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Sur le fil ! Ah... bah à quelques minutes près...

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Chapitre XXI


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Le repas avait été étrange.

Root avait joué à la maîtresse de maison, un rôle qu'elle maîtrisait sur le bout des doigts. Borkoof l'avait aidé au service. Alma n'était restée sur sa chaise que parce qu'elle avait été assise entre Brown et le géant russe, et qu'elle avait sa mère en face d'elle. Elle s'était inquiétée d'Élisa qui l'avait rassurée, puis de Juliette, qui avait balbutié qu'elle allait bien.

La jeune hockeyeuse était encadrée de Maria et de Khatareh, les deux personnes les plus intimidantes qu'elle n'eût jamais rencontrées avant de se retrouver face à la femme qui l'avait soignée.

Yulia n'avait aucune idée de ce qu'il passait, son bonnet n'avait jamais paru aussi fermement vissé sur sa tête et aussi bas sur ses sourcils.

Maria semblait préoccupée et s'impatientait visiblement de parler à Root ou à Shaw, peut-être aux deux en même temps.

Personne ne parla des attaques. Ni du retour de Shaw. Ni de ce qu'il convenait maintenant de décider. Les convives ne partageaient pas tous les mêmes secrets et le babillage de Root s'était limité à la cuisine. À Borkoof, qui avait joué le jeu. À Alma, qui avait adoré le plat de lasagnes.

L'arrivée de Fusco et Sanders avait achevé de donner un caractère absurde à la scène.

Root s'était illuminée, avant de se lever et de déclarer :

— Nos derniers invités...

Elle avait disparu d'un pas léger, tout le monde s'était regardé, sauf Yulia qui se sentait une parfaite étrangère, et Juliette qui avait décidé de ne plus s'étonner de rien et qui depuis, s'était rendu compte qu'elle mourrait de faim.

Sanders s'était figée de surprise en entrant dans la salle à manger. Fusco avait grommelé :

— Pas possible... Tout le monde est là.

Ses yeux avaient fait le tour de la table. Il avait repéré le bras en écharpe de Brown, la présence étonnante de Khatareh Deghati, celles de Yulia et de Juliette qu'il ne connaissait pas. Ses yeux avaient brillé quand il avait croisé le regard de Shaw.

— Content que tu sois de retour, Sameen.

Grommellement.

Il avait retourné son regard sur Juliette.

— Are you Juliette Pomerleau ?

— Yes.

— Éli... l'avait-il interpellée.

— Hein ?

— Tu parles mieux français que moi...

— Ah, fit la jeune femme d'un air absent.

— Eh, Crazy squirrel ! Réveille-toi et fait ton travail de flic.

— Mais... Hein ? Quoi ?

Sanders n'écoutait rien. Elle pensait à ces gens. Tous ces gens. Victimes d'un intelligence artificielle. Alliés à une Intelligente artificielle. Dans un guerre numérique. C'était tellement incroyable.

— Juliette... l'orienta Fusco

— Ah.

L'évocation de la jeune Pomerleau la rappela à son devoir. Sa tête. Son visage tuméfié. Sa jeunesse.

— Tes amis sont rentrés chez eux. Ils vont bien tous les deux. Maxime n'a rien vu et ne s'est rendu compte de rien. Xavier était choqué, il a eu peur, mais on l'a rassuré sur ton sort et celui de Gen. Nous avons vu tes parents. Nous leur avons dit que tu étais sous la protection de la police et que tu rentrerais demain ou après-demain.

Juliette s'était pincé les lèvres. Sous la protection de la police ? Qui appartenait à la police dans cette pièce. La grande femme ? Le géant ? La femme blonde au bonnet ? Le médecin-soldat ?

— Nous sommes policiers, annonça Sanders. Je suis le lieutenant Élisabeth Sanders et voici le lieutenant Lionel Fusco.

Si c'était vrai, c'était encore plus bizarre.

— Ce sont de vrais policiers, Juliette. Ils portent de vraies plaques qui n'ont pas été volées ni falsifiés, avit précisé Root. Ce sont des amis aussi, tu peux avoir confiance en eux.

— Je confirme, avait ajouté Maria.

— Moi aussi, avait affirmé Élisa.

Juliette ne savait plus très bien qui était Alice Cormier, mais elle savait qui étaient Élisa Foley et Maria Alvarez. Elles ne lui auraient jamais menti et elles n'auraient jamais couvert des activés malhonnêtes ou des criminelles.

Root avait ensuite invité les deux policiers à partager leur repas.

— Des lasagnes, Lionel.

— Si tu me prends par les sentiments... avait-il plaisanté.

Il avait pris une chaise et s'était, d'autorité, installé à côté de Shaw. Sanders avait hésité. Brown lui avait ménagé une place à côté d'elle.

— Venez là, lieutenant.

— Faudra que vous m'expliquiez ce qu'il se passe, avait grommelé Fusco en tendant son assiette à Root.
— Chaque chose en son temps, Lionel, lui dit-elle.

Il se tourna vers Shaw.

— Tu viens de débarquer, Sameen ?

— Oui.

— D'où ?

— De New-York.

— Tu as passé deux ans à New-York ?

— Pff...

— Tu étais où ?

— Au Canada...

Fusco ouvrit la bouche.

— Je n'y suis pas restée.

— Alors, tu es partie où ?

— En Irak tout d'abord, puis en Sibérie.

— Tu as fait la guerre en Irak ?

— Oui.

— Comme médecin ou comme soldat ?

— Les deux.

— Avec les Free Burma Rangers*

— Tu les connais ?

— Tu me prends toujours pour un inculte.

— J'ai passé du temps avec eux, ils ne sont pas mal sur le terrain, mais...

— Tu n'as pas trop accroché à leur idéologie.

— Non.

— Le mec ressemblait trop à un prêcheur ?

— Ouais.

— Et qu'est-ce que tu es allée faire en Sibérie ?

— Je suis allée me poser.

— C'était dur en Irak ?

— J'ai participé à la bataille de Mossoul. C'est une ville. C'était... moche. Avec les Kurdes, ça allait à peu près, mais avec les autres... La guerre est violente, celle-ci était sauvage et la population civile a payé un lourd tribut. L'armée régulière irakienne reprochait aux habitants d'avoir donné la ville à Daesh, les milices chiites les méprisaient parce qu'ils étaient majoritairement sunnites, les hommes de Daesh les utilisaient comme bouclier, ou pour y dissimuler ses combattants. Quand la ville est tombée, la chasse aux sorcières a été décrétée. Il y a eu des attentats, des exécutions sommaires, des tortures. Les Rangers fermaient les yeux. Les Kurdes n'étaient pas vraiment maîtres de quoi que ce soit. Quand ils se sont retirés, je suis partie avec eux.

— Vous avez revu le commandant Ibrahim, mon capitaine ?

— Oui. Il n'a pas trop apprécié non plus comment ça avait tourné.

— Qui est-ce ce commandant Ibrahim ? demanda Fusco.

— Un officier kurde qui nous a aidé quand a voulu sauvé Ian Lepskin. Un gars bien et un bon soldat.

— Tu n'es pas restée avec lui ? avait continué Fusco.

— Non.

— Alors, ça a été la Sibérie ?

— Mmm.

— Qu'est-ce que tu as fait là-bas ?

— Rien.

— Rien ? s'était étonné Fusco.

— J'ai réfléchi.

— Qu'est-ce qui t'a décidé à revenir ?

— J'avais assez réfléchi.

— Je suis content de te revoir, Shaw.

Shaw avait haussé les épaules. Personne ne parlait, tous les regards étaient tournés vers le petit lieutenant et la jeune femme. Suspendus aux lèvres de Shaw, à tout ce qu'elles voudraient bien encore confier à Fusco. Raconter de son périple.

— Moi aussi, je suis contente de te revoir, Lionel. J'aurais préféré que ce soit dans d'autres circonstances, mais on va définitivement régler le problème et on se fera une bouffe après ça.

— Ouais, je suis partant.

Il apostropha Root :

— Eh, Crunchy, tu cuisines toujours aussi bien.

— Tu es un homme stupéfiant, Lionel.

— Tu m'as toujours sous-estimé, lui lança-t-il goguenard

— J'aurais du mal à affirmer le contraire, avait-elle concédé.

Shaw s'était renfrognée. Elle avait surpris les regards étonnés, parfois admiratifs, parfois incrédules, le petit sourire de connivence qui avait brillé dans les yeux d'Anna. Elle s'était rendu compte que personne n'attendait à ce qu'elle se confiât ainsi à Fusco. Qu'elle n'avait jamais parlé de l'Irak, ni à Maria ni à Brown.

Ils étaient débiles.

S'ils voulaient savoir ce qu'elle avait fait durant ces deux ans et demi, ils n'avaient qu'à faire comme Lionel. Le lui demander.

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Genrika dormait. Paisiblement.

Shaw s'était assise à son chevet.

Brown et ses confidences avaient éveillé en elle une sourde angoisse. Tout était tellement compliqué avec les gens.

On toqua et la porte s'ouvrit sans attendre de réponse. Shaw reconnut Root à son pas.

— Je peux ? demanda-t-elle doucement.

Haussement d'épaules.

Root tira une chaise et s'assit à côté d'elle. Pas trop près, respectant ses distances, sa sphère intime. Sérieuse. Elle avait plaisanté au parc d'Oka, dans la Wrangler. Flirté. Elle avait voulu recréer un univers familier : elle plaisantait, Shaw levait les yeux au ciel. Elle flirtait, Shaw soufflait d'exaspération et dissimulait, parfois, un sourire

Elle n'avait pas essuyé de rebuffades. Cependant, Root n'avait pas cru devoir bon insister par la suite.

Ne pas embarrasser Shaw.

Elle l'avait vu s'assombrir dans la Wrangler. Elle avait dissimulé ses sentiments, mais Root l'avait tellement étudiée, tellement observée, qu'elle avait senti son malaise.

Elle, ses regards et ses sourires, Élisa et son affection, Genrika qui lui avait tendrement passé les bras autour du cou quand Shaw l'avait portée. Les mots que la jeune fille avait prononcés.

Shaw n'avait sans doute pas imaginé un retour si dramatique.

Elle n'avait laissé effleurer aucun sentiment en ce qui concernait Root. Ni rejet ni attirance. Elle avait beaucoup de chose à gérer. Root préférait, pour l'instant, se caler sur son attitude. Se montrer patiente.

— Tu n'as pas été voir ta fille, dit-elle.

— Elle est avec Maria.

— Comment va Gen ?

— Tu tires bien, tu l'as sauvée de la noyade et d'une hypothermie trop importante, j'avais tout ce qu'il me fallait sur place. Si elle ne force pas trop, elle pourra reprendre ses entraînements dans un mois et demi au maximum.

— Ses entraînements de hockey ?

— Mmm.

— Elle ne va pas être très contente.

— C'est mieux que d'être morte.

— Il faut qu'on parle, Sam.

— De quoi ?

— De Samaritain. Maria a reconnu des hommes du Cartel Silanoa.

— Ce n'est pas étonnant, on savait que le Cartel et Samaritain étaient en cheville.

— Tu te souviens de ta simulation ? Des deux financiers que Samuel Guzman avait invités dans sa villa au milieu du désert ? Le Russe et la Chinoise ?

— Oui.

— Maria a mené une enquête. Ils existent. Le cartel est bien dirigé par un conseil d'administration. Des financiers qui gèrent d'immenses conglomérats. Une demi-douzaine de personnes d'après Maria. Grâce à eux, Samaritain dispose d'une immense fortune et d'une réserve d'hommes de main quasi inépuisable. Maria veut démanteler cette organisation.

— Il faut les tuer.

— Tuer, et démanteler en même temps, je suis d'accord.

— Tu me donnes les cibles, je m'en charge.

— Tu ne pars pas en solo, Shaw. Tu es revenue, ce n'est pas pour repartir seule affronter Samaritain.

— Okay.

Shaw n'avait pas une seule fois tourné la tête vers Root. Elle avait une manière très particulière de renouer avec les gens après deux ans d'absence.

— Root, est-ce qu'Athéna reperd du terrain face à Samaritain ?

— Pourquoi dis-tu ça ?

— Brown m'a raconté pour les réseaux russes, elle s'est fait piéger, mais il n'y a pas eu qu'elle. Il m'a retrouvée en Russie et il a falsifié les dossiers d'Anna. Les deux ont failli y laisser leur peau.

— Anna ?

— Elle s'était plus ou moins fabriqué une identité d'agent infiltré pour se protéger du directeur de la colonie pénitentiaire. Sa couverture est tombée et elle s'est retrouvée avec un profil de tueuse de flics. Le directeur s'est vengé. Elle a vécu un véritable enfer pendant deux mois.

— C'est pour cela que vous vous êtes échappées en plein hiver ?

— Oui. Elle n'aurait pas survécu jusqu'au Printemps.

— Athéna est tombée dans un piège. Samaritain s'est trouvé un nouvel allié.

Shaw semblait toujours concentré sur Genrika. Un leurre. D'infimes contractions musculaires, dans la mâchoire, dans les mains, une tension plus affirmé dans la nuque, disaient à Root qu'elle bénéficiait de sa plus grande attention.

— Un informaticien. Un génie, continua-t-elle, le ventre noué.

Les poings de Shaw se serrèrent, ses mâchoires se contractèrent, ses épaules se refermèrent. Root reconnaissait là son génie, sa faculté à la comprendre, à devancer sa pensée, ses explications. Le premier nom lui avait donné une orientation. Le second une réponse.

— Finch ?

Root pressentait une explosion de violence. Un déferlement de haine. Elle répondit quand même :

— Je crois.

— Root, gronda Shaw.

— Je suis sûre que c'est lui.

— Root... fit Athéna d'un ton de reproche à l'oreille de son interface.

— Désolée, Aty.

— Comment sais-tu que c'est lui ? demanda Athéna.

— Un faisceau de présomptions. Sa façon de coder, même s'il essaie de se dissimuler. J'ai eu des soupçons en Chine, mais je ne sais pas, j'ai été distraite et je n'arrivais pas vraiment à trouver ce qui me dérangeait. Mais il y a eu notre affrontement pour la maîtrise des réseaux russes. Peu de hackers peuvent atteindre une telle virtuosité. La Thaïlande m'a prouvé que ce ne pouvait être que lui. J'ai recoupé les programmes que j'avais détruits. L'architecture des programmes est différente, mais le style... parfois...

— Il est arrivé à Montréal, vendredi.

Root blêmit.

Athéna avait déjà lancé des simulations, des calculs de probabilités.

Résultats : 89,75 % de probabilités pour que Root eût raison.

Des simulations et des calculs qu'elle n'avait jamais effectués auparavant.

L'angle de vue.

Elle avait biaisé ses calculs prévisionnels parce qu'elle n'avait jamais entré Harold Finch dans sa base de données. Elle l'avait systématiquement écarté de ses calculs.

Malgré tout ce qu'elle savait, elle n'avait jamais cessé de le protéger. De l'aimer. Comment imaginer...

— Quand vous aurez fini vos messes basses, vous me ferez signe, grommela Shaw.

— C'est lui qui a identifié Gen, murmura Root d'une voix blanche. Il est à Montréal.

Shaw se leva d'un bond.

— Dis à ta boite de conserve de me donner sa localisation, je l'avais prévenu, je vais le descendre..

— Il est parti, Root, il a embarqué pour Londres, ce matin.

— Il habite là-bas ?

— Non, sa destination finale est Séville.

— Il y habite ?

— Oui, mais je ne sais pas précisément où. Il réside dans une zone blanche.

— Root ! claqua Shaw. Dis-moi, où se trouve ce salaud.

— Il est parti. Il habite en Espagne.

— Athéna, si tu m'entends, prends-moi un billet pour là-bas. Trois billets, j'emmène Anna et Borkoof.

— Sam...

— Je vais le tuer, Root. Mettre fin à tout ça.

— La mort d'Harold ne changera rien. Le réseau Silanoa est prioritaire.

— Pourquoi ?

— À cause de l'argent et du vivier d'homme qu'il représente.

Shaw se retourna vers Root et lui posa un index menaçant sur la poitrine.

— C'est d'accord, Root. Je te fais confiance, mais après cela, je m'occupe personnellement de son cas.

Root en resta la bouche ouverte de surprise. Shaw acceptait de remettre sa vengeance ? Sans discuter ? Sans se battre pied à pied pour défendre son point de vue ? Un point de vue discutable. Défendable.

Défendable parce que Finch représentait une menace.

Root avait détruit quatre de ses créations, parce que, maintenant, qu'elle avait la certitude qu'il s'était allié à Samaritain, elle retrouvait sa signature dans tous les programmes qu'elle avait précieusement gardés en mémoire avant de les détruire.

Elle avait manqué de sérieux, de concentration. Elle eût dû identifier l'informaticien plus tôt.

L'absence de Shaw, la vie qu'elle partageait avec Genrika. Des distractions auxquelles elle n'était pas familière. Shaw lui avait manqué, ce n'était pas la première fois qu'elle souffrait de son absence, mais quand celle-ci était aux mains de Samaritain, Root était tendue vers un but qui avait mobilisé toutes ses facultés mentales et physiques.

Localiser Shaw. Libérer Shaw. Sauver Shaw. Sauver Athéna.

Quatorze mois à combattre pour les deux seules personnes qui comptaient réellement dans sa vie à cette époque.

Elle avait retrouvé Shaw, elle l'avait libéré, elle s'était battue pour qu'elle reprît vie.

Grâce à Shaw, Athéna avait pris son envol, elle avait surtout pu, enfin, affronter Samaritain sur son terrain et à armes égales. Presque à armes égales. Athéna le surpassait. L'IA avait regagné la place qui lui revenait, elle avait repoussé Samaritain dans l'ombre, elle l'avait réduit au statut de programme malveillant, elle avait grignoté peu à peu son territoire, reconquis la toile, congédié ses agents, démantelé ses réseaux. Il leur restait du travail à accomplir. Samaritain ne battrait jamais en retraite. L'IA ne disparaîtrait pas sans avoir causé le maximum de dégâts. Root n'avait pas besoin de réfléchir bien longtemps ou de demander à Athéna quel but il poursuivait à travers son alliance avec Harold Finch.

Le chaos.

Dans le monde virtuel, sur les réseaux. Criminels et États s'en donnaient déjà à cœur joie. Les meilleurs ingénieurs, les plus brillants pirates étaient courtisés, payés des fortunes, pour voler, détruire, tuer, déstabiliser les marchés, des pays entiers. Une guerre souterraine acharnée, déconnectée de la réalité, immorale et anonyme. Le génie de Finch trouverait acquéreur.

Mais Athéna ne s'apparentait plus un être diminué, bridé. Elles ne combattaient plus pour sa survie et Shaw ne s'était pas plus battu à ses côtés parce qu'elle avait été enlevée et qu'elle pourrissait dans une prison. Shaw ne se battait plus à ses côtés, parce qu'elle avait choisi de partir.

Entre-temps, Root avait atteint ses rêves, touché le bonheur du bout doigts et plongé dedans à corps perdu. Elle avait tout donné. Elle s'était donnée. Sans peur et sans restriction.

Shaw se débattait avec ses phobies, sa violence et sa folie, elle avait dérapé à de multiples reprises, leur relation s'était teintée de violence, mais Root l'aimait assez pour ne pas s'y attarder, pour être toujours présente, disponible, pour lui offrir son épaule quand elle vacillait, lui tendre une main quand elle tombait.

Shaw n'avait pas supporté. Elle était partie.

Elle n'avait pas rejeté Root, elle n'avait pas rejeté l'amour qu'elles partageaient. Elle avait, d'une certaine manière, agi par amour. Envers elle-même, mais aussi envers Root et envers les autres.

Shaw lui avait manqué, mais Root aurait pu gérer le vide qu'elle avait laissé dans sa vie. Si elle n'avait pas tant redouté son retour.

L'incertitude.

Shaw se serait-elle retrouvée ? Aurait-elle réintégré sa vie ? Sa personne ? Aurait-elle vaincu ses angoisses ? Ses phobies ? Sa culpabilité ?

L'aimerait-elle encore ?

Renoueraient-elles ensemble les liens qui les avaient jetées l'une contre l'autre dans un lit ? Ou bien Shaw se serait-elle aperçue que ses sentiments n'étaient qu'une affaire de circonstance ? N'identifierait-elle pas son attachement pour Root à la vaste entreprise de manipulation que Samaritain lui avait fait subir ?

À une erreur.

À une faiblesse.

Shaw, si elle empruntait ce chemin, ne se compromettrait plus jamais avec elle.

Root pourrait déployer tous ses charmes, rien n'y ferait. Elle n'aurait pas perdu l'amie, la partenaire, mais elle aurait perdu l'amour de sa vie. Un amour d'autant plus fort que Root, l'implacable, la misanthrope, l'indifférente, s'était ouverte à d'autres amours.

John avait partagé sa peine et son espoir. Il aimait Shaw. Comme un frère. Et l'homme que Root avait toujours méprisé avait occupé une place que personne n'avait jamais occupée avant dans son cœur. Elle avait trouvé du réconfort dans sa présence quand ils avaient retrouvé Shaw réduite à l'état de squelette, quand ils avaient œuvré pour lui rendre son aspect humain, quand elle avait douté. Quand elle avait pleuré dans ses bras.

Et puis, il y avait eu les autres.

Élisa Brown.

Jack Muller qui n'avait d'abord été qu'une victime facile de ses facéties.

Lionel.

Maria Alvarez.

Cette incroyable Maria Alvarez. L'alcoolique enceinte et condamnée de la villa del Chapo. La juge baroudeuse du camp Mebemgokrés, la mère attentive, l'allumeuse, la combattante. Cette femme à qui Shaw avait confié sa fille.

Et Genrika.

Le pavé dans la mare. Le pavé dans sa mare. Un pavé d'affection, de responsabilité. D'émotions parfois contradictoires.

Trois ans de bouleversements qui avaient obscurci son sens du jugement.

Finch s'était allié avec le diable.

Qui haïssait-il assez pour cela ? Elle ? Athéna ?

— Root ?

Le regard interrogateur. Inquiet peut-être.

— Samaritain a perdu beaucoup de ses agents, Sam. Mais John Greer est toujours vivant et il effectue beaucoup de déplacements.

— Tu aurais dû le descendre.

— Il est difficile à localiser. Samaritain le protège et parfois, sa présence dans un endroit résulte d'un leurre. L'attention dont Samaritain fait preuve à son égard me laisse supposer qu'ils sont restés très proches.

— Tu crois qu'il a remplacé le gamin ?

— Non, je crois plutôt qu'il a gardé la place qu'il a toujours voulu avoir, celle d'un témoin, d'un ami. Je le vois bien président du conseil d'administration qui dirige le Cartel. Si...

Shaw augura de nouveaux arguments dont elle n'avait que faire :

— Je t'ai dit que j'étais d'accord, Root.

— Ce sera une grosse opération.

— Ça me va.

— On pourrait s'occuper du conseil d'administration. Leur chute entraînera la chute de tout le réseau.

— Nous deux ?

— Peut-être aurons-nous besoin d'un peu d'aide. Maria nous apporterait une caution légale qui nous faciliterait les choses. Athéna peut se débrouiller pour qu'elle réintègre officiellement sa fonction de juge, au Mexique ou dans une institution internationale. Les Russes, s'ils sont partants, assureront nos arrières. John et Jack représenteront le gouvernement américain.

— Je réponds d'Anna et de Borkoof.

— Anton nous accompagnera avec le nombre d'hommes dont nous aurons besoin.

— Tu l'as déjà contacté ?

— Non, mais je le sais.

— Et Brown ?

— Elle est blessée et ses barrette de capitaine l'attendent. On ne peut pas attendre qu'elle soit remise pour partir.

— Root... Tu...

Shaw se mordit la lèvre inférieure. Les confidences de Brown l'avait affectée :

— Tu connais son mari ?

Le regard de Root se durcit. Ses yeux perdirent peu à peu leur humanité.

— C'est si... commença Shaw.

— Athéna m'empêche depuis cinq mois d'aller lui rendre une petite visite.

Shaw détourna le regard. Quand ses yeux revinrent se planter dans ceux de Root, ils exprimaient la colère, l'incertitude et une grande tristesse.

— Je sais que ce n'est pas possible, Root. Mais je voudrais que tout cela s'arrête. Définitivement. Brown, Anna, Matveïtch dans son fauteuil roulant, Gen...

Ses yeux s'abaissèrent sur Genrika.

— Elle est jeune encore. Elle a déjà été confrontée à trop de violence. C'est la deuxième fois, qu'il s'en prend à elle. Il y a Alma aussi.

— Et Anne-Margaret ?

Shaw hocha la tête.

Des coups discrets retentirent à la porte. Shaw alla ouvrir.

Yulia.

— Je... Oh, tu n'es pas seule, dit-elle en découvrant Root assise au chevet de Genrika. je...

— Non, viens, entre.

Yulia jeta un regard méfiant en direction de Root.

— Root s'occupe de Gen depuis trois ans. C'est un peu... euh... Elle est comme...

— Sa tutrice, l'aida Root. Officiellement, j'assure cette charge auprès des autorités québécoises et américaines.

Shaw attrapa la main de Yulia et tira la jeune femme auprès du lit de Genrika. Yulia portait toujours son bonnet et une large écharpe autour du cou.

— Elle va bien, lui dit Shaw. Elle aura besoin de béquilles pendant une à deux semaines, sa cuisse sera douloureuse pendant un mois, un mois et demi, selon si elle se ménage ou pas. Après, elle sera comme neuve.

— Avec une cicatrice ?

— J'ai fait de mon mieux, mais je ne fais quand même pas de miracles.

— Tu fais des miracles, Sameen, rétorqua Yulia.

Haussement d'épaules.

— Parles-en à Anna.

Root leva un sourcil.

Elle s'occupait de sa fille, Yulia se fendit d'une explication :

— Sameen l'a soignée en pleine forêt. Elle s'était empalée sur une branche. D'ailleurs, ni Anna ni moi n'aurions survécu sans elle.

Nouveau haussement d'épaules.

— Et nous n'aurions pas survécu sans Anna, ni elle ni moi, c'est vrai aussi.

De là à dire qu'elle n'avait servi à rien.

— On ne survie pas seulement grâce aux autres, fit Shaw. Si on a n'a pas la volonté de survivre, quelles que soient les qualités de ceux qui nous accompagnent, ont meurt.

Sameen, pensa Root avec émotion. Elle avait décelé la dévalorisation dans les déclarations de Yulia Zhirova. Elle l'avait contrée. Et elle avait fait mouche. La jeune femme arborait une expression de gratitude qui en disait long sur les sentiments qu'elle éprouvait pour Shaw. Des sentiments partagés. Shaw souriait amicalement.

Elle avait changé.

Pas vraiment changé, parce que Shaw savait interpréter les expressions, les paroles, les attitudes, mais si rien ne l'y forçait elle se gardait bien de le montrer. Avant.

Il ne rentrait aucun calcul dans sa réponse à Yulia. Elle l'avait prononcée par gentillesse. Spontanément. Un acte dont Root avait été rarement témoin auparavant.

Elle eût aimé savoir ce que les trois femmes, Anna, Yulia Zhirova et Shaw, partageaient. Avaient partagé. À la colonie. Au cours de leur évasion, de leur périple dans la forêt sibérienne. Shaw le lui raconterait peut-être un jour.

— Sameen.

La voix cassée, la main tendue. Shaw s'assit, accepta la main.

— Je veux m'asseoir, murmura Genrika.

Shaw demanda à Root de l'aider. Si la jeune femme avait hésité à rester, elle comprit que sa présence était requise. Elles relevèrent la jeune fille.

— Juliette va bien ?

Acquiescement de la part de Shaw. Suivit d'un regard contrit de la jeune fille :

— Et les garçons, ceux qui nous accompagnaient.

— Vos amoureux ?

Le ton était peu engageant, mais au moins Shaw avait parlé d'amoureux. Pas d'amants.

— Je ne connaissais pas, Maxime.

— …

— Je n'ai rien à dit à Élisa et Maria pour Juliette, Sameen. Je n'ai pas menti. C'était son anniversaire et elle voulait... euh...

— Elle voulait bénéficier d'un peu de liberté et d'intimité avec Xavier, l'aida complaisamment Root.

— Oui.

Shaw consentit alors à la rassurer sur le sort des deux garçons. Genrika jetait des regards discret vers la jeune femme au bonnet qu'elle n'avait jamais vue et dont les traits ne lui disaient rien. Shaw se retourna vers Yulia.

— C'est ta mère.

Root eût dû se douter que Shaw n'emploierait aucune circonvolution. Qu'elle annonçait les faits, sans fioritures. Parce que c'était simple, direct et efficace. Le reste lui paraissait hypocrite et inutile.

Shaw n'analysait pas le retour de Yulia Zhirova comme un faisceau d'émotions à gérer, elle n'imaginait pas que ce pût être une épreuve. Ou si elle l'imaginait, elle ne s'y attardait pas, elle préférait y voir un fait. Une addition d'actions.

Shaw s'était donné une mission. Dans son esprit, Genrika avait été injustement séparée de sa mère. Une police et un juge corrompu les avaient arrachées l'une à l'autre. Genrika s'était retrouvée seule. Isolée. Sans protection une fois que son grand-père était mort. Et personne ne s'en était jamais inquiété. À sa connaissance, Finch n'avait jamais entrepris aucune démarche pour retrouver la mère de Genrika, pour tenter d'alléger sa peine, ou pour la faire libérer. Shaw ne s'en était jamais soucié non plus. Jusqu'à ce qu'elle prît conscience de ses manquements envers la jeune fille. Elle n'avait pas voulu revenir sans s'acquitter d'une tâche dont elle se sentait redevable envers la jeune fille.

Genrika avait le droit de retrouver sa mère. Shaw avait donc été la chercher et elle la lui rendait.

Mission accomplie.

Elle eût pu peut-être se rappeler quelle avait été sa réaction quand elle avait, elle même, retrouvé sa mère au lac de la Prune.

Quand Khatareh lui avait dévoilé son passé tragique en Iran. L'existence de deux sœurs que Shaw ne connaîtrait jamais.

— Bon, ben, on vous laisse, vous avez peut-être des tas de trucs à vous dire. Amène-toi, Root.

— Sameen...

— Viens, je te dis.

Shaw lui attrapa le bras et la traîna derrière elle.

Genrika lança un regard affolé à Root. Mais c'était trop tard. Shaw la tenait fermement et Root n'avait aucune envie de l'affronter maintenant. Parce que, si elle manifestait son désir de rester, Shaw s'y opposerait. Et lui expliquer maintenant, devant Genrika et Yulia, que la jeune fille avait besoin de soutien, qu'elle avait fait le deuil de sa mère parce que, connaissant le sort promis aux opposants politiques obscurs en Russie, elle avait refusé d'entretenir un espoir qu'elle savait vain. Que Genrika avait accepté se retrouver seule après la mort de son grand-père, qu'elle avait assumé son statut d'orpheline. Que l'arrivée de Shaw dans sa vie, avait bouleversé ses certitudes. Que la jeune fille avait reconnu en elle, l'héritière de son grand-père, une nouvelle chance de se sentir à nouveau aimée et protégée, en confiance.

Shaw lui avait apporté sa protection, son affection, ses talents et sa patience d'entraîneur, mais elle l'avait maintenue dans l'incertitude.

Genrika avait besoin de savoir qu'on l'aimait, qu'on tenait à elle, d'obtenir régulièrement des preuves concrètes de l'affection qu'on lui portait. Shaw seule comptait à ses yeux et Shaw ne comprenait pas ce besoin. Root comprenait. Genrika avait décidé de rester avec elle après le départ de Shaw. Et maintenant... Genrika n'était plus la jeune fille que Shaw avait confiée à Root, elle n'était plus le témoin que Root devait protéger, elle n'était plus l'adolescente dont elle devait plus ou moins supporter les humeurs par devoir.

Root s'était prise à aimer retrouver Genrika quand elle rentrait de mission. À lui préparer à manger des plats qu'elle aimait ou qui la surprendrait. Elle se sentait stupidement fière de son génie et de ses aptitudes intellectuelles, de sa capacité à élaborer de jolie lignes de code. Elle s'enthousiasmait pour ses études, ses recherches et elle n'était pas la dernière à hurler dans les gradins des arénas quand son équipe marquait un but.

Elle avait découvert au Niger que Genrika l'avait adoptée. Qu'elle l'avait placé dans son monde à ses côtés, au côté de Shaw. Qu'elle l'avait intégrée dans sa famille.

Shaw, Genrika et elle. Un foyer un peu atypique, mais, Root voulait le croire, un foyer qui pouvait exister. Et brûler durant de très longues années. Genrika en avait déjà intégré l'idée. Root aussi. Restait à savoir si Shaw était partante.

Anne-Margaret s'était rajoutée à l'équation. Un détail, avait pensé Root.

Et puis, Shaw avait ramené Yulia Zhirova.

Root n'avait rien à redire à cela. Shaw lui donnait même une leçon. Sévère. Shaw avait montré à cette occasion plus de cœur et d'attention que n'en avait jamais eu Root. Elle était heureuse que Yulia Zhirova fût revenue. Qu'elle eût retrouvé sa fille. Que Genrika la retrouvât. Mais son retour bouleverserait l'équilibre intérieur de la jeune fille. Tout comme, il bousculait celui que Root avait atteint.

La poigne de fer refermée sur son biceps lui disait que Shaw était complètement étrangère à ce genre de considérations.

.

La porte se referma d'un bruit sec.

Genrika priait pour que tout ceci ne fût qu'un rêve, un cauchemar, un délire, pour retomber inconsciente, pour mourir. Au point où elle en était, c'était mieux. Elle pensa à Juliette. L'appela de toutes ses pensées. Elle la voulait près d'elle. En train de lui raconter n'importe quoi, en train de lui sourire ou de rire.

Yulia se retourna ostensiblement vers la porte :

— Sameen ne se montre pas toujours très subtile.

Une perche. Peut-être était-elle involontaire, mais Genrika l'attrapa à pleines mains. Que sa mère appelât Shaw par son prénom, montrait aussi qu'elles partageaient une certaine intimité, bien que cela parût complètement improbable. Seule, Khatareh, Maria, Lionel et Root l'appelait par son prénom. Élisa et Alma l'appelaient Sam, mais les autres, l'appelait toujours madame ou par son patronyme.

— Comment elle a fait ?

Yulia se retourna vers sa fille. Elle avait laissé une enfant, elle retrouvait une jeune fille. Elle ne l'aurait jamais reconnue si elle l'avait croisée sans savoir que c'était elle. Elle ne gardait aucun véritable souvenir de son visage.

— Elle s'est faite incarcéré sous un faux nom.

— Et elle t'a fait évader ?

— Nous nous sommes évadées, oui.

— Toutes les deux ?

— Non, il y avait Anna aussi. La grande femme qui appartenait au SVR.

— Elle vous attendait dehors ?

— Non, elle s'était fait incarcérer elle aussi.

— Où étais-tu ?

— En Sibérie occidentale, près de Krasnoïarks, si tu connais.

Genrika se pinça les lèvres.

— Dans une colonie pénitentiaire ?

— Oui.

Genrika avait potassé le système pénitentiaire russe. Un peu. Par curiosité. Sans s'attarder au fait que, peut-être, sa mère se trouvait quelque part entre les frontières occidentales de la Russie et la mer d'Okhotsk.

Elle cherchait un sujet d'exposé.

Les colonies pénitentiaires de femmes n'avaient pas toujours bonne presse en occident. Particulièrement celles qui se situaient en Mordovie ou en Sibérie. Elle avait lu des témoignages, celui des Pussy riots, épluché les pages du site d'information Meduza, visionné des reportages. Trouvé les journalistes naïfs et stupides. Les visites étaient programmées, elles servaient l'intérêt de l'administration, tous les témoins semblaient réciter un texte appris par cœur.

Elle n'avait pas toujours réussi à démêler le vrai du faux à travers les différentes opinions qui s'affrontaient.

Mais ce qu'elle avait compris, c'était que le système pénitentiaire russe souffrait des séquelles héritées d'un système concentrationnaire mis en place des siècles auparavant. Les camps de l'Empire avaient été repris par les Soviétiques, ils avaient été perfectionnés et ils s'étaient agrandis au gré des purges et répressions menées à travers tout l'Empire soviétiques. Un héritage difficile à liquider.

Elle n'avait pas voulu mêler Athéna à ses recherches, elle s'était rendue à la bibliothèque. S'était trouvé une petite bibliographie sur le sujet. Trouvé quelques romans assez rares et des témoignages : Soljenitsine, bien évidemment, mais aussi, deux femmes, une allemande, Elinor Lipper qui avait passé onze ans, de 1935 à 1946, dans des bagnes soviétiques sans jamais savoir ce ce qu'on lui reprochait, et une Lituanienne, Nijolé Sadunaité, incarcéré, puis exilée en Sibérie à cause de sa foi. De 1975 à 1983.

Genrika avait feuilleté les livres. Regardé les photographies, les cartes. Nijolé Sadunaité était passé à Krasnoïarks, elle avait vu le nom de la ville apparaître dans le titre d'un chapitre. Des mots revenaient sans cesse, le froid, la faim, la violence, l'alcoolisme, l'épuisement, le manque d'hygiène, l'injustice. Genrika n'avait emprunté aucun livre. Pas même un roman. Elle avait replacé tous les ouvrages dans leur rayonnage. Gabrielle Pomerleau jouait de la flûte traversière. Juliette lui avait raconté qu'elle répétait Casse-noisette pour un concert. Genrika avait préparé un exposé sur les sources d'inspiration littéraires des grands compositeurs russes.

— Tu travaillais dans un atelier de confection ?

— Non, la colonie possédait une scierie. Les détenues travaillaient à l'abattage des arbres en forêt ou à la scierie.

Un travail harassant et dangereux. Soumis à des températures extrêmes. Été comme hiver.

— Tu es restée longtemps là-bas ?

— Neuf ans. J'y ai été envoyé dès que ma condamnation a été prononcée.

— Tu n'en serais jamais sortie.

— Non. J'ai été condamné à perpétuité, sans possibilité de remise de peine, tant que j'aurais pu y travailler, j'y serais restée. Après, il m'aurait envoyée ailleurs. Dans un mouroir ou un établissement du même genre.

— Mais Sameen est arrivée...

— Svléta.

Regard interrogatif.

— Sa couverture. Une criminelle de la pire espèce. Aussi dangereuse en dehors qu'en dedans. Anna avait choisi le même genre de profil. Elles se sont attiré des inimitiés, mais leur réputation et la violence dont elles étaient capables leur a ménagé du respect. Anna était arrivée avant, le directeur de la colonie l'avait confiée à une chef de block, elle eu droit au petit rituel de bienvenue, mais ensuite, elle servait de femme de main à la chef de son bloc. Les détenues en avaient peur. Sameen a bénéficié de sa protection.

— Tu faisais partie de leurs block ?

— Non. Je ne les voyais jamais. Je travaillais à la scierie, elles travaillaient à l'exploitation forestière.

— Mais vous vous êtes bien rencontrées pourtant.

— Sameen a travaillé une fois à la scierie, elle en a profité pour m'approcher.

— Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?

— Elle m'a demandé si j'avais une fille. Je lui ai répondu que non. Elle m'a parlé de toi. C'était difficile de lui mentir et elle s'est débrouillée pour que nous nous voyions plus souvent.

— Comment ?

Les tatouages de Yulia se rappelèrent brusquement à elle. Celui sur le front, ceux incrustés de chaque côté de son cou lui brûlaient la peau. Les scènes dessinées sur son corps, prirent vie. Les corps bougeaient sous ses vêtements. Des copulations violentes. Des mouvements obscènes. Des bassins qui allaient et qui venaient. Des têtes qui se renversaient, des mains qui se crispaient.

« Elle s'est offert mes services pour une semaine. Ma mère-maquerelle m'a cédée à tous ses fantasmes sexuels pour une semaine complète. En échange de quoi, elle a pratiquement tabassé à mort une femme qui déplaisait à ma chef de block. J'ai assisté à la correction. C'était sanglant, violent. Glaçant, pensa Yulia. ». Un aveu impensable à dire.

— Elle a fait quelque chose de mal ? s'inquiéta Genrika.

— Non. Elle s'est simplement arrangée pour rentrer dans les petits papiers de ma chef de block.

Un mensonge.

Genrika imaginait un règlement de comptes. Un règlement de compte très proche de ce que Shaw avait réellement infligé à Maroushka. Mais dans son esprit, sa mère n'avait pris aucune part au marché. Elle n'était peut-être même pas au courant de l'accord qu'avait passé Shaw avec la chef de block de sa mère. Shaw était capable du pire si elle pensait que cela en valait la peine.

— Et après, tu es partie avec elle ? Elle t'a convaincue de t'évader. À travers la forêt, en plein hiver ?

— Anna était en danger et...

— Et... ?

— C'était en train de mal tourner, éluda Yulia.

— Alors vous vous êtes échappées ?

— Mmm, j'ai été envoyée avec leur équipe en forêt et on en a profité pour se faire la belle comme on dit dans le milieu.

— Tu peux me raconter ?

Genrika avait senti des réticences dans le discours de Yulia quand elle avait parlé de la prison. À son propos ou à propos de Shaw ou d'Anna Borissnova. Mais elle voulait savoir, comprendre comment trois femmes aussi différentes avaient pu s'entendre. Genrika connaissait les hivers russes. Les hivers sibériens avaient valeur d'un mythe que n'avait jamais réussi à concurrencer les hivers du Grand Nord canadiens. Les forêts épaisses. Les ours, les loups, les blizzards, la neige qui recouvrait tout neuf mois sur douze.

Yulia saisit la chance que lui donnait Genrika de rester auprès d'elle, de partager, d'oublier ce pourquoi elles se trouvaient toutes les deux dans la même pièce après neuf ans de séparation. De parler librement et sans contrainte. Leur évasion à travers la forêt ne comportait aucune ombre, elle ne comportait rien dont Yulia pût avoir honte. Sameen et Anna n'avaient pas servi leur pays assises devant un ordinateur, c'étaient des agents de terrain, des assassins, des femmes violentes, sans pitié. Mais Yulia n'avait rien à cacher à Genrika.

Au contraire.

Tout au long de leur périple, les deux femmes avaient déployé des trésors de courage, de volonté, d'opiniâtreté et de gentillesse.

Elles n'avaient pas seulement pris soin de Yulia parce qu'elles exécutaient leur mission.

Yulia avait passé neuf ans en prison. Plus de huit à la colonie n°2. Elle connaissait la valeur de la gentillesse, de l'amitié aussi. Yulia n'avait jamais eu d'amie en prison. Elle n'avait rencontré que des gens intéressés. Par son corps, par ses privilèges. Tata et Irina se targuaient d'être amies, c'était faux. Elles l'étaient tant que leurs intérêts convergeaient. Tata avait parfois fait preuve de gentillesse envers Yulia, de tendresse aussi. Des petits bonheurs et des petits plaisirs qu'elle lui avait concédés parce qu'elle aspirait à la même gentillesse et à la même tendresse. Ils ne duraient que le temps d'une étreinte, parfois d'une nuit. Une friandise accordée à l'esclave.

Des moments qui renforçaient l'emprise que le maître exerçait sur l'esclave.

Il n'y avait aucun calcul de la sorte dans les attentions que s'accordaient Sameen et Anna.

Au fur et mesure de ses échanges avec Genrika, elle avait découvert que la jeune fille possédait un très grande maîtrise de la langue russe. Elle introduisit peu à peu du vocabulaire choisi, élabora des phrases plus complexes. Genrika ne manifesta aucune difficulté à la comprendre. Alors, Yulia laissa libre-court à son inspiration et redécouvrit avec délice le plaisir de jouer avec les mots, de dérouler un récit foisonnant de péripéties, de descriptions.

Genrika se retrouva emportée dans la forêt, au milieu des tempêtes, du froid saisissant. Son cœur cogna quand Anna découvrit les traces des loups, quand elle s'aventura dans le blizzard et qu'elle s'empala sur une branche, quand elle disparut seule.

Elle vibra à l'unisson de Yulia sur la corniche face au ciel et elle posa un regard ému sur elle quand la jeune femme évoqua comment elle avait été saisie par la beauté qui s'était offerte à elle, par la magie de l'instant, les étoiles, la forêt sombre qu'elle devinait sous ses pieds, le crépitement du feu, la voix d'Anna, sa voix si belle qu'elle lui en avait tiré des larmes, par l'amitié, la fraternité dont elle s'était sentie entourée, la main de Sameen, rassurante. Comment Yulia avait redécouvert la vie. Comment ses yeux s'étaient de nouveaux ouverts après huit ans d'aveuglement.

Genrika n'eût jamais imaginé Anna Borissnova tirer des larmes d'émotions de quiconque. Imaginée qu'elle pût chanter.

— Elle chante vraiment bien ?

— Elle possède l'une des plus belles voix que je n'ai jamais entendue, mais ce n'est pas tellement sa voix qui crée la magie quand elle chante, c'est l'émotion qu'elle sait donner aux chants qu'elle interprète.

L'expression de Genrika l'incita à continuer :

— Elle a chanté presque tous les soirs. Quel que soit le temps ou sa fatigue. C'était en même temps incroyable et magique. Je la pensais incapable d'exprimer autant d'émotions. Pas après avoir vu de quoi elle était capable. Les détenues avaient peur d'elle, même sa chef de block.

— Vous avez marché combien de temps ?

— On a marché vingt-sept jours, mais on a bivouaqué deux fois, pour se reposer et pour laisser passer la tempête quand elle soufflait.

— Vous avez dormis dans des igloos ? Et qu'est-ce que vous avez mangé ?

Yulia reprit son récit. Elle raconta la chasse, les collets, la pêche, les tisanes d'aiguilles d'épicéa, les rares provisions qu'elle avait pu subtiliser à la colonie, et puis la caches aménagées par Anna dans la forêt, les plats lyophilisés, et le thé qui lui avaient semblé si merveilleux. Elle raconta la construction des abris, les réflecteurs en bois, les fosses de froid, le tunnel, les corvées de bois.

Yulia se montrait si précise dans ses explications et ses descriptions que son récit s'apparentait à véritable cours de survie en milieu froid.

— Sameen a souvent dit qu'Anna était une spécialiste de la survie en forêt et en milieu arctique, mais elle n'avait pourtant pas grand-chose à lui envier.

Yulia ne dissimula pas l'admiration et la reconnaissance qu'elle vouait aux deux femmes qui l'avaient sauvée. À travers son regard, l'intimidante et intrigante agent du SVR devint une femme chaleureuse, attentionnée. Une sorte de trappeuse de légende, qui connaissait les secrets de la forêt et de l'hiver. Quant à Shaw... Yulia admirait ses talents de médecin jamais pris en défaut. Sa modestie et son courage.

— Sa modestie ?

— Elle sait beaucoup de choses, mais elle a toujours écouté Anna. Elles ont beaucoup discuté ensemble. Anna était venue aider Sameen. Se mettre à son service. Au tout début de notre évasion, elle a appelé Sameen, madame et elle la vouvoyait. Ça n'a pas duré parce que Sameen l'a voulu ainsi. Leur amitié m'a soutenue durant cette marche. Je n'ai jamais été une grande sportive et je ne connais rien à la forêt. Elles m'ont beaucoup demandé, mais elles m'ont aussi beaucoup donné. Et puis, leur relation... Je ne sais pas trop comment t'expliquer. En prison, tout est histoire de rapport de forces, tout ou presque est intéressé. Certaines détenues se découvrent des amitiés sincères, elles trouvent parfois l'âme sœur, mais c'est rare. Très rare. Et souvent, même si c'est le cas, les sentiments ne résistent pas au temps et à la violence qui règne dans le milieu carcéral, et moi, je n'ai jamais rencontré personne. Anna et Sameen... C'est un binôme étrange au premier abord, de par leur différence de taille tout d'abord. Mais elles exprimaient tant de dévouement, de respect, de confiance l'une envers l'autre. Ils ont essayé de les dresser l'une contre l'autre à la colonie, elles se sont battues un soir. C'était horrible. Anna avait dû...

Genrika n'avait pas besoin de savoir.

— Elle a été forcé de frapper Sameen. De la tabasser. Elle l'a fait. Et crois-moi, elle n'a pas retenu ses coups. Et le lendemain ? Rien n'avait changé entre elles. Elles... Je me suis parfois sentie minable dans la forêt, j'ai parfois eu envie d'abandonner. Elles ne m'auraient pas abandonnée, mais ce qui m'a le plus encouragé à survivre, ce sont elles, l'amitié qu'elles partageaient. Je ne voulais pas les décevoir, elles avaient souffert à la colonie, pour moi, pour venir me chercher, je ne voulais pas leur offrir un échec en échange. Je voulais qu'elles réussissent ensemble. Je ne voulais pas les laisser en plan.

Genrika reconnaissait à Yulia des talents de conteuse et d'observatrice, elle avait une grande maîtrise de langue russe, du discours oral. Elle usait de nombreuses formes de figures littéraires et rythmait parfois ses phrases comme si elle avait composé un poème. Avec un grand naturel, sans lourdeur. Mais parfois, des mots, des expressions, des tournures de phrases ou des fautes de grammaire résonnaient comme des dissonances. Plusieurs fois, Genrika n'avait pas comprit à quoi Yulia faisait référence. Elle n'avait pas reconnu les mots. Elle supposait de l'argot spécifique au monde carcéral. Elle n'avait pas osé lui demander des éclaircissements.

L'univers carcéral qui se dessinait à travers l'évocation de Yulia prenait des allures de romans réalistes du XIXe. Un mélange de Dickens, de Dostoïevski et d'Émile Zola. De violence, de méfiance et vénalité. Dans lequel, Yulia, n'avait vu que des ombres et la nuit. Dans lequel, elle avait perdu son âme et sa confiance envers l'humanité. Dans lequel, après neuf ans d'obscurité, la seule lumière avait été l'affection que partageaient Shaw et Anna Borissnova.

Shaw s'était trouvé une nouvelle... « amie ». Il y avait eu Élisa, Maria, et maintenant il y avait Anna Borissnova. Qui sait même si Yulia n'avait pas intégré elle aussi le clan de ses groupies.

— Et après la forêt ? Comment vous avez fait ?

— Nous avons d'abord passé trois semaines dans la cabane d'Anna. Sameen avait laissé des vivres, c'était...

Genrika tiqua.

Laissé des vivres ? La complicité d'Anna et de Shaw ne datait pas, comme le pensait Yulia, de leur incarcération à la colonie pénitentiaire. La Russe savait où Shaw se trouvait. Peut-être pas pendant deux ans, mais au moins pendant un temps. Shaw était...

Mais Yulia reconstruisait la cabane avec ses mots, Genrika sauta à sa suite dans le passé. Son besoin de savoir, sa curiosité, le talent d'évocation de Yulia, dépassaient sa contrariété, sa déception, il l'empêchait de ressasser ses récriminations, d'alimenter la colère qui couvait sous la cendre, de sa peur, de son soulagement.

.

Root évitait de regarder Shaw.

Après avoir quitté la salle de soins, Shaw avait décidé qu'il était temps qu'elle renouât avec sa fille le lien distendu par cinq mois d'absence. Elle était entrée dans le salon avait salué sa mère d'un signe de tête formel, demandé où se trouvaient Élisa, Fusco, Sanders, Borkoof et Alma.

— Élisa est montée se reposer dans une chambre, le lieutenant Fusco et sa coéquipière sont partis faire le tour du périmètre et Alexeï et Alma finissent l'ours de neige qu'ils avaient commencé à élever avant le repas, avait répondu Maria.

— Et la gamine ?

— Elle est montée aussi, peut-être est-elle avec Élisa. Elles se connaissent bien.

Ses réponses avaient eu l'air de plaire à Shaw. Elle s'était ensuite mordillé les lèvres en regardant sa fille paisiblement endormie dans les bras de la jeune Mexicaine.

— Tu la trouves changée ? demanda Maria.

— Les enfants changent vite à cet âge.

— Elle a strictement obéi à tes recommandations.

Shaw se fendit d'un petit sourire en coin.

— Mmm, approuva Maria. Tu peux être fière d'elle, c'est une enfant très agréable.

Maria tapota la place libre à côté d'elle.

— Viens t'asseoir. Elle a toujours faim quand elle se réveille.

— Je n'ai plus vraiment de quoi la contenter.

— Plus du tout ?

— Si un peu, mais je ne crois pas que...

— Pas d'excuses, Sameen. De toute façon, elle est sevrée depuis longtemps. Elle tête plus par plaisir que pour satisfaire son appétit.

— Oui, mais, euh...

Khatareh se leva de son fauteuil. Sameen n'avait pas envie de partager ce moment avec elle, sa présence la mettait mal à l'aise. Peut-être pas seulement sa présence, mais en tout cas, se retrouver dans la même pièce que sa mère alors qu'elle s'apprêtait à se montrer... tendre ? Proche de sa fille. Khatareh n'était pas certaine non plus, d'être prête à voir sa fille tenir le rôle que, jusque-là, Maria Alvarez avait tenu auprès d'Anne-Margaret.

— Je suis fatiguée, s'excusa-t-elle

— Je vais vous montrer votre chambre, déclara Anna.

Root avait une fois de plus froncé les sourcils et elle suivit la grande Russe du regard alors qu'elle sortait. Déjà sa réaction, l'avait surprise au parc d'Oka.

— Je lui ai tout raconté, avait soudain dit Shaw. Elle avait droit de le savoir.

Échange de regards.

— J'ai pris seule la décision.

Root s'était contenté de hocher la tête. Elle ne remettrait jamais ce genre de décision en question. Pas avec Shaw. Parce qu'elle savait que si Shaw l'avait consultée, Root se fût ralliée à son avis.

Elle l'eût approuvée, tout comme l'aurait approuvée Athéna.

Shaw avait alors rejoint Maria sur le canapé qu'occupait la jeune juge et elle avait accepté de prendre l'enfant dans ses bras.

La petite ne s'était pas réveillée tout de suite. Voir Shaw avec un enfant dormir dans ses bras avait déjà brouillé son esprit.

Shaw avait, certes, porté Alma quand elle s'était blessée dans la forêt, elle avait porté Genrika jusqu'à sa voiture, puis de sa voiture à la Wrangler, puis de la Wrangler à la villa. Genrika comme Alma s'étaient abandonnées à ses bras. L'adolescente et l'enfant l'aimaient, et lui témoignaient une confiance absolue.

Root avait identifié Shaw à un sauveur, elle n'avait pas visualisé la statue héroïque du pompier réalisée par un quelconque artiste soviétique tout comme l'avait fait Khatareh Deghati au mois de juillet 2016, mais leurs représentations n'étaient pas très éloignées l'une de l'autre. Celle du médecin, du soldat en mission.

Mais rien dans l'image de Shaw confortablement installée dans un canapé, aux côtés de Maria Alvarez, ne l'identifiait à une figure héroïque. Shaw était détendue et Root ne décelait aucune tension, ni dans son attitude, ni dans sa physionomie. Elle écoutait Maria Alvarez, les yeux posés sur le visage endormi de sa fille.

De sa fille...

Root avait marché au jugée jusqu'à un fauteuil et elle s'était laissée tomber dedans. Littéralement. Elle avait attrapé une revue scientifique. Athéna ne négligeait jamais aucun détail. Dieu sait ce que trouverait dans le sous-sol de la maison si elle s'y rendait.

Maria parlait d'Anne-Margaret. Shaw ne lui avait posé aucune question. Maria répondait à toutes celles qu'elle eût pu se poser. La jeune Mexicaine avait gardé la robe légère noire qu'elle portait avant l'attaque de la maison rue Principale, Shaw avait revêtu un pantalon noir d'hiver et une chemise cintrée de la même couleur. Elles avaient toutes les deux retirés leurs chaussures et elles étaient pieds-nus.

Shaw et Maria.

Leur si évidente complicité. Proximité.

Root eût aimé connaître le secret de Maria Alvarez. Celui qui l'avait conduite à s'immiscer dans l'intimité de Shaw sans que celle-ci ne la rejetât. Ce qui avait conduit Shaw à se confier à elle, à lui ouvrir son cœur, à lui donner accès à ses pensées et à ses sentiments. Ce qui faisaient que les deux jeunes femmes fussent si proches l'une de l'autre. Bien plus que ne l'étaient de simples amies. Et que Shaw en acceptât l'idée.

La jalousie n'avait jamais vraiment tourmenté Root. Elle avait parfois éprouvé des petits pincements au cœur quand, amoureuse de Shaw, celle-ci l'ignorait et allait sauter dans les bras d'un inconnu, ou d'un presque inconnu, sur qui elle avait jeté son dévolu. Root eût tout donné pour se retrouver au lit à la place des beaux mâles que Shaw s'était choisi pour s'adonner au plaisir, mais elle savait aussi que ses aventures d'un soir, ne l'engageaient pas plus loin que le matin et qu'elle quittait ses amants sans un regard en arrière. Root aspirait à une autre relation. Apprendre que Shaw avait contacté Maria quand elle était tombée enceinte, l'avait pareillement affectée. Ce petit pincement au cœur, parce qu'elle ne l'avait pas su la première, l'instant de doute qui l'avait tourmenté à l'idée que Shaw ne lui accordait pas la confiance qu'elle accordait à Maria.

Et puis... son cœur avait repris le contrôle de ces émotions ingrates et viles. Car si Shaw avait des devoirs envers quelqu'un ce n'était certainement envers elle. Elle en avait envers Genrika et maintenant envers sa fille, pas envers elle. Root ne pouvait pas l'exiger d'elle, pas même l'espérer. Pas si elle l'aimait vraiment.

Et Root l'aimait.

Comme avant.

Exactement comme avant.

Et il y avait peu de probabilités pour qu'elle ne l'aimât plus un jour, ou qu'elle rencontrât quelqu'un capable de prendre sa place dans ses pensées et dans son cœur. De la troubler comme la troublait Shaw. De l'émouvoir comme elle l'émouvait.

Que Shaw l'aimât en retour ou pas n'y changerait rien. Root l'aimerait toujours, même si elles devenaient les meilleures amies du monde.

Elle en était là de ses réflexions quand Anne-Margaret se réveilla. Et depuis ce moment-là, Root évitait de poser son regard sur Shaw.

Elle lui donnait le sein.

Maria, avec la suffisance d'une femme d'expérience, s'était fendue d'un :

— Je te l'avais bien dit qu'elle ne protesterait pas.

Shaw s'était contenté de lui opposer un silence équivoque. Maria avait donc continué :

— Alma ne protesterait pas plus que Meg.

— Ta fille peut toujours rêver, grommela Shaw.

— Tu lui as déjà donné le sein, Sameen.

— Pour nous sauver la vie, pas pour lui faire un câlin ou pour la nourrir.

— Alma n'en a pas du tout gardé ce souvenir.

Shaw se retourna vers elle.

— Je t'assure que c'est vrai, rit Maria.

C'était incroyable.

Shaw soupira, mais son soupir n'avait rien d'hostile ni vraiment de contrarié. Elle retrouvait Shaw et Maria telles qu'Élisa les lui avait décrites à Bethesda. Elle comprenait mieux maintenant, ce qu'avait voulu lui expliquer le jeune capitaine à travers ses récits. L'ambiance qui avait régné entre les trois jeunes femmes et Alma aux Seychelles. La joie et la sérénité qu'en avait retiré Élisa. La grande douceur et l'affection qui avaient régi leur vie sur l'île corallienne.

Shaw caressa la tête d'Anne-Margaret. Un geste spontané, qui dénotait d'une habitude. Root s'enfonça dans son fauteuil et dissimula ses émotions derrière sa revue.

— Je vais peut-être aller voir où en sont Alma et Alexeï avec leurs ours, déclara Maria.

Maria s'étira le dos. Elle se leva et se retourna vers Shaw :

— Dis-moi, Sameen, il y a du nouveau entre Anna et Alexeï ?

Root tiqua. Anna et Alexeï ?

— Tu n'auras qu'à leur demander, répondit Shaw d'un ton revêche.

— Mmm, fit Maria d'un air entendu.

Shaw prit la mouche :

— Quoi, « Mmm » ?

— Ton expédition en Sibérie a eu des conséquences sur la relation que tu entretiens avec Anna Borissnova, voilà ce que signifiait mon « Mmm ».

— Tu sais que tu...

Maria se baissa brusquement et posa ses doigts sur la bouche de Shaw, l'empêchant de finir sa phrase.

— Ne sois pas vulgaire devant ta fille, Sameen. Les enfants ont les oreilles sensibles.

— Jamais vue quelqu'un d'aussi ch...

Regard sévère de madame la juge. Root se retint de rire.

— D'aussi agaçant, conclut Shaw.

Maria prit un air réjoui.

— D'aussi insupportable, ajouta Shaw.

— À tout à l'heure, Sameen.

— Ouais, c'est ça.

— Si on a du temps, je vais suggérer à Alexeï et Alma de donner un ourson à leur ours.

Elle sortie de la pièce en riant.

— C'était quoi la vanne ? demanda Shaw à Root.

Root baissa sa revue.

— Je pense que l'ourson s'appellera Sam ou Sameen, peut-être Sameenouchka.

Shaw leva les yeux au ciel. Root saisit l'opportunité que lui avait donnée Shaw en lui posant sa question d'engager la conversation.

— Anna et Alexeï sont ensemble ?

— Ouais.

— Je n'aurais jamais pensé qu'Anna...

— Elle a su se remettre en question. Elle en a bavé à la colonie et notre évasion n'a pas vraiment été une ballade de santé.

— Alexeï mérite d'être heureux. Je ne crois pas qu'il se faisait beaucoup d'illusions quant à son avenir avec Anna. Il s'en était fait une raison, mais il serait resté vieux-garçon.

— Il avait tort. Et si tu veux savoir, Anna aussi mérite d'être heureuse.

— Je n'ai pas dit le contraire.

— C'est une fille bien.

— Comme le lieutenant Brown ?

— Non, pas comme elle, dans un genre différent.

Shaw fit une grimace et bougea légèrement sa fille sur ses genoux. Le silence se réinstalla. Shaw concentrée sur l'enfant qui tétait. Root perdue dans ses essais de ne pas se focaliser sur la mère et l'enfant. Les yeux baissés sur le sol. Sur le tapis.

Elle n'aurait jamais d'enfants. Elle n'en avait jamais désiré. Ou voulu. Si quelqu'un s'était un jour intéressé à sa vie et avait abordé le sujet avec elle, Root aurait répondu qu'elle n'était ni pour ni contre. Si la personne avait insisté, elle aurait invoqué les circonstances. Il fallait être deux pour faire un enfant, ou peut-être fallait-il être deux pour l'aimer ou pour concevoir l'idée de donner naissance à un être. Elle avait rencontrée la personne avec qui elle eût aimé avoir un enfant et Root aurait couché avec n'importe qui pour obtenir ce qui lui manquait. Shaw n'aurait pas approuvé. Root n'aurait jamais passé outre son désaccord. Son fantasme allait de toute façon bien plus loin.

Et le Chirurgien lui avait enlevé toute possibilité de rêver. Il avait tordu ses fantasmes. Il les avait grillés. Électrifiés. Réduits en cendre, racornis.

Et Root n'aurait jamais imaginé Shaw faire fi de sa légendaire prudence lors d'un rapport sexuel.

Elle se pinça les lèvres. Et se mit à broyer du noir. Longtemps. Jusqu'à ce que le silence lui devînt soudain pesant. Comme s'il avait changé de nature. Elle avait toujours aimé partager les silences de Shaw. Elle méditait peut-être.

Root leva la tête.

Shaw ne méditait pas. Elle l'observait. Leurs regards s'accrochèrent. Restèrent rivés l'un à l'autre.

Root esquissa un sourire, pencha un peu la tête sur le côté, leva un sourcil. Shaw bascula légèrement la tête en avant. Son regard prit de l'acuité. Gagna en intensité.

Elle n'avait pas bougé, ses traits n'exprimaient rien.

Root resserra ses doigts sur ses cuisses. Son sourire, un brin provocateur, s'effaça. Elle s'appuya un peu plus durement au dossier de son fauteuil, poussa sur ses pieds. Ses mollets et ses cuisses se contractèrent sous l'effort. Sa respiration devint erratique. Elle chercha à s'évader. Se retrouva dans l'incapacité de détourner les yeux, de penser. Toute sa personne se retrouva suspendu au regard de Shaw.

Elle se troubla. Commença à se mordiller le coin d'une lèvre.

Se troubla plus encore.

— Tu rougis, Root.

Les paupières inférieures qui se relevaient imperceptiblement, la lueur narquoise qui brillait au fond de ses yeux. Le ton grave.

— Et maintenant, tu as l'air stupide.

Root rougit violemment.

— Ouais, vraiment stupide, fit Shaw sans la lâcher du regard.

La phrase de trop, celle qui permit à Root de reprendre son emprise sur elle-même. Elle haussa d'un même mouvement une épaule et un sourcil, se fendit d'un sourire charmeur :

— Que veux-tu, mon cœur. Te revoir me donne des idées. Pas toi ?

En face d'elle, le regard vira au noir et deux rides creusèrent de profonds sillons entre les sourcils de Shaw.

— Mais je ne voudrais pas mal me conduire devant...

Quel terme choisir ? Root se montra prudente :

— Anne-Margaret.

Shaw baissa la tête sur sa fille.

— Je voulais qu'elle porte le prénom de Margaret. C'était un chirurgien, une femme bien. Je lui dois ma vocation. Mais ça fait vieillot, alors... euh... ben...

Pourquoi Shaw paraissait-elle si embarrassée ? La physionomie de Root s'illumina soudain. Shaw s'arrêta de parler.

— Alors... euh... ben... quoi, Sameen ?

— Rien.

— Tu t'es demandé ce que j'en penserai ?

— Non.

— Tu sais que tu fais une très mauvaise menteuse ?

— Je t'emmerde, Root.

— Si Maria était là, elle te ferait...

— Maria n'est pas là, tu me fais chier et elle aussi.

Anne-Margaret aspira le sein de Shaw en reculant la tête. Le mamelon lui échappa. Shaw grimaça. Elle ne s'était jamais vraiment habituée aux sensations qu'elle éprouvait quand elle nourrissait Anne-Margaret au sein.

— Maïa ?

— Elle est dehors avec Alma. Elle va revenir.

— Ma ?

— Ouais. Tu veux aller les rejoindre ?

— Jolie porte de sortie, Sameen, ironisa Root.

Shaw l'ignora. Maria avait posé les affaires d'Anna-Margaret sur une table. Elle habilla l'enfant avec célérité. Root apprécia les mouvements précis. L'efficacité. Et son bavardage. Elle décrivait ses mouvements à l'enfant, elle la complimentait pour son accès à la parole, elle lui posait des questions, lui demandait de tendre un bras, si elle savait marcher, si elle préférait marcher ou aller rejoindre Maria dans ses bras. L'enfant l'écoutait, souriait, répondait par des onomatopées. Shaw se montrait patiente et amicale.

À la hauteur des fantasmes de Root.

.

Le moral de Root remonta en flèche au court de la soirée.

Gen était hors de danger. Sa confrontation avec sa mère n'avait pas assombri son humeur et Yulia Zhirova, toujours planquée sous son bonnet, si elle se montrait discrète, ne semblait pas autrement sombre. Juliette avait regagné des couleurs et un peu de son allant. Root l'avait encouragée à tenir compagnie à Genrika et proposé de lui installer un lit dans la salle de soins pour qu'elle pût dormir avec son amie.

Maria avait très habilement confié aux deux adolescentes la garde d'Alma et Anne-Margaret. On avait déniché une télévision et une console de jeu à l'étage, des jouets pour les petits. Maria, Root, les deux Russes et Shaw avaient tout descendu et installé le matériel dans la salle de soin, plus adapté selon Shaw à l'état de Genrika que la salle de jeu.

Khatareh n'était pas réapparue, Yulia s'était retirée à l'étage.

.

Un conseil avait suivi.

Un petit flottement avait marqué le début de la réunion.

Borkoof et Sanders ne connaissaient qu'une part de la vérité. Lionel n'avait rien dit à sa collègue. Elle était trop innocente. Trop jeune à ses yeux. Anna n'avait rien dit à Alexeï, par loyauté envers Shaw. Le secret ne lui appartenait pas.

Shaw avait lancé un regard à Root. Lu son assentiment. Restait à savoir comment procéder. Les deux officiers s'étaient regardées. Élisa avait désigné Root du menton. Shaw lui avait passé la main :

— C'est toi son interface, Root. C'est à toi de parler.

Borkoof était un ancien Spetsnaz. Habitué aux missions les plus inattendues. Il écouta. Branla de la tête plusieurs fois. Marmonna en russe que certains aspects étranges de cette affaire prenaient une autre dimension. Il posa une seule question :

— Anton est au courant ?

— Non. Nous n'avions pas envisagé de vous impliquer plus que vous ne l'étiez dans cette guerre.

Le géant s'était tourné vers Anna.

— Je lui ai dit quand nous étions en Sibérie. Elle avait droit de le savoir, intervint Shaw.

Borkoof sourit à la grande Russe. Elle ne détourna pas le regard. Certain de son bon droit, d'avoir agi avec sagesse et de n'avoir trahi personne. Certaine que Borkoof comprendrait et accepterait son silence.

Le cœur d'Alexeï s'emballa brièvement.

Anna était bien la femme qu'il lui fallait.

Root posa son regard sur Elisabeth Sanders. L'officier de police n'avait pas réagi à sa déclaration.

— Elle sait, l'informa Lionel.

— Tu lui as dit ?

— Athéna s'en est chargée.

— J'espère bien, grommela Shaw.

— Lionel a bien gardé le secret pendant trois ans, fit Sanders en lançant un regard déçu sur son partenaire.

— Désolé, Éli. Je suis un peu comme Anna Borissnova, ce secret ne m'appartenait pas vraiment.

— Ne lui en voulez pas, Élisabeth. Lionel n'a fait que suivre les consignes. Sinon, vous n'êtes pas tout les deux vraiment indispensables à la suite des opérations...

— Toi et Wolwy avez le chic pour me faire passer un bouffon.

— Je n'aurais pas fait appel à toi, Lionel, si je te considérais comme un simple amuseur public.

— Mouais, grommela le policier.

— Tu fais ta crise d'ado ? lança Shaw.

— Tu peux parler.

Shaw fronça les sourcils.

— Quand on aura un peu de temps, je t'expliquerai deux trois trucs sur tes comportements d'ados Sameen. J'ai de l'expérience en la matière et je peux t'assurer que tu as parfaitement le profil de l'ado en pleine crise de puberté, ma jolie.

Shaw leva les yeux au ciel. Remarqua que Maria et Root s'échangeaient des sourires et se renfrogna aussitôt. Root s'empressa de reprendre la parole :

— Vous nous avez couverts auprès de la Sûreté québécoise. Et je vous remercie sincèrement de votre intervention.

— Tu crois que vous laisserais tomber, d'autant plus si Gen est impliquée ?

— Si je le pensais, je n'aurais pas fait appel à vous.

— Toujours le dernier mot, hein ?

— Tu me connais, minauda Root.

— Mouais, malheureusement, se désola-t-il.

— Menteur !

Root lui décrocha une œillade pour expliciter ses paroles.

— Ah, ah ! ricana Fusco.

— Quand vous aurez fini de flirter, on pourra peut-être discuter sérieusement, maugréa Shaw.

— J'ai carte blanche ? lui demanda Root.

— Oui.

— Merci. Alors, voilà...

Root dressa d'abord un état des lieux. Elle ne donna pas de détails, mais elle apprit à ceux qui ne le savaient pas qu'au court des six derniers mois, Élisa, Shaw, Anna et Genrika avaient été victimes des manœuvres de Samaritain. Et que, si la vie de Genrika n'avait pas été dans un premier temps mise en danger, les trois autres avaient failli en mourir.

L'inquiétude gagna l'assistance. Maria savait pour Élisa, pas pour Shaw et Anna. Borkoof ne savait pas pour Élisa. Anna qui aimait beaucoup l'officier non plus. Lionel et Élisabeth ne savaient rien, même si Lionel se doutait que Genrika avait frôlé le pire. Il fut le seul à demander des explications et il se limita au cas de Genrika.

Les trois autres étaient des guerrières, qu'elles eussent été en danger prouvaient qu'elles avaient traversé des épreuves qui ravalaient le champ de bataille du parc d'Oka à un parc d'attractions pour caves en mal en de sensations sans danger.

Le lieutenant Brown s'était abîmé dans la contemplation de ses chaussures quand Root avait prononcé son nom et elle avait relevé des yeux inquiets et vindicatifs quand elle avait appris que Shaw et la grande Russe avaient partagé son sort.

S'il ne se trompait pas La jeune femme avait été ciblée au Niger et c'était pourquoi Root s'était rendue là-bas, quant aux deux autres... Comment savoir ? Shaw n'avait donné aucune nouvelles depuis deux ans et demi et la grande Russe courait le monde pour remplir des contrats de mercenaire.

— Je croyais que Samaritain ne pouvait pas t'identifier, Sameen, tenta-t-il.

— Il m'attendait, il avait prévu qu'un jour ou l'autre, je rentrerai contact avec Yulia. Il planquait à la colonie pénitentiaire. Après, il lui suffisait d'avoir avec lui quelqu'un qui me connaissait. Et une fois, là-bas... De nous coincer à vie.

— Toi et la mère de Gen ?

— Yulia était condamnée à perpétuité, ça ne changeait pas grand-chose.

— Alors quand tu dis nous ? Tu parles de qui ?

— De moi et d'Anna.

Oh, Wolwy et Miss Frozen avait fait équipe ? Un binôme qui avait peu à envier à celui que Shaw formait avec Root. Un duo peut-être plus sérieux et moins braque, mais tout aussi glaçant et létale.

Un dernier détail le chiffonnait :

— Et Gen ? Je croyais qu'elle bénéficiait d'un statut particulier.

— Elle a été identifiée par un humain, répondit Root.

La jeune femme espéra que Lionel ne pousserait pas plus loin ses investigations. Dans un sens ou dans un autre.

— D'accord, mais comment a-t-elle attiré l'attention d'un agent de Samaritain ? Je ne crois pas trop au hasard avec lui.

Raté.

— Elle a laissé des traces.

— Des traces ?

— Sur les réseaux.

— Tout le monde va sur les réseaux, Root. Gen est une ado, ça m'étonnerait qu'elle n'utilise pas Internet, pour jouer, discuter avec ses amis, rien que pour suivre ses cours, elle se connecte. Elle se connectait déjà au lac de la Prune, et ça ne l'a jamais mise en danger.

Deux fois raté. Lionel n'était pas un bon flic pour rien.

— Tu n'as pas fait ça, Root ?

Shaw.

Le ton était menaçant.

Les regards convergèrent vers elle, puis vers Root.

Faire amende honorable et affronter l'orage. Maintenant. Ou plus tard.

— Je traquais le programmateur qui avait rejeté Athéna des réseaux russes. Mais j'ai dû partir... Je ne pouvais pas remettre mon départ et je ne savais pas si je pourrais rester connectée là où je me rendais...

— Et tu as confié la surveillance de ton programme à Gen ?

— …

Shaw bondit sur ses pieds :

— Comment as-tu pu, Root ?

— Elle devait simplement le surveiller et le mettre à jour si besoin était, rien d'autre.

— Gen admire tes compétences en informatiques, abrutie. Elle te considère comme un maître. Tu croyais vraiment que si quelque chose arrivait, elle ne prendrait pas d'initiative ?

Shaw se dressait au-dessus de Root. Elle esquissa un mouvement. La suite ne laissait aucun doute. Elle saisirait Root pas le col de sa chemise, la remettrait sur pied et ensuite...

Maria cria :

— Sameen !

— Capitaine, c'est moi, c'est moi la responsable, intervint Brown dans le même temps en se levant.

Anna avait été la plus rapide. Elle s'était placée dans le dos de Shaw avant que celle-ci ne touchât Root. Elle posa une main sur son épaule. Ses doigts se crochetèrent dans les chairs et elle retourna Shaw vers elle. Les yeux noirs furieux se levèrent sur le bleu si calme du regard d'Anna Borissnova.

Borkoof, Fusco et Sanders restèrent figés de surprise.

— Tu n'es pas à la colonie, Sameen. Et Root n'est pas ton ennemie, fit la grande Russe d'un ton ferme et amical.

Brown se retrouva à ses côtés.

— C'était de ma faute, mon capitaine. Je me suis fait coincer, je n'ai pas su comment réagir, j'ai fait de mauvais choix et à cause de moi, Root a dû abandonner Gen.

Shaw dégagea la main d'Anna d'un coup d'épaule et se retourna vers Brown. Les confessions du jeune lieutenant défilèrent dans sa tête. Sa peine, sa souffrance, ses errances, son courage :

— Vous n'êtes responsable de rien, Brown. Et vous n'allez pas encore me faire chier avec votre culpabilité. Je vous interdis de vous sentir coupable de quoi que soit quand ce sale con de Samaritain vous prend comme cible de ses délires pervers.

— Pourquoi t'en prendre à Root, alors ? demanda Maria.

Shaw serra les poings et consentit à répondre :

— Parce qu'elle sait mieux que quiconque de quoi Samaritain est capable, parce qu'elle connaît Gen et qu'elle sait que dès que quelqu'un est impliqué dans cette affaire, il devient une victime potentielle. Parce que Gen est génie, qu'elle est jeune et qu'elle est un sujet parfait. Comme l'était Gabriel Hayward et comme l'avait été avant lui Claire Mahoney. C'étaient tous les deux des génies, exactement comme l'est Gen. Ils étaient jeunes, comme Gen. Samaritain les a sélectionnés et a tout mis en œuvre pour leur mettre le grappin dessus. Il a transformé Gabriel Hayward en monstre et, peut-être parce que ses yeux se sont dessillés, il a sacrifié Claire Mahoney. C'était une gamine, elle était de bonne foi, ce n'était pas une tordue, mais elle rejoint son équipe. Elle s'est fait embrigader. Je ne connaissais pas le gamin avant, mais elle, je la connaissais et elle ne méritait pas ce qui lui est arrivé. Gabriel Hayward ? Claire Mahoney ? Ils sont comme Gen, et si un jour, elle tombe en son pouvoir, Gen finira comme l'un des deux. Pourrie jusqu'à la moelle ou torturée à mort. Root le sait.

Shaw se retourna vers la jeune femme :

— C'est pour cela que je suis en colère, parce que tu le sais, Root. Parce que je suis sûre que tu as pris seule cette décision et qu'Athéna ne t'a pas soutenue. Vrai ou faux ?

— Mon capitaine...

Brusque volte-face vers Brown.

— Je sais ce que vous allez me dire, lieutenant. Ou tout ce que vous pourriez me dire. Je ne lui reproche pas d'être parti voler à votre secours, j'aurais fait pareil à sa place. Ça n'a rien à voir avec vous. Ce n'est pas votre vie contre celle d'un autre. C'est juste...

Shaw se retourna une dernière fois vers Root :

— Elle a quinze ans, Root. Elle est innocente, elle a coincé Anna, elle m'a déjà sauvé la vie, mais elle n'a jamais programmé la mort de personne, elle n'est pas en guerre contre le monde. Elle n'est pas comme toi.

— Sam...

— Ne dis rien, pas maintenant.

Shaw tourna les talons et sortit de la pièce.

— Elle va où ? s'inquiéta Fusco. Faire des cartons en ville ?

— Non, répondit machinalement Brown.

— Elle va s'isoler un moment. Elle reviendra après, ajouta Anna Borissnova.

— Ouais, parce que vous la connaissez bien toutes les deux, grogna Fusco.

Les deux jeunes femmes se tournèrent vers lui.

— Je n'ai pas raison ? dit-il.

— Elle méditait beaucoup aux Seychelles.

— Ça fait partie de son hygiène de vie.

Aucune des deux femmes n'avait répondu à la question de Fusco, mais il avait obtenu la confirmation qu'il attendaient.

— Et pour la suite, Root ? demanda-t-il. Qu'est-ce vous avez en tête ?

— J'aurais préféré que Sameen soit là, mais on en a déjà discuté ensemble, alors...

Alors, Root leur dévoila ses projets.

Sanders n'en croyait pas ses oreilles, Fusco avait déjà eu son lot de surprises et plus rien ne l'étonnait, les trois autres écoutèrent avec attention.

Maria Alvarez serait en charge du dossier pénal.

Root contacterait Terence Beale. Ils organiseraient une rencontre avec les instances fédérales américaines intéressées par le démantèlement du cartel.

Root et Shaw monterait une opération coup de poing à l'encontre du conseil d'administration.

— Des assassinats ? demanda Anna Borissnova.

— Oui.

— À vous deux ? Ils sont combien ?

— Maria en a dénombré douze.

— Vous connaissez leurs identités ? demanda la grande Russe à la jeune juge.

— Oui.

— Des politiciens, des notables et des financiers ?

— Essentiellement des financiers.

— De diverses nationalités ?

— Oui. Il y a une Chinoise, un Indien, un Russe, une Singapourienne, une Suédoise, un Américain, un Coréen, un Italien, un Libanais, un Nigérian, et un prince Qatari. Et si je ne me trompe pas le président est Anglais.

— Pour être efficace, il faudrait les tuer simultanément, fit Borkoof. Sinon, ça ne sert à rien.

— Mais nous ne sommes pas assez nombreux, avança Fusco.

— Vous avez bien des forces spéciales.

— Vous leur feriez confiance, Anna ? demanda Root. Vous feriez confiance à des hommes et des femmes que vous ne connaissez pas ?

— Non, mais vous pouvez compter sur moi. Après tout, j'en ai fait mon métier pendant dix ans et cette fois je saurais pourquoi je tire.

Sanders pâlit. Anna Zverev était une tueuse à gages ?

— Anna était dans les services secrets russes, Élisabeth, lui expliqua Root. Au service action. Un James Bond russe au féminin si vous voulez. C'est là-bas qu'elle a appris à si bien tirer.

— Ah... euh, oui, comme vous.

Lionel se mit à rire.

— Non pas vraiment comme moi, rectifia Root. Disons plutôt comme Sameen qui traquait les ennemis de l'État pour l'ISA. Moi, c'était un peu différent. D'ailleurs, j'ai appris toute seule à tirer. J'avoue que j'étais assez douée, se vanta Root avec satisfaction.

Sanders ouvrit la bouche :

— Éli, pour l'amour du ciel, ne pose plus aucune question, la mit en garde Fusco.

Sanders referma la bouche. Root estima qu'elle lui devait quelques précisions.

— Vous ne vous êtes jamais sali les mains, Élisabeth. Vous avez tué votre premier homme en Virginie, parce que vous y avez été obligée. Dans cette pièce, seule Maria partage votre relative innocence. Elle non plus n'avait jamais tué personne avant la Virginie. Vous avez en quelque sorte effectué votre baptême de sang ensemble. Élisa est officier, elle a participé à des conflits armées et elle a tué des hommes au cours de sa carrière, mais je ne crois pas qu'elle est se soit une seule fois écartée du droit chemin. Alexeï, Anna et Sameen ont servi dans ce qu'on pourrait appeler les forces spéciales. Ils n'ont pas toujours rempli le même genre de mission, quoique Anna et Sameen aient occupé des postes assez semblables. Mais aucun d'entre eux n'a jamais violé la loi. Sameen a rejoint la clandestinité parce qu'elle était sur le point de découvrir des secrets qu'on jugeait qu'elle n'avait pas à connaître, pas parce qu'elle avait trahi son pays ou qu'elle était devenue une criminelle.

Root se pinça les lèvres.

— Je suis la seule criminelle du lot.

Sanders ouvrit la bouche de surprise.

— Vous ne trouverez jamais rien sur moi, ni dossier, ni casier, pas même pour excès de vitesse. Aucun avis de recherche n'a jamais été lancé à mon encontre parce que personne ne me connaît, personne ne m'a jamais identifiée. Et je n'ai jamais laissé de traces derrière moi. Je me suis racheté une conduite, mais ça n'efface pas ce que j'étais. Une criminelle. Une vraie. La seule ici présente. Personne d'autre.

— Si moi, intervint Fusco. Tu n'es pas la seule à avoir un passé à te reprocher, Root.

— Ce n'était pas pareil, Lionel.

— Ne prends pas pour un bleu. Je m'étais compromis avec des pourris, des assassins. Les mêmes qui s'en étaient pris à Gen. Ils l'auraient tué sans scrupule si Sameen n'avait pas débarqué. Je ne valais pas mieux qu'eux.

— Oui, mais...

Root se tut.

Lionel...

Ce vieux renard l'avait amenée là où il voulait.

— Je me suis racheté ? Ouais, mais pas plus ni moins que toi, Root. Au moins, toi, tu ne t'es jamais compromis par faiblesse ou par lâcheté. On ne peut pas changer le passé, mais on a reconnu nos erreurs et depuis on essaye de bâtir un meilleur futur et d'assurer un présent paisible aux gens.

— Oui, souffla Root.

— On se reproche tous des mauvais gestes, des mauvaises paroles, affirma Brown.

— Vous êtes un amour, Élisa. Mais nous n'avons jamais joué dans la même cour.

— J'm'en fous, rétorqua cavalièrement l'officier. À mes yeux, vous êtes plus précieuse qu'un mec comme Sfeir. Moi, j'ai confiance en vous.

Root en perdit la parole. Brown était une femme d'honneur. Sans compromis.

— Dîtes-nous, mon capitaine, ajouta Brown. Moi, comme les autres, on vous suivra.

— Vous...

— Root, assez de bons sentiments, exigea Maria.

— Le conseil d'administration, évite de se réunir physiquement. La réunion est le plus souvent virtuelle.

— Ils se connaissent ? s'étonna Sanders.

— J'ai recoupé leur profil, leurs déplacements à travers le monde, expliqua Maria. Ils se connaissent et ils se rencontrent à intervalles réguliers, pas toujours ensemble, mais par deux ou trois. Soit sous le couvert de contrats d'affaire à négocier, soit sous le couvert des loisirs. Vacances en famille, safari, soirée de charité, festivals internationaux, manifestations sportives. Rien de très original. Je connais bien les habitudes des Cartels, même s'ils n'appartiennent pas à la même culture, les membres du conseil ont intégré certaines de leurs pratiques. Celles des véritables relations entre autres. Athéna m'a aidée dans mes recherches. Les contacts physiques entre les administrateurs du Cartel de Silanoa font, d'après elle, partie du programme de Samaritain.

— Il les observe, dit Anna.

— Les administrateurs sont tous des criminels ? demanda Fusco.

— Ils n'appartenaient pas à de vraies entreprises criminelles. Avant d'intégrer le conseil d'administration du Cartel, c'étaient avant tout des financiers. Certains entretenaient des liens avec des organisations criminelles, parfois sous la contrainte comme la Chinoise, le Russe ou l'Italien. Le Prince Qatari trempe dans des trafics d'armes et de drogue. Les autres gèrent d'immenses fortunes, tous sont compromis dans des trafics, dans du blanchiment d'argent. Il est difficile de savoir si Samaritain leur ont forcé la main ou s'ils ont accepté avec enthousiasme sa propositions.

— Quel est leur intérêt de s'allier au cartel Silanoa s'ils gèrent déjà des empires ? demanda Sanders.

— L'argent et le pouvoir, répondit Maria. Le cartel ne s'intéresse pas seulement à la drogue. Il gère aussi des réseaux de prostitution, de trafics d'armes, de trafics d'œuvres d'art. Il investit en bourse, s'immisce dans la vie politique. L'argent appelle l'argent, lieutenant, et la soif de pouvoir est inextinguible.

— Mais Guzman ?

— Un homme de paille. Un miroir aux alouettes auquel ne croient pas les autorités, en tout cas, pas les autorités mexicaines, mais à qui il est politiquement bien pratique de faire porter le chapeau.

— Et vous voulez qu'on s'attaque à ces gens ?

— L'organisation est pyramidale. Si on fait sauter le sommet, cela donnera un peu de temps aux autorités pour intervenir, expliqua Maria.

— Samaritain sera obligé de se réorganiser. Il saura que l'attaque vient de nous, du moins de moi, d'Athéna et de Shaw. Il lancera un maximum de ses ressources contre nous.

— Ce qui le rendra vulnérable, conclut Borkoof.

— Mmm.

— Et tout est prêt ? demanda Anna.

— Il me suffit de quelques minutes pour envoyer des fichiers compromettant aux services de police et aux agences de sécurité intérieure des pays dont sont originaires les membres du conseil d'administration, à tous les autres pays dans lesquels sont implantées leurs sociétés et leurs filiales. En quelques heures leurs comptes seront bloqués, des descentes de police seront lancées, des arrestations seront ordonnées.

— Pourquoi ne pas se contenter de ça ? demanda Sanders.

— Parce qu'il faut créer une faille dans le système pour que les preuves ne disparaissent avant l'arrivée des autorités et que les comptes ne soient pas vidés avant même qu'ils ne soient bloqués, fit Maria. Je suis juge, lieutenant. Ça ne me plaît pas trop d'avoir recours à des assassinats. Ça ne me plaît même pas du tout. Mais cette guerre est personnelle. Aujourd'hui, ce n'est pas seulement ma vie qui est en jeu, mais celle de ma fille, de la fille de Sameen et de Genrika. Je suis en guerre depuis des années avec les Cartels mexicains, pas seulement avec celui-ci, mais avec tous les autres. Samaritain a jeté son dévolu sur Silanoa. Cette alliance ne peut pas perdurer. Elle est trop dangereuse. Ils m'ont attaqué personnellement. Samaritain comme le Cartel. Si je peux les mettre à terre et les empêcher de nuire, peu m'importe les moyens, je l'avoue. Et oui, je cautionne, cette opération. S'il le faut, je la cautionnerai officiellement.

Le ton était sans appel.

— Je suis désolée, s'excusa la jeune policière.

— Vous n'avez pas à vous excuser, lieutenant, lui dit gentiment Maria Alvarez. Cette histoire me dépasse autant que vous, je suis habituée à combattre des hommes pas des intelligences artificielles.

— Root, intervint Fusco. Qu'est-ce que tu attends de nous ? De moi et d' Éli ?

— Je ne peux rien exiger de ta coéquipière Lionel. Mais je pensais, que vous pourriez aider Maria et assurer la sécurité des enfants.

— Baby-sitter ?

Root grimaça :

— Les juges ont besoin d'enquêteurs de qualité.

— Et sa sécurité à elle ?

— Anton y pourvoirait parfaitement et je lui fais confiance s'il décide de se faire seconder par un ou deux de ses hommes.

— Ouais, baby-sitter, c'est bien ce que je pensais.

— Vous êtes un peu dur avec Root, Lionel. Je ne vous cantonnerais pas au seul rôle de garde d'enfant et de nourrice.

— Vous employez un joli vocabulaire, madame la juge. Mais je ne suis pas dupe pour autant. N'empêche, si tu m'obtiens un poste et un détachement qui ne coule pas ma carrière de flic, je m'attacherai avec plaisir un tablier rose autour de la taille.

— Rose, Lionel ? Avec de la dentelle ?

— Ouais, que ne ferais-je pour toi, Crunchy. Par contre cette décision n'engage que moi.

Il se retourna vers Élisabeth Sanders.

— Tu aimes ton métier, Éli. La décision t'appartient, parce que avec cette équipe on ne sait jamais à quoi un oui, peut vraiment t'engager.

La jeune femme détailla les gens présents dans la pièce. Des soldats, deux policiers et une juge. Une véritable juge.

— Madame, vous auriez vraiment besoin de nous ? demanda-t-elle à Maria.

— De deux policiers expérimentés, intègres et efficaces ? Oui, certainement.

Élisabeth Sanders se retourna vers Root.

— Je ne peux pas vous donner une réponse définitive, maintenant. J'aimerais un peu réfléchir, mais votre proposition m'intéresse si, comme vous l'a précisé Lionel, je ne grille pas ma carrière.

Root n'éleva aucune protestation, elle arbora une mine satisfaite et lança un clin d'œil à Fusco. Certaine de bénéficier d'ores et déjà du soutien d'Élisabeth Sanders. La jeune femme s'était bien intégrée à l'équipe trois ans auparavant, elle avait fait ses preuves en Virginie et tout au long du procès. Elle n'avait jamais cherché à en savoir trop, elle avait su faire confiance à son partenaire.

Root pencha la tête, les yeux braqués sur les deux flics de Chicago.

Lionel et Élisabeth ne formaient pas simplement un binôme de flics.

La jeune femme possédait aussi des talents très utiles. Elle possédait une excellente condition physique, elle était intelligente et si elle était peu familière avec le maniement des armes de guerre, elle approchait de la perfection quand elle se retrouvait avec un fusil de précision ou une arme de poing entre les mains. Root lui céderait peut-être un SRS Desert Tactital ou un HK-MSG 90, plus aisé à se procurer, mais plus lourd et moins performant. Il faudrait qu'elle vérifie l'arsenal que lui avait préparé Athéna en attendant qu'elle récupérât les armes qu'elle avait laissé rue Principale.

Brown adressa une pensée muette de gratitude à Root. Rassurée sur la sécurité dont bénéficieraient les enfants et Maria. Elle ne s'attarda pas trop sur la jeune juge, sur ses sentiments en embuscade.

Maria lui avait caché l'objet de ses recherches. Elle ne lui en voulait pas. Elles n'exerçaient pas le même métier, mais chacun d'entre eux les exposait, aussi bien l'une que l'autre, au danger. Peut-être plus encore Maria qu'elle. Maria était toujours isolée quand elle se battait, Élisa bénéficiait du soutien de ses hommes, de son unité, de son état-major, d'une logistique efficace. Le jeune officier préparait avec minutie ses opérations et elle ne partageait ses intentions et ses informations que quand elle était certaine d'avoir toutes les clefs de la réussite en main.

Maria... Brown était fière de la connaître. Elle l'admirait. Ses explications, ses arguments. La somme de travail qu'elle avait accomplie...

Elles se battaient contre le même ennemis, elles combattaient pour la même cause. Et elle aimait bien sa robe. Ses yeux s'égarèrent sur les jambes dévoilées, sur la poitrine qu'elle devinait sous le tissus noir, sur son cou, sur ses yeux, redescendirent sur les lèvres fines à la ligne sévère. Son regard se mit à briller. Elle s'en aperçut, rougit imperceptiblement, se pinça les lèvres, secoua brièvement la tête :

— Le conseil d'administration ne se réuni jamais au grand complet ? demanda-t-elle.

— Si, justement.

— Quand ?

— Dans six semaines, répondit Maria.

Leurs regards se croisèrent. Sa question ne lui avait pas suffi à reprendre entièrement le contrôle de ses pensées et son regard brillait toujours d'un éclat particulier. Maria fronça les sourcils, décela son admiration, un brin d'exaltation, la flamme qui couvait. Le trouble qui s'éveillait. La jeune Mexicaine chargea son regard de braises, mais elle détourna rapidement la tête. Le trouble d'Élisa mêlait affection amicale, désir et malaise. Un cocktail dangereux dont ne devait pas s'abreuver le jeune officier.

— Aux Maldives.

Le jeune officier hocha la tête. La phrase suivant tomba comme un couperet.

— Vous ne partez pas, Élisa.

Autant le lui apprendre maintenant.

Regard d'incompréhension.

— Vous êtes blessée, l'USMC vous attend pour la validation de votre promotion...

Brown allait protester, Root l'arrêta d'un geste de la main :

— Et vous avez des affaires à régler.

— Ça peut attendre, protesta l'officier. Ma promotion et le reste peuvent attendre. Je suis blessée, mais pas hors-service. Maria tu vas partir aux Maldives ?

— Non.

— Je pars avec vous, Root.

— Sameen veut que remplissiez d'abord vos engagements aux États-Unis, lieutenant.

— Si je veux faire mon stage, je peux partir avec vous. Le colonel ne m'a imposé de date butoir. Ca peut attendre.

— Il y a un moment où on ne peut plus reculer dans la vie. Ou on ne peut plus remettre les choses constamment à demain. Ce moment est arrivé pour vous, lieutenant.

— Parce que si vous vous faîtes tous descendre, vous croyez que je me sentirais mieux ?

— Si Shaw n'avait pas quitté la pièce, vous savez ce qu'elle ferait.

Regard dur et noir.

— Vous êtes un peu trop efficiente pour que je me mesure à vous, Brown. Mais si j'étais sûre que vous ne m'écrasiez pas avant même de vous avoir touchée, je vous ferais comprendre à la manière de Shaw l'une des raisons qui a guidé notre décision.

— Mais ce n'est pas la principale, n'est-ce pas ?

— Non.

Le lieutenant détourna la tête. Et une grande détresse fondit sur elle.

— Élisa, fit doucement Root. Vous méritez votre promotion, vous en avez besoin pour ensuite, passer à autre chose.

— Mais si tout est réglé avant que vous ayez lancé votre opération ?

— À votre avis ?

— Okay, alors.

— Mais ne revenez pas sans vos barrettes, Élisa. La prochaine fois, que je fais équipe avec vous, je veux me battre au côté du capitaine Brown. Et d'ici que vous retourniez au Camp Lejeune, je veux bénéficier de vos compétences et de votre présence. D'accord ?

— Oui.

— Shaw prendra soin de votre épaule.

Élisa se promit d'avoir réussi son stage et d'être redevenue Élisa Brown avant six semaines. Élisa Foley était la cause de sa mise à l'écart. Elle était trop vulnérable. Trop faible. Cette conne avait même envisagé au Niger d'abandonner ses hommes en plein combat. De quitter son poste. Une trahison. Un manquement à l'honneur que Root lui avait évité au prix de sa vie. Elle n'était pas morte. Un coup de chance qui ne devait rien à Élisa. En revanche, Élisa lui devait deux décorations. Une pour sa compagnie, une pour ses qualités d'officier. Et sa nomination au grade de capitaine.

Capitaine Élisa Brown.

.

Root entrebâilla la porte. Elle avait exploré la moitié de la maison. Athéna eut pu la renseigner, mais elle avait besoin de chercher. D'effectuer cette démarche.

Shaw se trouvait dans une chambre. Agenouillée en seiza sur un tapis de laine rouge et bleu marine. Un tapis très épais.

Root referma doucement la porte.

Et maintenant ?

Elle n'avait aucune idée du temps que prendrait Shaw. Elle s'avança dans la chambre et s'assit au pied d'une bibliothèque. Le genoux relevés. Ses pensées errèrent un moment. Elle eût préféré que Shaw apprît elle-même à Brown qu'elle ne les accompagnerait pas pour éliminer le conseil d'administration qui dirigeait le cartel.

Elle devait aussi une consultation à Maria. Tôt ou tard, la jeune femme reviendrait sur les événements de la journée. Alma s'était retrouvée en danger, Anne-Margaret avec qui elle avait tissé un lien très étroit, aussi. Ses vieux démons reviendraient lui rendre visite, Root devait prendre les devants avant que Maria secouât ses angoisses de manière inappropriée. Élisa venait d'essuyer un revers, si les deux jeunes femmes se croisaient, elles ne résisteraient pas à combattre leurs angoisses ensemble.

Une très mauvaise idée en ce qui concernait le jeune officier.

Si Shaw prenait encore deux heures à méditer, Root ne pourrait rien empêcher du tout.

Elle se releva et sortit rapidement.

— Aty ou se trouve, Maria ?

— À la cuisine.

— Seule ?

— Non, Alma, Khatareh et Alexeï sont avec elle.

— Où est Élisa ?

— Elle promène Anne-Margaret.

— Dehors ?

— Oui.

— Elle est seule ?

— Non, Anna l'accompagne.

— Merci.

Root s'engouffra dans la cuisine. Khatareh et Alma découpaient des légumes, l'une en face de l'autre. Alma maniait habilement un couteau d'office qui claquait sur la planche à découper à chaque fois qu'elle débitait une rondelle de carotte. Khatareh éminçait des oignons en la surveillant discrètement. Maria et Borkoof échangeaient des points de vue sur la recette qu'ils comptaient mettre œuvre pour le dîner.

— Ah, Root, s'illumina le Russe. Vous allez nous donner votre avis.

— Ce serait avec plaisir, Alexeï, mais je voudrais avant cela parler à Maria.

— Je vous écoute, répondit la jeune femme.

— En privé.

Khatareh et Alma suspendirent leur activité.

— Ça ne prendra qu'une minute, les rassura-t-elle. Mais c'est important.

La jeune juge dénoua son tablier et le posa sur une chaise.

— Ne prenez pas d'initiative sans moi, Alexeï, le menaça-t-elle.

— Je vous attends, madame.

Root entraîna Maria dans le salon déserté. Elle ferma soigneusement la porte.

— Excusez-moi, Maria. Je vous ai un peu abandonnée ces derniers mois. Je n'ai pas le temps maintenant de vous accorder l'attention à laquelle vous avez droit, mais je voulais tout de même vous mettre en garde de ne pas commettre une bêtise.

Maria s'était jusque-là tenue sur la réserve. Elle croisa subitement les bras et porta le poids de son corps sur un pied. Une attitude protectrice et provocante.

— Ne jouez pas à ça avec moi, Maria.

— Jouer à quoi ? Et d'abord, à qui dois-je m'adresser ? À Root ou au docteur Turing ?

— Root. Même si le docteur Turing est aussi inquiète

— Pour moi ? Pourquoi ?

— Pour Élisa.

Maria décroisa les bras et son expression glissa.

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Évitez de vous retrouver seule avec elle.

Maria recroisa les bras sur sa poitrine.

— Je ne sais pas où vous en êtes avec elle, mais où que vous en soyez, ne l'entraînez pas dans votre lit ce soir.

Regard sévère de madame la juge.

— Je sais que votre relation ne me regarde pas. Mais Élisa vient de vivre une déconvenue. Maria, il faut qu'elle se sorte de son mariage. Vous avez appris à la connaître. Elle n'a rien d'une puritaine ou d'une coincée, mais c'est une femme d'honneur. Coucher avec vous à Smith Rock ne présentait...

Root hésita sur la formulation.

— Aucun manquement à l'honneur ? ironisa Maria.

— Ne le prenez pas comme ça. Vous appréciez le lieutenant Brown, je crois que vous avez vécu une très belle histoire à Smith Rock, vous en avez gardé un très beau souvenir, et rien dans ce que vous m'avez raconté, ne laissait penser qu'il ait eu la moindre ombre entre vous deux, la moindre gêne.

Root ne se trompait pas.

— Vous l'avez retrouvée plus sombre aux Seychelles, mais d'après ce que vous m'avez raconté et ce qu'Élisa m'a raconté, vous avez pris beaucoup de plaisir à vivre ensemble et vous n'avez pas eu besoin de renouer une relation sensuelle pour cela... Même si vous, Maria, l'idée de retomber dans ses bras ne vous aurait pas déplu.

Et même plus que plu, pensa la jeune Mexicaine.

— Vous n'avez qu'à faire un seul geste tendre, un seul pas, pour qu'elle succombe à vos charme. Vous allez avoir terriblement envie de la séduire dès que vous vous retrouverez seule avec elle, et Élisa tombera toute rôtie contre votre bouche. Il n'y avait qu'à voir les regards qu'elle vous a lancé dans le salon. Il vous suffisait de claquer une fois des doigts pour qu'elle vous suivent. Une deuxième fois pour qu'elle vous embrasse ou se déshabille

Maria s'assombrit.

— Vous avez eu peur. Pour l'instant vous gérez. Mais Élisa est une trop grosse tentation. Vous n'y résisterez pas.

— J'adore le portrait que vous tracez de moi, siffla la jeune juge. Encore plus celui que vous tracez d'Élisa. L'allumeuse et la fille perdue ? Vous êtes le genre d'amie dont on se passe aisément.

— Vous me l'avez déjà dit.

Maria pâlit. Le souvenir de la visite de Root à son appartement alors qu'elle avait décidé de se soûler à la Tequila lui fit l'effet d'une gifle. Root poussa son avantage :

— Vous savez pourquoi je suis partie au Niger rejoindre Élisa ?

La pâleur de la jeune juge s'accentua.

— Oui.

— C'est Gen qui vous l'a raconté ?

— Non, c'est Élisa. Elle m'a tout raconté. Pour son mari, pour les photos, pour le Niger.

— Et à votre avis que pensera-t-elle si vous couchez ensemble ? Comment qualifiera-t-elle votre relation ?

— …

— Il ne faut pas qu'elle vous voie ainsi. Comme sa maîtresse. Ne transformez pas votre relation en liaison adultère. Vous êtes précieuse à ses yeux, Maria. Elle chérit votre amitié. Elle ne me l'a pas dit, mais elle ne voulait que vous souffriez à cause d'elle. Elle se sent bien avec vous, en famille. Elle ne voulait pas tout gâcher. Vous représentez un havre de paix.

— Elle pense que ses parents et son frère l'aiment moins que son mari, murmura Maria.

— Son mari est un génie de la manipulation et il est dangereux. Pour l'affronter, Élisa ne doit pas douter. Ce ne sera pas facile. Elle s'est confiée à Sameen. Vous connaissez Sameen. Elle n'aime pas remettre les choses au lendemain. C'est pourquoi elle veut qu'Élisa effectue son stage d'officier. Parce qu'elle sait que cela lui redonnera confiance. Couchez avec Élisa et elle se présentera devant son mari avec un poids sur la conscience. Il la démasquera et il la brisera. Je ne veux pas courir ce risque. Je ne veux pas non plus que Sameen soit arrivée aux mêmes conclusions que moi et qu'elle vous mette, à vous comme à Élisa, les points sur les « i ». Je ne vous souhaite pas de la voir débarquer dans votre chambre au milieu de vos ébats, pour jeter Élisa hors de votre lit et vous agonir d'injures avant de traîner le pauvre lieutenant dans sa chambre et lui faire la morale sans lui laisser même le temps de se rhabiller.

Une vision apocalyptique.

— Sameen n'oserait pas...

— Vous ne l'en croyez pas capable ? Vous voulez tenter l'expérience ?

— Non.

— Vous êtes une femme pleine de sagesse, Maria.

La jeune juge se tortura une lèvre.

— Ne me dites pas que vous l'avez déjà coincée ?! s'alarma Root

— Hein ? Quoi ? Qui ? balbutia Maria surprise par son attaque.

— Élisa.

— Non, elle est partie tout de suite après la réunion.

— Qu'est-ce qui vous torture, alors ? Vous avez renouez votre relation de Smith Rock, depuis notre dernière entrevue ?

— Non.

Maria se laissa tomber dans un canapé. Elle soupira longuement et ferma un instant les yeux. Root vint s'asseoir près d'elle. Adossée contre l'accoudoir, les jambes repliées sous elle.

— Une fois. Elle voulait... Élisa est très troublante. Elle me connaît et... je n'ai jamais trop cherché à lui résister. Je... je l'aime beaucoup.

Maria tourna la tête vers Root.

— Vous croyez que...

Sa voix dérailla, elle ne continua pas sa phrase. Des larmes perlèrent soudain aux commissures de ses yeux.

— J'en ai jamais rien eu à foutre de personne. J'ai croisé des gens sympa, je sais que certains s'amusaient et n'espéraient rien d'autre qu'une aventure sexuellement satisfaisante et une relation sans histoire, mais pas toujours. Un ou deux ont voulu un peu plus. Je n'en avais rien à foutre, Root. De leurs sentiments, de leur vie. Je prends ce que je veux et c'est tout. J'éprouve beaucoup de respect envers Élisa, mais contrairement à Sameen, elle a rejoint la longue liste de mes amants. Je...

Root eu une pensée pour Sameen.

Et égoïstement pour elle-même.

Sameen s'arrangeait de tout. Des séparations en particulier. Une heure, un jour, une semaine, un an, dix ans, cela ne changeait rien pour elle.

Root mourrait d'impatience fébrile.

Elle prolongerait encore sa mort. Avec un peu de chance, les retrouvailles n'en seraient que plus belles. Pour être honnête, elle en doutait. Sameen ne lui avait jamais paru être adepte des retrouvailles émouvantes. Elle ne devait même pas savoir ce que cela existait.

.

Maria avait besoin d'elle. Du docteur Turing.

— Maria, vous accepteriez de reprendre nos discussions maintenant ?

— Ici ?

Athéna contacta son interface :

— Tu peux descendre au sous-sol si tu as besoin d'intimité, Root. Tu y trouveras un bureau confortable et sécurisé.

L'invitation fut transmise. Maria accepta. Les deux jeunes femmes descendirent. Elles découvrirent une salle d'armes, des équipements de sport, un billard, un bar et un ring. Des portes arboraient des plaques. Des chambres, une infirmerie, des toilettes, des douches, un sauna, une salle de réunion et un bureau.

— Qu'est-ce que c'est que cette maison ? murmura Maria.

— Une des anciennes planques de Paolo Ronda*, le conseiller du clan Rizzuto, répéta Root à Maria.

— La mafia sicilienne ?

— Mmm. Les équipements sont un peu vieux, mais ça fera l'affaire en attendant que j'aille récupérer ce dont j'ai besoin rue Principale.

Root ouvrit la porte du bureau. Une vaste pièce confortable avec bureau en chêne et sièges en cuir fauve. Des peintures italiennes accrochées au murs, des rayonnages de livres d'art et d'Histoire rédigés en italiens et en français. Des objets sacrés. Des murs tendus de cuir. Un décor hors du temps. Une plongée dans le passé et sur le vieux continent.

Root donna à Maria le choix de son siège. La jeune femme choisit la dormeuse. Paolo Ronda devait y passer ses nuits quand il craignait pour sa sécurité.

Il y avait très longtemps que Root et Maria n'avait pas partagé physiquement une séance en présence l'une de l'autre. Dans la dormeuse, Maria retrouvait le confort de son lit. Ses habitudes quand elle posait son ordinateur sur la table de chevet et que Root se trouvait à des centaines voir à des milliers de kilomètres d'elle.

Root s'installa dans une bergère, un peu en retrait. Elle s'assura que la jeune Mexicaine ne souffrait d'aucun inconfort, oublia ses soucis, Shaw, Genrika, tous les gens qui comptaient à ses yeux, jusqu'à Athéna. L'IA se déconnectait lors de ses rendez-vous avec Maria. Il n'y eût plus qu'elle et la jeune femme. Le docteur Caroline Turing et sa patiente, Maria Alvarez.

.


.

Root frissonna. La pièce était horriblement froide. Anne-Margaret dormait à poings fermés. L'enfant bénéficiait peut-être d'une aptitude à supporter les températures extrêmement basses. Après tout, elle était née dans une cabane en Sibérie. Au printemps. Au mois d'avril. Les mois d'avril offraient encore de belles gelées blanches en Sibérie. Root était née au Texas. Les hivers se montraient plus cléments dans l'état du sud.

Pourtant question chaleur, Root enviait celle, humaine cette fois, qui avait présidé à la destinée de l'enfant.

Shaw.

Maria.

Enfant, Root n'avait jamais reconnu sa mère que comme une ennemie. Une menace à laquelle échapper. À laquelle elle ne pouvait échapper.

Elle n'était pas morte. Sa mère ne l'avait pas laissée mourir de faim, elle ne l'avait pas jetée par la fenêtre et elle ne lui avait pas fracassé le crâne contre un mur. Root avait grandi sans souffrir de carences alimentaires ou de handicapes liés à de mauvais traitements. Sa mère avait pris soin d'elle. Mais cela Root en avait pris conscience bien après qu'elle était devenue adulte.

Sa mère était folle, mais elle n'avait rien d'un monstre. Et si elle était monstrueuse, elle avait gardé assez d'humanité pour ne pas commettre le pire envers sa fille. Maigre consolation pour l'enfant qu'avait été Root.

Mais Shaw...

Shaw était exactement la mère que Root avait imaginé.

Présumé.

Dans ses fantasmes.

Comment diable, Sameen s'y prenait-elle pour donner corps à ses fantasmes ? À ses rêves.

Parce que ses rêves contrairement à ses fantasmes, ne présentaient rien d'immoral, de violent ou d'égoïste, si elle s'y abandonnait.

Elle avait rêvé d'aimer Shaw et d'être aimée d'elle en retour.

Elle avait rêvé d'une relation de confiance.

Elle avait rêvé de tendresse et de passion.

Elle avait rêvé d'avoir un enfant avec elle.

Des rêves qu'elle avait crus irréalisables.

Shaw les avait rendu réels. Tous. Même le dernier.

Dans une certaine mesure.

Anne-Margaret n'appartenait qu'à Shaw et son avenir aussi, mais Genrika avait bâti autour d'elle une famille dont Root et Shaw étaient les piliers. La jeune fille vivait plus qu'elle ne verbalisait cette situation, mais elle avait su rallier Root à ses sentiments. Et cette famille recomposée n'existait que parce que Genrika et Root avaient toutes deux croisé Shaw sur leur chemin.

.

La jeune femme se frotta les biceps. La fenêtre était ouverte, le froid de la nuit s'engouffrait et réduisait à néant les efforts du chauffage pour réchauffer la chambre. Si Shaw n'avait pas coupé le chauffage. Root marcha sur un radiateur. Shaw avait coupé le chauffage. Ses nuits sibériennes lui manquaient peut-être.

Elle s'engagea sur la terrasse.

Il ne neigeait pas, les étoiles ne brillaient pas, on distinguait à peine la lune à travers les nuages, la vue n'offrait rien que la masse noire de la forêt dont aucun arbre ne subsistait dans l'ombre. Le regard ne portait nulle part.

Shaw se tenait face à la nuit. Aussi noire et opaque que celle-ci. Immobile.

Root n'aurait su dire si elle méditait ou si elle prenait simplement l'air frais.

Sa consultation avait duré plus d'une heure.

.

Maria s'était montré bavarde et tourmentée. Des mauvais souvenirs étaient remontés à la surface et elle avait pris durement conscience qu'elle avait joué sa vie rue Principale. Qu'une fois encore, elle avait été la cible à éliminer. Par les hommes d'un cartel. Par Samaritain. Le combat avait pris corps, violemment. Un combat au court duquel elle n'avait pas seulement lutté pour sa propre survie.

Entre Alma, Anne-Margaret, Khatareh et la mort, il n'y avait eu qu'elle. Elle n'avait survécu que grâce à l'arrivée d'Alexeï Borkoof et de Yulia Zhirova.

Maria était sortie de la séance épuisée et détendue. Root aussi épuisée qu'elle, mais beaucoup moins détendue.

Elle avait laissé la jeune juge récupérer doucement dans le bureau.

Quand elle s'était inquiété de savoir où se trouvait Shaw, Athéna lui avait appris que Shaw se promenait dehors en compagnie d'Élisa Brown et sa fille.

Les deux jeunes femmes avaient discuté. Sérieusement. Les regards qu'avait dédié Élisa à Shaw, durant le dîner pris en commun, ne laissaient aucun doute. Emplis de gratitude, d'affection et d'estime.

Root s'était libérée des tentions engendrées par ses échanges avec Maria en cuisine. Elle y avait retrouvé Borkoof et sa philosophie culinaire et généreuse avec plaisir. Elle l'avait taquiné sur l'absence de pelmenis au dîner, sur la déception que ne manquerait pas d'en éprouver Anna. Il lui avait rétorqué qu'il lui en avait cuisiné pour son retour à la civilisation et qu'il avait la vie devant lui pour lui en préparer des kilos et améliorer sa recette. Du moins, il l'espérait.

— Vous croyez qu'elle en fera de même pour le bortsch ? avait demandé Root avec un sourire en coin.

Le géant avait ri :

— Vous n'avez pas oublié ? On lui demandera d'en préparer un. Vous verrez que je ne vous ai pas menti.

— D'autant plus qu'Anna ne vous refusera certainement pas ce petit plaisir...

— Oui, avait-il grimacé d'un air complice.

— Vous êtes heureux, Alexeï ?

— Si vous aviez, madame.

Cet homme aurait redonné de l'allant à un suicidaire.

Shaw, en revanche...

Elle n'avait pas prononcé deux mots durant le repas. Pas même un « chai bon. » ou une appréciation du même ordre, et elle était montée avec Anne-Margaret directement après avoir avalé sa dernière bouchée. Sans même se proposer pour débarrasser la table ou faire la vaisselle.

Root avait passé la soirée avec Juliette et Genrika. Elle avait apporté un vidéo projecteur et un ordinateur. Proposé une soirée cinéma. Juliette avait voté pour Triple frontière, Genrika voulait se vider la tête avec Captain Marvel. Root, n'avait pas envie de se gorger de mâles bodybuildés et d'explosions toute la soirée ni de se coltiner une super héroïne habillée en collant et pleine de bons sentiments. Elle avait proposé Dragons, le n° 3. Les deux jeunes filles s'étaient ralliées à son avis et elles avaient passé un bon moment ensemble d'autant plus que Genrika avait évoqué Alma, que Root était partie à sa recherche et avait ramené avec elle Maria, Élisa, et Alexeï qu'Alma n'avait pas voulu quitter.

Juliette était ensuite restée dormir avec Genrika et les autres s'étaient dispersés et distribués des tours de garde.

Parfaitement inutiles.

.

Elle la connaissait.

Shaw était contrariée. Elle remâchait sa colère. Root se sentait coupable et en porte-à-faux.

Elle soupira et elle s'engagea sur la terrasse. Elle devrait l'affronter tôt ou tard. Le plus tôt serait le mieux. Dans l'espoir de passer ensuite à l'étape suivante.

Shaw ne bougea pas. Root s'adossa au mur. Gelée. Tant pis, la position lui donnait un semblant de contenance.

Trouver un sujet consensuel :

— Tu as parlé à Élisa ? demanda-t-elle.

— Mmm.

— Elle a accusé le coup quand je lui ai dit qu'elle ne nous accompagnerait pas aux Maldives, mais elle avait l'air mieux ce soir.

— Elle n'est pas stupide et je lui ai confirmé que, si tout était réglé de son côté avant que l'opération n'ait eu lieu, elle serait la bienvenue. Que tu t'arrangerais pour lui obtenir une permission ou un ordre de mission.

— Tu sais motiver tes troupes, plaisanta Root.

Shaw ne répondit rien et le silence retomba

Devant sa première tentative inutile, Root opta pour l'attaque directe :

— Tu es fâchée.

Brusque volte-face.

Cette fois, c'était parti.

— Comment voudrais-tu que je ne sois pas fâchée ? cracha Shaw d'un ton vindicatif. Tu l'as mise en danger, Root.

— Je l'ai sur-estimée, se défendit Root. Et j'ai sous-estimé les risques, c'est vrai. Mais ce qui est fait est fait, personne n'est mort.

— Et la prochaine fois, Root ? l'agressa Shaw.

— Je me montrerai plus prudente.

— Plus prudente ? Toi ?

— …

— Tu comprends pourquoi j'ai confié Meg à Maria ?

Root se décomposa.

— Vous êtes dans votre délire, toi et Athéna. Je comptais sur vous pour protéger Gen, et vous la jetez droit dans la gueule de Samaritain.

— Athéna a émis des réserves, mais euh... je t'ai dit que j'étais pressée par les événements, je ne l'ai pas écoutée et...

— Tu n'écoutes jamais personne, Root.

— Tu sais très bien que c'est faux.

Les mains de Shaw retombèrent. Root venait de marquer un point. Une faible victoire devant la débâcle qu'elle subissait.

— Je suis désolée, souffla Shaw.

Root pensa avoir mal entendu :

— Quoi ?

— Je suis désolée, Root.

Elle avait bien entendu. Mais elle n'avait pas grand-chose à répondre à ça.

— Tu fais chier... grommela Shaw entre ses dents.

Root savait encore moins quoi répondre à cette nouvelle sortie.

— Je suis désolée d'être partie, de t'avoir laissé seule face à Samaritain, de vous avoir tous abandonnés. Je ne savais pas comment m'en sortir, je faisais n'importe quoi, je me détestais, j'avais peur de moi, de mes terreurs, de ne pas me maîtriser. J'ai fui le champ de bataille. J'en suis consciente.

Shaw fit une pause.

— Et c'est toujours autant la merde. Gen a failli se faire descendre, Maria aussi, Brown a perdu les pédales, Matveïtch est toujours dans son fauteuil roulant. Je vous ai tous laissés en plan.

Houa, pensa Root impressionnée. Shaw exprimait des excuses ? De la contrition ? Une contrition qu'elle n'espérait tout de même pas trop poussée :

— Tu ne culpabilises pas, Shaw ?

— Non. J'aurais fini par faire une connerie de toute façon. Je ne regrette pas d'être partie. Ce qui n'empêche pas que... Mais j'ai eu raison de partir.

— Tu as trouvé ce que tu étais partie chercher ?

— En grande partie, oui.

— Et la partie que tu n'as pas trouvée ?

— Je n'ai pas réglé certains problèmes.

— Mais tu en as réglé assez pour penser qu'il était temps de revenir ?

— Oui.

— Et ses deux ans et demi, c'était bien ?

— C'était dur, parfois. Je me suis parfois égarée, mais ça m'a servi de leçon. En fait, j'ai vraiment arrangé les choses en Sibérie.

— Avec Yulia ?

— Non, avant. Durant les treize mois que j'ai passé dans la cabane d'Anna.

— Seule ?

— Mmm, confirma Shaw. À ce moment-là, j'avais trouvé la force nécessaire de me supporter, de me retrouver seule avec moi-même. Enfin, Meg m'a quand même tenu compagnie durant les quatre derniers mois qui j'y ai passé.

— C'est une belle enfant.

— Mouais, fit Shaw sans manifester de fierté particulière.

Elle se retourna vers la balustrade.

Une façon de montrer que la conversation était close. Elle avait dit ce qu'elle avait à dire, exprimé sa colère et ses excuses. Ce serait tout pour ce soir. Pour cette nuit, aussi ? Root la rejoignit. Pas trop près d'elle, pas trop loin, non plus. Leurs corps s'effleuraient, sans se toucher. Root aurait préféré l'enlacer. Bénéficier de sa chaleur parce qu'elle mourrait de froid, et de sa tendresse parce qu'elle mourrait de la prendre dans ses bras et de l'embrasser. Gentiment, amicalement ou avec passion, n'importe comment, mais poser ses lèvres sur sa peau. Humer son odeur à pleine narine. Au lieu de quoi, elle gelait sur pied.

Exactement le genre de retrouvailles qu'elle avait imaginées, à défaut de les rêver.

En un peu moins froides.

— Tu claques des dents, Root.

— Il fait froid et je n'ai pas de manteau.

— Rentre.

— Non, ça va.

— Et si je rentre, tu restes ici ?

— Non ! protesta vivement Root.

— Viens, alors.

Shaw lui attrapa la main. Root se laissa faire et la suivit sans proférer un mot. Concentrée sur la main de Shaw refermée sur la sienne, sur les sensations que lui procurait cette intimité soudaine. Pas très certaine que Shaw la partagea. Qu'elle eût conscience de son geste. De ce qu'il pouvait impliquer. Pour elle. Pour elles.

Shaw referma la porte-fenêtre et la conduisit jusqu'au lit. Elle fit un détour pour vérifier qu'Anna-Margaret dormait bien et qu'elle n'avait ni chaud ni froid.

— Maria m'a dit qu'elle dormait bien, mais qu'il lui arrivait de se réveiller la nuit. Elle demande toujours le sein, grogna Shaw.

Shaw parlait chiffon ? Bon...

— Tu en veux à Maria pour ça ?

— Non, je lui avais donné l'habitude d'être toujours disponible pour elle bien avant que Maria ne la connaisse.

— Et tu savais que Maria avait donné le sein très tard à Alma.

— Mouais. Elle n'a pas arrêté d'ailleurs. Du coup, Meg a pu continuer à se nourrir au sein.

— Tu as bien fait de confier ta fille à Maria.

— Elle est petite. Si Athéna te siffle, tu pars au bout du monde. Ce n'est pas un reproche, mais...

— J'ai dit que tu avais bien fait, Sameen. Ça fait quatre mois que je n'avais pas vu Gen. Je suis restée en contact avec elle, mais ce n'est pas pareil.

— Au moins tu ne l'as pas laissée seule.

— Ça m'est arrivé.

— Mais pas pendant quatre mois.

— Non, je n'ai jamais dépassé trois semaines.

— Ça te dérange de rester ici ? demanda Shaw.

— Euh, non.

Shaw alla s'asseoir sur le lit pour délacer ses chaussures, puis elle s'allongea le dos calé par des coussins. Root resta les bras ballants.

— Qu'est-ce que tu fous ? grogna Shaw.

— Euh, rien.

Shaw souffla en levant les yeux au ciel.

Comme avant.

Le cœur de Root s'emballa.

Elle retira ses chaussures et grimpa sur le lit avec circonspection.

Comment s'installer. Devait-elle s'asseoir, se coucher ? Pouvait-elle toucher Shaw, poser sa tête sur son épaule comme elle en mourrait d'envie. Qu'attendait-elle ?

Shaw bougea soudain, releva les couvertures, se glissa dessous et invita Root à la rejoindre.

— Tu trembles comme une feuille, tu vas tomber malade. Amène-toi.

Root fit fi de ses questions, de ses hésitations, de son étonnement et de tout le reste. Elle se lova contre Shaw, posa la tête sur son épaule, mais garda ses bras repliés contre elle. Shaw l'enlaça. Un geste protecteur. Root manqua d'air. Puis Shaw se mit à lui frotter vigoureusement le dos.

— Même tes pieds sont gelés, bougonna-t-elle.

Shaw se dégagea sans douceur, lui ordonna de s'allonger sur le ventre et entreprit de lui frictionner tout le corps. D'abord les pieds, puis les jambes, les cuisses et le dos.

Root tressaillait de tout son corps, le traitement n'avait rien d'agréable et ses vêtements lui râpaient la peau.

Et puis, Shaw se retrouva assise sur ses reins et lui massa énergiquement et douloureusement les trapèzes. Root gémit.

— Tu es tendue.

— Tu me maltraites, comment veux -tu que je ne sois pas tendue ?

— Je ne te maltraite pas, je te réchauffe. Je n'ai pas envie que tu tombes malade.

— C'est gentil et assez efficace, reconnut Root en grimaçant de douleur.

Shaw s'activa encore quelques minutes et puis, la pression s'adoucit sur ses épaules. Root retrouva ses mains fermes et chaudes. Shaw lui tapota la nuque. Root plaça immédiatement la tête dans la position attendue. Menton sur la poitrine, front enfoncé dans le matelas. Cette fois-ci, Shaw chercha à la délasser et Root ne put retenir des gémissements de bien-être.

— Je vais te masser le visage, décida Shaw. Bouge.

Elles changèrent de position. Shaw se cala contre les oreillers, Root entre ses jambes, la tête sur le haut de sa poitrine. Les doigts de Shaw se posèrent sur son front et le massage commença. Root s'abandonna à la sensation. Elle sombra peu peu dans une douce béatitude que les cheveux tirés en fin de cycle ne perturba pas. Le massage se répéta. Une fois, deux fois...

.

Deux mains chaudes pesaient sur ses épaules, à la base de son cou.

— Sameen ? murmura Root d'une voix voilée.

— Tu t'es endormie.

Root s'étira.

— Désolée.

Elle sentit Shaw hausser les épaules.

— Ne la joue pas blasée, Sameen.

— Tu étais tendue et fatiguée.

Root libéra Shaw de son poids, elle glissa sur le côté et l'embrassa gentiment sur la joue.

— Merci.

Shaw arborait un visage fermé, Root craignit qu'elle s'essuyât désobligeamment la joue d'un air contrarié. Elle n'en fit rien. Elle parla avant que Root ne pût ouvrir la bouche :

— Raconte-moi la Thaïlande.

— Tout ? demanda Root d'une voix blanche.

— Ouais, tout, même tes sales petits secrets, rétorqua Shaw.

— Pourquoi dis-tu ça ?

— Une intuition.

— D'accord, mais...

— Je ne veux pas un rapport, Root. Raconte-moi, c'est tout.

Root se détendit contre Shaw. Elle plaça un bras en travers de son ventre. Pas pour l'enlacer, simplement pour se sentir plus à l'aise contre elle. Et elle raconta. Tout. Miskal, comme le reste.

— C'est incroyable que tu l'ai retrouvé.

— Je ne crois pas au hasard.

— Pourquoi as-tu couché avec lui ?

— Je ne sais pas trop.

— Ouais.

Shaw comprenait, Root essaya de lui expliquer ce qu'elle avait ressenti, et elle se l'expliqua surtout à elle-même. Shaw n'avait pas besoin d'explications.

Quand Root hésitait, se troublait, Shaw passait sa main dans ses cheveux et, grâce à elle, Root posa un voile tendre et pudique sur la nuit qu'elle avait passée avec l'Israélien.

— J'espère qu'il a retrouvé sa femme, conclut-elle.

Elle raconta ensuite son expédition à Khorat. Elles discutèrent stratégie et Root lui posa des questions sur son évasion. Pas sur sa rencontre avec Yulia, pas sur sa vie à la colonie pénitentiaire, mais sur les moyens qu'elle avait mis en œuvre pour survivre à l'hiver, au froid et à la faim. Sur les animaux qu'elle avait croisés, sur la flore et les arbres qu'on trouvait en Sibérie. Elle partagea avec elle son expérience de garde-chasse en Biélorussie. Shaw lui apprit qu'elle avait explorer le grand nord canadien et qu'elle avait revu Francis Letourneur. Qu'elle avait passé une soirée avec lui et sa coéquipière. Un ancien soldat elle-aussi.

— Tu l'aimerais bien.

— Il est toujours amoureux de toi ?

— Je l'ai orienté sur sa coéquipière.

Root rit.

— Tu n'as jamais eu peur lors de tes expéditions ?

— Si.

Shaw évoqua succinctement ses errements au Canada, le manque de nourriture en Sibérie. La blessure d'Anna et l'épuisement qui avait accablé Yulia à plusieurs reprise.

— Parfois, j'ai cru que nous n'arriverions jamais à l'arracher à la forêt.

Shaw se tut après avoir évoqué la peur qui les avait saisie elle et Anna quand elles avaient découvert qu'une meute de loups chassaient à proximité de leur campement.

Root ne relança pas la conversation.

Elle avait remonté sa main sur Shaw. À un moment, sans vraiment y penser, elle l'avait passée sous sa chemise. Elle avait trouvé la peau chaude de son ventre et avait laissé ses doigts y tracer des arabesques et les rinceaux d'une plante imaginaire.

Depuis longtemps, Shaw lui caressait distraitement la nuque et fouraillait dans ses cheveux.

D'où son initiative.

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Elle avait pensé en montant dans le lit et en s'allongeant contre Shaw, qu'elle croulerait sous le poids de la frustration et du désir. Qu'elle endurerait mille tortures si Shaw ne manifestait aucune intention de s'adonner au plaisir.

Son trouble l'avait abandonnée quand Shaw l'avait vigoureusement frictionnée. Définitivement quitté quand elle s'était endormie sur elle.

Elle se sentait en paix.

En harmonie.

Rien ne s'était brisé entre elles. Si le reste devait venir, il viendrait.

Root attendrait.

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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :


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Free Burma Rangers : ONG fondée dans les années quatre-ving dix par un ancien officier des forces spéciales américaines, Dave Eubank.

Protestant militant et convaincu, Dave Eubank, parce qu'il à vécu son enfance en Thaïlande, s'est d'abord tourné vers les Karen en guerre contre le gouvernement Birmans.

La mission des Free Burma Rangers était d'ordre médicale. La philosophie du mouvement étant d'apporter espoir, aide et amour aux populations vivant en zone de guerre.

Dave Eubank délivre une formation au premiers secours en zone de conflit, mais aussi des notions de survie et de maniement des armes.

La plupart des membres fondateurs sont originaires des ethnies minoritaires présentent en Asie du Sud-est. La Birmanie s'étant relativement pacifiée, les Free Burma Rangers ont décidé de s'investir dans d'autres zones de conflit : Irak, Kurdistan et Soudan.

Le Free Burma Rangers suscitent admiration et controverse. Admiration, parce qu'ils osent porté secours aux civils en zone de guerre non-sécurisée. Contre-verse parce que les secouristes sont autant des soigneurs que des combattants. En zone hostile, ils n'hésitent pas à se servir de leur armes.

On a même « accusé » Dave Eubank de se servir de ses contact au sein de l'état major américains pour bombarder des positions de Daesh que ses hommes avaient repérés, afin de porté secours à la population.

En fait, le Free Burma Rangers répondent d'une certaine manière à une reflexion engagée par Jean-Christophe Ruffin (l'un des fondateurs de Médecin sans frontière, ancien président d'Action contre la faim, ancien ambassadeur de France au Sénégal...) dans la post-face de son livre Check-Point (ed Gallimard 2015) et qui finit par ces mots :

Entre-temps, monde a changé et très vite. Désormais des chrétiens d'Orient aux dessinateurs de Charlie Hebdo, des filles enlevées au Nigéria aux otages égorgés en Syrie, il y a partout de nouvelles victimes... Des victimes que l'on a envie d'aimer d'un amour particulier : celui qui incite à prendre les armes.

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Une différence, cependant, jean-Christophe Ruffin n'est pas un prêcheur, contrairement à Dave Eubank.

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Paolo Ronda : beau-frère de Vito Rizzuto, chef du clan Rizzuto de 1981 à 2013. Le clan Rizzuto a pris la tête des organisations mafieuses sicilienne et calabraise dans les années 80 à Montréal et elle est en déclin depuis une séries de règlement de compte qui a décimé ses cadres de de 2009 à 2016.

Paolo Ronda a été enlevé et porté disparu en 2010.

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