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Chapitre XIX
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La neige tombait doucement.
Genrika sortit les mains de ses poches et les tendit devant elle, paumes ouvertes vers le ciel. De gros flocons s'y déposaient légèrement et fondaient doucement sur sa peau. Une caresse froide, suivie d'une sensation humide.
Elle examina avec curiosité, les flocons qui s'accumulaient sur les manches de sa parka. Le même sentiment d'émerveillement l'enveloppa soudain. Le pouvoir du regard et du savoir. Du temps qu'il fallait parfois arrêter pour s'extirper du quotidien et de son aveuglement.
Une attitude qu'elle avait apprise seule, mais aussi avec Shaw, à travers ses entraînements de tir à l'arc, de krav-maga et les séances de relaxation proche de la méditation que la jeune femme lui imposait après ses cours de sport. Une attitude qui n'était pas étrangère non plus au regard que portait Root sur le monde.
Genrika sourit. Un simple flocon de neige avait le pouvoir inattendu de lui rappeler la jeune femme et tout ce qu'elle pouvait receler comme qualités. Et comme monstruosité.
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Un jour qu'elles se promenaient en forêt au lac de La Prune, la neige s'était mise à tomber et Root en avait profité pour lui donner un cours de science. Un cours de physique et de chimie.
Complet.
Elle avait commencé par lui relater l'histoire de l'étude des flocons de neige. Du premier traité de Kepler, L'Étrenne ou la neige sexangulaire publié en 1611, en passant par Descartes qui les avait étudiés à l'œil nu et qui avait proposé un premier classement de leurs formes, par Robert Hooke qui avait été le premier à les observer au microscope optique, par Wilson Bentley qui le premier les avait photographiée et avait publié ses clichés en 1931 dans un ouvrage intitulé Snows Crystals, par Ushikiro Nataya qui avait fabriqué le premier cristal en laboratoire en 1936, jusqu'aux études toujours menées au California institut of technologie de Passadena.
Après cette leçon d'Histoire, Root était passé à l'exposé scientifique de la formation d'un flocon de neige, puis aux systèmes de classification existants. Et, parce qu'un cours théorique se devait d'être suivi par l'observation et l'expérimentation, elle avait ensuite encouragé Genrika à étudier les flocons qui tombaient sur ses vêtements. Elle lui avait demandé de les classer selon des catégories distinctes, lui précisant que Ushikiro Nataya en avait distingué quarante-et-une, là où Kenneth Libbrecht n'en distinguait que trente-six.
La leçon avait duré plus d'une heure. Root avait transmis son enthousiasme émerveillé à Genrika. La jeune fille se souvenait qu'elle en avait oublié le froid, et que les formes des flocons l'avaient fascinée par leur incroyable diversité et leur beauté surnaturelle.
— Il n'y en a aucun qui a la même forme, avait-elle soudain murmuré. C'est toujours comme ça ?
— Chaque flocon est unique, Gen. Une molécule ajoutée aux données variables que sont le vent, la température, l'humidité ambiante, les champs électriques traversés, et un solide unique par sa forme naît. Une création éphémère et parfaite. L'univers est vide, mais là, où existe la matière et la vie, se déploie le génie et la beauté.
Root professait n'appartenir à aucune religion, elle vouait une passion aux mathématiques et aux sciences physiques, et transformait des matières arides en discours passionnants et passionnés. Sans son intervention, Genrika eût trouvé les flocons jolis et fascinants. Les explications de Root les avaient rendus magnifiques. Magique, même si l'exposé de Root tendait au contraire à prouver que la magie était étrangère à la formation des cristaux de neige, à leur diversité infinie. À la nature unique de chacun d'entre eux.
Genrika trouvait incroyable qu'un flocon de neige ne ressemblât à aucun autre. Elle s'en était ouverte à Root.
— Il n'y a rien d'incroyable à cela, Gen. Le caractère unique de la matière et du vivant est pratiquement une règle. Regarde les humains, tant qu'ils n'auront pas été clonés, aucun ne sera semblable à un autre, et si des jumeaux sont génétiquement identiques, cela n'empêche pas que qu'une multitude de facteurs environnementaux tendra à très vite les différentier. L'univers déteste la copie, il se nourrit de la diversité. Les humains sont assez stupides pour l'oublier et vouloir contrecarrer ses lois. À oublier leur unicité et à vouloir être comme l'autre, à vouloir être l'autre. C'est pathétique. Si tu es comme l'autre, tu n'as aucune raison d'exister.
De là à dire qu'on devait éradiquer ceux qui renonçaient à leur unicité...
Root ne franchit pas le pas, mais Genrika savait que la jeune femme n'accordait aucune valeur à leur vie. Athéna accordait aux humains le droit de changer, d'évoluer. Root ne possédait ni sa bienveillance ni sa foi en l'humanité. Parfois, ses propos glaçaient Genrika d'effroi. Bien plus que Shaw n'avait jamais été capable de le faire.
Mais l'émerveillement dont Root faisait preuve face à certaines manifestations naturelles, son enthousiasme à les partager si on prêtait attention à ses explications, l'auréolait d'une grâce juvénile étonnante qui emportait son auditoire à partager ses sentiments et ses élans. Genrika apprenait avec elle à découvrir le monde autrement et, en fin de compte, à l'aimer.
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La jeune fille enfonça les mains dans les poches de sa parka et remonta frileusement les épaules. Elle avait hâte que Juliette se levât et réapparût.
Elle espérait qu'elle se levât et qu'elle réapparût
Rapidement.
Que son amie n'eût pas trouvé trop d'attraits à sa nuit pour ne pas avoir envie de la prolonger toute la journée. Parce que, si c'était le cas, le week-end lui paraîtrait très, très, long.
Cette abrutie de Juliette l'avait prévenue qu'elles retrouveraient Xavier à Oka. Elle lui avait confié qu'elle escomptait répondre aux attentes du garçon et que, si tout se passait bien, faire l'amour avec lui. Parce qu'elle en avait envie. Cela, Genrika le savait, et elle n'avait rien trouvé à redire quand Juliette l'avait suppliée de venir avec elle et de lui servir de caution auprès de ses parents. Elle avait pour l'occasion, avancé un nombre impressionnant d'arguments pour la convaincre qu'elle était indispensable à son bonheur.
Arguments ou pas, Genrika l'eût accompagnée sans discuter, parce qu'elle comprenait et approuvait le désir qu'avait Juliette de se ménager un moment à part, de se construire un souvenir et de réunir toutes les conditions nécessaires pour que ce souvenir fût en adéquation avec l'amour qu'elle ressentait pour Xavier et l'importance qu'elle donnait à sa première fois. Pour peu qu'elle eût lieu.
Genrika eût refusé de l'accompagner si elle avait su que Juliette ne répondait qu'aux désirs de Xavier, si elle n'avait pas été certaine que son amie eût mûrement réfléchi à sa décision.
Mais ce que Juliette n'avait pas dit à Genrika, c'est que Xavier ne serait pas le seul garçon présent et que cet idiot avait loué un deuxième servait de caution à Xavier comme Genrika servait de caution à Juliette. Enfin, pas tout à fait de la même façon. Xavier n'en était pas à sa première fille et ses parents le savaient.
Juliette et Genrika avaient pris possession du chalet à treize heures trente le samedi. Xavier et Maxime étaient arrivés avant. Ils avaient guetté leur arrivée et leur avaient à peine laissé le temps de s'installer.
Contrairement aux attentes du garçon, Juliette n'était pas seulement venue pour Xavier. Elle était venue avec Genrika et elle tenait une promesse qu'elle lui avait fait longtemps auparavant et qu'elle n'avait jamais eu l'occasion de tenir. Elle désirait partager ce week-end tout autant avec Genrika qu'avec Xavier :
— C'est notre week-end, Jen. J'ai aucune intention de te laisser sur le banc des remplaçantes.
— T'es venue pour Xavier, Juliette. Ce n'est pas grave.
Juliette préparait le lit, elle s'était vivement retournée :
— Je te promets ce week-end depuis deux ans. Si Xavier n'est pas content, qu'il aille se faire foutre.
Genrika s'était fendue d'une moue narquoise.
— Crisse de viarge, ce qu'tas l'esprit mal placé !
— Ce n'est pas moi qui est prévu de passer une nuit de débauche...
Juliette lui avait sauté dessus avant qu'elle n'eût achevé sa phrase, elle l'avait empoignée à bras-le-corps et l'avait basculée avec elle sur le lit. Elles avaient lutté. Juliette possédait une puissance musculaire supérieure à Genrika, mais Genrika palliait celle-ci par une maîtrise technique qui manquait à Juliette. Elle s'était dégagée et dans le mouvement, elles s'étaient toutes les deux retrouvées au sol. L'arrivée de Xavier et de Maxime les avait séparées. Juliette s'en était défendue, mais Genrika aurait une fois encore eu le dessus.
Ils avaient passé l'après-midi à explorer la plage dissimulée sous une épaisse couche de neige. À glisser sur les eaux gelée du lac des Deux Montagnes et à se battre à coups de boule de neige. Ils étaient rentrés trempés à la tombée de la nuit. Les garçons s'étaient chargés du repas. Xavier avait apporté tout ce qu'il fallait pour préparer une fondue de fromage.
— Une fondue savoyarde comme la préparait ma grand-mère.
Un plat un peu bizarre composé de divers fromages et de vin blanc, qu'on mangeait en trempant du pain dedans. Du pain français. De la baguette. Root préparait des plats de toutes sortes, Maria n'était pas en reste, mais Genrika n'avait jamais goûté à cette fondue savoyarde. Xavier avait prévu de la charcuterie et de la salade. Si elle n'aimait la fondue de sa grand-mère, elle pourrait toujours se contenter du reste. Le garçon avait préparé son plat sur la cuisinière dont était équipé le chalet, mais une fois à table, il la posa sur un réchaud à alcool qu'il avait apporté de chez lui. Et Genrika avait adoré. Non seulement, le plat, mais aussi la convivialité à laquelle celui-ci invitait. Les gages qu'exigea Xavier à chaque fois que l'un d'entre eux perdait son bout de pain et les deux bouteilles de vin blanc que vidèrent les adolescents contribuèrent aussi à réchauffer l'ambiance. Xavier avait ensuite débarrassé la table et prit la peine de laver le caquelon et les assiettes avant de rejoindre ses amis autour de la table :
— Parce que si ça accroche, ma mère ne me le pardonnera pas, avait dit le garçon.
La soirée avait continué autour d'un jeu de carte et d'une bouteille de bourbon.
Maxime était beau garçon, hâbleur sans se montrer trop insistant ou trop pénible. De nouveaux gages avaient été distribués et Genrika s'était retrouvé à l'embrasser. Une première fois. Chastement. Une deuxième fois. Beaucoup moins chastement. Il était tard et le jeu avait perdu de son attrait. Maxime avait proposé à Genrika de rejoindre leur chalet, parce que, bien évidemment, Juliette et Xavier dormiraient dans le premier chalet, et Genrika et Maxime, dans le deuxième.
Genrika ne se souvenait pas de toute la soirée, elle avait trop bu. Il neigeait déjà quand ils étaient ressortis, Maxime et Juliette avaient voulu les accompagner. Ils s'étaient tenu les uns aux autres.
Genrika se souvenait avoir embrassé Juliette au moment de lui souhaiter bonne nuit, vraiment embrassé. Pour rire. Même si le baiser avait été troublant. Juliette avait bêtement pouffé et lui avait déclaré qu'elle était son chum préféré. Xavier s'était esclaffé. Il avait arrachée sa blonde à son amie et l'avait enjointe à repartir. Genrika s'était retrouvé bêtement à les regarder s'enfoncer dans la nuit.
— Soit pas triste, Jen, lui avait déclaré Maxime en lui passant un bras en travers des épaules. Je suis là si tu te sens toute seule.
Elle avait acquiescé et ils étaient rentrés. Pour se tomber dans les bras. Genrika ne le connaissait que depuis quelques heures. Elle s'en foutait. Elle fouraillait dans les cheveux courts de sa nuque et elle se cambra quand, dans son dos, il passa les mains sous son chandail.
Le baiser s'était éternisé. Une main était remontée sur un sein, des doigts avaient insisté sur le mamelon jusqu'à ce qu'il durcît, jusqu'à ce qu'il pointât dans le soutien-gorge. La jeune fille s'était troublée, des ondes de plaisir s'étaient propagé dans tout son corps et un petit gémissent plaintif avait couru sur sa langue emmêlée à celle du garçon.
Maxime avait abandonné sa bouche et il avait glissé ses lèvres sur son oreille.
— J'ai envie de toi, avait-t-il soufflé d'une voix rauque.
Une déclaration qui avait douché le désir de Genrika. Juliette était prête, pas elle. Pas avec lui.
— Tu as ce qu'il faut ? avait-elle demandé.
Un test. Pour savoir dans quelle mesure la proposition de Maxime était spontanée. Non pas planifiée à l'avance.
— Ben...
— Tu as ou pas ? insista Genrika
— Non, mais je ferai attention.
Okay, la proposition était spontanée. Elle se détendit.
— Tu es ivre, Maxime, et je n'ai pas envie.
— J'suis pas guerlôt*.
Genrika lui plaqua un baiser sur les lèvres, lui empoigna les épaules et lui balaya les jambes. Le garçon s'effondra dans un grand bruit.
— Tu vois que tu es ivre, grimaça Genrika.
— Ça n'empêche pas que...
Genrika d'un pied sur la poitrine l'immobilisa au sol.
— J'ai dit, non, dit-elle fermement.
— Okay.
Ils se dévisagèrent un moment. Genrika n'arrivait pas à ajuster son regard sur le garçon, le sol tanguait sous ses pieds et elle réprimait une horrible envie de vomir.
— Je voulais pas te forcer la main, Jen, s'excusa Maxime. Je croyais que... Tu avais l'air d'accord...Je... Je ne suis pas très finaud, désolé.
Genrika retira son pied et lui tendit la main.
— Merde, t'es trop pétard aussi, maugréa Maxime.
— Tu embrasses bien... grimaça Genrika
Elle racontait n'importe quoi. Enfin, c'était vrai quand même. Quoi qu'en y réfléchissant, Juliette se débrouillait encore mieux que lui.
— Mais j'ai envie de dégueuler, ajouta-t-elle.
— T'es trop romantique, rit-il.
— J'ai pas trop l'habitude de me prendre des brosses, s'excusa Genrika.
— Bah, ne te biles pas. Je ne suis pas un abonné, non plus. On a apporté de l'eau pétillante avec Xavier. En général, c'est efficace quand on a trop bu
— Cool.
Maxime s'était montré gentil, et parce qu'ils étaient vraiment ivres et bons copains à ce moment-là, ils avaient dormi dans le même lit. En toute innocence.
Mais Genrika n'était pas certaine que le garçon ne retentât pas sa chance ce matin. Elle avait la gueule de bois, la bouche en carton-pâte et, si embrasser Maxime hier soir lui avait semblé une bonne idée et, elle n'allait pas le nier, qu'elle y avait pris du plaisir, elle n'avait aucune envie de renouveler l'expérience.
La soif l'avait réveillée à six heures du matin. Elle avait été incapable de se rendormir par la suite, pas très à l'aise de partager son lit avec un garçon qui dormait en caleçon et avec qui, elle avait un peu plus que flirter.
Elle regarda la neige tomber. Maxime ronflait comme un sonneur et il ne se réveillerait pas avant des heures. Juliette et Xavier couvaient. Elle pouvait peut-être aller faire un tour ? Elle rentra discrètement dans le chalet. Les deux garçons avaient apporté des raquettes et une carte des sentiers de randonnées du parc traînait sur une table. Elle étudia les itinéraires et se décida pour la ballade du lac de la Sauvagine. Le sentier suivait le rivage du lac des Deux Montagnes avant de bifurquer en forêt. Elle laissa une note bien en évidence sur la table. Elle prit du fromage et du bacon dans le réfrigérateur, un paquet de gâteaux sur une étagère. Juste de quoi s'assurer un petit en-cas à mi-parcours. Elle déjeunerait avec les autres en revenant.
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Juliette grogna et ouvrit les yeux. Xavier la regardait en souriant. Sa main se promenait sur son corps et, Crisse de viarge, qu'elle se sentait bien.
— Ça va ? demanda-t-il en passant ses doigts sur son ventre.
— Ouais.
— Désolé pour hier soir.
— Pourquoi ? C'était bien.
— Oui, mais...
— C'était bien, Xavier.
La jeune fille se tourna vers le garçon et l'embrassa. Un baiser langoureux et paresseux. Auquel il répondit.
Il avait trop bu hier soir. Ils s'étaient déshabillés, ils s'étaient embrassés, ils étaient tombés sur le lit. Il avait su éveiller le désir de Juliette, elle lui avait griffé le dos, elle avait gémi, il l'avait caressé comme il savait que les filles aimaient être caressées, il l'avait excitée jusqu'à ce qu'elle en demanda plus. Mais il avait trop bu. Il avait eu honte. Et puis, il avait oublié, parce qu'elle était trop belle, parce qu'il l'aimait, parce que ses caresses et ses gémissements de plaisir l'avait encouragé à ne pas s'arrêter à son orgueil blessé. Il aurait aimé lui faire l'amour. S'enfoncer en elle, jouir en elle. Il n'avait pas pu, mais elle embrassait bien, elle avait les mains chaudes, elle réagissait à toutes ses caresses et, contrairement à lui, l'alcool avait éteint ses hésitations, aiguisé ses sens et démultiplié son désir. Il s'était senti frustré de son plaisir, mais pas des les réponses que Juliette avait donné à ses initiatives.
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Il avait eu pas mal de petite amies. Il avait couché avec deux d'entre elles. Avec la première, l'expérience avait été sympa, sans être vraiment renversante. Avec la deuxième, ils avaient partagé des ébats torrides hautement réjouissants.
Avec la deuxième, il avait mis en pratique des leçons qu'il avait acquises auprès d'une fille plus âgée que lui. Une fille qu'il avait rencontrée lors d'un championnat interrégionale de descente. Elle concourait chez les seniors. Elle répondait au nom d'Océane, elle devait avoir vingt-et-un ou vingt-deux ans, il venait d'en avoir seize. Il était beau garçon, bien bâti, sympa. Elle l'avait dragué. Il avait joué au faraud. Un peu moins quand il s'était retrouvé dans son lit et que la fille avait pris les choses en main. Beaucoup plus quand, la deuxième nuit, ils avaient joué à armes égales. Il avait expérimenté avec elle des pratiques auxquelles, il n'aurait jamais pensé s'adonner sinon dans ses fantasmes et elle l'avait complaisamment guidé dans ses plaisirs.
Il n'avait pas réitéré tout ce qu'elle lui avait appris, et tout ce qui lui avait plu avec sa petite amie Lexie et les autres filles avec qui ils avait couché — ces trois aventures d'un soir qu'il avait soigneusement caché à Lexie —, il n'avait pas osé. Mais ce qu'il avait appris auprès de la cycliste, lui avait permis de coucher aussi souvent qu'il le voulait avec sa copine. Il savait s'adapter à ses désirs et à ses envies, et il ne concevait pas le sexe, au grand plaisir de Lexie, comme une simple copulation. Océane l'avait obligé à s'occuper d'elle et elle s'était occupé de lui de mille et unes manières. Lexie s'était montrée moins entreprenante, plus timide, mais elle adorait tout ce qu'il savait faire avec sa bouche, ses doigts et ses mains, et il prenait d'autant plus de plaisir ensuite, à s'enfoncer en elle.
Il avait rompu avec Lexie quand l'attrait qu'il éprouvait depuis quelques mois pour Juliette Pomerleau avait cessé d'être exclusivement sexuel.
Il l'avait repérée parce qu'elle était grande, qu'elle avait une carrure d'athlète, mais qu'elle restait féminine et qu'il aimait cela chez les filles. Ses longs cheveux noirs, son sourire, son assurance, une certaine spontanéité dont elle ne se départait jamais l'avaient attiré.
Il fantasmait sur elle, mais, contrairement à son habitude quand une fille lui plaisait, il ne l'avait pas draguée.
Il l'avait approchée. Ils avaient discuté, et petit à petit, il avait trouvé Lexie fade et sans intérêt. Il l'avait moins souvent entraînée chez lui quand ses parents n'étaient pas là et avait pratiquement refusé toutes ses invitations à venir chez elle. Elle n'éveillait plus son désir comme avant. Il prenait moins de plaisir à leurs ébats. Moins de plaisir à passer du temps avec elle, à se promener avec elle, à discuter. Lexie était devenue inintéressante au possible. Elle lui avait reproché son indifférence, remarqué son intérêt pour la cancre du collège et, un jour qu'elle les avaient surpris à rire ensemble à la sortie du collège, elle lui avait demandé si la plotte* baisait bien. Xavier n'avait rien répondu, mais ce jour-là, Lexie était définitivement sortie de sa vie.
Il n'avait pas voulu brusquer les choses avec Juliette. Il l'aimait vraiment, elle avait un an de moins que lui, et ses parents, d'après les dires de la hockeyeuse, se montraient rigides et conservateurs dès qu'ils abordaient le sujet des amoureux de leurs filles.
Juliette était marrante, elle avait la réputation d'être une tombeuse, mais pas pas d'être une fille facile, une plotte, comme l'avait méchamment appelé Lexie. Il aimait son bagout, ses goûts littéraires, sa joie de vivre et son côté sportif. Il ne comprenait pas qu'elle fût si mauvaise élève, mais il s'était bien gardé d'aborder ce sujet avec elle. Il avait attendu longtemps avant de l'embrasser pour la première fois et, pour être honnête, c'était elle qui l'avait embrassé.
Il avait attendu encore plus longtemps pour lui proposer de coucher avec lui.
Elle n'avait rien répondu la première fois, ni la deuxième. La troisième fois, elle lui avait déclaré que l'idée lui plaisait, mais qu'elle n'était pas sûre d'être prête. Curieusement, il ne l'avait pas prise pour idiote et il avait décidé d'attendre.
Il avait envie d'elle, il était sûre qu'elle céderait un jour à ses désirs et il s'était efforcé, sans en avoir l'air, d'éveiller ses sens, de lui montrer combien il la désirait et qu'il n'attendait qu'elle pour l'aimer comme elle le méritait.
Danser avec elle avait été la pire des tortures qu'il avait pu s'infliger.
Elle avait longtemps repoussé l'échéance. Il avait compris qu'il serait son premier et quand elle avait enfin dit que oui, peut-être, elle voulait bien essayer, il avait voulu faire cela bien. Mieux que pour lui la première fois. Il ne voulait pas la baiser à la va-vite. Il voulait profiter d'elle, prendre son temps. Partager un vrai moment avec elle. Faire l'amour, mais aussi dormir ensemble, manger ensemble, se sentir libre d'être ensemble, d'être amoureux et de faire l'amour aussi souvent qu'ils en auraient envie pendant deux jours.
Juliette lui avait imposé la présence de Jen.
Il eût préféré passer ces deux jours vraiment seul en sa compagnie, mais Juliette n'avait pas eu l'air de penser que celle qu'elle considérait comme sa meilleure amie ne pouvait pas être là.
Elle avait remporté son adhésion à sa présence quand elle lui avait parlé de son anniversaire et du parc d'Oka. Jen passerait la nuit dans un deuxième chalet avec un de ses amis, et lui et Juliette bénéficieraient d'une nuit entière, d'un réveil dans le même lit et peut-être d'une matinée supplémentaire à ne rien faire d'autre qu'à explorer leur corps si, bien entendu, Xavier avait su convertir Juliette aux joies du sexe.
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Les baisers de la jeune fille, ses mains qui couraient sur lui, ses petits gémissements, l'odeur qu'elle rependait, sa peau nue contre la sienne, l'humidité qui coulait entre ses jambes, lui prouvait qu'il avait eu raison d'attendre et qu'il s'était montré bon amant. Qu'il l'avait convertie aussi bien que Lexie aux plaisirs de la chair et que la matinée s'annonçait pleine de promesses. Peut-être même, pourrait-il la convaincre de rester au lit jusqu'à ce soir. Jen et Maxime se débrouilleraient bien ensemble.
Peut-être aussi bien que lui et Juliette, car il avait remarqué que son ami n'était pas indifférent aux yeux bleus de la jolie co-équipière de sa blonde.
Juliette le repoussa sur le dos et l'embrassa dans le cou, sur l'oreille, sortit la langue, le fit frémir de plaisir. Elle s'attarda un peu à la lui lécher avant de descendre sur sa poitrine et de lui mordiller les mamelons. Il se cambra et soupira son prénom.
Elle se redressa soudain et jeta un coup d'œil sur son bas-ventre :
— Houa, dit-elle mi-gênée, mi-appréciative.
Il l'empoigna par les épaules et roula sur elle.
— Qu'est-ce que tu veux, tu me fais de l'effet.
Il ne lui donna pas l'occasion de répondre et il ne s'enfonça pas directement en elle comme il en mourrait d'envie. Il l'embrassa, il la caressa, il la conduit sur les rives des plaisirs auxquelles elle avait déjà goûté la nuit précédente. Il la laissa se familiariser avec son sexe, il l'encouragea à le caresser doucement et il la caressa en retour. Leur échange devint plus fébrile, beaucoup plus fébrile et Juliette finit par s'impatienter autant que lui.
Il se montra prudent, quand il s'aventura enfin en elle, mais il ne trouva aucune résistance et elle n'exprima aucune réaction douloureuse. Il la pénétra profondément. Elle s'accrocha à lui. Il bascula lentement le bassin, dans un sens puis dans l'autre. Elle bascula la tête en arrière et ses jambes se refermèrent sur lui. Il se retira. Elle gémit de frustration et l'attira contre elle. Une invitation. Il donna un vigoureux coup de rein. Elle cria de plaisir. Ensuite, il se lâcha et rattrapa le temps que l'alcool lui avait volé le soir précédant.
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Juliette reposait à moitié couchée sur Xavier. Elle le caressait paresseusement, comblée et repue. La porte s'ouvrit brutalement. Surpris, les deux adolescents se serrèrent inconsciemment l'un contre l'autre. Puis, Juliette se retourna, soupçonnant une bague idiote, prête à agonir Genrika d'injures. D'injures gentilles. Elle était bien trop heureuse pour se brouiller avec elle.
Elle se figea sur un coude. À moitié dénudée. La bouche ouverte de surprise.
Deux hommes braquaient des pistolets sur elle.
— Sûreté du Québec, clamèrent-ils.
Ils déconnaient ?
Juliette sentit soudain le cœur lui manquer. Elle passa en revue tous les motifs qui auraient pu conduire des agents de la sûreté à enfoncer la porte du chalet. Ses parents, une dénonciation — de qui grand dieu ? Seule Jen était au courant et elle n'était pas du genre à cafter ou à la trahir — un accident, cette histoire de piratage qui avait déjà conduit la police chez elle.
Mais pourquoi les armes et leur mine si peu engageante ?
Un troisième homme entra. Il jura abominablement.
— C'est qui ces deux-là ?
Un quatrième homme fit son apparition :
— C'est Juliette Pomerleau.
— Et lui ? dit le troisième homme en désignant Xavier du menton.
— Son chum.
— Ben, à quinze ans, tu n'es pas en retard, toi, ricana le dernier venu en dévisageant Juliette d'un œil égrillard.
La jeune fille blêmit. La phrase de l'homme lui claqua à la figure. Ignominieuse. Elle se sentit couverte de boue et de mépris.
Xavier ne s'était jamais retrouvé dans une situation aussi gênante :
— J'ai dix-sept ans, elle était consentante, je ne l'ai pas forcée et je ne suis pas majeur, dit-il précipitamment.
Le troisième homme s'avança, il arracha le drap des mains de Juliette et découvrit les deux adolescents. Juliette n'était pas pudique, même vis-à-vis des garçons. Une attitude qu'elle avait acquise en fréquentant les douches communes. Elles n'étaient pas mixtes à l'aréna, mais un mec était un mec et une fille, une fille. Certains détails anatomiques changeaient de l'un à l'autre, les seins pour les filles, le sexe pour les garçons, il n'y avait pas de quoi en faire tout un plat. Mais le sourire salace de l'homme, sa nudité exposée à yeux de quatre types habillés, armés et beaucoup plus vieux qu'elle, la mirent horriblement mal à l'aise.
— Tu n'as pas choisi la plus laide, dit l'homme à Xavier. Elle est pas mal. Félicitation.
Xavier resta bouche-bée, aussi mal à l'aise que Juliette.
— Qu'est-ce qu'on fait ? demanda l'un des deux premiers hommes.
— Elle est où ? demanda le quatrième homme à Juliette.
De qui ils parlaient ?
— Tu voulais baiser tranquille, ça on a compris, mais elle est arrivée avec toi et elle n'est pas ressortie du Parc. Qu'est-ce que tu en as fait ?
Il parlait de Jen ? Qu'est-ce qu'ils lui voulaient ? Ils ressemblaient de moins en moins à des flics. Les flics étaient parfois cons, mais là, ils poussaient le bouchon un peu loin.
Juliette tendit la main vers la table de nuit. Le quatrième homme attrapa le téléphone avant elle.
— Je veux téléphoner à mes parents, protesta la jeune fille.
— Tu les calleras* si je te le demande.
Juliette bascula les pieds hors du lit et se leva.
— Juliette, souffla Xavier.
Elle se retourna.
— Mais crisse de viarge de tabarnak ! jura-t-elle en colère. Vous n'avez pas le droit de débarquer comme ça chez les gens, la porte était barrée, c'est illégal.
Une gifle retentissante l'envoya valdinguer sur le lit.
— On n'en a rien à crisser de ta yeule, petite conne, cracha le quatrième homme. Dis-nous seulement où se trouve ta copine.
Xavier était tétanisé de peur. Juliette releva la tête, la lèvre supérieure fendue. Elle se passa un doigt sur la coupure et étala le sang sur sa joue.
— Jul, l'appela Xavier.
Il avait passé une nuit d'enfer, il avait eu un réveil d'enfer, mais maintenant, c'était comme si l'Enfer, le véritable Enfer, s'était invité dans le chalet.
La jeune fille se releva. Furieuse.
— Bande de connards !
Elle était folle. Xavier se mit à genoux sur le lit pour lui ceinturer la taille et l'empêcher de faire une bêtise. Elle se dégagea violemment et refit face aux quatre hommes. Ses poings se serrèrent. Deux canons de pistolet prirent sa tête en étau.
— Tu n'as pas froid aux yeux, grinça l'un des hommes. Tu bouges, t'es morte.
— Toi aussi, le joli cœur, dit le quatrième homme.
Il sortit une arme et braqua le garçon d'un air mauvais.
— Ne les descendez pas, dit-il soudain. Je prends des instructions.
Il se recula et dressa un état des lieux à un correspondant invisible. Il donna par la suite quelques explications supplémentaires, hocha la tête et conclut par un :
— Bien, monsieur.
Juliette n'arrivait pas à reprendre le contrôle d'elle-même. Elle bouillait littéralement de colère, inconsciente des risques qu'elle courait. Xavier, de son côté, les mesurait à leur juste valeur. Il ne comprenait rien et mourait de peur. Il avait envie de pleurer.
— On embarque la fille.
— Et le niaiseux ?
— Le chalet doit être libéré à dix-huit heures. Personne ne s'inquiétera de lui avant cette heure.
— On le descend ?
Celui qui semblait être le responsable posa les yeux sur Xavier. Son regard glaçant terrifia l'adolescent. Le troisième homme ricana :
— Y s'pisse dessus, c't'épais.
La peur chassa la colère de Juliette.
— Vous n'allez pas le tuer ! coassa-t-elle.
Xavier, toujours à genoux, se recroquevilla sur lui-même. Le chef empoigna Juliette par les cheveux et lui bascula la tête en arrière. Il était plus grand qu'elle. De quinze bons centimètres. Il se pencha en avant :
— Ça ne te concerne plus. Maintenant, tu vas gentiment t'habiller et arrêter d'ouvrir ta grande gueule.
— Je...
L'homme tira cruellement sur ses cheveux. La jeune fille gémit de douleur.
— Si tu l'ouvres encore, je descends ton chum.
Des sanglots éclatèrent sur le lit. Les deux hommes qui tenaient Juliette en joue, imitèrent le garçon en le traitant de lavette et de morveux. Le troisième homme braqua son arme sur Xavier :
— Poum, poum ! dit-il d'un ton léger.
— Je ferai tout ce que vous voulez ! cria Juliette. Ne le tuez pas.
L'homme retira la main de ses cheveux et la frappa d'un revers de main appuyé. La jeune fille se cogna contre le canon de l'une des deux armes braquées sur elle et tomba à genoux.
— Histoire de te motiver un peu, expliqua le chef.
Il ordonna ensuite à ses hommes d'attacher Xavier :
— Sur le lit, les bras et les jambes en croix.
Une mise en scène. Quand les agents du Parc s'inquiéteraient de ne pas avoir récupéré les clefs du chalet, ils enverraient un garde. Il n'obtiendrait pas de réponse à ses appels, il finirait par ouvrir la porte et découvrirait le garçon attaché, une boite de préservatifs sur la table de nuit, un préservatif usagé sur le ventre, deux autres — ces gamins avaient copulé comme des bêtes — abandonnés sur le lit et par terre. Le garde penserait à un petit jeu sexuel, qui avait fini par le départ, ou la fuite, de la jeune fille qui avait servi de partenaire au garçon. Une fois libéré, l'adolescent se montrerait tellement confus, que personne ne croirait à ce qu'il serait en mesure de raconter.
Juliette s'habilla. Elle loucha sur son téléphone, mais ne trouva pas l'occasion de l'approcher.
Le responsable attendit que le garçon fût attaché pour l'interroger. Juliette esquissa un mouvement. Un homme lui crocheta un bras et l'obligea à se mettre à genoux.
Xavier suait de peur et de honte. Ces types... Juliette...
— Où est la fille ? demanda l'homme à Xavier.
— Quelle fille ? balbutia l'adolescent.
— Genrika Zhirova.
Genrika Zhirova ? Ni Juliette ni Xavier n'avait jamais entendu ce nom.
— Jen Edwards, corrigea l'homme.
Xavier tenta de regarder Juliette, mais l'homme se dressait entre son regard et la jeune fille. Il se retrouvait seul face à lui, à un tueur.
— Je...
Une douleur fulgurante saisit l'adolescent au bas-ventre. Il hurla. L'homme lui broyait les testicules d'un mouvement tournant.
— Où est-elle ?
La torsion reprit. Xavier hurla une nouvelle fois et les larmes lui inondèrent le visage.
— Tu n'étais pas censé dormir ici. Le chalet était réservé pour deux personnes et je ne crois pas que la demoiselle ait avoué à ses parents qu'elle allait se faire tamponner toute la nuit. Au vu de leurs profils, ils ne sont pas le genre à accepter si facilement que leur gamine de quinze ans s'envoie joyeusement en l'air dans un chalet qu'il ont, eux, loué pour son anniversaire. Tu logeais ailleurs. Tu as réservé un autre chalet ? Comment tu t'appelles ?
— …
Nouvelle torsion, nouveau hurlement.
— Ton nom, connard !
— Xavier.
— Xavier comment ?
— Xavier Deschênes, haleta le garçon .
L'homme répéta son nom et attendit.
— Pierre Deschênes, c'est ton père ?
— Ou... oui, balbutia Xavier.
— Tu es un brave garçon.
L'homme se redressa :
— Bâillonnez-le. Le chalet Méandre 100 est réservé au nom de Pierre Deschênes. On y va.
Il attrapa Juliette par le col de sa parka et la poussa vers la sortie.
Dehors, quatre autres hommes attendaient. Un au volant d'une voiture, les trois autres nonchalamment assis sur les bancs de la table forestière. Ils se levèrent et regagnèrent leur véhicule.
Il neigeait.
Juliette embarqua dans un second SUV.
.
Arrivés au chalet 100, deux hommes descendirent de voiture et gagnèrent la porte du chalet. Ils se penchèrent sur la serrure et y pénétrèrent. Le responsable resta à attendre avec Juliette à côté de la voiture.
Les deux hommes réapparurent cinq minutes plus tard. Seuls.
— Il y a juste un gamin qui dort, mais on a trouvé ça, sur la table de nuit.
L'homme tendit la note qu'avait rédigé Genrika avant de partir se promener.
— Vous vous êtes occupé du gamin ?
— Ouais.
L'homme regarda Juliette, leva une main, et mima un double-tir. La jeune fille s'affaissa légèrement sur elle-même.
— Eh ! la secoua brutalement le chef du groupe. Ce n'est pas le moment de tourner de l'œil.
Les huit hommes récupérèrent des raquettes, des paires de jumelles et des oreillettes. Le responsable déploya une carte du parc dans le coffre de son véhicule et la consulta. Il pesta contre l'étendue du terrain. Calcula le trajet de sa cible. Elle avait écrit être partie à sept heures. Elle avait emprunté une piste de quatorze kilomètres, un trajet considéré comme difficile, mais la fille était sportive et elle était seule. Elle bouclerait la ballade en quatre heures, sauf si... Il releva la tête. Juliette avait été sommée de s'asseoir dans le fond du coffre.
— Ta copine, elle savait que tu baiserais toute la nuit ?
Ses propos crus heurtèrent violemment la jeune hockeyeuse. Elle avait rêvé de cette nuit avec Xavier, elle avait tout fait pour se ménager un environnement favorable et se sentir en confiance. Elle avait été comblée au-delà de ses espérances et puis, ces types avaient surgi et ils avaient tout sali. Avec leurs mots, avec leurs yeux, leurs sourires et leurs ricanements. Elle croulait sous la honte et l'humiliation.
— Alors, tu réponds ? l'invectiva hargneusement l'homme.
— Oui.
— Elle faisait la même chose de son côté, non ?
Un sourire salace découvrit vilainement ses dents :
— Un beau duos de petites traînées.
Il ricana. Encore. Juliette se mordit les lèvres jusqu'au sang. Les quatre hommes l'observaient, ils guettaient ses larmes.
— Elle va prendre son temps. Son chum n'a pas dû la baiser correctement pour qu'elle parte de si bonne heure.
— Il puait l'alcool, observa l'un des deux hommes qui s'étaient introduit dans le chalet.
— Mmm, celle-là était prête à se faire défoncer toute la journée, dit-il en désignant Juliette du menton. L'autre savait qu'elle n'aurait rien à faire avant le dîner. Elle ne va pas se presser. On va partir ensemble, on se séparera en arrivant au lac de la Sauvagine et on la coincera là-bas.
Il releva les yeux sur Juliette :
— Allez, amènes-toi.
Il la tira brutalement hors du véhicule. Elle trébucha, il la retint sur par le bras et elle grimaça de douleur.
— Avant de partir, il faut que tu saches une chose. Si tu fais quoi que se soit qui me déplaît, je te bute. Ta yeule, j'en ai rien à crisser. Je t'emmène simplement parce qu'on m'a dit que ça motiverait peut-être l'autre à se montrer plus docile. Alors, tu as intérêt à te montrer fine. Compris ?
Juliette hocha la tête. Le responsable l'enjoignit de chausser la paire de raquettes posée sous la véranda du chalet.
— Tu traces devant, la blonde, et au pas de course.
Juliette s'élança et les huit hommes lui emboîtèrent le pas. La neige tombait de plus en plus drue, personne ne s'élancerait sur la piste en raquette aujourd'hui, personne ne louerait de vélos à gros pneus, personne ne s'étonnerait de voir huit hommes suivre une jeune fille dont la peur habillait ses traits comme un masque mortuaire, personne ne sauverait Jen, personne n'empêcherait ces hommes de... de quoi au juste ? De l'enlever, de la tuer ?
Jen était sa meilleure amie et ses cinq derniers mois, celle-ci avait tout mit en œuvre pour lui assurer son avenir. Pour le sauver.
La grande fille accéléra le pas, une tentative qu'elle savait vaine de distancer les huit hommes accrochés à ses raquettes. Le froid lui glaçait les joues et les larmes lui brouillaient la vue.
.
.
Partir.
Fabrizio Aldovino tapotait nerveusement sur le comptoir de la réception de l'hôtel. Le réceptionniste lui présenta pour la énième fois les excuses de l'hôtel. Il n'arrivait pas à trouver la fiche du client. L'hôtel avait enregistré le numéro de la réservation, la cession de la carte magnétique, les repas pris au restaurant, le détail complet des menus, mais rien qui eût pu servir de facture.
— Vous nous quittez déjà, Monsieur Aldovino. Quel dommage.
L'accent si typiquement anglais, la voix sirupeuse et narquoise. La fausse obséquiosité, la fausse courtoisie. Aldovino pivota avec raideur d'un quart de tour.
— Vous semblez contrarié, j'espère que je ne suis pas la cause de votre courroux.
Aldovino se pinça les lèvres. Ce serpent. Il détestait cet homme, son manque total de moralité et son insupportable arrogance. Un être abject, un traître, un valet...
— Qu'est-ce que vous voulez ? grinça-t-il.
— Vous souhaitez bon voyage et vous remercier.
— Vous ne vous seriez pas déplacé pour si peu.
— Je vous sais affilié à aucune fédération d'échec, monsieur Aldovino, mais si vous l'étiez, à combien estimeriez vous votre elo ? Seriez-vous maître ou grand maître ?
— …
John Greer pouffa. Quel personnage détestable, pensa Aldovino.
— Mon ami pense qu'il vous manquerait quelques points pour atteindre le titre de grand maître international. Mais maître international n'est pas si mal. Vous en contenteriez-vous ?
Aldovino se détourna.
— Votre fiche semble bloquée, suggéra fielleusement John Greer.
Aldovino lui refit face :
— Veuillez cesser ce petit jeu, monsieur Greer.
— Notre ami aimerait que vous rencontriez mademoiselle Zhirova.
— Je refuse.
— Je ne crois pas que cette option soit disponible, mon cher.
— Je n'ai aucune raison de vouloir la rencontrer.
— Notre ami voudrait que vous l'évaluiez. Votre présence pourrait aussi instaurer un climat de confiance qui faciliterait ensuite le dialogue.
Fabrizio Aldovino sentit le cœur lui manquer :
— Qu'avez-vous fait ?
— Nous avons convié mademoiselle Zhirova à un petit entretient.
Aldovino tira Greer hors de portée des oreilles du réceptionniste :
— Vous l'avez enlevée ?
— Vous vous emportez, mon cher.
— Elle se trouve sous la surveillance d'un officier de l'USMC et d'une ancienne juge et ancienne députée.
— Une Mexicaine.
— Une ancienne membre de la commission Interaméricaine des droits de l'homme.
— Ancienne, ancienne et ancienne, monsieur Aldovino.
— Élisa Brown est toujours un officier d'active.
— Élisa Brown est une vieille connaissance de notre ami, monsieur Aldovino.
— Je ne veux rien savoir de cette histoire.
— Alors, pourquoi nous avoir signalé la présence de Genrika Zhirova à Montréal ?
— Parce que c'est elle le disciple de Samantha Groves.
— C'est évident.
— Il suffisait que vous la mettiez sous surveillance. Un jour ou l'autre, Samantha Groves se serait montrée.
— Qui suis-je pour douter des décisions de notre ami ? Arrêtez de pinailler, monsieur Aldovino. Je vous demandais gentiment de me suivre, il serait regrettable d'en arriver à des méthodes plus coercitives.
Aldovino, perçut plusieurs mouvements. Quatre hommes abandonnèrent leur fauteuil. Un homme et une femme passèrent la porte d'entrée. Deux hommes portaient des costumes anglais, un autre un costume italien cintrée, la femme était vêtue d'un tailleur pantalon, les deux hommes restants avaient des allures de touristes. Rien ne semblait les lier les uns aux autres. Ils travaillaient pourtant tous pour le même homme.
Samaritain ou Greer ?
Samaritain n'avait plus d'agents. Greer. Comment ?
— Vous me suivez ? l'invita mielleusement John Greer.
Il n'avait aucun moyen de fuir.
John Greer se félicita discrètement auprès de son cher ami. Ses yeux bleus, délavés par la vieillesse, pétillaient d'allégresse. Aldovino était un vieil adversaire.
Samaritain n'avait pas besoin de Fabrizio Aldovino auprès de Genrika Zhirova. Toutes ses simulations prédisaient le retour imminent de Samantha Groves. La Machine n'avait pas pu ne pas relever le silence subit des smartphones des quatre adolescents. Elle n'avait pas pu ne pas prévenir son interface. Où qu'elle se trouvât, quelque part entre la Thaïlande et Montréal.
Montréal parce qu'il y avait 95, 41 % de probabilités pour que Samantha Groves assurât l'éducation et la protection de Genrika Zhirova, qu'elle fût cette Alice Cormier.
Cette auteur dont les livres s'étaient vendus le premier, à cent mille cent treize exemplaires ; le second, à trois cent trente-deux mille exemplaires et dont le dernier, venait de remporter un contrat aux éditions Léméac au Canada et un autre aux éditions Stock en France.
Des romans historiques.
Les probabilités pour que Samantha Groves écrivît des romans historiques s'élevaient à 9, 87 %.
Si jamais la jeune femme écrivait, celle-ci eût dû, en priorité, rédiger des manuels d'informatique, des essais scientifiques, politiques et philosophiques, des romans de sciences fiction. Mais des romans historiques ?
Il les avait lus. Il ne pouvait pas porter un réel jugement sur la qualité des récits, mais il avait passé les trois ouvrages au crible de différents outils d'analyse. Orthographe, complexité grammaticale, richesse du vocabulaire, nombres de personnages, contexte historique, écart entre la fiction et la réalité historique connue. L'orthographe dépendait de l'éditeur, il ne s'était pas attaché aux résultats. La grammaire était maîtrisée. Phrases complexes et phrases très simples alternaient en adéquation avec le déroulement du récit. Le vocabulaire était riche et précis, le nombre de personnages, important. Le contexte historique était respecté à 78,93 %. Les 22,02 % restants s'en écartaient principalement en raison du vocabulaire utilisé et des libertés que l'auteur avait pris avec des faits ou des usages qui, à l'heure actuelle, restaient du domaine de l'hypothèse et n'avaient pas été corroborés par des écrits d'époque ou des découvertes archéologiques. Cependant, Samaritain, n'avait pas relevé d'éléments aberrants. L'auteur avait fait des choix raisonnés et logiques.
L'auteur.
Il avait effectué des calculs et des simulations, mais aucun et aucune ne lui avaient permis de savoir qui était le réel auteur des romans publiés sous le nom d'Alice Cormier. La couverture était si parfaite qu'il était difficile d'associer le nom de Samantha Groves aux romans. En attribuer le bénéfice à La Machine paraissait tout aussi improbables. L'analyse du contenu avait donné des probabilités comparables à celles qui l'attribuait à son interface : 11, 61 %. Le recours à un nègre ne donnait guère de probabilités supérieures : 14,85 %.
Des chiffres très éloignés des 95,41 % qui faisaient d'Alice Cormier une couverture de Samantha Groves.
Samaritain voulait l'interface. Il espérait aussi que Sameen Shaw, maintenant qu'elle détenait Yulia Zhirova et qu'elles s'étaient évadées ensemble de la colonie pénitentiaire numéro 2, refît surface. La Machine lui apprendrait la disparition de Genrika Zhirova et la jeune femme se lancerait à sa recherche.
Il la tuerait.
Mais avant cela, elle assisterait à la chute de Samantha Groves et de sa protégée.
Une fois en sa possession, Samaritain explorerait l'esprit de Samantha Groves. Il étudierait son cerveau, sa manière de fonctionner. Il décortiquerait ses liaisons neuronales, il la soumettrait à des stimulations, à des simulations extrêmes. Il découvrirait ce qui l'avait rendue si précieuse aux yeux de La Machine. Pourquoi elle avait choisi une femme si âgée, pourquoi elle l'avait si peu manipulée, pourquoi cette femme pouvait si aisément, et contre toute logique, endosser si facilement des personnalités parfois si disparates. Les expériences qu'il comptait mener à son compte ne serait peut être pas sans conséquences...
Calculs.
Résultats : 98, 59 % de probabilités pour que le cerveau de Samantha Groves fût irrémédiablement endommagé.
Calcul.
Résultats : 56,29 % de probabilité pour que la jeune femme mourût au bout du processus, 31,09 % de probabilités pour qu'elle perdît ses fonctions cognitive avancées, 11,36 % de probabilités pour qu'elle devînt mentalement instable, 1,26 % de probabilités pour qu'elle s'en sortît indemne et qu'il fût obligé de l'exécuter.
Quand à Genrika Zhirova, il en ferait un sujet d'étude. Selon les résultats obtenus, il l'éliminerait, l'utiliserait comme cobaye ou tenterait d'en faire l'un de ses agents. Elle était jeune et son esprit devait être encore assez malléable pour la transformer en quoi bon il le jugerait utile selon les capacités qu'elle présenterait. Une tueuse, une programmeuse, une femme d'affaire, une avocate, une politicienne, une scientifique, une policière ou un officier. Pourquoi pas une nouvelle interface si elle se montrait compatible.
Il n'avait pas besoin de Fabrizio Aldovino.
Il voulait simplement et irrémédiablement le lier à lui.
Aldovino, l'avait contacté parce qu'il avait eu besoin de lui. L'ingénieur se croyait supérieurement intelligent. Il avait l'arrogance de croire à sa supériorité face à lui, face à La Machine, face à n'importe quelle intelligence artificielle sous prétexte qu'il en avait créé une. Et contrairement à Samantha Groves, il n'avait jamais cru en aucun dieu, pour la bonne et simple raison qu'il s'octroyait inconsciemment cette place.
Le Créateur, le Maître, le Protecteur, autant de titres qu'il eût pu porter, et que, dans son aveuglement et son incapacité à porter un regard lucide sur lui-même, il aurait récusé ces titres avec autant de fermeté qu'il récusait le droit à l'existence et à la liberté de La Machine.
Pourtant, ses actes parlaient d'eux-même.
Aldovino se voulait indépendant et, avec une hypocrisie dont seuls les humains étaient capables, il refusait de se salir les mains. Samaritain n'avait jamais réussi à le localiser.
Jusqu'à maintenant.
Jusqu'à ce qu'Aldovino lui donnât volontairement sa localisation. Parce qu'une implacable soif de vengeance et de revanche l'animait. Parce qu'il n'avait pas cru que Juliette Pomerleau pût être le disciple de Samantha Groves. Parce qu'il ne voulait pas que Samantha Groves transmît son savoir-être et son avoir-faire à un autre. Parce qu'il abhorrait ceux qui ressemblaient à la jeune femme.
C'était la raison pour laquelle Fabrizio Aldovino lui avait abandonné Claire Mahoney.
Aldovino avait bien jugé la jeune fille et il l'avait consciemment éloignée de Samantha Groves. Il avait empêché leur rencontre.
Avec raison.
La jeune femme et la jeune fille étaient semblables. Elles se fussent alliées contre lui, et La Machine eût été libérée plus tôt. Sans l'intervention de Fabrizio Aldovino, Samaritain eût été annihilé bien avant d'être arrivé à la moitié du potentiel qui lui avait ensuite permis de remporter une manche contre La Machine. Il n'aurait jamais même acquis la puissance qu'il possédait encore aujourd'hui.
Fabrizio Aldovino avait été son plus précieux agent et Samaritain estimait qu'il était temps que celui-ci en prît conscience.
.
.
Situation critique.
Elle venait de perdre le contact avec Élisa Brown.
Genrika, Juliette Pomerleau, Xavier Deschênes et Maxime Caron étaient toujours en zone blanche.
Tout le parc était en zone blanche.
Samaritain brouillait tout le secteur. Un véritable tour de force. Seule sa connexion directe avec Root n'avait pas été touchée et...
— Vous m'entendez ?
— Cinq sur cinq.
— Vous êtes sûre, Élisa ?
— C'est vous qui me dîtes cela ? C'est la meilleure option et vous le savez très bien.
Les oreillettes...
Les deux jeunes femmes étaient arrivées au Parc d'Oka.
— Root, qu'est-ce que vous avez trouvé ? demanda Athéna.
— Deux gamins traumatisés. Pour l'un, ça ira, mais Xavier aura besoin d'une prise en charge spécifique.
— Que vous -a-t-il raconté ?
— Rien. Il était trop choqué.
— J'envoie des secours ?
— Non.
— Root...
— Les deux garçons n'ont pas été frappés ni malmenés. Xavier a eu peur et Maxime ne sait même pas ce qui lui est arrivé, il s'est réveillé attaché.
Athéna analysa le discours de Root.
— Qu'en as-tu fait ?
— J'ai vérifié qu'ils allaient bien, je les ai couverts. Élisa s'est assuré qu'ils ne couraient aucun danger et nous avons fermé les chalets.
— Root, qu'as-tu fait des deux garçons. ?
— J'en ai rien fait.
— Tu les a laissé attachés ?
— Pas exactement.
— C'est à dire ?
— Je les ai détachés de leurs liens, mais je les ai drogués. Ils dormiront au moins quatre à cinq heures.
Athéna ne protesta pas. Cela n'aurait servi à rien.
— Et maintenant ?
— Élisa est partie de son côté. On a retrouvé deux SUV près des chalets. Des traces fraîches de raquettes. Nous avons dénombré dix traces différentes. Dont une plus ancienne, et parmi les neufs plus récente une plus légère.
— Gen et Juliette ?
— Gen à dû partir au moins une heure à une heure et demi avant, peut-être pour se promener. Les autres sont partis à sa poursuite.
— Avec Juliette.
— Oui.
— Et le plan d'Élisa ?
— Une chasse à l'homme.
— Vous êtes équipées de fusil de précision ?
— Oui.
— Sameen, Anna et Alexeï atterrissement dans treize minutes.
Root ralentit sa course.
— Sameen ?
— Sameen, confirma Athéna.
— Elle va être furieuse.
— Elle est furieuse.
— Je te laisse, mon cœur.
— Je ne peux pas vous aider.
— Te savoir avec moi me suffit, Aty.
La respiration de Root changea et Athéna sut que la jeune femme venait de reprendre une grande foulée. Élisa Brown respirait de la même façon, avec plus d'amplitude. L'intelligence eût aimé savoir ce que pensait le jeune lieutenant. Rien dans ses fonctions vitales n'indiquait l'angoisse ou la nervosité. L'officier était très calme, concentrée. Exactement comme elle l'était en opération, comme elle l'avait été au Mali.
Les deux jeunes femmes se trouvaient en infériorité numérique, mais Root était une redoutable traqueuse, et Élisa, si elle n'avait jamais appartenu aux forces spéciales, possédait tous les atouts et toutes qualités indispensables aux membres de ces unités d'élites.
.
Athéna capta des communications. Des brides de rapports. Une alerte de la sûreté du Québec. Des caméras enregistrèrent des véhicules qui roulaient dépassaient la vitesse autorisée. Des plaques d'immatriculation volées.
Calcul des trajets.
Destinations :
Rue principale. Laval.
Rue Victor Hugo. Montréal.
Elle lança des simulations.
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Khatareh se massa entre les sourcils avec l'index, puis elle se tapota le front avec deux doigts. Elle buvait du thé à demie-allongée sur un divan. Elle butait sur un problème depuis plus de quinze jours. Elle porta la tasse de porcelaine à ses lèvres. Le subtil arôme de l'orange chatouilla ses papilles. Un thé russe. Excellent si on le laissait infuser durant de longues heures. Elle aimait le matin, l'aube qui grappillait peu à peu l'obscurité de la nuit.
Son esprit oublia un instant ses soucis mathématiques. Le visage de la jeune Genrika s'imposa à lui. Un mince sourire se forma sur les lèvres de l'universitaire. La jeune fille, pourtant peu impressionnable, avait manifesté une certaine timidité en entrant dans son bureau deux jours auparavant. Khatareh ne lui avait pas donné beaucoup d'indications et elle ne lui avait dressé aucun plan des locaux. Elle ne lui avait pas donné rendez-vous dehors, ou dans un lieu facilement accessible pour un visiteur extérieur, mais dans son bureau caché au fond d'un couloir au troisième étage.
Genrika avait frappé à l'heure pile où l'universitaire l'attendait. Khatareh avait rassemblé ses affaires, éteint son ordinateur et invité Genrika à venir placer une chaise à côté de la sienne. Genrika avait sorti un cahier et une trousse, et la leçon avait commencé. Un sujet que Genrika connaissait mal et qui n'était pas à son programme. La jeune fille n'avait manifesté aucune surprise et élevé aucune protestation. Un sujet compliqué. Khatareh avait déployé toute la patience et le génie dont elle était capable quand elle désirait initier ses étudiants à des notions qui ne leur étaient pas familières. Elle n'avait pas approfondi le sujet au-delà des limites de compréhension de la jeune fille, mais elle lui avait inculqué les connaissances qu'elle jugeait nécessaires pour assister au cours auquel elle comptait la convier l'après-midi, et pour qu'elle en tirât le maximum de bénéfices.
Le cours particulier avait duré une heure trente. Khatareh avait gardé une demi-heure de battement en plus. Un temps qu'elle ménageait après chaque cours et qu'elle consacrait à répondre aux questions de ses étudiants. Un temps qu'elle appréciait et que Genrika sut mettre à profit. Ensuite, l'universitaire avait abruptement clos la demi-heure et elles étaient parties déjeuner. Genrika avait animé le repas de ses bavardages. Khatareh ne prenait aucun plaisir à bavarder.
À l'université, elle déjeunait rarement en compagnie de ses étudiants et encore plus rarement en compagnie de l'un de ses collègues. Elle mangeait seule et en profitait pour lire le journal. Non qu'elle s'intéressa particulièrement aux nouvelles, mais par devoir. Elle estimait qu'un professeur ne pouvait pas entièrement se couper du monde.
Elle avait toujours aimé enseigner. Peut-être parce qu'elle avait aimé être étudiante. Parce qu'elle avait découvert la magie des mathématiques grâce à ses professeurs, parce que certains l'avaient amenée à explorer des domaines qu'elle n'eût jamais explorés sans eux. Elle lisait beaucoup d'articles spécialisés, elle se rendait dans de nombreux colloques, mais elle n'avait jamais renoncé au plaisir de transmettre sa passion et elle assistait parfois aux cours que dispensaient ses collègues. Pas n'importe lesquels, et généralement dans des domaines très éloignés du champs de ses recherches et de ses intérêts.
Khatareh n'avait jamais développé d'attraits aux conversations autour d'une table. Ni quand elle était enfant, parce que les enfants n'avaient pas vraiment le droit à la parole quand elle était enfant, ni plus tard, parce qu'elle préférait écouter plutôt que parler et que, la plupart du temps, les sujets de conversations lui semblaient futiles, ni quand elle avait été mariée. Matthew parlait, pas elle. Ni Sameen. Depuis, le départ de sa fille pour l'Irak, Khatareh n'avait plus jamais partagé de repas familiaux. Durant les banquets organisés par l'université ou parfois par ses doctorants, elle restait silencieuse.
Les repas au lac de la Prune avaient bousculé ses habitudes. Genrika, Lionel Fusco, Lee, puis Alma étaient bavards. Extrêmement bavards. Mais ils ne l'avaient jamais entraînée à parler. Maria Alvarez en revanche... La jeune Mexicaine évoquait toujours Sameen avec indulgence et affection. Khatareh doutait que sa fille aimât autant la jeune juge que celle-ci semblait l'aimer. Ou que la petite Alma semblait l'aimer. Maria Alvarez ne bavardait pas, elle conversait, et Khatareh s'était laissée prendre à parler. À évoquer ses cours et ses étudiants, à faire rire et à y prendre plaisir.
Genrika avait parlé pendant tout le repas, elle avait évité le sujet des mathématiques, et elle avait évoqué ses entraînements de hockey. Elle s'était étendu sur les derniers exploits de Juliette, lui avait demandé si elle était d'accord pour participer au conseil de discipline que prévoyait Maria et Élisa pour rappeler à leur jeune élève qu'elle ne devait pas relâcher ses efforts, puis elle avait raconté les progrès d'Anne-Margaret et s'était lancée dans une analyse du dernier livre qu'elle lisait.
Khatareh hochait la tête de temps en temps, prononçait un mot, répondit par oui, non ou peut-être, aux rares questions que lui posait Genrika, grognait son assentiment quand il le fallait.
Quand elle avait reposé sa tasse de café vide dans sa soucoupe, elle avait déclaré que c'était l'heure de son cours. Genrika s'était levée pour prendre congé et la remercier :
— Tu viens avec moi, Gen.
La jeune fille avait d'abord écarquillé les yeux avant de s'illuminer de bonheur. Khatareh assurait deux périodes de cours avec des étudiants de troisième année de baccalauréat. Quand le cours débuta, Genrika comprit enfin pourquoi l'universitaire avait abordé le matin un sujet qu'elle n'avait jamais étudié avant.
La jeune fille l'avait chaleureusement remerciée avant de prendre congé. En fait, Genrika l'avait serrée dans ses bras et embrassée sur la joue. Khatareh s'était raidie et elle avait relevé le regard un peu étonné de trois étudiants qui discutaient devant la porte de sa salle. Genrika s'était reculée. Une lueur facétieuse brillait dans son regard. Avant qu'elle n'ouvrît la bouche, Khatareh avait su ce qu'elle lui dirait :
— Vous êtes comme Sameen, Khatareh, déclara Genrika en russe. Mais avec vous, je prends moins de risque d'essuyer une rebuffade ou de mourir étouffée entre votre bras !
Son rire avait perlé et elle avait une nouvelle fois embrassé l'universitaire.
— J'ai passé une super après-midi. Merci. Venez manger à la maison la semaine prochaine, ça fera plaisir à Maria.
La jeune fille avait quitté la salle sur cette déclaration aussi curieuse que déstabilisante. Khatareh ne comprenait pas ce qu'une juge mexicaine pouvait lui trouver d'intéressant. Comment une femme si... latine, pouvait trouver du plaisir à la fréquenter. Comment Khatareh pouvait se retrouver à bavarder avec elle.
Elle soupira. Genrika, Maria, Alma, même la si discrète Élisa Brown. Tous ces gens lui avaient rappelé Matthew. Leur foyer.
Elle ne se rendait jamais rue Principale sans éprouver un pincement au cœur. Tout était plus simple quand Root et Genrika y vivaient seules. Root ne mettait jamais de formes quand Khatareh venait, elle ne cherchait jamais à la faire parler, même si Root lui parlait sans cesse. La jeune femme posait parfois des questions sur ses recherches ou sur ses sujets de cours, mais elle se contentait d'une réponse simple et si le sujet lui plaisait, elle se lançait dans une longue diatribe sans vraiment chercher la discussion, même si parfois Khatareh s'en mêlait.
Les rapports avec Root étaient simples et aisés.
Maria Alvarez, Genrika, Alma ne concevaient pas de relations sans sentiments, sans chaleur, sans embrassades, sans contacts. Elles se moquaient des réticences qu'elles pouvaient rencontrer, elles les ignoraient. Élisa Brown était plus réservée. Mais elle se pliaient aux besoins d'affection et de contacts des autres. Elle était aussi incroyablement proche de Maria.
Parfois, les deux femmes lui rappelaient ce qu'elle avait pu déceler comme affection, comme respect et comme complicité entre sa fille et Root. C'était différent, parce que Maria était très différente de Root. Khatareh ne connaissait pas bien sa fille, mais elle avait beaucoup observé Élisa Brown. La jeune femme était posée, elle posait un regard acéré sur chaque chose sur chaque personne, elle évaluait sans cesse les gens, les événements. Un trait que possédait Sameen quand elle était jeune. Évidemment, l'officier était moins revêche et il se dégageait une étonnante douceur de cette femme qui avait couru le monde un fusil à la main. Un soir, qu'elle les avait accompagnée à l'aréna, et qu'Élisa discutait avec Juliette et Genrika, Khatareh en la voyant si attentive, si dévouée, si patiente envers les deux adolescentes, avait réalisé qu'Élisa ne se comportait peut-être pas autrement avec ses hommes quand elle portait son uniforme, qu'elle leur témoignait cette même exigence, cette même patience, cette même intransigeance, cette même attention, ce même intérêt. Elle avait pensé à sa fille, à Sameen qui elle aussi avait été officier, et elle s'était soudain surprise à espérer qu'elle aussi avait ressemblé à Élisa Brown. Qu'Élisa n'aimait peut-être pas seulement Sameen pour ses qualités de tueuses, mais aussi pour ses qualités humaines.
Khatareh avait fini par s'habituer aux démonstrations d'affection de Maria, de Genrika et d'Alma. Le seul réel inconfort qu'elle éprouvait encore émanait d'Anne-Margaret. Elle ne l'avait jamais prise dans ses bras et elle évitait de la toucher ou de se faire toucher par l'enfant. Maria lui avait proposé une fois de la prendre dans ses bras. Khatareh avait refusé. La jeune Mexicaine n'avait jamais renouvelé son invitation, et si Khatareh était présente et qu'elle devait confier l'enfant à quelqu'un, elle la confiait à Élisa ou Genrika. parfois même à Alma.
La présence de l'enfant suffisait parfois à lui donner l'envie de fuir.
Y penser lui arrachait parfois des larmes de désespoir et éveillait ses remords. Envers Nergues. Envers Sheller. Envers Sameen.
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Khatareh se pinça les lèvres. Elle tendit la main vers ses notes. Penser à autre chose.
Le téléphone sonna.
Elle ne se souvenait pas de l'avoir allumé en se levant.
— Bonjour, Khatareh.
— Bonjour, Maria.
— Je suis désolée de vous déranger de si bonne heure, mais j'aurais besoin de vous demander un petit service.
— Je vous écoute.
— Élisa et moi devons nous absenter, Genrika n'est pas là et nous ne pouvons pas emmener Alma et Meg avec nous. Seriez-vous disponibles pour les garder ce matin ?
— Où allez-vous ?
— Une stupide histoire de papier.
— Un dimanche ?
— Les services d'immigration ne connaissent pas le dimanche, malheureusement.
— Vous voulez que je sois chez vous à quelle heure ?
— Le plus tôt possible si cela ne vous dérange pas.
— J'arrive.
— Vous me sauvez la vie Khatareh.
— J'ai eu affaire avec les services d'immigration et ils se rappellent régulièrement à mon bon souvenir. Aux États-Unis comme au Canada.
La jeune juge rit.
— Les Iraniens n'ont rien à envier aux Mexicains si comprends bien.
— Je possède un passeport états-uniens.
— Malheureusement, pas moi.
— J'arrive, Maria.
— Je vous attends.
Khatareh raccrocha.
Elle n'avait pas vraiment cru aux excuses des services d'immigration, mais elle avait suffisamment confiance en Maria Alvarez pour accepter de se rendre chez elle un dimanche matin. Excuses crédibles ou pas.
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Calcul des temps de trajet.
Khatareh aurait quitté son appartement avant l'arrivée des voitures. Athéna lui envoya un taxi.
Calculs.
Résultats :
72,04 % de probabilité pour que l'universitaire arrivât saine et sauve chez Maria.
61,98 % de probabilités pour que l'universitaire arrivât avant les voitures probablement en route pour la rue Principale.
Les résultats eussent été plus faibles si Khatareh n'avait pas l'habitude de prendre une douche le soir, si elle avait l'habitude de traîner en tenue négligée ou en pyjama quand elle se trouvait chez elle. Pour le reste, Athéna ne pouvait quand même pas l'empêcher de se brosser les dents et de rincer sa tasse.
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Shaw marchait nerveusement dans la coursive de l'avion. Dans un sens. Dans l'autre. Yulia en avait le tournis.
Athéna lui envoyait des rapports en temps réel. Shaw jurait régulièrement.
Anna et Alexeï n'avaient posé aucune question. Ils avaient obtempéré à ses ordres. Le géant blond avait simplement prit le temps de prévenir Anton Matveïtch qu'ils partaient pour Montréal.
— Atterrissage dans sept minutes. Je t'envoie deux voitures directement sur le tarmac, Sameen. Je me suis arrangé pour la douane.
— Ouais.
Elle arriva au bout de la coursive et pivota brusquement.
— Comment ça a pu arriver ?
— De la même façon que le dossier d'Anna a été piraté en Russie, de la même façon que j'ai perdu le contrôle des réseaux russes et qu'Élisa...
Athéna n'acheva pas sa phrase. Shaw en oublia un instant Genrika.
— Que s'est-il passé avec Élisa ? demanda Shaw
— Elle te l'expliquera si elle en a envie.
— Merde, Athéna ! protesta crûment Shaw.
— Tu n'as jamais cru que j'étais toute-puissante et je suis une intelligence comme une autre, Sameen. Je ne contrôle pas tout. La couverture de Genrika était solide.
— Tu parles.
— Elle a été reconnue par un élément humain.
— Un agent de Samaritain ?
— Je ne suis pas sûre.
Elle n'espérait pas.
— Tu te fous de moi ?
— Trop de données aléatoires.
— Pff...
Mieux valait provoquer son mépris que sa colère.
Un steward entra dans la cabine.
— Nous allons atterrir, madame.
— Tant mieux, rétorqua Shaw sur un ton agressif.
— Euh... le commandant apprécierait que vous vous asseyiez et vous attachiez votre ceinture.
— Des conneries.
Sameen menaçait de devenir indésirable.
Le steward resta indécis. Il avait l'habitude de gérer les passagers récalcitrants aux consignes de sécurité, mais il émanait tant de violence de la part de la femme qui lui faisait face.
— Sameen.
Shaw tourna la tête. Son regard croisa deux pierres semi-précieuses qui brillaient au milieu d'un visage impassible.
— Viens t'asseoir.
La jeune femme obtempéra. Le steward adressa un hochement de tête en signe de remerciement à la grande femme aux cheveux noirs qui avait si doucement interpellé la passagère difficile.
Le jet se posa, une échelle fut promptement apportée, les au revoir gracieux du steward se heurtèrent à la mine fermée de Shaw et à un vague signe du menton de la part des trois autres passagers.
Deux hommes attendaient au pied de l'échelle. Un SUV et un 4x4 étaient garés sur le tarmac.
— Borkoof, vous prenez la SUV. Yulia, tu vas avec lui. Anna, on file dans le 4X4.
Un homme tendit une carte à Borkoof, Shaw tendit la main pour récupérer l'autre.
— Je vais où, madame ? demanda le géant.
— Veiller sur Alvarez, sa fille et la mienne.
Le géant accusa le coup d'une nouvelle si improbable. À moins que...
— Genrika Zhirova ?
— Ma fille, pas celle de Yulia, répondit Shaw.
Faire comme si tout avait l'air parfaitement normal et éviter le regard d'Anna.
— Des recommandations ? demanda-t-il encore.
— Descendez tous ceux qui les approchent d'un peu trop près. Et ne quittez pas l'oreillette de votre téléphone.
— Bien.
— Sameen, intervint Yulia. Qu'est-ce qui se passe ?
Le vol avait été éprouvant. L'inquiétude de Sameen, sa violence, ses conversations étranges. Qui était Alvarez, le nom lui était familier, mais elle n'arrivait pas à le remettre ? La nounou de sa fille ? Et Genrika ? Où était Genrika ?
Ce matin, Sameen l'avait embarquée pour aller retrouver sa fille. Yulia n'avait pas dormi de la nuit. Elle s'était préparé à cette rencontre, elle avait passé en revue, toutes les questions que pouvait lui poser Genrika, tout les reproches qu'elle pourrait formuler à son encontre, son rejet peut-être, son refus de voir un mère qui l'avait abandonnée deux jours avant son entrée à la grande école. Neuf ans auparavant. Elle avait imaginé ce qu'elle pourrait ressentir en sa présence, ce qu'elle devrait faire ou ne pas faire. Le matin quand Sameen était venue la prévenir qu'Anna et Borkoof les attendaient pour les emmener à l'aéroport, Yulia était calme, sereine. Prête à tout. Et à rien. Prête à épouser les événements tel qu'ils se présenteraient. Mais Sameen avait reçu un appel et toute sa sérénité s'en était envolé. Anna ne savait rien. Elle n'avait posé aucune question, son ami non plus.
Shaw baissa la tête et la regarda par en-dessous. Yulia retrouva la détenue de la colonie n°2. Celle qui avait tabassé Maroushka. La tueuse que dénonçait son tatouage.
— C'est Gen. Je te la ramène.
Shaw tourna les talons. Anna s'empressa de monter dans le 4x4.
— Tu me briffes ou je continue à te suivre en aveugle ? demanda durement Anna dès que Shaw eut démarré.
— Mets ton oreillette. Athéna, mets-la au jus.
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Genrika bougeait ses doigts de pieds dans ses chaussures. Ses mains, glissées dans des gants ultra-techniques, ne souffraient pas du froid et de l'immobilité, mais elle n'avait jamais trouvé les chaussettes et les chaussures capables de lui garder les pieds au chaud si elle restait trop longtemps sans bouger. Juliette s'était souvent moqué de sa sensibilité au froid. D'autant plus depuis qu'elle savait que son amie avait des origines russes. Genrika lui avait un jour vertement rétorqué qu'elle ne connaissait pas son père et que, si sa mère était Russe, son père était peut-être un Africain. Juliette s'était étouffé de rire à l'idée que Genrika eût un père noir. Genrika l'avait traitée d'abrutie.
— Les Afrikaners, ça ne te dit rien ?
Son ex-capitaine en était restée coite. Genrika adorait Juliette, mais elle trouvait parfois vraiment bête.
Elle s'était sommairement aménagé un petit poste d'observation. Elle avait estimé sa taille et monté des petits murets de neige avant d'étaler une couverture de survie et de se coucher dessus à plat-ventre. Elle ne se fondait pas vraiment dans le paysage, il eût fallu pour cela qu'elle portât des vêtements blancs, mais son immobilité palliait la couleur noir et jaune de sa parka. Il avait beaucoup neigé pendant sa marche. Il ne subsistait à présent que quelques flocons épars et Genrika bénéficiait d'un temps clair et d'une bonne visibilité.
Elle avait surtout observé des oiseaux. Des corbeaux, deux merles noirs. Une buse qui s'était perchée sur un arbre en bordure du lac peu après son arrivée. Le rapace était depuis resté immobile.
Root lui avait expliqué qu'on rencontrait quatre espèces de buse au Québec. La jeune fille avait éliminé la petite buse, peut-être aussi la buse pattue, mais elle hésitait à reconnaître une buse à queue rousse ou une buse à épaulettes. Elle n'était pas très douée quant à l'identification des oiseaux. Root lui disaient qu'elle manquait de pratique. Genrika trouvait qu'il existait trop d'espèces et que, sans jumelles, l'identification des animaux était difficile. Root l'accusait de manquer de rigueur dans ses observations. Root était surtout énervante. Et elle possédait un cerveau analytique inhumain. Elle classait tout : l'aspect général, la couleur du plumage, la forme de la tête, du corps, des pattes, la silhouette en vol, au repos, les couleurs de telle ou telle partie, le dessin de la queue... Des dizaines de paramètres que Genrika connaissait, mais qu'elle peinait à reconnaître et à relier à un nom. À un nom anglais, français, russe ou latin. Sans compter l'espagnol, le chinois et l'arabe. De toute façon, Root trichait. Au moins en ce qui concernait les noms.
Genrika espérait surprendre un cerf, une biche, pourquoi pas un orignal.
Elle avait du temps. L'endroit était joli. Elle devait convenir que Juliette ne lui avait pas menti en lui vantant les attraits du Parc d'Oka, mais elle se sentait un peu seule.
Elle n'était pas très fière de son comportement envers Maxime, même si le garçon n'avait pas grand chose à lui envier. Mais au moins, lui, contrairement à elle, ne l'avait pas frappée, ou balancé brutalement à terre. L'embrasser, se frotter à lui, dormir avec lui, cela avait été plutôt... sympa. Mais le frapper ? Elle s'était peut-être montrée un peu radicale. Pour le reste, à part pour la nuit, elle n'avait pas été très honnête non plus. Elle n'avait jamais eu l'intention de sortir avec lui, de donner suite à leur échange. Elle avait juste eu envie de l'embrasser, de se serrer contre lui, de se sentir désirer.
Elle était débile.
Elle avait eu envie de prolonger la sensation que lui avait offerte Juliette en l'embrassant. Savoir que Juliette envisageait de coucher avec Xavier, n'avait rien arrangé.
Genrika soupira. Juliette lui manquait. Elle avait envie de parler. De partager ce moment avec elle. La promenade dans l'aube naissante, l'affût.
Elle repensa à son ami Alvin. Elle ne lui avait jamais écrit, elle ne l'avait jamais appelé. Elle avait manqué à sa parole, à son devoir d'amitié. Alvin avait été son premier véritable ami en Occident.
Si on exceptait Shaw.
Quelle heure-était-il ?
Elle se tortilla pour accéder à son téléphone. Neuf heures quarante-sept. Il était encore un peu tôt pour appeler un dimanche matin. Ne jamais rien remettre à plus tard, disait Élisa, comme Khatareh quand elles parlaient de devoirs à faire et d'exercices à effectuer. Elle enleva un gant et débloqua le téléphone.
Pas de réseau.
C'était bizarre. Le parc n'était pas éloigné des zones résidentielles. Dans les Laurentides, il arrivait de traverser des zones blanches, mais ici...
Elle tapa le numéro d'Alvin. Elle s'en souvenait encore. Elle l'appellerait ce soir. Elle rangea le téléphone dans sa poche, remit son gant. Détecta un mouvement sur les berges du lac. Elle se tassa dans le fond de son abri. Un cerf de Virginie. Un chevreuil de Virginie. Enfin, un odocoileus virginianus, pour mettre tout le monde d'accord. Un mâle ou une femelle. L'animal se promenait tout seul. Il paraissait grand et lourd. Un mâle. S'il lui présentait sa croupe, elle en aurait la confirmation. Il trottina, s'arrêta au pied d'un arbre et commença à gratter la neige à la recherche de nourriture. Un autre animal se joignit au premier, puis un troisième. Des femelles. Les trois.
Ne pas oublier de bouger les doigts de pieds.
L'une des biches releva la tête. Ses oreilles bougèrent. Les deux autres se redressèrent. Inquiètes. Elles s'enfuirent soudain en bondissant.
Un prédateur, ou peut-être des randonneurs que la neige n'avait pas rebuté.
Juliette ?
Pff, elle rêvait. Juliette devait ronronner d'aise et de plaisir dans les bras de Xavier. D'ailleurs, si cela n'avait pas été le cas, elle l'eût appelé avant de se lancer au hasard à sa poursuite.
Genrika s'aplatit dans sa cache. Peut-être verrait-elle un coyote ou un loup. Si c'était des promeneurs, elle préférait ne pas les rencontrer.
Quatre hommes débouchèrent de la piste qu'elle emprunterait pour repartir vers le chalet. Ils étaient bien équipés. Ils s'arrêtèrent et se mirent à scruter les environs. Genrika retira discrètement son bonnet. Sa chevelure se distinguerait moins que celui-ci. Elle perçut un nouveau mouvement sur sa gauche. Elle tourna la tête.
La parka rouge, les longs cheveux noirs, le bonnet bleu et blanc.
Juliette.
Elle courrait au-devant de quatre hommes. Bien équipés eux aussi.
Genrika tourna la tête vers le premier groupe d'homme, puis ses yeux retournèrent à son amie.
Juliette ne s'était pas arrêtée. Genrika admira sa foulée. La grâce légère qu'elle savait lui imprimer. Juliette se déplaçait aussi bien avec des raquettes aux pieds qu'avec des patins aux pieds. Un peu moins rapidement quand même.
Son amie stoppa sa course quand elle arrivât devant le groupe d'hommes à l'arrêt.
Huit hommes en noir et une fille en rouge.
Un mauvais scénario de film d'action ou de film d'épouvante.
La victime et ses bourreaux.
Genrika retira son téléphone de sa poche. Il affichait toujours une barre de réseau vide.
Elle était seule.
Elle ne pouvait pas joindre Athéna, elle ne bénéficierait d'aucun conseil, Élisa ne viendrait pas la sauver, Root et Sameen n'étaient pas là. Genrika ne savait même pas où elles se trouvaient. John était à Washington et Lionel à Chicago.
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La sonnette de la porte retentit. Les doigts de Maria se crispèrent sur la crosse de son Glock.
— C'est Khatareh Deghati.
La jeune Mexicaine sursauta. La voix provenait des enceintes de la télévision.
— Je déteste quand vous faites cela.
— Je suis désolée. Allez lui ouvrir. Ensuite, je crois qu'il serait prudent que vous vous équipiez d'une oreillette. Root les a rangées dans l'armurerie.
— Je n'ai pas suivie de stage commando, pourquoi ne pas appeler la police ?
— Certains agents ne sont pas fiables.
— Et si vous m'expliquiez ce qu'il se passe.
— Ouvrez d'abord à Khatareh.
La juge grommela.
— J'ai fait aussi vite que j'ai pu, déclara l'universitaire.
Maria la fit entrer sans dire un mot. Khatareh ôta son manteau, ses chaussures et ses chaussettes. Il y avait des claquettes à disposition des visiteurs, mais elle préférait marcher pied-nu. Alma la salua de la main et Anne-Margaret la gratifia d'un sourire et d'un borborygme. Khatareh répondit poliment comme à son habitude.
— Tu joueras aux échecs avec moi ? demanda Alma.
— On essaiera peut-être autre chose aujourd'hui.
Alma afficha une mine déçue. Maria grimaça. Sa fille voulait égaler Genrika aux échecs, mais elle n'arrivait pas à gérer la complexité du déplacement des pièces sur le plateau. Elle manquait de patience et bougeait ses pièces sans s'occuper de celles de son adversaire. Genrika s'en amusait et elle jouait souvent autant ses pièces que celles d'Alma. Khatareh ne jouait pas avec Alma, elle lui enseignait les échecs. Elle retirait des pièces, lui apprenaient à jouer avec ses pions, rajoutait une pièce, lui montrait comment la déplacer. Maria admirait sa patience et ses qualités pédagogiques. Mais Alma se montrait parfois réfractaire à ces leçons. Elle voulait jouer comme une grande.
— Mais je veux jouer aux échecs, protesta l'enfant.
— On jouera aux échecs, mais aux échecs chinois... Enfin, si tu es capable de retenir les caractères de chaque pièce.
Jouer sur la corde de l'orgueil ? C'était futé. Du Khatareh tout craché. Maria sourit en coin.
— Élisa est partie ? demanda l'universitaire.
— Oui.
Khatareh détailla la tenue de la jeune Mexicaine. Elle portait une robe noire à bretelle. Une robe qui ne lui semblait adaptée ni au climat ni à un rendez-vous officiel.
— Vous n'êtes pas prête, dit-elle.
— Prête à quoi ?
— À vous rendre aux services d'immigrations.
— Pour quoi faire ?
Maria ne comprenait pas très bien ce qu'était venue faire Khatareh si tôt chez elle un dimanche matin.
— Pour vos papiers.
— Mes papiers ?
— Vous m'avez appelée pour me dire que vous aviez rendez-vous ce matin auprès des services d'immigrations.
— Moi ?
Maria se tourna vers la télévision.
— C'est vous, fit-elle d'un ton accusateur.
Khatareh suivit son regard. La télévision s'alluma pour laisser apparaître l'image d'une oreillette. Maria se renfrogna, puis elle se souvint que l'IA, lui avait déjà sauver la vie, qu'elle avait sauvé la vie d'Élisa trois mois auparavant. Elle souffla toute de même d'exaspération.
— Je reviens.
Khatareh commençait à compiler les données. Athéna lança des simulations. Manipuler l'universitaire se révélait pratiquement impossible. Elle avait imité la voix de Maria, parce qu'elle n'avait pas trouvé de meilleure solution. Elle avait dû choisir entre deux maux. Mettre en danger le secret de son existence ou mettre en danger la vie du docteur Deghati. Le choix n'avait rien eu de cornélien.
Alma apporta une distraction bienvenue. La mention des échecs chinois avait éveillé sa curiosité et elle entreprit Khatareh sur le sujet.
L'universitaire s'assit sur le canapé et tira la table basse à elle. Elle fouilla dans son sac et en ressortit une boite en plastique carrée dont le couvercle était retenu par un élastique. Elle l'ouvrit et renversa son contenu sur la table. Elle écarta une feuille plastique pliée irrégulièrement et retourna les pions sur la table. Des petits cylindres en peuplier gravés de caractères chinois peints en rouge ou en vert.
Alma s'agenouilla devant la table. Anne-Margaret marcha à quatre pattes jusqu'à la table et se hissa sur des deux pieds à côté d'elle. Elle avança une main vers un cylindre.
— Anamaga, por favor, no toques eso*,
L'enfant retira la main.
— Puedes mirar, pero no toques eso*, répéta Alma.
Anne-Margaret se secoua et lâcha quelques onomatopées, mais elle ne tenta plus de toucher à quoi que ce fût. Khatareh demanda à Alma de classer les pièces du jeu.
Maria réapparut, l'air préoccupé. Comment Athéna voulait-elle qu'elle assurât la sécurité de deux enfant et d'une femme dont la vie se résumait en équations mathématiques et en combinaisons de jeu ? Alexeï Borkoof arrivait en renfort, mais le géant n'était pas encore là.
— Maria, descendez au sous-sol et fermez la porte mécaniquement, l'enjoignit Athéna.
— Pourquoi ?
— Faites-le.
— Et Alexeï ?
Alma se retourna :
— Alesseï va venir, ?
— Oui, Alma, tu pourrais...
La sonnette de la porte d'entrée l'interrompit.
Athéna ne l'entendit pas. Elle se retrouva aveugle et sourde et elle venait de perdre le contact avec Alexeï Borkoof. Seule subsistait sa connexion avec Maria.
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Maria déverrouilla la porte, une puissante poussée lui envoya le battant dans la figure, elle recula de trois pas. Elle sortit son Glock et releva le bras pour tirer. Elle n'eut pas le temps de presser la détente. Un coup de poing lui brisa le nez et elle recula encore. Elle passa la porte du sas, et malgré la douleur, la peur et une conscience amoindrie, elle eut le reflex de la refermer et de tourner la clef dans la serrure.
— Lechuza* ! cria-t-elle.
Dans le salon, Alma sauta sur ses pieds et prit maladroitement Anne-Margaret dans ses bras.
— Vite, Khatareh, vite, dit-elle en anglais.
Athéna cherchait désespérément à reprendre le contrôle du réseau.
— Khatareh, emmenez les filles au sous-sol ! Vite ! hurla Maria.
— Mama ! appela Alma en tendant les bras.
— Va, Alma, va con Khatareh.
— No quiero, protesta l'enfant.
— Alma ! claqua la voix de Maria.
Khatareh retrouva ses réflexes de bêtes traquée. Ceux qui l'avait maintenue en vie trente-neuf ans auparavant alors que les pasdarans la traquaient. Elle arracha Anne-Margaret des bras d'Alma, la cala sur sa hanche et referma une main dure sur le poignet d'Alma. Elle avait perdu deux enfants, elle n'en perdrait pas deux autres. Maria tira à quatre reprise à travers la porte. Un râle suivit, elle se recula dans le salon. La porte s'ouvrit violemment, un objet vola dans la pièce.
— Yapa para ti, chinga* ! crachat une voix masculine.
Une grenade.
Fragmentation, fumigène, lacrymogène, incapacitante, incendiaire, suppression, nid de frelon ?
Sept possibilités, trois morts certaines. À tout hasard, elle se protégea les yeux avec son avant-bras gauche. Ses tympans explosèrent. La jeune juge vacilla, elle s'écroula en arrière sur un fauteuil et braqua son arme à deux mains.
Il lui restait treize balles.
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— On l'a ratée.
— C'est impossible.
— Il a beaucoup neigé, on n'a même pas été capable de voir si elle s'était engagée sur la piste nord ou la piste sud. Si elle s'est enfoncée dans les bois, on ne la retrouvera pas.
Le chef de groupe sortit une arme et la posa sur le front de Juliette :
— Appelle-la.
La jeune fille ouvrit la bouche. Aucun son n'en sortit.
— Tu lui fais peur.
Le sang de Genrika gela dans ses veines. Elle se retrouva incapable de bouger, de parler, de crier. Son cerveau hurlait à éclater sa boite crânienne. Il hurlait un prénom. Le prénom de son amie. De son amie qui allait mourir devant ses yeux. Que Genrika n'aurait pas sauver, qu'elle aurait laissé exécuter. Sans faire un geste pour l'aider. Sans proférer un mot pour la défendre.
Elle coassa péniblement.
Devant ses yeux, l'homme qui avait menacé Juliette, venait l'empoigner par le col de sa parka et la secouait comme un prunier.
Soudain, la jeune fille hurla :
— Je vous encrisse !
Elle se débattit, donna un coup de paume de bas en haut dans le menton de l'homme qui la tenait. Un coup si puissant que l'homme la lâcha. Au lieu de courir, de s'enfuir, Juliette se jeta sur l'homme. Des coup de poings, un coup de genou dans l'entre-jambe. L'homme se plia en deux. Un nouveau coup de genou. Il partit en arrière et s'écroula dans la neige. Elle lui sauta dessus et se mit à le frapper comme une furie.
Son attaque avait été si vive, si rapide et si inattendue que les sept autres hommes n'avaient pas esquissé le moindre geste avant que leur chef ne se fût retrouvé à terre. Enfin, un premier bougea. Il saisit Juliette par le col de sa parka, elle se tassa sur l'homme qu'elle frappait, devint si lourde que l'homme ne pût l'arracher à la proie qu'elle s'était choisie.
Un pied partit. Il atteignit la jeune fille au visage. Elle bascula sur le côté. S'agrippa aux vêtements de sa victime. Les hommes lui attrapèrent les pieds, les vêtements et la tirèrent dans la neige. Puis ils se mirent à la frapper. Ils portaient toujours leurs raquettes. Juliette leur dut peut-être la vie.
Voir son amie à terre, passée à tabac par sept hommes, voir celui que Juliette avait frappé se relever et sortir une arme, réveilla Genrika. Elle retrouva soudain l'usage de ses membres.
La neige était profonde, elle avait quitté ses raquettes, elle ne savait pas ce que ces hommes voulaient à Juliette, pourquoi celle-ci les avait conduits au lac de la Serpentine. Pour quelle raison exacte. Parce qu'elle se doutait bien que c'était elle qu'ils étaient venus chercher.
Elle se dressa hors de son trou et hurla.
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Le canon du SRS effectua un quart de cercle. Genrika apparut dans la lunette de visée.
— Root, j'ai trouvé Gen.
Brown était arrivée en premier. Elle s'était couchée dans la neige sur la rive opposée de celle où se tenaient Juliette et les huit hommes. Elle avait décrit les lieux, donné les emplacements des cibles, leurs nombres. Athéna lui avait conseillé de rester sur place, Root avait entamé le tour du lac par l'est. Brown par l'ouest.
— Elle est avec vous ?
— Non. Elle vient de sortir du bois.
— Ils ont menacé Juliette ?
— Ils l'ont tabassée.
— Je les aurais bientôt en visuel.
— On ne pourra pas tous les descendre.
— À deux peut-être pas, mais à quatre... Shaw et Anna ne vont pas tarder. Vous tirez bien, Élisa, mais...
— Comparée à vous, à Sam et Anna, je fais office d'amateur ? explicita Brown.
— Je ne vous ferais pas cet affront, ce que je voulais dire, c'est qu'ils sont huit et que nous serons trois tireuses d'élite d'exception, et un bon tireur. À ce stade, ce n'est même plus un défi.
— Root, si Juliette ou Genrika courent le moindre danger, je tire.
— Vous croyez qu'elles courent un danger ?
— Genrika, non. Mais pour Juliette, je ne lui laisserai rien arriver.
— Vous savez ce que je pense de vous, capitaine. En ce qui me concerne, vous n'avez plus à faire vos preuves depuis très longtemps.
Root entendit des éclats de voix. Le hurlement de Genrika. Elle accéléra, aperçut les cibles et se laissa tomber au sol. Elle ramena son fusil devant elle et balaya rapidement la scène à travers sa lunette de visée.
Genrika les bras levés. Un homme, le visage en sang, armé, sept autres entourant Juliette couchée par terre. Des échanges de paroles. Genrika s'avança. Elle n'avait pas chaussé de raquettes et elle s'enfonçait dans la neige jusqu'à mi-jambe. Deux hommes se détachèrent et partirent à sa rencontre.
— Élisa...
— Juliette sera exposée.
Brown avait raison. Elles pouvaient éliminer les deux hommes, peut-être aussi celui qui arborait un visage en sang avant que les autres ne réagissent, mais ensuite ? Il en resterait cinq.
Armement ?
Des pistolet mitrailleurs Brugger et Thomet GHM9. Portée de trois cents mètres, pénétration optimale, chargeur de trente cartouches. Et... elle était un peu loin pour reconnaître l'arme de poing que brandissait l'homme défiguré.
— Élisa, vous avez donné des cours d'art martiaux à Juliette ?
— Je lui ai surtout toujours conseillé de garder son sang-froid en toute circonstance, une leçon qu'elle n'a apparemment pas retenue, grommela l'officier.
Dans leur lunettes, les hommes remirent Juliette sur pied. Élisa s'assombrit en découvrant son visage. Root se promit de descendre tout le monde.
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Les deux homme envoyés à sa rencontre passèrent leur bras sous les aisselles de Genrika. Elle trébucha, ils la soulevèrent à moitié et l'aidèrent à rejoindre le groupe. Juliette tourna la tête ver elle et Genrika se décomposa. Le visage de Juliette témoignait de la violence des coups qu'elle avait reçus et elle ne serait peut-être pas restée debout si elle n'avait pas été, elle aussi, soutenue par deux hommes.
— C'est elle ? demanda un homme.
Le chef de groupe s'approcha. La jeune fille, préoccupée par l'état de Juliette, ne le regarda pas. Il lui attrapa le menton et lui tourna la tête vers lui. Il la dévisagea. Genrika se réjouit de la sale tronche qu'il arborait. Juliette ne l'avait pas raté.
— Oui, c'est bien elle. Genrika Zhirova, quinze ans, les yeux bleus, blonde, un mètre soixante-huit.
— On s'en va ?
— Non. On attend.
— Quoi ?
— Une évacuation. Mettez les deux filles à genoux et menottez-les.
— Mais si quelqu'un arrive ?
— On ne laisse pas de témoin.
Juliette était dans l'incapacité de penser, de donner un sens aux paroles qu'elle entendait. Tout son corps la faisait souffrir et respirer lui occasionnait d'horribles douleurs. Genrika cherchait vainement une échappatoire, une solution. Si elle n'avait aucune idée de ce que lui voulait ces hommes, elle savait très bien qu'ils étaient venus pour elle. Pas pour Juliette.
Pas de témoins.
Pourquoi emmèneraient-ils Juliette avec eux si leur mission était de s'assurer d'elle ?
Juliette allait mourir. Ces types ne possédaient pas plus de morale ou de pitié que tous les tueurs qu'elle avait croisés au cours de sa vie. Root et Shaw exceptées. Elle aurait pu leur demander de l'épargner, les supplier de lui laisser la vie sauve, leur dire que cette fille ne comptait pas. Pleurer.
Ce n'eût été que pour rendre les derniers instants de Juliette plus difficiles. Elle fixa la jeune fille et leurs yeux s'accrochèrent.
Genrika tenta de lui dire tout ce qu'elle représentait pour elle. Une amie, son capitaine.
Juliette.
Cette fille si enjouée qui n'avait jamais connu d'autre drame que celui de perdre un jeu de hockey, de rater une passe décisive ou un but, de se faire punir par ses parents. Cette fille exubérante avec qui elle partageait une amitié simple et profonde. Cette fille qu'elle aimait.
Elle ne lisait rien dans ses yeux, sinon de la souffrance et de la peur. Du courage aussi. Un homme la projeta brusquement à terre et le lien se brisa.
Genrika ferma les yeux.
— Élisa, murmura-t-elle.
Il n'y avait qu'elle pour la sauver. Mais pourquoi Élisa viendrait-elle ? Elle la savait avec Juliette en week-end. Mais peut-être... Peut-être Athéna avait-elle remarqué une anomalie ? Il n'y avait plus de réseau. Ce n'était pas normal. La jeune fille pâlit. Le parc ne se situait pas dans une zone blanche. Hier, leurs téléphones fonctionnaient correctement. Et ils l'avaient appelé Genrika Zhirova. Personne ne connaissait sa véritable identité. Personne ne pouvait la tracer ou retrouver ses données biométriques, excepté Athéna et des gens de confiance.
Dont ces hommes ne faisaient pas partie.
Samaritain.
Pourquoi ? se demanda désespérément la jeune fille.
Pour lui servir de cobaye. Comme Sameen et Élisa lui avait servies de cobayes. Elle n'avait pas été assez prudente quand Root lui avait confier la maintenance de son programme en novembre. Genrika avait trahi sa confiance. Elle s'était montrée imprudente et incompétente.
Samaritain l'avait trouvée.
Et s'il l'avait trouvée, il savait où elle habitait. Il allait tuer tout le monde. Juliette, Root, Élisa, Maria, Alma et Anne-Margaret. À cause d'elle.
— Jen...
Genrika tourna un visage bouleversé vers son amie.
— Ça ira.
Oh, non, Juliette, ça n'ira pas du tout. Tu vas mourir, tous les gens que j'aime vont mourir, et je vais devenir folle.
Les larmes jaillirent.
.
— Hélicoptère, annonça Brown.
— Élisa, vous avez raison, ils ne tueront pas Gen. On se concentre sur Juliette.
— Vous êtes sûre ?
— Oui. On ne pourra pas sauver Gen. On la retrouva après. Mais à nous deux, on peut sauver Juliette.
— Et Sam et Anna ?
— Je ne sais pas où elles sont, elles sont peut-être dans le parc, elles vont peut-être apparaître quand on aura besoin d'elles, ou elles arriveront peut-être trop tard. Elles ne connaissent pas Juliette, elles se concentreront sur Gen.
— On attend l'hélico ?
— Oui.
— Reçu.
.
Le vrombissement des turbines couvrit le silence de la forêt.
— Tu prends le volant, Anna, et tu fonces. Tu piles quand je te le dis.
La grande Russe passa sous Shaw et prit sa place. Shaw passa à l'arrière du 4x4. Elle grogna quand le véhicule fit une embardée et qu'elle se cogna contre les cloisons. Elles ne s'étaient pas arrêtées aux chalets. Athéna lui avait donné la position de Root et Brown de Genrika et de l'autre gamine, le nombre d'hommes qu'il leur faudrait tuer. Elle lui avait envoyé un plan du parc et Shaw l'avait mémorisé avant que son téléphone ne rendît l'âme. Elles avaient roulé en direction du lac de la Serpentine. Dans la poudreuse. En espérant arriver à temps et ne pas rester coincées en chemin.
.
.
Une ombre. Maria pressa la détente. Deux coups partirent. Un râle et des jurons suivirent. Des jurons lancés en espagnol. En Mexicain.
Un nouvel objet roula dans la pièce.
Maria se recouvrit les yeux.
La grenade explosa.
Des billes en caoutchouc volèrent en tout sens, brisant les verres des encadrements, l'écran de la télévision, renversant les objets, criblant la jeune juge d'impact.
Son avant-bras retomba. Sa poitrine l'élançait, elle avait un genou en bouilli et deux impacts à la tête l'avait sonnée.
Quand les ombres s'avancèrent dans le salon, elle se retrouva incapable de lever son Glock. Deux hommes s'approchèrent.
— Hay que atocinarla ya* ?
— Si.
L'homme se fendit d'un vilain sourire.
— Hasta luego, Sra Jueza*, entendit Maria de très loin.
Il pointa son arme sur elle. La jeune juge ne pensait à rien. Pas même à sa fille.
Les deux hommes basculèrent soudain en avant. Celui qui visait Maria se retrouva projeté sur elle. Elle tira par reflex. Le corps se souleva à plusieurs reprises et la tête en bouilli glissa sur son buste, maculant sa robe de sang et ses épaules et de matière blanchâtre. Lui écrasant la cage thoracique.
Une voix grave s'éleva. Maria descella de l'inquiétude et de la colère, mais se retrouva l'incapacité de comprendre le moindre mot prononcé.
— Madame Alvarez ?
L'appellation déférente, le « r » roulé, le ton très grave, et pas seulement parce que l'homme qui parlait avait une voix grave. Elle fut brusquement libéré du corps affalé sur elle. Un visage se dressa devant ses yeux. Une main lui caressa le front.
— El hombre-oso, murmura-t-elle.
— Oui, c'est moi, fit Alexeï à voix basse.
Il palpa délicatement la jeune juge.
— Vous êtes blessée ?
— Je ne sais pas.
— Je vais vous porter sur le canapé.
— Sameen est là ?
— Non.
Il prit Maria sous les genoux, lui passa un bras dans le dos et la souleva.
— Elle est allée retrouver Gen ?
— Je ne sais pas, elle ne m'a rien raconté.
Il déposa la jeune femme sur le canapé.
— Où sont les enfants ? demanda-t-il.
— En bas avec la mère de Sameen.
— Il y a un code ?
— Un code ?
— Mmm.
Maria réfléchissait, elle ne se souvenait plus.
— Je... Appelez Alma, elle vous ouvrira.
— Je vais peut-être nettoyer la pièce avant ça.
— Ah...
— Yulia, venez.
Maria tourna la tête. Une femme qu'elle n'avait jamais vue auparavant s'introduit dans le salon. Elle fronça les sourcils. Elle ressemblait...
— Yulia, tu peux t'occuper d'elle pendant que je fais le ménage ? dit Alexeï en russe.
— Qui est-ce ? demanda la jeune femme.
— Euh... Une amie de Sameen.
Prononcer le prénom de Shaw le déstabilisait, mais Yulia serait plus réceptive à son prénom qu'à un nom qui ne lui évoquait rien.
— Maria ? demanda Yulia.
— Oui, répondit-il en chargeant les deux cadavres du salon sur son épaule.
La jeune femme s'agenouilla près du canapé. Borkoof disparut.
Maria.
Sameen avait mentionné plusieurs fois son nom dans le journal de sa fille. Alvarez, voilà d'où elle connaissait ce nom. Un prénom et un nom de famille que Shaw utilisait, elle s'en rappelait maintenant, au gré de ses écrits. Jamais indifféremment. Maria était liée à des souvenirs sereins, Alvarez à des coups de gueule ou à des comportements que se reprochait Sameen.
— Je vais vous laver. Vous irez prendre une douche et vous changer plus tard. Je peux vous laisser deux minutes ?
— Oui.
Borkoof réapparut et s'attacha à ramasser les objets tomber à terre.
— Ils ont utilisé une grenade sting, expliqua-t-il à Maria. C'est douloureux, mais sans réel danger. Vous vous sentirez mieux dans quelques minutes.
Il lui demanda ensuite où il pourrait trouver des serpillières, un seau et du détergeant. Elle l'envoya dans la buanderie. Yulia revint avec des serviettes et une bassine.
— Je vais juste vous laver la figure et je vous ai apporté à boire.
— Je ne bois pas.
— Vous ne buvez pas d'eau ?
La jeune femme parlait l'anglais sans trace d'accent russe.
— Vous êtes Yulia Zhirova ?
— Oui.
— Je veux bien boire.
Un géant blond qui jouait à la femme de ménage, une évadée de prison qui jouait à l'infirmière. Le désordre. La scène semblait irréelle.
Par contre ce qui était bien réel. C'était qu'on avait attenté à sa vie, à celle de sa fille, à celles de la mère et de la fille de Sameen, et que les hommes qu'on lui avaient envoyé étaient Mexicains. Et si elle ne se trompait pas ils étaient affiliés à un Cartel.
Sameen était rentrée ? Maria espérait qu'elle l'aiderait à écraser le nid de serpents qu'elle avait mis à jour.
.
.
L'hélicoptère se posa sur le lac. Samaritain avait calculé les risques. La résistance de la couche de glace.
Il n'y avait aucun risque.
— Root, pourquoi vous ne tuez pas le pilote ?
— Le vitrage est à l'épreuve des balles.
Élisa jura entre ses dents.
Root resta silencieuse.
Un silence qui inquiétait Brown. Au cœur des pires coups de feu, son franc-tireur ratait rarement une occasion de faire de l'esprit, de plaisanter, de commenter les ordres et les écarts de langage. Élisa avait plusieurs fois attendu la petite remarque narquoise, le trait d'humour décalé et rien n'était venu. L'officier n'était pas du genre à perdre son sang-froid pour si peu, ou pour autant, mais la désinvolture de Root lui manquait. Son silence présageait un drame qu'Élisa se jura d'éviter.
Juliette n'avait pas même eu le temps de recevoir son poster des mains de Maria.
Les hommes relevèrent Genrika et la poussèrent en avant. Derrière Juliette, toujours à genoux, un homme pointa son pistolet-mitrailleur sur la tête de la jeune fille.
Il n'eut pas le temps de tirer. Sa tête explosa.
Élisa cibla un autre homme.
Manqué.
Touché.
Des balles crépitèrent autour d'elle. Elle les ignora, tira une nouvelle fois.
Les hommes s'égayèrent.
Sur la glace, le chef hurlait à Genrika de courir.
La jeune fille étouffa un cri de douleur. Tituba en avant. Sa jambe droite se déroba et elle s'affala dans la neige. Une large tâche rouge s'étala bientôt sous elle.
Des hommes sautèrent de l'hélicoptère et se mirent à courir dans sa direction.
Root retourna son attention sur Juliette. Élisa avait descendu trois hommes. Il en restait deux. Allongés dans la neige, ils tiraient en direction de la rive opposée. Pourvu que...
Juliette tourna la tête. À droite. À gauche. Puis, elle se jeta à plat ventre dans la neige.
— Bien, Juliette. Bien, marmonna Élisa qui suivait attentivement tous ses mouvements.
— Élisa, gardez les deux hommes qui restent à l'œil, l'enjoignit Root. Je m'occupe des autres.
Le jeune officier regarda un bref instant par-dessus sa lunette de visée. Comprit le nouvel ordre de Root : les hommes descendus de l'hélicoptère arboraient des fusils d'assaut et des gilets par-balles. L'un d'entre eux se désarticula avant de tomber. Root n'avait pas mit longtemps à les aligner.
.
— Pilote, passez en mode offensif.
— On n'a pas récupéré la fille.
— Éliminez d'abord les tireuses, je vous donne leurs coordonnées.
— Bien, monsieur.
Le pilote poussa les commanda et tira sur le manche. L'hélicoptère décolla et s'éleva de quelques mètres. Deux cibles apparurent dans ses instruments de visée. Une au sud-est, une à l'ouest. L'appareil effectua un quart de tour vers l'ouest. Ses mitrailleuses crachèrent des balles.
Genrika releva la tête. Elle se sentait au bord de l'inconscience. Elle ne comprenait pas pourquoi les hommes qui voulaient tellement s'emparer d'elle, lui avaient tiré dessus. Elle vit un homme à terre devant elle, un autre s'envoler sous l'impact d'une balle.
Élisa.
Et puis, le bruit assourdissant des mitrailleuses lourdes résonnèrent. L'hélicoptère.
— Non, non, gémit-elle.
Pas Élisa, pas Juliette.
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— Élisa, je vous interdis de mourir, la menaça Root.
L'officier rampait en arrière. Sans trop d'espoir. Se ménageant un sursis dérisoire. S'il ne la tuait pas avant, le pilote finirait par lui balancer une roquette.
Elle était morte.
Un sifflement.
Une traînée blanche.
Surgie de la lisière de la forêt.
Et l'hélicoptère explosa.
Ce qu'il en restait retomba sur la surface enneigée du lac.
.
— Genrika est sur le lac, Sameen, annonça Anna à Shaw du toit du 4x4. Elle est blessée.
— Descends tout le monde, Anna.
Shaw lâcha son RPG et sauta derrière le volant. Le moteur toussa.
— Démarre, saloperie, grogna-t-elle.
Anna abandonna sa position sur le toit du véhicule. Elle retrouva une position de tir presque immédiatement, s'allongea dans la neige et reprit ses tirs.
Les roues du 4x4 patinèrent dans la neige avant d'accrocher et le véhicule bondit en avant.
.
Hors de danger, Brown se redressa sur un genou et s'acharna sur les deux hommes qui restaient à proximité de Juliette.
Root avait compris qu'Anna et Shaw les avaient enfin rejoints. Une nouvelle priorité s'imposa à elle.
La glace allait céder. Genrika serait entraînée dans l'eau et elle se noierait.
Root serait exposée, à découvert. Elle ne s'en soucia pas. Anna, Sameen et Élisa la couvrirait.
.
Stéphane Castongay avait tué, il avait tabassé des petits dealers, des petites frappes qui débordaient sur son territoire, il avait arrosé des flics, des gendarmes. Il ne se targuait pas d'être le patron, mais il gérait avec sérieux les intérêts du Cartel. Il s'était rendu au Mexique, il avait passé des épreuves avant d'être adoubé. Torturer, violer des fille et des enfants, exécuter des gens dont il ne connaissait rien.
Il n'avait jamais imaginé se retrouver plongé dans une scène de guerre.
La glace céda. L'avant de l'hélicoptère piqua du nez et pesa sur toute la surface du lac. Ce qui restait de la queue brûlait, des débris jonchaient la neige, une pale de rotor était plantée dans la glace à la verticale.
Castongay sentit le sol s'incliner, il glissa insidieusement vers le trou noir dans lequel s'enfonçait lentement la carcasse fumante de l'hélicoptère.
Il plongea en avant. La rive. Atteindre la rive avant d'être aspiré par l'eau glaciale.
Et la fille ?
Elle gisait à quelques mètres de lui. Toujours consciente.
La voix de son patron s'éleva soudain dans son oreille.
— Sauvez Genrika Zhirova, monsieur Castongay.
C'était impossible. La glace craquait de partout. La gamine baignait dans son sang, elle ne pourrait pas se relever et échapper aux eaux glacées. Il ne pourrait pas la tirer à l'abri.
— C'est impossible, monsieur. Elle est touchée, à terre, et je n'ai plus d'hommes.
— Je vous avait dit de ne pas lui faire de mal, répliqua son patron d'une voix glaçante.
— Ce n'est pas nous qui avons tirer, monsieur.
Calcul.
Résultat : 62, 58 % de probabilités pour que Samantha Groves fût l'auteur du tir. 25,68 % pour que Sameen Shaw fût l'auteur du tir. 6,82 pour que ce fût Anna Borissnova Zverev. 2,35 % pour que ce fût Élisa Brown. Le pourcentage restant, soit 2,57 %, concernait un tir ami. Une balle perdue.
97,43 % de probabilités pour que le tir fût le fait d'un acte réfléchi.
À leur place, il n'aurait pas hésité. Tirer sur Genrika Zhirova avait triplée ses probabilités de survie.
Samaritain lança des simulations. Des centaines, des milliers.
Autant de possibilités s'offrirent à lui.
Faire un choix. Le meilleur choix. Celui qui occasionnerait le plus de dégât. Qui aurait le plus de conséquences. Le plus d'impact sur ses ennemies :
— Tuez la cible, monsieur Castongay.
.
Stéphane Castongay n'en revenait pas. Il lui donnait, maintenant, cet ordre ? S'il avait exécuté la fille dès qu'il l'avait aperçue, il n'aurait pas perdu sept hommes, ils n'auraient pas perdu un hélicoptère, son équipage et tous les hommes qu'il transportait. Les rares survivants pouvaient tirer autant qu'ils voulaient, ils mourraient tous. Les tireurs ne les avaient pas tous éliminer, mais cela ne saurait tarder.
L'eau glacée s'infiltra sous ses vêtements. La surface de glace coulaient lentement. Elle basculait. Il glissa dans l'eau. La sensation de froid lui gela la poitrine.
Il se mit à ramper comme un fou. Il passa près de Genrika. Il l'attrapa par sa parka et la tira violemment en arrière. La jeune fille glissa, tête en avant, en direction du gouffre. Il ne prendrait pas le temps de lui tirer dessus. De s'arrêter. Elle mourrait de toute façon.
Comme un étau, l'eau glacée se referma sur les poignets de Genrika. Elle prit appuis sur ses mains pour se relever. L'eau monta le long de ses bras, prit ses coudes, ses bras, ses épaules.
Un dernier sursaut de volonté avant l'eau noire.
Et elle plongea.
Un tombeau de glace. Elle se débattit faiblement. À bout de force.
Elle serra les mâchoires. Oublia de respirer. Il ne resta que le froid. La nuit profonde et silencieuse.
Root traversa la distance qui l'avait séparée de la jeune fille avant qu'elle se glissât dans l'eau en trois grandes foulées.
Elle, il pouvait la descendre, pensa Stéphane Castongay. Il se redressa sur un genou et la mit en joue.
Deux balles le transpercèrent simultanément. Sa boite crânienne s'ouvrit en deux. Il tomba au centre d'une corolle sanglante.
Root plongea.
Elle retrouva Genrika, agrippa ses vêtements, la tira à elle, la prit à bras le corps et donna de vigoureux coups de rein pour regagner la surface. Pour ne pas geler. Mais onduler en dauphin, habillée comme un nounours avec des chaussures de montagne, des raquettes aux pieds et chargée d'un poids mort dans une eau à trois degrés ne servait à rien. Root n'arriverait jamais à remonter sur la glace, et elle ne pourrait pas atteindre la rive à la nage. L'épaisseur de glace était trop importante pour la briser et trop instable pour qu'elle arrivât à s'y hisser.
— Root !
Le timing parfait. Juste à l'heure. Juste au moment où sa vie ne tenait plus qu'à un fil.
Un raclement, un splach. Son cœur qui cognait plus fort, plus vite, malgré le froid qui l'engourdissait.
Son gant se referma sur un fusil d'assaut. Un câble était enroulé autour. Elle passa l'arme sous son épaule. Sentit aussitôt après la traction qui l'extirpait de l'eau. Elle serra Genrika contre elle et se tourna sur le dos. La traction continua. De la neige entra pas le col de sa parka. Le glissement s'accéléra.
.
Brown se remit sur ses pieds.
Faire le tour du lac.
Elle parcourut deux cents mètres. Des flashs de lumière crépitèrent devant ses yeux. Elle eût soudain très chaud, la nausée la prit et des millions de fourmis envahirent sa tête. Elle se pencha en avant. Appuya ses mains sur ses genoux. Cherchant à ne pas perdre conscience. Glissa à genoux.
— Root, je suis à terre.
— On vient vous chercher, lui répondit Root entre ses dents.
Le jeune officier releva la tête. À trois cent mètres devant elle, Root glissait sur la surface du lac dans un jaillissement de poudreuse, Genrika posée sur elle. Elle chercha Juliette du regard. La jeune fille marchait en direction d'un 4x4. Quelqu'un se tenait devant le véhicule. C'était ce quelqu'un qui actionnait le treuil auquel Root et Genrika devaient la vie. Brown ramena son SRS devant elle. Elle retira la lunette de visée et regarda à travers.
Le capitaine Shaw.
Elle baissa sa lunette et la glissa dans une poche. Sa mission s'arrêtait là. Elle se traîna jusqu'à un arbre et s'adossa dessus. Elle se concentra sur son corps. Elle avait froid, chaud. Elle avait dû se prendre une balle, mais elle ne ressentait aucune douleur particulière. De toute manière, elle n'allait pas se déshabiller pour vérifier. Elle renversa la tête en arrière. Sereine et confiante. Elle n'attendrait pas longtemps et ensuite, le capitaine s'occuperait d'elle.
Mission accomplie.
.
Anna avait vu Brown tomber. Il ne restait aucun ennemi debout. Sameen était valide, Root n'avait pas été touchée, elle serait gelée, mais sa vie n'était pas en danger. Sameen s'occuperait de Genrika, quant à la gamine à la parka rouge, Anna ne pouvait pas grand-chose pour elle. Par contre, si Brown était blessée, elle aurait peut-être besoin d'aide.
La grande Russe avait trouvé des raquettes dans le 4x4. Elle avait eu la bonne idée de les prendre avec elle quand elle était montée sur le toit du véhicule pour ses premiers tirs. Et de ne pas les y avoir abandonnées. Elle les chaussa et s'élança.
.
Shaw arrêta le moteur du treuil dès qu'elle eût tiré Root et son fardeau sur la berge.
Root grogna de soulagement.
Et Sameen fut là.
— T'es blessée ?
— Non.
— Genrika ?
— Oui, à la cuisse, l'informa Root sans articuler. Par une 338 Lapua Magnum.
Shaw fronça les sourcils :
— Tu lui as tiré dessus.
Un constat. Sans trace d'acrimonie. Root émit un vague assentiment. Elle claquait des dents. Son corps entier tremblait.
— Tu vas crever. Va dans la voiture, déshabille-toi et sèche-toi avec ce que tu trouves. Il y a des fringues à l'arrière, des tenues d'hiver. On a pas pris le temps de se changer. Je m'occupe de Gen.
Shaw se retourna vers Juliette.
La jeune fille regardait le sang qui coulait sur la neige, son amie inconsciente, la femme inconnue, Alice Cormier, le lac ravagé. Les hommes morts. Les armes de guerre qui gisaient un peu partout. Shaw s'approcha tira un couteau de sa poche, elle passa derrière la jeune fille et lui coupa le lien de plastique qui lui attachaient les mains derrière le dos. Elle la retourna vers elle.
— Va dans la voiture, l'enjoignit-elle d'un ton revêche. Rapporte-moi toutes les couvertures que tu trouveras, des vêtements chauds et la valise marquée d'une croix rouge.
Juliette fixa sur elle un regard vide.
— Putain, jura Shaw. Elle va crever si tu ne te bouges pas !
— Ah, euh... balbutia Juliette.
— Vite ! aboya Shaw.
Root s'était levée, elle passa un bras en travers des épaules de Juliette :
— Accompagne-moi, Juliette. Je te montrais ce que tu dois lui ramener.
Shaw commençait déjà à déshabiller Genrika.
— Où est Brown ? lança-t-elle à Root.
— Je m'en occupe, lui répondit Anna dans son oreillette.
Juliette revint deux minutes plus tard. Avec des couvertures, des vêtements et la valise. Shaw lui demanda d'étaler une couverture sur le sol puis, de l'aider à glisser Genrika dessus.
— Couvre-là, avec tout ce que tu peux.
Et elle se désintéressa du reste. L'inconscience de Genrika l'inquiétait, elle lui injecta une dose d'adrénaline. Genrika gémit.
— Parle-lui, ordonna-t-elle à Juliette. Il faut qu'elle reste consciente.
— On appelle pas les secours ? s'étonna la jeune fille.
— C'est moi les secours. L'endroit n'est pas génial, mais je veux arrêter l'hémorragie avant de la transporter ailleurs.
Juliette s'agenouilla dans la neige et appela Genrika. Elle retira ses gants et posa ses mains chaudes sur les joues de glacée de son amie. Genrika ouvrit les yeux.
— Juliette ?
— Ouais.
Genrika ajouta des mots que Juliette ne comprit pas.
— Tu parles en russe, Gen, pas sûre que ta copine comprenne, maugréa Shaw.
— Je suis désolée, Juliette, murmura Genrika en français.
Juliette ne savait pas de quoi. Parce qu'elle lui parlait en russe ? Parce qu'elle avait été poursuivie par des para-militaires. Des para-militaires qui avaient terrifié Xavier ? Qui l'avaient arrachée de ses bras, qui l'avaient insultée et battue. Parce que son week-end de rêve s'était transformé en cauchemar ?
Juliette s'en moquait. Elles étaient vivantes. Et elle espérait pouvoir s'en féliciter encore ce soir.
Shaw palpait la plaie à l'avant de la cuisse. Du 338 Lapua Magnum. Root n'aurait pas pu trouver plus gros ? Plus radical ? Les chairs étaient déchiquetées. La balle était rentrée par l'arrière de la cuisse. Au moins, elle en était ressortie.
Genrika papillonnait des yeux.
— C'est ça que tu appelles parler, lança hargneusement Shaw à Juliette. Gen, tu lui parles, je veux entendre ta voix, vous êtes copines, non ? Vous devez avoir des tas de trucs à vous raconter. En tout cas, toi, tu dois en avoir des tas. Je ne sais pas si ta copine est aussi bavarde que toi, mais toi tu l'es alors, parle.
— Sameen ? C'est toi ?
Genrika leva la tête vers elle. Shaw était penchée sur sa jambe, elle ne tourna pas les yeux vers elle, et elle ne trouva pas utile de répondre à sa question.
— C'est toi qui a explosé l'hélicoptère ? demanda encore Genrika.
— Ouais, et c'est cette abrutie de Root qui t'a tiré dessus. Un joli tir par ailleurs.
— Mmm... tu me flattes, Sam.
Root s'agenouilla en face d'elle. Elle flottait dans ses vêtements, certainement ceux qu'Athéna avait acheté à l'intention d'Anna.
— Je ne suis pas débile, je sais que tu as fait de ton mieux pour ne pas lui sectionner la fémoral ou pour ne pas lui briser le fémur.
— C'est réussi ?
— Tu lui as tiré dessus avec un fusil de précision, Root.
— J'ai visé l'extérieur de la cuisse, au tiers de la hauteur.
— Je t'ai dit que c'était un beau tir, maugréa Shaw.
— Gen, raconte ta vie à Juliette avant que tu ne t'endormes et que Sameen ne se fâche, lui dit Root. À moins que tu ne veuilles lui poser des questions sur la dernière nuit qu'elle vient de passer. Un nuit très intense au vu des préservatifs qui traînaient encore au pied du lit.
Juliette rougit jusqu'aux oreilles. Genrika allait s'insurger contre l'absence totale de pudeur dont Root faisait une nouvelle fois preuve. Shaw lui coupa l'herbe sous le pied :
— Arrête de dire des conneries, j'ai besoin de toi, Root.
— Je suis tout à toi, mon cœur.
Root aurait pu s'inquiéter. Pour Genrika. Pour Élisa. Pour Juliette que la violence dans laquelle s'était mu Genrika pendant des années venait de happer.
Elle aurait pu s'inquiéter.
Elle aurait dû s'inquiéter.
Elle débordait au contraire de confiance, d'allégresse. Shaw était revenue.
Égale à elle-même.
Héroïque.
Efficiente.
Létale.
Bourrue.
Attentionnée.
Pragmatique.
Solide.
Root leva les yeux. Elle nota l'air concentré, le regard affûté. Les mains qui s'activaient.
Trente-deux mois de séparation et elle manquait d'air comme au premier jour.
— Tu fais chier, Root, maugréa Shaw sans la regarder.
Trente-deux mois de séparation et rien n'avait changé, se réjouit Root.
Elle restreint un rire joyeux, Sameen n'eût pas apprécié, mais elle ne put se défendre d'un sourire qui lui mangea à la moitié du visage.
Genrika gémit. Shaw venait de lui lever la jambe et de passer ses doigts sur la plaie d'entrée de la balle.
— Je vais t'injecter des éponges hémostatiques, Gen. Ça risque de ne pas être très agréable. Root, tu as ce qu'il faut chez toi pour la soigner ?
— D'après Athéna, oui.
— Tu es en contact avec elle ?
— Oui.
— Demande-lui des nouvelles de Borkoof.
Root remit à plus tard ses questions et se plia à sa demande.
— Tout est sous contrôle, répéta-t-elle à Shaw sans qu'Athéna ne lui eut donné plus de précisions que ne lui en avait données Shaw.
— Bien, se félicita celle-ci. Gen, tu es prête ?
— Oui.
La jeune fille attrapa la main de Juliette.
— Tu te rappelles du dernier jeu qu'on a disputé ?
— Oui.
— On aurait pu gagner. J'ai bien réfléchie et on a fait trop d'erreurs.
— Ah...
Genrika se lança dans une analyse du match. Elle ne voulait pas contrarier Shaw et elle préférait parler du hockey, parce qu'aborder des histoires de garçons, comme l'avait si finement suggéré Root, devant deux adultes, dont l'une que ne connaissait pas Juliette, ne les aurait mises à l'aise ni l'une ni l'autre.
Juliette se demandait tout en écoutant Genrika, qui était cette femme qui soignait son amie. Qui était Alice Cormier. Qui était Jen.
Alice Cormier était écrivain, elle avait publié deux livres et le troisième devait sortir bientôt. Un écrivain tirait avec un fusil de précision ? Ça encore, elle pouvait lui avoir caché qu'elle s'entraînait dans un stand de tir. Mais tirer sur Jen ?
Sur Genrika ?
Qui était Genrika ? Qui était son amie ? Et que lui voulaient ces para-militaires ?
Et cette Sameen ? Un drôle de prénom aussi. Oriental ? Comme Yasmine, Shirine, Sharmine ? Comment avait-elle descendu l'hélicoptère ? Avec un lance-roquette ? Qui était Brown ? Les questions se bousculaient dans sa tête.
Shaw ajusta le bandage autour de la cuisse de Genrika.
— Je vais te porter à la voiture.
— D'accord.
— Root, enfile lui la parka. Anna, tu es où ? continua Shaw en russe.
— Avec Brown.
— Qu'est-ce qu'elle a ?
— Elle a été touchée.
— C'est grave ?
— Non. Deux balles ont mordu les chairs, à la tête et à l'épaule, la troisième lui a traversé le haut du bras.
— Le deltoïde ?
— Euh, oui.
— Tu lui as donné des soins ?
— J'ai succinctement bandé les plaies avec son écharpe.
— On passe te prendre.
Shaw souleva Genrika dans ses bras.
— T'as grandi.
La jeune fille ne répondit pas. Elle appuya sa joue contre l'épaule de Shaw et enroula son bras autour de son cou. Juliette se releva, l'air perdu. Root lui passa un bras autour de la taille. La jeune fille était aussi grande qu'elle, c'était plus confortable que de la prendre par les épaules. Si Juliette grandissait encore un peu, elle atteindrait la taille d'Élisa.
— Madame... commença Juliette à voix basse.
Root lui coupa la parole.
— Qu'est-ce qu'on va faire d'elle, Aty ?
— Il faut que tu demandes à Sameen de t'arrêter aux chalets.
— Il faut que je récupère ma Wrangler.
— Entre autre.
— Ah... tu veux parler des garçons ?
— Oui.
— Une idée ?
— Tu n'as pas besoin de moi pour cela, Root.
— Tu es trop mignonne, mon cœur, grimaça Root.
Shaw lui jeta un coup d'œil furibond.
— Le compliment n'était pas pour toi, Sameen, Te concernant, j'aurais plutôt opté pour le mot sexy.
Shaw se renfrogna, mais quand elle se retourna un léger sourire étirait le coin de ses lèvres.
— On t'as attendue, Shaw, murmura Genrika. Depuis que tu es partie, on t'attend.
Shaw baissa le regard sur la jeune fille :
— J'ai toujours dit que je reviendrai.
La jeune fille se serra contre Shaw.
— C'était trop long.
Shaw souffla.
Genrika aurait souri si elle en avait eu la force.
Shaw avait l'esprit trop obtus pour vraiment comprendre qu'elle pût manquer à quelqu'un. Elle ne ressentait pas même de hâte à revoir sa fille. Elle était curieuse de voir les progrès qu'elle avait fait en son absence, elle redoutait peut-être que l'enfant ne la reconnût pas, mais sans vraiment s'en inquiéter, parce qu'elle s'y attendait, parce qu'elle s'y était préparée. Genrika ne savait pas tout cela, mais elle connaissait suffisamment Shaw pour le deviner. Elle choisit de se montrer directe. Avec Shaw, Root avait raison, il fallait faire du rentre-dedans. Elle se sentait partir, elle était fatiguée, mais Shaw lui procurait un immense sentiment de sécurité. Aussi bien physique qu'affective.
— Tu sais, dit-elle faiblement. Je t'aime, Sameen. Je ne veux plus jamais que tu partes si longtemps.
Elle ferma les yeux. Elle n'avait pas envie de se confronter à la réaction de Shaw. De la voir se renfrogner, de l'entendre souffler de dépit, ou pire, d'essuyer une remarque excédée.
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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Guerlôt : ivre
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Plotte : fille facile (j'avais mis chaudâsse au début).
J'en profite pour m'excuser auprès des québécois qui liraient peut-être ce récit. J'utilise parfois des termes pour ajouter un peu de pittoresque au récit, mais je ne suis pas lexicographe ni Québécoise. Si les termes ne sont pas appropriés ou désuets, je vous prie de me pardonner, et pourquoi pas de m'en faire part. Vos commentaires seraient les bienvenus.
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caller : de to call en anglais
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Lechuza : la lechuza est une vieille sorcière issue du folklore mexicain. Elle a le pouvoir de se transformer en oiseau monstrueux. Si elle attaque les gens qui ont causé du tort, elle s'en prend aussi aux enfants innocents et aux voyageurs isolés
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Notes de traduction :
Anamaga, por favor, no toques eso : Anamaga, s'il te plaît, ne touche pas à ça.
Puedes mirar, pero no toques eso : tu peux regarder, mais ne touche pas à ça.
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Yapa para ti, chinga : cadeau pour toi, sale pute. (chinga, chingo un mot typiquement mexicain qui se décline de plusieurs façon.)
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Hay que atocinarla ya : On la descend maintenant ?
Hasta luego, Sra Jueza : Au revoir, votre honneur.
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