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Chapitre XXIII
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La télévision marchait. Des cris stridents, des voix haut perchées, une intonation qui accentuait les dernières syllabes de manière ridicule, de la musique sautillante : quelqu'un regardait un dessin animé.
Alma.
Le volume à fond, ce qui indiquait l'absence de Shaw.
Le souffle court, Genrika s'arrêta, elle s'appuya contre le mur et grimaça. Se déplacer et descendre les escaliers sur un pied après une si longue immobilisation, relevaient de l'exploit. Elle craignait surtout de tomber. Shaw ne lui pardonnerait pas. Le docteur Shaw. Un médecin compétent, prévenant et exigeant. Trois adjectifs qui définissaient ses qualités de médecin, d'entraîneur, de professeur, de joueuse d'échecs, mais aussi, Genrika n'en doutait pas, de soldat, d'officier, de tueuse, d'agent secret ou de tout autre rôle que Shaw acceptait de remplir. Shaw n'était pas une personne, elle était son devoir, sa mission. Un robot. On changeait la carte de l'officier pour celle de médecin et hop, le robot accomplissait sa tâche avec la même efficacité que l'officier l'avait remplie quelques instants plus tôt. Genrika l'eût préféré moins compétente et plus humaine.
Du moins, ce matin.
Parce que Sam Edwards manquait à Jen Edwards. Ou que Genrika eut aimé que Jen et Sam Edwards existassent réellement. Dans la tête de Shaw.
Mais cette abrutie lui avait ramené sa mère. Cette Yulia Zhirova.
Genrika aimait sa mère, mais elle en avait fait son deuil. Depuis longtemps. Depuis que les roues de l'avion qui l'emmenait aux États-Unis avec son grand-père avaient quitté le sol russe. Par le hublot, elle avait regardé les bâtiments rapetisser, les gens disparaître, puis le patchwork des champs, le fil tenu de la Moskova. L'avion avait traversé les nuages, la Russie avait disparu. Genrika prenait l'avion pour la première fois. Elle serrait la main de son grand-père.
— Adieu, l'avait-elle entendu murmurer.
Elle avait tourné la tête. Il s'essuyait les yeux d'un revers de la main.
— On ne reviendra jamais ?
— Non.
— Et maman ?
Les larmes étaient réapparues et le vieil homme avait secoué la tête.
— Elle est morte ?
— Je suis désolé, Genka.
Sa mère n'était pas morte, mais c'était pareil. Et voilà que Shaw venait de la ressusciter. Sans se préoccuper de ce que Genrika en penserait. Pas parce qu'elle se moquait de ses sentiments, mais parce qu'elle n'avait pas pensé aux conséquences que ce retour inopiné pourrait entraîner. Shaw était nulle dans ce domaine-là. La jeune fille soupira et entreprit de finir sa descente.
Elle ne s'était pas trompée, Alma regardait un dessin animé à la télévision et Shaw n'était pas présente. Shaw ou qui que ce fût d'autre.
— Hola, Alma.
— Gen ! cria la petite fille ravie. Tu peux marcher ?
— Ouais.
L'enfant battit des mains.
— Il n'y a personne ? demanda Genrika.
— Maman est partie avec Anamaga.
— Et les autres ?
— Je ne sais pas, je ne les ai pas vues.
— Maria t'a laissée seule ?
— Elle m'a dit qu'elle voulait parler à Sam et que cela ne me concernait pas.
Donc Shaw était sortie et Root se trouvait quelque part dans la maison. Elle pouvait peut-être... Elle se rendit à cloche-pied dans la cuisine. Alma se précipita pour lui apporter son aide.
— Tu as mangé, Alma ?
— Oui.
Comme si Maria aurait laissé sa fille sans manger, se désola Genrika.
— Je me prépare un chocolat, tu en veux un aussi ?
— Un choco-Root ?
— Euh...
— J'aime bien ses chocolats.
— Elle m'a appris à les faire.
— Oh... Pourquoi n'en as-tu jamais préparé avant ?
— Ben, je n'y ai pas pensé.
Genrika n'avait surtout jamais pris le temps de s'y coller. Pressée d'aller au plus vite : du lait, de la poudre industrielle et c'était prêt.
— Si tu fais un choco-Root, j'en veux.
— Et si je n'en fais pas ?
— Je n'en veux pas.
— Okay, alors deux choco-Root, deux ! clama Genrika à la plus grand joie d'Alma.
L'enfant resta avec elle, grimpa sur la chaise et demanda à Genrika l'autorisation de remuer le chocolat dans la casserole.
— Root me laisse toujours le faire. Sam aussi.
Alma avait de la chance.
Une fois sa tasse servie, elle demanda l'autorisation à Genrika de l'emporter au salon et de boire son chocolat devant la télévision.
— C'est chaud, la mit en garde Genrika.
— Je ferai attention.
La petite enferma la tasse entre ses mains et rejoignit le canapé d'un pas prudent. Très prudent. Elle faisait une pause entre chaque pas et s'immobilisait dès que le liquide bougeait dans la tasse.
— Pose ta tasse avant de t'asseoir, lui conseilla Genrika.
L'enfant s'exécuta et la télévision se remit à hurler.
Genrika se détendit. Un peu. Elle avait besoin d'un conseil. D'encouragements.
Juliette.
Elle pianota sur son cellulaire :
— T la
— Oui
— Je peux te foner
Son téléphone sonna en guise de réponse.
— Tu veux quoi ? demanda Juliette.
— Parler à ma mère.
— Ta vraie mère ?
— Je n'ai qu'une mère, Juliette.
— Ben, d'après ce que tu racontes, je n'en suis pas si sûre.
Un point pour Juliette.
— Je veux parler à ma vraie mère.
— Qu'est-ce que tu veux lui dire ?
— Je ne veux rien lui dire, je veux qu'elle me parle.
— Gen, tu parles de Yulia ou de Sameen ? demanda facétieusement Juliette.
— Ce que tu peux être épaisse, grommela Genrika.
— Je ne suis pas épaisse, tu me dis toujours que Sameen t'achale, que c'est une handicapée sentimentale, qu'elle t'a abandonnée et qu'elle ne communique pas mieux qu'un bloc de béton. Je me pose des questions c'est tout.
— Sameen m'achale, confirma Genrika. Mais là, je veux parler à Yulia.
— Tu devrais parler à Sameen.
— Oui, ben, pas à c't'heure, s'énerva Genrika.
— Et tu veux qu'elle te parle de quoi ta vraie mère ?
— De ses projets. De ce qu'elle compte faire.
— Elle est où ?
— Dans la petite villa, je suppose.
— Tu es chez toi ?
— Oui
— Tu vas y aller comment à la petite villa ?
— Comment veux-tu que j'y aille ?
— Tu marches ?! s'enthousiasma Juliette.
Genrika doucha ses espoirs de la revoir bientôt sur la glace. De la revoir tout court :
— Il doit y avoir une paire de béquilles quelque part.
— C'est loin ?
— À une demi-heure de marche.
À Laval, Juliette fronça les sourcils. Elle passa la tête derrière un pilier. Si un surveillant la surprenait en train de téléphoner, elle écoperait d'un avertissement, d'une heure de colle, d'un mot sur son carnet et d'un savon à la maison. Si elle ne voulait pas rater le prochain entraînement, ce n'était pas le moment. Ses dernières notes avaient excité la vindicte de sa mère.
Valérie Pomerleau tolérait encore ses entraînements, mais elle avait privé sa fille aînée de sorties et elle venait chercher son ordinateur et son téléphone tous les soirs à vingt-et-une heures. Une punition inutile. Genrika lui avait cédé un téléphone de rechange quand elle avait appris que sa mère lui confisquait régulièrement le sien. Un smartphone qu'elle lui avait configuré pour être invisible sur le wi-fi partagé de la famille Pomerleau. Quant aux punitions, Juliette s'en moquait.
Elle avait une vie de merde. Elle n'avait pas vu Xavier depuis le Parc d'Oka, elle n'avait pas vu Jen depuis qu'elle était rentrée chez elle, elle dormait mal, ses parents attendaient qu'elle leur parlât de ce qu'elle avait vécu à Oka et comme elle ne parlait pas, ils s'étaient focalisés sur ses résultats scolaires.
Elle s'était engueulée avec sa mère, son père s'était fâché, elle ne supportait plus Gabrielle et elle trouvait son petit frère stupide. Gen était sa seule consolation.
Elle pensa à Élisa. Pourquoi est-elle partie ? Ses entraînements lui manquaient. La jeune femme lui manquait. Root n'avait pas eu l'occasion de lui offrir son poster, mais Juliette possédait toujours le tirage qu'elle avait effectué d'après une photo publiée sur la toile. Elle l'avait changé de place. Elle l'avait affiché de façon à ce qu'elle eût simplement à lever les yeux de son ordinateur pour le voir. C'était déprimant. Mais ce n''était pas le moment de s'épancher sur Gen. Elle n'avait pas le temps et Gen l'avait appelée pour une raison précise.
— Tu ne sais pas quoi, Gen ? Tu devrais leur parler à toutes les deux. Tu veux rester avec Yulia ?
— Tu sais bien que...
Juliette balaya ses explications.
— Tu veux ou tu veux pas ?
— Non, mais...
— Y a pas de mais, et si ça se trouve, elle ne veut même pas vivre avec toi.
Genrika avait terriblement besoin qu'on la rassurât :
— Tu crois ?
— Avec un peu de pot.
— Oui, mais si Sameen...
— Sameen, on s'en fiche, Root ne te laissera jamais tomber.
— …
— Tu n'as plus confiance en elle ? Elle t'a dit quelque chose ?
— Non, mais...
— Arrête, Gen. C'est ta tutrice, elle restera avec toi.
— Et si elle préfère Sameen ?
Qu'est-ce que Gen lui racontait ?
— Comment ça si elle préfère Sameen ?
— Ben...
Les rouages s'enclenchèrent :
— Elles sont ensemble ? demanda Juliette un peu abasourdie.
Genrika n'avait jamais parlé des rapports qu'entretenaient Shaw et Root avant que la première ne disparût. Elle s'était étendue sur Shaw de long en large, parce que Shaw occupait une bonne partie de ses pensées, parce que Juliette lui avait posé des milliers de questions sur ce médecin au franc-parler qui ne cachait pas que les parents étaient parfois chiants. Cette femme que connaissaient Root, Élisa, Maria, les policiers américains, Alma. Cette femme qui était capitaine dans l'armée. Et par-dessus tout, cet officier qu'Élisa admirait et dont Genrika ne voulait pas parler.
Genrika avait esquivé ses questions, Juliette avait insisté. Les deux jeunes filles passaient des heures au téléphone, elles avaient échangé des confidences, des aveux, puis des secrets. Parfois, futiles, parfois honteux. La distanciation imposée par le téléphone les avaient tout d'abord gênées, puis elle avait libéré leur parole. Celle de Genrika.
L'attaque au parc d'Oka les avait rapprochées. Juliette avait changé l'orthographe du nom de son ami, elle avait promis de ne jamais dire à personne que Sameen Shaw, que tout le monde croyait morte, était bien vivante et qu'elle l'avait rencontrée. Qu'Alice Cormier n'était pas Canadienne et qu'elle ne s'appelait pas Alice Cormier. En revanche, elle avait refusé de croire qu'elle n'était pas écrivain. Juliette avait acheté ses deux premiers livres, elle les avaient lus. Gabrielle et son père aussi. Juliette avait adoré :
— Elle écrit super bien, Gen.
— Si c'est elle qui écrit.
— Tu n'as lu aucun ses romans, tu ne peux pas savoir.
— Je ne l'ai jamais vu écrire.
— Tu n'es pas toujours derrière son dos et beaucoup d'écrivains écrivent la nuit. T'es nulle de ne pas vouloir lire ses livres.
L'un des rares sujets de discorde entre les deux adolescentes.
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— Tu ne m'as jamais dit que Root aimait les femmes.
— Elle aime Sameen, c'est différent.
— Tu ne m'as jamais dit qu'elle aimait Sameen.
— Tu ne connaissais pas Sameen.
— Oui, mais maintenant, je la connais et tu ne m'as jamais dit qu'elles étaient ensemble.
— Elles l'étaient avant. Maintenant, je ne sais pas.
— Elles s'aimaient vraiment ?
— Oui.
— Sameen est vraiment bizarre, dit pensivement Juliette.
Genrika eut un rire amère.
— Ça se voit que tu ne la connais pas.
— Elle n'est pas bizarre ?
— À ton avis ?
— Elle est bizarre.
— Ouais.
— Et comme tu es bizarre toi aussi, ricana Juliette. Tu t'es dit que ce serait bien de passer ta vie avec une personne aussi bizarre que toi, ou même plus bizarre si c'était possible ?
— Très drôle.
— Ça va sonner, Gen. Va parler à ta mère, mais ne pars pas seule.
— Ouais, je vais demander à Sameen de m'accompagner.
— Ah, bon ? demanda Juliette avec une candeur désarmante.
Genrika s'esclaffa et la traita d'idiote.
— Tu es trop débile, ronchonna Juliette. Je ne veux pas que tu crèves toute seule dans les bois, c'est tout.
— J'ai un téléphone.
— Fais comme tu veux, ça sonne, je te rappelle ce soir.
— Juliette ? l'interpella Genrika avant que son amie ne raccroche.
— Oui.
— Ça va comment en classe ?
— Si on te le demande...
Et elle coupa la communication, sauta sur ses pieds, et se précipita rejoindre sa classe. Elle glissait son téléphone dans sa poche quand une voix tonna dans son dos :
— Mademoiselle Pomerleau.
Tabernake... Le directeur.
— Monsieur.
— Tu es en retard.
— …
— Ton téléphone, dit-il en tendant la main.
Juliette le retira de sa poche et le donna au directeur.
— Je suis déçu, Juliette. Tu as fait un très bon premier trimestre, tu avais bien commencé le second et puis, tu as repris tes mauvaises habitudes. Tes notes sont en chute libre. Je te cherchai pour en parler avec toi et je te trouve en train de téléphoner.
— C'était urgent, monsieur.
— Tes parents ?
Comme si ses parents étaient les seules personnes à pouvoir la joindre d'urgence.
— Non.
— Un ami ?
Le ton signifiait un chum. Juliette eût bien voulu.
— Une amie du hockey.
— Celle qui se trouvait avec toi au parc d'Oka ?
Tout le monde était au courant. Juliette avait d'abord trouvé que c'était sympa de bénéficier de l'attention des élèves et de la compassion de ses professeurs, mais elle avait vite déchanté. Les profs se montraient lourdingues, et les élèves, avides de détails croustillants et de ragots. Les journaux avaient parlé de quatre adolescents. Deux filles et deux garçons. Juliette sortait avec Xavier Deschênes. Couchait avec Xavier Deschênes avait sournoisement précisé une fille qui en pinçait pour le garçon. Les plaisanteries avaient suivi, pas très fines. Xavier se débrouillait pour l'éviter et elle s'en prenait plein la gueule. Elle surprenait parfois le mot plote murmuré dans son dos.
Pour une nuit. Pour une seule et unique fois. Avec un garçon qu'elle aimait. Le mépris et les propos salaces des assassins n'avaient pas suffi au ciel, elle essuyait maintenant celui de ses camarades.
— Oui.
Le directeur la regarda attentivement.
— Il faut que tu reprennes, Juliette. Tu dois absolument réussir ta fin d'année si tu ne veux pas redoubler ou être orientée en technique.
Il posa les yeux sur le téléphone de la jeune fille, les releva sur elle et le lui rendit.
— La prochaine fois, tes parents viendront le chercher dans mon bureau. C'est bien compris ?
— Oui, monsieur.
— Va rejoindre ta classe.
Juliette eut une pensée pour Genrika. Elle venait de lui sauver la vie et sa saison de hockey. Sa mère ne possédait pas l'âme miséricordieuse du directeur. Elle ne lui aurait pas pardonné un détour au lycée. Genrika avait peut-être ruiné sa vie et ses amours, mais c'était d'abord, et avant tout, sa meilleure amie.
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Genrika n'avait rien à reprocher à Juliette, mais une heure plus tard, elle la louait pour sa sagesse. La distance entre la villa du lac de la Prune et la villa du Petit lac Contois lui avait toujours paru courte. Parce qu'elle ne l'avait jamais parcourue en béquilles au mois d'avril. Elle avait sauté comme un cabri lors des huit cents premiers mètres, Alma courrait devant, derrière, à côté, et s'extasiait de sa vélocité. Mais les béquilles n'étaient adaptées ni aux terrains accidentés ni à la neige. Surtout pas à la neige. Genrika avait glissé plusieurs fois, elle s'était très vite fatiguée et elle avait fini par s'étaler de tout son long. En hurlant de douleur. Elle aurait pleuré de rage et de souffrance si Alma ne s'était pas trouvée avec elle.
— Gen ! s'affola Alma.
— Ça va, la rassura Genrika.
Ça n'allait pas du tout. Elle tenta de se relever. La douleur la maintint à terre et l'aide maladroite et affolée d'Alma ne lui fut d'aucun secours. La petite fille s'accroupit.
— Tu as mal ?
— Mmm.
Alma ne réfléchit pas trente secondes. Maria lui avait inculqué des notions élémentaires de survie depuis qu'elle était en âge de les comprendre. Si un danger la menaçait, Alma devait d'abord se mettre en sécurité, ensuite appeler sa mère. Aucun danger ne la menaçait, elle pouvait donc passer directement à la seconde étape :
— Appelle Mama.
L'idée d'enfer ! Maria se trouvait avec Shaw. Si celle-ci apprenait que Genrika s'était levée sans autorisation et qu'elle était partie se promener en forêt, Genrika envierait sa mère à Juliette.
— Appelle, Sam, enchaîna Alma.
— Non.
— Root.
— Non.
— Gen, tu ne peux pas te lever, tu es blessée et je ne peux pas te porter, la raisonna l'enfant.
Alma n'avait pas tort. Cette enfant renfermait trop de sagesse pour son âge. Que faire ?
— Et Alexeï ? suggéra Alma.
L'idée n'était pas mauvaise. Sauf que...
— Je n'ai pas mon téléphone, Alma.
L'enfant resta bouche-bée. Genrika avait sciemment laissé son téléphone à la villa. Puisque Alma l'accompagnait, elle n'en avait pas besoin. Elle l'avait glissé dans un placard, derrière un faitout. Elle ne voulait pas qu'on la trace. Elle ne voulait pas que Shaw apprît qu'elle que sa patiente avait bravé ses recommandations qui, dans la bouche de Shaw, équivalaient à des ordres et des interdictions. Root avait configuré son téléphone et l'avait mise en garde de le reconfigurer derrière elle. Genrika s'en était abstenu. Samaritain l'avait tracée une fois, Root était au Niger et la jeune fille avait eu très peur. L'attaque au parc d'Oka lui avait confirmé que prendre l'IA maléfique à la légère entraînait des catastrophes. Et des morts. Personne n'était mort de leur côté, mais une dizaine d'hommes avaient payé de leur vie une erreur que Genrika avait commise au mois de novembre, et elle avait mis des gens en danger. Sameen avait sauvé tout le monde, mais le sang avait coulé.
Le téléphone n'en représentait pas moins un fil à la patte dont Genrika aimait bien parfois se débarrasser. Elle n'avait pas reconfiguré son téléphone, elle ne s'en était pas procuré un deuxième alors, quand elle désirait un peu d'intimité, elle le laissait loin d'elle. Comme aujourd'hui.
— Mais on va faire quoi ? se désola Alma.
— Le Petit lac n'est pas loin.
L'enfant s'illumina :
— Je vais aller chercher Alexeï, il est fort, il pourra te porter.
Genrika se pinça les lèvres.
— Je ne vais pas me perdre, Gen. Je suis déjà allée là-bas et je n'ai qu'à suivre la route.
— D'accord, mais...
— No te preocupes.
Alma se pencha et l'embrassa sur la joue.
— Volveré pronto.
— Ne cours pas, Alma. Et sois prudente.
Alma lui adressa un signe de la main. Genrika la regarda s'éloigner le cœur serré.
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— Tiens ta droite, Aliocha.
Le géant grimaça. Anna ne portait pas ses coups, mais elle touchait, et pas toujours très gentiment.
— Si tu me ménages, tu prendras encore plus de coups, le prévint la jeune femme.
— …
— Tu me ménages, Alexeï.
— Tu as maigri, je ne voudrais pas te casser.
Pour toutes réponses, Anna attaqua.
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Ils s'astreignaient à des entraînements tous les jours. Musculation, cardio, étirements, exercices de martiaux, maniement des armes. En solo ou ensemble, et se réservaient vingt minutes pour un affrontement libre. Ils occupaient le reste de leur temps libre selon leur bon plaisir. Anna disparaissait de longues heures en forêt. Alexeï l'accompagnait parfois, pour marcher, ou observer la faune. Il cuisinait et ils se partageaient les autres tâches domestiques : corvée de bois, ménage, réparation en tout genre.
La villa possédait une belle bibliothèque et ils en profitèrent, aussi bien pour se détendre que pour parfaire leur maîtrise de l'anglais. Anna chantait le soir. Alexeï l'écoutait. Charmé.
Il s'était pris un jour à l'accompagner discrètement en tapant sur le bois de son siège entre ses jambes écartées. Anna avait posé ses yeux sur lui. Il s'était excusé d'un air penaud. Elle s'était interrompue :
— Non, continue, lui avait-elle dit.
Son regard électrique s'était voilé. Il avait pensé à Chouvaloff. Quelle piètre figure, Alexeï faisait, face à lui. Le tireur d'élite était un joueur accompli de balalaïka. Il accompagnait Anna quand elle chantait. Des soirées magiques. Alexeï se sentait grossier et inculte. Inutile.
— Tu en fais une tête, avait remarqué Anna.
— Il te manque ?
— Qui ?
— Fédor.
Anna n'avait pas répondu tout de suite. Alexeï ne savait plus quoi dire. Il avait eu peur qu'elle ne le crût jaloux.
— C'est grâce à lui que j'ai quitté le SVR et il jouait bien de balalaïka. Quand il est mort, j'ai perdu un camarade, un ami même si nous n'étions pas très proches, et un musicien que j'appréciais. Fédor savait accorder son jeu à mes humeurs. J'aimais dialoguer avec sa balalaïka.
Elle n'avait rien ajouté d'autre. Elle avait recommencé à chanter. Un chant déchirant. Alexeï avait recommencé à taper doucement sur son siège. Le chant achevé, elle l'avait dardé de son regard froid.
— Yulia est ici ?
— Non, elle est partie à la villa de la Prune.
Anna s'était levée, elle s'était approchée. Elle avait enjambé le géant et s'était assise sur ses genoux. Elle avait passé ses doigts dans ses cheveux. Il osait à peine respirer. Elle l'avait embrassé. Elle était renversante. Il avait refermé ses bras sur elle, posé ses mains bien à plat dans son dos. Il n'arrivait toujours pas à réaliser que c'était elle qui l'embrassait, qui l'aimait, qui lui empoignait les cheveux à pleines mains, qui gémissait sur sa bouche. Elle s'était redressée, toujours aussi sérieuse, le regard toujours aussi indéchiffrable, mais les joues un peu plus rouges qu'elles ne l'étaient d'habitude.
— Je ne voudrais pas que Yulia rentre à l'improviste, s'était-elle excusée.
Elle s'était levée, elle était partie, le laissant pantelant de désirs et d'émotion. Elle était soudain revenue sur ses pas, elle avait froncé les sourcils et croisé les bras sur sa poitrine.
— Aliocha...
Il avait balbutié comme un gamin. Elle lui avait tourné le dos. Il l'avait suivie. Dans leur chambre. Une chambre lambrissée de bois foncée qui alliait confort et rusticité. Il avait fermé la porte. Elle l'attendait debout, tranquille, un léger sourire flottait sur ses lèvres.
— Tu as l'art de me faire languir, lui avait-elle dit d'une voix sans timbre.
— Tu as l'art de me troubler, Anna.
Son regard avait brillé. Elle avait fait un pas vers lui. Elle avait passé ses bras autour de son cou, leurs lèvres s'étaient une nouvelle fois trouvées. Il l'avait serrée contre lui. Pas trop fort, jusque ce qu'il fallait pour sentir son corps épouser ses formes. Quand il avait voulu plus, il l'avait commencé à la déshabiller, il l'avait entraînée vers le lit, ils étaient tombés dedans, et ils s'étaient perdus l'un dans l'autre. Anna était silencieuse, Alexeï parlait pour deux, se déclarait pour deux, gémissait et grognait pour deux. Sans honte. Parce qu'Anna exprimait tout ce qu'il disait ou ce qu'il ressentait, avec son corps. À travers ses gestes, ses mouvements, ses baisers, sa sensualité renversante, dénuée d'entraves. Ou presque. Il était à son écoute, il avait senti des réticences, elle avait parfois dit « non », il n'avait jamais insisté. Anna avait passé trois mois dans une colonie rouge, elle ne lui avait pas tout raconté, mais il savait qu'elle avait été battue, torturée et violée, parce que dans ces prisons tout le monde l'était. Comme l'avait été Yulia Zhirova, Sameen Shaw et Anna.
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Une gifle claqua.
— Tu rêvasses, Aliocha.
Une deuxième. Sur l'autre joue. Il grogna. Doublement, quand le pied d'Anna l'atteignit à la cuisse. Il fonça avant qu'elle n'eût retrouvée ses deux appuis. Il l'attrapa à bras-le-corps. L'impact les propulsa deux mètres plus loin. Anna se débattit, mais c'était trop tard, face à Alexeï, elle ne pouvait prendre le dessus qu'en se montrant plus vive, plus rapide, et plus technique. Au corps à corps, le rapport de forces était inégal. Alexeï était plus grand, plus lourd, plus fort. Il la retourna comme un blini dans une poêle et l'immobilisa par une clef de bras. Elle tapa le sol du plat de la main. Il relâcha doucement sa prise et lui posa la main derrière le dos. Un combat n'était fini que quand ils se saluaient, pas avant.
— Alesseï !
Les deux Russes tournèrent la tête dans la même direction. Alma se précipitait à leur rencontre de toute la vélocité de ses petites jambes. Le cœur glacé d'appréhension, Alexeï partit à sa rencontre. Anna bondit sur ses pieds, courut à ses affaires.
Alma avait galopé tout le long du chemin. Comment eût-elle pu suivre les recommandations de Genrika, marcher alors que son amie gisait blessée dans la forêt ? Elle était tombée deux fois. Elle avait déchiré son pantalon et elle s'était écorché les genoux, heureusement, elle portait des gants. Borkoof enleva l'enfant dans ses bras :
— Alma qu'est-ce qui se passe, qu'est-ce que tu fais toute seule ici ?
— C'est Gen, elle est tombée, elle ne peut plus marcher. Il faut que tu viennes la sauver.
— Elle est où ?
— Sur la route. Vite, Alesseï.
L'enfant gigotait dans ses bras. Anna se retrouva à leurs côtés, un Sig-Sauer pendait au bout de son bras. Elle avait entendu la réponse de l'enfant :
— Je vais chercher la voiture.
Alma ne voulut pas attendre. Elle demanda à Borkoof de la poser par terre, lui prit la main et le tira en direction du chemin.
Anna les rattrapa deux cent mètres plus loin. Elle s'arrêta. Alexeï monta et installa Alma sur ses genoux. Genrika les attendait sept-cent mètres plus loin. Elle avait rampé jusqu'au bord de la route et s'était adossée contre un arbre, une béquille auprès d'elle. Anna se pencha vers la banquette arrière pour y prendre la trousse de secours qui s'y trouvait en permanence. Alma ouvrit la portière, sauta à terre et pressa Borkoof de la suivre.
Le géant s'agenouilla devant la jeune fille. Elle lui grimaça un sourire et remercia Alma.
— Sameen sait que tu es partie te promener ? demanda une voix glacée.
Genrika leva la tête vers Anna.
— Tu aurais dû nous appeler, Genrika, fit gentiment Borkoof. Nous serions venus te chercher.
— Raconte ce qui t'es arrivé et de quoi tu souffres, exigea Anna. Je ne veux pas te bouger si c'est pour aggraver ton état.
— Je me suis fait mal et je... euh, je suis fatiguée.
Anna lui toucha les mains et le front, elle prit son pouls et vérifia qu'elle ne saignait pas.
— Tu souffres d'hypothermie.
— Je me suis bien couverte et ça ne fait pas longtemps que je vous attends.
— Tu es convalescente et tu avais perdu beaucoup de sang. Marcher avec des béquilles sur une route carrossable fatigue, tu es partie sans téléphone et tu as emmené une enfant de cinq ans avec toi. Tu ne t'es pas montrée très maligne. Cette fois.
Genrika leva les yeux sur la grande Russe. Elle lui avait asséné des vérités et la jeune fille se désolait de sa bêtise et de son imprudence. Pourtant ses deux derniers mots... Anna lui adressa une moue complice. Un rappel de leur seconde rencontre.
— Tu avais mieux calculé les risques, ajouta la jeune femme. Tu venais nous voir ?
— Je voulais voir Yulia.
— Tu peux l'emmener, Alexeï.
Le géant souleva Genrika dans ses bras, Anna récupéra les béquilles. Elle ne s'était pas montrée très maligne, mais elle n'était pas complètement stupide, elle avait pensé à se munir d'une arme en cas de danger. Une arme dérisoire au vu de son état, mais une arme quand même.
Genrika éveillait sa sympathie. Son histoire, son intelligence, son courage. Mais aussi ses retrouvailles compliquées avec sa mère. Genrika était une victime collatérale. Une de ces victimes collatérales dont tout monde se moque. Ces victimes qu'on oublie. Qu'on sacrifie avec indifférence. Qu'on regrette parfois avec hypocrisie. Pour le bien commun, pour la grandeur de l'État. Yulia avait été arrêtée et condamnée, mais elle avait laissé un père et une fille derrière elle.
Anna avait fait des recherches. Sergueï Zhirova, avait intégré le KGB en 1967, il avait opéré en Asie du sud-est, au Proche-Orient, en Afrique, réussi quelques belles opérations qui lui avaient valu d'obtenir de l'avancement et d'être décoré de l'ordre de Lénine. La Perestroïka avait porté un coup à sa carrière d'agent infiltré, il avait été mis au placard, dans un bureau à Moscou, chargé d'analyser les données. Mis à la retraite avec les honneurs en 2000.
Il s'était marié en 1975 avec un agent du KGB, Natalia Petrovna. Probablement rencontrée en Thaïlande. Yulia était née quatre ans plus tard. Natalia Petrovna était décédée en 1988, officiellement d'un cancer du pancréas. Son dossier, conservé dans les archives, racontait une autre histoire. Natalia Petrovna se trouvait en poste en Irak. À Kirkouk. Les Pasdarans iraniens soutenus par les Kurdes avaient lancé une offensive sur le nord du pays. La jeune femme avait été dénoncée aux militaires iraniens. Moscou, pour une fois alliée aux occidentaux, soutenaient comme eux le régime de Saddam Hussein. Natalia Petrovna avait été exécutée, accusée, à raison, d'espionnage et de sabotage à la solde des démons irakiens et de leur alliés soviétiques.
Yulia avait suivi une scolarité de pensionnaire, jusqu'à ses dix ans. Ensuite, elle avait vécu avec son père jusqu'à la fin de ses études secondaires. Il l'avait laissée voler de ses propres ailes quand elle était rentrée à L'université.
Peu avant la naissance de Genrika, Sergueï avait quitté sa retraite à la campagne pour venir s'installer avec sa fille et prendre soin de sa petite fille. L'appartement de Solntsevo avait abrité trois générations de Zhirova. Anna devinait qu'elles y avaient vécu en harmonie. L'arrestation de Yulia en 2009 avait fait voler en éclat la famille Zhirova. Yulia avait été jetée en prison, Genrika, dans un foyer pour délinquants.
Sergueï Zhirova s'était démené pour récupérer sa fille et sa petite fille. Il avait arraché Genrika à l'administration russe, mais il n'avait rien pu faire pour sa fille. Ses tentatives avaient attiré la suspicion. Fouilles, arrestations, interrogatoires s'étaient succédés pendant un an. Découragé, sans espoir, peut-être épuisé, il était parti. Il avait abandonné sa fille. Il ne lui aurait servi à rien de rester. En tant qu'ancien agent des services secrets, il savait qu'il ne la ferait jamais sortir de prison, que la peine, incompressible, requise à perpétuité contre elle était définitive. Le grand-père et la petite fille s'étaient envolé pour refaire leur vie ailleurs, en Occident.
L'histoire de Yulia rappelait à Anna l'histoire de ses grands-parents arrachés à leurs familles, à leur amis, à leur vie et à leur terre natale, pour des crimes dont ils étaient innocents. Mais eux, au moins, étaient partis ensemble, ils avaient été logés dans une maison. Ils avaient travaillé dur, mais ils n'avaient pas été battus, violés et torturés. Ils avaient emmené dans leur exil leur premier enfant et ils en avaient eu d'autres. Yulia avait perdu sa fille. Genrika avait perdu sa mère.
Anna portait en elle l'amour de sa famille, l'amour de son père, de son frère, de ses sœurs et de sa mère. La mort de Natalia l'avait durement affectée, que serait-elle devenue si, à six ans, on lui avait retiré sa mère, si à huit ans, elle s'était retrouvé sans famille, obligée de survivre sans aide dans un pays étranger ?
Genrika avait grandi seule. Sameen l'avait sauvée d'un gang, un milliardaire l'avait prise sous sa tutelle, placée en pension dans établissement scolaire prestigieux. Anna ne gardait pas un mauvais souvenir de ses années de pensionnat, mais, contrairement à la jeune fille, Anna rentrait chez elle pendant les vacances. On l'attendait. Personne n'attendait Genrika quand elle était en pension. Elle ne rentrait pas chez elle durant les vacances, elle partait en camps ou restait dans l'établissement. Comme si ce n'était pas suffisant, Samaritain l'avait prise en chasse. Anna et ses camarades l'avaient prise en chasse. Sameen l'avait sauvée. Une deuxième fois. La jeune fille avait été installée à la villa de la Prune et, quand Sameen était partie, elle était restée vivre avec Root.
Toutes les victimes de Samaritain, excepté Natalia et ses camarades russes, avaient été proches de Sameen. Elles avaient toutes compté dans sa vie, et Sameen, d'une façon ou d'une autre, avait compté dans leur vie. Anna jeta un coup d'œil dans son rétroviseur. Jusqu'à quel point Sameen comptait-elle dans la vie de Genrika ? Anna couvrirait la jeune fille. Elle l'aiderait dans la mesure de ses possibilités auprès de Yulia comme auprès de Sameen.
— On lui dira que tu nous as téléphoné et que nous sommes venues te chercher, lui dit-elle en anglais.
Alexeï et Alma se tournèrent vers la grande Russe.
— Sameen sera furieuse si elle apprend que tu es partie avec Alma et des béquilles dans la forêt, expliqua Anna. Si tu lui dis que tu m'as appelée, elle s'en prendra à moi, je saurai m'expliquer avec elle.
Un grand silence lui répondit.
— Tu me couvrirais, Aliocha ? lui demanda Anna.
— Oui.
— Alma, tu saurais garder un secret ? Ne pas dire que vous êtes parties à pied, mais en voiture avec moi ?
— Tu veux que je mente ? s'étonna la petite.
La grande russe dégringola dans l'estime d'Alma.
— Je ne veux pas que Sameen soit fâchée contre Genrika, se justifia Anna.
Alma révisa son avis précédant.
— Mama ne veut pas que je mente, dit-elle pourtant.
Anna comprenait Maria Alvarez, et Alma prenait très au sérieux les recommandations de sa mère. Mais peut-être pourrait-elle convaincre la jeune juge de s'allier avec elle et d'ainsi contourner le problème.
— Tu pourrais le dire à ta mère et ne rien dire à Sameen, proposa-t-elle à l'enfant.
Alma se retourna vers Genrika :
— Sam sera vraiment fâchée ?
— Oui, confirma sombrement Genrika.
L'enfant fronça des sourcils, parut peser le pour et le contre.
— Je ne dirais rien, mais seulement si maman est d'accord.
Anna avait bien jugé l'enfant.
— Je l'appellerai et je lui dirai de venir, tu es d'accord ?
— Oui.
— Genrika ?
La jeune fille faillit reprendre la mercenaire sur son prénom. Elle et Yulia étaient les seules à l'appeler Genrika. Mais Anna lui proposait un marché, pas un marché, parce qu'elle ne demandait rien en échange de son mensonge, mais un stratagème qui la soustrairait à la colère de Shaw. Ce n'était peut-être pas le moment de l'embêter avec une histoire de prénom. Cependant, l'idée de mentir à Shaw, la dérangeait. Elle s'était montrée imprudente, elle avait désobéi à une consigne raisonnable. Elle avait surtout désobéi à Shaw. Lui mentir ne contribuerait pas à apaiser sa conscience.
— Sameen n'est pas toujours très accommodante, argumenta Anna.
— Vous croyez ? rétorqua narquoisement Genrika.
— Je n'ai pas envie qu'elle s'en prenne à toi, mais si tu veux lui dire la vérité, je n'y vois pas d'inconvénient.
— Peut-être qu'elle ne dira rien.
Genrika pouvait toujours rêver.
— Elle est toujours très fâchée quand tu fais des bêtises, Gen, intervint Alma.
Elle se souvenait de son accident dans la forêt, de la colère de Shaw. De la gifle qu'elle avait donné à Genrika. Une violence qui se mêlait dans ses souvenirs à la rage qu'avait mis Shaw à détruire l'ordinateur de la jeune fille.
— Je n'aime pas quand Sam est fâchée, elle me fait peur, murmura l'enfant.
— Je propose qu'on ne dise rien tant qu'on ne nous a rien demandé, fit Borkoof d'un ton doux qu'accentuait sa voix de basse et son accent prononcé. Et si Sameen est en colère, que, nous trois, on couvre Gen. Mais seulement si elle est d'accord. Qu'est-ce que vous en pensez ?
Alma approuva avec enthousiasme, Anna et Genrika hochèrent la tête.
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Borkoof porta la blessée à l'intérieur de la maison. Il l'installa dans la chambre restée libre. Anna demanda à s'assurer que la jeune fille allait bien avant de prévenir Yulia de sa visite. Borkoof acquiesça et les laissa seules.
Genrika était allongé sur le dos, pantalon baissé. Anna palpait précautionneusement la cicatrice encore boursouflée. Une cicatrice assez laide en forme d'étoile ou de gros soleil. Si l'état de Genrika l'inquiétait elle appellerait immédiatement Sameen, si elle ne décelait rien de grave, elle attendrait la fin de journée.
— Anna, l'appela Genrika d'une voix étouffée par le coussin sur lequel reposait sa tête.
— Mmm ?
— Vous... Vous connaissez bien Sameen ? lui demanda-t-elle en russe.
— Aussi bien que je peux la connaître après trois mois de prison et trente-six jours de survie extrême, pas plus.
— Elle... Elle vous a parlé de moi ?
Oh.
C'était le moment de montrer à la jeune fille la sympathie qu'elle lui témoignait.
— Je vais t'aider à te retourner.
Elle installa confortablement Genrika sur le lit et elle s'assit à côté d'elle.
— Qu'est-ce que tu veux savoir, Genrika ?
La jeune fille détourna les yeux.
— Rien.
— Sameen n'est pas très bavarde et je ne la connais pas depuis longtemps. Ce que je sais, c'est que Samaritain s'en est pris à toi il y a trois ans, et qu'il y avait une raison pour ça. Ce que je sais aussi, c'est qu'elle est partie seule sauver Yulia. Qu'elle s'était retirée pendant deux ans. Qu'on ne choisît pas de vivre dans une cabane en Sibérie pendant treize mois sans bonnes raisons. Et que, quand elle a décidé de revenir, elle est d'abord partie chercher Yulia. Depuis quand tu connais Sameen, Genrika ?
— Depuis six ans.
— Six ans sans se préoccuper de rien, et tout à coup, elle s'aperçoit que ta mère est en prison, dit-elle pensivement.
— Et alors ?
— Elle est allée la chercher pour toi. Par devoir envers toi.
Genrika eut un rire bref et désabusé.
— Elle t'aime, lui asséna Anna.
Elle lui posa une main sur l'épaule.
— Sameen ne parle pas beaucoup, mais ses actes parlent pour elle. C'est quelqu'un d'attentionné, elle prend soin des gens qu'elle apprécie, elle est généreuse et elle ne laisse jamais tomber personne. Yulia t'a peut-être raconté notre évasion. Je ne crois pas qu'elle t'ait dit du mal de Sameen. C'est impossible de dire du mal d'elle et de remettre en cause ses sentiments, même si elle ne les exprime pas. Réfléchis. Si tu as un jour pensé qu'elle t'aimait, c'est qu'elle t'aime vraiment. Elle ne fera jamais rien contre toi. Même si tu la fait souffrir. Je l'ai tabassée, j'ai été ignoble, elle ne m'a pourtant jamais retiré sa confiance ni son amitié.
Genrika se pinça les lèvres.
— Ce n'est pas parce que les gens n'expriment rien, qu'ils ne ressentent rien, ajouta Anna.
Elle savait de quoi elle parlait. Genrika ne commenta pas. La grande Russe se leva.
— Je vais chercher Yulia ?
— Oui.
— Sois honnête, Genrika. Avec Yulia comme avec Sameen, tu ne pourras que t'en féliciter ensuite. Et si tu veux dormir ici cette nuit, tu es la bienvenue, Alexeï raccompagnera Alma au lac de la Prune.
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Alma voulut rester. Anna téléphona à Maria. La jeune juge s'étonna du départ de Genrika. La grande Russe commença à biaiser. Maria soupçonna une affaire désagréable, elle endossa sa robe de juge et commença à poser des questions. Anna sentit le danger se profiler et prit les devants.
— Venez à la villa, vous vous expliquerez avec Alma.
— Et avec vous ?
Anna avait été son garde du corps, mentir eût été insulter la perspicacité de la Mexicaine.
— Oui.
— J'arrive.
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Les deux Russes lui expliquèrent la situation. Maria les remercia et leur assura qu'ils avaient agi au mieux. Alma réitéra ensuite son désir de rester.
— Une seule nuit, Mama.
— Ça ne vous dérange pas ? avait demandé Maria aux deux Russes.
— Elle peut rester autant de temps qu'elle veut, madame, lui assura Borkoof.
Alma sautillait déjà sur place. Elle adorait Alexeï, Genrika dormait à la villa et elles dormiraient dans la même chambre. Maria accordait depuis longtemps sa confiance aux deux mercenaires russes. De plus, Anna avait conquis le cœur de Sameen, et, dernièrement, la jeune juge devait la vie à Borkoof. Pourquoi aurait-elle émis des réserves ?
— C'est d'accord, tu rentreras demain à l'heure que tu veux, Alma. Si tu veux revenir après je t'accompagnerai. Ça te va ?
C'était parfait. Sa mère était la meilleure des mamans.
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Root frappa à la porte. Un grognement lui répondit. Un jappement. Un aboiement. Au sous-sol, Shaw nettoyait un Herstal F 2000. Elle l'avait démonté, et chaque pièce reposait sur un drap étalé sur la table. Le drap était souillé de graisse et de poussière. Shaw n'en était pas à son premier démontage.
— Tu vérifies tout ?
— Oui.
— Elles sont mal entretenues ?
— Non.
— C'est un compliment ?
— Non, une simple constatation.
— J'aime bien tes constatations.
— Ton fusil de chasse n'était pas propre.
— Je pensais revenir avant. Mais je ne l'aurais pas utilisé sans l'avoir nettoyé et je ne l'avais pas rangé avec les autres pour ne pas oublier.
— J'avais remarqué.
— Rien ne t'échappe jamais, Sameen. Enfin... presque rien.
La ficelle était un peu grosse et Shaw évita de se prendre les pieds dedans. Root se planta devant les armoires ouvertes.
— Qu'est-ce que tu vas t'attribuer comme arme de poing ? demanda-t-elle à Shaw sans se retourner.
— Mon Beretta.
— Celui que je t'avais offert ?
— Oui.
Root le chercha du regard. Elle vit le Smith et Wesson Bodygard, mais elle ne trouva pas le Beretta
— Tu l'as toujours ?
— Je l'ai confié à Letourneur. Il est chez sa mère, j'irai le chercher quand j'aurai le temps
Et quand elle aurait envie de voir du monde.
— Je suis flattée.
— Tu ne devrais pas, c'est une bonne arme, c'est tout.
— Oui, mais c'est moi qui t'en ai fait cadeau.
— Tu sais bien choisir.
— Que de compliments !
— Si tu viens bavasser ou me mettre en boîte, tu peux partir.
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Shaw n'avait pas apprécié la sortie de Genrika. Ni que Maria, Anna, Yulia et Root la défendissent et l'excusassent. Maria avait effectué le gros du travail. Shaw était rentrée tard, Maria lui avait annoncé de but en blanc que Genika était à la maison du Petit lac Contois. Qu'elle voulait parler à sa mère, qu'elle n'avait pas su attendre, qu'elle était partie avec Alma et que les Russes avaient pris soin d'elle. Elle ne lui avait pas laissé l'occasion de protester avant d'avoir terminé. Personne n'avait eu à mentir. Shaw n'avait pas su argumenter face à Maria, et la jeune juge avait même réussi à lui faire reconnaître que Genrika s'était montrée avisée en emmenant Alma avec elle. Une gamine de cinq !
— Tu sais combien Alma est prudente et débrouillarde, avait argué Maria.
Une affirmation que ne pouvait récuser Shaw.
Elle s'était rendue à la villa du Petit lac Contois. Maria avait exigé de venir avec elle. Une fois arrivée, Anna n'avait pas lâché Shaw d'une semelle. Shaw lui avait jeté des regards noirs durant les soins, Anna avait fait mine de rien voir. Et puis, Genrika lui avait demandé pardon.
— Mais je voulais parler à Yulia, c'était important.
— Tu aurais dû m'appeler. Je serais allée la chercher.
Shaw se détourna pour ranger ses affaires. Genrika lança des regards d'intelligence à Anna. La grande Russe invoqua le repas à préparer, elle invita Shaw à dîner. Shaw grommela qu'elle verrait et Anna s'était retirée.
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C'était le moment. Suivre les conseils de Juliette lui avait jusque-là plutôt bien réussi, autant aller jusqu'au bout et être fixée une fois pour toute :
— Sameen ?
— Mmm.
— Tu peux t'asseoir ?
Genrika tapota le matelas. Shaw s'assit face à elle. Un clignement d'yeux, une grande inspiration :
— Je veux rester avec toi, Sameen.
Shaw porta son pouce à sa bouche. Un ongle sauta dans un bruit sec. Genrika lui attrapa la main. Voir Shaw se ronger les ongles ou se manger les doigts la rendait triste.
— Tu veux que je dorme ici ce soir ? demanda Shaw.
Genrika lui renvoya déçu. Shaw se traita d'imbécile et reprit aussitôt la parole.
— Yulia... Euh...
Pour une prise de paroles, c'était plutôt nul, se morigéna Shaw. Genrika tenait toujours sa main, elle se dévora la peau des doigts de l'autre main. Y consacra tant d'énergie que son majeur se mit à saigner.
Shaw n'était pas vraiment pas douée, se désola Genrika. Elle l'avait vouée aux gémonies au moment où la jeune femme lui avait appris que Yulia était sa mère. Elle l'avait haïe. Elle s'était sentie abandonnée, rejetée. Perdue.
Elle n'avait rien voulu montrer à la femme qu'elle avait oubliée et qui ne représentait plus rien à ses yeux. Mais, Yulia lui avait raconté leur fuite dans la forêt et, comme l'avait si bien deviné Anna Borissnova, elle avait tracé un portrait si élogieux de Shaw, si semblable à l'image que s'en était forgé Genrika de celle-ci, qu'elle en avait oublié son ressentiment. Yulia avait capté son attention. Genrika s'était jugée injuste envers elle et envers Shaw. Ni l'une ni l'autre ne méritaient son mépris. Sa vindicte. Son rejet, ni même son indifférence.
Genrika avait invité Yulia à se confier à elle, celle-ci avait hésité, Genrika l'avait mise en face de ses responsabilités.
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— Je suis ta fille, j'ai le droit de savoir.
Yulia s'était rappelé le conseil que lui avait donné Shaw dans la matinée. Elle s'était souvenue de sa conversation ratée avec Root.
Être honnête.
Elle lui avait parlé de la colonie. De sa vie d'esclave. Genrika avait blêmi quand elle avait compris de quelle sorte d'esclavage il s'agissait. Yulia avait retiré son bonnet et son foulard. Elle avait évoqué les autres tatouages qui s'étalaient sur son corps.
— Les tatouages ne sont que la partie visible de ma déchéance, Genrika.
— Je peux voir les autres ?
— Non. Une mère ne pas montrer ça à son enfant. Tu es jeune, mais même si tu étais adulte, je ne te les montrerai pas. Je ne suis pas tombée aussi bas pour t'infliger cela.
Elle avait parlé de ses projets. Avec passion. Elle avait parlé d'Anna, de Shaw.
— Elles m'ont conseillé de solliciter l'aide de Root et de Maria Alvarez.
— Écoute-les. Root et Maria sont géniales toutes les deux et tu peux leur faire confiance.
— Je suivrais donc leur conseil, et le tien, avait timidement souri Yulia.
— Et moi ? Qu'est-ce que tu comptes faire avec moi ?
— Genrika...
— Je veux savoir.
— Je suis... Je ne peux pas...
Avouer à ma fille que je ne veux pas vivre avec elle.
Yulia n'avait jamais regretté d'être tombé enceinte, jamais regretté d'avoir eu Genrika. Elle avait été conçue avec amour, et même si son histoire avec le père de Genrika ne s'était pas finie comme Yulia l'avait attendue, elle en gardait un souvenir tendre, troublant et exaltant. Une semaine d'amour et d'échanges intellectuels.
Elle avait aimé Genrika.
— Et toi, Genrika ? Qu'est-ce que tu veux ?
Une question un peu lâche, une façon de se défausser en espérant que Genrika lui donnerait la réponse qu'elle attendait. Qu'elle n'exigerait pas de vivre avec elle, mais qu'elle ne la haïrait pas, qu'elle ne se sentît pas abandonnée. Yulia espérait que Genrika lui donnât le temps de se reconstruire une vie et une dignité. Qu'elle ne coupât pas les ponts entre elles. Qu'elle leur accordât le temps de se connaître, peut-être de s'aimer. Yulia ne concevait pas une vie avec elle dans le rôle de la maman poule qu'elle avait été et Genrika dans celui de sa fille. Yulia ne lui retirait jamais son amour, elle ne la rejetterait jamais, mais elle ne renouerait jamais les fils cassés neuf ans auparavant. C'était trop tard.
Genrika avait des idées bien arrêtées, mais comment dire à cette femme brisée, qu'elle ne voulait pas vivre avec elle ? Qu'elle ne voulait pas quitter Root, qu'elle voulait vivre avec Shaw ?
— Sameen t'aime beaucoup, fit Yulia.
— …
— Officiellement, Anna m'a dit qu'elle était ta mère. Alma croyait que c'était ta mère. On dit que la vérité sort de la bouche des enfants. Qu'est-ce que ton cœur te dit, Genrika ?
— Tu es ma vraie mère, Yulia, je le sais, mais je ne croyais plus jamais te revoir. Quand Deda est mort, j'ai dû me débrouiller toute seule. J'avais enregistré des communications compromettantes, on voulait me tuer et Sameen est arrivée. Elle était tellement bizarre. Je n'avais jamais rencontré quelqu'un comme elle. On aurait dit qu'elle ne ressentait rien, qu'elle n'éprouvait aucune émotion. Elle m'a dit que, c'était vrai, qu'à part la colère, elle n'éprouvait rien, ni peur, ni joie, ni tristesse.
— Mais c'est faux, murmura Yulia malgré elle.
— Je le sais bien, mais comment aurais-je pu le savoir à l'époque ? Elle s'est occupée de moi. Elle tenait à moi et, je ne sais pas vraiment pourquoi, mais je l'aimais. Je me sentais bien avec elle, je me sentais en sécurité. Elle ne me demandait rien. Je ne voulais pas la quitter. Je la trouvais si... Ça m'amusait son côté handicapé de cœur, elle est tellement sûre d'elle-même, tellement efficace. Elle n'avait peur de rien, mais dès qu'il s'agissait de sentiments, elle est complètement perdue, complètement à côté de la plaque. Je trouvais ça mignon et je voulais la revoir. Avant de lui dire au revoir, je lui ai confié la médaille de Deda. Elle avait l'air débile avec sa médaille dans les mains. Elle ne savait pas quoi dire ni quoi faire. Elle a fini par me prendre dans ses bras et elle m'a serrée si brutalement qu'elle m'a fait mal. À chaque fois que j'y pense ça me fait rire et quand elle me manque, j'ai envie de pleurer. De rire et de pleurer, c'est pareil. Parce que après, j'ai cru qu'elle continuerait à s'occuper de moi, qu'elle viendrait me voir et qu'elle m'appellerait. Elle m'avait donné son numéro de téléphone, je croyais qu'elle ne l'avait pas fait simplement pour que je la contacte si ma vie était en danger. Je m'étais trompée. J'étais en colère et j'étais triste. Elle m'avait sauvée et elle m'avait oubliée. J'avais cru que je représentais quelque chose à ses yeux, mais après trois mois de silence, j'ai fini par comprendre que ce n'était pas vrai. Je ai cru m'être trompée sur son compte. Mais ça ne changeait rien. Je l'aimais toujours.
— Tu es restée combien de temps avec elle la première fois que tu l'as rencontrée ?
— Une dizaine de jours.
Les yeux de Genrika brillaient d'émotion. Yulia réalisait à quel point la jeune fille avait souffert de solitude et de manque d'amour pour s'amouracher ainsi d'une femme brusquement survenue dans sa vie, et en faire le pivot de son monde.
— Et après ?
— Il y a trois ans, je me suis sentie en danger. Des gens que je ne connaissais pas voulaient me rencontrer et on avait piraté mon ordinateur et mon téléphone.
— Et tu l'as appelée...
— C'était la seule personne en qui j'avais confiance et elle est venue tout de suite. Je ne m'étais pas trompée, j'ai repris espoir. Elle m'a emmenée ici et c'était... Ce n'était pas facile parce qu'elle n'allait pas très bien, mais c'était génial. Elle était toujours aussi nulle, mais elle pouvait aussi être tellement, euh... tellement attentionnée parfois.
— Et elle t'a appris beaucoup de choses...
— Oui. Et puis... Il y a Root aussi. Et euh... Root, je ne la connaissais pas trop, mais elle m'a tout donné. Je n'ai pas toujours été sympa avec elle, mais elle ne m'en a jamais voulu.
— Tu veux rester avec elles ? Avec Root et avec Sameen ?
— Oui, souffla Genrika.
Elle détourna le regard.
— Genka ?
Personne ne l'avait plus appelé ainsi depuis la mort de son grand-père.
— J'ai perdu mes droits sur toi...
— Non ! la coupa Genrika. Tu ne peux pas dire cela.
— Tu as grandi loin de moi, Genka. J'ai tout renié en prison et je t'ai effacée de ma mémoire parce que c'était trop dur. Parce que je n'étais pas capable de m'imaginer croiser ton regard. Tu avais six ans. Je ne sais plus rien de toi.
Yulia se frotta le visage à deux mains. Elle atteignait le fond. Elle ne croyait pas pouvoir descendre plus bas qu'elle n'était déjà descendue, et elle s'apercevait qu'elle commettait la pire des trahison, la pire des félonies : elle abandonnait sa fille. Sa fille qu'elle avait tant aimée, dont son grand-père était si fier. Des larmes se mirent à rouler sur ses joues. Elle était pathétique. Elle pleurait devant sa fille, devant une enfant innocente qu'elle s'apprêtait à renier.
— Je suis... je suis désolée, Genrika. Tu peux me haïr, je suis... bafouilla-t-elle.
— мама, souffla Genrika émue de sa détresse.
— Je ne suis rien, Genrika. Rien. Je ne peux pas, je ne veux pas, je suis incapable de m'occuper de toi. Sameen est une bonne mère, si tu savais.
Ses pleurs redoublèrent.
— J'ai lu ses carnets. Elle, elle ne t'abandonnera jamais. Elle t'aime autant qu'Anne-Margaret. Pour Root, je ne sais pas, mais elle sera toujours mieux que moi.
Elle se leva. Pour fuir. Genrika lui attrapa la main et la retint.
— Tu ne peux pas dire ça. Tu seras toujours ma mère. J'avais fait mon deuil de toi, mais je ne t'ai jamais oubliée. Je n'ai jamais été en colère contre toi, je savais juste que je ne te reverrai jamais et maintenant...
— Et maintenant, c'est trop tard, conclut Yulia.
Elle avait raison, mais Genrika n'eût pas le cœur de le confirmer. Yulia ne l'avait pas abandonnée. Genrika ne se souvenait pas qu'elle eût été une mauvaise mère. Son grand-père avait entretenu son souvenir avec soin, avec tendresse et avec humour. Au passé. Sergueï n'avait jamais souhaité que sa petite-fille oubliât sa mère, sa fille s'était montrée imprudente et bornée, mais il l'aimait.
— Mais tu es revenue, affirma-t-elle d'un ton convaincu. Et je ne veux pas te perdre une nouvelle fois. Nous ne sommes pas obligées de vivre ensemble et de faire semblant, mais on peut se voir, on...
C'était trop dur et trop compliqué à expliquer.
Yulia sembla comprendre. Elle s'essuya les yeux avec le dos de sa main libre et hocha la tête. Genrika lâcha sa main, Yulia resta planter sans savoir que faire.
— Je suis fatiguée, la sauva Genrika.
— Je te laisse te reposer.
Le porte se ferma doucement. Genrika se sentit très seule. Elle tendit la main vers son téléphone. Ouvrit ses contacts. Juliette ? Non, pas cette fois. Cette fois, elle avait besoin de quelqu'un d'autre. Sameen ne lui serait pas d'un grand secours. Elle composa le numéro pour se donner du temps. Deux sonneries retentirent avant qu'elle n'entendît sa voix.
— Root ?
— Gen ! Que me vaut l'honneur ? Des excuses ou une demande d'intercession ?
— Maria t'a raconté ?
— Si elle ne l'avait pas fait, je l'aurais tasée à un moment ou à un autre pour lui exprimer de façon très claire ma contrariété.
— Sameen est rentrée ?
— Si elle était rentrée, elle serait déjà auprès de toi. Vous aviez convenu d'un mensonge avec nos amis russes ?
— …
— Anna m'aurait appelée ou aurait appelé Sameen si vous n'aviez pas décidé d'arranger ta petite escapade à votre sauce. J'imagine que dans cette histoire, tu aurais demandé à Anna, ou à Alexeï, de venir te chercher en voiture, qu'Alma t'aurais accompagnée et qu'un regrettable accident te serait arrivé par la suite. Un beau conte. Mais c'était sans compter avec Alma qui ne voulait pas mentir à sa mère. Donc, toujours dans l'optique de t'éviter la colère prévisible de Sameen, vous vous êtes dit que Maria marcherait peut-être dans votre combine. Non ?
— Euh... oui.
— Mais Maria a dit qu'elle se chargeait de Sameen et votre histoire n'avait plus raison d'être.
— C'est Athéna qui t'a tout raconté ?
— Tu me sous-estimes, Gen, je suis déçue et terriblement offensée. Je vous connais tous assez bien pour ne pas avoir eu besoin de consulter Aty.
— Euh, je suis désolée.
— Je te pardonne. Tu as parlé à ta mère ?
— Oui, souffla presque indistinctement Genrika.
— C'est pour cela que tu m'appelles ?
— Oui.
— Ça s'est mal passé ? Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
— Root, je veux rester avec toi.
Sa voix s'était mise à trembler et elle fit une pause.
— Avec toi et Sameen. C'est méchant ?
La voix de Genrika avait baissé d'une octave. Elle pleurait.
— Tu veux que je vienne ? lui proposa Root.
— Mais Sameen ?
— Maria est tout à fait capable de négocier avec son humeur exécrable.
— Viens. S'il te plaît, Root, viens
Root avait pris les clefs de la Yamaha, elle avait prévenu Maria et elle avait foncé rejoindre Genrika. Elles n'avaient pas discuté. Root avait pris la jeune fille dans ses bras, Genrika avait pleuré sur elle. Elle avait besoin de tendresse, d'amour, de savoir qu'elle n'était pas un monstre de cruauté et d'indifférence. Root se plia à ses demandes. Avec chaleur, amour et compassion.
Athéna contemplait la scène. Root, confirmait qu'elle n'était pas toujours si prévisible que l'intelligence artificielle le pensait quand elle avait recruté la jeune femme pour être son interface.
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Qui eût pu croire en 2012, que Root développerait des sentiments maternels ? Attribuer le nom de Root à l'adjectif « maternelle » rappelaient une figure de style littéraire. Un oxymore absurde et raté. Une idée aberrante. Une méchante plaisanterie. De mauvais goût. Aux yeux de la jeune femme, les enfants étaient des êtres inachevés. Des codes bâclés, des brouillons qui ne seraient jamais mis au propre. Elle ne l'avait jamais ainsi présenté à Athéna, mais l'IA ne se faisait pas d'illusion. Les enfants étaient humains, plus imparfaits encore que leurs parents. Root méprisait l'humanité dans ce qu'elle avait de plus beau et de plus laid.
Quand elle l'avait repérée et qu'elle avait pensé la recruter pour lui servir d'interface, Athéna avait lancé une multitude de simulations et effectué de nombreux calculs de probabilités, mais elle ne s'était jamais inquiété de savoir si Root tomberait amoureuse, se marierait un jour ou deviendrait mère. La jeune femme avait trente-trois ans, dont onze ans de vie criminelle à son actif. Des meurtres, des faillites retentissantes, des scandales dévoilés ou fabriqués de toutes pièces, des piratages malveillants, des infections de systèmes informatiques pour les services d'un client ou par pur plaisir, pour la beauté du geste.
Ni la morale ni les sentiments n'influait sur son choix d'accepter ou de refuser un contrat. Root se montrait une tueuse à gages polyvalente. Elle aimait les défis. Quels qu'ils fussent. Infiltration, travail sous couverture, piratage informatique, incitation au suicide, elle pouvait aussi manipuler des tiers pour faire le travail à sa place ou endosser le rôle d'une fanatique, surgir de nulle part, sortir une ou deux armes et tuer. Mais contrairement à un fanatique ou à un désaxé, aucune victime collatérale n'était jamais à déplorer et elle disparaissait aussi soudainement qu'elle était apparue. Elle ne laissait aucune trace. Tous ses crimes étaient classés « Affaire non résolue », et aucun policier, aucun analyste, aucun journaliste n'avait jamais ne serait-ce que lié deux affaires ensemble. Les pirates qui sévissaient sur les réseaux adoraient signer leurs exploits et leurs méfaits. Root ne dérogeait pas à la règle, mais elle n'avait pas commis l'erreur d'associer son nom à une seule et même personne. En onze ans, son nom ne s'était affiché que trois fois sur un écran : à la bibliothèque de Bishop, dans une usine robotique à Détroit et sur l'ordinateur de Caroline Turing. Ses coups d'éclat restaient anonymes, la communauté n'y avait reconnu aucune similitude, sinon le génie, et pensait qu'ils étaient l'œuvre de personnes différentes. Si différentes qu'aucun n'avait jamais émis l'hypothèse qu'ils pussent être nés dans l'esprit d'une seule et même personne. D'une femme. Autodidacte. De cette fille, que certains avaient rencontrée quand elle n'était encore qu'une enfant ou cette adolescente qui avait grandi trop vite et qui trimballait sa maigreur dans des squats ou des hôtels de luxe. Une gamine curieuse, silencieuse et très douée. Une richarde qui s'achetait du matériel de pointe.
Root était sans pitié. C'était aussi une solitaire assumée. Un cœur dénué d'humanité. Une recrue parfaite pour servir une intelligence artificielle.
Et puis, était venue Sameen. L'attirance qu'avait manifestée Root pour la jeune femme, son comportement, lors de leur première entrevue, n'avaient pas révolutionné les données et les probabilités que possédait Athéna.
Leur première mission avait changé la donne.
Athéna s'était fié au profil « professionnel » des deux jeunes femmes, à leur compatibilité d'humeur. Elle n'avait jamais projeté que son interface développerait envers Shaw des sentiments profonds et sincères. Tendres. L'intelligence artificielle avait recherché des données sur Hannah Frey. Elle avait malheureusement collecté très peu de matériaux. Avant l'an 2000, Bishop ne possédait pas de réseaux de surveillance et si des magasins étaient équipées de caméras, celles-ci n'étaient reliées à aucuns réseaux. Dans les années quatre-vingt-dix les ordinateurs commençaient à peine à se démocratiser. Root ne possédait pas d'ordinateur. Les élèves ne travaillaient pas sur des outils informatiques et le seul ordinateur de son école se trouvait dans le bureau du directeur auquel personne n'avait accès d'autre que lui. Ses seules données étaient d'ordre administrative. Des dossiers numérisés pour peu que les autorités eussent pensé que cela en valait la peine. Et puis, elle avait découvert que les ordinateurs de la bibliothèque de Bishop étaient accouplés à des webcams. Elles n'étaient pas toujours branchées et les données étaient fragmentaires, mais elles lui furent utiles. Pour le peu qu'on en voyait.
Athéna avait froidement analysé les enregistrements à sa disposition : images et manipulations. Elle les connaissait, mais elle ne les avaient analysé que pour mieux connaître l'intelligence de son interface, cette fois-ci son objectif était différent. Elle n'avait récolté aucunes données additionnelles. Sinon une.
Inattendue.
Sur les vidéos, Root regardait Hannah manipuler l'ordinateur, sans jamais intervenir. Sans jamais montrer de mépris ou de condescendance. Elle avait découvert le jeu Oregon Trail en compagnie d'Hannah, et elle ne lui avait jamais montré qu'elle s'y intéressait. Hannah n'avait jamais gagné une partie. Root y avait joué une seule fois, le soir de la disparition de son amie et elle avait terminé le jeu en quelques minutes.
Root avait-elle joué mentalement alors qu'elle regardait attentivement Hannah ? Trouvé les solutions qui menaient à la victoire, toutes les solutions ?
Calcul de probabilité.
Résultats : 99, 87 % pour que la réponse fut affirmative.
Pourtant, Root n'avait jamais raillé Hannah de ses échecs. Elle ne lui avait jamais donné de conseils. Elle ne s'était jamais moquée d'elle. Son comportement était si inattendu qu'Athéna avait refait ses calculs, examiné plus sérieusement les enregistrements à sa disposition. Elle s'attendait à trouver cette petite lumière narquoise qui brillait dans le regard de Root quand elle obtenait confirmation de sa supériorité, ce petit sourire quand elle se délectait des pathétiques déficiences de ses semblables. Elle n'avait rien décelé de tel. Root arborait toujours une expression douce et un regard attentif. L'intelligence artificielle ne possédait cependant aucun élément qui lui apprît si la jeune Hannah Frey bénéficiait seule de cette indulgence.
Quoi qu'il en fût, Root avait aimé la jeune fille. Sa mort coïncidait avec le début des activités criminelles de l'enfant. En assassinant la jeune Hannah, Trent Russel avait arraché à Root la seule famille qu'elle possédait. Hannah n'était pas une amie et Root n'en était pas amoureuse. Leur différence d'âge était trop importante à cette époque.
Hannah disparue, Root était retournée à sa solitude, mais plutôt que de subir la vie, elle avait décidé de la prendre en main. Elle avait découvert que l'informatique n'était pas seulement un outil pour se divertir ou un classeur géant, mais un outil de pouvoir. Qui maîtrisait l'informatique, maîtrisait le monde. Privée de références morales, Root avait vécu en dehors des lois humaines et divines. Jusqu'à ce qu'elle acceptât de se soumettre à Athéna.
Mais son cœur n'avait pas changé. Et Athéna s'était méprise sur sa capacité à aimer. À aimer pas à adorer. Root l'adorait. Comme une déesse. Pas comme une entité et encore moins comme une personne. Pourtant elle aurait dû savoir ce que dissimulait Root au fond derrière son mépris de l'humanité et sa fantaisie psychotique. Elle l'avait adorée comme un dieu. Comme un enfant-dieu et elle avait agi en conséquence. Envers elle. Seulement envers elle.
Et puis, Sameen était rentrée dans sa vie.
Pour elle, Root avait renoué avec la petite fille qu'aimait tant Hannah Frey. Root cloisonnait ses sentiments. Il y avait donc eu Sameen, peut-être Harold, et le reste de l'humanité. Un esprit qu'elle admirait, mais dont elle ne partageait sa vision de l'avenir. Une femme qu'elle aimait, mais qui ne s'accorderait jamais à ses sentiments.
Tout en serait peut-être à jamais resté ainsi, mais Sameen avait disparu et Root avait tout à coup réalisé qu'elle n'était pas la seule à aimer la jeune femme. John Reese l'aimait. Il était prêt à tout défier pour la retrouver. Même à trahir l'homme à qui il pensait devoir plus que sa vie. Au travers de l'amour qu'ils portaient à Shaw ou de l'aide qu'ils lui avaient fourni, Root avait appris à aimer. John tout d'abord, puis Lionel, Genrika, Élisa Brown, Jack Muller, Maria Alvarez et sa fille. Les Russes, d'abord Anna Borissnova qui avait rallié les mercenaires à la cause de Shaw et qui avait sauvé Maria, puis Anton Matveïtch qui avait sauvé Shaw.
Alexeï était peut-être le premier à ne pas être directement lié à Shaw. Il appartenait à l'équipe de Matveïtch, mais il ne s'était pas autrement distingué auprès d'elle et rien ne le différenciait de Iouri Alioukine. Pourtant, tandis qu'Alioukine lui était resté indifférent, Root aimait Alexeï Borkoof.
Le géant partageait son amour pour la cuisine, et Root se plaisait à passer du temps avec lui devant les fourneaux. Le Russe possédait la sagesse millénaire de ses ancêtres ijoriens et une bonhomie acquise auprès des femmes qui l'avaient entouré dans son enfance. Root n'avait jamais joué avec le géant. Leur amitié était née de leur simple rencontre.
Alexeï Borkoof représentait une étape dans l'évolution de son interface.
Root en avait franchi une autre avec Alma Alvarez.
La jeune femme gardait un trop mauvais souvenir de sa mère, pour s'intéresser aux relations familiales. Elle n'avait jamais posé question à propos de la famille de quiconque. Pas même à Sameen avant de comprendre que Khatareh Deghati était en vie. Mais il était difficile d'ignorer les relations qu'entretenaient Maria Alvarez et Alma. Comme il était difficile d'ignorer les relations étranges qui liaient Sameen et Maria, l'admiration que vouait Alma à Shaw. L'attention et la prévenance dont celle-ci avait fait preuve envers l'enfant, avait éveillé la curiosité de Root.
Au Brésil, puis au lac de la Prune, Sameen s'était montrée moins introvertie, moins sur la réserve avec Alma qu'elle ne se l'était montrée avec Genrika. Le risque était moins grand. Alma avait sa mère et Maria était le centre de son monde. Son ultime référence. L'enfant ne lui cherchait pas de remplaçante. Contrairement à celui de Genrika, son amour n'engageait pas l'avenir de Shaw.
Genrika avait su toucher Shaw.
Elle n'avait eu aucun mal à toucher Root.
Son génie, son adaptabilité, sa curiosité, sa grande tolérance avaient tout d'abord séduit la jeune femme et celle-ci avait pris plaisir à taquiner Shaw en sa compagnie. Plus tard, elle avait découvert les joies de partager son savoir avec l'adolescente et elle s'était, naturellement, et pas parce qu'elle incarnait un personnage pour les besoins d'une mission, découverte excellente pédagogue. Elle en avait retiré beaucoup de fierté, et la confiance que lui témoignait Genrika la gonflait d'orgueil et de reconnaissance.
L'amour déclaré de la jeune fille l'avait profondément émue. Root n'assurait aucune couverture quand elle se disait tutrice de Genrika. Elle l'était, et elle le vivait de tout cœur. Mais jamais elle n'eût imaginé que Genrika ressentait les sentiments que Root ressentait à son égard. Root avait toujours estimé n'être à ses yeux que « celle qu'aimait Sameen. », une personne tout juste désirable, mais dont Genrika, par amour pour Shaw, supportait la présence dans sa vie. Une femme un peu moins détestable que la jeune fille ne l'avait escompté lors de leur première rencontre. Une femme plutôt sympathique et intéressante. Root n'en avait jamais pris ombrage, les sentiments ne se commandaient pas. Genrika aimait Shaw. Root assurait seulement l'intérim.
Elle avait méjuger la jeune fille.
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Root remonta le canon court du SRS sur la culasse.
— J'aime beaucoup cette arme, j'en avais emporté une au Niger, les tireurs d'élite d'Élisa étaient verts de jalousie.
— Les M40 ne valent pas grand-chose en comparaison. Je détestais cette arme.
— Pourtant, tu n'avais que celle-ci à ta disposition à l'USMC.
— Ouais, c'est pour cela que je ne l'ai jamais réutilisée ensuite. La portée était trop courte, et les 7.62x51 ne sont pas adaptés au tir de précision. Elles ne sont pas assez puissantes.
Root vérifia que le canon était bien en place, elle vérifia la détente et la culasse et donna un coup de chiffon pour effacer les tâches de graisse.
— J'ai fini, Sam.
Shaw leva le Glock 21 qu'elle tenait en main.
— C'est le mien ? demanda Root.
— Mouais.
— J'adore quand tu t'occupes de moi, Sameen.
— Je m'occupe de tes armes, pas de toi.
— Comme si ce n'était pas la même chose.
— Tu le veux ou je le range ?
— Donne-le-moi.
Shaw le lui tendit. La crosse était encore chaude. En l'absence de témoin, Root y eut déposé ses lèvres, elle n'eut pas l'audace de satisfaire son élan en présence de Shaw. Un rire bref retentit de l'autre côté de la table.
— Tu ne vas pas l'embrasser ? demanda Shaw
— Qui ? demanda bêtement Root.
— Ton Glock.
Root posa les yeux sur l'arme. Releva ensuite la tête et se heurta au regard narquois de Shaw. Ses joues s'empourprèrent. Shaw leva les yeux au ciel. Une expression que Root adorait provoquer. Volontairement. Ce qui n'était pas le cas aujourd'hui. Une petite défaite. Shaw l'avait percée à jour. C'était vexant.
Shaw se leva pour ranger un S&W M&P9 qu'elle avait révisé avant le Glock de Root.
— T'es qu'une perverse, lança-t-elle.
Un sarcasme. Mais un sarcasme amical. Complice. La gêne et la contrariété de Root s'envolèrent. Shaw évoquait sans détour l'amour et le désir. Elle avait lu dans ses yeux, peut-être dans son expression ou dans la façon qu'elle avait eu de tenir l'arme, le trouble qu'avait éveillé la crosse encore chaude d'avoir été tenue en main.
Root n'osait pas aborder le sujet. Shaw osait, sans y mettre d'affection, de dédain ou de sous-entendus. Root n'avait perçu aucun rejet, parce qu'il n'y en avait pas.
Attaquer directement ou se montrer plus subtile ?
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Elles avaient passé une heure à nettoyer les armes. Elles n'avaient échangé que quelques mots. En rapport avec leur activité. Shaw, absorbée par sa tâche, elle avait accepté la présence silencieuse et appliquée de Root. Sa mauvaise humeur s'était délitée et un silence confortable s'était installé.
Propice aux discussions sérieuses.
Shaw était rentrée à la nuit tombée de la maison du Petit lac Comtois. Maria l'avait interpellée à son arrivée.
— On t'attendait, Sameen.
Shaw n'avait certainement aucune envie de se joindre à elles, mais Maria avait pris les devants :
— Tu viens, tu t'assieds et tu ne protestes pas. Tu as travaillé toute la journée, tu as besoin de manger et Meg aimerait bien profité de sa mère.
Shaw n'avait pas protesté, elle n'avait pas bougonné, elle n'avait pas gratifié Maria d'un regard noir, elle avait installé Anne-Margaret sur une chaise, elle s'était sagement assise à côté d'elle à table, elle avait tendu leurs assiettes quand on le lui avait demandé, elle s'était gentiment occupé de sa fille et elle avait mangé avec appétit.
Elle n'avait pas décroché les dents du dîner, sinon pour s'adresser à Anne-Margaret. Root et Maria s'étaient entendues pour ne pas y prêter attention et sauver l'esprit convivial du repas. Elles y excellaient aussi bien l'une que l'autre. Shaw avait patiemment attendu que tout le monde eût fini et elle avait débarrassé la table, Root s'était proposé pour la vaisselle, elle avait grommelé une phrase appréciative en réponse. Elle avait demandé à Maria si elle pouvait s'occuper d'Anne-Margaret pour la soirée, l'avait remercié de son accord et s'était enfermée au sous-sol.
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Lui parler de Genrika ou en rester à leurs relations ?
Raison ou sentiments ? Enfin, sentiments... Root n'avait pas franchement envie de parler de sentiments.
— À quoi tu penses ? demanda Shaw sans se retourner.
Elle était décidément sensible, ce soir. Elle avait senti le regard de Root peser sur elle. Celle-ci choisit donc d'abattre ses cartes :
— À toi.
— Tu m'étonnes ! rétorqua Shaw d'un ton sarcastique. Elle referma le tiroir se retourna, s'appuya contre le meuble et croisa les bras sur sa poitrine. Attentive.
Shaw se montrait parfois terriblement intimidante. Mais Root avait décidé de tenter sa chance. Elle attendait depuis trop longtemps. Elle se leva, haussa les sourcils d'un air mutin et se rapprocha de Shaw. Pas trop près pour que celle-ci n'eût pas à lever la tête. La posture de Shaw se détendit plus encore et elle baissa la tête. Son regard par en-dessous donnait des indications contradictoires. Mise en garde, amusement, séduction, moquerie. Root pencha la tête. En face d'elle, un petit sourire apparut. Tentateur ?
Comment Shaw pouvait-elle adopter cette attitude ? Paraître si décontractée ? Root fit un pas. Shaw leva la tête.
L'embrasser ? La toucher ? Attendre ?
— Tu t'es enfin décidé ? fit Shaw d'un ton neutre.
— Décidé à quoi ?
Shaw perdit de son assurance :
— Ben... Euh, je ne sais pas.
Elle se morigéna de sa bêtise. Sa première nuit passée avec Root, l'avait convaincue que rien n'avait changé, qu'elles étaient toujours « connectées », que Shaw se sentait toujours aussi bien en sa compagnie, à l'aise, que Root lui faisait encore confiance, qu'elle ne lui en voulait pas d'être partie si loin et si longtemps, de ne lui avoir jamais donné de nouvelles. Elle s'était endormie l'esprit tranquille, du moins en ce qui concernait Root. Le lendemain elle s'était réveillée la première. Root dormait paisiblement. Et Shaw avait commencé à se poser des questions.
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Elle avait aimé ces retrouvailles. Elle n'en attendait rien en particulier, mais elle connaissait Root. Il ne s'était rien passé durant la nuit, sinon de vagues caresses innocentes. Une attitude si peu en accord avec la personnalité de Root. Celle-ci avait plaisanté au parc d'Oka, elle lui avait lancé deux trois piques dans la Wrangler et c'était tout. Une fois descendue de voiture, elle n'avait pas flirté, elle ne l'avait pas titillée, elle n'avait pas cherché à la séduire. Shaw l'aimait aussi comme cela et Root ne se montrait pas toujours une insupportable séductrice, elle savait aussi se montrer amicale et professionnelle. Shaw aimait cet aspect-là chez elle. Root ne limitait pas leurs relations aux sentiments. Shaw n'eût pas supporté. Elle ne serait jamais la femme de personne. Elle n'avait jamais voulu l'être et ce n'était pas parce que Root représentait quelque chose de plus dans sa vie qu'elle le deviendrait.
Elle l'avait contemplé dormir. S'interrogeant sur ses sentiments, sur ce qu'elle éprouvait. Elle n'avait pas obtenu beaucoup de réponses à ses questions. Sinon que Root avait gardé sa place dans sa vie. Elle était alors passée à Root. Elle avait collé les événements entre eux et en était arrivée à la conclusion qu'elle était peut-être restée trop longtemps absente. Que Root avait évolué et que ses sentiments avaient glissé. Que le désir s'en était allé. Shaw n'avait pas vraiment éprouvé de désir au cours de la nuit passé dans ses bras. Elle s'était juste sentie bien. Shaw avait oublié que les passions n'avaient jamais contrôlé sa vie. Elle prenait ce qui lui faisait envie, profitait de ce qu'on lui offrait, mais elle avait aussi la capacité de se détacher de tout. Les courses de voitures avaient réglé ses week-ends pendant quatre ans, elle avait arrêté de courir du jour au lendemain sans en éprouver de déchirement particulier. Elle avait accusé le coup, quand elle avait été déclarée inapte à exercer la médecine, mais elle avait trouvé son bonheur dans l'armée. La mort de Root était le seul événement qu'elle n'avait pas su dépasser.
Mais Root n'était pas morte et leur séparation de deux ans n'avait pas affecté la confiance et la complicité qu'elles éprouvaient l'une envers l'autre. Le désir était optionnel. Shaw en avait retiré d'immenses satisfactions et des souvenirs extrêmement sensuels. Mais elle pouvait s'en passer. Elle avait bien remarqué les regards que Root cherchait à rendre discrets, elle s'était bien dit que, peut-être, Root éprouvait des sentiments un peu moins innocents qu'elle ne le laissait à penser, mais Shaw n'imaginait pas un instant que Root eût pu se mettre volontairement en retrait. Qu'elle n'eût rien tenté pour la séduire. Sa réserve avait convaincu Shaw que Root n'était pas prête à explorer de nouveau, dans ses bras, les rives du plaisir. Peut-être leur histoire n'avait-elle été qu'affaire de circonstances, peut-être Root voulait-elle prendre son temps, peut-être n'éprouvait-elle plus de désir à son encontre. Shaw comprenait. Elle n'en retirait ni dépit ni frustration ni tristesse. Elle s'y était préparée depuis longtemps. Depuis bien avant son départ.
Elle avait apprécié son silence durant le nettoyage des armes, elle avait apprécié que Root partageât sa tâche. Son entrevue avec Genrika l'avait laissée sur les genoux. La jeune fille l'avait ménagée. Elle s'était montrée claire et directe, elle ne l'avait pas noyée sous les déclarations, ni, trop, inondée de larmes. En revanche, Shaw avait dû composer avec ses propres émotions.
Elle avait passé une journée éprouvante. Le matin, elle avait eu à gérer l'audition de Maria. Elle ne s'en était pas trop mal sortie, mais ses confidences l'avaient épuisée. Son arbre, sa hache et sa tronçonneuse l'avaient détendue. La visite de Yulia n'avait pas réussi à briser sa sérénité, celle de Maria l'avait beaucoup plus troublée, mais une fois la juge repartie, Shaw s'était démenée pour ne plus penser à rien ou presque.
Elle était très fière d'être passé au travers de ces épreuves sans trop dégâts, mais elle était revenue en fin de journée et elle avait appris que Genrika avait fugué pour rejoindre Yulia. À pied. Dans son état. Et toute sa sérénité s'en était allée. Elle avait manqué d'étrangler Maria qui n'était absolument pour rien dans la décision de la jeune fille et s'était vue en retour gratifiée d'une plaidoirie, qu'elle n'avait pas eu envie d'entendre et à laquelle n'avait rien eu à répondre. Maria était juge, elle aurait tout autant pu être avocate. Samaritain n'avait pas commis d'erreur de casting en lui donnant cette formation dans la simulation de leur rencontre.
Elle était partie sombre à la maison du Petit Lac Contois, mais l'intervention de Maria en faveur de Genrika avait éteint sa colère.
Genrika l'attendait. Shaw était venue la soigner. Elle ne s'était pas préparée à l'affronter. La conversation avait été très courte. Mais Shaw n'en avait pas encore digéré toutes ses implications. Elle avait besoin de calme. Ce qui lui avait été offert à son retour. La présence amicale et indulgente de Root et Maria, leur discrétion et l'assurance de leur affection avaient soulagé sa peau d'écorchée vive. Elles lui avait procuré un sentiment de sécurité. Les deux jeunes femmes veillaient. Bienveillantes. Respectueuses de son silence. Et Anne-Margaret la comprenait sans avoir à crier, à la harceler, à lui demander des câlins, à pleurer ou à parler.
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Shaw avait lancé ses deux répliques — Tu m'étonnes ! et Tu t'es enfin décidée ? — par bravade. Par habitude, parce qu'elle était avec Root et qu'elle sentait son regard sur elle. Des réflexes de l'époque où elles jouaient au chat et à la souris, où elles s'amusaient à se titiller et à se coincer.
Maintenant, elle se retrouvait stupide. Elle ne voulait pas jouer à faire semblant, elle ne voulait pas aborder leurs relations. Elle voulait que tout reste en place. Elle ne voulait pas tout gâcher.
Root tendit une main.
— Tu as des brindilles et de la résine dans les cheveux.
— Je n'ai pas pris de douche.
Root se pencha sur son cou et renifla son odeur.
— Tu sens bon.
Vraiment très bon. Root se redressa
— C'est la résine, fit Shaw.
Root se pencha une deuxième fois, renifla plus fort. L'odeur de Shaw. Elle ferma les yeux et déposa ses lèvres sur son cou. Brièvement.
— Pas seulement, murmura-t-elle.
Elle ouvrit les yeux et vit les doigts de Shaw cramponnées sur ses biceps. Elle lui refit face confuse et penaude, mais aussi, les joues rouges et les lèvres entre ouvertes.
Shaw fronça les sourcils. Elle connaissait assez Root pour reconnaître sans s'y tromper les signes de son désir. Mais si Root la désirait, pourquoi n'avait-elle tenté aucune approche ? La question lui échappa avant qu'elle n'eût conscience de la formuler :
— Tu attends quoi ?
— Toi, Sameen. Je n'ai jamais cessé d'attendre que toi.
Elle était débile ?
— Je ne voulais pas te forcer, ajouta Root.
— Me forcer à quoi ? demanda Shaw.
Root croyait rêver. Shaw était obtuse, ce n'était pas une nouveauté, mais si elle ne se trompait pas, celle-ci attendait, tout comme Root de son côté, qu'elle fît le premier pas ? Elle inspira profondément, se pinça les lèvres et répondit :
— À ça.
L'instant d'après ses lèvres se posaient sur celles de Shaw. Un baiser élastique et léger. Shaw décroisa les bras une main passa derrière son dos, une autre derrière sa nuque. Elles impulsèrent une légère pression, suffisante pour que Root se rapprochât et qu'elle n'abandonnât pas ses lèvres comme elle l'avait programmé. Shaw désirait son corps moulé au sien, savourer le baiser lascif du bout des lèvres et elle n'avait aucune envie d'affronter le sourire narquois et satisfait qui ne manquerait pas de fleurir sur les lèvres de Root si elle la lâchait.
Root agrippa ses hanches. Ses doigts s'enfoncèrent dans les chairs. Une manière de garder le contrôle. De prolonger l'instant, de ne pas sombrer, de ne pas forcer sa bouche, de ne pas lui arracher ses vêtements, de ne pas chercher de la peau, de ne pas se mettre à gémir comme une bête en chaleur, de pas perdre son souffle, de ne pas supplier.
Trois ans d'attente, de fantasmes, de plaisir solitaire, d'amants de passage. Trois ans de manque.
Shaw avait gardé la même odeur, le même goût, la même capacité à la troubler. La main dans le creux de ses reins relâcha son étreinte et passa sous sa chemise. Shaw avait la main brûlante. Root brisa le baiser, elle se cambra légèrement et gémit. Shaw plongea dans son cou.
— Sameen, gémit Root.
Shaw jura. Les sens en feu. Jamais elle n'aurait cru que... Root avait l'air aussi assoiffée qu'un naufragé au milieu du désert. Sa deuxième main rejoignit la première et monta jusqu'aux omoplates. Puis, elle redescendit lentement en lui griffant le dos. Histoire de vérifier. Root lui attrapa les cheveux et lui tira brutalement la tête en arrière. Shaw ne put pas même voir son visage. Le baiser reprit. Pas vraiment semblable au premier. Quand les langues rentrèrent en contact, Shaw frémit des racines de ses cheveux au bout de ses orteils. Ses doigts se crochètent dans le dos de Root. Et elle se raidit.
Root n'avait pas regagné toutes son assurance, elle se sentait au bord du précipice, arrivée au point de non-retour. Elle se fit violence et recula la tête.
— Sameen, ça va ?
Cette fois-ci, Shaw avait son visage devant ses yeux.
Pommettes écarlates, échevelée, lèvres gonflées, narines dilatées, bouche ouverte , yeux brillants, regard perdu, pomme d'Adam qui montait et qui descendait, souffle erratique.
Shaw était impressionnée.
Devant son absence de réponse, Root reprit la parole.
— Euh, je suis... tu...
Root était définitivement débile. Shaw lui rentra dedans. Root recula sous l'impact. Des bras dures la maintinrent contre Shaw, rattrapèrent son équilibre. Elle battit des bras, chercha les lèvres, les trouva, Shaw se déroba, Root gémit de frustration, crocheta sa nuque, embrassa ce qu'elle trouvait, ivre d'odeurs, de sensations, le cœur battant à tout rompre, sans souffle.
Shaw musardait sur son cou, sur ses lèvres, esquissant un baiser, se retirant, revenant, dardait une langue qui fuyait la sienne, maintenait une tension qui ne cessait de grandir. Root lui courrait après, ne la trouvait jamais, elle aspirait à ses mains sur sa peau, sur ses seins, sur son ventre, sur son dos, sur ses fesses, et ses mains restaient immobiles sur sa taille, l'empêchant de bouger. Root tirait sur le col, sur la chemise, passait dessous trouvait le débardeur, tirait encore. N'importe comment.
Shaw s'était toujours montrée la plus impatiente, la plus brouillonne quand elle ne contrôlait plus son désir, du moins dans les souvenirs de Root, mais elle avait oublié la capacité de Shaw à juguler son désir, à s'en détacher s'il le fallait, à les oublier. Root cherchait le moyen de la provoquer, elle tenta de glisser sur le côté, Shaw raffermit son étreinte, annihilant sa tentative. De désespoir Root bascula le bassin. Obtint le contraire de ce qu'elle cherchait et gémit misérablement.
Shaw se mit tout à coup en mouvement avec en ligne de mire de lit qu'elle occupait depuis qu'elles avaient emménagé au lac de La Prune. Son ambition se retrouva contrariée. Profitant de l'espace qu'elle lui avait concédé pour marcher, Root empoigna le bas de son débardeur et le leva avec sa chemise jusque sous ses aisselles, elle s'éloigna brusquement et tira. Shaw se retrouva coincée dans les manches. Elle se débattit, Root tira plus fort, Shaw se pencha en avant, se retrouva la tête dans ses vêtements, renonça à lutter, tendit les bras. Elle sentit des doigts crocheter sa brassière et se retrouva torse nu, les bras empêtrés dans les manches de sa chemise.
Root lui attrapa la tête et l'embrassa avec avidité. Shaw laissa faire, l'esprit occupé par ses poignets entravés. Elle tira sur une manche, réussi à dégager une main, s'en servit pour se libérer l'autre main. Elle recula la tête, du moins elle tenta de le faire, mais Root avait pris l'avantage et Shaw présentait des faiblesses. Une main refermée sur sa mâchoire, Root la repoussa contre l'armoire. Elle usa de sa taille pour l'embrasser tout en lui maintenant la tête renversée. Passa la paume de sa main tendue sur le mamelon contracté. Shaw s'appuya un plus fort sur ses épaules. Leur baiser devint plus langoureux, Shaw se concentrait sur la triple sensations provoquée par les lèvres et la langue de Root contre ses lèvres et sa langue, et la caresse légère et insistante sur la pointe de son sein. Malgré son baiser vorace, Root n'y mettait aucune brutalité, elle communiquait. Shaw adorait. Aucun de ses amants n'avaient jamais su l'embrasser comme elle. L'embraser comme elle. Elle avait voulu retarder l'instant, retrouver ses marques, prendre le temps de la redécouvrir, de ne rien précipiter, de savourer l'instant, le désir montant. Le baiser, les ondes de plaisir qui naissaient de la pointe de ses seins, brouillèrent sa volonté. Elle voulait Root contre elle, peau à peau. Elle commençait à transpirer et son corps réclamait impérieusement son dû, indifférent à sa volonté de ne pas céder trop vite à son désir et de calmer ses sens.
Root portait un tee-shirt à manches longues et, contrairement à Shaw, elle ne fit aucune difficulté pour se détacher d'elle et lever les bras quand Shaw décida de le lui retirer. Elle recolla directement son ventre au sien, et la sensation de chaleur et de douceur qu'elle y trouva, manqua de la faire basculer. Mais Shaw dégrafa son soutien-gorge, elle lui laissa l'espace pour le faire glisser de ses épaules. Shaw brisa leur baiser, serra Root contre elle et lui mordit le creux de l'épaule. Root se cambra en arrière, cria, et, cette fois, elle bascula, sans que peut-être Shaw ne s'en aperçût, le corps parcouru de spasmes, parfois douloureux après une si longue attente.
Root reprit l'initiative, elle attrapa son oreille, caressa ses seins, traquant les frémissements, les brusques tentions, les gémissements, et quand elle eut obtenu ce qu'elle cherchait, elle tomba lentement à genoux et s'attaqua à son ventre, sans pour autant abandonner sa poitrine.
— Root, grogna Shaw.
Root abandonna les seins, ses mains dégringolèrent sur l'abdomen, trouvèrent la boucle de la ceinture. Shaw gémit plus fort. Son pantalon et son cycliste glissèrent le long de ses cuisses. Une odeur doucereuse sauta au visage de Root. Elle chercha de l'air, tomba sur ses talons, frotta ses lèvres et son nez contre les poils du pubis, descendit plus bas. Shaw bascula le bassin, la respiration laborieuse, les mains crispées sur les arêtes de l'armoire. Root pointa la langue. Shaw s'arrêta de respirer. La pression s'accentua. Elle cria.
Shaw portait encore ses Rangers, un crime domestique. Root, aussi bien que Shaw, bannissait les chaussures sales dans la maison. Root les avait remarquées au dîner, elle n'avait rien dit. Elle le regrettait maintenant. Shaw avait les jambes prises, son treillis sur les mollets. Elle lui déposa un baiser sur le pubis. Shaw frémit. Elle était au bord de l'extase. Root se remit sur pied, remonta le pantalon, et le lui repassa sur les hanches.
Regard halluciné.
— Je veux faire ça bien, lui susurra Root dans l'oreille. Et tu n'as pas retiré tes chaussures.
— Quoi ? balbutia Shaw troublée par son souffle.
Root lui refit face et grimaça.
— Je suis déjà partie, pas toi, et une fois n'a pas suffi à étancher ma soif de toi, Sameen. Et je t'assure que tu ne vas pas regretter de faire une pause maintenant.
L'expression de Shaw lui confirma qu'elle n'avait pas senti Root basculer, elle lui confirma aussi qu'elle n'aurait pas besoin de beaucoup se démener pour l'emporter visiter les rives de son plaisir. Mais Root se moquait de l'emmener, ce qu'elle désirait, c'était partir pour un long voyage, s'engager dans un long échange. Pas se donner un plaisir rapide et fulgurant, mais plonger avec elle, nager avec elle, surfer sur les vagues de leurs envies et de leurs désirs. Retrouver Shaw, sa sensualité renversante, émouvante, sa résistance, sa soif inextinguible, se sentir aimée et désirée pendant des heures, pendant la nuit entière.
Root lui prit la main et la guida vers le lit. Shaw la retint en arrière. Root se retourna. Si Shaw n'avait eu le regard brillant de désir, elle aurait douté.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Le lit est trop petit.
Root avait oublié combien Shaw aimait son confort. Combien Shaw aimait se sentir en sécurité.
— Tu veux monter ?
— Mmm.
Root se fendit d'un sourire provoquant
— Tu tiendras jusque-là ?
— Ce n'est pas moi qui ai craqué en deux minutes, rétorqua Shaw.
— Tu n'en étais pas très loin, se défendit Root.
— Tu veux parier qui nous de nous deux partira la première si je te saute dessus, là, maintenant ?
Root pencha la tête. Une manière de cacher son trouble. Elle avait pleinement pris son plaisir tout à l'heure et la déclaration de Shaw promettait une étreinte vive et sauvage. Une jouissance brutale, crue. Des vêtements froissés, des morsures et des griffures.
— Ça te tente on dirait.
— Sameen, protesta Root en lui claquant une tape sur le haut de la poitrine.
Shaw fit un pas, Root recula promptement. Elle lui tourna le dos à la recherche de son tee-shirt et de son soutien-gorge. Elle enfila le premier et glissa le second dans la poche de son jean.
— Je capitule.
Et elle planta Shaw.
Shaw la regarda se diriger vers l'escalier. Torse nu, le pantalon ouvert, les seins gonflés, les mamelons tendus vers une caresse qui ne viendrait plus. Elle s'assombrit. Elle avait prononcé une phrase de trop. Elle avait été trop loin, elle avait tout gâché.
Root se retourna sur la deuxième marche.
— Alors, chérie ? Tu montes ? fit-elle en usant d'une voix voilée et d'un accent qui rappelait celui de Lauren Bacall lors de sa première apparition au cinéma*.
Shaw resta pétrifiée sur place. Root lui envoya un baiser fripon et étudié, et disparut.
— Merde, jura Shaw.
Elle chercha sa chemise du regard. Laissa le débardeur et sa brassière sur place, ne prit pas le temps de reboutonner la chemise, mais prit celui de reboutonner son pantalon et de boucler sa ceinture. Elle attaqua les escaliers comme on attaque une forteresse. La chemise ouverte sur sa poitrine. Cette abrutie de Root avait fermé la porte. Délicate attention. Shaw pensa à Maria, referma son poing sur les pans de sa chemise et pria pour ne pas la croiser sur le chemin de la chambre de Root. Si elle se trouvait au salon, Shaw passerait sans la voir, si elle lisait dans sa chambre, c'était encore mieux. Si elle paressait sur la terrasse, elle n'entendrait rien, mais si elle travaillait sur la table de la salle à manger ou dans la cuisine, Shaw tomberait nez à nez avec elle.
Elle n'avait aucune envie de la voir.
Oui, mais Anne-Margaret ?
Maria ne se coucherait pas avant une heure avancée de la nuit. Elle ne lui avait pas donné d'heure butoir, Anne Margaret s'entendait bien avec elle, Alma n'était pas là, elle voulait finir ce qu'elle avait commencé avec Root, et si Maria avait besoin d'elle... Shaw ploierait sous ses sarcasmes, mais Maria saurait où la trouver et abandonner Anne-Margaret aux soins de Maria n'était pas vraiment un abandon.
Maria lisait au salon. Elle ne vit pas Shaw comme elle n'avait pas vu Root, mais elle les entendit sortir l'une après l'autre du sous-sol, monter l'une après l'autre à l'étage. Sameen dormait au sous-sol. Maria posa un instant son livre sur ses genoux. Tendit l'oreille. Root avait monté les marches d'un pas léger. Shaw les monta d'un pas rapide, deux à deux. La jeune juge rit en silence. Anne-Margaret jouait avec des cubes sur le tapis.
— Je crois que tu vas dormir avec moi, Meg.
L'enfant brandit un cube dans sa direction.
— Ta mère a quelques petits problèmes à régler. Rien de grave, mais ça risque de lui prendre un peu de temps.
— Maia, sourit radieusement l'enfant.
La jeune juge se demanda qui des deux jeunes femmes avaient la première suivi ses conseils. Elle n'avait pas vraiment donné de conseils à Root et elle s'était contentée de provoquer gentiment Sameen qui l'avait renvoyée sur les roses en bougonnant.
.
Shaw tapait comme une forçat sur son tronc. Maria avait attendu qu'elle prît une pause :
— Sameen ?
L'air peu engageant de son amie aurait refroidi n'importe qui, mais Maria n'était pas venue la solliciter ni lui faire la morale de quelque façon que ce fût.
— Je t'ai apporté du café chaud, avait-elle dit en tendant un thermos.
Shaw avait planté sa hache, elle avait sauté de son arbre. Des gouttes de sueur perlaient le long de ses tempes et laissaient des traînées noirâtres derrière elles.
— J'aurais peut-être dû t'apporter une boisson fraîche.
— J'ai de l'eau.
— Tu as mangé ?
— J'ai ce qu'il me faut.
Shaw lui avait pris le thermos des mains.
— C'est toi qui l'a préparé ?
— Oui.
— Bon.
Shaw aimait autant le café que préparait Root que celui que préparait Maria, mais il n'avait pas le même goût, sans qu'elle sût exactement pourquoi. Elle dévissa le thermos et se servit du capuchon comme d'une tasse. Elle allait le porter à ses lèvres quand elle s'était souvenue des règles élémentaires de l'hospitalité :
— Euh... tu en veux une tasse ?
— Oui, je veux bien. Mais bois, j'en prendrai après.
— J'ai un quart.
Shaw avait été chercher son quart dans son sac, elle avait passé sa chemise sur ses épaules au passage. Elle avait servi Maria dans son quart, gardé le capuchon pour elle. Maria avait apprécié l'attention. Boire dans la tasse de Shaw.
Elles avaient siroté leur café brûlant en silence. Maria ne s'était jamais habituée au froid et le quart lui réchauffait agréablement les mains.
— Root, Alma et Genrika m'avaient parlé de ton amour pour la hache, c'est impressionnant, dit-elle d'un ton sincère.
— Mmm, avait grogné Shaw pour toute réponse.
— En parlant de Root, tu en es où avec elle ?
— Si on te le demande...
Maria avait évalué l'humeur de Shaw. Rassurée, elle avait continué.
— Vous étiez très proches et tu ne m'as jamais parlé d'elle. Tu...
Comment dire cela sans la faire fuir ?
— Tu n'as pas renoué avec elle ?
— Ça ne te regarde pas. Mêle-toi de tes affaires.
— Tu ne te gênes pas pour te mêler des miennes et me mettre en boîte si tu es en verve. Tu as beau être décomplexée en matière de sexe, tu es très pudique dès qu'il s'agit de sentiments.
— Pff..
— Une qualité qu'Élisa partage avec toi et que j'apprécie beaucoup, mais qui rend parfois les relations compliquées.
Shaw n'avait pas commenté, Maria s'était félicité d'avoir appelé le jeune lieutenant à la rescousse. Évoquer son nom, amenait toujours Sameen à de meilleurs sentiments.
— Je regrette parfois d'être partie, déclara soudain Shaw.
Maria n'avait pas besoin de savoir pourquoi :
— Tu n'y aurais rien changé, Sameen. La vie n'emprunte pas toujours les chemins qu'on désirerait qu'elle emprunte, j'aurais aussi aimé qu'elle souvienne de moi, de notre amitié. Tu es partie, mais moi, j'étais là, tout comme Root ou Jack Muller qu'elle estime beaucoup. Nous aurions tous pu l'aider. Elle ne nous en a pas donné l'occasion et je peux t'assurer que, parfois, je suis dévorée par les remords de ne pas avoir été auprès d'elle quand elle en avait besoin. Mais c'est trop tard.
— Tu l'as aidée, Maria. Elle a fini par venir te voir et tu étais là pour elle.
— Oui, tout comme toi.
Les deux jeune femmes s'étaient regardées, intensément. Avec reconnaissance, parce qu'elles aimaient Brown, pas tout à fait de la même façon, peut-être pas aussi intensément l'une que l'autre, mais elles acceptaient la place que chacune d'entre elles tenait auprès du jeune lieutenant, une place qu'elles ne se disputeraient jamais. Elles étaient sur la même longueur d'onde. Maria eût voulu serrer Shaw dans ses bras, lui exprimer son affection, l'inviter à s'asseoir, à finir le thermos et discuter d'Élisa. Un autre jour peut-être.
— En ce qui concerne Root, reprit-elle. Je ne voudrais pas que tu commettes la même erreur qu'Élisa.
— Ah, ouais, et laquelle ?
— Douter de toi.
— Je ne doute jamais de moi.
— Permets-moi d'en douter, querida.
— Tu...
— No digas más, Sameen. Por favor, lui avait murmuré Maria les doigts sur ses lèvres.
Shaw avait peut-être lu de la peine dans ses yeux et une réelle affection, généreuse et désintéressée, comme l'étaient leurs rapports depuis qu'elles s'étaient parlées trois ans auparavant. Shaw avait battu des paupières, et elles avaient vidé leurs tasses.
— Je retourne à la maison, déclara Maria. J'ai dit à Alma que je partais seulement t'apporter du café.
— Elle ne t'a pas suivie ?
— J'ai refusé.
— …
— Je voulais te parler seule à seule.
— Ouais ?
— Si, confirma Maria. Je te laisse le thermos ?
Shaw avait acquiescé, Maria l'avait rangé dans son sac avec le quart. Elle l'avait salué de la main et elle était partie.
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Shaw passa d'un pas rapide devant les toilettes, et elle infléchit sa course. Elle était restée des heures, concentrée sur son travail et elle ne s'était pas rendue une seule fois aux toilettes. Elle ouvrit la porte. Quand elle se lava les mains le miroir lui renvoya son image. Elle avait les cheveux ébouriffés, parsemés de brindilles et de mousse, son front, ses joues...— elle pencha la tête pour observer son cou — son cou et sa poitrine marbrés de coulures sombres et claires. Elle releva ses manches. Grimaça. Elle était crade. Elle ne pouvait pas... Elle se mordit un coin de la lèvre inférieure jusqu'au sang. Non, elle ne pouvait pas. Cela lui apprendrait à négliger son hygiène corporelle, à ne pas suivre ses propres exigences. Elle jeta un coup d'œil sur ses Rangers. Elle se baissa pour les délacer et les retira. Elle avait les pieds humides et une forte odeur de cuir chaud en émanait.
Douche.
Rapide, mais douche et pierre ponce ou brosse à ongles. Au sous-sol ? Et si elle croisait Maria ? À l'étage ? La jeune juge et Genrika se partageaient la salle de bain. Elle emprunterait ses affaires à l'une ou à l'autre. Tant pis pour le savon d'Alep.
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Shaw pressa le flacon et fronça le nez. L'odeur d'agrume lui piqua les narines. Pas désagréable. Elle essaya le deuxième qui se trouvait sur la tablette. La forêt s'infiltra dans son nez. Cèdre du Liban Elle bascula le flacon pour lire l'étiquette, une ligne de soins pour hommes. Maria ou Genrika ? Maria utilisait un savon local aux Seychelles et Shaw, pourtant sensible aux odeurs n'avait jamais remarqué qu'elle sentît l'un ou l'autre des deux gel douche. Elle inspecta les shampoings. L'attribution se révéla aisée. Genrika utilisait un shampoing à la camomille, Maria un shampoing spécial cheveux long à l'aloe vera. Pour les gels-douches, elle voyait aussi bien Maria que Genrika utiliser un produit pour hommes ou un produit aux senteurs d'agrumes. Elle opta pour le cèdre du Liban. Une façon de prolonger sa journée dans les bois. La douche la détendit, mais l'humidité visqueuse qu'elle rencontra entre ses jambes la troubla. Elle s'en lava avec d'autant plus d'énergie. Elle évita de se mouiller les cheveux, mais elle prit le temps de soigneusement les coiffer. D'en chasser les hôtes indésirables. La résine qui s'y était invitée lui arracha des grimaces de douleur et quelques cheveux. Elle se rhabilla, par défaut, avec ses affaires sales.
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Root s'était inquiétée. Elle avait craint une esquive, un retrait. Elle se reprocha de ne pas avoir traîné Shaw à sa chambre par la peau du cou. Elle patienta. Cinq minutes. Rien ne vint. Elle jura et ressortit de sa chambre. Le bruit de la douche qui coulait derrière la porte de la salle de bain ne l'avait pas arrêtée. Elle était descendue au sous-sol, n'y avait pas trouvé Shaw. Avait tourné en rond et était remontée. Maria lisait toujours, confortablement allongée dans l'un des canapé du salon
— Vous avez vu Sameen ?
— Elle est montée.
La douche.
Une attention de Shaw, une preuve la maîtrise qu'elle pouvait exercer sur elle-même. Du respect qu'elle portait à son corps, mais aussi aux autres. Root n'eût pas pris cette peine.
— Tu aurais pu me prévenir, murmura Root à l'intention d'Athéna.
— Je n'aime pas immiscer dans votre vie privée.
Décidément, tout le monde la comblait d'attentions. Elle hésita à la rejoindre dans la salle de bain. Préféra lui accorder son intimité et imiter son exemple. La patience n'était pas son fort, la douche la ferait patienter.
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Shaw frappa. C'était idiot, mais elle entrait chez Root, pas dans sa chambre. Elle frappa une deuxième fois. La poignée tourna et la porte s'ouvrit sur le sourire resplendissant de Root. Un parfum subtil enveloppa Shaw. L'ylang-ylang. Cette toute petite fleur anodine jaune et blanche. Shaw n'aimait pas les parfums à base de notes florales très prononcées. La rose, le patchouli, la violette, l'iris, le jasmin, l'écœuraient, mais elle supportait les notes légères de la fleurs d'oranger, de la passiflore et de l'ylang-ylang. Elle se souvenait du gel-douche de Root, de la seule trace qui lui était restée après sa mort, et de comment elle trouvait un réconfort à la douleur de sa perte en l'utilisant et en s'enveloppant d'une odeur qui la rappelait à elle. Comment sa mort avait été un déchirement, un effondrement qui l'avait amenée, quoi qu'en pensait Élisa Brown, à se renier, à plonger au plus profond de ses pires abjections. Un cauchemar dont était né le Chirurgien de la mort, son disciple monstrueux.
— Sam ?
Shaw avança une main sur son visage. Elle le redessina du bout des doigts. Root retint sa respiration.
— Je ne suis pas morte, Sameen.
Shaw leva les yeux sur elle.
— Je sais.
Root pencha la tête dans l'attente d'une explication.
— C'est ton gel douche. L'odeur de l'ylang-ylang, fit distraitement Shaw en continuant son modelage.
Menaçait-elle de glisser ? Root l'avait trouvée remarquablement calme et tranquille depuis qu'elle était revenue. Tendue, parfois, mais Shaw se ménageait des temps d silence et de longs moments solitaires pour y remédier. Au sous-sol, parfois. Sur les rives du lac ou dans la forêt la plupart du temps. Seules Anne-Margaret l'accompagnait parfois.
Sa réflexion, son attitude, montraient que Shaw n'avait pas oublié, qu'elle n'oublierait jamais. Que Root ne retrouverait jamais la Shaw d'avant, celle dont elle était tombée amoureuse avant que Samaritain ne la lui enlevât. Qu'elle s'en moquait, parce que Shaw n'avait pas radicalement changé et que l'image qu'elle lui offrait depuis trois semaines n'avait en rien altéré ses sentiments.
Elles s'étaient peut-être un peu trop précipitées en bas. La désir impérieux de Root s'était assagi. Elle avait encore envie de l'embrasser, de la prendre dans ses bras, de la caresser, de sentir ses lèvres son corps et ses mains sur elle, elle s'embraserait si Shaw faisait le moindre geste en ce sens, mais, si elle ne le faisait pas, elle se contenterait du reste. De leur amitié et de leur complicité.
Elle en était là de ses réflexions quand Shaw se projeta sur elle. Le souvenir de sa mort, de sa détresse, de la peine informulable qui l'avait torturée pendant des années, l'image de cette tombe anonyme, gravée d'un numéro infamant à ses yeux, son incapacité réelle de lui dire adieu, elle voulait les effacer de son esprit. Retrouver Root en vie, s'assurer de sa réalité, gommer ses errements monstrueux, sentir son sang pulser contre elle, entendre son souffle, ses gémissements, ses cris, s'enivrer de son odeur mêlée d'ylang-ylang, de transpirations, de désirs, explorer son corps, se fondre en elle, frémir sous ses mains, plonger les mains dans ses cheveux, s'adonner à la volupté, rouler dans les vagues du plaisir, se faire emporter dans des déferlantes, se tendre, atteindre le point ultime de sa jouissance et basculer, portée par ses mains, repartir, jouir encore. Root avait ce pouvoir d'enflammer ses sens. Elle était la seule personne, parmi tous les hommes avec qui elle s'était ébattue à qui Shaw accordait assez de confiance pour lui abandonner tout contrôle, pour se donner entièrement. Ce n'était pas une question de sexe, mais une question de personne et de compatibilité physique.
Elle voulait retrouver tout ça.
Maintenant.
Elle repoussa brutalement Root jusqu'à son immense lit, elle la débarrassa de son tee-shirt propre et de son soutien-gorge, et la bascula sur le matelas. Root lui attrapa la tête. L'attaque l'avait surprise, mais elle voulait en profiter. Leurs lèvres se trouvèrent, brûlantes et humides. Shaw accepta le baiser, mais il lui retourna les sens, alluma sa soif. Elle se saisit des mains de Root et les plaqua sur les draps. Ralentit le baiser, par pure torture. Elle sentait son corps pulser, avide d'étreintes, de peau nue. Elle bougea sa cuisse entre les jambes de Root. Celle-ci se cambra en gémissant. Shaw donna une impulsion sur ses poignet pour l'inciter à ne pas bouger. Puis elle descendit une main sur sa poitrine, ne sut résister aux attraits qu'elle offrait. Elle caressa le sein avec douceur, évalua sa consistance, ferme et moelleuse. Passa un pouce sur le mamelon dressé. Le dos de Root se souleva et elle se frotta contre elle. Shaw remplaça son pouce par sa langue, puis par sa bouche. La paume de sa main droite s'activa sur l'autre sein dans un mouvement circulaire qui effleurait plus qu'elle ne carressait le mamelon.
Root était au bord de l'asphyxie, La bouche et la langue agile de Shaw, sa salive brûlante, le bruits de succion, sa paume de main, la torture de sa caresse, la pression qu'elle exerçait entre ses jambes. Elle se mit à gémir sans discontinuer. Ses mains couraient sur les cheveux et les épaules de sa tortionnaire.
Shaw était habillée. Pourquoi ne l'avait-elle pas déshabillée ?
La bouche de Shaw abandonna son sein, Root la retint par les épaules, elle était prête à basculer, elle en voulait encore. Les lèvres de Shaw glissèrent sur son autre sein. La même sensation renaquit. Les frissons, les vagues de plaisir, le ventre qui se creusait.
Puis, le vide, l'absence. Shaw s'était soulevée. Elle glissa en arrière et s'agenouilla, tandis que ses lèvres parcourait le ventre offert et frémissant. Elle déboutonna le pantalon. Root releva les hanches, et des effluves de plaisirs humides s'échappèrent. Shaw la débarrassa prestement de ses derniers vêtements et revint s'allonger sur elle. Root se referma sur son corps comme une étoile de mer sur une coquille Saint-Jacques. Shaw regretta son initiative, elle ne pouvait plus bouger.
Root tanguait sous elle, mais Shaw doutait de l'utilité réelle de ses efforts. Root bougea, elle força Shaw à glisser le long de son corps et se hissa dans le même temps un peu plus haut. Shaw se retrouva avec la tête sur sa poitrine. Root râla. Elle n'avait pas déshabillé Shaw, mais elle avait assez remonté sa chemise pour mettre son ventre à nu. Elle se frotta dessus, resserra les jambes autour de son dos et commença à gémir au rythme de ses hanches. Shaw prit appuis sur ses mains. Des années de pompes lui avait forgé des biceps et un gainage d'athlète auquel il était difficile de résister. Elle se souleva d'une vingtaine de centimètres, et se faisant, augmenta la pression qu'elle exerçait entre les jambes de Root. Shaw reprit un mamelon entre ses lèvres. Son prénom jaillit, étranglé, noyé dans un cri. Root était tellement tendue que Shaw put passer un bras derrière son dos. Root griffa ses omoplates, ses jambes glissèrent et elle enfonça douloureusement ses talons dans ses mollets. Shaw souleva le bassin et passa une main entre leurs deux corps.
— Non, Sameen, non, supplia Root.
Shaw grogna sa désapprobation. Ses doigts plongèrent en elle. Doucement, imprimant un rythme lent, un mouvement profond. Root bascula une deuxième fois, la tête si renversée en arrière que Shaw n'en voyait plus que le menton. Root émit un dernier râle et se relâcha d'un coup.
Ses bras et ses jambes tombèrent mollement sur le matelas, sa tête reprit un axe un peu plus conforme à la nature. La joue posée sur son ventre, Shaw sentait son aorte battre au rythme effréné et puissant de son cœur. Root haletait, trempée de sueur. Shaw déposa un baiser sur un mamelon, remonta le long du cou. Sa cuisse passa entre les jambes de Root éveillant un frisson. Deux bras enlacèrent paresseusement Shaw.
— Embrasse-moi, souffla Root.
Elle ferma les yeux. Shaw musarda sur ses lèvres. Exactement ce à quoi Root aspirait. Elle flottait, détachée de sa conscience, de son environnement, seul le ventre de Shaw collé sur le sien, ses lèvres sur les siennes, le poids de son corps sur le sien, existaient et puis la chaleur moite dans laquelle elle baignait, l'humidité qui coulait en abondance, son corps en attente, son cœur battant.
L'amour de sa vie. Dans ses bras. Elle était revenue. Elle l'avait renversée comme avant, bouleversée jusqu'aux tréfonds de son âme comme avant. Pourtant, Root s'était conduite comme une voleuse. Elle avait pris son plaisir sur Shaw, usé de son corps. Elles n'avaient partagé que leur baiser.
Elle profita encore du moment que lui offrait Shaw. De sa douceur, de la sensualité que celle-ci mettait à l'embrasser, l'esprit entièrement focalisé sur ses lèvres, sur les effets qu'elles déclenchaient. Puis, Root donna une impulsion. Shaw roula avec elle sur le dos et Root reprit l'initiative du baiser, Shaw la laissa mener la danse.
Un bécot un peu mouillé, et Root se dressa au-dessus d'elle. Les mains de Shaw se posèrent sur ses reins. Elle arborait un air terriblement calme, sérieux. S'il n'y avait eu son ventre poisseux, ses lèvres humides, Root aurait douté avoir sombré entre ses bras. Elle se baissa et lui embrassa doucement la joue :
— Pardon, lui dit-elle d'un ton penaud.
Shaw fronça les sourcils :
— De quoi ?
— De t'avoir prise pour un sexe-toy.
Sa déclaration était de mauvais goût, mais elle avait l'air si sincère qu'elle déclencha le rire de Shaw.
— Tu te moques de moi ? demanda Root.
Shaw leva la tête, reprit ses lèvres, et ses doigts coururent sur son dos.
— Tu es trop... balbutia Root.
Trop troublante, trop désirable, trop sensuelle, trop belle, trop émouvante... et décidément trop habillée.
Root glissa sur le côté, Shaw se tourna vers elle, sans cesser de l'embrasser, sans cesser de la caresser, sans cesser de la maintenir sur la pente ascendante de son plaisir. Root entreprit de déboutonner sa chemise. Un long et tortueux chemin. Chaque bouton lui demanda des trésors de concentration. Son corps frissonnait, se crispait, s'arquait, son esprit s'embrumait. Elle quitta la chemise pour s'accrocher à l'épaule de Shaw, emportée par sa main qui jouait doucement avec ses seins. Elle n'y arriverait jamais. Shaw l'emporterait avant qu'elle lui eût même réussi à ouvrir sa chemise. Elle rebascula Shaw sur le dos et s'assit sur ses hanches. Shaw fit mine de se relever. Root la plaqua d'une main sur le lit.
— Ne bouge plus.
Peine perdue. Les mains Shaw couraient sur ses flancs, malaxaient ses chairs, se rapprochaient doucement de ses seins. Root chassa une main, elle réapparut ailleurs, elle chassa l'autre, sans beaucoup plus de succès. Sous sa main qui la maintenait allongée, Root sentait Shaw prête à jaillir contre elle. Prête à se redresser, à la happer et à la jeter dans le tourbillon de ses désirs. Elle pesa de tout son poids sur elle et s'échina d'une main fébrile sur les boutons de la chemise rebelle, les dents refermées sur sa lèvre inférieure.
Le dernier bouton. Shaw portait une brassière, Root la remonta à deux mains. Elle l'avait lâchée, Shaw bondit. L'occuper pendant qu'elle la déshabillait. Root lui tira la tête en arrière et l'embrassa. Avec application, pas vraiment comme elle en avait envie, mais comme elle savait que Shaw aimait. Assez longtemps pour la débarrasser de sa chemise, puis de sa brassière. Shaw tendit complaisamment ses bras en arrière pour la première, leva docilement les bras pour la deuxième. Leurs lèvres se séparèrent, la brassière fila et Root reperdit le contrôle.
Shaw l'enlaça, colla son buste au sien. Grogna dans son cou. Root ploya sous l'assaut et se retrouva sur le dos.
Après... Shaw s'effaça, Root tenta de la retenir sur elle, mais comment combattre Shaw quand elle avait une idée ? Quand elle s'arrangeait pour que Root ne pensât plus qu'à crier, à ne pas mourir asphyxiée et à survivre au plaisir qui l'inondait ? Au désir de s'abandonner ? Shaw passa ses deux mains sous son bassin, Root s'ouvrit comme une fleur de pâquerette au soleil du matin, et elle cessa de lutter.
Shaw n'avait rien oublié. Elle jouait de son corps en virtuose, attentive à chaque mouvement, à chaque cri, à la sueur qui mouillait le ventre de Root, évitant la moindre fausse note, ne perdant jamais le rythme.
La plainte monta doucement, elle se transforma en chant, en psalmodie. Un silence surgissait, parfois, un demi-silence ou un simple soupir, et puis le chant reprenait. D'abord, sans paroles. Puis un prénom émergea au milieu de la mélodie, syllabes par syllabes.
Shaw s'impatienta soudain. Et elle se mit à courir après le moment ultime. Il arriva. Elle se retira. Un hurlement surgit. Un brutal soubresaut des hanches. Un cri de frustration, un râle de bête sauvage :
— Sa... Sameen, feula Root.
Shaw voulait la voir partir. Maintenant. Il lui suffit de vingt secondes. Root explosa. En appui sur ses pieds, son bassin se souleva. Shaw la maintint par les hanches, continua ses caresses, prolongeant l'explosion. Root retomba lourdement sur le matelas, Shaw suivit. Une main épuisée se posa sur sa tête, une supplique suivit :
— Je ne peux plus, Sameen. S'il-te-plaît, geignit Root.
Requête acceptée. Root soupira de soulagement et ferma les yeux.
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L'aube filtrait à travers les volets. Shaw dormait sur le ventre. Le bas de son dos se soulevait doucement à chacune de ses inspirations. Root reposait en chien de fusil. Sa fréquence cardiaque s'accéléra soudain, Elle gémit faiblement et ses yeux s'ouvrirent. Par prudence, Athéna se déconnecta.
Root s'étira. Elle avait passé une excellente nuit et elle se sentait en pleine forme. Son cœur s'emballa. Elle ne se souvenait plus que de... Elle ne s'était pas endormie, après ? Elle ne lui aurait pas fait ça ? Elle se retourna brusquement. Affolée à l'idée d'être seule.
Elle avait planté Shaw, en représailles, celle-ci était partie dormir au sous-sol. Vexée peut-être, blessée.
Les épaules nues et l'abondante chevelure noire, lui sautèrent au visage. Shaw n'était pas partie, se rasséréna Root. Elle était restée dormir. Avec elle. Dans son lit.
Elle se rapprocha, coula son corps contre le siens. Shaw dégageait toujours une chaleur incroyable, réconfortante. Son bassin et ses jambes entrèrent en contact avec de la peau. Root aventura une main sur les reins, sur les fesses. Shaw avait fini de se déshabiller toute seule.
Root caressa la peau nue de trois doigts légers, les cuisses, les fesses, les reins, le dos. Elle referma les yeux, appuya son front contre son épaule et continua son exploration bienheureuse. Shaw releva un genou et gémit doucement. Root papillonna des yeux. Shaw était-elle réveillée ? Elle tendit le bras, sa main traversa le dos et caressa doucement la poitrine qui débordait sous elle. Shaw se souleva imperceptiblement, sensible à la caresse. Elle ne dormait pas. Mais elle ne bougea pas. La caresse innocente muta. La passivité de Shaw éveilla le désir de Root de la troubler, de l'emporter, de l'entendre gémir.
Elle continua lentement ses caresses sur son dos, mais revint plus souvent vers le sein. Elle partait quand elle sentait que Shaw allait se soulever pour lui en donner l'accès complet, reprenait les rinceaux sur son dos. Elle prit son temps avant de se ré-aventurer sur les fesses, sur le haut de ses cuisses. La nouvelle position de Shaw, genou plié et jambes écartées, lui ouvrait de nouvelles perspectives. Elle testa la sensibilité à l'intérieur de la cuisse. Le dos de sa main frôla l'entre-jambe sans y prendre garde. Shaw se tendit. Root retira sa main et la porta à son nez. L'odeur du désir l'embaumait. Elle lui embrassa l'épaule; passa les doigts tentateurs vers la poitrine. Ne s'enfuit pas quand Shaw se souleva, et caressa doucement le mamelon contracté. Le souffle de Shaw s'accéléra, elle se souleva un peu plus, mais elle n'esquissa pas d'autre geste. Shaw se montrait paresseuse et ouverte au plaisir. Root se souleva sur un coude et parcourut son dos de baiser. Son majeur titilla le bas de ses reins. Shaw se cambra légèrement. Le doigt s'aventura plus loin, suivit le sillon des fesses sans s'y enfoncer. Jusqu'au bout. La chair ferme et lisse céda la place aux muqueuses douces et profondes. Shaw remonta un peu plus la jambe. Une invitation. Acceptée. Shaw bascula son bassin. Un geste de bienvenue. Apprécié.
Shaw referma les poings sur les draps. Root lui dispensait des sensations très proches de celles qu'elle obtenait quand elle s'abandonnait elle-même au plaisir. Quand elle fantasmait sur Root, pour maintenir son désir et pour s'encourager au plaisir. Ce n'était pas vraiment son truc, mais elle s'était réveillée sans savoir si elle rêvait encore ou si les caresses qui la troublaient étaient réelles. Et puis, elle avait pris conscience du corps de Root contre le sien, de son front posé sur son épaule. Elle avait voulu prolonger le bien-être né de son sommeil, de son réveil voluptueux, de la proximité de Root, du bout de ses doigts qui couraient sur sa peau. Son trouble avait augmenté, mais il ne l'avait pas incitée. C'était doux. Le doigt qui filait sur elle lui procurait un immense plaisir. Celui-ci redoubla quand le doigt s'insinua plus profondément en elle, quand les lèvres de Root reprirent sur son dos la caresse un instant interrompue par ses doigts qui allaient et venaient en elle, qui se retiraient, qui reprenaient leurs caresses ailleurs, puis qui repartaient au cœur son plaisir.
Root guettait son souffle, quand il s'accéléra, elle vint coller sa bouche à son oreille.
— Viens, murmura-t-elle avec impatience.
Shaw lui avait laissé la main, elle avait savouré son pouvoir, la passivité dont elle faisait preuve, mais plus le plaisir de Shaw devenait évident, plus Root avait envie de le partager, de la serrer dans ses bras, de l'embrasser, d'échanger. Elle accéléra. Shaw leva le bassin, Root en profita pour passer sa deuxième main sous elle, pour doubler la caresse.
C'était trop. Shaw chercha à se retourner.
— Après, Sameen. Ne bouge pas.
— Je... Je... balbutia Shaw.
Et elle bascula. Root la poussa pour qu'elle se retournât et se jeta sur sa bouche encore ouverte. Shaw était incapable de répondre à son baiser, Root descendit sur sa poitrine. Shaw gémit. Les mains de Root reprirent possession d'elle. Son corps se frottait contre le sien. Shaw se tordait sous elle, peinant à retrouver ses repères. Elle se concentra.
Respirer, oublier ses mains, ses lèvres, son corps dévoré de désirs. Reprendre le contrôle.
La méditation avait du bon. Une demi-minutes suffit à Shaw pour retrouver l'usage de son corps. Root le sentit :
— Ensemble, Sameen, s'il te plaît, ensemble.
Shaw n'aspirait pas à mieux. Leurs souffles se mêlèrent, leurs fluides, leurs membres, leurs mains... Toutes les barrières, les murs, qui pouvaient encore les séparer s'effondrèrent dans le souffle passionné de leur étreinte, elles lancèrent des ponts au-dessus des abîmes, s'invitèrent à explorer leurs mondes respectifs. L'osmose physique s'accomplit, leurs esprits s'embrassèrent, se rencontrèrent, se reconnurent, différents et semblables, et s'en félicitèrent.
Root s'adonna aux déclarations, à sa propension à parler, Shaw ne chercha pas à la faire taire, et ne prononça que son prénom durant tout le temps que durèrent leurs ébats. Leurs prénoms se mêlèrent dans une plainte et une célébration orgiaque de la jouissance qu'elles s'apportaient.
Puis vint le relâchement, l'abandon de Root sur l'épaule de Shaw. Le silence.
Et la vie. Leur vie :
— Sam, ça s'est bien passé avec Gen ?
— Mouais.
— Tu n'as pas été trop dure ?
— Maria m'avait fait la leçon.
Root fut secouée d'un rire bref.
— Ce n'est pas drôle, Gen était sérieusement blessée.
— Elle s'est fait mal ?
— Oui, mais ce n'était rien de grave.
Une pause.
— Elle a parlé à Yulia. Yulia lui a dit qu'elle ne...
Shaw ne voulait pas donner une fausse image de la jeune Russe.
— … qu'elle l'aimait, mais que...
Shaw n'y arriverait jamais. Root vint à son aide :
— Gen l'a mal pris ?
— Non. Elle avait déjà décidé de...
Shaw inspira longuement :
— Elle veut rester avec toi.
— Je sais.
— Et, euh...
— Avec toi ?
— Oui, confirma Shaw dans un murmure.
— Tu ne veux pas ?
— Si, répondit-t-elle plus bas encore.
— Avec moi ?
— Oui.
Le cœur de Root bondit dans sa poitrine, elle s'efforça de ne pas montrer le bonheur déferlant qui l'envahissait, qui la balayait et la roulait comme un bois flotté dans le ressac.
— À nous deux, on devrait bien s'en sortir, tu ne crois pas ?
— Si.
— À nous quatre ?
Sameen, Anne-Margaret, Genrika et elle.
— Ouais, souffla Shaw.
Root se releva au-dessus d'elle. Shaw fuit son regard. Root l'appela doucement. Shaw retourna lentement ses yeux vers elle. Ils exprimaient l'incertitude et du désarroi.
— Un si joli code... lui murmura Root.
Elle embrassa brièvement Shaw sur les lèvres et se recoucha sur son épaule. Elle avait pensé « Je t'aime, Sameen. » , mais Shaw n'était pas en mesure de recevoir sa déclaration, « Une si joli code » suffisait. Shaw comprendrait, à celle-ci maintenant de gérer le reste.
Root serait toujours présente si Shaw requerrait son aide ou son soutien.
Shaw ne partirait plus jamais.
Elle était revenue prendre la place qui lui revenait. La place qui lui convenait.
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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Premier film de Lauren Bacall : Le port de l'angoisse (To have and not to have) de Howard Hanks, d'après un roman d'Ernest Hemingway. La femme d'Howard Hanks repéra Lauren Bacall sur la couverture de Vogue. Elle persuada son mari de l'engager et d'en faire un nouveau modèle de femme fatale. Regard par en-dessous (parce qu'elle avait peur de la caméra), voix rauque et blondeur lui assurèrent un succès immédiat, et l'amour d'Humphey Bogart de vingt-cinq ans son aîné.
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