.

ps : Il y a deux recettes en notes de fin de chapitre.

.


Chapitre XXVII


.

.

.

— Monsieur Greer, vient de passer les limites du domaine, Grégor Feodoritch.

Enfin.

Le président s'était fait attendre. Il avait fixé la date au 3 mai. On était le 5. Le dernier d'entre eux s'était présenté au château le 2. Tamin ben Nasser al Jaber. Un petit cousin de Tamin ben Ahmad al Thani. Milliardaire. Influent. Le Quatari siégeait au conseil d'administration d'al Jazeera Network et dirigeait en sous-main l'antenne londonienne de la société. Un passe-temps qui l'amusait beaucoup. Tamin ben Nasser adorait manipuler l'opinion publique.

Zakriatine congédia l'agent de sécurité.

Laura O'Keefe resta immobile, ses traits ne trahirent pas l'excitation qu'elle ressentait. Elle avait attendu avec autant d'impatience l'arrivée du président du conseil d'administration que Gregor Zakriatine. Le maître des lieux n'appréciait visiblement pas que la réunion eût lieu chez lui. Laura l'avait souvent entendu pester contre cette décision. La présence de dix invités, qu'ils n'avaient pas invités, n'était pas étrangère à sa contrariété. Zakriatine s'entendait bien avec certains d'entre eux, mais d'autres l'insupportaient visiblement.

— Prévenez Saskia.

Laura O'Keefe fronça les sourcils. La prévenir de quoi ?

— La chasse est annulée ?

— Je ne sais pas. Peut-être aurons-nous une réunion. Peut-être pas, dit-il contrarié.

— J'irai la prévenir en cas d'annulation.

— Mmm, approuva Gregor Feodorovitch. Vous avez raison. Le président voudra peut-être se reposer ou prendre le temps de s'installer. Il désirera peut-être aussi s'entretenir avec certain d'entre-nous.

Il regarda méchamment l'aide garde-chasse. Pourquoi se justifiait-il de quoi que ce fût devant elle ? Le conseil ne la regardait pas. Elle n'était qu'une employée de seconde zone. Une employée efficace. Il n'était pas forcement ravi qu'elle fût américaine, mais il n'avait pu que se féliciter de ses services et elle secondait à merveille sa garde chasse intérimaire.

.

Son vieux garde-chasse attitré s'était inquiété de savoir si sa remplaçante lui plaisait.

Saskia Petrovna lui donnait entière satisfaction. Elle avait passé le test de la première chasse haut la main. Elle connaissait très bien la région, elle se déplaçait sur son domaine avec autant d'aisance que si elle y était née et ne l'avait jamais quitté, la vénerie n'avait aucun secret pour elle, et il avait rarement vu un chasseur aussi bien rendre les honneurs au gibier.

Gracieuse, svelte et encore jolie pour son âge. Des atouts dont elle ne jouait pas, dont Grégor n'était pas même sûr qu'elle en eût consciente, tant elle portait peu d'attention à mise. Mais qu'elle ne se maquillât pas, qu'elle attachât sans recherche ses cheveux par un élastique, qu'il ne l'eût jamais revue après leur première entrevue habillée autrement qu'en tenue de chasse, n'empêchaient pas qu'elle eût du charme et un joli sourire. Il ne s'y attardait cependant pas.

Si jamais Zakriatine eût pu être séduit par cette femme des bois, un peu grossière et sans trop manières, il l'eût été par la passion avec laquelle elle exerçait son métier. Elle ne parlait jamais si on ne la sollicitait pas, mais elle avait réponse à tout et Gregor Feodorovitch avait grâce à elle redécouvert les trésors cachés de son domaine. Découvert. Elle l'avait entraîné dans des lieux qu'il ne connaissait pas. Des roselières et des futaies qu'il n'avait jamais parcourues. Il croyait tout connaître du gibier et des traditions, elle en connaissait bien plus qu'il n'imaginait qu'on pût en savoir. Son garde-chasse s'inquiétait ? Gregor se désolait quant à lui que Saskia Petrovna ne fût pas attachée à son domaine. Définitivement.

Il lui avait déjà proposé de rester à son service, elle avait évoqué d'autres engagements. Il n'avait pas insisté, mais il comptait bien ne pas se priver de ses services. S'il ne pouvait la garder au domaine, il conserverait ses coordonnées. La femme lui avait assuré connaître un grand nombre de domaines à travers le monde : Russie, Mongolie, France, Canada, Afrique du Sud, États-Unis, Australie, Pologne, Suède...

Il avait chassé dans bon de pays et il n'avait jamais pu la prendre en défaut. Cette femme réunissait à elle seule des qualités de garde-chasse, de trappeur et de Rangers.

.

— C'est dommage que vous n'ayez pas de chevaux, lui avait-elle dit un soir.

— Je possède un haras en Russie.

— Des chevaux de course.

— Oui.

— Je n'aime pas les courses hippiques.

— Vous aimez la randonnée ?

— La chasse à courre.

Il en était resté béat de surprise. Il avait été convié à participer à des chasses à courre. En Angleterre avant que ce fût prohibé, en France, mais aussi en Irlande, aux États-Unis et en Nouvelle-Zélande. La chasse à courre se distinguait de tout autre type de chasse. Pas d'affût, pas d'approche. Pas même de véritable battue. Une course. Mais aussi un rituel particulier. Et des tenues vestimentaires bien différentes du moins pour les cavaliers, les suiveurs se montraient plus décontractés.

Toutes les tenues de chasse ne s'apparentaient pas des tenues de camouflage, les femmes renonçaient rarement à leur féminité et les battues n'obligeaient pas les chasseurs à se dissimuler ce qui permettait aux tireurs de soigner leur mise. Mais les chasses à courre... Les Anglo-saxons avaient gardé l'apparat de mise au XIXe siècle, les Français étaient moins traditionalistes, mais les tenues n'en étaient pas moins soignées.

Imaginer Saskia Petrovna montée sur une selle en tenue de cavalière était au-dessus de ses forces. À moins que...

— Les chiens ?

— Non, les chevaux et la mise à mort.

— …

Elle avait eu un de ses rares sourires.

— J'aime les chevaux, je monte très bien et...

Elle avait regardé sa veste informe et son pantalon de treillis :

— Je ne m'habille pas toujours comme une trappeuse.

Ils avaient échangé leurs expériences, et elle l'avait, encore une fois, impressionné par ses connaissances.

.

Elle ne se montrait plus au château depuis l'arrivée de ses premiers invités. Plus exactement depuis l'arrivée massive de son service de sécurité. Une vingtaine de mercenaires qui lui avaient été imposés par le président du conseil d'administration. Il possédait ses propres gardes du corps et son chef de la sécurité n'avait jamais failli à sa mission. Lui et ses hommes avaient été sommés de retourner à Moscou. Gregor Feodorovitch s'était insurgé. Il était chez lui. Ses hommes connaissaient le château et le domaine. Il ne remettait pas en cause l'intégrité des mercenaires engagés par Greer. Ils assuraient la sécurité des réunions depuis des années. Zakriatine les avait toujours connus. Certains changeaient d'une réunion à l'autre, certains revenaient, certains ne revenaient jamais, mais ces hommes appartenaient tous à la même compagnie de sécurité. Ils obéissaient tous au même patron. Elle l'avait prévenu. Si ses invités désiraient chasser ou simplement découvrir le domaine, elle ne voulait pas être prise au dépourvu. Elle remettrait en état les chalets de chasses, les huttes d'affût, s'assurerait que tout était prêt pour recevoir des hôtes de marque, pour un repas, une halte, une nuit ou plusieurs jours. Elle n'aimait pas les surprises et quand il solliciterait ses services, elle saurait exactement où trouver des animaux. Petits ou gros.

Elle lui avait laissé son aide comme messager. L'Américaine assurait une permanence le matin, jusqu'à dix heures, et le soir à partir de dix-huit heures.

.

Le cœur battait un peu plus vite qu'à son habitude. La tension était un peu plus élevée qu'elle n'eût dû l'être pour un homme de son âge. John Greer se réjouissait de son séjour. Présider le conseil comblait ses aspirations. À nouer des intrigues, à exercer le pouvoir, à servir. À le servir.

Il ne lui avait pas raconté l'aide qu'il avait apportée à Jonathan Foley. L'homme n'avait eu d'intérêt que parce qu'il était marié à Élisa Brown, que parce qu'il l'avait entraînée à se vautrer dans la boue. Samaritain avait perdu sa trace.. Il n'était pas réapparu à son agence de Saint Augustine, il n'était passé devant aucune caméra de surveillance, il n'avait pas récupéré son téléphone portable, il n'avait pas ouvert d'ordinateur, il n'avait pas effectué d'opération bancaire, il ne s'était connecté sur aucun réseau.

Élisa Brown, elle aussi, avait disparu.

Plusieurs hypothèse expliquaient cette double disparition. Il refusait d'en valider certaines.

La plus probable, la plus acceptable, était que les deux époux s'étaient entre-tués. Jonathan Foley possédait des atouts non-négligeables. Il avait séduit la jeune femme et il l'avait maintenue sous sa coupe.

Quand il se trouvait avec elle.

Parce qu'il ne la contrôlait que dans ces moments-là.

Élisa Brown se soumettait à son mari, mais dès qu'elle ne vivait plus sous son influence elle reprenait sa liberté, elle redevenait la femme qu'il avait sélectionnée en 2015, la femme qu'il avait enlevée et soumise à un programme de simulation. Le soldat qui avait séduit Sameen Shaw. Le brillant officier chérie par son chef de bataillon.

Jonathan Foley n'avait pas réussi à arracher sa femme à l'armée. Malgré son dévouement et l'amour qu'elle vouait à son mari celle-ci ne lui avait jamais parlé des amis qu'elle s'était fait en 2016. Elle avait su garder des secrets.

Et elle avait décidé de mettre fin à sa relation avec Jonathan Foley. Il l'avait prise par surprise. Samaritain n'avait pas obtenu de détails, mais durant cinq jours, il avait couvert ses traces. Il avait attrapé sa femme. Samaritain eût du savoir ce que Jonathan Foley lui faisait subir. Car au vu de son profil, il était peu probable que l'homme bafoué, se contenta de la séquestrer.

Élisa Brown possédait cependant quelques atouts. La jeune femme n'avait pas gagné ses barrettes de capitaine d'infanterie pour satisfaire aux quotas. Elle n'avait jamais demandé à intégrer les Raiders, mais la CIA n'avait pas manqué de quémander ses services à l'USMC. Elle avait accepté d'être détachée de son commandement, son chef de bataillon avait accepté de la prêter à l'agence. Élisa Brown n'avait pas résilié son contrat avec l'USMC et le lieutenant-colonel Scott, n'avait pas imaginé se séparer de son officier. Son passage à CIA n'avait pour objectif que de former la jeune femme à d'autres pratiques d'intervention.

Le dossier militaire d'Élisa Brown était exemplaire. La jeune femme n'avait jamais manqué à son devoir, elle avait su s'adapter à un grands nombres de situation, face à l'ennemi elle avait toujours montré beaucoup de courage et de sang-froid. Lors des simulations, elle avait montré une grande souplesse d'esprit. Et démontrer qu'elle pouvait se montrer impitoyable. Indifférente aux souffrances de ses hommes ou de ses ennemis si cela lui assurait la victoire. Samaritain l'avait découverte pétrie de principes. Élisa Brown avait une haute idée du sens de l'honneur, elle s'accrochait dans les épreuves à des codes et une morale que lui avaient aussi bien inculquée ses parents, ses professeurs, ses animateurs de catéchisme, ou l'armée. Elle était capable du pire. Elle n'avait jamais franchi aucune limite. Sinon dans les simulations. Sinon dans les bras de son mari. Mais le militaire était exemplaire.

Et dangereuse.

Si Élisa Brown ne se trouvait plus sous l'emprise de Jonathan Foley, elle profiterait de sa moindre faute, de son moindre manque d'attention. Face à un officier sur-entraîné, le loup qu'il croyait être ne vaudrait pas mieux qu'un agneau bêlant. Élisa Brown défierait une arme à feu, la douleur ou la mort et si elle n'avait pas le choix elle le tuerait.

71,31 % de probabilité pour qu'elle se soit libérée, que Jonathan Foley lui eût tiré dessus, qu'il eût été désarmé, qu'une bagarre ait suivie, qu'elle l'ait tué et qu'elle soit morte de la suite de leur blessure.

Ryan Philips finirait par s'inquiéter de son absence. Il retrouverait ce qui restait de leur corps, s'il en restait quelque chose.

Samaritain se ferait alors un plaisir d'apprendre à John Greer la disparition d'Élisa Brown. Le vieil homme demanderait des détails et il s'extasierait une fois encore du génie dont faisait preuve l'IA à qui il s'était dévoué corps et âme.

.

John Greer regarda Gregor Zakriatine venir à sa rencontre. La quarantaine assurée. Samaritain avait lui-même choisi la plupart des membres du conseil, mais, pour certains, il lui avait demandé son avis. John Greer avait critiqué émis des réserves. Une fois. À propos d'un haut gradé de l'armée que Samaritain avait déjà recruté. Un Russe. Qu'il avait jugé peu fiable. Potentiellement dangereux. Samaritain l'avait recruté pour ses accointances avec les services de renseignements russes, sa position hiérarchique et sa fortune investie dans de nombreux domaines. John Greer avait argué qu'un militaire malhonnête était un traître en puissance. Samaritain l'avait éliminé et avait sommé son ami de lui trouver un remplaçant. Russes.

Zakriatine était parfait et les liens qu'il entretenait avec les mafias russes seraient un atout.

Huang Wei Wei fricotait avec la triade, Paolo Sorente avec la Camora, Kang Hee Sun avec la mafia coréenne, et Patrick O'Coneel finançait des associations caritatives tenues en sous-main par d'anciens sympathisants de l'IRA. Ils finançaient, ils fricotaient, menaient des affaires avec des organisations criminelles, mais ils ne les dirigeaient pas. Ils n'exerçaient aucun pouvoir, ils étaient à la merci de leur bon vouloir, de leur chantage et de leurs hommes de main.

En intégrant le conseil d'administration du Cartel Silanoa, ils s'étaient retrouvés à la tête d'une organisation les plus puissante du continent Américain., de l'une des entreprises les plus riches et les plus influentes du monde. Samaritain veillait sur leurs intérêts et leur sécurité. Il avait érigé un bouclier qui les gardait à l'abri des organisations criminelles, mais aussi des attaques de leurs concurrents en affaire ou en politique. Le prince Tarim bénéficiait de la confiance de l'émir du Qatar et Magit Karlsson avait l'assurance de siéger au Riksdag* aussi longtemps qu'il lui plairait.

— Monsieur Greer, soyez le bienvenu, dit aimablement Gregor Feodorovitch. J'espère que vous avez fait bon voyage.

— Excellent, je vous remercie.

Gregor grimaça. Tout concourait à ses yeux à ce que John Greer incarnât à ses yeux la vieille Angleterre, le puissant Empire britannique de la reine Victoria. Ses costumes en tweed de coupe implacable, ses manières compassées et son accent. Il eût pu être ridicule. Le Russe ne s'y trompait pas. John Greer ne présiderait pas le conseil s'il s'était contenté d'être un Anglais excentrique et affable. Il n'avait pas été élu, il avait intronisé tous les membres du conseil et personne ne savait qui l'avait nommé au poste qu'il occupait. Ni même qui était à l'origine de la création du conseil. Le Cartel avait été fondé par Guzman. L'organisation avait pris de l'ampleur. Son influence s'était étendue, d'abord au Mexique, puis aux États-Unis, au Canada, elle avait gangrené l'Amérique centrale, l'Amérique du sud, elle avait traversé l'Atlantique, ses activités s'étaient diversifiées, elle avait investi dans des groupes financiers, dans consortiums, dans des industries, tissé des liens avec les mafias russes et chinoises et s'était lancé dans le trafic d'êtres humains : main d'œuvre servile, prostitués, donneurs d'organe, mères-porteuses, etc.

Le Cartel était passé d'une organisation criminelle locale spécialisée dans le trafic de drogue, à une organisation internationale tentaculaire. Joachim Guzman était resté un homme puissant et influent. Il dirigeait les opérations de ses hommes au Mexique et aux États-Unis. Il avait conservé un droit de regard sur le Cartel, mais celui-ci n'allait plus loin que celui qu'il avait toujours possédé avant que son organisation ne s'implantât sur tous les continents. Joachim Guzman n'avait aucune idée de la puissance du Cartel Silanoa, aucune idée de l'étendue de ses activités, aucune idée de sa richesse. Il n'avait rien d'un financier. Guzman n'était qu'un fils de paysan, petit éleveur de bétail et cultivateur de pavots parce qu'il fallait bien survivre et que le pavot lui garantissait un revenu stable. Il avait embrassé la criminalité à l'occasion du mariage d'une de ses belles-sœurs avec un membre du Cartel Guadalajara. Il avait rejoint le Cartel Silanoa plus tard. Guzman était intelligent, il avait vite pris les commandes de l'organisation, mais il avait tout aussi vite été dépassé par son importance. Dépassé ou aveugle. Gregor Zakriatine n'avait jamais réussi à savoir comment était né le conseil d'administration. Ni quand il avait fondé, ni par qui. Greer semblait l'avait toujours dirigé. Lui savait. Lui seul. Gregor Feodorovitch retirait beaucoup de bénéfices de sa collaboration avec le Cartel, on ne lui avait non plus jamais caché que son prédécesseur russe avait été victime d'un regrettable accident. Pas si regrettable :

— Pavel Kurski n'était pas fiable, lui avait déclaré Greer. Son accident n'a rien d'inattendu. J'espère que vous ne nous décevrez pas Gregor Feodorovitch.

Une menace implicite que Zakriatine avait prise très au sérieux. Greer n'était pas le patron. Il présidait le conseil, mais quelqu'un veillait au-dessus de lui. Quelqu'un qu'il fallait mieux jamais rencontrer. Dont il valait mieux ne jamais connaître l'identité.

— Je vais vous mener à votre chambre. Tout le monde est arrivé et nous nous tenons à votre disposition.

— Bien, bien, bien, répondit avec délectation le vieil homme.

— Désirerez-vous vous reposer ? Ou bien peut-être rencontrer certains d'entre-nous ? Le conseil se tiendra-t-il aujourd'hui ?

— Si vous n'étiez pas l'heureux propriétaire des lieux, je présagerais que vous vous impatientez de quitter les lieux Gregor Feodoritch...

Greer se fendit d'un sourire mielleux :

— À moins que vous n'ayez prévu des activités plus excitantes que de prendre part au conseil.

Ne pas se sentir coupable. Garder sa fierté. Grégor était chez lui. Non ?

— Pourquoi avoir choisi de venir chez moi ?

Le vieil homme se retourna vers le parc. Un parc sans fioritures inutiles. La propriété de Zakriatine ne s'était pas embrassée de jardins à la française tirés au cordeau ou de la fausse simplicité d'un jardin anglais, mais le parc possédait un certain charme. Des bouquets de bouleaux dressaient leurs troncs blancs ici et là. Un immense cèdre étendait ses grosses branches en terrasse sur la droite, des buissons de houx et d'arbustes persistants dissimulaient un petit bâtiment en bois. Un banya. Greer pensa que les Slaves et les Nordiques avaient de bien curieuses manières de se détendre. Il ne voyait pas trop l'intérêt de sortir de soi pour aller prendre un bain. Quant à se frapper le corps à l'aide d'un balais de feuilles, et à se rouler en plein hiver dans la neige après avoir sué de tous ses pores ou à se jeter dans un fjord glacé...

Pour faire bonne mesure, il trouvait tout aussi ridicule d'installer un jacuzy en plein air et de s'y complaire des heures en plein hiver. Il n'était pas spécialement frileux, mais pourquoi s'exposer au froid, pourquoi aller dehors bénéficier de plaisir dont on pouvait aussi bien jouir chez soi ?

Les slaves avaient conservé des habitudes qui avaient eu cours en Angleterre au temps des barons catholiques. On avait longtemps cru l'homme médiéval sale et pouilleux. Il l'était, mais il ne négligeait cependant pas son corps. On n'avait pas retrouvé de traces de salle de bain et on avait très vite conclu que les hommes ne se lavaient pas. On avait ignoré les représentations des bains. Des étuves publiques existaient dans les villes et quand les seigneurs disposaient d'un espace suffisant, des étuves privées se dressaient dans les cours des châteaux, garantissant une intimité plus grande que les baquets montés dans les pièces communes où se pressaient hommes, femmes, enfants, seigneurs, dames, servantes, écuyers, pages, soldats et paysans. Dix siècles plus tard, les Slaves et les Nordiques prenaient encore leurs bains dehors, quand ils en avaient les moyens. Ils s'accordaient un moment hors du temps qui les changeaient de leurs habitudes. Les solitaires s'y reposaient, les couples s'y aimaient et les amis entretenaient leurs amitiés. Une pratique un peu rude, un rituel social que Greer tout en le trouvant désuet respectait néanmoins. Contrairement au jacuzzy extérieur qu'il associait à une pratique de parvenus incultes pour qui l'apparence et l'élégance rimait avec ostentation et mauvais goût.

Gregor Zakriatine n'était ni un parvenu ni un inculte. Le parc en témoignait. Outre sa simplicité un peu rustique, la présence des étuves habilement dissimulées et mises en valeurs par les plantes qui l'entouraient, des sculptures contemporaines en bronze ou en pierre égayaient les grands espaces nus : des sphères à facettes de différentes grosseurs, un immense disque en basalte si poli qu'on aurait dit du métal, des verticales en bronze doré.

Le vieil homme se retourna vers le Russe. Par-dessus son épaule, le château s'élevait. Une bâtisse neuve construite en briques et en pierres, un mélange d'architecture française, polonaise et biélorusse. Un grand corps central, deux ailes. Construite sur trois niveaux. L'ensemble, sans être austère, présentait des lignes sévères, et la décoration jouait sur le simple et savant agencement de la pierre blanche et de la brique rougeâtre, le rythme des ouvertures, les toits d'ardoises noires et les lignes verticales des cheminées qui s'élançaient vers le ciel..

— L'endroit est plaisant.

Zakriatine se sentit obligé de répondre au compliment, même si John Greer n'avait pas satisfait à son interrogation.

— Il l'est.

Greer ne lui apprendrait rien de plus. L'homme penserait qu'il se voulait mystérieux à dessin, c'était une bonne chose qu'il le crût, et le vieil homme ne lui eût jamais avoué qu'il ne savait pas plus que lui ce qui avait dicté le choix de cette propriété pour y réunir le conseil d'administration.

Ils se mirent doucement en chemin.

— Alors Gregor Feodorovitch, qu'avez-vous prévu de si important aujourd'hui pour vouloir ainsi me confiner dans ma chambre ?

Biaiser ? C'était ridicule.

— Une chasse

— Ah ah, quel gibier chassez-vous aujourd'hui ?

— Un sanglier, un chevreuil peut-être deux ou trois, je ne sais pas vraiment ce qu'à prévu mon garde chasse.

— Patrick O'Connell vous accompagne, je suppose ?

— Oui.

— Qui d'autre ?

— Paolo Sorentel, Magit Karlsson, Boulos Bitar et Soma Gotra.

— Abubakar Effoduh ne vous accompagne pas ?

— Il vous attendait avec beaucoup d'impatience, je crois qu'il préféra vous parler.

— Mmm, approuva Greer d'un air entendu.

Abubakar Effoduh s'inquiétait des succès des groupes islamiques en Afrique occidentale, il s'inquiétait surtout de la présence, parfois gênante pour ses affaires, des troupes étrangères. Samaritain lui avait aussi confié la mission de déployer les activités du Cartel sur le continent Africain. De lier des liens avec les communautés chinoises et libanaise et de ne pas hésiter à solliciter l'aide des autres membres du conseil si le jugeait utile. La mission lui appartenait, mais John Greer lui avait bien fait comprendre combien il serait regrettable de jouer cavalier seul. Le Nigérian avait perçu la menace sous le conseil.

Gregor Feodorovitch avait conduit son invité dans l'aile ouest du château. Au premier étage. Ils avaient emprunté un escalier monumental de verre et d'acier, des couloirs où l'on serait attendu à contempler, accrochées aux murs, des portraits ou des œuvres au passé prestigieux remplacées ici par des œuvres d'art contemporaines.

Greer ne goûtait pas la peinture. Très peu la musique, encore moins la danse. Le théâtre seul trouvait grâce à ses yeux. Le théâtre classique, anglais en priorité. Ces grands aplats de couleurs, parfois grossièrement appliqués, ces carrées et ces rectangles, ces gribouillis d'enfants, lui agressaient les yeux. Des œuvres cotées sur le marché. Très cotées. Pour chacune d'entre elle, Zakriatine avait dû déboursé des centaines de milliers de dollars, peut-être des millions. L'homme pouvait se le permettre. Des œuvres, que Greer jugeait avec condescendance et sévérité la vanité d'un tel étalage de luxe. Le château n'était qu'un simple relais de chasse, quel besoin avait eu Gregor Zakriatine d'y accrocher des œuvres d'art ? John Greer aimait les surfaces nettes et nues. L'acier, le verre, des murs lisses, les couleurs ternes. Le blanc, le noir, le gris, le marron.

Zakriatine ouvrit une porte et le laissa passer devant lui. Il pénétra dans un salon. L'ameublement et la décoration lui plurent. Il s'attendait à du rococo, à un intérieur XIXe quelle qu'en fût l'époque ou le lieu. Il se retrouvait dans un intérieur contemporain. Il chercha le lit, ne le trouva pas. Son hôte ne lui avait pas alloué une chambre mais un appartement. Salon, chambre à coucher, salle de bain et toilette séparée.

— J'espère que cela vous convient, s'inquiéta Zakriatine.

— C'est parfait

— Vous avez un valet attaché à votre personne. Vous trouverez son numéro d'appel à côté du téléphone dans le salon. Si vous avez besoin d'un service de blanchisserie, il vous suffit de déposer votre linge dans la corbeille qui se trouve devant la porte de votre appartement, il vous sera rendu le lendemain matin. Si vous avez faim ou soif, n'hésitez pas à appeler la cuisine ou le bar.

— Vous avez un bar ?

— Oui, au rez-de-chaussée.

— Et pour les repas ?

— Vous pouvez dîner dans votre chambre ou dans n'importe quelle pièce du rez-de-chaussée. La carte change tous les jours. Votre valet vous la remettra tous les matins lors de votre petit déjeuner et vous pourrez la consulter au bar tout au long de la journée. Bien sûr, si vous avez des exigences particulières, je me ferai un plaisir de les satisfaire.

— Y a-t-il des horaires à respecter ?

— Les cuisines sont à votre entière discrétion.

— Gregor Feodorovitch, j'en viens à ne pas regretter les Maldives.

— La Biélorussie n'est pas très exotique, aucune mer ne baigne ses rivages et la nature y est plus rude. Les Maldives enchantent les sens et on y retrouve un avant-goût de paradis...

— Mais vous préférez la Biélorussie, le coupa Greer.

— Je préfère cet endroit, précisa Zakriatine.

— On trouve d'aussi domaine en Russie, pourquoi avoir choisi la Biélorussie ?

Zakriatine regarda froidement son interlocuteur. Il ne doutait pas de son intelligence, mais les occidentaux ne comprendraient jamais rien à l'Orient.

— C'est la Russie.

— Comme l'est l'Ukraine ?

— Exactement.

Zakriatine avait la nostalgie de la Grande Russie. Celle de Pierre et de Catherine, plus que celle de Staline, même si les trois souverains se ressemblaient de bien des manières.

— L'éclatement du monde est bien triste, observa Greer.

— Mais il sert nos intérêts, répondit Zakriatine.

Greer grimaça son approbation. Le Russe rêvait d'une grande Russie unifiée, il soutenait la politique de Vladimir Poutine avec conviction et enthousiasme, mais il n'y sacrifierait jamais ses intérêts personnels. Il n'y sacrifierait jamais sa place au sein du conseil d'administration du Cartel. Zakriatine comme tous les autres membres du conseil savaient que le pouvoir n'était plus détenu par les États, que la plupart des chefs d'État n'étaient que des pantins qui gesticulaient pour donner le change au peuple. Le pouvoir étaient aux mains des financiers, des consortiums, des groupes d'investissements. C'était eux qui tiraient les fils, les politiques ne décidaient rien sans eux. Les guerres, la paix, les réformes, les coups d'État, les financements, le remboursement des dettes, les accords commerciaux, rien ne se faisait sans eux.

— Gregor Feodorovitch, j'ai préparé pour chacun des membres du conseil un dossier contenant l'ordre du jour et un rapport de nos activités. J'aimerais pouvoir les remettre en mains propres à tout le monde avant cette nuit.

Zakriatine se dirigea vers le téléphone, il le décrocha et tapa un numéro.

— Vania montez tout de suite.

Deux minutes plus tard, un homme en livrée se présenta.

— Voici votre valet de chambre, Vania. C'est un homme de confiance, demandez lui ce que vous voulez et il s'exécutera.

— Bien. J'aimerai aussi voir le chef de la sécurité.

Zakriatine marqua un temps de silence.

— Le votre ou le mien ?

— Le mien.

— Je vais le faire prévenir.

— Merci Gregor Feodorovitch.

— Je vous en prie.

Greer se frotta les mains. Son séjour s'annonçait de la meilleure des manières possibles.

.


.

La bête râlait. La hure en sang. L'arrière-train bas, écroulé. Les pattes arrière patinaient dans la terre. Elle se relevait et puis elle s'effondrait. Les défenses pointaient, longues, épaisses, puissante. Patrick O'Connell s'approcha lentement. Paolo Sorente se tenait en retrait. Il lui posa une main sur le bras pour l'inciter à ne pas aller plus loin. L'Américain se dégagea d'un geste énervé.

La bête tourna son regard vers lui. Elle grogna sourdement et redoubla d'efforts pour se relever. Une bête de trois cents kilos*. Un monstre. O'Connell avait raté son tir et il en tenait rigueur à la bête. Il eût voulu en garder le trophée. Maintenant, c'était foutu.

Il épaula son fusil.

Une nouvelle main se posa sur son avant-bras. Une main bien fine que celle qui appartenait à Paolo Sorente, mais des doigts bien plus durs. Il grimaça et exhala un gémissement. Les doigts appuyaient sur le nerf médian et lui paralysait la main. Il se retrouva incapable d'appuyer sur la détente.

— C'est un bel animal, monsieur O'Connell. Si vous tirez, vous perdrez un beau trophée.

— Je peux viser le cœur.

— Ce sera un massacre.

Il baissa son arme. La bête grogna de plus belle.

— Et que proposez-vous ?

La femme eût une moue dédaigneuse.

Il n'eût jamais souffert une telle attitude chez l'un de ses subordonnés, mais la femme ne lui appartenait pas et si l'envie le démangeait de la gifler à cet instant, il s'était toute la journée félicité de ses services. La chasse du matin lui avait donné entière satisfaction. Il avait prélevé trois chevreuils, elle les avait conduits dans de magnifiques endroits et alors qu'ils s'étaient arrêtés dans un petit chalet de poste de construction rustique pour le déjeuner, ils avaient eu la surprise de découvrir une table d'apparat qui n'eût pas fait rougir le maître d'hôtel d'un tsar. Argenteries, porcelaine fine, verres en cristal et nappe brodée paraient la table de couleurs et d'éclats. Chaque convive bénéficiait de trois rangées de couverts de chaque côté de son assiette et de cinq verres devant. Le repas qui suivit enchanta les plus fins gourmets : caviar, koulibiak, et un assortiment de zakouskis servirent de mise en bouche, suivis d'un esturgeon aux noisettes grillées, de perdrix farcies au foie gras et d'un rôti de chevreuil à la sauce grand veneur. Le plateau de fromages eût fait pâlir d'envie un palace parisien et l'assortiment de desserts semblait tout droit sorti des mains d'un grand pâtissier français. Le champagne, un blanc-de-blanc de la maison Ruinart, ravit le palais de Boulos Bitar et de Soma Gotra et leur flûte ne désemplit pas du repas. Root avait opté pour un Rully blanc avec le poisson, du Pomerol pour les perdrix, des coteaux du Larzac pour le rôti de chevreuil. Du Sancerre blanc et du Château neuf du pape avaient été servis au fromage, du champagne rosé en dessert. Deux carafes de vodka avaient été à la discrétion des convives et des liqueurs de toutes sortes d'alcool et de liqueurs avaient proposées en digestif.

Les chasseurs avaient parcouru de nombreux kilomètres le matin, ils avaient faim. L'alcool n'avait pas trop alourdis leurs sens car, excepté Soma Gotra, ils buvaient régulièrement et leurs organismes toléraient sans dommage l'absorption d'alcool, même en abondance, au cours d'un repas conséquent. Et si Magit Karlsson s'était montrée sage et n'avait bu du champagne et de la vodka, les autres avaient abondamment consommé tout ce qu'on leur avait servi.

La garde-chasse avait relancé la journée une demi-heure après la fin du repas. La forêt les avait engloutis, le silence et l'effort avaient chassé leur griserie. Soma Gotra s'était cependant abstenu de tirer la première heure. Il avait bu le thé contenu dans sa gourde en grande quantité et, lorsqu'il s'était senti prêt, il avait épaulé son arme et réussi un joli tir.

Gregor Zakriatine avait vanté les qualités de sa garde-chasse, il l'avait chaleureusement remerciée pour la matinée, l'avait félicité pour l'excellence du déjeuner et Patrick O'Connell comme ses quatre autres compagnons n'avaient ni boudé son plaisir ni retenu ses compliments à l'égard de la jeune femme. Elle avait tout organisé, de la chasse au déjeuner, ses aides. Il savait reconnaître un meneur, un bon contremaître, un bon chef de service ou un bon chef d'entreprise. Tout le personnel était aux ordres de la jeune femme. Ses aides, ses traqueurs, mais aussi ceux qui les avaient accueillis au chalet. Des chefs cuisiniers aux serveurs en passant par le sommelier et les valets, ils travaillaient tous sous ses ordres et cherchaient son approbation à tout ce qu'ils faisaient.

Il lui devait une journée de plaisir, il n'allait pas se fâcher contre elle maintenant. D'ailleurs, son instinct lui disait qu'on ne se fâchait pas avec une femme comme elle. Qu'il ne valait mieux pas. Elle se déplaçait avec trop d'aisance sur tous les terrains et c'était une tireuse d'exception. Il eût bien aimé se mesurer à elle sur cible mouvante.

— Je vous propose de sauver votre trophée, dit-elle d'un ton suffisant. Et d'abréger les souffrances de ce pauvre animal.

Patrick O'Connell serra les dents. Profondément insulté. Profondément mortifié. Il s'était montré piètre chasseur, maladroit et stupide. La présence de Paolo Sorente contribuait à intensifier sa gêne.

— La chance ne sourit pas toujours au chasseur, monsieur O'Connell. Ne soyez pas meurtri de votre maladresse. Je souhaite que vous gardiez un bon souvenir de cette journée. C'est une très belle bête, l'approche a été passionnante et vous l'avez parfaitement menée, il serait dommage que vous n'en tiriez pas de bénéfice.

Elle avait raison, mais il lui fut reconnaissant de ses paroles. Il jeta un coup d'œil à la bête qui grognait et grattait furieusement la terre.

— Comment allez-vous vous y prendre ?

— Comme il se doit, répondit-elle.

Elle dégaina son couteau de chasse.

— Vous...

— Ne vous approchez surtout pas, dit-elle aux deux chasseurs.

Elle s'avança d'un pas souple et décidé.

— Shit, murmura Patrick O'Connell.

La bête fixa ses yeux sur l'humain qui s'approchait. Elle grogna férocement. Assez pour la faire reculer. Pour la dominer et la faire fuir. Mais l'humaine ne fuit pas, elle ne ralentit pas même son pas. Il l'écraserait. La bête rassembla toutes ses forces

— Atenzione! cria Paolo Sorente.

Aucun des hommes n'eût la présence d'esprit d'épauler son fusil.

Le sanglier se redressa soudain et chargea. Droit sur la garde-chasse. Défense en avant. La jeune femme accéléra. Elle effaça son corps devant l'attaque, sans reculer, sans bondir. Un mouvement fluide. L'animal la dépassa, son train arrière céda, mais il trouva la force de se retourner. Il gratta furieusement la terre devant lui, il grogna. Root lui faisait face. Calme. Concentrée. Immobile.

La bête balança la tête de droite à gauche, lançant de la bave jusqu'à sur ses flancs. La femme fit deux pas en avant. Encore deux, et la bête pourrait la happer dans sa gueule. Elle tenta un dernier mouvement et puis, elle renonça, tomba lourdement au sol sur ses pattes repliées et grogna faiblement.

La jeune femme s'avança vivement. Elle s'accroupit aux côtés de la bête, sa main lui caressa le front, elle se lui adressa des mots que les deux hommes n'entendirent pas. Le souffle du sanglier emplissait l'air. La forêt semblait respirer à travers lui.

Il y eu un râle et la tête de l'animal tomba sur le sol. La femme se pencha en avant, sur son oreille et ses lèvres remuèrent. Sa main lissa le poil de la bête et elle se releva. Son coutelas en main. Rouge de sang jusqu'à la garde.

— Shit, répéta O'Connell.

Paolo Sorente réalisa alors qu'il était resté les bras ballants depuis le moment où la garde chasse avait fait un premier pas vers la bête blessée, que ni lui ni qu'O'Connell n'eussent pu sauver la garde-chasse si le sanglier l'avait percutée. Qu'ils n'avaient pas épaulé leurs armes, qu'ils n'avaient esquissé aucun mouvement. Ce n'était pas la première mise à mort de la sorte à laquelle il assistait, mais jamais, il n'avait vu un piquier s'approcher d'un animal qui n'avait pas encore renoncé à la lutte. Le sanglier n'avait pas accepté sa mort quand la femme s'était avancée. Il était toujours prêt à combattre. La garde s'était mise en danger. En grand danger. Son acte avait été imprudent, fou et téméraire. Et elle avait aussi fait preuve d'un incroyable sang-froid.

Elle se dressait son couteau sanglant à la main., la bête couchée à ses pieds dans une position si naturelle qu'elle faisait douter qu'elle était bien morte. On l'eût dit endormie aux pieds de la jeune femme.

— Vous avez votre trophée, monsieur O'Connell.

Elle porta son regard sur les deux hommes. Paolo Sorente ne put s'empêcher de frissonner. De peur, d'effrois, d'admiration, d'émotion. Il ne savait pas trop. O'Connell ne semblait pas savoir mieux réagir.

Des pas froissèrent les feuilles et brisèrent le lacis de branches mortes qui tapissait le sol.

— Saskia Petrovna, vous êtes extraordinaire ! clama la voix enthousiaste de Grégor Feodorovitch.

La jeune femme se retourna. Zakriatine apparut. Il avait dû courir car il arborait un teint rougeaud et un souffle saccadé.

— Je ne fais que mon métier, Gregor Feodorovitch.

— Si seulement tout le monde le faisait aussi bien que vous.

Laura O'Keefe arrivait derrière le Russe.

— Mon aide ou les traqueurs vous ont-ils déçu ? demanda Root.

— Oh, non, protesta Zakriatine. Laura nous a débusqué une compagnie de sangliers et chacun d'entre nous en a eu pour son compte. Mais plus que les bêtes, la traque a été magnifique.

Le regard de Root se posa sur son aide. Laura O'Keefe hocha la tête. Elle devait ces compliments à la jeune femme. Elle n'avait jamais sacrifié à Artémis ou rendu grâce à Saint Médard. Elle avait parfois chassé pour survivre, mais elle ne connaissait rien à l'art que se vantaient de défendre les chasseurs à travers tous les continents.

Root lui avait préparé le terrain, elle lui avait remis des dossiers qu'elle avait appris par cœur et lui avait inculqué tout ce qui pouvait lui être utile pour donner le change face à de véritables amateurs de chasse. Elle appréciait la traque, l'approche, les techniques mises en œuvres, le contact avec la nature, les longues marches, mais elle ne voyait pas d'intérêt à chasser pour chasser. Elle avait appris le sens du verbe prélever, mais elle avait le sentiment que ces richissimes chasseurs n'avaient prélevé aucune proie durant la journée. Ils en avaient seulement tuer. La suédoise avait émis quelques réserves devant le nombre de bêtes abattues, elle n'avait pas tiré elle-même plus d'un chevreuil le matin et, si l'approche de la compagnie de sanglier lui avait visiblement beaucoup plu, elle n'avait pas abattu une seule bête. L'Italien avait parlé de raison, mais les quatre autres s'en étaient donné à cœur joie. Laura s'était demandé ce que deviendrait tant de viande sacrifié à leur plaisir. Elle n'avait pas eu envie d'entendre la réponse à cette question, elle s'était donc abstenu de la poser.

Root décrocha la trompe qui se trouvait suspendue à sa ceinture et sonna l'appel.

— Vous aurez été le dernier a tirer, Patrick, déclara Gregor Feodorovitch. Une belle manière de conclure cette journée.

L'Américain se renfrogna. Zakriatine se moquait-il ? Non. Il retourna son regard sur la bête. Énorme, magnifique, après tout n'était-ce pas lui qui l'avait débusquée le premier? N'était-ce pas lui qui l'avait tiré ? Qui avait brisé son élan quand elle avait voulu fuir ? Il l'aurait mise à mort lui-même si la garde-chasse ne s'était pas proposé pour le faire pour lui. Elle avait sauvé le trophée, mais la dépouille lui revenait de droit.

— Ce fut un plaisir.

Il ignora le silence de Paolo Sorente et gonfla sa poitrine d'importance. Ils attendirent les trois chasseurs manquants. Zakriatine proposa des cigares.

— Si notre président nous en laisse l'occasion, nous irons chasser le loup.

Boulos Bitar avait entendu la fin de sa phrase :

— Le loup ! Cela n'en revient-il pas à chasser des chiens ou des chacals ? dit-il avec dédain.

— Comparer un loup à un chien en revient à comparer un sanglier à un porc d'élevage ou un bison à une vache, rétorqua Zakriatine un peu vexé.

— Vraiment ?

Zakriatine argumenta en faveur de la chasse aux loups. Magit Karlsson, se joignit à lui pour expliquer au Libanais, mais aussi à l'Indien et l'Américain, ce qui rendait une chasse aux loups passionnante.

Root donnait des directives aux aides qui étaient arrivés à son appel. Paolo Sorente attendit qu'elle eût fini avant de l'interpeller. Curieuse de ce qu'il voulait à la jeune femme, Laura O'Keefe s'approcha :

— Je voulais vous remercier personnellement pour cette journée et...

Il ne savait pas trop comment lui exprimer ce qu'il avait ressenti. Contrairement à O'Connell ou même à Zakriatine, Paolo Sorente ne considérait pas un garde-chasse comme un simple employé. Il reconnaissait ses mérites et il estimait ces hommes, et ces deux femmes, qui connaissaient si bien leur métier, qui le vivaient comme une passion et sans le concours de qui, les chasses ne seraient pas si belles et si passionnantes.

Sorente était le membre le plus âgé du conseil après John Greer. Il était grand, longiligne et se tenait droit comme un i. Sa mise était soignée. Quel que fût le style vestimentaire qu'il arborait, la coupe de ses vêtements était parfaite et les tissus de qualité. Sa grande élégance faisait oublier ses yeux trop petits, son nez trop gros, ses pommettes plates et son menton légèrement fuyant. Ses manières exquises et sa grande affabilité en faisait un homme agréable et sympathique aussi bien auprès de ses égaux que de ses subalternes. Sorente ne manquait jamais de remercier, de féliciter et de récompenser ceux qui avaient eu l'heur de lui plaire. Il n'avait pas l'arrogance, non plus, de dissimuler ses fautes quand il en avait commis.

— Je voulais m'excuser de vous avoir fait défaut.

— Vous ne m'avez pas fait défaut, monsieur Sorente.

— Le sanglier vous a chargée. Vous l'avez heureusement esquivé, mais je suis resté stupidement effaré de votre initiative et si vous n'aviez été si habile, je ne vous aurais pas sauvée. J'aurai réagi trop tard. Pour un chasseur de mon expérience c'est une grande honte. Le trophée ornera la demeure de Patrick O'Connell, mais vous revient de droit.

Root ouvrit la bouche, mais l'homme d'un mouvement de la main l'invita à se taire.

— En tant que garde chasse, vous ne pouvez pas l'accepter, je le sais bien. Mais monsieur O'Connell a lamentablement raté son tir, la bête a souffert et il l'aurait massacrée sans votre intervention. Vous méritez ce trophée. Gregor m'a dit que vous n'étiez pas son garde chasse attitré et que vous connaissez de nombreux territoires de chasse à travers le monde. J'aimerais, si vous le permettez, que vous me laissiez vos coordonnées. Je ne doute pas que Gregor soit généreux envers vous, mais je doute que ce travail rende vraiment honneur à vos talents.

Root pencha la tête sur le côté. Elle sembla réfléchit un instant puis, se fendit d'un grand sourire :

— Vous me flattez, monsieur Sorente.

— Je ne crois pas.

La jeune femme se fendit d'un petit sourire en coin.

— Vous avez raison.

— Quand on possède de tels talents, on ne peut pas les ignorer, dit-il d'un air sentencieux.

Il se détourna et partir rejoindre ses compagnons.

Les aides avaient emmené le sanglier. Laura et Root restaient seules. Leurs regards suivirent Paolo Sorente.

— Vous l'avez impressionnée, dit Laura O'Keefe.

— Vous l'auriez peut-être été aussi si vous aviez été là, répondit Root l'air contente d'elle-même.

Elle ne changerait jamais, pensa l'agent de la CIA.

— Il est sympathique. Dommage, qu'il faille qu'il meure.

Laura prit air dubitatif.

— Bah, vous savez comment c'est, Laura. On se prend parfois d'affection ou d'estime pour sa cible. Cela ne vous ait jamais arrivée ?

— J'évite de créer des liens avec mes cibles.

— Service-service ? plaisanta Root.

Elle était... insupportable.

Parfois tellement professionnelle et parfois... tellement tête à claque. Laura balançait souvent entre deux extrêmes, louer le Directeur Beale de lui avoir donné la chance de travailler avec une personne aussi brillante ou le maudire de l'avoir affectée au ordres d'une folle-furieuse.

Root s'aperçut de sa contrariété.

— Vous avez eu la chance de toujours pouvoir garder vos distance, Laura. J'étais comme vous, mais cela m'est retombé un jour dessus.

.

Root n'en avait pas fini avec ses chasseurs. Elle les convia à la suivre dans un nouveau chalet de chasse où les attendait une collation. Mais ce fut Laura qui les raccompagna au château.

— J'espère que nous aurons l'occasion de nous revoir, avait dit Paolo Sorente à Root avant de la quitter.

— Je l'espère aussi, avait ajouté Magit Karlsson.

— Faîtes-moi transmettre vos attentes par Gregor Feorovitch ou par Laura, avait obligeamment répondu Root.

— Nous avons du travail, intervint le Russe. Mais nous pourrons peut-être nous libérer une demi-journée, peut-être même une journée entière. Et si cela n'est pas possible, je vous serais ravi que vous prolongiez votre séjour. Saskia Petrovna pourrait alors nous concocté un programme sur plusieurs jours.

— Ce serait avec grand plaisir.

— Et si Pétia est rentré, et bien, je louerai spécialement vos services, affirma Zakriatine.

Il embrassa Root et Laura du regard :

— À toutes les deux.

— Votre domaine possède assez d'attraits pour que nous acceptions avec joie votre proposition, Gregor Feodorovitch.

Elle avait l'air si charmante, si sincère. Les trois chasseurs étaient ravis et ils approuvèrent bruyamment sa proposition. Les trois autres demandèrent ce qui les mettait ainsi en joie. Ils s'expliquèrent. Zakriatine renouvela sa proposition pour le Libanais, l'Indien et l'Américain, les questions fusèrent, les projets, les envies. Root écouta avec attention, émis des propositions, on lui promit une larges rétributions pour ses services. Certains envisageaient de faire appel à ses compétences pour d'autres chasses en d'autres temps et en d'autres lieux.

Root accepta benoîtement.

Ils mourraient tous. Pas un ne reviendrait vivant de son séjour au domaine de Grégor Zakriatine. Laura avait passé une partie de la journée avec Magit Karlsson, Boulos Bitar et Soma Gotra. Magit Karlsson lui avait déplu. La chasseuse était cordiale, modeste et respectueuse de la nature, mais Laura doutait de l'honnêteté et de la probité de la femme politique. Elle la soupçonnait de défendre avant tout de ses propres intérêts et de malversation et de corruption. Comment une femme politique pouvait-elle sinon siéger au conseil d'administration d'un Cartel mexicain ?

Soma Gotra n'était pas bavard et Laura n'avait pas aimé son arrogance. Boulos Bitar avait la faconde des orientaux. Il s'était montré attentionné, sociable et généreux. Il avait sorti un joli couteau pliant, Laura n'avait pu s'empêcher de le lui en faire la remarque. Il avait regardé le couteau, la jeune femme :

— Il vous plaît ?

— C'est un beau couteau, avait apprécié Laura.

— Je l'ai acheté à Londres. C'est une édition limitée. J'aimais bien la couleur du manche.

Il retourna l'objet dans sa main.

— Un Benchmade. Il n'est pas très grand.

— Mmm.

Il lui avait tendu le couteau.

— Il est à vous.

Laura s'était embarrassée.

— Il vous plaît, prenez-le, avait insisté l'homme d'affaire. Vous m'offenseriez si vous le refusiez.

Elle l'avait pris. Le Libanais l'avait chaleureusement félicitée de sa nouvelle acquisition.

Il était sympathique et charmeur. Pas vraiment beau, mais attirant. Root avait raison. On ne se méfiait jamais assez de ses sentiments.

.

Les chasseurs saluèrent Root, renouvelèrent leurs vœux de la revoir avant leur départ. Les portières claquèrent, les 4x4 démarrèrent et elle se retrouva seule. Sur le chemin.

— Saskia Petrovna ?

Presque seule. Le personnel de service finissait de ranger le chalet et charger leur véhicule.

— Oui ?

— Vous rentrez avec nous ?

— Non.

— Vous avez encore besoin de nous ?

— Non.

— Si vous restez dîner, il y a de quoi manger, mais je peux vous laisser des plats.

— Des perojkis ?

— Oui.

— D'accord.

L'homme donna des ordres. Des boites furent rapportées dans le chalet.

— Passez une bonne soirée, dit l'homme.

— Rentrez bien et merci.

Il rejoignit le reste du personnel et les voiture démarrèrent.

Cette fois-ci, Root était réellement seule. Elle leva le nez vers le ciel. Son 4x4 se trouvait une dizaine de kilomètres. Garée devant le chalet que devait occuper Shaw cette nuit. Elle devait se dépêcher. Il n'était pas toujours bon de marcher en pleine nuit au milieu des bois.

Elle retourna dans le chalet, fourra les boîtes de perojkis dans son sac, chargea son fusil et vérifia que le chalet était en ordre. Elle ferma soigneusement la porte et les volets et se mit en route d'un pas vif. Dans deux heures, elle serait près de Shaw. Ce qui n'était pas forcement une bonne idée. Mais elle voulait avant tout revoir Élisa.

Se rassurer à son propos.

Le jeune capitaine s'était montrée exemplaire à Saint Augustine.

.


.

Root et Fusco avaient été délivrer Jonathan Foley. De ses liens. Pour le conduire à Jacksonville. En prison. Il avait gueulé comme un veau quand il avait revu Root. Lionel lui avait fourré sa plaque de flic sous le nez :

— Tu es en état d'arrestation.

Il lui avait récité ses droits. Foley avait pâli. Jeté des regards affolés à Root.

— Et en plus, tu t'en es pris à un officier de l'USMC en mission, ajouta Fusco.

— Quoi ? balbutia l'homme.

Un soldat ? Il ne s'était pas trompé dans le marais. Qu'est-ce qu'elle faisait au Canada ?

— Tu as été très méchant Jonathan, le sermonna Root. J'avais à peine frappé à ta porte que tu me tirais dessus. J'avoue que j'en ai oublié de me présenter.

— Elle a voulu me tuer, dit Jonathan à Fusco.

— Légitime défense, se défendit innocemment Root. Je venais chercher le capitaine Foley pour lui transmettre un ordre de mission et tu me tires dessus. Sans compter que je n'ai pas du tout apprécié de ce que tu as fait subir au capitaine. J'ai combattu à ses côtés et tu...

— Ouais, bon, ça va, grommela Fusco.

S'il la laissait continuer elle finirait par triturer les blessures du type. Un sale type, il en convenait, mais Lionel n'avait jamais approuvé et encore moins encouragé le recours à la torture. Il n'aimait pas les interrogatoires musclé. Elles s'apparentaient trop à ses yeux à des méthodes de voyou ou de pervers. Shaw, Root, Reese, y avait eu recours, ils n'éprouvaient aucun remord à y avoir recours s'ils estimaient que cela était nécessaire et Root adorait tellement se servir d'un taser.

Il ne voulait pas se confronter à sa férocité, au manque d'humanité dont elle faisait parfois preuve.

.


.

Shaw et Maria avaient accompagné Brown à Jacksonville. La jeune femme porterait plainte séquestration, acte de tortures et tentative de meurtre contre son mari. Shaw déposerait en sa faveur.

Par commodité Root avait décidé de reprendre l'identité du capitaine May Judsen. Au commissariat de Jacksonville, la présence de Shaw à ses côtés avait été un peu compliqué à expliquer. Athéna avait suggéré d'invoquer des liens qui dataient de l'intervention des Marines à Haïti après le tremblement de terre. Une amitié était née entre les trois femmes. Le médecin avait quitté l'armée mais les deux officiers avaient continué leur carrière. Elles avaient combattu ensemble au Niger.

.

Élisa était une enfant du pays et les policiers avaient tous lu les articles qui relataient ses exploits. Ils savaient pour ses médailles et son grade. La voir en chair et en os les avaient impressionnés.

Son dépôt de plainte les avaient laissé sans voix. L'ex-médecin des Marines leurs avait remis un dossier médical complet. Ce qu'ils y lurent les laissa horrifiés.

— C'est une chance que vous la cherchiez, avait dit le capitaine à Shaw.

Shaw était resté à le fixer sans manifester le moindre sentiment.

— Il aurait fini par la tuer.

Shaw s'était tellement assombrie que l'officier de police avait machinalement vérifié que son arme de service était bien accrochée à sa ceinture. Maria avait pris la parole :

— Je possède d'autres pièces à conviction, mais je désirerais les garder en ma possession.

— Mais vous êtes chargée de l'affaire ? demanda l'officier de police qui s'étonnait de ne l'avoir jamais rencontrée.

Un temps de silence.

— Oui, finit par dire Maria.

— Mais vous n'êtes pas d'ici ?

— Je ne resterais pas charger du dossier, je connais personnellement la victime et cela entraînerait un conflit d'intérêt. Quand un juge reprendra le dossier, je me retirerai, mais j'assurerai sa défense.

— Comme avocat ?

— Oui

Le capitaine tapota des doigts sur son bureau. Comment cette femme pouvait être juge et avocate ? Elle n'était même pas Américaine. Enfin...

— Quel est votre nationalité ?

— Mexicaine.

Ouais, c'était définitivement étrange. Pourtant, tout semblait en règle.

Tout était en règle. Il avait vérifié.

— C'est une grosse affaire, murmura-t-il.

— Un triple meurtre. Jonathan Foley est un tueur en série.

— Pourquoi un flic de Chicago s'occupe-t-il de cette affaire ?

— Je le connais, le capitaine Foley aussi. Le FBI lui a accordé une juridiction fédérale.

— Ah.

— Et où est le prévenu ?

— Le lieutenant Fusco est allé le chercher.

— Où ?

— Où, je ne sais pas. Certainement là où le capitaine Judsen l'avait mis en sécurité, elle l'a accompagné.

.

Maria et Shaw étaient sorties du bureau du capitaine. Élisa les attendait dans une salle d'interrogatoire. Sa déposition l'avait épuisée. Le soutien de Maria n'y avait rien changé. Shaw posa une main amicale sur son épaule avant de s'asseoir sur une chaise.

— C'est okay, Brown. On attend Lionel et Root, et on s'en va.

Le jeune capitaine avait hoché la tête.

— Je peux te briffer ? demanda Maria.

À leur arrivée au poste, Maria était le juge chargée de l'affaire, Fusco un flic détaché par le FBI. La situation avait un peu évoluée.

— Tu accepterais que je sois ton avocate ?

— Bien sûr.

— Le procès aura lieu quand ton devoir ne t'appellera plus nulle part.

Maria jeta un œil sur Shaw.

— Je viendrai témoigner. Root aussi.

Brown la regarda intensément.

— Il n'y aura plus de risque, lui assura Shaw en caressant la tête de sa fille. Et je m'en fous d'être reconnue.

La physionomie de Brown s'éclaircit soudainement. Ses yeux brillèrent.

— Après... commença Shaw sans savoir ce qu'elle voulait dire.

Brown ne la laissa pas chercher :

— Après, je vous inviterais à un barbecue géant chez mes parents, lui rappela fermement Brown.

— Ouais, et Maria sera sexy en diable.

— De quoi voulez-vous parler ? demanda Maria.

— Tu as promis à Brown de la séduire si elle t'invitait chez elle.

Élisa rougit. Maria cherchait dans ses souvenirs à quoi Shaw faisait référence.

— La petite robe courte et les pieds nus, lui rappela Shaw.

Maria s'esclaffa.

— Lissa, tu lui as raconté ça ?

— Ben... ouais.

— Nous ne nous connaissions pas vraiment quand je lui ai fait cette promesse. Élisa avait commis un impair et cela m'amusait de la taquiner, expliqua Maria à l'intention de Shaw.

— Ouais, mais l'idée lui a plu et elle n'a pas oublié, pas vrai, Brown ?

— C'est vrai.

— Je lui ai promis de porter un paréo de son choix pour l'occasion, lâcha Shaw.

Le rire de Maria redoubla. Shaw leva les yeux au ciel. Élisa soupira de soulagement et se fendit d'un sourire heureux.

.

Elle n'avait pu s'empêcher de ressentir de la honte en entrant dans le commissariat et en s'asseyant en face du policier qui allait enregistrer sa déposition. Maria avait exigé d'y assister en tant que juge, Shaw en tant que médecin. Les policiers avait accepté la première sans protester. Ils avaient tiqué à la demande de Shaw.

— Elle a été torturée pendant sept jours, elle a été droguée, battue, on l'a forcé à boire de l'alcool et elle a été sous-alimentée. Si elle claque entre vos doigts lors de sa déposition, je vous promets de vous faire cracher vos insignes, de vous balancer un procès, de faire fermer votre taule et de tous vous envoyer derrière les barreaux avec les criminels que vous y avez fait enfermer.

— Je ne pourrais qu'appuyer ses accusations, s'était excusée Maria Alvarez.

Shaw avait assisté à sa déposition.

Brown s'était senti soutenue. L'officier avait laissé place à la femme abusée, sa déposition avait pris l'aspect d'un rapport de mission : précis, détaillé, complet. Elle avait ignoré le malaise qui s'était très vite installé de l'autre côté de la table et quand on lui avait proposé d'être examinée par un médecin assermenté elle avait accepté sans hésiter. L'examen, les photos de son corps dénudés, rien ne l'avait rebutée. Shaw et Maria ne l'avaient pas quittée un instant. Shaw, en présence de Brown, avait mis la jeune juge en garde avant de rentrer dans la salle de consultation :

— C'est moche, Maria. Tu connais bien, Élisa. Peut-être que...

Shaw n'avait pas trouvé les mots exacts à lui dire.

— J'apprécie ton attention, Sameen, mais ne suis pas une ingénue. Élisa s'est confiée à moi, je sais à quoi m'attendre. De plus, j'assurerai sa défense lors du procès. Je préférerai savoir de quoi je parle à ce moment-là.

Elle s'était tourné vers Brown.

— Mais si tu ne veux pas que je sois présente, c'est ton droit.

— Non, tu peux venir.

Brown n'avait rien à lui cacher et elle aurait considéré commettre une faute si elle empêchait Maria d'exercer son métier. Elle l'avait acceptée comme avocat, elle suivrait ses directives et ses recommandations tout comme Maria avait accepté les siennes quand Élisa avait été responsable de sa sécurité après l'arrestation de Jeremy Lambert.

Brown n'avait plus honte de rien. Elle avait fait un mauvais choix. Elle avait été trahie. D'autres avaient été trahies avant elle.

Elle accomplissait son devoir et elle avait la chance de bénéficier du soutien indéfectible de gens qu'elle admirait.

.

Une vive agitation ébranla soudain le commissariat. Brown se leva. Elle voulait l'affronter. Le voir. Elle ouvrit la porte.

Jonathan claudiquait entre Root et Lionel Fusco. Il portait un tee shirt gris sur un pantalon de jogging et il marchait pied nu. Ses yeux fixaient le sol, ses cheveux étaient plein de boue. Il releva la tête. Il avait la figure sale parcouru de longues trainées plus claires. De la sueur et des larmes. Root avait dû le bourrer de drogue pour qu'il arrivât à marcher avec deux blessures à la jambe.

Brown alla se mettre sur leur passage. Elle ne leur barrerait pas la route, elle voulait simplement être présente. Assister à sa chute. L'homme qu'elle avait aimé. Elle avait aimé un mensonge. Vécu un mensonge. Que Samaritain eût apporté son aide à Jonathan, ne l'avait pas étonnée. Ils se ressemblaient. Ils partageaient les mêmes perversions.

Les policiers aperçurent Brown et le silence éteignit les conversations, les réflexions, les doigts qui courraient encore sur les claviers des ordinateurs. Il pesa sur les épaules de Jonathan Foley. Root et Fusco s'arrêtèrent.

Fusco était un bon flic. Un flic humain. Élisa lisait dans son regard qu'il ne serait jamais blasé face au malheur des autres. Face à l'injustice. Quant à Root, malgré son sourire en coin, mi-provocateur, mi-suffisant, malgré le petit air sadique qu'elle affichait, son regard exprimait clairement l'affection qu'elle portait à Élisa. Il n'y entrait aucune forme de pitié, simplement de l'estime et surtout la joie qu'elle éprouvait d'avoir remporté une victoire, d'avoir mis à terre Jonathan. La fierté aussi. La même fierté qu'elle avait ressenti quand Brown avait raconté ses simulations et le meurtre de son frère au capitaine Shaw alors que celle-ci se reprochait d'être un monstre et d'être responsable des actions du Chirurgien de la mort. Cette fierté qu'elle avait montré devant la décision d'Élisa d'épargner la vie de Jonathan, de porter plainte et de témoigner contre lui. Root ne regrettait pas d'avoir sauvé cette femme inconnue dont elle se savait rien en février 2016. Elle s'en félicitait. Une idée qui galvanisait le jeune capitaine des Marines. Qui la confortait dans sa décision. Maria et le capitaine Shaw obéissaient à des codes d'honneurs. À une éthique. Maria croyait en la justice, Shaw était un soldat et un médecin. Root n'avait pas d'éthique, elle ne vivait selon aucun code.

Élisa, parce qu'elle l'estimait et qu'elle lui devait la vie, avait longuement réfléchi. Elle avait longuement cherché ce qui motivait Root.

La jeune femme était une ancienne tueuse à gage, une pirate informatique de génie. Elle ne professait aucune doctrine religieuse, scientifique, politique ou idéologique. Son passé, d'après ce qu'en savait le jeune capitaine, était jonché de morts, de faillites, de suicides, de vies détruite et de ruines. Une criminelle de la pire espèce. Qui opérait sans scrupules.

Et pourtant...

Elle avait sauvé Brown et l'agent du Mossad, elle avait sauvé Maria, elle avait tenté de sauver le capitaine Lepskin, elle s'était attirée l'estime du commandant Ibrahim, elle s'était occupée d'Alma, Genrika l'aimait et la jeune fille l'aimait avec raison. Root ne rechignait jamais à mettre sa vie en danger. Au Niger, elle avait contribué à sauver bon nombre de ses hommes, elle avait combattu alors qu'elle était blessée, elle lui avait une nouvelle fois sauver la vie. Pourquoi ?

Pourquoi avoir provoquer Sfeir ? Pourquoi avoir bravé la jungle ? Pourquoi combattait-elle Samaritain ? Pourquoi s'occupait-elle avec tellement d'attention de Genrika Zhirova ? Pourquoi avait-elle arrêté Jonathan ? Pourquoi s'était-elle occupée de la préparation mentale du sergent Vazini lors de sa convalescence à l'hôpital naval ? Pourquoi avait-elle consacré du temps à ce sous-officier qu'elle ne connaissait pas ? Pourquoi risquait-elle sa vie pour détruire des intelligence artificielle à travers le monde ? Pourquoi avait-elle offert des vacances à Muller et à sa femme ? Pourquoi, Muller le lui avait raconté au Mexique, lui avait-elle offert les alliances pour son mariage ? Pourquoi les cadeaux à l'aéroport d'Amsterdam ?

Root prenait beaucoup de plaisir à manipuler les gens, à les provoquer et à obtenir d'eux les réactions qu'elle attendait. Elle s'amusait à énerver le capitaine Shaw, à embarrasser Muller, à la voir rougir, a faire peur aux gens et à les stabiliser. Elle aimait susciter des émotions. Mais cela suffisait pas à tout expliquer.

Alors, quoi ?

Les sentiments.

L'affection et l'amour qu'elle éprouvait envers de rares élus.

Élisa avait rejeté cette explication, mais toutes ses analyses conduisaient au même résultat. Root agissait selon les élans de son cœur. Pour une tueuse sans scrupule, c'était si inattendu qu'Élisa n'y avait tout d'abord pas cru. Il devait y avoir d'autres raisons.

Mais Root n'avait aucun sens du devoir et aucun sens de la discipline.

Elle avait sauvé Brown et l'agent du Mossad des geôles de Samaritain parce qu'ils avaient partagé le même sort que Shaw. Elle s'était prise d'intérêt pour Muller parce qu'il avait été à ses côtés à ce moment-là.

La vie de Root et ses actions tournaient autour de deux pivots : Shaw et Athéna.

Root entrait en guerre contre tout ceux qui s'attaquaient à l'une ou à l'autre, et elle prêtait attention à tout ceux qui comptaient pour l'une ou pour l'autre.

Athéna était toujours présente auprès de Root.

Shaw se tenait derrière Élisa.

Sameen Shaw. Le capitaine Shaw.

Mais le sergent Vazini n'avait jamais vu le capitaine Shaw et Juliette Pomerleau ne l'avait jamais rencontrée avant l'attaque du parc d'Oka.

Pourtant, Genrika lui avait raconté que c'était Root qui avait arrangé les cours particuliers. Elle voulait rapprocher les deux jeunes filles, donner une amie à Genrika, mais aussi éviter à Juliette de gâcher sa vie. Juliette parlait avec trop d'enthousiasme de Root pour que la jeune fille eut été un simple outil, un simple moyen au service du bien-être psychologique de Genrika. Et Root ne pouvait avoir développé une relation aussi forte avec Genrika pour la seule raison qu'elle était la protégée de Shaw.

Root n'était pas seulement venue au Niger parce qu'Élisa était elle aussi la protégée du capitaine, elle n'était pas venue en Floride pour simplement accompagner le capitaine et elle ne s'était pas occupée de Jonathan parce qu'il s'en était pris à la protégée de Shaw.

Root avait agrandi son cercle d'intérêt. Au départ, il n'incluait qu'Athéna et le capitaine. Ensuite, il s'était élargi aux gens qu'aimait le capitaine.

Ces gens comptaient pour Root parce qu'ils comptaient pour Shaw ou pour l'IA.

Et puis, Élisa aimait à le croire, Root avait fini par inclure ces gens dans son cercle en tant qu'individu à part entière.

Tout le monde suivait les élans de son cœur. Élisa donnerait sa vie pour des gens qu'elle aimait. Pour Ethan, pour ses parents, pour Maria et Alma, pour le capitaine Shaw, pour Root, pour les Russes, pour Fusco et sa coéquipière, pour ses soldats, pour Ryan. Elle l'aurait donnée pour Jonathan. Mais elle ne se battait seulement par amour et elle franchirait difficilement certaines lignes, même pour son frère ou ses parents, même pour Maria, pour Root ou pour le capitaine.

Elle n'était pas rentrée dans l'armée simplement par amour de la patrie ou par amour des siens.

Le devoir et l'amour motivaient les engagements d'Élisa Brown. Parfois, l'un primait sur l'autre, mais l'équilibre n'était jamais complètement brisé. Ce qui l'avait toujours maintenu éloignée du fanatisme. Un équilibre que Samaritain avait brisé durant ses simulations. Brown avait perdu le contrôle et elle s'était transformée en monstre. Elle avait oublié son cœur quand celui aurait dû tempérer son sens du devoir, elle avait oublié son devoir quand elle avait assassiné Ethan.

L'équilibre était essentiel. Tout élan de l'âme ou du cœur devait être tempéré par la raison. Les fanatiques religieux ne juraient que par leur foi.

Brown croyait en Dieu par foi et par raison.

Son cœur humanisait les ardeurs de son sens du devoir et de l'honneur, sa raison tempérait ses passions. Elle glissait parfois d'un côté ou de l'autre, mais l'un n'occultait jamais totalement l'autre.

Root n'agissait que par affection.

Avant cela, avant Athéna et le capitaine, Brown imaginait que Root avait agi par intérêt, par besoin pécuniaire, dans une complète indifférence. Peut-être aussi par jeu, par goût du défi.

Une psychopathe. Un monstre.

Que Brown estimait et qu'elle aimait.

Capable du pire, comme du meilleur.

Brown ne l'avait jamais vu qu'accomplir le meilleur. Elle était fière d'avoir combattu à ses côtés. Plus fière encore de la compter parmi ses amis.

.

Jonathan pris enfin conscience de la présence de sa femme. Il leva la tête. Et leurs regards se croisèrent.

Jonathan eût aimé lui cracher son mépris à la figure, lui prouver encore une fois qu'elle ne valait pas grand-chose, que son statut d'officier de l'USMC et de héros étaient surfaits, qu'elle ne méritait pas ses médailles, ni la réputation qu'elle s'était forgée dans le milieu du surf, qu'elle avait pu tromper son monde, mais que lui, elle ne l'avait jamais trompé. Il eut aimé lui vomir à la face son dégoût. L'obliger à avouer ses trahisons, ses adultères. La tenir à nouveau sous son emprise, sous sa botte.

Il resta silencieux.

La femme à la Wrangler rouge, le petit homme replet qui se disait flic, et derrière Lisa, Maria Alvarez et la petite brune dont il venait enfin de réaliser qui elle était. Il l'avait observée à la jumelle au Canada, il avait étudié l'affaire du chirurgien de la mort, mais il n'avait jamais fait le rapprochement.

Sameen Shaw.

N'était-elle pas morte ?

Les flics d'ici étaient de vrais abrutis. Comment ne l'avaient-ils pas identifiée ?

Ils étaient tous de mèche, tous liés à cette affaire de tueur en série. Sa femme, la juge mexicaine, Sameen Shaw, même le flic faisait partie de la bande. Il l'avait reconnu durant le trajet en voiture. Le flic d'Anchorage. Il comprenait que celui se moquât de ses déclarations et balaya ses accusations de tentatives de meurtre. Il s'en foutait. Il protégeait Lisa.

Ils protégeaient tous Lisa. Ils n'accepteraient pas qu'il l'humiliât devant témoins.

La protection qu'exerçaient Maria, Shaw, Root et Lionel autour d'Élisa incitait à la prudence, mais ce ne fut pas la raison qui imposa le silence à Jonathan Foley.

Ce fut elle. Lisa.

Lisa qui ne baissait pas les yeux devant lui. Lisa qui le fixait d'un regard calme, tranquille et déterminé.

Il se sentit projeté des années en arrière. Quand lui et Élisa étaient de bons camarades, quand ils se retrouvaient avec d'autres surfeurs sur la plage, quand ils prenaient la vague et qu'ils glissaient sans soucis. Quand il croyait qu'elle était inatteignable. Intouchable. Quand il n'éprouvait aucun désir parce que cette fille était trop équilibré, trop sûre d'elle, trop heureuse, trop sereine. Parce que c'était une bonne élève, une bonne camarade, parce qu'elle vivait dans une famille aimante, parce qu'elle ne courrait pas les garçons mais qu'elle ne les fuyait pas non plus, parce qu'elle était trop saine. Parce qu'il n'avait jamais déceler la faille dans laquelle il eût pu s'introduire. Elle n'était pas parfaite, elle était trop réservée et son idée de rejoindre l'armée était bizarre. Il l'aimait bien et elle ne l'intéressait pas. Même après, quand elle était revenue blessée de certains de ses engagements. Élisa Brown n'était pas pour lui.

Comme à présent.

Hell était revenue.

Lisa lui avait échappé.

Il n'aurait pas dû tant tarder à la tuer. Il s'était montré trop gourmand.

Fusco l'enjoignit d'avancer. Root le bouscula.

Sous le regard attentif d'Élisa.

.

Foley fut jeté en cellule.

— Tu seras transféré demain, lui apprit l'officier à qui Fusco l'avait confié.

— Mais...

— Tu es inculpé de tentative de meurtre et soupçonné de meurtre.

— Hein ? Soupçonné de quel meurtre ?

— Mmm...

Le policier avait sorti un carnet de sa poche.

— Sur les personnes de Drew Barnett et de Cindy Johns.

Jonathan Foley n'arrivait plus à déglutir.

— Ta femme a porté plainte. Un médecin a confirmé ses déclarations, un autre lui a fait passer un examen médical et un juge a signé la demande de dépôt. Vu les cv de ta femme, du médecin-témoin et de la juge, t'es mal barré, mon gars. Deux Marines et la tombeuse du chirurgien de la mort ? T'es bon pour perpet'. Et si les meurtres sont confirmés, t'auras droit à la petite piqûre*.

L'officier referma la porte de la cellule. Atone, sonné, Jonathan se laissa tomber sur le bas-flanc.

.


.

Root hocha la tête sans ralentir son pas. Un peu plus circonspecte parce que la nuit tombait. La forêt s'assombrissait. Les différentes teintes de vert, qu'elle fussent tendres, sombres ou éclatantes, teintée de bleu ou de gris, ne faisaient plus qu'une. Les volumes s'effaçaient, les distances s'amenuisaient, un mur d'obscurité commençait à s'épaissir. Bientôt, il ne resterait que lui. Seul n'existerait plus que la profondeur du ciel.

Dans un quart d'heure, elle sortirait de la forêt. Ensuite, il lui resterait deux kilomètres de prairie à traverser. Le chalet avait été construit pour accueillir les chasseurs de petits gibiers d'eau. Dans la plaine, les herbes se dressaient très hautes et le chemin traçait une saignée qu'il lui serait aisée à suivre même au creux d'une nuit sans lune.

.

Poursuivant ses pensées, Root se rappela qu'elle eût aimé broyer les membres de Jonathan Foley. Elle n'était pas dotée de la force nécessaire pour le faire à l'aide de ses propres doigts ou de ses propres mains. Mais il y avait des pinces et un étaux dans le sous-sol de la maison de Butler beach. Le voir se faire dévorer vivant par alligator lui avait aussi semblé plaisant. Dévoré ou noyé. Ce n'était pas tant la souffrance qu'elle avait cherché, mais la terreur. Elle devait avouer que l'expression de Foley dans le marais l'avait à plusieurs reprises remplie de joie.

Elle rit doucement en repensant à sa tête quand il avait aperçu l'alligator nageant sur lui. Ses mouvements désordonnés et ridicules, son espoir deux fois trompé d'être sauvé. D'abord, quand il avait réussi à escalader la rive puis, quand l'alligator avait abandonné sa proie pour replonger dans l'eau.

Elle avait aussi joui de cette satisfaction toujours renouvelée d'inspirer la peur. Plus elle souriait, plus elle s'était montrée affable et volubile, et plus il avait eu peur.

Elle avait quand même assouvi son désir de le broyer. De le ramener à ce qu'il était. Un très mauvais code. Un code perverti. Elle eût aimé l'effacer. Au moins l'avait-elle mis hors-jeu et elle s'était-elle assurée qu'il ne l'oublierait jamais. Une fois condamné, elle verrait si elle prolongerait indéfiniment son séjour dans le couloir de la mort ou si elle accélérait au contraire l'exécution de la sentence.

Elle était déçue, mais elle ne regrettait rien.

Elle avait remercié Athéna de l'avoir arrêtée. De l'avoir mise face à un choix. Root savait qu'elle avait fait le bon choix.

D'autant plus que Sameen elle-même l'avait remerciée. Le lendemain de l'arrestation de Jonathan Foley.

Élisa était partie rendre visite à ses parents. Maria l'avait accompagnée et Fusco paressait dans la suite qu'il partageait avec la jeune juge.

Elles n'avaient pas dormi ensemble le soir précédent. Elles étaient fatiguées et Sameen désirait clairement passer une nuit tranquille en compagnie d'Anne-Margaret. Au grand soulagement de Root qui eût éprouvé bien des difficultés à lui résister si Shaw s'était montrée entreprenante, et encore plus de difficultés à trouver de bonnes raisons de refuser ses avances.

Root se désolait parfois que Shaw fût si maîtresse de ses désirs et parfois complètement étrangère à ceux-ci, cette fois-ci, elle s'en félicita.

Le sort échu à sa protégée l'avait beaucoup affectée et Sameen n'avait pas prêté attention à la sagesse inaccoutumée dont Root avait fait preuve à son égard à Saint Augustine. Elle s'était quand même étonnée que Root eût ramené Jonathan Foley vivant.

— Ce n'était pas vraiment mon intention.

— Athéna ?

— Oui.

— Et tu lui as obéi ?

— Non. Nous avons simplement échangé nos points de vue. C'était déjà un peu tard. L'alligator avait flairé Foley.

— Et tu as changé d'avis ?

— Oui.

— À cause de Brown ?

— Oui.

Sameen l'avait longuement regardée et puis le mot était tombé :

— Merci.

Root ne regrettait décidément pas d'avoir épargné ce salaud.

.

Elle baissa la glissière de sa veste. Le sac, le fusil passé en bandoulière sur son épaule, le rythme soutenu de sa marche, elle avait chaud. Elle avait hâte de rejoindre le chalet, mais la promenade lui plaisait.

Elle, la citadine. La New-yorkaise.

Elle avait grandi à Bishop et n'avait eu de cesse de quitter l'endroit. Hannah s'y plaisait. Parce qu'elle y avait une famille. Elle n'y serait pas resté parce qu'elle rêvait d'étudier à l'université. Elle n'avait pas choisi sa voie quand Trent Russel avait brusquement mis fin à sa vie. Root n'avait aucune idée de ce que serait devenu son amie. Ses goûts étaient trop éclectiques. Hannah avait emporté son futur dans sa tombe. Sous la terrasse de...

Après sa mort, Root avait dédié sa vie à l'informatique et dès qu'elle avait pu le faire elle avait pris un billet pour New-York. La grosse pomme la fascinait. Elle était tombée amoureuse de la ville dès qu'elle avait longé les quais le long de l'east river.

New-York.

Son terrain de jeu sans cesse renouvelé.

Elle avait effectué quelques déplacements à travers les États-Unis, au Canada, au Mexique, mais elle ne s'était jamais attardée et elle était toujours revenue.

Et puis, Aty était entrée dans sa vie. Et Root s'était ouverte à d'autres lieux. Sa retraite en Biélorussie avait été une révélation : elle pouvait vivre dans les bois, en pleine nature, avec des hommes qu'elle aurait qualifiés de demi-sauvage. Et elle avait aimé vivre dans les bois en pleine nature avec des hommes à demi-sauvage. Et puis, elle avait découvert d'autres pays, d'autres continents, elles avaient appris à parler d'autres langues que l'anglais et l'espagnol, apprécié d'autres cultures et sa bibliothèque s'était enrichie d'ouvrages achetés au quatre coins du monde.

En février 2013, elle avait avait lu le dossier de Shaw, elle l'avait rencontrée, affrontée, elles avait fait équipe. Root l'avait aimée et elle avait découvert la Perse à travers son amour.

Le lac de la Prune avait confirmé son amour de la nature. Sameen l'avait conviée à découvrir la douceur de vivre de la capital du Kurdistan irakien.

Aujourd'hui, si Root aimait toujours New-York, elle aimait aussi des villes aussi différentes que Pékin, Rome, Paris, Londres. Elle regrettait, surtout depuis son voyage au Kurdistan, de ne pas avoir connu Bagdad, Damas ou Alep avant que la guerre ne les dévastassent. Elle avait détesté Beyrouth, mais aimé Saïda, Jbeil et Batroun quand elle s'était rendu au Liban pour les besoins d'une mission. Sameen connaissait le Liban. Elle partageait son point de vu et elle lui avait fait regretter plus encore de ne pas s'être rendu en Syrie ou en Irak.

— La Jordanie, c'est cool aussi. Amaan est une ville sympa, mais les gens sont très différents. À part les Bédouins, ils n'ont pas le même sens de l'hospitalité que dans les autres pays du coin, avait-elle affirmé.

Sameen avait passé toutes ses permissions à explorer la région. Incognito.

Des lumières s'allumèrent soudain au détour du chemin. Des rectangles de lumière. Le chalet.

.


.

Un feu brûlait dans la cheminée. Plus pour le plaisir de ses occupants qu'autre chose. Le foyer était ouvert, muni de chenets et d'une plaque de bronze. Un simple élément de décoration. Un feu de cheminée n'eût jamais suffit à réchauffer quiconque ou quoi que fût en hiver. Pour cela il y avait un poêle. Il était rare que les chalets ne possédassent pas de cheminée. Les touristes aimaient les cheminées. Elle faisait partie du forfait. Les guides y faisaient parfois cuire des pommes de terre ou griller de la viande. Quand ils sentaient que leurs touristes aspiraient à la « vraie vie des bois ».

Shaw aimait les feux de bois. À l'intérieur comme à l'extérieur. Elle s'était chargé d'allumer le feu dès que la nuit avait commencé à tomber.

Cette nuit, ils occuperaient seuls le chalet. Pas de Russes, pas d'Anglais, pas de Belges, de Polonais ou elle ne savait qui d'autre. Seulement elle, Anna, Élisa, John et Root. Ils avaient trouvé sa voiture garée devant le chalet en arrivant et Athéna les avait prévenus qu'elle les rejoindrait dans la soirée.

Shaw était vautrée dans un fauteuil, les pieds posés sur une table basse. Elle tenait un livre ouvert sur ses genoux. Un ouvrage sur la faune et la flore en Biélorussie. Elle ne lisait pas le biélorusse. De toute façon, elle ne lisait pas tout court.

Elle attendait Root.

Elles étaient revenues le 2. Shaw avait espéré boucler l'opération le jour suivant. On était le 5 et elle ne savait toujours pas quand celle-ci aurait lieu.

Elle savait que c'était important, que le service de sécurité était important et que le combat risquait d'être rude. Mais elle voulait en finir.

En finir avec Finch.

Dès qu'elle pensait à lui, elle sentait la rage lui tordre les entrailles. Sans méditation, elle n'y eût pas résisté.

Ses poings se refermèrent. Sa respiration s'accéléra. Elle ferma les yeux. S'efforça de respirer calmement. Elle étala mentalement des armes devant elle et se mit à les démonter pièce par pièce, puis à les remonter. Ses poings se desserrèrent petit à petit. Sa respiration s'allégea. Elle rouvrit les yeux. Sentit une présence. John. Son regard attentif. Teinté d'admiration.

Elle adorait ce mec.

Elle lui devait bien une explication. Pour sa discrétion.

— Finch.

Il s'assombrit.

.

Harold Finch.

Au moment où l'espoir et la rage de vivre l'avait définitivement abandonné, le milliardaire excentrique avait surgi et l'avait sauvé. Il lui avait offert ce que Reese pensait ne pas mériter : une chance de rédemption.

Les événements avaient mal tourné, mais John avait aimé Finch. C'était étrange, parce qu'ils ne partageaient ni les mêmes valeurs ni la même éducation.

Reese s'était toujours considéré comme un acteur de seconde zone, comme un subalterne. Finch l'avait engagé à travailler pour lui. Leurs rapports étaient alors très simples : Finch était le patron, Reese un employé à son service. Un vulgaire homme de main à qui le milliardaire attribuait un salaire mensuel et à qui il payait ses notes de frais. Un outil efficace et un peu frustre. Harold Finch était cultivé, c'était un génie et un homme généreux. Un homme bon et désintéressé.

Mais peu à peu, les deux hommes s'étaient rapprochés et ils avaient parfois partagé des moments d'intimités domestiques et simples : s'occuper de Bear, partager des repas, faire des courses pour l'un ou pour l'autre, sortir parfois au restaurant ou se rendre pour les besoins d'une enquête à des soirées huppées et feindre une complicité que, très vite, ils n'avaient plus eu à feindre.

John s'était amusé qu'on les eût plusieurs fois pris pour un couple. Le rôle de gigolo ne lui plaisait pas trop, mais comment imaginer qu'il fût autre chose ? Finch était immensément riche, il n'était pas tout jeune, il n'était pas très beau et il boitait. Garde du corps ou gigolo. Les gens optaient le plus souvent pour gigolo. Ils décelaient dans leurs rapports une complicité qu'on ne trouvait pas entre un garde du corps et son patron. L'idée plaisait aussi. Le milliardaire sans attraits et le gigolo qu'on eût aimé mettre dans son lit tant fût peu qu'on en eut les moyens.

John se savait bel homme. Sa modestie en souffrait souvent, sa fatuité s'en réjouissait tout aussi souvent, mais il eût été bien aveugle de ne pas le lire dans les yeux des femmes. Ou de ne pas les entendre. Il n'avait jamais imaginé Zoé s'intéresser à un homme difforme, laid ou souffreteux. Il formait, avec elle, un beau couple. Cela aussi il l'avait lu dans les yeux jaloux des hommes comme des femmes, et on le leur avait assez répété pour qu'il finît par y croire. Ils présentaient bien et leur binôme fonctionnait à merveille.

Harold vivait dans une autre époque. Une époque qu'il s'était construite pour lui-même et par goût littéraire. Il maintenait une distance désuète entre lui et les autres. Reese s'était parfois demandé comme Finch avait pu vivre une relation amoureuse avec Grâce. L'imaginer au lit avec une femme lui paraissait inconcevable.

Malgré tout, John estimait que lui et Harold avaient construit une véritable relation.

Il regarda Shaw.

Il en avait construit une avec elle aussi.

Il n'avait pas vraiment bâti cette relation avec Shaw, parce que contrairement à lui, elle n'avait jamais réellement chercher à tisser des liens. Elle prenait les choses comme elles venaient. Elle ne s'inquiétait pas des sentiments qu'elle pouvait provoquer et elle n'y répondait jamais. Mais elle savait saisir une occasion quand elle se présentait : une bonne bouteille de Whisky, un bon repas, une soirée de cocktail, une belle voiture, des armes de prix, un homme séduisant, une bonne bagarre. Shaw savait parfaitement jouir des plaisirs de la vie quand ils s'offraient à elle et qu'elle avait envie d'en profiter. Simplement, sans acquis de conscience, sans s'embarrasser de considérations oiseuses ou de sentiments. Du moins, quand il l'avait connue. Avant sa détention.

Il l'aimait. Tendrement.

Il n'avait jamais tendrement aimé Harold Finch. Mais l'informaticien avait été bien plus que son patron. Ils étaient amis. Ils partageaient une amitié pudique et distante. Mais ils étaient amis.

Harold n'avait jamais été proche de Shaw. Il appréciait son efficacité, sa ponctualité et son sens du devoir. Mais elle était trop violente, trop silencieuse et trop imprévisible pour qu'il se prît véritablement d'affection pour elle. Shaw le respectait, mais elle ne lui avait jamais totalement accordé sa confiance. C'était son patron. Elle agissait en conséquence.

Shaw était brillante. Un véritable génie. Harold n'y avait jamais fait allusion. Il ne traitait pas Shaw différemment de Reese. Il l'utilisait comme femme de main. En renfort.

Reese n'était pas aussi stupide que Root le lui reprochait quand elle avait commencé à travailler avec eux, mais n'avait jamais fini ses études secondaires et, même s'il les avait fini, même s'il avait été à l'université, même s'il avait obtenu un doctorat, même s'il était devenu général de division, il n'aurait jamais pu concurrencer Shaw.

Shaw ne se mettait jamais en avant. Quand elle se montrait fière de ses capacités, elle se montrait fière de son habilité à réaliser un beau carton, à mettre des tas de gars à terre ou à faire sauter des bombes. Des trucs de gamins.

Tout le monde jouait le jeu. Finch, Zoé, lui, Root, Lionel. Ils feignaient tous de croire qu'elle n'était que cette tête brûlée, dure à cuir et taciturne.

Joss Carter s'était montré moins conciliante. Et, depuis 2016, Shaw avait rencontrer plus de difficultés à faire profil bas et à berner son entourage. Maria Alvarez se moquait de ses réticences, Élisa Brown n'avait jamais caché l'admiration qu'elle lui portait, Genrika se reconnaissait en elle et Khatareh Deghati exprimait crûment ce qu'était sa fille. Un génie misanthrope et réservé.

John et Zoé respectaient la pudeur et les choix de vie de Shaw. Root avait trouvé un défi à sa mesure. Lionel n'attachait pas d'importance à son intelligence, Shaw l'amusait et une profonde affection mêlée de reconnaissance éternelle le liait à la jeune femme.

Mais Harold ? Qu'avait-il vu en Shaw ? Qu'avait-il réellement vu en chacun d'entre eux ? John lui avait dédié sa vie jusqu'à la mort. Par amitié et reconnaissance. Root se serait sacrifiée pour lui parce qu'il avait créé Athéna. Shaw n'avait jamais manqué à son devoir. Lionel avait souvent mis sa vie et sa carrière en danger pour les aider. Athéna l'aimait comme un père.

Comment Harold avait-il pu les trahir ? Genrika était sa pupille. Shaw avait risqué sa vie pour lui. Elle s'était sacrifiée pour lui. Jonathan Foley était un assassin. Élisa Brown une femme d'honneur, honnête. Maria Brown une juge intègre. Samaritain un monstre. Alma Alvarez avait cinq ans. Juliette Pomerleau avait seize ans. La fille de Shaw avait à peine un an.

Quatre ans auparavant, Athéna leur eût transmis leurs numéros. Des numéros à sauver. Pas à mettre hors état de nuire. Pas à exécuter.

Comment Harold avait-il pu rejoindre le père du Chirurgien de la mort ? Son Pigmalion monstrueux ? Renier ses convictions, tout ce pourquoi il s'était battu pendant des années ?

À cause de Root ? Du lien qui l'unissait à Athéna ? Parce que Shaw avait choisi, avec raison, de la soutenir ? Parce que, lui, Reese, mais aussi tous les autres avaient pris la même décision de s'allier à Athéna, à Shaw ou à Root ?

Que faisait-il des souffrances de Shaw, de Root, de Maria Alvarez, des victimes du Chirurgien et de leurs proches ?

Mark Hendriks avait dû renoncer à sa vie et à sa famille, Anna Borissnova avait perdu sa sœur, des milliers de gens étaient morts à travers le monde parce qu'une IA l'avait jugé bon.

Samaritain avait poursuivit Shaw de sa vindicte personnelle. Le Chirurgien de la mort n'entrait pas les plans d'un nouvel ordre mondial.

Samaritain l'avait crée pour s'en prendre spécifiquement à Shaw.

Harold cautionnait ces meurtres et ses horreurs ?

Lui, le créateur d'Athéna ? L'homme généreux et philanthrope, que Reese avait aimé, que Root avait vénéré, que Shaw et Fusco avaient servi avec loyauté ?

C'était tellement...

Reese ne comprenait pas.

— C'est un connard, fit Shaw.

Shaw aimait les raccourcis. Que pouvait-il lui répondre ? Il eut soudain envie de la prendre dans ses bras. De la serrer contre lui et de lui dire qu'il l'aimait.

— Je suis avec toi, Shaw.

Elle comprendrait mieux comme cela.

— Je sais.

Il eut plus encore envie de la prendre dans ses bras.

Sa petite sœur.

Shaw fronça les sourcils.

— Tu ne vas pas chialer ? maugréa-t-elle.

La phrase lui échappa :

— Je t'aime, Sameen.

Un temps d'arrêt. Une toute petite fraction de seconde.

— Mouais, fit-elle en haussant les épaules.

Elle retourna son attention sur son livre. John fit mine de n'avoir rien dit. D'avoir essuyé un affront. Il s'assit dans un fauteuil, posa lui aussi ses pieds sur la table. Shaw releva la tête, il lui grimaça un sourire. Elle replongea dans son livre. Il se sentait bien. S'il n'y avait eu Samaritain, s'il n'y avait eu Finch, s'il n'y avait eu le danger qui rodait, il eût été heureux.

Et Shaw qui ne se mêlait jamais de la vie d'autrui, le prit à contre pieds :

— C'était qui la psy de New-York ?

.

Anna et Brown se trouvaient à la cuisine.

Elles avaient proposé de préparer les bécasses qu'ils avaient prélevées l'après-midi. Elles les avaient vidées et plumées dehors, Anna avait décidé de préparer un repas un peu plus conséquent et festif qu'à leur habitude quand ils se trouvaient seuls. Brown avaient commencé à lui poser des tas de questions. D'abord, sur le menu puis, sur la façon dont Anna envisageait de préparer les plats.

— Je suis nulle en cuisine, avait avoué le jeune capitaine.

— Je ne suis pas excellente, mais je m'y connais en gibier.

— Et en garniture ?

— Il y a du chou fermenté dans la réserve.

— Je peux vous aider ?

— Oui. Sameen, avait demandé la grande Russe à Shaw. Tu me laisses la main ?

— Ouais, mais je te préviens, je meure de faim.

— Tu meurs toujours de faim.

— Parfois plus que d'autres fois.

— Aujourd'hui, c'est plus ?

— Oui.

— Tu es sûre de vouloir me laisser la main ? Si Élisa ne cuisine pas très bien, tu es toujours la seule qui sache réellement cuisiner.

— Tu es trop modeste et si c'est pour donner des cours de cuisine à Brown. Pour ce soir, je préfère que tu t'y colles.

— D'accord.

.

Les deux jeunes femmes étaient parties. Elles ne reviendraient pas.

Reese fixa Shaw. Elle ne releva pas la tête. Pour une sociopathe, elle se montrait très futée.

— Il y a toujours des psy dans la police, esquiva-t-il.

— Et toi tu en avais besoin ?

— Mon capitaine trouvait que je tirais un peu trop souvent mon arme de son étui.

Shaw rit et elle tourna les yeux vers lui. John grimaça :

— Tu sais comment ils sont ?

— Des hypocrites bien-pensants.

Shaw n'avait pas totalement tort.

— Et la psy ? reprit-elle.

— Passage obligatoire si je voulais éviter la mise à pied.

— Et ?

— Comment voulais-tu que je l'embarque dans cette histoire ? Tu n'étais plus là, Root changeait d'identité tous les jours, Samaritain éliminait les témoins gênants et tous ceux qui pouvaient, ou auraient pu, se mettre en travers de son chemin.

— Tu ne voulais pas la perdre ?

— Non.

— Tu l'aimais.

Une affirmation. Shaw ne lui aurait jamais posé la question. Elle était trop respectueuse des autres pour cela. Avait-il aimé Iris ? Oui. Mais...

— Ce n'était pas le bon moment, ajouta Shaw.

— Non.

— Et tu lui as sorti des excuses bidons.

Sûr que Shaw ne se serait pas embarrassée d'excuses, pensa John. Elle était incapable de mentir. Pas parce qu'elle trouvait que mentir était un péché ou une bêtise, mais parce qu'elle ne comprenait l'intérêt d'un mensonge. Shaw gardait le silence ou balançait des vérités qu'on n'avait pas toujours envie d'entendre. Qu'aurait-elle dit à Iris, si elle l'avait quittée ? D'ailleurs, Shaw aurait-elle quitté Iris ? Peut-être pas. Et si elle l'avait quitté, elle l'aurait simplement jetée :

— C'est fini, salut.

Ou elle n'aurait rien dit. Elle aurait disparu. Laissé peut-être un mot. Shaw n'aurait surtout jamais fait la bêtise de s'engager avec quelqu'un qui n'appartenait pas à son monde. Elle ne l'aurait jamais embrassé, elle ne serait jamais sortie avec elle, elle n'aurait, ô grand jamais, jamais, accepté de rencontrer ses parents.

Joss partageait sa vie, mais Iris ? Comment avait-il pu croire un instant qu'une histoire était possible ? Le lui laissé croire.

— J'ai été stupide.

— Ouais ?

— Ouais.

— Moi aussi j'ai été stupide.

— Tu as des regrets, Shaw ?

Shaw réfléchit. Avait-elle été vraiment stupide d'ignorer Root ? Ou de ne pas l'ignorer ensuite ? D'avoir céder à son désir ? D'avoir nié auparavant ce même désir ? Elle n'en avait aucune idée. C'était bien avant. C'était bien maintenant. C'était différent. Avant, elle ne savait pas. Maintenant, elle savait. Enfin, elle savait que Root l'aimait, qu'elle la désirait, que c'était réciproque, qu'elle lui faisait confiance et que, désir ou pas, Root ferait toujours partie de sa vie. Comme sa mère. Ou Gen. Ou Maria. Ou Reese. Ou Élisa. Ou Anna. Ou Lionel. C'était pareil. Presque. Pas tout à fait. Avait-elle des regrets ? Oui ? Non ?

— Je ne sais pas conclut-elle à l'intention de Reese.

Elle ne mentait pas et elle espérait que Reese ne prolongerait pas cette discussion.

Il ne prolongea pas la discussion. Il s'enfonça dans ses souvenirs. Shaw préféra s'en abstenir. Elle ferma les yeux, se ferma au monde et s'ouvrit à l'univers.

.

Root n'avait pas choisi d'arriver comme une voleuse. Elle monta lourdement les marches qui menaient au perron. Ouvrit la porte s'en s'inquiéter de passer inaperçue. Retira ses chaussures en pestant contre les lacets, accrocha sa veste à une patère et s'introduisit avec toute la pétulance dont elle était capable dans le chalet. Reese avait eu le temps de balayer ses remords et de chasser ses noires pensées, Shaw de revenir à la réalité.

— Devinez qui est là ? clama Root.

— La simplette du village ? rétorqua Shaw.

— Sameen, bouda Root. C'est moi. Je suis déçue que tu ne m'aies pas reconnue.

— Je t'ai reconnue.

John éclata de rire. L'humour de Root le déstabilisait parfois, mais celui de Sameen faisait toujours mouche.

— John, tu sais que Sameen me fait parfois des confidences. Elle n'est pas très bavarde, mais parfois...

Shaw sentit arriver un sous-entendu graveleux :

— Root, si tu ne veux pas passer la nuit dans ta voiture, tu te la fermes.

Root grimaça à l'intention de Reese.

— Ce qu'elle peut se montrer vulgaire. Une simple couverture, je te rassure. Sous ses dehors de soudarde, Sameen est d'une...

— Root...

— … exquise délicatesse.

— Pff, souffla Shaw. On était tranquille, pourquoi est-ce que tu viens tout gâcher ? Tu n'aurais pas pu rester dans ton chalet ?

Root vint s'asseoir dans un fauteuil.

— Dis-moi que tu ne m'attendais pas ?

— Je t'attendais pour parler de notre opération, pas pour t'entendre dire des conneries.

— Tu es fâchée de voir ?

C'était impossible de discuter avec Root :

— Non.

— Parfait, s'illumina Root.

Elle se passa le dos de la main sur le front.

— Je meurs de soif.

— Il y a du thé.

— C'est toi qui l'a préparé ?

— Anna.

— Où est-elle ?

— Elle prépare le repas.

— Elle est aux petits soins.

— On la paye pour ça.

Root resta coite. Shaw se fendit d'un sourire faraud. Moucher Root s'apparentait toujours à un petit exploit. Pour peu qu'elle ne reprit pas la parole.

— Toi aussi, reprit-elle très vite. J'espère que tu n'es pas venue les mains vides.

— Sinon quoi ?

Zut.

— Tu dégages.

— Et la mission ?

Re zut.

— …

Root se leva.

— Tu es adorable, Sameen.

Cette constatation semblait lui faire très plaisir.

— Je connais ton insatiable appétit et je ne suis venue les mains vides. J'espère le pourboire à la hauteur de mes mérites.

Elle haussa les sourcils et arbora un petit sourire aguicheur. Shaw allait l'étrangler.

— Dix dollars si tu me sers un Whisky, intervint Reese.

Root ne savait jamais s'arrêter quand elle s'en prenait à Shaw. Elle adorait la mettre en boîte et flirter était chez elle une seconde nature. Shaw passait parfois outre parce qu'elle n'était pas toujours la cible vers laquelle se tournait Root. Il en avait parfois fait lui aussi les frais et Root adorait échanger des propos licencieux avec Lionel. Mais Root poussait parfois le bouchon un peu trop loin.

— Je ne suis pas à ton service, John, rétorqua Root.

— Tu n'es pas la garde-chasse du domaine ? répliqua-t-il.

— Si.

— Va lui chercher son whisky, ordonna Shaw d'un ton agressif.

Root tergiversa quelques secondes, par pur plaisir.

— S'il vous plaît... compléta-t-elle la phrase de Shaw avec impudence.

— Sil te plait, reprit Shaw plus gentiment.

— D'accord, mais simplement parce que je vous aime tous les deux.

Shaw leva les yeux au ciel.

— Et si tu me sers une tasse de thé, Sam.

Le diminutif apprit à Shaw que Root avait fini de jouer.

— Okay.

Si Root avait été seule avec Shaw, Root eût marché sur elle, elle aurait passé ses bras autour de son cou, elle se serait serrée contre elle et elle l'aurait embrassée. Elle l'aurait déshabillée sans tarder, caressée, basculée n'importe où et l'aurait aimé jusqu'à n'en plus pouvoir.

— Root...

Une menace sourdait derrière l'appel..

— Mmm ?

— Pas de whisky, pas de thé.

— Ah, oui, le whisky, soupira Root.

Elle avait la tête pleine gémissements, d'odeurs enivrantes, de caresses renversantes, de baisers sensuels. Le pansement qu'elle portait au thorax se rappela à son bon souvenir. Elle souffla sa contrariété. Mieux valait éviter Sameen avant la fin de leur mission. Elle avait dû recoudre. Pas très bien. La blessure tirait encore et elle s'était bourrée analgésique en prévision de la dure journée qu'elle venait de passer.

Elle servit son verre à Reese et Shaw lui tendit une tasse de thé en échange. Root goûta.

— Mmm, se félicita-t-elle. Il est excellent. Merci, Sam.

— Va plutôt remercier Anna.

— Une invitation ?

— Oui.

— À aller voir ailleurs ?

— À nous laisser en paix et à aller leur dire que tu es arrivée et qu'on peut manger.

— Tu as faim ?

— Je meurs de faim.

— J'y vais vite, alors.

.

Anna surveillait la cuisson du chou. Brown était renversée sur une chaise, les jambes étendues devant elle et les pieds croisés. Elles portaient leurs pantalons de chasse, avec une chemise kaki pour Anna et une beige pour Élisa. Élisa avait roulé ses manches sur ses avant-bras. Sa montre cachait les marques violacées sur son poignet droit, mais les mêmes marques s'exhibaient laidement sur son autre poignet. Un bon signe. Élisa ne les cachait plus. Elle tenait une tasse de thé fumant entre ses mains et elle avait l'air détendue.

.


.

Le jeune officier avait tenu à se rendre chez ses parents, tout de suite après sa sortie du commissariat. Maria l'avait accompagnée. Elles avaient dormi chez Élisa.

Brown était partie crispée et inquiète. Elle était revenue le lendemain calme et sereine. L'après-midi, elle les avait emmené à la plage. Dans un endroit tranquille. Une grande plage de sable blanc qui s'étalait entre la mer et les dunes. Elle avait eu la délicatesse de rapporter de chez elle des affaires de bain pour tout le monde. Des draps de plage et des maillots de bain. Sa mère en gardait toujours en réserve pour ses visiteurs. Shaw avait froncé les sourcils à cette annonce et déclaré qu'ils pouvaient s'arrêter acheter des maillots dans un magasin de Saint Augustine. Élisa s'était récrié que c'était inutile de dépenser de l'argent pour une seule journée à la plage et assura qu'elle avait choisi les maillots avec soin, qu'il étaient propres et presque neufs. Elle fila derechef les chercher. Elle tendit des deux pièces à Root et Maria. Simples et jolis. Maria avait choisi le sien chez Élisa et elle l'avait essayé. Pour Root les deux jeunes femmes avait choisi un modèle munis de ficelles pour s'ajuster au mieux à sa taille. Elle avait tendu un boxer à Lionel.

— Je vous ai choisi une de mes tenues, Sam.

— Bonne idée, Brown, avait ronchonné Shaw. Je vous prêterais mon pantalon la prochaine fois que vous en aurez besoin.

Le jeune capitaine avait rit :

— Une de mes anciennes tenues.

— Quand vous étiez à l'école primaire ? avait ricané Lionel.

— Non, j'étais déjà au collège.

— Ouais, mais seulement parce que vous n'aviez pas encore eu votre crise de croissance.

Brown s'était aperçu qu'elle avait encore commis une bévue. Elle avait lamentablement bafouillé et Maria avait morigéné Shaw, pour sa mauvaise humeur et Lionel, pour ses sarcasmes.

— J'ai choisi avec elle. Ça va te plaire.

Elle lancé un short de surf et une brassière à Shaw. Le choix d'Élisa avait plu à Shaw. Un short noir agrémenté de motifs discrets jaune et vert fluo. La brassière était assortie.

— Élisa a oublié de préciser que la brassière ne lui a jamais appartenu, ajouta Maria un sourire un coin.

Lionel s'esclaffa. Shaw l'invita à la fermer s'il voulait rentrer vivant de son après midi à la plage. Élisa n'avait pas oublié Anne-Margaret. Mais pour l'enfant, elle s'était arrêtée dans un magasin et lui avait acheté un maillot unisexe bleu marine à rayure blanche.

Ils avaient passé une excellente après-midi. Sameen avait promené sa fille sur le rivage et elle s'était baignée avec elle. Plus tard, Lionel s'était lancé dans la construction d'un château de sable. Anne-Margaret creusait des trous et remplissait les seaux. Parce qu'Élisa avait aussi pensé à apporter des jeux de plage.

Root n'avait pas quitté son tee-shirt de l'après-midi et elle avait refusé de se baigner. Elle avait éveillé la suspicion de Shaw, invoqué la fatigue et la peur des coups de soleil. Étrangement Shaw n'avait insisté. Peut-être Anne-Margaret, Maria, Élisa et Lionel l'avait-elle assez distraite pour qu'elle ne s'étonnât pas non plus de son refus d'aller nager.

Root et Maria étaient parties marcher ensemble le long de la plage. Shaw et Élisa nageaient. Lionel peaufinait son château avec Anne-Margaret.

Maria n'avait pas été dupe de ses excuses. Elle avait voulu savoir. Root lui avait avoué que Jonathan lui avait au moins une fois tiré dessus avec succès.

— Vous vous êtes soignée ?

— Bien sûr.

— Mais vous ne voulez pas que Sameen le sache ?

— Non.

— Vous avez peur qu'elle vous mette sur la touche ou qu'elle culpabilise ?

— Les deux peut-être.

— Elle s'en apercevra bien un jour.

— Oui, je le sais. Je gérerai à ce moment-là.

— Vous auriez pu gérer maintenant.

— Je préfère qu'elle se concentre sur Élisa.

— Si Sameen n'était pas venue...

— Mais elle est venue.

— Mmm. Élisa est...

— Courageuse ?

— Oui.

— Comment ça s'est passé chez ses parents ?

— Élisa a eu bon nez de m'emmener, mais sinon... ça s'est très bien passé.

.


.

Les parents du jeune officier avaient été enchantés de revoir leur fille et leur accueil avait été chaleureux. Élisa leur avait sobrement présenté Maria :

— Maria Alvarez.

— Soyez la bienvenue, dit Barbara Brown à la jeune femme.

Ni elle ni son mari ne montrèrent de surpris d'accueillir une jeune femme qu'il n'avait jamais vue auparavant. Élisa les avait laissés les recevoir. Les installer sur la terrasse. Elle avait donné le temps à son père de leur servir de la citronnade.

— Vous êtes Marines ? avait demandé Barbara à Maria.

— Non.

— Soldat ?

— Non.

Élisa avait coupé court à ses questions :

— Ethan va bien ?

— Oui, très bien. Il prépare ses examens de fin d'année. Il ne t'a pas contactée ?

— J'étais en mission. Il ne pouvait pas me contacter.

— Ça fait presque un an que tu n'es pas venue nous voir, Élisa. Où as-tu été après le Niger ?

— Je ne peux pas vous le dire.

— Nous avons appris que tu avais été promue capitaine et que tu avais été décorée de la Commendation medal.

— Oui.

Maria lu de la fierté dans les yeux de James et Barbara Brown, mais ils s'abstinrent de la manifester à haute voix.

— Tu as revu Jonathan quand même ? s'inquiéta Barbara Brown.

Les trais d'Élisa s'étaient durcis.

— Oui.

— Il est souvent venus nous voir. Il est plus présent que toi et il nous donne plus de nouvelles de toi que tu ne nous en donnes. Tu as passé un peu de temps avec lui ?

— Tu devrais prendre un peu plus soin de lui, Lisa, renchérit James Brown. Il souffre de tes longues absences.

Élisa se pinça les lèvres. Maria mesurait tout le mal que Jonathan avait semé autour de lui. Elles étaient arrivées depuis dix minutes. Les parents s'étaient réellement montrés heureux de voir leur fille, mais la conversation avait vite tournée autour de Jonathan, autour de ses souffrances, de sa gentillesse. Élisa essuyait des reproches. Ses parents concouraient à l'œuvre de destruction mise en place auprès de leur fille par leur gendre. Sans s'en apercevoir, ils entraînaient Élisa par le fond. Si Maria n'avait pas été présente, elle était persuadée qu'ils lui auraient parlé de l'enfant qu'elle n'avait pas encore eu.

— Capitaine Brown, l'appela-t-elle.

Élisa tourna la tête vers elle. Elle lui sourit pauvrement et hocha la tête.

— Papa, Maman, Maria Alvarez est juge d'instruction. Elle a signé un mandat de dépôt contre Jonathan et comme elle ne pourra pas prendre en charge le dossier comme juge, elle assurera ma défense face à Jonathan.

Barbara et James Foley écarquillèrent les yeux.

— Jonathan a été arrêté ?! s'exclama James. Mais pourquoi ?

— Je l'ai quitté, je voulais divorcer. Ensuite je suis partie dans la cabane que possède Ryan Philips dans le marais. Jonathan est venue m'y retrouver. Il m'a droguée et il m'a battue pendant une semaine. Il voulait me tuer.

— Mais...

— Des amies de L'USMC sont venues me délivrer. Jonathan a été arrêté. Je... Euh...

— Vous pouvez me laisser, capitaine, fit Maria.

La jeune juge ne voulait pas voir Élisa s'écrouler ou même s'embarrasser. Pas devant ses parents. La voir culpabiliser. Maria n'avait pas accepté de venir chez ses parents sans préparer leur entrevue. Avant de partir, elles avaient convenues que Maria s'occuperaient des détails légaux. Ce qui impliquait tous ce qui avait trait à sa séquestration et aux souffrances que le jeune officier avait enduré depuis son mariage. Ce n'était pas à Élisa de raconter cela à ses parents. Maria avait fait promettre à Élisa qu'elle se retirerait quand Maria le jugerait bon. Le jeune officier lui avait réitéré sa confiance. Maria lui avait rappelé qu'elles étaient amies, mais que leur amitié s'effacerait quand Maria endosserait sa robe d'avocat. Brown avait hoché la tête et lui avait rappelé qu'elles avaient déjà affronté ce genre de situation et qu'elles avaient rencontré très peu difficultés à cloisonner leurs relations tout le temps qu'avait duré le procès de Jonathan Lambert. Maria s'était rassérénée. Elle et Brown avait toujours excellemment fonctionné ensemble. Sur tous le plans.

— Oui, euh... Je suis désolée, s'excusa Brown auprès de ses parents. Maria saura mieux vous expliquer ça.

Elle s'était levée.

— Je vais marcher.

— Mais...

Barbara et James Brown regardèrent leur fille quitter la terrasse, marcher en direction du rivage, retirer ses chaussures et remonter son pantalon sur ses genoux et ils la suivirent longtemps du regard alors que le jeune officier s'éloignait, les pieds dans les vagues. Abasourdis. Incapable de parler. De penser.

Jonathan. Leur chouchou. Le gendre parfait dont rêvaient tout les parents d'une fille qu'ils aimaient tendrement. D'une fille parfois un peu secrète, mais dont ils étaient si fiers.

Élisa venait de briser le miroir. Leur fille leur avait annoncé froidement qu'elle avait été séquestrée et battue par un homme qu'ils chérissaient, par son propre mari. Comment était-ce possible ? Élisa aimait Jonathan et Jonathan adorait sa femme.

Maria se tut, elle lisait leur surprise, leur incompréhension, l'amour qu'ils portaient tous les deux à leur fille. Des larmes brillaient dans les yeux de Barbara Brown. Le père d'Élisa respirait la bouche ouverte. Une respiration saccadée et bruyante.

Pas un instant, ils ne doutèrent des assertions de leur fille.

Enfin, ils retournèrent leur attention sur la jeune Mexicaine.

— Vous n'êtes pas seulement le juge d'instruction qui a signé un mandat de dépôt, n'est-ce pas ? dit doucement James Brown.

Maria fronça les sourcils.

— Lisa vous a appelé par votre prénom. C'est rare qu'un plaignant appelle un juge d'instruction par son simple prénom.

Pourquoi lui racontait-il cela ? James Brown, malgré cette interrogation, savait parfaitement pourquoi il posait cette question à la jeune femme assise en face de lui. Il retardait les révélations qu'elle avait à lui faire.

— Je connais Élisa depuis trois ans. Mais mon implication dans l'arrestation de Jonathan Foley est un peu dû au hasard. En fait, j'ai été contacté par l'une de ses amies qui l'a délivrée. Mais, comme vous l'a dit Élisa, je ne viens pas vous voir en tant que juge d'instruction. Je ne serai pas en charge du dossier de Jonathan Foley à cause des liens que j'entretiens avec Élisa. Je lui ai proposé d'être son avocat et elle a accepté.

— Mais ce n'est pas votre métier, dit Barbara Brown déjà inquiète.

— Je connais parfaitement le droit et le métier d'avocat et je ne laisserais personne défendre Élisa à ma place. Je la connais bien, elle me fait confiance et je sais tout ce qu'il faut savoir sur cette affaire. Élisa m'a aussi demandé de vous parlé. Pas par lâcheté, mais parce que justement, je suis une femme de loi et que je suis son avocat. Elle pense que je saurais mieux vous expliquer comment tout cela est arrivé.

James Brown se sentit enfin prêt à sauter, il regarda sa femme, celle-ci lui prit la main :

— Racontez-nous, madame.

Maria joua à fond la carte professionnelle. Tout d'abord, après avoir obtenu leur assentiment, elle leur posa des questions sur ce qu'ils savaient du mariage de leur fille, de ses relations avec son mari. Puis elle leur demanda quels liens ils entretenaient avec leur gendre. Leur témoignage confirma à quel point, Jonathan Foley était un manipulateur de haut vol. Les parents d'Élisa avaient tout autant été victimes de ses manœuvres que leur fille. Apprendre ce que leur fille avait subi serait aussi difficile à entendre que de réaliser qu'ils avaient œuvré avec leur gendre à détruire leur fille, qu'ils s'étaient éloignés d'elle et qu'il l'avaient laissée désespérément seule face à sa déchéance. Ils n'étaient pas coupables. Ils étaient complices par tromperie. Jonathan avait profité de la sympathie qu'il leur inspirait, mais aussi du caractère réservé d'Élisa, de son honnêteté et de l'amour attentionné et protecteur qu'elle vouait à sa famille. Ensuite, il avait profité de ses remords et de sa honte. Les absences prolongées du jeune officier partie en mission lui avait permis de renforcer son emprise sur la famille d'Élisa. Quand les parents le recevaient chez eux, il leur apportait un peu la présence de leur fille et ils buvaient ses paroles.

Maria évita les accusations à leur encontre. Mais ce qu'elle leur raconta les mena à tout remettre en question. À se remettre en question. À mesurer l'étendu de leurs manques et de leur aveuglement. De leur négligence.

— L'église... J'aurais dû savoir, murmura Barbara Brown.

— L'église ? demanda son mari.

— Elle n'a pas voulu se marier à l'église. Je lui ai demandé pourquoi. Élisa n'est pas pratiquante, mais je sais qu'elle est croyante et que c'est important. Elle m'avait donné des raisons qui ne m'avait pas vraiment convaincue, mais je pensais qu'elle en avait trop vu à l'USMC. J'aurais dû prendre le temps de lui parler.

— Tu ne pouvais pas savoir Barbara.

— C'est notre fille. Nous aurions dû savoir. Nous l'avons abandonnée.

— C'est une adulte, dit Maria. Elle a aussi fait des choix. Entre autre celui de ne pas se confier à vous. Vous ne pouvez pas vous accuser de tous les torts. Il est très difficile d'échapper à des manipulateurs. Vous faites partie de ses victimes. Vous n'êtes pas les seuls à avoir été aveugles, Élisa l'a été avant vous, et elle n'est pas sa première victime.

Maria leur exposa les soupçons qui pesaient sur la mort de Cindy Johns et de Drew Barnett. Barbara et James Brown se souvenaient de Drew Barnett. De sa mort et de son enterrement.

— C'est horrible, fit Barbara Brown.

— Mais c'est fini, lui dit fermement Maria. Jonathan Foley ne fera plus de mal à personne et il a de grandes chances d'être condamné à mort.

100 % de chance pensa Maria.

— Mais les amies d'Élisa ? Elles ne sont pas venues par hasard, n'est-ce pas ?

— Non, elles attendaient Élisa et elles se sont inquiétées de son retard et plus encore de son silence.

— Elles savaient ?

— Oui.

La colère submergea le couple. Maria s'empressa de la désamorcer :

— Elles n'étaient pas au courant des meurtres, elles ne connaissaient que la nature toxique de la relation qu'entretenaient Élisa et Jonathan Foley, et je n'ai appris la mort suspecte de Cindy Johns et de Drew Barnett qu'en arrivant ici. Personne ne l'avait jamais soupçonné. Élisa avait parlé à l'une des femmes qui l'ont sauvée et c'est en partie grâce à elle qu'elle avait pris la décision de quitter son mari.

— Élisa était malheureuse ?

— Oui.

— Vous le saviez ?

Maria soupira. La question, si elle y répondait, impliquait qu'elle devrait sortir de son rôle d'avocate.

— Je l'ai vue en septembre. Je savais qu'elle n'allait pas bien, elle ne m'a rien dit et je n'ai pas osé la brusquer. Mais je l'ai revu en janvier et cette fois elle s'est confié à moi.

— Que vous a-t-elle dit ?

— Tout.

— Que lui avez-vous dit ?

— Je lui ai conseillé de divorcer.

— C'était il y a six mois.

— Élisa était en mission. Elle a été blessée et ensuite, sur ordre de son chef de bataillon, elle dût suivre un stage militaire qui s'est achevé il y a peine huit jours.

— Mais vous disiez que Jonathan l'avait gardé séquestrée pendant une semaine.

— Élisa avait pris sa décision Après son stage, elle est directement venue dire à Jonathan qu'elle le quittait. Elle a empaqueté ses affaires, elle est allée voir un avocat spécialisé en affaire de divorce à Jacksonville, elle a demandé les clefs de sa cabane à Ryan Phillips et elle est partie.

— Et il a pris sa décision aussi rapidement qu'elle, murmura James Brown d'une voix accablée.

— Oui.

— Il l'aurait vraiment tuée ?

— Oui.

— On ne l'aurait jamais retrouvée. Les gens qui disparaissent dans le marais sont très rarement retrouvés.

Barbara Brown pleurait et James Brown faisait visiblement des efforts pour garder un semblant de contrôle sur lui-même.

Maria décida de leur accordé une petite pause :

— Où gardez-vous vos bouteilles de rhum, monsieur Brown ?

— Dans le buffet du salon.

— Vous permettez ?

— Je vous en prie.

Maria se leva. Elle revint avec deux verres et une bouteille de rhum agricole blanc très fort.

Le couple n'avait pas bougé et se tenait encore la main. Maria leur servi deux verres bien tassés.

— Vous ne buvez pas ? s'inquiéta Barbara.

— Je n'aime pas trop le rhum et j'évite de boire le matin.

— Ah...

— Buvez, je crois que vous en avez besoin tous les deux.

Ils avalèrent leur verre et grimacèrent. Eux non plus n'étaient pas adeptes des alcools forts en guise de petit déjeuner.

— Élisa va revenir, dit Maria. Elle n'a pas besoin de votre pitié, de vos remords ou de vos pleurs. Elle a besoin de ses parents. De ceux que vous avez été tout le long de sa vie. Pensez qu'elle revient de mission. Accueillez-la comme vous l'avez toujours accueillie avant. Élisa a traversé beaucoup d'épreuves ces trois dernières années, offrez lui ce que vous lui avez toujours offert avant qu'elle ne se marie, un havre de paix.

— Vous resterez déjeuner ? dit tout à coup Barbara Brown.

Elle avait compris. Maria jeta un coup d'œil à James Brown. Il avait compris aussi.

— Je crois que c'était dans l'intention d'Élisa.

— Vous resterez aussi ?

— Oui.

— Vous aimez la viande rouge ?

— Oui.

— Le piment ?

— Je suis Mexicaine. Ne vous inquiétez pas pour moi, madame. Je ne souffre d'aucune allergie alimentaire et je mange de tout.

— Bien, il est plus de midi, Élisa ne devrait pas tarder, je vais préparer à le déjeuner.

James Brown avait jeté un regard à sa femme, puis à Maria. La jeune femme avait jugé qu'il était temps qu'elle partît à la rencontre d'Élisa :

— Je vais aller marcher.

Elle avait retrouvé Élisa à trois cent mètres de la maison. Le jeune officier l'avait invité à s'asseoir sur le sable.

— Alors ?

— Ça s'est bien passé.

Élisa comprendrait.

— Merci.

Maria avait haussé les épaules.

— Tu es comme Sam.

— Tu es mon amie, Lissa, même beaucoup plus que ça, tout comme Sameen.

— Je sais, mais merci quand même.

— De nada, capitan.

Elles étaient restées assises en silence. Le soleil brillait avec ardeur, mais la brise marine rafraîchissait l'air et elles portaient toutes les deux des lunettes de soleil. Une demi-heure plus tard Élisa déclara que le déjeuner était prêt et elles étaient rentrées.

Les parents d'Élisa s'étaient montrés exemplaires. Sa mère lui avait dit qu'elle était désolée, son père l'avait embrassée sur la joue. Il avait téléphoné Ethan et son frère l'embrassait. Il lui faisait dire qu'il attendait de la voir pour aller glisser.

James Brown proposa des mojitos.

— Pour fêter ta promotion.

Élisa accepta. Maria s'en tint à de la citronnade. Le sujet était clos et le repas fut tranquille et détendu. Élisa raconta dans les grandes lignes sa mission au Niger. Ses parents lui posèrent des questions auxquels leur fille répondit avec plaisir, parce que leurs questions n'étaient ni stupides ni trop curieuses. Depuis longtemps, ils savaient les sujets qu'ils pouvaient aborder et ceux qui la mettraient mal à l'aise ou auxquels elle refuserait de répondre.

Maria apprécia leur entente. Le respect dont faisaient preuve les parents d'Élisa, la tendresse et l'amour discret qu'ils lui manifestaient, le grand naturel de leurs rapports.

Maria avait connu des rapports excessifs avec ses parents. Le grand amour, la passion, la tendresse envahissante, les colères retentissantes qui s'éteignaient aussi vite qu'elles s'étaient allumées. Et puis, elle avait été enlevée. Ni son père ni sa mère n'avaient su comment réagir. Maria s'était refermée sur elle-même, et son agressivité avait hérissé ses parents habitués à être obéis sans discussion et traités avec le plus grand respect par leurs enfants. Les conflits qui étaient née avec ses frères et ses sœurs n'avaient rien arrangé.

On lui avait reproché de demander des comptes, elle n'avait pas été soutenue lors de ses démarches auprès de la police. Sa famille n'avait pas su faire face à la honte d'une jeune fille violée. Ils avaient surtout eu peur des représailles.

Maria s'était reprise grâce à l'intervention de sa sœur aînée, mais elle avait gardé une sourde rancune contre ses parents et elle avait pris un plaisir morbide à les couvrir de honte.

Élisa ne se fût jamais conduite envers ses parents comme Maria s'était conduite envers les siens.

Sa maison n'avait jamais dû retentir de cris comme celle de Maria en avait retenti. Des cris de joie, des cris d'appel ou de colère. Peut-être quelques fois. Mais rarement. La famille Brown ne bénéficiait du sang chaud de la famille Alvarez. Maria n'avait jamais manqué de tendresse dans sa petite enfance et elle gardait de bons souvenirs de ses bagarres et de ses jeux avec ses frères et sœurs. Élisa n'avait jamais manqué de tendresse non plus. Ni d'attention. Son frère était beaucoup plus jeune, elle avait d'abord été fille unique puis, elle était devenue une sœur aînée. Trop grande pour vraiment partager ses jeux, mais assez grande pour certainement lui servir de mentor.

Élisa et ses parents, contrairement à Maria et aux siens, avaient gardé leur famille intacte. Maria n'était pas certaine que les Brown avaient été heureux d'apprendre que leur fille rejoignait l'armée à peine son diplôme de fin d'étude secondaire achevé, et ce soir lui prouvait que les Brown, quoi que leur fille entreprît, quoi qu'elle décidât, quoi qu'il lui arrivât, la soutiendraient du mieux qu'ils pouvaient. Élisa ne souffrirait jamais de rejet et même si ses parents fautaient, même s'ils ne la comprenaient pas toujours, la tendresse et l'amour qu'ils ressentaient à son égard,, malgré les épreuves des uns et des autres, demeureraient.

Maria comprenait mieux pourquoi Élisa ne s'inquiétait jamais de laisser ses parents parfois sans nouvelles pendant des mois, pourquoi elle ne s'inquiétait pas de rentrer si peu. Pourquoi elle avait l'air de ne jamais les prévenir de ses retours.

Élisa ne leur avait pas téléphoné avant de venir, mais ils l'avaient accueillie comme si elle n'avait jamais quitté leur maison ou qu'il l'avait vue le jour précédant. Sans effusions, mais avec aussi beaucoup de joie. Élisa n'avait jamais douté de l'affection de ses parents. Seul Jonathan avait réussi à lui faire douter de celle-ci.

Maria avait aidé à desservir la table.

Élisa l'avait coincée lors d'un aller-retour :

— Maria, ça te dérangerait de rester dormir ici ?

— Non.

Les Brown furent enchantés de sa décision. Barbara proposa de préparer la chambre d'amie. Élisa lui opposa un refus net. Sa mère la regarda, surprise, avant de proposer la chambre d'Ethan.

— Elle peut dormir dans ma chambre, je dormirais sur un matelas par terre.

— Peut-être serait-elle plus à l'aise dans une chambre seule ? suggéra Barbara. C'est... euh...

Elle se retourna vers Maria.

— Vous êtes notre invitée, et vous n'avez pas vraiment l'âge à dormir comme des adolescentes dans la même chambre.

— Nous avons dormi sous la même toile de tente, ça ne me dérange pas.

— Élisa ?

— On fait comme ça.

— Tu te charges de tout alors ?

— Oui.

James Brown avait entendu Maria évoquer le camping. Il profita du dîner pour leur demander où elles avaient campé. Les deux jeunes femmes s'étaient regardées pour savoir ce qu'elles pouvaient raconter. Il n'y avait rien à cacher de elur séjour à Smith rock. Sinon quelques détails intimes. Une bonne partie du repas fut consacré à l'escalade. Les parents d'Élisa ne savait pas que leur fille pratiquait cette discipline. Élisa se défendit d'avoir simplement reçu une formation de base à l'USMC :

— Maria est une très bonne grimpeuse. Je ne fais que la suivre et écouter ses conseils.

— Tu t'es montrée une excellente partenaire, Lissa.

Brown avait rougi. Plus encore quand elle avait croisé le regard de sa mère. Maria s'était aperçu de la gêne du jeune officier. Sa déclaration avait été sincère et elle n'y avait pas mis de sous-entendus.

— Élisa est trop modeste. Au bout d'une semaine, elle était capable d'ouvrir une voie.

— Je ne l'aurais pas fait sans toi.

— Tu es officier, je ne prendrais aucun parie là-dessus.

— Mais... commença James Brown.

Sa question resta coincée dans sa gorge. Il voulait savoir dans quelles conditions les deux jeunes femmes s'étaient rencontrées, et tout à coup, il avait compris qui il recevait chez lui :

— Vous êtes Maria Alvarez, dit-il à la jeune juge.

Déclaration complètement stupide, puisque Élisa avait présenté ainsi la jeune femme. Mais le nom et le prénom étaient si courant, même accolés ensemble, qu'il n'avait pas réalisé que c'était cette Maria Alvarez. Barbara Brown ouvrit la bouche. Elle ne s'était pas montrée plus lucide que son mari.

— Oui.

Les Brown regardèrent leur fille.

— Nous sommes parties à Smith rock après l'arrestation du Chirurgien. J'avais pour mission de la protéger.

— Et c'est là-bas que vous êtes devenues amies ? demanda Barbara.

— Il est difficile de ne pas devenir amie avec Élisa dans de telle conditions, acquiesça Maria.

Brown rougit, mais la déclaration de la jeune Mexicaine fit plaisir au couple et la conversation continua sur leur séjour à Smith rock.

.

— J'aime bien tes parents, Lissa, avait plus tard déclaré Maria au jeune capitaine.

Élisa avait souri. Elle était couchée par terre, Maria occupait son lit. Élisa avait pensé un moment la rejoindre, mais elle s'était aperçue que son désir était égoïste et intéressé. Peut-être se retrouverait-elle encore dans les bras de Maria, mais pas ce soir, pas comme ça, pas pour se consoler une fois encore du mal que lui avait fait Jonathan.

Maria avait plu à ses parents. La réciproque était vraie aussi et elle s'endormit l'âme paisible.

Ses rêves le furent moins. Maria l'enjoignit à venir la rejoindre. Élisa refusa. Maria la traita d'idiote et Élisa finit par céder.

Maria la reçut dans ses bras alors que son cœur battaient encore la chamade et que la terreur lui glaçait l'âme. L'épaule de Maria. Sa main qui fouraillait dans sa nuque, son bras protecteur sur son épaule la calma peu à peu. Elle voulut ensuite regagner son matelas. Maria dormait à moitié et lui grommela de rester en resserrant son étreinte. Brown s'était endormie. Plus aucun cauchemar ne l'avait troublée et elle était seule dans son lit quand elle s'était réveillée le lendemain matin.

Maria petit déjeunait sur la terrasse en compagnie de Barbara Brown, Élisa s'était jointe à elle. Peu après elles étaient parties rejoindre Root, Shaw, Lionel et Anne-Margaret à Saint Augustine.

.


.

Élisa avait elle aussi porté un tee shirt à la plage. Un tee shirt à manches longues et c'était la première fois que Root la revoyait arborer ses manches roulées sur ses avant-bras.

L'influence de Sameen devina Root.

.

Ou plutôt son-franc parler. Shaw avait remarqué Brown tirer sur ses manches et se planquer maladroitement pour se déshabiller en présence d'Anna un soir où les trois jeunes femmes dormaient dans la même chambre.

— Pas la peine de vous planquer, Brown. Anna et moi en avons vu d'autres. Ça a cicatrisé depuis, mais on a porté le même genre de marques après être passées à la colonie n°2 pour récupérer la mère de Genrika.

— …

— Les gardiens souffraient des mêmes plaisirs pervers que Foley. Quant à John, il était avec Root quand elle m'a récupérée au Nouveau-Mexique.

Anna n'avait pas bronché à l'écoute de ces révélations, mais elle avait retiré sa chemise et sa brassière. Pour se faire, elle avait tourné le dos et Élisa avait découvert que tout ce qu'avait subi Anna au chizo n'avait pas entièrement disparu. Depuis, elle roulait ses manches sur ses avant-bars comme elle avait toujours eu l'habitude de le faire et elle se cachait plus quand elle se déshabillait.

.

— Alors les enfants ? Le dîner est prêt ? Je meurs de faim.

Élisa sourit en coin, heureuse de se voir appeler comme lors de son combat avec Shaw trois ans auparavant. Anna ne réagit à cette bizarre appellation. Acceptant, comme elle l'avait toujours fait l'esprit facétieux dont Root faisait souvent preuve.

— Cinq minutes, répondit Anna.

— J'ai apporté des pirojkis.

Anna se retourna.

— À la viande, aux champignons et aux choux, préparés par le chef cuisinier de Gregor Feodorovtch en personne, mais il faut les réchauffer.

Anna sortit un plat et le posa sur la table. Root y déposa les pirojkis dorés et la grande Russe les enfourna dans la cuisinière à bois de la cuisine.

— Le chalet est rustique, remarqua Root.

— Les touristes l'évitent.

— Et c'est grand dommage, il est charmant. Qu'est-ce que vous avez préparé ?

— Rien d'exceptionnel. De la bécasse et du choux fermenté, de la salade et des pelmenis.

Root souleva les couvercles et huma les plats à pleines narines. Elle s'empara d'un cuillère et goûta le gibier et le choux.

— Vous permettez ? dit-elle.

Anna baissa les paupières. Root rajouta du vin blanc et du poivre dans le chou.

— Mais les bécasses...

Root laissa échapper un soupir de satisfaction.

— J'ai fait au plus simple*.

— Et c'est parfait ! apprécia Root.

Root refit face à Élisa, elle passa un bras autour de la taille d'Anna Borissnova et elle serra contre elle. Cette fois-ci, c'était nouveau et Anna se troubla d'une telle familiarité et d'une telle bonne humeur. Elle ne connaissait pas très bien Root et l'affection qu'elle ressentait à travers son geste la surprit.

— Vous savez quoi ? fit Root d'une voix émue. Toutes les deux, pour différentes raisons, je vous adore.

Elle embrassa Anna sur le coin de la mâchoire avant de la relâcher, passa devant Brown en lui tapotant l'épaule et sortit de la cuisine.

Anna lança un regard interrogateur au jeune officier américain.

— Elle vous aime bien, lui expliqua Brown.

— Je n'ai rien fait.

— Vous êtes toujours là et vous avez ramené le capitaine Shaw saine et sauve de Russie.

— Je ne serais pas rentrée sans elle non plus.

— Raison de plus pour que Root vous aime bien.

— …

— Vous faites partie de l'équipe. Vous, Alexeï, Maria, votre patron, John, Lionel, Élisabeth, Maria, les enfants...

— Le pacte des compagnons du lac de la Prune, dit pensivement Anna.

— Le pacte des compagnons du lac de la Prune ?

— Une idée de Root pour convaincre Alma de boire de la vodka avec nous.

Décidément, Root était pleine de surprises. Brown ne l'eût jamais imaginée encourager un enfant de cinq ans à boire de l'alcool.

— Vous auriez dû être là, dit Anna. Mais Root a rappelé tous les absents à notre souvenir.

— Je ne suis jamais allée au lac de la Prune.

— Vous étiez avec nous, capitaine. Vous avez intégré la compagnie bien avant moi.

L'émotion affleurait derrière sa déclaration. Brown, depuis qu'elle l'avait entendue chanter dans la forêt, depuis surtout qu'elle l'avait entendue chanter Les grues, n'avait jamais mis en doute que la grande Russe si imperturbable et si froide, fussent animée de sentiments. Elle comprenait sa réserve et elle avait trop fréquenté de soldats pour se laisser berner par ses yeux bleu et les traits sévères de son visage.

— Ce n'est pas l'ancienneté qui fait le bon soldat ou le bon ami, fit Brown.

Les yeux d'Anna s'éclaircirent :

— Ouais, c'est vrai.

— Le dîner n'est pas prêt ? s'inquiéta Brown. Sam avait vraiment faim en arrivant, j'ai rarement entendu Root dire qu'elle mourrait de faim et pour tout dire je mangerai bien moi aussi.

Anna vérifia que les pirojkis étaient chauds et déclara qu'il était temps de passer à table.

.

Les pirojkis rencontrèrent un franc succès. La journée que les cinq convives avaient passée au grand air avait creusé les appétits.

Root avait assuré l'animation du dîner. Elle avait vanté sa chasse, posé beaucoup de questions sur celles de ses quatre autres compagnons. Elle avait incité Anna à parler, Brown a donné ses impressions. Le jeune officier n'avait jamais chassé, mais elle avait apprécié la marche, l'affût, la beauté des paysages, la variété et l'abondance de la faune. John était rentré dans la discussion, Anna et Root avaient rivalisé d'érudition. La grande Russe avait manifesté sa surprise puis son admiration devant les connaissances que Root étalait généreusement à la face de tous. Shaw avait plus d'une fois levé les yeux au ciel devant l'air faraud qu'affichait insolemment la jeune femme, mais elle n'avait pas résisté à sa curiosité d'en savoir plus et elle avait aussi bien demandé à Root qu'à Anna des précisions sur tel ou tel sujet.

À la fin du repas, John et Shaw s'étaient proposés pour la vaisselle. Le silence avait repris ses droits. Anna était sortie. Brown avait été se laver avant de laisser sa place à Root, puis à Anna. Elles avaient ensuite attendu dans le salon que Shaw et Reese revinssent de la cuisine.

Root avait annoncé l'opération pour le surlendemain, sans donner d'autres précisions. Tous connaissaient les détails de l'opération et des directives leur seraient transmises au fur et à mesure selon l'évolution de la situation. Brown papillonnait des yeux et elle prit congé la première. Anna ne s'attarda pas et John la suivit. Il dormait avec les quatre jeunes femmes dans le même dortoir. Elles ne l'auraient jamais isolé dans le dortoir réservé aux hommes.

Shaw et Root s'étaient retrouvée seules dans le salon.

— On va dehors ? proposa Root.

Shaw se leva aussitôt.

Elles s'accoudèrent à la balustrade de la terrasse. La plaine herbeuse que Root avait traversé s'étendait devant elles. On distinguait les herbes hautes se balancer sous le vent.

— Élisa a l'air en forme, dit Root.

— Elle est cool.

— Tu lui as parlé pour ses marques ?

Shaw aimait Root pour cela. Elle voyait tout. Elle savait tout. C'était parfois énervant, mais c'était souvent gratifiant.

— Ouais.

Root lui caressa la main. Shaw se rapprocha. Root continua distraitement à lui caresser la main. Shaw lui attrapa le menton, lui tourna la tête vers elle et posa les lèvres sur les siennes. Elle frissonna des pieds à la tête et se morigéna d'avoir laissé Root la mener en bateau et de ne pas lui avoir assez prêté attention. Elle poussa Root et se glissa entre elle et la barrière. Elle passa ses mains sur ses reins, sentit Root réagir à la caresse. Elle l'entendit gémir dès que ses mains passèrent sous sa chemise. Shaw la plaqua fermement d'une main contre elle tandis que son autre main remontait lentement dans son dos. Comme elle s'y attendait Root brisa le baiser :

— Ce n'est pas une bonne idée, Sameen.

— Pourquoi ? Parce que tu es blessée et que tu ne veux pas que je le sache ?

Root resta sans voix.

— Je suis médecin, Root. Je n'ai pas besoin de voir une blessure pour savoir si quelqu'un est blessé ou pas.

— Mais tu n'as rien dit.

— J'avais autre chose en tête et si c'était grave tu me l'aurais dit.

Root ne put s'empêcher rire.

— Tu es tellement sûre de toi, dit-elle.

— Parce que tu ne l'es pas de toi-même peut-être ?

— Si.

— Alors, arrête de bavasser.

Shaw reprit ses lèvres et leur désir grimpa en flèche.

Root s'enflamma. C'était sans compter sur Shaw. Elle la repoussa. Root tremblait, elle arrivait à peine à respirer.

— Tu devrais reprendre une douche, suggéra Shaw.

— J'ai une bien meilleure idée en tête.

— J'ai passé l'âge des ébats en dortoir.

— Tu as fait ça, Sameen ?! s'exclama Root d'un air égrillard.

— Non, se renfrogna Shaw.

— Je me disais aussi. Tu es bien trop pudique pour ça, mon cœur... ou bien trop généreuse pour ne pas partager...

Shaw fronça les sourcils. Root sentit le danger et s'empressa de revenir au sujet qui l'intéressait. Elle regarda par-dessus l'épaule de Shaw.

— Nous avons toute la plaine à notre disposition.

— Ça gratte.

— Mais si je vais chercher une couverture ?

— Tu fais trop de bruit.

— Tu sais très bien que je peux me montrer silencieuse si c'est nécessaire.

Shaw tergiversa. Root se pencha sur ses lèvres et déploya toute sa science du baiser. Ses mains trouvèrent la peau chaude et ultra sensible de Shaw. Elle n'avait même pas besoin d'insister. Shaw ployait déjà sous ses caresses les plus anodines. Elle quitta ses lèvres, musarda sur son oreille.

— La couverture ?

— Okay, capitula Shaw.

— Attends-moi et ne bouge pas.

Elle s'enfuit à grand pas. Shaw se traita d'imbécile. Passer l'âge...? Avec Root, elle n'avait passer l'âge de rien du tout.

Root revint avec sa couverture sous le bras, elle agrippa Shaw par la main et la traîna au milieu des grandes herbe. Elle s'arrêta à bonne distance du chalet. Elle piétina l'herbe, étendit la couverture par terre, l'aplatit au sol du mieux qu'elle put.

— Tu pourrais m'aider, reprocha-t-elle a Shaw qui la regardait faire.

— C'était ton idée.

— Elle ne te plait pas ?

Root était à genoux. Elle attrapa Shaw par la main et la tira vers elle. Elle mourrait de désir. C'était un peu ridicule, mais elle s'en moquait complètement. Elle lui entoura la taille et bascula avec elle sur le dos. Elle lui tira sa chemise et la lui passa par-dessus la tête, fit de même pour sa brassière. Shaw se coucha sur elle et Root se sentit partir.

— Shhhhhhh, murmura Shaw et se redressant.

— Sameen, geignit Root.

Elle tirait Shaw sur elle. Autant essayer de bouger un char d'assaut. Shaw l'embrassa dans le cou, descendit sur les clavicules. Elle déboutonna un premier bouton, écarta la chemise et embrassa la peau qu'elle venait de découvrir. Elle fit de même pour tous les autres boutons. Root était à l'agonie. Et puis Shaw se mit à genoux et lui retira ses chaussures. Des tennis en toile qu'elle portait quand elle quittait ses rangers. Elle plaça les chaussures à côté de la couverture et s'attaqua à la ceinture de son pantalon. Ses baisers reprirent. Root soulevait désespérément le bassin. Shaw continuait sans s'en préoccuper.

Des chaînes de baisers et des mains assurées. Root se retrouva bientôt nue. Shaw s'allongea sur elle. La sensation lui bloqua la respiration. Root s'accrocha à elle et la plaqua contre elle. Elle ouvrit la bouche se souvint qu'elle ne devait pas crier, que Shaw ne lui pardonnerait pas, trouva son épaule et referma ses dents dessus. Elle étouffa ses gémissements et laissa le plaisir couler en elle.

Shaw grogna. Root avait de la force, elle lui griffait le dos et si elle continuait son épaule lui resterait dans la bouche.

Shaw fit un mouvement, Root desserra les mâchoires et son étreinte se relâcha. Un peu. Elle embrassa Shaw là où elle l'avait mordue. Du sang perlait. Elle s'excusa. Elle renversa leur position sans que Shaw s'y opposa, elle posa sa tête sur son épaule et lui caressa doucement la joue :

— Comment fais-tu ?

— Comment je fais quoi ? grommela Shaw.

— Je t'ai fait mal ?

— À ton avis ?

— Mais ça t'a plu.

—...

— Pas que je te fasse mal. Que tu me fasses tant d'effet.

Elle sentit Shaw sourire au-dessus d'elle. Shaw si contente d'elle-même. De ses performances amoureuses. Mais aussi si attentionnée. Sa main droite palpait le pansement que portait Root.

— Ça va ?

— C'est douloureux, j'ai tiré dessus aujourd'hui, mais ça va.

— Root...

— Après, Sameen. Après, tu pourras m'ausculter et me soigner.

— Après quoi ?

— Après...

Shaw allait peut-être protester, peut-être donner son accord. Root ne voulait pas l'entendre. Elle lui posa les doigts sur la bouche, les remplaça par ses lèvres et occupa ses mains ailleurs. Shaw s'abîma dans le baiser, puis son esprit s'égara quand Root quitta sa bouche. Elle était fatiguée, Root l'était plus encore. Elles ne prolongèrent pas trop leur échange. Root voulait la sentir contre elle, présente et disponible. Shaw était partante pour n'importe quoi, mais pas pour la nuit entière.

Leur échange fut plus doux qu'à l'ordinaire, moins impatient, plus direct. Plus sensuel que sexuel. Shaw ne concourut pas contre elle-même. Et Root n'eût pas à lui demander grâce. Sinon parce qu'elle avait froid. Et seulement parce qu'elle était restée trop longtemps la tête posée sur l'épaule de Shaw à faire courir ses doigts sur son abdomen et sur son torse. À s'abreuver de son calme, de sa respiration tranquille et de ses mains chaudes posées sur elle.

Les herbes dansaient et chantaient doucement dans la brise. Un hibou bouboulait dans un arbre près du chalet. Parfois, un loup hurlait. Root tourna la tête. Des nuages naviguaient dans le ciel et les étoiles apparaissaient et disparaissaient. La lune n'était pas visible. Elle se lèverait plus tard.

Root frissonna. Shaw lui frictionna la peau.

— Tu as froid. J'ai sommeil et je dois vérifier ton pansement. Viens, on rentre.

Elles s'étaient rhabillées. Shaw avait tendu la couverture à Root pour qu'elle s'enroulât dedans. Elles étaient rentrées. Root aurait aimé tenir la main de Shaw, enlacer ses doigts au siens, mais Shaw lui avait déjà témoigné beaucoup de douceur et elle renonça à lui en demander plus.

Au chalet, Shaw défit son bandage, vérifia ses points, lava la plaie et refit le pansement. Elles n'échangèrent que quelques mots :

— Tu t'es soignée toute seule, remarqua Shaw.

— Mmm.

— T'es débile. Les points sont grossiers, mais c'est propre.

— Un compliment ?

— Oui.

— Je me soignerai plus souvent.

— J'ai dit que tu étais débile.

— La prochaine fois, je te demande.

— Ouais.

Ensuite, elles rejoignirent le dortoir. Root se coucha avec des étoiles plein la tête. Shaw n'aspirait qu'au sommeil et à une nuit calme. Elle se mit à compter sourdement et elle sombra entre quarante et cinquante.

Root attendit qu'elle se tût pour s'abandonner au sommeil.

C'était la première nuit que Shaw lui accordait depuis un mois. La première nuit au cours de laquelle elles avaient pu se retrouver. Une nuit champêtre. Hautement satisfaisante.

Elles ne feraient pas équipe lors de l'assaut du château. Root s'arrangerait pour que cette configuration ne se renouvela pas trop souvent.

— Aty, tu nous mettra ensemble la prochaine fois.

— Vous êtes ensemble, Root.

— Non, je voulais...

Root ne finit sa phrase. Athéna avait raison. Si les choses tournaient mal, Shaw apparaîtrait soudain de nul part et tout s'arrangerait. Elle serait toujours là. Root ne risquerait plus trop stupidement sa vie et elle n'aurait plus à combler son absence.

Élisa gémit dans son sommeil et l'amour de Root se déploya au-delà de son amour pour Shaw.

.

.

.


NOTES DE FIN CHAPITRE :


.

La peine de mort en Floride : l'État a voté la réhabilitation de la peine de mort en 1972. Depuis, 99 condamnés ont été exécutés (1972-2019) et 386 autres attendent leur exécution.

La mort est donnée par injection létal.

.

Esturgeon aux noisettes grillées (atelier du poisson)

Ingrédients :

4 filets d'esturgeon (proportionnés en 150 g)
1 boîte de Caviar d'esturgeon de 30 g
100 g de noisettes concassées
3 c. à s. d'huile de noisette
10 g de beurre

Le sabayon :

1 œuf + 1 jaune d'œuf
4 c. à s. de jus de volaille
1 c. à s. de crème fraîche
80 g de beurre
Sel, poivre du moulin
Germes de poireau
1 c. à s. d'huile de noisette

Recette :

Rincez les filets d'esturgeon et épongez-les sur un papier absorbant.
Salez, poivrez.
Faites chauffer l'huile de noisette et le beurre dans une poêle et faites cuire les filets 5 minutes de chaque côté.
Ajoutez les noisettes concassées.
Faites fondre le beurre pour le sabayon jusqu'à une coloration noisette, retirez aussitôt du feu et passez-le dans une étamine.
Réservez.

Dans une casserole, mélangez l'œuf et le jaune, et le jus de volaille.
Montez à feu doux tout en remuant énergiquement au fouet (les œufs ne doivent pas former de grains).
Ajoutez le beurre noisette et la crème fraîche en petit filet.
Salez, poivrez à votre convenance.
Mélangez les germes de poireau avec un filet d'huile de noisette.
Dressez les filets d'esturgeon aux noisettes et nappez de sabayon.
À l'aide de 2 petites cuillères, formez une petite quenelle de Caviar.
Servez avec une pointe de germes de poireau à l'huile de noisette.

.

Bécasse en cocotte :

Ingrédients :

4 bécasses, margarine ou beurre, 20 cl de bouillon de volaille (cube), 5 cl de cognac ou d'armagnac, échalote, thym (facultatif)

Recette :

Faire revenir les bécasses dans la margarine ou du beurre.

Laisser bien dorer.

Lorsqu'elles sont dorées, les mouiller avec le bouillon de volaille.
Saler et poivrer.

On peut ajouter quelques aromates (échalote, thym)
Couvrir et laisser cuire à feu doux.

Le temps de cuisson dépendra de la qualité des bécasses. 30 à 45 mn devraient suffire.
Flamber à l'alcool.

Servir sans attendre.

.

.

.