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Pour les gourmands, il y a une recette en notes de fin de chapitre (légère...).
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Chapitre XXXIV :
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Maria sonna à la porte de la villa des Pomerleau. Philippe Pomerleau vint lui ouvrir et lui bafouilla des paroles de bienvenue.
Il n'en revenait toujours pas que sa femme eût accepté que Juliette, sa fille aînée horripilante qu'il adorait, qui le désolait par son mutisme, qui avait si bien travaillé quand la jeune Jen Edwards s'était penchée sur son cas et avait apporté dans son cartable, une mathématicienne, un officier des Marines et une Mexicaine, sa fille aînée qui avait relâché son effort, qui accumulait les mauvaises notes depuis trois semaines, qui ne supportait plus ni son frère ni sa sœur, et qui, cerise sur le gâteau, avait passé la nuit avec un garçon que ni lui ni Valérie ne connaissait, donc, il n'en revenait toujours pas que sa femme eut accepté que Juliette ne passât pas les fêtes de Pâques en famille.
La jeune juge mexicaine et le professeur Deghati avaient pris rendez-vous un soir.
— Dans l'intérêt de Juliette, avait précisé Maria Alvarez.
Il était tombé sous le charme latin de la jeune femme.
Lors du rendez-vous, Maria Alvarez portait un grand manteau noir en laine épaisse, d'une coupe irréprochable et sans fioritures, qui lui descendait aux chevilles. Valérie les avait fait entrer dans le salon et leur avait proposé de les débarrasser de leurs manteaux.
Khatareh Deghati avait dévoilé sous un gros manteau matelassé une tenue sévère de professeur. Un tailleur jupe noir porté sur un chemisier de la même couleur, des chaussures à talons plats élégantes et qu'il avait jugées confortables. Mais Maria Alvarez... Le manteau pratique et douillet de l'universitaire avait dissimulé sa mise austère. Le manteau sage de la jeune Mexicaine, son statut de juge n'avaient pas préparé Philippe Pomerleau à ce qu'il dissimulait quand il le lui avait galamment retiré des épaules.
Maria Alvarez était de taille moyenne, un peu plus grande que Khatareh Deghati, aussi grande que Gabrielle, plus petite que Juliette ou que Valérie, mais elle dégageait une terrible présence et une sensualité torride. Heureusement pour elle, son manteau était chaudement doublé, car, dessous, sa tenue n'était aucunement adaptée à la saison. Il se souvenait encore de sa robe en coton léger, de ses bras nus, du décolleté alléchant. Une robe bleu pétrole imprimée sur laquelle s'ébattaient parmi les fleurs, des oiseaux diaphanes. Une grosse ceinture brodée de motifs indiens, mettait sa taille en valeur sans l'emprisonner dans un carcan. Des bottes de cavalier en cuir fauve, un collier de pierre brut, de grands anneaux d'or aux oreilles, un chignon strict et un maquillage qui, d'un trait de khôl, assombrissait ses yeux noirs, complétaient sa mise et achevaient de donner l'impression à Philippe Pomerleau de se retrouver projeté, deux siècles en arrière, face à une aristocrate mexicaine qui régnait sans partage sur l'une des plus belles haciendas du territoire mexicain. Il ne lui manquait que le chapeau que, dans son imagination, les belles Andalouses et toutes les beautés aristocratiques mexicaines arboraient quand elles montaient à cheval, pour inspecter leur terre, se rendre au marché ou assister à une course de taureaux.
Philippe Pomerleau suffoqué par cette apparition d'un autre temps, n'avait prêté qu'une oreille distraite à la conversation qui avait mis aux prises ses deux invités et sa femme.
Maria Alvarez s'était présenté seule cette fois-ci.
Une nouvelle femme. Sa chevelure d'un noir profond était libre de toutes entraves. Bien plus longs que son chignon le lui avait laissé croire. Elle portait des vêtements pratiques, des vêtements adaptés à la randonnée en forêt et des chaussures de marche en cuir. Qu'importait la tenue, la jeune femme dégageait toujours autant de charme. Et d'autorité.
— Je vous en prie, entrez, lui dit-il en anglais.
Elle retira sa parka. Un gros col roulé en laine grise orné sur la poitrine d'un bandeau de cristaux de neige lui donnait cet air assuré et décontracté qu'arborent les guides ou les agents de protection de la faune et de la flore.
— Muchas gracias, répondit Maria.
Elle accentua les sifflements des syllabes et grasseya son « r »plus qu'il n'était nécessaire. Consciente de la séduction qu'elle exerçait sur le père de Juliette, elle s'en amusait sans vergogne, mais sans arrière-pensées malsaines. Elle appréciait beaucoup trop Juliette, pour se permettre de séduire son père et jouer du trouble qu'elle éveillait en lui. Maria n'était pas une briseuse de mariage. Les hommes mariés d'accord mais pas quand leurs femmes se tenaient derrière la porte.
— Juliette vous attendait...
Un bruit de cavalcade l'interrompit et Juliette déboula dans l'entrée.
— Maria ! cria-t-elle.
La jeune fille se jeta dans les bras de la Mexicaine, elle la serra contre elle et l'embrassa avec effusion. Maria lui rendit son étreinte chaleureuse. Juliette avait cela d'appréciable qu'elle était spontanée dans ses affections, une qualité qui faisait furieusement défaut aux résidents du lac de la Prune si l'on exceptait Alma et Anne-Margaret. Genrika et Alexeï possédaient des natures extraverties, mais l'influence qu'exerçaient sur l'une, Sameen et sur l'autre Anna, bridaient leurs élans d'affections. Root se montrait tactile et recelait des gestes d'une extrême douceur qui témoignait de la tendresse de ses sentiments, mais elle les distribuait avec parcimonie devant témoin. Elle cédait facilement à son humeur facétieuse, à sa propension à manipuler son entourage et il n'était pas toujours facile de faire la part entre le jeu et la réalité. Entre Root et le personnage qu'elle incarnait. Si son âme restait la même, si son cœur ne changeait pas, ce que soupçonnait Maria, alors Root se révélait être d'une grande pudeur. Sameen dissimulait ses émotions sous une attitude rugueuse, Root usait d'humour et de fantaisie, Anna de la couleur glaçante de son regard, de sa grande taille et de ses traits anguleux, Yulia du silence buté des condamnés. Aucune n'était le monstre d'indifférence qu'elle semblait être, quoique Root limitait son intérêt à ses proches et qu'Anna et Sameen n'éprouvaient aucun trouble à tuer qui était leur ennemi.
Valérie Pomerleau vint tempérer l'enthousiasme de sa fille :
— Tu es prête ?
Juliette se détacha de Maria. L'adolescente et la Mexicaine se dédièrent un immense sourire. Des larmes piquèrent les yeux de Valérie Pomerleau. Juliette semblait tout à coup si heureuse, si épanouie.
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Où pêchait-elle ? Quand l'avait-elle perdue ? Était-elle trop sévère, pas assez disponible, trop prise par son travail, par ses gardes ? Pourquoi rencontrait-elle tant de problèmes avec Juliette alors que le courant passait avec Gabrielle et Thomas ? Qu'avait-elle raté chez sa fille, qu'une juge à l'aura internationale et une femme officier, héros de guerre, avaient trouvé ? Juliette avait épinglé une photo d'Élisa Foley dans sa chambre. La jeune femme ne se différenciait pas des joueuses qu'adulait Juliette : un corps d'athlète, un regard volontaire, un sourire éclatant, une attitude « cool », un palmarès enviable même si Élisa Foley n'avait jamais acquis une dimension internationale. Valérie avait rencontré la jeune femme. Elle ne pouvait nier son charme, mais ce qui l'avait le plus impressionnée, n'était pas sa stature ou la sympathie qu'elle inspirait, mais son autorité. Juliette ne racontait rien de ses entraînements en compagnie de la jeune femme comme elle ne racontait rien de ses cours particuliers avec Jen Edwards, Maria Alvarez. Valérie Pomerleau ne savait même si Khatareh Deghati intervenait auprès de sa fille. Juliette ne racontait rien, mais les autres ne s'en privaient pas.
Valérie assistait rarement aux entraînements, mais elle connaissait beaucoup de joueuses et elle était de nature sociable. Elle ne se privait pas non plus d'écouter les conversations et d'observer. Elle avait ainsi appris qu'Élisa Foley ne se contentait pas d'entraîner sa fille et Jen Edwards. Les entraîneurs des Avalanches lui avaient demandé d'assurer des cours de préparation physique à l'équipe. L'officier n'avait jamais joué au hockey, la préparation physique se déroulait dans une salle à laquelle les parents n'avaient pas accès, mais elle avait parfois étendu son entraînement sur la patinoire et Valérie Pomerleau avait mesuré à quel point la jeune femme pouvait se montrer exigeante, voir intransigeante. Juliette ne mouftait pas, elle accomplissait les exercices avec sérieux et application, et s'il lui arrivait de ne pas satisfaire son entraîneur, elle acceptait remontrances et critiques. La jeune Mia lui avait tenu un discours dithyrambique aussi bien sur Élisa Foley que sur Maria Alvarez, concluant pour cette dernière un mystérieux :
— Si vous saviez, comme elle est gentille, madame.
Jen Edwards lui avait mainte fois assuré que Juliette travaillait bien et qu'elle s'en sortirait. Les résultats de Juliette lui avaient confirmé cette affirmation. Et, depuis novembre, la jeune mère ne pouvait que se féliciter avec son mari, d'avoir accepté la proposition de Khatareh Deghati. Non seulement les notes de Juliette avaient effectué une spectaculaire remontée, mais en plus la jeune fille s'était rapprochée de ses parents. Un peu, suffisamment pour ne pas hésiter parfois à leur demander de l'aide.
Valérie avait peut-être relâché son attention, elle s'était peut-être réjouie trop vite d'un changement dont elle n'avait pas perçu qu'il était exclusivement lié à des personnes étrangères à la famille. L'ambiance chaleureuse qui régnait à la maison, les trois premiers mois de l'année idyllique, la bonne humeur de son aînée, avaient endormie ses inquiétudes. Et puis, Juliette avait fêté son anniversaire à la salle de quille de Sainte Dorothée. Une vraie réussite. Ils avaient réservé la salle à son intention. D'un même élan, il avait loué un chalet au parc d'Oka. Juliette devait y passer le week-end avec Jen Edwards et tout s'était gâté.
D'abord, Juliette leur avait menti, Jen servait de prétexte et de couverture à un week-end en amoureux. La police ne leur avait rien rapporté dans ce sens, mais les époux Pomerleau n'étaient pas naïfs. Ils n'avaient jamais rencontré Xavier Deschênes, mais ils savaient que leur fille sortait avec le garçon. Gabrielle ne se privait pas de mettre sa sœur en boîte à ce propos. Il était plus âgé et bon élève. Deux garçons, deux filles. Juliette, aux dires de Gabrielle avait été avec d'autres garçons avant Xavier et elle était très amoureuse de ce dernier. Valerie ne pouvait savoir si Juliette avait déjà couché avec lui auparavant, mais il n'était pas difficile de se douter qu'elle avait passé la nuit avec lui cette fois-ci. Elle était médecin, elle aimait ses filles. Elles savaient tout ce qu'il y avait savoir sur la fécondation et la contraception, mais Valérie avait des idées bien arrêtées. Juliette venait de fêter ses seize ans : elle était trop jeune. Point à la ligne. Et Juliette savait très bien ce qu'en pensaient sa mère et son père.
Elle n'avait réalisé que plus tard le mensonge de Juliette et ce qu'il impliquait, parce qu'elle avait eu bien d'autres sujets d'inquiétude. L'attaque, l'enlèvement, le déchaînement de violence, la blessure de Genrika, les morts, le silence inquiétant de la police, la visite inattendue des policiers américains, le statut de témoin protégée de Jen Edwards, l'attente insupportable du retour de sa fille à la maison. Et puis, son mutisme, son refus de parler, de partager son expérience, ses nuits agitées, ses yeux cernés, son humeur sombre, ses notes en chute libre, la méchanceté qu'elle manifestait envers sa sœur et son frère. Valérie comprenait que sa fille souffrait, mais elle ne savait pas comment l'aider. Le psychologue que voyait Juliette lui disait que la jeune fille refusait de parler et que les séances se limitaient à un long silence, bienveillant de son côté, hostile et agressif du côté de Juliette. Valérie avait entendu sa fille pleurer un soir dans sa chambre, elle avait frappé, les pleurs avaient cessé, Valérie était rentrée, Juliette l'avait très mal reçue. Elle avait tenté d'en savoir plus.
— Je n'ai rien à dire.
— Juliette, je...
— Sors de ma chambre, avait craché sa fille avant qu'elle n'eût achevé sa phrase.
— Juliette, s'il te plaît.
— Dégage ! Fous le camp !
Valérie Pomerleau ne brillait pas pour sa patiente, ni pour sa bienveillance quand elle estimait que ses enfants outrepassaient leurs devoirs de respect dû à leurs parents. Le ton était monté. Juliette l'avait insultée. Les punitions étaient tombées. Puis la colère froide. D'un côté comme de l'autre. Après les cris.
— J'attends tes excuses, Juliette.
L'adolescente n'avait pas desserré les dents, mais l'expression de haine sauvage qui s'était affichée sur son visage en disait aussi long qu'une invective vulgaire.
— Très bien...
Le ton définitif avait alerté Juliette. Sa mère avait atteint la limite de ce qu'elle pouvait accepter. Et elle avait gardé un ultime levier.
— Pardon, maman. Pardon.
Valérie Pomerleau n'avait aucune envie d'entendre les suppliques larmoyantes de sa fille. Ses remords hypocrites. Elle était restée de glace. Juliette s'était effondrée. Assises sur son lit, le dos courbé, la tête baissée et les larmes qui tombaient à grosses gouttes sur ses genoux.
Juliette.
Elle se souvint du parc d'Oka, de la jeune fille joyeuse qu'elle était, de la jeune fille appréciée par ses camarades au hockey, en classe, par ses entraîneurs, par ses professeurs même si elle ne travaillait pas comme elle eût dû, de la grande sœur qu'adulait en secret Gabrielle, qu'aimait Thomas. Elle s'était assise à côté d'elle et elle avait passé un bras prudent autour de ses épaules. Juliette s'était collée à elle et ses larmes avaient redoublé. Valérie avait soutenu son corps, mais elle n'avait rien su lui dire. Les larmes s'étaient taries. Juliette lui avait demandé de partir. Valérie était partie. Elle avait été border Thomas, elle lui avait raconté une histoire, elle était passée dire à Gabrielle qu'ils était l'heure de se coucher. Les deux enfants avaient entendu les cris.
Thomas l'avait interrogée :
— Juliette est encore fâchée ?
— …
— Pourquoi est-elle si fâchée ?
— Elle a eu peur et elle s'inquiète pour Jen.
— Mais tu n'y es pour rien, pourquoi elle est fâchée contre toi ?
— Parfois, quand on est triste ou qu'on a peur, on est dur avec les gens qu'on aime, Thomas. Ça ne t'est jamais arrivé ?
Il avait réfléchi et acquiescé.
Gabrielle avait tout entendu et elle avait attendu le dernier moment pour parler :
— Jul est parfois vraiment niaiseuse, je rêve parfois qu'elle n'ait jamais existé et qu'elle ne soit pas ma sœur, j'ai envie de la frapper quand elle est méchante et injuste. Elle me fiche la honte au collège quand on me parle de ses notes et qu'on me dit que c'est un cancre. C'est une frimeuse, mais parfois, je suis vraiment fière de pouvoir dire que c'est ma sœur. Jul est nulle, elle mérite toutes les punitions qu'elle se reçoit, pour son travail, sa conduite et son langage, mais ils sont méchants au collège, pas tout le monde, mais certains.
— Méchants ? Comment ça méchant ?
— Ben...
— Je ne dirais pas à Juliette que tu m'as parlé.
— Tu peux lui dire, je lui en ai déjà parlé. Mais je ne veux pas que tu te fâches.
— Je ne me fâcherai pas.
— Elle est un peu ridicule quand elle est amoureuse, mais Xavier est vraiment sympa. Tu sais, elle a jamais... euh... avant lui, elle a jamais...euh,
Sa mère savait pour la nuit que Juliette avait passée avec Xavier, pourquoi se montrait-elle si niaise ? Parce que c'était sa mère. Et qu'elle parlait de son abrutie de grande sœur. Elle avait honte, voilà pourquoi. Bon, tant pis pour la honte :
— Elle n'avait jamais été avec un garçon, dit-elle dans un seul souffle.
— Comment sais-tu ça ?
— Je suis sa sœur, lui avait rétorqué Gabrielle d'un ton condescendant.
— Euh, oui, excuse-moi.
— Il ne lui parle plus.
— …
— Depuis le parc d'Oka, il ne lui parle plus. De toute façon, Jul ne parle plus à personne sauf à Jen et aux Avalanches. Elle est bête, mais elle est triste, je l'entends pleurer. Jul n'a jamais pleuré. Maman, j'sais que tu es fâchée mais ne la prive pas de hockey. Je ne veux pas vivre un enfer à la maison.
— Je ne l'ai pas privée de ses entraînements. Je voudrais l'aider, mais je ne sais pas trop par quel bout la prendre.
— Mouais...
— Elle t'a parlé, Gabrielle ?
— Non. Et elle me jette dès je lui adresse la parole.
Les deux sœurs s'étaient toujours chamaillées, plus ou moins amicalement. Juliette était une fonceuse, sa place d'attaquante au hockey lui allait comme un gant, elle ne planifiait rien, elle posait ses affaires n'importe où et ne rangeait bien que ses livres. Gabrielle était organisée et maniaque. Elle planifiait sa journée minute par minute, ses devoirs, ses répétitions, ses lectures, ses jeux, ses rêveries, son temps passé devant la télévision. Sa chambre brillait comme un sous neuf. Valérie et Philippe Pomerleau se seraient peut-être inquiétés de tant de perfection si le lit de la plus jeune de leur fille ne ressemblait pas à un radeau de désordre et de saleté, égaré dans un univers aseptisé. Les deux sœurs partageaient pourtant, un même goût pour la lecture et une nature sociable et extravertie. Gabrielle se montrait plus calme, mais Juliette avait toujours fait preuve d'un optimisme confiant et d'une joie de vivre débordante pourvu qu'on ne s'attaquât pas à ses résultats scolaires à partir de la secondaire.
Gabrielle aimait sa sœur et se nourrissait de son énergie, Juliette la trouvait trop sérieuse, trop petite fille modèle, et l'esprit caustique de sa sœur l'énervait d'autant plus qu'il faisait mouche à chaque fois qu'elle s'en prenait à elle. Juliette fuyait Gabrielle, mais elle adorait briller à ses yeux et elle se montrait déçue quand celle-ci n'assistait pas à l'un de ses matchs de hockey. Gabrielle, quoique Juliette s'en défendît, incarnait la supportrice qu'il ne faut à aucun prix décevoir. Thomas suivait les matchs que disputait Juliette en hurlant. Chaussées de ses patins, sa sœur était son dieu. Gabrielle connaissait bien les règles du hockey, le jeu l'amusait. Un sport de brutes qu'elle trouvait divertissant à regarder. À analyser. Elle n'hésitait jamais à critiquer aigrement son aînée quand elle, ou son équipe, avait mal joué ou commis trop d'erreurs. Juliette se fâchait, mais elle n'avait aucun argument à lui renvoyer. Gabrielle avait l'œil sûr, et quand le jeu lui avait plu, elle ne manquait jamais de féliciter les joueuses et de commenter les bons coups de Juliette, qui rayonnait alors de fierté qu'elle cachait sous un amas de vantardises et de : « Tu n'y connais rien » condescendants et mensongers qui ne dupaient personne.
La réciproque existait. Juliette, depuis que Gabrielle « se débrouillait » à la flûte, ne ratait jamais un de ses concerts. Les passions aux antipodes l'une de l'autre de ses deux filles leur épargnaient de se retrouver en compétition ou de souffrir de complexes liés à leurs excellences ou à leurs manques. Valérie s'était efforcée de ne montrer aucune préférence envers l'un ou l'autre de ses enfants, mais l'entrée en adolescence de Juliette avait mis cette résolution à rude épreuve. A douze ans, Thomas vénérait encore sa mère comme le centre du monde, Gabrielle lui ressemblait, et Juliette l'horripilait. Quels que fussent les efforts qu'elle fît pour se montrer patiente et compréhensive.
— Jen lui manque, maman. D'ailleurs, je n'arrive pas à comprendre comment elles peuvent être amies.
— Elles jouent au hockey ensemble, suggéra Valérie Pomerleau.
— Ouais, ben à part ça, elles n'ont pas grand-chose en commun.
— C'est peut-être pour cela qu'elles sont amies, suggéra Valérie.
— Depuis que Juliette ne voit plus Jen, tout est nul, grommela tristement Gabrielle qui détestait les conflits qui dressaient ses parents contre sa sœur.
— Jen a été blessée, elle est en convalescence.
— Pourquoi tu n'emmènes pas Juliette la voir à l'hôpital ?
— Parce que je ne sais pas où elle est hospitalisée et que Juliette ne veut pas me le dire.
— Elle m'a dit qu'elle n'était pas à l'hôpital. Quand je l'ai traitée de grosse niaiseuse et que je lui ai demandé où elle pouvait être, elle m'a dit que cela ne me regardait pas.
— Elle sait où elle est ?
— Évidemment ! Elles sont meilleures amies. Elles se disent tout.
Valérie avait souhaité bonne nuit à Gabrielle. Elle avait parlé à son mari. Il s'inquiétait autant qu'elle. Il avait effectué des recherches et ce qu'il avait découvert ne l'avait pas rassuré. Valérie Pomerleau lui avait raconté les larmes de Juliette, le désespoir profond qu'elle avait ressenti chez sa fille. La culpabilité qui l'assaillait de se laisser emporter par la colère à chaque fois que Juliette l'énervait, et de se sentir impuissante à l'aider.
— Parfois, j'ai l'impression de l'avoir perdue.
Valérie Pomerleau dévoilait rarement ses faiblesses. Ce soir-là, Philippe Pomerleau mesura l'étendue des sentiments qu'il portait à sa femme. Il déploya des trésors de patience, de compréhension et d'amour pour la consoler et évita de lui montrer combien il se sentait lui-même, aussi impuissant et inquiet qu'elle.
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Maria avait refusé un café, Valérie s'était souvenue de sa grimace involontaire quand elle avait bu la tasse qu'elle lui avait servie à sa première visite. Le café ne lui avait pas plu. Elle avait proposé un thé ou une tisane maison. La jeune juge avait opté pour la tisane et s'en félicitait.
Elle observait les parents de Juliette en attendant que la jeune fille fît sa toilette. Une corvée qu'elle avait voulu éviter, mais à laquelle sa mère avait voulu qu'elle se pliât. L'échange avait menacé de tourner au vinaigre, Maria était intervenue et Juliette avait filé à la salle de bain sans attendre.
— Bonjour.
Maria tourna la tête vers la porte du salon. La petite sœur et le petit frère.
— Bonjour, répondit Maria.
Le garçon courut s'asseoir près de sa mère et exigea un câlin. La jeune fille s'installa dans un fauteuil. Maria lui sourit amicalement. Gabrielle lui opposa un regard circonspect. Maria connaissait. La jeune fille l'évaluait, elle cherchait à savoir si elle pouvait lui faire confiance, ou plus certainement, à confronter ce que Juliette lui avait raconté sur elle et ce qu'elle voyait.
— Vous allez où ? demanda Gabrielle.
— Dans les Laurentides.
— Jen est là-bas ?
— Oui.
— Élisa aussi ?
— Non, Élisa est repartie au États-Unis.
— Pourquoi madame Cormier n'est-elle pas venue ?
Très bonne question pensèrent Philippe et Valérie Pomerleau.
— Elle préférait rester près de Gen.
— Jen est vraiment un témoin sous protection ?
— Gabrielle, voulut la mettre en garde sa mère.
— Non, je comprends qu'elle soit curieuse, répondit Maria à La jeune femme.
Elle se tourna vers Gabrielle.
— Oui, c'est vrai.
— Elle a vu un meurtre au Mexique ?
— Non, rit Maria.
— C'est en rapport avec le Chirurgien de la mort ?
Maria s'assombrit.
— En quelque sorte.
— Il est en prison grâce à vous.
— J'étais un simple témoin à son procès. Il est d'abord en prison parce qu'il a été arrêté.
— Par les policiers qui sont venus à la maison ?
— Entre autres.
— Avec l'aide du FBI et de vos gardes du corps ?
— Oui.
— Il méritait la mort.
— Je ne crois pas qu'il soit beaucoup plus heureux de se retrouver en prison. Il est en isolement et ses conditions de détention sont très dures.
— En superMax ?
— Mmm.
— Et Juliette, elle ne risque rien ?
— Jen ne l'aurait pas invitée si elle courait le moindre danger.
C'était tout ce que voulait savoir Gabrielle. Tout ce que voulait savoir aussi les parents des jeunes filles. Juliette arriva avec son sac sur le dos.
— Je suis prête.
Elle jeta un regard mauvais aux membres de sa famille réunis.
— Jul, tu salueras Jen pour moi, fit Gabrielle.
— D'ac.
— N'oublie pas, précisa la jeune fille.
— Je ne suis pas encore gâteuse.
— Moi aussi tu lui diras, intervint Thomas.
— Ouais.
— Bon et bien, je crois qu'il est temps d'y aller, fit Maria en se levant.
Juliette ne dit au revoir à personne. Elle fila sans se retourner. Dehors, elle tressaillit de joie à la vue de la Wrangler rouge, testa l'ouverture de la portière et, puisque Maria n'avait pas verrouillé la voiture, elle chargea son sac à l'arrière et s'installa à la place passager.
— Ce qu'elle est mal élevée, grommela Gabrielle avant de tourner les talons et d'enjoindre Thomas à la suivre.
Thomas se lança à sa poursuite. Maria enfila sa parka et se tourna pour prendre congé des Pomerleau. Ils avaient le regard fixé sur la silhouette à peine visible de leur fille derrière le pare-brise.
— Elle a été témoin de beaucoup de violence. Elle a eu très peur. Elle a vécu une expérience traumatisante. Elle ne vous a rien raconté, n'est-ce pas ?
Le regard des époux Pomerleau se détourna de leur fille. Leur expression suffisait à confirmer ce que Maria pensait.
— C'est souvent le cas avec les enfants. En plus, c'est arrivé à un mauvais moment.
— … ?
— Vous n'auriez jamais dû apprendre qu'elle vous avait menti ni qu'elle avait passé la nuit avec un garçon. Inconsciemment, elle se sent coupable. Elle pense que tout ce qui est arrivé est de sa faute et qu'elle a été punie de vous avoir menti.
L'expression de Valérie et Philippe Pomerleau indiquait que Juliette n'était pas la seule à se sentir coupable.
— Il faut lui laisser un peu de temps. Vous faites bien de nous la confier. Elle manque beaucoup à Gen, elles pourront se parler, ça leur fera autant de bien à l'une qu'à l'autre.
— Jen est mutique elle aussi ?
— Non, mais elle a d'autres problèmes à régler.
— Madame Cormier est partie longtemps.
Maria évita le sujet :
— Je m'occuperai bien de Juliette. Vous avez mon téléphone et celui de... d'Alice Cormier. N'hésitez pas à nous appeler si vous vous inquiétez. À l'école, ça va ?
— Non , c'est une catastrophe.
— On va arranger ça. Et sinon, Juliette va-t-elle à la messe ?
— …
— Je compte assister à la veillée Pascale et à la messe de Pâques, expliqua Maria.
— Si vous arrivez à la convaincre de venir avec vous...
— Je verrais avec elle et Gen, Alma me sera peut-être d'une aide précieuse.
— Merci, madame, dit Philippe Pomerleau sincèrement ému. C'est vraiment très gentil à vous de...
— J'aime beaucoup Juliette. C'est un cancre, mais un cancre sympathique et si on l'encourage dans le bon sens, elle est fort capable de réussir. Vous avez préparé ce dont je vous avais parlé ?
— Gabrielle est allée s'en occuper.
Une cavalcade dans l'escalier. Gabrielle tendit un sac à dos d'école à Maria.
— Il y a tous ses livres et tous ses cahiers.
Philippe tendit un papier à la jeune Mexicaine.
— Ce sont nos codes d'accès au logiciel scolaire de son collège. Vous y trouverez ses notes et les devoirs qu'elle a à faire.
— Merci.
— Elle va faire la gueule, ricana Gabrielle.
C'était sans compter l'autorité dont bénéficiait Maria auprès de la jeune fille et la joie débordante qui animait Juliette à l'idée de revoir Genrika.
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Maria démarra la Wrangler.
— Tu m'excuseras si on fait trois petits détours avant de partir ? demanda Maria en espagnol.
— Oui. On va faire des courses ? répondit Juliette en français.
— Julieta...
Juliette répéta sa phrase en espagnol.
— Bien, apprécia Maria d'un air faraud. Je te préviens, à partir de maintenant, entre nous, c'est en espagnol. Je préviendrai Alma. Et Sameen et Root seront peut-être aussi d'accord.
— Sameen parle espagnol ?
— Oui, un peu trop bien d'ailleurs.
Maria s'était tout d'abord rendu chez Mia.
— Tu peux m'attendre dans la voiture ? demanda-t-elle à Juliette. Je n'en ai pas pour longtemps, mais c'est important et ce que j'ai à lui dire à elle et sa mère est confidentiel.
— C'est à propos de son père ?
— Oui.
— Sa mère va obtenir sa garde permanente ?
— Oui.
— C'est génial. Mia a peur de son père, c'est une fille vraiment sympa et lui, c'est un beau salaud.
— Juliette..
— Pardon, mais c'est vrai. Maria ? s'inquiéta soudain Juliette. Il ne va pas lui faire de mal s'il apprend qu'elle a comploté contre lui ?
— Comploter ? Tu emploies de bien grand mots.
— Il est très méchant et il est violent. Je déteste quand il vient nous voir jouer. Mia est complètement... euh
Comment dire cela en espagnol ? Une périphrase peut-être. Maria comprendrait :
— Elle a peur et elle ne nous parle pas.
Maria se mâchouilla un instant l'intérieur de la joue.
— Rien n'est encore officiel. Mais je peux peut-être lui passer l'envie d'exercer des représailles sur Mia et sa mère.
— Ça serait bien.
Maria lui dédia un petit sourire en coin.
— Quelle est votre idée ? demanda la jeune fille curieuse.
— Lui envoyer un agent du gouvernement... ou deux, ou pourquoi pas trois.
Maria pensait à Shaw. À Anna et à Borkoof. Le père de Mia connaissait Root. Dommage, elle eût été parfaite, mais Sameen ferait parfaitement l'affaire. Alexeï assurerait une présence silencieuse. Ils endosseraient l'uniforme de la Gendarmerie royale, pour le reste Maria faisait confiance à Sameen.
Le deuxième arrêt eut lieu dans un magasin de sport.
— C'est pour Anne-Margaret ? s'informa Juliette.
— Pour sa mère aussi. C'est l'anniversaire d'Anamaga aujourd'hui, mais c'était celui de Sameen dimanche dernier.
— Vous ne lui avez pas souhaité ?
— Nous avons préféré attendre celui d'Anamaga pour ça. Sameen aime bien marcher avec elle. Elle la porte sur la hanche ou coincée dans une écharpe, ça va parce qu'Anamaga est petite encore. J'aurais bien aimé avoir un sac comme ça pour Alma, même pour la promener en ville. J'ai eu du mal à trouver un modèle qui me plaisait et qui, surtout plairait à Sameen. Mais celui-là est parfait.
— Je peux prendre quelque chose ?
— Pour Anamaga ?
— Oui, c'est nul, si je viens à son anniversaire sans rien lui offrir.
— Tu as déjà une idée ?
— Ben, si j'avais su avant, je lui aurais acheté un bonnet de notre équipe ou un tee-shirt.
— Tu n'as pas pris les tiens ?
— Si, mais le tee-shirt est vieux et j'ai mon bonnet depuis longtemps.
— Il est propre ?
— Oui.
— Ce sera parfait, Julieta.
— Vous êtes sûre ?
— Oui, et connaissant Sameen, tu n'as même pas besoin d'un paquet-cadeau.
Juliette n'aurait jamais mis en doute la parole de la jeune juge et elles ressortirent du magasin avec un seul paquet.
Le troisième arrêt dura trente secondes. Maria téléphona pour dire qu'elle était arrivée et, trente secondes plus tard, Juliette cédait sa place à Khatareh Deghati.
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Shaw avait réaménagé l'aire de tir à l'arc. Elle s'entraînait depuis une heure. En débardeur. Noir bien évidemment. Shaw manquait dramatiquement d'originalité en ce qui concernait la couleur de ses vêtements. Même son treillis était noir, sans compter ses Rangers et sa ceinture. L'arc et l'empennage de ses flèches étaient les uniques taches de couleurs qu'elle s'était permises, parce qu'elle n'avait pas eu le choix.
Elle releva lentement son arc. Elle venait de tirer quatre flèches, trois au centre de la cible, une sur la bordure extérieure. La première parce qu'elle n'était pas encore concentrée au moment où elle avait lâché sa corde. Une erreur. Qu'elle commettait à chaque volée. Le seul fait d'aller chercher ses flèches la déconcentrait et elle ratait immanquablement son premier tir. Elle banda son arc. N'entendit plus que sa respiration, calme et profonde. Les pieds reliés à la terre, elle ne fit plus qu'un avec la forêt, avec son arc, avec sa flèche. La cible n'exista plus. Ses doigts se détendirent, la corde siffla, l'arc tomba souplement au bout de son bras.
Joli tir, pensa Root. Shaw resta longtemps immobile.
— Qu'est-ce que tu veux ? fit-elle soudain.
Le ton était peu engageant.
Shaw était contrariée. Certaines surprises la contrariaient. Découvrir sa mère en train de disputer une partie d'échecs avec Root l'avait contrariée. Depuis combien de temps celle-ci jouait aux échecs d'ailleurs ?
— Bonjour, Sameen, lui avait aimablement dit sa mère.
Shaw avait jeté un regard à Root avant de répondre :
— Bonjour, maman.
Et elle était partie.
Shaw tourna la tête vers Root. Détailla sa tenue. De sport. Sweet à capuche, short et chaussures. De cross. Les siennes ?
— Ce sont les miennes, la détrompa Root. Gen a refusé que j'emprunte les tiennes, mais j'ai, sur ses conseils, acheté le même modèle.
— Tu fais du cross ?
— J'y étais bien obligée, Gen voulait que je lui serve de partenaire. Je t'avoue que je n'en avais aucune envie. Je déteste courir et l'idée de courir avec une de tes élèves ne me tentait pas du tout.
— Tu avais peur de te ridiculiser ?
— Je me suis ridiculisée.
Une petite lueur narquoise bien plus que condescendante s'alluma dans le regard de Shaw.
— Mais Gen m'a donné plein de conseils et je me suis vite améliorée, protesta Root.
— Et tu es devenue tellement bonne que maintenant tu cours toute seule ?
— Je ne suis pas à ce point-là masochiste.
— Je ne crois pas que Gen va se pointer...
— Sameen, soupira Root d'un ton de reproche. Ce que tu peux parfois te montrer désobligeante. À vrai dire, j'espérais que tu m'accompagnes.
— Je ne suis pas en tenue.
— Je n'avais pas remarqué que tu portais une jupe droite et des escarpins.
— Je n'ai pas envie.
— Je n'ai pas eu le temps de courir depuis qu'on est arrivé. J'ai besoin de me détendre et de me dépenser un peu.
— Va taper dans un sac ou demande à Maria si elle ne veut pas un cours de close-combat. Elle commence à bien se débrouiller.
— J'ai besoin d'air et je n'ai pas envie de me battre.
— Et tu espères que je te pardonne ?
— Sam, la morigéna gentiment Root. C'est l'anniversaire de sa petite-fille, elle habite à quatre heures de route. Tu ne crois pas que c'était normal de l'inviter ?
Root avait raison, mais... Shaw aurait aimé être consultée et ne pas se retrouver nez à nez avec sa mère sans s'y être préparée.
— Khatareh s'est beaucoup occupé de Gen durant ton absence, et Gen l'aime beaucoup. Elle lui donne des cours de maths, elles s'entraînent aux échecs ensemble, et Khatareh est une adversaire à la hauteur de Gen. Elle a passé toutes les fêtes en notre compagnie. Elle n'est pas très à l'aise avec Anne-Margaret, mais elle s'entend bien avec Gen. Tu es fâchée contre elle ? Tu as quelque chose à lui reprocher ?
— Non.
— Tu n'es pas à l'aise ?
— Non.
— Tu viens courir avec moi ?
— Okay.
Root lui dédia un sourire satisfait.
— C'est d'obtenir toujours ce que tu veux qui te rend si heureuse ? grommela Shaw.
— Absolument !
Et comment lui en vouloir ? S'isoler lui permettait de prendre du recul. Mais reprendre pieds ensuite avec la réalité, réintégrer la petite communauté familiale du lac de la Prune à l'origine de sa contrariété, s'avérait difficile. Jusqu'à ce que Root, Maria ou Alma lui servît de passeuse. C'était si comme les occupantes de la villa, se tenaient à l'intérieur d'un cercle. Shaw voulait les rejoindre mais elle n'arrivait pas à franchir la ligne. Elle tournait autour du cercle, cherchait une porte d'accès qu'elle ne trouvait pas. Elle se sentait l'âme d'un loup frappée par une quelconque malédiction qui l'empêchait de rejoindre la meute à laquelle elle appartenait. Jusqu'à ce qu'une main se tendît. Il suffisait d'un sourire, d'une question, d'une salutation, d'une sollicitation, parfois d'une véritable main qui se glissait dans la sienne ou se posait sur son épaule pour que Shaw retrouvât sa place. Root lui tendait cette main. Au bon moment.
— Tu me laisses ranger le matériel ?
— Tu veux que je t'aide ?
— Non.
Shaw partit récupérer ses flèches et décrocher la cible.
— Sam, l'appela Root.
— Ouais ?
— Je ne veux pas me mesurer à toi.
— Tu ne ferais pas le poids.
— Je le sais bien. Si je veux mesurer à toi, je n'aurais pas choisi cette discipline.
—Contrairement à ce que tu affirmes, tu es parfois maso.
— Moi ?!
Shaw se retourna. Une ombre passa sur son visage.
— Non, souffla-t-elle. Je suis désolée, Root.
Son expression était si sombre et si contrite que Root marcha sur elle et lui déposa un baiser sur la joue.
— Pardonnée.
Elle lui tapota l'épaule.
— Allez, va vite, ranger ça, je t'attends.
.
Shaw l'avait entraînée dans une véritable course d'obstacles. Elle avait parcouru la forêt de long en large, repéré les lieux, dressé des plans dans sa tête, noté les arbres couchés, les rochers, les buissons, les fossés, les ravines. Elle lui avait fait escalader des bûchers, des troncs d'arbres, sauter dans des ruisseaux, dans des trous, ramper sous des arbres couchés. Root n'avait jamais rencontré à proximité de la villa des pentes aussi ardues. Elle avait protesté quand Shaw l'avait incitée à se coucher sur le sol gelé et détrempé, ramper sur des plaques de neige à moitié fondue.
— Amène-toi et arrête de protester, lui avait simplement répondu Shaw.
— Sam, je suis en short.
— Et alors ?
Il était inutile de discuter avec Shaw quand elle endossait sa tenue d'entraîneur. Root se morigénait de son idée. Quoiqu'en dît Shaw, elle était maso. Et complètement trempée.
Elle se débattit sous les branches d'un épicéa effondré. Elle jura comme un charretier, les cheveux pris, les mains dans la boue. Enfin, elle s'extraya des rets traîtres de l'arbre, de la terre odorante. Shaw sautillait sur place en l'attendant.
— Il ne faut pas que tu te refroidisses, dit-elle. On rentre à foulée rapide.
Elle avait oublié de préciser que, sur le chemin, se dressait un bûcher, qu'il fallut escalader et le traverser en courant. Un rondin roula sous ses pieds au moment où Root allait sauter, elle partit en avant. Elle cria de surprise. Elle filait tête la première sur Shaw. Shaw avait entendu, elle se roula en boule sur le sol.
— Chute ! cria-t-elle à Root.
Sur un tatami, les chutes sont douces. Sur le sol de la forêt, pour peu que la terre fût molle et la couche de feuilles épaisse, il en allait de même, malheureusement, il était rare que des brindilles, des souches, des pousses nouvelles ou des cailloux n'agrémentassent pas le tapis si moelleux.
La roulade ne méritait aucune critique. La douceur de la réception en méritait beaucoup. Root n'eût pas l'occasion de se plaindre, Shaw repartait déjà. Elle écrasait tout sous ses rangers, et Root paria qu'elle avait les pieds au sec. Son treillis et son tee-shirt étaient maculés de boue et de mousse, mais elle avait les pieds au sec.
Les chaussures que portait Root étaient imperméables, mais l'eau s'était infiltrée par-dessus, et elle marinait dans un mélange de sueur et d'eau chaude. Shaw n'avait pas imprimé un rythme rapide à leur cross, mais les différents obstacles avaient mis sa résistance à rude épreuve. Elle s'était trouvée plutôt pas mal quand elle accompagnait Gen, mais la jeune fille ne l'avait pas entraînée dans une course qui s'apparentait parfois plus à un parcours du combattant qu'à un cross country.
Elles arrivèrent en vue du lac et Shaw ralentit encore le rythme, jusqu'à ce qu'elles marchassent.
— Respire, Root.
Son regard se posa sur le lac. De la glace subsistait là où le soleil ne donnait jamais.
— Tu ne veux pas te baigner ?! s'alarma Root.
— L'eau est trop froide encore.
— Pff, comme si c'était le genre de considérations qui pouvait t'arrêter.
— Tu veux ?
— Je ne suis pas suicidaire, mais c'est gentil de demander, railla Root.
— C'est dommage, ça nous aurait fait du bien.
— J'aurais aussi eu l'occasion de te rappeler que tu n'es pas toujours la meilleure.
— Je n'ai pas cherché à t'humilier, se défendit Shaw choquée que Root eût envisagé leur course sous cet aspect.
Root lui jeta un coup d'œil en coin. Shaw semblait tellement sincère, presque peinée qu'elle lui eût prêté ce genre d'intention.
— Tu m'as demandé de t'évaluer, argumenta Shaw.
— En cross-country, Sameen. Pas en parcours du combattant. Je sais que tu l'adores, mais je ne m'appelle pas Élisa Brown et je ne dois pas passer un brevet d'officier.
— Ce n'est pas toi qui jouais au super soldat au Niger ?
— Touchée, mon cœur. Mais tu as oublié que je suis déjà capitaine.
— Ouais ? Ben, je te prépare à la feuille de chêne*. Pour la prochaine fois.
Root éclata de rire.
— Tu es un ange, Sameen. Je te promets de te prendre comme sergent.
Shaw se renfrogna.
— Tu n'aimes pas les sergents ? fit Root d'un air innocent.
— Je déteste être sous tes ordres.
— Sam...
— Tu es irrespectueuse et tu jouis de tes privilèges.
Shaw pesta immédiatement contre sa bêtise et le choix de son dernier verbe.
— Je jouis plus encore de tes attentions, mon cœur, et franchement, comment résister ? rétorqua Root d'une voix lascive.
Et voilà.
Root serra frileusement ses bras contre elle. Shaw finissait toujours ses entraînements par dix minutes d'étirements et de relaxation, mais Root n'avait plus un vêtement de sec. La température était encore basse, elle se refroidirait trop vite et elle risquait de se blesser.
— On rentre, tu vas directement prendre une douche, bien chaude.
— Et toi ?
— Même chose.
Root ouvrit la bouche.
— Tu vas chez toi, je vais chez moi, la coupa Shaw.
— Tu sais que j'ai une douche et, une baignoire.
Elles rentrèrent. Dans le sas, Shaw prit le temps d'observer Root. Sous la boue, on devinait des éraflures. Nombreuses. Shaw consulta sa montre. Elles avaient couru près de deux heures. Elle se remémora la course, les chutes, les passages ardus.
— Tu as une trousse à pharmacie dans ta chambre ?
— Oui.
— Complète ?
— Oui.
L'affirmation suffisait. Root connaissait le sens du mot « complet » en ce qui concernait une trousse de secours, Shaw y trouverait tout ce dont elle aurait besoin.
— Je prends la douche, décida Shaw.
Root afficha une mine réjouie.
— Je suis prête à tous les sacrifices pour t'avoir à portée de main, mon cœur.
— Tu ne t'arrêtes jamais ?
— Je profite de ne t'avoir rien qu'à moi.
— …
— Je ne veux pas mettre à mal tes pudeurs de jeune fille, Sameen.
— T'es vraiment qu'une... se fâcha Shaw.
Root ouvrit la porte du salon :
— Maria !
— Oui ?
Shaw ferma la bouche. Root se fendit d'une grimace malicieuse et laissa Shaw finir de dénouer ses Rangers. Elle rencontra Alma dans la salle à manger.
— Ouah, Root ! Tu es toute sale, s'exclama Alma. Tu es tombée ?
— Je suis allée courir avec Sameen.
Maria vint aux nouvelles :
— Qu'est-ce que vous vouliez ? demanda-t-elle.
— Que vous me sauviez les oreilles, rit Root.
— Si vous évitiez de la provoquer...
La porte du sas s'ouvrit.
— Je file prendre ma douche, souffla Root à Maria.
Elle s'empressa de monter au premier étage. Shaw entra, lança un regard suspicieux à la jeune juge :
— Qu'est-ce qu'elle t'a raconté ?
— Rien de spécial.
— Elle est...
Maria attendait la suite.
— Laisse tomber, maugréa Shaw. Sinon, tu aurais pu me prévenir que tu comptais ramener ma mère avec Juliette.
— J'aime beaucoup ta mère, Sameen.
— Ben, heureusement que tu n'es pas sa fille, persifla Shaw.
— Pourquoi ?
— Tu n'es pas vraiment une petite fille modèle.
— Et tu crois que ta mère voulait que tu sois une petite fille modèle ?
— C'est une Orientale ultra-conservatrice.
— Je ne savais pas que ton père était Iranien, musulman et professeur d'université, rétorqua sournoisement Maria.
— Elle était très stricte.
— Tu es très stricte avec Meg, Sameen, et je le suis moi-même avec Alma.
— Ta mère t'a foutu dehors, Maria.
Alma ouvrit des yeux comme des soucoupes. Maria avait raconté ses frasques à Shaw. Ses vacances dans la maison familiale à Chihuahua. L'étudiante qu'elle avait invitée. Leur conduite provocante, leurs ébats bruyants, la fenêtre de sa chambre ouverte, les regards scandalisés des voisins. La colère et la honte de ses parents et de ses frères et sœurs. La brouille qui avait suivi.
— J'avais poussé le bouchon un peu loin, reconnut honnêtement Maria.
— Ma mère m'aurait maudite pour moins que cela.
— Peut-être, si tu t'étais aussi mal conduite que moi, mais je ne crois pas qu'elle te maudisse aujourd'hui d'être ce que tu es, et de vivre une vie très éloignée de celle qu'elle rêvait pour toi.
— …
— J'ai tort ?
— Je ne sais pas.
— Tu devrais te poser moins de questions.
Anne-Margaret apparut entre les jambes de Maria. Elle cavala à quatre pattes jusqu'à sa mère s'accrocha à son pantalon et se hissa, d'abord sur les genoux, ensuite sur les pieds.
— Anou.
Alma s'esclaffa. Maria prit un air goguenard.
— Ça vous fait marrer, leur reprocha Shaw.
Elle se baissa et attrapa Anne-Margaret sous les aisselles. L'enfant resplendit de bonheur. Shaw la maintenait devant elle. L'enfant tendit les bras, referma ses poings sur le débardeur de Shaw et tira dessus pour qu'elle la serrât contre elle.
— Je suis trempée, Meg.
— J'ai allumé un feu, lui dit Maria.
— Okay.
Shaw s'assit en tailleur devant la cheminée. Elle installa sa fille sur ses genoux et releva son débardeur. Elle ne produisait pas autant de lait qu'avant, mais la gourmandise d'Anne-Margaret, avait réactivé la lactation. Shaw n'aurait jamais cru pouvoir satisfaire les envies de sa fille après quatre mois de privations et d'efforts physiques intenses. L'idée lui paraissait impensable. Médicalement peu probable. Le lait qu'aspirait goulûment Anne-Margaret, ses seins durs qui s'amollissaient, l'emplissait de stupeur et d'admiration. Envers elle-même. Envers son corps. Solide, inépuisable, fort. Un corps qui la servait fidèlement, loyalement. Un corps qui ne l'avait jamais trahie. Contrairement à son esprit.
Alma vint s'asseoir à côté d'elle et lui posa une main sur le genou. Maria s'installa dans le canapé :
— Tu es très sale, Sameen.
— Merci, je n'avais pas remarqué.
— Mama te dit que tu devrais aller te laver, expliqua Alma à Shaw.
— Meg, se fiche que je sois sale ou pas, et elle boit du lait parfaitement sain.
— Mais tu es toute mouillée, Sam. Maman dit qu'il ne faut pas rester avec des habits qui sont mouillés si on ne veut pas tomber malade.
— J'irais prendre une douche chaude et me changer après.
Alma passa une main dans le dos de Shaw :
— Tu as froid.
— Mais non, ça va, grogna Shaw.
Alma se pencha sur Anne-Margaret.
— Anamaga, l'appela-t-elle. Ta maman va attraper froid, tu ne veux pas la laisser aller prendre sa douche ?
Alma parlait à l'enfant en espagnol. Maria aussi. Anne-Margaret ne semblait pas différencier l'anglais de l'espagnol, elle réagissait aussi bien à l'une qu'à l'autre langue. Celle-ci ouvrit les yeux, chercha Alma des yeux sans lâcher le sein. Alma toucha les vêtements de Shaw :
— Elle est toute mouillée, elle va être malade, expliqua -t-elle gravement.
— Faut pas exagérer, grommela Shaw.
— Alma n'a pas tort, Sameen, intervint Maria.
Si toute la famille Alvarez s'y mettait...
— Meg, l'appela Shaw.
L'enfant leva les yeux sur sa mère.
— Je t'emmène avec moi, je prends ma douche, je me change, je m'occupe de Root et si tu as toujours envie, je suis à ta disposition.
L'enfant lâcha le sein.
— On y va ? demanda Shaw.
— Ahh, ah, approuva Anne-Margaret.
Shaw se releva et posa la fille sur sa hanche.
— Sameen ? l'interpella Maria.
— Mmm ?
— Tu ne disparais pas après ta douche.
— Pourquoi voudrais-tu que je disparaisse ?
— On va faire un gros gâteau, s'enthousiasma Alma.
L'anniversaire.
— Tu ne veux pas fêter son anniversaire ? demanda Maria.
Shaw contempla un instant Anne-Margaret. Elle ne fêtait pas ses anniversaires. Du moins, elle n'avait jamais organisé de soirées et de dîner pour ses anniversaires. Elle ne donnait jamais sa date de naissance à personne. Elle se portait un toast au cours de la journée. Un toast sardonique. Enfant, elle n'avait pas souvenir que ses parents eussent organisé des goûters d'anniversaire pour elle. De toute façon, elle n'avait pas d'amis. Et si on lui avait demandé qui elle voulait inviter, elle aurait répondu, personne. Mais ses parents n'avaient jamais manqué de fêter son anniversaire. Il y avait toujours eu un gâteau et des bougies que Shaw un peu gauchement soufflait sous les encouragements de son père. Pas de sa mère. Sa mère n'avait jamais eu trop l'air de goûter ce genre d'événement. Elle tirait toujours la tronche. Sameen avait toujours pensé que les célébrations émanaient de son père. La mort de celui-ci avait renforcé son opinion. Le décès de son père avait sonné le glas des repas de fêtes.
Nawroz, Noël, Thanks-giving, la Saint Sylvestre, les anniversaires, les diplômes... Khatareh avait tenté de donner suite. L'ambiance sinistre des repas en tête à tête avec sa fille mutique, les décorations sans âme, avaient très vite mis un terme à ses velléités de faire croire à sa fille qu'elle grandissait au sein d'une famille américaine normale. Pourtant, elle n'avait jamais oublié l'anniversaire de sa fille. Chaque année, Shaw avait retrouvé, parfois des semaines plus tard, un paquet sur sa table de nuit. Un livre, un tee-shirt, une paire de chaussettes, toujours choisis avec soin. Shaw l'avait rarement remerciée et quand elle avait intégré l'université, elle emportait ses présents à New-York. Sa mère ne les revoyait jamais.
Shaw ne lui offrait jamais rien. Elle n'avait pas d'idée et elle n'en avait pas envie. Shaw n'aimait pas les anniversaires. Ils la rendaient triste. Parce que ce jour-là, lui rappelait que son père n'était plus là et que sa mère s'en foutait.
Depuis, elle avait un peu revu son opinion sur sa mère. À la lueur de ses révélations. Peut-être Khatareh se sentait-elle coupable envers ses filles disparues. Ou triste. Parce qu'elles n'étaient pas là, comme n'était pas là son père pour Sameen.
Shaw haïssait-elle autant les anniversaires ? L'indifféraient-ils autant ? Elle ne les haïssait pas, et elle gardait de bons souvenirs des anniversaires qu'elle avait fêtés avec son père. Est-ce que fêter un anniversaire représentait quelque chose ?
Elle baissa la tête vers Anne-Margaret. Pour Shaw les anniversaires ne représentaient pas grand-chose, mais pour un enfant ?
Alma s'impatientait. Le silence de Shaw la saisit soudain :
— C'est vrai, souffla-t-elle effondrée.
— Qu'est-ce qui est vrai ?
— Tu ne veux pas fêter l'anniversaire d'Anamaga ?
Des larmes perlaient déjà aux commissures de ses yeux et son menton tremblait.
Pour un enfant, c'était important. Même pour elle, quand elle avait été une enfant, cela avait été important. L'un de ses meilleurs souvenirs était directement rattaché à son anniversaire. À un cadeau d'anniversaire.
— Si.
— Avec une bougie ? se rasséréna Alma.
— Oui.
— Et on chantera ?
— Ouais.
— Tu vas bien t'habiller ?
— …
— Maman, s'habille toujours bien pour mon anniversaire.
Sourire goguenard de la maman en question.
— Euh, d'accord.
— Tu as tout prévu ?
— Ben...
Cette fois-ci Maria vint à sa rescousse.
— Il nous reste du temps avant ce soir, Alma. Et Alexeï a...
Maria ferma la bouche.
— J'ai vraiment l'impression d'être une abrutie, murmura Shaw.
— Tu avais prévu quelque chose ?
— Je voulais... mais je...
Shaw n'avait pas oublié l'anniversaire de sa fille, mais personne ne lui en avait parlé et elle n'avait osé en parler à personne. Pas même à Root. Elle avait planifié de confectionner un gâteau, d'y planter une bougie, mais elle ne s'était pas encore décidée à en parler aux autres.
— Tu es vraiment incroyable, Sameen.
— Je ne savais pas si vous...
Shaw n'acheva pas sa phrase et se morigéna de sa stupidité. Comment avait-elle pu imaginer que Maria ne fêta pas l'anniversaire d'Anne-Margaret ?
— Tu n'as jamais participé à une fête d'anniversaire ? Pour toi ou pour les autres ?
— Si, avec mes parents quand j'étais petite. Pour les autres je n'ai jamais été là lors d'un anniversaire, enfin je ne crois pas, sauf pour Anna.
— Elle est née quand ?
— En décembre, mais nous n'avions pas trop envie de célébrer quoi que ce soit au pénitencier. À vrai dire, je n'y ai pas pensé.
— Oui, mais Root ?
— Quoi, Root ?
— Tu la connais depuis longtemps.
— Avant, je n'avais aucune envie de lui fêter son anniversaire et je lui aurais cassé la gueule si elle ou un autre m'avait fêté le mien.
— Mais c'est triste, se lamenta Alma.
Elle avait vraiment l'air catastrophé que personne n'aimât assez Shaw pour lui fêter son anniversaire.
— John, John m'a fêté mon anniversaire, il y a trois ans.
Root aussi. Maintenant, qu'elle y pensait le Beretta et S&W bodygard pouvaient s'apparenter à des cadeaux d'anniversaire dont Root ne se serait pas vanté.
— Qu'est-ce qu'il t'avait offert ? demanda Alma.
— Un très beau prototype de couteau fabriqué en série limitée.
— Je pourrais le voir ?
— S'il est encore dans mes affaires, oui.
— Qu'est-ce que tu avais prévu pour Meg ? demanda Maria.
— Je voulais préparer un gâteau.
— Nous aussi, cria Alma.
— Euh, on pourrait peut-être le préparer ensemble ? proposa Shaw.
La jeune femme ne pouvait faire plus plaisir à Alma.
— Dépêche-toi d'aller te laver et de t'occuper de Root, l'enjoignit Alma avec empressement. Je t'attends.
— Prends tout ton temps, tempéra Maria. Je l'empêcherai de venir te chercher si elle s'impatiente trop.
Un échange de regards. Feignant la plus la plus grande innocence d'un côté, incertain de l'autre.
— Tu vois que tu n'avais pas à douter de toi, Sameen.
Maria se moquait ? Non. Shaw sentit ses joues s'empourprer. Elle passa d'un pied sur l'autre et déclara à Anne-Margaret qu'il était temps d'y aller. Maria haussa un sourcil espiègle.
— J'aurais dû te laisser crever en Amazonie, grommela Shaw.
— Tu m'aimais bien trop pour cela, rétorqua Maria.
— T'étrangler.
— Et priver Alma de sa mère ?
— T'es qu'une connasse, grogna Shaw.
Maria lui donna une tape sur l'épaule.
— Sameen, ton langage.
Shaw détourna son attention sur Alma qui pouffait de rire. L'échange n'avait rien d'agressif ni de sérieux à ses yeux. Sa mère plaisantait et rien dans son attitude n'indiquait que Shaw était en colère.
— Je déteste ta mère, Alma.
L'enfant rit.
— Ce n'est pas vrai !
— C'est pour ça que je la déteste.
— Pour un esprit aussi rationnel que le tien, tu me déçois, Sameen.
— Bon, allez viens, Meg, renonça Shaw.
— À tout de suite, Sam. Je t'attends.
— Ouais.
.
Root avait pris sa douche et elle s'était changée. Elle travaillait sur son ordinateur.
— Je te laisse, Meg, fit Shaw en posant l'enfant à terre. Je reviens, Meg.
— Mmm, d'accord, répondit distraitement Root.
— Je lui ai appris à débrancher les ordis sans s'électrocuter
Root bondit de sa chaise :
— Quoi ?
Shaw leva les yeux au ciel et s'éclipsa dans la salle de bain.
— Sameen fait parfois preuve d'un sens de l'humour désopilant, déclara Root à l'enfant.
— Gna ah mama.
— Absolument.
Anne Margaret se déplaça jusqu'au lit, s'accrocha aux draps pour se mettre debout et grimpa dessus.
— Tu veux que je te lise une histoire en attendant ? Je ne travaillais pas vraiment. Il y a juste un truc qui m'intrigue, mais ce n'est pas vraiment urgent.
— Euh euh.
— D'accord. Alors, voyons ce que Sameen a monté pour charmer tes petites oreilles.
.
Shaw les retrouva ainsi. Root allongée sur le lit en train de déclamer des vers en russe, Anne-Margaret nichée au creux de son épaule. Qu'est-ce qu'elle lui lisait ?
.
... ORPHÉE
Songe au vert de la prairie
Foulé naguère à nos pas ;
À la folle chair, meurtrie
En nos amoureux ébats !
EURYDICE
Un sein, où rien ne frissonne,
Tel est donc ce que tu veux ?
Mon cœur est bien mort — Personne
N'en peut ranimer les feux.
.
Shaw se fendit d'un sourire, c'était joli, sensuel et référencé, mais elle était incapable de savoir qui avait bien pu écrire cela. Sinon, que le poète était russe et avait dû œuvrer au XIXe siècle.
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ORPHÉE
L'oubli !... sur toi, l'oubli tombe.
Mais, fidèle à chaque instant, J'emporterai dans la tombe
Son souvenir éclatant.
EURYDICE
Pauvre amant ! l'amour lui-même,
Je le vois en rêve ici,
Quand je m'efface, ombre blême,
À ton regard obscurci...
ORPHÉE Regarde ! — Voir, m'est supplice.
Et je n'entends plus ton pas...
— Eurydice ! — Eurydice ! —
L'ombre a sangloté tout bas.
.
Shaw s'approcha et retira le livre des mains de Root. Valéri Brioussov*. Elle n'avait pas fait d'erreur. Anne-Margaret papillonnait des yeux. Shaw monta sur le lit et s'appuya contre la tête de lit.
— Tu viens, Meg ?
Root lui passa l'enfant. Et se leva.
— Tu peux rester, la retint Shaw. Elle va s'endormir. J'irai la coucher ensuite.
Shaw lui avait installé un lit dans la salle de sport. Elle ne voulait pas l'imposer à Genrika ni chasser Maria de sa chambre. Root avait récupéré le lit parapluie de la villa de Laval et Anne-Margaret dormait au premier étage, depuis que Shaw partageait ses nuits entre le sous-sol et la chambre de Root. Anne Margaret dormait seule. Une victoire de Maria. Qu'elle devait à Élisa.
.
L'enfant avait toujours dormi avec sa mère avant que celle-ci ne la confît à la jeune juge. Aux Seychelles, Shaw lui avait avoué que sa fille avait dormi plus de six semaines, exclusivement couchée sur elle. Maria avait beaucoup rit et elle avait demandé à Shaw comment elle avait vécu ses envies de meurtre. Shaw était restée coite.
— Tu t'en es voulu, avait ri plus fort encore Maria. Tu as voulu la prendre par les pieds et lui écraser la tête contre un mur ?
— …
— Sameen, réponds.
Shaw n'avait pas su pourquoi elle lui avait répondu.
— Non, je rêvais d'ouvrir la fenêtre et de la balancer dans la neige.
— Tu t'es pris pour une psychopathe, riait cette idiote de Maria.
— Ce n'est pas drôle, avait maugréé Shaw. Je n'en pouvais plus de dormir avec ce poids qui m'étouffait, elle avait la tête trop lourde et elle passait son temps à téter tous les quarts d'heure.
— Parce qu'en plus, tu dormais nue ?
— Je ne voulais pas qu'elle attrape froid. Il ne faisait pas très chaud dans la cabane. C'était horrible. Les quinze premiers jours, c'était cool, mais après... Je n'ai jamais eu une nuit tranquille depuis qu'elle est née.
Maria lui avait proposé de la prendre une nuit avec elle.
— Elle tête durant la nuit, Maria.
— Tu as demandé à Élisa de t'entraîner, tu as une tête de déterrée, tu as besoin de repos. Je ne voudrais pas que tu commettes un infanticide.
Shaw s'était rembrunie. Maria avait jailli. Elle l'avait enlacée et lui avait déposé un baiser affectueux sur la joue.
— Tu as été punie de ne m'avoir jamais recontactée, Sameen. Si tu m'avais ne serait-ce qu'écrit, je t'aurais raconté que j'avais vécu la même chose avec Alma, et que j'ai été assaillie par les mêmes envies de meurtre. Tu n'as pas eu une réaction de psychotique, tu es simplement humaine.
Shaw s'était crispée. Maria s'était reculé et elle avait sévèrement croisé les bras.
— Tu ne crois pas que je te mens, j'espère ?
— …
— C'est si dur d'être humaine ?
— T'es vraiment con.
Mais Maria avait balayé ses angoisses. Celles qui lui avaient laissé penser qu'elle n'était pas capable d'avoir un enfant, qu'elle était trop perturbée, qu'elle n'avait pas surmonté les pires de ses démons et qu'elle mettait sa fille en danger.
À Laval, Anne-Margaret dormait la nuit avec Maria, mais elle avait, dans la chambre d'Alma, un lit dans lequel elle faisait la sieste. Maria l'y avait couchée le soir de l'arrivée d'Élisa Brown, et contrairement à son habitude, elle n'était pas allée la chercher quand elle était montée se coucher. Cette nuit-là, elle avait dormi avec Élisa, et Anne Margaret n'en avait pas passé une plus mauvaise nuit.
Il avait suffi d'une nuit.
L'enfant sortait parfois de son lit et se glissait dans celui d'Alma, elle crapahutait même jusqu'à la chambre de Maria quand l'envie l'en prenait, mais elle n'exigeait plus de dormir chaque nuit avec elle. Ni avec Shaw depuis que celle-ci était revenue.
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Comme l'avait prédit Shaw, Anne-Margaret s'endormit et elle la porta dans la salle de sport. L'enfant réclama un câlin, Shaw le lui accorda, et resta avec elle le temps que le sommeil la reprît.
Maintenant, elle pouvait s'occuper de Root.
— Déshabille-toi, et allonge-toi dit-elle à peine la porte de la chambre refermée.
— Sameen ! protesta Root d'un air choqué.
— Tu vas regretter tes blagues à deux balles.
— Avec le capitaine Shaw ? Peut-être. Avec le docteur Shaw ? Jamais, plaisanta Root.
Elle se déshabilla avec une allégresse idiote et se jeta à plat ventre sur le lit. Elle grimaça :
— Tu m'as martyrisé.
— Mais tu as bien couru.
— Vraiment ?
— Oui. Tais-toi maintenant.
Root obtempéra. Il valait mieux se montrer une patiente-modèle avec Shaw. Elle s'en félicita quand, une fois les soins finis, Shaw lui proposa un massage. Elle s'en félicita plus encore, quand le massage devint plus doux, plus intime. Et que Root se retourna entre ses jambes, Shaw ne protesta pas. Qu'elle protesta encore moins quand Root entreprit de déboutonner sa chemise propre et elle accéda complaisamment à sa demande quand celle-ci soupira :
— Embrasse-moi, Sameen.
Shaw brisa le baiser un peu plus tard :
— Alma m'attend pour faire un gâteau.
Root ne l'écoutait pas.
— Root !
— Quoi ?
Root était déjà partie dans les limbes de l'amour. Shaw répéta sa phrase.
— Maintenant ? se désola Root.
Maintenant ? Non, pas maintenant, mais pas dans trois heures non plus.
— Oui, mentit-elle.
Si elles commençaient, Shaw n'était pas sûre de garder la tête assez froide pour estimer le temps. Montre ou pas.
— Tu ne vas pas m'abandonner maintenant ? bouda Root.
— Si.
La main sur ses reins la troublait et sa réponse avait manqué d'assurance. Root profita de son avantage. Elle bascula Shaw sur le dos. Ses lèvres parcoururent le cou offert à ses baisers. Elle remonta sur l'oreille. Une zone qu'elle savait sensible
— Vraiment ? chuchota-t-elle tentatrice.
Ce n'était pas seulement sa bouche, c'était son corps, son odeur, son esprit, la façon qu'elle avait de glisser sur elle, de bouger. Shaw se cambra et gémit.
— Bon, d'accord, déclara soudainement Root en faisant mine de se relever.
Et elle obtint ce qu'elle désirait, Shaw referma ses bras sur elle. La plaqua sur elle. La retourna. Tomba sur sa bouche. Les vêtements volèrent. Shaw n'aimait pas les étreintes à la va-vite. Elle n'envisageait pas s'ébattre avec le pantalon à moitié défait, la brassière inconfortablement remontée sous les aisselles, se retrouver coincée, à l'étroit, empêchée. Parfois, elles manquaient de temps, parfois l'une des deux restait plus ou moins habillée, mais jamais si elle était l'objet des attentions de l'autre. Et elles finissaient toujours peau à peau.
Leur soif ne s'était pas éteinte après trois ans d'absence. La première fois avait été renversante de sensualité, de désirs. Les fois suivantes n'épuisèrent jamais leurs désirs d'explorer, de se caresser, de s'embrasser, de s'embraser. De se soumettre et de partager. De communiquer. D'aller toujours plus loin. De s'attendre. De jouer. D'aller au bout de leurs plaisirs.
Shaw aurait pu se contenter de l'amitié de Root, mais sitôt que ses mains se posaient sur elle, sitôt que Root l'embrassait, l'enfermait dans la prison de ses bras, son désir s'éveillait. Impérieux et ravageur. Son corps aspirait au sien, indépendamment de ce que son esprit pouvait penser. Root n'avait pas manqué à Shaw durant ces trois ans d'absence, elle ne lui manquerait pas si elles étaient à nouveau séparées, parce que Shaw avait toujours eu l'assurance qu'elle retrouverait Root. Peut-être pas l'amante, mais l'amie.
Elle avait retrouvé l'amante, celle qui lui chavirait les sens. Mais aussi l'amie, la camarade. Elle la retrouverait toujours, quels que fussent les aléas de la vie. Root était à part. Et comme tous les autres. À part, parce que Shaw la désirait, parce qu'elle acceptait de se mettre à nu devant elle, parce que... elle ne savait pas trop pourquoi. Comme tous les autres, parce qu'elle faisait partie de son monde. Comme Anne-Margaret, comme Genrika, comme Maria, Brown, Anna, Lionel, Lee et John. Des amis, plus que cela.
Une ombre passa sur ses traits, mais le plaisir était trop fort, il obtura tout ce qui pouvait la séparer de Root, ses questions restées en suspens, ses failles, sa trahison. Son esprit perdit le fil de sa pensée. Elle s'accrocha au corps brûlant qui recouvrait le sien.
— Root, gémit-elle.
— Je suis là, mon cœur. Viens.
Shaw balbutia, sa respiration s'accéléra, son corps se tendit, puis virent les cris. La délivrance et le relâchement.
Root l'embrassa sur la joue et se dressa au-dessus d'elle, les yeux brillants. Shaw peinait à reprendre pied. Le cœur de Root s'emballa. Elle était tellement belle.
— Quoi ? grogna Shaw.
— Rien.
Root l'embrassa brièvement sur les lèvres. Elle lui enviait ses lèvres pleines et charnues, tellement sensuelles quand elle arrêtait d'être sérieuse, quand elle riait, qu'elle souriait... ou qu'elle embrassait. Elle se pencha. En profiter encore...
Une main ferme s'interposa. Plaquée sur le haut de sa poitrine.
— Sameen, protesta Root.
— Dégage, Alma, m'attend.
Un défi que Root se sentait prête à relever. Des coups sur la porte, lui firent tourner la tête.
— C'est Meg, déclara Shaw.
Elle se dégagea sans douceur et partit ouvrir la porte. Nue. C'était bien Anne-Margaret. Et elle exclama bruyamment sa joie de voir sa mère.
— Comment est-ce qu'elle sort de son lit ? s'étonna une fois de plus Root.
— Aucune idée.
Mais l'expression de Shaw montrait à quel point elle était fière de sa fille.
— Tu lui as appris à descendre les escaliers ?
— Elle n'a pas le droit de descendre les escaliers.
Root renonça à lui demander d'où lui venait l'assurance qu'Anne-Margaret eût vraiment compris cette consigne et la respectât. Shaw se montrait prudente et responsable, elle édictait des règles dont elle expliquait la raison d'être à l'enfant. Et elle lui faisait confiance. Pas aveuglément, car elle ne négligeait pas la propension à défier les interdits et à braver l'autorité.
Shaw n'avait pas oublié sa jeunesse et le plaisir qu'elle avait pris à commettre des actes que sa mère n'approuvait pas. Mais Shaw n'avait jamais dépassé les limites de ce qu'elle croyait acceptable. Elle n'avait jamais joué avec le feu. Sa mère n'aurait pas compris, mais Shaw préparait avec un soin extrême ses courses de rue, elle n'avait jamais usé de drogue dure, et si elle buvait un peu plus qu'il n'était raisonnable, elle gardait toujours la tête froide. Elle ne se mettait jamais en danger, elle abandonnait si elle savait ne pas maîtriser la situation, et elle ne prenait grand soin de sa santé. Shaw refusait les pratiques sexuelles à risque. Pas de violence, pas de rapport sado-maso et des tas de préservatifs.
Shaw se considérait comme une personne extrêmement prudente et elle avait toujours respecté les règles imposées par son père. Parce qu'il lui avait toujours expliqué leur raison d'être. Comme son père l'avait fait avec elle, elle édictait des règles qu'elle expliquait à Anne-Margaret. Elle aurait traité Root d'imbécile si celle-ci lui avait dit qu'Anne Margaret n'avait que douze mois et qu'elle n'était peut-être pas en âge de tout comprendre. Anne-Margaret n'avait jamais commis de bêtise, elle comprenait très bien ce que sa mère lui disait et elle n'avait aucune raison de remettre ses recommandations en cause. Shaw était juste et elle lui laissait beaucoup de liberté parce qu'elle avait confiance en son intelligence. Shaw était le même genre de mère que Maria. L'enfant n'avait pas dû être dépaysée à vivre avec la jeune juge.
Root n'avait pas trouvé grand-chose à redire dans la manière dont Maria et Shaw éduquaient leurs enfants. Elle les considérait même comme des mères-modèles. Shaw avait souvent raté le coche avec Genrika, mais pas avec Anne-Margaret. Avec l'enfant, elle avait eu le temps d'apprendre à la connaître, le temps d'expérimenter leurs relations. Shaw avait dû commettre des erreurs, mais elle les avait corrigées, elle avait ajusté son comportement aux besoins de sa fille. Dans sa cabane en Sibérie, aucun regard extérieur ne s'était posé sur elle pendant des mois, elle s'était bien entendu avec sa fille, elle s'était adapté à leur vie à deux et Anne-Margaret lui avait renvoyé une image positive d'elle-même. Les premières personnes à partager leur vie avaient été Maria, Alma et Élisa Brown. Dans un endroit paradisiaque. Trois regards bienveillants.
Shaw n'avait aucune raison de mettre en doute ses certitudes et de revoir sa façon d'éduquer sa fille.
Elle posa l'enfant sur le lit et entreprit de s'habiller.
— Qu'est-ce que tu vas faire comme gâteau ? s'informa Root.
— J'en sais rien.
— Il y a des pommes, tu veux que je fasse une tarte ?
— Les gamins aiment les gâteaux au chocolat.
— Tu fais la tarte, je fais le gâteau au chocolat ?
— Pourquoi ?
— Parce que tout le monde sait faire une tarte.
Shaw arrêta de boutonner sa chemise. Root lui souriait benoîtement. Elle était bouffie d'arrogance.
— Tu ne sais pas faire les tartes, Sameen ?
— …
— Je ne suis pas aussi bonne en pâtisserie qu'en cuisine, mais c'est toujours mieux que ce qu'on trouve en supermarché ou dans les ventes de charité.
— En attendant, ce n'est pas en restant dans ton lit que tu feras un gâteau digne de ce nom, grommela Shaw.
Une pauvre tentative de reprendre la main et d'avoir le dernier mot. Le regard narquois posé sur elle enfonçait le clou mieux qu'aucune parole. Shaw finit de boutonner sa chemise, attrapa sa fille et lui proposa de rejoindre Alma.
L'enfant lui reprocha de l'avoir fait languir, Shaw feignit d'ignorer l'expression goguenarde de Maria et discuta du menu avec Alma et Anne-Margaret. Les enfants se montraient décidément moins stupides que les adultes.
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Tout le monde s'était retrouvé le soir à la villa du lac de la Prune. Autour de la grande table de la salle à manger. Maria avait dressé une table colorée, planté des bougies dans des bougeoirs et elle avait envoyé Juliette et Alma chercher des cônes, des baies et des branchages pour décorer la pièce. Les deux adolescentes étaient revenues rouges d'excitation. Shaw s'était occupé du feu et elle avait rapporté assez de bûches pour mettre le feu à la maison entière. Juliette lui avait proposé son aide. La jeune fille espérait mieux connaître cette fameuse Sameen. Cette femme que son amie aimait tant.
Elle n'avait rien appris, mais alors rien du tout. Shaw ne lui avait pas adressé la parole. Juliette n'avait pas cessé de bavarder. Elle s'était extasiée sur la maison, sur le lieu, elle avait tendu des perches :
— Genrika m'a parlé de vos entraînements.
— Élisa vous aime beaucoup, vous l'avez rencontrée à l'armée ?
— C'est cool d'être médecin, peut-être que je serai kiné plus tard.
Le regard noir de Shaw à cette derrière affirmation avait incité Juliette à ne plus parler. Mais Shaw l'avait gentiment remerciée et lui avait proposé d'allumer le feu. Elle lui avait passé le papier-journal, les brindilles et le bois dont Juliette avait eu besoin. Elles étaient restées l'une à côté de l'autre à regarder le feu prendre et flamber, et, sans trop savoir pourquoi, Juliette s'était sentie fière d'être acceptée par cette femme.
Tout ce que lui avait raconté Genrika montrait que Sameen était un génie. Comme Genrika. Comme Root. Comme Maria dans son domaine. Comme Khatareh Deghati. Élisa était un héros, et quand Anna chanta, Juliette se demanda un instant ce qu'elle faisait là, parmi tous ces gens exceptionnels. Genrika lui avait passé un bras autour des épaules et lui avait demandé ce qui n'allait pas :
— Je suis nulle, avait soufflé la jeune fille.
— Pourquoi tu dis ça ?
Juliette lui avait expliqué.
— Je n'ai eu qu'un ami avant toi, Juliette. C'était une bille aux échecs, mais un super partenaire. Je l'aimais beaucoup. Il m'a beaucoup manqué. Tu es une super fille et tu n'as que seize ans.
— Sameen était à la fac à mon âge.
— Je préférerais qu'elle soit moins douée pour les études et plus douée socialement. Et puis, Anna et Alexeï ne sont pas des génies.
— Comment tu peux dire ça ? T'as vu comment elle chante ?! Et ce sont des soldats.
— Tu veux devenir soldat ?
— Non.
— Il y a un truc auquel tu devrais penser, Juliette.
— Quoi ?
— Demande-toi pourquoi des gens que tu penses être des génies ou des héros, t'aiment et sont prêts à te consacrer du temps pour que tu ne rates pas ton année scolaire.
— …
— Je te l'ai dit, Jul. T'es une super fille. Et je suis super fière d'être ton amie.
— Vraiment ?
— Ouais, vraiment.
Genrika l'avait serrée contre elle et lui avait plaqué un baiser baveux sur la joue.
— En plus, Sameen t'aime bien, lui avait-elle chuchoté à l'oreille.
— Ah bon ?
— Tu n'as pas préparé le feu avec elle ?
— Ben si.
— Elle t'a proposé de l'aider, elle ne t'a pas assommé avec une bûche : elle t'aime bien, confirma Genrika.
Genrika avait raison.
Shaw trouvait Juliette bavarde et immature, mais elle lui reconnaissait d'autres qualités. Elle était d'abord l'amie de Genrika et elle avait observé leurs inter-actions. Elle y avait reconnu une affection sincère et profonde. Juliette était une sportive accomplie ce qui ne laissait pas Shaw indifférente, mais la jeune fille était surtout franche et ouverte. Modeste. Son attitude inspirait la sympathie et la confiance.
Maria profita de la soirée pour offrir le cadeau d'anniversaire qu'elle n'avait pas eu le temps d'offrir Juliette. Elle avait tendu le tube à la jeune fille et l'avait invité à l'ouvrir. Juliette était restée bouche bée et elle avait rosi de bonheur et de gène mélangée.
— C'est vous qui l'avez prise ?
— Prise et retouchée.
Genrika s'était extasié :
— Il est encore plus chouette que ton poster d'Hayley Wickenheiser, Juliette.
Et Élisa était beaucoup plus belle que la joueuse de hockey. Peut-être parce que Maria avait su capter son regard.
— Faites voir, avait demandé Shaw.
Juliette avait rougi, mais elle s'était levée et avait retourné le poster.
— Brown... avait murmuré Shaw avant de lever les yeux sur Juliette.
Elles se ressemblaient. Elle imaginait mal le lieutenant trôner au milieu d'une chambre d'ados, élevée au statut de star. Mais la photo était vraiment très belle. Elle plissa des yeux :
— Tu l'as prise aux Seychelles ? demanda-t-elle à Maria.
— Mmm, confirma la jeune juge. Je l'ai prise quand elle t'entraînait, tu dois être en train de souffrir le martyre hors-champs.
— Elle ne m'a pas fait souffrir le martyre.
— Elle t'a beaucoup crié dessus, fit Alma.
— Elle m'a entraînée, c'est tout.
Shaw dévisagea Juliette :
— Tu l'aimes bien ?
La jeune fille devint écarlate.
— Elle est géniale.
— Mouais, elle n'est pas géniale, mais c'est une fille bien.
— Élisa n'est pas géniale ? demanda Root.
— Personne n'est génial, affirma Shaw.
— Mais elle est cool, non ? intervint Genrika. C'est bien ce que tu disais d'elle.
— Ouais.
Genrika se retourna vers Juliette.
— C'est confirmé, lui dit-elle d'un air faraud. Élisa est géniale. Et planque ton poster, Sameen serait capable de te le voler.
— Mais n'importe quoi, protesta Shaw.
— Tu adores Élisa, Sameen, affirma Maria.
— Ouais, ben, pas au point de la mettre en photo dans ma chambre.
— Tu es trop pudique pour ça, mon cœur, c'est tout, lança Root.
— J'ai pas quinze ans.
— Heureusement... se félicita Root en haussant les sourcils d'un air égrillard.
Shaw aurait dû l'étrangler de se permettent de telles privautés. Ou du moins se fâcher. Mais personne ne releva sa plaisanterie, même si Maria et Genrika avaient saisi l'allusion, et les lèvres de Shaw s'étirèrent en un discret sourire qui remplit Root d'allégresse. Son trait d'esprit avait porté, elle était aux anges. Shaw lui adressa un regard de commisération qui ne trompa personne.
Shaw était de bonne humeur.
Le repas lui avait plu. Une auberge espagnole.
Les trois Russes du Petit lac Contois avaient apporté des pelmenis, une soupière de bortsch. Aucun ne s'attribua la réalisation d'un seul plat, parce qu'ils avaient passé l'après-midi, à préparer la farce, à fabriquer la pâte, à confectionner les petits raviolis, à découper les légumes et à faire mitonner la soupe. Alexeï avait téléphoné à Root pour lui demander s'il pourrait faire cuire les pelmenis sur place. Ils furent ainsi servis chaud et frais. Maria avait préparé, en accompagnement, une salade de piments, fraîche et acide, qui se maria à merveille aux pelmenis.
Root avait prévu pour le plat de résistance, des magrets de canard grillés, une sauce au poivre vert et au vin rouge, accompagné de riz safrané dont elle avait confié la réalisation à Shaw. Elle avait déployé ses talents de pâtissière et les amateurs de gâteau et de chocolat n'avaient pas tari d'éloges. À raison. Root s'était dépassée. Sa création, spéciale Anne-Margaret, avait-elle précisé, alliait le craquant d'un sablé caramélisé, à un chocolat très noir et très puissant, relevé d'une pointe de piment et de vanille, et à une mousse de café aromatisée au Whisky. De forme rectangulaire, sa coupe laissait voir des couches de différentes couleurs aussi appétissantes les unes que les autres. Un glaçage au chocolat noir et des décorations discrètes complétaient son œuvre. La tarte de Shaw offrait un pendant rustique au gâteau de Root et n'en obtint pas moins de succès.
Root avait placé dans un sceau à champagne, une bouteille de vodka glacée, elle proposa de la Corona à Maria, du Coca et du jus de bleuet que lui avait offert Francis Letourneur la dernière fois qu'il était venu la voir, aux filles, et de l'eau gazeuse et du thé à qui en voudrait. Khatareh avait été chargé de préparer le thé tout au long de la soirée.
Shaw but du jus de bleuet en apéritif et ne consomma ensuite que du thé.
— Khatareh, il faut que vous me confiiez le secret de votre préparation, lui murmura Root en cuisine au milieu du repas.
— Vous aimez ?
— Oui, mais Sameen aime encore plus. Elle dit toujours que je ne sais pas préparer le thé. C'est une recette iranienne ?
— Non. En général, ce n'est pas le thé, mais le sucre qu'on aromatise en Iran. Très jeune, Sameen a cessé de boire son thé sucré. Elle aime le thé rouge, longuement infusé, je rajoute du safran dans la théière et un ou deux grains de cardamome. Rien de bien secret.
— Vous avez mis cette recette au point pour Sameen ?
— Je l'apprécie comme cela aussi.
— Vous n'avez pas répondu à ma question, professeur.
— Je me suis adaptée à ses goûts.
La pudeur était une affaire de famille entre Shaw et sa mère.
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Anne-Margaret souffla sa bougie sous les vivats des enfants. Encouragée par sa mère.
Root et Maria échangèrent un regard de connivence. Alexeï souriait aux anges. Anna n'exprimait pas grand-chose, mais elle était détendue et la soirée lui rappelait les veillées de Pervomayskiy. Les enfants, les plats, le feu qui crépitait dans le poêle, les bougies. Au lac de la Prune, le décor était moins rustique, les assiettes n'étaient pas ébréchées et le russe se mêlait à l'espagnol, au français et à l'anglais, mais la même ambiance régnait. Une grande douceur, la joie simple d'être ensemble, de manger, de rire et de partager.
Anna surveillait Shaw.
Ses deux sœurs avaient eu des enfants. Depuis qu'Anna avait intégré le SVR, elle avait passé moins de temps avec sa famille et elle n'avait plus que rarement participé à des veillées ou à des fêtes dans le village. Mais elle gardait l'image de Natalia et d'Ivana entourées de leurs enfants. Ivana manquait parfois de patience, mais son mari veillait, Natalia se moquait, son père rappelait les enfants à l'ordre. Anne-Margaret était trop jeune pour commettre des bêtises, elle était aussi très calme.
Alma s'était découvert une passion pour les pelmenis qu'elle dévorait accompagnés de salade sous les yeux impressionnés de la jeune Québécoise qui n'avait jamais mangé un plat aussi fort de sa vie. Les deux adolescentes assises côte à côte bavardaient avec entrain. Juliette s'était montrée réservée au début du repas, Mais elle connaissait la moitié des personnes présentes et son heureuse nature avait vite repris le dessus.
Shaw ne participait pas vraiment à la liesse, elle ne la subissait pas non plus. Anna l'aimait beaucoup. Elle considérait lui devoir beaucoup. Le meurtre de Natalia, l'injustice qui avait pesé sur les épaules de Shaw, le combat qu'elles avaient mené ensemble avait créé un lien. La colonie n°2 et la fuite dans la forêt avaient construit une amitié.
Voir Shaw à table, sa fille sur ses genoux en train de souffler sa première bougie d'anniversaire emplissait la grande Russe d'un profond sentiment de plénitude. Parce que, sous certains aspects, Shaw lui ressemblait. Parce que c'était une tueuse, une tireuse d'élite, une femme taciturne et fermée. Anna n'aurait jamais cru cette scène possible. Tout ce qui se dissimulait derrière. Elle n'avait jamais imaginé que Shaw pût avoir un enfant. Qu'elle se montrât la mère qu'Anna avait sous les yeux.
Maria Alvarez avait une fille, mais Maria Alvarez n'appartenait pas leur monde.
Le monde dans lequel Anna et ses camarades, Shaw et Root vivaient. Pour et par la violence. Ses camarades russes n'avaient pas le même profil que les trois tireuses d'élites, ils auraient tous pu fonder une famille après avoir quitté l'armée. Mais il avait choisi une autre voie, ils n'avaient pas voulu déposer les armes. La promesse d'une rémunération alléchante avait convaincu quelques hommes de l'agence de s'engager dans la société d'Anton Matveïtch, mais la plupart avait signé parce qu'ils ne s'imaginaient pas vivre une vie « normale », parce qu'ils ne concevaient pas une vie sans danger, sans défi à relever, une vie dans laquelle tout ce qu'ils avaient appris ne servait à rien. Parce que au sein de l'agence, ils côtoyaient des hommes et une femme, comme eux. Des gens qui ne les jugeaient pas pour le sang qu'ils avaient sur les mains, qui ne leur reprochaient pas leurs engagements passés. D'avoir participé à des conflits décriés ou aux dérives militaires de leur pays. Ils vivaient entre eux. Dans leur monde. Un monde régit par le devoir. Un monde exempt de sentiments. La camaraderie existait, l'amitié parfois, mais les mercenaires ne se mariaient pas. Jamais. En tout cas, pas dans l'agence d'Anton.
Shaw partageait son amour de la solitude, sa dureté, et son indifférence face à la mort.
Où Shaw avait-elle caché sa tendresse ?
Anna ressentait avec acuité, le lien qui unissait Shaw à sa fille. Elle ne la couvait pas, elle était là. Anne-Margaret entretenait une relation fusionnelle avec sa mère. Elle avait cette façon, de lui tendre les bras, de se couler contre elle, de lui sourire, de s'endormir sur sa poitrine. Shaw ne la repoussait jamais, elle l'entourait d'un filet d'attentions rassurant. L'enfant pleurait rarement. Shaw l'avait abandonnée pendant presque cinq mois, à un moment crucial dans le développement affectif de l'enfant. Maria Alvarez avait pris le relais. Les deux femmes, si différentes, élevaient leurs filles de la même façon. Anna se trompait peut-être, mais la passation de l'une à l'autre lui paraissait s'être déroulée sans heurt, sans dommage. Anne-Margaret se plaisait autant dans les bras de Maria Alvarez que dans ceux de sa mère.
Sa mère.
Shaw était sa mère.
La forêt avait veillé sur Shaw et Anne-Margaret. Elles avaient marqué de leur empreinte la cabane de son grand-père. Cette cabane qui avait abrité la nostalgie et la tristesse d'un exilé, l'amour fraternel de son père et de son oncle, sa solitude à elle. Tous ceux qui avaient franchi le seuil de la cabane y avaient trouvé la paix.
Shaw et Anne-Margaret l'avait empreinte de tendresse et de douceur.
Deux adjectifs qu'Anna n'eût jamais attribués à la jeune femme. Deux adjectifs qui définissaient pourtant ses rapports avec sa fille. Shaw avait sanctifié sa cabane d'une façon inattendue. Les petites sculptures en bois qu'elle y avait laissées rappelleraient toujours à Anna que Shaw avait un cœur qui battait, fort et généreux. Que les apparences étaient parfois trompeuses. Et que la vie réservait des surprises qu'il fallait saisir à bras-le-corps, sans peur et sans hésiter.
Alexeï chantait de sa voix de basse une version personnelle de Joyeux anniversaire. Genrika hurlait de rire et reprenait des paroles en répons. Juliette et Alma s'amusaient à répéter avec plus ou moins de réussite les paroles qu'elles ne comprenaient pas. Le géant s'amusait.
— Tu m'inviteras ?
Anna tourna vers la tête vers Shaw. Elles se dévisagèrent un instant.
— Oui, répondit enfin la grande Russe.
— Y'aura du monde ?
— Il y a des chances.
— Je ferai un effort.
Anna se fendit d'un sourire. La tarte et le gâteau furent découpés, Alma réclama les cadeaux, Il lui fut répondu « après ». Les assiettes furent vidées. Alma réclama une nouvelle fois les cadeaux. Anna repoussa sa chaise.
— On a une petite surprise avant cela.
Genrika attrapa la main de Juliette et les deux jeunes filles disparurent en riant. La porte du sas claqua. Yulia se leva et éteignit les lumières une à une. C'était Anna qui en avait eu l'idée. Elle avait profité du séjour de Genrika au Petit lac comtois pour lui en parler, pour s'assurer aussi que Shaw fêterait le premier anniversaire de sa fille. Elles avaient appelé Maria qui leur avait déclaré que même si Shaw ne comptait rien faire, ce qui l'étonnerait, elle prévoyait de fêter dignement l'anniversaire de sa filleule.
Elles avaient consulté Root qui avait prévu une célébration de l'événement à sa façon. Discrète, intime et sans avoir l'air d'y toucher.
— On ne peut pas faire semblant, avait déclaré la grande Russe.
— Faire semblant de quoi, Anna ?
— Que ce n'est pas important.
— Sameen n'est pas toujours très à l'aise avec ce genre de célébration.
— Mais vous dites qu'elle a prévu de célébrer l'anniversaire d'Anne-Margaret.
— Oui, c'est vrai.
— Donc elle sait que c'est important.
— Anne-Margaret n'est pas Sameen.
— J'aime Sameen, je ne peux pas l'ignorer, ce serait faire offense à notre amitié.
— Je ne vous dis pas de ne rien faire, Anna. J'ai acheté un cadeau pour Sameen, si je peux le lui offrir autrement qu'en faisant semblant qu'il ne représente rien de particulier, vous m'en verrez ravie.
— Vraiment ?
— Oui. D'ailleurs, je ne serais pas la seule à l'être.
— Je me charge du gâteau.
— Et on lui fait la surprise ?
— Oui.
— Anna vous êtes un ange.
Yulia s'était jointe au complot sitôt qu'elle en avait été informée. Parce qu'elle avait compris que c'était important pour sa fille. Que c'était important pour Anna. Parce que c'était aussi une manière de remercier Sameen d'avoir pris soin de Genrika, de l'avoir sortie de l'enfer et de lui donner une chance de se racheter. Parce que avec elle, elle avait survécu à la forêt, parce que Sameen, appartenait à la famille de Genrika donc à la sienne. Parce qu'il était impensable de fêter l'anniversaire d'Anne-Margaret et pas celui de Sameen quand seulement trois jours séparaient les deux événements.
Le rez-de-chaussée plongea dans le noir complet. Des rires fusèrent dans le sas, des chuchotements, puis la porte s'ouvrit et la lumière entra. Personne ne chanta. Un silence religieux accueillit l'arrivée du gâteau. Il n'avait pas la beauté de celui qu'avait confectionné Root, mais il avait été réalisé avec la même ferveur, le même cœur. Anna, Alexei, Genrika et Yulia s'étaient consultés pour la recette. Genrika avait avoué qu'elle ne savait pas trop ce que Shaw appréciait en matière de pâtisserie, Anna avait déclaré que les goûts de Sameen lui importaient peu, qu'elle voulait un gâteau de fête. Alexeï avait suggéré un médovik.
— C'est facile à faire, c'est bon et c'est le gâteau qui, pour moi, me rappelle le plus les fêtes en famille.
Genrika avait applaudi à l'idée :
— Mon grand-père m'en préparait toujours un pour mon anniversaire. Il disait que les traditions devaient se garder.
— Il adorait ce gâteau et nous en mangions à chaque grande occasion, avait dit Yulia.
Anna avait hoché la tête. Touchée d'avoir été comprise sans avoir dû s'expliquer.
Alexeï avait pris la direction des opérations. Le gâteau n'avait aucune tenue, la crème coulait et les pistaches avaient été jetées à la volée sur le dessus.
Genrika posa le gâteau devant Shaw. Anne-Margaret se secoua sur sa mère, impressionnée par le nombre de bougies. Juliette et Genrika en avaient disposé trois en triangle au centre, entourée d'une couronne de sept autres bougies.
— Souffle, Sameen, l'enjoignit Genrika.
— Vous étiez tous de mèche.
— Ce n'était pas possible autrement, dit Anna.
Shaw tourna son regard vers elle, puis vers Yulia.
— Sameen, la supplia Genrika.
Shaw ne s'était pas habituée à ce que Genrika l'appelât par son prénom. Son cœur marquait un temps d'arrêt à chaque fois. L'affection et la familiarité qu'elle décelait dans cette pratique la déstabilisaient. Comme si Genrika connaissait les secrets de sa vie. Genrika l'appelait Sameen et Shaw réalisait à chaque fois, que Genrika avait intégré son monde, sans vraiment lui demander son avis. Elle lui avait demandé de vivre avec elle et Shaw avait accepté, mais son prénom concrétisait, appel après appel, une réalité que Shaw avait du mal à rationaliser. Lutter ne servait à rien, se poser des questions non plus, mais Shaw n'arrivait pas toujours à prendre les choses comme elle venait. L'affection de Genrika à son égard demeurait un mystère.
Elle comprenait l'admiration béate, l'enthousiasme irritant dont elle avait fait preuve six ans auparavant, mais sa réelle affection ? Son désir de l'ériger en... substitut de sa mère ? Genrika avait une mère. Shaw n'avait aucune disposition au rôle de mère. Enfin, c'est ce qu'elle avait toujours pensé. Ce qu'elle pensait toujours. Anne-Margaret ne pouvait pas être prise en considération. Shaw s'était adapté et l'enfant n'avait jamais connu qu'elle, elles coopéraient ensemble et cela fonctionnait très bien. Mais Genrika ? Elle avait quinze ans. Elle n'avait pas eu une petite enfance malheureuse, alors pourquoi l'avait-elle choisie ? Des questions complètement inutiles. La place qu'occupait Root dans sa vie était tout aussi « anormale ». Pas le caractère sensuel de leur relation, mais le lien solide qui les unissait. Maria ne valait pas mieux et Shaw préférait ne pas penser aux autres. Mais Genrika était une enfant.
Les yeux rieurs de Genrika lui souriaient. Son affection un peu inquiète débordait de partout et Shaw ne savait même pas ce qu'elle éprouvait réellement envers Genrika.
— Sameen, l'encouragea la jeune fille.
— Mama, gigota Anne-Margaret sur ses genoux.
Des questions à la con. Ils avaient tous l'air si content.
— Tu souffles avec moi, Meg ?
— Ah, Anh.
— Un, deux trois.
La pièce plongea dans le noir, il y eu des cris, des rires, des applaudissements. Yulia était restée près d'un interrupteur et les yeux papillonnèrent quand la lumière jaillit.
— Los regalos, hurla Alma qui brûlait d'impatience d'offrir le sien à Anne-Margaret.
Un collier de coquillages qu'elle conservait précieusement à son intention depuis son séjour aux Seychelles
Maria et Alma furent les seules à déposer des objets devant Shaw à ce moment-là. Le porte-enfant de randonnée, sans fioritures, plut à Shaw. Elle resta plus embarrassée face au dessin d'Alma. Une aquarelle aux teintes dominantes bleues et vertes. Des grands coups de pinceaux qui s'entre-emmêlaient. Des traits noirs, un fond bleu ciel et une tache rouge. Alma avait trottiné autour de la table pour rejoindre Shaw. Elle hissa sa tête au-dessus de la table.
— C'est une acantater
— Une acanthaster, corrigea Shaw.
— Tu vois là, il y a les piquants, dit Alma en désignant les traits noirs. C'est joli ?
— Euh, oui.
Shaw ne voyait pas trop l'acanthaster.
— C'était bien sur l'île, fit Alma. J'étais contente que tu sois venue.
Shaw se fendit d'un sourire.
— Ouais, c'était cool de plonger avec toi, Élisa et ta mère.
Alma lança un regard d'intelligence à sa mère. Sam avait compris.
— Tu te souviens quand l'acantatatère t'a piquée ?
— Ouais.
Alma éclata de rire.
— Raconte, exigea Genrika.
— Et les cadeaux pour Anamaga ?
— D'accord, on lui offre ses cadeaux mais après tu nous racontes cette histoire, Alma.
Alma ne demandait pas mieux.
Les cadeaux furent plus nombreux pour l'enfant que pour sa mère. Genrika et Juliette avait eu la même idée, et Anne-Margaret se retrouva avec un bonnet et un tee-shirt aux couleurs des Avalanches de Laval. Un tee-shirt qui pouvait aussi bien lui servir de robe que de chemise de nuit. Alma se pinça les lèvres de jalousie. Juliette lui fit signe de la rejoindre et lui murmura à l'oreille :
— Tengo una camisa parati, pero te la daro manana porqué es el anniversario de Anamaga ahora.
Juliette roulait mieux les « r », mais sa grammaire ne s'était pas vraiment améliorée, ce qui n'empêcha pas Alma de lui sauter au cou. La jeune fille avait remarqué son air déconfit face aux cadeaux d'Anne-Margaret et elle se félicita d'emporter son tee-shirt partout avec elle. Il n'était pas de première jeunesse, mais Alma s'en contenterait sûrement.
Khatareh n'avait pas dérogé à son habitude d'offrir des livres et Root avait eu la même idée. L'universitaire avait opté pour un recueil des plus belles histoires des Mille et une nuits, en langue russe, illustré par Olga Dugina. Khatareh avait choisi le livre pour la qualité de sa mise en page et la beauté des illustrations. Qu'elle eût choisi un ouvrage rédigé en russe, pourrait peut-être paraître étrange à sa fille, mais Anne-Margaret était née en Sibérie et Sameen maniait parfaitement cette langue. Tout comme Root. Et Genrika. Shaw caressa le dessin de la couverture, cette étrange femme-oiseau couverte de bijoux. Elle feuilleta l'ouvrage, engagea dans le même temps Anne-Margaret à garder ses mains pour elle. Shaw ne connaissait pas Olga Dugina, une artiste contemporaine, délicate et cultivée. Sa mère avait toujours eu du goût.
— Merci.
Pas un mot de plus.
Root se montra beaucoup plus bavarde. Elle avait acheté de nombreux exemplaires d'histoires courtes, bien écrites et joliment illustrés, issus de cultures différentes, et rédigées dans toutes les langues que Sameen et elle-même maîtrisait. Arabe, français, persan, italien, espagnol, chinois, anglais, portugais, allemand, russe. Des contes, des légendes et des histoires philosophiques. Des histoires d'enfants, d'hommes sages, de grand-mères malignes, d'animaux rusés ou crédules. On y trouvait des monstres, des prédateurs, des voleurs, des esprits maléfiques, des ogres et des ogresses, des avares et des ambitieux. Les histoires ne finissaient jamais mal.
Root montrait une Aborigène qui avait manqué de sagesse, sautait à deux voisins kampas, elle défendait la beauté des illustrations traditionnelles d'un conte japonais pour les comparer aux aplats simples et contrastés d'un conte afghan, au dessin chaleureux d'une vieille légende russe, ou si amusant d'une fable française. Elle se montrait intarissable et distribuait les livres à la ronde. Après dix minutes, tout le monde était plongé dans un album. Maria lisait un conte africain à Alma, Anna feuilletait un conte mongol en langue russe, Alexeï riait des aventures d'un coq qui avait éborgné une poule avec une noisette, Juliette appréciait le style d'un conte russe de Noël retranscrit par un écrivain français*, Genrika s'amusait d'une fable hindoue qui mettait au prise un renard, un tigre et un brahmane, Khatareh admirait les illustrations d'un exemplaire de la petite sirène, une histoire qu'elle trouvait, par ailleurs, déplorable, Yulia se berçait de la mise en page élégante d'une fable chinoise.
— Anne-Margaret est une enfant du monde, elle comprend déjà cinq langues, elle est issue de diverses cultures. Connaître les autres c'est se connaître soit-même, pérora Root.
— Elle a un an, remarqua Shaw.
— Plus on commence tôt, mieux c'est, affirma Root. Vous n'êtes pas d'accord Maria ?
Comme si Maria allait la contredire.
— Si, répondit la jeune juge.
— Tu vois, elle est d'accord, fit Root d'un air triomphant.
— Évidemment qu'elle est d'accord.
— Tu n'es pas d'accord ?
— Bien sûr que si.
— Je le savais, se félicita Root.
Voilà, elle était contente. D'elle-même, bien évidemment.
Root demanda un instant et posa un nouveau paquet sur la table. Un imposant paquet. Une carte accompagnait le paquet. Shaw l'ouvrit. Trois croix et sceau antique. Une chouette et des caractères grecs.
Athéna.
Shaw défit le présent. Il y avait une clef usb et six livres brochés. Un livre par langue. Root sortit obligeamment une oreillette de sa poche et après avoir obtenu son accord tacite, elle la plaça dans l'oreille de Shaw.
— Sors ton téléphone, Sameen.
La jeune femme s'exécuta. L'écran s'alluma et une liste musicale s'afficha.
— Chaque référence indique le livre et la page correspondante, expliqua Root.
Shaw cliqua au hasard. Elle étala les livres devant elle. Tiqua sur celui en français. Elle l'ouvrit machinalement. Elle ne maîtrisait pas très bien la langue et elle n'avait aucun lien avec la culture francophone d'aucun continent.
— Gen parle couramment français, lui expliqua Athéna via l'oreillette.
Ah.
— Le cadeau est à l'usage d'Anne-Margaret, précisa l'intelligence artificielle.
Un super cadeau, pensa Shaw.
— Et toi ? demanda soudain Alma. Qu'est-ce que tu lui as offert ?
Mais Alexeï réclama son tour. Il repoussa sa chaise, invita l'assistance à la patience, se précipita dehors et revint avec un objet caché derrière son large dos. Il reprit sa place et posa l'objet sur la table.
— C'est un peu rustique, s'excusa-t-il. On a fait de notre mieux, mais nous ne sommes pas de grands ébénistes Anna et moi.
Un petit banc en bois trônait sur la table.
Root serra ses mains contre sa poitrine. Ses Russes. Ses deux amoureux russes. Cet improbable couple pourtant si bien assorti.
— Mais il est solide, entièrement chevillé et en bois d'érable brut. C'est Anna qui l'a fabriqué.
— Mais c'est Alexeï qui l'a décoré, précisa la jeune femme.
Si bien assorti, se répéta Root. Ces deux-là se complétaient à merveille. Elle les imaginait très bien, choisir le bois, le découper, Anna tailler les différentes parties, les confier aux talents de décorateur du géant Russe. Attendre patiemment qu'il eût fini. Elle n'était pas très sûre qu'ils discutassent beaucoup, Alexeï parlait sans contrainte, mais il ne se montrait pas excessivement volubile, quant à Anna... Mais Alexeï lui avait peut-être demandé des conseils, ou lui avait soumis des idées auxquelles elle avait bien dû répondre. Son travail accompli, Anna avait repris le fil des opérations. Elle avait rassemblé les différentes parties et les avait assemblées avec rigueur et précision. Sous le regard admiratif d'Alexeï. Un léger ponçage final avait rendu le bois doux au toucher.
— On ne l'a pas verni, ni teint.
— Il est parfait, souffla Shaw.
Genrika s'empara du banc. Juliette se pencha sur son épaule et Maria se leva pour admirer l'ouvrage. Le géant avait gravé des fleurons et des fleurs au coin de l'assise, des petites rosaces se déployaient sur les quatre pieds, des étoiles, en creux et en relief, sur le renfort central. Au centre de l'assise, il avait travaillé un grand médaillon de forme ovale dans lequel s'inscrivait un grand papillon aux fines membrures.
— C'est un vrai papillon ? demanda Genrika.
— Oui, c'est un gazé, répondit Anna. Sameen en avait dessiné un sur son carnet.
— Montre, demanda Shaw.
Genrika lui passa le petit banc.
Shaw hocha la tête.
— Je me suis inspiré des photos que j'ai trouvées sur Internet, fit Alexeï.
— C'est extra-chouette, apprécia Juliette.
Cela n'avait rien à voir, mais la décoration, la ferveur du travail, son côté authentique, bucolique, lui fit penser à la décoration intérieure de Sainte Anne de Beaupré. Cette volonté de représenter le monde, de l'inscrire dans un univers intime.
Le banc était un cadeau très personnel, mais aussi un objet fonctionnel qui servait à tout, d'un an à cent vingt ans, si on avait la chance de vivre jusque-là. Il s'utilisait aussi bien en intérieur qu'en extérieur, pour s'asseoir ou comme marche-pied. Un objet dont Shaw avait découvert l'utilité dans la cabane d'Anna. Plus léger qu'une bûche, plus stable et plus confortable. Shaw s'était essayé à en un fabriquer un. Un modèle grossier et rudimentaire qu'elle avait traîné partout et qui avait fini par se disloquer un mois avant qu'elle ne quitte la cabane. Elle doutait que le petit banc d'Anna se disloqua un jour.
— À toi, Sam, s'impatienta Alma.
Shaw se leva avec sa fille et alla chercher un sac qu'elle avait laissé dans le sas. Elle se rassit, et dénoua les cordons du sac.
— C'est pour toi, Meg. Regarde à l'intérieur.
Anna et Yulia se doutaient de ce que l'enfant allait trouver. Shaw avait laissé ses petites sculptures en bois à la cabane, elle avait déclaré qu'elles y étaient à leur place et qu'elle en sculpterait d'autres plus tard. Anne-Margaret plongea les mains dans le sac.
Anna ne s'était pas trompée. Ou pas de beaucoup. Les animaux étaient plus petits que ceux de la cabane et Shaw y avait ajouté un canoë. Ils étaient plus stylisés. Elle avait bénéficié d'un laps de temps plus court.
Il y avait un ours dressé sur ses pattes arrière, un castor, une chouette et un lapin que Shaw avait représenté les oreilles couchées le long du dos.
— Sam, fit Root en se saisissant de la chouette. Je connaissais tes talents de dessinatrice, mais ça...
Shaw haussa les épaules. Anne-Margaret manipulait l'ours, visiblement ravie. Elle le montra à sa mère et grogna.
— Ouais, c'est un ours, lui confirma Shaw. Mais, ici, ils sont moins gros et moins dangereux qu'en Sibérie.
Genrika demanda l'autorisation de prendre le castor. Elle le retourna dans ses mains, passa un pouce dessus. Shaw avait soigneusement poncé l'animal, avant de le passer au brou de noix et... Genrika renifla la petite sculpture, elle l'avait enduite de cire.
— Ça ressemble aux totems indiens, observa Juliette.
— Je me suis inspiré des animaux en pierre de lave que j'avais vus à l'aéroport de Montréal quand j'ai pris l'avion pour le Proche-Orient. Je les avais trouvés jolis. Anne-Margaret n'avait pas de vrais jouets et ça m'occupait quand je ne pouvais pas sortir.
Root réalisa qu'elle parlait d'un autre temps :
— Ce ne sont pas les premiers que tu sculptes ?
— Non.
— Elle a laissé les autres animaux dans ma cabane.
— Oh, c'est dommage, se désola Root.
— Ils y sont à leur place, fit Shaw.
Elle regarda le canoë et le lapin encore posés sur la table.
— Et j'aime bien ceux-là, conclut-elle.
Root proposa de porter un toast.
— À la vodka.
Silence. Elle sourit benoîtement, se rendit à la cuisine, ouvrit un placard et revint avec un plateau sur lequel trônaient dix verres à vodka. Maria fronça les sourcils. Sept adultes, deux adolescentes et deux enfants se tenaient autour de la table. Shaw ne buvait pas. Maria non plus. Du moins pas trop. Root n'escomptait pas...
— Je sais ce que vous pensez, Maria. Mais il nous faut sceller ce moment d'une manière particulière. Il ne faut pas manquer de célébrer notre présence à tous autour de cette table. J'exclus Meg parce qu'elle est clairement trop petite.
— Quelle perspicacité, ironisa Shaw.
Root ignora la pique.
— Il y a trois semaines, nous avons frôlé un double drame. Juliette et Genrika ont été prises pour cible par des mercenaires, Maria, Khatareh et Alma par des membres d'un cartel. Mais tout le monde s'en est sorti, même si Genrika et Élisa ont été blessées, même si certains d'entre nous ont eu très peur et n'ont peut-être pas encore surmonté celle-ci. Mais ce soir, nous sommes réunis, tous ensemble. Il manque Élisa, il manque aussi Lionel, Élisabeth, John, Jack, Anton, d'autres peut-être avec qui vous aimeriez partager ce moment, des amis, des frères ou des sœurs, des parents. Mais ils sont présents dans vos cœurs. Nous avons vécu des drames, des séparations, mais nous sommes tous ici, ensemble. Tout n'est pas parfait, mais cet instant est parfait. Je vous regarde et je ne vois autour de cette table que des gens heureux ou émus. Je ne veux pas que nous oubliions ce moment. Cet instant. La chance qui nous est donnée d'être ensemble, d'être avec des gens qu'on a cru avoir perdus, qu'on a eu peur de perdre. Je veux célébrer avec vous, l'amour que nous éprouvons, le retour de ceux qui avaient disparu, je veux boire à l'avenir, à notre amitié, à notre fidélité et à la mémoire de tous ceux que nous avons aimés et que nous avons perdus.
Des yeux brillèrent. Anna serra les poings sur ses genoux. Alexeï posa l'une de ses énormes mains sur l'un d'entre eux. La jeune russe ouvrit la main, enlaça ses doigts à ceux du géant et les serra à les briser. Shaw fixa ses yeux sur la nuque d'Anne-Margaret et veilla à ce que sa main restât légère sur la taille de sa fille. Le corps torturé de Ian Lepskin s'imposa à elle. Root était trop loin pour lui apporter un soulagement. Un pied tapa contre le sein sous la table. Elle leva les yeux. Tomba sur le regard de Maria. Des images se télescopèrent. Leur première rencontre au Brésil, leur affrontement au camp de travailleur, l'amour que vouait Alma à Shaw, la haine et la colère qu'avait ressenties Maria quand elle avait identifié Shaw au Chirurgien de la mort, leurs querelles idiotes, Shaw qui portait Maria après qu'elle fut passée entre les mains du Chirurgien, la force des sentiments qu'elles avaient éprouvés à ce moment-là, la violence de Shaw dans la cellule de Lambert, la sauvagerie et la cruauté dont elle avait fait preuve, les mises en boîtes, Élisa Brown, la nuit sur le toit de l'hôpital de Bethseda avant qu'elles se séparassent, leur conversation après la diffusion des sextapes, leur courte discussion via une messagerie quand Shaw avait appris à Maria qu'elle était enceinte, leurs retrouvailles aux Seychelles, tous ces instants qu'elles avaient ensuite partagés. L'affection qui les liait. Incompréhensible et indestructible. Soutenu par le regard de Maria Alvarez, Shaw laissa l'émotion l'envahir, assuré qu'elle ne la submergerait pas, que Root veillait, tout comme Athéna, que la présence d'Anne-Margaret, d'Alma, de Genrika et de son amie la garderait de se perdre, qu'elle pouvait aussi compter sur Anna et pourquoi pas sur sa mère.
Shaw avait rejeté l'autorité de sa mère, elle l'avait combattue durant de nombreuses années, pourtant... Pourtant, elle n'avait jamais séché ses cours, elle n'avait jamais défié ses professeurs, elle s'était montrées assidue, consciencieuse et sérieuse tout au long de ses études. Shaw n'était pas un modèle de vertus, elle avait couché avec des inconnus, parfois dans des lieux sordides, connu des étreintes précipitées, à moitié ivre, sur des banquettes arrière de voiture, dans des toilettes ou des arrière-salles de bars, elle avait bu plus que de raison pour une fille de son âge, elle avait violé les lois, elle s'était adonnée à la violence avec joie et délectation, mais elle n'avait jamais franchi une certaine limite. Inconsciemment, elle n'avait jamais voulu déchoir aux yeux de ses parents. Pas seulement aux yeux de son père. Aux yeux de sa mère aussi. Elle avait continué à suivre les règles après la mort de son père, elle évitait sa mère, mais elle n'avait jamais réellement coupé les ponts, elle répondait au téléphone quand elle l'appelait, elle était toujours joignable, elle ne s'était jamais fait serrer par la police, elle avait continué ses études, elle avait fait attention à elle. Une éducation qu'elle devait à son père, et à sa mère. Elle avait arrêté les courses de rue pour elle. Sa mère n'aurait jamais dû se trouver à Détroit, dans cette villa, avec ses gens. Shaw n'avait pas pu continuer. Pas en sachant ce que sa mère savait. Elle ne lui avait pas voulu, elle avait eu le sentiment de l'avoir trahie, elle n'avait pas vraiment eu honte, mais si elle n'avait renoncé aux courses et à leur univers, Shaw n'aurait jamais plus pu regarder sa mère en face. C'était pour cela qu'elle avait si mal vécu la querelle qui les avait séparées pendant dix ans. La malédiction de sa mère. Shaw avait eu le terrible sentiment de l'avoir définitivement perdue. D'avoir perdu à jamais la chance d'être un jour aimée et comprise par une femme dont elle ne savait que penser et avec qui elle n'avait jamais su communiquer.
Genrika enserra la taille de Juliette et les deux adolescentes se serrèrent l'une contre l'autre. Juliette avait eu très peur et ces gens savaient ce qu'elle avait vécu. L'amitié de Genrika et leur présence lui retira soudain un énorme poids sur la poitrine. Pour la première fois depuis trois semaines, elle se sentit heureuse et en sécurité. Elle n'avait jamais bu de vodka, elle était prête à en boire des litres.
Khatareh avait remarqué l'émotion de sa fille., la façon dont elle avait accroché le regard de Maria Alvarez et semblé trouver du réconfort auprès d'une femme avec qui elle ne partageait ni lien familiaux, ni liens amoureux. Root avait un don certain pour mettre les sentiments à nu. Khatareh avait eu elle aussi très peur enfermée seule avec Alma au sous-sol quand le Cartel Silanoa avait attaqué la villa de Root.
Elle avait cru sa fille perdue, elle avait perdu deux maris, deux enfants, un homme qu'elle aimait profondément lui avait été arraché lors d'un banal accident de la route pour la laisser aux prises avec une enfant qu'elle ne comprenait pas et auprès de qui elle n'avait jamais su trouver sa place. Sameen était revenue. Khatareh avait avoué une vérité tue depuis trente ans. Sameen avait tendu une main avant de disparaître à nouveau. Elle était revenue une nouvelle fois. Avec un enfant. Avec un deuxième enfant.
L'universitaire ne pouvait se défendre d'aimer Genrika et l'arrivée d'Anne-Margaret lui avait fait prendre conscience que son amour était un peu plus qu'amicale. Elle se reprochait sa froideur envers Anne-Margaret, son incapacité à dépasser le souvenir de Sheller et de Nergez. Root avait parlé d'avenir. L'avenir ? Il était devant elle. Khatareh avait pensé finir sa vie seule, avec ses formules mathématiques et ses pièces d'échecs pour toute compagnie. Mais Sameen avait introduit Genrika dans sa vie, à moins que la jeune fille ne s'y fût introduite toute seule. En raison parce que Khatareh était un maître en échec. En raison parce qu'elle était un génie en mathématiques. En raison parce qu'elle était la mère de Sameen et que cela avait de l'importance aux yeux de Genrika. Et maintenant, il y avait Anne-Margaret.
Genrika et Anne-Margaret.
Khatareh était grand-mère.
Matthew eût été si heureux. Il s'était toujours tant inquiété pour sa fille. La blondeur de Genrika s'accordait à la sienne, et Anne-Margaret ressemblait beaucoup à l'enfant qu'avait été Sameen à son âge. Sa fille lui avait donné deux petits-enfants et cette même fille, si renfermée, si taciturne, avait réussi à s'attacher l'affection d'un groupe de personnes dont on pouvait parfois remettre en question les choix de vie, mais à qui on ne pouvait reprocher d'être dénué de sentiments généreux. Elle passa son majeur et son index sous ses yeux. Elle ne buvait jamais. Elle ferait une exception pour ce soir.
Root fit le tour de la table et posa les verres devant chaque convive. Alma comprise.
— Mama, la vodka, ce n'est pas de l'alcool ?
— Si.
— Je vais boire de l'alcool ?
— Euh, oui.
— Mais tu dis que je ne dois jamais boire d'alcool, que c'est très mauvais pour la santé des enfants. Que même Genrika est trop jeune pour en boire.
— Oui, je sais, mais...
— C'est symbolique, Alma, intervint Root.
— Ah, je ne vais pas boire, alors, se rassura l'enfant.
— Si parce que autrement le pacte ne pourrait pas être scellé.
— Le pacte ?
— Entre nous, le pacte des compagnons du lac de la Prune.
Alma ouvrit une bouche ronde.
— C'est une tradition russe, précisa Root.
L'enfant dévisagea Alexeï et Anna. Root traduisit rapidement en russe ce qu'elle venait de dire en espagnol. Le couple hocha gravement la tête. Alma prit son verre en main, d'un air décidé :
— Je veux sceller le pacte des compagnons du lac de la Prune.
— Tu es la plus jeune, tu seras la première servie, décida Root.
Elle attrapa la bouteille de vodka dans le seau à champagne, elle était aux trois-quarts pleine. Elle servit un fond de verre à Alma, puis elle fit le tour de la table. Elle grimaça quand elle arriva à la place de Genrika et remplit son verre comme aux adultes, elle fit de même pour Juliette.
— Vous avez quinze ans, leur confia-t-elle. Je ne suis pas naïve au point de croire que vous n'avez jamais bu un verre d'alcool. D'ailleurs, il y avait des cadavres de bouteilles dans les chalets du parc.
Juliette rougit, Genrika leva un regard coupable vers Shaw. Elle avait trop bu cette nuit-là et fait un peu n'importe quoi. Shaw leva les yeux au ciel. Une manière de fustiger sa bêtise, plus qu'une manière de la réprimander. Root se servit en dernier. Elle replaça la bouteille dans le seau et leva son verre. L'assemblée l'imita.
— À nous et à tous ceux que nous aimons, dit-elle d'abord en russe à l'attention de Yulia, Anna et Alexeï.
Les trois Russes, Genrika, Khatareh et Shaw répétèrent à sa suite :
— À tous ceux que nous aimons.
Voilà pourquoi Root avait commencé par le russe. Ils donneraient l'exemple aux autres. Elle répéta la phrase en espagnol. Shaw, Maria, Alma et Juliette lui répondirent. Elle continua en français. Shaw, Khatareh, Juliette et Genrika, reprirent en cœur, puis elle passa à l'anglais. Elle s'apprêtait à dire « buvons », quand Shaw prit la parole. La même formule dans une langue différente.
Parce que c'était le moment. Parce que Root se montrait parfois grandiloquente, mais que Shaw aimait les rituels. Qu'elle était sensible à leur signification.
Une seule personne lui répondit. Yeux dans les yeux.
Sameen était incroyable.
Athéna pensait exactement la même chose.
.
Elle se projeta à Chicago. Lionel faisait la vaisselle, derrière lui, appuyée contre la table, Élisabeth Sanders lui racontait les déboires qu'elle avait connu au début sa carrière. Comment elle avait complètement raté une arrestation, comment le prévenu l'avait balancée dans une congère dont elle n'avait pas réussi à s'extraire, comment son co-équipier, un vrai connard, l'avait traitée de gourde devant les passants et l'avait laissée se démerder seule, comment, en fin de compte, une femme l'avait aidée parce que son co-équipier vraiment était un sale con, comment elle avait rattrapé le coup, parce qu'elle courrait bien plus vite que l'abruti qui lui servait de co-équipier et qu'elle avait lancé une poubelle dans les pieds du délinquant qui, après cela, hurlait comme un porc qu'on égorge parce qu'elle lui avait cassé la jambe. Sanders avait été insultée par son co-équipier, le prévenu avait porté plainte, les gens se marraient dans la rue quand ils n'étaient pas horrifiés par les grossièretés que vomissait le délinquant pas même juvénile. Elle avait retenu ses larmes, son co-équipier l'avait traité une nouvelle fois de gourde. La femme qui l'avait aidée un peu plus tôt avait soudain surgi et lâché que la fliquette était peut-être une gourde mais qu'elle, au moins, savait courir et lancer les poubelles, parce qu'avec des flics comme lui, Anchorage n'était pas près de voir la criminalité décroître. La foule avait applaudi ou ri. Sanders s'était tout de suite sentie mieux. Son capitaine l'avait félicitée pour sa vivacité de réaction, mais il avait aussi fustigé l'amateurisme dont elle avait d'abord fait preuve, et son co-équipier ne lui avait jamais pardonné d'être passé pour un bouffon aux yeux de la foule.
— Vous poursuiviez le suspect pour quel délit ? demanda Lionel
— Il avait pissé dans la rue.
Fusco hurla de rire. Lee sortit de sa chambre et voulut savoir ce qui faisait tant rire son père. Il n'était pas habituel que Sanders s'attardât si longtemps à la maison en semaine, mais elle était en verve et Lionel était heureux de l'écouter lui raconter des anecdotes sur ses jeunes années de flic. La jeune femme avait souffert de discrimination au sein de la police d'Anchorage et elle n'en avait que très rarement parlé à son entourage. Pas à ses parents parce qu'elle ne voulait pas les inquiéter, pas à ses amis parce qu'ils l'avaient tous mis en garde contre les difficultés qu'elle rencontrerait.
— Tu es en Alaska, Éli. C'est pas Los Angeles ou New-York.
Elles n'avaient pas voulu leur montrer combien ils avaient raison.
Se confier à Lionel exorcisait ses frustrations passées.
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Marion. Illinois. La maison était vide. Athéna navigua sur le réseau des caméras de surveillance. Elle reconnut la carrure imposante de Jack Muller et fixa l'image. Il avait obtenu une permission pour les fêtes de Pâques. Il était rentré chez lui sans tarder. Root l'avait contacté, il savait qu'il repartirait bientôt en mission avec elle. Il voulait profiter de sa femme et de sa fille sans attendre. Root ne le contactait pas pour remplir une petite mission pépère, bien cadrée et bien préparée. Root préparait bien ses opérations, mais elle improvisait aussi beaucoup. Leur expédition au Niger était de celle dont n'importe quel gars avide de baston et de gloire rêvait. Il s'était bien amusé, mais il avait eu chaud et il avait craint de perdre Root. De perdre le lieutenant Brown, qui était un putain d'officier courageux. Il ne cachait rien à sa femme, mais il ne dramatisait pas ses récits au-delà du raisonnable. Il ne voulait pas qu'un jour elle lui dît :
— Jack, je t'aime, mais je ne peux plus vivre comme ça.
Il ne voulait surtout pas manquer une minute du temps qu'il pouvait passer avec elle. Quand Jenny était tombée enceinte, il avait craint être de ne pas se montrer à la hauteur, craint surtout que Jenny s'assagît et le repoussât. Craint que la naissance de leur fille n'intensifiât le phénomène. Que la fougueuse Jenny passât la main à la sage et sévère maman. Des copains avaient douché son enthousiasme d'être père en lui racontant leur déconvenue d'avoir perdu une femme sexy au profit d'une matrone exigeante et de beaux parents envahissants. Les parents de Jenny étaient charmants et discrets, et Jenny... Jenny n'avait pas changé. Il rougit. Pas changé du tout.
— Jack, à quoi tu penses ?
— À rien.
— Tu es tout rouge.
— Ah...
Jenny se hissa à son oreille.
— Tu as des idées en tête, mon chéri ? Parce que j'en ai plein de mon côté, mais je veux bien partager.
Houa, pensa-t-il troublé.
Mary passa devant son père, tendit les bras et supplia :
— Porter.
Jack la souleva dans les airs et la posa contre lui.
— Tu es fatiguée ?
— Oui.
— Il est tard, lui dit Jenny. Tu as voulu que nous allions dîner dehors, mais en général, Mary dort déjà à cette heure-ci.
— Je voulais vous avoir toutes les deux avec moi, ce soir.
Il entoura les épaules de sa femme d'un bras. Et le couple rentra doucement. Deux heures plus tard, Jack avouait à Jenny qu'il voulait un autre enfant. Si elle était d'accord.
— Ben, qu'est-ce que tu attends pour venir le faire, mon grand.
Athéna les laissa mener à bien leur entreprise, même si elle ne se concrétiserait pas ce soir-là.
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Eau-Claire, Wysconsin. Un petit motel en bordure de ville. Une chambre sans attrait, mais propre et confortable. La télévision retransmettait la finale du championnat du monde de hockey féminin USA-Finlande. L'homme, pourtant amateur ne s'y intéressait pas. Un très beau but venait d'être marqué par Annie Pankowski. Il n'avait pas réagi. Il réfléchissait. Le match s'était tenu le 14 avril. Le jour de son anniversaire. Il l'avait raté. Il n'avait pas oublié.
Il n'avait jamais oublié depuis 2016, parce qu'il avait vraiment adoré lui offrir un cadeau, la surprendre, l'entendre bougonner, savoir qu'elle appréciait son choix.
Il avait pensé à elle en 2017. En 2018. Il ne savait pas où elle se trouvait à cette époque, il espérait juste qu'Athéna le préviendrait si elle mourrait.
Elle ne l'avait prévenu de rien, il en avait conclu qu'elle était toujours en vie. Il eût aimé savoir comment elle allait. Il avait appelé Root, plusieurs fois, elle ne lui avait rien appris, elle ne savait rien.
Il avait été content de revoir la jeune femme au Niger. Elle était toujours aussi folle, toujours aussi imprévisible, toujours aussi dangereuse. Il avait eu peur. Il ne se serait jamais pardonné sa mort. Il ne s'était surtout pas imaginé apprendre à Shaw que Root était morte. À quelques pas de lui. Qu'il n'avait pas pu la sauver, qu'il l'avait laissée se battre alors qu'il la savait blessée. Shaw l'aurait tué, elle aurait eu raison.
Root l'avait prévenu pour Anne-Margaret. Il était resté muet de stupeur. Shaw, sa petite sœur était maman. Root avait plaisanté, fustigé amicalement Sameen pour son goût du secret, du silence et des surprises que personne n'attendait. Il l'avait suivie sur la même voie, mais quand il avait raccroché, il avait pleuré. D'émotion. Peut-être de joie, de tendresse.
Qu'est-ce que Shaw foutait en Russie ? Pourquoi voulait-elle toujours sauver le monde ? Pourquoi ne l'avait-elle jamais contacté ? Elle avait un gosse, merde !
Elle était revenue. Avec Anna Borissnova, Alexeï Borkoof et la mère de Genrika. Elle allait bien et sa fille était :
— C'est sa fille, John, lui avait dit Root. Tu peux imaginer ce que tu veux, mais je crois qu'Alma devait lui ressembler au même âge.
Facile à vivre, calme et joyeuse.
Shaw était une bonne mère.
C'était génial. Il renifla. Il regrettait de ne pas l'avoir appelée. Ce soir, c'était l'anniversaire de sa fille. Il pouvait se rattraper. Peut-être.
Il lui dirait quoi ?
Il regarda son téléphone. Jura. Chercha son numéro dans ses contacts. Athéna le lui avait certainement mis à jour. Il pouvait lui envoyer un émoticôn. Elle appellerait peut-être. Elle n'appellerait jamais, elle lèverait simplement les yeux au ciel et fermerait son cellulaire.
Il appuya sur la touche d'appel. Trois sonneries.
— …
Évidemment qu'elle ne dirait rien.
— Shaw ?
— À qui tu t'attendais en appelant ce numéro ?
— Qui est-ce ? fit Root en arrière-fond.
— John.
Elle l'appelait John.
— Coucou, John ! cria Root. Ne vous arrêtez pas, Anna.
Un chant s'éleva. La Russe. Cette fille était...
— Il y a un problème ? fit Shaw.
Au lac de la Prune, Shaw ignora le regard désolé de Root.
— Je voulais être là, c'est tout, dit-il dune voix posée. Te dire que j'étais là et que j'étais heureux que tu sois rentrée.
— Merci.
— Tu m'as manqué, Sameen.
— …
— Mais on se revoit bientôt si j'ai bien compris. Tu embrasseras ta fille pour moi. Tu l'embrasses bien elle au moins ?
— Tu sais que t'es crétin ?
Il rit joyeusement.
— J'ai hâte de te revoir, tu te bouffes toujours les doigts ?
— Ouais.
— Salut, Sameen.
— Salut.
Il raccrocha. Il avait bien fait d'appeler. Et ça méritait une bière. Il leva sa bouteille à santé, à son retour et à leur amitié et invita Hillary Knight à se bouger un peu les fesses.
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Une ville perdue au milieu d'un désert de pierre. Des immeubles criblés de balles, des rues encombrées de débris et de véhicules fumant. Une pièce de quelques mètres carrés, un sol en béton gris, des murs à la peinture écaillée. Quatre soldats. L'un veillait, tous les sens en alerte. Les trois autres finissaient de boire une tisane d'herbes sauvages.
— C'est pas mauvais, apprécia un homme. Mais si on ne trouve pas d'eau ?
— Il faut boire avant de dormir. On en trouvera demain. Même si cette ville est fausse, elle doit plus ou moins correspondre à une ville en situation réelle. Qui dit habitation humaine, dit eau.
— Pas sûr qu'ils aient poussé le détail jusqu'à-là.
— On a pour instruction de ne pas bouger cette nuit. De ne pas se faire repérer. On verra demain.
— En tout, cas ça réchauffe, parce que je sens qu'on va se cailler cette nuit.
Leur mission achevée dans la jungle, les soldats étaient rentrés au camp de base, ils avaient eu droit à un débriefing. Chaque binôme avait rendu compte de sa mission, des difficultés qu'il avait rencontrées, des choix qu'il avait effectués, de ses succès, de ses échecs. Le compte-rendu avait été critiqué, les mensonges et les faiblesses relevés. Ils étaient crevés, mais ils avaient dû s'astreindre à l'exercice jusqu'à la fin. Une demi-nuit de sommeil avait suivi, puis l'appel avait retenti. Il avait reçu un nouveau paquetage, de nouvelles armes, ils avaient embarqué dans un transport de troupes aérien. Ils avaient sommeillé durant le voyage. L'alarme avait retenti, il avait été appelé quatre par quatre, on leur avait gueulé des coordonnées, l'un des quatre appelé avait reçu une enveloppe qui le désignait comme chef de groupe et ils avaient été largués. En plein désert.
Brown avait reçu une enveloppe. Elle avait hérité d'une bonne équipe. Suran encore une fois, Stefen Larkin l'officier de reconnaissance et Jerry Clay, le gars de la First of the first. Ce dernier tenait depuis le début du stage des propos sexistes et machos. Mais pour cette opération, cinquante pour cent des effectifs de son escouade était des femmes, son chef était une femme et Larkin avait déjà failli lui casser la gueule pour avoir tenu des propos déplacé sur Foley. Il avait compris la leçon. S'il jouait au con, il repartirait avec un avis défavorable.
Suran profitait à fond de ses camarades d'aventure. Larkin appartenait à un bataillon de reconnaissance, Foley et Clay avaient de l'expérience. Elle n'aurait pas pu mieux tomber.
Brown remplit un quart de tisane et l'apporta à l'homme qui montait la garde. Il la remercia.
— Dans deux heures, Larkin.
— Ouais.
Elle revint vers les deux autres.
— Couvre-feu.
— On s'installe comment ? demanda Suran.
La nuit allait être froide et ils ne possédaient rien qui pût leur servir de couverture.
— Tu es du prochain tour de garde, on te prend en sandwich, Foley ? fit Clay avec un sourire en coin.
— T'es con, tu sais ça ? grommela Suran.
— T'en penses quoi, Foley ? ne se démonta pas Clay.
— Que tu as raison.
Grimace sardonique du First of the first au lieutenant Suran.
— Mais que t'es con quand même.
L'homme rit.
— Foley, je te prends par-devant ou par-derrière ? ricana-t-il.
— Suran prend son tour de garde après moi. Devant.
— Ça me va, fit-il goguenard.
Les trois soldats s'installèrent le plus confortablement possible, leur sac comme oreillers, pas de couverture. Brown s'imbriqua dans le corps de Clay et Suran vint s'imbriquer de la même façon derrière elle.
— Si on m'avait dit que je pioncerais dans les bras d'une femme pendant mon stage, souffla Clay.
— Si tu me fais chier, je t'éjecte, le menaça Brown.
— Il fait trop froid, si tu veux, je suis même prêt à t'épouser.
— Tu diras la même chose à Larkin tout à l'heure ?
— Ouais, pour une nuit au chaud, dans les bras d'un camarade, je suis prêt à tout.
— Tu me déçois, plaisanta Élisa.
— Je suis tolérant, pas toi ?
— Je ne te voyais pas vraiment comme ça, fit Brown sur la défensive.
— Si on réussit cette mission, je ne m'astiquerais plus le poireau en pensant à toi ou à Suran, promis.
Brown lança la tête. Clay cria de douleur, voulut se débattre, mais Brown referma un bras sur lui et le maintint contre elle immobile.
— Avant la fin du stage, je veux te prendre sur un ring, Clay, et te faire ravaler toutes les saloperies que tu t'es permis de dire sur moi ou Suran.
— Tu la défends ? Tu la kiffes ? Tu...
La fin de sa phrase se termina dans un gargouillement. Brown lui avait saisi l'entre-jambe, sa poigne et le mouvement tournant qu'elle y imprégna coupèrent le souffle du soldat.
— Je dis plus rien, balbutia-t-il.
La pression augmenta.
— Juré, râla-t-il.
Pas de relâchement.
— Pardon, je te demande pardon, Foley.
Soulagement immédiat. Suran riait dans le cou d'Élisa.
— Bonne nuit, Clay, souffla-t-elle.
Il grogna. Se serra contre Brown et se massa l'entre-jambe. Cette fille possédait des doigts en acier.
Athéna les observa s'endormir. La sentinelle frissonna. Elle se demanda si les soldats savaient que des caméras et de micros les gardaient constamment sous surveillance depuis qu'ils avaient atteint la ville. L'évaluation était permanente. Elle ne s'inquiétait pas pour le lieutenant Élisa Brown, la jeune femme avait jusque-là réalisé un sans faute et son dossier de stage était excellent. À la hauteur de ses capacités.
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Elle revint au lac de la Prune. A l'invitation d'Anna, Juliette avait entonné un chant traditionnel en français. Ici, comme dans le désert du Sonora, à Chicago, à Eau-Claire ou à Marion, ses petits Héphaïstos ne s'en tiraient pas trop mal.
Ils s'en tiraient même très bien.
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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La feuille de chêne dorée : la feuille de chêne dorée est l'insigne qui désigne les majors au sein de l'USMC.
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Valérie Brioussov (1873-1924) : voir Bibliothèque russe
L'extrait cité est une Traduction de J. Chuzewille dans : Anthologie des poètes russes, Paris, Crès & Cie , 1914.
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Le conte russe retranscrit par un écrivain français : Baboushka, raconté par Henri Troyat, ed. Les histoires du père castor.
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Médovik : sorte de mille-feuilles russe au miel, généreusement arrosé de crème fraîche et décoré au choix de noix de pistache ou d'amande.
Idée de recette (c'est à peu près la même sur tous les sites francophones:
La pâte
3 c. à soupe de miel
90 g de beurre
100 g de sucre
1 c. à café de bicarbonate de soude
2 œufs
300 g de farine
La crème
500 g de crème fraîche (de smétana c'est encore mieux)
1 c. à soupe de sucre
½ gousse de vanille ou 2 c. à café d'extrait de vanille
Préparation La pâte
1. Au bain-marie, faire chauffer et mélanger le miel, le beurre et le sucre jusqu'à dissolution complète du sucre.
2. Retirer la préparation du bain-marie, laisser refroidir un peu (la pâte doit rester chaude) puis ajouter les œufs et battre.
3. Ajouter la farine tamisée, la pâte doit être fluide. Réserver au frais pendant 30 mn.
Certaine recette ajoute une cuillère à café de levure à la préparation de la pâte
La crème
4. Dans un bol, mélanger la crème fraîche, la vanille et le sucre.
5. Battre jusqu'à épaississement puis réserver au frais.L'assemblage
6. Sortir la pâte du frais et former 5 boules.
7. Étaler finement chaque boule de pâte et à l'aide d'un cadre à pâtisserie ou d'un patron, découper les différents étages qui formeront le gâteau.
8. Piquer la pâte à l'aide d'une fourchette et enfourner les plaques de pâte et les chutes, 5 mn à 180°C.
9. Monter le gâteau en alternant une plaque de pâte et une généreuse couche de crème. (sur certaines photos la crème dégouline de partout, comme c'est le cas pour le gâteau de nos Russes)
10. Finir avec une couche de crème et émietter les chutes de pâte sur le dessus (et y ajouter noix, amande ou pistache).
11. Réserver au frais pendant au moins 8h.
Le saviez-vous ?
Au début du XIXè siècle, l'impératrice Elizabeth, épouse de l'Empereur de Russie Alexandre 1er détestait le miel ainsi que les plats qui en contenaient.
Un jour, un jeune pâtissier qui ne connaissait pas ses goûts réalisa un gâteau à base de miel et de crème fraîche. Elizabeth, ignorant qu'il était composé de miel, fut conquise. Le medovik était né. Des siècles plus tard, il reste l'un des gâteaux les plus populaires de Russie.
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Championnat du monde hockey sur glace féminin : Le 14 avril 2019, l'équipe des USA à gagné contre l'équipe de Finlande la finale du championnat. Score : 2-1.
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