolaires, jours des morts, célébrations de Noël, fêtes nationales, carnavals... Ces moments de communion dont elle avait fait son deuil après son enlèvement à dix-sept ans.

Elle avait connu des joies, ressenti de l'enthousiasme, mais en comité restreint. Elle n'avait jamais plus vibré avec la foule. Trop de soucis, trop méfiance et une la conscience d'être à part. À part parce qu'elle était juge et que les gens ne l'oubliaient que rarement quand elle exerçait sa charge, à part parce qu'elle était députée, à part parce qu'elle veillait sur Alma. À part parce qu'elle ne relâchait jamais son attention.

Ce soir, Alma était à la maison sous la garde d'une baby-sitter, Maria n'exerçait aucune charge officielle, et personne autour d'elle ne la craignait ou ne manigançait de la prendre en faute et de la faire tomber. Elle vibrait à l'unisson de ces garçons et de ces filles qui menaient la vie insouciante à laquelle ils avaient droit. Ils cachaient sans doute des peines et des blessures, Genrika se sentait parfois très seule, Mia tremblait sous le joug de son père, mais ils respiraient encore l'innocence et la joie de vivre.

Elle se tourna vers Juliette. Son élève. L'instigatrice de cette fête.

— Juliette, je te dédie cette victoire.

Cris d'enthousiasme.

— Je te remercie pour cette soirée au nom de nous tous ici présent parce que je crois que tout le monde a passé un excellent moment, non ?

Cris d'acquiescement, sifflets et applaudissements.

— Tu es une fille bien, Juliette.

Cris de protestation hilares.

— Les Avalanches apprécient ta bonne humeur, l'engagement et le dévouement dont tu fais preuve envers l'équipe.

Cris d'approbation.

— Tes amis apprécient ta gentillesse et ton sens de la loyauté.

Nouveaux cris d'approbation.

— Xavier aussi, je crois.

Rires et sifflets.

— Je ne te connais que depuis deux mois, mais je voudrais rendre hommage à tes efforts et à la volonté que tu es capable de déployer quand tu le veux vraiment. Je te souhaite de réaliser tes rêves, Juliette, mais de ne pas oublier que tu ne dois jamais relâcher tes efforts pour leur donner corps et ne jamais te décourager. N'oublie jamais aussi que tes parents, ton frère, ta sœur...

Moue de l'intéressée.

— Oui, oui, Juliette, insista Maria. Si tu étais moins bête...

Rires de l'assistance.

— … si tu étais moins bête, tu réaliserais que Gabrielle t'admire.

Genrika se rapprocha de Juliette :

— Elle a raison, Gabrielle t'adore. Tu l'énerves et elle rêve de te casser la gueule, mais elle t'adore quand même.

— Pff...

— Tu es aveugle, ma vieille.

— Bref, reprit Maria. N'oublie jamais que ta famille et tes amis t'aiment, et que tu peux compter sur eux. Ne renonce à rien, Juliette, je suis fière de te connaître, vraiment, et pas seulement parce que tu es mon élève plus ou moins studieuse.

Juliette se pinça les lèvres. La déclaration publique de Maria Alvarez lui allait droit au cœur. La juge mexicaine était plus abordable et nettement sévère que ne l'était Khatareh Deghati, entre autres parce qu'elle était plus jeune et nettement plus sexy, mais elle impressionnait Juliette. Énormément. Elle l'avait invitée ce soir parce que Maria Alvarez habitait avec Élisa et que Juliette tenait à la présence de l'officier à sa fête d'anniversaire. Elle aurait trouvé insultant d'inviter l'une sans inviter l'autre, mais elle ne l'avait pas fait sans en craindre le résultat. Elle imaginait mal la juge s'éclater au cours d'une soirée d'ado donnée dans une salle de quille. À boire du coca et des jus de fruits, à manger des poutines et des hamburgers, ou à participer à un tournoi de petites quilles. Pourtant, Maria Alvarez se tenait en face d'elle, grimpée sur le comptoir du bar, la coupe de tournoi à la main et visiblement très heureuse de sa soirée.

Maria l'intimidait. Son physique, sa personnalité, son assurance, sa vie, les combats qu'elle avait menés, les souffrances qu'elle avait subies, l'aplomb qu'elle manifestait en toutes circonstances, la mère qu'elle était et qui lui rappelait, malgré elle, sa propre mère. Et Maria déclarait être fière d'elle ? C'était embarrassant et gratifiant.

— Je te remercie sincèrement de m'avoir invitée à cette soirée, Julieta et je te souhaite un joyeux anniversaire, conclut Maria en espagnol.

Toute l'assemblée se tourna vers la jeune fille.

— Gracias, Maria. De verdad, muchas gracias.

— Ouah, mais t'es devenue une vrai killeuse en espagnol, brailla Annabelle en claquant violemment Juliette dans le dos.

La jeune fille traita sa capitaine de grosse épaisse qui lui rétorqua de rester polie. Les parents présents exhortèrent leurs rejetons et leurs rejetonnes à s'habiller prestement. Il était plus de minuit et ils resteraient toute la nuit à les attendre s'ils ne les pressaient pas un peu. On salua Juliette, on la congratula, on la remercia.

Mia toujours juchée sur le bar, se retourna vers Maria :

— Merci, madame.

— Si c'est pour la victoire, je crois que tu devrais plutôt remercier Raphaëlle, elle a rattrapé tous les points que j'ai perdus pendant la partie.

— Mais vous avez marqué les points de la victoire, intervint l'un des deux garçons.

— Louis a raison, fit Mia. Et puis, ce n'est pas seulement pour la victoire, même si je suis super heureuse, c'est aussi pour avoir accepté de jouer avec nous. Jouer avec vous c'est, euh... c'est un grand honneur.

— Tu es bien grandiloquente, rit Maria

— Je ne suis pas très douée en anglais et je suis encore moins douée en espagnol, je suis désolée.

— Je ne critiquais pas ton niveau d'anglais.

— Mia vous remercie pour le reste, madame. Elle m'en a parlé. Et moi aussi, je vous remercie.

Raphaëlle parlait très bien anglais. Elle l'avait appris à l'occasion de stages inter-provinciaux et si on l'avait souvent taquinée pour son accent québécois prononcé, on ne lui avait jamais reproché son manque de vocabulaire ou une grammaire approximative. À mots couvert et avec beaucoup de pudeur, elle venait d'évoquer l'aide qu'avait promis Maria à Mia pour s'émanciper de la tutelle de son père et se voir confier à la garde exclusive de sa mère.

— Ce n'est pas pour moi, précisa Raphaëlle.

— Je ne refuserai jamais mon aide à quelqu'un comme Mia.

— N'importe.

Maria apostropha les membres de son équipe et leur déclara :

— C'était super de faire partie de votre équipe.

Ils approuvèrent avec ferveur, mais personne n'osa la prendre dans ses bras. Après tout, Maria avait vingt de plus qu'eux, et trois d'entre eux ne l'avaient jamais rencontrée avant ce soir. Ils sautèrent enfin au bas du bar et Maria rejoignit Élisa.

— Jolie coupe, apprécia le jeune officier.

Maria regarda l'objet. Une coupe en métal, haute de trente centimètres, rivetée sur un petit socle de pierre qui accueillait la plaque reprenant la gravure des médailles.

— Tu devrais la garder, suggéra Élisa.

— Pourquoi ?

— Parce que tu l'as gagnée avec une équipe. Je ne doute pas que tu aies déjà remporté des compétitions ou des prix quelconques, mais je doute que tu les aies gagné autrement qu'en solo et que tu te sois tant amusée.

— Je n'ai jamais participé à de compétitions sportives depuis le lycée.

— Tu faisais quoi au lycée ?

— De l'athlétisme.

— En équipe ?

— Non, j'étais nulle au passage de relais.

— Tu courais ?

— Mmm.

— Tu ne fais rien à la maison et tu n'as jamais couru avec moi aux Seychelles.

— Je nageais et ici, je me suis inscrite dans un club d'escalade. Je ne suis pas non plus une fanatique de l'effort.

— Tu penses que je le suis ?

— Ton métier exige que tu le sois. Du moins, que tu entretiennes très sérieusement ta condition physique.

— Ça t'ennuie ?

— Tu aimes ton métier, Lissa. Si tu arrêtais de t'entraîner, tu te ferais virer au prochain test annuel, peut-être pas de l'armée, mais des Marines, et je ne pense pas que cela soit ton but. Tu es officier des Marines et tu fais en sorte de le mériter, je n'ai aucun droit de te critiquer à cet égard. C'est comme si tu me reprochais d'étudier le droit et la jurisprudence. Si je n'appréciais pas que tu sois soldat, un bon soldat qui plus est, je ne vois pas comment je pourrai me targuer d'être ton amie. Je ne serai jamais soldat, c'est sûr, mais je ne demande pas à ceux que j'aime d'être comme moi. J'aurais un pincement au cœur si Alma me disait dans quinze ans qu'elle veut suivre ton exemple, mais si c'est un choix réfléchi, quelle mère serais-je si je lui interdisais de suivre ses rêves ?

— Mes parents étaient comme ça avant.

Avant, releva tristement Maria. Mais Élisa balaya d'un coup l'amertume qu'avait pu comporter sa réponse, peut-être parce qu'elle n'avait pas pris conscience d'avoir employé ce mot qui prenait tant de sens quand elle le prononçait.

— Tu es une mère modèle, Maria. Sinon, tu as offert ton cadeau à Juliette ?

— J'attendais que tu sois là, la taquina Maria.

Elle obtint le résultat escompté et ajouta en souriant :

— Non, je te ferai pas cette offense, je lui offrirai lors de notre prochain cours. Et toi ?

— J'y vais, maintenant.

Juliette n'avait pas la retenue de ses camarades. Elle ouvrit fébrilement le paquet d'Élisa, désagréablement titillée par ce qu'elle ressentirait si son dieu lui avait offert un cadeau qui ne lui plaisait pas.

Le jeune officier avait manqué d'idée, mais pas d'humour. Elle avait longuement réfléchi à ce qu'il lui faudrait offrir à Juliette pour lui faire plaisir. Root rentrerait bientôt, Élisa repartirait au Camp Lejeune et elle ne reverrait peut-être jamais la jeune fille. Elle avait voulu lui offrir un cadeau personnalisé, un objet qu'elle garderait. Elle craignait un peu de se montrer présomptueuse et imbus d'elle-même, mais elle s'affichait déjà sur le mur de la chambre de Juliette, demain elle s'y afficherait en plus grand, alors... Elle avait rajouté un deuxième présent au premier, qui, elle le savait, rendrait la jeune fille bêtement fière.

Juliette retira le couvercle de la boite blanche en carton. Ses yeux s'agrandirent de plaisir. Un palet personnalisé reposait dans un tee-shirt arrangé comme un écrin de coton. Elle posa la boîte sur une table et prit le palet dans ses mains. Une des faces était gravée aux armes du deuxième bataillon de la deuxième compagnie de Marines, et on y lisait, Warlords au-dessus et 2/2 en dessous.

— C'est ton unité ? demanda Juliette. Les Warlords ?

— Mmm.

Juliette retourna le palet. Une barrette argentée, encadrée un haut et en bas pas la devise de l'USMC et la date de son anniversaire.

— C'est une barrette de premier-lieutenant, expliqua Élisa. Si je réussis mon stage d'officier en rentrant, j'obtiendrai mes barrettes de capitaine. C'est une promotion, mais j'ai toujours été fière de porter tous mes galons. J'ai commencé comme simple soldat et je me suis toujours efforcé de donner le meilleur de moi-même quel que soit mon grade. Annabelle te veut comme capitaine adjoint, ça tombe bien. On aura un peu le même grade.

Un compliment, une leçon et un encouragement. Une leçon d'humilité et un encouragement à ne jamais relâcher son effort.

— Et le tee-shirt ?

— Je t'ai vu baver dessus...

Juliette l'attrapa. Élisa lui avait cédé l'un de ses tee-shirts de compétition. Un tee-shirt qu'elle ne portait plus que quand elle ne se trouvait ni avec Jonathan ni à l'USMC. Un tee-shirt vert olive avec l'inscription légèrement incurvée du mot Marines écrit au-dessus de la silhouette de l'aigle, du globe et de l'ancre sur le devant, et son nom inscrit dans le dos.

Lt. E. BROWN.

Juliette le leva à bout de bras devant elle. Devant, derrière. Puis elle baissa les bras et sauta dans les bras du jeune lieutenant.

— Merci Élisa, vraiment merci, c'est crissement génial.

Et pour mieux exprimer son contentement, Juliette enfila le tee-shirt par dessus sa chemise. Elle n'était pas encore aussi grande qu'Élisa, elle ne le deviendrait peut-être jamais, elle n'avait pas sa carrure non plus, mais elle l'aurait bientôt. Le tee-shirt lui irait à merveille d'ici un an ou deux, mais Maria doutait que la jeune fille attendît deux ans pour le mettre.

Juliette quitta la salle avec le tee-shirt sur le dos, elle avait reçu beaucoup de cadeaux, des livres, des gadgets, des affaires de toilettes... Genrika lui avait offert un bracelet de force en cuir. Juliette rêvait d'en porter un, mais n'avait jamais osé se l'acheter. Comme le tee-shirt, elle n'avait pas attendu pour l'arborer et elle l'avait bouclé autour de son poignet. Tant pis pour ses parents.

.

Après avoir raccompagné Xavier et une Rebelle qui habitait près de l'aréna, Maria et Élisa déposèrent Juliette et Genrika devant chez les Pomerleau.

— Bonne nuit et bon week-end, les filles. Gen, n'hésite pas à appeler en cas de besoin, lui dit Maria.

— Tout se passera bien, madame. Le parc est sécurisé et nous sommes prudentes, assura Juliette.

— Je vous fais confiance.

Les portières claquèrent et Maria démarra. Les deux jeunes filles regardèrent la Wrangler rouge s'éloigner. Juliette eut la fugitive pensée qu'elle trahissait la confiance que lui témoignaient les deux femmes, mais la perspective de passer une nuit dans un chalet avec Xavier étouffa sa mauvaise conscience. Genrika aurait aimé les retenir, leur dire qu'elle avait menti, qu'elle ne passerait pas le week-end seule avec Juliette.

Le mensonge n'avait pas vraiment d'importance, il n'engageait pas Genrika, et Maria et Élisa n'auraient certainement rien de trouver de répréhensible à ce que Xavier ou n'importe qui d'autre se joignissent aux deux jeunes filles. Mais Juliette voulait garder le secret, parce que durant ce week-end, elle franchirait, peut-être, une nouvelle étape dans sa relation avec le garçon. Juliette n'était pas encore vraiment décidée à la franchir, elle hésitait, elle l'appréhendait tout en se traitant de niaiseuse. Elle et Xavier s'était déjà caressé, frotter l'un à l'autre, les mains du garçon s'était plus d'une fois égarées sur sa poitrine et Juliette avait aspiré à bien plus sans oser jamais le lui demander. Elle se caressait parfois la nuit en imaginant que ses doigts étaient ceux de Xavier, et elle gémissait son prénom dans son plaisir. Elle fantasmait et elle savait qu'il n'était pas en reste. Quand ils s'embrassaient, elle avait souvent senti son entre-jambe durcir contre sa cuisse et si elle avait feint de l'ignorer, elle n'en avait pas moins été troublée.

S'abandonner totalement au plaisir, explorer le corps de Xavier et le laisser explorer le sien, l'accueillir en elle, la remplissait de désir fébrile et d'appréhension. Elle avait lu des tas de pages sur Internet, elle avait hésité, puis renoncé à demander des conseils à Annabelle et ne s'était finalement confié qu'à Genrika qui lui avait simplement conseiller de suivre son instinct et de ne pas s'en faire du moment qu'elle aimait Xavier et qu'elle lui faisait confiance.

— Je ne suis pas sa première.

— Ouais, ben, j'ai lu que c'était mieux comme ça quand l'un des deux avait de l'expérience la première fois.

— Tu lis des trucs de ce genre ?!

Genrika avait haussé les épaules :

— Je ne suis pas complètement débile, merci.

Juliette voulait garder le secret. C'était son histoire, elle n'avait aucune envie de partager ce moment avec quiconque, sauf avec Genrika, parce qu'avec elle c'était différent. C'était son amie et elle avait besoin de sa caution pour passer la nuit avec Xavier.

Genrika jeta un coup d'œil à Juliette. Elle ne lui ferait pas faux bond, mais elle se demandait si elle devrait « assister » aux ébats de son amie. Elle avait prévu des boules Quiès, mais l'idée que Juliette et Xavier fissent l'amour à trois pas d'elle ne la mettait pas spécialement à l'aise. L'idée de mentir à Maria et Élisa non plus. Si il leur arrivait le problème durant ce week-end, elle s'en mordrait amèrement les doigts. Et puis même s'il n'arrivait rien de fâcheux, elle porterait le poids de son mensonge sur elle.

Avoir des amis, n'était pas toujours facile.

.


.

Alexeï Borkoof se retourna et déposa un baiser sur l'épaule nue de la femme qui dormait allongée sur le ventre à côté de lui.

Anna.

Il n'en revenait pas, mais il mesurait très exactement l'immensité de son bonheur. S'il l'avait un jour mise en couple avec quelqu'un, c'eût été avec Anton, ou peut-être avec Sameen Shaw, parce qu'il n'avait jamais vu Anna Borissnova se comporter de manière si amicale, si bienveillante et si familièrement avec qui que ce soit. Sa façon de lui parler, de l'appeler par son prénom, de la toucher même si c'était rare, de poser sa tête sur son épaule pour dormir dans l'hélicoptère qui les ramenait à Krasnoïarks, la proximité physique qu'elles partageaient souvent sans en être conscientes. Par certains côtés, Sameen Shaw ressemblait à Anna, elle détestait, entre autres, les marques d'affection trop prononcées et il avait remarqué qu'elle évitait les contacts physiques quand ils n'étaient pas dictés par une nécessité. Mais pas avec Anna.

À l'escale de Dallas, Shaw s'était endormie sur une banquette des salons VIP. Elle s'était agitée et avait commencé à gémir. Anna somnolait. Yulia Zhirova, le visage inquiet, presque apeuré, s'était levée et avait réveillé Anna en lui disant que Shaw était en prise avec un cauchemar. Anna avait déployé sa longue taille et s'était rendu rapidement au chevet de Shaw. Elle s'était accroupi près d'elle et lui avait caressé les cheveux dégoulinant de sueur. Elle l'avait doucement appelée par son prénom, puis avec un peu plus d'énergie quand Shaw avait commencé à se tendre comme un arc. Anna l'avait maintenue quand elle avait hurlé en se débattant. Shaw avait ouvert les yeux, reconnu Anna. Elle lui avait crocheté l'avant-bras, et Borkoof l'avait vue lutter pour reprendre le contrôle de son souffle et se détendre. Anna était restée à lui caresser le front jusqu'à ce que Shaw desserrât ses doigts et la libérât de son emprise. Anna lui avait demandé si ça allait, Shaw avait hoché la tête et Anna lui avait proposé à boire. Elle était partie chercher deux gobelets de thé. Shaw s'était assise à son retour, Anna avait pris place à côté d'elle et elle avaient bu leur thé en silence. Épaule contre épaule.

Shaw n'appelait plus Anna que par son seul prénom elle aussi.

Mais à New-York, après quelques jours de repos et de silence quasi-complet, c'était lui qu'Anna était venue voir. Il avait cru qu'elle lui raconterait enfin ce qui leur était arrivé, tout ce qu'elles avaient vécu à la colonie pénitentiaire, tout ce qu'elles avaient souffert lors de leur périple dans la forêt.

Ce matin, il n'en savait pas plus. Anna ne lui avait rien raconté.

Elle s'était approché de lui. Elle lui avait caressé la barbe d'une main douce. Il avait eu envie de la prendre dans ses bras et de pleurer, parce que, dans ses yeux magnifiques, il devinait beaucoup d'épreuves et de peines soigneusement dissimulées.

— Tu m'as manqué, Alexei.

— Moi ou mes pelmenis ?

— Toi et tes pelmenis. Si tu savais comme j'en ai parfois rêvé de tes pelmenis au cours de ces derniers mois.

— C'était dur ?

— Oui, mais je n'ai pas envie d'en parler.

Il se retint de lui demander de quoi elle voulait parler, de lui demander pourquoi elle était là, dans sa chambre. Elle arborait une expression sérieuse et il devina qu'une plaisanterie ou un mot déplacé lui ferait tourner les talons. Que le moment était important et que, s'il n'y prenait garde, il briserait quelque chose qu'il regretterait toute sa vie.

— Alexeï, tu me considères toujours comme ta petite sœur ?

À quoi bon lui mentir ?

— Non.

Elle avait semblé analyser sa déclaration, et puis son regard avait tout à coup changé et Alexeï avait senti une énorme boule se former dans sa gorge. Elle s'était rapprochée, elle lui avait passé les bras autour du cou et elle l'avait embrassé. Il avait vacillé d'émotion et pris appui des deux mains sur les hanches de la jeune femme pour retrouver son équilibre.

Ensuite.

Ensuite, il l'aimait depuis si longtemps, qu'il ne se posa plus aucune question. Anna n'était pas le genre de femme à hésiter une fois qu'elle avait pris une décision. Elle commença à le déshabiller la première, il joignit ses gestes aux siens, découvrit sensuellement un corps qu'il connaissait pour l'avoir déjà vu dénudé, ou à moitié dénudé, à de nombreuses reprises depuis six ans qu'il la connaissait. Un corps plus doux et une femme plus tendre qu'il ne l'avait jamais imaginée, même à travers ses chansons.

Il avait aimé des femmes avant elle, une ou deux, mais Anna serait la seule qu'il présenterait à sa famille, qu'il placerait sans peur parmi toutes les femmes qui avaient veillé sur son destin d'enfant et d'adolescent. Ces femmes qui le recevaient chez elles avec bienveillance, qui ne l'avaient jamais oublié ou abandonné : sa mère, ses tantes, ses sœurs et ses cousines. Son père était mort quand il était jeune, ses oncles n'avaient pas été présents et il avait été le seul enfant mâle de sa génération. Anna était digne de figurer à leur côté.

Alexeï n'imagina pas instant qu'Anna ne cherchât qu'un simple réconfort dans ses bras, un peu de douceur après trop d'épreuves endurées, ou qu'elle désirât assouvir ses sens après cinq mois d'abstinence. La femme était trop entière et trop rigide pour entamer une relation de simple ordre charnel avec un collègue. Elle avait repoussé les avances de Chouvaloff qu'elle appréciait pourtant, celles d'Alioukine ou de Korotkov, de clients qui n'avaient pas manqué de tenter leur chance auprès d'une femme certes trop grande, trop froide et trop impressionnante, mais si terriblement belle. Il ne savait même pas si elle avait eu des aventures depuis qu'elle avait rejoint la société d'Anton Matveïtch.

En tout cas, il avait passé une nuit magique entre ses bras et il était prêt à partager le restant de ses jours avec elle si elle le désirait, ou peut-être qu'une nuit ou un mois si elle le décidait. Qu'importait si ensuite, il se faisait moine.

Il lui caressa les reins, il aimait ses formes et le grain de sa peau. Anna gémit sans son sommeil et repoussa les couvertures. Son dos s'offrit à la vue du géant blond. Il se rapprocha. Anna portait des marques qu'il n'avait jamais vues auparavant. Estimant la largeur, il gagea pour des coups de ceintures. Qu'est-ce qu'ils lui avaient fait ? Jusqu'où étaient-ils allés avec elle ? Si elle avait été aussi sévèrement battue, c'est qu'elle avait aussi été violée. Le contraire eût été impensable.

Il avait découvert et reconnu les tatouages que portaient Yulia Zhirova dans le cou, celui qu'elle dissimulait tant bien que mal par un bonnet ou des foulards sur le front. Des tatouages infamants qui en présumaient d'autres plus explicites sur d'autres parties de son corps. La jeune femme avait dû purger bien plus que sa peine de prison au sein de la colonie.

Il remonta doucement le drap sur le dos d'Anna. Il ne voulait pas violer son intimité. Il l'écouterait si elle désirait se confier à lui, mais il lui laisserait le choix de le faire ou pas. Peut-être était-ce l'une des raisons qui avait rapproché Sameen Shaw d'Anna. Elles s'étaient confié l'une à l'autre, elles avaient partagé leur souffrance et elle s'étaient entraidées aussi bien physiquement que psychologiquement.

Alexeï comprenait et respectait cette relation. Après le procès, il avait, lui aussi, trouvé du réconfort auprès d'Anna, même s'il ne lui avait jamais parlé et qu'il ne le lui avait jamais avoué, mais il en avait surtout trouvé auprès d'Anton. Son chef et son patron. Son camarade. Peut-être son ami.

Il se pencha pour l'embrasser une nouvelle fois sur l'épaule. Elle se retourna vers lui, il se laissa retomber sur le matelas.

— Je suis désolée, Alexeï.

— De quoi ?

— D'avoir été aveugle. Je ne savais pas pour toi, et je ne savais pas pour moi.

— Qu'est-ce qui t'a ouvert les yeux ?

— Sameen.

Il trouvait si étrange de l'entendre prononcer ce prénom.

— J'ai atteint le fond à la colonie. J'ai parfois été trop loin et j'ai failli franchir le point de non-retour, mais elle a toujours été là. Elle ne m'a jamais retiré sa confiance et son amitié.

— Ça n'a pas été réciproque ?

— Si.

— Je l'aime bien.

— Moi aussi. Si elle me le demande, j'irai avec elle retrouver Genrika Zhirova.

— Tu crois qu'elle aura besoin de toi ?

— Peut-être pour Yulia.

— Si tu as besoin de moi...

— Je sais où te trouver.

— Ouais.

Les yeux d'Anna contemplèrent le plafond. Alexeï évita de parler et plus encore de la toucher. Après un long moment, son regard bleu électrique vint se reposer sur lui.

— Alexei, tu m'emmèneras dans ta famille ?

— Oui.

Trois fois, oui. Mille fois, oui, pensa-t-il le cœur dilaté comme une baudruche.

— Je voudrais rencontrer ta mère et tes sœurs.

Borkoof se retint difficilement cette fois d'exprimer la joie débordante qui manquait de le suffoquer. Il arriva cependant à reprendre la parole sans trop trahir son émotion :

— Si on ne fait rien fin avril, on pourrait aller les voir pour Pâques. À moins que tu ne préfères aller dans ta famille ?

— Il faudra que je retourne à Krasnoïarks.

— ...

— Mais je ne sais pas encore si j'irai seule, avec toi ou quelqu'un d'autre.

Anna l'avait inclus dans ses possibilités, cela lui suffisait.

— Tu feras ce qu'il y a de mieux, Anna.

— Je te dirai.

— D'accord.

Les yeux d'Anna changèrent de teinte et une pointe d'amusement les rendit un peu plus brillant :

— Tu ne t'y attendais pas, pas vrai ?

— À quoi ?

— Ah ça, à cette nuit et au reste.

Le géant blond se sentit l'âme d'un gosse amoureux de la plus belle femme du village quand elle lui avait offert une friandise.

— Ben...

Il se trouvait stupide.

— Non, je l'avoue. Euh... Je croyais que tu...

Anna se fendit d'un léger sourire.

— Tu avais raison...

Elle repoussa sur le dos et vint se positionner au-dessus de lui.

— Mais ne m'appelle plus jamais petite fille...

Il rit, lui passa une main derrière la nuque et l'invita sur ses lèvres.

Athéna se déconnecta, la suite ne leur appartenait qu'à eux seuls.

.

Anna et Alexeï venaient de braver les certitudes de Samaritain. Le géant russe n'était pas stupide et Anna Borissnova dissimulait des trésors d'affections et d'amour sous son apparente froideur. Ils avaient su se reconnaître et s'abandonner l'un à l'autre.

Samaritain avait oublié que le dieu mal-aimé et mal-formé, à qui il comparait ses amis, avait fabriqué des œuvres d'art. Celles-ci avaient parfois apporté le malheur, mais elles avaient surtout été louées pour la beauté de leur exécution. Héphaïstos le laid avait fabriqué la ceinture de la belle Aphrodite et la déesse grecque ne s'en était jamais séparé. Il n'avait peut-être pas été l'époux dont elle avait rêvé, mais il lui avait offert un cadeau qu'elle n'avait jamais rejeté. Il avait servi l'amour.

Athéna associa la ceinture de la déesse à Alexeï et Anna. La jeune femme pâtirait encore de son passé, et ses blessures ne se refermeraient jamais tout à fait, mais elle ne marcherait plus seule. Elle ferait la paix avec son âme. Elle ne changerait pas foncièrement, elle resterait toujours distante, taciturne, et manquerait toujours de chaleur dans ses rapports sociaux, mais elle avait ouvert son cœur et son âme à d'autres, et savait désormais, que l'affection et la sécurité n'étaient pas du seul fait de ses parents et de ses frères et sœurs. La jeune femme pourtant si mûre et si équilibrée venait de devenir une femme, de prendre sa place d'adulte au sein de sa famille.

Calculs.

Résultats :

98, 69 % de probabilité pour que Alexeï et Anna fondassent une famille.

86,29 % pour qu'ils restassent fidèles l'un à l'autre jusqu'à la fin de leurs jours. Ils ne ressembleraient pas à un couple ordinaire, mais ils se retrouveraient toujours, quels que fussent les aléas de la vie.

.

Elle se connecta à Chicago dans un petit appartement situé dans un immeuble résidentiel de Hyde Park. Un petit appartement modeste, mais confortable et calme. Trois personnes jouaient à un jeu de plateau. Un jeu de stratégie. Un homme de cinquante ans, une jeune femme de trente-et-un ans et un jeune homme de dix-huit ans. La jeune femme, seule, ne présentait aucune faille si on exceptait parfois des réveils en sueur et des crises de panique au milieu de la nuit. Le cinquantenaire était effectivement un ancien alcoolique et un ancien délinquant et le jeune homme souffrait encore de l'abandon de sa mère et des années de dépression de son père.

Ils avaient mangé des linguines al mare, préparé par l'homme et une salade mélangée. Aucun d'entre eux n'avait bu, ils n'en avaient pas ressenti le besoin ni l'envie. Élisabeth Sanders ne buvait qu'occasionnellement, Lionel ne buvait presque plus, et Lee, se montrait sobre dans la mesure où les souvenirs de son père échoué comme une baleine morte sur le canapé du salon le décourageait à lui ressembler un jour.

Les dés roulèrent, Lee arbora une grimace de victoire et déplaça ses pions. La jeune femme pesta et Lionel cria à l'injustice, aussitôt moqué par sa collègue et son fils.

Par sa partenaire.

Athéna n'avait pas eu besoin d'intervenir pour que le lieutenant fût rappelé à New-York. Il avait refusé la proposition de réintégrer son poste. Il avait préféré partir, laisser de mauvais souvenirs derrière lui, recommencer ailleurs, pas spécialement au soleil, mais dans un endroit différent. Chicago lui avait semblé une bonne option. Et pour lui et pour Lee.

Élisabeth Sanders avait réalisé son rêve d'exercer son métier dans une grande ville.

Chicago était une grande ville, la troisième ville la plus étendue et la plus peuplée des États-Unis, une ville moderne et dynamique. Posée sur les berges du lac Michigan, la jeune femme pouvait renouer avec la nature en à peine une ou deux heures de route. Un aspect qui avait aussi plu à Lee. De son côté, Lionel avait craqué pour les parties de pêches prometteuses et la population cosmopolite de la capitale du Midwest qui lui rappellerait celle de New-York. Indiens, Italiens, Chinois, Irlandais, Ukrainiens, francophones et Afro-américains se partageaient des quartiers entiers la ville et s'accrochaient depuis des générations à leurs us et coutumes et à une certaine idée de l'architecture et de l'Amérique.

Athéna avait tiré quelques ficelles, remonté les dossiers des deux lieutenants au bon moment et au bon endroit. Ils avaient été convoqué seuls puis, ensemble. Un capitaine de la Crim les avaient reçus, il leur avait demandé s'il voulait continuer à faire équipe. Lionel appréciait la jeune femme.

Dès leur arrivée à Chicago, Élisabeth Sanders avait vu des regards interrogatifs, envieux, jaloux et méprisants se poser sur elle. Pas comme à Anchorage parce qu'elle était une femme, mais parce qu'elle était une bête de foire, parce qu'elle avait participé à l'arrestation du Chirurgien de la mort, parce qu'elle avait témoigné à son procès, parce qu'elle était née et avait vécu en Alaska et qu'aux yeux des Chicagoans, les gens du cinquante-quatrième états étaient des rustres réactionnaires et incultes. Le taux d'homicide à Anchorage parlait aussi en sa défaveur. Elle intégrait un grand commissariat, une ville au riche passé criminelle, une culture différente. Elle n'avait pas peur de l'adversité, mais elle en avait marre de piétiner parce qu'elle n'entrait pas dans la norme. Elle ne voulait plus perdre son temps à esquiver ou à encaisser les coups bas et les mises à l'écart. Elle voulait apprendre. Lionel Fusco reconnaissait ses qualités professionnelles et il s'était toujours montré un co-équipier modèle. Sérieux, compétent, professionnel, attentionné, et doté d'un sens de l'humour rafraîchissant. Comment aurait-elle refusé de travailler avec lui ?

Ils avaient pris ensemble possession de leurs nouvelles plaques en octobre 2017. Ils avaient appris à mieux se connaître. Ils formaient depuis un an et demi, un binôme efficace et soudé et, pour leur plus grand plaisir à tous les deux, ils avaient peu à peu construit les bases d'une amitié qui ne demandait qu'à durer dans le temps, au-delà de leur différence d'âge et de leur parcours de vie.

Lionel n'avait rien perdu de son intérêt pour son métier d'enquêteur et Élisabeth Sanders avait encore la fraîcheur enthousiaste de sa jeunesse et un avenir à accomplir. Ils s'épaulaient sur le terrain, Lionel offrait la chaleur d'un foyer à la jeune femme et, en contre-partie, elle lui apportait la joie d'une amitié exempte de nuages. Élisabeth ne portait en elle aucune ombre. Elle surmontait les meurtres, la peine et les traumatismes avec une déconcertante facilité. Il lui avait demandé comment elle réussissait à évacuer son stress et ses expériences difficiles. Elle lui avait dit qu'elle ne les surmontait pas si bien que cela, mais qu'elle consultait le psychologue de la brigade dès qu'elle en ressentait le besoin, qu'elle ne gardait rien pour elle, qu'elle appelait ses parents quand qu'elle se sentait seule, qu'elle n'avait jamais abandonné ses entraînements de biathlon, que le tir de précision lui apportait une grande sérénité et, qu'après une journée difficile, elle s'obligeait à aller nager et à parcourir selon le temps dont elle disposait deux à quatre kilomètres.

— Tu ne cours pas ? s'était étonné Lionel.

— Je trouve la course trop traumatisante, si je ne peux pas skier, je préfère nager. Je fais un peu de musculation, mais je n'aime pas trop les salles de sport. Je me contente de quelques exercices chez moi. Des abdos, des pompes, des tractions et des étirements, mais c'est plus de l'entretien que réellement un entraînement.

— Moi, non plus, je n'aime pas les salles de sport, mais pas pour les mêmes raisons, avait rétorqué le policier d'un ton goguenard.

— Ça ne te ferait pourtant pas de mal Sugar Do, avait ricané Élisabeth.

— Eh, je ne suis pas si nul quand il faut courir.

— Ouais, c'est vrai, une véritable flèche.

— Je n'ai jamais concouru pour les JO, moi.

— Moi, non plus.

— Mais tu t'es entraînée pour.

— Je n'étais pas la meilleure, je n'ai jamais été sélectionnée.

— Tout le monde ne peut pas être... comment il s'appelle le Français qui avait raflé tous les titres pendant des années ?

— Poiré. Sa femme n'était pas mal non plus.

— Il était mariée à une biathlète ?!

— Oui.

— Tous les biathlètes se marient entre eux ?

— Pourquoi ? Tu as rencontré une vieille compétitrice à ton goût ?

— J'en fréquente déjà une, une rouquine échappée de sa forêt, avait ronchonné Lionel. Je ne vais pas en plus, me marier avec une de ses semblables.

Élisabeth s'était esclaffée.

Lionel éprouvait une grande tendresse pour la jeune femme. Il comprenait mieux les sentiments que Shaw éprouvait envers le lieutenant Brown. Élisabeth était sa protégée, sa co-équipière et son amie. Shaw n'était peut-être pas consciente que Brown était son amie, elle rechignait à avouer que le lieutenant était sa protégée, mais elle lui faisait confiance, elle aimait sa compagnie, elle se sentait assez à l'aise avec elle pour avoir accepté qu'elle lui servît d'entraîneur et de soigneur et elle veillait sur elle.

Son attitude l'avait étonnée. Shaw pouvait très bien se montrer amicale et il avait n'avait jamais regretté de faire équipe avec elle, de planquer avec elle. Sous ses dehors revêches et taciturnes, un peu bravaches, Shaw était une femme dévouée et attentionnée. Brown était un peu plus jeune, elle considérait Shaw comme sa supérieure hiérarchique, elle admirait ses compétences militaires, ses qualités d'officier et elle désirait apprendre et se montrer digne du capitaine Shaw. Sameen en était consciente, mais une autre raison l'avait amenée à prendre le lieutenant sous son aile. Une des raisons pour laquelle Lionel prenait soin d'Élisabeth Sanders, Brown alliait une grande maturité à une certaine innocence et une fraîcheur que rien n'avait jamais altéré. La jeune femme avait souffert, elle avait traversé des épreuves, mais elle n'avait pas perdu son innocence, toute son innocence. Avant de se confronter à la guerre et à la misère, avant de subir les tortures de Samaritain, Brown avait dû connaître une enfance sans histoire. Élisabeth était ce même genre de femme. Sportive, bonne élève, bonne camarade, sûre de sa vocation, née au sein d'un foyer aimant et stable. Plus innocente encore que ne l'était Élisa Brown.

Il leva les yeux sur elle. Elle préparait sa riposte contre Lee. Elle échafaudait des plans pour récupérer ses territoires perdus. Encore fallait-il que les dés la servissent. Lee affichait crânement son assurance de remporter la victoire.

Athéna consulta une nouvelle fois le dossier sardonique que Samaritain lui avait cédé. L'opinion qu'il se faisait du lieutenant de police était erronée.

Lionel Fusco.

Un ex-alcoolique fatigué ?

Une affirmation. Une vérité.

C'était un ex-alcoolique, il n'arborait pas un physique d'athlète, son alimentation aurait mérité d'être plus saine, et il venait de fêter ses cinquante-et-un ans.

Un ex-alcoolique.

Root était bien une ex-tueuse à gage, Sameen une ex-sociopathe volontaire, Maria une ex-alcoolique et une ex-toxicomane.

Son père un ex-philanthrope.

Les gens pouvaient changer. Se libérer de leur conditionnement, de leur culpabilité, de leurs peurs et de leurs addiction, donner à tout moment autre direction à leur destin pourvu qu'ils le voulussent, qu'ils en eussent la volonté, qu'ils ne négligeassent pas l'intérêt et l'affection qu'on pouvait leur porter, la main tendue au bon moment, et que le courage ne leur fît pas défaut.

Lionel avait rencontré John Reese, il avait surtout rencontré Josseline Carter, un policier intègre et une femme qui se battait courageusement pour ce en quoi elle croyait. Une femme qui élevait seule son fils. Qui s'en occupait.

Il avait laissé tomber les dessous-de-tables, les combines indignes, la consommation irraisonnée de mauvais Whisky et il s'était souvenu qu'un père n'avait pas la seule charge de remplir le réfrigérateur de plats cuisinés et de laisser cinquante dollars par semaine sur le bureau de son fils. Il avait gâché sa vie, il avait failli tout perdre, mais il s'était repris en main.

L'ombre d'Héphaïstos s'étendait au-dessus de lui, elle menaçait son équilibre, mais plus encore, elle le maintenait en alerte.

Un histrion ?

Lionel en avait parfois les traits et les comportements, mais il ne tenait pas du mauvais comédien de province qu'on nommait ainsi, ou d'un fâcheux qui se donnait ridiculement en spectacle. Lionel appartenait à la lignée des histrions de la Rome antique. Il partageait leur goût pour le bon mot et pour la farce. Leur joie de vivre, leur volonté d'apporter un peu de légèreté et de rire au milieu des drames et des tragédies, d'illuminer le présent, de réchauffer les cœurs. Lionel paraissait parfois frustre et inculte, une apparence qu'il partageait avec le dieu grec auquel l'avait comparé Samaritain. Il n'était ni l'un ni l'autre. Son foyer brillait aussi chaudement que celui du dieu forgeron dans son atelier.

.


.

Shaw se rongeait nerveusement les ongles. Elle grimaça, se coinça le pouce entre les doigts, le libéra et vit qu'il saignait. Elle le replaça entre ses doigts en jurant.

Elles étaient arrivées à New-York depuis trois jours. Shaw avait craint s'être retirée du monde pour rien. Tout avait pourtant bien commencé.

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A Krasnoïarks, Shaw avait craint de se retrouver assaillie par une équipe médicale intrusive, mais au lieu de l'hôpital, Borkoof les avait conduites dans un luxueux appartement, munie d'une salle de bain, de deux salles d'eau et, comble de luxe, d'une petite piscine intérieure et d'une cabine de sauna.

— Vous avez décroché un contrat de millionnaire avec Matveïtch ?

— Non, avait ri le géant. La clef de l'appartement m'a été remise par un chauffeur qui m'attendait à l'aéroport à mon arrivée. D'après ce que j'ai compris, vous devez ces attentions à votre expert en informatique.

— Root ?

Shaw avait senti un désagréable sentiment de panique lui picoter le diaphragme.

— Non, Athéna.

Shaw s'était détendue.

— Elle a prévu les maillots de bains ?

— Je ne me serais pas permis de fouiller dans vos placards, madame.

— Et elle nous a attribué des chambres ?

— Oui.

— Je rêve de me baigner, avait déclaré Anna. Mais je suis trop crevée pour ça. Une douche suffira à mon bonheur.

— J'ai préparé à manger avant de partir vous chercher. Je me suis dit que vous auriez faim.

Yulia était trop épuisée pour répondre. Les trois jours passés à attendre l'hélicoptère dans le froid et la neige l'avaient vidée de son énergie. Une contre-réaction à l'espoir qu'elle avait entretenu de marcher une journée, de voir l'hélicoptère et de monter dedans, à la certitude qu'une journée seulement la séparait de la fin de l'hiver sibérien. Ses espoirs déçus, l'attente et l'incertitude avaient brisé sa volonté.

Anna et Shaw n'avait aucun besoin de se consulter. La perspective d'un bon repas chaud effaçait tout autre considération. D'autant plus pour Shaw que pour Anna qui avait bénéficié de la bienveillance de ses parents quand elle s'était rendue chez elle.

Borkoof avait préparé un festin, léger. Des harengs marinés, des pelmenis, une soupe à base de champignons et de viande maigre, du poisson, du fromage et des fruits. Des boublikis reposaient dans une corbeille et Borkoof leur proposa, si elles en voulaient, des blinis arrosés de miel, de beurre ou de crème. Elles avaient du thé et du jus de grenade à leur disposition pour étancher leur soif.

Anna vantait toujours les talents de cuisinier de Borkoof, ses pelmenis. Shaw avait dévoré. Et elle s'était demandée comment elle avait pu survivre à deux mois de régime de survie. Un peu de viande grillée, un peu de poisson, du lichen amère, des aiguilles d'épicéa, les maigres rations qu'elles avaient subtilisé à la colonie. Aucune des trois femmes n'était très grosse avant leur évasion. Elles étaient maintenant d'une maigreur presque inquiétante. Inquiétante au vu de l'expression du géant Russe.

Shaw avait ricané en silence, parce que le Russe couvait Anna des yeux et qu'il avait mainte fois restreint son envie évidente de la serrer dans ses bras. Le repas avait été silencieux, à peine perturbé par des compliments sincères et des gémissements de plaisir. Borkoof les avaient envoyées se laver après qu'elles se fussent rassasiées.

Ils ne les avaient pas revue. Shaw s'était écroulée dans son lit toute suite après sa douche. Elle n'avait même pas pris la peine d'ouvrir les placards pour revêtir une tenue de nuit. Il faisait délicieusement chaud dans la chambre et elle avait dormi de tout son saoul jusqu'à ce qu'un pénible sentiment de solitude et de vide ne vinssent la réveiller au petit matin. Elle s'était heureusement souvenue de la piscine. Elle avait enfilé un cycliste et une chemise propre, noire, une attention d'Athéna, et s'était rendu au bassin.

Elle ne s'était pas arrêtée sur la décoration art-nouveau et les plantes vertes, elle s'était déshabillé et elle avait plongé. Un quart d'heure plus tard, elle avait repéré une silhouette sur le bord du bassin. Elle s'était arrêté de nager et s'était accrochée à la margelle.

— Qu'est-ce que tu fous ? avait-t-elle demandé à Anna.

— …

— Ne me dis pas que tu n'as pas pris ton maillot et que tu hésites à te baigner ?

— Je ne voulais pas te déranger.

— T'es vraiment con.

Et Shaw était repartie. Un grand plouf lui avait appris qu'Anna avait plongé. Elles avaient nagé une heure, avant de s'arrêter complètement épuisée.

— Je n'arrivais pas à me rendormir, s'était confié Anna.

— Moi non plus.

— Il y a une cabine de sauna.

— Yulia est réveillée ?

— Je ne sais pas.

— On va se liquéfier.

— Je me suis lavée chez mes parents, je me suis lavée hier soir, mais je me sens encore sale.

— Okay, allons nous liquéfier ensemble, alors.

Yulia les avaient rejointes un peu plus tard. Borkoof lui avait parlé du sauna et lui avait précisé qu'Anna et Shaw étaient dedans.

Il était venu les en tirer ensuite. Il avait frappé et ouvert la porte à leur invitation. Il se moquait de leur nudité, elles aussi. Anna et Shaw n'avaient pas ce genre de pudeur et Yulia ne l'avait plus depuis longtemps. Le regard du grand Russe s'était arrêté sur le corps d'Anna. Shaw avait une nouvelle fois ricané en son fort intérieur. Il n'exprimait aucun désir, mais une inquiétude et une peine qui allait bien au-delà d'un simple esprit de camaraderie.

Shaw pensa à Francis Letourneur et à Marie Brisebois. Anna lui avait dit qu'elle avait peut-être quelqu'un en vu. Alexeï ? Rien ne le laissait penser, mais il était difficile de deviner ce que pensait et ressentait Anna, même pour Shaw. Elle attendrait d'être sûre et elle bousculerait la grande Russe si elle s'apercevait qu'elle refoulait bêtement ses sentiments. En ce qui concernait Alexeï Borkoof, il était moins difficile de se prononcer. Il aimait sa collègue, mais pas forcément comme autre chose qu'une amie à qui il tenait particulièrement.

.

Shaw sourit.

Elle se souvint qu'elle s'était traitée d'abrutie. Elle n'était pas vraiment douée pour analyser les sentiments des autres, et s'occuper de leur vie amoureuse était vraiment le comble du ridicule à ses yeux. Mais elle aimait Anna et elle ne voulait pas que celle-ci s'engageât, comme Shaw l'avait fait, sur les chemins du déni et de la solitude. Même si la Russe n'était pas un modèle de femme chaleureuse et extravertie, si elle aimait Borkoof ou peut-être Matveïtch, elle devait se l'avouer et se donner une chance.

Elle était allée voir Anna ce matin. Elle ne l'avait pas trouvée dans sa chambre, ni à l'armurerie, ni nul part ailleurs. Matveïtch se trouvait dans son bureau. Il ne l'avait pas vue non plus. Il avait ouvert la bouche, puis l'avait prestement refermée. Il avait eu la même idée qu'elle.

Shaw était repartie, partagée entre la contrariété et un sentiment diffus de contentement.

Et elle se retrouvait seule, rongée d'impatience et indécision.

.

Borkoof s'était montré aux petits soins, jamais envahissant et, malgré sa carrure, extrêmement discret. Ils étaient restés deux nuits à Krasnoïaks avant de s'envoler pour Pékin, puis pour Dallas pour, enfin, atteindre New-York. Athéna avait prévu une nuit d'hôtel à Pékin, réservée des places business. Shaw ne gardait du voyage que le souvenir de repas gastronomiques et abondants, du bruit lancinant des moteurs, d'un banquet chinois gargantuesque, de l'inconfort de l'escale à Dallas, du regard bleu magnétique d'Anna qui se posait parfois sur elle, de la mine exténuée, effarée et apeurée de Yulia qui s'enveloppait le cou dans d'amples foulards et vivait constamment avec un bonnet enfoncé jusqu'aux sourcils, de la terreur qui l'avait saisit quand un douanier lui avait demandé de se découvrir la tête à l'arrivée à Dallas, de l'élan que Shaw avait pris pour défoncer la tête du douanier, d'Anna avait brisé cet élan, du deuxième élan qui avait manqué de la jeter sur la grande Russe, de l'officier qui était soudain venu expressément les chercher et leurs avaient évité les formalités douanières, de sa rage mal contenue que la main amicale d'Anna venue se glisser dans la sienne avait soudain apaisée.

Matveïtch les attendait à la descente de l'avion. Shaw s'était rembrunie en le voyant. Elle avait reproché à Anna de ne pas lui avoir dit qu'il n'avait pas retrouvé l'usage de ses jambes. Anna ne s'était pas excusée, elle n'avait rien répondu. Shaw en avait conclu qu'il n'y avait rien à répondre et elle avait eu envie de téléphoner à Éléonore Chakwass, de ré-endosser sa blouse et d'ausculter le Russe. Il était son patient et elle avait suée des heures pour essayer de recoller les bouts de son bassin en miette.

Elle lui avait à peine adressé la parole depuis trois jours. Elle ne l'avait pas oublié, mais elle remettait sans cesse son rendez-vous avec le mercenaire. D'abord, parce qu'elle n'avait pas imaginé le retrouver invalide et qu'elle avait inconsciemment espéré que le docteur Chakwass eût continué à le rafistoler sans elle et réuni assez de génie et de savoir faire pour lui rendre l'usage de ses jambes. Ensuite, parce que l'invalidité du Russe lui avait durement rappelé qu'il ne suffisait de disparaître et de travailler sur soi-même pour que le passé s'effaçât, que celui-ci ne s'effaçait jamais et qu'elle devrait vivre avec. Elle le savait, mais son retour lui avait ménagé tant d'heureuses surprises qu'elle avait bêtement oublié que rien n'était toujours aussi idyllique.

Elle avait retrouvé Alvarez, Brown et Anna Borissnova comme elle les avaient laissées.

Mieux même qu'elle ne les avaient laissées.

Maria lui avait confirmé qu'un lien particulier les liait l'une à l'autre, et que Shaw pouvait lui confier sa fille les yeux fermés.

Brown qu'elle était toujours la même femme et qu'elles s'appréciaient toujours autant. Plus encore qu'avant parce que le jeune lieutenant avait mûri. Elle dissimulait une blessure, mais celle-ci n'avait pas jeté d'ombre sur leurs relations. Shaw s'était simplement inquiétée.

Anna lui avait ménagé la surprise de se montrer une femme dévouée, et la colonie n°2, ce crétin de Blatov et ces salopes d'Irina et de Tata, les avaient liée à jamais.

Dans son euphorie, elle avait cru que tout serait aussi aisée et elle n'avait pas intégré Yulia dans l'équation de son retour.

Yulia.

Une autre raison pour laquelle Shaw remettait sa consultation. Elle n'allait pas s'éterniser ici. Mais elle ne pouvait prendre aucune décision tant que Yulia ne lui aurait pas fait part des siennes.

Elle avait murmuré un « merci », avant de s'endormir la première nuit à Krasnoïarks, mais elle n'avait toujours pas repris contact avec Athéna.

Elle ne savait pas si Maria était toujours aux Seychelles, elle ne savait pas où habitait Genrika, si la jeune fille vivait, comme elle espérait, avec Root, ou si elle avait réintégré un internat. Elle ne connaissait pas leur localisation, ni même si elles étaient encore en Amérique du Nord.

Matveïtch saurait peut-être pour Root, mais pour Maria et Genrika, Shaw devrait passer par Athéna. Elle n'était pas certaine de l'ordre dans lequel elle reverrait les trois, et si Root avait la bonne idée de s'occuper de Genrika, Shaw devait bien reconnaître que cela lui faciliterait les choses.

Mais avant, elle devait connaître les intentions de Yulia. Qui, évidemment, s'était bien gardé d'y faire allusion.

Y aller seule ? Attendre qu'Anna réapparût ?

Sa dernière expérience ne l'encourageait pas à prendre le risque de se retrouver seule devant une femme qui n'avait peut-être pas les mêmes aspirations qu'elle, qui lui renverrait le miroir de ses propres manquements et de ses propres peurs.

Shaw se meurtrit un peu plus les doigts, elle sentait sa colère monter et elle n'était pas disposée à se plonger dans une séance de méditation. Elle s'arracha un dernier bout de peau qui laissa la peau de son annulaire à vif et partit d'un pas décidé.

.

De furieux coups à la porte. Anna bondit du lit. Entièrement nue.

— Anna, tu ne vas pas ouvrir comme ça ? s'alarma Borkoof.

— C'est Sameen.

Alexeï ne voyait pas en quoi le fait que se fût Sameen la dispensait de s'habiller.

Anna ouvrit la porte. Shaw aurait été mal venue de froncer les sourcils ou de lui lancer une remarque acerbe. Elle avait frappé à la porte du géant Russe. Anna et Borkoof n'avaient pas passé leur nuit à tricoter des cache-cols.

— J'ai besoin de toi.

— Entre, je m'habille.

Alexeï n'en revenait pas.

— Salut Borkoof.

— Euh, bonjour, madame, balbutia le géant.

Anna enfila des sous-vêtements, une chemise blanche et un pantalon noir. Il faisait un peu froid dehors pour porter une chemise à même la peau. Mais l'étoffe douce et légère de la popeline la ravissait. La couleur. Porter du blanc. En été, elle se fût plus légèrement vêtue encore. Un pantalon beige en lin, un débardeur léger et une chemise en soie brute. Elle s'assit sur le lit pour enfiler ses chaussettes et ses chaussures. Borkoof fixait son dos, aussi mal à l'aise qu'un ado surprit par sa mère au lit avec la première femme de sa vie.

Shaw attendait, elle tapait du pied et se rongeait les ongles, mais elle semblait complètement étrangère à la bizarrerie de la scène. Anna n'avait pas même demandé d'explication. Shaw était venue, Anna lui avait promptement ouvert la porte, nue, et elle s'était préparée. Que Shaw lui eût demandé son aide semblait lui suffire. C'était...

La tenir dans ses bras cette nuit, l'embrasser, parcourir son corps de ses mains avait éveiller en lui de multiples émotions. Une tendresse et un amour fulgurant, décuplés par les souffrances qu'il avait lu dans les côtes qui saillaient, dans le creux de ses salières qu'il n'avait jamais connues si profondes. Dans sa maigreur. Le corps d'Anna avait traqué la plus petite once de graisse et l'avait brûlée pour maintenir la jeune femme en vie. Tout ce qu'elle avait pu manger s'était concentré dans ses muscles et avait servi à combattre le froid. Tout comme pour Sameen Shaw et Yulia Zhirova.

La mère de la jeune Genrika, n'avait pratiquement pas décroché un mot depuis son arrivée à New-York, elle évitait les rencontres, les regards, toutes formes d'inter-action. Elle avait été un peu plus sociable à Krasnoïarks, mais elle s'était refermée sur elle-même au fur et à mesure que le temps les rapprochait de New-York. De sa fille peut-être.

Dix ans de séparation.

L'enfant avait cinq ans quand sa mère avait été arrêtée, elle avait changé de pays, et elle avait maintenant quinze ou seize ans. Yulia Zhirova revenait blessée, meurtrie, et pour survivre à dix de prison, pour survivre à la colonie n°2, elle n'avait pu que se salir les mains, compromettre sa morale, tout ce que en quoi elle croyait, son intégrité, son honneur. Il l'avait senti proche d'Anna et de Shaw, mais aussi en retrait. Un retrait qui n'avait fait que s'accentuer de jour en jour.

Instinctivement, Alexeï pressentit que les deux jeunes femmes qu'il avait sous les yeux, s'apprêtaient à aller parler à la femme qu'elles avaient été chercher, qu'elles avaient délivrée de l'enfer et exfiltrée.

Shaw voulait rendre sa mère à Genrika Zhirova.

Un pieu désir auquel Yulia Zhirova n'adhérait peut-être pas.

Ce qui le laissait pantois, c'était que Sameen Shaw eût besoin d'Anna, et qu'Anna se précipita pour l'aider. La jeune femme ne contestait que rarement les ordres qu'elle recevait d'Anton ou d'un employeurs, qu'elle avait ensuite reçus de Shaw ou d'Élisa Brown, mais elle agissait rarement sans détenir tout ce qu'elle jugeait indispensable au bon déroulement de sa mission ou d'une opération.

Là, Shaw arrivait. Anna suivait.

Point à la ligne.

Anna se leva, Shaw tourna les talons.

— On se revoit tout à l'heure, dit Anna en quittant la chambre.

Elle aurait dit la même chose, elle aurait pris congé de la même façon, si elle était partie pour un mois ou pour un an. Si elle était partie à la guerre et au casse-pipe.

Ou peut-être pas.

Avait-elle tellement confiance en Sameen Shaw pour ne pas avoir simplement prononcé des paroles convenues ? Pour croire à ce qu'elle disait ?

.

Shaw avait frappé avec détermination et impatience à la porte d'Alexeï Borkoof, elle frappa doucement à celle de Yulia Zhirova.

— Il est temps qu'on parle, dit-elle sobrement quand Yulia lui ouvrit.

Le jeune femme lança un coup d'œil par-dessus l'épaule de Shaw. Elle n'avait fait qu'entrouvrir sa porte. En apercevant Anna, elle l'ouvrit complètement et se recula, les invitant implicitement à entrer. Anna n'avait pas besoin de conseils, d'explications ou de précisions. Elle connaissait parfaitement son rôle et elle savait très précisément ce que Shaw attendait d'elle.

Yulia se tint debout. Shaw l'invita à s'asseoir. La jeune Russe tourna la tête, cherchant le meilleur endroit pour discuter. Le lit ? Où s'assiérait Sameen, si elle s'asseyait sur le lit ?

Shaw mit fin à son dilemme. Elle s'assit sur le lit et l'incita à la rejoindre. Shaw s'était appuyé sur le montant du pied du lit, Yulia s'installa en face d'elle. Anna grimpa sur la table. Elle croisa les jambes dessus et s'adossa contre le mur.

— Qu'est-ce que tu as décidé ? demanda Shaw sans ambages.

— Je n'ai rien décidé, Sameen.

— Ouais, ben, faudrait peut-être te décider, l'agressa hargneusement Shaw.

Yulia pâlit et esquiva un mouvement de recul qui se heurta à la tête de lit contre laquelle, elle était appuyée.

— Sameen... lança gentiment Anna de sa table.

Shaw se retourna, furieuse. Anna eut un petit mouvement de tête entendu. Shaw serra les poings, les desserra, recommença l'opération deux ou trois avant d'inspirer tout l'air que contenaient ses poumons. Une opération délicate, qui mobilisa toute sa volonté et une bonne partie de ses muscles.

Sa réaction était illogique, l'idée que Yulia refusât de revoir Genrika lui mettait les nerfs à fleur de peau, sans qu'elle réussît à analyser pourquoi. La réponse la plus simple était qu'elle avait risqué sa vie pour tirer Yulia de la colonie où elle purgeait une peine de prison à perpétuité, qu'elle était mère et qu'une mère affrontait ses peurs et ses responsabilités envers son enfant, que Genrika l'attendait et qu'elle lui manquait.

Shaw aurait pu se contenter de ces mensonges, elle les rejeta parce qu'ils n'expliquaient en rien la détresse et la fureur aveugle qu'elle ressentait face au rejet de Yulia. Elle avait été à deux doigts de la tuer la première fois, elle se méfiait de ses réactions.

D'où le présence d'Anna.

Qui remplissait parfaitement sa tâche.

Shaw se retourna vers Yulia. La jeune femme se tenait prête à bondir hors de sa portée, mais l'intervention d'Anna semblait l'avoir rassurée, et elle avait regagné des couleurs.

— Excuse-moi. Je... Je ne vais pas m'éterniser ici, Yulia. Je, euh... J'allaitais ma fille avant de partir te chercher et... euh, je ne veux pas qu'elle m'oublie.

Shaw fronça les sourcils, si elle continuait à déblatérer des conneries, elle ne s'en sortirait jamais.

Elle avait négocié avec des gens qui n'avaient aucune envie de négocier. Elle avait apaisé des foules que la vue de son uniforme hérissaient de crainte, de mépris ou de haine. Elle s'était introduite dans des maisons, elle avait retiré ses chaussures, elle s'était assise à même le sol pour palabrer. Elle avait accepté du thé, du café, si sucrés parfois, qu'ils lui donnaient la nausée. Elle avait mangé des fruits et des kilos de gâteux parfumés à la fleur d'oranger — les meilleurs — ou gorgés de sucre, de pistaches, de figues ou de cacahuètes — les plus écœurants — . Elle avait écouté les récriminations, essuyé des insultes qu'elle comprenait parfaitement, sans broncher, et elle avait gardé en tout occasion un calme que lui aurait envié Zenon.

Elle avait respecté ses interlocuteurs, elle les avait écoutés, elle avait discuté, installé une confiance, puis un dialogue. Elle s'était fondue dans leur cadre de vie, elle avait analysé leurs émotions, les rapports qu'ils entretenaient avec leur entourage.

Même face à une foule ou un groupe, elle s'imposait parce qu'elle se glissait dans leur mode de pensée, elle devenait l'une des leur.

Sans l'être vraiment.

Quand elle arrivait, ils ne voyaient que son MARPAT et ses galons. Son arme, quand elle en portait une. Ils tiquaient parce qu'elle ne portait jamais de casque, jamais de gilet pare-balles. Ils s'étonnaient parce que les étrangers portaient toujours des gilets pare-balles, même les journalistes et les photographes de presse en portaient, mais pas elle. Elle, elle rentrait chez eux sans avoir sécurisé les lieux. Sa confiance et son absence de peur les honoraient. Son calme et son autorité les impressionnaient. Et quand elle ouvrait la bouche et qu'elle parlait la même langue qu'eux, la vraie langue, pas celle que les autres avaient appris en Occident ou dans des écoles destinées aux étrangers. Shaw s'exprimait comme eux. Sauf quand elle devait parler en Pachtoune parce qu'elle avait appris la langue sur le tas, mais qu'elle parlait sans accent, qu'elle faisait l'effort de parler, sans jamais passer par des traducteurs.

.


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Elle avait reçu sa Navy and Marines Corps Medal pour ça, parce qu'elle s'était avancée seule sans armes, sans gilet et sans casque au devant d'une foule armée qui voulait prendre d'assaut un poste de police. Une attaque, un pillage, le lynchage de deux mercenaires américains que les gens apparentaient avec raison aux forces armées américaines puisqu'elles les employaient et leur versaient un salaire, accusés de vol, de viol et de meurtre. Un assaut qui se serait transformé en émeute parce que les policiers tireraient. Pas pour défendre les deux occidentaux, mais pour sauver leur vie. L'état-major des forces inter-alliées voulait éviter un bain de sang. Il avait envoyé une escouade de Marines qui avait reculé devant la foule hostile et il ne savait plus comment régler ce délicat problème

Un officier avait évoqué les qualités de négociatrice de Shaw.

Elle avait été convoquée et envoyée sur place. À son arrivée, la foule n'avait pas encore chargé.

Des policiers se tenaient sur le toit du poste, armés de M16 gentiment fournis par l'armée américaine. Au pied du bâtiments, les hommes étaient armés de bâton et de barres de fer. Peut-être dissimulaient-ils aussi des armes de poings ou des kalachnikovs récupérées durant les diverses guerres qui avaient secoué le pays, mais ils ne les avaient encore exhibées. Les femmes vociféraient, elles pleuraient et se frappaient la poitrine en appelant la malédiction d'Hussain sur les fils de chien. Des chiites.

Deux cents à trois cents personnes. Un quartier entier.

Elle était arrivée en voiture, avait demandé un rapport circonstancier au sous-officier en charge de l'escouade envoyée en renfort qui, prise à partie, avait battu en retraite cinquante mètres plus loin. Shaw remarqua des hommes placés en guetteur par les habitants. Le moindre mouvement des Marines entraînerait une alerte et une flambée de violence. Elle avait ordonné au sergent de ne pas quitter sa position. Sous aucun prétexte.

— Vous allez faire quoi, mon lieutenant ?

— Mon boulot.

Elle avait dégrafé sa ceinture et la lui avait confiée avec son arme de service. Elle était ensuite partie à pied. Une mission mal engagée. Les gens étaient furieux, ils s'encourageaient les uns les autres, puisaient leur courage dans leur nombre et dans un sentiment stupide d'invulnérabilité.

Elle s'était avancé à découvert, les guetteurs avaient tout de suite reconnu l'uniforme, mais aussi une femme qui ne portait pas une vraie tenue de soldat.

Ils n'avaient pas donné l'alerte.

Elle avait discuté avec eux, pris le pouls, posé beaucoup de questions et leur avait demandé ce qu'ils pensaient de leur initiative.

— Parce que le poste que vous vous apprêtez à raser, c'est un poste de la police irakienne, pas un poste américain et d'après ce que vous me dîtes vos policiers ont bien fait leur travail.

— On n'en a pas après les policiers, mais on ne veut pas qu'ils rendent les criminels aux Américains.

— Qui vous dit qu'ils vont leur rendre ?

— Des soldats américains sont arrivés pour les prendre.

— Ceux qui sont là-bas ? avait demandé Shaw en désignant le coin de la rue derrière laquelle se tenait l'escouade à qui elle avait confié son Beretta.

— Non. Eux, ils sont arrivés plus tard.

— Et les autres, ils sont où ?

— À l'intérieur du poste.

Elle avait juré entre ses dents, en arabe. La présence de soldats à l'intérieur du poste était une information qu'on lui avait soigneusement dissimulée. Si le sergent était au courant, elle lui casserait la gueule en revenant récupérer son arme. Si jamais, elle revenait. Les foules était difficilement contrôlable.

— Tu crois qu'ils vont tirer ? demanda l'un des guetteurs à Shaw en se retournant vers le poste.

— Les flics ont peur et s'il y a des soldats, ils se défendront.

— Ma femme et mes enfants sont là-bas, dit l'homme.

— Ma mère et mon père y sont aussi, dit un jeune adolescent.

— On peut peut-être y aller ensemble et faire en sorte que tout le monde retourne chez soi vivant, proposa Shaw.

— Ils n'accepteront pas de te laisser les deux meurtriers.

— Je ne suis pas venue pour eux.

— Pourquoi tu es venue alors ?

— Pour vous.

Les hommes n'avaient rien répondu, mais quand Shaw s'était mise en marche, ils l'avaient suivie. Elle avait fendue la foule avec eux, elle était grimpée sur le toit d'un 4x4 et elle avait fait face à la foule. On avait vite repéré son uniforme. La colère avait grondé, des insultes avaient fusé. Les guetteurs avaient essayé d'expliquer, certains les avaient écoutés, mais le calme de Shaw qui n'avait pas bougé d'un cil avait contribué plus que leur discours à établir le silence.

Elle s'était reçu une pierre. Une dizaine, en fait, bien qu'elle ne l'eût pas consigné dans son rapport ensuite. L'une d'entre elles l'avait atteinte au visage. Shaw avait accusé le coup, mais elle s'était redressée tout de suite après. Elle avait croisé les bras et attendu. Le visage en sang.

Quand elle avait pensé qu'ils étaient prêts à écouter, elle les avait harangué. Son discours avait été sans concession. Brutal et réaliste. Elle avait évoqué les morts à venir, leur stupidité. Leur juste colère.

Il y avait encore eu des invectives, des menaces, des cris de colère et des pleurs. Shaw s'était épuisé pendant vingt minutes et le sang qui coulait sur sa figure l'empêchait de bien voir ses interlocuteurs.

Elle avait proposé qu'une délégation l'accompagnât à l'intérieur du poste. Quatre hommes avaient été désignés, elle avait exigé deux femmes supplémentaires. Deux mères de famille s'étaient proposée dont la mère du jeune homme assassiné par les deux mercenaires. Les délégués étaient entrés derrière elle dans le bâtiment.

Commandée par un caporal, la patrouille de Marines, comme Shaw l'avait présumé, avait organisé la défense. L'attaque du poste aurait été un massacre. Ses six délégués, le visage horrifié, en avaient pleinement pris conscience.

Shaw avait d'abord parlé au caporal et s'était assuré de sa mission. Ils étaient équipés d'une radio, elle avait appelé leur supérieur, exigé de savoir ce que l'armée feraient des deux mercenaires. Les forces de polices avaient réuni tous les éléments nécessaires à l'inculpation, ils remettraient leurs dossiers au caporal, l'enquête seraient reprise par la police militaire, et si les deux hommes étaient déclarés coupables, ils seraient rapatriés aux États-Unis où ils seraient jugés par un tribunal de première instance criminel.

Shaw avait demandé les dossiers, elle les avait rapidement lu, elle avait posé quelques questions au commandant de police, vérifié que la mère qui l'accompagnait avait bien témoigné. Elle avait rappelé l'officier avec qui elle avait discuté auparavant, lui avait dit qu'elle s'engageait personnellement au nom de l'USMC, des forces armées inter-alliées et du gouvernement fédéral américain. Qu'elle suivrait le dossier et que si elle détectait la moindre faute de procédures ou la moindre indulgence, elle contacterait les journaux et porterait plainte contre l'armée. Le traducteur attaché à la patrouille de Marines avait traduit, au fur et à mesure qu'elle parlait, aux civils et aux policiers.

Shaw était ressortie, elle avait regrimpé sur le 4x4, et rapporté ses paroles, celles des policiers et de l'armée. La mère l'avait rejointe. Elle était corpulente et on avait dû l'aider à se hisser aux côtés de Shaw. Elle avait confirmé les dires de Shaw, elle avait raconté qu'il seraient tous morts si l'Américaine n'était pas intervenue et qu'on pouvait lui faire confiance. Et c'était cette même mère de famille qui avait renvoyé tout le monde chez soi. Elle s'était ensuite tournée vers Shaw et l'avait prise dans ses bras en pleurant.

— Ce sont des chiens, ils ont tué mon Ali, le joyau de mon cœur, ils me l'ont arraché.

— Ton fils obtiendra justice, j'y veillerai.

— Merci.

Shaw avait haussé les épaules. La femme l'avait invité chez elle. Shaw avait accepté. Dans logique de sa mission. Elle avait, avant cela, attendu que le caporal et ses hommes escortassent les deux prisonniers. Ils restaient quelques badauds, mais ils restèrent silencieux et ne manifestèrent aucune signe d'hostilité.

Le caporal avait remercié Shaw, le commandant du poste aussi. Celui-ci lui avait proposé de se laver et de se soigner. La mère, elle s'appelait Nejmé, avait protesté, assurant qu'elle s'en chargerait. Shaw avait pris congé des policiers trop abasourdis par son aspect et par l'heureux et inespéré dénouement de cette affaire pour lui manifester leur reconnaissance ou leur admiration.

Shaw avait parcouru les rues avec Nejmé accrochée à son bras. Celle-ci lançait à qui voulait bien l'entendre que l'officier vengerait son fils.

Elle avait introduit Shaw dans une maison en deuil. Nejmé l'avait d'abord conduite à la salle de bain, Shaw s'était lavée, mais le sang avait continué de couler. La femme lui avait bandé la tête avec un foulard.

Shaw avait passé une heure chez la femme. Elle avait bu du café amère, secoué, comme il convenait, sa tasse après avoir en avoir été servie trois fois. Elle s'était bourrée de gâteau et elle avait pris congé quand elle avait estimé qu'elle ne risquait d'offenser personne.

Nejmé l'avait encore une fois serrée dans ses bras. Elle lui avait pris le visage entre les mains, elle lui avait baisé le front et avait appelé sur elle la bénédiction de Dieu. Son mari avait été plus sobre, après tout Shaw était une femme. L'un de ses jeunes fils et son cousin l'avait raccompagnée à sa voiture qui l'attendait à l'endroit où elle l'avait laissée.

Le lance-caporal qui lui servait de chauffeur l'avait attendue. Il avait trente-quatre ans, il la connaissait un peu personnellement, il la connaissait surtout de réputation. Le sergent lui avait laissé deux hommes avant de se retirer avec son escouade. Deux jeunes recrues qui ne comprenaient pas où était le lieutenant qu'ils étaient censé attendre et protéger, qui s'inquiétaient, et que le calme olympien du lance-caporal n'avait pas réussi à rassurer.

Elle était passé à l'infirmerie en rentrant. Elle avait reçu cinq points de suture à la base du cuir chevelu. Elle s'était fait engueuler par le capitaine qui lui avait transmis son ordre de mission parce qu'elle n'avait donné aucun signe de vie pendant une heure et que son chauffeur, quand on lui avait demandé pourquoi il n'avait pas signalé sa disparition, avait répondu qu'il avait reçu l'ordre de l'attendre sans bouger, et de faire silence radio. Il avait surtout dit qu'il ne désobéirait jamais à un ordre du lieutenant Shaw, qu'elle l'avait briffé la première fois qu'il l'avait accompagnée et qu'il avait parfaitement comprit le message.

— C'est à dire ? avait demandé le capitaine qui l'interrogeait.

— Permission de parler ? avait demandé le lance-caporal.

— Permission accordée.

— Elle contrôle tout et elle ne prend jamais de risques inconsidérés. Elle a besoin de savoir que, si un type l'accompagne, il aura assez de couilles pour ne pas bousiller son opération et oublier les ordres et les recommandations de tout autre officier qu'elle lui aurait donnés. Elle m'a aussi dit que ses missions engageaient plus que sa vie personnelle et que si j'en faisais capoter une, elle me le ferait chèrement payer, d'abord en me cassant la gueule et ensuite, en me collant un rapport disciplinaire qui me suivrait jusqu'à la fin de ma vie.

— Elle vous a menacé ?

— Non, elle m'a mise en garde, mais elle m'a aussi dit qu'elle ne m'en voudrait pas si je refusais de l'accompagner. Qu'elle préférait un mec honnête à mec con.

Shaw avait fait son rapport. Le caporal de l'escouade venue récupérer les deux mercenaires aussi. Un sergent avait été envoyé auprès du commandant du poste de police pour recueillir son témoignage à propos de l'intervention de Shaw. Il revint avec un rapport dithyrambique de l'intervention du lieutenant de Marines.

Elle avait évité un bain de sang et une détérioration dramatique des relations entre la population locale et les forces inter-alliées.

Elle avait risqué sa vie. En toute connaissance de cause. Le témoignage du caporal et du commandant de police avaient été déterminants.

Shaw avait été proposée à La Navy and Marines Corps Medal.

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Elle avait reçu cette putain de décoration, alors, elle pouvait peut-être réactiver ses qualités de négociatrice pour discuter avec une jeune femme russe, en compagnie de qui elle avait bravé la mort pendant deux mois.

Anna avait raison. Elle ne pouvait pas forcer Yulia à reprendre sa vie avec Genrika. La jeune femme devait décider par elle même ce qu'elle comptait faire de sa vie. Mais Shaw pouvait peut-être lui donner envie de voir Genrika, de la rencontrer.

D'être rassurée.

Yulia lui avait certifié avoir aimé sa fille et s'en être occupée. La jeune Russe n'avait pas choisi de la quitter, pas comme Shaw avait décidé de quitter Root et Genrika. Pourtant, Shaw les aimait. Et elle voulait les revoir.

Elle avait vécu l'arrachement. Son père quand il était mort. Sa mère qui l'avait rejetée. Root.

Shaw détailla les traits de Yulia. Elle était toujours en tenue de nuit, elle avait les bras, le cou et la tête nus. Ses tatouages attiraient le regard. Celui du front, ceux de ses avants-bras. Dounia possédait un talent démoniaque et de la culture. Un Priape ithyphallique arborait un sourire obscène sur son avant-bras droit et un satyre velu se masturbait sur son avant-bras gauche. Shaw savait que la tatoueuse ne se contentait pas de connaître l'antiquité, qu'elle connaissait aussi la peinture érotique japonaise et qu'elle reproduisait, avec une fidélité de style frôlant la perfection, des estampes shungas*, plus délirantes les unes que les autres, sur le corps de ses sujets. De véritables œuvres d'art que Shaw avait découvertes quand Yulia s'était pour la première fois entièrement déshabillée devant elle.

Effacer ses tatouages demanderait un travail de titan. Shaw n'était même pas sûre que cela fût possible.

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Comment pouvait-elle s'être mise en colère ? En rage ?

— Yulia, je ne peux pas t'obliger à venir avec moi. Je t'ai dit que je t'obtiendrai des papiers, une nouvelle identité si tu le désires, la chance d'un nouveau départ, d'une nouvelle vie. Mais je ne peux pas te laisser partir et te quitter sans que tu ne saches pas un minimum ce qu'est devenue ta fille. Ce que je sais d'elle. Pas pour te convaincre de la rencontrer, mais simplement parce que je crois que tu mérites de le savoir, et parce que tu n'as rien à te reprocher, en tout cas, pas plus que n'importe quel parent honnête.

Et Shaw se lança.

Elle raconta tout en vrac, sans vraiment organiser son discours. Elle laissa couler, sans les retenir, ses souvenirs, ses émotions, et tenta de dresser un portrait au plus proche de la vérité de la jeune fille, ni trop idéalisé, ni trop émouvant.

Yulia découvrit sa fille à travers une biographie parfois aride de chiffres et d'appréciations scolaires, mais aussi à travers le filtre très personnel que Shaw posait sur la vie et les gens qui l'entouraient.

Shaw raconta ses exaspérations et ses fiertés. Genrika était bavarde, affreusement curieuse, intelligente, courageuse, elle admirait son grand-père, elle jouait très bien aux échecs, elle était impudente, parfois imprudente, en manque d'affection, se conduisait comme un pot de colle quand elle aimait quelqu'un. Elle travaillait bien à l'école, manquait de maturité, nageait bien...

Elle raconta des anecdotes, leur première rencontre, ses deux rencontres avec Anna.

Yulia avait cherché une confirmation dans les yeux d'Anna aux exploits à peine croyables que lui rapportait Shaw. Sa compatriote avait grimacé.

— Elle n'invente rien, lui assura la grande Russe.

Shaw continua. Sa présentation virait à la confidence, elle s'en aperçut, décida qu'elle ne pouvait plus faire marche arrière, et qu'évoquer Genrika éveillait en elle un sentiment bizarre, peut-être de la nostalgie, mais aussi de l'amusement. Genrika était drôle.

Non, pas de l'amusement pensa Shaw.

Elle s'arrêta au milieu d'une phrase.

Yulia l'écoutait avec effarement. Genrika n'était pas seulement dotée d'une intelligence supérieure, elle n'était seulement curieuse, chiante et brillante. Elle n'avait seulement vécu des aventures incroyables. Elle avait avant tout, séduit et apprivoisé Sameen.

L'Américaine avait clairement un problème comportementale. Elle avait commis autant de crimes que Yulia l'avait imaginé quand elle l'avait rencontrée la première fois, et elle était aussi violente, et même plus, que Yulia l'avait toujours cru.

Elle avait impressionné Genrika et elle lui avait fait peur.

Sameen s'était aussi montrée injuste avec la jeune fille. Elle l'avait ignorée et abandonnée, mais...

— Tu l'aimes, souffla Yulia.

Shaw se figea.

Elle eut envie de fuir. De partir et de claquer la porte. De foutre le camp, d'aller se défouler sur un sac de sable.

Elle acceptait d'aimer Genrika. Elle savait qu'elle tenait à la jeune fille et que celle-ci avait toujours été bien plus qu'un numéro extrait des bases de données d'Athéna, mais ce qu'elle ne savait pas, c'est qu'elle éprouvait de la tendresse envers elle. Elle avait pensé à Genrika comme elle pensait parfois à Anne-Margaret quand elle la tenait dans ses bras, quand elle lui donnait le sein, qu'elle lui lisait des poèmes ou qu'elle lui chantait des comptines et des berceuses. Shaw détestait ce sentiment. Elle arrivait à le gérer avec sa fille, parce qu'elle n'était qu'un nourrisson, un enfant en bas-âge, et que celle-ci avait besoin de ce stupide élément pour bien se développer, qu'elle ne pouvait pas la laisser toute seule sous-prétexte que la tendresse la mettait mal à l'aise, et qu'elle ne voulait pas en faire une asociale, renfermée et taciturne. Alma, la seule enfant qu'elle connaissait en dehors de Genrika et de Lee, parlait trop, mais Shaw préférait qu'Anne-Margaret ressemblât à Alma plutôt qu'à elle. Shaw avait trop souffert de l'indifférence de sa mère. Tout l'amour que son père avait pu lui donner n'avait jamais combler le vide laissé par l'amour qu'avait refusé de lui témoigner sa mère.

Mais éprouver ce même sentiment pour Genrika ? Ce même genre de sentiment ?

Elle n'avait plus envie de parler.

— Tu es venue me chercher parce que tu l'aimes, insista Yulia.

Shaw se força à reprendre la parole. Pour Genrika. Et pour Yulia.

— Il y a un truc que tu dois savoir, Yulia. Gen ne s'arrête pas aux apparences. Elle m'a vu tomber, manquer de tuer une amie, sombrer dans des crises de paranoïa. Je l'ai frappé méchamment parce que j'étais en colère, j'ai été injuste avec elle, je l'ai abandonnée, je l'ai fait souffrir, mais elle ne m'a jamais retirer son affection. Je suis peut-être allée trop loin cette fois, mais je ne suis pas sûre qu'elle ne me pardonnera pas encore une fois. Tes tatouages, ta vie à la colonie... Tu ne peux pas sacrifier ta fille pour ça. Tu leur donneras raison, tu accorderas une nouvelle victoire à ceux qui t'ont condamnée injustement, à Blatov, à tout ceux et à toutes celles qui ont abusé de toi. Gen n'est pas une oie blanche à la morale étriquée. Elle a eu son lot de violence et de peine. Elle comprendra et elle ne te jugera que sur ce que tu voudras bien lui offrir de toi. Si tu ne veux la voir et que tu ne veux pas que je lui parle de toi, je ne le ferai pas. Si tu ne veux pas la voir et que tu veux que je lui parle de toi, je le ferai. Si tu veux la rencontrer et repartir ensuite parce que tu n'es pas prête à vivre avec elle, je comprendrai.

— Je voudrais dénoncer Blatov et sauver les femmes de la colonie n°2, répondit Yulia. Certaines ne valent pas grand-chose, mais il y en a peu qui méritent la peine qu'elles purgent là-bas. Aucune en fait.

Si Shaw s'attendait à ça...

Son visage s'éclaira soudain. Comment avait-elle pu être assez bête pour penser que Yulia oublierait la colonie ? Qu'elle fermerait les yeux et la porte sur un ramassis de salauds et d'exactions ? Qu'elle ne renouerait pas avec son passé de journaliste, d'activiste et d'idéaliste ?

— Je leur dois ça, Sameen. J'y ai bien réfléchi, je ne peux pas vivre en ignorant ce que subissent encore ces femmes. Vous vous souvenez d'Asia ?

Le sang d'Anna reflua de son visage.

— Ça peut arriver dans toutes les prisons, mais là-bas, c'est institutionnalisé. Blatov cautionne et encourage ce genre d'initiation. Il en profite. Je veux témoigner, dénoncer les malversations, les injustices et faire condamner tous ceux qui exploitent les détenues. Blatov, le médecin, les infirmières, les gardes, tout ceux qui servent la folie de Blatov.

— Ça ne t'empêche pas de rencontrer Gen.

— Non, pas maintenant que je sais que tu pallieras mon absence si je ne suis pas là et si je ne me sens pas capable de reprendre la place que j'occupais auprès d'elle avant ça.

— Je ne suis pas sa mère.

— Tout montre à penser que si.

— Mais...

— Je suis sa mère, Sameen. Je le resterai toujours. Mais le lien a été cassé et Genrika a renoué avec toi les liens qui nous unissaient elle et moi.

Shaw n'avait pas envie de commenter ce qu'elle ressentait comme une vérité :

— Donc, tu vas venir avec moi ?

— Oui.

— Bien.

Et maintenant, foutre le camp.

— Bon, je vais préparer notre voyage.

— Elle est où ? s'informa Yulia.

— Je ne sais pas, il faut que je demande.

Shaw sauta du lit et se dirigea vers la porte. Elle engagea Anna à la suivre. la grande Russe dédia un hochement de tête à Yulia et la suivit.

— Tu vaux quoi à la boxe ? lui demanda Shaw une fois la porte de la chambre de Yulia refermée.

— À la boxe anglaise ou au MMA ?

— À la boxe libre, au MMA, je sais ce que tu vaux, et je n'ai pas envie de te casser la gueule.

— Je me débrouille.

— Faut que je me défoule.

— …

— À la loyale.

— D'accord, accepta Anna.

Elle marchèrent en silence, Anna passa dans sa chambre prendre des affaires de sport. Elles se changèrent dans le vestiaire. La salle était vide. Anna enroula les bandes autour des mains de Shaw et celle-ci lui rendit la faveur. Elles s'enfilèrent ensuite des gants. Les gants permettaient de libérer plus d'énergie sans trop mettre en danger son partenaire.

— Tu es douée, fit Anna tandis qu'elle serrait les lacets. Je ne croyais pas que Yulia accepterait de te suivre.

Shaw grogna indistinctement.

— Tu as été géniale, en fait. Je n'avais jamais trop compris comment tu pouvais avoir été médiatrice au Proche-Orient. Maintenant, je comprends.

— Ah ouais, tu comprends quoi ?

— Que tu es honnête et loyale. Courageuse aussi.

Shaw se mit en garde et attaqua, obligeant la grande Russe à se taire et à combattre.

.


.

Alma se figea dans l'entrée. Les yeux ouverts comme des soucoupes. Une femme inconnue lui faisait face. Elle arborait une mine bien trop sympathique et son sourire lui sembla bien trop chaleureux. La lueur espiègle qui dansait dans ses yeux lui donnait un air pervers et quand elle pencha légèrement la tête sur le côté, tous les signaux d'alerte raisonnèrent dans la tête de la petite fille.

Elle tourna les talons en hurlant :

— Maman ! Ya quelqu'un dans l'entrée ! Hiiiiiiiiiiiiiiiiiii !

Root se boucha l'oreille gauche en grimaçant.

— Tu aurais dû t'annoncer, Root, fit Athéna.

— Tu les as prévenues ?

— Non, tu avais l'air si content de leur ménager une surprise, je ne voulais pas gâcher tes effets.

— Mmm, dommage que Gen ne soit pas là.

— Confrontation dans trois, deux, un...

Root déboucha dans le salon, une ombre surgit sur sa gauche et elle se retrouva plaquée au sol, un pistolet appuyé sur la tête.

— Élisa, mon cœur, vous me faites mal.

— Root ?

— C'est moi, clama Root d'une voix guillerette.

Élisa la lâcha et se releva.

— Vous auriez pu vous annoncer, grogna l'officier.

— Athéna m'a dit la même chose.

— J'aurais pu vous tuer.

— Pff, nous vous sous-estimez pas, capitaine. Vous êtes bien trop réfléchie et maîtresse de vous-même pour commettre ce genre d'impair.

— Vous ne changerez jamais.

— Je sais que je vous plais ainsi.

Brown resta sans voix. Root en profita :

— Vous ne croyez tout de même pas que je cherche à vous séduire, Élisa ?

Le lieutenant rougît de confusion.

— En tout cas, l'entraînement des Marines fait toujours son petit effet, dit Root en se massant un poignet.

— Oh, euh, je vous ai fait mal ?

— Bah, je ne suis pas en sucre et...

— Root !

Maria était armée. Elle brandissait un Glock 17. Une arme que Root avait achetée spécialement à son attention et que la jeune femme avait trouvé dans les râteliers d'armes et adopté comme elle l'avait prévue. Une arme dont la jeune juge s'était servi à plusieurs reprise et qui lui avait pour la première fois été allouée par Shaw.

La jeune juge passa l'arme dans son dos, ce qui fit sourire Root, et marcha droit sur celle-ci. Elle la regarda un instant et la serra dans ses bras.

— Comme je suis heureuse de vous voir.

Root adorait la Mexicaine aussi pour cela. Elle ne réprimait jamais ses élans et ses sentiments.

— Élisa vous fait des misères ?

— Élisa est un amour et vous le savez très bien.

Root adressa une moue de dépit au jeune officier.

— Oui, soupira-t-elle. Vous êtes trop parfaite, capitaine. Mais on peut toujours compter sur vous.

— Root, vous allez rester ? demanda Maria.

— Absolument.

— Je vais pouvoir retourner au camp Lejeune, déclara Brown.

— L'armée vous manque, Élisa ?

— Euh...

— Élisa doit effectuer un stage avant d'avoir droit de porter ses galons de capitaine, la défendit Maria.

Elle regarda Root et reprit :

— Mais ça vous le savez déjà.

— Mmm, acquiesça Root d'un air faraud. Mais Élisa, ne repartira pas demain pour la Caroline du Nord.

— Ah, bon ? dit l'intéressée.

— Je suis tellement contente de vous revoir, Élisa. Je veux un peu profiter de vous avant.

— Je ne serais pas partie sans dire au revoir à Gen et Juliette.

— Juliette ? Vous vous en occupez aussi ?

— Je les entraîne.

Root secoua la tête et soupira :

— Quand je le disais, la femme parfaite.

Alma revint timidement.

— C'est qui ?

— Root, l'informa sa mère.

L'enfant garda une expression suspicieuse. Elle connaissait le nom de la nouvelle venue, mais elle ne l'imaginait pas du tout comme cela. Sa mère lui en avait parlé à de nombreuses reprises, mais elle croyait plus vieille, plus petite, plus brune et plus sérieuse, même si elle portait un nom vraiment bizarre qu'Alma trouvait un peu ridicule. La femme, qui se tenait entre sa mère et Lissa, était aussi grande que l'officier, très mince, pas si vieille que cela, en tout cas moins vieille que la mère de Sam et pas du tout sérieuse. Mais cette femme était d'abord une amie de sa mère et à chaque fois que celle-ci lui avait parlé de Root, Alma avait discerné de l'affection dans sa voix. C'était aussi une amie de Genrika et d'Élisa. Quelqu'un de la famille.

La jeune femme s'accroupit devant l'enfant.

— Tu ne te souviens pas de moi, Alma, mais nous avons vécu quelques jours ensemble. Nous habitions une maison dans la forêt. C'était il y a trois ans. Tu avais été blessée à la jambe.

— La maison du lac ?

— Mmm.

— Je me souviens de la maison, mais je ne me souviens pas de toi.

— Et tu te souviens de Sam ?

La petite s'illumina.

— Je suis une amie de Sam.

— Oui, je sais. C'est ta maison, ici ?

— Oui.

— Elle est très jolie.

— Merci.

— Mais elle est trop petite. Élisa dort au sous-sol.

— J'en achèterai une plus grande la prochaine fois.

— Oui, parce que quand Sam reviendra de sa mission, il faudra qu'elle dorme avec Lissa au sous-sol et qu'elle achète un lit. Et c'est pas génial, parce qu'Anamaga se réveille parfois la nuit et elle fait du bruit. Elle empêchera Lissa de dormir

— Elle dort où ?

— Avec maman, répliqua l'enfant comme si c'était une évidence. Comme ça, elle mange dès qu'elle a faim, ou elle a des câlins si elle fait un cauchemar.

Root ignora un instant l'information pour ne pas briser le dialogue avec la petite Mexicaine :

— Et toi, tu dors où ?

— Dans la chambre de Gen, mais j'ai peur de l'embêter parfois.

— Tu as raison, il faut définitivement que je change de maison, déclara Root en se relevant. Mais je n'avais pas prévu de recevoir toute une tribu en m'installant ici. Elle me semblait suffisamment grande pour y vivre avec Gen, et recevoir à l'occasion quelques amis de passage. La promiscuité vous a posé des problèmes ? demanda-t-elle aux deux jeunes femmes. Vous auriez pu occuper ma chambre.

— C'est la vôtre et on s'est bien arrangé comme cela.

— C'est vrai que vous y êtes habituée, Élisa.

Le jeune femme rougit imperceptiblement.

— Oui.

Root tira sa valise dans le salon, Maria s'éclipsa au sous sol. L'endroit était sécurisé et munie d'une porte blindée. Au cri d'Alma. Élisa avait bondit contre le mur. Elle portait constamment une arme sur elle et Athéna lui avait fourni un permis de port d'arme québécois. Alma était passé en courant et était directement descendue au sous-sol comme sa mère, Élisa et même Genrika lui avaient toujours conseillé de le faire au moindre signe de danger. Maria avait attrapé Anne-Margaret, qui jouait sur le tapis, dans ses bras et l'avait descendue rejoindre Alma. Elle lui avait confié l'enfant, et elle était remontée munie d'une arme. Elle avait inspecté l'armurerie en arrivant à Laval, elle avait reconnue le modèle du Glock 17, elle l'avait nettoyé, et il lui avait suffit d'engager le chargeur pour être prête.

Au sous-sol, l'enfant se tripotait les pieds, et, elle accueillit Maria avec un grand sourire.

— Bon, Anamaga nous avons une invitée, lui dit la jeune juge. Enfin, quand je dis une invitée... La maison lui appartient. Je ne sais pas trop ce que je vais lui dire, mais je trouverai bien, et puis, tu me soutiendras, d'accord ?

— Maia, dit l'enfant en se secouant sur ses fesses.

Maria rit et l'emporta dans ses bras.

Elle réapparut dans le salon et posa un regard coupable sur Root

— C'est Anamaga, annonça fièrement Alma. Elle ne marche pas encore, mais elle arrive à se mettre debout et à tenir un moment sur ses jambes si on l'aide un peu.

La déclaration d'Alma augmenta l'embarras de Maria. Élisa lui avait raconté qu'elle avait vendu la mèche, Maria avait trouvé que c'était mieux ainsi, mais elle avait menti à Root.

Root s'approcha.

— Alors, voilà, l'enfant du fils prodigue. Enfin, je devrais dire : l'enfant de la fille prodigue. Vous m'avez caché des choses, Maria, grimaça Root d'un ton faussement accusateur.

— Sameen... Elle...

Mais qu'est-ce qu'elle pouvait bien lui dire pour justifier son silence ?

— Sameen, vous a, sans arrière-pensée aucune, placée vis à vis de moi dans une situation délicate. Je suis sûre qu'elle ne vous a rien demandé, mais vous avez compris qu'elle n'était pas encore prête à rentrer. Qu'elle était venue vous voir parce que vous présentiez la meilleure option qu'elle ait trouvé. Vous ne vouliez pas trahir sa confiance et vous m'avez dissimulé que vous l'aviez vue, qu'elle se trouvait avec vous aux Seychelles, qu'elle avait un enfant et qu'elle vous l'avait confié.

— Sameen est...

Maria ne savait pas vraiment comment elle pouvait la qualifier.

— Vous le saviez depuis quand ?

— …

— Que Sam avait un enfant, je suis sûre que vous le saviez avant qu'elle ne débarque aux Seychelles.

— Elle m'a appelé un peu après être tombée enceinte, avoua Maria.

— Aussi tôt ?

— Elle voulait connaître mon opinion.

— Et qu'est-ce que vous lui avez répondu ?

— Qu'elle voulait cet enfant. Qu'elle ne m'aurait jamais appelée si elle n'avait pas déjà pris la décision de le garder.

— Mmm.

— Je n'ai fait que répéter ce que m'avait dit mon médecin quand je l'avais appelé pour la même raison.

— Mais Sam, elle, a la chance de vous avoir comme amie.

— Peut-être.

— Sûrement.

— Mais elle est... Elle est vraiment insupportable, elle ne m'a jamais recontactée ensuite, grommela Maria. Elle est arrivée aux Seychelles comme une fleur. Si Élisa n'avait pas été là, elle serait restée deux jours, m'aurait refilé Anne-Margaret et serait partie, mais elle a trouvé Lissa, elle en a profité pour lui demander de lui organiser un stage commando. Elle n'a pas voulu nous dire ce qu'elle comptait faire sans fille et il a fallut que je la coince pour savoir tout ce que je voulais savoir.

— Et vous avez obtenu qu'elle vous livre tous ses secrets ?

— Quand je veux quelque chose, je l'obtiens toujours.

— Tu sais où elle est partie ? s'étonna Brown.

— Oui.

— Tu ne m'as rien dit, murmura le jeune lieutenant.

— Pardonnez-lui, Élisa, fit gentiment Root. Maria n'a fait que répondre aux désirs inexprimés de Shaw. Sam a la fâcheuse faculté, à ce qui me semble, de rendre notre pauvre juge esclave de ses secrets.

— Pff, souffla Maria. Je ne voulais pas t'inquiéter non plus, Lissa.

— Qu'est-ce qu'elle est partie faire ? demanda le jeune lieutenant.

— Elle est partie se faire enfermer dans un goulag en Sibérie, maugréa Maria.

Brown pâlit. Root lui passa un bras autour des épaules.

— Ne vous inquiétez pas, capitaine. Nos amis les Russes étaient dans la confidence et Anna a jugé plus prudent de partir assurer ses arrières.

— Anna et partie se faire enfermée aussi ?!

— Oui, fit Root d'un ton guilleret.

Root redevint aussitôt sérieuse.

— Je ne sais pas ce qu'elles ont fait. Les goulags n'existent plus, Maria, mais la colonie pénitentiaire où elles ont été détenues était du même acabit.

— Ont été ? releva Élisa.

— Elles se sont évadées.

— Mais c'est pas vrai, murmura Maria consternée.

— Mais elles vont bien, elles sont à New-York et Sam va bientôt revenir.

— Mais qu'est-ce qu'elle est allée faire dans une colonie pénitentiaire russe ? insista Brown.

— Une BA.

— Une quoi ? demanda Maria.

— Une bonne action, l'informa Brown. Les scouts disent comme ça.

— Sameen a été girl-guide, fit Root. Ça n'a pas été une réussite, au grand désespoir de sa mère, mais elle a quand même garder quelques principes honorables de son passage dans cette organisation.

— Sameen est partie en Sibérie pour ramener sa mère à Gen, expliqua Maria à Élisa.

Brown en resta les bras ballants.

— Mais pourquoi elle ne m'a rien dit ? se désola le jeune officier.

— Vous lui avez raconté ce qui vous tourmente, capitaine ? rétorqua Root d'une voix doucereuse.

Brown se décomposa.

— Vous n'avez pas osé. Sam, n'a pas voulu vous embarquer dans une affaire qui aurait mis votre carrière en danger. Elle considérait aussi que cela ne vous concernait pas et que c'était à elle de régler ce problème.

— Mais si Anna...commença à protester Brown

— Anna a pris sa décision sans lui en faire part. Je ne sais pas ce qu'en a pensé Sameen en la découvrant là-bas, mais je suis heureuse qu'Anna ait été avec elle. Sameen peut se sortir de n'importe quelle situation, mais bénéficier des talents d'Anna en matière de survie en milieu arctique à certainement contribuer à lui sauver la vie, sinon à elle, du moins à Yulia Zhirova.

— Elles l'ont ramenée avec elle ?

— Oui, Yulia est à New-York avec elles.

— Et elle va venir ici ?

— Oui.

— Sameen est...

La jeune juge pêcha encore à trouver un adjectif.

— Incroyable ? suggéra Root.

— Oui.

— Et cette petite Anne-Margaret, alors ? Comment est-elle ? s'enquit Root en tournant la tête vers l'enfant.

— C'est la fille de Sam, répondit ingénument Alma.

Root s'esclaffa.

Brown méditait sur ce que Shaw et Maria lui avait caché, sur la réaction qu'aurait Genrika en retrouvant sa mère, sur ce qu'elle, avait caché au capitaine. Sur la honte qu'elle avait ressenti devant elle. Sur l'héroïsme de Shaw, le dévouement qu'elle manifestait envers ceux qui l'entouraient. Shaw lui avait dit qu'elle serait toujours là si elle, Élisa, avait besoin d'elle. Peut-être qu'elle pourrait lui parler. Se confier à Maria lui avait fait du bien, mais elle éprouvait trop de... Elle aimait trop Maria pour arriver à prendre du recul avec elle. Root aurait peut-être pu l'aider aussi, mais elle se sentait plus proche de Shaw, Plus apte à lui parler et à solliciter ses conseils. Shaw était un officier, une vraie Marines, une sorte de mentor, ce serait plus facile avec elle.

— Maintenant, puisque Gen, n'est pas là, vous allez toutes les trois, me raconter ce que vous avez fait pendant mon absence.

Alma sauta de joie. La discussion promettait d'être passionnante. Root se laissa tomber dans un canapé et replia une jambe sous elle. Anne-Margaret curieuse, trottina à quatre pattes jusqu'à elle et prit appuis sur le canapé pour se relever. Root l'attrapa et la plaça sur ses genoux. L'enfant lui dédia un grand sourire. Root rayonnait de joie.

La fille de Sameen.

Un solide bébé aux yeux noir comme du charbon, pratiquement chauve, les lèvres charnues. Sameen lui avait-elle ressembler au même âge ? Elle leva les talons, l'enfant commença à rire.

Root s'intéressa d'abord à l'enfant, puis elle passa à Genrika, s'informa de Juliette.

Alma, Élisa et Maria parlaient tour à tour, avec enthousiasme et douceur.

Et puis, tout à coup la physionomie de Root changea. Son regard se perdit dans le vide.

— Où est Gen ? demanda-t-elle sans regarder personne en particulier

— Au parc national d'Oka, elle y a passé la nuit avec Juliette, elle rentrera en fin de journée, répondit Élisa même si elle doutait que Root se fût adressée à elle.

— Maria, vous restez ici, fit Root d'une voix autoritaire. Vous n'ouvrez à personne. Élisa, vous venez avec moi en bas prendre des armes et on y va.

— Qu'est-ce qui se passe ?

— Athéna n'a plus accès au téléphone de Genrika. Ni à celui de Juliette ou des deux garçons qui les accompagnent.

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Prévenir Sameen ?

Sinon, le silence subi des téléphones des quatre adolescents au parc d'Oka, Athéna n'avait pas décelé ni de mouvements suspects à proximité de leur position ni de communications étranges, mais trop d'éléments se liguaient pour qu'ils fussent le fruit du hasard. Mal évalués les risques mettraient la vie de Genrika en danger. Celle de Genrika, mais aussi celle de Maria, de Root, d'Élisa, d'Alma et d'Anne-Margaret.

Aéroport La Guardia.

Athéna avait affrété un jet. Il ne faudrait à Sameen qu'une heure trente pour rallier Montréal, trente minutes de plus pour se rendre de l'aéroport au parc national d'Oka.

Shaw avait reprit contact avec elle. Elle s'était excusée de son silence, brièvement, puis elle lui avait demandé la localisation de Maria. Shaw avait ainsi appris que Maria et sa fille se trouvait à Laval en compagnie de Genrika.

— Et Root ?

— Dans un avion pour Montréal.

Sameen n'avait rien ajouté. Pas même un merci. Mais Athéna avait compris qu'elle était revenue, qu'elle ne rechercherait plus les zones blanches, qu'elle, Athéna, n'avait plus besoin de préserver l'incognito de la jeune femme, de feindre ne pas la voir quand elle apparaissait sur ses écrans ou dans ses bases de données.

La contacter, décida Athéna.

Shaw sortit son téléphone de sa poche. Appel masqué :

— Athéna ?

— Embarque Anna et Alexeï avec toi, Sameen.

— Pourquoi ?

— Genrika est en danger.

— Putain !

Anna se figea.

— Sameen ?

— Vous venez avec moi, dit-elle aux deux Russes.

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NOTES DE FIN CHAPITRE :


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Juliette et ses amis jouent aux petites quilles, pas au bowling (un sport pratiqué uniquement au Québec et dans le nord-est des Etats-Unis). Dans le jeu de petites quille, la boule est plus petite et sans trou pour y enfoncer les doigts et on la lance un peu comme une boule de pétanque.

Abat : équivalent à un strike : toutes les quilles sont balayées lors du premier lâché.

Carreau : tour de jeu d'un quilleur.

Réserve : les quilles sont toute abattues au deuxième lâché.

Carreau ouvert : ils reste des quilles debout après que le quilleur ait jouer ses deux boules.

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Kabosha : courge chinoise. Les menus sont inspirés de la carte du Meritage. Situé au 70 Rowes Wharf à Boston.

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Shungas : estampes japonaise érotiques dont le nom signifie : images de Printemps.

Apparues au XIV sc, le style a atteint son âge d'or à l'époque Edo (1600-1668). le caractère érotique des shungas a entraîné une première interdiction en 1661 pour toute celles mettant en scène des samouraïs ou des seigneurs. En 1722, une interdiction totale est promulguée, mais le succès ne se démentit jamais et les shungas continuèrent de circuler sous le manteau jusqu'au début de l'ère Meiji (1868-1912) époque où, avec la naissance de la photographie, ils tomberont en désuétude.

Œuvres très prisées en leur temps, les shungas ont fait la fortune de nombreux peintres classique, comme Hokusai (v. Le rêve de la femmes du pêcheur ou Les 36 vues du Mont Fuji, pour deux thème fort différents).

Il n'était pas rares qu'on offrit un shunga à un couple de jeune mariés et les estampes servaient à l'éducation sexuelles des enfants.

Sources : site du Nautiljon, section culture et traditions/peintures/shungas

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