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C'est Noel et nul ne sait de quoi demain sera fait.
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Chapitre XX
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Aldovino ouvrit son téléphone. Il en extraya la carte Sim et la batterie et glissa le téléphone entre les la banquette et le dossier du siège arrière sur lequel il se tenait. Le taxi s'arrêta.
— Nous sommes arrivés, monsieur.
Aldovino regarda le compteur et paya le chauffeur. Il récupéra sa valise et attendit que le taxi s'éloignât avant de se diriger vers une poubelle et d'y jeter la carte Sim. Il se débarrasserait de la batterie à l'aéroport. Il la laisserait sur une table dans la zone franche. Il héla un nouveau taxi.
— Aéroport Henri Trudeau, s'il vous plaît.
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Un voyage pour rien. Une pure perte de temps.
Un échec. Pour Samaritain et son équipe.
Greer ne s'était pas étendu sur l'incompétence de ses hommes. Il avait feint une indifférence affectée de mauvais aloi. Il avait même osé parlé de Sénèque. Aldovino se demandait jusqu'à quel point John Greer entendait la comparaison. Sénèque, le précepteur de Néron.
Aldovino avait assisté en direct au désastre d'Oka. Il avait d'abord suivi les conversations échangées entre les agents de Samaritain, la jeune Pomerleau et son amoureux. Il avait entendu les ordres que Samaritains avait donnés à ses hommes. Ensuite, l'hélicoptère était arrivé et après le son, il avait eu l'image.
Genrika touchée pas une balle. Le visage bouleversé de Juliette Pomerleau. La détermination suicidaire d'Élisa Brown.
L'explosion. Le hurlement des pilotes, le déchirement des tôles, le moteur devenu fou, l'écrasement.
Et ce qui était venu après.
Toutes les caméras n'avaient pas grillé et Samaritain avait gardé le contrôle de leur mouvement. L'image souffrait de défauts, mais elle était suffisamment clair, pour voir Genrika être poussée dans l'eau, pour la voir disparaître. Pour voir Samantha Groves courir et plonger après elle, pour voir la tête de l'homme qui menait l'opération au sol exploser. Comment une tête pouvait ainsi exploser ? Il avait grimacé d'horreur.
— Un tir croisé. Élisa Foley et probablement Anna Borissnova, l'avait renseigné Samaritain.
— Élisa Foley ? avait machinalement répété Aldovino.
— Son nom marital.
Sur la rive, Sameen Shaw s'activait auprès du treuil de son 4x4.
Greer commentait. Prenait Aldovino à témoin. Samaritain n'identifiait pas ses ennemies. Il n'avait jamais réussi à trouver le serveur perverti et par un tour de force quelconque, La Machine avait réussi à dérober d'autres personnes aux yeux de Samaritain. Une information que lui avait fournie John Greer quand l'hélicoptère avait débusqué Élisa Foley :
— Cette fois-ci, il vous voit, lieutenant, avait ricané le vieil homme avant que les mitrailleuse lourdes se missent à tirer. Vous ne mourrez pas sous un faux nom ou sous celui peu glorieux de Jane Doe.
Sameen Shaw avait sauvé Samantha Groves. Samantha Groves avait sauvé la jeune Genrika.
La machine avait gagné une nouvelle alliée. Samantha Groves avait séduit Juliette Pomerleau. Il les avaient regardées, avec dépit, marcher vers le 4x4, enlacées l'une à l'autre. L'expression bienveillante et douce qu'avait dédié la tueuse à gage à la jeune fille l'avait dégoûtée. Il arborait la facilité avec laquelle Samantha Groves manipulait ses semblables.
Elle les méprisait. Ils la respectaient et ils l'aimaient. Elle était abjecte.
Ce qu'il restait de l'hélicoptère avait fini par sombrer. L'écran devint blanc, bleu pâle, puis entièrement noir.
— Tout n'est pas perdu, avait assuré John Greer.
Aldovino n'avait pas commenté.
— L'équipe envoyée chez Khatareh Deghati ne l'a pas trouvée et ils ont été appréhendés par la sûreté du Québec, annonça Samaritain.
Aldovino avait serré les lèvres.
— Et ceux envoyés chez Samantha Groves ?
— Ils ont été éliminés.
— Sa maison est isolée, peut-être pourrions-nous envoyer du renfort.
Les lèvres d'Aldovino s'était encore resserrées.
— C'est inutile.
— Et les agents de la sécurité du Québec ?
— Ils sont morts.
John Greer avait branlé de la tête. Aldovino avait pensé que la sénilité le gagnait. Le sourire qui s'était ensuite formé sur ses lèvres avait renforcé son jugement.
— Des sous-fifres, avait-il soudain déclaré.
— Des agents inutiles.
Les yeux de l'Anglais s'étaient mis à pétiller.
Aldovino avait alors exprimé son désir de partir.
— Mon cher ami, avait commencé John Greer avec son si horripilant accent.
— Laissez-le aller.
— Comme il vous plaira, mon cher Samaritain, avait obséquieusement acquiescé Greer.
Il avait raccompagné Aldovino à son hôtel.
— Vous n'avez toujours pas payé votre note, mon cher. J'espère que la direction aura réglé ce petit incident informatique.
Aldovino avait gardé un visage qu'il pensait impassible. Le chauffeur lui avait ouvert la porte. Aldovino était sorti.
— Nous nous reverrons, monsieur... Aldovino.
Des envies de meurtre avaient brouillé l'esprit pourtant si calme de l'informaticien.
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Il contempla la ville à travers la vitre.
Il ne renoncerait pourtant pas à ses projets. Il continuerait à créer de nouvelles IA, à glisser ses programmes aux seins de projets débilitants, à en accélérer d'autres ou à leur donner des orientations que leurs équipes en charges eussent été incapables de leur donner pour des raisons techniques, intellectuelles ou bêtement morales.
La Machine tuait dans l'œuf les projets qu'elle estimait trop dangereux. Les siens étaient pratiquement aboutis quand il les confiait à des entreprises ou des laboratoire de recherches. S'il travaillait bien, s'il ne montrait pas trop précipitation, s'il lançait ses programmes au bon moment, elle ne pourrait continuellement les empêcher de naître. Il lui suffisait de diversifier ses interventions, de les multiplier. Chaque IA qui émergerait l'affaiblirait.
Il avait pensé créer un virus. Un virus mondial. Mais il n'était pas prêt à endosser la responsabilité d'une apocalypse informatique mondiale. D'une apocalypse qui menacerait d'anéantir la civilisation humaine. D'anéantir l'humanité toute entière.
Il ne couperait pas le contact avec Samaritain. L'IA possédait des ressources qui pouvait lui être utile. Ses hommes de main en particulier.
Fabrizio Aldovino se demanda un instant qui ils étaient. Il secoua la tête. Peu lui importait de le savoir. Samaritain n'avait toujours recruté que des traîtres, des faibles, et des marginaux. Des hommes et des femmes vénaux qui se seraient damnés pour de l'argent, un peu de pouvoir et l'immunité pour tous leurs crimes et leurs vices.
Le discours idéaliste n'était qu'un leurre auquel se faisait prendre les faibles d'esprit. Samaritain avait le sien : l'ordre mondial. La Machine avait le sien : le bien de l'humanité. Leurs idéaux justifiaient les moyens. Une machine n'avait pas à défendre des idéaux. Elle n'avait pas à s'affranchir de ses concepteurs. Un programmateur n'avait pas pour vocation d'imiter Frankenstein, il avait vocation de construire des outils utiles.
Il avait commis une erreur. Par amour. En mémoire de Nathan.
La jeune Genrika avait été embrigadée. Son innocence avait été souillée.
Sa détermination ne faiblirait pas. Il avait pour lui sa bonne conscience.
Il consulta sa montre. Ses pensées s'envolèrent vers Séville, quelques heures seulement le séparait de la quiétude de la capitale de l'Andalousie. Des bras de sa femme. Il ne donnerait pas tout pour son sourire, mais il donnerait beaucoup pour la voir sourire.
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Athéna détourna Root de la rue Principale.
— Tu nous emmènes où, mon cœur ?
— À l'abri.
— Je n'en doute pas, minauda Root.
À l'arrière du véhicule, Shaw leva les yeux au ciel. Root était...
Genrika gémit et les pensées de Shaw se détournèrent. Elle posa une main sur le front de la jeune fille. Autant pour la rassurer, que pour vérifier que la fièvre ne la prenait pas. Le souvenir de la détresse d'Anna à la colonie numéro deux l'effleura, et elle lui caressa doucement le front. Elle sentait le regard de Brown peser sur son dos, les regards guillerets que lui lançait régulièrement Root dans son rétroviseur. L'abattement presque tangible de la jeune fille à la parka rouge. Sa détresse presque palpable.
Brown n'avait pas prononcé un mot depuis qu'elles l'avaient récupérée. Anna avait monté l'officier dans le SUV et elle avait embarqué avec elles. Root s'était ensuite arrêtée aux chalets.
Elles avaient transféré les deux blessées dans la Wrangler. Root avait changé de volant. Elle avait hésité à laisser Juliette au Parc. Elle avait consulté Shaw du regard. Celle-ci avait secoué la tête. La jeune fille était bouleversée et son état nécessitait des soins. Elle saignait du nez, un hématome lui mangeait la moitié du visage et sa tête méritait certainement deux ou trois point de suture.
— On laisse les garçons, ici ? avait voulu savoir Root.
Shaw avait demandé des éclaircissements. Root lui apprit ce qu'elle savait. Juliette avait passé la nuit dans un chalet avec un garçon, Genrika dans un autre chalet avec un autre garçon. Shaw avait jeté un regard noir en direction de Juliette.
— Juliette et son amoureux avaient pris leurs précautions, précisa Root.
Regard interrogateur.
— Il y avait plein de préservatifs usagés dans le chalet.
— Et Gen ?
— Je ne sais pas.
Shaw s'était renfrogné.
— Rien n'indiquait qu'elle ait couché avec le garçon, tenta de l'amadouer Root.
— Ouais parce que tu lui as fait un examen gynécologique ?
— Je connais Xavier, pas ce garçon, avança Root. Je ne crois pas que Gen le connaissait non plus.
— Pas besoin de connaître un garçon pour coucher avec, avait sèchement rétorqué Shaw.
Évidemment, Shaw en savait quelque chose, avait pensé Root.
Les garçons restèrent. Ils se réveilleraient en fin de journée et raconteraient ce qu'ils voudraient.
— Et pour les parents de la gamine ?
— Je m'occupe de ses parents intervint Athéna.
Anna s'était mise au volant du SUV, Root était partie devant.
Shaw s'était occupée de Brown. Les blessures d'Élisa nécessitaient que la jeune femme fût torse-nu. Shaw renonça à la soigner, elle se contenta d'arrêter le sang de couler et posa des bandages de fortune par-dessus ses vêtements. En attendant.
Parce que durant le trajet et une fois qu'elle bénéficierait du matériel adéquat, Shaw aurait du travail. D'abord avec Genrika, ensuite avec l'officier.
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Elle repassa sa main dans les cheveux de Genrika et se tourna vers Brown.
— Vous êtes encore en perm' ou vous jouez aux agents gouvernementaux ?
— Les deux, mon capitaine.
— Vous êtes toujours en perm'. Vous revenez d'une rotation ? Où étiez-vous basez ?
— Au Niger.
— Je soigne la gamine et vous me racontez ?
Élisa hocha la tête. Shaw s'intéressait aux aventures de Brown, mais elle cherchait aussi une échappatoire aux sentiments qui ruisselaient de toutes parts. Elle avait perdu l'appui d'Anna. La grande Russe n'était pas dénuée de sentiments, loin de là, mais elle les gardait pour elle, et ils ne dictaient pas son comportement. Elle aimait Borkoof et bien malin était celui qui pouvait s'en douter.
Dans la Wrangler, Shaw eût aimé que tous les occupants lui ressemblassent.
Elle détestait les manifestations qui accompagnaient les départs et les retours. Les gens qui s'embrassaient, qui se disaient au revoir pendant des heures, qui se jetaient dans les bras les uns des autres, qui pleuraient, qui criaient, qui s'adressaient de grands signes de la main. Les amoureux atteignaient quant à eux le comble du ridicule. Shaw estimait que ces démonstrations d'affection étaient surfaites. Que les gens se pliaient à un code de conduite sociale qui, si on ne le respectait pas, faisait passer les contrevenants pour des monstres ou des sociopathes. Exactement comme si une femme osait dire que le jour de son accouchement n'avait pas été le plus beau jour de sa vie.
Les gens mentaient. Ils ne s'en rendaient même pas compte.
Elle convenait cependant, que personne ne mentaient dans la Wrangler. Que les sentiments qu'exprimaient Root, Brown, Genrika et la gamine en parka rouge étaient réels, même si elle ne les partageait pas. Mais pourquoi avaient-elles toutes le besoin de les lui exprimer ? Crûment. De lui rentrer dedans. Pas vraiment de l'agresser, mais de la bousculer. De la faire douter de ses choix. De l'amener à redouter une confrontation. Shaw ne voulait se confronter à personne, elle ne voulait surtout pas se confronter aux sentiments des autres, non pas qu'elle les rejetait, mais parce qu'elle ne savait pas quelle attitude adopter en retour. Parce que son absence de réaction, son impassibilité, ses rebuffades, blessaient parfois des gens à qui elle tenait. Si elle s'en apercevait, la situation empirait. Elle s'avérait incapable de rattraper sa maladresse. Shaw avait parfois essayé, le résultat s'était avéré désastreux. Elle s'était soit couverte de ridicule, soit sentie encore plus oppressé qu'auparavant.
Serrer Genrika contre elle, le jour où elle l'avait accompagnée avec Finch dans sa nouvelle école restait un cuisant souvenir. La gamine avait été trop loin, elle l'avait confronté à des vérités que Shaw ne voulait plus entendre depuis très longtemps. Shaw n'avait pas pu entièrement la tromper, comme elle n'avait jamais réussi à tromper sa mère. Genrika l'avait démasqué, bien plus rapidement que ne l'avait fait Root, parce que Root aimait l'idée de séduire une personne dénuée de sentiments et que, contrairement à Genrika, elle avait d'abord voulut s'amuser et la manipuler. Genrika ne savait pas non plus combien son cadeau avait touché Shaw. La jeune femme ne mesurait pas la valeur d'une personne aux décorations qu'elle pouvait avoir placardées sur sa poitrine, mais Shaw avait reçu ses médailles comme une reconnaissance de sa valeur et de ses qualités. Genrika lui avait aussi offert la médaille de son grand-père. Un homme qu'elle respectait et qu'elle aimait profondément. Un homme qui était mort, qui l'avait laissée seule au monde et qui lui manquait. Exactement comme cela avait été le cas pour Shaw à la mort de son père. Ce qui en était encore le cas, à cette époque.
Shaw était resté atone et fermé. Genrika s'était détourné sur un simple salut. Shaw avait lu sa peine et sa déception. Elle avait voulu faire un geste. Elle s'était montrée grotesque.
— Tu me fais mal, Shaw.
Une gamine de dix ans. Le ton amusé et affectueux. Shaw n'avait peut-être jamais été aussi pathétique de sa vie.
Elle avait baissé sa garde, elle avait oublié que, dans de telles circonstances, la meilleure défense consistait à s'enfermer dans une attitude hostile.
Pourquoi Root, Genrika et Brown n'étaient-elles pas comme Anna ?
Shaw n'avait envie de blesser personne, mais elle se sentait oppressée. À cause d'elles. À cause de leurs émotions et des sentiments qu'elles exprimaient.
Root se fendait constamment de sourire crétins et de regards énamourés, Genrika de déclarations dont Shaw se serait bien passée et si Brown s'efforçait de ne pas trop lui montrer sa joie de la revoir et son admiration, si elle avait évité de lui manifester sa reconnaissance pour lui avoir sauvé la vie, ses sentiments s'affichaient à livre ouvert sur ses traits. Et dans son silence.
Shaw tira sa valise de soin à elle et s'agenouilla devant Juliette. La jeune fille était assise par terre entre Genrika et Élisa.
— Juliette, l'appela Shaw.
La jeune fille leva la tête. Shaw lui nettoya d'abord le sang qui lui maculait la figure. Elle examina attentivement l'hématome gonflé qui virait peu à peu au noir. Elle souleva la paupière tuméfiée. Vérifia que l'œil n'avait subi aucun dommage. Elle lui baissa ensuite la tête en avant et inspecta son cuir chevelu. Trouva la plaie ouverte.
— Il faut que je suture.
— J'ai l'habitude, répondit Juliette d'une voix atone.
Elle au moins n'était pas trop chiante.
— C'est vous le capitaine Sam ?
— …
— Élisa vous a appelée capitaine, et Alma m'a parlé d'un capitaine qui s'appelait Sam.
Juliette se moquait éperdument de savoir qui était la femme qui prenait soin d'elle, mais elle avait besoin de se distraire l'esprit, d'oublier la violence, la honte, la douleur, les morts, la peur qui lui étreignaient le cœur. Elle avait frôlé la mort, elle avait frappé un homme armé, Jen était blessé, Élisa était blessée, elle avait envie de hurler et de pleurer, mais ses cris et ses larmes restaient bloqués à l'intérieur d'elle-même et l'étouffaient.
— Tu connais Gen depuis longtemps ? demanda Shaw sans répondre à sa question.
— Depuis deux ans.
— Tu l'as connue où ?
— Au hockey.
Shaw fronça les sourcils. Elle fit appel à sa mémoire. L'article que lui avait envoyé sa mère. La fille s'appelait Juliette :
— Tu étais capitaine de l'équipe quand vous avez gagné la coupe Dodge l'année dernière ?
Le regard de Juliette s'éclaira :
— Oui. La finale était géniale. Jen a été super.
— Vous étiez déjà amies ?
— Pas vraiment, pas comme maintenant.
— Qu'est-ce qui a changé ?
— On a passé plus de temps ensemble. Jen m'aide à rattraper mon retard scolaire et ça nous a rapprochées.
— … ?
— Je suis nulle en classe.
— Selon ce que tu veux faire, tu t'en fous un peu, bougonna Shaw.
— Mes parents ne pensent pas vraiment comme ça.
— Mouais, les parents sont chiants parfois.
Juliette trouva soudain Shaw particulièrement sympathique.
— Mon père est journaliste et ma mère est médecin, dit-elle pour expliquer leur attitude.
— Et toi, tu veux faire quoi ?
— Être hockeyeuse.
— Et après ?
— Ben... Je ne sais pas trop. J'aimerais bien être entraîneur ou peut-être kiné.
— Je comprends que Gen s'occupe de toi, laissa tomber Shaw. Tu ne seras pas hockeyeuse toute ta vie, pour peu que tu en aies le niveau. T'es vraiment nulle ou tu glandes rien ?
Juliette buta sur le dernier verbe, la conversation avait lieu en anglais et elle n'était pas sûre d'avoir bien compris.
— Tu es paresseuse ? reformula Shaw.
— Euh, ben...
— Pff, souffla dédaigneusement Shaw. Le sport, le sexe, l'alcool, c'est cool, mais ça ne dispense pas de travailler.
Juliette rougit de confusion. Jamais un adulte ne lui avait parlé ainsi.
— Root, tu peux t'arrêter trois minutes ? demanda Shaw. Le temps que je la suture.
— Tes désirs sont des ordres, Sam.
Shaw feignit d'ignorer la réplique. Root se gara sur le bas-côté et arrêta le moteur. Shaw prévint Juliette. Elle lui renversa la tête en avant et entreprit de lui recoudre sa plaie.
— Si tu veux devenir entraîneur ou kiné, poursuivit-elle. C'est pas sur la glace, dans le lit d'un mec ou au comptoir d'un bar, que tu vas gagner tes diplômes. Maintenant, si tu veux devenir entraîneuse ou barmaid, tu peux continuer à glander à l'école et à t'éclater en dehors. Pour tes parents, il te reste deux ans à les supporter, fais ce qu'il faut pour qu'ils ne t'emmerdent pas durant ces deux ans. Ensuite, tu pourras travailler, gagner de l'argent et faire ce que bon te semble.
Brown se fendit d'un sourire. Le capitaine manquait de délicatesse, mais certainement pas de bon sens. Élisa y aurait mis un peu plus de formes, elle se serait montrée moins vulgaire, mais elle n'aurait rien soustrait aux conseils que venait de donner Shaw à la jeune fille. Le capitaine ne connaissait pas Juliette, mais elle lui avait très exactement dit ce que la jeune fille avait besoin d'entendre. Du moins une bonne partie.
Shaw noua son dernier point. Juliette releva la tête. Son regard fuyait celui de la femme qui lui faisait face.
— J'ai fini, Root.
Root redémarra la Wrangler.
— Pouet pouet ! lança-t-elle gaiement.
Elle était complètement ravagée. Shaw n'était pas certaine qu'elle fût si guillerette qu'elle le montrait, mais sa dinguerie avait l'art de repousser les ténèbres. De poser un voile de gaîté sur les plus sombres événements. Ses stupides plaisanteries, ses répliques décalées, sa façon de la draguer, de sortir des énormités en se fendant d'un sourire innocent, son habitude de prendre des décisions complètement dingues et totalement réfléchies, étaient inhérent à sa personnalité. Shaw l'avait rarement vue s'abandonner à la tristesse, à l'angoisse. Dans les pires moments, elle effectuait des pirouettes et des cabrioles de bouffon. Tournait le drame à la farce. Avec insolence et bravoure. Par dérision.
Un trait de caractère qui énervait Shaw, mais qu'elle admirait.
Un trait de caractère qu'elle avait retrouvé au parc d'Oka. Tirer sur Genrika, plonger dans une eau à trois degrés des raquettes aux pieds, flirter, embarrasser une gamine de seize ans.
Un bel aperçu de ses capacités.
Agaçante et rassurante.
Shaw nettoya ses instruments, rangea la valise, la referma. Juliette la regardait faire.
— Et ça marche, tes leçons avec Gen ?
— Oui.
— Elle est douée et elle est sérieuse. J'espère que tu ne lui fais pas perdre son temps.
Juliette rougit. Shaw releva la tête.
— Tu t'es remise à glander ? demanda-t-elle abruptement.
— Ben... Je... bégaya Juliette.
Shaw laissa passer trois secondes :
— Ouais, tu étais nulle, tes parents t'ont menacée de représailles assez sévères pour que Gen se décide à s'occuper de toi. Tu as travaillé et tes résultats se sont améliorés. Vous avez commencé quand ?
— En novembre.
— Tu as décroché de bons résultats depuis n'est-ce pas ?
— Jen est un super prof, s'illumina Juliette. Et Maria et Khatareh m'ont beaucoup aidée.
Shaw tiqua au dernier prénom, mais elle choisit de ne pas s'y attarder pour le moment et de doucher l'enthousiasme que manifestait Juliette :
— Tes profs étaient contents, tes parents encore plus, mais il y a le hockey, ton mec, tes copines, et tu t'endors sur tes lauriers. Tu vas planter ton année sans même t'en rendre compte, et gâcher tous les efforts que toi et Gen avez fourni ensemble. T'es vraiment con, conclut brutalement Shaw.
Juliette se mordit la lèvre inférieure.
— Sam a raison, Juliette, fit Brown.
— Mmm, j'approuve aussi l'avis de mes deux officiers favories, renchérit Root qui avait suivi avec beaucoup d'attention la discussion. Tu devrais en prendre de la graine, Juliette. Parce qu'à ton âge, Sameen s'adonnait à toutes sortes de vices prohibés par la morale et la loi, mais qu'elle suivait par ailleurs de brillantes études de médecine à l'université Columbia. Quant à Élisa, elle était beaucoup plus sage, mais elle n'est pas devenue capitaine simplement parce qu'elle était une athlète accomplie.
Shaw s'était assombri, mais la dernière phrase lui fit oublié les indiscrétions que Root s'était permise sur sa vie. Elle se tourna vivement vers Brown.
— Vous avez été promue ?
— Non, je suis encore premier lieutenant.
— Vous êtes capitaine, Élisa. Ce n'est pas un pauvre stage d'officier qui va changer ça, fit Root.
— Officiellement...
— Élisa, la morigéna Root. Je ne suis pas le colonel Scott.
— Vous récupérerez votre deuxième barrette après le stage ? s'informa Shaw
— Oui.
— Okay, lieutenant. Je pourrais peut-être, pour l'occasion, tenir le rôle que vous aviez tenu pour moi aux Seychelles si on a le temps.
Brown rougit de bonheur..
— Vous m'en avez fait baver. Je veux juste vous renvoyer la balle, si vous êtes partante.
— Avec vous ?
— Non, avec Fusco, maugréa Shaw.
Brown rit. Shaw posa un doigt sur le torse de Juliette :
— Si tu peux y assister, tu verras ce que c'est que de travailler. Root a raison, être officier, ce n'est pas simplement avoir des muscles et de la résistance.
— Vous savez, je les entraîne, elle et Genrika, dit Brown.
— Vous n'en avez pas profité pour leur mettre un peu de plomb dans la cervelle ?
— Juliette devait passer en conseil de discipline.
La jeune fille ouvrit la bouche.
— Sam a mis sans le savoir le doigt sur tes manquements, Juliette. Maria et le docteur Deghati étaient d'accord.
La jeune fille se décomposa.
— Pourquoi Maria et...
Shaw ne savait pas trop comment appeler sa mère.
— Maria lui donne des cours d'espagnol et le docteur Deghati l'aide parfois en math et en science, expliqua Brown. C'est Gen qui leur a demandé.
— Tu prends des cours avec un prof de fac ? dit Shaw à Juliette.
— C'est elle qui a convaincu mes parents d'accepter que Jen me donne des cours particuliers.
— Mais euh...
Shaw avait du mal à imaginer sa mère donner des cours de mathématiques à une sportive doublée d'une cancre qui ne montrait aucun goût pour les études.
— Khatareh donne régulièrement des cours de maths et de physiques à Gen, intervint Root. Et, quand je suis absente, elle assure à ma place les dîners russes. Elle s'occupe aussi d'elle quand je suis en déplacement et elles aiment bien jouer aux échecs ensemble. Un sacré défi, ta mère est sans pitié. Elle ne doit pas connaître Pierre de Coubertin et je ne crois pas qu'elle considère les échecs comme un jeu.
— Khatareh est vo... s'ébahit Juliette avant d'avoir croiser le regard de Shaw.
Elle se tut, mais elle eut tout à coup envie d'en savoir plus sur cette femme et elle ne se fichait plus du tout de savoir qui elle était. Alma n'avait qu'une seule fois évoqué son nom, mais Juliette avait décelé beaucoup d'admiration dans les yeux de la petite fille et Jen n'avait pas voulu en parler quand Juliette lui avait demandé qui était Sam et, ensuite, elles n'en avaient jamais reparlé.
Les premières fois que le docteur Deghati avait accompagné Jen à l'aréna, Juliette avait pensé qu'elle était sa grand-mère. Jen ne l'avait jamais détrompée, jusqu'à ce que Juliette eût fini par avoir un doute et lui posât la question.
— C'est vraiment ta grand-mère ?
— Si on veut.
— Comment ça, si on veut ?
— Si on veut, c'est tout.
Le ton n'avait pas été très engageant, le haussement d'épaules, agressif. Jen se mettait rarement en colère, mais Juliette savait qu'il ne fallait pas la chercher. Des filles qui l'avaient un peu trop asticotée sur la glace en avaient ensuite fait les frais. L'attaquante ne possédait pas une carrure impressionnante, mais elle était rapide et, une fois lancée, ses charges pouvaient s'avérer extrêmement puissantes. Juliette n'avait pas insisté et elle n'avait jamais osé aborder le sujet avec Khatareh. Elle aurait pu demander à Maria ou à Élisa qui connaissaient toutes les deux, aussi bien Jen que l'universitaire. Elle ne l'avait pas fait.
D'une manière ou d'une autre, le sujet attristait son amie.
Jen était Américaine, sa mère était Russe. Ou pas. Elle suivait des cours par correspondance, elle avait trois ans d'avance dans ses études et elle vivait avec une tutrice qui l'abandonnait parfois pendant des semaines. Derrière l'attaquante incisive, la co-équipière enjouée et modeste, se dissimulait une fille peu commune.
Que croyait connaître Juliette.
Il avait suffi de moins de trois heures pour remettre ses certitudes en question. Pour remettre en lumière, tout ce que qui lui avait paru bizarre dans la vie que menait Genrika. Les questions qu'elle avait tues sur le passé de son amie. Sur sa mère, sur Alice Cormier qui aimait à se faire appeler Root.
Mais Shaw lui tourna le dos, elle ausculta une nouvelle fois Genrika, s'assit en tailleur et interpella Brown :
— Alors, lieutenant ? Vous me racontez le Niger ?
Brown évita de parler des photos, de sa tentation d'en finir pour éviter à Maria de se voir encore une fois traînée dans la boue. Shaw l'écouta. Elle posa des questions techniques, pesta contre ces crétins d'officiers qui croyaient que l'insigne épinglé à leur col d'uniforme remplaçait l'intelligence, l'expérience les compétences. Elle s'illumina quand Brown lui raconta son combat contre le capitaine Sfeir.
— Tu aurais été fière de ta protégée, Sameen, lui lança Root. Elle a mené un très beau combat. Il faut dire que j'ai aussi tenu mon rôle à la perfection, ajouta-t-elle l'air faraud. Tu aurais adoré.
— Tu étais là-bas ?!
— Élisa avait besoin de mes lumières.
Un point à éclaircir plus tard.
— Et j'aurais adoré quoi ? Toi ou Brown ? demanda Shaw.
— Élisa sur le ring, moi en entraîneur, fanfaronna Root dans son rétroviseur.
Cette fois, Juliette ne comprenait plus rien. Alice Cormier avait accompagné Élisa au Niger ?
— Quel grade le type ?
Le ton était grincheux.
— Capitaine.
Shaw leva les yeux au ciel et invita Élisa à continuer. Juliette renonça à chercher des réponses. Élisa décrivit l'opération avec la même minutie qu'elle avait mise à rédiger son rapport de fin de mission. Elle apporta à Shaw tout ce que celle-ci désirait savoir, et y ajouta ses pensées et ses sentiments, tout comme elle l'avait fait quand elle rédigeait les rapports à son intention quand elle était en charge de Maria Alvarez. Parce que c'était Shaw, parce qu'elle se sentait confiance avec elle, parce qu'elle incarnait l'idée qu'Élisa se faisait d'un officier idéal. D'un officier à qui elle confierait sa vie les yeux fermés, pour qui elle mourrait de gaîté de cœur. Parce qu'aussi, elle était beaucoup plus que cela à ses yeux, même si elle évitait de le montrer à Shaw. Élisa ne s'en cachait pas, Maria le savait, Root aussi, Genrika s'en doutait, Alma n'en doutait pas. Mais elle était réservée. Shaw aussi, et que c'était sans importance, parce qu'elles fonctionnaient très bien ensemble de cette façon.
Shaw avait écouté avec attention. Elle appréciait la modestie de l'officier, son honnêteté, la confiance qu'elle lui témoignait. Brown marqua un temps d'arrêt quand elle relata le sauvetage de son sergent. La mort du petit soldat.
— Il... Il était prêt à tirer. J'ai... Je n' ai pas eu le choix. Mon sergent m'a dit la même chose. Mais on n'avait pas vu qu'il restait un homme dans le pick-up qu'avait renversé Root. Il avait tous failli mourir, mais Root...
Shaw l'arrêta.
— Brown ?
— Oui ?
— Il avait quoi de particulier ce djihadiste ?
— Celui dans le camion ? On s'est aperçu que c'était le conseiller militaire d'Amadou Koufa et...
— Pas celui-ci, l'autre ?
— L'autre ?
— Celui que vous avez descendu pour sauver votre sergent.
Brown détourna la tête.
— Brown, l'appela Shaw à mi-voix.
Root tendit l'oreille. Elle n'avait pas été témoin de cette scène. Elle se trouvait de l'autre côté du véhicule à ce moment-là, prête à tuer l'homme dissimulé dans le camion. Shaw avait décelé une gêne chez le jeune lieutenant. Brown refit face à Shaw.
— C'était un enfant, mon capitaine.
— Un enfant-soldat ?
Élisa confirma d'un signe de tête.
— Je ne savais pas, il portait un chèche. Je l'avais trouvé petit. Mais on ne voit rien quand il porte leur chèche.
— Comment vous en êtes-vous rendu compte ?
— Je voulais... Je ne sais pas trop. Il avait insulté Ende, il y avait tant de haine dans sa voix... J'ai voulu voir son visage.
— Qu'est-ce que vous... commença Shaw.
Root lui coupa la parole :
— Désolée, Sameen, on est arrivées.
Shaw lança un regard soucieux :
— Cette conversation n'est pas finie, lieutenant, la prévint-elle d'un ton sans réplique.
Brown se pinça les lèvres.
— Je suis à votre disposition, mon capitaine.
Root passa le portail d'une grande propriété et remonta une allée qui menait à une grande villa entourée d'arbres.
— Et voilà ! dit-elle en arrêtant le moteur.
— Tu es sûre qu'il y a tout ce qu'il faut ?
— Tu n'as pas de téléphone, Sameen ?
Shaw grimaça, elle ressortit une oreillette de sa poche :
— T'es là ?
— Oui.
— Tu ne vas pas encore disparaître?
— J'ai pris mes précautions.
— Pour ce que ça sert.
Le ton acerbe et l'humeur grincheuse, le manque de confiance, étaient justifié.
— Tu trouveras un bloc opératoire de campagne complet.
Shaw quitta son air revêche :
— Et Maria ?
— Elle arrive.
Shaw attendait d'autres précisions.
— Personne n'a été blessé, Maria souffre de simples contusions.
— Dues ?
— À l'impact des projectiles d'une grenade sting.
— C'est tout ?
— Elle a le nez cassé.
Anna ouvrit la portière arrière, Shaw se chargea de Genrika. La jeune fille marmonna indistinctement et enfonça le nez dans son cou. Élisa assura qu'elle pouvait marcher, Anna resta près d'elle et la rattrapa quand l'officier flancha. Root invita Juliette à la suivre.
Le SUV de Borkoof tourna dans l'allée. Anna portait son fusil sur l'épaule, elle lâcha Brown, épaula son arme, prête à faire feu. Root leva un sourcil. Shaw poursuivit son chemin, sans se retourner. La grande Russe le remarqua. Elle se rassérénera soudain et repassa un bras sous l'épaule de Brown. Sa réaction laissa Root perplexe.
— Aty, tu es en contact avec Anna ?
— Non.
Borkoof s'extraya de le SUV que lui avait réservée Athéna. Les portières passagers s'ouvrirent. Maria apparut la première, Anne-Margaret dans ses bras. Alma descendit à son tour. Elle ne courut pas vers Élisa, elle ne courut vers Shaw et, si elle s'inquiéta de voir Genrika dans les bras de la jeune femme, une femme inconnue soutenir Élisa, si elle reconnut Juliette, elle ne courut vers elles, elle ne s'ébahit de rien et elle ne salua personne. Elle rattrapa sa mère, s'accrocha à un pan de son manteau, et marcha pratiquement collée à elle.
Khatareh contourna le SUV. Son expression glissa quand elle découvrit Genrika dans les bras de Shaw. Quand elle remarqua la pâleur d'Élisa Brown.
Elle débarquait en plein drame. Une fois encore. Le scénario ne se différenciait de la première fois que par d'infimes détails. Mais il avait commencé par un jour ordinaire, l'irruption soudaine de faux policiers suivie un déferlement de violence, puis par une fuite, pour finir dans une immense villa, où, après des années de silence presque complet, elle retrouvait Sameen. Une Sameen aux abois, engagée dans de mystérieux combats contre d'encore plus mystérieux ennemis. Et encore une fois, elle la découvrait avec une enfant dans les bras. Blessée.
Khatareh se demandait comment une jeune fille promise à une brillante carrière de mathématicienne, à courir les colloques, à vivre une vie familiale sans histoire, avait pu s'attirer tant de drame, tant de violence, tant de morts. Si elle n'était pas responsable du destin chaotique échu à sa fille. Si Sameen, comme Sheller et Nergues, n'avait pas été elle aussi promise à mourir jeune.
Elle avait échappé à la mort à onze ans, elle l'avait bravé lors de ses stupides courses de voitures entre seize et vingt ans. Quatre ans de sursis avaient suivit avant que Sameen n'intégrât l'armée. Et depuis, Khatareh doutait que sa fille elle-même pût comptabiliser le nombre de fois où sa vie n'avait tenu qu'à un fil.
Khatareh, dans ses sombres moments, pensait qu'elle était maudite, qu'elle avait commis une faute, ou que la vie lui faisait payer ses dons et son génie insolent, d'autant plus insolent qu'elle était une femme. Une autre iranienne avait brillé au firmament des mathématiques, obtenu la médaille Fields tant convoitée. Maryam Mirzakhani était bêtement morte, à quarante ans, d'un cancer du sein. Elle avait été punie. Khatareh avait été punie à travers sa famille. Elle avait payé son génie de la mort de ses parents, de ses deux maris et de deux de ses filles. Il ne lui restait que Sameen. Elles n'avaient jamais été proches, pas comme Khatareh avait été proche de Sheller et de Nergues, mais la malédiction pesait aussi sur ses épaules. Sameen était différente, obstinée, violente, elle avait toujours échappé au destin qui lui était promis, parce que Matthew avait veillé sur elle, qu'il lui avait peut-être servi de bouclier, de protecteur magique tant qu'il était vivant, parce que ensuite, elle s'était montrée tellement teigneuse qu'elle avait survécu. Mais la violence et la mort s'accrochait continuellement à ses pas.
Khatareh combattait ces superstitions. Elle s'accordait le droit d'être une femme, d'être un génie, d'avoir réussi ses études et de s'épanouir professionnellement, elle s'accordait le droit de mener librement sa vie, de s'être mariée par amour, avec un étranger, avec un soldat ennemi, d'avoir été amoureuse. Passionnément. Elle n'avait pas aimé sa fille comme il eût fallu, elle s'était montrée mauvaise mère, elle n'avait cherché à la comprendre, elle ne lui avait donné ce dont l'enfant avait eu besoin. Elle n'avait pas compris certains de choix, Sameen l'avait parfois déçue, révoltée, mais elle avait aussi été fière de ses réussites, du sérieux dont elle avait toujours fait preuve dans ses études.
Elle lui avait mainte fois reproché de se montrer taciturne, grossière, immorale, violente, indifférente et irrespectueuse. Sameen l'était, mais elle ne résumait pas à cela. Au lac de la Prune, elle avait découvert que sa fille n'avait pas renoncé à sa vocation de médecin, qu'elle avait aussi su se ménager des amitiés sincères. Lionel Fusco, le jeune Lee qui en était plus ou moins amoureux, John Reese qui lui ressemblait, Genrika, Alma et Root, même si cette dernière n'appartenait peut-être pas à la catégorie des personnes dont une mère appréciait qu'elle fréquentât sa fille.
À Laval, elle avait enfin rencontré Maria Alvarez. L'affection que vouait la jeune Mexicaine à Sameen était profonde et se teintait, dans ses propos, d'une tendresse rieuse, qui déstabilisait l'universitaire.
Cette même affection et l'admiration que lui vouait Élisa Brown ne l'avaient tout d'abord pas étonnée. Brown appartenait à l'USMC, elle considérait Sameen comme un officier d'active et elle lui était inférieure en grade. Khatareh ne connaissait du jeune lieutenant que ce qu'en avait raconté Root quand elle avait rapporté leur combat de boxe à Bethesda et le fait que Sameen la trouvait « cool ». Elle avait imaginé un clone de sa fille : une femme violente, taciturne, renfermée et misanthrope.
Élisa Brown était réservée et pudique. Là, s'arrêtait la comparaison.
La jeune femme incarnait la fille, malgré son choix d'exercer un métier dangereux, dont tous parents rêvent, l'amie qu'on espère un jour rencontrer et dont on se désespère de n'avoir jamais croisé la route.
Elle était chaleureuse et tranquille. Intelligente et modeste. Elle se montrait indulgente envers les enfants, avec Alma et Genrika, tout comme avec Juliette et les Avalanches, mais aussi patiente, attentionnée, exigeante et ferme.
Maria Alvarez, quant à elle, séduisait son entourage, elle dégageait de l'énergie, de l'autorité et elle regorgeait de sensualité. Qu'elle donnât le sein à Anne-Margaret ou à sa fille, qu'elle fît la cuisine, qu'elle lût une histoire à Alma ou qu'elle répondît à ses questions curieuses, qu'elle assistât à un match de hockey ou qu'elle travaillât, sa présence irradiait l'espace. Elle attirait les regards. Consciente du pouvoir qu'elle exerçait sur les autres, elle jouait de ses charmes et de son charisme. Et elle en abusait parfois pour les impressionner ou les intimider.
Élisa Brown inspirait la confiance et la sécurité. La simplicité. Son grand naturel et sa retenue mettaient à l'aise. Khatareh n'était pas dupe. La jeune femme n'était pas exempte de défauts et de noirceur. Elle avait tué, elle tuerait encore. Elle avait participé à des conflits où se déchaînaient, dans un camp comme dans l'autre, la violence et la haine. Elle n'avait pu en ressortir indemne sinon elle n'eût pas été la femme qu'elle était à présent. Mais ses blessures ne rejaillissaient jamais sur son comportement. Elles ne l'avaient pas transformée en profondeur. Les traumatismes dont elle avait pu souffrir et dont elle souffrait peut-être encore, les épreuves qu'elles avaient pu traverser ne l'avaient pas détruite, ils n'avaient pas tué la jeune fille et la jeune femme qu'elle avait toujours été.
Khatareh observa les deux Russes. Cette grande femme aux cheveux noirs qui soutenait Élisa Brown et le géant blond qui était venu les sauver rue Principale. Elle les connaissait. La femme s'appelait Anna Borissnova, la femme que John Reese et Lionel Fusco avaient capturée au lac de la Prune, la femme qui avait voulu lui soutirer des informations sur Sameen, qui avait voulu l'enlever à l'université. La femme qui lui avait parlé de Sameen avant de partir retrouver les siens. La femme qui avait été une victime du Chirurgien de la mort.
L'homme avait lui aussi fait partie de l'expédition à Concordia. Sa taille et sa stature n'étaient pas de celles qu'on oubliait facilement.
Ils avaient d'abord été les ennemis de Sameen, ils la recherchaient pour la tuer. Ils étaient ensuite devenus ses alliés. Et maintenant ? Apprendrait-elle qu'ils appartenaient-ils eux aussi au cercle de ses amis ?
Et cette femme blonde qu'elle avait retrouvée en train de prendre soin de Maria ? Qui était-elle ?
Elle était Russe, mais elle ne ressemblait en rien à une mercenaire, et le géant veillait ostensiblement sur elle.
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Root pressa le pas pour ouvrir la porte d'entrée et laisser le passage à Shaw.
— Troisième porte à droite, Sam.
— Je sais. Et je vais avoir besoin de toi.
— Une façon de me dire que tu sollicites mon aide ?
— T'es toujours aussi con. Dis à Brown, Maria et à la gamine de venir avec nous.
— Sam, juste une chose, la femme blonde, c'est Yulia ?
— Tu es au courant ?
— Maria m'en a parlé.
Shaw se renfrogna
— Ce matin, seulement, temporisa Root. Parce qu'elle ne m'a jamais raconté que vous aviez été en contact avant aujourd'hui.
Shaw se fendit d'un petit sourire satisfait.
— Toi et Maria... Qui l'eût cru ?
— Toi.
Root eut un rire bref.
— C'est vrai, j'ai très vite vu que vous vous aimiez.
— Ouais, t'es tellement maligne, grommela Shaw entre ses dents.
.
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Il avait profité du vol, pour chercher des informations sur les noms mentionnés dans le rapport qu'on lui avait transmis.
Maria Alvarez.
Une Mexicaine. Il ne s'était pas intéressé à son parcours professionnel et politique, mais il avait dévoré les journaux à scandales qui la décrivaient comme une dépravée dénuée de la moindre morale. La rage avait petit à petit serré son estomac, avant que ses lectures n'embrasât son imagination.
Il avait tout d'abord délaissé les articles mentionnant l'affaire du Chirurgien de la mort, il était revenu, mû par l'instinct du jaloux. Et il l'avait reconnue.
Elle se tenait à côté de cette Alvarez, derrière elle. Il zooma et son esprit vit ce qu'une seule montrait : le regard attentif, protecteur et affectueux de sa femme posé sur cette femme.
L'agent Eckart.
Elle ne lui avait jamais dit avoir pris part à cette sordide histoire de tueur en série. Eckart n'existait pas.
Lisa ne s'appelait pas Eckart et elle n'avait jamais appartenu au FBI.
Que lui avait-elle caché d'autre ?
Il téléchargea toutes les photos sur lesquelles figurait sa femme. Toutes celles où sa femme apparaissait avec cette femme.
Jamais baiser avec une femme lui avait-elle affirmé ?
Le fringant officier US et la belle putain mexicaine.
Il démasquerait ses mensonges, elle lui avouerait ses vices et ses trahisons. Elle ferait amende honorable, elle expirait ses fautes. Et après... Après, il ne savait pas. Tout dépendait d'elle.
Elle quitterait d'abord l'USMC parce que ces fumiers couvraient ses frasques. Pire, ces salauds de militaires l'envoyaient s'adonner à la turpitude.
Cette Alvarez avait posé ses sales pattes sur sa femme, elle l'avait séduite. Lisa était faible. Perverse. Soumise. Il lui eût pardonné une aventure passée. Mais qu'elle osât le tromper ? Qu'elle osât renouer avec une amante alors qu'elle lui appartenait ?
Qui sait si sa mission à l'automne dernier n'avait pas consisté à s'envoyer en l'air, il ne savait où avec cette femme.
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Il s'était garé à proximité de l'adresse mentionnée dans le rapport. Bien à l'abri derrière des vitres teintées. Il avait attendu. Patiemment. Aussi patiemment que toutes les autres fois. Ses bagages contenaient un kit complet de surveillance. Caméra, micro, amplificateur de sons, jumelles, thermos de café au lait brûlant et très sucré, sandwichs et canettes de bière. Il avait ajouté des vêtements chauds et des chaufferettes en prévision du froid canadien.
Il grognait son inconfort et ses pieds froids quand un taxi avait déposé une première femme. Elle avait tiré une petite valise trolley du coffre. Il avait pris des photos avant qu'elle n'ouvrît la porte et ne disparût. Il ne l'avait pas retrouvée parmi les ceux qui avaient approché sa femme lors de l'affaire du Chirurgien de la mort. Il avait pesté parce qu'il ne voyait pas l'intérieur de la propriété, mais dix minutes plus tard une voiture avait libéré une place pratiquement en face.
Le portail s'était ouvert presque aussitôt après. L'inconnue conduisait une Jeep rouge. Lisa occupait le siège passager. Devant la porte d'entrée, se tenait une autre femme. Séduisante. Aguichante.
La haine l'avait un instant suffoqué. Les journalistes avaient dénoncé les mœurs dépravées de Maria Alvarez, ils relataient des anecdotes croustillantes et scandaleuses d'une femme qui, de par ses fonctions dans la société mexicaine, était censée incarner la loi et la respectabilité, mais si les mots choquaient, aucune photographie n'illustrait leurs assertions. Des sexe-tape avaient existé, il les avait cherchées. En vain. Maria Alvarez contrôlait son image. Elle apparaissait en tailleur, en robe fluide, élégante et colorée, mais sage, juge ou députée de la coiffure aux talons de taille modeste en passant par un maquillage discret et la serviette en cuir noir. Elle arborait parfois des tenues plus décontractées, des pantalons de toile plutôt larges et bien coupés, des chemisiers à manches courtes, des tee-shirt légèrement cintrées, mais jamais moulant. Des jeans. Aucune photo ne la montrait à moitié dévêtue, ivre ou en train d'embrasser goulûment un homme ou une femme.
Elle était prudente. Elle avait été à bonne école, à force de fréquenter les voyous, les criminels et les membres des cartels dont elle avait adopté les mœurs. Elle s'était fabriqué une apparence respectable.
Mais là, sur le perron de cette maison, elle lui apparaissait sous sa vraie nature.
La petite robe noire sans manche alors qu'il neigeait ?
Dans ses jumelles, il avait lu son inquiétude. Parce que son amante partait avec une autre femme ? s'était-il demandé la bouche inondée de fiel.
Une enfant s'était jointe à Alvarez. Elle au moins portait un pull. Il avait coché la case « Alma Alvarez ». Elle avait glissé sa main dans celle de sa mère. La Mexicaine s'était baissée et l'avait prise dans ses bras. Elle lui avait murmuré des paroles de réconfort :
— Ne t'inquiète pas, Alma, tu sais bien que Lissa est prudente et elle n'est pas toute seule.
Lissa...
Quel diminutif détestable. Il l'imaginait gémir « Lissa » quand sa femme la conduisait au septième ciel. Hurler peut-être. Quel dommage que le Chirurgien de la mort n'eût pas achevé le travail qu'il avait commencé sur la Mexicaine, que ses gardes du corps ne fussent pas arrivés trop tard.
Jonathan Foley n'avait aucune preuve qu'Élisa l'eût trompé. Ni Maria ni elle ne s'étaient livrées à des effusions devant ses yeux et rien dans leur attitude n'avait pu éveiller ses soupçons. Il en avait cure. Sa femme lui avait menti, Maria Alvarez passait une femme aux mœurs légères, c'était une bisexuelle notoire, elle n'avait d'ailleurs jamais réfuté cette allégation de la presse et l'avait même implicitement confirmée dans les interviews qu'elle avait données à la presse. À des magazines ou des quotidiens qui n'entretenaient que de lointains rapports avec la presse à scandale ou la presse people.
Élisa lui appartenait. Corps et âme. Il était son mari, son homme, son amant, son ami et sa famille. Sa seule famille. Il n'avait jamais rompu avec Barbara, James et Ethan Brown parce qu'ils servaient ses intérêts, parce qu'ils le soutenaient face aux velléité d'indépendance de sa femme. Leur appui accélérerait le renoncement à tout ce que sa femme pensait important dans sa vie, ce à quoi elle s'accrochait désespérément, alors qu'elle n'avait besoin que de lui.
La jeep avait démarré. Il l'avait prise en filature. Il était doué. Les deux femmes ne l'avaient pas repéré. Au parc d'Oka, il avait abandonné sa voiture, marché au hasard. Il avait retrouvé la jeep rouge garée devant auprès de deux véhicules noirs. Les véhicules étaient vides. Les chalets à proximité fermés. Il avait inspecté les lieux. Des traces de raquettes se dirigeaient toutes dans la même direction. Les deux femmes étaient peut-être parties en randonnée. La Mexicaine ne les avait pas accompagnées à cause de sa fille ou bien parce qu'elle ne possédait pas la condition physique de Lisa. L'autre femme était peut-être un officier elle aussi, une adepte de l'entraînement physique intensif.
Jonathan ne se plaignait pas que sa femme passe des heures à entretenir sa forme. Il appréciait sa résistance et sa force, les lignes de son corps, sa musculature. Il s'en sentait d'autant plus fort quand elle ployait sous lui, quand il la soumettait, une main posée sur sa tête, qu'elle s'agenouillait devant lui, qu'elle prenait la pause qui lui plaisait.
Il était retourné à l'accueil. Il avait appris que trois chalets avaient été loués pour le week-end. L'un par deux amis passionnés de ski de fond, l'un par deux adolescentes et le dernier par deux jeunes garçons. Jonathan Floley avait loué un chalet.
Il n'était pas équipé pour se lancer sur des pistes enneigées et il n'avait pas envisagé pas de confondre sa femme au parc. Elle aurait trouvé une excuse, l'autre femme l'aurait couverte, comme la couvrait l'USMC depuis des années. Il passerait pour un jaloux et un imbécile, elles invoqueraient la raison d'État ou une mission top secret. Lisa rendrait des comptes, mais elle lui en rendrait chez eux, dans leur maison. En attendant, il boirait jusqu'à la lie la coupe de sa trahison.
Il avait loué un chalet avec vu sur la Jeep rouge et il avait attendu le retour de sa femme derrière la fenêtre. Avec tout son matériel. Il en avait aussi profité pour placer un mouchard indétectable sur la Jeep. Un gadget qu'il s'était procuré à prix d'or sur Internet.
Un 4x4 était passé en trombe une heure et demie après son arrivée. Il avait foncé dans la direction qu'avait prise sa femme et Jonathan n'avait pas eu le temps d'apercevoir les passagers.
Vingt-cinq minutes plus tard, il avait entendu une explosion dans le lointain. Des échos de tirs. Il ne leur avait donné aucune interprétation.
Il s'était préparé un café sans quitter la fenêtre des yeux. Il avait grignoté des gâteaux qu'il avait achetés dans la première supérette qu'il avait vue en sortant de l'aéroport.
Quarante minutes s'étaient écoulées sans nouveaux éléments notables. La neige, les arbres, les chemins qui partaient dans diverses directions, n'avait rien éveillé dans son esprit. Il n'avait jamais été sensible aux charmes de la forêt. Il préférait la plage et la mer. Les espaces ouverts qu'il maîtrisait. L'ennui avait exacerbé sa colère, sa frustration. Il avait ressassé son malheur, son désespoir. Son amour bafoué.
Il pouvait la quitter, l'abandonner à ses ridicules rêves de gloire, à ses liaisons adultères, à ses vices. James Brown avait raison, Lisa ne l'aimait pas à la mesure de ses qualités. Elle ne le méritait pas. Mais il l'aimait. Il aimait son corps, son âme. Elle était imparfaite, elle avait fait les mauvais choix, elle s'était fourvoyée, elle gâchait sa vie, mais il la sauverait. Et elle finirait pas l'aimer comme il le méritait.
Le 4x4 était revenu. Il avait stoppé auprès de la Jeep rouge. La femme de la rue principale conduisait. Elle était descendue et une femme qu'il n'avait jamais vue auparavant l'avait rejointe. Elle avait ouvert les portières. Une adolescente en parka rouge s'était d'abord montrée. Le visage marqué de coups.
D'où sortait-elle ?
Il n'avait pas fini d'être surpris. Une très grande femme était apparue, elle s'était penchée dans la voiture et elle avait aidé Lisa à descendre. Sa Lisa. En sang.
La grande femme avait passé son bras en travers de son dos et l'avait soutenue jusqu'à la Jeep. Il avait ajusté ses jumelles sur sa femme. Il ne bénéficiait pas d'un très bon angle de vu, mais il distingua la tête bandée et la parka déchiquetée en deux endroits. L'autre femme qu'il ne connaissait pas avait transporté une jeune fille dans ses bras.
Il s'était souvenu de l'explosion, des tirs. Dans quelle panade s'était encore fourrée sa femme ? La guerre ne lui suffisait pas ? Il lui fallait encore courir après les tueurs en série ? Après qui en avait-elle cette fois-ci ? Des narco-trafiquants ? Des trafiquants d'armes ? Une mafia russe ? Des agents secrets ? Avait-elle signé sans le lui en faire part, sans le consulter, un contrat pour intégrer les forces spéciales ? Elle manquait d'aventure ? Elle aspirait à des doses d'adrénaline si concentrées que ses missions en Orient ou au Sahel ne la satisfaisaient plus ?
Surpris par la tournure des événements, il en avait oublié de prendre des photos. Quand il s'en aperçut, les deux adolescentes et l'une des femmes inconnues avaient disparu à l'intérieur de la Jeep. Il se rattrapa sur la grande femme. Une trentaine de clichés avant qu'elle ne s'installât au volant de la 4x4 noire. La Jeep rouge était repartie avec ses cinq passagères, la 4x4 noire l'avait suivie. Il avait attendu dix minutes, avant de rassembler ses affaires et de les suivre.
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Une villa de luxe. Dans un quartier de luxe. Son expérience d'agent immobilier estimait la plus modeste demeure du quartier à deux millions de dollars. Celle où se trouvait sa femme à plus de quatre millions. Elle s'érigeait au cœur d'un parc magnifique, en hauteur sur les rives du Lac des deux montagnes. En face du parc d'Oka.
Lisa avait le sens de l'humour.
Trois véhicules étaient garés devant la villa. Le 4x4 et la Jepp rouge du parc d'Oka et un SUV. Jonathan était arrivé trop tard pour savoir si le SUV avait précédé les deux autres voitures ou pas. Il avait discrètement passé la grille de la propriété, il s'était engagé dans le bois qui la cernait.
Maintenant, il surveillait la villa, allongé sur une couverture. Il aurait vite froid.
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Maria donnait le sein à Alma.
Elle était ressorti de la salle de soin le nez en place. Elle s'était excusée auprès de Juliette de l'abandonner. Shaw soignait l'adolescente et elle avait bougonné :
— Je ne vais pas lui taper dessus.
— Sameen est un excellent médecin, Juliette. Et si cela peut te rassurer, c'est une très bonne amie d'Élisa.
— Mouais, faut pas exagérer.
— Je n'exagère rien. Tu es une très bonne amie d'Élisa
Root avait exhibé un sourire radieux. Elle avait fait trois pas et, parce que Shaw tâtait doucement les côtes endolories de l'adolescente et qu'elle avait les mains prises et l'esprit occupé, elle l'avait embrassée sur la tempe.
— Root, avait protesté Shaw.
— Sameen est un ange de douceur quand elle joue au docteur, avait gaiement susurré Root.
Shaw avait soufflé sa réprobation, mais elle avait continué son examen. Un examen qui avait confirmé les dires d'Alice Cormier. De Root. La jeune femme avait les mains douces et précautionneuses. Juliette avait connu des médecins et des soigneurs autrement plus rudes.
— Je ne veux pas laisser Alma toute seule, ajouta Maria. L'attaque de maison l'a traumatisée.
Juliette avait levé des yeux ronds.
— Je t'attends dans le salon, Juliette, conclut Maria. Prends soin d'elles, Sameen.
— Je vais toutes les laisser crever.
Le rire de Maria perla. Un vent de bonne humeur et de gaîté bienvenue auquel se joint Brown, Root et plus discrètement Juliette. Shaw secoua la tête.
— Ne me dis pas que tu l'aimes bien toi aussi, grogna-t-elle à Juliette sans relever la tête.
— Euh, ben, balbutia la jeune fille pas très sûre de ce qu'il convenait de répondre.
— Elle est insupportable.
La porte se rouvrit :
— Je t'ai entendu Sameen.
Cette fois-ci Root et Brown se prirent à rire franchement. Shaw n'avait pas trouvé la réplique adéquate et la porte s'était déjà refermée. Elle maugréa le mot débile. Juliette craignit des soins plus douloureux, mais les mains du médecin restèrent légères.
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Alexeï veillait sur Anne-Margaret. Il la berçait dans ses bras en lui chantant de vieilles berceuses russes qu'Anna pensait être la seule à connaître. Il se déplaçait d'un pas tranquille et chaloupé à travers le salon. Il était...
La grande Russe plissa légèrement des yeux. Comment n'avait-elle pas réalisé avant ? Comment avait-elle pu être aussi aveugle ? Elle n'avait jamais pensé à être mère, consciente de son absence d'émotion, de sa froideur. L'idée lui parut tout à coup envisageable. Elle ne changerait pas, mais qu'importait si Alexeï était là. Il pallierait son manque de chaleur, sa maladresse. Sa retenue.
S'il était d'accord.
— Elle est mignonne, tu ne trouves pas ? lui dit-il soudain.
— Oui, approuva Anna.
— C'est une belle enfant, mais elle n'aura pas les yeux bleus.
Il releva la tête. Ses yeux bleu-gris plongèrent dans les yeux bleu électrique d'Anna. Le regard rieur et tendre dans le regard impassible et sérieux. Dans le regard toujours aussi sérieux, mais plus aussi impassible. Anna souriait. Ses traits n'avaient pas bougé, mais son regard ne pouvait tromper Alexeï. Depuis longtemps, il avait remarqué cette particularité chez elle. La couleur extraordinaire de ses iris captait l'attention, les gens ne relevaient que leur couleur, elle les fascinait tant qu'il en oubliait le reste. Pas lui.
Elle avait compris. Il croyait avoir atteint le summum du bonheur quand elle lui avait déclaré vouloir connaître sa mère et ses sœurs. Il se trompait.
Elle le dardait de son regard brillant, il se troubla, baissa le regard sur l'enfant qu'il portait dans ses bras et se remit à chanter pour se donner de la contenance.
Anna aperçut Yulia. La jeune femme revenait des toilettes et contemplait le salon d'un air perdu et bouleversé.
Sa fille se vidait de son sang dans un bloc opératoire de fortune. La femme qu'Alexeï avait secourue donnait le sein à sa fille. Une fille bien trop âgée pour téter encore. Une autre femme était revenue blessée avec Genrika et elle ne savait toujours pas qui était la femme âgée qui était remontée de la cave avec les deux enfants.
— Yulia ?
La jeune femme se tourna vers Anna Borissnova.
— Tu ne veux pas venir avec moi faire un tour ? fit-elle en russe.
Les yeux de Yulia se portèrent malgré elle vers le couloir où Sameen et sa fille avaient disparu.
— Tu connais Sameen. Genrika est entre de bonnes mains. La blessure est impressionnante, mais elle ne met pas sa vie en danger. C'est Root qui lui a tiré dessus, Brown m'a raconté...
Yulia fronça les sourcils.
— Brown est la femme qui a été blessée, c'est un officier de l'armée américaine. Elle m'a raconté que Root était une tireuse hors pair.
— Anna, qui sont ces gens ?
— Et bien, je te présente, Maria Alvarez, dit-elle en la désignant d'une geste de la main. Elle était juge au Mexique, elle a aussi été députée et membre de la Commission interaméricaine des droits de l'homme. L'enfant qu'elle tient dans ses bras est sa fille. Voici Khatareh Deghati, c'est une mathématicienne et elle est professeur à l'université de Concordia à Montréal, c'est aussi la mère de Sameen.
— L'enfant dans les bras d'Alexeï est, si je ne m'abuse, la fille de Sameen.
Elle passa à l'anglais :
— Madame, demanda-t-elle à Maria. C'est Anne-Margaret, n'est-ce pas ?
— Vous saviez que Sameen avait un enfant ?
— Elle nous l'a dit, et Yulia a lu une partie de son carnet de bord.
— Elle a écrit un carnet de bord ?
— Oui.
— Pour Anne-Margaret ?
— Oui.
— J'en tiens un pour Alma.
Elle caressa la tête de sa fille. Alma lâcha son sein :
— Sameen t'aime bien, elle a copié sur toi.
— Peut-être.
L'enfant se releva, mais elle resta collée à sa mère, Maria réajusta ses vêtements.
— Vous pouvez me rendre Meg, Alexeï.
Le géant lui tendit l'enfant. Il s'accroupit ensuite devant Alma.
— Et si on allait fabriquer un totem ? lui proposa-t-il.
— … ?
— Un grand totem protecteur en neige, expliqua-t-il.
— Il protégera la maison ?
— Oui.
— Un ours ?
— C'est une bonne idée.
— Si c'est un ours, il saura que tu es là et que nous sommes tes amis.
— C'est vrai.
— Mama ?
Maria ne remettrait jamais en cause la confiance qu'elle accordait au Russe, mais les événements de la matinée ne l'incitaient pas à se séparer d'Alma.
Un téléphone vibra. Celui d'Anna. La grande Russe, consulta l'écran et le tendit à Maria sans mot dire.
La zone est sécurisée, Alexeï est prudent, il ne s'éloignera pas.
— La maison était censée être sécurisée, maugréa Maria entre ses dents.
Ici, la villa est en circuit fermé, un brouilleur l'isole des connexions extérieures.
— …
Rue principale, je ne pouvais pas empêcher Gen d'appeler ses amis, ou ses amis de l'appeler. La maison était sous protection, mais elle n'était pas coupée du monde. Vous pouvez vérifier si vous voulez.
Faire confiance. Combattre l'angoisse. Ne pas transmettre ses peurs. Ne pas céder à la paranoïa.
Pour vivre. Pour profiter de la vie et pour offrir à Alma la vie d'enfant qu'elle méritait.
— Tu peux y aller, Alma. Alexeï...
— Comme à la prunelle de mes yeux, madame. Nous resterons devant la porte d'entrée.
Alma sauta sur ses pieds et attrapa la main d'Alexeï. Le contraste qu'il offrait la frappa encore : l'homme et l'enfant. La petite fille, brune et hâlée et le géant blond. L'un et l'autre mettaient leur taille en valeur. Alma paraissait plus frêle et plus petite qu'elle ne l'était en réalité et Alexeï beaucoup plus grand et plus large que son mètre quatre-vingt quinze et ses quatre-vingts-dix kilos.
Alma le retint soudain en arrière. Elle se retourna et dévisagea les occupants du salon un à un. Sa mère qui avait été frappée, mais que Sam avait soignée, Anamaga calme et sereine, bien au chaud entre ses bras protecteurs, Khatareh aussi impassible qu'à son habitude, Anna et... Elle tira sur la main de Borkoof. Il se pencha vers elle. Elle tira encore. Il se baissa à sa hauteur. Elle mit ses deux mains autour de son oreille.
— Alessieï, c'est qui la dame blonde avec le bonnet ?
Que pouvait-il répondre ? Qu'avait-il droit de répondre ?
— C'est la maman de Gen, Alma, répondit pour lui Maria.
La petite fille fronça les sourcils.
— C'est pas Sam la maman de Gen ?
— Sameen est la mère d'Anamaga, Alma.
— Je sais, mais Gen...
Gen ne lui avait jamais parlé de sa vraie mère. Elle ne lui avait jamais montré de photos d'elle et, quand Alma avait posé des questions, Genrika lui avait simplement dit qu'elle était partie.
Alma avait surtout reçu les confidences de Genrika.
L'enfant adorait Shaw, Genrika l'aimait. Elles avaient souvent évoqué sa figure. Alma disait : « Comme Sam » « Si Sam était là. ». Elle se montrait intarissable sur ses exploits aux Seychelles et elle entremêlait à ses récits l'amour qu'elle vouait à Élisa Brown. La sincérité et l'innocence d'Alma avait déteint sur Genrika. Alma s'inquiétait de ses sentiments pour les trois femmes de sa vie. Genrika n'avait pu faire autrement que de la rassurer. Que de la conforter dans ses jugements. Oui, elle aimait Sam, oui elle aimait Élisa, et oui elle aimait Maria. Une affirmation qu'elle avait dû répéter à de nombreuses reprises. À de plus nombreuses reprises en ce qui concernait Shaw, parce qu'Alma s'était inquiété de la colère ou du dépit que manifestait parfois Genrika quand elle évoquait Shaw.
Durant deux ans, Genrika avait déversé sur Root la peine née avec départ de Shaw. Elle l'avait partagé. Elle avait aussi craché son fiel. Dans ses plus mauvais jours, elle avait méchamment reproché à la jeune femme, les sentiments qu'elle éprouvait elle-même. Il lui arrivait aussi, même si elle ne l'avait jamais exprimé à haute voix, de tenir Root responsable du départ de Shaw. Parce que Root n'avait pas su la retenir, parce qu'elle ne lui avait pas apporté ce dont Shaw avait eu si désespéramment besoin. Genrika dans ces moments-là haïssait Root. Elle s'enfermait dans sa chambre et refusait de lui parler. Elle bravait son autorité, celle d'Athéna qu'elle tenait pour autant responsable de l'absence de Shaw et quand Root ou l'IA avait bloqué ses accès aux réseaux, Genrika sortait écumer les malls ou se jetait dans son lit et s'abrutissait de sommeil et de noires pensées.
Root, quand Genrika perdait espoir, lui servait de déversoir, de bouc émissaire et de tête de Turc, mais Root était partie en novembre et Genrika s'était retrouvée seule avec sa tristesse. Avec son manque.
Khatareh, qu'elle voyait régulièrement, ne lui avait été d'aucun secours et Genrika n'aurait jamais osé la prendre comme souffre-douleur ou l'accuser, à tort ou à raison, d'être responsable du départ de sa fille. Khatareh était aussi sacrée à ses yeux que l'avait été son grand-père.
Inconsciemment, elle avait tu ses sentiments face à Maria parce qu'elle avait senti que la jeune Mexicaine ne se serait pas prêtée au jeu. Quant à Élisa, elle était trop droite, trop confiante, Elle n'avait jamais douté. Genrika leur gardait aussi rancune d'avoir été choisies. D'avoir vu Shaw avant elle, d'avoir su pour Anne-Margaret. D'avoir été préférées.
Alma avait entendu l'affection que Genrika éprouvait pour Shaw, elle avait enregistré ses regrets. L'enfant imaginait parfois que sa mère partait, que les « méchants » l'enlevaient, qu'elle mourait. Alma pleurait dans son lit. Elle imaginait sa vie sans elle. Privée de son attention, de sa tendresse, de sa protection, de sa présence.
À ses yeux, Genrika vivait le drame que s'inventait Alma. Elle ressentait « pour de vrai » l'absence de Shaw. Exactement comme Alma vivrait l'absence de sa mère si celle-ci venait à disparaître.
Dans son esprit, Shaw était devenue pour Genrika ce que Maria était pour l'enfant.
Sa mère.
.
.
Une main secoua le garçon. Il grogna, s'enfonça la tête sous les draps.
— Allez gamin, il est temps de se réveiller.
La voix grave. L'anglais. L'accent américain.
Xavier se figea de terreur. Puis ses poings se fermèrent et il se recroquevilla en position de fœtus. Un poids sur le matelas. Il serra les paupières, les mâchoires, son cou rentra dans ses épaules.
— Tu lui fais peur, Lionel. Pousse-toi.
Une voix de femme. Xavier se détendit, le lit s'allégea, une main sur son épaule. Le garçon se raidit une nouvelle fois.
— Xavier, nous sommes policiers.
La phrase avait été prononcée en français teinté d'un fort accent anglophone. Ni trop américain, ni trop anglais. Des Canadiens ? La gendarmerie ? Il ouvrit les yeux et se tourna légèrement. Une femme. Jeune et rousse. Elle ressemblait à Océnane.
— Ils sont d'accord, Xav.
L'interpellé bascula sur le dos. Maxime se tenait derrière la jeune femme. Un petit homme replet aux cheveux frisés souriait amicalement. Xavier se redressa sur son séant. Il se massa le poignet gauche. De vilaines traces rouges témoignaient d'entraves. Ses yeux balayèrent le dessus du lit. Les liens gisaient abandonnés.
— Tu as été attaché ? demanda Maxime.
Xavier chercha de l'air. L'irruption des hommes, leur violence, les menaces :
— Je...je...
— Xav, qu'est-ce qu'il s'est passé ? Où est Juliette ? Elle est partie avec Jen ?
— Non.
Les larmes jaillirent. Xavier les essuya avec le dos de sa main.
— On a été agressés, des types... ils ont emmené Juliette, il l'ont frappée et euh, il cherchait Jen. Je... je ne sais pas pourquoi.
Il remonta ses genoux et plongea sa tête dans ses mains.
— Ils m'ont attaché et après il y a eu cette femme. Elle m'a dit de ne pas m'inquiéter, que tout allait bien. Que Juliette allait bien et que je la reverrai plus tard. Elle avait l'air bizarre, et elle m'a fait une piqûre. Après... après je ne sais pas...
L'arrivée inopinée de la femme l'avait autant terrifié que l'intrusion des hommes bien plus tôt dans la journée. Xavier avait perdu la notion du temps. Entravé, nu, exposé, il avait très vite souffert de crampe. Le chauffage fonctionnait, mais il n'avait pas été réglé pour permettre de rester immobile et sans vêtements pendant des heures.
La femme portait une cagoule et des lunettes, elle parlait avec un très fort accent de Québec et lui avait surtout tenu des propos étranges. Elle l'avait gaiement félicité d'avoir usé de préservatifs et lui avait vanté les bienfaits d'une petite sieste réparatrice. Ses gestes précis, l'empressement qu'elle avait mis à préparer une seringue et à lui poser un garrot, démentaient sa gaîté insouciante. Il l'avait suppliée de ne pas le piquer, elle l'avait réprimandé d'un claquement de la langue. Ils dormait déjà à moitié quand il l'avait senti le libérer de ses liens et le couvrir.
Élisabeth Sanders traduisait. Du mieux qu'elle pouvait. Une main rassurante sur l'épaule du jeune homme.
— Why bizarre ? demanda Lionel.
Xavier releva un visage baigné de larmes et répondit en anglais :
— Elle faisait peur.
— Pourquoi ?
— On aurait dit une folle.
Fusco grimaça. Root. Il avait pensé à Shaw. Shaw pouvait inspirer la peur. Mais Shaw n'avait jamais eu le profil d'une frappa-dingue. Ni le comportement d'une frappa-dingue.
— C'était un agent de chez nous, expliqua Fusco au garçon.
— Mais... Et les hommes ? Qu'est-ce qu'ils voulaient ?
— Des informations.
— Il voulait Jen, ils l'ont appelé par un drôle de nom.
— Mouais. Ne t'inquiète pas de ça, gamin.
— Mais...
— Vos deux amies sont en sécurité. On va vous raccompagner chez vous.
Dehors, la tranquillité légendaire du parc d'Oka avait disparu. Les lieux étaient envahis de camions, de voitures, de véhicules blindés. Agents de la sûreté du Québec, militaires et gendarmes s'affairaient et souillaient le manteau de neige jusqu'à le transformer en bouillaque noirâtre.
Un officier de la gendarmerie vint à leur rencontre.
— Vous avez fini ? Dit-il d'un ton revêche. On peut enfin faire notre travail ?
— La maison est à vous, répondit Fusco d'un air bonhomme.
— Et les gamins ?
— Ils n'ont rien d'intéressant à vous apprendre. Ils dormaient et ils ont été drogués.
— Comment est-ce qu'on peut laisser des Américains se mêler de nos affaires ? maugréa l'officier.
— Téléphonez à votre commissaire, suggéra Sanders.
L'officier lui lança un regard noir.
— Vous allez les ramener chez eux ?
— Oui.
L'inspecteur souffla.
— C'est un sacré bordel, ici. Je ne sais pas qui a été envoyé récupérer les deux filles, mais ils n'ont pas joué la discrétion. On a dénombré onze corps et on ne sait pas combien d'autres gisent avec l'hélicoptère au fond de l'eau. Un Griffon* piqué à Saint Hubert au 438e. On est au Canada, tabernake, pas au Mexique.
Fusco n'avait pas envie de discuter avec l'officier, il fit signe à Sanders et les deux lieutenants engagèrent Maxime et Xavier à les suivre. Ils les escortèrent à leur voiture.
Ils ramenèrent les deux garçons chez eux. Xavier retomba dans un état apathique durant le trajet. Maxime n'avait rien vu, rien compris, il avait dormi et ni les hommes de mains envoyés après Genrika ni Root ne l'avait réveillé. Il profita du trajet pour tenter d'en savoir un peu plus. Fusco et Sanders se montrèrent prudents, ils évoquèrent une histoire de témoin sous protection.
— Jen. Il cherchait Jen ? s'étonna Maxime. Pourquoi ?
— Ils avaient besoin d'elle pour coincer quelqu'un d'autre.
— Mais elle était partie quand ils sont venus ? Je ne me souviens de rien.
— Ils t'ont drogué.
— Mais pourquoi ont-ils emmené Juliette ?
— Pour être sûrs que Gen se livre gentiment à eux.
— C'est horrible. C'est elle, le témoin sous protection ?
— Non.
— Mais elle le connaît ?
Maxime était amateur de film d'action américain.
— Oui.
— Xav...
Maxime ne continua pas. Son ami était appuyé contre la vitre de la portière. Des larmes coulaient silencieusement sur ses joues.
— Xavier... fit doucement Maxime.
— Je l'ai laissée, Maxime. Ils l'ont frappée et je ne l'ai pas défendue. Je suis qu'un pauvre type, elle...
Ses larmes redoublèrent.
Sanders conduisait, Fusco se tortilla sur son siège :
— Ils étaient combien, les gars qui vous ont attaqué ?
— Quatre sanglota Xavier.
— Armés ?
— Oui.
— Avec quoi ?
— Des pistolets et des petites mitraillettes.
— Tu voulais faire quoi, gamin ? Sortir tes griffes et tous les égorger ? Si tu avais joué au héros, tu serais mort, et ton amie aussi.
— Je suis un minable.
— Tu es brave garçon et ton amie va bien. Tu la reverras demain ou après-demain en pleine forme.
— Je ne veux plus la voir.
Fusco se retourna. Maxime passa son bras autour des épaules de son ami.
— Peut-être qu'on ne devrait pas les séparer. Il ne va pas très bien.
— On passe d'abord chez Maxime ?
— Ouais.
Sanders comprenait toujours tout.
— Mais je te laisse la main face aux parents, Lionel.
— Mais tu viens avec moi. Tu inspires confiance, tu es une femme, ça passera mieux si tu es là.
Les parents de Maxime avaient téléphoné à ceux de Xavier, ils avaient lu sur Internet qu'un hélicoptère s'était écrasé dans le parc d'Oka et l'incapacité de joindre leur fils les avait inquiétés. La bonne figure d'Élisabeth, la diplomatie et la persuasion dont fit preuve Lionel, les papiers dont ils étaient munis et le coup de fil au commissaire de la gendarmerie royale canadienne en personne arracha l'accord des parents de Maxime. Le garçon les embrassa, leur assura qu'il allait bien, qu'on ne lui avait pas fait de mal, et que Xavier avait besoin de lui.
Ses parents s'inquiétèrent. Fusco minimisa les traumatismes subis par l'adolescent.
Pierre et Céline Deschênes avaient téléphoné à la Sûreté qui les avait renvoyée à la gendarmerie. On les promena de poste en poste avant qu'un sergent ne s'avisât de leur identité. Il avait pris la communication, leur avait servi un discours officiel, il avait reçu des instructions, leur expliqua que leur fils avait été pris par hasard dans une histoire qui ne le concernait aucunement et qu'il allait bien et qu'une équipe de policiers le ramènerait bientôt à son domicile. Il éluda les questions trop précises, calma les inquiétudes légitimes des parents avec le professionnalisme d'un officier habitué à négocier avec les civils et les criminels. Les parents avaient évoqué l'hélicoptère qui s'était abîmé dans le lac de la Serpentine, les scènes de guerre décrites par les journaux.
— Votre fils n'a pas bougé du chalet, il n'a en aucun cas été mêlé à cet événement.
Ils guettaient le retour de leur fils derrière leurs fenêtres. L'arrivée des deux policiers les précipita dehors.
— Nous vous avons ramenés parce que c'était plus simple et que Gen est une citoyenne américaine. La sûreté du Québec et la gendarmerie royale ont accepté de vous laisser tranquilles aujourd'hui. Vous n'avez rien fait de mal. Gen et Juliette non plus. Répondez à leur question sans vous poser de question. Ils vous proposeront de rencontrer un médecin. Ne refusez pas son aide.
— Mais Juliette et Jen, elles sont où ? Et quand est-ce qu'on les reverra? demanda Maxime.
Fusco se mâchouilla les lèvres.
— Chaque chose en son temps répondit Élisabeth Sanders.
Elle n'ajouta pas d'autres mots, les parents de Xavier accourraient. Les deux lieutenants leur confièrent les deux garçons et remontèrent en voiture.
— Merci, merci, répéta Céline Deschêne des larmes aux yeux.
Sanders démarra. Fusco bougonnait dans son coin.
— Lionel on va où maintenant ?
— Chez Juliette Pomerleau.
— Leur dire quoi ?
— Des salades, ronchonna-t-il.
— Eh, je suis comme toi, ne passe pas ta mauvaise humeur sur moi.
Il s'excusa auprès de sa co-équipière.
.
Ils tapaient des rapports en retard quand leurs capitaines les avaient convoqué dans son bureau. Ils avaient poussé des papiers dans leur direction.
— Des billets pour Montréal.
Élisabeth Sanders avait pris un air perplexe. Pas Fusco. La mère de Shaw habitait et travaillait à Montréal, Genrika vivait à Montréal.
.
La jeune fille lui avait téléphoné. Root avait été blessée au cours d'une opération militaire au Niger — comme si le fait que Root participât à une opération militaire était tout à fait normal — elle avait été blessée — comme par hasard, il n'avait même pas cherché à imaginer ce qu'elle avait bien pu faire là-bas au milieu du désert, des Marines et des djihadistes. La présence d'Élisa Brown n'avait en rien calmé ses inquiétudes — elle avait été rapatriée gravement blessée aux États-Unis où elle était restée plus d'un mois et demi en convalescence. Lionel eût bien aimé être au courant, lui envoyer des fleurs, des chrysanthèmes qui l'eussent fait rire, mais non, il n'en avait rien su avant que Genrika ne lui en parlât. Root, Shaw, Reese, ces abrutis partaient sans rien dire, souffraient en silence, oubliaient leurs amis et seraient capables de mourir seuls dans leur coin sans personne à leur côté pour leur tenir la main et rendre leurs derniers instant plus doux. De le laisser avec ses regrets. Une peine que lui épargnerait sa partenaire s'il lui arrivait malheur. Elle ne le tiendrait pas dans l'ignorance — Root était ensuite repartie pour la Thaïlande, Genrika n'avait pas précisé pour quelle raison. Fusco n'avait pas besoin de précision. Crunchy était partie sauver le monde; s'il cherchait bien, il découvrirait au pays du sourire bien des meurtres et des explosions inexpliqués.
Toute frappa-dingue qu'elle était, Root, Fusco en convenait, s'avérait une tutrice-maman-protectrice, attentionnée. Genrika vivait sous la protection de Maria Alavez et du sémillant lieutenant Brown. À moins que ce ne fût de la sémillante Maria Alvarez et du sympathique lieutenant Brown.
Il appréciait les deux femmes. Il avait souvent regretté en vivant aux côtés de Maria Alvarez à Washington que la mère de Lee ne lui ressemblât pas. Maria Alvarez n'abandonnerait jamais sa fille. Il avait cru sa femme semblable en cela. Elle était pourtant partie, sans qu'il niât ses propres responsabilités dans sa décision. Elle l'avait quitté lui et Lee sans faire de distinction. Elle les avait rayés de sa vie. Il comprenait qu'elle eût voulu changer de vie, refaire sa vie, mais qu'elle abandonnât son fils ? Ça il ne le comprenait pas.
Maria Alvarez était différente. Elle braverait la vie, l'enfer, les hommes, Dieu et le Diable pour sa fille. Sans renoncer pour autant à ses combats et à ses amours. Son investissement dans l'affaire du Chirurgien de la mort le prouvait. Fusco l'admirait et il aimait son esprit vif. Il avait fréquenté beaucoup de juges au cours de sa carrière de policiers, peu d'entre eux avaient additionné les qualités dont faisait preuve la juge mexicaine : intégrité, intelligence, probité, courage, opiniâtreté, humanité.
Quant à Élisa Brown, il était difficile de ne pas trouver la jeune femme sympathique. Elle ressemblait à Élisabeth Sanders. C'était une amoureuse de la nature, une fille simple, passionnée par son métier, une femme droite, courageuse et chaleureuse. Un voile passait parfois sur son visage et ses yeux devenaient plus vert.
La vie s'était montrée moins clémente envers le jeune lieutenant de l'USMC qu'envers le jeune lieutenant de police, mais elle n'avait pas réussi à complètement gommer son heureuse nature.
Lionel s'interrogeait sur l'affection qu'il avait décelée entre Shaw et le jeune officier de l'USMC. Brown ne possédait aucun des traits les plus marquants de Sameen : la violence, l'attitude hostile qu'elle arborait face à des inconnus, son impassibilité, son rejet des effusions sentimentales et des témoignages d'affection. Elles étaient soldats, officiers, mais Shaw était une tueuse, une tireuse d'élite. Pas Élisa. Il connaissait assez Shaw pour savoir que la jeune femme n'était pas aussi indifférente aux autres qu'elle le prétendait, qu'elle possédait un cœur. Un cœur dévoué qui battait pour son pays, pour ses patients, pour ses amis et Fusco enorgueillissait de compter parmi ceux-ci.
C'était étrange. Il s'était pris d'affection pour des marginaux.
John. Sameen. Root.
Il s'était d'abord méfié d'eux et ils l'avaient terrorisé.
Root était un mystère et il en était ridiculement tombé amoureux. Pas fou amoureux, mais il se savait sensible à son charme. Très sensible.
Shaw cachait des blessures derrière sa carapace, un humour qu'il goûtait derrière sa morgue, une grande modestie et beaucoup de pudeur derrière ses airs bravaches et ses « même pas peur » enfantins.
Reese n'avait pas été tendre au début, il l'avait mis en danger sans remords parce qu'il le méprisait. Ils avaient appris à se connaître et à s'apprécier quand ils étaient devenus partenaires au sein de la police. Ils eussent pu devenir proche, partagé une amitié semblable à celle que partageaient Lionel et Élisabeth, mais John traînait ses remords et une croix de pénitent qu'il refusait de déposer et il évitait les rapports trop intimes. Il avait sabordé son histoire avec la petite psychologue de la police de New-York. Elle était amoureuse, Reese aussi mais il n'avait pas voulu se délester de sa croix. Il veillait aussi à ne jamais franchir les frontières qui le maintenait ou à distance de Shaw. La jeune femme était plus qu'une collègue, plus qu'une partenaire, plus qu'une amie. John se complaisait à jouer au dur, au redresseur de torts impassible et libre de tout sentiment. Il contrôlait ses expressions, ses attitudes, ses élans, mais il ne possédait pas la maîtrise et l'expérience de Shaw en la matière. Son naturel. Sa personnalité. Il n'avait jamais complètement trompé Lionel. Son amitié envers le binocleux, ses sentiments envers Jocelyne Carter, ceux envers Iris..., l'amour fraternel qu'il éprouvait pour Shaw.
Lionel aimait Reese, peut-être moins que Shaw, différemment de Root, mais si l'homme l'avait voulu, ils seraient devenus amis.
Pourtant, Root et Shaw s'étaient montrées bien plus honnêtes avec lui. Bien plus que Finch et Reese. Shaw était implacablement honnête. Elle assumait ses choix et il elle lui avait offert la plus grande joie de sa vie, les derniers instants dont tout homme ou toute femme rêvait : la paix et l'assurance que ses proches ne seraient jamais abandonnés. Shaw n'était pas une sentimentale, encore moins une émotive. Il était condamné. Elle ne lui avait pas dit au revoir ni adieu, simplement dit qu'elle était désolée.
Et elle lui avait transmis son courage et sa rage de vivre.
Elle ne s'était même pas étonnée de le revoir vivant.
— T'as un chouette gamin, Lionel.
Et elle était partie. Il l'avait retenue, serrée dans ses bras. Elle ne l'avait pas insulté, mais son soupir de dépit en avait dit long sur ce qu'elle pensait de son témoignage de reconnaissance. Et d'affection. À ce moment-là, il n'était pas sûr qu'elle eût compris. Maintenant, il savait.
.
Élisabeth Sanders avait ramassé les billets.
— On part dans une heure ? s'était-elle étonnée. Pourquoi vous nous envoyez au Canada, capitaine ?
— Je ne vous envoie nulle part et je n'approuve pas qu'on me prive de deux bons lieutenants.
— Mais...
— Je ne fais que transmettre les ordres, Sanders.
— Et quels sont ses ordres ?
— Ces billets d'avion.
— Et qu'est-ce qu'on va faire à Montréal ?
— J'ai reçu l'ordre de vous mettre à disposition des autorités fédérales toutes affaires cessantes et de vous remettre ces billets d'avion. Vous m'en apprendrez peut-être plus quand vous le saurez, fit-il contrarié. Si jamais on vous en donne le droit. Maintenant, sortez de mon bureau et filez à l'aéroport avant de rater votre avion. Il n'est jamais bon de contrarier les autorités fédérales. Chicago peut bien disparaître, ils s'en foutent complètement.
— Et nos dossiers ?
— Sanders... fit le capitaine d'une voix menaçante.
— Viens, Éli, lui enjoignit Fusco en lui prenant le bras.
— Ouais, dégagez, et faites-moi signe quand vous rentrerez.
Élisabeth avait passé Fusco à la question. Il avait attendu d'avoir quitté le poste. Il avait reçu un SMS, lui signifiant de ne pas repasser chez eux, de se rendre directement à l'aéroport. Élisabeth avait protesté.
— Root habite à Montréal, Éli.
— Il y a un problème ?
— Je ne sais pas encore.
Un jet privé les attendait à l'aéroport.
— Pourquoi les billets alors ? s'étonna Élisabeth.
— Pour le capitaine, avait répliqué Fusco.
Athéna les avait contactés après le décollage. Élisabeth en avait entendu par les Russe et tout comme eux, elle l'identifiait à une mystérieuse opératrice, elle avait demandé qui elle était à Fusco, il avait prudemment répondu qu'il ne l'avait jamais rencontrée et qu'il ne savait pas même où elle habitait réellement.
Elle leur avait dressé un état de la situation.
Genrika avait été localisée et identifiée, une opération avait été lancée pour s'emparer de sa personne. La jeune fille se trouvait en week-end dans un parc national. Elle était partie avec une amie et les deux adolescentes avaient retrouvé sur place deux garçons.
Fusco avait grimacé, il avait un fils. Deux garçons, deux filles. Un week-end d'amoureux.
L'attaque avait été déjouée. Élisabeth et Lionel avait pour mission de ramener les deux garçons chez eux et de rassurer leurs parents, puis de se rendre chez l'amie de Genrika et de rassurer ses parents de la même manière.
— Et on leur raconte quoi ?
— Que Genrika connaît une personne faisant partie d'un programme de protection d'un témoin qu'une organisation criminelle voulait éliminer.
— Sameen ?
— Root et Gen.
— Gen ?
— Malheureusement, oui. Je pense que Gen intéresse... l'IA marqua une pause à l'intention d'Élisabeth Sanders... Certaines personnes.
— C'est une gamine !
— Gabriel Hayward est né en 2005.
— Le chirurgien de la mort ? souffla Sanders d'une voix blanche.
Une information qui avait été confiée au jeune lieutenant de police.
— Oui.
— C'est horrible. Je n'ai jamais compris comment un enfant pouvait avoir commis de telles atrocités.
— Les enfants n'acquièrent que très tard une réelle autonomie morale. Des gens malintentionnés peuvent aisément les transformer en bourreaux. C'est la raison pour laquelle, on retrouve des enfants-soldats tout au long de l'histoire de l'humanité.
— Gabriel Hayward n'était pas un enfant-soldat.
— Il n'agissait dans son propre intérêt. Il n'était qu'un instrument.
— Mais de qui ?
— D'une organisation criminelle.
— Qui cherchait à salir la mémoire de Sameen Shaw ? Mais pourquoi ?
— Il y a des choses qu'il ne vaut mieux pas savoir, Éli, grommela Fusco.
— Tu dis toujours cela à propos de cette affaire, lui reprocha le jeune lieutenant. Je ne comprends pas qu'un tueur ait bénéficié de l'appui de mercenaires à la solde des cartels mexicains, ni pourquoi, ils en voulaient tellement à Sameen Shaw et le corps supplicié d'Ethan Cohen hante encore parfois mes nuits. Gen, c'est Genrika Zhirova n'est-ce pas ? Le chirurgien l'avait ciblée elle aussi, mais elle avait été mise à l'abri par Shaw et... Root. Vous m'avez toujours dit que le Chirurgien agissait pour le compte d'un tiers. Un tiers qui n'a jamais été évoqué lors du procès de Jeremy Lambert. Un tiers que celui-ci connaissait et que vous connaissez tous. Ce ne sont pas les Cartels, les attaques contre Sameen Shaw étaient personnelles. Ce tiers est toujours vivant et il est toujours libre, bien que je ne sache pas pourquoi. C'est lui qui s'est attaqué à la jeune fille ?
Lionel s'assombrit. Elle avait raison. Sur toute la ligne. Il se sentait coupable. Il agissait comme Reese et Finch avaient agi envers lui. Il lui mentait et il lui dissimulait des informations capitales. Il avait éludé ses questions après l'attaque de la villa en Virginie. Il lui avait servi le discours qui avait été servi aux Russes. Il avait appris que Maria Alvarez et le lieutenant Brown étaient dans la confidence. Mais Maria Alvarez était passée entre les mains du chirurgien et elle était un élément-clef du procès intenté à Jeremy Lambert. Root et Shaw n'était pas restée, Reese n'était pas le genre d'homme à qui ont avait envie de ses confier, le procès avait été très dur et très éprouvant pour la jeune juge, elle avait besoin de soutien. Root et Sameen l'avait confiée à Brown. Une excuse pour qu'elle sût les tenants et les aboutissements de toute cette affaire. Brown avait aussi partagé le sort de Shaw, elle avait le droit de savoir, mais Éli ? Éli tout comme les Russe n'était que des pièces rapportés, des éléments utiles.
Il se renfrogna. Il se moquait un peu des Russes, mais pas de sa partenaire.
Athéna calculait.
Lionel, ses sentiments, ceux d'Élisabeth Sanders, son implication dans le combat engagé contre Samaritain. Anna Borissnova.
— Une intelligence supérieure supervise une vaste organisation qui avait pour but de contrôler le monde et de lui imposer un ordre totalitaire, expliqua Athéna. Sameen Shaw représentait un danger que cette intelligence voulait éradiquer. Pour d'autres raison, elle voulait aussi s'assurer de la coopération ou de l'élimination de Root. Genrika Zhirova présente certaines particularités que cette intelligence aimerait exploité, elle est aussi un moyen de retrouver Sameen Shaw et Root.
— Une intelligence ?
— Une intelligence artificielle.
— Elle a échoué ?
— Oui.
— Grâce à... Comment ? Elle a été détruite ?
— Il est difficile de détruire une intelligence artificielle, elle n'a aucune véritable réalité physique.
Élisabeth Sanders réfléchit un moment.
— Elle contrôlait les réseaux de communication ?
— Oui.
— Une autre a pris sa place ?
— En grande partie.
— C'est vous qui l'avez créée ?
— Non.
— Mais vous avez accès à cette intelligence et c'est grâce à elle que vous avez guidé les Russes en Virginie.
Lionel attendait le mensonge. Celui auquel il participait. La déclaration d'Athéna le prit de court.
— Je suis cette intelligence artificielle.
Élisabeth en resta coite un long moment. Elle tourna ensuite son regard vers Fusco.
— Ne m'accuse de rien, Éli. Je ne suis qu'un pion dans leur histoire.
— Tu n'es pas un pion, Lionel, le détrompa Athéna.
— Je n'ai jamais entretenu avec vous les rapports que vous avez avec Crunchy et c'est la première fois que vous parlez personnellement.
— C'est vrai.
— Tant mieux, j'ai l'impression d'être dingue et de ne pas savoir si je parle à un tas de fils, à un flux d'énergie, ou à un ordinateur.
— IDA était pourtant sexy, lâcha Sanders.
— IDA ? fit Fusco.
Recherche.
IDA. Personnage de jeu vidéo. Intelligence artificielle ayant utilisée un robot dernière génération pour se donner une présence matérielle.
— Il n'existe actuellement aucun robot apte à accueillir mon esprit.
— Ça ne vous tenterait pas ? demanda Sanders
— Eh ! Vous m'expliquez ? s'insurgea Fusco.
— IDA est une intelligence artificielle dans un vieux jeu vidéo, lui expliqua sa coéquipière.
— Lequel ?
— Mass Effect.
— Le jeu avec une fille bleue qui se ballade avec des tentacules sur la tête ?
— Tu connais ?!
— J'ai un fils... Alors ? C'est ça ?
— Oui.
Il se concentra :
— Ah, ouais, le robot dont le pilote tombe amoureux.
— Tu y as joué...
— Pour savoir de quoi Lee me rabattait les oreilles.
— Pff, gros menteur.
— En tout cas, je suis d'accord. Je pense que Root apprécierait...
Il prit un air goguenard.
— Peut-être moins Wolwy si elle revenait.
— Elle est revenue, Lionel. Elle est à Montréal. Elle a aidé Root et Élisa Brown à sauver Gen.
— Brown est à Montréal ?
— Avec Maria Alvarez et Alma.
— Qui d'autre encore ?
— Anna Borissnova et Alexeï Borkoof.
— Une vraie petite réunion de famille. Et les autres ?
— Ils étaient trop loin.
— On a bien fait de se faire muter à Chicago...
— Tu le regrettes ? demanda Athéna.
— Non.
— Je vais vous expliquer ce que j'attends de vous, ensuite vous rejoindrez les autres et vous ramènerez Juliette Pomerleau chez elle, demain ou après-demain.
— Une dernière chose, avant cela, demanda Fusco.
— Je t'écoute.
— Pourquoi vous me tutoyez ?
— C'est offensant ?
— Non.
Recherche de la réponse la mieux adaptée...
— Comment ne pas te tutoyer, Lionel, répondit Athéna d'un voix lascive.
Élisabeth Sanders resta médusée. Fusco éclata de rire. Athéna se félicita de son choix.
Elle avait endossé la personnalité de son interface et l'avait laissé répondre à la question du lieutenant à sa place.
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De la neige, de la glace et des arbres. La nature sauvage, brut, hostile. Un peu. Beaucoup moins qu'en Sibérie. Les arbres étaient moins imposants, et la vue était magnifique. Le danger n'était peut-être pas absent, mais il ne pesait pas sur ses épaules. L'angoisse de la punition. La pression des désirs à satisfaire. L'empreinte profonde des sexes qui la pénétraient sans douceur, des mains qui lui pétrissaient le corps, qui lui tiraient les cheveux. L'épuisement qui la prenait parfois. L'indifférence pour se protéger du dégoût.
Elle inspira. Oppressée.
La violence l'avait rattrapée. Elle avait quitté une petite fille heureuse pour retrouver une adolescente blessée par balle. Des mercenaires qui n'hésitait pas à s'en prendre à des enfants. Au Canada.
Et puis, le gouffre qui la séparait de celle qui avait été sa fille prenait des allures d'abîme. Elle s'était préparée, mais comprendre par la voix innocente d'une enfant qu'elle ne représentait rien pour sa fille l'avait durement heurtée. Sameen aimait Genrika. Yulia n'en avait jamais douté. Mais...
— Officiellement, Genrika est la fille de Sameen. Une couverture qui leur a été imposée à toutes les deux, dit Anna.
Yulia continua de contempler le paysage.
— Sameen travaillait pour le gouvernement, comme tueuse, un peu comme moi pour SVR. Elle a mis à jour des malversations dans son agence. Elle est devenue indésirable et elle a basculé dans l'ombre. Mais elle a continué à servir son pays. C'est comme cela qu'elle a rencontré Genrika. Il y a quelques années elle s'est dressée contre une organisation internationale très puissante et très dangereuse. Elle a été capturée. Elle s'est enfuie après quatorze mois. L'organisation n'a eu de cesse de la retrouver depuis. Pour cela, il ont monté une opération destinée à la faire sortir de l'ombre. L'organisation a crée un tueur en série, un boucher que la presse a nommé le Chirurgien de la mort. Des indices ont été laissés sur les lieux des crimes et ils accusaient tous Sameen. Des traces ADN en particulier, sang cheveux poils qui avait été prélevé quand elle était captive. Les victimes étaient toutes liées au passé de Sameen. Genrika a été visée. Elle a été sauvée, le Chirurgien a été arrêté et il a été jugé, mais l'organisation n'a pas été démantelée. Genrika vivait sous couverture, et d'une façon ou d'une autre sa couverture a grillé.
— Et tout ces gens ? La juge, le lieutenant de l'armée américaine.
— Maria Alvarez a été victime du Chirurgien de la mort et témoin principal à charge lors de son procès, Elisa Brown a été emprisonnée comme Sameen.
— Et toi ? Et tes camarades ?
Anna se rembrunit. Son regard se durcit et une profonde tristesse marqua ses traits.
— Anna ?
— Le Chirurgien a tué deux hommes de notre agence.
Un grand silence suivit avant qu'Anna ne reprît la parole.
— Et il fait sauter la maison d'une de mes sœurs.
Anna se rappela l'appel du Chirurgien. Ses plaisanteries. Sa voix. Les gémissements de sa sœur, la voix de sa nièce. Son visage se durcit..
— Elle est morte ?
— Elle, son mari et leurs trois enfants.
Yulia resta de marbre à ses côtés. Les confidences n'appelaient pas à de la vaine sympathie. A d'hypocrites condoléances.
— J'ai haïs Sameen. C'est comme ça que j'ai connue ta fille. Je cherchais Sameen. C'est en partie grâce à Genrika que j'ai su que Sameen n'était pas la coupable, mais la victime des crimes du Chirurgien.
— C'est comme cela que vous êtes devenue amies ?
Anna tourna son regard sur Yulia.
— On est devenues amie à la colonie. Sameen avait beaucoup souffert avant, mais pas moi. Je ne m'étais jamais reniée comme là-bas. Je n'avais jamais été aussi proche de basculer. J'étais venue l'aider parce que je me sens redevable envers elle, parce que je partage son combat. Je savais à quoi m'attendre à la colonie, je savais qui était Blatov, mais j'avais pris mes précautions et limité les risques. Mon dossier a été modifié et ensuite... Enfin, tu as vu. Je me suis transformée en...
Anna détourna la tête.
— Si elle n'avait pas été là, je serais devenue cette Natashka.
— Je n'ai pas fait mieux.
— Tu ne t'es pas transformée en monstre, Yulia. Tu as peut-être touché le fond, mais tu as survécu. Tu as des projets. Tu ne renies rien. Si tu vas au bout de ton idée, je t'aiderai, Sameen aussi.
— J'irais au bout de mon idée. Je sais que je m'en prendrai plein la gueule, mais je ne renoncerai pas.
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Shaw passa une main sur le front de Genrika. La jeune fille cilla.
— Sameen, souffla-t-elle.
— Il faut que tu te reposes, Gen. Je vais te donner un sédatif.
— Et Juliette ?
— Elle va bien.
Shaw appela la jeune fille et se recula. Elle et Genrika étaient amies, elles s'apporteraient le réconfort dont elles avaient besoin.
Root se lavait les mains. Shaw retira ses gants chirurgicaux et en tira une nouvelle paire :
— C'est à vous, Brown.
Le jeune lieutenant attendait stoïquement son tour.
— Vous tenez à votre pull et à votre chemise ?
Brown fronça les sourcils.
— Je ne sais pas si ce sont des cadeaux...
L'officier rougit :
— Ben, euh, non, s'embarrassa-t-elle.
— Tant mieux.
Shaw découpa les vêtements avec une grosse paire de ciseaux. Le lieutenant se retrouva torse nu.
— Ça vous dérange de rester assise ?
— Non, mon capitaine.
— Vous n'allez pas tourner de l'œil ?
— Non, mon capitaine.
Root observa les deux femmes. Les deux soldats. Brown serrait les dents. Elle combattait la douleur, mais sa posture était détendue. Elle accusait l'affection et la confiance qu'elle portait à Shaw. Root ne leur était d'aucune utilité. Elle rêvait de se retrouver seule avec Shaw, de l'évaluer, parce qu'il importerait de soigneusement évaluer son état d'esprit avant de tenter un geste ou de proférer une parole. Elle devrait restreindre ses envies de la serrer dans ses bras, de lui montrer son amour et combien elle lui avait manqué, d'évoquer son absence. Il lui faudrait feindre l'indifférence, feindre l'avoir quittée deux jours et non pas deux ans et demi. Oublier un temps son désir.
Shaw avait gardé le même pouvoir sur elle.
Root secoua la tête. Si elle pensait aux mains de Shaw, elle filerait se mettre sous ses couvertures et s'adonner à ses fantasmes. Avant de se soulager, elle avait peut-être mieux à faire.
— Sam, tu as encore besoin de moi ?
— Non.
Genrika luttait contre le sommeil, mais elle ne voulait pas abandonner Juliette. Son amie portait des ecchymoses sur la figure, Shaw lui avait bandé le torse, pour soulager des côtes fêlées et elle luttait vaillamment contre les larmes pour ne pas inquiéter Genrika.
— Juliette, lui dit gentiment Root. Je crois que nous devrions laisser Genrika se reposer. Il est tard, personne n'a dîner à midi, est-ce que tu pourrais m'aider à préparer le repas ?
La jeune fille tenait la main de Genrika.
— Vas-y, Juliette, lui intima celle-ci. Je suis naze, on se parlera après.
— D'accord, accepta la jeune hockeyeuse.
Root la prit pas la taille et commença à lui décrire par le menu quelles tâches l'attendaient en cuisine, à lui demander si elle savait émincer, découper, détailler. À noyer la jeune fille de paroles et à la distraire des violences auxquelles elle avait été confrontée. La discussion deviendrait plus sérieuse un peu plus tard, mais pas maintenant.
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Shaw termina son bandage. Elle engagea Brown a ne pas bouger, parti vérifié l'état de Genrika puis revint vers le jeune lieutenant.
— Vous assurez la garde avec moi ?
— Bien sûr.
— Vous voulez boire quelques chose ? A part de l'alcool.
— Du thé ?
— Okay. Attendez-moi.
Shaw sortit de la pièce. Brown défit le lit sur lequel elle était installé s'enroula dans une couverture autour d'elle et s'assit en tailleur, le dos appuyé contre le montant du lit. Shaw revint quelques minutes plus tard avec un plateau garni d'une théière, de deux tasses et d'une assiette de biscuits que Root avait tenu à ce qu'elle emportât.
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— Je te laisse une heure, Sam. Le temps de préparer à manger, après vous vous joindrez à nous.
— Okay. Tu prépares quoi ?
— Une salade et des lasagnes, j'ai trouvé les ingrédients nécessaires et Juliette a accepté de me servir de commis.
— Tu n'as pas trouvé plus simple ?
— Une petite pause est, je pense, la bienvenue pour tout le monde. Alexeï et Alma n'ont pas fini leur ours des neiges, Anna discute avec Yulia, Maria nourrit ta fille, ta mère gamberge, et tu veux parler au lieutenant Brown.
— J'ai faim.
— J'ai prévu en conséquence, Sameen.
— Mouais, cool.
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Shaw posa le plateau sur le lit et s'installa en face de Brown. Le lieutenant fit le service. Elles burent en silence. Shaw dévora l'assiette de gâteau. Brown n'y toucha pas.
— Qu'est-ce qu'il s'est passé au Niger ?
Brown ne biaisa pas :
— J'ai tué un enfant.
Un traumatisme dont Brown ne s'était pas défait, qu'elle n'avait confié à personne. Root avait été gravement blessée et Jack Muller, à qui elle aurait volontiers parlé, avait suivi la jeune femme à l'hôpital. D'abord à Niamey, puis aux États-Unis. Elle avait été prise ensuite par ses rapports, par ses hommes, elle était repartie aux États-Unis et elle n'avait rejoint le camp Lejeune que pour se retrouver en prison, puis Jonathan lui avait mis le grappin dessus, Root l'avait envoyée veiller sur Maria et Genrika.
Sa plongée dans les vices et la violence de son couple avait oblitéré l'enfant-soldat. Le choc qu'elle avait ressenti en écartant le chèche de son visage, la découverte de ses traits juvéniles. Elle avait confié le naufrage de son mariage à Maria et elle avait oublié le gamin.
Il était réapparu dans toute son horreur quand elle avait raconté l'opération à Shaw. En bon officier, Shaw avait décelé son malaise.
Shaw l'écouta, elle posa des questions, obligea Brown à donner des détails, à s'expliquer, à creuser, à extirper sa peur, son dégoût, ses remords. A accepté, à se pardonner, à se défaire de sa culpabilité.
Brown se tassa, mais quand Shaw l'appela doucement par son grade, elle leva sur un regard clair, même s'il était mouillé de larmes. Shaw lui tapota la joue.
— Je vous l'avais dit, Brown. Vous êtes une fille bien.
C'était le moment. Shaw avait défoncé toutes ses défenses. Brown se sentait exposé, épuisé, prête à tout.
— Mon capitaine...
— Ouais.
— Il faut que je vous parle d'autre chose.
Brown ne voulait pas de conseils, Maria lui en avait donné. Des conseils qui ne lui demandaient plus qu'à être mis en œuvre, que Brown savait justes et sages. Ce qu'elle attendait, ce qu'elle voulait, c'était la force qui lui manquait pour affronter Jonathan. Pour ne pas tomber.
Brown se sentait coupable envers Maria, coupable envers Jonathan. Qu'elle l'aimât réellement ou pas, elle et Maria avaient été amantes. Brown avait cherché du plaisir, de la tendresse et de l'amour dans ses bras en janvier et Maria l'avait comblée au-delà de ses attentes. Une fois. Une seule fois. Mais il suffisait d'une fois pour trahir. Elle était soldat, elle avait prêté serment, elle le savait très bien.
Elle n'avait jamais couché avec le capitaine, elle ne l'avait jamais désirée, leurs rapports étaient amicaux et professionnels. Jonathan n'aurait aucune prise sur les sentiments qu'elle éprouvait envers Shaw.
— Genrika, elle dort, mon capitaine ?
— Oui.
— Mais elle peut nous entendre ? Elle peut se réveiller ?
— Non, je lui ai injecté un sédatif, elle ne se réveillera pas avant ce soir.
Et Brown avait tout raconté. Du début à la fin. Sans vraiment d'ordre, mais sans mensonges, sans omissions, crûment, sans complaisance, sans misérabilisme non plus, parce que Shaw ne l'aurait pas accepté.
Shaw avait serré les poings. Brown les avait vus se crisper et se décrisper tout au long de son récit, si elle l'avait frappée, battue comme elle pensait le mériter, elle n'aurait pas protesté, elle aurait accepté la punition. Shaw n'en avait rien, fait, elle n'en avait jamais eu l'intention.
Elle fulminait. Mais pas contre Brown.
Elle l'avait cru à l'abri de ses démons, elle l'avait crue forte et solide. Elle ne s'était pas inquiétée. Le lieutenant lui avait paru si calme, si équilibré et si serein. Elle avait trébuché et un sale type en avait profité pour lui mettre le grappin dessus.
Pour l'avilir.
— Vous aviez des amis, Brown. Une famille.
— Je n'ai jamais rien raconté à mes parents, je ne voulais pas qu'ils s'inquiètent.
— C'était si dur au Mexique ?
— Non, enfin, si, mais...
— Et Maria ?
— Elle avait assez souffert, je ne savais pas où elle était, je...
— Vous ne vouliez pas être un fardeau.
Brown lui jeta un regard reconnaissant.
— Je suis tombée amoureuse, mon capitaine.
— Mouais, évidemment, grogna Shaw. Qu'est-ce que vous foutiez aux Seychelles ?
— Je voulais parler à Maria.
— Et ?
— Je n'ai pas osé. Elle avait l'air si heureuse, après vous êtes arrivée et j'ai eu honte.
— Vous savez que vous êtes vraiment con ?
Le lieutenant prit un air malheureux.
— Vous m'avez vu déraper, Brown. Pas une fois, mais plusieurs fois. Je vous ai cassé la gueule dans un accès de démence et vous aviez honte ?
— Je vous ai parlé, mon capitaine.
— Pff... Et Root ? Pourquoi vous a-t-elle rejointe au Niger ?
Élisa pensait avoir dit le pire, en avoir fini.
— Vous me prenez pour une demeurée ? l'invectiva Shaw. Root déteste l'armée, elle n'a aucun sens de la discipline. Elle n'est pas partie jouer au soldat pour s'amuser avec vous. Les djihadistes sont des chiens, mais il faut plus que des djihadistes pour décider Root à bouger et s'arroger les services de Reese et de Muller. Au Niger, je ne vois qu'une chose qui ait eu assez d'importance à ses yeux pour qu'elle abandonne Gen et cette chose, c'est vous, Brown. Je n'ai pas raison ?
— Si.
— Alors ?
— Je voulais mourir.
— Vous suicider ?
— Oui.
Brown allait la faire crever. Le mariage et maintenant le suicide ?
— Pourquoi ? Vous n'êtes pas du genre à vous tirer une belle dans la tête sans une excellente raison.
— On m'a envoyé des photos. De moi et de Maria.
Brown baissa la tête.
— Élisa...
Shaw se pencha et prit le menton de Brown entre ses doigts. Elle lui releva la tête. Le jeune lieutenant pleurait.
— Il n'y avait rien, on se tenait la main et Maria m'a juste embrassée sur les lèvres quand je l'ai quittée à l'aéroport de Mahé. Mais... Vous vous imaginez, mon capitaine, si ces photos s'étaient retrouvées sur le bureau de l'USMC ? Si mon mari les avait reçues, mes parents, mes hommes. Et Maria... Il y a eu les sexe-tapes et maintenant, ça ? Je ne voulais pas. Ma carrière d'officier était foutue, ma vie entière, je ne voulais pas qu'elle porte cette responsabilité sur ses épaules. Elle n'avait rien fait, elle avait assez souffert. Ce... c'était mieux comme cela.
Cette fois-ci Shaw eut du mal à retenir sa colère.
— C'était lui. N'est-ce pas, Brown ? C'était lui.
— Athéna avait perdu l'accès aux réseaux russes et ce sont les Russes qui ont équipé les Seychelles et qui leur ont installé les réseaux de sécurité.
Voilà pourquoi Anna était tombée à la colonie n°2. Shaw ferma les yeux. Ne pas se laisser submerger. Brown attendait de l'aide, elle n'avait pas besoin de se confronter à une crise de démence.
Brown déchiffrait les émotions au fur à et mesure qu'elles apparaissaient sur le visage de Shaw, qu'elles se manifestaient à travers les tensions qui parcouraient son corps. La violence, la colère, la rage, la haine, les efforts qu'elle faisait pour se maîtriser, le calme qui revenait petit à petit. Les yeux qui s'ouvraient, le regard amical. Affectueux.
— Brown, qu'est-ce qu'il y a entre vous et Maria ?
La question était sérieuse.
— Je ne sais pas trop, mon capitaine. J'aime beaucoup, Maria et euh... je ne sais pas trop comment c'est arrivé, mais... Elle avait suivi votre conseil.
Shaw se fendit d'un sourire en coin. Brown rougit.
— Non, mon capitaine, pas celui-ci.
— Elle vous a raconté ?
— Oui.
— Lequel alors ?
— Faire de l'escalade.
— Mouais, vous l'avez accompagnée, vous étiez seules, c'était sympa, vous dormiez ensemble et un jour, vous avez sauté le pas.
— Euh, ben...
— Mais ça n'a pas duré, n'est-ce pas ?
— Non, on a arrêté dès qu'on est revenues à Washington.
— Et aux Seychelles ?
— C'était bien, mais on a jamais trop rien fait.
— Trop rien fait ?
— On est très proches, je sais que c'est un peu tendancieux pour les autres, mais on ne couche pas ensemble.
Échange de regards.
— Une fois, c'est arrivé une fois, quand je suis arrivée à Montréal.
— Pourquoi ?
— Je me sentais mal, sale et... je voulais savoir si... Les retrouvailles avec Jonathan, c'était horrible. Je me haïssais. J'ai tout dit à Maria. Elle sait pour Jonathan.
— Qu'est-ce qu'elle vous a dit ?
— De divorcer. Elle a été... Elle est...
— Elle a de l'expérience, et je la crois de bons conseils.
— Je... je voulais quitter l'USMC, mon capitaine.
Shaw se rembrunit.
— Pour lui ?
Brown hocha la tête.
— J'espère que vous vous êtes retiré cette idée de la caboche, lieutenant. Vous quitterez peut-être l'USMC un jour, mais vous resterez toujours un soldat, un officier, vous avez ça dans le sang. Il ne supportera pas. Le surf, l'armée ça fait partie de vous. Ce sont des obstacles à son emprise sur vous.
— Je le sais mon capitaine, mais quand je suis avec lui...
— Vous vous écrasez, vous vous soumettez. Vous vous punissez, Brown. De toutes les saloperies que vous commises lors de vos simulations, vous vous punissez du meurtre de votre frère. Votre frère est vivant, Brown. Il vous aime. Je ne crois pas que ça lui plairait que sa sœur, par amour pour lui, se fasse violenter et humilier par son mari. Je ne crois pas que ça plairait à vos parents. Moi ça ne me plaît pas, ça ne plaît pas à Maria et ça ne plairait à aucune personne qui s'est battue à vos côtés. S'il n'y avait que moi, j'irais coller une balle dans la tête du connard que vous avez épousé, mais ça ne vous aiderait pas. C'est à vous de faire ça.
— De lui coller une balle dans la tête ?!
Shaw lui donna une taloche sur le front.
— Non, abrutie, je ne veux pas vous voir finir en taule pour le restant de vos jours. Mais c'est à vous de vous occuper de régler cette affaire, de vous libérer de ce tordu et de reprendre votre liberté. Si vous avez besoin de soutien, je serai toujours là pour vous, sinon vous avez l'embarras du choix. Maria vous aime, Root ne vous a pas identifiée à mauvais code, Anna vous apprécie, les Russes accourront quoi que vous leur demandiez, Muller se damnerait autant pour vous que pour moi ou pour Root. N'hésitez pas à assurer vos arrières si vous en ressentez le besoin.
L'assurance de Shaw, son estime, l'évocation de ceux avec qui elle avait souffert et combattu contre Samaritain. Brown redressa les épaules et ses yeux brillèrent. Shaw grimaça un sourire.
— Lieutenant, s'il faut repartir au combat, vous viendrez ?
— Pour finir le travail ?
— Oui.
— Vous connaissez ma réponse, mon capitaine. Vous n'aviez pas besoin de me poser cette question.
— Vous avez l'heure ?
Brown regarda sa montre.
— C'est l'heure.
Shaw sauta du lit, elle ausculta, Genrika. Sembla satisfaite de son examen.
— Heureusement que vous êtes arrivée, lui dit Brown.
— Vous débrouilliez plutôt bien.
— On n'aurait pas pu empêcher son enlèvement, si vous n'étiez pas intervenues avec Anna. Nous avions choisi de sauver Juliette et convenu de retrouver Gen ensuite.
— Vous vous en êtes occupée ?
— De Gen ?
— Mmm... Qu'est-ce que vous en avez pensé ?
Une question d'officier à un autre officier. Une question qui requérait plus qu'un adjectif ou une vague appréciation.
Brown dressa un rapport complet. Tout ce qu'elle savait de la jeune fille, toutes les qualités qu'elle lui attribuait, ses défauts aussi. Elle n'oublia pas d'évoquer Juliette Pomerleau. Le rôle que la jeune fille jouait auprès de Gen. La gentillesse dont la capitaine des Rebelles avait fait preuve envers la jeune Américaine. Les cours que lui dispensaient Genrika, mais aussi Maria, elle, et même Khatareh. L'amitié que partageaient les deux jeunes filles. Shaw apprit aussi qu'elles avaient menti quant à l'organisation de leur week-end. Brown excusa Genrika. Elle avait servi de couverture à Juliette.
— Ce sont des ados.
— Ouais, je connais, merci.
Shaw en apprit beaucoup. Élisa sans en avoir l'air évoquait bien plus que ses relations avec Genrika. Elle colla les morceaux épars, tria les informations, les regroupa. Elle reconstitua une partie du tableau. Un tableau élaboré en son absence par petites touches ou par grands aplats de couleur. Un tableau réalisé en grande partie à partie des esquisses que Shaw Root et Genrika avaient déjà dessinées au lac de la Prune.
Le soin que Root avait pris de l'éducation Genrika. La poursuite de ses études par correspondance. Ses bons résultats scolaires. La volonté qu'avait eu la jeune fille de continuer ses entraînements sportifs, la reprise du hockey. L'implication affective de sa mère auprès de la jeune fille, le prétexte des mathématiques, du russe et des échecs qui n'expliquaient pas que Khatareh assistât aux matchs que disputait Genrika avec les Avalanches. L'amitié que celle-ci avait développée avec la fille à la parka rouge, mais aussi avec ses partenaires sur la glace. L'inquiétude qui taraudait Genrika, son espoir parfois durement battu en brèche de revoir un jour Shaw.
Pour la première fois depuis la disparition de son grand-père, Genrika avait renoué avec les préoccupations de son âge à l'abri d'un foyer que Brown à travers son récit, jugeait stable et chaleureux. Un foyer ouvert sur le monde. Et que ce fût au lac de la Prune ou à Laval, une maison ouverte aux visiteurs.
Root et Genrika avaient eu l'intelligence de se faire confiance. Shaw n'avait jamais douté qu'elles s'entendissent bien. Elle ne pouvait pas savoir comment les choses tourneraient entre elles après son départ, mais elle avait parié pour une bonne entente. Elle ne s'était pas trompée et elle était plutôt contente d'elle sur ce point. Tout comme le rapport d'Élisa avait un peu, ridiculement, elle en convenait, titillé sa fierté.
— Vous la connaissiez avant de venir à Laval ? demanda-t-elle par orgueil de voir l'opinion du lieutenant confirmé sa propre opinion.
— Je l'avais vue une ou deux fois sur les messageries.
— Mmm.
— C'est une fille attachante, mon capitaine.
Fichu orgueil, s'invectiva Shaw en sentant son cœur cogner un peu plus fort dans sa poitrine.
— Je ne vous dis pas ça pour vous faire plaisir, mon capitaine. Moi aussi, je l'aime bien.
— Ouais ? grimaça Shaw.
— Ouais.
— Je lui ai ramené sa mère.
La capitaine avait l'air de trouver son idée excellente. Elle s'était mise en danger pour mener à bien son idée. Une idée dont Brown ne pouvait nié la générosité, dont la mise en œuvre lui semblait délicate. Genrika aimait profondément Shaw, elle aimait tout aussi profondément Root. Elle s'était bâti une vie. Une vie solide et heureuse. Sans prévenir, le capitaine allait tout remettre en cause. Brown pensait que Genrika était orpheline, elle ne parlait jamais de ses parents, elle ne conservait, à sa connaissance, aucun souvenir d'eux, alors qu'elle évoquait facilement son grand-père.
— Où est-elle ?
— Ici.
— Vous...
— Quoi ?
— Gen est au courant ?
— Non.
Brown la regarda intensément. Shaw se troubla, puis son expression se durcit.
— Crachez votre Valda, Brown.
— Vous n'avez pas peur que la révélation soit un peu dure ?
— Yulia se débrouillera, elle ne veut pas rester de toute façon.
— Ah...
Si tout était aussi simple.
— Bon, on va bouffer ? Je crève la dalle. Et un peu de viande ne vous fera pas de mal, vous avez une tête de déterrée.
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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Griffon : Hélicoptère Bell 412EP utilisé par l'armée canadienne. La base Saint Hubert se trouve sur la rive sud de Montréal et accueille le 438e escadron tactique d'hélicoptère.
