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Comme promis...

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Chapitre 22


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Des rafales de M27 déchirèrent le silence de la nuit. Les sirènes hurlèrent à en déchirer les tympans. Des faisceaux de lampes torches, des vociférations et des insultes.

Brown bondit de son lit. À l'aveuglette. Déjà habillée. Crottée et trempées jusqu'aux os. À peine levée, déjà au garde-à-vous, le menton dressé vers le ciel. Les mains bien à plat sur la toile mouillée de son pantalon. Le corps tendu. Douloureux. L'esprit aiguisé. Épuisée.

Sept jours. Il lui restait sept jours. Si elle ne s'était pas trompée dans ses calculs. Elle dormait deux heures par nuit, jamais plus de trois quart d'heure d'affilée. Elle grappillait parfois cinq minutes de sommeil par-ci par-là quand elle avait l'assurance de ne pas se faire prendre, de ne pas violer les règles, de ne pas manquer à son devoir. Se faire surprendre en train de dormir par un instructeur exposait le contrevenant à de très désagréables représailles.

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Élisa tenait tant que son corps était en mouvement, tant qu'elle gardait son esprit occupé par une tâche spécifique, par un problème à résoudre. Beaucoup de ses camarades s'endormaient lors des devoirs sur table. Les compositions littéraires étaient mortelles. Elles survenaient toujours en fin de journée, parfois en pleine nuit alors que venaient de s'achever un entraînement physique particulièrement épuisant. Les soldats se retrouvaient parqués dans une salle surchauffée, assis sur une chaise devant un bureau. Ils cherchaient leur inspiration. Ils ne la trouvaient pas et le sommeil les gagnait sans qu'ils s'en aperçussent. Ils dodelinaient de la tête, se réveillaient en sursaut, suçaient leur crayon, papillonnaient des yeux, ils luttaient. Un temps. Le sommeil finissait toujours par avoir raison de leur volonté. Brown alignait les mots, elle n'arrêtait jamais la course de sa mine. Elle grattait, grattait et grattait des pages entières de mots qui parfois n'avaient eu ni queue ni tête. Dont elle avait payé les défauts par trois fois.

— Vous vous payez de notre tête, Foley ? lui avait à chaque fois hurlé un instructeur dans les oreilles.

— Non, chef !

La feuille lui avait été jetée à la figure. L'instructeur lui avait demandé de lire sa prose. L'écriture était illisible, le texte bourré de fautes d'orthographe et de fautes de grammaire, les phrases, alambiquées, incompréhensibles. Brown ânonnait le tout sans même arriver à se souvenir de quoi elle avait voulu parler. Les instructeurs ricanaient. Ils finissaient par lui arracher sa feuille des mains, ils riaient de ses fautes, prenaient ses camarades à témoin, clamant qu'elle était illettrée :

— Vous voulez être officier, Foley ?

— Oui, chef.

L'instructeur la frappait au visage avec ses feuilles.

— Et vous croyez qu'un officier de l'USMC peut être illettré ?

— Non, chef.

— Vous êtes illettrée, Foley ?

— Non, chef.

— Vous avez obtenu votre diplôme de fin d'études secondaires ?

— Oui, chef.

— Alors, j'avais raison, Foley. Vous vous foutez de notre gueule.

— Non, chef.

Le nez du sergent contre elle, ses postillons qui lui sautaient au visage.

— Y a qu'un illettré pour écrire cela, Foley. Mais vous n'êtes pas illettrée donc, vous vous foutez de notre gueule.

La punition habituelle tombait, cinquante enchaînements d'extensions et de pompes, suivis de cinquante pompes et, pour couronner le tout, une corvée quelconque effectuée sur son temps de sommeil : course avec sac de trente kilos sur le dos, faction de garde dans un trou d'eau, corvée de grand nettoyage, et un repas réduit à du pain ou à un bol de riz blanc.

Elle prêtait plus d'attention à sa production écrite, mais elle préférait encore cette humiliation et ces punitions, à celles qu'écopaient ses camarades qui cédaient aux délices du sommeil. Deux candidats au stage avaient été éjectés pour avoir trop souvent multiplié les assoupissements durant le service.

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La lumière d'une torche braquée sur ses yeux l'aveugla.

— Vous êtes sale, Foley !

— Oui, chef.

— Un Marines est toujours propre, Foley !

— Oui, chef.

— Un Marines prend soin de son corps et de son apparence, Foley !

— Oui, chef.

— Vous ne vous êtes pas déshabillée pour dormir, Foley ?!

— Non, chef.

— Pourquoi ?!

— Pour être prête, chef.

— Mais vous êtes aussi crade qu'une truie sortant de sa bauge !

— …

— Vous êtes une truie, Foley.

Elle allait lui casser la gueule s'il continuait à la chercher.

— Vous voulez me casser la gueule, Foley ?

Zut.

— Plus tard peut-être, ricana l'instructeur.

Un violent coup de poing au plexus solaire la plia en deux. Elle tomba à genoux. Elle n'était pas la première. Quatre autres stagiaires haletaient au pied de leur lit. Trois étaient torse-nu, le dernier était habillé. Aucun ne s'était changé. Aucun n'avait quitté ses Rangers. Les autres avaient revêtu leur tenue de sport. Ils avaient opéré en mer les trois jours précédants. Dormi dans des trous de sable, dans la vase ou dans fond des embarcations. Ils n'avaient pas rejoint les baraquements depuis six jours.

Tous savaient avant de se coucher que le stage n'était pas achevé, qu'ils ne dormiraient pas plus de deux heures, qu'ils seraient réveillés en fanfare au milieu de la nuit. Mais, avant de les envoyer dormir, les instructeurs avaient parlé de test tactique et d'informatique. Ils les avaient enjoints à profiter de leur nuit douillette. Incités les hommes, à mots couverts, à se montrer présentables. Les stagiaires s'étaient consultés. Ils puaient la saumure et la transpiration. À peine les instructeurs avaient-ils disparus, qu'ils s'étaient précipités dehors. Ils s'étaient déshabillés, ils avaient rincé leur MARPAT, leurs sous-vêtements, leurs Rangers. Chassé le sable et la vase, de la moindre couture, du moindre ourlet, et ils s'étaient récurés des pieds à la tête sous les douches.

Mais pas Élisa, ni aucun des quatre autres gars à genoux. Estimant qu'ils ne dormaient pas assez pour perdre ne serait-ce que dix minutes de sommeil. Une deuxième raison avait guidé leur choix. Ils étaient en stage. Peut-être les instructeurs avaient-ils dit vrai, peut-être attendaient-ils des hommes propres au prochain réveil, mais peut-être pas.

Au stage comme à la guerre. Comme en opération. Il fallait toujours être prêt. Si les instructeurs les envoyaient en mission de reconnaissance ou en intervention, ils n'attendraient pas qu'ils se fussent changés et Brown, comme ses camarades, s'imaginait mal partir en mission avec sa tenue de sport sur le dos.

Elle s'était enroulée sale et trempée dans ses couvertures et elle avait sombré dans un sommeil sans rêves et sans attendre. Malgré le froid.

Le capitaine Shaw, Anna Borissnova et une civile avaient survécu à l'hiver russe, elle n'allait pas se plaindre. Pas après dix ans passés dans les Marines. Elle avait connu des nuits plus inconfortables que celle-ci.

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Les gars propres se précipitèrent en courant hors du baraquement. Les cinq restants commencèrent par effectuer cent pompes. Étroitement surveillés. Des questions jaillissaient auxquelles le soldat nommé devait répondre. Des questions hurlées dans leurs oreilles. Les sujets variaient : stratégie, spécifications d'un corps d'armée, équipements militaires, règlements, mathématiques, énigmes, Histoire militaire, armement, culture générale. Il fallait répondre, compter ses pompes, garder la tête froide. Oublier les bottes qui pesaient parfois sur les reins ou sur le dos. Les cris qui cassaient les oreilles.

Les cinq soldats furent ensuite engagés à sortir du baraquement. La nuit était poisseuse d'humidité. Brown était née sur une plage, au bord de l'océan, à la lisière des marais. Elle connaissait le milieu. Elle souffrait moins que les gars originaires du Grand-Ouest, des rocheuses, ou du Nord. Un avantage dont elle avait su tirer profit depuis le début du stage.

L'USMC avait beau s'être féminisé, les hommes, parfois soutenus par les femmes, de l'homme de rang au général, ne concevaient pas qu'une armée mixte pût être efficace. À l'USMC, les filles se débrouillaient dans les unités d'artillerie ou les unités motorisées de la cavalerie légère. Elles s'y creusaient peu à peu leur place. Les pilotes ne souffraient pas de discrimination parce qu'elles ne se retrouvaient jamais physiquement au contact avec l'ennemi. Mais Élisa avait choisi l'infanterie et les femmes n'y étaient pas toujours les bienvenues. Pour peu qu'elles passassent l'épreuve des sélections. Et, parmi les officiers, il y avait peu d'élues. Une question de condition physique. Mais aussi de mental. On répétait trop souvent aux recrues féminines qu'elles ne réussiraient pas à passer les épreuves, qu'une femme n'égalerait jamais un homme dans l'infanterie, qu'on ne pouvait pas aller contre la nature et que, physiologiquement, la nature avait rendu les femmes moins fortes et moins résistantes. Les femmes partaient vaincues d'avance, même si le physique suivait. Brown avait eu la condition physique et elle possédait un moral d'acier. Elle avait réussi à entrer dans l'infanterie. Elle avait passé avec succès les sélections d'officiers et chaque année depuis, elle avait, sans heurt, passé l'épreuve du stage obligatoire auquel étaient soumis tous les soldats qui servaient au sein de l'USMC.

Cette fois-ci, elle n'était pas au meilleur de sa forme, son épaule la faisait souffrir et le premier lieutenant Foley avait perdu l'innocence naïve de l'aspirant Brown, mais elle possédait d'autres atouts. De l'expérience et une volonté de fer. La volonté de ne pas faillir. Aux yeux de ses hommes, aux yeux du lieutenant-colonel Scott, aux yeux du capitaine Shaw, aux yeux de Root, aux yeux de Maria, aux yeux peut-être aussi de Genrika et de Juliette, aux yeux d'Alma. Et avant tout, à ses propres yeux. Brown méritait ses barrettes de capitaine. Il était hors de question qu'elle se fît éjecter du stage ou qu'elle écopât d'un avis négatif en fin de session.

Les cinq stagiaires rejoignirent sept autres de leurs camarades en MARPAT et ils s'alignèrent avec eux contre le mur en béton de l'armurerie. Brown échangea un regard avec la seule autre femme qui participait au stage. Un second lieutenant d'artillerie qui servait chez les Steel Rain. La femme esquissa un sourire en coin. Brown y lut aussi du soulagement. Le lieutenant Suran la connaissait de réputation. Elle était plus jeune qu'Élisa, moins expérimentée et, contrairement à elle, elle avait directement intégré le corps des officiers lors de son incorporation. La jeune femme n'en retirait aucune fierté et elle n'avait jamais manifesté l'intention de rentrer en compétition avec Brown. Avec personne d'autre non plus. Suran ne visait qu'à réussir son stage.

Élisa lui reconnaissait des qualités humaines et militaires. Elle l'aimait bien, mais pas plus que d'autres stagiaires, même si elles partageaient, sans vraiment le vouloir, une certaine connivence.

Suran n'était pas certaine de s'être montrée maligne en se couchant sans se changer. Découvrir qu'Élisa Foley avait effectué le même choix, la rassurait. Elle s'aperçut que, parmi les soldats au garde-à-vous, aux côtés de Folay, figuraient d'autres officiers d'expérience. Elle soupira de soulagement. Elle avait fait le bon choix.

Enfin...

Des instructeurs apparurent avec des lances d'incendies.

— À la douche, clamèrent-ils jovialement.

Les douze stagiaires quelles que fussent leurs préoccupations et les questions qu'ils se posaient, ne pensèrent soudain plus à rien. Les jets puissants des lances d'incendies les plaquèrent contre le mur, fauchèrent leurs jambes et les jetèrent à terre.

— Résistez ! hurlèrent les instructeurs

Les stagiaires se débattirent, s'accrochèrent les uns aux autres, trébuchèrent, se gênèrent, glissèrent.

Éviter le jet en pleine figure. Un homme, à genoux devant Brown, lui enserra la taille, l'empêcha de bouger. Il la lâcha, mais trop tard. Un jet massacra son épaule, remonta sur son cou, et lui releva le menton. Élisa n'avait pas tourné la tête assez vite. Elle ne pouvait plus respirer, l'eau lui entrait dans la bouche et dans le nez, elle étouffait, elle allait se noyer. Elle se retrouva à terre, glissa jusqu'au mur sous un déluge d'eau.

Fermer la bouche. Bloquer sa respiration. Ne pas paniquer. Lutter.

Elle parvint à se mettre à genoux, courba l'échine, planta ses doigts dans le sol détrempé, avança.

— Foley ! cria une voix

Où ? Là, devant elle, une main tendue. Élisa s'en empara. Elle remonta le courant. Une deuxième main lui crocheta le col de son MARPAT et la tira en avant. Brown intégra un pack. Les soldats, à genoux, se tenaient par les épaules, tête contre tête.

— Debout ! hurla un instructeur.

— On y va ensemble, dit un gars. Ne nous lâchez pas les filles.

— Comme si c'était notre habitude rétorqua vertement Suran.

— À trois, continua l'homme sans relever sa réponse. Un, deux, trois.

Ils étaient six. La moitié du groupe. Ils peinèrent. Épaules contre épaules. Brown souffrait. Elle n'était pas la seule.

— Il faut tourner, cria-t-elle.

Son épaule l'élançait, son pack comprenait deux des trois gars qui avaient dormi torse-nu. Sans vêtements pour les protéger, ils ne pouvaient pas, trop longtemps, se retrouver exposer aux jets des lances-d'incendies. Et puis, personne ne tiendrait si les instructeurs visaient les jambes. Ils faucherait un premier type, puis un deuxième, peut-être un troisième et le pack se disloquerait.

Le pack se mit en mouvement. Une rotation lente. Pas à pas. Élisa donnait le rythme. Ils tournèrent dix minutes, sans à-coup, sans se désolidariser. Les lances s'arrêtèrent soudain. Brown continua à compter, le pack à tourner. Par prudence.

— Garde-à-vous !

Le pack se disloqua. Les douze stagiaires s'alignèrent. Un instructeur les passa en revue. Parut satisfait de leur apparence et aboya les ordres du jour. Il était trois heures vingt cinq du matin. L'aube ne se lèverait pas avant deux heures. Les stagiaires partiraient en binôme pour une course d'orientation parsemée d'embûches et de défis à relever. Les noms claquèrent. Les binômes récupéraient une pochette, l'ouvraient et partaient tout de suite après.

— Foley ! Suran !

Un binôme féminin. Un défi supplémentaire. Certainement pas un handicap. Suran était à la hauteur. Physiquement, tactiquement, mentalement. Brown pouvait compter sur elle. Elles reçurent leur enveloppe. Elle contenait leurs ordres de mission, une carte, et deux billets un pour le magasin, un pour l'armurerie.

Au magasin, on leur donna à chacune : un gilet, une ceinture et tout le barda qui allait avec, un sac à dos plein. Elles bouclèrent leur ceinture, enfilèrent leur gilet, endossèrent leur sac sans vérifier ce qu'il y avait dedans et filèrent au pas de course.

À l'armurerie, elles reçurent chacune un poignard, un SIG-Sauer de service. L'armurier y ajouta des grenades fumigènes, des grenades incapacitantes, des grenades sting, un M27 et un M40.

— Qu'est-ce que tu vaux comme tireur d'élite, Suran ? lui demanda Brown

— Je me débrouille.

— Tu prends le M40.

— Tu es sûre ?

— Tu as bien dis que tu te débrouillais, non ?

— Oui.

— Alors, tu prends le M40.

— D'accord.

L'armurier leur céda des chargeurs et des munitions. Pas de balles réelles, ni perforantes, mais des têtes spécialement fabriquées pour les entraînements. Un impact brutal et la balle libérait de la peinture indélébile. Des munitions dangereuses. Il était interdit de viser la tête ailleurs que sur le casque. Et les cartouches possédaient assez de poudre pour que l'impact envoie un homme à terre.

— Comment ça se fait que vous soyez en tenue de combat ? demanda l'armurier. Le reste des gars est parti en tenue de sport, il y a une demi-heure. Je n'ai d'ailleurs pas trop compris pourquoi ils partaient en opération en survêt'. Il y en avait même en short et tee-shirt.

— Ils vont regretter de s'être offert une nuit douillette, grommela un stagiaire en train de boucler son sac.

— Et d'avoir écouté les salades des chefs, ajouta un autre.

— Moi, je ne quitterai plus jamais une seule pièce de mon uniforme jusqu'à la fin du stage. Peu importe si je pus la charogne ou la merde, se désola l'un des stagiaires qui avait dormi torse nu.

Les lances avaient marqué sa peau. D'importants hématomes commençaient à se former sur son torse et dans son dos.

— Ça va être cool, de crapahuter en pleine forêt les bras nus, grogna-t-il.

— Ne te plains, Hodges, le consola Élisa. Tu as au moins ton pantalon et tes Rangers. Imagine, les autres en short de sport et en tennis.

— Ouais, t'as raison, Foley. J'espère juste ne pas découvrir à un moment ou à un autre que tu es ma cible. T'es cool, ça ferait du mal de t'éclater la gueule.

— Je crois qu'on va plus servir de cible que de traqueur, souffla un autre gars.

— Intéressant... le provoqua Suran.

— Oh, merde ! jura le soldat.

— Crétin ! l'insulta son co-équipier.

Son camarade venait de donner des informations sur le contenu de leur ordres de mission. Suran avait relevé la faute, c'était déjà humiliant, mais ce qui était plus grave, c'était que Foley était présente. Il se méfiait d'elle.

Stephen Larkin appartenait au deuxième bataillon de reconnaissance, un bataillon basé au Camp Lejeune, il l'avait croisée en Irak et en Afghanistan, il avait surtout beaucoup entendu parler d'elle et de ses dernières missions au Sahel. Il savait que son chef de bataillon lui avait confié une compagnie au Niger. À un premier lieutenant. Preuve qu'elle possédait des qualités de commandement auquel son grade ne rendait pas honneur. Il avait été surpris de la retrouver parmi les stagiaires, avant de se rappeler qu'elle avait été mise aux arrêts en revenant d'Afrique et qu'elle avait passé Noël et le jour de l'an au trou. Il avait mené sa petite enquête. Foley bénéficiait d'une réputation sans tâche, mais un officier auréolé de gloire n'atterrissait pas en prison au retour d'une mission réussie, sans une raison valable.

Les gars qui avaient servi sous ses ordres au Niger, n'avaient fait aucune difficulté à lui raconter pourquoi leur officier avait écopé de quinze jours de trou. Il avait bien ri et il était assez fier qu'un officier de l'USMC ait rabattu son caquet à un Seal. Sur un ring. Ces gars appartenaient à l'un des corps les plus admiré de l'armée américaine, ils suivaient des entraînements drastiques et excellaient au combat. Et un capitaine expérimenté s'était retrouvé au tapis face à un premier lieutenant ? Face à une femme ? À un simple officier d'infanterie. Larkin avait adoré. Il ne l'avait pas croisé ensuite sur la base, et il l'avait regretté parce qu'il aurait aimé la remercier d'avoir foutu la honte à un Seal, et pourquoi pas, si elle avait accepté, lui payer un verre et trinquer avec elle à la gloire de l'USMC.

Depuis, le début du stage, il l'observait et il ne lui avait jamais témoigné sa sympathie. Si Foley était un soldat et un officier accompli, il n'arrivait pas à l'imaginer provoquer un mec qui l'avait énervée, monter sur un ring pour lui casser la gueule, manquer à la discipline, violer le règlement, s'en prendre à un supérieur et le conduire à accepter de se colleter avec elle.

Elle n'était pas soupe-au-lait, elle ne s'énervait jamais et elle gérait le stress avec une déconcertante facilité. Parfois, son regard s'assombrissait, et les chefs instructeurs lui tombaient immédiatement sur le râble. Foley n'avait droit à aucune erreur. Larkin soupçonnait une demande spécifique de son chef de bataillon. En tout cas, une chose était certaine, mieux valait avoir Foley dans son camp. Et si on jouait contre elle, mieux valait ne jamais abaisser sa garde et ne jamais lui offrir la moindre opportunité de prendre l'avantage. Il n'avait aucune idée de l'ordre de mission qu'avaient reçu Foley et Suran, mais son crétin de co-équipier venait de leur fournir une partie du leur : s'infiltrer à travers les lignes ennemies et échapper à des poursuivants. Si Foley devait être ce poursuivant, elle avait déjà repéré une cible. Suran arborait un sourire narquois. Foley un visage calme et un air concentré. Il remarqua une auréole sombre sur le haut de sa manche droite :

— Tu saignes, Foley.

La jeune femme regarda son épaule.

— Mouais, pas grave.

Suran quitta son air satisfait.

— Comment ça, pas grave ? s'inquiéta-t-elle Je veux voir.

— Pas ici.

— Okay, consentit immédiatement l'artilleuse. On dégage ?

— Oui.

Les deux femmes s'éclipsèrent en courant.

— J'aurais bien aimé savoir où elle s'est pris une balle, dit pensivement Larking.

— Des balles, mec, le corrigea un gars des First of the First. Elle porte une trace de blessure récente au torse.

— Les Warlords n'ont pas bougé depuis le mois de décembre, lui rétorqua Larkin.

— Elle a peut-être été prêtée aux raiders*.

— Tu vois les raiders faire appel à quelqu'un qui n'est pas de chez eux ?

— Non.

— Elle a dû rempiler pour la CIA, intervint Gomez.

— Elle devrait choisir son camp, grommela un autre.

— Tant qu'elle reste Marines, moi ça me va, la défendit sèchement Larkin.

— Tu n'appartiens pourtant ni aux Warlords ni même au second régiment, observa Gomez.

— Je suis Marines, ça me suffit.

— Elle est bandante, c'est vrai, grimaça un gars du bataillon des Darkhorses basé à Pendelton.

Larkin fut sur l'homme aussitôt. Main refermée sur le col de sa veste.

— T'es qu'un connard, Clay, lui crachât-il à la figure.

— Oh ! Les gars ! lança l'armurier. Vous croyez vraiment que c'est le moment de vous battre pour une nana ? Vous êtes en mission commandée. Vous voulez que je me fende d'un rapport auprès de vos chefs ?

La question jeta un froid. Les hommes bouclèrent leurs sacs, assurèrent leurs armes et s'enfuirent au pas de course. La fin du stage s'annonçait, les quatre jours suivants seraient éprouvants, les stagiaires étaient presque au bout du rouleau. Ils tenaient encore grâce au mental, mais la moindre contrariété pouvait prendre des dimensions gigantesques. Cela faisait aussi partie de leur entraînement. Une crise de nerfs ou une bagarre serait sévèrement jugée, rapportée sur le dossier du candidat si l'instructeur le jugeait utile. Tous les stagiaires étaient des officiers, ils jouaient leur promotion pour certains, leur maintien dans le corps des Marines pour tous.

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Suran arrêta Brown trois heures après leur départ. Il faisait jour, elles avaient sécurisé leur position et ne risquaient pas de se faire surprendre.

— On s'occupe de ton épaule, Foley.

Élisa retira sa veste et son tee-shirt. Suran jura. Un hématome lui recouvrait tout le deltoïde et la cicatrice encore fraîche tranchait, blême, sur fond violet. Blême et éclatée. Suran n'avait jamais vu une cicatrice se ré-ouvrir, elle ne pensait même pas que c'était possible. Brown saignait. La plaie était... laide.

— Merde, Foley. Comment un médecin a pu te déclarer apte ?

— Je l'ai payé.

La mâchoire de Suran se décrocha.

— Je plaisante, reprit Brown. J'ai été bien soignée et je me suis bien préparée. Le médecin n'avait aucune raison de s'inquiéter.

— Et celui du camp ?

— Quoi, celui du camp ?

— Le docteur Vijay.

— Et bien quoi ?

Suran secoua la tête d'un air consterné :

— Tu ne lui as rien dit.

— …

— Ne va pas me dire que tu n'avais pas mal, au moins à la dernière visite. Pour que ça se ré-ouvre comme ça, ça ne pouvait pas ne pas être douloureux.

— Je n'avais pas envie de me faire recaler. Tu ne l'aurais pas fait non plus.

— Il y a des tas de rumeurs qui courent sur toi.

— Ah, ouais ?

— Mmm. Je ne suis pas basé au Camp Lejeune, mais d'autres le sont.

Suran arrosa copieusement la plaie de désinfectant.

— Je devrais te poser des agrafes.

Brown regarda son bras. C'était très moche. Les lances d'incendie avaient déchiré les chairs. Le capitaine Shaw la tuerait si elle voyait ce qu'elle avait fait de son travail. Et quand Élisa la reverrait, elle ne manquerait pas de l'examiner. Mieux ne valait pas rajouter au désastre.

— Non, ce sera pire. Fait moi un pansement compressif. Et ne raconte rien à personne.

— Larkin est déjà au courant.

— Il ne dira rien.

— Tu es sûre ?

— Oui.

Brown savait quand elle pouvait compter sur quelqu'un. Larkin ne s'était pas montré familier avec elle, il n'avait pas cherché à sympathiser, mais Brown avait relevé ses regards, ses attentions. L'homme l'estimait. Il l'admirait. Quelles qu'en fussent les raisons, il ne ferait jamais rien qui pût lui causer du tort.

— Je ne dirai rien non plus, mais je t'en voudrais si tu flanches, la prévint Suran.

— Je ne flancherai pas.

— Okay, mais tu ne joues pas au héros.

— Ce n'est pas mon genre.

— Maintenant que je te connais, j'en conviens, mais ta réputation joue en ta défaveur.

Brown fronça les sourcils.

— On murmure dans ton dos, Foley. Et tout le monde sait que tu as reçu la plus haute distinction qui existe au Niger des mains d'un chef d'état-major. Les gars du Camp Lejeune racontent bien d'autres trucs sur toi. En plus, tu es une femme et tu sers comme officier dans l'infanterie. Crois-moi, tu ne passes pas inaperçue.

— Toi, non plus.

— Ouais, mais je sers dans l'artillerie, il y a plus de filles chez nous.

— Et le stage ?

— Je voudrais intégrer un bataillon de reconnaissance.

— Comme premier-lieutenant ?

— Ou comme deuxième, ça m'est égal.

— Ça ne te plaît pas l'artillerie ?

— J'ai soif de silence.

Suran serra son bandage. Brown grimaça. Un sourire. Elle comprenait mieux pourquoi Suran lui avait dit se débrouiller en tir de précision. Elle s'entraînait. Elle avait mis toutes les chances de son côté pour décrocher une affection dans le bataillon qu'elle visait. Elle devait exceller en orientation, en infiltration, en survie, en sciences... Et si elle ne bénéficiait pas d'un entraînement très poussé, elle devait avoir potassé la théorie et lu tout ce qu'elle avait pu lire sur le sujet. Un officier d'infanterie et un officier de reconnaissance réunis dans le même binôme ? Elles ne pouvaient qu'assurer.

Si elle ne se relâchait pas, il n'y avait aucune raison qu'elle échoue, le capitaine Shaw l'avait sérieusement briffée avant son départ du Canada, elle finirait son stage avec un avis positif. Scott lui accrocherait ses nouvelles barrettes sur le col de son uniforme, elle rentrerait chez elle, rendrait son alliance à Jonathan et filerait rejoindre Shaw. Elle avait dit six semaines. Elle n'avait pas beaucoup de temps. À peine quelques jours se seraient écoulés entre la fin de son stage et le début de la réunion du conseil d'administration du Cartel Silanoa aux Maldives. Mais les conseillers profiteraient peut-être de leur séjour sur l'île privée qui les accueillait, pour prendre du bon temps. Root et Shaw retarderaient peut-être leur intervention. Brown arriverait peut-être à temps pour participer à l'opération.

Suran lui signala qu'elle avait terminé ses soins. Brown se rhabilla et chassa de sa tête tout ce qui ne concernait pas sa mission présente.

Pour réussir, il ne fallait pas se disperser. Pour l'instant, sa seule priorité était d'atteindre le point de ralliement qu'on leur avait indiqué. Jusqu'à ce qu'elles eussent réussi, elle et Suran ne devraient se faire repérer par personne, ni se faire prendre, et remplir un certain nombre d'objectifs : dresser le plan d'une position ennemie, libérer un prisonnier et récupérer trois balises GPS. En quatre jours.

Un jeu d'enfant. Elle adressa une grimace complice à Suran. L'artilleur hocha la tête.

Un vrai jeu d'enfant.

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L'air était frais. Paisible. La jeune femme leva le nez au vent L'odeur de l'humus dominait. Sans couvrir celle du bois. De la résine. Le printemps encore timide chassait la neige accumulée sur les arbres, la neige fondait quand le soleil brillait, le sol alternait neige cristallisée, poudreuse, et grandes tâches de terre humide et odorante.

La forêt l'avait retenue de longues années prisonnière. Une palissade naturelle immense, épaisse et hostile. Qu'elle avait redouté et détesté. Elle avait plus encore détesté la scierie. Le bruit, tous ces arbres abattus, ces arbres morts, équarris, dépecés, débités. La boue. La sciure qui s'entassait, blonde, odorante et légère quand elle était fraîche. Blanche, verte, brune et compacte quand elle pourrissait et répandait des effluves écœurantes de moisi.

Yulia avait détesté la forêt, mais elle n'avait jamais réussi à haïr les arbres. Parce que les arbres étaient vivants et qu'ils mouraient, sans défense, sous les coups meurtriers et indifférents des détenues. Ces arbres, victimes eux-aussi du système pénitentiaire. Sacrifiés à l'autel du rendement et de l'argent.

Neuf ans d'exil en terre sauvage. Yulia aspirait à redevenir citadine. Quand elle se serait réadaptée au bruit, à la pollution et à la foule.

Le petit lac scintillait sous les rayons du soleil. L'île, plantée d'arbres, exhalait de la brume. Des érables dépouillés de leurs feuilles lançaient leurs branches grêles vers le ciel, avides de la lumière que leur volaient les grands épicéas. Il n'y avait pas d'érables à la colonie et elle n'avait jamais vu de lac non plus. Tout était triste et laid, sombre, sale et bruyant à la colonie.

Ses yeux balayèrent la surface du lac, errèrent sur les berges, furetèrent dans l'herbe de la prairie qui s'étendait devant la villa. Des fleurs bravaient l'air encore frais de ce début de mois d'avril. L'endroit était joli. Accueillant.

Elle logeait avec Anna et Alexeï dans une petite maison au bord d'un autre lac, plus petit que celui-ci que Root avait appelé Petit lac Contois. Shaw, Root, Maria Alvarez, Genrika et Alma occupaient la maison du lac.

Yulia avait suivi le mouvement. Ils étaient restés quelques jours à Laval. Les deux policiers étaient repartis pour Chicago, l'officier américain pour sa base, l'amie de Genrika avait été raccompagnée chez elle, la mère de Shaw avait invoqué ses cours et Yulia n'avait pas su quelles dispositions avaient été prises pour assurer la protection de la mère de Sameen et de la jeune camarade de sa fille.

Root s'était absentée deux jours avec Alexeï, Yulia avait appris plus tard qu'elle avait sécurisé sa maison à Laval et déménagé ses effets personnels, ceux de Genrika et de Maria à la villa du lac. Ces deux dernières avaient apprécié l'attention.

Genrika était restée alitée à Laval. Sameen lui avait confectionné une couchette dans la Jeep quand ils étaient partis. Elle l'avait montée à l'étage dans ses bras en arrivant à la villa du lac, et Genrika n'était pas redescendue depuis. Elle avait besoin de repos. Ce qui arrangeait Yulia.

Elle ne savait pas trop quoi raconter à sa fille et elle avait accueilli avec soulagement la proposition d'emménager avec Anna et Alexeï dans une villa située à deux kilomètres du lac de la Prune. Les Russes s'étaient montrés moins conciliants. Elle ne savait pas ce que Sameen, Root et la juge leur avaient dit, mais ils avaient fini par se rallier à leur avis et depuis, ils filaient le parfait amour sur les rives du Petit lac Contois. Sans pour autant isoler Yulia. Le couple se montrait prévenant et disponible. Anna était restée fidèle à elle-même et Alexeï ne forçait jamais son intimité. Si ses deux compatriotes n'avaient dormi dans la même chambre, Yulia n'eût jamais soupçonné qu'ils étaient amants.

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Des coups répétés résonnaient sur la rive sud du lac. Le bruit d'une hache. Yulia monta les marches du perron et frappa à la porte d'entrée. N'obtenant pas de réponse, elle poussa le battant., entra dans le sas, retira ses chaussures et sa veste, garda son bonnet et son écharpe. Root se tenait derrière le comptoir de la cuisine. La maison sentait le café frais. La jeune femme lui souhaita la bienvenue.

— Tu viens voir, Sameen ? continua-t-elle en russe.

— Oui.

— Elle est dehors. Le bûcheronnage lui manquait.

Yulia s'effara. Le bûcheronnage ?

— Elle aime manier la hache. Elle est assez douée pour ça et ça la détend.

— Je pensais que...

Root pencha la tête sur le côté, attendant la suite. Shaw ne lui avait pas raconté grand-chose à propos de la colonie. De ses conditions de détention. Root, en revanche avait profité de la moindre occasion pour parler d'elle, de Genrika, de sa vie au lac de la Prune, à Laval, d'Athéna, de ses missions au Brésil, en Turquie, en Chine, de ses aventures d'un soir, du club de hockey et de l'équipe de Genrika, des entraînements de la jeune fille, de son travail scolaire, des difficultés qu'elle avait rencontrées avec l'adolescente, des querelles qui les avaient opposées, parfois dressées l'une contre l'autre. Shaw lui avait posé quelques questions. Elle avait voulu savoir ce qui s'était passé au Niger. Elle s'était fendue d'une ou deux remarques narquoises, mais dans l'ensemble, elle l'avait surtout écoutée. Shaw savait à peu près tout de sa vie durant les deux ans et demi qu'elles avaient passé séparées l'une de l'autre. Shaw s'était montrée beaucoup moins expansive. Pas du tout expansive, en fait. Et très évasives. Root n'avait pas insisté, mais elle ne raterait pas une occasion d'en savoir un peu plus si l'occasion se présentait. Sous la forme de Yulia par exemple.

— Tu pensais quoi ? demanda-t-elle.

Root tutoyait rarement les gens quand elle pouvait s'en passer, mais son instinct et son expérience lui avaient soufflé d'éviter de se montrer trop formelle avec la jeune femme.

— Elle travaillait à la coupe à la colonie, expliqua Yulia. Elle n'y est restée que trois mois, mais on lui avait attribué un poste à l'ébranchage, elle ne bénéficiait pas de protection particulière et quelles que soient les branches à couper, elle devait se contenter d'une hache. Anna lui avait procuré des affaires chaudes et des gants de travail, mais n'empêche. C'est un travail difficile et très fatigant.

— Anna avait de l'argent ?

— Un joli pactole, a priori. Elle était bien habillée et Sameen aussi. L'administration fournit des vêtements, mais ils ne sont pas adaptés au climat sibérien et celles qui n'ont pas d'argent crèvent de froid en hiver. On ne survit pas à moins quarante degrés avec une jupe de toile et des sabots en plastique. Anna portait ce qu'on pouvait acheter de plus cher au magasin, Sameen aussi. Elles n'auraient pas survécu sinon. En tout cas pas à notre évasion.

— Et toi ?

Yulia se mordit un coin des lèvres et son regard devint fuyant.

— J'avais ce qu'il fallait, consentit-elle pourtant à répondre.

Quitte à en savoir un peu plus sur Sameen, autant en savoir un peu plus sur Yulia aussi. La jeune femme se montrait très discrète et, depuis leur arrivée, elle passait presque tout son temps à la villa du Petit lac Contois.

— Tu as petit-déjeuné ?

— Non.

— Je n'ai pas petit-déjeuné non plus, ça te dirait te joindre à moi ?

Yulia jeta un regard vers la porte du sas.

— Sameen ne reviendra pas tout de suite. Si tu veux lui parler en privé, tu as tout le temps de prendre un petit déjeuner avant de la rejoindre. Tu lui apporteras un thermos de café et un sandwich, elle n'en sera que plus heureuse de te voir. Qu'en penses-tu ?

— D'accord. Mais elle préférera peut-être du thé.

— Oui, peut-être.

Root prit un air espiègle :

— Mais tu le lui prépares. J'ai beau avoir acheté un samovar, elle me reproche toujours de ne pas savoir le préparer. Comme s'il fallait un doctorat es thé pour préparer du thé.

— C'est peut-être la qualité du thé.

— Non, car madame, aime ce thé pourvu qu'elle ou Anna l'ait préparé. C'est une maniaque. Elle ne faisait pas tant de manière avant. D'ailleurs, avant, elle ne buvait que du café.

— Les Iraniens ajoute souvent du safran dans leur thé, peut-être que sa mère le lui préparait comme cela quand elle était petite.

— Je n'ai jamais vu Khatareh le préparer ainsi et Anna ne rajoute rien ni dans la théière ni dans la tasse, je m'en suis assuré.

Elle prit un air pensif :

— Mais je n'avais pas acheté le samovar la dernière fois que Khatareh est venue ici, et il n'y en a pas dans la villa de Laval. Tu saurais le faire à l'iranienne ?

— Je ne sais pas trop si c'est très différent de chez nous.

— Tant pis, soit elle se contentera de ton thé, soit je lui faire du café. Question café, je connais ses goûts et elle apprécie ceux que je lui prépare. Qu'est-ce que tu veux manger ?

— N'importe quoi fera l'affaire du moment que ce n'est pas trop gras.

— Pancake, sirop d'érable, œuf, bacon cru et riz blanc ? Ça t'irait ?

— Oui, c'est parfait.

— Je te laisse mettre le couvert.

— Alma n'est pas levée ?

— Non. Maria est levée, mais elle travaille dans la véranda. Elle se joindra peut-être à nous si nous l'invitons.

— Ah...

— Mais nous pouvons nous en abstenir, si tu as besoin de calme. Maria est horriblement bavarde.

Comme si Root ne l'était pas, pensa Yulia. La jeune femme babilla effectivement durant toute la préparation du repas. Yulia se vit gratifiée d'un cours d'ornithologie, puis Root embraya sur les travaux qu'il conviendrait de réaliser sur la propriété durant l'été. Des travaux dont s'acquitterait Shaw.

— Gen consentira peut-être à l'aider. Cela leur serait bénéfique aussi bien à l'une qu'à l'autre. Le problème vient plutôt de Sameen, elle aime travailler seule, mais si Gen sait y faire, elle acceptera son aide et elle en profitera pour lui apprendre plein de choses. Elle a réparé le ponton, il y a trois ans. Il était en mauvais état...

Une vie de famille, pensa Yulia tandis que Root continuait à lui parler du bois débité, des promenades en forêt, des barbecues, et des feux de camp sur les rives du lac. Voilà ce qu'évoquait Root. Une maison et une terre dont on prenait soin, des tâches qui se partageaient. Sameen qui travaillait avec Genrika. Genrika qui aidait Sameen. Root qui se félicitait de leur complicité et de leur collaboration.

— Tu seras toujours la bienvenue, Yulia, dit tout à coup Root comme si elle avait lu dans ses pensées. Sameen m'a dit que tu ne voulais pas rester et que tu avais des projets, mais si tu décides de revenir, si tu veux passer du temps avec nous, tu seras toujours la bienvenue.

Yulia se crispa.

— Quels que soient tes projets, tu as ta place auprès de Gen. Personne ne te l'a volée et personne ne te la volera jamais.

Yulia se renfrogna. Le grille-pain éjecta les pancakes, Root éteignit le feu sous les œufs et goûta le riz.

— Les assiettes sont dans ce placard, les tasses sont ici. Tu veux un thé ou un café ?

— Un café.

Yulia n'avait jamais beaucoup bu de café, mais Root et Sameen préparaient des cafés qui flattaient aussi bien ses narines que son palais. Le breuvage possédait aussi un goût de liberté. Il lui évoquait les cafés parisiens. Ceux des artistes qui vivaient à Paris. Ceux de Manet, de Munch, de Toulouse-Lautrec, de Van Gogh. Ceux des films français dont elle ne se souvenait plus du titre ni du nom des acteurs qui y jouaient.

Elle imaginait les pubs anglais feutrés, masculins, saturés de vapeur de bière. Les cafés américains, froids et sans âme, les cafés français remplis d'étudiants, d'écrivains et d'artistes. Ils y buvaient des cafés noirs, du vin dans des verres ballons, de l'absinthe verte et trempaient des œufs durs dans leur tasse de café. On y parlait beaucoup, on échangeait des idées, le monde ouvrier et l'aristocratie s'y croisaient sans heurt, les amoureux s'y donnaient rendez-vous. Une vision des siècles passés, poétique et romantique. Les hommes noyaient leur pauvreté et leur désillusion dans l'alcool, les prostituées venaient s'y réchauffer, ceux qui souffraient de solitude y retrouvaient un foyer. Les étudiants du Quartier latin préparaient des révolutions, les filles étaient jolies et gouailleuses, les garçons hâbleurs et idéalistes. Et parmi eux, les serveurs en chemise blanche et en tabliers noirs naviguaient habilement entre les tables de grands plateaux à la main.

Root prépara deux « doubles-express » et les apporta à la salle à manger. Elle invita Yulia à prendre place, à se servir à sa convenance et s'assit en face d'elle. Elle reprit son babillage et lui vanta les attraits du lac de Kessington. Elle raconta les balades en canoës, les randonnées, les parties de pêche de Lionel, la chasse, les animaux qu'on pouvait y observer, les bivouacs en hiver ou en été.

Yulia l'écoutait d'une oreille distraite. Elle pensait à Sameen, à son avenir, aux détenues de la colonie numéro deux, à Tata, à Genrika. À ces huit ans durant lesquels elle avait très vite effacé Genrika de son esprit. Genrika et son père. Sa seule famille. Remplacés à la colonie par sa chef de block. Tata.

Yulia se rembrunit et ne remarqua pas que Root s'était tu en face d'elle.

— Yulia, l'attaqua-t-elle soudain. Tu vas toute ta vie garder un bonnet sur la tête et une écharpe autour du cou ? Des habits à manches longues ?

Yulia pâlit.

— Que dissimules-tu ? Sameen m'a parlé de tatouages, mais elle s'est montrée très évasive quand je lui ai demandé la raison pour laquelle tu les dissimulais. Elle m'a simplement dit qu'ils étaient laids.

— Je ne peux pas les montrer.

— Pourquoi ?

— Ils sont obscènes.

Root plissa les yeux. Elle dévisagea attentivement Yulia. Celle-ci ressemblait tellement à Genrika qu'il suffisait de la regarder pour se projeter dans l'avenir et deviner l'évolution physique de la jeune fille. Seuls leurs regards différaient. Les yeux de Genrika pétillaient d'énergie, d'enthousiasme. Elle avait connu des drames, mais ils n'avaient pas éteint la flamme de sa joie et de sa gaîté. Son regard était chaleureux, bienveillant, curieux, souvent malicieux, mais sans malignité. Il pouvait virer au noir, exprimé de la colère, parfois de la méchanceté. Mais l'innocence n'y mourait jamais totalement.

Une tristesse profonde habitait le regard de Yulia. Ses yeux furetaient souvent à la recherche d'un danger, elle n'entrait jamais dans une pièce sans repérer les ouvertures, les issus de secours. Elle se méfiait des autres. Elle évaluait sans cesse leurs réactions, elle reculait prudemment dans un coin ou prenait des airs de bête traquée quand quelqu'un élevait la voix, esquissait un geste agressif. Elle se tenait constamment aux aguets, et elle ne se détendait qu'en présence d'Anna. De Sameen si elle la sentait calme. Seules Alma et Anne-Margaret bénéficiait d'un traitement neutre. Sans que Yulia n'eût pour autant tissé des liens avec elles, ou qu'elle eût tenté de les approcher.

.

La petite Mexicaine l'évitait. Sa ressemblance avec Genrika la troublait. Que cette femme étrangère fut sa mère plus encore. Root, qui avait remarqué ses réticences et ses regards curieux, lui avait demandé ce qu'elle pensait d'elle.

— Elle me fait peur, avait murmuré la petite fille.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Elle ne parle pas.

— Elle parle, Alma.

— Juste à Anna et à Sam, et je ne comprends pas ce qu'elles disent.

— Elles parlent en russe.

— Pourquoi ? Yulia sait très bien parler anglais.

— Toi aussi, mais parfois tu préfères pourtant t'adresser à ta mère en espagnol, ce qui est normal, mais tu parles aussi en espagnol avec moi, Sam ou Élisa. Pourquoi ?

L'enfant avait froncé les sourcils. Elle avait réfléchi. Root avait-elle raison ? Oui et Alma eût bien aimé parfois bavarder avec Alexeï en espagnol, plus encore avec Genrika. Genrika le savait. Elle avait emprunté ses manuels d'espagnol à Juliette, encouragé Alma à lui apprendre à parler et trouvé des sites de cours d'espagnol en ligne. Elle commençait à se débrouiller, mais l'homme-ours ne parlait pas du tout. Quelques mots seulement. C'était contrariant. Pourquoi ? Alma était trop jeune pour vraiment analyser les raisons qui la poussaient à parler en espagnol avec les gens qu'elle aimait :

— Parce que c'est plus facile de parler espagnol.

Root avait doctement hoché la tête. La raison était autre. L'espagnol était sa langue de cœur. Alma exprimait très rarement des sentiments en anglais et elle ne s'adressait jamais à sa mère dans cette langue, même si celle-ci lui posait une question en anglais, Alma répondait en espagnol. Quand elle répondait. Le plus souvent, elle attendait que sa mère eût reformulé sa question en espagnol. En règle générale, si Maria était présente, Alma usait très rarement de l'anglais, sauf en cas d'absolue nécessité.

— Mais ce n'est pas parce qu'elle ne parle pas ou qu'elle parle en russe que tu as peur d'elle, Alma. Alexeï parle souvent en Russe et il ne te fait pas peur.

— Elle est comme les gens dont maman me dit toujours qu'il faut s'en méfier, avait avoué Alma sur le ton de la confidence.

— Et ils sont comment ces gens ?

— Méchants.

— Yulia n'est pas méchante. Elle a été méchante avec toi ?

— Non. Je sais qu'elle n'est pas méchante, mais elle est comme eux, avait ajouté Alma en haussant très haut les sourcils pour appuyer sa déclaration.

Root ne lui demanda pas de détails, elle doutait qu'Alma sût lui répondre :

— Tu ne l'aimes pas ?

— Sam l'aime bien, avait rétorqué l'enfant d'un air candide.

Alma l'avait regardée avec ses grands yeux confiants. Root faisait partie de son monde. Le monde sûr et aimant qui bénéficiait de la protection de sa mère. Sa mère aimait Root, Root aimait sa mère. Et c'était tant mieux parce que Sam aimait beaucoup Root, elle aussi. Tout comme Élisa, Genrika, Anna et l'homme-ours. Alma eut été en peine que sa mère ne partageât pas leurs sentiments envers Root. Maria n'avait malheureusement pas d'avis en ce qui concernait Yulia. Mais l'amitié évidente que partageaient Shaw et Yulia n'avait pas échappé à Alma, comme les sentiments qui liaient pourtant discrètement Anna et Alexeï. Root n'aurait qualifié la relation qu'entretenaient Yulia et Shaw d'amitié, mais aux yeux de l'enfant les deux jeunes s'aimaient et, comme elle n'étaient pas amoureuses l'une de l'autre et qu'elles n'appartenaient pas à la même famille, elles étaient amies.

— Et toi, Root, tu l'aimes bien ?

— Je ne la connais pas très bien. Elle a eu une vie difficile, Alma.

— Maman m'a dit.

La petite Mexicaine avait parlé de ses réticences à sa mère. Connaissant Maria, Alma devait en savoir pour la prison, l'injustice et les mauvais traitements.

— Tu crois que c'est pour cela qu'elle ne va pas voir, Gen ? avait demandé l'enfant. Parce qu'on lui a fait beaucoup de mal et qu'elle est triste ?

— …

— Quand les gens ont été trop méchants et qu'elle est très triste, Mama s'en va. Elle ne veut pas que je la voie triste ou en colère. C'est bête. Si elle est triste, je peux la consoler. Mais elle ne veut pas, elle préfère partir. Je n'aime pas quand elle fait ça.

— Pourquoi ?

— J'ai peur qu'elle ne revienne pas, souffla Alma.

Elles discutaient en marchant. Root avait eu envie de prendre l'air, Alma l'avait vu s'habiller, elle lui avait demandé où elle allait, si elle pouvait l'accompagner. Root avait acquiescé. L'enfant avait couru prévenir Maria et elles s'étaient décidées à faire le tour du lac.

Root s'arrêta et s'accroupit face à Alma.

— Je ne crois pas que ta mère t'abandonnera un jour, Alma. Elle t'aime trop pour cela.

— Je ne veux pas qu'elle parte.

— Elle ne va pas partir.

— …

L'enfant gardait un mauvais souvenir de sa séparation avec sa mère. Elle avait été entourée de gens aimants et attentifs, de Genrika en particulier, mais la jeune fille n'était pas sa mère et au lac de la Prune, Alma avait été confrontée à des relations mère-fille qu'elle n'avait pas comprises. Maria, absente n'avait pas pu répondre à ses inquiétudes et la rassurer, et le monde paisble de ses certitudes s'était fissuré. Pour Alma, une mère aimait ses enfants et elle prenait soin d'eux. Comme sa mère avec elle, comme les Mebengokres de la forêt avec leurs enfants.

Mais elle avait été témoin des retrouvailles glacées entre Shaw et Khatareh Lee lui avait peut-être dit qu'il ne voyait plus sa mère, qu'elle ne s'occupait pas de lui Root avait évité ses questions à propos de sa mère, ce qui avait éveillé la suspicion de l'enfant pour Alma, Shaw était la mère de Genrika et Shaw avait abandonné Genrika pendant trois ans pour revenir avec une autre mère qui ne manifestait pas vraiment de sentiments maternelles envers la jeune fille. Élisa entretenait de bons rapports avec ses parents, elle n'avait jamais hésité à en parler avec Alma. Avant. Parce qu'aux Seychelles et à Montréal, Élisa s'était montrée beaucoup moins prolixe sur le sujet. Alma en avait conclu qu'Élisa et ses parents étaient fâchés. Juliette disait parfois des horreurs sur sa mère. Pas devant elle. Ce qui n'empêchait pas Alma de le savoir et d'être choquée qu'elle parlât avec tant haine de sa mère. Restait l'homme-ours, Anna et Ivan. Mais Ivan et Anna n'incitaient pas à la discussion, et Alma n'avait jamais osé leur poser des questions sur leur famille. Alexeï était gentil et très drôle, et quand l'enfant et le géant parlait de leur famille, il évoquait sa mère avec tendresse et avec joie

Parmi tous les gens qu'elle aimait Alma ne retrouvait son modèle familial que chez Alexeï. Un homme. Tous les autres étaient des femmes. Comme elle.

Comme sa mère.

Alma connaissait trois mères et elles n'avaient rien de mères idéales. Khatareh était gentille, mais elle ne parlait pas à Sam, et Sam avait dit qu'elle ne savait pas si sa mère l'aimait. Sam avait abandonné Genrika, puis elle avait abandonné Anamaga. Yulia n'était pas la mère de Genrika. De fil en aiguille, Alma avait pris conscience qu'elle n'avait jamais rencontré sa grand-mère, pas parce qu'elle était morte, mais parce que Maria ne l'avait jamais emmenée la voir. Apprendre qu'elle habitait Chihuahua, parce qu'Alma avait fini par demander à Maria si sa mère était toujours en vie, et qu'elle ne voulait plus voir Maria, n'avait pas rassuré Alma.

Des souvenirs étaient remontés à la surface. Des abandons. Jamais définitifs, mais des moments où sa mère l'avait abandonnée. Pas laissée parce qu'elle avait du travail ou des gens à voir, mais abandonnée. Comme à Washington juste avant de partir pour l'Afrique.

Alma redoutait que sa mère ne suivît l'exemple de Shaw, de Khatareh ou de Yulia. Elle angoissait de partager l'expérience de Shaw, d'Anne-Margaret ou de Genrika. L'expérience de sa propre mère.

Root lui avait doucement passé une mèche derrière l'oreille.

— Les parents ont parfois besoin de se retrouver seuls, Alma. De régler des problèmes. Ce n'est pour cela qu'ils n'aiment plus leur enfant. Regarde Sameen. Elle a laissé Genrika, mais elle savait que j'étais là pour prendre soin d'elle. Et pour Anne-Margaret, elle vous l'a confiée à toi et ta mère. Elle savait que vous vous occuperiez bien d'elle. Tu ne t'en es pas bien occupée ?

— Si. Et maman a été très gentille avec elle.

— Tu vois. Elle ne pouvait pas l'emmener en Russie, c'était trop dangereux. À chaque fois que Sameen est partie, elle est revenue. Elle en a toujours eu l'intention, et elle n'a jamais cessé d'aimer Gen ou Anne-Margaret.

— Mais je ne veux pas que Maman parte comme elle, avait murmuré l'enfant des larmes plein les yeux.

Root avait ouvert les bras. Alma avait accepté l'étreinte réconfortante. Elles étaient restées un instant serrées l'une contre l'autre avant que Root ne reprît la parole.

— Ta mère n'est pas Sameen, Alma. Ni Khatareh. Mais parfois, tu dois comprendre que tu ne peux pas toujours être avec elle, même si toi, tu voudrais qu'elle soit toujours avec toi. Et puis, je suis sûre, qu'elle te laissera toujours avec des gens que tu aimes pour veiller sur toi. Tu ne crois pas ?

Alma avait reniflé dans son cou et reconnu que Root disait la vérité. Elles avaient repris leur promenade, Alma avait glissé sa main dans celle de Root. La jeune femme lui avait montré des traces d'animaux. Un orignal, un renard, un lapin, une vieille pelote de chouette. Alma s'était rasséréné. Mais elle n'avait pas oublié.

.

Yulia avait besoin de faire face à ses peurs. À sa honte.

— Il existe des techniques pour effacer les tatouages, laissa tomber Root.

Yulia lui opposa un silence hostile en guise de réponse.

— Sameen ne t'en a pas parlé ?

— Si.

— Mais tu ne veux les montrer à personne, pas même à un médecin.

Le regard s'ajouta au silence. Root évalua les probabilités de réaction de l'ex-détenue si elle allait plus loin. Yulia n'avait pas le profil d'une tueuse, mais elle n'avait pas survécu à huit de violence et d'humiliations en faisant uniquement preuve de soumission. Sa condition physique et l'équilibre psychique qu'elle manifestait prouvaient qu'elle s'était battue. Physiquement.

Yulia avait son âge et c'était une belle femme. Une très belle femme. Ses dents n'étaient pas gâtées, sa peau n'avait pas trop souffert du froid, elle arborait de très beaux cheveux, long et bouclées, et quand elle voulait bien sourire, elle arborait un très beau sourire.

Elle était étonnamment bien conservée.

Une battante. S'il n'y avait eu ces tatouages qu'elle portait comme une croix, comme une condamnation. Parce qu'ils avaient été le prix de sa survie.

Entre autres.

— Tu n'es pas à l'origine de tes tatouages, n'est-ce pas? Et tu ne veux les montrer à personne parce qu'ils parlent de toi et qu'ils définissaient ta place et ton statut au sein de la colonie.

Yulia blêmit et son regard se chargea de haine. La table les séparait, mais Root se prépara immédiatement au combat. Prête à réagir au moindre geste que ferait la femme en face d'elle.

— Elle t'a raconté, crachat Yulia.

— Sameen ne raconte jamais rien sur les autres.

— Anna.

Root laissa échapper un rire bref.

— Anna ? Tu connais Anna, Yulia. Tu crois qu'elle viendrait me raconter ta vie ? demanda durement Root.

— Alors qu'est-ce que tu en sais de ma vie ?

Root prit un air faussement pensif :

— Mmm... Tu dissimules ta honte sous ton bonnet, tes écharpes et tes manches longues, Anna et Sameen font comme si de rien n'était, tu parles de tatouages obscènes, tu es une belle femme et il y a neuf ans, s'ajoutait à ta beauté l'éclat de la jeunesse. Tu as passé huit ans dans une colonie rouge, en Sibérie, et je te trouve bien trop jolie et en bien trop bonne santé pour ne pas me poser de questions. Tu ne ressembles ni à Sameen ni à Anna, tu n'es pas une tueuse, il reste donc peu d'options qui expliquent que tu aies si bien survécu en détention et que tu es, de toute évidence, bénéficié d'un régime particulier très avantageux.

Root n'eût peut-être pas dû laisser des couteaux sur la table. Yulia avait saisi le sien sans réfléchir et l'avait lancé d'un geste sûr et précis. Root l'esquiva de justesse. La lame se ficha dans le dossier de sa chaise. Elle avait sous-estimé la jeune femme. Elle se redressa avec prudence.

Yulia avait les mains plaquées sur le plateau de la table. La bouche ouverte, le regard horrifié. Root en déduit qu'elle se tiendrait tranquille. Du moins pour un moment. Elle récupéra le couteau, passa un doigt sur le bois abîmé puis, sur la pointe du couteau et leva un sourcil appréciateur.

— Tu es plutôt douée.

— Je suis désolée, souffla Yulia.

— Tu le serais encore plus si tu m'avais touchée, rétorqua Root avec suffisance.

Yulia retira son bonnet et écarta ses cheveux.

— Tu sais ce que ça veut dire ?

Root avait fait des recherches.

— Oui.

Yulia écarta son foulard. Elle découvrit le phallus et la vulve stylisée tatoués de chaque côté de son cou.

— Tu crois que je peux montrer ça à ma fille ? Cela, ce ne sont que des symboles. Sur mon corps, ce sont des scènes entières.

Yulia se mit debout, passa son pull par-dessus la tête, déboutonna sa chemise, dégrafa son soutien-gorge et se retrouva torse nu face à Root. Elle se retourna. Root resta muette d'admiration. Jamais elle n'eût imaginé qu'un tel talent pût se déployer au sein d'une prison. La composition, le dessin, les couleurs, la minutie de l'exécution. Les scènes représentées sur le corps de Yulia avaient demandé plus d'une séance et de nombreuses heures de travail. Celles qui figuraient sur son torse et dans son dos s'apparentaient surtout à de véritables œuvres d'art.

— Comment est-ce possible ? murmura-t-elle abasourdie. L'exécution est... C'est un véritable travail de professionnel.

— Tout s'achète à la colonie. Dounia était tatoueuse professionnelle avant d'être condamnée pour meurtre. Elle utilise du matériel de professionnel. Elle est douée et elle n'a pas eu le temps de perdre la main. Ses talents sont très recherchés parmi les détenues.

— Ils t'ont tous été imposés ?

— Oui. J'ai d'abord reçu ses trois premiers, histoire que tout le monde sache qui j'étais, dit-elle en désignant son cou et son front. Les autres ont suivi plus tard. Pour le plaisir de Tata et de ses clients.

— Qui est Tata ?

— C'était ma chef de block et ma protectrice.

La porte de la véranda coulissa. Yulia ramassa sa chemise tombée à terre, mais c'était trop tard. Maria Alvarez était rentrée dans le salon. L'œuvre peinte sur le dos de Yulia lui sauta à la figure. La femme pâmée sous les effets d'un plaisir intense et cru. La tension de son corps, son dos arqué, ses mamelons dressés, ses seins menus gonflés par le désir, ses cuisses grandes ouvertes, ses genoux relevés, ses doigts de pieds crispés, son pubis rasé, son intimité offerte. Et la bête, immense et rose. Son regard lubrique. Ses tentacules. Maria avait déjà vu ce sujet inspiré d'une œuvre classique japonaise, reproduite à l'infini depuis sa conception. Aussi célèbre que les Trente-trois vues du mont Fuji. Une œuvre qui éveillait depuis des siècles des fantasmes troubles dont Maria n'avait jamais trop compris la fascination qu'ils exerçaient sur les hommes comme sur les femmes. Le dessin était incontestablement magnifique, mais le sujet ? Le tatoueur n'avait pas reproduit l'œuvre originale sur le dos de Yulia, il l'avait interprété. La femme ne rêvait pas, elle ne fantasmait pas. Certains détails montraient qu'elle avait été victime d'une agression, que l'étreinte n'était pas sensuelle*, mais brutale. La jeune juge plissa les yeux pour mieux voir et confirmer son analyse, mais Yulia recouvrit le tatouage avec sa chemise. Maria inspira profondément. Inconsciemment, elle s'était arrêtée de respirer tout le temps durant lequel la scène était restée visible à ses yeux.

Il ne lui resta que malaise diffus provoqué par le sujet et par l'admiration qu'elle n'avait pu se défendre d'éprouver face une œuvre qui eût dû la révolter par sa violence.

Yulia remercia Root et se dirigea vers l'entrée, son pull, son bonnet et son soutien-gorge à la main, sa chemise serrée contre elle, pas même boutonnée. Maria n'avait vu que son dos.

— Vous vouliez quelque chose, Maria ? demanda Root.

La jeune juge avait les yeux fixés sur la porte par laquelle était sortie Yulia.

— Et vous n'avez vu que son dos, fit Root.

Maria reporta son attention sur Root.

— Les scènes tatouées sur ses avant-bras et sur son torse sont encore plus... choquantes.

— Je connais le Rêve du pêcheur, mais ici, l'effet est différent. Le dessin est malsain.

— Je suis d'accord avec vous.

— Elle s'est fait faire ça en prison ?

— Disons qu'on lui a fait ça en prison.

Maria saisit la différence.

— Je veux bien un café.

Elle se laissa tomber sur la chaise qu'avait occupée Yulia. Root se leva, sortit une tasse, et lui prépara un double expresso serré.

Elle posa la tasse devant elle et se rassit.

— Ce n'est pas toujours facile de réintégrer la vraie vie après ça, déclara la jeune juge.

— Non.

— J'ai fait libérer des innocents au cours de ma carrière. Des gens que j'avais cru coupables et qui ne l'étaient pas. Une fois, l'homme avait passé cinq ans en prison de haute sécurité pour un crime horrible qu'il n'avait pas commis

— Les innocents souffrent toujours d'être accusés des crimes qu'ils n'ont pas commis.

Maria caressa sa tasse d'une main et releva les yeux.

— Comme Sameen ? demanda-t-elle.

— Comme vous, aussi.

— Mais nous n'avons pas fait de prison.

— C'est vrai en ce qui vous concerne, Maria, lui rappela Root.

— Sameen a été retenue en prison contre son gré, mais elle n'a jamais été condamnée par une cour pénale. Et, si j'ai bien compris, Samaritain l'a toujours maintenue en isolement.

— Oui, c'est vrai, vous avez raison.

— Vous avez déjà été en prison, Root ?

— Non.

— C'est un monde dur et violent. La prison abîme les gens, qu'ils soient coupables ou pas n'y change rien.

— Je sais.

— Elle était venue vous voir ?

— Elle voulait parler à Sameen.

— Et comment avez-vous réussi à ce qu'elle se déshabille ?

— Je suis très convaincante, plaisanta Root.

— Vous n'êtes pas drôle.

Maria prenait l'affaire au sérieux.

— Je l'ai provoquée, avoua Root.

— Oui, ça vous savez y faire. J'espère que Sameen pourra l'aider, mieux que je n'ai su aider Élisa.

— Ne soyez pas idiote, Maria. Vous ne pouviez pas aider Élisa.

— Je la croyais solide. Elle a fait des cauchemars quand nous sommes parties faire de l'escalade, mais je la trouvais tellement différente de moi, tellement équilibrée.

— Elle l'était, et vous ne pouviez pas l'aider parce que, quand tout à dérapé, Élisa n'a osé contacter personne et elle s'est fait piéger. Depuis, elle a fait du chemin, et cela, en grande partie, grâce à vous.

— Si vous n'aviez pas été là, elle serait morte.

— D'accord, mais je crois que vous n'êtes pas étrangère à sa décision de mettre fin à son mariage.

— Elle a parlé à Sameen.

— Comment savez-vous cela ?

— Sameen me l'a dit.

Shaw avait trahi sa protégée ?

— Ne vous imaginez pas que nous avons aimablement discuté du cas du lieutenant Brown. Elle m'a juste coincée dans un coin et elle m'a déclaré de but en blanc qu'elle savait tout à propos de Jonathan Foley. De mes relations avec Élisa aussi et qu'elle voulait que je le sache. Elle m'a ensuite laissée en plan, sans me laisser le temps de lui répondre, avant tout de même de me lancer un merci par-dessus son épaule. Je ne sais même pas de quoi elle m'a remerciée. Je n'ai pas cherché à le savoir, sa déclaration m'avait un peu pris de court et nous n'en avons jamais reparlé.

— Sameen aime Élisa, elle vous a remerciée parce qu'elle sait que vous l'avez aidée. Pas que vous avez été là, Maria. Sameen se moque que vous soyez amoureuse ou pas de sa protégée, et des sentiments que vous pouvez éprouver l'une pour l'autre. Elle ne s'en moque pas vraiment, mais elle considère que ça ne la regarde pas, par contre, elle apprécie à sa juste mesure le dévouement dont vous faite preuve envers Élisa.

— Élisa n'est pas toujours très facile à cerner.

— Personne ne l'est quand on s'intéresse vraiment à quelqu'un.

Root pensait connaître Shaw sur le bout des doigts et elle se retrouvait à naviguer au jour le jour, à la minute la minute, si l'expression avait jamais existé.

— Root ? la distraya Maria.

— Oui ?

— Vous croyez que nous pourrions faire venir Juliette ?

— Juliette Pomerleau ?

— Mmm... Gen s'ennuie et elle s'inquiète pour Juliette.

— Elles passent leur temps ensemble sur leur téléphone. Gen vous a dit quelque chose ?

— Alma.

— Ah.

— Gen et Juliette discutent la nuit.

— Et Alma ne dort pas toujours. Il serait peut-être temps de fixer quelques règles à la jeune fille. Juliette va en cours, je me demande quelle tête elle a le matin si elle passe sa nuit à clavarder avec Gen.

— Écoutez, j'ai consulté le calendrier des vacances scolaires. Juliette va avoir une semaine pratiquement complète de vacances au moment de Pâques. Elle pourrait venir tenir compagnie à Gen.

— Et ses résultats scolaires ?

— Puisque vous en parlez, elle a relâché ses efforts ces derniers temps. Un petit rappel à l'ordre ne lui ferait pas de mal.

— Les vacances dont vous parlez ne coïncident-elles pas avec les fêtes de Pâques ?

— Si.

— Les parents de Juliette ne verront peut-être pas d'un bon œil que leur fille aînée ne fête pas Pâques avec eux.

Maria réfléchit un instant.

— Nous sommes au secret ?

— Non.

— Je peux me charger de leur arracher leur accord.

— Ah oui ?

— Ils me connaissent et...

— Vous aurez si bien préparé votre réquisitoire qu'il leur sera difficile de refuser ?

Maria sourit :

— J'aurais plutôt parlé de plaidoirie.

— Quand est-ce ?

— Dans dix jours.

— Vous avez carte blanche, madame la juge, mais vous veillerez à vous faire accompagner.

— Vous voulez venir ?

— Non.

— Vous manquez de crédibilité ?

— Je suis écrivain, j'abandonne régulièrement Gen, je n'ai pas votre aura, votre honneur.

— Vous êtes bête, rit Maria.

— Au moins, vous, vous restez polie, se félicita Root.

— Comme si vous teniez rigueur à Sameen de son langage.

— Elle se montre parfois très grossière.

— Mais ça vous amuse.

— Sa maîtrise des langues étrangères me fascine, je l'avoue.

— Elle use du même langage dans toutes les langues ?

— Dans toutes celles que je connais en tout cas. Pour le persan malheureusement, je ne sais pas.

— Je suis sûre qu'elle y excelle. Elle a dû se pencher sur le sujet depuis longtemps, Khatareh devait être ravie !

— Ne vous moquez pas trop vite de Khatareh, Alma n'a que cinq ans, on verra ce que ça donnera dans dix ans.

— Gen est polie.

— Vous n'êtes pas sa mère et vous l'impressionnez. Je peux vous assurer qu'elle connaît des tas d'horreurs à dire en anglais comme en russe et en français, et qu'elle ne se prive pas de les utiliser.

— Les joies de la maternité, Root.

— Je...

Root suspendit sa phrase. Maria ne la taquinait pas et elle ne parlait pas d'elle et d'Alma.

— Peut-être, mais à ses yeux ça ne change pas grand-chose que je l'impressionne ou pas, c'est une enfant très polie, affirma Maria. Quant à Sameen, elle a dû parfaire son vocabulaire en Sibérie. Les prisonniers possèdent souvent un vocabulaire très riche et très imagé.

— Oui, j'en ai eu un petit aperçu pour l'espagnol.

— Vous aviez dit que vous n'aviez jamais été en prison, s'étonna Maria. Vous avez fréquenté beaucoup de criminels hispanophones ?

— Non, pas beaucoup.

Root ménagea une petite pause avant d'asséner, les sourcils levés très haut :

— Mais je vous ai rencontrée vous, Maria.

.

Le soleil s'était hissé au-dessus des arbres. Il faisait chaud. Cinq ou six degrés au-dessus de zéro. Yulia n'avait pas fermé sa veste. Elle s'était rhabillée à l'abri des regards. Honteusement. Root avait raison, mais Yulia lui en voulait de l'avoir provoquée. La marche ne l'avait pas calmée. Elle s'était conduite comme idiote. Elle s'en voulait de s'être laissé aller à la colère. De s'être déshabillée dans un mouvement d'humeur puéril d'avoir bombé le torse comme un petit coq, comme l'une de ces petites délinquantes qui se croyaient des durs et qui finissaient, comme Asia, par se faire dévorer par les anciennes, par les chefs de block.

Asia avait connu la totale : battue, violée, tatouée. Et si elle montrait des signes rébellion, Irina, suivant les conseils de Tata, réitérerait la séance. Autant de fois, que cela serait nécessaire à la jeune détenue. Jusqu'à ce qu'elle comprît les lois qui régissaient sa vie maintenant qu'elle lui appartenait.

Tata n'avait pas violé Yulia, parce que celle-ci n'avait jamais manifesté l'ambition de devenir une caïd et que, dès le début, elle s'était soumise avec complaisance à ses demandes, à ses ordres et à ses désirs. Peut-être aussi parce que, par chance, Tata aimait les femmes et que Yulia lui plaisait. Et puis, le viol n'aurait servi à rien, cela n'eût été qu'un viol ajouté de plus à tous ceux dont Yulia avait déjà été victime. Asia ne s'était jamais fait coincer avant ce soir-là. Le viol qu'elle avait subi en public, son premier viol au sein de la colonie, n'en avait eu que plus d'impact. La fière Asia eût mieux fait de se fondre dans la masse incolore de ses co-détenues.

Yulia était devenue maître dans l'art de faire profil bas. Elle nageait avec le courant, protégée par son clan, par le pouvoir que détenait Tata. Yulia était sa propriété, son esclave, sa fille, mais il n'y avait qu'à Tata qu'elle devait des comptes. Personne ne la touchait sans son accord et Yulia n'était pas assez stupide pour contrevenir à cette règle. Elle n'avait jamais hésité à la faire respecter. Fermement. Mais elle n'avait jamais profité non plus de sa relative impunité et elle ne s'était jamais amusée à narguer personne. Tata et ses femmes n'étaient pas toujours derrière son dos. L'arrogance, la provocation et la colère se payait toujours très cher à la colonie.

Elle donna un coup de pied rageur dans un cône. Qu'est-ce qui lui avait pris de lancer ses tatouages à la face d'une femme qu'elle ne connaissait pas ?

— Меня это заебало*! jura-telle hargneusement.

Tout près d'elle, derrière un bosquet épais qui lui cachait la vue, la hache s'arrêta d'égrainer le temps. Yulia jura une deuxième fois. Un pas froissa des broussailles. Des branches craquèrent. Yulia soupira et Shaw apparut, sa hache à la main. Elle avait chaud elle aussi. Si chaud qu'elle transpirait et qu'elle ne portait qu'un débardeur noir sur un pantalon de treillis. Elle fronça les sourcils. Chercha un détail qui eut justifié le juron agressif. Elle ne trouva rien qui expliquât le visage renfrognée de la jeune Russe et elle resta immobile, les jambes légèrement écartées, la hache pendante au bout de son bras. Ni hostile, ni bienveillante. En attente.

L'Américaine se montrait très directe, un peu trop parfois, quand elle avait quelque chose à dire. Elle écoutait ses interlocuteurs quand ils s'adressaient à elle, elle répondait aux questions et donnait son avis si elle en voyait la nécessité, restait silencieuse dans le cas contraire. Yulia ne l'avait jamais vue encourager quelqu'un à parler. Une attitude qui lui plaisait et que Sameen partageait avec Anna. Les deux femmes n'invitaient pas à la confidence. Encore moins au bavardage.

Shaw s'impatienta :

— Tu te promènes ?

— Oui.

— Il y a des coins plus jolis.

Yulia haussa les épaules.

— Tu veux quelque chose ?

— Non.

— Okay.

Shaw se détourna. Elle disparut, comme elle était apparue, derrière le bosquet. Vingt-trois secondes plus tard, Yulia avait compté, la hache tapa de nouveau. Sameen, n'avait pas l'art de faire profil bas, elle avait l'art de placer les gens face à eux-même. De mettre Yulia face à elle-mêmes.

Sameen lui avait promis son aide. Anna aussi. Yulia avait parlé avec Anna. Un peu. Et beaucoup pensé. Penser à ses projets, à son grand projet, lui avait évité de penser à Genrika. De cette fille qu'elle ne savait pas par quel bout prendre. La jeune fille était si grande, si mature. L'enfant qu'elle avait réussi à rappeler de son passé, n'existait plus que dans ses souvenirs. Parce que Yulia n'avait pas tout oublié. Elle n'avait pas oublié les histoires qu'elle lui lisait le matin et le soir dans son lit, les câlins, les rires avec son grand-père, leurs premières parties d'échecs, les promenades, les bonshommes de neige, son premier jour d'école. Ses petites jambes, ses yeux bleus et candides. Cette enfant avait disparu et l'évoquer ne servait qu'à creuser un peu plus le gouffre qui la séparait de l'adolescente qu'était devenue sa fille, le gouffre immense qui avait jeté Yulia dans un monde hors du temps et sordide. Yulia se tenait sur un bord, Genrika sur l'autre bord, inatteignable. Étrangère. Et comme tous ceux qui avaient perdu un proche, tous ceux qui avaient perdu un enfant et qui se sentaient responsables de leur mort, les souvenirs heureux appelaient les larmes, le poignant désespoir d'un passé à jamais enfui, d'une tendresse à jamais disparue. Alors, pour ne pas pleurer, Yulia pensait à la colonie, à Blatov, aux gardiens qui violaient la loi et les détenues, à l'administration qui fermait les yeux. À toutes celles qu'on avait précipitées dans l'enfer de la colonie n°2. Aux innocentes qu'on avait transformées en délinquantes, aux délinquantes qu'on avait rendues encore plus folles, encore plus violentes, encore plus perverses et plus abjectes qu'elles ne l'avaient jamais été dans leur vie précédente. À ces détenues à qui on donnait le loisir et le droit de s'adonner à leurs plus bas instincts. Ces prisonnières qui participaient au programme de déshumanisation et de désociabilisation, mis en œuvre par Blatov.

La colonie n°2 n'était pas une exception, d'autres Blatov exerçaient leur pouvoir à travers la Russie. Des colonies pénitentiaires d'hommes ou de femmes. Pas pire les unes que les autres. À sa demande, Anna lui avait procuré un ordinateur. Yulia avait profité de son séjour au Canada pour naviguer sur le net. Elle avait craint des avancées spectaculaires en informatique, elle n'avait rien remarqué de très nouveaux et ses recherches s'en étaient trouvé facilitées. Sans le savoir, Yulia avait consulté les sites que Genrika avait consultés avant elle. Comme elle s'y attendait, la gestion des prisons était un sujet sensible et Yulia ne pourrait pas se lancer seule dans cette aventure.

Anna l'avait renvoyée à Sameen :

— Je t'ai promis mon aide, Yulia. Je ne me dédierai pas. J'ai gardé des contacts au SVR, ils m'ont aidée à te retrouver, mon patron connaît lui aussi pas mal de monde et par mon intermédiaire, il t'apportera peut-être son soutien. Mais ça ne suffira pas. Tu es journaliste, tu sais comment fonctionne le monde, quel rouage enclencher pour que ton combat ne se limite pas à des cris dans le désert. Tu as besoin de ressources financières, d'un appui légal et d'un réseau. Je suis une mercenaire et une spécialiste de la sécurité, pas une journaliste, une avocate et encore moins une milliardaire. Parle à Sameen.

— En quoi un soldat et un médecin pourrait m'aider ?

— Elle connaît des gens dont tu n'as pas idée du pouvoir et des compétences qu'ils ont, Yulia.

— Sameen ?

— Oui, Sameen.

Yulia s'était donc penchée sur Sameen. Sur ce qui, d'abord sautait aux yeux si on prenait le temps de s'y attarder.

L'argent .

Les villas, les armes, le matériel informatique, il y en avait pour des millions.

Qui ?

Deux policiers américains, deux mercenaires russes, une juge mexicaine, un officier américain. Réunis. Autour de quelle cause ? Autour de quels secrets ?

Et quoi d'autres ?

Des tueurs mexicains, un hélicoptère de combat, des armes lourdes, des enlèvements d'enfants, des autorités canadiennes étrangement absentes ou coopératives, ces villas magnifiques, mais perdues au milieu des bois, des salles de soins et un matériel médical qui n'avait rien à envier à un hôpital, l'ambiance de veille d'armes qui régnait, les brides de conversation qu'elle avait surprises et qui parlaient d'opération, de conseil d'administration, d'assassinat...

Contre qui Shaw, Anna et leurs amis étaient-ils en guerre ?

Elle avait découvert le nom de Sameen mêlé à une atroce histoire de tueur en série. Sameen Shaw, ex-officier des Marines, héros de guerre, mais aussi un médecin renvoyé par ses pairs pour troubles mentaux. Accusée, poursuivie, et finalement blanchie. En parcourant les journaux, d'autres noms et d'autres visages avaient surgi aux côtés de Sameen. Des noms et des visages qu'elle connaissait : les deux policiers américains, Maria Alvarez et sa fille, Anna, Alexeï. Les journalistes donnaient leurs noms et elle les reconnut sur les photos. Elle identifia aussi la femme officier aux côtés de la juge et d'Anna, mais son nom était différent et elle travaillait pour le FBI. Ou était censé travailler pour le FBI.

Yulia avait tapé le nom de Genrika dans le moteur de recherche, en anglais et en russe. Un petit article évoquait la disparition de l'adolescente et s'interrogeait sur les possibles liens qu'ils pouvaient exister entre un mercenaire russe victime du Chirurgien de la mort et une élève d'origine russe de la très sélect Middlesex school.

Rien de ce qui concernait Sameen ne l'étonna, ni ce qu'on racontait sur elle ni qu'elle fût censée être décédée en février 2011. Au cours de ses recherches, un seul détail la chiffonna. Elle ne trouva rien sur Root. Anna ne connaissait pas son véritable nom. Elle ne savait même pas à qui appartenaient les villas.

Yulia s'était étonnée auprès de Genrika du nom auquel répondait la jeune femme.

Root.

— Je l'ai toujours appelée Root. Sameen aussi. Lionel est flic, mais il l'appelle comme ça aussi, lui avait répondit la jeune fille.

— Sur son permis, il y a écrit Root ?

Genrika avait ri :

— Root a des milliers de noms et pas de nationalité établie. Mais ici, au Québec, elle s'appelle Alice Cormier et elle est Canadienne.

Genrika semblait n'y voir aucune anomalie et Yulia n'était pas assez proche de sa fille pour lui demander de plus amples informations. Le mystère restait entier. Quoi qu'il en fût, Anna était digne de confiance. Sameen aussi.

Elle contourna le bosquet. Sameen s'escrimait sur un arbre. Dépourvu de feuilles ou d'aiguilles. Un érable peut-être. Un travail soigné et inutile. Le tronc était brisé. L'arbre était mort depuis longtemps. Sameen avait ébranché toute la partie basse et débité le bois au fur et à mesure. Elle avait entassé, et bien rangé, les branches selon leur diamètre. Elle avait ainsi dressé trois bûchers. Pour rien.

Elle était bien équipée et elle était venue avec du matériel. Une chemise de bûcheron rouge et noir et une parka étaient suspendues à une branche. Une hachette était fichée dans la souche de l'arbre tombé et une petite tronçonneuse était posée sur un sac à dos, à côté d'un casque. Sameen n'utilisait pas la grande hache parce qu'elle n'avait, comme à la colonie, que cet outil à sa disposition, elle l'utilisait sciemment, par plaisir plus que par nécessité.

Yulia regretta son altercation à la villa, sa fuite. Elle arrivait les mains vides. Sans le thermos que lui avait promis Root. Sameen avait pris soin d'elle en Sibérie et Yulia n'était même pas fichue de lui apporter une boisson chaude et un en-cas qui, elle en était persuadé, lui eût fait plaisir. Elle s'assit sur près du sac et, puisqu'elle n'avait rien à faire d'autre, elle regarda Shaw. Ses muscles jouer sous sa peau, les mouvements puissants de son corps. Elle s'était sous-alimentée pendant quatre mois et demi, elle avait trimé comme une esclave pendant trois mois et, alors qu'elle pouvait profiter d'un repos bien mérité, et que rien ne nécessitait à ce qu'elle reprît une hache, elle s'enfonçait dans la forêt pour bûcheronner. Pour le plaisir ? Pour se détendre ?

.

Shaw bûcheronnait parce que Shaw s'impatientait. Elle avait hâte d'en finir. Hâte de mettre fin aux agissements du cartel Silanoa, hâte de se rendre aux Maldives, hâte de tuer tout le monde, hâte de revoir Genrika sur pied, hâte de revoir Brown, hâte de détruire Samaritain. Mais une autre raison la poussait à prendre la hache. Elle saturait. D'émotions, de questions, de soucis.

Trop de monde se pressait dans son esprit. Elle ne savait pas par où commencer ni comment. Tout se mélangeait. Elle pouvait traiter chaque problème l'un après l'autre, mais dans quel ordre ? À qui accorder en priorité son attention ? Et comment ? Elle ne pouvait pas agir avec Root ou Maria, avec Élisa ou Genrika, avec sa mère ou Yulia, avec John ou Anna comme avec des gens qu'elle n'avait jamais rencontrés de sa vie dans le cadre d'une mission pour l'armée.

Elle étouffait. Elle avait besoin de solitude et de se dépenser pour ne pas replonger. De lutter contre son envie prendre Anne-Margaret sous le bras et de foutre le camp. Pour ne pas croire que ses trois dernières années n'avaient été que la suite des trente-cinq années qui avaient précédé. Qu'elle n'avait rien réglé, que Samaritain avait pourri sa vie à jamais, une vie qui n'avait pas valu pas grand-chose auparavant non plus.

Elle revenait plus calme et plus sereine de ses escapades en forêt. Elle avait cru que son retour serait plus simple. Elle s'était sur-estimée et elle avait un peu trop vite oublié qu'elle n'avait jamais eu la parole facile, qu'elle avait toujours éprouvé des difficultés à s'exprimer. Elle tenait la façade.

Tout le monde tenait la façade. Tout le monde faisait semblant.

Elle évitait de rester trop longtemps avec Genrika. Elle la soignait et elle acceptait de disputer une partie d'échecs de temps en temps. Rien de plus. La jeune fille s'en contentait, mais Shaw n'était pas dupe.

Maria était plongée dans ses recherches et multipliait les contacts avec des collègues. Elle avait réintégré le système judiciaire mexicain. sa notoriété et l'aide d'Athéna lui avait obtenu une juridiction internationale. Une cellule de lutte anti-cartel avait été créée. Une cellule qu'elle dirigeait. Elle avait accès à tous les dossiers en cours et aucune enquête n'était lancée sans avoir reçu son aval. Il avait suffi de quinze jours. Root lui servait d'assistante et elle avait repris contact avec Juan Ibanez. Il avait accepté de reprendre du service à ses côtés. Maria, Root, Shaw et Athéna avaient rapidement tenu conseil. Maria avait exprimé son désir de rencontrer des gens, de travailler avec Juan Ibanez à ses côtés. La jeune femme s'était montrée étonnement coopérative. La maison du lac resterait son QG, Ibanez viendrait la rejoindre fin avril et si elle devait se déplacer, les Russes assureraient sa sécurité rapprochée. Matveïtch prendrait les mesures nécessaires en amont, épaulé par Shaw. Root ferait partie du voyage. Elle avait contacté Jack Muller et John Reese. Terrence Beale et le directeur du FBI. Les deux hommes se virent propulsés au rang d'agent de liaison et placés à la disposition de la jeune juge.

Quoi qu'il en fût, Maria était assez occupée entre son travail et l'attention qu'elle ne négligeait pas d'accorder à sa fille, pour ne pas être constamment sur dos. Mais Maria recherchait sa présence. Shaw n'arrivait pas à comprendre pourquoi. Pourquoi Maria s'asseyait à côté d'elle, pourquoi elle s'appuyait sur son épaule, pourquoi elle rejoignait parfois en forêt.

Root avait suggéré à Shaw d'entraîner Maria au tir et au self-défense.

— T'as qu'à t'en charger, avait rétorqué Shaw.

— Je crois que Maria préférerait que tu t'en charges, toi, Sameen.

— Je ne vois pas pourquoi.

— Moi, je vois très bien pourquoi.

Le ton sec de la réplique avait alerté Shaw. Un message. Shaw avait cédé.

Elle retrouvait chaque jour Maria devant la maison et Shaw appréciait. Mais elle avait mis les choses au point dès le début :

— Si tu me fais chier, je te le ferai payer et si tu me fais trop chier, tu iras t'entraîner avec quelqu'un d'autre.

— Sameen, l'avait gentiment tancée Maria. Tu n'as pas besoin de te montrer si agressive et si vulgaire. Je ne suis pas devenue si bonne grimpeuse en faisant, comme tu le dis, chier mes profs de sport. Je suis sérieuse quand je suis des cours.

C'était vrai. Maria s'était révélée une élève agréable et sérieuse. Shaw prenait du plaisir à l'entraîner. Elle avait rajouté des séances de préparation mentale et physique à son entraînement de base, et les deux jeunes femmes passaient deux à trois heures ensemble le matin ou le soir selon l'emploi du temps de Maria. Renforçant leurs liens et leur complicité. En douceur. Plus ou moins. Shaw n'avait jamais fait preuve de complaisance envers ses élèves. De patience, d'indulgence, oui. De complaisance, non. Maria avait aussi la déplaisante habitude de se fendre parfois de petits sourires en coin, de lancer des plaisanteries déplacées et, Shaw avait beau feindre parfois de l'ignorer, elle n'en remarquait pas moins toutes les fois où au fond des yeux de la jeune Mexicaine s'allumait d'irritantes petites lueurs parfois, narquoises parfois, amusées parfois heureuses — Shaw supportait celle-ci — parfois terriblement affectueuses. Shaw aimait Maria, elle aimait passer du temps avec elle, et la plupart du temps la jeune Mexicaine occupait son monde et son espace sans que Shaw se sentît oppressée. Parce que Maria se montrait discrète. Elle ménageait Shaw et, parce que Maria se ménageait, Shaw s'en voulait.

Comme elle s'en voulait pour Root.

Elle culpabilisait parce qu'elle sentait les autres en retrait. Par égard pour elle. Pour ses sentiments.

.

Deux coups de hache bien ajustés et la branche tomba sur le sol dans un craquement sec. Shaw ficha sa grande hache dans le tronc et s'étira. L'exercice l'avait fatiguée, mais il n'avait pas chassé sa colère. Elle s'assit en tailleur et ferma les yeux. Elle n'avait pas remarqué la présence Yulia. Le bruit de la hache avait masqué le bruit de ses pas.

Yulia avait souvent vu Shaw fermer les yeux et rester immobile pendant de longues minutes. Elle s'installait généralement à genoux, les fesses sur les talons, mais elle pouvait aussi s'asseoir ou rester debout. Elle attendrait. Sameen était toujours très accessible et très calme, quand elle reprenait contact avec son environnement. Moins rude. Assise par terre, elle releva les genoux et posa son front dessus.

.

Shaw ouvrit les yeux. L'esprit encore à l'intérieur d'elle-même. Elle se concentra sur les bruits qui l'entouraient. Sur sa respiration tout d'abord puis, sur les odeurs que la forêt exhalait. Sur sa peau dénudée. Le froid qui lui hérissait le poil, le vent qui la caressait, l'humidité résiduelle. Elle s'arracha inconsciemment la peau des doigts de la main droite. Enfin, ses yeux s'ouvrirent à son environnement. Elle découvrit Yulia assise auprès de son sac et de ses outils. S'arracha frénétiquement la peau de son pouce gauche, sauta de son arbre et se mit en marche vers elle. Yulia leva la tête en entendant ses pas froisser les feuilles et les brindilles sèches. Shaw s'accroupit devant son sac et en sortit une bouteille thermos et un quart. Elle tendit la bouteille à Yulia :

— Du thé vert, léger et sans sucre. Il est tiède. J'ai de la viande séchée et des abricots sec si tu en veux.

— J'ai petit-déjeuné et je n'ai pas soif.

Shaw s'assit. Elle ouvrit le thermos et se servit un thé. Elle but les deux mains refermées sur le quart, mangea un peu.

— Tu ne te promenais pas ?

— Non.

Shaw plongea la main dans son paquet d'abricots secs.

— Anna m'a dit que tu pouvais m'aider, fit Yulia.

— Ouais ?

— Je veux les faire tomber, Sameen.

— Tu as besoin de quoi ?

De quoi avait besoin Yulia ? De reconnaissance, d'un statut, de soutien, d'amis, d'être écoutée, de ne pas être prise pour une hystérique ou une menteuse. Shaw et Anna savait, comprenait, mais que diraient les autorités russes si elle élevait la voix ? Que dirait l'opinion public ? Qui la croirait ? Qui se soucierait de femmes anonymes parquées dans une colonie pénitentiaire d'un autre âge au milieu des forêts de Sibérie ? Le régime soviétique au temps de sa splendeur avait emprisonné, déporté et massacré des millions de gens. Les Chinois de Mao avaient vaillamment suivi son exemple pendant trente ans. En toute impunité. Personne n'avait jamais été condamné. Le même scénario se répétait à l'infini à travers le temps et l'espace. Seuls les vaincus finissaient en prison. Parfois. Les autres continuaient à vivre dans l'opulence, ils se faisaient élire par des populations à la mémoire courte, trop naïves, trop désabusées, ou trop indifférentes, trop accrochés à leur semblant de privilèges pour exiger la vérité et la justice.

Yulia n'était pas naïve, il ne lui suffirait pas de claquer des doigts et d'écrire un article, peut-être même un livre pour arriver à ses fins. Yulia ne voulait pas faire un procès à la Russie, elle voulait que Blatov pourrît en prison, que les gardiens qui s'étaient compromis avec lui paient pour leurs exactions, que les dossiers des détenues fussent revus au cas par cas, que leurs peines fussent révisées à la hauteur de leur délit. Elle voulait la colonie fermée, ou réformée.

Yulia voulait apporter sa pierre au lent travail de restructuration du système judiciaire et pénitentiaire entamé par son pays depuis l'effondrement de l'Union Soviétique. Elle s'était trop battue pour l'avenir de la Russie dans sa jeunesse, pour s'en faire maintenant une ennemie. Dans son esprit, dénoncer la colonie n°2 était faire preuve d'esprit citoyen. Yulia n'avait pas renoncé à la Russie. Elle aimait son pays. Elle voulait en faire un monde meilleur.

— Tu dois jouer cartes sur table, Yulia, déclara soudainement Shaw. Tu n'obtiendras rien, si tu te montres pusillanime. Tu ne t'attaques à un petit escroc, je ne crois pas non plus que Blatov soit ton seul objectif, que tu te limites à lui, ni que tu te limites à faire réviser les procès ou à faire fermer la colonie, et je ne m'engage jamais au côté de quelqu'un qui n'est pas prêt.

— …

— Toutes tes faiblesses sont autant d'atouts que tu concèdes à tes ennemis. J'ai vécu ça. Tout ce que tu refuses d'affronter va te revenir dans la gueule. Tu ne résisteras pas et ton combat n'aura servi à rien. Tu finiras à genoux, humiliée, vaincue et tu te haïras.

Shaw se mangea un moment l'intérieur des lèvres.

— Tu dois être prête à tout.

— Ça veut dire quoi ?

— Tu dois tout assumer. Toutes tes hontes, toutes tes peurs, tous tes manques, tous tes remords, toutes tes compromissions.

Yulia baissa la tête.

— Rien ne presse, Yulia. Blatov restera en poste jusqu'à sa retraite. La combine lui plaît trop et puis, c'est un dingue, un idéaliste. Il estime servir son pays et concourir à son assainissement moral. Tu es en sécurité ici, tu peux vivre où tu veux, faire ce que tu veux. Tu n'as qu'à demander. Comment tu vois les choses ?

Yulia lui rapporta ses réflexions. Un peu en vrac, mais Shaw se chargea de réorganiser chaque élément. Un peu à la manière d'un schéma, mais d'un schéma mental. Quand Yulia se tut, Shaw avait en tête un schéma complet. Le résultat l'impressionna :

— Je ne connais pas ton père, Yulia. Mais je m'étonne pas que ta fille soit si maligne.

— …

— Mon domaine de compétence est assez réduit dans cette histoire, continua Shaw. Mais Root et Maria pourraient t'aider ou du moins te conseiller.

Yulia se décomposa.

— Maria est juge, elle est brillante, et Root est une putain de thaumaturge dans des tas de domaines que tu ne peux même pas imaginer.

La jeune Russe grattait la terre avec ses pieds.

— Mais c'est à toi de choisir, conclut Shaw.

Calme ou non, Shaw n'avait jamais montré beaucoup de patience devant les atermoiements. Elle vida son quart, reboucha son thermos et le rangea avec son paquet d'abricots dans son sac. Elle se leva et empoigna sa hachette.

— Sameen...

— Quoi ? répondit hargneusement Shaw.

Yulia retira son bonnet. Le cœur semblait encore plus rouge, presque vivant dans sa prison triangulaire.

— Je devrais tout raconter, n'est-ce pas ?

— Mmm... acquiesça Shaw.

— Tu les connais bien. La juge et... euh, Root. Ce sont tes amies, je... tu...

— Tu veux que je t'accompagne ?

— Pas spécialement...

— Tu veux que je leur parle ?

— Oui.

Shaw vint se rasseoir.

— Okay, mais tu me dis ce que tu veux que je leur raconte et ce que tu ne veux pas que je leur raconte.

Yulia soupira.

— Tout, dis-leur tout.

— Okay.

Des larmes brillaient dans les yeux de Yulia.

— Tu auras du temps, pour te préparer, Yulia, fit doucement Shaw. Et je ne suis pas obligée d'aller les voir maintenant.

— Si, vas-y maintenant.

— Okay.

— Sameen ?

— Ouais ?

— Et pour Genrika ?

— Quoi, Genrika ?

— Qu'est-ce que je lui dis ?

Génial, Shaw jouait à l'assistante sociale, maintenant.

— Dis-lui la vérité.

— Tout ?

— N'exagère pas, c'est une gamine, ne lui décris pas tes passes par le menu. Contente-toi de répondre à ses questions et de ne pas la fuir ou l'éviter.

— Je ne me sens pas...

— Je ne te demande pas de te transformer en maman poule, Yulia.

— Je ne serai pas une bonne mère.

— Ça n'existe pas les bonnes mères.

Enfin, presque pas. Shaw connaissait quelques exceptions. Au moins une. Peut-être même deux.

— Gen n'a pas besoin que tu sois présente, reprit-elle. Elle a besoin de savoir que tu ne l'a pas abandonnée et que tu l'aimes. Tu l'aimes ?

— C'est ma fille.

— Ouais, ben, ça ne veut rien dire « C'est ma fille ».

— Pour moi, si.

Shaw grogna. Elle comprenait.

— Tu leur parleras, alors ? la relança Yulia.

— Ouais.

— Maintenant ?

— Pourquoi, tiens-tu tant à ce que je leur parle maintenant ?

— Elles ont vu, avoua Yulia d'une voix si basse que Shaw dût se pencher pour entendre.

— Vu quoi ?

— Tout, à partir de ma taille, j'étais énervée et je me suis déshabillée.

Ce qui lui restait de voix se cassa et Yulia s'effondra sur elle-même, la tête pratiquement enfouie entre ses jambes croisées. Shaw resta stupide à ses côtés. Elle la préférait hargneuse, amère et cynique quand elle parlait de ses activités à la colonie. Parce qu'elle avait plus de prise sur elle et qu'elle pouvait l'affronter, la mettre rudement face à elle-même. Mais les pleurs ? Shaw eut soudain envie d'être avec Maria, ou avec Root. Elles au moins, elles ne pleuraient pas. Enfin, ce n'était pas vraiment pour cela qu'elle avait envie de profiter de leur compagnie. Le besoin de les sentir. De partager un contact physique. Elle avait envie de tenir Root dans ses bras, de sentir son corps à moitié reposer sur elle. Comme la première nuit à Laval. Elle se rembrunit et pensa qu'une plaisanterie idiote de la part de Root ou de Maria lui ferait un bien fou.

Elle jura.

Anna, Brown, Yulia. Elle était maudite. C'était l'une des raisons pour laquelle elle évitait de rester trop longtemps avec Genrika. La jeune fille attendait, un geste, une explication. Shaw remettait à plus tard, parce qu'elle savait que Genrika attendait plus, plus qu'un seul geste et qu'une seule explication. Elle le paierait à un moment ou à un autre. Genrika était nettement moins patiente que Root. Son état de santé s'améliorait et une fois rétablie, Genrika passerait à l'attaque. Elle déverserait sur sa tête sa colère et sa frustration. Shaw comprendrait ses arguments, mais elle ne comprendrait pas sa réaction.

Elle posa une main sur le dos de Yulia. La jeune Russe se redressa et posa la tête sur son épaule. Shaw soupira et l'entoura gentiment de son bras. Elle la laissa pleurer en silence. L'angoisse monta. Incapable de méditer alors qu'une personne pleurait sur elle, elle commença à se réciter le Shahnameh dans sa tête, du moins les parties dont elle se souvenait. Elle arriva au livre de Zorak. Se souvint de Root et de ses interprétations. Un sourire méchant lui déforma la bouche. Dans une simulation, Root avait parlé de transformer Samaritain en Casio. Shaw préférait la version du Shahnameh. Enchaîné au fond d'une grotte. Réduit à néant avec juste assez de lucidité pour être pleinement conscient de son supplice. Elle en soumettrait l'idée à Root et Athéna. Athéna ne serait peut-être pas d'accord, mais Root adorerait l'idée. Une torture éternelle.

Yulia renifla.

— Désolée.

Shaw haussa les épaules. Yulia se redressa, Shaw se leva.

— J'y vais, fit-elle. Tu rentres avec moi ou tu restes ici ?

— Je rentre avec toi. Enfin, à la maison du petit lac.

— Okay. Je rassemble mes affaires et on y va.

.

Yulia quitta Shaw à la porte de la remise.

— Tu me diras ? demanda-t-elle.

— Non.

— …

— Que t'es con, la rabroua Shaw. Évidemment que je te dirai. Dis-moi juste si une fois que c'est fait, tu reprendra l'initiative ou tu leur laissera la main ?

— Je veux te voir avant, mais si elles sont d'accord, ce sera moi qui reprendrai l'initiative.

Shaw hocha la tête. Plutôt contente. D'elle-même et de Yulia.

Elle parlerait à Root et à Maria. À Athéna aussi. Une occasion de renouer avec l'IA.

.


.

Shaw appuya son pouce et son index sur ses arcades sourcilières, à la base du nez. Seule contre trois. Au jeu des questions-réponses. Trois spécialistes, trois têtes et trois virtuoses de l'éloquence.

— Tu veux faire une pause ? s'enquit Maria.

— Je ne suis pas handicapée, merci, grogna Shaw sans bouger.

— Tu n'es peut-être pas handicapée, mais tu es...

Émotionnellement épuisée, pensa Maria.

Le regard noir et les traits tirés de Shaw l'enjoignirent à se taire.

Athéna multipliait les analyses. Chaque élément était traité et classé. Elle avait créé des dossiers ou complété ceux qu'elle possédait déjà, recoupé les données. Sur la colonie n°2, mais aussi sur Shaw. Elle réalisa un rapide bilan visuel. L'inquiétude de Maria était justifiée. Shaw arrivait aux limites de sa résistance. Peut-être parce que son entrevue ne s'était pas déroulée aussi simplement qu'elle l'avait cru.

.

Root, guidée par une intuition, avait proposé sa chambre pour discuter. La pièce était insonorisée, confortable et la lumière y entrait à flots. Pressée de mener à bien la mission dont Yulia l'avait chargée, Shaw n'avait pas élevé d'objection.

Root ne s'était pas débarrassé du canapé-lit qui les avait dressées l'une contre l'autre trois ans auparavant. Elle n'avait rien changé dans la pièce. Sinon l'ordinateur portable. Root mêlait toujours une impression de netteté avec juste ce qu'il fallait de désordre pour rendre les endroits où elle vivait chaleureux. Le lit était fait, la chambre était propre, aucun vêtement ne traînait. Elle ne laissait jamais d'armes visibles, son bureau n'était jamais encombré plus qu'il ne fallait, ses crayons, ciseaux et règles étaient regroupés dans un porte-crayon, les livres rangés dans des étagères, excepté ceux qu'elle lisait ou avec lesquels elle travaillait. Une voix narquoise avait mis fin à ses observations.

— J'ai bien passé l'examen ? fit Root d'un air sagace.

Root se montrait parfois très agaçante.

Elle et Maria s'étaient installées sur le canapé, Shaw sur la chaise devant le bureau. Elle avait interpellé Athéna :

— Athéna, si tu m'entends, ne te déconnecte pas. Je veux t'entendre aussi, dis à Root de quoi tu as besoin.

Root avait sorti son téléphone et elle l'avait posé sur l'accoudoir du canapé.

— Je suis là, Sameen.

— Okay. Tu me vois ?

— Oui.

Shaw s'était alors lancée. Avec concision. Elle avait dressé un état des lieux, expliqué le fonctionnement de la colonie, évoqué avec pudeur l'histoire de Yulia, sans aborder le thème de la prostitution. Puis, elle avait enchaîné sur ce qui motivait leur présence dans cette chambre.

— Yulia veut faire tomber Blatov. Elle veut dénoncer la corruption qui règne au sein de la colonie et elle veut que les peines des détenues soient réexaminées. Je pense qu'elle aimerait aussi bien agir comme témoin que comme journaliste d'investigation. Anna et moi lui avons promis notre aide, mais nous n'avons pas vraiment les compétences adéquates.

— Tu es médecin, Sameen. Tu pourrais au contraire être très utile, l'avait contredite Maria.

L'intervention de Maria ouvrit le feu des questions. Maria s'en était tenu à son rôle de juge et Shaw lui en sut gré, mais ce qu'elle n'avait pas prévu, c'était que l'histoire la passionnerait autant. Root... Shaw n'avait pas compris le but que poursuivait Root. Les deux femmes avaient adopté un ton professionnel, Shaw ne s'adressait plus à deux amies, mais à un juge et à... à quoi ? Quel rôle Root avait-elle choisi d'endosser ?

Les questions fusaient, toujours plus pointues, à la recherche de précisions, de détails très précis. Intimes. Shaw s'était rebiffé. Maria l'avait sévèrement tancée :

— Tu veux qu'on t'aide ou pas ?

— Yulia veut de l'aide et des conseils. Vous savez ce que vous avez à savoir. Elle viendra vous voir et j'ai en marre, avait abruptement conclu Shaw.

— Tu es témoin à charge, Sameen. Mieux, tu es partie civile et je n'en ai pas fini avec toi.

— Qu'est-ce que tu racontes ?

— Je veux tout savoir.

— Je n'ai pas envie de tout raconter, et je ne vois quel intérêt tu as à tout savoir.

Maria lui avait adressé un regard condescendant. Root anticipa sa réaction, un mot désagréable, ou une fuite :

— Peut-être que l'affaire intéresse Maria, Sam.

Shaw fronça les sourcils, pas très certaine d'avoir bien saisi :

— Comment ça ? Intéresse ?

— Je veux instruire cette affaire, et si je ne peux pas, je veux plaider, l'éclaira Maria.

— Tu ne parles pas russe et tu ne connais rien à leur système judiciaire.

— Je connais le droit mexicain sur le bout des doigts, les droits en vigueur aux États-Unis aussi, État par État. J'ai ingurgité le droit québécois et canadiens presque entièrement en quelques mois, sans compter le droit brésilien et une bonne part du droit en vigueur dans les divers pays d'Amérique latine. Tu crois qu'ingurgiter le droit russe me fait peur ?

Évidemment que non, pensa Shaw. Et comme elle n'avait rien eu à répondre, elle avait retourné sa mauvaise humeur contre Root.

— Et toi ? Tu en profites ?

— Absolument !

La réponse n'avait pas plu à Shaw, Root s'était empressée de continuer :

— Je veux être partie prenante aussi, mais je n'ai pas encore décidé quel sera mon rôle. Ni quelle sera ma nationalité.

— Vous ne pouvez pas m'utiliser en qualité de témoin ou de n'importe quoi d'autre.

— Et pourquoi donc ? avait demandé Root.

— Root, le monde entier connaît ma gueule. Je suis toujours officiellement décédée, et Samaritain rêve toujours autant de me coincer. Pour Anna, c'est pareil.

— Anna Borissnova n'a jamais été déclarée morte, rétorqua Root. Et toi, tu es un fantôme.

— Ouais, sauf si je me retrouve à la une des journaux.

— Tu as changé depuis ton entrée à l'USMC, Sam.

— C'est n'importe quoi. Et puis, pour Anna, c'est une véritable star, si on la reconnaît et on la reconnaîtra, comment va-t-elle expliquer ce qu'elle faisait en tôle ?

— Comme si trouver une explication à sa présence pouvait être un obstacle, se désola Root.

— Je ne crois pas qu'elle appréciera.

— Qu'en sais-tu ?

— Je le sais, répondit Shaw d'un air buté.

— Magnifique argument, Sam.

— Je t'emmerde.

Maria les avait rappelées à l'ordre. Enjointe à baisser le ton et à cesser les querelles stériles. Shaw s'était assombrie, mais elle s'était soumise sans protester aux directives de la jeune juge. Root lui avait lancé un clin d'œil malicieux. Un grincement de dents lui avait répondu.

— Root ! l'avait morigéné Maria.

— Pardon.

— Sameen, reprit Maria. Que tu le veuilles ou pas, que vous apparaissiez ou pas, j'aurais besoin de vous. Je ne peux pas m'occuper de cette affaire maintenant. Mais d'après ce que tu dis, Yulia n'enclenchera les hostilités que quand elle sera prête et ça lui prendra du temps. Ce temps, je veux le mettre à profit pour réfléchir et pour potasser mon droit russe. Je connais tes capacités d'analyse, ton sens du détail, tes qualités d'observation. Yulia est restée neuf ans enfermée dans cette colonie, elle lui appartient, son jugement manquera d'objectivité. Toi et Anna portez un regard aussi bien intérieur qu'extérieur. En cela vous me serez précieuses.

— Tu vas passer Anna à la question ? avait demandé Shaw d'une voix blanche.

— Je vais l'auditionner, Sameen, pas la torturer.

— …

— Si elle le souhaite, elle pourra se faire accompagner. Ça te va ?

— Si elle n'est pas d'accord, tu la laisses tranquille.

— Évidemment.

— Pff...

— Bon, Sameen. Tu coopères ou pas ?

— Ouais.

Et Shaw s'était retrouvée une fois de plus sous le feu des questions. Prise au milieu d'un tir croisé. Root la ménageait plus ou moins, mais sa prudence ne servit à rien, Maria traquait la vérité. La juge.

Shaw savait affronter l'ennemi, elle savait comment répondre à un interrogatoire, ne rien dire, ou mentir, esquiver, ne jamais se compromettre ou compromettre ses camarades, ne jamais délivrer aucun renseignement, elle savait comment se protéger et encaisser parfois jusqu'à l'insoutenable, mais Maria n'était pas une ennemie. Et Shaw désirait coopérer. Elle avait rédigé des rapports détaillés pour l'armée, elle avait répondu aux questions de ses supérieurs quand l'une de ses missions nécessitait qu'elle s'expliquât sur ses choix et son mode opératoire. Ian Lepskin lui avait arraché des aveux quand il avait voulu la sauver de la cour martiale et du déshonneur. Mais il lui avait posé très peu de questions après l'avoir incité à parler. Son compte-rendu lui avait suffi.

Rien ne semblait jamais suffire à Maria. La juge traquait les non-dits, elle n'acceptait aucune ellipse, aucun faux-fuyant. Si elle s'était contentée des faits « généraux » ayant trait à l'organisation de la colonie, à la vie des détenues, aux trafics, Shaw n'aurait éprouvé aucunes difficultés à répondre à ses questions, Maria se félicita même à haute voix d'auditionner un témoin si précis et si sûr, mais Maria ne s'était pas arrêtée aux faits généraux. Elle voulait qu'elle lui racontât son expérience personnelle. Ce qu'elle avait vécu. Ce qu'elle avait ressenti et pourquoi.

Shaw se vit forcée à raconter son arrivée à la colonie. Elle avait évoqué les cellules d'isolement, la semaine que chaque nouvelle détenue y passait, les tabassages qu'elle y subissait, les viols, la visite chez le médecin. Un rituels qui durait plus ou moins longtemps, qui se répétait plus ou moins régulièrement, quand une détenue était frappée de punition, à tort ou à raison. Shaw avait gardé un ton distant, elle avait énuméré les faits sans s'impliquer outre mesure. Maria prenait des notes. Elle avait relevé la tête après avoir posé quelques questions d'ordre technique. Décidée à obtenir de Shaw qu'elle lui confiât son expérience personnelle.

— Tu es passée en isolement ?

— Oui.

— Combien de temps ?

— Le temps habituel, huit jours.

— Tu as été battue ?

— Oui.

— Violée ?

— Oui.

— Tu as vu le médecin ?

— Oui.

— Raconte.

— Je t'ai déjà tout raconté, Maria.

— Tu m'as raconté ce que chaque détenue subissait, je veux savoir maintenant ce que toi, tu as subi.

— J'ai subi la même chose que les autres.

— Raconte-moi, Sameen.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne veux pas un rapport administratif, je ne veux pas le rapport d'un quelconque observateur indépendant, je veux un témoignage.

La suite s'était avérée très compliquée. Maria ne lui demandait pas seulement de raconter ce qu'elle avait vécu, elle lui demandait de revivre ses émotions. La haine, la colère, l'indifférence, la violence, la faim, le froid, le mépris, le dégoût parfois, la révolte. Shaw ne voulait pas impliquer Anna, mais une fois sa semaine au chizo accomplie, elle avait vécu avec elle, partagé ses journées avec elle, et elle butait presque à chaque phrase sur sa présence.

Shaw refusait d'avouer que d'autres sentiments s'étaient déployés au contact de la grande Russe. La colère, la révolte avait été présente, mais aussi la peine, l'inquiétude, la compassion, l'affection et une certaine forme de tendresse. Des sentiments que Shaw acceptait mais qu'elle ne voulait pas partager. Des sentiments qui mettaient tous ses autres sentiments en exergue.

Maria l'obligea à creuser, à analyser, elle lui arrachait la vérité morceau par morceau du plus beau au plus laid. Shaw tentait d'esquiver le pire : la détresse d'Anna quand elle était sortie d'isolement, le viol qu'elle avait commis, ce viol qui l'avait conduite au bord du précipice. Shaw résista. Se buta. Se réfugia dans le silence.

— Je ne te demande pas de trahir Anna Borissnova, Sameen. Je l'auditionnerai si elle est d'accord et je veux recouper vos témoignages.

— Anna s'est engagée à apporter son aide à Yulia, Sam, fit doucement Root. Ça été dur pour elle ?

— Samaritain s'est arrangé pour que ça le soit.

— Mais c'est une femme de parole, fit doucement Root. Elle témoignera si Maria le lui demande.

Shaw s'accrocha au regard de Root. Elle, elle savait. Elle savait que Maria lui demandait l'impossible. Elle savait que Shaw ne parlait jamais de ses sentiments, qu'elle n'en parlait pas parce qu'elle ne savait pas comment les exprimer, qu'elle ne savait pas ce qu'elle éprouvait vraiment, parce qu'elle trouvait que ses mots sonnaient creux et qu'ils trahissaient sa pensée.

Si elle avait su, Shaw n'aurait jamais promis son aide à Yulia. Elle ne serait jamais allée la sortir de la colonie n°2.

Des conneries, se morigéna-t-elle.

Même si elle avait su, elle y serait allée. Pour Genrika. Et puis, parce que c'était juste. Yulia n'avait commis aucun crime, elle s'était rendue coupable d'un simple délit d'opinion et elle avait écopé d'une peine réservée aux pires criminelles et aux récidivistes. Tout comme de nombreuses autres détenues, comme Katia et Olga. Comme cette petite frappe d'Asia. Comme beaucoup d'autres que Shaw connaissait ou ne connaissait pas.

Root avait imperceptiblement hoché la tête.

— Je suis avec toi, Sameen, avait lu Shaw dans son regard.

Maria avait attendu qu'elle fût prête et elle avait repris son audition.

Shaw avait buté sur le retour d'Anna au block après avoir passé dix jours au chizo. Les larmes d'Anna. Cette première fois où Shaw lui avait passé la main dans les cheveux. Le sentiment puissant qu'elle avait ressenti à ce moment-là. Cet impression de voler en éclat, de ne faire qu'une avec la jeune Russe. La tendresse.

Elle se sentait déjà mal et elle n'avait pas encore abordé le pire.

.

Elle appuya fortement ses doigts sur les arcades supérieures. Deux points nerveux y étaient logés. La pression exercée dessus la soulagea. Elle se redressa.

Pas prête ?

Mais comme elle ne serait jamais prête à raconter ce genre de truc.

Elle n'avait pas encore abordé la prostitution qui sévissait au sein de la colonie. Elle avait parlé de corruption, des violences, des tortures, des viols, mais elle avait soigneusement évité de parler de la prostitution.

— Blatov est un proxénète.

— Il prostitue les détenues ?

— Oui.

— À l'extérieur de la colonie ?

— Non. Enfin, je ne crois pas. Le réseau est interne à la colonie, il profite aux gardiens et aux détenues. L'activité permet de générer pas mal de bénéfices et de renforcer les liens hiérarchiques. Blatov chapeaute le tout, les plantons de certains blocks recrutent des filles et proposent leurs services à l'ensemble de la colonie, elles versent un pourcentage de leurs revenus à Blatov.

— Qui sont les filles recrutées ?

— Des filles jeunes et jolies, des nouvelles un peu trop grande gueule ou que Blatov juge dangereuses.

— Le tatouage que porte Yulia n'était donc pas à prendre dans le sens littéral, dit Root.

Shaw tourna son regard vers elle. Root répondit à la question non formulée, ou à l'affirmation :

— J'ai consulté quelques dossiers.

— Vous parlez de son tatouage sur le front ?

Maria avait elle-aussi consulté quelques dossiers.

— Oui.

— Une façon de marquer la femme ?

— Oui.

Shaw se dévorait les doigts. Root comme Maria l'avaient remarqué. Athéna calcula d'après ses gestes une inquiétante poussée d'anxiété. Mais Sameen se battait. Pas contre elle-même ou contre Maria, ni même contre l'angoisse, mais contre son silence. Le silence de son cœur et de son esprit. Contre sa nature. Athéna présageait qu'elle craignait de trahir Anna.

Il n'y avait rien d'étonnant à ce que les deux jeunes femmes s'entendissent bien. Professionnellement parlant. Mais pour cette même raison, Athéna s'étonnait des liens qu'elles avaient tissés entre elles. Shaw ne parlait pas d'Anna comme d'une collègue ou d'une sœur d'armes. Elle en parlait comme d'une amie. Athéna avait régulièrement évalué les probabilités qu'Anna et Sameen développassent une relation amicale. Les résultats n'avaient jamais dépassé 15,67 %. Sameen Shaw démentait encore une fois, d'une manière inattendue, les probabilités.

Malgré son inquiétude, Athéna décida de ne pas intervenir. Pas maintenant. Shaw avait mûri, elle était capable de surmonter l'épreuve. Maria ne la pousserait pas à bout et si elle dépassait les bornes, Root le lui signalerait.

— Et pour les autres tatouages, ceux qui s'étalent sur son corps, c'est pareil ? demanda la jeune juge.

— Oui. Sa chef de block était fan de tatouage et elle accueillait une tatoueuse professionnelle dans son block. Une artiste. Enfin, tu as vu.

— Mmm, elle est très douée.

— Elle avait du bon matériel.

Shaw avait un air si sombre que Maria se concentra sur les tatouages :

— Et chaque séance, à chaque fois, donnait lieu à un rituel spécifique ?

— Oui, enfin je ne sais pas, je...

Shaw ferma la bouche.

— Tu n'y a assisté qu'une ou deux fois ? Pour Yulia ?

— Non, pas pour Yulia. Il ne lui reste pas beaucoup de peau libre, sinon les mains, les joues et les pieds. Le triangle et les tatouages sur son cou sont les premiers qu'elle a reçus, Tata n'a pas eu de raison de plus l'enlaidir par la suite.

— Mais tu as assisté à une séance de tatouage, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Pourquoi y avais-tu été conviée ?

— Une punition imposée par ma chef de block. La fille à tatouer lui appartenait.

— Anna était présente ?

Shaw se pinça les lèvres et mit du temps à répondre.

— Oui.

— Raconte.

— C'était...

— Raconte-moi ta version, Sameen.

— Je ne sais pas si elle te racontera.

— Anna ?

— Oui.

— Ce que tu dis ne sortira pas de cette pièce.

— Anna n'est pas comme ça, elle n'a pas eu le choix.

— Raconte-moi.

Shaw pesa le pour et le contre. Maria détenait la clef de sa décision.

Maria Alvarez. Madame la juge.

Une seule et même personne. Une personne sensible et digne de confiance. Root et Athéna, ne comptaient pas. Elle entraient dans la même catégorie que Maria.

— Okay.

Shaw se jeta à l'eau. À pieds joints. Et elle balança tout. La gamine, la tatoueuse, les détenues qui dormaient, les gros bras d'Irina qui étaient allées se coucher, indifférentes au sort qui attendaient la fille maintenue sur le lit par l'action combinée d'elle et d'Anna. La gamine qui se débattait. Le viol. Anna dans la peau du violeur. Les pleurs. La fille matée. L'intense concentration de Dounia, l'œuvre qui naissait sous ses aiguilles, la finesse de son travail. Son goût du détail. Sa volonté de rendre justice à son modèle. De rendre avec exactitude la couleur de ses yeux.

Root tiqua sur ce détail qui semblait bouleverser Shaw. Le viol avait laissé Shaw hébétée. Pas l'acte en lui-même, pas même le fait qu'Anna s'en fut chargé. Ce qui avait affecté Shaw, c'était que la grande Russe y avait pris plaisir. Anna avait basculé dans la fange, elle s'y était vautrée, aspirée par la violence et le sadisme qu'on lui avait imposé.

Root comprenait le malaise qu'éprouvait Shaw à évoquer cet événement, mais pourquoi Shaw s'attardait-elle tant sur ce tatouage. Sur le talent de l'artiste ? Sur ces yeux qui lui avait demandé tant de travail et de réflexion ?

Parce que... ?

— Les yeux de qui, Samen ? À qui appartenaient ces yeux ? demanda Root.

—...

— À Anna ?

Maria réalisa :

— Elle a tatoué le visage d'Anna sur la jeune fille ?

Shaw hocha la tête.

— Et, le sujet ? Que représentait ce tatouage ?

— Elles, elles deux en train de faire l'amour. Anna en train de... de lui donner du plaisir.

— Une ré-écriture du viol ?

— Oui.

Shaw s'empressa de raconter la suite. La violence qui avait suivi, Anna qui la passait à tabac, l'affrontement sous le réverbère.

— Pourquoi tu me racontes cela, Sameen ? la coupa soudainement Maria.

Regard d'incompréhension. Maria y lut surtout de l'épuisement.

— Qu'est-ce que tu veux me dire ?

Ne pas réfléchir.

— La colonie... La colonie détruit tous ceux qui y entrent, tous ceux qui attirent le regard. Tout le système est organisé pour que les femmes qui y entrent oublient qui elles sont, oublient leur éducation, leurs convictions. Le froid, le travail épuisant, la saleté, la violence, une hiérarchie très stricte, les punitions, l'impunité dont bénéficient les chefs de block et les plantons, tout concourent à casser les détenues, à les rendre malléables, à en faire des brutes, des tortionnaires ou des esclaves. Des femmes dénuées de morale et de dignité. Et je suis sûre que les gardes n'échappent pas à la contamination.

— Tous ceux qui attirent le regard ? Tu veux dire que certaines détenues échappent au pourrissement comme tu dis ? Certains gardes ? Que la prison épargne certaines âmes ?

— Oui, je ne sais pas pourquoi, mais certains passent à travers les mailles. Dans mon block, il y avait une femme instruite et une jeune délinquante, elles étaient amies et elles se protégeaient. Je ne sais pas pourquoi elles n'ont attiré le regard de personne, elles n'auraient jamais dû se retrouver à la colonie n°2. Je ne sais pas exactement depuis combien de temps elles y vivaient, mais ce n'étaient pas des nouvelles. Elles, la colonie ne les a pas perverties. Certains gardes étaient dans le même cas. Ils ressemblaient encore à de vrais gardiens, pas à des gardes-chiourme qui se délectent de la crasse et de la misère des détenues, qui prennent plaisir à les battre ou à les violer, qui utilisent le réseaux de prostitution mis en place plus souvent qu'à leur tour et sans états d'âme.

— Mais toi et Anna, Yulia et cette fille qui a été tatouée, Tata, Dounia et beaucoup d'autres ont changé parce qu'elles vivent dans cette colonie ?

Rusé, pensa Root, sans savoir exactement quelle intention poursuivait Maria en posant cette question.

— Pas moi, je suis passé au travers.

— Tu en es sûre ?

Les deux jeunes femmes échangèrent un regard. Shaw se troubla. Le poison qui rongeait la colonie l'avait-elle altérée ? Elle avait tabassé Maroushka, elle avait tabassé Anna, elle avait été complice d'un viol et de violences gratuites et d'humiliations. Shaw s'était toujours adonné sans complexe à la violence, elle avait donné libre court à ses penchants au sein de la colonie pénitentiaire, mais elle avait gardé le contrôle. Toujours. Plus ou moins, parfois, mais elle n'avait jamais dérapé. Pas comme avant. Elle s'était rendu coupable de complicité, elle avait servi de gros bras à Irina, elle avait participé à la punition d'Asia, elle n'avait pas protesté, tout juste fait un peu la gueule quand cela lui déplaisait sans pour autant cesser de coopérer, parfois avec enthousiasme. Casser la gueule de Maroushka l'avait agréablement défoulée et elle n'en gardait aucun remords. Malgré cela, elle n'avait jamais oublié qu'elle marchait du mauvais côté de la ligne. Elle avait agi comme agent infiltré. Elle avait une mission à accomplir, et n'avait poursuivi qu'un seul but : mener à bien cette mission.

— Oui, répondit-elle d'une voix assurée à la jeune juge. Je ne suis pas très fière de ce que j'ai fait là-bas, mais je n'ai pas changé et je ne me suis jamais reniée.

Root nota le dernier verbe. Si Anna Borissnova avait gardé un traumatisme lié à sa détention, il venait de là et Shaw le savait.

— Je ne parlais pas forcément d'une influence négative, Sameen.

— Je...

Shaw ne continua pas. La question de Maria méritait peut-être qu'elle s'y attardât avant de tout dénier en bloc. Quand elle pensait à la colonie, elle revoyait les allées enneigées, les barbelés, les lits gris, les toilettes infectes, les femmes exténuées, leurs traits ravagées par l'épuisement, la saleté, les mauvais traitements, l'alcool frelaté, parfois la drogue, les perversions, la bouffe insuffisante, le sadisme de ceux et celles qui détenaient un pouvoir si minime fut-il, les corvées stupides ou dégradantes, la fosse remplie d'excréments et d'urines. Il y avait eu la forêt aussi. Celle qui s'étendait au-delà des coupes. Le froid lui avait mordu les os, mais elle avait trouvé la paix dans la forêt. Elle la distrayait de l'ambiance pesante qui régnait dans la colonie et, quand elles s'étaient évadées, la forêt les avait protégées, nourries, chauffées, abritées.

Reese, Root et Letourneur lui avaient appris à mieux connaître la forêt. Anna lui avait appris à faire corps avec elle. À l'aimer physiquement. La grande Russe n'était peut-être pas très différente de Root, de Letourneur et de sa collègue, de John, mais c'était en sa compagnie que Shaw avait parcouru des dizaines de kilomètres, voir des centaines de kilomètres à travers la forêt. Anna lui avait appris à vivre avec celle-ci.

Shaw avait vécu treize moi seule en forêt, mais elle était dans la cabane et la forêt se tenait à la lisière de son espace de vie. Shaw y avait trouvé du bois, de la nourriture, mais la cabane était son refuge.

Elles avaient mis trente-huit jours à rejoindre la cabane d'Anna. Pendant trente-huit jours, elles n'avaient pas seulement vécu dans la forêt, elle avait vécu sur la forêt. Shaw avait effectué des raids survies à l'armée, elle avait suivi des entraînements, mais aucun ne s'était apparenté à ces trente-huit jours. Elle, Anna et Yulia s'étaient battu contre le froid, la fatigue et la faim, mais pas contre la forêt.

Shaw avait appris le désert parce qu'elle y avait vécu et que sa survie en dépendait. Elle ne connaissait pas la forêt. Pas comme le désert, pas comme l'aimait maintenant. Elle avait apprivoisé le désert, Anna lui avait montré comment apprivoiser la forêt et Shaw se demandait maintenant, si elle connaissait vraiment le désert. Mais cela ne répondait pas à la question de Maria. Ce n'était pas la colonie qui lui avait appris la forêt, qui l'avait amenée à l'embrasser, mais Anna Borissnova.

Anna.

Quelque chose avait changé avec elle. Avant la forêt.

Anna n'était qu'une mercenaire russe. Une sœur d'arme. Efficace. Shaw lui faisait confiance. Et c'était tout. La colonie lui avait donné Anna.

— Alors ? la relança Maria.

— Anna Borissnova.

Tout était dit.

La posture de Maria se relâcha soudain. Elle glissa légèrement en avant dans le canapé et étendit les jambes. L'audition était finie. Root secoua la tête. Impressionnée par la jeune juge. Par son intelligence. Par son humanité.

— Maria, je vous ai déjà dit que vous étiez un amour ?

La jeune juge rit. Shaw ne chercha pas à savoir ce qui réjouissait tant Root, ce qui rendait Maria si gaie. Si heureuse. Elle n'avait plus envie de parler ni de bouger.

— Tu es un témoin très précieux, Sameen, fit Maria. Tu iras jusqu'au bout ?

— Tu vas vraiment t'investir là-dedans ?

— Oui. Je verrais comment, mais je veux le faire. Je ne peux pas m'en occuper maintenant, mais après j'en fais ma priorité, lui assura Maria.

La jeune juge se leva.

— Je vous laisse. Je voudrais voir ce que fait Alma et taper mes notes au propre. Meg a demandé après toi ce matin, Sameen.

— J'avais peur qu'elle prenne froid.

— Oui, mais tu es rentrée.

— Ouais.

Maria la regarda d'un air soucieux :

— Tu veux que je te la monte ?

— Ouais.

La jeune juge sortit, elle réapparut cinq minutes plus tard, Anne-Margaret dans les bras. Elle la tendit à Shaw et se retira.

Shaw installa sa fille sur ses genoux. Elle lui céda ses pouces, l'un après l'autre l'enfant s'y agrippa et commença à se balancer en riant. Root regardait la scène. Fascinée. Comme à chaque fois qu'elle surprenait Shaw interagir avec Anne-Margaret. Shaw leva les talons très haut et les fit retomber brusquement. L'enfant rit plus fort. Serra les pouces de sa mère, donna des impulsions. Shaw recommença et s'accompagna de la voix :

— Hop, hop, oh ! Hop, hop, oh !

Une scène ordinaire. Banale. Root adorait. Shaw leva les yeux.

— Tu la veux ?

— Mmm.

— Meg, tu veux aller avec Root ?

L'enfant regardait sa mère, les gencives édentées découvertes, les yeux brillants. Elle répondit par des sons qui ne voulaient rien dire. Shaw se leva et s'approcha de Root. Elle répéta sa question et se tourna de façon à ce que sa fille, dont la tête reposait sur son épaule, pût la voir. Root tendit les mains, Anna-Margaret gigota.

— Okay.

Shaw céda sa fille à Root. La jeune femme commença à babiller. Elle se montrait aussi bavarde avec une gosse qui ne comprenait rien qu'avec n'importe qui d'autre, puis elle chanta une chanson en français. Une comptine. Une histoire de... Shaw ne comprenait pas les paroles qui mélangeaient du vocabulaire qu'elle ne connaissait pas à des onomatopée. À la fin du couplet, Root criait « Prout ! » et écartait les genoux. Anne-Margaret tombait. Root la rattrapait et recommençait. Elles s'amusaient autant l'une que l'autre.

— Je peux te la laisser ? demanda Shaw

Root arrêta sa chanson. Anne-Margaret protesta avec véhémence.

— Elle va devenir débile, maugréa Shaw. Mais...

— Je suis sûre que tu connais plein de trucs débiles à faire avec elle et que tu ne t'en es pas privée, fit Root d'un ton sentencieux.

Shaw leva les yeux au ciel :

— Pff...

— Ta fille est bien trop épanouie pour que tu n'aies pas joué avec elle, Sameen. Ici, tu profites de ma présence, de celle d'Alma et de Maria, mais quand vous étiez seules, tu t'en es très bien occupée. Pas seulement pour la soigner et la nourrir, mais aussi pour lui parler, passer du temps avec elle et pour jouer.

— J'ai eu une fille, ce n'est pas pour en faire une autiste.

— C'est bien ce que je dis.

Shaw passait beaucoup de temps avec sa fille, elle l'emmenait se promener régulièrement, callée sur sa hanche, elle lui parlait de tout et de rien. Comme à une adulte, comme elle avait toujours parlé à Alma et comme elle lui parlait toujours. Mais elle évitait les comportements plus adaptés à l'âge de l'enfant. Par pudeur ou par peur des sarcasmes, par orgueil certainement.

— Tu la gardes ou pas ? exigea de savoir Shaw.

— Tu vas où ?

— Finir d'ébrancher et de débiter un arbre qui s'est abattu de l'autre côté du lac. J'aurais bien emmené Meg, mais il fait trop froid, pour qu'elle reste sans bouger.

— Je peux t'accompagner. Si tu t'attardes trop longtemps, je rentrerai avec elle.

— Non.

— Je la garde, s'empressa de reprendre Root.

— Okay.

Avec Root, avec Maria, avec n'importe qui d'autre, avec Genrika, si la jeune fille ne l'avait pas retenue, Shaw s'en serait tenu là. Elle aurait tourné les talons et serait partie sans un mot de plus.. Mais pas avec Alma et encore moins avec sa fille. Elle reprit Anne-Margaret dans ses bras.

— Meg, je te laisse avec Root. Si tu as besoin de quelque chose, tu le lui demandes, si elle ne comprend rien, tu demandes à voir Maria. Je vais ébrancher un arbre, je débite le bois et je reviens. Okay ?

L'enfant émit des sons. Shaw les interpréta comme un accord. Ce qui était peut-être le cas. Elle rendit ensuite l'enfant à Root.

— Je reviendrai avant la nuit. Je prends mon téléphone. Si tu as besoin, n'hésite pas à m'appeler.

Root hocha la tête, sans la regarder. Shaw confiait indifféremment sa fille à elle ou à Maria, mais chaque fois qu'elle la lui confiait, Root ne pouvait empêcher son cœur de battre un peu plus fort, pas parce que Shaw lui faisait confiance, mais parce que son geste était naturel et dénué de tout calcul. Peut-être confierait-elle sa fille aussi bien à Genrika qu'à Anna, aussi bien à Lionel ou à John qu'à Alexeï, mais Root associait Genrika à Anne-Margaret.

Shaw lui avait confié Genrika trois ans auparavant, elle n'avait rien demandé, mais Root savait que Shaw appréciait que Root eût pris soin de la jeune fille, qu'elle lui eût offert un foyer stable, une vie à peu près normale. Genrika avait continué ses études, elle fréquentait des adultes et elle s'était fait des amis. Elle avait quitté son seul statut de fugitive qui vivait cachée sous la garde de deux tueuses hors-la-loi, dont l'une au moins méritait d'être internée d'urgence. Root n'était pas un modèle de normalité, mais Khatareh, Lionel, ses camarades du hockey, la fille à la parka rouge et les deux ados assaillis par leurs hormones représentaient chacun un type courant de citoyen : la prof d'université, le flic, la bande de copines, l'amie intime, les mecs et les premiers émois sexuels. Genrika n'avait pas sauté le pas, mais le week-end n'en avait pas moins été un week-end entre amoureux.

Root et Genrika formait une famille. À chaque fois que Shaw lui confiait Anne-Margaret, Root frémissait à cette même idée.

Shaw ne disait rien.

Elle n'avait jamais beaucoup parlé d'elle et, si on exceptait quelques confidences au bord du lac, Shaw s'était surtout confié à elle quand elle était dans ses bras. Nue de préférence. Les simulations qu'avait partagées Root avec Shaw n'avaient que très rarement dérogé à cette règle.

Shaw ne lui avait pas parlé la première nuit où elles s'étaient retrouvées et ensuite, elles n'avaient jamais redormi ensemble. Shaw dormait au sous-sol. Elle n'était pas fâchée, elle ne se montrait pas distante, mais elle dormait au sous-sol et elle évitait les contacts physiques trop intimes. Root souffrait en silence. Maria avec son tact habituel avait mis les pieds dans le plat. Pas plus tard qu'hier soir.

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Les deux jeunes femmes se trouvaient seules dans le salon. Les enfants étaient couchés, Shaw était partie chercher des bûches dans la remise

— Je ne comprends pas que Sameen dorme au sous-sol, avait attaqué la jeune juge.

— Son côté anachorète, avait plaisanté Root.

— C'est fini ?

— Qu'est-ce qui est fini ?

— Vous, vous et Sameen ?

Root ne s'attendait pas à ce que Maria abordât ce sujet.

— Root, la tança Maria. Vous êtes aussi discrète que si vous portiez un tee-shirt avec écrit dessus : « Sameen, je t'aime, je suis à toi, baise-moi. »

Root en était restée coite.

— C'est vulgaire, je vous l'accorde, mais vos yeux ne disent pas autre chose.

— Vous poussez le bouchon un peu loin, Maria.

La juge avait grimacé et poursuivi sans se démonter :

— Je vous trouvais ridicule au Brésil, j'ai révisé mon opinion plus tard, parce que ni vous ni Sameen ne prêtez vraiment à la plaisanterie ni au ridicule et que j'aime trop Sameen pour la juger avec condescendance. De plus, je compatis à votre malheur.

Root s'était fait surprendre, elle n'allait pas raté l'occasion de bousculer la jeune Mexicaine :

— Vous n'avez pas l'habitude qu'on résiste à vos charmes ?

— Mmm, confirma Maria avec honnêteté. Je n'ai pas l'habitude non plus de... d'éprouver du respect et de m'inquiéter des sentiments qu'éprouvent ceux et celles que je mets dans mon lit

— Oh, vous êtes en progrès, Maria, rétorqua Root mi-narquoise, mi-sérieuse.

— Je n'ai jamais mélangé sexe et travail.

Root avait haussé un sourcil.

— Je n'ai jamais mêlé amitié, sexe et sentiments, ajouta Maria.

— Vous n'avez surtout jamais mêlé les sentiments à autre chose..

— Vous êtes ma psy, vous le savez aussi bien que moi. Et vous ?

Elles parlaient d'égale à égale. Amicalement. Root consentit à répondre :

— Je n'ai jamais été amoureuse. J'ai eu des coups de cœur, mais je n'ai jamais été amoureuse.

— Sauf d'elle.

— Mmm.

— Vous l'aimez toujours, affirma Maria. Elle vous aimait. Voilà pourquoi, je trouve bizarre qu'elle dorme au sous-sol.

— Sameen a toujours eu sa propre chambre. Nous n'avons fait chambre commune que parce qu'elle était sujette aux cauchemars et au somnambulisme. La laisser seule la nuit, nous faisait courir des risques inutiles.

— D'accord, disons alors que je trouve bizarre qu'elle dorme toutes ses nuit au sous-sol. C'est le cas, non ?

— Oui, répondit lugubrement Root.

— C'est fini alors ?

— Je ne sais pas.

— Vous ne savez pas ?! s'exclama Maria.

— Vous le savez, vous ? rétorqua Root.

— Moi ? Se récria Maria. J'imagine mal Sameen me parler de sa vie amoureuse. De sexe encore, mais d'amour...

— Elle vous a bien appelée quand elle est tombée en enceinte.

— Oui, c'est vrai, mais elle ne m'a jamais parlé de vous. En tout cas pas de ce qu'elle pouvait éprouver pour vous. Vous voulez que je lui parle ?

Root n'en revenait pas :

— De nous ?!

— Pourquoi pas ?

— Et après cela, vous osez me dire que vous ne nous trouvez pas ridicules ?

Imaginer que Maria lui servît d'intermédiaire auprès de Shaw lui semblait être le comble du ridicule.

— Vous n'êtes pas ridicules, confirma Maria. Et je vous rappelle que c'est Sameen que vous aimez. Si vous m'aimiez moi, ce serait beaucoup plus simple.

— Et vous dormiriez avec moi depuis le 24 mars ?

— Exactement, confirma Maria.

Le visage de Maria s'illumina d'une expression mutine :

— Dormir avec vous dans mon lit ? reprit-elle d'un ton licencieux. Non, je ne crois pas que je dormirais beaucoup.

Maria atteignait parfois des sommets d'impudence. Root s'était senti rougir. Maria s'était esclaffée et s'était lancé dans un badinage leste et grivois. Root avait rapidement repris contenance, et les deux jeunes femmes avaient rivalisé d'histoires scabreuses et de sous entendus libertins. Le retour de Shaw avait mis fin à leur conversation.

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Root ne savait pas si Maria avait mis son idée à exécution. Si elle avait parlé à Shaw. Elle ne savait pas non plus si l'idée qu'elle l'eût fait la séduisait ou l'horrifiait. Le mieux était peut-être qu'elle s'en assurât et dans le cas contraire, qu'elle prît, rapidement, les devants. Après tout, c'était ce qu'elle avait fait trois ans auparavant. Qui sait quand Shaw se serait décidé à l'entreprendre si Root n'avait pas précipité les choses. Et puis... qui ne tente rien...

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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :


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Raiders : Unité de forces spéciales au sein de l'USMC.

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Le rêve de la femme du pêcheur (Ama – la pêcheuse de perles- et la pieuvre) : Hokusaï n'avait pas donné de nom à son œuvre.

Dans l'imaginaire l'œuvre est une illustration d'une ancienne légende japonaise, la légende de Tamatori (ou de Ama).

A l'époque Tang, l'Empereur de Chine envoie en cadeau au chef de clan Fujiwara no Kamatari (614 – 669) , trois magnifiques trésors. Au cours de la traversée, l'un d'entre eux, une perle, est volé par le roi dragon des mers, Ryujin. Le fil de Kamari part à la recherche de la perle. Au cours de son périple, il rencontre une pêcheuse de perle, Ama et l'épouse. Par amour pour son mari et pour le fils qu'il lui a donné, Ama s'engage à retrouver la perle. Après bien de recherches infructueuses, elle trouve le palais du roi dragon. Un palais endormi (par de la musique a priori). Elle récupère la perle, mais le roi se réveille et la prend en chasse avec ses monstres marins. La jeune femme va être rattrapé. Parce que la perle est lourde et/ou que le roi-dragon ne supporte pas le sang humain, elle s'ouvre la poitrine avec son couteau de pêche et y cache la perle. Elle réussi à s'échapper. La perle est sauvée, mais la jeune femme meurt de ses blessures. La princesse Ama (ou Tamori) est vénérée pour son dévouement et son sacrifice.

Donc, le Rêve de la femme du pêcheur, ne représente ni un rêve ni une femme de pêcheur.

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L'idée du viol est issus des interprétations occidentales écrites au XIXe siècle (Edmond de Goncourt entre autres). D'autres interprétations (modernes) parlent de nécrophilie animale... Je vous laisse en penser ce que vous voulez, mais je ne partage pas vraiment cette opinion.

Hokusaï aurait accompagné sa gravure d'un texte qui faisait dire à la pieuvre : « Viens, je t'emmène au palais sous-marin de Ryujin. » et dans lequel, les deux amants éprouvaient un plaisir partagé.

Le thème est curieusement populaire, on trouve même une page facebook (en français) entièrement dédiée à la pieuvre et l'humain (les combinaisons érotiques impliquent parfois des hommes).

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Jean-Philippe Grainville s'est amusé à écrire ce qu'on pourrait appeler une fanfiction à partir de l'œuvre d'Hokusaï :

Le baiser de la pieuvre, ed. Seuil 2010, Paris.

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À noter que les pêcheuses de perles, plongent seulement vêtues d'un cache-sexe et d'un foulard, leur nudité est donc banal au yeux d'un japonais.

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Traduction :

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Меня это заебало ! : Fais chier ! (c'est bien plus vulgaire que cela a priori)

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