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Chapitre XXVI
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Maria laissa tomber sa tête en arrière. Son cou émit un craquement douloureux. Elle grimaça et tourna lentement la tête de droite de gauche pour se détendre les cervicales. Elle croisa ensuite ses mains derrière sa nuque, sans tirer dessus, écarta les coudes au maximum et s'étira en fermant les yeux. Elle inspira, décroisa ses mains et expira longuement en les reposant sur ses cuisses.
Sameen ne l'avait pas rappelé.
Si elle était revenue aux États-Unis en plein milieu d'une mission, si elle se trouvait en Floride, si elle cherchait à rencontrer un ami d'Élisa, c'était qu'Élisa courrait un danger.
Grave.
Le jeune officier ne l'avait pas recontactée depuis qu'elle avait quitté Laval. Sameen, Élisa... Les officiers de l'USMC étaient-ils tous forgés dans le même acier pour ainsi faire fi des sentiments et des inquiétudes de leurs proches ?
Maria s'était connectée au site de l'USMC, elle y avait trouvé les mêmes informations que Jonathan Foley : l'accession d'Élisa au grade de capitaine, les nouvelles décorations pour elle, à titre personnel, et pour la compagnie qu'elle avait commandée au Niger. Élisa avait donc réussi son stage. Si Shaw la cherchait en Floride, c'était que le jeune officier s'y était rendue ensuite.
Pour mettre fin à son mariage.
Du moins, Maria l'espérait.
Qu'avait-il pu lui arriver ?
Elle avait depuis longtemps constitué un dossier sur Jonathan Foley. Seule. Elle n'y avait rien consigné de remarquable. L'homme ne possédait pas de casier judiciaire et rien ne laissait soupçonner, dans son parcours scolaire, professionnel ou personnel qu'il souffrait de perversion. Mais peut-être n'avait-elle pas « tapé » au bon endroit.
Ryan Philips.
Maria réfléchit cinq secondes. Elle s'empara de son téléphone fit une recherche de numéro. Il était vingt heure quarante-cinq. Il serait chez lui.
Quatre sonneries. Une voix de femme :
— Allo ?
— Bonsoir, pourrais-je parler à monsieur Philips, s'il vous plaît ?
— De la part de qui ?
Rapide réflexion :
— Maître Alvarez.
— Euh, je vais le chercher.
Appel, discussions étouffées que Maria n'avait pas de mal à imaginer. Puis une voix d'homme. Agréable.
— Ryan Philips à l'appareil.
— Monsieur Philips, je vous prie de m'excuser de vous déranger, je suis juriste...
Histoire de ne pas trop mentir.
— … et je représente Élisa B... Foley, se reprit-elle.
Silence au bout de la ligne.
— Contre son mari, compléta Maria.
— Ah, se félicita son interlocuteur. Elle s'est enfin décidée ?
— Décidée à quoi ?
— À divorcer.
— Disons qu'elle y pense.
— Je l'ai vue la semaine dernière, elle ne m'a rien dit.
— Peut-être avait-elle d'autres priorités et ne voulait-elle pas vous ennuyer avec ses affaires personnelles ?
— Oui, ce serait bien son genre. En quoi puis-je vous être utile ?
— Madame Foley m'a dit que vous l'aviez mise en garde contre Jonathan Foley. Pourquoi ?
— C'est un ami. Un ami d'enfance, mais avec les femmes... Il ne se conduit pas bien avec les femmes.
— Racontez-moi.
— Non, pas au téléphone. Je veux bien vous raconter tout ce que je sais, mais pas au téléphone.
— Vous seriez prêt à me rencontrer ?
— Oui.
— Demain matin ?
— Oui.
— Quel est l'aéroport le plus proche ?
— Jascksonville.
— Je vous préviens quand j'arrive.
— Appelez-moi quand vous avez vos billets, je viendrai vous chercher à l'aéroport.
— Merci, c'est aimable à vous.
— J'aime beaucoup Élisa.
— Je vous appelle dès que j'ai mon billet.
— N'hésitez pas à m'appeler tard ou envoyez-moi un message.
— D'accord, merci, monsieur Philips.
Ryan raccrocha.
— Hell veut divorcer ? demanda Rose.
— Ouais.
— J'ai toujours détesté Jon, annonça abruptement la jeune femme.
— Tu es sortie avec lui au collège
— C'est depuis ce moment que je le déteste. Quand je pense que je t'avais largué pour lui... Pour ce salaud, cracha-t-elle avec mépris.
— …
— Une histoire de fille, Ryan. Ça n'a pas duré longtemps de toute façon. Mais ça a assez duré pour que je l'évite ensuite comme la peste.
— Tu ne faisais pas vraiment partie de notre groupe.
— Non, le surf ne m'intéressait pas, et Hell n'était pas assez minette pour que je sympathise avec elle. En plus, elle n'avait adhéré à aucun club en vue, pas même au Alfa Mu Tetha.
— Elle ne s'est jamais beaucoup mise en scène, grimaça-t-il.
— Contrairement à moi ? C'est ça que tu veux dire ?
— Avoue que tu aimais jouer à la star.
— J'avoue. C'est bien ce qui m'a sauvée avec Jon. Être l'une des filles les plus populaires du collège, être très bien entourée, et briller dans tout un tas de domaine, m'a gardée de son influence.
— Mais pourquoi ?
— Laisse tomber, Ryan. Ce n'est pas un bon souvenir. Et puis, j'aimais beaucoup Drew.
Ryan n'insista pas. Drew Barnett s'était noyée. D'abord dans l'alcool, ensuite dans l'océan. Peu après sa rupture avec Jonathan. Elle n'avait pas supporté qu'il l'abandonnât après deux ans de relations amoureuses. Rose et Drew avaient appartenu à la même bande de filles, elles étaient toutes deux membres des équipes de natation de Saint Joseph, toutes les deux, alternativement, reines du bal de fin d'année, chaque année. Mais autant Rose était une tombeuse et passait d'un garçon à un autre, autant Drew était fidèle dans ses amours. Ryan lui avait connu très peu d'amoureux au collège et au lycée. Drew s'était montrée plus sage encore que ne l'avait été Élisa.
— Elle ne voyait plus personne, continua Rose. Nous étions assez restés proches après le lycée, je ne vivais plus ici, mais on s'écrivait et on se téléphonait presque tous les jours. Quand elle m'a annoncé qu'elle sortait avec Jon, j'en suis restée coite. Je ne savais pas trop quoi lui dire. Malgré les années, j'en gardais un très mauvais souvenir. Elle était amoureuse. Elle préparait son bachelor de littérature anglaise, elle rêvait d'enseigner la littérature anglaise au lycée. Et puis, peu à peu, ses appels se sont espacés et elle écourtait nos conversations quand je lui téléphonais. C'était gênant. Nous nous sommes éloignées l'une de l'autre et on a fini pas ne plus avoir de contacts. Dix ans d'amitié ont ainsi pris fin. Parce qu'elle sortait avec Jonathan.
Ryan ne protesta pas. Il aurait tout à fait pu tenir ce genre discours en parlant d'Élisa.
— C'est Janet qui m'a appris sa mort, continua la jeune femme. Noyée. Drew nageait très bien. C'est impossible qu'elle se soit noyée.
— Elle était ivre.
— Elle ne buvait pas. Même jeune, quand on se faisait des soirées bitures entre copines, elle ne buvait pas. Au lycée, c'était toujours elle qui conduisait à cause de cela. Et elle nous servait de couverture. Drew avait une haute idée de sa condition physique. Elle a gagné plusieurs championnats de natation et elle visait des sélections internationales.
— Il suffit d'une fois, dit Ryan sans beaucoup de conviction.
— Tu n'es pas venue à son enterrement, Ryan. C'était horrible et j'ai découvert qu'elle ne voyait plus personne depuis qu'elle était avec Jon. Il n'était même pas là.
— C'était un peu normal.
— Oui, c'est vrai, reconnut Rose. N'empêche.
Ils méditèrent un instant en silence.
— Rose, quand tu tu dis que Drew nageait bien et qu'elle ne buvait pas... Tu ne veux pas insinuer que...
— Franchement ? J'y ai pensé. Drew m'avait appelée quelques heures avant que Janet ne m'apprenne sa mort. Elle m'avait laissé un message confus. Elle voulait me parler de Jon. Elle disait qu'elle s'était trompée. Elle devait me rappeler, mais elle est morte avant.
— Tu portes une grave accusation.
— Tu es le seul à qui j'en ai parlé. D'ailleurs, tu ne m'as pas dit pourquoi Hell voulait-elle les clefs de ton chalet ?
— Elle m'a dit qu'elle avait besoin de se poser et d'être seule.
— Elle est partie depuis une semaine.
— Elle m'avait dit qu'elle ne savait pas quand elle reviendrait et qu'elle déposerait les clefs dans la boîte aux lettres.
— Tu as vu Jon dernièrement ?
— On ne se voit plus.
— À cause d'Hell ?
— Oui.
— Tu l'aimes beaucoup.
— C'est une amie, Rose. La meilleure amie que je n'ai jamais eue.
— Elle n'a pas toujours été qu'une amie.
— À part en première année de collège, si.
— Mais vous avez couché ensemble, non ?
— Oui, c'est vrai, mais ça n'a rien changé.
— Quand je pense qu'elle est officier...
— Et ?
— Elle a signé avec l'USMC après le lycée. Comme soldat de rang. Je me suis renseignée, c'est difficile pour un homme de rang d'intégrer le corps des officiers. C'est une athlète, mais les compétences physiques ne suffisent pas. Surtout si on veut devenir officier.
— C'est une perfectionniste et une bosseuse, elle a toujours été comme ça.
— N'empêche, je suis admirative.
— C'est une super fille.
— Elle a trente-trois ans.
— C'est une super fille quand même.
— Pas moi ?
— Je ne suis pas amoureux d'Hell, Rose.
La jeune femme rit.
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Maria se traita de gourde. Elle était fatiguée, elle avait du travail par-dessus la tête, elle s'inquiétait pour Élisa, Alma requérait son attention, Genrika aussi, et elle ne trouvait pas de meilleure idée que de promettre à un homme qu'elle ne connaissait pas de venir le voir en Floride dès le lendemain. Elle était folle. Elle se frotta les yeux. La soirée allait lui paraître très longue. Elle se souvint soudain qu'elle devait réserver un vol pour elle ne savait exactement où.
Son imprimante se mit en marche. Elle se leva, curieuse. Elle prit la feuille dans le panier. Un billet électronique. Trois billets électroniques. Un à son nom, un au nom de Lionel Fusco et un au nom d'Anne-Margaret Edwards. Elle jeta un regard suspicieux à son ordinateur. Son téléphone vibra sur la table. Un message. Numéro masqué :
— Je me suis permise de vous réservez des places.
Maria tergiversa. Discuter, ne pas discuter ? Demander des nouvelles ? Ne pas en demander ?
— Élisa est avec Sameen. Et j'ai monté un dossier sur Jonathan Foley si cela vous intéresse.
Maria se décida à communiquer.
— À charge ?
— Non. Je vous l'envoie, vous verrez par vous même.
— Vous pensez que c'est une bonne idée que j'aille là-bas ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Pour faire votre métier, madame la juge.
— C'est pour cela, le billet pour le lieutenant Fusco ?
— Oui. J'ai étendu sa juridiction à la Floride.
— Mmm.
Le pouvoir dont disposait Athéna mettait parfois Maria mal à l'aise.
— Il pourra ouvrir une enquête, poursuivit l'IA.
— Une enquête ? Pourquoi ?
— On ne sait jamais ce que vous pourriez découvrir, madame la juge.
— Et pourquoi pas un billet pour Alma ?
— Il se peut qu'elle soit trop jeune pour entendre certaines conversations. Anne-Margaret est encore à un âge où le comportement de ses proches l'emporte sur leurs paroles. Alma peut se passer de vous quelques jours, et il me semble judicieux de ne pas imposer Anne-Margaret à Genrika. Elisabeth Sanders peut gérer l'enfant, mais Genrika s'en sentira responsable.
Les connaissances de l'IA n'avaient pas de limites. La jeune juge n'avait pas grand-chose à redire sinon :
— Merci.
— Je vous en prie.
Maria éteignit son téléphone. Il ne lui restait plus qu'à préparer sa valise. À prévenir Alma et Genrika qu'elle partait, Lionel qu'il l'accompagnait. Et à comprendre ce qu'Athéna avait comme idée derrière la tête.
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Athéna avait entendu la conversation entre Ryan Philips et Rose Ambers. La jeune femme soupçonnait, sans vraiment oser formuler une accusation ferme, Jonathan Foley du meurtre de Drew Barnett. Pas parce qu'elle avait aimé la jeune femme et qu'elle n'avait pas accepté sa mort. Elle étayait ses soupçons d'argument tout à fait recevables.
Calculs.
Résultats : 76,98 % de probabilités pour que les soupçons de la jeune femme fussent fondés.
Jonathan Foley avait commis une erreur. Les données le localisaient à son agence quand il avait mis en route ses caméras. Des caméras équipées d'un système de transfert immédiat. Il n'y avait pas de réseau là où ils se trouvaient, mais Athéna n'en avait pas eu besoin pour se connecter aux caméras. Des caméras perfectionnées, capables d'utiliser des liaisons satellites.
Elle avait découvert le capitaine Brown entravée sur un lit. Elle avait identifié la voix de Jonathan Foley. La déformation qu'il donnait à sa voix ne l'avait pas trompée. Root et Sameen se trouvaient dans l'avion. Il leur restait quatre heures de vol. Elle ne les avaient pas prévenues. Sameen s'inquiétait pour Élisa, et Athéna avait évalué un état émotionnel critique. Root rêvait depuis des mois de « s'occuper » de Jonathan Foley. La scène qui se jouait sous les yeux d'Athéna, si Root en prenait connaissance, n'eût fait qu'augmenter sa détermination. Athéna redoutait ses vendetta personnelle. Une fois lancée, Root devenait incontrôlable, dangereuse et cruelle. Froide et inhumaine.
De plus, si Jonathan Foley avait commis une erreur, Athéna s'était retrouvée dans l'incapacité de déterminer sa localisation réelle. Il avait dû rejoindre Élisa dans le marais. D'après le décor, le couple se trouvait, selon toutes probabilités, dans le chalet appartenant à Ryan Philips. Un chalet dont elle n'avait trouvé aucune trace administrative. La présence virtuelle de Jonathan Foley au bureau de son agence immobilière à Saint-Augustine ne signifiait qu'une chose : Samaritain le protégeait. Root et Sameen le découvrirait bien assez tôt.
Jonathan Foley était un pervers. Et un assassin.
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Athéna avait perdu le contact avec Shaw au moment où celle-ci avait éteint les caméras. Éteint, pas détruit. Shaw n'avait pas glissé. Athéna avait évalué qu'elle avait pu être sa réaction quand elle avait découvert Élisa. De nombreuses hypothèses s'étaient présentées à son esprit. Elle n'en avait rejeté aucune. Brown était attachée, elle avait été battue, violée, droguée, soûlée, manipulée, torturée. Une situation qui pouvait aussi bien rappeler ce qu'avait vécu Shaw durant sa détention, ce qu'elle avait subi ou ce qu'elle avait fait subir à d'autres au cours de ses simulations, que ce qu'avaient vécu les victimes de Gabriel Hayward. Ce qu'avait vécu Root. Tout était réuni pour que Shaw cédât à la rage.
Elle n'y céderait pas.
Les probabilités pour qu'elle y cédât s'élevaient à 16, 73 %.
Shaw avait appris à maîtriser ses émotions, à les combattre quand elles menaçaient de l'engloutir dans une vague de violence. Mais plus important, Shaw se trouvait avec Élisa Brown. Elle aimait la jeune femme et elle se sentait responsable d'elle. Shaw prendrait sur elle et se focaliserait sur les besoins du jeune officier. Shaw n'accepterait jamais qu'Élisa se sentît coupable ou minable, elle ferait tout pour remettre l'officier sur pied. Shaw l'estimait. Dans son esprit, Élisa ne pouvait pas se juger autrement qu'elle-même la jugeait. Sameen ne faisait pas preuve de beaucoup d'empathie envers les autres, mais ses affections étaient profondes, sincères et inébranlables. Pour la convaincre de rester auprès d'Élisa, alors que Shaw s'apprêtait à traquer Jonathan Foley, Root avait invoqué le statut de soldat et d'officier des deux jeunes femmes.
Root... pensa l'IA avec tendresse et fierté.
Shaw avait été un excellent officier. Aussi étrange que cela avait pu paraître, elle avait pris soin de ses hommes quand ils se trouvaient sous son commandement. Elle avait toujours su leur inspirer confiance, leur insuffler du courage, les relever quand ils tombaient. Elle détestait ce rôle, mais elle l'assumait avec rigueur et efficacité. Khatareh Deghati avait accumulé les faux-pas et les erreurs avec sa fille, elle avait vécu dans le déni, mais elle avait bien jugé Sameen sur ce point :
— Tu n'aimes pas la compagnie des autres, lui avait dit Khatareh alors que Shaw venait de lui déclarer qu'elle était sociopathe et que Khatareh l'avait contredite. Du moins, ceux que tu n'as pas choisis.
Elle apporterait à Élisa tout ce dont la jeune femme avait besoin : affection, tendresse, assurance, estime, amitié, compassion, compréhension, force, énergie.
Affection et tendresse, répéta pour elle Athéna.
Deux adjectifs qui s'étaient toujours si peu accordés à Shaw.
La jeune femme n'avait pas foncièrement changé. Elle avait appris à surmonter ses peurs, ses appréhensions. Elle ne ressentirait jamais le monde exactement comme les autres le ressentaient, mais elle avait accepté de lâcher prise, dans certaines circonstances, et selon ces mêmes circonstances, elle ne bridait plus ses sentiments.
Elle avait beaucoup souffert pour en arriver à ce résultat. Elle avait aussi rencontré Root, elle l'avait laissée pénétrer dans son monde. Après Root, il y avait eu John Reese, Genrika Zhirova puis, Élisa Brown, Maria Alvarez et Alma. Lionel était le seul envers qui les sentiments de Shaw n'avait pas changé. Ils s'étaient toujours bien entendu et le policier avait toujours su interagir avec elle. Il avait parfois regretté son manque de chaleur, mais il n'avait jamais douté d'elle. Shaw était la seule parmi ses anciens agents à n'avoir jamais douté de lui. À ne l'avoir jamais méprisé.
Shaw n'aurait jamais gardé Anne-Margaret sans eux. Elle n'aurait jamais su être capable d'aimer comme elle imaginait qu'une mère devait aimer son enfant. Maria lui avait inconsciemment servi de caution. Avant que Shaw ne jugeât, après mûre réflexion, que la jeune juge était une mère exemplaire à ses yeux, Shaw l'avait inconsciemment identifiée ainsi. Parce qu'Alma avait conquis son cœur et son esprit. Parce que sans le vouloir, Shaw aimait Alma. Autant que Genrika. Autant qu'Anne-Margaret. Ce qui expliquait aussi, pourquoi elle n'éprouvait aucun remord à confier sa fille à Maria. Shaw ne différenciait pas les sentiments qu'elle éprouvait envers Anne-Margaret, Alma ou Genrika. Juliette Pomerleau lui avait fait bonne impression. Athéna estimait que si Shaw la connaissait mieux, elle la rangeait sur le même plan que les trois autres enfants.
Shaw évitait de s'attarder sur les sentiments qu'elle éprouvait parce qu'elle n'arrivait pas à les différencier. Root éveillait son désir, Maria était spéciale, elle se sentait responsable de Brown, elle n'imaginait pas sa vie sans Lionel, elle aimait beaucoup John, tout comme Anna, mais elle ne voyait pas ce qui les différenciait réellement les uns des autres. Elle préférait ne pas y penser. Du moins, Athéna le supposait.
Donc, malgré son impossibilité de rentrer en contact avec elle, l'IA ne s'était pas inquiétée. Ni à propos de Shaw ni à propos de Brown.
Root lui avait posé un tout autre problème.
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La jeune femme avait suivi le prudent conseil de Shaw. Elle était repassée à leur voiture et elle avait récupéré un HK MP7. Une petite attention d'Athéna. Root aimait les lignes épurées et futuristes des Herstals, mais en version pistolet-mitrailleur, elle regrettait la crosse très courte. Le MP7 possédait une crosse arrière télescopique qui permettait des tirs au coup par coup très précis.
Elle avait ensuite trouvé le canot de Ryan Philips et elle s'était lancée à la poursuite de Jonathan Foley. Athéna jouait au GPS. Elle avait calculé les différents endroits où l'homme avait probablement abandonné sa voiture. Elle avait transmis les données à la jeune femme et l'avait laissée libre de décider où elle dirigerait sa barque. L'intuition était une qualité humaine qu'Athéna ne possédait pas. Shaw était instinctive, Root intuitive. Deux qualités qui se valaient, pratiquement semblables. Plus physique chez Shaw, plus intellectuelle chez Root. Une analyse très précise des paramètres et des données opérés par le subconscient. Athéna ne croyait pas en l'existence d'un sixième sens de ce type, et ce que les humains appelaient instinct chez l'animal était un mode de réflexion dont ils n'avaient simplement aucune idée. Les animaux n'exprimaient pas leur mode de pensée. Ni par des mots ni par des formules mathématiques, ce qui ne prouvait pas qu'ils en étaient dénués.
L'instinct et l'intuition s'apparentaient à des opérations de calculs de hautes performances.
Root non seulement évalua correctement le choix de Jonathan Foley, mais elle emprunta un trajet qui lui permit de rattraper son retard sur lui. Par contre, elle n'évita pas ses coups de feu.
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Il avait entendu le moteur du canot. Ryan n'était pas le seul à posséder un chalet dans le marais. Le canot pouvait appartenir à n'importe qui. Où à l'un des intrus qui avaient interrompu ses adieux à Lisa. Il fila dans un recoin de la berge, engagea sa barque sous les frondaisons d'un arbre. Coupa le petit moteur. Il s'accroupit au fond du canot. Fusil à l'épaule.
Le bruit se rapprocha. Le moteur baissa soudain de régime. Point mort.
Root tendit l'oreille et plissa des yeux. Elle était seule. Le canot fila sur sa lancée en silence. Une tache métallique attira son regard. Elle plongea en avant. Une détonation déchira l'air. Elle se contorsionna pour atteindre le moteur et repassa la marche avant. Foley avait explosé la porte du chalet, il n'aurait aucun mal à percer la coque en plastique de son canot. Nouvelle détonation.
Root grimaça.
Elle arma son MP7 et arrosa au hasard en relevant la tête. À la recherche d'un abri. D'un endroit où accoster. Pour relancer la chasse. Pour ne plus être la proie.
Le canot avançait désespérément lentement. Elle allait...
La détonation lui fit mal. Aux oreilles. Aux côtes. Root jura. Vulgairement. Elle donna un brusque coup à la barre du moteur. Le canot obliqua brusquement vers la berge à l'abri du tronc immergé d'un arbre imposant. Foley n'avait pas bougé. Il n'avait plus d'angle de tir. L'avant du canot tapa. Root coupa le moteur.
Elle porta la main sur ses côtes. Grogna. Ne regarda pas.
— Root, tu vas bien ?
— Oui.
— Root ?
La jeune femme regarda. Du sang tachait son chemisier. Elle le souleva.
— Root, la relança Athéna.
— Une éraflure.
Comment Athéna pouvait-elle vérifier ?
— Ne dis rien à Sameen.
— Je ne suis pas contact avec elle.
— Ne lui dis rien quand tu le seras. Ni après.
— Tu sais qu'elle est médecin et qu'elle...
Un millième de seconde d'hésitation.
— … possède un accès illimité à ton corps.
— J'aime bien comme tu présentes ça, sourit malicieusement Root. Mais Sameen ne me touchera pas si je m'y oppose.
— Elle aura des soupçons.
— Mmm. Je verrais ça avec elle plus tard.
— Comment ça présente ?
— Je m'en suis sortie au campement mebêngôkre, et Jonathan Foley est tout seul.
— Sois prudente.
— Je suis toujours prudente.
— Malheureusement, non.
— Ne t'inquiète pas.
Root avait quitté le canot. Elle n'était pas équipée pour une chasse à l'homme dans les bois. Un pantalon de toile noir léger, une chemise en lin grise à manches longues et une paire de chaussure de bowling en cuir noir et rouge. Une tenue de ville, décontractée. Root eut mieux fait de ne pas se changer dans le jet qui les avait conduites à Francfort. Elle n'eût pas gardé la veste, mais le pantalon de chasse, la chemise et les Rangers eussent été les bienvenues. Tout comme un holster. Root méritait parfois d'écouter Shaw un peu mieux qu'elle ne l'écoutait. De peur de l'égarer, elle abandonna le Glock dans le canot et priait, soit de descendre Foley rapidement, soit de ne pas perdre son chargeur de rechange, ce qui n'était pas gagné.
Le terrain était spongieux. Parfois inondé. Root roula son pantalon sur ses genoux. Elle contournerait la dernière position de Foley.
Si seulement, il commettait une faute. Si seulement, il repartait en canot. Il ferait une cible parfaite. Mais s'il n'était pas stupide, il abandonnerait le canot et rejoindrait sa voiture à pied. Root pouvait l'y attendre, mais elle n'avait pas la certitude de trouver le véhicule là où elle pensait qu'il était.
Athéna n'était pas la seule à avoir déduit que Samaritain protégeait Jonathan Foley. L'homme avait trompé Athéna quant à sa localisation. Il exerçait la profession d'agent immobilier, et ses connaissances en informatique n'excédaient pas celle d'un citoyen lambda. Elle analyserait plus tard les motivations de l'IA. À chaud, elle y voyait son pitoyable désir de vengeance, sa volonté de détruire tout ce qui appartenait à l'entourage d'Athéna, de Shaw et d'elle-même.
De Shaw.
Une suite de la cabale que Samaritain avait montée contre la jeune femme.
Élisa Brown était liée à Maria, elle avait contribué à la condamnation de Jeremy Lambert et elle avait poursuivi les intérêts de Samaritain au Mexique, mais, avant tout autre chose, elle avait été prisonnière de Samaritain, elle avait subi des simulations, elle s'était échappée de ses geôles, elle était officier de Marines. Sans en préciser plus, ce profil correspondait point par point à celui de Shaw. Samaritain n'avait pas dû mettre beaucoup de temps à en déduire que Shaw prendrait soin d'Élisa Brown, qu'à travers l'une, il atteindrait l'autre. Root n'avait pas encore déterminé ce qui avait prévalu dans la tentative d'enlèvement de Genrika. La vengeance ou la possibilité de s'approprier la jeune fille ? Elle n'en avait pas discuté avec Shaw. Shaw n'avait pas commenté. Root n'avait pas engagé la conversation.
Si Jonathan Foley atteignait sa voiture, s'il s'enfuyait à bord, elles ne le retrouveraient jamais. Samaritain avait perdu beaucoup de pouvoir, mais il en conservait suffisamment faire disparaître un agent dont il désirait conserver l'anonymat. Malgré tous leurs efforts Root et Athéna n'avaient jamais réussi à localiser John Greer.
Son pied glissa, elle s'étala dans la boue. Dans l'eau. Et se fit un mal de chien. Elle jura contre ses chaussures. Mais Jonathan Foley n'était peut-être pas mieux équipé qu'elle et elle se rasséréna.
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Jonathan Foley avait eu la présence d'esprit de prendre ses chaussures avec lui, mais pas ses chaussettes, ni une chemise. Des tennis. Qu'il avait échangées contre ses chaussures de ville laissées dans sa voiture. Des tennis pour prendre le canot, et marcher sur une faible distance. Pas pour patauger dans le marais. Un marais infesté de moustiques. Ces saletés lui suçaient le sang, tout son torse le démangeait. Il suait, de peur, et les moustiques s'en donnaient à cœur joie.
Il se maudissait d'avoir raté sa cible. Par deux fois. Il avait troué la coque, elle était réapparue juste après et il l'avait à nouveau manquée. Ensuite, elle avait disparu, elle et son canot. Pourquoi n'avait-il pas coulé ce satané canot ? Il savait très bien pourquoi. Pour ne pas éveiller les soupçons. Ryan n'avait aucune raison de couler son propre canot.
Et maintenant ?
Il n'avait pas bougé depuis que la femme à la Wrangler lui avait échappé. Il n'arrivait pas à se décider : tenter de rejoindre sa voiture par voie de terre ? Reprendre le canot ? Attendre ?
Il avait rechargé son arme. Il se tenait l'oreille aux aguets. Mais il n'entendait rien. Et si cette femme était aussi officier ? Et si elle avait, elle aussi, suivi des stages commando ? Et si c'était un genre de Rambo au féminin qui se planquait sous terre, qui se fondait dans les bois, qui élaborait des pièges mortels, qui tombait du ciel sur ses ennemis pour leur trancher la gorge avec un couteau de combat à lame crantée ?
Lisa revenait de stage. Elle était tellement fière de sa réussite. De son uniforme.
Il la détestait.
Il la méprisait.
Y penser fouetta son courage. Une Rambo au féminin ? Sa femme ? Une grimace de dégoût accueillit cette supposition. Les femmes d'action, c'était bon pour Hollywood. Du cinéma. Il n'avait jamais cru au mérite d'Élisa. Il n'avait jamais voulu y croire. Un véritable officier ne se serait pas soumis comme elle s'était soumise. La femme à la Wrangler avait gâché son plaisir. Et il avait un avantage sur elle.
Il connaissait le terrain.
Ce qui ne l'avançait pas beaucoup. Un bras de rivière le séparait de sa voiture. L'eau était profonde, on ne trouvait de gué ni en amont ni en aval et des alligators hantaient les lieux. Ou des crocodiles. Dangereux ou pas selon l'état de leur estomac.
Bouger.
Mais d'abord, se dissimuler. Il était trop repérable. Il posa son fusil et s'enduit le torse de boue. Il en éprouva un bien-être immédiat. La boue calma ses démangeaisons et les moustiques l'abandonnèrent. Quel idiot il avait été !
Il tendit l'oreille.
Marcher en silence s'avérait impossible. Il y avait trop d'eau.
Il repéra la présence de sa poursuivante, très loin sur sa gauche. Bien trop loin pour lui tirer dessus ou pour le rattraper.
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Root se figea. Foley s'était enfin mis en mouvement. Elle se remémora la carte. La configuration du marais n'était pas immuable, mais certaines configurations avaient peu de probabilités de changer. Si la voiture de Foley se trouvait bien à l'endroit qu'elle estimait le plus probable et s'il ne reprenait pas son canot, il devrait nager.
— Aty, guide-moi au point le plus proche de traversée pour rejoindre la voiture
— La probabilité d'être attaqué par un alligator lors de la traversée que tu envisages s'élève à...
— Je ne veux pas traverser, la coupa Root. Je veux le coincer pendant sa traversée.
— D'accord.
Athéna commença à émettre des sons. Root se déplaça très vite. Un peu trop vite. L'écorce d'un arbre explosa à cinquante centimètres de son visage. Elle leva un bras pour se protéger. Des éclats d'écorce lui labourèrent le cou et l'avant-bras. Une chance que Jonathan Foley n'égalât pas la précision d'un tireur d'élite. Elle se plaça derrière un arbre. S'accroupit, inspecta les arbres, les buissons. Elle épaula son MP7. Tira deux coups.
Un cri retentit.
Root grimaça de plaisir.
— Rapport, exigea soudain Athéna.
— Sameen déteint sur toi, mon cœur.
— Tu l'as tué ?
— Non, la visibilité est très mauvaise et il y a trop d'obstacles.
— Ne le tue pas.
— Tu m'en demandes beaucoup.
— Tu ne veux pas l'interroger ?
— Je ne crois pas qu'il m'en apprendra beaucoup.
Athéna n'insista pas. Elle reprendrait cette discussion plus tard. Pour l'instant, la jeune femme s'était remise en route. Elle avait repris confiance, son rythme cardiaque indiquait qu'elle courrait.
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L'impact l'avait projeté à terre. Il roula sur lui-même. Et se félicita que la femme eût mal visé, qu'elle eût visé si bas. Une balle l'avait touché à l'arrière de la cuisse droite. Un mètre plus haut, elle lui explosait la tête. Il ricana, content de lui-même, sans savoir que Root malgré son peu de visibilité, avait sciemment visé le bassin. Elle avait tiré vingt centimètres trop bas, pas un mètre trop bas, comme le pensait Jonathan Foley. Elle avait assuré son tir et elle n'avait pas voulu le tuer de si loin. La mort de Jonathan Foley était une affaire personnelle. Root voulait le regarder agoniser sous ses yeux. Elle voulait sentir l'odeur de sa peur, l'entendre supplier parce qu'elle était intimement persuadée que l'homme se montrerait lâche face à la mort, voir la terreur naître, grandir et l'envahir.
Elle voulait lui exprimer son mépris. Son indifférence face à sa souffrance. Le plaisir qu'elle éprouverait à mettre fin à sa misérable vie. Minable.
Il retira rapidement sa ceinture, la boucla comme il put autour de sa cuisse. Il n'avait rien pour comprimer la plaie. Il ferait avec. Il avait de l'avance, mais il devait se presser.
Enfin, la rivière.
Après la traversée, il lui resterait une centaine de mètres à parcourir. Il inspecta la surface de l'eau. Rien ne lui parut suspect. Les berges ? Rien non plus. Son fusil et ses cartouches supporteraient un court séjour dans l'eau. Il passa l'arme en travers de son dos. La vitesse primait sur toute autre considération. Pour échapper aux prédateurs qui infestaient le marais. Pour échapper à la femme.
Il glissa silencieusement dans l'eau et avança rapidement en nage indienne.
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Root arriva alors que Jonathan Foley se trouvait au milieu de sa traversée. Du sang traînait dans son sillage. Elle tira une rafale de MPè vers le ciel et mit rapidement un genou en terre. Jonathan Foley regarda en arrière. Où était-elle ? Il reprit sa nage. Accéléra. Une nouvelle rafale fusa.
Cette folle allait rameuter tout ce qui traînait aux alentours.
Root balayait la surface de l'eau.
— Allez, allez... psalmodiait-elle.
Athéna avait entendu les tirs, les marmonnements. Un ricanement suivit. Qu'est-ce qu'elle manigançait ?
— Root, rapport.
— Ils nagent.
— Au pluriel ou au singulier ?
— Au pluriel.
— Tu as réveillé un alligator ? s'alarma Athéna.
— Mmm, ou un crocodile, je n'ai pas encore assez d'éléments pour identifier l'espèce, répondit distraitement Root.
Elle calculait les chances de Jonathan Foley. Il atteindrait peut-être la rive. Mais il lui faudrait escalader la berge. Abrupte et glissante à cet endroit. L'homme ne concurrencerait jamais la vélocité et la force d'un alligator. Oui d'un crocodile.
Il atteignit la berge, se retourna. Il vit la femme, debout, à découvert, sur la rive opposée. Qu'est-ce que... Un sillage attira son regard. Ses yeux s'agrandirent de terreur. Il se jeta sur la berge, agrippa les herbes, les racines, enfonça ses doigts dans la terre détrempée. Glissa. Paniqua.
Les alligators étaient paisibles, ils évitaient les humains, mais c'était la période où les femelles préparaient leurs nids, ou copulaient, il ne savait plus trop, la seule chose dont il se souvenait, c'était qu'il était conseillé de se montrer très prudent durant les mois d'avril et de mai, de ne pas approcher les grands reptiles, qu'ils fussent des crocodiles ou des alligators. Quand il venait avec Ryan, ils évitaient de prendre le canot durant cette période.
Cette folle avait attiré l'attention d'un animal. S'il était en colère, il allait le bouffer ou le noyer, les morsures étaient souvent mortelles. Survivre à une attaque, n'assurait pas de survivre à une septicémie quelques heures plus tard. Les soins devaient s'administrer d'urgence et il ne pouvait pas compter sur l'aide de la femme pour appeler les secours. Il regarda par-dessus son épaule. Elle s'était relevée. Elle se tenait légèrement déhanchée sur une jambe et tenait son arme comme on tient un nourrisson dans ses bras.
Il était sûr qu'elle souriait.
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Root ne souriait pas, elle attendait. L'hallali.
— Root, l'interpella Athéna. Il ne doit pas mourir.
— Pourquoi pas ? bouda Root.
— Pour l'interroger
— On sait tout ce qu'on doit savoir.
— Tu sais comment il a tué Drew Barnett ?
— Qui est-ce ?
— Une de ses anciennes compagnes.
— Il l'a tuée ?
— À ton avis qu'elle pourcentage de probabilité y a-t-il pour qu'Élisa soit sa première victime ?
— Raison de plus pour le laisser ici.
— Mais Drew Barnett n'aura pas obtenu justice. Ses parents et ses proches pensent qu'elle s'est noyée accidentellement parce qu'elle était ivre. Les autres pensent qu'elle s'est suicidée.
— S'il meurt maintenant, elle aura obtenu justice, objecta Root.
Athéna aimait beaucoup son interface. Elle appréciait qu'elle ne fût pas esclave de la morale et qu'elle entretînt un rapport très lâche aux normes sociales. Tout comme Sameen. Mais parfois... elle se montrait tragiquement bornée. Ses circuits chauffèrent.
Élisa.
Root agissait en fonction de ce qu'elle croyait juste. Jonathan Foley s'apparentait à un mauvais code. Un code à effacer. Un code dont il ne devait rester aucune trace dans le système.
— Si tu le laisses mourir, Élisa sera à jamais mariée avec lui. Élisa Brown, veuve Foley. Elle recevra des preuves d'amitiés et de sincères condoléances pendant toute sa vie.
Root serra les mâchoires. L'idée lui déplaisait.
— Maria et Lionel sont en route.
— Les divorces à l'amiable ne sont validés que six mois après la signature de l'accord des deux parties.
Root n'oubliait que très rarement ce qu'elle avait un jour appris.
— Si des avocats peuvent témoigner que leurs clients ont bien signé, précisa Athéna.
— Pff, tu peux arranger ça, répliqua dédaigneusement la jeune femme.
— Non.
Athéna pouvait, mais l'affaire ne serait jamais claire. Élisa Brown méritait d'être correctement, et légalement séparée, de Jonathan Foley. Elle surmonterait mieux cette épreuve si tout était fait dans les règles.
Athéna pensait aussi que Drew Barnett méritait justice. Sa mort avait été ignominieuse. Une championne de natation ivre et noyée ? Si les soupçons de Rose Ambers étaient fondés, Élisa se sentirait stupide, elle se reprocherait de n'avoir pas su « voir », mais elle finirait par comprendre qu'elle ne s'était pas montrée plus crédule plus que ne l'avait été Drew Barnett. Athéna avait effectué des recherches et dressé un profil psychologique de la jeune noyée. La jeune femme s'était beaucoup investie dans les clubs de son collège et de son lycée. C'était un pilier de l'équipe de natation. Une personne relativement équilibrée qui ne buvait pas, qui ne se droguait pas. Une étudiante sociable, enjouée, mais qui ne cherchait pas immodérément de la reconnaissance. Une étudiante sérieuse. Une athlète qui aspirait à progresser et gagner, mais qui ne transgressait pas les règles et qui acceptait la défaite.
Elle avait longtemps fait partie d'une bande de fille, mais Athéna n'avait rien trouvé qui pût supposer que Drew Barnett s'y était fourvoyée. Élisa et la jeune Drew n'avaient certainement jamais frayé ensemble, Élisa avait dû l'ignorer et la trouver ridicule, Drew devait ricaner derrière son dos avec ses amies. Mais selon toutes probabilités les deux jeunes, sans se l'avouer, avaient dû reconnaître et apprécier certaines qualités chez chacune d'entre elles. Parce qu'elles partageaient ses qualités et qu'elles leur accordaient la même importance. Elles nageaient toutes les deux et se montraient des élèves sérieuses et appliquées.
Drew avait peut-être méprisé, sans doute, méprisé, Élisa d'avoir arrêté ses études pour intégrer l'USMC. Comme simple soldat. Drew Barnett ne devait pas estimer que le destin d'une bonne élève, d'une femme peut-être, était de rejoindre les hommes de rang dans l'armée. Comme un délinquant en quête de rédemption, un immigré en quête de sa nationalisation ou un pauvre type en quête de reconnaissance. Qu'Élisa gâchait ses talents et son potentiel. Peut-être serait-elle revenue sur son opinion si elle avait su que sa camarade avait conquis à force de travail, de détermination et de courage ses barrettes de capitaine.
Peut-être.
Elles étaient très différentes.
— Réfléchis, Root. Tu connais Élisa, tu sais ce qu'elle a vécu avec Samaritain, tu as étudié tout ce qu'il y avait à étudier sur les pervers manipulateurs, sur les assassins et les désaxés. Sur leurs victimes. Depuis le retour de Sameen en 2016, tu es devenue l'une des meilleures spécialistes au monde des troubles post-traumatiques.
Aucune plaisanterie ne vint interrompre son discours. Root écoutait. Attentivement.
— Je ne peux rien faire pour Jonathan Foley, continua l'IA dans l'oreille de la jeune femme. Je ne peux pas le sauver. Tu es la seule à pouvoir le faire. Je ne te demande pas de l'épargner maintenant pour des questions de morale et de légalité, je te le demande pour Élisa. Parce que je crois que c'est la meilleure option pour elle. À toi de choisir. Tu es, de toute façon, mieux placée que moi pour évaluer la situation. La seule chose que je te demande est de ne pas mourir, pour le reste, je t'accorde ma confiance quelle que soit ta décision.
Athéna et Root entretenaient une relation qui avait depuis longtemps dépassé les rapports de forces et les tentatives de manipulations. Lors d'un échange d'opinion, lors d'un désaccord, elles posaient les cartes sur table. L'échange était réel. Les arguments fusaient. Elles arrivaient parfois à un accord. Parfois, comme c'était le cas aujourd'hui, l'une des deux passait la main. Mais elles n'exerçaient pas de chantage et elles ne passaient pas la main par dépit. L'une reconnaissait à l'autre une compétence supérieure, un intérêt supérieur et elles n'en gardaient pas de rancune ou d'amertume. Même si parfois, leurs opinions divergeaient, même si parfois, il leur arrivait de se quereller. Root n'en faisait parfois qu'à sa tête et elle se laissait gouverner par ses sentiments ou ses émotions, Athéna composait. Prudemment, elle ne voulait pas se brouiller avec son interface, elle ne voulait pas être sa déesse. Et même si parfois elle avait tort, Root avait droit à l'erreur, elle était humaine et Athéna avait appris que les humains prenaient des décisions illogiques et dangereuses qui s'avéraient payantes.
Root le savait. Athéna avait exposé ses arguments. Elle ne pouvait pas intervenir physiquement pour sauver Jonathan Foley et elle n'était pas non plus certaine que Root put sauver l'homme. L'IA savait que Root et Jonathan Foley se tenaient sur les rives opposées de la rivière, que le reptile nageait déjà vers sa cible. Que la marge de manœuvre était drastiquement restreinte.
— Merde, jura la jeune femme.
Root avait pris sa décision.
Calculs.
Résultats : 100% de probabilités pour que la jeune femme tirât.
Calculs.
Résultats : 34,68 % de probabilités pour qu'elle atteignît sa cible du premier coup.
Calculs.
Résultats : 7,02 de probabilité pour que Jonathan Foley survécût si Root ratait son premier tir.
Elle aurait besoin de calme.
Athéna commença à émettre sur une fréquence pratiquement inaudible, sur le rythme de la respiration de son interface. Root se cala immédiatement dessus.
Jonathan Foley n'échapperait pas à la gueule du reptile. Sous l'emprise de la panique, il pataugeait désespérément. Il ne se hisserait pas à temps sur la rive, et s'il y réussissait. L'animal le cueillerait sur le sol. Il jaillirait de l'eau, happerait sa proie et replongerait dans l'eau. Jonthan Foley aurait payé pour ses crimes.
— Monte, monte, l'encourageait Root.
Les yeux.
Une balle de MP7 percerait peut-être le cuir de la bête, mais ses bestioles étaient cuirassées comme des chars d'assaut. Une balle ne suffirait pas. Ce serait un massacre. Root avait réveillé l'animal, elle l'avait sorti de sa retraite pour servir sa vengeance. Elle commettrait un crime si elle la tuait. Mais si elle atteignait l'œil, si elle tirait une balle rasante, elle percerait la cornée, éraflerait la peau. L'animal deviendrait borgne, mais il ne mourrait pas. La douleur le ferait fuir. Une deuxième balle immobiliserait Foley, le temps qu'elle retournât chercher le canot de Ryan.
Un tir difficile. Pas à trop longue distance, mais précis, sur une cible peu visible et en mouvement. Rapide. C'était trop tard. L'homme était toujours dans l'eau, l'animal se trouvait immergé. Tirer à l'aveuglette ne donnerait aucun résultat.
Le miracle se produisit. La peur de Foley avait jusqu'ici restreint ses mouvements, elle lui donna soudain des ailes. Il s'arracha subitement à l'eau du marais et rampa le long de la rive avec la vélocité d'un grand varan. Les mâchoires de l'alligator, grâce auxquelles Root venait d'identifier l'espèce, se refermèrent sur du liquide. La queue bâtit furieusement l'eau et l'animal se projeta en avant.
La fenêtre de tir venait de s'ouvrir. Pour une fraction de seconde. Sauver un salaud. Blesser un animal innocent.
L'animal survivrait. Le salaud mourrait un jour ou l'autre. Root tira.
.
Jonathan Foley hurlait de terreur. Il s'était cru sauvé, il avait entendu l'animal brasser l'eau, puis le bruit énorme qui avait suivi. Il sautait. Sur lui. Il s'était retourné. Une vision cauchemardesque l'attendait. Une bête énorme, une gueule fermée, mais énorme, des yeux froids de tueur. De mangeur d'hommes. Il recula sur les coudes, poussa avec les pieds. Il ne lui échapperait pas.
Il n'entendit pas la détonation. Il avait oublié la femme qui le pistait, la femme qui lui avait envoyé le crocodile. L'œil gauche de l'animal explosa. La bête grogna et roula sur elle-même. Sa queue battit l'air, écrasa tout ce qui se présentait, brisa des branches mortes, se tortilla grotesquement sur le sol. Puis elle se retourna soudain et glissa dans l'eau.
Jonathan Foley hurlait encore. Enfermé dans son cauchemar. Il s'arrêta par manque d'air. Il haletait, des fourmis engourdissait ses mains et ses avant-bras. Il tremblait de tous ses membres et la chaleur qu'il ressentait entre ses jambes lui annonça que la terreur qui l'avait tétanisé avait, dans le même temps, relâché d'autres muscles et qu'il avait souillé son pantalon de toutes les manières possibles.
Une lueur naquit et grandit au fond sa poitrine. Il était sauvé. Il ne finirait pas au fond du marais. Il avait traversé la rivière, il avait échappé à la bête. Un fou rire le prit. Il avait gagné. Il se releva.
— Saleté de bestiole, je t'ai eu, je t'ai eu.
Il débordait de joie.
Une détonation. Une intense douleur. Le sol humide encore une fois. Il posa la main sur son genou. Cria. Du sang.
Et il se souvint qu'une femme le poursuivait.
— Non, non, non, non non.
Pas si près du but, pas alors qu'il se trouvait à, à peine, cent mètres de sa voiture. De la liberté. D'une vie à reconstruire et d'une vengeance à assouvir.
Il ne se bâtirait pas une nouvelle vie. Il ne se vengerait pas.
— Attends-moi, j'arrive ! hurla la femme d'une voix de malade mentale.
Root tourna les talons.
— Tu as réussi ? souffla Athéna dans son oreille.
— Absolument.
— Ça se présentait comment ?
— Comme tu l'avais certainement envisagé.
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Root ne porta pas Jonathan Foley, elle ne l'aida pas et l'incita à avancer avec force coups de pied. Il leur fallut trois quart d'heure pour rejoindre le véhicule garé au bout d'un petit sentier. Jonathan Foley n'avait pas perdu les clefs, il les avait prudemment conservées dans une pochette étanche ce dont le félicita la jeune femme. Elle fouilla la voiture, mais ne trouva rien qui pût l'intéresser. Elle retira le lacet de sa chaussure gauche, retourna brutalement l'homme et lui lia les mains derrière le dos.
— Débrouille-toi pour monter là-dedans.
Elle l'avait frappé tout au long du chemin, chaque mouvement, chaque pas, avait été une torture. Il s'était cru sauvé, elle l'avait tiré comme un lapin, elle ne l'avait pas soigné, elle ne s'était pas inquiétée de son état de santé. Il ne pouvait plus bouger, mais il ne voulait plus recevoir de coup, il aspirait à dormir, à ce qu'elle le laissât tranquille. Il se tortilla, il hurla quand il prit appui sur son genou blessé, il hurla plus fort quand le même genou heurta la carrosserie, quand il toucha la banquette. La femme ouvrit l'autre portière. Une main lui crocheta la mâchoire, tandis que l'autre se glissait sous sa nuque et elle le tira brusquement vers elle. Il glissa sur la banquette inconfortable. Ferma les yeux. Hurla de douleur et s'évanouit.
— Root, lui reprocha Athéna.
— Si tu crois qu'un type de cette taille est aisé à manipuler et à rentrer dans une voiture, gromela la jeune femme.
Une portière claqua et le moteur démarra.
— Tu me guides ?
.
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Shaw avait pris soin du jeune officier. Elle l'avait laissé pleurer, elle l'avait laissé dormir. Et elle avait profité, l'esprit un peu coupable, de son état léthargique. Elle avait récupéré les batteries des caméras, mais elle avait renoncé à les détruire. Elle craignait que Samaritain ne trouvât un moyen de les récupérer, même au fond du marais, qu'il exploitât ce qu'il y trouverait. Elle les avait emportées à la voiture et les avaient rangées dans la valise vide du MP7 dont Root s'était équipée. Un rapide aller-retour au pas de course.
Brown n'avait pas bougé durant son absence.
Brown.
Shaw se souvint du jeune lieutenant ébahie quand elle s'était rencontrée pour la première fois sur le tarmac de l'aéroport international d'Otawa et que celle-ci avait compris qu'elle se trouvait en face de « la légende du Camp Lejeune ». De son air crâne quand ils avaient combattu les hommes de Cheikh Khalil. De la jeune femme qui lui avait parlé dans l'avion qui les avait menés du Kurdistan aux Pays-bas. De sa déception de ne pas continuer l'aventure au Brésil, de sa fierté d'enfant quand Shaw les avait félicités, elle et Muller, quand elle l'avait appelée Élisa et qu'elle les avait remerciés. Et puis, de tout le reste, de tout ce qui avait suivi. De tout ce que Brown avait fait pour elle. Pas parce qu'elle l'admirait, bien qu'un peu quand même, mais par respect, par honnêteté, par dévouement et enfin par amitié. Elle lui avait parlé de ses simulations pour la sortir de son isolement, elle avait répondu présente pour prendre les armes et se battre à ses côtés à chaque fois que Shaw le lui avait demandé, organisé des combats de MMA clandestins pour la détendre sans s'arrêter au risque qu'elle prenait d'écoper d'un blâme, elle l'avait préparée pour la Russie, elle avait protégé Maria, veillé sur la jeune juge.
Shaw se rappela.
De la confiance que lui accordait Brown.
De l'admiration que lui vouaient Genrika et son amie Juliette.
De l'amour qu'éprouvait Maria pour le jeune officier.
De la sympathie de Root.
De l'estime d'Anna. De celle de John. De Jack Muller.
Shaw observa la jeune femme dormir, recroquevillée en chien de fusil. On voyait ses mains. Ses poignets. Marqués par les liens qui les avaient entravés. Les hématomes viraient au noir sur son cou.
Brown n'eût jamais dû se retrouver dans cet état. Elle avait peut-être commis une erreur et elle ne s'était pas tournée vers la bonne personne après son retour du Mexique.
Mais tout ça ?
Cette déchéance intime ? Cet avilissement ?
Shaw ne reviendrait jamais sur son jugement. Brown était une fille bien.
Samaritain s'était acharné sur l'officier.
Pour la détruire. L'assassiner.
Il s'était allié avec Jonathan Foley. Il l'avait recruté. Ce crétin n'était qu'un pion qui ne comprendrait jamais l'implication de ses actes. Un pervers. Manipulateur. Manipulé.
Elle devait parler à Root. Shaw ne voulait pas attendre dix ans qu'Athéna eût ravalé Samaritain à une donnée insignifiante. Son activité, même insignifiante ferait toujours peser une épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes. Shaw ne voulait plus courir le monde pour sauver des gens à qui elle tenait. Elle n'en pouvait plus de lire la peur, le dégoût, la souffrance, le désespoir dans leurs yeux. De les retrouver en sang, couverts d'hématomes, à moitié brisés. Elle n'en pouvait plus de leurs pleurs. De leur chagrin. Shaw n'était pas taillée pour recueillir des femmes comme Root, Maria, Anna ou Brown dans ses bras. Elle n'avait plus la force de supporter leurs corps meurtris. Le cœur et leur âme broyés.
Elle n'était pas revenue pour ramasser Anna, ramasser Gen, ramasser Brown. Qui serait le prochain ? Alma ? Root ? John ? Lionel ? Lee ? Muller ? Cet abruti avait une femme et une fille de deux ans. Qu'inventerait Samaritain dans les méandres de ses circuits pourris ?
Il n'avait pas marié Brown, mais il avait rompu son équilibre. Et quand Brown avait enfin trouvé les ressources et assez de confiance en elle pour corriger son erreur, il avait faussé la balance, il s'était empressé de s'arroger les services de Jonathan Foley.
Peut importait les moyens qu'il avait mis en œuvre, peu importait s'il suivait un plan général ou s'il agissait au coup par coup par simple rancœur. Comment une IA avait-elle pu ainsi se pervertir ? Samaritain n'était pas l'image négative d'Athéna, il n'était pas un putain de programme élaboré pour dominer et diriger le monde sans s'inquiéter du nombres de vie qu'il en coûterait, des dommages collatéraux qui s'en suivraient. C'était un sale con, vil et mesquin.
Shaw le haïssait.
Elle s'était crue vaccinée contre le haine, même contre lui. Elle s'était trompée. Deux ans de retraite et onze mois de méditation au fin fond de la Sibérie n'avait pas tué sa haine. Sa capacité à la ressentir, à la laisser couler dans ses veines, à s'en nourrir, à s'y brûler. À s'y consumer.
La haine avait manqué de la détruire et soudain Shaw la sentait se déployer de nouveau, irradier ses os, ses terminaisons nerveuses. Cette haine qui l'avait transformée en monstre. Cette haine qui se confondait avec le désespoir qu'elle ne savait ni appréhender ni gérer.
Shaw avait envie de tout détruire, de hurler, de s'auto-détruire.
Méditation.
Impossible.
Sa main trouva le ZeroTolerance que Reese lui avait offert. Elle l'avait retrouvé dans ses affaires au lac de la Prune. Elle l'avait montré à Alma et l'enfant s'était extasiée sur la beauté du modèle. Shaw s'était montrée bêtement fière de son appréciation. Elle portait généralement des couteaux de très bonne qualité, mais le ZeroTolernce était un objet de collection et elle ne voulait pas le perdre.
Une idée stupide. Un couteau n'était pas fait pour être rangé dans un tiroir ou exposé dans une vitrine.
Elle l'avait glissé dans sa poche.
Elle l'ouvrit d'un mouvement sec.
Et elle s'entailla profondément l'avant-bras.
Elle saliva. Serra et desserra les doigts sur le manche de l'arme. Sentit la sueur sur la paume de sa main, dans le creux de ses reins. Le sang goutta par terre.
Shploc. Shploc.
C'était horrible.
Assez horrible pour la détourner de sa haine.
Pas assez.
Shaw trancha une nouvelle fois.
Maintenant ça l'était.
Elle jura.
Brown bougea sur le lit.
Shaw s'arrêta de respirer.
Le jeune officier se retourna, reprit sa position, symétriquement à la précédant.
Shaw soupira. Elle était prête à s'occuper de Brown.
Elle fouilla la maison. Ryan Philips gardait de quoi soigner les plaies, les infections minimes. Elle trouva aussi des médicaments contre la diarrhée, les morsures de serpents et les piqûres d'insectes, des antalgiques et anti-inflammatoires. Rien de bien intéressant sinon deux boîtes de compresses. Dans un premier temps, la trousse qu'Athéna lui avait fait livrer à Minsk suffirait amplement à soigner Brown.
Elle retourna dans la chambre, souleva délicatement le drap qui recouvrait le jeune officier. Elle se rembrunit. La soigner dans son état serait une pure perte de temps.
Shaw secoua doucement le jeune officier par l'épaule.
— Brown...
Le visage de l'officier se chiffonna. Elle se frotta les yeux et se retourna sur le dos. Son expression tourna à la panique en reconnaissant Shaw.
— Si vous faites chier, je vous cogne, la menaça Shaw d'une voix sourde.
— Je me suis fait avoir comme une bleue, murmura Brown d'un air coupable.
— On se fait toujours avoir comme un bleu. Vous comme moi.
— Vous, mon capitaine ?
— Ouais, et pas qu'une fois.
— …
— Vous ne vous êtes jamais fait avoir avant, Brown ?
— Si.
— Vous voyez.
Élisa comprit la leçon. Shaw n'accepterait pas de complaintes et de remords. Elle ne lui répéterait pas ce qu'elle lui avait dit quand Brown avait pleuré dans son giron. Shaw n'avait pas prononcé des paroles de réconfort, elle avait énoncé une vérité. Il n'y avait pas à revenir dessus.
— Élisa, vous avez besoin de soin, mais je ne peux rien faire dans votre état.
— …
— Il faut que vous laviez.
— D'accord.
— Mais où ? Ici, il n'y a pas d'eau chaude. Il n'y a même pas d'eau courante. Je sais que ce n'est pas un obstacle, mais vous préféreriez peut-être une vraie douche.
— J'aime bien cet endroit, dit pensivement Brown.
— Ouais, c'est un chouette endroit pour faire une pause.
— C'était comme cela en Sibérie ?
— Non, c'était bien plus petit. Il y avait un poêle à bois, une pièce unique et plein de livres.
— Les livres moisissent quand on les laisse ici.
— Sûr que la Sibérie est nettement moins humide, il y faisait beaucoup plus froid aussi.
Brown sourit imperceptiblement.
— Alors ? la relança Shaw.
Le regard de Brown fit le tour de la pièce. Elle venait d'y vivre une semaine de captivité. Mais c'était le chalet de Ryan. Ryan était un ami. Un véritable ami. Elle était venue ici à de nombreuses reprises. Seule ou avec lui. Ils avaient toujours partagé le lit. Ils n'étaient pas assez hypocrites pour ne pas le faire, trop proches pour redouter de passer la nuit ensemble. Bons camarades, parfois amants, rarement, mais parfois quand même. Cela dépendait de leur humeur, de leurs besoins et de leurs envies. Ryan n'avait pas un cœur infidèle, s'il sortait avec une fille, il ne lui avouait pas qu'il partait en week-end avec une amie, avec Hell, mais il ne la trompait pas et il ne s'était jamais consolé dans les bras d'Élisa d'un chagrin d'amour.
Si elle décidait de partir ou la conduirait Shaw ? Chez elle ? À l'hôtel ? Brown n'avait pas envie de retourner chez elle. Elle y retournerait un jour chercher sa planche de surf, mais elle n'aurait pas besoin de rentrer dans la maison. La planche se trouvait dans le garage. La maison appartenait à Jonathan, comme lui appartenaient tous les meubles, tous les objets, toute la vaisselle et tous les équipements. Il était installé avant qu'ils ne se mariassent. Élisa avait toujours habité chez ses parents quand elle revenait à Butler Beach et elle n'avait rien apporté avec elle quand elle avait emménagé avec Jonathan.
Au Camp Lejeune, quand elle était devenue sous-officier, elle avait d'abord loué une petite maison sur la base, une petite maison meublée. Minuscule, vétuste et très modeste. Élisa n'avait pas de gros besoins et elle avait loué la maison parce qu'elle ne pouvait pas habiter en permanence dans ses quartiers d'officiers et qu'elle ne pouvait y recevoir personne.
Après son mariage, elle avait déménagé à Jacksonville et loué une maison plus grande et plus cossue dans le quartier de New River, qu'elle s'était chargée de meubler et d'équiper elle-même. La majorité de ses effets personnels se trouvaient en Caroline du Nord. Dans la maison de New River ou dans ses quartiers. Excepté sa planche de surf, elle avait récupéré tout ce à quoi elle tenait chez Jonathan, et tout était entrée dans sa voiture. Elle ne voulait pas retourner là-bas. Elle ne voulait retourner chez lui.
L'idée de se retrouver dans un hôtel ou dans un motel ne la séduisait pas non plus. Elle y croiserait des gens dans les couloirs, sur le parking et, même confortable, la chambre ou la suite seraient impersonnels et trop froids pour qu'elle s'y sentît en bien.
— Je préfère rester ici.
— Okay, accepta Shaw. Mais après, on bouge. Il n'y a pas de réseau et je ne sais pas si Root repassera par ici.
— Où est-elle ?
— Foley lui a tiré dessus quand nous sommes arrivées, il ne m'avait pas repérée. Quand il a vu que nous étions deux, il s'est enfui.
— Pourquoi lui a-t-il tiré dessus ? s'étonna Brown. Elle était armée ?
— Non, enfin si, mais nous ne sommes pas montrées menaçantes. Root venait simplement de frapper à la porte d'entrée.
Shaw prit une grande inspiration et regarda Élisa dans les yeux.
— C'est bizarre, murmura l'officier avant qu'elle n'eût parlé.
— Sauf, s'il la connaissait.
— Mais comment ?
— Il ne vous a jamais parlé de personne ou d'événements qu'il n'aurait pas dû connaître ?
Brown pâlit.
— Maria. Il connaît Maria.
— Et Root.
— Mais co...
Le jeune officier pâlit encore un peu plus si c'était possible et ajouta :
— Il lui a envoyé les photos. Il sait pour Maria.
Shaw n'avait pas besoin de savoir qui avait envoyé les photos et Brown n'avait pas besoin de le préciser.
— Ou pire.
— Pire ?
— Mmm, c'est pour cela que Root est partie à sa suite.
— Elle va le tuer ?
— Y a des chances. Elle était très fâchée et il n'est jamais bon d'éveiller sa colère.
Shaw grimaça un sourire cruel. Jonathan Foley allait passer un très mauvais quart d'heure. Elle se souvint soudain que Brown, ne répondait plus au nom de Brown depuis qu'elle s'était mariée..
— Vous... euh... Élisa, vous...
Le capitaine Shaw était vraiment une femme curieuse. Elle s'embarrassait parfois sans raison. Parce qu'elle s'apercevait inopinément qu'elle avait oublié que, peut-être, son vis à vis ne partageait pas ses sentiments, que, peut-être, il n'appréhendait pas le monde comme elle l'appréhendait et qu'elle ne savait pas trop comment rattraper sa bévue, ni si elle en avait vraiment commis une. C'était drôle. Inattendu. Comme quand Maria ou quelqu'un d'autre, assez proche d'elle pour se le permettre, la taquinait ou la coinçait.
— Il voulait me tuer, mon capitaine. Et je ne crois pas que j'aurais été la première sur la liste de ses victimes.
Shaw ouvrit la bouche de surprise.
— Un ami m'avait prévenue, il avait raison. Et puis Root s'est fait tirer dessus... Je m'en fous si elle le tue.
— Ah, euh... Okay.
En d'autres circonstances, Brown se serait amusée de sa réaction.
Savoir qu'elle avait épousé un pervers et qu'elle avait passé un an et demi à se soumettre à ses caprices avait été très dur, mais apprendre qu'elle était mariée à un assassin...
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Root avait bien jugé Shaw. Bien jugé la relation que les deux jeunes femmes entretenaient et elle avait correctement évalué ce qu'elles partageaient. Shaw apporta au jeune officier ce dont celle-ci avait besoin en de telles circonstances : ses compétences de médecin, son pragmatisme, son efficacité et son absence quasi-total d'émotivité.
Elle s'occupa de Brown. Sans la materner. Sans la plaindre. Mais avec beaucoup d'attentions. D'un médecin à un patient. D'un officier à un autre officier. D'une amie à une amie. Brown n'eût à souffrir d'aucune pudeur, d'aucune honte. Shaw savait. Brown lui avait tout raconté. Elles avaient partagé d'autres épreuves, plus dures encore et, même si Shaw ne parlait pas, Brown savait qu'elle la comprenait.
Shaw tira de l'eau au puits et, tandis qu'Élisa commençait à se décrasser à l'eau froide, elle en fit bouillir une pleine gamelle sur le petit réchaud à gaz de la cuisine.
Elle rejoignit Brown avec sa gamelle et lui lava le dos à l'eau chaude et au savon. Élisa se tenait debout dans un baquet en zinc. Elle gémit une ou deux fois et se crispa à plusieurs reprises. Shaw ne s'excusa pas. Brown ne lui en voulut pas. La jeune femme avait les mains douces et légères.
Une fois rincée Élisa s'était essuyée, mais elle avait confié son cou, son dos, ses fesses et ses cuisses à Shaw. À sa demande, elle avait ensuite regagné le lit. Les draps avaient été changés. Brown emportait toujours deux draps housses quand elle venait.
Cette fois-ci, Shaw s'était excusé.
— Je n'ai pas vraiment de quoi soigner tout ça, Élisa. Je vais vous tartiner de crème les plaies les plus importantes et vous boufferez des antalgiques. Je me procurerai ce dont j'ai besoin ensuite et je vous soignerait un peu mieux que ça.
— Ça ira, mon capitaine. Merci.
— Brown, vous n'avez pas récupéré des doubles barrette avant de venir ici ?
— Si.
— Vous pouvez peut-être éviter les « mon capitaine », non ?
Un rire bref s'échappa.
— D'accord.
— Cool.
Shaw termina ses soins en silence.
— Je peux vous poser une question indiscrète, Brown ?
— Euh, oui.
— C'est, euh... parce que je... enfin...
— Capitaine, vous avez ma permission.
— Ah... ouais.
Cela ne la regardait pas. Mais Shaw voulait savoir, et elle voulait le savoir de la bouche du jeune capitaine. Elle ne la jugerait pas, mais elle voulait savoir à quel point Élisa était tombée bas. Elle ne le lui avait pas demandé à Montréal parce que cela ne lui avait pas paru important. Mais maintenant qu'elle avait vu, maintenant qu'elle avait pris soin d'elle, elle avait besoin de savoir pour ne jamais penser, qu'au fond, certains aspects de sa relation avec Jonathan Foley avaient plu à Élisa. Pas tout, mais certains qui l'avaient par la suite induite en erreur.
Brown se tourna sur le flan.
— Alors, qu'est-ce que vous voulez savoir ?
— Les entraves, le fouet, la cravache, les rapports de soumissions...
Brown la coupa avant que Shaw ne formula sa question. Maria avait voulu savoir la même chose :
— Non. Je n'ai jamais aimé ça, ça ne m'a jamais attiré.
Elle se mordit les lèvres, détourna le regard avant de le ramener sur Shaw :
— Et, je peux vous le dire à vous, capitaine...
Brown rougit furieusement.
— J'ai lu des romans érotiques, j'ai maté de vidéos pornos sur Internet. Un peu de tout et... Je, euh...
Brown se mit à bafouiller.
— Eh, Brown, l'interpella Shaw. Je suis une femme, j'ai été ado, je n'avais pas toujours le temps de me trouver des mecs quand j'étais à la fac et ce n'était pas toujours facile à l'USMC, je ne suis pas oie blanche. Je suis sûre qu'on a lu les mêmes livres et qu'on a surfé sur les mêmes sites.
— Euh, ouais, peut-être, se rasséréna Brown. Je n'ai jamais été trop fan, mais... euh
Shaw sourit en coin :
— Ça met en condition ?
De rouge, Brown devint écarlate.
— Vous savez que vous êtes parfois... commença Shaw en secouant la tête.
— Je, euh...
Brown n'avait jamais tenu ce genre de conversation avec quiconque, sinon avec son psy, mais bon, c'était quand même différent et elle ne lui avait pas tout dit.
— Qu'est-ce que vous voulez me dire, Brown ?
— Je n'aime pas trop les vidéos.
— Ah, ouais ? fit Shaw.
— Je n'aime pas comment sont les femmes, comment elles font ça.
— Pas naturelles et un peu trop soumise à votre goût ?
— Ouais, et pour les trucs sado-maso ou les accessoires, je ne peux pas. Les accessoires, je trouve ça bizarre et pas du tout, euh...
— Excitant ?
— Ouais et les trucs sado-maso, c'est trop violent pour moi, même les trucs où c'est juste une histoire de soumission. Enfin, moi, je le ressens comme ça. Je n'ai jamais fait ça, même la claque sur les fesses, je déteste. J'aime, euh...
Brown ferma les yeux, elle les rouvrit et se lança. Elle en avait beaucoup dit, alors un peu plus un peu moins, elle voulait être franche, claire et nette. Elle en avait besoin, tant pis si le capitaine ne partageait pas ses goûts, si elle trouvait fleur bleue ou bêtement sentimentale :
— J'aime bien quand, c'est, euh... dynamique, énergique, mais j'aime participer, échanger. En fait, j'aime quand c'est sympa, vous comprenez ?
C'était débile comme appréciation, mais Brown ne voyait pas comment expliquer ce qu'elle ressentait. Elle avait tort de s'inquiéter. Shaw comprenait. Root aurait exprimé les choses différemment, Shaw n'aurait peut-être pas compris et Root aurait fini par les utiliser les même mots qu'Élisa Brown. Avec un peu plus de détails.
Jonathan Foley avait fait beaucoup de mal à la jeune femme. Elle avait tout renié pour lui. Shaw lui adressa une grimace amicale :
— Ouais, vous êtes cool, Brown. Vous avez toujours mon numéro de téléphone ?
— Oui.
— La prochaine fois, si vous êtes en manque, au lieu de regarder vos vidéos à la con, appelez-moi, je verrai si je peux faire quelque chose pour vous, conclut Shaw très sérieusement.
Brown ouvrit la bouche de surprise. Shaw leva les yeux au ciel.
— Ce que vous êtes con. Appelez Maria, même si elle est avec quelqu'un, elle vous aime assez pour l'abandonner et venir de l'autre bout du monde soulager vos frustrations.
— …
— Vous savez qu'elle le ferait. À vrai dire, ajouta Shaw un brin pensive. Je n'aime pas trop les femmes, mais pour vous rendre service, d'une amie à une autre, je ne serai peut-être pas contre.
— Vous déconnez ?
Shaw suivit du regard les lignes de son corps dénudé.
— Y a plus moche, plus con et nettement moins sympathique que vous sur terre.
— …
Shaw s'esclaffa contente de s'être une fois de plus amusée aux dépends du jeune officier et se leva.
— Vous avez faim ?
— Euh...
— J'ai faim.
— On peut manger ici si vous voulez, proposa Brown. Il devrait y avoir ce qu'il faut.
Shaw confirma, elle avait vérifié.
— Habillez-vous, dit-elle à la jeune femme. Je vais faire chauffer de l'eau. Je mangerai bien des pâtes. Ça vous va ?
— Oui.
Shaw se retourna avant de franchir la porte :
— Lisez, Brown, c'est plus excitant. Les vidéos sont faites pour des mecs, par des mecs. Il y a plus de femmes qui écrivent. Elles ne montrent pas toujours plus fines que les mecs, et elle tombent aussi facilement qu'eux dans les clichés, mais lire laisse plus de place à l'imagination. Et je suis sûre que vous en avez à revendre.
Élisa piqua un nouveau fard. Mais quand Shaw eut refermé la porte, un sourire s'étira sur ses lèvres. Sameen Shaw était bien plus que tout ce qu'elle avait imaginé quand elle avait entendu parler de ses exploits pour la première fois. Bien plus qu'Élisa l'avait longtemps cru. En fait, elle était comme Élisa avait espéré qu'elle fût. Bien plus qu'un simple officier et un agent d'élite.
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Brown réapparut en pantalon de toile noire de travail et en tee-shirt de base ball. Shaw lui proposa de manger dehors. Elle avait trouvé des pâtes, du corn-beef et du concentré de tomate. Brown lui trouva des flacons d'épices et une bouteille de tabasco. Le repas n'aurait rien de royal, mais ni elle ni Brown ne s'en souciaient.
— Vous me racontez votre stage ?
— Ouais.
Les pâtes furent cuites, la sauce fut prête, Brown emporta les casseroles dehors, Shaw les couverts et les assiettes.
— Il y a un coin sympa, un peu plus loin.
— Je vous suis.
Un petit ponton branlant qui donnait sur l'eau sombre.
Elles s'installèrent en tailleur face à face. Shaw portait des habits de ville, confortables et léger. Pas vraiment faits pour un pique-nique dans la nature, mais pas non plus faits pour une soirée de cocktail. Elles poursuivirent leur discussion. Shaw posa beaucoup de questions, elle pointa des erreurs que Brown reconnut. Elle rit aussi parce que les instructeurs savaient se montrer vachards et qu'il était difficile d'échapper à leurs regards. Brown s'inquiéta un moment pour Root. Shaw lui assura qu'elle se tirerait de n'importe quelle situation :
— Il ne fait pas le poids face à elle et Root a Athéna dans l'oreille pour la guider en cas de problème.
— Et s'il arrivait quand même quelque chose ?
— Vous vous inquiétez vraiment ?
— Elle a été blessée au Niger.
— Vous combattiez des djihadistes, Brown. Des hommes déterminés, bien entraînés et bien équipés. Root s'en tirera avec un conseiller immobilier, vous ne croyez pas ?
Brown en convient. C'était bizarre de déjeuner sur le ponton avec Shaw, d'évoquer son stage, de repasser une évaluation complète alors que Root traquait Jon dans le marais.
— Et aux Bahamas, ça se passe comment ? voulut savoir Brown
— La réunion a été déplacée en Biellorussie. C'est assez cool. Ce sera chaud quand même. La propriété appartient au membre russe du conseil. Pour l'instant, les mesures de sécurité sont quasiment inexistantes, mais je ne crois pas que ça va durer. Aux Seychelles, l'île était aussi bien gardée que fort Knox.
— Je peux venir ?
Shaw lui donna une taloche sur le front en guise de réponse.
— Vous me briffez ?
— J'aime bien le coin, Élisa, fit Shaw en balayant le paysage des yeux. Mais on devrait peut-être s'arracher. Root va s'inquiéter si on ne refait pas surface.
Brown s'excusa.
— Je vous brifferai, le conseil a lieu dans quatre jours, ça me laisse amplement le temps de vous apprendre tout ce que vous avez à apprendre.
— D'accord.
— Et votre stage, Brown... ?
— Oui ?
— Vous en avez pensé quoi ?
— C'était éprouvant et j'ai souffert de ma blessure à l'épaule.
— Pas ça, vous avez pensé quoi de vous ?
— De moi ?
— Ouais.
— C'était bien.
— Ouais, je crois aussi. Vous avez assuré.
— Merci.
— Vous pouvez vous remercier vous et votre colonel de vous faire confiance et de vous pousser à donner le meilleur de vous-même.
Sameen Shaw. Si le chef-instructeur Koenig savait à quel point il avait raison...
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Maria promenait Anne-Margaret dans ses bras. Elle faisait les cent pas autour de la grande fontaine construite au centre du jardin qui isolait l'hôtel de la rue. Fusco la regardait aller et venir. Saint Augustine avait appartenu aux Espagnols. Ils avaient longtemps résisté aux anglais, avant de leur laisser la place, le Castillo San Marco, ses grands bâtiments hispaniques, ses petites maisons en bois et ses retables baroques. L'hôtel concourait au charme exotique et pittoresque de la petite ville. Un bel hôtel, pas du tout dans ses moyens. Un palace. Un bâtiment mauresque. Du moins, c'était ainsi que le décrivait les plaquettes mises à la disposition des clients.
Il occupait avec Maria et la progéniture de Shaw une suite assez grande pour qu'il se sentît à l'aise. Il bénéficiait d'une chambre et de sa propre salle de bain. Maria dormait avec Anne-Margaret, et le salon accueillait les fauteuils club en cuir dont il avait rêvé toute sa vie. Une vie de luxe et de confort. Il s'en accommodait fort bien, mais il préférait les lieux plus simples. Les gens qu'on y croisait s'y montraient moins guindés.
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À l'aéroport de Jacksonville. Deux hommes les attendaient. Ryan Philips et un employé muni d'une petite pancarte au nom du policier. L'homme lui avait remis une clef et une enveloppe
— La voiture vous attends à votre hôtel, avait-il précisé avant de lui souhaiter un excellent séjour en Floride.
L'enveloppe contenait un plan de la région, les coordonnées de l'avocat de Jonathan Foley, l'adresse d'un hôtel et une carte magnétique.
Ryan Philips plut immédiatement à Fusco. Maria Alvarez se montra plus circonspecte et elle ne cessa d'évaluer l'homme minute après minute. Il se montra affable et attentionné. Mais la jeune juge le mettait mal à l'aise. Le policier n'avait tout d'abord pas su pourquoi.
Maria Alvarez pouvait se montrer très impressionnante et elle l'était, mais elle ne joua pas cette carte avec Philips. Elle se montra professionnelle, mais aussi courtoise et bienveillante. Peut-être l'homme n'avait-il jamais fréquenté de femmes de loi.
Ryan Philips avait parlé de tout et de rien pendant les premiers kilomètres. Il comblait les vides. Maria répondait vaguement, Fusco avait préféré se taire. L'homme bavardait trop. Pour éviter de dire ce qui comptait.
La silence avait fini par gagner. Longuement. Et Ryan avait enfin prononcé des mots intéressants :
— Je vis avec une femme. C'est une ancienne camarade d'école, tout comme Jonathan Foley et Élisa. Elle a quitté la Floride après le lycée, mais ses parents habitent ici et elle a gardé des contacts avec d'anciens camarades. Elle a entendu notre conversation hier soir. Elle veut vous parler.
— À propos de Jonathan Foley ?
— Oui, répondit Ryan Philips d'une voix blanche.
Fusco avait commencé à avoir des doutes. Il ne comprenait pas trop cette histoire de divorce. Comme il n'avait pas compris pourquoi personne ne lui avait jamais dit que le lieutenant Foley s'était mariée, ni pourquoi Maria était partie en Floride, avec lui. Matveïtch eût pu lui fournir des gardes du corps autrement plus compétent que lui.
L'entretien qui suivit chez le couple, le laissa inquiet. Les pervers manipulateurs, il connaissait. Il en avait rencontré au cours de sa carrière de flic. Quand ils avaient été trop loin. Quand la seconde partie s'était suicidé. Volontairement ou pas. Rose Ambers et Ryan Philips ne prononcèrent jamais le mot « assassiner » et quand Maria le jeta sur la table, ils restèrent figés de surprise et d'effrois.
La jeune femme soupçonnait Jonathan Foley d'avoir tué Drew Barnett, mais malgré ses soupçons, Jonathan Foley restait dans son esprit un jaloux, un possessif et un sale type. Ryan n'avait jamais approuvé le comportement de Jonathan envers les filles avec qui il sortait, mais il avait fallu son mariage avec Élisa pour briser définitivement leur amitié. Et encore, la rupture n'avait eu lieu que bien longtemps après qu'Élisa eût accepté de se marier.
Philips culpabilisait. Il était l'ami complaisant d'un monstre, peut-être d'un assassin.
Il avait laissé Élisa Brown aux griffes d'un monstre et d'un assassin.
— Et Cindy Johns, vous la connaissiez ? demanda Maria.
— Cindy ?
— Mmm. Elle s'est suicidée en mars 2014.
— Je ne la connais pas, affirma Rose.
— Et vous, monsieur Philips ?
— Je la connaissais. Elle travaillait pour une agence immobilière concurrente de celle de Jonathan. Ils... ils ont eu une histoire ensemble. Pendant deux ans. Jonathan m'avait parlé de mariage. Et puis un jour, je ne l'ai plus vue. Il m'a dit qu'il l'avait larguée, qu'elle n'était pas celle qu'il croyait. Elle est rentrée chez elle en Arkansas et elle s'est tuée peu de temps après.
— Par chagrin d'amour ? s'ébahit Rose.
— Oui.
— Qui vous a raconté cela ?
Ryan regarda la juge qu'il pensait être une avocate. Des larmes montèrent. Elles ne débordèrent pas, mais il garda les yeux brillants.
— Monsieur Philips, insista Maria. Qui a raconté qu'elle s'était suicidée par désespoir ?
— Lui. C'est lui qui a raconté qu'elle s'était suicidée parce qu'elle n'avait pas supporté leur séparation.
Les mots étaient presque inaudibles. Philips les avait prononcés si bas que Fusco avait dû tendre l'oreille et il avait enfin compris ce qui mettait Ryan Philips si mal à l'aise en face de Maria Alvarez.
— Vous connaissez beaucoup de ses anciennes compagnes ?
— Quelques unes.
— Combien ?
— Sept, j'en connais sept.
— C'est pour cela que vous avez mis Élisa Brown en garde ?
— Oui.
— Après son mariage ?
Oh, Maria Alvarez venait de frapper vicieusement Philips au-dessous de la ceinture et l'homme ploya. Ses épaules s'affaissèrent et il baissa la tête.
— Je n'ai jamais aimé comme il se conduisait avec les filles avec qui il sortait, mais je ne savais pas...
— Vous ne saviez pas ou vous ne vouliez pas voir ?
— Je n'approuvais pas, j'ai parlé à Élisa après parce que je ne l'ai pratiquement pas vue quand ils ont commencé à sortir ensemble. J'avais demandé à Jon comment elle allait, il m'aavait dit qu'elle n'allait pas très bien et qu'elle ne voulait voir personne.
— Sauf lui ?
— Je ne savais pas qu'ils se voyaient souvent et encore moins qu'ils sortaient ensemble. C'était idiot, j'aime beaucoup Élisa, mais elle s'est toujours isolée un temps en revenant de mission. Je savais qu'ils faisaient un peu de surf. Quand elle rentrait à Butler beach, si Élisa voulait me voir, elle m'appelait. Je ne voulais pas la déranger, elle n'a pas toujours une vie facile. Elle prend sur elle et c'est très rare qu'elle parle de ses missions à l'étranger. En fait, elle n'en parle jamais. Je lui ai demandé pourquoi une fois. Elle m'avait répondu que c'était difficile de partager certaines choses avec des gens qui ne les avaient pas vécues, qu'ils ne comprendraient pas. Je n'ai jamais mis sa parole en doute. De toute façon, Hell ne s'est jamais beaucoup confiée à quiconque.
Hell ? Fusco aimait bien ce surnom. Dommage qu'il ne l'eût pas connue avant ou qu'il n'y eût pas pensé. Hell, cela eût été parfait : Shaw et Brown. Wolwerine et Hell. Un duo d'enfer, littéralement. Shaw avait l'art de se trouver des partenaires. John, Root, Brown... Différents à chaque fois aussi explosifs à chaque fois. À quelques variantes près. Le duo était sombre et amicale avec John, dynamique, énergique et rafraîchissant avec Brown, complètement barré et extrêmement dangereux avec Root.
Philips releva la tête.
— C'est un sale con de macho avec les filles avec qui il sort, mais en dehors, c'est un gars sympathique et c'était un bon ami. Il a toujours fait partie de ma vie et de celle d'Élisa, il s'est toujours bien comporté avec elle. Ils étaient amis, il était gentil et il ne parlait jamais d'elle en mal.
— Mais c'est du passé ?
— Il raconte des trucs dégueulasses à son propos, je déteste la façon dont il lui parle et la façon dont il se comporte avec elle en public. Élisa est une chic fille, une fille bien, il n'a pas le droit.
Il se frotta le visage dans les mains.
— Mais qu'est-ce que je pouvais faire ? Quand je l'ai mise en garde, elle m'a reproché mes paroles et elle m'a affirmé qu'elle était heureuse et qu'elle l'aimait. Et je ne savais pas pour Drew. Vous... vous pensez que Cindy ne s'est pas suicidée ?
— C'est une hypothèse.
— Pourquoi Élisa veut-elle divorcer ? intervint Rose Ambers.
Maria opta pour un mensonge :
— Elle pense qu'elle ne peut pas offrir la vie qu'il veut à son mari. Pour être honnête, je crois qu'elle s'est aperçut qu'elle devait faire un choix et qu'elle l'a fait.
— Choisir entre quoi et quoi ?
— Sa carrière militaire ou son mariage.
Cette fois-ci ce n'était pas un mensonge même si d'autres facteurs entraient en ligne de compte.
— Pourquoi être venus nous voir ? Pourquoi enquêter sur Drew et les anciennes amies de Jonathan, alors ? demanda Rose.
La jeune femme n'était pas stupide et elle avait gardé la tête froide.
— Par prudence.
Rose Ambers souffla de mépris et de dépit. Maria désigna Fusco du pouce.
— Ce n'est pas mon assistant, ni mon enquêteur. C'est un lieutenant de police et il travaille pour la crim'.
— Vous allez ouvrir une enquête ? bondit la jeune femme.
— À la lueur de vos témoignages et des éléments dont je dispose, je crois bien que oui.
Rose Ambers joignit ses mains devant elle.
— Je suis prête à témoigner et à vous donner des noms, lieutenant.
Elle posa la main sur le genou de Ryan Philips.
— Toi aussi, tu les aideras s'ils ont besoin de toi ?
— Oui. Je me tiens à votre disposition.
Et Lionel s'était vu investi d'une enquête criminelle.
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La jeune juge jura en espagnol. Très grossièrement. Elle s'excusa derechef auprès d'Anne-Margaret. Se rappela la présence du policier :
— Excusez-moi, lieutenant.
— Qu'est-ce qui vous contrarie, madame la juge ?
— Je suis inquiète et je ne sais pas si j'avais le droit de me mêler de cette affaire. C'est beaucoup plus sérieux que je ne l'avais envisagé et...
— Ouais, le fringuant agent immobilier à une façon bien à lui de rompre ses relations avec ses femmes. Vous craignez qu'il s'en prenne à Élisa Brown ? C'est un soldat, elle saura s'en tirer.
— Drew Barnett était une excellente nageuse, elle visait les compétitions internationales sous la bannière des États-Unis et elle s'est noyée.
— Je suis sûre que ça ira.
— Sameen ne m'a pas rappelée.
— Sameen ?
Que venait faire Sameen dans cette histoire ?
— Il s'est passé quelque chose en Biélorussie ?
— Non.
Bon, la jeune Mexicaine n'était pas disposée à parler.
— Si vous avez carte-blanche, vous prendrez cette affaire avec votre partenaire ?
— L'affaire Foley ?
— Oui.
— Oui, mais pas tant que je dois veiller sur vous.
— Vous pouvez quand même commencer à récolter des éléments ?
— Vous me demandez de faire des heures supplémentaires ?
Il en faisait déjà. Élisabeth Sanders aussi. La jeune femme ne s'occupait pas seulement d'accompagner Genrika partout et de veiller sur Alma, elle enquêtait avec Lionel sur différents dossiers que leur demandait de traiter Maria. Ils collectaient les informations et se chargeaient de faire le lien entre elle, Interpole, le FBI, la DEA et l'ATF. Maria traitait directement avec Terence Beale, les Mexicains et les juges de diverses nationalités en charge des dossiers impliquant les Cartels.
— Je...
— Laissez tomber. Cette affaire vous tient à cœur. J'aime bien le lieutenant Brown, la savoir mariée à un tueur en série ne me plaît pas beaucoup. Même s'il n'avait tué personne, je dirais oui, ce genre de gars transformerait n'importe qui en esclave. Ce sont des prédateurs, leurs proies n'ont aucune chance, peu importe leur force de caractère. Vous, moi, n'importe qui dans cet hôtel pourrait tomber entre ses griffes. Il est impossible d'échapper à un pervers de ce type s'il vous a caché son jeu et qu'il a jeté son dévolu sur vous. J'en ai rencontré, des hommes, mais aussi des femmes. On va se mettre sur le coup avec Éli. Philips et Ambers nous aideront, ce sont des témoins fiables.
Il grimaça à l'intention de la jeune femme avant de se lancer :
— Peut-être que Brown pourrait...
— Je ne sais pas, lieutenant.
— C'est elle qui vous a demandé d'intervenir ?
— Non.
— Oh...
— Je déteste cet homme, lieutenant.
— Il lui a fait du mal ?
— Oui.
— Vous...
Fusco ne termina pas sa phrase. Le regard de la jeune juge passa par-dessus son épaule et elle s'illumina soudain de joie. Il se retourna.
Root.
Il chercha Shaw du regard. Par habitude. Mais la jeune femme semblait seule. Elle les vit et un grand sourire lui mangea le visage. Elle détourna sa course et s'approcha à grands pas.
— Vous êtes venue ! Avec Anne-Margaret et Lionel en plus.
— Comme si vous ne le saviez pas...
Root leva un sourcil et une épaule.
— Et pour tout vous avouer, je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée, fit Maria.
— Qu'en penses-tu, Lionel ? lui dit facétieusement Root.
— Je croyais que tu étais en Biélorussie, bougonna-t-il.
— Le capitaine Brown tardait à nous rejoindre. Tu connais l'impatience de Sameen. Je lui ai donc proposé de venir la chercher, babilla-t-elle.
— Elle est capitaine ? demanda stupidement Fusco.
— Tu ne l'as jamais vue sur un ring, Lionel.
— Elle a gagné une promotion sur un ring ?
— Ses hommes ont apprécié sa prestation, son chef de bataillon nettement moins, d'où son absence aux Maldives.
Elle racontait n'importe quoi, Fusco ne comprenait rien, il plaçait les pièces qu'elle lui cédait dans différentes positions, mais cela ne donnait absolument rien de cohérent.
— Où est Élisa ? demanda Maria.
— Avec Sameen.
— Sameen est ici ! s'exclama Fusco.
— Bien, évidemment, tu crois qu'elle m'aurait laissé partir seule chercher sa protégée ?
Fusco en pinçait pour Root, mais elle se montrait parfois insupportable. Du coup, il remarqua sa mise... surprenante.
— Tu t'es déguisée ?
Root baissa la tête. Une chemise d'homme bordeaux à col américain, un jeans 501, des chaussures à lacets tout droit sorties d'un magasin du Camp Lejeune. Le tout trop grand d'une à deux tailles. Élisa chaussait du 39 et son jeans taillait du 33, trois tailles au-dessus de Root. La chemise lui allait mieux.
— Tu n'aimes pas ?
— C'est... différent.
Bizarre. Et pas mal du tout. Elle remarqua son air appréciateur.
— Tout me va, Lionel.
Maria avait reconnu le style.
— Root... l'interpella Maria.
Elle laissa sa question en suspens. Root se rembrunit.
— Elle va bien.
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
— Et si on allait discuter ailleurs ?
Root ne posa aucune question. Parce qu'elle savait tout. Pourquoi ils étaient à Saint Augustine, ce qu'il avait fait de leur matinée, ce qu'ils avaient mangé au déjeuner... Maria le savait. Lionel aussi.
C'était énervant, mais que pouvait-il bien y faire ?
Dans la suite, Root proposa de préparer un café. Beaucoup d'éléments échappaient au policier. Et tout ce qui touchait Jonathan Foley sentait mauvais. Il accepta le café et se résolut à attendre patiemment que Root l'éclairât un peu plus sur sa présence et celle de Sameen.
Maria se montra beaucoup moins patiente et beaucoup plus curieuse.
— Maintenant, je veux savoir ce qu'il s'est passé, dit-elle d'un ton qui impliquait qu'elle n'accepterait aucun faux fuyant.
Root hésitait à répondre. Lionel s'excusa et s'apprêta à les laisser seules.
— Non, Lionel, reste, l'enjoignit Root. Il n'y a rien que tu ne puisses entendre. Élisa était revenue à Butler beach pour dire à son mari qu'elle le quittait. Elle est ensuite partie dans le chalet que possède Ryan Philips dans le marais entre Georgia et Fargo.
— Wolwy lui avait donné des idées ? plaisanta Fusco.
— Élisa s'accorde souvent des moments de retraite en solitaire, répondit Root.
— Mais quelque chose clochait ? suggéra le policier.
— Elle avait contacté Sameen pour lui dire qu'elle avait réussi son stage et celle-ci lui avait envoyé le nom d'Athéna en réponse.
— Sameen a l'art du compliment, ironisa le policier.
Root ne releva pas.
— Ensuite, elle n'a plus eu de nouvelles.
— Et comme elle et Élisa n'ont pas besoin de phrases pour se comprendre et que Sameen voyait les jours passer elle s'est inquiétée ? suggéra le policier
— Athéna n'avait rien remarqué de suspect. Élisa était partie seule, elle n'avait pas été suivie et Jonathan Foley n'avait pas dérogé à ses habitudes de vie.
— Mais Sameen s'inquiétait... continua Fusco.
— Mmm. Son silence ne lui a pas paru normal. Et comme nous avions le temps de faire l'aller-retour sans mettre d'aucune façon notre mission en danger, je lui ai proposé d'aller chercher Élisa.
— Et ?
— Sameen avait raison de s'inquiéter.
Maria se décomposa.
— Mais vous avez dit qu'elle était avec Sameen et qu'elle allait bien.
— Il la retenait prisonnière.
— Je ne comprends pas. Vous disiez que Jonathan Foley menait une vie normale.
— Oui.
— Un coup monté... murmura Fusco.
— Oui.
— Samaritain ?
— Oui.
— Combien de temps l'a-t-il retenue ? demanda encore Lionel.
— Une semaine.
Maria serra les poings. Fusco fronça les sourcils. La jeune juge imaginait le pire. Élisa avait passé une semaine aux mains d'un homme qu'elle venait de quitter. Une semaine aux mains de ce pervers violent et manipulateur.
— Il en aurait fait quoi après ? demanda-t-il.
Regard entendu de Root.
— Tu n es sûre ?
— Il faudrait demander à Élisa. Je n'ai pas parlé avec elle. Elle n'était pas trop en état de parler quand nous l'avons retrouvée.
— Il l'avait droguée ?
— Oui.
— Coup classique quand la victime est plus forte que son agresseur.
Il se tourna le regard vers Maria :
— Madame la juge, nous...
La détresse qu'il lut au fond des yeux de Maria Alvarez l'incita à se taire. La détresse et la colère. Une colère froide qui lui glaça l'échine.
Brown et Alvarez avaient été proches pendant le procès, la jeune juge, très éprouvée, s'était beaucoup reposé sur le jeune officier. Brown l'avait parfois portée à bout de bras et son dévouement n'avait jamais été pris en défaut.
Avant de plonger dans la folie du procès. Brown avait accompagné Maria Alvarez à à Smith rock. Elles y étaient restées quinze jours. Elles avaient passé leurs journées à escalader des parois vertigineuses et leurs nuits à dormir sous une tente au milieu d'un désert de pierres. À leur retour, leurs relations avaient évolué. Alvarez aimait bien l'officier avant leur périple, mais après celui-ci, elle lui avait manifesté cette confiance que l'on n'accorde rarement sinon à des gens dont on se sent très proches, et Brown semblait toujours savoir quand être présente à ses côtés, quand ne pas l'être. Elles étaient complices sans se montrer familières.
Brown était incroyablement professionnelle, elle veillait à tout, mais sans écraser les autres. Elle respectait les avis et les prérogatives de chaque membre de l'équipe. Elle ne s'était jamais substitués aux Russes comme garde du corps. Parfois, le jeune lieutenant lui avait rappelé Carter. Un ancien soldat elle aussi. Intègre, sérieuse et tellement sympathique quand elle arrêtait de descendre tout le monde et de jouer aux gros bras.
La jeune juge s'était prise d'affection pour l'officier et leur estime était réciproque.
Maria Alvarez ne s'était pas déplacée pour déterrer les secrets de Jonathan Foley, elle n'avait pas laissé sa fille à Montréal, pour s'assurer qu'Élisa divorçât d'un type qui traînait une sale réputation derrière lui. Elle ne soupçonnait pas des abus et de la manipulation, elle les connaissait. Elle était venue pour cette raison. Athéna lui avait réservé un vol et une suite de luxe pour cela. Comme étaient venues Shaw et Root. Les trois jeunes femmes avaient tout laissé en plan, pour venir ici, en Floride parce qu'elle savait Brown en danger.
Un témoin clef.
Vivant.
Mais Brown avait souffert. Elle était réservée, discrète et elle servait comme officier dans corps des Marines. Elle était surtout mariée depuis un an et demi à Jonathan Foley. À un pervers et à un assassin.
Elle s'en prendrait plein la gueule.
Et d'ailleurs :
— Il est où ?
— Qui ? demanda innocemment Root.
— Jonathan Foley.
— Chez lui, répondit Root.
Elle se foutait de lui.
— Attaché, enfermé et sous sédatif, précisa-t-elle. J'avais prévu de le faire dévorer par un alligator, mais Athéna m'en a dissuadé.
— Il est en train de mourir ?
— Non
— Estropié ?
— Même pas. Enfin, j'ai dû lui extraire deux balles du corps, mais rien de bien méchant, se félicita-t-elle benoîtement.
— Vous savez extraire des balles ? demanda Maria.
— Je n'ai pas la dextérité de Sameen, encore moins sa douceur, mais je me débrouille.
Jonathan Foley avait crié comme un goret et Root l'avait tasé en guise d'anesthésie.
— C'est pour cela tes vêtements ?
— Oui, Élisa n'avait pas tout emmené.
— Mais elles sont où ?
— Elles ne devraient pas tarder.
— Le démantèlement du Cartel Silanoa ne suffit pas, Root, fit Maria.
— Je sais, je suis sur le coup.
— Si vous avez besoin d'aide...
— Vous ne pourrez pas m'aider, Maria. L'informatique ne rentre malheureusement dans le champ de vos compétences.
Les deux femmes échangèrent un regard de sympathie. Le même ras le bol, la même envie d'en finir une bonne fois pour toute les tenaillaient. Elles n'avaient pas partagé tout ce qu'elle connaissait, chacune de leur côté, de la relation conjugale dans laquelle s'était embourbée Élisa Brown et Sameen avait gardé pour elle ce que lui avait confié le jeune officier, mais Root avait plusieurs fois senti sa colère affleurer quand elle évoquait la jeune femme.
Quand leurs séances avaient repris au lac de la Prune, Maria avait plusieurs fois évoqué le jeune officier. Root avait identifié de la tristesse, de la révolte, un sentiment très développé d'injustice et un grand désarroi. Elle avait encouragé la jeune Mexicaine à se libérer d'un secret qui semblait lui peser, mais celle-ci avait à chaque fois refusé :
— Je ne peux pas.
Pour la première fois, Root avait regretté d'avoir proposé à Maria de l'aider à surmonter ses traumatismes. De l'avoir acceptée comme patiente. Elle connaissait Élisa, et Maria ne lui raconterait rien, et ne lui raconterait jamais rien, qui pût donner une image négative du jeune officier :
— Je ne veux pas qu'elle soit comme moi. Elle ne le mérite pas, pas elle, était tout ce que Root avait pût arracher comme confidence à la jeune Mexicaine.
Elle se doutait bien de quoi Maria parlait. La jeune femme lui avait raconté ses années d'auto-destruction, ses errements, l'alcoolisme, la drogue, le sexe. Maria était honnête et courageuse. Elle se montrait parfois sévère avec elle-même, exigeante, mais elle était lucide et affrontait ses peurs et ses déviances avec détermination. La jeune femme suivait une psychothérapie depuis 2010. L'étudiante rencontrée à San Diego l'avait orientée sur un excellent praticien. Avec lui, Maria avait traqué ses phobies, mis à jour ses dénies, elle s'était confrontée aux terreurs qu'elle avait enfouis au fond de sa mémoire. Elle avait surmonté sa culpabilité, elle s'était pardonnée ses lâchetés.
Gabriel Hayward avait réanimé les traumatismes de ses dix-sept ans, ses errements de jeune étudiante et de jeune femme, mais il avait surtout éveillé des peurs et des angoisses qui dormaient paisiblement dans le cœur de nombreux parents. Gabriel avait onze ans. C'était un monstre. Un enfant. Alma était une enfant. La culpabilité et l'angoisse avaient refait surface.
Maria lui avait beaucoup parlé d'Élisa Brown. Le jeune officier occupait ses pensées, Maria vibrait à son évocation, mais elle peinait à démêler ses sentiments et à savoir ce qu'elle ressentait pour la jeune femme. Elle s'était beaucoup inquiétée après son appel en septembre. Elle s'inquiétait de ne pas savoir ce qui tourmentait la jeune femme, d'avoir appris son mariage un an après sa célébration. Et quand Élisa s'était enfin confié à elle, son inquiétude avait fait un prodigieux bond en avant.
Maria savait. Sameen savait.
Aucune ne lui avait pas rapporté les confidences du jeune lieutenant, mais depuis, Root avait retrouvé Élisa entravée dans le chalet, et elle en savait autant qu'elles.
Maria s'en doutait. Jamais Jonathan Foley ne se serait contenté de simplement séquestrer Élisa. Il l'avait coincée parce qu'il n'avait pas supporté qu'elle le quittât. L'affront était trop grand. Il lui avait fait payer ce qu'il considérait comme une trahison et une arrogance insupportable.
Une semaine. Elle était restée une semaine à sa merci.
Maria invoqua la Vierge.
Pour Élisa.
Puis elle invoqua la malédiction de la Llorona et de tous les esprits vengeurs ou maléfiques qui pouvaient traîner de part le monde.
Sur Samaritain.
.
Un coup résonna fort et bref sur la porte d'entrée de la suite. Sans attendre de réponse, celle-ci s'ouvrit brutalement avant que Root, Fusco ou Maria n'eussent fait un geste. Root pointa son Glock et Fusco dégaina, aussi prestement son Smith &Wesson.
— Rengainez vos flingues, cria Shaw du couloir.
— Aty, protesta Root.
— Les probabilités étaient meilleures comme cela, s'excusa l'IA.
Shaw entra la première. Brown suivait derrière. Un grand silence salua son apparition. Shaw se renfrogna aussitôt. Root se reprit la première :
— Je l'ai rattrapé. Je ne l'ai pas tué. Je l'ai emprisonné chez lui.
Direct, concis, clair, cela plairait à Shaw.
Oui, cela avait répondu à ses attentes. À certaines de ses attentes :
— Maria, qu'est-ce que tu fous ici ?
Lionel soupira de soulagement. Il avait échappé à son attention. Peine perdue.
— Et toi ? l'agressa-t-elle
— Je l'accompagne, se justifia-t-il.
— Vous n'êtes que tous les deux ?
— Tu ne me fais pas confiance, Shaw ?
Elle se détourna de lui. Elle lui faisait confiance. Il évita de manifester sa joie et sa fierté.
— Maria ? Tu es censée bosser, pas te balader en Floride sans aucune protection sinon celle de Lionel.
En plus, elle l'appelait Lionel se rengorgea le policier. Si elle continuait sur cette voie, il allait l'embrasser.
— Les enfants sont là ? demanda-t-elle.
— Meg.
Shaw ne sembla particulière ravie de savoir qu'elle pourrait passer un peu de temps avec sa fille.
— Elle est trop petite pour je la laisse, et j'ai dit Alma que je ne m'absentais pas pour longtemps.
— Mais tu n'as pas répondu à ma question.
Maria regarda Brown d'un air embarrassé.
— Tu es venue pour lui, fit le jeune capitaine.
— Sameen m'a téléphoné pour me demander si tu m'avais parlé de ton ami Ryan, elle voulait passer le voir. Elle était censée se trouver en Biélorussie. Elle m'appelle parce qu'elle veut rencontrer un de tes amis, elle m'avoue que tu n'as pas donné de nouvelles depuis une semaine, que personne ne sait où tu es. Je me suis inquiétée. J'ai appelé ton ami Ryan, je me suis fait passer pour ton avocate, mais il n'a pas voulu me parler au téléphone. Alors, je suis venue.
— Tu l'as vu ?
— Oui.
— Et ?
— Il m'a dit ce qu'il pensait de Jonathan, rien de plus que ce qu'il t'avait déjà dit. Ce que m'a raconté son amie en revanche...
— Rose Ambers ?
— Oui.
— Qu'est-ce qu'elle t'a raconté ?
— Qu'elle soupçonnait Jonathan d'avoir aidé une de ses anciennes compagnes à se noyer.
— Drew Barnett ?
— Oui.
— Il l'a tué. Elle et une autre femme. Un accident et un suicide.
— …
— Il me l'a dit, expliqua Brown. Et j'étais la prochaine sur sa liste.
— …
— Je crois qu'il n'a pas apprécié que je reprenne ma liberté.
— Élisa, il faut que je vous parle, intervint Root.
Brown tourna la tête vers elle. L'officier n'était pas une femme de loi, mais elle avait étudié le droit lors de ses formations militaires. Maria était une femme de loi. Root savait tout sur tout et elle n'avait pas tué Jonathan. Pas encore. Les mots enquête, investigation, témoignage, procès, s'entrechoquèrent dans sa tê vent de panique souffla à leur suite.
Brown n'avait aucune envie de parler avec Root, aucune envie de se relancer dans cette histoire. Elle avait envie de tout oublier. De tourner la page. Drew, l'autre femme ? Elle ne voulait pas y penser. Elle s'était libérée de l'emprise de Jonathan le jour où elle lui avait dit qu'elle mettait fin à leur mariage. Elle lui avait menti pour ne pas le mettre en colère, elle avait invoqué son amour, réel, pour l'USMC. Elle ne lui avait pas dit qu'il la détruisait, qu'elle se haïssait quand elle se trouvait avec lui, que leur mariage avait été une lamentable erreur, qu'il avait manipulé ses sentiments. Qu'elle avait décidé d'arrêter. De ne plus se mentir. De retrouver le respect et la fierté d'elle-même.
De redevenir Élisa Brown.
La semaine qu'elle venait de vivre n'y avait rien changé. Elle gardait très peu de souvenirs des périodes où il l'avait droguée, même si elle savait très exactement ce qui s'était passé. À défaut de son esprit, son corps le lui avait raconté et les brides de souvenirs qui surnageaient de son oublis suffisaient à ce qu'elle reconstituât chaque heure qu'ils avaient passé ensemble. Sans oublier que Jonathan avait parfois complaisamment comblé ses trous de mémoire.
Elle l'avait aimé.
Élisa Brown, capitaine du deuxième bataillon d'infanterie du deuxième régiment de Marines, quinze ans de service, officier, presque, modèle, multi-décorée pour actes de bravoure au combat. Mariée à un pervers. Amoureuse d'un assassin.
Jonathan avait tué Drew Barnett. Une amie de Rose. Élisa se souvenait très bien de Drew Barnett. Elles n'avaient jamais sympathisé, elles ne partageaient pas les mêmes centres d'intérêt, mais Drew nageait très bien et quand elles s'étaient retrouvées dans la même classe, les profs d'histoire et de littérature anglaise les mettaient sans cesse en compétition. Élisa ne travaillait que pour elle, elle se moquait d'être la première, la deuxième ou la troisième du moment qu'elle jugeait avoir donné le meilleur d'elle-même. Drew ne supportait pas qu'Élisa la supplantât.
Brown savait que Root la confronterait à des choix.
Des choix qui la confronteraient à l'idée qu'elle se faisait de l'honneur.
Elle chercha un appui auprès de Shaw.
Shaw se trouvait dans le même état d'esprit qu'Élisa Brown, elle voulait tuer tout le monde et passer à autre chose. Descendre tous ces pourris pleins de frics qui dirigeaient le Cartel Silanoa, tuer Finch parce qu'elle lui avait promis de le faire s'il se mettait en travers de son chemin et que ce sale con avait contribué à mettre Brown, Anna et Genrika, en danger, tuer Samaritain une bonne fois pour toute, même si cela paraissait impossible, même si Athéna lui avait à mainte reprise affirmé qu'elle devrait se montrer patiente, que d'années en années la puissance de Samaritain baisserait jusqu'à qu'elle devînt si faible qu'il ne présenterait plus de menace pour personne.
Shaw en avait marre de patienter, elle en avait marre de voir les gens à qui elle tenait souffrir, elle en avait marre d'essuyer leurs larmes. Parce qu'elle se trouvait nulle, parce qu'elle ne savait pas comment les consoler et que, si sa présence semblait leur suffire, cela ne lui suffisait pas à elle.
Et là, maintenant, tout de suite, elle avait seulement envie de tout casser, de se colleter avec Root ou Maria, de frapper quelqu'un. D'insulter quelqu'un. Elle fixa un regard chargé d'éclairs sur la jeune juge. Maria méritait sa vindicte. Pour être partie sans escorte, pour avoir quitté Montréal, sa fille et Genrika, pour se mêler de ce qui ne la regardait pas, pour jouer à l'avocate fouineuse.
Députée, avocate ou juge, Maria avait toujours été une emmerdeuse qui n'en faisait qu'à sa tête, qui se jetait imprudemment à la tête des Cartels, des trafiquants, des politiciens et des fonctionnaires corrompus.
Shaw ouvrit la bouche prête à se défouler sur la jeune juge, à déverser sa colère et ses frustrations qui débordaient et manquait de l'étouffer. Un appel coupa son élan :
— Maia...
Maria n'avait pas fermé la porte qui donnait sur la chambre où elle dormait avec Anne-Margaret. Elle n'aimait pas enfermer l'enfant. Elle n'avait jamais enfermé Alma. L'enfant s'avança, puis elle parut soudain prendre conscience de la présence des autres personnes. Elle les dévisagea tour à tour. Elle s'arrêta à Shaw. Un grand sourire dévoila les six ou sept dents qu'elle avait en bouche.
— Mama...
Comment l'enfant reconnaissait-elle si facilement sa mère ? Au cours des huit derniers mois, elle n'avait vécu avec sa mère que pendant un mois. Elle avait passé le reste du temps avec Maria. Maria qui la nourrissait au sein, qui dormait avec elle, qui lui chantait des chansons, qui lui lisait des histoires, qui ne l'abandonnait jamais plus de quelques heures. Maria qui avait été présente auprès de l'enfant pendant le mois que celle-ci avait passé auprès de sa mère au lac de la Prune. C'était incroyable.
Anne-Margaret cavala jusqu'à Shaw, s'assit et tendit les bras :
— Anou anou.
Shaw se baissa et souleva l'enfant dans ses bras.
— Anou.
L'humeur sombre de Shaw n'avait échappé à personne.
— Tu veux que je la prenne ? proposa Maria.
— Non, c'est bon.
Shaw rejoignit la jeune juge sur le canapé en cuir. Elle releva sa chemise et bascula Anne-Magaret sur ses genoux. L'enfant la regardait, l'air heureux. Au paradis. Root pencha la tête. Fusco prit un air goguenard. Maria sourit doucement. Brown s'était replongée dans ses pensées.
— Brown, l'interpella Shaw. Vous m'accordez dix minutes. Après, vous viendrez avec moi.
— Hein ? Euh... Bien, mon capitaine.
Shaw ne releva pas l'appel. Root claqua des doigts. Shaw leva la tête.
— Tu permets que je fasse le point avec Maria et Lionel ?
Shaw grogna son assentiment. Elle se chargerait de Brown et, selon le résultat de sa conversation avec le jeune officier et les informations qu'échangeraient les trois autres, ils scellerait ensemble le destin de Jonathan Foley. Shaw l'aurait descendu sans autre forme de procès. Root était partie dans la même optique, elle avait changé d'avis en cours de route. Enfin, changé d'avis... Parfois, Shaw regrettait son oreillette.
— Athéna...
Un téléphone vibra.
— Brown, apportez-le-moi et trouvez-moi des écouteurs.
L'officier s'exécuta. Elle trouva des écouteurs sur une console. Elle les brancha et apporta le téléphone à Shaw. Dès que la jeune femme les eut mis en place, Athéna prit la parole. Shaw obtint la confirmation de ses hypothèses. L'IA ne se justifia pas. Elle ne chercha pas à convaincre Shaw de quoi que fût. Elle se contenta de lui rapporter les faits et la conversation qu'elle avait tenue avec Root. Shaw écouta. Attentive au paroles d'Athéna, au bien-être d'Anne-Margaret et à Élisa Brown.
Anne-Margaret était la seule à ne pas être source de contrariété. À vrai dire, Shaw la retrouvait avec plaisir. Elle n'avait pas été assez présente à ses côtés. Elle s'était promis de ne jamais l'abandonner, de l'emmener partout avec elle tant qu'Anne-Margaret ne manifesterait pas un avis contraire. Shaw avait manqué à sa parole.
Elle ne s'inquiétait pas pour l'enfant, elle savait heureuse et en sécurité en compagnie de Maria, mais Shaw ne l'avait pas gardée pour la laisser tous les quatre matins à la jeune Mexicaine. Shaw estimait qu'elle avait des devoirs envers sa fille. Elle tenait à les assumer. Parce que c'était ainsi que cela devait être. Parce qu'elle ne concevait que cela pût être autrement. Des résolutions, auxquelles elle avait manqué par deux fois. Pourquoi ?
Pourquoi avait-elle par deux fois confié Anne-Margaret à Maria ?
En octobre, elle l'avait fait pour elle et pour Genrika. Par devoir. Elle n'avait pas escompté s'absenter si longtemps. Elle n'avait pas programmé le périple survi en forêt qui lui avait pris des semaines. Et pourquoi elle était partie crever de froid, crever de faim, crever de sommeil et vécu l'un des raids les plus éprouvant de sa vie ? À cause de lui. De cette IA dévoyée qui l'avait retrouvée, qui avait modifié la couverture d'Anna et avait mis la vie de la grande Russe en danger. Cette fois-ci, elle l'avait encore fait à cause de lui. Et indirectement, Anne-Margaret pâtissait de ses agissements.
Un rictus de colère lui déforma la bouche. Athéna interrompit ses explications.
— Sameen ? s'inquiéta l'IA
— Quoi ? fit hargneusement la jeune femme.
— Tu nous en veux ?
La question déstabilisa Shaw. Pourquoi leur en voudrait-elle ?
— Je sais que tu l'aurais tué, mais j'ai pensé...
— J'aurais eu tort, la coupa Shaw. Vous avez pris la bonne décision. Tu as pris la bonne décision.
Athéna se rasséréna. Pour une fois, Sameen se conformait à ses prévisions et ses calculs. Shaw posa les yeux sur Élisa Brown. Le jeune officier regardait ses mains posées sur ses cuisses. Torturée de pensées contraires.
Shaw passa ses doigts sous la bouche avide d'Anne-Margaret et appuya sur son sein. Anne-Margaret abandonna aussitôt le mamelon et leva une tête repue et heureuse vers sa mère. Shaw l'assit sur ses genoux.
— Meg, il faut que je parle à Élisa. C'est important. Je ne peux pas te garder avec moi. Tu veux bien rester avec Maria ? Après, on ira se baigner.
Shaw interpella Brown :
— Vous viendrez avec nous ?
— Euh...
— Le conseil se réunit le 3, tout est prêt sur place. On ne partira pas avant demain soir, peut-être même pas avant après-demain. Vous ne connaissez pas des coins sympa dans le coin ?
— Si.
— Si on n'a pas le temps aujourd'hui, vous nous emmènerez demain.
— D'accord.
— Okay, Meg. En attendant, tu vas rester avec Maria, D'accord ?
— Ah-han.
— Vous m'attendez ?
— Oui.
Shaw se leva. Elle frappa à la porte de la chambre où Maria, Root et Fusco étaient partis s'enfermer.
— Je vous la laisse. Root, s'il te plaît, j'aimerais rester seule avec Brown.
— Je reste avec Maria et Lionel.
— Okay, merci.
Root aurait bien salué sa politesse, elle n'osa pas. Shaw arborait des traits tirés, elle était tendue, et s'occuper d'Élisa mobilisait toutes ses capacités d'adaptation. Shaw prendrait soin de la jeune femme, aussi bien que si elle avait à l'opérer d'urgence et que toutes ses fonctions vitales avaient viré au rouge. Mais elle en ressortirait épuisée. Root se corrigea : Shaw était déjà épuisée. À la limite de la rupture. Anne-Margaret avait été une heureuse distraction, mais maintenant ?
Maintenant, Shaw lui avait demandé de ne pas la déranger. Elle projetait une séance de méditation. À deux, parce qu'elle savait qu'Élisa était capable de la suivre et de l'accompagner au cours si elle lui proposait e partir avec elle.
Shaw avait impressionné Root quand elle l'avait retrouvé au Québec. Elle méditait tous les jours. Dès qu'elle sentait qu'elle perdait le contrôle ou simplement parce qu'elle se sentait bien. Calme et détendue. La présence des autres ne la gênait pas. Root l'avait parfois surprise à méditer dans le salon, au milieu du bruit et des conversations. Elle était assise, elle ne parlait pas. Elle n'avait pas même besoin de fermer les yeux. Elle n'avait pas même besoin d'être immobile. Shaw pouvait marcher en méditant. Manier la hache ? Peut-être. Elle ne lui avait pas demandé.
Shaw ne se cachait pas, elle s'excusait parfois d'avoir abandonné Root sans la prévenir. À tort. Root considérait comme un honneur, comme une marque de confiance qu'elle s'adonnât à la méditation en sa présence. Au cours de ses séances, Shaw arborait rarement une expression tourmentée. Elle ne méditait pas seulement pour combattre ses démons, ses angoisses ou les travers propres à sa personnalité, elle méditait par plaisir, par habitude, par hygiène de vie. Une pratique très personnelle. Intime. Peut-être pas aux yeux de Shaw, mais elle l'était aux yeux de Root. Quand elle méditait Shaw rejoignait un monde qui n'appartenait qu'à elle. Un monde dans lequel elle ne se coupait pas toujours des autres.
Quand elle méditait en présence d'autrui, que cet autrui en fût conscient ou pas, Shaw gardait un pied dans le monde réel. Elle ne se coupait pas des autres. Si on lui adressait la parole ou qu'on attirait son attention, pour peu que cela lui parût intéressant et qu'elle ne fût pas fâchée, elle répondait aux attentes de son interlocuteur.
.
Un jour qu'elles marchaient en silence de l'autre côté du lac, Shaw avait glissé dans une profonde méditation. Son regard était différent, son expression plus lointaine et étonnement paisible. Ce n'était pas la première fois. Root profitait de la paix qui irradiait et qui s'étendait sans contrainte et sans heurt à ceux qui l'entourait. Une quiétude détachée des contingences qu'imposait le monde en mouvement. Root cheminait à ses côtés. Heureuse. Reconnaissante. Anne-Margaret, installée dans le dos de sa mère, posait un regard curieux sur la forêt. Elle levait parfois une main pour happer un rayon de lumière qui filtrait à travers les arbres. Silencieuse, elle aussi.
Root avait aperçu du mouvement. Un oiseau. Elle s'était arrêtée. Shaw l'avait imité. L'oiseau fouillait le sol. Il s'était redressé. Il s'était rapidement déplacé et s'était envolé pour se poser sur une grosse branche. Les deux jeunes femmes n'avaient pas bougé. L'oiseau les surveillait. Leur immobilité le rassura et il se rapprocha. Il se percha d'abord un peu plus près, puis il vola à terre et sautilla devant elles sur le chemin.
Un oiseau de petite taille, gris de plumes, les flancs roux. Un gros bec noir sur un visage blanc et une petite huppe grise complétait son apparence. Il chanta et deux oiseaux similaires vinrent se poser près de lui.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Shaw.
— Des mésange bicolores. Des voisines, elles nichent aux alentours de la maison et elles viennent souvent se poser sur le rebords des fenêtres.
— Il y en avait avant ?
— C'est une espèce grégaire, mais je t'avoue que je n'ai pas remarqué leur présence avant l'hiver qui a suivi ton départ. Plusieurs espèces viennent nous rendre régulièrement visites. Des mésanges à tête noire ou à tête brune, mais les bicolores se repèrent vite à cause de leur huppe.
— C'est mignon
Mignon ? L'adjectif interloqua Root. Shaw aimait la nature. Elle l'aimait sans jamais se départir d'un certain esprit scientifique. Elle n'appréciait pas vraiment un végétal ou un animal si elle n'en connaissait pas toutes ses caractéristiques. Un esprit scientifique non dénué de sens artistique. Shaw dessinait trop bien pour cela. Ses dessins n'avaient pas d'autres fonctions que de représenter ce que Shaw avait observé, de servir à l'identification de l'espèce ou de la variété. Dessiner lui servait d'aide-mémoire. Ce qui n'empêchait pas Root d'admirer son talent. Shaw exprimait rarement des émotions. Ce n'était pas le genre de personne à dire les mains serrées sur sa poitrine :
— Comme c'est beau !
— Comme c'est joli !
Parfois Shaw « aimait » un endroit, un livre, un objet, une arme, mais il était très rare qu'elle ne fît pas suivre cette déclaration par des justifications techniques et raisonnées.
Mignon ?
Un léger sourire plus béat qu'amusé flottait sur les lèvres de Shaw. Son regard attentif ne quittait pas les oiseaux qui sautillaient sur les bords du sentier. Shaw se tenait sur la frontière entre deux mondes. Des mondes en communication. Elle ne s'excluait pas du monde qui l'entourait et elle n'excluait pas les autres de son monde. Elle les intégrait. Root s'était senti merveilleusement bien en marchant avec elle, elle se sentit soudain euphorique. Elle eût la furieuse envie d'embrasser Shaw, de se fondre sur son corps de se retrouver peau à peau avec elle, de la serrer contre elle, de sentir ses bras solides refermés sur elle, ses mains calleuses, ses lèvres douces courir sur elle.
Elle n'avait pas esquissé le moindre geste, elle ne s'était pas fendue d'une remarque pleine d'esprit dont elle avait le secret, un brin leste parce qu'elle aimait comment y répondait Shaw, son embarras, son exaspération ou l'éclat complice et amusé que prenaient ses yeux. Parfois contre toute attente. L'expression de Shaw indiquait qu'elle n'était pas tout à fait revenue de son voyage.
Les oiseaux s'étaient bruyamment envolés et elles avaient repris leur promenade. En silence. Shaw avait replongé dans sa méditation. Elle en était sortie un peu après, avant de rentrer.
À la villa, Maria comatait dans le salon, un livre qu'elle ne lisait pas à la main. Les Russes étaient chez eux, Khatareh était repartie avec Juliette après les fêtes de Pâques. Genrika s'ennuyait sur son ordinateur. Shaw avait proposé un entraînement de tir à l'arc.
Shaw avait d'indéniables qualités de pédagogue, mais ce jour-là, la séance avait été particulièrement enrichissante. Shaw avait très peu parlé, Root n'avait pas donné de conseils aux deux néophytes, elle avait tiré pour elle et laissé à Shaw le soin de s'occuper de ses deux apprenties archères. Aussi bien Genrika que Maria avaient besoin de se changer les idées. Le tir à l'arc vidait l'esprit, le libérait des soucis. Genrika et Maria avaient besoin d'attention. Shaw leur en avait apporté au-delà de leurs espérance.
Elle s'était montrée incroyablement tactile. Elle corrigeait une position en posant une main sur le poignet, sur l'épaule, sur les reins. Elle se plaçait dans le dos de l'une ou l'autre, murmurait :
— Respire.
— Détends-toi.
— Écoute
— Deviens ta flèche.
Elle se permit même de venir se placer ainsi derrière Root, de placer ses mains sur ses hanches, de corriger sa position. Shaw ne se montrait pas seulement attentionnée ou même douce. Elle était tendre. Troublée Root rata son tir.
— Root... avait râlé Shaw.
Root avait respiré, Root s'était appliqué. Le tir suivant lui avait laissé un exaltant sentiment de perfection. Et le pressant désir d'être le soir.
Un désir si pressant que, la respiration courte, le corps trempé, le cœur battant, Shaw, quelques heures plus tard, avait refermé mollement ses bras sur elle avant de la retourner sur le dos et de se dresser inquiète au-dessus d'elle :
— Root, ça va ?
— Si tu savais...
— Tu pleures.
— Je t'aime, Sameen. Je t'aime tant.
Shaw l'avait brièvement embrassé sur les lèvres, elle lui avait tourné le dos et s'était isolée, loin d'elle. Root avait pleuré, parce que son plaisir avait été trop fort, parce qu'après deux ou trois heures d'échange, il avait fini par déborder, parce que Shaw s'était montrée encore plus tendre, parce que Root avait eu la sensation de fusionner, parce que Shaw avait su l'emmener dans son monde. Ce n'était pas nouveau, ce n'était pas la première fois, mais cette fois-ci... Root n'était jamais arrivée à analyser ce qu'elle avait ressenti, en quoi cette fois-ci avait été différente, si bouleversante, mais ce dont elle était certaine, c'était que la méditation dans laquelle s'était plongée Shaw au cours de leur promenade en forêt, cette méditation dont elle avait prolongé les effets pendant l'entraînement et une bonne partie la soirée, avait un lien avec l'émotion que Shaw avait éveillée en elle. La plénitude, la tendresse, son extrême attention, sa douceur. Shaw aimait les ébats marathon, elle aimait communiquer, prendre la main et la lui laisser, alterner des moments tranquilles agrémenté de baisers, de caresses, d'effleurements qu'elle savait que Root appréciait et des moments intenses et nettement plus énergiques, nettement plus physiques.
Root adhérait complètement à sa conception du plaisir, mais elle y mettait moins d'orgueil, plus de jeu et plus de sentiments. Shaw prononçait peu de mots, Root s'efforçait de ne pas trop se laisser aller à sa propension à verbaliser tout ce qui lui passait par l'esprit. Shaw lui avait dit une fois qu'elle n'avait pas à se restreindre. Trois ans auparavant. Elle ne se répéterait pas et elle ne s'était pas répétée. Elle n'avait pas râlé, elle ne s'était pas enfuie, quand trois ans plus tard, Root lui avait déclaré sa flamme et avait balbutié des idioties entre ses bras et deux gémissements. Elle lui avait parfois coupé la parole en l'embrassant, en précisant une caresse, en lui arrachant des cris qui tuaient ses déclarations dans l'œuf, mais elle la laissait relativement libre d'exprimer ce qu'elle taisait dans d'autres circonstances. En toutes autres circonstances, sinon, par défi ou par provocation. Root respectait sa pudeur. Elle la chérissait. Sa pudeur rendait Shaw plus humaine, plus touchante. Élisa Brown lui ressemblait. Les deux officiers étaient aussi réservées et pudiques l'une que l'autre dès que l'on abordait la question de leurs sentiments.
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Shaw restaurait son équilibre quand elle méditait.
Un équilibre qu'elle avait peut-être perdu bien avant de se retrouver avec des lunettes de réalité virtuelle sur les yeux, bien avant d'avoir commis des horreurs et d'avoir réalisé qu'elle ne pouvait plus vivre seule séparée du monde. Bien avant que Samaritain eût mis à jour ses manques et ses faiblesses, ses failles et ses vulnérabilités, bien avant qu'il ne violât son esprit et qu'il détruisît tous les murs que Shaw avait patiemment bâtis pour se protéger du monde extérieur et des humains.
Shaw lui avait avoué ne pas voir tout réglé. Elle ne pouvait toujours pas monté dans un ascenseur et elle n'avait pas trouvé toutes les réponses qu'elle espérait trouver en se retirant du monde. Elle faisait toujours des cauchemars, elle avait encore parfois le sommeil agité, ses réveils n'étaient pas toujours doux et sereins. Mais elle s'était beaucoup pardonnée. Elle avait accepté ses manquements passés, ses erreurs. Accepté l'idée qu'elle en commettrait encore dans l'avenir. Qu'elle n'était pas indestructibles, qu'elle ne pouvait pas toujours s'en sortir seule, que des gens avaient besoin d'elle et qu'elle ne pouvait pas les ignorer. Qu'elle pouvait aussi les laisser croire qu'elle tenait à eux. Accepté aussi l'idée qu'elle tenait à eux.
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Shaw posa Anne-Margaret par terre. Elle lui ébouriffa les cheveux et tourna les talons.
— Sameen, la rappela Maria.
Shaw se retourna.
— Merci.
Parce qu'elle mesurait la difficulté que s'imposait Shaw, le dévouement dont elle faisait preuve. Parce qu'elle aimait Brown et qu'elle aimait Shaw. Parce que cette dernière ne la décevait jamais, parce qu'elle était la plus apte à aider Élisa. À lui offrir une épaule solide, parce qu'Élisa savait que Shaw ne montrerait aucune complaisance, mais qu'elle serait là, qu'elle tendrait une main si Brown hésitait ou tombait, qu'elle n'hésiterait pas non plus à la houspiller, à la frapper peut-être si elle le jugeait nécessaire.
Shaw lui avait confié sa préparation mentale et physique aux Seychelles. Élisa s'était montrée dure, sadique, elle l'avait poussée à bout, elle n'avait accepté aucun manquement, aucune faiblesse, elle ne lui avait accordé aucune excuses, aucun repos. Shaw s'était laissé insultée, frappée, humiliée. Maria était étrangère aux codes militaires, elle n'avait pas compris leurs inter-actions. Mais elle en avait vu les bénéfices. L'instructeur fière de sa stagiaire, la stagiaire fière de son instructeur. Malgré la violence et la souffrance. Malgré leur antagonisme. Maria avait craint que Shaw n'en vint un jour à corriger Élisa, à lui faire ravaler ses insultes et sa morgue à grands coups de poing dans la figure. Maria n'aurait jamais accepté de personne ce qu'Élisa faisait subir à Shaw. Elle ne comprenait pas comment les deux jeunes femmes avaient pu renouer sans heurts la relation qui les unissait depuis qu'elles se connaissaient aussitôt qu'Élisa avait déclaré le stage achevé et réussi.
Par la suite, Maria avait remarqué que l'admiration béate qu'Élisa dont elle ne pouvait se défendre quand elle se trouvait face à Shaw s'était modifié. En lui demandant de l'entraîner, Shaw avait hissé Élisa à sa hauteur. Elle en avait fait son égale. Pas tout à fait, parce qu'Élisa considérait Sameen comme son supérieur.
Un écart qui s'était comblé depuis qu'Élisa avait été promue capitaine et, la connaissant, Maria augurait que Shaw se chargerait de rappeler au jeune capitaine, si celle-ci l'oubliait, qu'elles avaient le même grade.
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— Vous croyez qu'elle la convaincra ? demanda Lionel.
— Sameen ne cherchera pas à la convaincre. Elle lui exposera les faits en se gardant bien de l'inciter à quoi que soit, répondit Maria.
— Elle est flippante, grommela le policier.
— Parce qu'elle n'impose pas son point de vue ?
— Non, parce qu'elle sait si bien faire taire ses émotions que parfois, on doute qu'elle en ait.
Root sourit.
— Tu trouves ça nulle, demanda-t-elle.
— Non, c'est parfois rassurant. Mais parfois... c'est flippant, s'obstina Lionel.
Root grimaça et pencha la tête sur le côté.
— Tu ne trouves pas ? lui demanda-t-il.
Il reprit la parole avant qu'elle ne répondît :
— T'es frappa-dingue. Ne réponds pas, s'il te plaît.
Root rit puis redevint sérieuse. Extrêmement sérieuse :
— Si Élisa ne veut plus en entendre parler, j'irai le taser jusqu'à ce que son cœur s'arrête. Si elle décide de le garder en vie, il ne s'en sortira pas mieux.
— Il y a une troisième option, fit Maria.
Root et Lionel tournèrent la tête.
— Je lance un mandat, une enquête officielle. J'obtiens des aveux. Il disparaît ou il meurt en cherchant à s'évader. Ses victimes auront obtenu justice et leurs familles sauront que l'une ne s'est pas noyée stupidement parce qu'elle était ivre et que l'autre ne s'est pas suicidée.
Lionel ouvrit la bouche de surprise. L'intègre Maria Alvarez cautionnait un meurtre ?
— Un problème, Lionel ? demanda Root.
— Toi et Wolwy rendez dingues tous ceux que vous approchez.
— Vous parlez de moi, lieutenant ?
— Vous parlez de meurtre, madame la juge.
— Je sais.
— Ouais, c'est bien ce que je disais.
— Ça vous choque ?
— Ça me va.
— Vraiment ?
— Est-ce que je me suis opposé à ce que vous programmiez l'assassinat de douze membres du conseil d'administration du Cartel Silanoe ? rétorqua-t-il.
— Non.
— Je travaille avec Shaw depuis six ans, avec Root depuis presque autant de temps. Je sais à quoi m'en tenir avec elles. John ne valait pas mieux. Qu'ils aient tous les trois tué pour de l'argent ou pour le gouvernement, ils ont tué de sang-froid. Ce sont des tueurs. Ils m'ont donné des sueurs froides, ils m'en donneront encore, mais je vis très bien avec.
L'expression de Maria Alvarez l'incita à continuer :
— C'est une question de confiance.
— Lionel, je suis touchée, minauda Root.
— Ouais, ben, n'exagère quand même pas.
— J'ai donné mon aval pour l'élimination du conseil d'administration du Cartel, remarqua Maria.
— Ouais, je sais, mais Jonathan Foley, c'est un peu plus personnel, n'est-ce pas ?
Maria lui renvoya un regard glacial.
— Samaritain le couvrait, Lionel.
Le policier serra les poings.
— Je donnerai ma vie pour Sameen.
Il dévisagea Root et Maria.
— Pour vous aussi, pour tous les autres.
— On ne sait pas quelle sera la décision d'Élisa, tempéra Maria.
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Shaw et Brown avaient fermé les stores. Elles se tenaient l'une à côté de l'autre En position de seiza. Les yeux fermés. Leur respiration à l'unisson. Il leur avait fallu du temps. Elles s'étaient d'abord fait face, sous l'injonction de Shaw. Elles s'étaient heurté à trop de tentions, Shaw respirait mal et Brown n'arrivait pas à lâcher prise. Angoissée par les choix qu'elle devrait faire.
Shaw avait juré. Elle s'était déplacée à côté du jeune officier. Épaule contre épaule. Genou contre genou. Elle l'avait appelée à mi-voix. Leurs mains s'étaient trouvées, leurs souffles s'étaient lentement réglés l'un sur l'autre et elle s'étaient enfin accordées.
Shaw était repartie dans la prairie aux hautes herbes qu'elle aimait parfois rejoindre. Brown avait pris le chemin des dunes. L'océan grondait. Familier. Le vent soufflait. Elle avait tiré Shaw après elle au sommet d'une dune et elles étaient restées à contempler les rouleaux se briser interminablement sur la plage, l'océan gris bleu, les nuages tristes qui courraient dans le ciel d'hiver. Une bruine très fine noyait le paysage, estompait les lignes qui eussent parues trop nettes et trop acérées sous un soleil estival.
Shaw marchaient bras nus en pleine chaleur. Le soleil brillait, haut dans le ciel. Les couleurs de son monde oscillaient entre le jaune chaleureux des hautes graminées et le bleu intense d'un ciel immaculé. Les tâches rouge vif des coquelicots disséminées dans les herbes accentuaient un peu encore les contrastes chatoyants qui s'offraient à sa vue. Invisibles, cachés dans les hautes herbes, des insectes crissaient, vibraient, bourdonnaient, des oiseaux chantaient. L'air s'emplissaient de bruits mélodieux, doux et harmonieux.
Brown se gorgeait de vent, d'embruns et de senteurs iodées. Le gris, le blanc, le sable d'un blond très clair, la palette de couleurs froides, de dégradées pâles, chassaient la violence, le chagrin, les doutes et ses angoisses. La main de Shaw dans la sienne maintenait son cœur en mouvement. Brown n'était pas seule. Elle ne l'avait jamais été, même avant de croiser le chemin du capitaine, de Root, ou de Maria.
Elle ne serait jamais seule.
Elle n'oublierait plus.
Une pression sur sa main et elle ouvrit les yeux.
Elles se relevèrent. Shaw ouvrit les stores et lui refit face. Brown mesura à quel point Shaw avait pris sur elle.
— Je témoignerai à son procès, dit-elle.
— Okay.
— Mais il n'y pas de preuves.
— On en trouvera. Vous êtes en vie, vous êtes un témoin fiable, j'ai gardé les caméras, Maria sera partie prenante, vous savez de quoi elle est capable.
— Je ne veux pas l'impliquer.
— C'est à elle de choisir, pas à vous.
Brown hocha la tête.
— Sam, j'aurais le temps de passer chez mes parents ? Enfin, si vous arrêtez Jonathan maintenant. Je ne veux pas qu'ils l'apprennent par les journaux ou en faisant les courses.
— Vous habitez près de la plage ?
— La maison de mes parents se trouve dans les dunes, dans un endroit assez sauvage et elle donne sur la plage.
— On vous attendra sur la plage et si vous voulez y passer la nuit, on trouvera bien de quoi se loger dans le coin.
— Vous croyez que je pourrais demander à Maria de m'accompagner ?
— Vous voulez la présenter à vos parents ?
— Oui, surt...
Brown remarqua la lueur qui dansait dans les yeux de Shaw. Le double sens que contenait sa question. Elle rougit. Elle avait pensé que la jeune juge pourrait rassurer ses parents, leur expliquer l'aspect juridique de l'affaire, exposer les charges qui pesaient contre Jonathan. Lui apporter sa caution de femme de loi et leur éviter l'écueil de la culpabilité. Ses parents adoraient Jonathan. Ils s'étaient alliés à lui contre elle. Ils avaient été manipulé, tout comme Ethan. Élisa ne voulait pas laisser la victoire de leurs remords à Jonathan.
Shaw sourit.
— Quand tout cela sera fini, je vous inviterai tous chez moi pour un barbecue géant. Maria m'avait promis que si je l'invitais, elle se mettrait pieds nus et qu'elle porterait une jupe courte.
— Elle vous intéresse...
— On ne peut pas dire qu'elle ne soit pas intéressante, re- rougit Brown.
— C'était sympa aux Seychelles.
Brown s'illumina, toute gène évanouie.
— Vous mettrez un paréo ? demanda-t-elle à Shaw.
— Je n'en ai pas ramené.
— J'en ai dans mes placards.
— Vous m'en prêterez un ?
— Ouais, grimaça Brown d'un air entendu.
— Quoi ?
— Vous n'êtes pas très inintéressante, non plus...
— Parlez pour vous, Brown.
— Mais avant ça, je veux tout boucler.
— Je suis venue vous chercher pour cela.
Brown tendit la main.
— Ça ne sera peut-être pas toujours beau, la prévint Shaw.
— J'irai en enfer avec vous, capitaine.
— Je sais.
Shaw prit sa main. Elles étaient alliées depuis longtemps. Dévouées l'une à l'autre depuis longtemps. Leur poignée de main scellait un accord. Celui de mener à bien une mission.
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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L'hôtel dans lequel loge l'équipe : le Casa Monica, situé dans le quartier historique de Saint-Augustine. L'hôtel à été construit en 1888, dans un site marocain.
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Alligator et crocodile : les animaux sont très présents en Floride. Des accidents sont parfois à regretter, principalement dû à la négligence et à l'imprudence des gens. Habituellement, les reptiles évitent les humains, sauf si ceux-ci se sont amusé à les nourrir. Les animaux se reproduisent au Printemps et la femelle gardes ensuite jalousement ses œufs des importuns. Il est alors déconseillé d'approcher les animaux.
Les victimes meure le plus souvent noyé, mais encore plus souvent d'une septicémie après avoir été mordu. Comme beaucoup de prédateurs l'hygiène buccale des crocodiles et des alligators s'avère déplorable.
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La llorona : fantôme maléfique du folklore mexicain (le mythe se rapproche de celui de la dame blanche de nos contrée européennes). Inspirée par des divinités plus ou moins maléfiques des cultes pré-hyspaniques.
Plusieurs légende cohabitent mais toute on en commun la présence fantomatique d'une femme en pleurs qui hante les rives des lacs et des cours d'eau. D'une femme qui apporte la mort et se fend de terribles révélations.
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