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Chapitre XXV
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Reese fit un signe de la main. À quarante pas, Shaw s'accroupit lentement. Il lui indiqua une direction. Un cerf. Imposant. John plaça deux doigts sous son nez et releva la tête comme s'il humait l'air. Elle s'aplatit sur le sol. Alerté par le bruit, qu'elle avait de son mieux étouffé, l'animal tourna sa tête majestueuse, les oreilles en alerte. Un, elle ne savait combien de cors. Les Russes, John et Root l'avaient briffée, mais elle ne maîtrisait pas encore tous les paramètres qui l'apparenteraient, comme eux, à un chasseur expérimenté.
Elle tenait parfaitement son rôle de richissime héritière argentine venue tâter le gibier exotique en Biélorussie. Mariée à John. La bonne blague.
Toute l'opération prévue aux Maldives avait capoté.
Une décision prise à la dernière minute par le conseil d'administration du Cartel Silanoa. Par John Greer. Par Samaritain.
Tout était en place et ils n'attendaient plus que l'arrivée du président du conseil, John Greer, pour donner l'assaut, mais John Greer n'était pas venu et les membres du conseil avaient quitté, un à un, l'île privée dans laquelle ils résidaient.
Sans précipitation. Sans hâte.
L'Américain et le Libanais étaient partis les premiers pour Paris. Le jour suivant, le Russe était rentré chez lui à Moscou. Le Nigérian et le Qatari s'étaient envolés pour Londres. L'Italien, l'Indien et la Suédoise avaient imité le Russe, le premier avait rejoint Milan, le deuxième, Mumbai et la troisième Stockholm. La Chinoise, la Singapourienne et le Coréen avaient prolongé leur séjour aux Maldives.
La Chinoise partait tous les matins avec un canot de l'hôtel. Elle plongeait en matinée sur les récifs avec un gilet de sauvetage, dévorait des repas somptueux, préparés spécialement à son intention par le chef du complexe hôtelier, qu'elle arrosait généreusement de cognac. Grise de sel, de fruits de mer, de poissons marinés, de fine de cognac et de soleil, les sens en feux, elle profitait avec délice, et à grands cris, des talents athlétiques de son pilote à la peau d'ébène. L'homme se démenait avec fureur de peur de perdre une cliente, certes exigeante et peu gracieuse, mais riche et extrêmement généreuse. Il la besognait pendant des heures et lui accordait tous ses caprices, des plus innocents aux plus pervers. Elle revenait de ses journées en mer épuisée, comblée et prête à recommencer le lendemain.
La Singapourienne et le Coréen se montraient moins cyniques. La femme était très belle, l'homme aussi, et ils avaient sensiblement le même âge. Ils s'entendaient bien et profitaient de leurs rencontres épisodiques pour consommer une liaison adultère qui datait de leur première rencontre. Ils vivaient avec faste et sensualité et ne croisaient que rarement leur collègue chinoise.
HuangWei-Wei était partie la première. Pour Kiev. Le couple avait attendu quatre jours avant de plier ses bagages et de partir ensemble pour leur nouvelle destination. La Biélorussie. D'abord, ils rejoindraient Minsk. Ils avait réservé une suite au Double Tree, en plein centre-ville. Quand l'heure serait venue, une voiture les conduirait au cœur de la forêt biélorusse.
Le nouveau lieu choisi pour le conseil d'administration.
Un branle-bas de combat avait sonné à cette annonce.
Shaw avait pesté. Elle n'avait pas été la seule.
Le changement de localisation ne devait rien à leurs préparatifs ni aux actions que commençait à mener Maria depuis le Canada.
Athéna s'était faite très discrète sur les réseaux fréquentés par Samaritain. Elle réajustait sans cesse sa présence pour qu'il ne soupçonnât pas un mouvement trop précis. Ils s'affrontaient sur tous les continents, ou s'évitaient. C'était compliqué, mais elle n'avait pas commis d'erreurs. Le lieu de réunion su conseil avait été relocalisé par décision aléatoire. C'était déjà arrivé par le passé. Sans raison précise. Simplement par mesure de sécurité.
Athéna avait surpris des opérations financières, des échanges téléphoniques et des échanges de messages. Elle recoupé les données et rapidement conclut que la conseil d'administration aurait lieu en Biélorussie. Dans une propriété appartenant au membre russe du conseil d'administration, Grégor Féodoritch Zakriatine. Les membres du conseil d'administration rejoindraient, peu à peu, son petit château construit au milieu d'un vaste domaine de chasse qui alliait une centaine d'hectares de forêts à autant d'hectares de prairies et de lacs profonds.
La force d'une équipe résidait dans sa capacité d'adaptation. L'opération avait été rapidement relocalisée des Maldives à la Biélorussie.
Le domaine privé de Zakriatine en jouxtait d'autres, privés eux-aussi ou dépendants de l'Etat, et les petites maisons de chasses mises à disposition des touristes et des chasseurs venus du monde entier ne se trouvaient pas toujours là où elles eussent dû. Les gardes-chasses privés ou fonctionnaires d'État, s'arrangeaient. Chaque bête abattue leur rapportait de l'argent et ils étaient bien trop peu nombreux pour se permettre de ne pas coopérer entre eux sur l'ensemble du territoire.
Root connaissait la région. Et elle y était connue. Son séjour quelques années auparavant avait marqué les esprits. Les gardes-chasses avaient, à l'époque, douté de ses capacités. Aucune femme n'exerçait le métier de garde-chasse dans la région, personne ne la connaissait et elle paraissait bien trop peu sérieuse au premier abord pour conduire le moindre chasseur sur les traces d'un quelconque gibier. Elle avait débarqué avec un premier groupe de touristes. Des Russes, chasseurs expérimentés et exigeants. Ils avaient loué ses talents de traqueuse, ses connaissances encyclopédiques et son excellence au tir. La venue de trois Canadiens amateurs de chasse à l'arc avait définitivement propulsé Root sur un piédestal.
Elle avait su séduire ses touristes comme elle avait su séduire les gardes-chasses locaux. Les premiers par son professionnalisme et sa capacité à rendre chaque journée encore plus belle et inoubliable que la précédente. Quant aux seconds, ils avaient très vite oublié qu'il ne la connaissait pas et que c'était une femme. Ils jalousaient ses armes et admiraient sa façon de s'en servir, et ils appréciaient sa modestie et sa propension à partager ses primes et ses observations avec eux. Elle était généreuse, pas bégueule pour un rouble et elle abreuvait la compagnie des meilleures vodkas du marché.
Root gardait un bon souvenir de son séjour en Biélorussie, mais son foie avait souffert. Elle n'avait jamais avoué à Shaw qu'elle avait accumulé les cuites et les gueules de bois. Elle ne buvait jamais quand elle guidait un groupe de chasseur, mais elle descendait cul sec verre sur verre quand elle passait du temps avec les garde-chasses du cru, et les fins de séjours donnaient lieu à des agapes généreusement arrosées de vodka, de vin et de whisky.
Elle s'était chargé d'organiser le séjour de son équipe et avait décidé de leurs couvertures.
Alexeï et Anna encadraient pour l'un, Jack Muller et Iouri Alioukine ; pour l'autre, Shaw et John Reese.
Le garde-chasse de Grégor Féodoritch Zakriatine était malencontreusement tombé malade. Root l'avait remplacé au pied levé, chaudement recommandée par le garde lui-même. Une suggestion habilement soufflée par Athéna et relayée par tous les garde-chasses de la région.
Le régisseur de Zakriatine l'avait contactée. Par chance, elle était libre de tout engagement et elle s'était présentée au château deux jours plus tard.
Le propriétaire prenait grand soin de son domaine, après qu'elle eut passé un premier entretien avec le régisseur du domaine, il l'avait reçue personnellement. Il ressemblait trait pour trait à l'homme que Shaw avait rencontré au cours de la simulation de Chihuahua. Un homme sympathique et affable. Un passionné de chasse.
— Je n'ai jamais rencontré de femme exerçant ce métier.
Root n'avait rien répondu. L'homme n'attendait aucune réponse et elle le savait.
— Mon garde et son aide m'ont dressé de vous un portrait élogieux. Une opinion confirmée par les autres garde-chasses de la région que j'ai pu contacter. Il en a été de même pour vos anciens clients et l'agence de voyage qui vous les avait confiés.
Root n'avait toujours pas pris la parole.
— Malgré vos références, je n'engage jamais personne à l'aveugle.
— Une mise à l'épreuve ?
— Je vous convie à m'organiser une chasse.
— Quel gibier ?
— N'importe, loup, sanglier, élan, cerf, chevreuil, ce que vous trouverez.
L'homme la prenait vraiment pour une amatrice. Le mois de mai ne se prêtait pas à la chasse de la plupart des animaux qu'il venait de citer.
— Du grand gibier à cette époque ? Je trouverais facilement des sangliers et des chevreuils, c'est un peu tard pour la chasse au bison, mais ça peut passer, pour les autres la période n'est pas propice
— Vous connaissez la région. Je vous laisse trois jours. Si vous me donnez satisfaction, le travail ne manquera pas. Je reçois des invités à partir de la semaine prochaine. J'aimerais qu'ils gardent de leur séjour un souvenir inoubliable.
— Des chasseurs expérimentés ?
— Pour trois d'entre eux.
— Mmm, s'il y a des chasseurs inexpérimentés, je peux planifier des battues, mais seulement pour le sanglier et le chevreuil. S'il ne fait pas trop froid, le domaine accueille des oies et des canards dans de très beaux endroits. Je peux aménager des hutteaux qui contenteront aussi bien les chasseurs que les non-chasseurs.
— Je n'ai pas actuellement pas le personnel nécessaire pour organiser des battues.
— Je connais les gens d'ici. Si vous êtes prêt à les indemniser, ils viendront donner un coup de main. Vous êtes exigeant, Grégor Féodoritch. En général, je travaille seule, mais un aide me serait précieux pour satisfaire au mieux vos attentes. Me permettriez-vous de faire appel à un collègue ?
— Qui ?
— Une Américaine.
— Comment l'avez-vous connue ?
— Le monde de la chasse est petit et international.
— Une femme ?
— Nous ne sommes pas beaucoup dans le circuit, je la connais bien et j'ai confiance en elle.
— Prenez qui vous voulez, du moment qu'elle est compétente et discrète.
— Elle vous donnera toute satisfaction.
— Très bien. Organisez-vous comme vous voulez. Je vous retrouve dans trois jours. À l'issue de la journée, je verrai si vous convenez.
— Vous ne serez pas déçu.
Il lui avait fait signe que l'entretien était fini.
Deux jours plus tard, Root s'était présentée au château, demandant à être reçue par le propriétaire.
— Demain à six heures ? lui avait-elle dit.
— Des recommandations particulières ?
— Un bon fusil. Une bonne tenue de camouflage. Des cartouches 7mm.
— Pour quel type de chasse ?
— Approche. Grand gibier.
— C'est parfait.
— Prévoyez votre journée, votre arme et vos munitions. Je m'occupe de l'intendance.
Root avait repéré une compagnie de sangliers. Une chasse dangereuse. Mais qui plairait au Russe. Son aide n'était pas encore arrivée, elle n'en avait pas besoin. Le femme lui servirait surtout de couverture quand le conseil d'administration serait au complet.
Elle avait pris des risques en se présentant au château, mais elle était venue bien avant que les membres du conseil d'administration n'arrivassent. Grégor Féodoritch rechignait à installer des réseaux de surveillance dans ses propriétés. Le château ne possédait aucune caméra, aucun micro.
Pour l'instant.
Une fois, que les premiers conseillers arriveraient, elle ne se rendrait plus au château. Elle resterait là où son devoir de garde-chasse l'appelait : dans les bois.
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Root prévint Shaw qu'elle devait passer un examen.
— C'est pour me dire cela que tu m'appelles ?
— C'est un examen, je t'appelle pour que tu me portes chance.
— Tu ne crois pas à la chance.
— Pour que tu m'encourages et que tu soutiennes ma réussite.
— Arrête de raconter des conneries.
— C'est important pour moi.
— Pff, comme si tu avais besoin de moi. Tu sais déjà que va passer ton test haut la main.
— Ce n'est pas drôle, bouda Root.
— Non, confirma Shaw.
— Toi aussi, tu penses que je vais réussir ?
— Si c'est pour que je me pâme d'admiration devant tes talents... Tu m'appelles pourquoi, Root ?
— Pour que tu me félicites.
— De quoi ?
— De la réussite de mon test.
— Je croyais qu'il avait lieu dans deux jours.
— Que tu me félicites dès maintenant puisque je vais le réussir.
— T'es qu'une abrutie bouffie d'arrogance.
— Je suis arrogante ?
— Ouais.
— Tu crois que je vais échouer ?
— Bien sûr que non.
— Oh... Sameen, fit Root d'une voix extatique.
Et voilà, Shaw s'était encore une fois fait coincer. Root adorait que Shaw lui avouât, lui confirma, son excellence.
— Et ensuite, les autres arrivent quand ? enchaîna Shaw.
— Je ne sais pas trop. La Coréenne et le Singapourien ont fait une halte à Minsk, la Chinoise se trouve à Kiev, les autres n'ont pas encore pris leurs billets.
— Tu es sûre que le conseil aura lieu ici ?
— Zakriatine a confirmé.
— Okay.
— Et toi, ça va avec John ?
— Ouais.
— L'endroit te plaît ?
— Ouais.
— Tu es où ?
— Quelque part.
Root rit.
— Je te laisse, mon cœur.
— Ouais.
Root raccrocha.
À cinquante mètres le cerf bondit et disparut.
— Le téléphone ? Vraiment ? Au beau milieu d'une approche ?
Shaw sursauta. Anna se déplaçait dans un silence quasi complet.
— C'était Root, s'excusa-t-elle.
— Tu fais une chasseuse déplorable, Sameen.
— Tu voulais descendre ce cerf ?
— Non.
— Ben, ce n'est pas grave, alors.
— Pour une bourgeoise, non.
Sous-entendu que cela l'était pour Shaw.
— Tu fais chier, Anna.
— Tu sais qu'il ne faudra pas revenir les mains vides ?
— Je te fais confiance pour cela. Et j'apprécie la ballade.
— Je comptais vous faire découvrir un autre biotope cet après-midi, se radoucit la grande Russe.
— Tu es déjà venue ici ?
— Non, mais je me suis renseignée et Athéna m'a donné un coup de main.
Shaw grogna. Ils avaient soigné leur couverture. Les groupes des touristes qu'ils étaient censés être avaient attentivement étudié les plans du château et de ses alentours. Mais ils n'avaient pas étudié en profondeur le milieu naturel qui entourait le domaine. D'abord, par manque de temps. Ensuite, pour garder intact leurs capacités d'étonnement et d'émerveillement.
Le pays était magnifique. Sauvage. Des forêts primaires inhabitées, des collines, d'immenses plaines marécageuses, des roselières à pertes de vu et des lacs giboyeux. Les Laurentides possédaient leur part de mystère, mais la forêt y avait été exploitée à l'excès, les arbres replantés. Il y avait des lacs. Des lacs profonds, aussi profonds que les lochs d'Écosse, mais pas de plaines marécageuses comme on en trouvait en Biélorussie. La géologie et les biotopes étaient différents. Les lieux ne charriaient pas la même histoire, les mêmes légendes, la même atmosphère.
Shaw le ressentait par instinct, John l'acceptait comme un fait, Anna l'analysait.
— Si tu as a un jour marre d'être mercenaire, lui suggéra un jour Shaw. Tu pourrais te reconvertir sans problème comme garde-chasse, comme rangers ou comme guide.
Anna avait froncé les sourcils.
— Comme garde ou comme rangers, avait corrigé Shaw.
— J'y ai déjà pensé.
— Ouais, moi aussi, dit Shaw.
— …
— Un gars au Québec m'y a fait penser le premier. D'autres m'ont renforcée dans cette idée.
— C'est vrai ? demanda John.
— Non, je dis ça histoire de parler, grogna Shaw. Évidement, que c'est vrai.
— Letourneur ? suggéra John.
— Ouais, mais pas seulement.
— Qui d'autre ? demanda Anna.
— Vous deux, Root, la co-équipière de Letourneur. C'est un ancien soldat.
— Mmm, fut le commentaire d'Anna.
— Tu crois que je ne m'y connais pas assez ?
John en resta coi. Shaw doutait d'elle-même et demandait son opinion à quelqu'un ? Il ne savait pas vraiment tout ce que Shaw avait fait pendant ses trois ans d'absence. Mais, plus il la fréquentait, et plus il aimait la jeune femme qu'il avait retrouvée.
— Tu apprends vite, tu es débrouillarde, tu sais utiliser ton environnement, répondit Anna Borissnova.
Les yeux de Shaw brillèrent. Anna grimaça imperceptiblement. Son opinion comptait pour Shaw.
Il avait retrouvé Shaw aux Maldives et il avait très vite remarqué le lien particulier qui l'unissait à Anna Borissnova.
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La jeune Russe lui avait fait une forte impression à Washington. Il avait rarement croisé une femme aussi belle, aussi impassible. Shaw était impassible, taciturne, mais, même quand elle faisait la gueule, quand elle tuait sans montrer d'émotion, une petite flamme brillait au fond de son regard. Elle dégageait de la sensualité, et son sens de l'humour, de la répartie ne restait jamais très longtemps en sommeil. Lionel aimait Shaw pour cette raison. Il la trouvait sexy, drôle et caustique. Anna Borissnova était froide comme la glace et elle ne plaisantait jamais. En tout cas, tout le temps qu'il était resté avec elle à Washington ou à Smith Rock, il ne l'avait jamais entendu plaisanter. Au début, la grande Russe lui avait rappelé son ancienne partenaire à la CIA, Kara Stenton. Il avait rapidement changé d'avis. Anna Borissnova ne possédait pas le cynisme de Kara, elle ne jouait pas de ses charmes et elle ne cherchait jamais à manipuler son entourage. Kara communiquait avec son entourage. Anna ne communiquait pas. Elle semblait dénuée d'émotion.
Un soir, il l'avait entendue chanter. Depuis, elle demeurait un mystère à ses yeux.
Shaw et Anna Borisnova. Les deux jeunes femmes étaient amies.
Elles ne se tapaient pas dans le dos, elles ne riaient en s'accrochant l'une à l'autre, mais Reese connaissait assez Shaw pour reconnaître quand celle-ci appréciait quelqu'un. C'était flagrant aux Maldives, cela l'était plus encore depuis qu'ils avaient rejoint la Biélorussie. Anna jouait au guide, au garde-chasse. Sa connaissance du terrain, ses qualités de traqueuse, son savoir encyclopédique sur la faune et la flore locales avait bluffé Reese. Il avait parfois eu recours aux services de gardes forestiers aux États-Unis. Des professionnels aguerris et compétents, des hommes qui avaient choisi de s'isoler du monde, qui vivaient au fond des bois, parfois pendant de longs mois. Borissnova était de leur trempe. Jamais il n'eût pensé de la mercenaire qu'elle pût ainsi se fondre dans la forêt. Les soldats suivaient des stages qui leur permettaient de survivre en milieu hostile, mais l'aisance d'Anna Borissnova allait bien au-delà des stages. Elle vivait la forêt.
— Elle est incroyable, hein ? lui avait un soir déclaré Shaw après une exceptionnelle journée de traque.
— Oui, avait-il reconnu.
— Et encore, tu n'as rien vu.
Ils suivaient Anna des yeux. Elle était revenue vers eux
— Tu lui racontes quoi sur moi, Sameen ?
Borissnova appelait Shaw, Sameen...
— Que tu appartiens à la forêt.
La jeune Russe n'avait pas protesté, mais un sourire avait doucement fleuri sur son visage. Il avait brillé dans ses yeux. Borissnova était belle, mais quand elle souriait... Reese ne savait même pas quel adjectif pouvait s'appliquer à une telle révélation.
La grande Russe s'était assise. Shaw lui avait demandé de chanter. La nuit tombait. Anna avait alimenté le feu avec de grosses bûches. Ils dormiraient bien au chaud dans une petite maison de chasse, mais la journée avait été si belle, la nuit s'annonçait si claire qu'Anna leur avait proposé de dîner dehors. Ils avaient prélevé deux lièvres. Ils les avaient dépecés et vidés. Ils s'étaient consultés pour la recette. Grillés ? En gibelotte ? Au vin ? Shaw leur avait passé la main. Reese et Anna avaient opté pour un civet.
Le repas mijotait lentement. Le feu crépitait. Les étoiles s'allumaient les unes après les autres. Les constellations se formaient, le Lion, le Bouvier, Orion et ses chiens. L'air embaumait l'herbe, l'humus, la fumée âcre quand le vent la poussait dans leur direction, mais aussi la sauce au vin et le gibier. Le froid tombait sur les épaules, glissait dans le dos, mais ne pouvait concurrencer la chaleur du feu de camp qui leur brûlait le visage.
Reese savourait le moment, la présence de Shaw à ses côtés.
Et puis, Anna avait chanté. Il l'avait déjà entendu chanter. À Washington, quand Maria Alvarez le lui demandait. La grande Russe ne refusait jamais et c'était toujours saisissant de beauté, d'émotions, de nostalgie et de passion. Ses yeux bleu électrique, son visage si parfait, ses cheveux si noirs, son attitude si hiératique, et cette voix. Il avait surpris les Russes pleurer, Maria s'abandonner, Brown communier, Lionel se taire. Reese n'arrivait jamais à croire qu'une femme si froide pût receler tant d'émotions et maintenir sous son emprise des gens si différents qu'Alvarez, Brown ou Lionel.
Qu'elle pût autant le bouleverser.
L'amitié qu'elle partageait avec Shaw se trouvait empreinte de silence, d'une communion avec la nature, d'équilibre et d'un grand naturel, comme si les deux femmes n'avaient rien à se cacher. Comme si rien ne pouvait plus les surprendre. Comme si elles savaient exactement où se trouvaient leurs limites. Une attitude que partageait ceux qui avaient partagé des voyages en enfer. Reese avait connu cela. Une camaraderie qui naissait dans l'épreuve. Qui n'existait que dans cette épreuve. Anna et Shaw avaient dépassé ce stade, elles avaient noué une relation qui avait survécu à la fin de leur épreuve. Elles avaient été plus loin.
Il aimait leur relation confiante et pudique. Il appréciait que Shaw partageât cette amitié avec lui, qu'elle ne s'en cachât pas, qu'elle lui dévoilât ce qu'elle ressentait pour la grande Russe, qu'elle ne s'exclût pas de leurs relations. Passer ses journées en compagnie des deux jeunes femmes chassait jour après jour la mélancolie qui habitait sa vie. Auprès d'elles, son cœur battait plus fort. Il se sentait vivant. Accepté. À sa place.
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Ils passèrent l'orée de la forêt, une plaine vallonnée s'étendait devant eux. De hautes graminées empêchaient le regard de porter au loin.
— Suivez-moi et faites attention, fit Anna. Le terrain devient vite marécageux.
Reese et Shaw emboîtèrent le pas à la grande Russe. Le paysage changea très vite. Des bouquets de roseaux firent leur apparition. Des massettes se balançaient au vent. Anna leur fit signe de s'arrêter. Elle prit des repaires, sortit son porte-carte de sa veste, consulta sa boussole. John s'étonnait qu'elle n'utilisât pas de GPS.
— Tu cherches quoi ? lui demanda Shaw.
— Une barque.
— Tu ne vas pas me dire que tu as le temps de planquer une barque ?!
— Il y en a plusieurs dissimulées sur le territoire. Elles sont entretenues par les gardes et mise à disposition des guides et de leurs clients. Par contre, si on veut être motorisé, il faut apporter son moteur et son essence, sinon on se déplace à la rame. Les emplacements sont notés sur ma carte.
— Pourquoi je ne suis pas au courant ? grommela Shaw.
— Tu es avec moi.
— Je n'aime pas dépendre des autres.
— Tu n'es pas vraiment le genre de personne qui dépend des autres, Sameen.
La déclaration plut à Shaw.
— C'est pareil avec Alexeï ?
— Je crois, oui.
— N'empêche que ce n'est pas prudent.
— Je connais le territoire de chasse, Sameen. Mais tu en sais plus que moi sur le terrain de l'opération.
— Ouais ?
— Ouais. Pendant qu'Aliocha et moi étudiions le terrain de chasse, vous avez eu du temps pour étudier les plans du château, pour programmer l'opération et verrouiller le secteur. Je me trompe ?
— Non.
Incroyable, pensa Reese en les écoutant discuter.
Anna balaya le paysage des yeux.
— C'est beau, fit-elle d'un ton neutre.
— Ouais, approuva Shaw.
— J'espère que les Biélorusses ne feront pas n'importe quoi et qu'ils préserveront leur patrimoine sauvage, ajouta Anna.
— Pourquoi ?
— Les chasses tournent parfois plus au massacre qu'à autre chose. Je déteste ça. À quoi sert de tuer cinquante sangliers ou une centaine de canards ? Tout ça pour le plaisir de poser devant ses trophées et d'envoyer ses photos sur la toile.
— Les hommes sont parfois très cons, répondit Reese.
— Ce n'est plus de la chasse, dit Anna.
— Non, en convint-il.
— C'est stupide, ajouta la grande Russe.
— Oui.
Anna reprit sa marche. Se déplacer devint difficile. Ils sautèrent de petits îlots en petits îlots. Anna obliqua vers un bouquet d'arbre et longea un étang. Dissimulée dans les roseaux, ils trouvèrent une barque en aluminium. Ils la retournèrent, posèrent les rames dedans et la portèrent jusqu'à l'eau. Shaw demanda à consulter la carte. Anna la déplia sur le pont avant. Elle leur montra où se situait le château de Zakriatine, les différentes maisons de chasses dans lesquelles ils avaient dormi, les terrains qu'ils avaient parcourus.
— Nous sommes ici, dit-elle en plaçant son doigt sur un point de la carte.
La carte indiquait une vaste étendue de marécage et d'étangs.
— Les points vert indiquent l'emplacement des barques.
Shaw pointa plusieurs endroits.
— Et là, un hélico peut nous évacuer ?
— Si besoin est. Mais l'intérêt du terrain, si on le connaît bien, c'est qu'on peut disparaître et réapparaître là où on le désire.
Matveïtch avait envoyé une équipe de soutien à Babrouisk. Il avait réquisitionné un hélicoptère et possédait toutes les autorisations de vols nécessaires. Si une extraction devait se faire en urgence, ses hommes décolleraient, récupéreraient l'équipe et ils fileraient vers la frontière russe. Un cas de figure qu'Athéna souhaitait éviter. L'extraction à bord d'un hélicoptère attirerait les regards et mettrait Maria en difficulté. Peut-être pas auprès des autorités mexicaines, moins regardantes sur les méthodes employées, mais auprès d'Interpole, qui se voulait une organisation irréprochable, et des agences américaines qui, si elles n'hésitaient pas à employer des barbouzes, n'aimaient pas la publicité.
— Ou ne jamais réapparaître ?
— Oui.
D'où cette semaine de chasse.
— On embarque ? proposa Anna.
Elle s'empara d'une rame et prit place à l'arrière du canot. Elle se servit de la rame pour les éloigner de la berge, puis resta debout dans la même position. La rame plongée dans l'eau, la grande russe lui imprimait un mouvement rapide en forme de huit. La barque fila rapidement parmi les îlots de roseaux. Sans bruit. Shaw observait la manœuvre.
— Anna ? l'interpella-t-elle.
— Mmm ?
— Tu m'apprendras ?
La grande Russe se retourna.
— Tu ne sais pas godiller ?
— Non.
— C'est rapide et silencieux. Tu sais faire, John ?
— Non.
— Je vous apprendrai, c'est facile. On a du temps qui veut commencer ?
— Vas-y, Shaw, l'encouragea Reese
Anna leur apprit à godiller. Le secret résidait dans le mouvement du poignet, pas dans celui de l'épaule. Une fois qu'ils eurent compris, Reese et Shaw se débrouillèrent très vite. Pour avancer. La maîtrise de la direction demandait un peu de subtilité et de pratique, mais Anna leur assura qu'avec un peu d'entraînement, ils manieraient n'importe quelle embarcation aussi bien qu'elle. La carte fut une nouvelle fois étendue sur le pont avant. Ils suivirent leur itinéraire dessus et notèrent les amers et des points remarquables qui leur permettraient de se repérer s'ils repassaient plus tard.
Le soir, ils halèrent la barque dans un endroit sûr et gagnèrent à pied une luxueuse maison de chasse. Deux autres groupes de chasseurs y logeaient. L'équipe de Borkoof et des touristes anglais. Une manière de se fondre dans le paysage et de ne pas attirer l'attention. Borkoof feignit d'ignorer Anna. Il y réussit très bien. Anna se retira dans un donjon imprenable. Elle n'adressa la parole à personne et tint son rôle de guide avec froideur et efficacité.
Elle, Shaw et Reese avaient tiré deux canards, Alexei, Iouri et Jack avait prélevé un chevreuil, le troisième groupe, constitué de trois touristes anglais et de leur guide biélorusse avait ramené des lièvres.
Le personnel de la maison proposa d'apprêter une partie du gibier pour le dîner. Il obtinrent l'accord enthousiasme des Anglais. Arrivés les premiers, il avaient largement entamé la réserve de bière fraîche. Quand Alexeï poussa la porte de la maison, ils étaient déjà de fort joyeuse humeur et saluèrent les deux Russes et l'Américain à grands cris. Quand, plus tard, Anna retira son bonnet et sa veste, ils n'en crurent pas leurs yeux. Quand Shaw apparut en débardeur après avoir pris une douche leurs mâchoires manquèrent de se décrocher. Ils se congratulèrent mutuellement de bénéficier de la présence de deux femmes, dont, l'une semblait directement descendue du podium d'un défilé de haute couture et l'autre tout droit sortie d'une série télévisée sexy.
Le regard froid d'Anna refroidit leurs ardeurs. Son uniforme aussi. Les garde-chasses étaient sympathiques, ils éclusaient la bière et la vodka comme de vrais Slaves, mais une aura de sauvagerie les environnait. Ils portaient tous les trois le même uniforme. La femme comme les deux hommes. La garde était très grande, elle portait un grand couteau de chasse à la ceinture, et les trois compères anglais avaient comme l'impression qu'elle n'hésiterait pas s'en servir si quelqu'un lui manquait de respect. Leur guide avait grogné à la première plaisanterie graveleuse. Il arborait une tête de mercenaire. Quant au troisième garde, il ressemblait aux héros à demi-sauvages de James-Oliver Curwood. Les trois Anglais n'avaient jamais rencontré un homme aussi grand, aussi imposant, aussi blond et aussi vif. La garde-chasse était intouchable. Restait la petite bombe latino. Malheureusement pour eux, John avait pris les devants.
— Babe, come here, avait-il lancé avec un accent américain si prononcé que les Anglais furent à deux doigts de ne pas le comprendre.
Shaw fronça des sourcils. Il s'avança vers elle. Lui leva le menton, et plongea les yeux dans les siens :
— You're so beautiful, my love.
Il l'embrassa brièvement et posa en travers de ses épaules un bras possessif et jaloux, avant de jeter un regard de mise en garde aux personnes présentes dans la pièce. Cette femme était la sienne et il n'avait aucune intention de la partager avec qui que ce fût.
Muller souriait en coin. Les Anglais déconfits, mais beaux joueurs levèrent leurs verres en direction du couple. Shaw grimaça un sourire. Reese se pencha sur son oreille :
— Ils sont ivres et s'imaginaient te faire du gringue. Je voulais éviter que tu leur casses la gueule avant la fin de la soirée.
Shaw grogna et se dégagea de son bras.
L'équipe se montra très sobre. Les Anglais et leur garde n'avaient pas de raisons de l'être et ils sombrèrent rapidement dans les vapeurs d'alcool. Ils se retirèrent, le pas incertain et la parole embarrassée peu après le dîner.
Muller proposa une partie de billard. Anna et Alexei déclinèrent l'invitation et s'attablèrent pour une partie d'échecs. Les autres acceptèrent. Shaw fit équipe avec Muller, Reese avec Alioukine. Ce dernier n'était pas un grand spécialiste du billard et Reese n'arriva pas à pallier ses faiblesses. Muller resplendissait de fierté.
Shaw se désintéressa de la fin de la partie et le dernier coup joué, elle rangea sa canne, enfila sa veste de chasse et un bonnet et sortit. Reese la suivit du regard. Shaw était préoccupée, il eût aimé en connaître la raison, mais il n'osa pas la suivre.
Anna leva les yeux de son échiquier et la regarda sortir.
— Ça s'est bien passé aujourd'hui ? demanda Borkoof.
— Oui.
— Un problème ? s'inquiéta-t-il.
— Si elle avait besoin de parler, elle le dirait.
— Parce que c'est ce que tu ferais ?
Anna tourna son regard tranquille vers Borkoof.
— Oui.
— Mmm.
Il déplaça un pion. Anna évalua le mouvement. Il préparait une fourchette. Elle bougea un cavalier. Borkoof grogna. Anna était une redoutable adversaire.
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Debout sous la véranda qui courait sur le devant de la maison de chasse, Shaw se mangeait nerveusement la peau d'un pouce. Elle plongea sa main dans la poche de cuisse de son pantalon et en extrait son téléphone. Elle passa à l'index. La porte claqua derrière elle, un bruit de pas lourd et un accent américain :
— C'est un chouette pays, dit pensivement Muller en s'accoudant à la rambarde. Enfin, pas trop pour le régime politique, mais les gens sont gentils et le milieu naturel est vraiment génial. Et puis, on a la chance d'être venus au Printemps. Alexeï nous a fait traverser des prairies remplies de fleurs et je n'avais jamais vu d'iris aussi énormes.
Muller était d'humeur joyeuse. L'appel de Root l'avait galvanisé. Le séjour aux Maldives l'avait enchanté, le changement de programme ne l'avait pas affecté, et la semaine qu'il venait de passer en Biélorussie comblait ses aspirations au calme et à la vie au grand air. Il ne s'inquiétait pas. Il attendait les ordres. Confiant.
Il n'avait pas encore eu l'occasion de parler avec Shaw, il n'avait pas vu Root. Mais il était content d'avoir retrouvé les Russes. Il aimait bien Borkoof et la semaine qu'ils venaient de partager, lui avait confirmé qu'il ne s'était pas trompé sur le géant.
Il avait suivi Shaw sur la véranda parce qu'il voulait passer du temps avec elle. Parce que l'occasion lui était enfin donnée de discuter avec elle sans mettre en danger leur couverture. Elle n'aimait pas trop discuter. Qu'importait. Si elle n'était pas d'humeur, il se contenterait de sa présence.
Elle lui avait sauvé la vie. Elle l'avait soigné. Il ne l'avait jamais proprement remercier. Il y avait eu la dernière soirée à l'hôpital militaire, elle était ensuite passée l'ausculter une dernière fois avant de partir et il ne l'avait jamais revue. Elle et Brown lui avaient obtenu de l'avancement. Accéder au grade de sergent-major avait été un honneur.
Plus tard, il avait revu Root. Il avait revu Brown et il avait vécu presque un an sous les ordres du jeune lieutenant. Il avait partagé d'autres aventures au Niger avec les deux femmes. Il avait espéré revoir Shaw après sa convalescence et son séjour en République Dominicaine. Il avait été déçu dans ses attentes. Brown lui avait appris que Shaw était partie et que personne ne savait quand elle reviendrait ni où elle se trouvait.
Mais elle était revenue.
— C'est cool, que vous soyez là, lui dit-il.
— C'est cool que vous soyez venu.
— Vous m'appelez : je viens. Vous, Root ou Brown. Jamais, je ne me défilerai. Rien ne me fera jamais renoncer à vous rejoindre.
Le soldat était sincère. Ni Jenny, ni Mary, ni son prochain enfant, ne le retiendrait si l'une des trois jeunes femmes faisait appel à lui.
— Vous êtes allé au Mexique après le procès ?
— Oui, répondit-il sombrement.
— C'était comment ?
— Dur, très dur. Heureusement que Brown menait les opérations, je ne crois pas que j'aurais tenu sans cela. Ces mecs ce sont des sauvages. J'ai vu plein de trucs dégueulasses dans ma vie. Mais les femmes, les enfants... Les démembrements, les viols, les fosses communes... C'était... C'était impensable. Les opérations de guerre ça allait, mais les charniers et tout le reste... Ce sont des civils. Et toutes ces horreurs, simplement pour le fric, pour en avoir toujours plus. Ils gangrènent le monde, ça ne date pas d'aujourd'hui, je le sais bien, mais depuis quelques années, ça dépasse l'imaginable.
Ouais, tout était devenu horrible et inhumain depuis que Samaritain s'était allié aux cartels. Son esprit mathématique dénué de moral déteignait sur ceux qui lui prêtaient allégeance.
— Je ne sais pas comment Brown a tenu, continua Muller. Elle avait beaucoup de responsabilité et les gars se reposaient sur elle. Elle nous a parfois portés à bout de bras. Les combats ont été très durs et nous avons perdu des hommes. Mais c'est le moral qui a plus souffert là-bas. Mais Brown n'a jamais failli, jamais flanché, elle a tout géré. Elle a beaucoup pris sur elle. Parfois, j'aurais aimé être un peu plus que son bras droit. On a bu quelques verres ensemble, mais elle se méfiait des ragots. Je suis marié, elle ne voulait pas prêter le flanc aux critiques et risquer de perdre son autorité. Je ne suis pas officier et j'ai loué le ciel de ne pas l'être au Mexique. Je n'aurais pas pu. Je crois que j'aurais fini par craquer ou par me tirer une balle dans la tête.
— Des gars comme vous sont souvent plus précieux que des officiers, Muller.
— Ouais, je le sais, mais s'il y a des officiers, c'est pour une bonne raison. En plus, elle a dû composer avec la DEA, l'ATF et les militaires mexicains, et je vous assure que ce n'était pas une sinécure. J'étais super content de rentrer chez moi après cette mission. Mais je suis passé voir le psy avant. Je ne voulais pas risquer de déraper devant ma femme ou ma fille.
— Et Brown ?
— Je ne sais pas. J'ai été démobilisé avant qu'elle ne soit relevée de son commandement, et je ne l'ai pas revue ensuite. Du moins, pas avant le Niger.
— Elle s'est mariée.
— Ouais, j'ai appris ça.
— Elle ne vous a pas invité ?
— Non.
— Ça ne vous a pas semblé bizarre ?
— Pourquoi ? C'est un officier, je l'adore, mais nous n'avons jamais été vraiment amis.
— Elle vous aime bien.
Le soldat s'illumina de plaisir et de fierté.
— J'étais super content de la revoir au Niger. Elle est géniale.
Shaw croyait entendre l'amie de Genrika.
— Elle est cool, corrigea-t-elle.
Ouais, Brown était cool. Mais elle n'est pas là. Shaw recommença à se manger les doigts.
— Où est-elle ? demanda Muller qui s'étonnait de ne pas avoir retrouvé l'officier, et qui trouvait pour la première fois le courage de demander pourquoi.
— Qui ?
Comme si elle ne savait pas de qui il parlait.
— Brown.
— Elle était inscrite à un stage d'officier.
— Pour être capitaine ?
— Mmm.
— Elle a été mise aux arrêt en revenant du Niger, non ?
— Ouais, confirma Shaw.
— C'est à cause de Root, dit-il.
— Root est tarée.
— Vous auriez été fière d'elle.
— De Root ?
— Oui, parce qu'elle a contribué à la réussite de l'opération contre les djihadistes, mais sur le ring, vous auriez été fière de Brown. Elle a offert à ses hommes un très beau combat. Son adversaire n'était pas facile et elle l'a littéralement écrasé.
Il s'abîma un instant dans la contemplation de la nuit. Il se remémora le combat. La fierté qu'il avait partagée avec Root et les Warlords quand Brown avait mis Sfeir au tapis, quand l'arbitre l'avait déclarée vainqueur du combat.
— C'est dommage qu'elle ne soit pas là, regretta-t-il.
— Elle devrait être là.
Muller se figea.
— Devrait ?
— Ouais, devrait, confirma Shaw. Elle a fini son stage, elle l'a réussi, elle aurait dû nous rejoindre.
Muller sentit une pointe lui vriller l'estomac.
— Elle aurait dû me donner de ses nouvelles, grommela Shaw pour elle-même.
— L'USMC l'a peut-être envoyée en mission.
— Mouais.
Shaw n'était pas convaincue. Brown lui avait envoyé un message quatre jours auparavant. Un message laconique : « Stage réussi. ». Shaw avait jubilé. Intérieurement. Fière de l'officier, mais pas vraiment surprise par sa réussite. Elle s'était juste inquiétée de son état physique. Brown avait été blessée à Oka, elle ne pouvait avoir complètement récupéré, et son bras, quoi qu'elle fît, ne pouvait que la handicaper. Si un médecin se penchait trop attentivement dessus, Brown risquait de se faire éjecter du stage. Ce n'était pas le moment. Le jeune officier avait besoin de reconnaissance, de se voir confortée dans ses capacités et ses qualités d'officier et de soldat.
Ses qualités et ses capacités de femme.
À la réception de son message, Shaw lui avait renvoyé un mot : « Athéna ». Elle n'avait rien dit à personne. Pas même à Root. Elle attendait l'officier. Elle n'avait pas même relancé Athéna pour savoir comment s'en sortait la jeune femme, pour savoir quand elle pourrait les rejoindre. Shaw avait confiance dans son équipe et ils se seraient passés de Brown si l'opération avait eu lieu aux Maldives. Mais le tout juste promu capitaine était à présent disponible et Shaw considérait que leur combat était aussi le sien. Que Brown avait sa place auprès d'eux, auprès d'elle. Parce que Brown avait souffert comme elle, parce qu'elle s'était battue à ses côtés, parce que c'était juste, parce que Brown ne méritait pas d'être tenue à l'écart. Parce que, si Alioukine se battait avec eux, alors Brown ne pouvait pas ne pas être avec eux.
.
.
Samaritain cherchait une faille.
Une victime expiatoire.
Il tenait Maria Alvarez sous surveillance. Une surveillance par défaut, parce qu'il n'avait pas d'accès direct à la jeune femme. La Machine avait tissé un réseau de protection serré et impénétrable.
Physiquement, la jeune juge était sous protection constante. Il avait noté l'arrivée de six mercenaires russes aux aéroports de Mirabelle et de Joseph Trudeau. Venus de New-York ou de Moscou. Ils appartenaient tous à l'agence de Matveïtch. Des anciens spetsnaz dont certains avaient directement servi sous les ordres du chef russe.
Les mercenaires n'avaient pas de contacts physiques avec la Mexicaine, mais ils quadrillaient le secteur et se tenaient prêts à intervenir à la moindre alerte. Des agents de la CIA doublaient le système et la gendarmerie royale du Canada avait assigné des hommes en uniforme et des agents en civil à la protection officielle de la jeune femme. Lionel Fusco et Élisabeth Sanders avaient été détachés de leur commissariat de Chigaco et servaient d'agents de liaison entre la juge et les différentes institutions que chapeautait Maria Alvarez. Les deux petits flics américains ne la quittaient pas d'une semelle et ils vivaient avec elle. Et Anton Matveïtch.
Ne pouvant atteindre la jeune femme, Samaritain avait porté son attention sur les enfants. Sur Alma Alvarez et Genrika Zhirova. La première était intouchable. Elle n'allait pas à l'école et elle n'était inscrite dans aucune institution sportive ou culturelle. Elle ne sortait jamais seule.
Genrika Zhirova offrait plus de possibilités. Elle n'était pas scolarisée non plus, mais après une période de convalescence, elle avait repris ses entraînements de hockey sur glace. Elle participait aux déplacements de son équipe, elle fréquentait assidûment Juliette Pomerleau et menait la vie à peu près normale d'une adolescente, entre sorties au cinéma, virées dans les centre commerciaux, piscine et ballade en forêt.
Élisabeth Sanders l'accompagnait dans toutes ses activités sportives et Lionel Fusco jouait au chauffeur et à l'intendant.
Sans compter la gendarmerie royale qui exerçait, là encore, une surveillance discrète et étroite.
L'attaque du parc d'Oka avait traumatisé les autorités canadiennes et québécoises. L'armée avait été saisie pour comprendre comment un hélicoptère de combat opérationnel avait pu survoler Montréal sans que personne ne s'en inquiétât.
Samaritain avait si bien verrouillé les données que personne, pas même Athéna, n'avait réussi à savoir d'où l'appareil avait décollé. L'irruption d'un commando du cartel Silanoa dans une maison privée, la tentative d'assassiner un juge, la présence d'un professeur éminent de l'université Concordia, le lien qui avait très vite été fait entre l'attaque d'Oka et celle de Laval quand la police avait su l'identité des cibles avaient déclenché des réactions en chaîne.
Tout le monde avait suivi le procès du Chirurgien de la mort. Tout le monde connaissait l'implication des cartels mexicains dans cette affaire. Tout le monde avait pris connaissance des opérations qui avaient suivi la condamnation de Jeremy Lambert.
Le Canada avait suivi ces événements avec attention. Tout ce qui se passait aux États-Unis se répercutait d'une façon ou d'une autre au Canada. Les Cartels perçaient sur le territoire et le Canada était impliqué auprès des États-Unis dans toutes les formes de luttes qui mettaient sa population en danger : terrorisme, délinquance, grand banditisme, trafics de drogue, d'armes, d'œuvres d'art, espionnage industriel ou militaire...
Trois ans auparavant, la police avait découvert avec horreur qu'une postulante à la médaille Fields était la mère d'une femme qu'on avait crue la plus terrible tueuse en série de tous les temps. Une femme déclarée morte dont on avait retrouvé des traces ADN sur toutes les scènes de crimes, une femme innocente, victime d'une machination diabolique.
De faux agents de la sûreté du Québec avaient fait irruption en plein cours dans les locaux de l'université Concordia, des coups de feu avaient été échangés avec un élément indéterminé que les étudiants avaient identifié comme un agent de sécurité, employé par l'université, mais dont on n'avait trouvé aucune trace dans les registres. En plein cours, les faux agents avaient sommé le professeur Deghati de les suivre, elle avait refusé, elle avait pris la fuite avec le faux employé de l'université et on ne l'avait pas revue pendant trois mois. Les fichiers des vidéos de surveillance de l'université avaient tous été détruits et les faux agents n'avaient jamais été identifiés. Le professeur Deghati avait fait parvenir un arrêt de travail légal à l'université et elle avait envoyé les sujets d'examens de ses étudiants par courriel à la présidence de l'université. Les copies des étudiants avaient été récupérées par un coursier dont on avait perdu la trace à l'aéroport de Mirabelle et les feuilles d'examen étaient revenues corrigées en temps et en heures. Par dérogation spéciale, les oraux avaient été passés par visio-conférence. En septembre, le professeur avait réintégré le département de mathématiques comme si rien ne s'était passé. La sûreté du Québec l'avait auditionnée. Elle avait refusé de répondre aux questions qui ne concernait pas ce dont ses étudiants avaient été témoins le jour de sa disparition. Une note venue des hautes instances de l'État avait ordonné de classer l'affaire. Il y était affirmé que Khatareh Deghati était tenu au secret.
Elle avait repris ses cours, ses recherches, et rien ne laissait deviner dans son comportement qu'elle avait manqué de mourir et qu'elle était la mère d'une des plus célèbres femmes de ses dix dernières années.
Mais ce qui restait en travers de la gorge des autorités canadiennes, c'était que, durant des années, elles avaient ignoré qui était Khatareh Deghati.
Les services administratifs, aussi bien que les services d'émigration, avaient enregistré la mathématicienne comme femme célibataire. Son passeport américain ne mentionnait que son nom de jeune fille. Les autorités savaient d'elle, qu'elle était née à Téhéran, qu'elle avait suivi de brillantes études de mathématiques et qu'elle avait obtenu un doctorat à l'âge de dix-neuf ans. Son histoire mentionnait qu'elle avait effectué deux ans d'études doctorales en URSS, qu'elle avait émigré aux États-Unis en 1980 et acquis la nationalité américaine en 1985, puis qu'elle avait intégré, comme chercheuse assistante, l'université Tufts à Boston en 1991. Qu'elle avait ensuite, postulé avec succès à l'université Concordia en 2004 et intégré le département de mathématiques fondamentales en 2005.
Khatareh Deghati se présentait comme brillante universitaire, mais aussi une femme sans histoire, appréciée aussi bien par ses étudiants que par ses collègues.
Un parcours somme toute très banal pour un génie des mathématiques née en Iran.
Une femme célibataire.
Qui avait été marié à un officier américain. Une femme qui avait fui l'Iran en plein hiver. Une veuve. Mère d'une fille née sur le sol américain. Mère d'une enfant surdouée, entrée à l'université à l'âge de quatorze ans, médecin généraliste à vingt-trois ans, puis officier d'active, bardée de décoration dans le corps des Marines américains. Déclarée morte en 2013.
Et personne n'en savait rien.
Maria Alvarez résidait à Laval. Les autorités canadiennes ne lui laisseraient rien arriver, ni à elle ni aux gens de son entourage.
Genrika Zhirova bénéficiait ainsi de protections multiples et, par extension, tous les gens, qu'elle fréquentait d'une manière ou d'une autre, bénéficiaient des mêmes protections : amis, entraîneurs, familles de ses amis, tous les membres du club de hockey de Laval et leurs proches.
Samaritain s'était penché sur l'agence de sécurité de Matveïtch. Celle-ci ne présentait aucune faille. L'homme avait su s'entourer. L'intelligence artificielle avait tenté de soudoyer des employés ; argents, femmes, manipulations, chantages. Rien n'y avait fait. Ses tentatives avaient toutes échouées. Il avait alors opté pour l'infiltration. Mais Matveïtch ne recrutait plus depuis trois ans. Deux agents seulement avaient intégré son agence depuis le procès de Jérémy Lambert. Des hommes qu'il connaissait personnellement. Les taupes de Samaritain avaient toutes été déboutées.
Il avait perdu la piste de John Reese.
Samantha Groves n'était apparue nulle part et, s'il savait que Sameen Shaw, Anna Borissnova Zverev et Yulia Sergueïnova Zhirova avaient échappé à l'hiver sibérien, si ses calculs approchaient les 81,93 % de probabilités pour que les deux premières fussent intervenues au parc d'Oka, aucune preuve n'établissait leur présence sur les lieux.
Genrika Zhirova avait été sauvée par des fantômes, de même que Maria Alvarez, si celle-ci ne s'était pas elle-même débarrassée des hommes qu'il avait envoyés pour la tuer.
La police et la gendarmerie avaient relevé des empreintes de pneus de voiture, des empreintes de pas, les services balistiques avaient retrouvé des balles et des cartouches qui n'avaient pas été tirées par les armes dont étaient équipés les mercenaires au parc d'Oka, mais les spécialistes n'avaient pu formuler la moindre hypothèse concernant le commando fantôme du parc d'Oka, et aucun survivant n'avait pu pour leur raconter quoi que fût. Xavier Deschênes et Maxime Gay n'avaient rien vu. Juliette Pomerleau et Genrika Zhirova n'avaient rien raconté.
La Machine se jouait de lui. Il multipliait les simulations, cherchait à prévoir ses prochains coups, sa stratégie, ses mouvements tactiques. Pour mieux la contrer, la contourner. Mais rien ne semblait cohérent. La Machine ne semblait suivre aucun plan précis. Contrairement à elle, Maria Alvarez suivait un plan. Elle poursuivait une vengeance. Sa petite guerre contre les Cartels. Une obsession qui l'avait habitée durant toute sa carrière de juge et qui l'avait poussée à se présenter comme députée pour l'État de Chihuahua en 2009.
Un taon. Agaçant et persévérant.
Une des raisons qui l'avait incité à déplacer le conseil d'administration. Sans l'annuler. Guzman pourrissait en prison superMax. Un homme de paille. Tout comme Jérémy Lambert. Tellement crédibles. L'un comme l'autre. La culpabilité de Jérémy Lambert n'avait jamais été mise en doute. La responsabilité de Joachin Guzman non plus. Les voix qui s'élevaient pour dénoncer une mystification prêchaient dans le désert. Personne n'avait envie de croire qu'un conseil d'administration international dirigeait le Cartel Silanoa, personne n'avait envie de croire que Jérémy Lambert n'était pas la Chirurgien de la mort.
Sameen Shaw avait quitté sa retraite, il y avait 96,67 % de probabilités pour qu'elle eût retrouvé Samantha Groves et qu'elles eussent repris leur collaboration. 61,01 % pour qu'elles eussent réactivé leur liaison amoureuse. 46,83 % pour qu'elles collaborassent avec Maria Alvarez. 43, 18 % pour qu'elles se fussent lancées dans un autre combat. 9,99 % pour qu'elles eussent pris leurs retraites.
Si elles collaboraient avec Maria Alvarez, elles se trouvaient au Mexique ou aux États-Unis. Samantha Groves piratait les comptes du Cartel, explorait ses extensions et ses succursales. Sa signature apparaissait régulièrement sur les réseaux. Sameen Shaw lui servait de bras armé, mais il était difficile de retrouver sa trace. Trop de meurtres, trop d'attentats, trop de massacres étaient commis sur le territoire mexicain pour qu'il pût la traquer avec certitude.
Le conseil d'administration ?
Maria Alvarez n'avait mené aucune action qui montrât qu'elle soupçonnait son existence ou qu'elle prêtait foi à ceux qui clamaient son existante.
Deux membres du conseil avaient figuré dans une simulation de Sameen Shaw. Samaritain avait surveillé de près toutes leurs données et toutes les recherches qui les concernaient. Huang Weï Weï était une personnalité. Grégor Féodoritch Zakriatine appartenait à l'intelligentsia russe et il avait ses entrées au Kremlin. Les gens s'informaient sur eux, leurs gouvernements respectifs les surveillaient, des concurrents tentaient de les piéger, de mettre à jour leurs secrets. Rien de bien inhabituel.
Les calculs et les simulations le confortaient dans ses jugements.
Les probabilités pour que Maria Alvarez chassât son conseil d'administration s'élevaient à 12,98 %.
.
L'opération Genrika Zhirova avait été un échec. Le mépris condescendant de Fabrizio Aldovino, ne lui avait pas échappé et la bienveillance confiante de John Greer avait exacerbé sa volonté de remporter une victoire. De jouer un coup gagnant. En forme de représailles. Démontrer à la Machine et à ses agents qu'il demeurait actif, qu'il les surveillait et qu'il n'avait pas abandonné le combat. Entretenir leur peur, leur angoisse.
Comme au temps du Chirurgien.
Chaque pièce tombée entre les mains du Chirurgien avait été un coup gagnant. De simples pions peut-être, mais des pions qui jouaient contre lui. Des pions noirs.
Morts. Torturés. Écrasé. Réduits à néant.
Depuis, il avait joué un coup de grand maître. Il avait rallié une pièce maîtresse à son camp. Il avait acquis une pièce maîtresse. Une pièce déchue. Mise hors jeu par son propre camp, par son propre roi. Relégué dans un coin de l'échiquier. En sommeil. Une pièce utile à son combat. Pour autant, Samaritain ne pouvait réellement s'arroger cette victoire. Il n'était pas à l'origine du coup. La pièce mise à l'écart avait elle-même choisi de rejoindre son camp. À ses conditions. L'intelligence artificielle eût bien exposé au grand jour la trahison, mais il n'avait pas localisé l'ingénieur et s'il le dénonçait à la Machine et à ses agents, ceux-ci le chercheraient, le débusqueraient et l'élimineraient.
Sameen Shaw l'éliminerait. Sans hésiter. Il était moins sûr des autres. De la force des liens affectifs qui les attachaient à Aldovino. Sameen Shaw passerait au-dessus de leurs atermoiements. Elle ne pardonnerait pas une trahison. Elle n'avait jamais pardonné la trahison.
Pas même les siennes.
La sienne.
Un joli coup que cette trahison qu'elle devait encore traîner comme un boulet. Qu'elle traînerait toute sa vie comme un boulet. Qui l'empoisonnerait jusqu'à la fin de sa vie. Parce qu'elle ne découvrirait jamais ce qui l'avait amenée à trahir Samantha Groves.
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Il repassa les données en accéléré.
Des pièces fantômes. Des pièces inattaquables. Intouchables.
Sauf une.
Isolée.
Une vieille connaissance.
Une pièce bancale.
Un cavalier.
Comme Sameen Shaw.
Qu'il avait entravée.
Piégée.
Torturée.
Des écrans s'allumèrent. Dans une salle vide de toute présence humaine.
John Greer se prélassait sur la plage arrière d'un yacht battant pavillon panaméen. En toute élégance. L'homme n'avait pas la vulgarité de se pavaner en maillot de bain et en peignoir, entouré de pin-up faussement pâmées devant sa prestance de vieux-beau et ses yeux bleu acier. Devant ses millions de dollars. John Greer était seul passager à bord et le personnel navigant ne comprenait pas d'escort-girl ni de gigolo.
Samaritain eût pu le contacter. Se délecter avec lui de l'équarrissage annoncé du cavalier. Il préféra le laisser se reposer, se préparer tranquillement à présider le conseil d'administration. Il devrait choisir un vrai successeur à Joachim Guzman, décider de nouveaux investissements. John Greer, malgré son esprit vif et ses humeurs primesautières, croulait sous le nombre des années.
Son plus fidèle admirateur vieillissait.
Bel homme encore, dans sa tenue de yachtman anglais, mais si parcheminé.
L'humanité...
Tant pis, qu'il fût seul ou pas, les écrans n'en brillaient pas moins. Ils renvoyaient l'image réjouissante de la jeune femme en quatre exemplaires. Une jeune femme épanouie, les traits un peu marqués par la fatigue, mais rayonnante de santé et d'assurance.
Élisa Brown habitait l'espace.
Les critères humains l'eussent déclarée belle. La femme avait de la prestance. Une prestance que les dimensions ridicules de sa casquette n'arrivaient pas à atténuer. Beaucoup de Marines avaient l'air ridicule engoncés et sanglés dans leur uniforme. Élisa Brown le portait bien. Sans raideur. L'uniforme tombait bien, sans faux plis. L'USMC n'adaptait pas les coupes de ses uniformes aux femmes trop larges de hanches, à la taille trop épaisse et à la poitrine trop généreuse. Le physique athlétique d'Élisa Brown la gardait des plis aux aisselles, du pantalon qui boudinait les fesses et de la veste qui tirait sur les boutonnières. Il avait pris ses mesures. L'officier eût aussi bien porté l'uniforme taillé pour les hommes qu'elle portait l'uniforme destiné aux femmes.
Elle avait opté pour le blue dress B. Veste bleu marine à revers, légèrement cintrée à la taille, fermée par quatre gros boutons dorés, chemise blanche, cravate rouge, pantalon bleu pétrole à galon rouge, chaussures vernies à lacets. Ses doubles barrettes de capitaine brillaient sur le col de sa veste. Les rubans de ses décorations s'étalaient sur trois rangs sur le haut de sa poitrine. Elles dessinaient des taches de couleur sur sa veste sombre. Elles racontaient le parcours militaire de la jeune femme. Quinze ans de service résumés en petits rubans tissés. Quinze ans de combats, d'action d'éclat, de courage, de dévouement, de souffrance, parfois d'épreuves, de persévérance et de constance. Le nombre conséquent de décorations, de médailles de service et de badges, plaqués sur sa poitrine, ne rendaient pourtant pas compte de l'ensemble de son parcours de combattante et de soldat au service de son pays, de mercenaire au service de La Machine. Aucune décoration ne racontait qu'elle avait été détachée à plusieurs reprises auprès de la CIA, aucune ne racontait le Kurdistan en 2016, la Virginie-Occidentale, son service auprès de Maria Alvarez, la guerre qu'elle avait menée contre les Cartel au Mexique en 2017, les responsabilités qu'elle y avait exercées, l'excellence dont elle avait fait preuve à cette occasion, son autorité, son courage, les qualités d'officier et de diplomate sans lesquels l'opération eût été un échec. Élisa Brown n'avait pas non plus reçu la médaille des prisonniers, rien ne témoignait de ses deux mois d'incarcération durant l'hiver 2015-2016. Aucune décoration ne rappelait ce qu'elle avait accompli durant les simulations, ses actes de bravoure et ses actes de barbarie. Le meurtre de son frère. Aucune décoration ne racontait son mariage inique, sa lâcheté. Sa soumission. Ses vices abjects.
Tout ce qui prouvait que la jeune femme épanouie qui saluait amicalement un camarade aux portes du camp Lejeune n'était rien de plus qu'une humaine.
Faible.
À Broyer.
.
.
Une voiture klaxonna.
— Eh, Foley !
Élisa se retourna et se baissa à la hauteur de la portière de la Buick. Penché sur le siège passager, Larkin lui souriait de toutes ses dents.
— Tu vas où ?
— Récupérer ma voiture à New River.
— Je t'emmène ?
— Okay.
La jeune femme monta à côté de l'officier de reconnaissance.
— Dis donc, tu as sorti le grand jeu, lui dit-il en l'examinant de la tête aux pieds. Tu rentres chez toi ?
— Mmm.
— Je n'aime pas trop voyager en uniforme.
Élisa haussa les épaules.
— Félicitation pour ta promotion, fit-il d'un ton sincère. Pour le reste aussi d'ailleurs.
— Tu ne t'es pas mal débrouillé.
— Au stage, oui, mais je ne concourais pas pour une promotion et je n'ai pas été décoré en sortant du stage. Tu as fait fort.
— L'obtention de mes deux barrettes dépendait de ma réussite au stage.
Larkin tourna vers elle un visage éberlué :
— Tu serais restée premier-lieutenant si tu avais échoué au stage ?
— Oui.
— Mais tu méritais tes galons.
— Pas au yeux de mon chef de bataillon.
— À cause de ton combat contre le mec des Seals ?
— Un grave manquement à la discipline.
Larkin s'esclaffa :
— Tu déconnes ?
— Non.
— Tu regrettes d'être monté sur le ring lui casser la gueule ? s'étonna-t-il.
— Non, il était stupide, pour tout te dire, c'était un vrai con. Contrairement aux Nigériens et aux Français, il m'a refusé son aide sous prétexte que j'étais une imbécile, sous prétexte surtout que j'étais premier-lieutenant, que je ne réunissais pas les qualités d'un bon officier et que mes renseignements étaient erronés. La suite lui a donné tort, mais il m'a mis des bâtons dans les roues dès que je suis arrivée. Il n'a jamais coopéré et il méritait une bonne leçon.
— Et le capitaine qui t'a embarqué là-dedans, elle n'a pas été sanctionnée ?
— …
— C'est bien un capitaine de la First team qui a eu l'idée du combat, non ?
— Oui, c'est vrai.
— Et elle ne s'est pas ramassé un blâme ?
— Elle a été gravement blessée durant l'opération qui a suivi contre les djihadistes. Elle n'appartenait pas à mon bataillon et elle bossait pour la CIA. Je ne suis même sûre qu'elle appartienne réellement à la First team. J'assurai le commandement d'une compagnie, Scott estime que je n'ai pas donné le bon exemple.
— Tu parles...
— N'empêche que je n'aurais pas eu mes barrettes si je m'étais fait éjecter du stage.
— Tu as assuré. Suran aussi. Le stage est difficile. Un quart des gars a échoué et c'est très rare que des femmes aillent au bout. Toi encore, tu as déjà réussi ton stage d'officier d'infanterie, mais Suran était artilleuse et elle est allée jusqu'au bout. J'avoue que ça m'en a bouché un coin.
— Suran visait une affectation dans un bataillon de reconnaissance.
— Elle obtiendra son affectation, et j'appuierai sa demande.
— …
— Elle a toutes les qualités requises. Je le pensais avant de faire équipe avec vous deux en guérilla urbaine, alors après...
— Tu prendrais Clay s'il postulait lui-aussi pour intégrer ton bataillon ? plaisanta Élisa.
— Il est irrécupérable.
— Il s'est plutôt bien débrouillé avec nous.
— C'est un bidasse, il sait s'adapter, mais il n'a pas l'étoffe d'un gars de chez nous.
Il se concentra un moment sur la circulation et ils roulèrent en silence.
— Alors, Foley ? la relança-t-il quand la circulation devint moins dense. Le blue dress, c'est pour qui ? À qui veux-tu en mettre plein la vue.
— À personne.
— C'est juste pour toi ?
Clay était peut-être grossier, ce que n'était pas Larkin. L'officier montrait beaucoup de finesse dans ses rapports avec les autres.
— Pour un officier de ta trempe, fit-il compréhensif. Faire de la tôle, que ce soit justifié ou pas, c'est un difficile à avaler. Être sur la sellette n'a rien d'agréable non plus. Tu es officier d'infanterie, Foley. Vous n'êtes pas beaucoup de femmes et vous devez toujours prouver à chaque instant que vous méritez vos galons. Les instructeurs ne t'ont pas lâchée au stage. Suran était à la même enseigne que tout le monde, mais pas toi. Ils ne t'ont pardonné aucune erreur, aucune faiblesse, et tu as été à chaque fois désignée chef de groupe lors des exercices. Moi, comme les autres nous avons tourné : chef de groupe, second, éclaireur, simple membre d'escouade. Cite-moi un seul exercice où tu n'as pas été désignée chef de groupe ?
— …
— Scott voulait te presser comme un citron. T'en a bavé comme tout le monde, mais tu n'as jamais échappé au feu des projecteurs. Il y a toujours eu un instructeur les yeux braqués sur toi. Je comprends que tu sois fière de ton uniforme.
— Mmm.
— En plus, t'en jettes là-dedans. Il y a des filles qui ont l'air de gros sacs dans leurs uniformes, à croire qu'ils le font exprès de mal les tailler, mais toi, il te va comme un gant.
Brown prit un air circonspect.
— Désolé, Foley, grimaça Larkin. J'ai trop fréquenté Clay, il a déteint sur moi.
Brown se mit à rire.
— Quel con quand même ! s'esclaffa Larkin.
— Il avait de bons côtés.
— Ah, ouais, lesquels ?!
— Si tu étais un bon officier, tu le saurais, le provoqua Élisa.
— Connasse ! protesta-t-il.
— Peut-être, mais j'ai raison.
Larkin rit. Brown avait raison. Clay était prudent, il était organisé, c'était un excellent tireur, il savait écouter, reconnaître ses erreurs, les corriger et il lançait les grenades comme personne.
— Meilleur lanceur de la fac, les gars, s'était-il vanté, un jour que Larkins lui faisait compliment d'un lancer.
Larkin fit amende honorable et reconnut que Clay possédait quelques qualités. Ils étaient presque arrivés. Mais Larkin passa Hargett street et continua sur New bridge street.
— Tu m'emmènes où ? demanda Brown.
— Au Shirley's. Je veux prendre un dernier verre avec toi. On espérait te revoir au camp Lejeune après le stage, du moins les gars qui sont basés là-bas et on ne t'a pas revue.
— J'ai été occupée et j'étais naze, je n'avais aucune envie de sortir et de faire la fête.
— On ne te reproche rien, mais beaucoup auraient aimé boire un verre à notre réussite. On s'est tous quitté un peu abruptement après la proclamation des résultats.
— Je ne bois pas.
— Pas même un coca ou bière sans alcool ?
— Va pour une bière sans alcool, accepta la jeune femme.
— Tu m'en voudras si je commande une Bud ?
— Non.
Larkins se gara en épis devant l'établissement et l'entraîna à sa suite.
Le Shirley's était le repère des Marines à la retraite. Un établissement tout petit et tout en longueur. Il était près de midi, les tables étaient toutes occupées. Ils s'installèrent au comptoir et Larkin commanda une bière sans alcool et une Budweiser.
Ils trinquèrent. Larkin surprenait des regards glisser et s'attarder sur le couple qu'il formait avec le jeune officier. Foley n'avait pas choisi la discrétion et le blue dress faisait toujours son petit effet. Même ici. Même à quelques kilomètres seulement de la base des Marines.
Elle avait posé sa casquette sur le comptoir à côté d'elle. Elle s'était passé la main dans les cheveux et ils dressaient leurs mèches rebelles dans tous les sens. Elle paraissait plus jeune que son âge et ni son uniforme ni ses barrettes de capitaine n'arrivaient à gommer son air juvénile et décontracté. Larkin ne s'y trompait pas. Foley avait une haute idée de sa fonction. C'était une femme d'honneur et un officier de qualité. Le genre d'officier qui quitterait l'USMC sans remords quand son temps serait venu. Le genre d'officier qui avait conscience de sa valeur et de ses capacités et qui n'éprouverait ni honte ni dépit à vieillir. Le genre d'officier qui trouverait toujours à se rendre utile ailleurs.
Larkin leva son verre à son intention, Brown répondit à son invitation. Le soldat regretta ne pas mieux la connaître. Il aurait aimé compter une femme comme elle parmi ses amis. Un ami comme elle. Il ne la connaissait pas très bien, mais il doutait se tromper à son propos.
— Tu fais du sport, Foley ?
— Je suis Marines.
— Ouais, d'accord, très drôle. Mais en dehors des trucs classiques ? Et puis, tu n'as pas été Marines toute ta vie.
— Je nage.
— Ouais, j'ai vu que tu te classais chaque année dans les championnats militaires.
— En fait, je n'aime pas trop nager en bassin. Je préfère la nage en eaux libre.
— Tu fais des descentes de rivière ?
— Mouais, mais j'aime surtout nager en mer.
— Et c'est tout ?
— J'ai fait beaucoup de surf.
— Ah...
— Ah, quoi ?
— Tu as le physique.
Brown fronça les sourcils.
— Tu es fine, élancée, tu as de bons dorsaux, une belle ceinture abdominale et des épaules conséquentes.
— Je suis Marines et je suis nageuse, rétorqua Brown.
Larkin se mordit la lèvres. Il l'avait froissé.
— T'es cool.
Mauvaise réplique.
— T'es quelqu'un de bien.
— …
— Pas seulement une super nana, un officier que je respecte, un bon soldat ou une fille bien. Non, t'es quelqu'un de bien, Foley.
— Tu ne me connais pas.
— Ce que je sais de toi suffit.
Brown baissa les yeux sur son verre de bière sans alcool. Le capitaine Shaw avait dit la même même chose : « Vous êtes quelqu'un de bien, Brown. Ne l'oubliez pas. »
C'était pour cela le blue dress. Pour ne pas oublier. Elle releva les yeux sur Stefen Larkin.
— On se reverra.
L'officier se fendit d'un grand sourire.
— J'espère bien.
— Il faut que j'y aille.
— Je t'accompagne.
Larkin finit sa bouteille. Ils se quittèrent devant la petite villa que louait Brown depuis qu'elle était mariée.
— Merci pour le taxi, dit-elle.
— Ce fut un plaisir, capitaine.
Il n'était pas en uniforme, il la salua familièrement en portant deux doigts à son front. Élisa monta dans sa voiture. Gonflée à bloc.
Dans quatre jours, elle aurait récupéré son nom de famille et sa liberté. Dans quatre jours, elle serait en Biélorussie, elle reverrait le capitaine Shaw, Root, Muller et les Russes. Elle ne verrait pas Maria Alvarez, mais elle lui téléphonerait. Elle le devait à la jeune juge.
.
.
Quatre jours plus tard Shaw s'impatientait de ne pas avoir de ses nouvelles. Six jours plus tard, de dépit, elle contacta Athéna. Anna les avait postés dans des affûts dissimulés dans les roselières. Shaw se trouvait seule. Anna lui passerait un savon si elle la surprenait en train de téléphoner, elle s'en moquait. Elle passa l'appel, trop énervée pour taper un message :
— Athéna, où est Brown ?
— A Butler beach.
— Depuis combien temps ?
— Six jours.
— Qu'est-ce qu'elle fout ?
— Je ne sais pas.
Shaw marqua un temps d'arrêt.
— Comment ça tu ne sais pas ?
— Elle a quitté la base en compagnie d'un officier de reconnaissance nommé Stefen Larkin. Ils ont pris un verre à Jacksonville et Stefen Larkin l'a déposée ensuite devant chez elle à New River. Élisa est directement montée dans sa voiture et elle a effectué le trajet New river- Butler beach d'une traite. Elle s'est seulement arrêtée à Savannah pour prendre de l'essence. Elle en a profité pour faire une pause d'une demi-heure. Elle a acheté un Pepsi-cola dans un distributeur et elle l'a bu avant de repartir. Elle a aussi téléphoné à son mari pour le prévenir qu'elle arrivait. Elle a garé sa voiture devant chez elle à vingt-et-une heures quarante-neuf et elle a utilisé sa clef pour rentrer.
— Son mari était là ?
— Oui.
— Et ensuite ?
— Ils ont discuté.
— Et ?
— Ils sont allés se coucher, chacun dans une chambre.
— Comment s'est passée la discussion ?
— Bien.
— Précise.
— Élisa lui a dit qu'elle n'était pas la femme qui lui convenait. Il a protesté, mais elle lui a dit qu'elle s'était aperçue que l'USMC passait avant tout, qu'elle ne pourrait jamais concilier sa vie conjugale et sa vocation militaire. Qu'elle n'aurait jamais d'enfants parce qu'elle ne pourrait pas leur consacrer le temps qu'ils méritaient. Qu'elle avait cru pouvoir mener de front sa carrière militaire et une vie conjugale normale, mais que Jonathan attendait autre chose d'une femme, une chose qu'elle ne pourrait jamais lui donner. Qu'ils ne seraient jamais heureux ensemble et qu'ils en viendraient à se détester et à se haïr. Qu'elle ne voulait pas qu'ils en arrivent là, qu'elle ne voulait pas lui mentir et que, le mieux, pour eux deux, était qu'ils mettent fin à leur mariage.
Shaw se rongea l'ongle de l'index jusqu'au sang. Brown avait joué la carte de la diplomatie, d'une certaine honnêteté aussi, ce qui ne l'étonnait pas d'elle, mais malgré ses précautions, elle avait accumulé les erreurs. Elle lui avait jeté à la face qu'elle lui préférait l'armée, qu'elle plaçait son devoir de soldat avant celui d'épouse, elle avait pris une initiative, elle avait pris la parole, elle avait insinué qu'elle n'était pas heureuse avec lui, elle avait clairement dit qu'elle voulait divorcer. Le quitter.
Merde.
— Comment a-t-il réagi ?
— Bien.
— Bien ?! s'étonna Shaw.
— Oui, contrairement à tous mes calculs, il ne s'est pas mis en colère et il n'a pas cherché à la rabaisser. Il l'a écoutée. Peut-être l'uniforme l'a-t-il intimidé.
— L'uniforme ? Brown était en uniforme ?
— Oui.
— Lequel ?
— Le blue dress B.
— …
— Sameen ?
— Je suis là. Donc, ils ont discuté ?
— Oui. Il lui a dit qu'il avait besoin de réfléchir, elle lui a répondu qu'elle avait pris sa décision et qu'elle ne reviendrait pas dessus. Elle s'est levée sur cette dernière déclaration. Elle à précisé que la route l'avait fatiguée et qu'elle dormait dans la chambre d'amis. Il n'a rien répondu.
— Et c'est tout ?
— Je n'avais que le téléphone d'Élisa à ma disposition pour me connecter chez eux. Elle m'a envoyé un message pour me dire qu'elle retirait la batterie et la carte sim et qu'elle me contacterait quand elle aurait réglé tous les détails. Que d'ici là je n'avais pas à m'inquiéter.
— Il y a six jours de ça ?
— Oui.
— Elle t'a contactée ?
— Oui, le lendemain après-midi, pour me dire qu'elle allait passer quelques jours dans le marais et qu'elle ne serait pas joignable. Le matin, elle avait déménagé une partie de ses affaires dans sa voiture et elle a rendu une courte visite à un de ses amis, Ryan Philips. Ensuite, elle est partie à Jacksonville pour entreprendre des démarches auprès d'un avocat spécialisé dans les affaires de divorce. En sortant, elle a laissé sa voiture dans un parking et elle a loué une 4x4. Jonathan Foley était parti travailler le matin et elle ne l'a pas revu. Je crois que l'absence de réaction de son mari et le courage qu'il lui a fallu pour lui dire qu'elle le quittait l'ont beaucoup affectée. Son déménagement aussi. Elle avait besoin de se retrouver seule.
— Et elle ne t'a pas recontactée depuis ?
— Non.
— Tu te fous de ma gueule ?
— Élisa a beaucoup souffert, Sameen. Et son absence ne présente rien d'inquiétant.
— Tu as des tas de chiffres et de pourcentages à l'appui ?
— Oui.
— Élisa est humaine, Athéna. Ce n'est pas un foutu robot.
— Tu t'inquiètes ?
— Oui.
— Tu veux que je te mette en relation avec Root ?
— Pour quoi foutre ?
— Parce qu'elle est de meilleur conseil, pour toi comme pour moi.
— Mi-humaine, mi-robot, c'est ça ?
— Je ne le dirais pas comme cela, mais oui.
— Okay, passe-la moi.
— Je peux avant cela lui dresser un aperçu de la situation et lui résumer notre discussion ?
— Pff, souffla Shaw.
— C'est comme tu veux, Sameen.
— Vas-y. Je n'ai pas envie de parler.
Le téléphone s'éteignit. Shaw porta son regard devant elle. Un tintamarre s'éleva soudain de la roselière. Des cris, des battements d'ailes, de l'eau battue. Et un envol. De canards. Si nombreux qu'ils en oblitérèrent le ciel. son téléphone vibra.
— Sameen ?
— Ouais.
— Le conseil sera au grand complet le 2 juin.
— Et on les descend tous le 3 ?
— On peu dire ça.
Shaw se plongea dans ses réflexions.
— Tu ne connais pas mon aide garde-chasse, n'est-ce pas ?
— Tu as un aide garde-chasse ? demanda Shaw. Depuis quand ?
— Le 18 mai.
Shaw détestait les surprises, mais elle s'abstint de se fendre d'une remarque acide ou de lui faire des reproches. Elle avait d'autres soucis en tête, Root était assez grande pour gérer ses opérations comme elle le sentait et assurer ses arrières comme elle l'entendait. Elles ne pouvaient pas faire équipe ensemble, mais Shaw eût aimé savoir avant que Root ne se trouvait pas seule au château.
— Une jeune femme charmante, continua Root sans s'inquiéter de ce que pouvait penser Shaw de ses petits secrets. Elle ne comprend pas bien ce qu'elle fait ici, mais c'est un agent obéissant et très discipliné.
Root dédia un clin d'œil de connivence à la jeune femme qui lui faisait face. Laura O'Keefe ne comprenait effectivement pas comment le directeur avait pu l'envoyer en Biélorussie.
.
Elle avait été rappelée aux États-Unis le 17 mai dernier. Elle avait tout laissé en plan au Brésil, Beale l'attendait à sa descente de l'avion. Il lui avait tendu deux sacs de voyage et une épaisse chemise.
— Vous partez pour la Biélorussie. Vous serez aux ordres d'un agent déjà sur place. Son nom, votre couverture et ce que vous avez à savoir sur cette mission se trouve dans ce dossier. Vous le lirez pendant le trajet et vous le détruirez dans l'incinérateur prévu à cet effet dans votre avion.
— Bien.
— Vous aurez une heure et demi, pour prendre connaissance de votre mission et pour parfaire votre couverture. Vous changerez d'avion à New-York. On vous remettra un billet de seconde pour Minsk, via Frankfort.
— Et ma couverture consiste en quoi ?
— Vous êtes une rangers américaine. Là-bas, vous seconderez un garde-chasse.
Beale avait regardé ses mains.
— Une garde-chasse, corrigea-t-il. La mission est d'importance, O'Keefe et extrêmement délicate. De plus...
Il avait regardé son agent d'une drôle de façon.
— Monsieur ?
— Vous avez déjà rencontré l'agent sous les ordres duquel vous opérerez et... disons qu'elle est un peu atypique. Elle opère en dehors de toutes règles et vous serez peut-être surprise par la composition de son équipe.
— Qui est-ce ?
— Vous verrez. En tout cas, soignez prudente et, quoi qu'il arrive, faites-lui confiance.
— Quoi qu'il arrive ?
— Quoi qu'il arrive, avait fermement confirmé Beale. L'agent est habilitée à prendre toutes les décisions qu'elle jugera utile. Ne discutez jamais ses ordres.
Laura O'Keefe s'était inclinée. Il était rare que le directeur en personne donnât des ordres directs à ses agents, même à ses agents responsables de mission comme l'était au Brésil.
Le dossier contenait très peu d'informations tactiques. Sinon que la mission était classée Secret défense. La jeune femme avait aussi compris qu'elle impliquait des éliminations. Des éliminations. Et qu'elle s'inscrivait dans le cadre plus large de la lutte contre les organisations criminelles internationales. Son rayon.
Le dossier s'attardait principalement sur sa couverture. Son cv supposé, détaillé et très proche de la réalité. Il contenait des explications complètes sur les techniques de chasse mise en pratique en Biélorussie, sur le gibier qu'on y chassait, mais aussi sur les différents biotopes qu'on y rencontrait. Des cartes de la région, extrêmement précises et annotées avaient été ajoutées en annexes. Les chapitres concernant la chasse et la Biélorussie était indépendant du reste du dossier et une note précisait qu'ils pouvaient être conservés pour être étudié avec soin. Durant le trajet, elle avait fait l'inventaire des sacs que lui avait remis Beale. Elle y trouva un équipement complet de chasseur et des habits de ville. À sa taille. De bonne qualité. Et à son goût. La trousse de toilette contenait un dentifrice qu'elle utilisait régulièrement, son shampoing et son gel-douche préférés. Elle trouva un épilateur électrique et la note dactylographiée collée dessus la laissa perplexe : « Une femme s'épile, elle ne se rase pas. »
À New-York, Elle avait enregistré ses sacs et rejoint le flot des voyageurs en partance pour Frankfort. Elle avait potassé son dossier sur la Biélorussie pendant une bonne partie du trajet, elle s'était efforcée de dormir pendant le reste du temps. Elle avait changé d'avion à Frankfort après une longue escale de quatre heures. Elle ne connaissait pas l'Europe de l'Est, et elle avait regardé par le hublot, la vaste plaine boisée qui s'étalait sous les ailes de son avion. Une voiture l'attendait à l'aéroport. Une femme l'attendait à sa descente de voiture
Elle l'avait reconnut tout de suite. Son sourire suffisant, son regard de dingue, sa propension à toujours laisser croire qu'elle flirtait. Elle aurait dû s'en douter. Les vêtements haut de gamme, l'épilateur, l'attitude de Beale.
La folle de Rio.
— Laura, je suis heureuse de vous revoir, lui déclara-t-elle l'air hautement réjoui. Vous avez fait bon voyage ?
— Oui.
— Vous avez potassé vos dossiers ?
— Oui.
— Vous êtes parfaite, je le savais.
Elle avait l'air complètement givrée. Mais, O'Keefe, si elle n'était pas revenue sur ce jugement, avait été séduite par le reste. L'organisation de l'opération, la maîtrise que la femme avait des paramètres, le soin qu'elle portait couverture.
— J'avais besoin d'une aide. De quelqu'un d'anonyme. Et d'un spécialiste des milieux sauvages. Vous m'aviez fait bonne impression au Brésil, je vous ai trouvée sympathique et vous réunissez toutes les qualités dont j'ai besoin, ici.
— Vous pourriez préciser ?
— Ne jouez pas votre modeste, Laura. Je connais votre dossier sur le bout des doigts et je sais de vous tout ce qu'i savoir. Dans tous les domaines. J'ai connu de meilleurs profils, mais je peux les compter sur les doigts de la main. Des deux mains à vrai dire. Enfin, pas tout à fait des mains.
Elle avait agité devant elle les doigts de sa main gauche :
— Il vous reste une place, ici, Laura. Dans deux jours, nous conduirons une chasse à l'approche. J'ai repéré une harde de sanglier et j'aimerais surveiller leurs déplacements jusqu'à ce qu'ait lieu la chasse. Vous vous équipez ?
Root l'avait conduit dans une petite dépendance réservé à leur logement. Laura O'Keefe s'était équipée et les deux femmes étaient parties. Deux jours de traque et de repérage. Elle s'était très vite prise au jeu. Subjuguée par le milieu naturel et par le professionnalisme de sa partenaire. Par sa connaissance du terrain et de la vie sauvage.
Elle en avait aussi appris un peu plus la nature exacte de sa mission. Une mission digne des black ops' les plus tordues qu'avait monté la CIA depuis sa création. Les douze cibles à abattre, douze, étaient des personnalités du monde de la finance. De véritables pointures dans leur domaine. Zakriatine fréquentait le Kremlin et il dînait régulièrement avec Vladimir Poutine. Huang Wei Wei traitait des affaires avec le monde entier, Paolo Sorente était un producteur connu et une figure incontournable de Milan. Le reste n'avait rien à leur envier.
De fil en aiguille, Root lui avait dévoilé une grande partie de l'affaire. Laura O'Keefe avait entendu parler de l'existence probable d'un conseil d'administration. Elle y avait toujours prêté foi et elle se félicita d'entendre qu'elle ne s'était pas trompée.
— Voilà pourquoi j'ai demandé à Terence, de vous prêter à moi, Laura.
— Mais il n'y a pas que nous deux...
Root avait agité les doigts.
— Je vous les présenterai quand le temps viendra.
.
Root dédia un grand sourire à Laura O'Keefe.
— Un garde chasse d'exception, Sam. Et qui connaît presque aussi bien que moi le terrain.
— Ouais, super, grommela Shaw qui se moquait éperdument des qualités de chasseuse de la mystérieuse femme que Root s'était adjointe.
— C'est une collègue de Jack.
Le rapport avec ce qui préoccupait Shaw ?
— Je ne te laisserais pas partir seule, Sam.
— …
— Nous sommes le 28. À dix-sept heures, je te retrouve à l'aéroport de Minsk.
— Tu veux...
— Le 29, nous sommes à Jacksonville. Quatre jours suffiront amplement pour mettre la main sur Élisa. Le 2 nous seront revenues. Laura s'occupera des invités et des parties de chasse. Personne ne remarquera mon départ, et Anna et John vont s'isoler en attendant ton retour.
— T'es...
— Géniale, je sais, mon cœur. Briffe Anna. Je m'occupe de Laura et de l'équipe d'Alexeï.
— Okay.
— À tout à l'heure.
— Ouais.
Root raccrocha.
— Vous faite équipe avec des Russes ? s'étonna O'Keefe.
— Oui, des mercenaires. Des anciens des forces spéciales.
— …
— Terence m'a aussi prêté un de vos collègues. Un jeune homme tout à fait charmant lui aussi.
— Sam ?
— Non, Sam est une femme. C'est un agent free-lance. Mon numéro un, dit-elle en montrant l'index de sa main droite. Un profil d'exception dont je suis une fan absolue.
Root n'en dit pas plus, elle contacta Borkoof, puis se pencha avec Laura O'Keefe sur l'accueil des membres du conseil.
— J'ai prévenu Gregor Feodoritch qu'il ne me verrait pas souvent, il ne s'inquiétera pas de mon absence.
— Vous partez ?
— Chercher un officier de l'USMC.
— Un officier d'active ?
— Oui. Brillant qui plus est. Je reviens le 2.
Incroyable. Cette femme pouvait-elle vraiment diriger une équipe composée d'agents de la CIA, de Spetsnazs russes, et d'un officier en fonction au sein de l'USMC ? Quoi qu'il en fût, la mission lui plaisait et Root malgré son côté farfelu, maîtrisait très bien son affaire. O'Keefe reconnaissait en elle un agent compétent et très organisé.
— Ne vous inquiétez pas, lui assura-t-elle.
— Pourquoi croyez-vous que je vous ai recrutée, Laura ? On revoit une dernière fois la carte ensemble ?
— D'accord.
Deux heures plus tard, Root partait en forêt. Elle traversa le domaine de Zakriatine, s'engagea dans la réserve naturelle. Une 4x4 l'attendait dans le garage d'une maison de chasse.
À dix-sept, elle arrivait à l'aéroport international de Minsk. Shaw arriva douze minutes plus tard. Root la pilota sur le tarmac des jets privés. À dix-sept heure trente, elles décollaient.
.
.
Un tic déformait lui déformait la bouche à intervalles réguliers. Un tic qui l'avait pris deux mois auparavant. Il y avait eu l'enveloppe déposée chez lui, les photos, mais les tics étaient apparus quand il avait vu de ses propres yeux tout ce que sa femme lui dissimulait. Tout ce qu'il ne savait pas d'elle. Ses missions, ses engagements, ses relations avec des gens qu'elles ne lui avaient jamais présentés, dont elle ne lui avait jamais parlé, le diminutif détestable dont la gratifiait Maria Alvarez. Sa trahison. Ses trahisons.
Quand il pensait qu'elle avait couché avec la pute mexicaine, parce qu'il en doutait de moins en moins, il bouillait de rage. Il lui avait demandé si elle avait déjà été avec une femme. Parce qu'il aurait bien eu quelques idées plaisantes à lui soumettre, parce que l'imaginer avec une femme l'aurait conforté dans l'opinion qu'il avait des militaires de sexe féminin, parce que, même si l'idée de sa femme entre les bras d'une gouine à la mâchoire carrée le dégoûtait, il ne pouvait se défendre qu'elle éveillait ses fantasmes. Non pas qu'il eût aimé partager sa femme avec une autre femme, mais il eût goûté avoir deux femmes soumises à sa disposition. De temps en temps. Lisa n'avait pas semblé intéressée. Il avait craint qu'elle ne gâchât son plaisir s'il avait invité, sans qu'elle ne fût vraiment partante, une autre femme à partager leurs ébats. Il avait préféré renoncer à cette idée.
Une sale menteuse.
Une traîtresse.
Des mois qu'il ne l'avait pas vue. Cinq mois. Elle l'avait quitté le 13 janvier pour aller voir ses hommes à Bethesda. Elle aurait dû revenir quelques jours après. Il l'avait attendue en vain. Parce qu'elle vivait avec Maria Alavrez. Avec Alma Alvarez. Une jolie petite famille. Inique.
La maison ne leur appartenait pas. Les annuaires indiquaient que deux personnes étaient domiciliées à l'adresse où Lisa avait vécu sa double vie : Alice Cormier, un écrivain Québecois, peut-être la femme à la Wrangler, et une adolescente, Jennifer Edwards.
Il n'avait pas creusé plus loin.
Il était resté trois jours à Laval. Il avait identifié la femme très grande qu'il avait aperçue au parc d'Oka. Un ancien garde du corps de Maria Alvarez, l'un de ceux qui avaient sauvé cette salope des griffes du Chirurgien de la mort. Par la même occasion, il avait identifié le géant. Un russe lui aussi. Un ancien garde du corps lui aussi. Il avait recherché sur la toile des photos d'Alice Cormier. Il n'en avait pas trouvé et il ne savait pas si l'écrivain était bien la jeune femme à la Wrangler ou l'une des deux femmes brunes qu'il n'avait pas identifiées. La troisième, une blonde, était russe.
Les occupants de la villa n'avaient pratiquement pas bougé durant sa planque. Il avait pris froid, et, bien qu'il s'en défendît, il avait pris peur. L'angoisse de se faire surprendre avait lentement grandi. Jonathan Foley n'était pas un soldat et ce n'était pas les deux stages d'une semaine qu'il avait effectués dans des camps d'entraînement ouverts à tout citoyen américains qui possédaient un peu d'argent et le désir de savoir se défendre qui lui permettraient de se mesurer à un ancien agent des forces spéciales russes ou à un ancien agent des services secrets russes. Des tueurs. Dangereux. Qu'il devinait sans scrupules.
Son agenda lui avait servi d'excuse. Il ne pouvait pas se permettre de remettre indéfiniment les rendez-vous de ses clients les plus précieux ou de les confier à ses employés. Il était rentré en Floride.
Quatre jours plus tard, Lisa lui avait envoyé un message pour lui apprendre qu'elle partait en stage d'évaluation. Il avait vérifié. Pour une fois, elle n'avait pas menti. Mais il n'avait pas apprécié qu'elle ne lui téléphonât pas.
Elle l'avait fait avant de rentrer. Elle ne l'avait pas laissé parler.
— J'arrive, Jon. Je serai là, ce soir.
— Lisa...
— Désolée, je ne peux pas te parler maintenant. À ce soir.
Et elle avait raccroché. Il l'avait rappelée, elle avait fermé son téléphone. Ses autres tentatives n'avaient pas obtenu plus de succès.
Il s'était connecté au site de l'USMC. Il avait appris pour la cérémonie des remises des médailles à laquelle il eût dû être présent, à laquelle sa femme eût dû avoir la décence de l'inviter comme c'était son droit et son devoir. Il avait appris pour sa promotion.
Alors qu'il se trouvait encore sur le site de l'USMC, une petite fenêtre s'était ouverte dans le coin droit à gauche de l'écran. Un texte était apparu qui invitait à cliquer. Il avait hésité, méfiant. Craignant une tentative d'intrusion ou de fishing. L'invitation avait disparu. Pour laisser place à une autre phrase :
— Un dossier papier serait trop long à vous faire parvenir, monsieur Foley.
Il n'avait pas cliqué. Toujours aussi méfiant.
Son imprimante s'était mise en marche.
— J'eusse aimé que vous me fassiez confiance, monsieur Foley. Mais si vous préférez le papier...
Il n'avait pas bougé de son siège. Il n'avait jamais autant remarqué le bruit que faisait l'imprimante. Son bruit infernal.
Le silence tomba si soudainement qu'elle lui glaça les veines.
— Vous n'êtes pas curieux ? Je ne vous avais pourtant pas déçu la dernière fois.
Si c'était le même homme qui lui avait fait parvenir le dossier sur sa femme, Jonathan Foley n'osait imaginer les nouvelles révélations que les pages imprimées contenaient. Les nouvelles trahisons, les nouvelles désillusions. Les photos. Il n'en pouvait plus. Il se sentait souillé, trompé, dévalué.
Mais c'était plus fort que lui.
Il s'était levé, il avait ramassé la pile de feuilles imprimées recto verso. Une pile peu importante. Il l'avait emportée au salon. Incapable de revenir à son ordinateur.
Il était resté interdit à la lecture de la première feuille. Il avait feuilleté le dossier. Il ne contenait aucune information sur sa femme. Sinon, qu'elle était sous la protection et sous la surveillance constante d'un organisme indépendant. Le reste du dossier expliquait comment la soustraire à cette surveillance et à cette protection.
Un organisme indépendant ? Il avait cherché plus de précision. Il n'en avait pas trouvé. Il avait remis ce problème à plus tard. Le dossier détaillait comment s'exerçait cette surveillance. C'était complètement dingue.
Il n'avait pas compris pourquoi son mystérieux interlocuteur lui avait transmis ce dossier, ni ce qu'il attendait de lui.
Le soir même, il lui trouva une utilité.
Comment avait-elle osé ?
Son uniforme d'apparat, ses barrettes de capitaine, ses décorations placardées sur sa veste, sa raideur distante, sa détermination, son discours orgueilleux, suffisant, impudent. Inacceptable. Elle recevait deux médailles, elle devenait capitaine et elle se pensait toute permise ?
Il avait prévu sa rébellion dès qu'il l'avait découverte debout dans le salon, elle n'avait pas même frapper, elle était rentrée avec sa clef, comme en territoire conquis. Dans son uniforme de parade. Lisa n'arborait jamais son uniforme à Butler beach. Elle savait qu'il n'aimait pas qu'elle s'exhibe dedans. Il lui avait expliqué ce que les gens pensaient d'elle, les regards mauvais qu'il surprenait dès qu'elle arborait ne serait-ce qu'un tee-shirt de l'armée. Ils n'habitaient pas à Camp Lejeune où tout le monde ou presque aimait les Marines, où ceux-ci faisaient partie, qu'on le veuille ou non, du paysage. Ils habitaient la Floride, dans une petite ville implantée le long d'un spot de surf. Les soldats n'y étaient pas les bienvenus, les femmes-soldats y étaient méprisés. Lisa avait protesté au début. Il lui avait expliqué combien les regards malveillants lui faisaient du mal. Combien il souffrait. Elle s'était soumise à sa volonté. Il ne pouvait pas l'empêcher d'arborer son uniforme en Caroline du nord, mais ici, tout ce qui rappelait l'USMC était prohibé. Il l'avait même incité à retirer l'autocollant à l'arrière de sa voiture et elle rangeait dans la boîte à gant le badge qui lui facilitait l'entrée du Camp Lejeune.
Son uniforme était un affront.
Il avait compris qu'il l'avait perdue. Comme il avait su qu'il avait perdu Drew et Cindy des années auparavant.
Le dossier que lui avait envoyé son invisible ami venait de trouver son utilité.
Il l'avait écouté sans colère. Il avait feint la surprise, mais aussi la compréhension. Lisa avait longuement argumenté, étonnée qu'il ne protestât pas, qu'il ne pleurât pas, qu'il manifestât si peu d'opinion. Enfin, elle avait fini. Enfin, elle était partie se coucher.
Il avait pris le dossier avec lui. Il s'était levé très tôt le matin et il était parti pour Jacksonville. Mais il était vite revenu. Il avait laissé son téléphone au bureau, il avait changé de voiture. Il avait scrupuleusement suivi tous les conseils contenus dans le dossier. Suivi des trajets exempts de caméras. Il l'avait surprise à déménager ses affaires dans sa voiture. Il l'avait suivie chez Ryan. La rage l'avait pris, mais elle n'y était restée que quelques minutes. Un temps bien trop court, même pour elle, pour que Ryan eût le temps de la tringler dans un coin. Qu'avait-elle été faire chez lui ?
Il avait pensé qu'elle passerait chez ses parents, mais elle s'était rendue à Jacksonville. Chez un avocat. Ses phalanges avaient blanchi sur son volant. Il n'avait pas besoin de savoir ce qu'elle venait y faire. En sortant, elle avait été garer sa voiture sur un parking et elle s'était rendue à pied dans une agence de location de voiture. Elle en était repartie au volant d'un 4x4.
Qu'est-ce qu'elle foutait ?
Il l'avait suivi un moment. Puis il avait relié la visite de sa femme à Ryan Philips, la location du 4x4, le trajet qu'elle empruntait. Il avait fait demi-tour. Il avait mis du temps à retrouver sa voiture. Les parkings étaient sous vidéo-surveillance. Un risque selon son dossier. Il était rentré au volant de sa voiture dans le parking. Il avait repéré la Chevrolet de Lisa et les caméras. Le coup était jouable. Il n'aurait pas à forcer la portière, il possédait un double des clefs. Il avait dissimulé ses traits, ouvert la Chevrolet. Il l'avait fouillée. Lisa y avait laissé son téléphone. Un miracle. Pas vraiment inattendue. La réception était très mauvaise dans le marais. Des aventuriers du dimanche en avaient fait les frais à plusieurs reprises. Elle voulait peut-être aussi se retirer du monde. S'isoler.
C'était parfait.
Il devrait se montrer prudent. Si Lisa était sous surveillance, il l'était aussi. Il ne pourrait pas disparaître trop longtemps. Il était retourné à son bureau, il avait reçu des clients, il les avait emmenés visiter des biens immobiliers. Il avait conclu des promesses de vente. Il avait eu des nouvelles de son ami anonyme.
— Votre agence est sécurisée et il est possible de vous créer un double virtuel.
Un curseur était apparu. Il s'était empressé d'en profiter :
— Un double virtuel ?
— Le réseau vous localisera dans votre bureau. Votre téléphone est intraçable et impiratable. Vous pourrez continuer à travailler comme si vous étiez dans votre agence.
— Vous êtes sûr ?
— Votre question est inutile.Veillez cependant à ne pas vous montrer imprudent et à ne pas disparaître trop longtemps. J'adapterai votre localisation au fur et à mesure et il n'y aura pas de coupure entre les localisations virtuelles et les localisations réelles.
— Je suis un homme prudent.
— Je n'en doute pas, monsieur Foley. Menez à bien votre affaire et nous serons quittes.
Jonathan Foley n'avait pas relevé ce qu'il y avait d'étrange dans cette déclaration. Aveuglé par sa vindicte, il ne s'était pas posé de questions quant aux motivations de son mystérieux interlocuteur. Élisa Brown était officier, elle avait travaillé pour des agences gouvernementales, elle avait œuvré sous couverture. Il eût pu supposer une manœuvre criminelle, une tentative de se débarrasser d'une femme gênante. N'importe qui se serait posé la question. Des questions. Pas lui. L'homme était trop égocentrique, trop focalisé sur lui-même pour s'inquiéter de quoi que ce fût d'autre.
Il connaissait le petit chalet que possédait Ryan dans le marais. Ils y avaient parfois passé quelques jours entre garçons. Quand ils étaient jeunes, ils s'y enivraient sans risquer que des adultes ne débarquassent. Jonathan ne s'y était jamais rendu avec Lisa. Avec Hell comme s'amusaient à l'appeler les surfeurs. Comme l'appelait Ryan. Mais elle connaissait l'endroit. Ryan ne s'était jamais caché, ni vanté d'ailleurs, d'y avoir invité la jeune femme. Le chalet avait abrité leurs amours épisodiques. Au moins, personne ne pouvait l'entendre hurler sa jouissance quand ce salaud de Ryan la pilonnait avec vigueur.
Si seulement, il avait été le seul...
La si discrète et si modeste Élisa Brown.
Il cracha.
Il lui aurait tout pardonné. Il lui avait toujours tout pardonné.
Mais il n'accepterait jamais qu'elle l'abandonnât. On n'abandonnait pas Jonathan Foley.
Il avait garé sa voiture très loin du chalet. Il savait où trouver une barque, quel chemin emprunter pour rejoindre le chalet de Ryan par voix d'eau, comment ne laisser aucune trace de son passage.
Elle ne l'attendait pas. Il l'avait guettée, et quand elle était partie se promener, il s'était introduit dans le chalet. Le reste avait été un jeu d'enfant. Le brillant officier de l'USMC, le héros de guerre, s'était laissée attraper comme une oie blanche.
Il détenait un stock de GHB qu'il avait acheté en prévision de son retour. La drogue préférée de Lisa. Une drogue qui ne laissait pas de trace, qui la détendait et qui la désinhibait.
Tout se passait à merveille.
Il entendit du bruit dans la petite pièce qui servait de chambre. Il sourit, étendit ses pieds sur la table basse et tendit sa main vers son verre de rhum. Une petite faveur qu'il accordait à Lisa. James Brown était grand amateur de rhum et il avait transmis sa passion à sa fille.
Lisa refusait de boire de l'alcool.
Le premier jourl lui avait donné à boire de l'eau. Après cinq minutes elle était prête à boire du rhum. Elle en avait même redemandé. Le deuxième jour, elle avait refusé de boire de l'eau. Elle n'était pas complètement stupide. Il n'avait pas voulu se battre avec elle. Il était reparti en ville, il avait acheté une canule, un entonnoir et découpé un bout de tuyeau. Lisa avait protesté, mais elle n'avait pas pu recracher l'eau. Elle ne mangeait pas. Il avait amélioré les liquides qu'il lui faisait ingurgiter, ajouter des vitamines, du sucre, et des nutriments. En plus du GHB.
.
Brown grogna. Elle tira sur ses entraves. Les liens lui meurtrissaient les poignets et les chevilles. Plus inquiétant, elle avait le dos en feu. Les fesses et l'arrière des cuisses en feu.
Il la détachait. Elle n'en gardait aucun souvenir, mais il la détachait et il abusait d'elle. Abuser ? Elle était consentante. Elle se pâmait sous ses assauts, sous ses coups, sous ses humiliations, elle en redemandait quand il arrêtait.
Un cauchemar. Qu'elle ne pouvait qu'imaginer parce qu'elle ne s'en souvenait plus à son réveil.
Un cauchemar qui durait depuis le premier jour de son arrivée au chalet.
.
Elle était rentrée d'une ballade, elle ne se sentait pas trop mal. Elle avait prévu de rester une nuit ou deux, puis de repartir à Jakcsonville, de contacter Athéna. Et de partir. L'IA aurait eu le temps de lui prévoir une mission ou une permission.
Elle perdait du temps. Mais elle avait besoin d'être seule. Elle ne se sentait pas la force de partir tout de suite retrouver le capitaine Shaw et les autres. Juste une petite pause.
Elle s'était cuisiné du riz, elle avait ouvert une boite de thon. Elle s'était préparé un café.
Elle s'était réveillée attachée sur le lit. Habillée. Débraillée. Sa chemise ouverte sur sa poitrine, sa brassière remontée, son jean déboutonné. Elle avait passé la langue sur ses lèvres. Les avaient découvertes gonflées et sensibles. Elle avait tiré sur ses liens. Elle avait observé les nœuds. Serrés. Professionnel.
Elle avait blêmi. Compris. Compris que c'était lui. Compris sa bêtise à elle. Comment avait-elle pu croire qu'il se plierait à sa décision ? Comment avait-elle été assez stupide pour se laisser prendre à son absence de réaction, pour ne pas être parti dès le soir même ? Comment avait-elle pu seulement dormir chez elle, sous le même toit que lui ?
Il lui ferait payer son arrogance jusqu'à la lie.
Jusqu'à ce qu'elle se rétractât ? Qu'elle lui cédât ? Qu'elle se coulât dans le moule qu'il rêvait qu'elle intégrât ? Il pouvait toujours crever. Elle préférait mourir.
Elle mourrait.
Elle l'avait compris le deuxième jour. Quand elle avait refusé de boire.
— Tu n'es qu'un salaud, Jon !
— Tu ne dis pas toujours ça. Je peux t'assurer que tu as pris ton pied cette nuit, et que tu t'es montrée insatiable.
Il avait plongé ses doigts entre ses jambes. Elle les avaient senti aisement glissés sur elle. En elle.
— Regarde, lui avait-il déclaré d'un air triomphant. Tu es encore gonflée et trempée de plaisir.
Il était immonde.
— À quoi ça sert, Jon ? Qu'est-ce que tu veux ?
— Profiter encore un peu de toi, Lisa. Tu es si bandante. Je t'aimais tellement.
— Tu ne m'aimes plus ?
— Si, mais toi, tu ne m'aimes plus. Tu m'as trahi.
Il s'était soudain mis en colère :
— Tu veux me quitter, espèce de traînée. Me quitter ! On ne me quitte pas, Lisa. Surtout pas toi.
— Qu'est-ce que tu vas faire, me garder toute ma vie ici ? Me droguer, me soûler et me baiser jusqu'à la fin des temps ?
— Pff... Je t'ai dit que je voulais encore profiter un peu de toi. Tu as commis un adultère, Lisa. Tu sais comment on punissait les femmes adultères dans les temps anciens ?
Brown avait pâli.
— Tu reconnais m'avoir trompé ?
Elle n'avait pas détourné les yeux, mais elle s'était pincé les lèvres.
— Je ne sais pas combien de bidasses te sont passés dessus, Lisa, et je m'étonne ne rien avoir attrapé avec tout ce qui s'est fourré en toi, mais il y a au moins un de tes amants que je connais. Ou devrais-je plutôt dire une de tes amantes ?
Il l'avait giflé.
— Et tu as osé me dire que tu n'avais jamais couché avec une femme ? Depuis combien de temps tu te tapes la juge mexicaine ? Depuis trois ans ?
Comment était-il au courant ?
— Elle est mignonne, plutôt sexy, ça doit être une chaudasse au lit. C'est pour elle ou l'USMC que tu me quittes ? Ne répond pas, je sais que c'est pour l'USMC, là-bas tu peux prétendre être une femme d'honneur et te faire baiser par qui tu veux derrière ton bureau de planquée, mais moi, je sais exactement ce que tu es.
— Je ne suis pas une planquée, avait machinalement répondu Brown.
— Tu es un héros de pacotille, et tu ne seras plus jamais une planquée de ta vie.
— …
— Je ne pourrais pas vivre en te sachant loin de moi. en te sachant avec quelqu'un d'autre. Tu m'appartiens.
Un affreux rictus lui avait déformé le visage.
— Tu veux divorcer ? On ne peux pas divorcer, Lisa.
— On est mariés civilement.
— Un coup monté, n'est-ce pas ? Tu avais programmé ça depuis le début, c'est pour cela que tu as refusé de te marier à l'église. Tu ne m'as jamais aimé. Notre mariage servait seulement ta carrière, il t'assurait une respectabilité auprès de ta hiérarchie.
— Non, c'est faux. Je t'aimais, Jon.
— Si tu m'aimes, bois, lui avait-il répondu en lui tendant une bouteille d'eau.
Elle avait refusé, il avait ricané :
— On verra combien de temps mettra mon amour à guérir.
— Et après ?
— Après ? Je chercherai une femme qui m'aime vraiment.
— Et moi ?
— Toi ?
— Oui, moi.
— Tu fera partie du passé, Lisa. Comme les autres.
Il lui avait gentiment caressé le visage et il était parti.
Comme les autres ?
Comme la fille qui s'était noyée ? Comme l'autre qui s'était suicidée ?
Brown avait juré.
Deux heures plus tard, Jonathan lui enfonçait une canule dans la bouche et la faisait boire de force.
.
Elle perdait la notion du temps, elle émergeait d'elle ne savait où, le corps meurtri, à moitié ivre, puant le rhum, en sueur, et épuisée. Elle gardait parfois des flash de leurs ébats. Il la détachait, il la fouettait, il la prenait dans toutes les positions qu'il aimait, elle se débattait parfois sans force, il riait, elle buvait, il lui proposait plus de drogue, elle acceptait. Des images de soumission et d'avilissement.
Elle n'arrivait plus à compter les jours.
Elle avait raté son rendez-vous avec le capitaine Shaw. L'opération aurait lieu sans elle, ou elle avait déjà eu lieu. Elle avaient laissé tomber les gens qu'elle aimait, ceux qui avaient besoin d'elle. Elle ne reverrait plus le Camp Lejeune. Elle ne reverrait plus ses hommes. Ses soldats. Elle ne reverrait plus Anna, Alexeï, Muller, Fusco et Sanders. Matveïtch. Root. Le capitaine Shaw. Maria. Alma.
Les larmes montèrent au souvenir d'Alma. Au souvenir d'Anne-Margaret. De Genrika et de Juliette qu'elle ne connaissait pourtant que depuis quelques mois. Leur innocence, leur gentillesse. L'affection que Brown ressentait pour elles. La confiance qu'elles lui manifestaient. La honte la submergea. Le désespoir. Elle avait été si fière. Si fière de la réussite de son stage, si fière de sa détermination ensuite. Si fière de ne pas avoir cédé au sentiment de culpabilité qu'elle avait ressenti face à lui. Elle avait dû prendre sur elle pour aller jusqu'au bout de son discours, pour ne pas lui demander pardon. Elle avait pensé à Maria, à Shaw. Elle s'était accrochée à leur souvenir. Au respect qu'elle éprouvait pour les deux femmes. Elle n'avait pas voulu décevoir leur confiance. Maria l'avait enjointe à divorcer, Shaw à régler le problème. Un problème qu'elle seule pouvait régler, avait-elle dit. Elle était allée jusqu'au bout. Être en blue dress l'avait aidée à ne pas flancher. Jonathan détestait qu'elle s'exhibât en uniforme. Il avait détesté ce soir-là comme toutes les autre fois, elle l'avait lu dans ses yeux, mais elle ne lui avait pas laissé l'occasion de parler, de récriminer, de l'accuser, de la rabaisser. Elle venait de réussir un stage difficile, d'obtenir ses barrettes de capitaine, de recevoir la Recomandation Medal. Lisa Foley ne valait peut-être pas grand-chose, le capitaine Élisa Brown n'était peut-être pas parfaite, mais elle méritait ses barrettes, ses rubans et c'était une fille bien. C'était ce que lui avait déclaré le capitaine Shaw. Élisa n'avait pas voulu démériter à ses yeux. Shaw ne mentait jamais.
Et maintenant ?
La porte s'ouvrit.
— Tu es vraiment pathétique, siffla Jonathan. Ça, un officier ? Tu chiales devant tes hommes, tes sous-offs te torchent et te consolent quand tu chouines comme une lavette ?
— Je t'emmerde.
— Je t'ai apporté à boire.
— Va te faire foutre.
— Lisa, Lisa, chantonna-t-il. Je t'ai rapporté une petite surprise. Pour notre dernière fois.
Élisa tourna la tête et blêmit. Jonathan avait apporté deux caméras et des trépieds.
— Je me travestirai bien évidemment. J'ai pensé à engager quelqu'un, il y a toujours des amateurs pour ce genre de jeux. Mais je t'avoue que je n'avais pas envie d'introduire un étranger dans notre intimité.
— On te reconnaîtra.
— Tu es ma femme, Lisa. Et nos petites séances érotiques ne présentent rien de répréhensibles. Que pourrait me reprocher la police ? Nous sommes mariés et adultes consentants, non ?
— Tu tournes une vidéo porno et je disparais ?
— C'est un peu l'idée.
— Et tu escomptes que personne ne se pose de questions ?
— Je serais interrogé bien sûr. Mais que pourra-t-on trouver contre moi ? Si jamais quelqu'un avait à s'inquiéter si jamais on retrouvait ton corps ou ta trace, ce serait Ryan. Le chalet lui appartient, n'est-ce-pas, et tout le monde sait à Butler beach que vous couchez régulièrement ensemble depuis des années.
Brown renonça à répondre. Jonathan installa les caméras, il n'arrêtait pas de parler.
— Deux angle de vus... bien mieux... un montage... virale. Tu es une belle femme, Lisa. Avec un peu de pub, tes petits copains de l'USMC garderont un souvenir de toi inoubliable. J'ai emporté des accessoires, je sais que tu n'aimes pas trop ça d'habitude, mais si tu savais comme tu t'es montrée docile ces derniers jours. Un dernier petit réglage... Voilà, c'est parfait. Il est temps de boire, ma chérie.
.
.
Root présenta les clefs de la voiture qu'on lui avait remises à leur arrivée à Jacksonville devant elle :
— Je conduis ou tu conduis ?
— Conduis.
Shaw avait combattu son angoisse pendant tout le trajet. Elle avait demandé à Root les plans du château de Zakriatine et les avait appris, une fois de plus, par cœur. Les plans du bâtiment, des dépendances et des annexes, du parc et des terres qui s'étendaient autour sur cinquante kilomètres. Le trajet avait duré douze heures, Shaw connaissait la moindre courbe de niveau au bout de quatre heures. Parce qu'elle avait tout redessiné de mémoire. Root n'avait pas tenté de la distraire, elle comprenait ses angoisses. Elle s'inquiétait aussi.
— Brown avait peut-être besoin de se retrouver seule, mais elle ne serait pas restée si longtemps, lui avait confié Shaw. Elle ne m'aurait pas envoyé de message si elle comptait disparaître. Où elle me l'aurait dit. Elle se serait excusée de nous faire faux-bond.
Shaw avait raison.
— Aty, tu as dit qu'elle était allée dans le marais, demanda Root. Où exactement ?
— Je ne sais pas.
— Elle ou sa famille possède une maison dans le marais ?
— Non.
— Son ami ?
— Peut-être, mais je ne possède pas de données confirmant cette allégation.
— T'es nul, grommela Shaw.
— Ryan Philips possède un pick-up non connecté et l'historique de son téléphone ne le localise jamais dans le marais.
— Encore un de ces cons qui jouent aux ermites, râla Shaw.
— Oui, tu en connais un rayon sur le sujet, suggéra Root.
— Je ne courais aucun danger.
— Je croyais qu'il y avait des ours, des loups, du blizzard et des températures approchant parfois les moins cinquante degrés Celsius.
— J'étais dans une cabane, Root. Et j'avais du bois coupé pour six mois.
— Si Élisa est partie dans les bois, elle est aussi dans une cabane et il fait nettement moins froid en Floride qu'en Sibérie.
Le regard noir de Shaw avait incitée Root à se montrer utile :
— Aty, tu ne peux trouver un acte de propriété au nom de ce Ryan ?
— Je n'ai rien trouvé.
— Qui est ce mec ? demanda Shaw.
— Un ami d'enfance d'Élisa, répondit Athéna. Ils ont suivi leur scolarité ensemble, ils pratiquaient le surf. Élisa le revoit régulièrement.
— Il a été invité à son mariage ?
— Non.
— Il est marié ?
— Il entretient une relation avec une de ses anciennes camarades de classe.
— Il est louche ?
— Non.
— Sam, Élisa t'a déjà parlé de lui ? demanda Root.
— Elle ne me raconte pas sa vie.
Root ignora le mensonge ou la mauvaise foi dont faisait preuve Shaw.
— Téléphone à Maria.
— Pourquoi faire ?
— Elle le connait peut-être et ce qu'elle pourra t'en dire nous aidera à le mettre en confiance. Nous serons obligé de le rencontrer. Si Élisa est dans son chalet, lui seul peut nous dire où celui-ci se trouve.
Shaw téléphona à Maria.
— Maria.
— Sameen ?
— Tu connais Ryan ?
— Ryan ?
— Un ami d'Élisa.
— Pourquoi tu me demandes cela ?
— Elle t'en a parlé ou pas ? l'agressa Shaw.
— Oui.
— Raconte.
Maria lui dit ce qu'elle savait.
— Elle l'aime beaucoup. Elle a confiance en lui, conclut-elle.
— Comme son mari ?
— Tu es méchante, lui reprocha Maria. Non, pas comme son mari. Il s'inquiète pour elle lui aussi. Et il a mis Élisa en garde contre Jonathan Foley. Sameen, pourquoi ces questions ?
— Je dois aller le voir et je veux le mettre en confiance.
— Tu n'es pas en Biélorussie ?
— J'y étais et j'y retourne bientôt.
— Où est Élisa, Sameen ?
— …
Lui dire ou pas ?
— Sameen ?
— Je ne sais pas. Elle est allée chez ce Ryan, mais elle n'a pas donné signe de vie depuis une semaine.
— Son mari est un salaud, Sameen. Mais pas Ryan. Du moins, je ne crois pas.
— Il ont couché ensemble ?
— Qui ?
— Brown et Ryan.
— Disons qu'ils se sont plus d'une fois détendus ensemble. Il l'appelle Hell. C'était le diminutif que lui donnait ses amis dans le milieu du surf. Jonathan l'appelle Lisa.
— Okay, merci.
— Sameen, la rappela Maria avant qu'elle ne raccrochât.
— Ouais.
— Tu me tiens au courant ?
— Ouais.
— Promis ?
— Quand je dis oui, c'est oui.
Communication terminée. Maria n'avait plus qu'à gérer ses angoisses toutes seules.
.
Ryan Philips se trouvait chez lui.
— Tu m'attends, je m'en charge, déclara Root.
Shaw ne protesta pas.
Root resta dix minutes absente.
— Maria ne s'était pas trompée. Ryan est charmant. Élisa a tiré le bon numéro avec lui. Il m'a donné une carte et expliqué où se trouvait sa maison.
— Comme ça, pour tes beaux yeux ?
Root lui tendit soudain un document et démarra la voiture. Shaw consulta le document. Un ordre de mission officiel émanant du quartier général de l'USMC. Élisa Foley était sommée de suivre sans délai le porteur du dit ordre de mission. Le nom du porteur figurait sur le document.
— Capitaine May Judsen ?
— Je sais que tu l'aimes bien, fit Root d'un ton lascif.
Shaw leva les yeux au ciel.
— Aty, où se trouve Jonathan Foley ?
— À son agence.
— On passe le voir ? demanda Root.
— Non, on va chercher Brown.
— Dommage, marmonna la jeune femme en accélérant soudain. Tu me guides ?
— Ouais.
.
Le 4x4 de location apparut en premier en bout de piste. Il était difficile de rouler plus loin. Root arrêta leur SUV et ouvrit la portière. Shaw sortit, son bodygard au poing.
L'air était saturé d'humidité. Sa chemise collait à sa peau. Le ciel était invisible, l'eau omniprésente. Verte, comme l'était la lumière qui iltrait à travers les frondaisons. Shaw pensa au Brésil. Mais le biotope était différent. Le marais, comme l'appelaient Élisa et son ami Ryan, lui rappelait beaucoup plus la Louisiane. Tous les Marines passaient un jour ou l'autre par la Louisiane. Par ses bayous. La faune et la flore y étaient moins traître qu'au Brésil, mais les terrains se valaient question dangerosité. Pour une fille de l'océan, des vagues et du vent, Brown avait trouvé à quelques lieux de chez elle, le lieu idéal pour se dépayser.
Root lui montra le sentier qui partait derrière le 4x4. Elles avancèrent, prudentes, les sens en alerte, mais sans trop se dissimuler. D'après la carte que leur avait remis Ryan Philips, il n'y avait pas d'autre accès au chalet. Elles n'avaient pas vu d'autre véhicule que celui de Brown, pas décelé de traces de pas suspects, récents ou pas.
Le chalet n'avait rien de luxueux, ni de très moderne. Pas d'électricité. Pas de réseaux, ni de groupe électrogène. L'eau se prenait au puits. Le couvercle avait été retiré et un seau, accroché à corde était posé à côté de la margelle. Le toit en tôle était vert de mousse et de lichen. Mais un volet avait été changé, des planches sous la véranda aussi. Philips entretenait son bien.
.
Jonathan se leva, l'invitant à être sage. Il voulait changer l'angle de prise de vus de l'une des caméras. Lisa l'observait. Les pupilles dilatées. Il avait forcé la dose et prévu des réserves. Il arrêta soudain son mouvement. Il tendit l'oreille. La marais était bruyant. Habituellement.
Il arracha sa cagoule et enfila à la hâte son pantalon.
— Attends-moi.
Élisa approuva, le regard niais et voilé.
Il se glissa dans la salle commune. Se colla au mur et regarda par la fenêtre. La femme à la Wrangler rouge de Montréal. Il se baissa et marcha en canard jusqu'à la table où il avait posé son fusil. Les eaux du marais étaient infestées de crocodiles, se déplacer en canot sans armes était imprudent.
Il n'avait pas réussi à percer l'identité de la femme. Il s'en moquait. Avec ou sans identité, elle finirait dans l'estomac d'un crocodile. Il se dissimula derrière un fauteuil. Il la descendrait quand elle pousserait la porte. La balle passerait sans mal à travers le panneau de bois.
La tête de la femme apparut brièvement à la fenêtre. Il entendit les planches craquer sous ses pas. Il se releva et plaça en position de tir. Sans appréhension. Elle n'était pas la première femme qu'il tuerait. Ni la dernière.
La poignée tourna. Son doigt caressa la détente.
Un cri, un bruit de pas précipité. La porte explosa. Des jurons retentirent.
Elle n'était pas seule.
Jonathan tourna les talons. Si cette femme était venue avec quelqu'un cela ne pouvait être qu'avec l'un de ceux qu'il avait vus à Montréal. L'un des Russes, l'un des policiers, ou la petite femme dont il n'avait pas trouvé l'identité.
Descendre Lisa avant de partir ?
Pas le temps.
Il attrapa son sac et se précipita sur la fenêtre qui donnait à l'arrière. Ryan et son goût immodéré des ouvertures venait de lui sauver la vie.
Il disparaîtrait.
Ils ne le retrouveraient jamais dans le marais et ensuite, il se mettrait au vert. Son mystérieux ami lui avait donné des tas de conseils pour devenir un fantôme.
.
Shaw avait aperçu l'homme alors qu'il s'apprêtait à tirer. Elle avait foncé. Fauché Root. Senti la souffle des balles passer à quelques millimètres au-dessus d'elle.
— Sameen, tu es cœur et tu sais comme j'apprécie tes étreintes, mais je te préfère quand même plus douce, murmura Root coincée sous le corps de Shaw.
— T'as failli te faire descendre, maugréa Shaw.
— Mais tu étais là.
Shaw se releva. Root l'imita en se massant une épaule.
— C'était qui ?
— Son connard de mari.
— Oh.
— Ouais, oh. Je passe par-derrière fais attention à toi.
Root la retint.
— Non, Sam. On reste ensemble.
— Il va se barrer.
— On le rattrapera.
Échange de regards. Shaw se pinça les lèvres.
— Okay.
Root redoutait ce qu'elles allaient trouver à l'intérieur du chalet. Elle ne laisserait pas Shaw affronter le pire sans elle.
Elles investirent le chalet façon commando. Shaw menait l'opération, donnait les ordres. La pièce était vide. Elles remarquèrent la fenêtre ouverte. La porte fermée. Shaw reprit la direction des opérations. Elle ouvrit la porte et Root fut la première à voir ce qu'il y avait à l'intérieur. Elle se redressa. Les bras ballants. Shaw la bouscula et se figea.
Root revoyait le camion, la cage. Gabriel Hayward. L'amour tordu que lui vouait Jeremy Lambert.
Shaw se noyait dans les réminiscences de ses simulations, dans la vision de Root suspendue aux grilles de la cage à Chihuahua.
— Non, non, non, non, marmonnait-elle.
Elle aperçut les caméras et la rage la submergea.
Root expira très lentement.
Shaw se lança.
Au même moment, Root referma sa main autour de son poignet et Brown l'appela :
— Capitaine ?
La jeune femme se redressa maladroitement, s'assit sur son séant et secoua la tête.
— Vous êtes venues aussi ?
Elle fronça les sourcils.
— Vous êtes habillée.
Brown ne l'était pas. Et elle n'articulait pas bien ses mots. Quelques fussent les efforts qu'elle fît pour se faire comprendre, un bâillon-boule l'empêchait d'articuler clairement ses mots
Shaw se croyait plongée dans un mauvais trip. L'officier portait un collier de chien combat autour du cou, son pubis avait été artistiquement rasé, elle portait des hématomes et la cravache qui gisait au pied du lit avait laissé de vilaines marques sur sa poitrine et ses cuisses. Shaw n'osait imaginer son dos.
— Elle est sous l'emprise de la drogue, constata Root.
— Je vais le descendre, crachat Shaw.
— Non, tu restes avec elle. Vous êtes soldats toutes les deux, vous êtes officiers, vous avez traversé les mêmes épreuves. Elle a besoin de toi. Je me charge de Jonathan Foley.
Root embrassa Shaw sur la joue.
— Depuis le temps que j'attends ça.
— Ne le rate pas.
— Tu peux me faire confiance.
Elle dévisagea Shaw. Inquiète.
— Sam, ça ira ? Tu t'en sortiras toute seule ?
Shaw le prendrait peut-être mal, mais tant pis.
Shaw ne le prit pas mal :
— Ouais.
— Je t'aime, Sameen.
Drôle de moment pour lui faire cette déclaration, pensa Shaw.
— Repasse à la voiture prendre un fusil, conseilla-t-elle à Root.
— Mmm, j'ai besoin de la carte aussi. On a pas trouvé sa voiture, il a dû venir par voie d'eau.
Elle se tourna vers Brown.
— Élisa vous savez où se trouve le canot de Ryan ?
— Oui, je l'ai amarré à dix heures quand vous vous tenez devant la porte du chalet. On part en promenade ?
— Vous restez avec Sam. Elle va s'occuper de vous.
Brown tourna la tête vers Shaw et lui adressa un sourire extatique. Pour le peu qu'on pouvait interpréter un sourire sous le bâillon.
Root posa la main sur l'épaule de Shaw et tourna les talons.
Shaw éteignit d'abord les caméras. Elle les détruirait plus tard. Brown ne la quittait pas du regard.
Shaw vint s'asseoir sur le lit. Elle ne détecta pas de trace de piqûres. Elle attrapa la bouteille sur la table de chevet. Elle l'ouvrit et la sentit. Elle s'apprêtait à en boire quand Brown l'arrêta.
— C'est pour moi.
— …
— Je suis plus docile et plus détendue quand je bois ça.
GHB, en conclut Shaw.
— Vous voulez que j'en boive ? demanda Brown.
La bile inonda la bouche de Shaw. Elle ravala un haut-le-cœur.
— Vous savez qui je suis ?
— Oui.
— Qui ?
— Le capitaine Shaw.
— Et vous pensez vraiment que je veux vous faire boire ça ?
La jeune femme se troubla et ses mains se crispèrent sur les draps.
— Élisa... dit doucement Shaw.
Shaw toucha la boule de son bâillon.
— Je peux vous retirer ça ?
Hochement de tête.
Shaw libéra Brown de son bâillon. L'officier se détendit la mâchoire et gémit de douleur. Shaw attendit un instant, puis elle lui retira le collier. Il dévoila de profondes meurtrissures et des hématomes importants. Jonathan Foley avait tiré dessus et les pointes du colliers avaient entamé la chair. Brown saignait à plusieurs endroits.
— Merci, murmura Brown.
Shaw attrapa le drap et couvrit sa nudité.
— Brown, l'appela Shaw.
Élisa leva les yeux sur elle. Shaw vrilla son regard dans le sien.
— Vous avez tout réussi, Brown, lui dit Shaw. Votre stage, votre épreuve, ici. Un parcours sans faute. Admirable. Il n'a pas accepté et il vous a droguée.
Les larmes se mirent à couler sur le visage du jeune officier meurtrie.
Brown ne se sentait pas dans son état normal, elle se trouvait sous l'emprise de l'alcool et du GHB, elle avait du mal à rassembler ses idées et à penser avec cohérence, mais la présence de Shaw, ses paroles, l'affection et la tristesse qu'elle lisait dans ses yeux, la colère qui attendait d'exploser, la ramenèrent sur terre.
Les jours qu'elle venait de vivre l'avaient replongée dans les affres de ses simulations. Dégoût, découragement, sentiments d'impuissance. Haine de soi.
Shaw lui passa la main dans les cheveux. Brown se déplaça sur le lit et posa la tête sur sa cuisse. Elle entoura Shaw de ses bras et s'abandonna à sa détresse.
Et au soulagement.
Shaw était venue. Jonathan était parti. Le cauchemar était fini.
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