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A mon père.

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Chapitre XXVIII


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L'équipe opérait par binôme. Brown opérait naturellement avec Muller, Anna Borissnova avec Alexeï. Iouri Alioukine était un ancien spetsnaz, John avait servi dans la Delta force, les deux hommes se connaissaient, ils s'étaient retrouvés dans les bois et ils mèneraient l'assaut ensemble. Root resterait avec Laura O'Keefe.

Shaw se débrouillerait seule, su moins dans un premier temps. Ils étaient en nombre impair, les binômes fonctionnaient parfaitement tel qu'ils avaient été constitués. Elle n'instaurerait aucun déséquilibre. Elle travaillerait comme elle avait travaillé à l'ISA : seule sur le terrain, mais constamment reliée à son opérateur. Athéna n'avait rien à envier à Cole, et Cole eût envié l'amitié avouée que manifestait Shaw à l'égard l'Intelligence Artificielle.

— Tu auras de grandes distances à couvrir, lui avait dit Root.

— Il y a deux SRS.

Root avait ri, heureuse que Shaw n'eût pas perdu ses qualités d'observation.

— C'est pour moi.

— Ça m'étonnerait.

— Pourquoi cela ?

— Tu es à l'intérieur, Root. Un fusil de précision ne te sera d'aucune utilité. Si tu m'avais parlé d'une mitrailleuse lourde encore. Tu es fluette, mais je t'aurais plus cru que quand tu me dis que SRS est pour toi.

— Tu m'avais pourtant assuré qu'il pouvait, en cas de besoin, avantageusement remplacer un fusil d'assaut.

Root haussa les sourcils d'un air guilleret.

Shaw fronça les sourcils. Qu'est-ce qu'elle racontait ?

— Tu t'étais montrée très convaincante, je buvais tes paroles...

Une lueur facétieuse et légèrement égrillarde avait soudain brûlé au fond de ses yeux :

— Bien qu'emportée par ton enthousiasme, tu aies oublié que ton corps de rêve ne me laissait jamais indifférente...

Un grand sourire avait fleuri sur ses lèvres :

— ... Et que tu es oublié de t'habiller.

Shaw avait enfin réalisé que Root évoquait un souvenir commun de ses simulations. Elle leva les yeux au ciel.

— Recevoir un cours de maniement d'arme de la part d'un instructeur en tenue d'Ève m'a beaucoup troublée.

— T'en sais rien.

— J'ai mal monté mon arme et je n'ai rien écouté de ce que tu m'as dit.

— Mais tu ne sais pas ce que tu as éprouvé.

— Mmm, par contre je me souviens très de ce que toi, Sameen, tu as éprouvé quand je t'ai renvoyée la balle.

— Ce qui ne m'a pas empêché de monter le SRS en un temps record.

— Nous avons fini ex æquo.

— Pff.

— Ne sois pas mauvaise joueuse.

— Je ne suis pas mauvaise joueuse.

— Tu as accusé Aty d'avoir triché.

— Mouais, avait reconnu Shaw.

— Elle n'avait pas triché.

— Non.

— Tu me redonneras un cours, histoire de savoir vraiment ce que je ressens ?

— Pas besoin.

— Non ?

— Non.

— Tu as raison. Mais tu es l'instructeur le plus sexy que je n'ai jamais rencontré.

— Tu n'as jamais rencontré d'autres instructeurs.

— Élisa ?

— N'importe quoi.

— Elle ne t'a pas entraînée ?

— Si, mais ça n'avait rien à voir.

— Je suis sûre qu'elle était sexy.

— Tu fantasmes sur Élisa ?

— Tu as l'exclusivité de mes fantasmes depuis très longtemps, Sameen. Et tu le sais très bien... avait conclu Root d'un ton suffisant.

Et pour faire bonne mesure, elle lui avait dédié un clin d'œil. Shaw aurait pu lui casser la gueule, l'envoyer balader, arborer une mine hostile. Elle l'aurait fait avant, peut-être. Mais plus maintenant et pas après cette conversation. Root la charriait, Root flirtait, Root s'amusait à la provoquer, mais elle avait aussi la capacité d'évoquer sans détours et sans gêne ses simulations. Shaw se souvenait très bien du cadeau qu'elle avait offert à Root. De cette matinée. De tout ce qui avait eu lieu avant et après. Des conditions dans lesquelles elle avait récupéré le SRS, de sa confrontation avec Samaritain, de sa fuite dans les égouts. Root était venue la chercher, Shaw s'était sentie mal, très mal et Root n'avait pas supporté. Elle s'était énervée, elle avait frappé Shaw et elle était partie. Elle était revenue après s'être abandonné à la violence, elle avait bu, elle avait été malade et s'était vanté d'avoir joué à Shaw. Une déclaration qui avait horrifié Shaw. Elles avaient fait l'amour dans le salon. Ce connard de Lambert avait conservé la vidéo et elle ne lui pardonnerait jamais d'avoir posé ses yeux de pervers sur ce que Shaw considérait comme n'appartenant qu'à elle et à Root. Le matin, Shaw avait voulu offrir son cadeau à Root. Lui démontrer les avantages de cette arme sur celles qu'avaient pu auparavant utiliser la jeune femme.

Shaw avait souvent vécu l'enfer au cours de ses simulations, elle en gardait des souvenirs amères, terrifiants, monstrueux. De cette simulation comme des autres. Pourtant, celle-ci lui avait réservé des moments dont elle gardait de bons souvenirs. Des souvenirs heureux, tendres, amicaux, parfois emprunt d'une grande sérénité. Ce moment, dans le salon, appartenait à l'un de ces souvenir qu'elle chérissait. Depuis qu'elle était revenue, elle en avait partagé de semblable avec Root, avec Anne-Margaret, Maria, Brown ou Anna, mais ces souvenirs ne lui appartenaient pas en propre parce qu'elle les avait réellement partagé et parce que d'autres qu'elle s'en souvenaient aussi. C'étaient de vrais souvenirs, nés de réelles expériences qu'elle devait à elle et aux autres. Les souvenirs qu'elle gardait de ses simulations avaient été fabriqués. Par Samaritain. Malgré tout le chemin parcouru, le malaise subsistait que le souvenir fût bon ou mauvais. Doux ou terrible. Mais Root...

— À chaque fois, que j'utilise un SRS, je pense à toi. Je pense à ce jour-là, avait murmuré Root comme si elle lisait dans ses pensées.

— C'était sympa, avait confirmé Shaw.

— Mmm, dommage qu'on n'ait pas pu s'entraîner au tir.

— Tu as eu le temps de te rattraper depuis.

— Oui, grâce à toi.

— …

— J'adore ce fusil, Sameen.

Le cœur de Shaw tapa un peu plus fort dans sa poitrine. Root avait cette façon très particulière d'évoquer ses simulations, et des souvenirs qu'elle partageait avec elle, qui ravalait ses simulations à un événement comme un autre. À un souvenir comme un autre. Shaw pouvait en parler, écouter en parler, sans se sentir glisser, sans sombrer, sans chercher à fuir.

— Et tu as raison, le deuxième SRS est pour Anna.

Shaw avait esquissé un sourire.

— Tu l'aimes beaucoup, avait remarqué Root.

— Si tu avais partagé sa vie à la colonie pénitentiaire et si tu avais traversé la forêt avec elle en plein hiver, tu l'aimerais aussi.

— Je n'ai pas besoin de cela pour l'aimer, Sameen.

Anna et Alexeï participerait à l'assaut. Ils opéreraient en couverture et ils sécuriseraient les abords du château.

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Shaw observait la façade arrière du château. Allongée dans l'herbe à la limite du jardin. Dissimulée aux yeux des mercenaires par tout ce que la nature lui offrait comme opportunité : relief du terrain, racines, herbes, feuilles, branchages. Vêtue de sa tenue de chasseuse. Le visage barbouillé de maquillage. Elle avait hésité entre un chapeau de brousse, une casquette et un bonnet. Elle avait choisi le chapeau.

Athéna n'était pas connectée au réseau du château. Avec l'aide de Root, elle avait infléchi la route d'un satellite de reconnaissance russe, un Bars-M. Elle aurait un visuel, mais celui-ci ne durerait pas plus d'une demi-heure. Le recours à un drone avait été écarté. Samaritain l'eût détecté, et un envois de renfort et une évacuation eussent été aussitôt programmés.

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Root avait récolté beaucoup de données utiles via Laura O'Keefe. L'agent de la CIA était particulièrement efficiente. Elle avait noté l'emplacement des caméras à l'intérieur et à l'extérieur du château, les détecteurs thermiques et sonores, les installations de défenses et comptabilisé les effectifs aussi bien ennemis que neutres.

Trente-huit personnes servaient le domaine. Secrétaire particulier, Cuisiniers, femmes de chambre, valets, maître d'hôtel, jardiniers, chauffeurs, personnel d'entretien. Root avaient vérifié les profils de chacun d'entre-eux. Le chauffeur personnel et le secrétaire de Zakriatine s'étaient avérés les seuls membres du personnel à posséder un passé criminel. Le chauffeur était un ancien membre de la Solntsevskaïa et le secrétaire avait longtemps œuvré comme escroc. Un pirate informatique qui avait à son actif des détournements de fonds qui avaient failli le conduire directement dans une de ses si joyeuses colonies pénitentiaires de Moravie. Il devait sa liberté et sa réputation sans tâche à l'intervention de Gregor Feodorovitch. Il ne l'avait pas oublié et le servait fidèlement.

Curieusement le chef de la sécurité personnelle de l'homme d'affaire était un homme honnête. Un ancien officier des forces d'intervention de la police et les hommes de son équipe possédaient le même profil. Les agents de sécurité de Zakriatine étaient tous d'anciens policiers ou d'anciens militaires. Honnêtes.

Un cas de conscience s'était ainsi posé à Root. À Athéna.

Shaw, Root et les membres de leur équipe considéraient les hommes de Samaritain comme des ennemis. Des agents qui servaient un criminel. Mercenaires ou membres d'une organisation criminelle, peu importait. Ils étaient à abattre.

Athéna eût pu discuter de la culpabilité des mercenaires qui ne répondaient qu'à un appel d'offre et ne partageaient pas forcément l'idéologie de leur employeur.

Mais Root eu évoqué Martine Rousseau ou Alice Ballart.

Shaw rangeait les gens en deux camps : le sien et pas le sien. Quiconque se dressait contre elle se déclarait son ennemi et Shaw abattait ses ennemis.

Brown résonnait de la même façon et l'alliance de Jonathan Foley avec Samaritain avait éteint ses doutes et les réticences qu'elle eût pu éprouver en menant cette guerre. S'allier à Samaritain équivalait à s'allier au diable. Le choix, monstrueux, était réfléchi. Celui qui osait vendre son âme au diable, devait en assumer les conséquences. Brown ne leur accorderait pas sa pitié. Shaw avait trouvé dans le jeune officier des Marines une alliée plus déterminée encore, si c'était possible, que Root. Plus impitoyable. Athéna pouvait résonner Root, l'amener à reconsidérer l'un de ses choix. Elle n'avait aucun pouvoir de la sorte auprès du capitaine Brown.

Les Russes pensaient qu'un mercenaire sert son employeur. Qu'il partageât ou non ses idées n'avait aucune importance. À partir du moment où il signait son contrat, il adhérait à l'idéologie et au mode de vie de son employeur. D'où l'intérêt de bien étudier ses contrats. Les trois Russes avaient rejoint la société d'Anton Matveïtch pour la même raison. Ils ne voulaient plus accomplir de sales besognes. Ils en avaient trop accompli quand ils servaient leur pays. Ils en avaient trop vu. Ils ne reniaient pas la Russie, ils n'avaient pas perdu l'amour de leur patrie, mais ils aspiraient à la paix.

Alexeï n'avait plus supporté le regard de sa mère et de ses sœurs. Elles étaient si joyeuses, si pleine de vie, elles le recevaient avec tant de chaleur, tant d'amour. Ils n'avaient jamais pu confier ses peines et ses peurs nées au milieu des combats à aucune d'entre elle. Quand Tatiana chantait, son cœur se fendait de culpabilité et les regards inquiets de sa mère et de sa petite sœur ne concourait pas à lui rendre sa sérénité. Alexeï n'avait jamais commis d'horreur, jamais commis de crime de guerre, jamais torturé, mais cela n'y changeait rien.

Iouri Alioukine s'était bien amusé. L'armée lui avait apporté tout ce qu'il avait désiré. La sécurité de l'emploi, l'aventure, un métier physique, une formation, de la reconnaissance, des poussées d'adrénaline jouissives. Il s'était bien amusé, il avait été heureux. Jusqu'à ce qu'il perdît des camarades. Encore et encore. Jusqu'à ce que des civils fussent impliqués. Tués. Massacrés. Sacrifiés. Une fois. Puis deux, puis d'autres fois encore. Victimes collatérales ou ennemis déclarés. Jusqu'à ce qu'il ne sût plus qui étaient ses ennemis, jusqu'à ce qu'il devînt méfiants envers tout le monde. Jusqu'à ce que d'anciens amis le traitassent de boucher. Jusqu'à ce qu'il décelât la peur et le mépris et non plus l'admiration dans les yeux de son frère. Jusqu'à ce que sa belle-sœur l'évitât et refusât de l'inviter chez elle. Il avait pourtant tout supporté. Par devoir envers son pays. Envers ses officiers et envers le corps des Spetsnaz. Il n'avait connu que l'armée. Il n'avait appris qu'à se battre, qu'à suivre des ordres. Un camarade lui avait parlé d'Anton Matveïtch. Iouri avait pris des renseignements, rencontré un autre de ses camarades qui travaillait pour l'ancien officier. Il ne voulait pas se retrouver à faire du sale boulot au service d'entreprises corrompues, et sans scrupules, ou à la solde d'un État qui utilisait les compétences d'anciens membres des forces spéciales pour asseoir un pouvoir autocratique et inspirer la peur à sa population.

Iouri, comme Borkoof et Borissnova avait été séduit par la personnalité d'Anton Matveïtch, par son éthique et les missions qu'il proposait à ses employés. Les mercenaires avaient mauvaise réputation, le regard des autres n'en serait pas plus bienveillant, mais sa conscience ne le tourmenterait plus. D'autant plus que Matveïtch lui avait assuré n'imposer aucune mission à ses hommes. Il proposait, libre à eux d'accepter ou pas une assignation. Depuis, cinq ans qu'il avait rejoint sa compagnie, Iouri n'avait jamais refusé aucune proposition de travail. Parce qu'aucune ne l'avait rebuté. Il n'eût jamais accepté une mission qui lui déplaisait, il n'eût jamais accepté de travailler pour un homme sans conscience, un homme pour qui l'argent oblitérait toute autre considération.

John partageait l'opinion de Shaw, de Brown et des Russes. Il avait aussi choisi un camp, il avait assuré Shaw de son soutien inconditionnel. Il n'était pas homme à se dédire d'un engagement, et l'affection qu'il vouait à Shaw surpassait la notion du bien et du mal, de l'acceptable et de l'inacceptable. John Reese s'était toujours montré très protecteur envers ceux qu'il aimait. Il n'avait jamais trahi ses amis d'enfance, il avait quitté des femmes qu'il aimait et il n'avait pas hésité une seule seconde à recourir à la violence pour venger Jocelyne Carter. Shaw ne lui avait jamais fait défaut, elle avait toujours été là.

Qui était contre Shaw était contre lui,

Mais le personnel de sécurité privé de Gregor Feodorovitch servait l'homme d'affaire, pas le criminel. Athéna avait du mal à cautionner leur élimination. Onze agents avaient accompagné Zakriatine en Biélorussie. Des agents qui mettraient tout en œuvre pour protéger leur patron. Onze agents qui mourraient pour avoir accompli honnêtement leur travail. Athéna voulait bien « passer » la mort des agents de Samaritain, mais pouvait-elle accepter la mort des gardes du corps de Gregor Feodorovitch ?

— Tant pis pour eux, avait froidement rétorqué Root quand Athéna lui avait fait part de ses inquiétudes.

Heureusement pour elle, Laura O'Keefe avait rapporté une bonne nouvelle peu après l'arrivée de John Greer au château. Zakriatine avait congédié ses gardes du corps. Athéna avait trouvés dix réservations de vol pour Moscou. Les billets avaient été payés par une des sociétés de l'homme d'affaire. Dix. Pas onze. Le chef de la sécurité, Piotr Ievoj était resté sur place. Athéna avait obtenu qu'il fût épargné.

— Ouais, ben, s'il me tire dessus, je ne vais pas lui faire des politesses, avait grommelé Shaw en prenant connaissance de sa demande.

— Une tireuse d'élite comme toi, Sam ? l'avait gentiment morigénée Root.

— Je n'ai pas un logiciel de reconnaissance faciale implanté dans le cerveau.

Obtenu qu'il fût épargné, dans la mesure du possible, avait, alors, non sans soucis, consenti Athéna.

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— Sam, tu es en place ?

— Affirmatif.

— J'aime quand tu joues au soldat, lui susurra Root à l'oreille.

— Fais pas chier.

— Tu me manques.

— On s'est vues ce matin.

— Ce ne sont pas tes yeux qui me manquent.

— Root...

— Le côté champêtre m'a beaucoup plu.

— Tu n'as rien de mieux à faire ?

— John et Iouri sont encore en chemin, Anna et Boris sont en position, Jack et Élisa sont prêts, Laura attend le signal.

— Tu es où pour te permettre de bavasser comme ça ?

— Aux toilettes. Gregor est un gentleman, toutes les toilettes et les salles de bain du château sont insonorisées.

— C'est bon à savoir.

— Parce que tu es équipée, Laura et moi nous sommes chargées de les condamner.

— Mmm, grommela distraitement Shaw.

Root décela une inquiétude.

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Rien.

— Sameen.

— Tu es sûre que tu peux compter sur O'Keefe ?

— Elle ne sait toujours pas si elle doit me détester ou m'admirer, mais c'est un bon agent et elle ne me fera pas faux bond. Tu t'inquiètes ?

— Je ne la connais pas et tu ne m'as pas dit comment tu l'avais rencontrée.

— Elle m'a exfiltrée d'une favelas à feu et à sang pour me mettre au secret dans une geôle perdue en pleine jungle, Elle croyait que j'étais une super criminelle et n'a jamais vraiment accepté l'idée que j'étais un agent du FBI.

Un bon point pour Laura O'Keefe, pensa Shaw.

— Mais Terence avait donné des consignes, continua Root. Et elle a été aux petits soins pour moi bien que l'envie de me torturer ou de m'éliminer l'aie chatouillée. Je lui ai offert des vêtements hors de prix et à sa taille, et nous nous sommes réconciliées.

— Pff... souffla Shaw qui n'en croyait pas un mot.

— Elle n'est pas bête, mais elle obéit aux ordres. Je l'aimais bien, j'avais besoin de quelqu'un que personne ne connaissait, surtout pas Greer ni Samaritain. C'était déjà un fantôme et Athéna s'est chargée d'effacer les données qui pouvaient encore traîner sur elle. J'ai demandé à Terence Beale de me la prêter et tu sais combien il sait se montrer obligeant à mon égard.

— Mouais.

— Il m'avait prêté Jack quand je le lui avais demandé et je ne crois pas que tu aies regretté son initiative de nous avoir prêté Élisa quand nous sommes parties au Kurdistan.

— Non, c'était cool, reconnut Shaw.

— Laura est aussi cool qu'eux dans une version un peu plus austère.

— Tu es sûre ?

— Absolument.

La discussion était close.

— Tout le monde est en place, Sam, lui annonça Root qui venait de recevoir un message de John.

— Okay.

— On y va ? demanda Root à Shaw.

— Ce n'est pas toi qui devais donner le signal ?

— Oh, Sameen... soupira Root d'une voix languissante.

— Donne le signal, la coupa Shaw.

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John et Iouri sortirent du bois et traversèrent nonchalamment la pelouse qui s'étendait au devant d'une massive bâtisse en brique construite sur deux niveaux. Une dépendance. Où se trouvait logée les agents au repos.

Un objectif non prioritaire, mais qu'ils avaient jugé indispensable de nettoyer avant de lancer l'assaut du château. Ils y trouveraient peu d'hommes, peut-être aucun, mais ils ne pouvaient pas risquer de se faire prendre à revers, même par un seul homme. Aucun des membres de l'équipe ne serait blessé par négligence.

Tout comme Shaw, John et Iouri arboraient leur tenue de chasseur. Ils avaient passé leurs fusils d'assaut en travers de leurs épaules et on ne voyait de ceux-ci que leur bandoulière. Leur fusil de chasse étaient quant à eux bien visibles.

John dissimulait un Baby-eagle sous sa veste. Une attention d'Athéna qu'il avait grandement appréciée. Iouri avait trouvé un Sig Sauer P226. Une arme qu'il avait adoptée aux États-Unis. Sur les conseils d'Anna Borissnova.

Il cherchait une nouvelle arme de poing, il avait été la voir. Elle lui avait demandé quelles armes il affectionnait. Il s'était toujours servi des armes qu'il portait à l'armée, en particulier du Serdyukov, mais il habitait maintenant New-York. Il voulait changer. Anna Borissnova s'occupait déjà de l'armurerie à Moscou, elle était calée sur le sujet et maniait indifféremment toutes sortes d'armes, mais il ne la connaissait pas très bien à cette époque, et il n'avait jamais travaillé avec elle.

Et puis, Matveïtch l'avait pris avec lui pour partir à la poursuite de Sameen Shaw.

Anton Matveïtch était à la hauteur de sa réputation, Iouri ne s'était tout d'abord pas senti très concerné par cette histoire de Chirurgien de la mort. Il n'avait pas vu les corps Korotkof et Chouvaloff, il n'avait pas vraiment été touché par la mort de la famille d'Anna Borissnova. La disparition de Fiedor Vesselov, sa mort, la réaction de la grande femme l'avait perturbé. Il s'était peu à peu impliqué. Et pas parce qu'il eût aimé mettre Borissnova dans son lit.

À Chihuahua, en Virginie, il avait tissé de véritables liens fraternels avec ses camarades, avec les Américains. Savoir que la juge mexicaine avait participé à la défense du chalet avait impressionné l'ancien spetsnaz.

À Washington, Iouri n'avait pas rempli qu'un simple contrat de garde du corps auprès de Maria Alvarez. Alexeï aimait beaucoup Anna, les deux mercenaires s'entendaient bien. Alexeï avait le contact facile et se montrait d'une aisance incroyable envers les femmes. Même la petite Alma Alvarez oubliait le soldat pour ne voir dans le géant blond qu'un gros nounours inoffensif. Anna et le lieutenant américain s'appréciaient même si elles ne se l'avouaient pas vraiment.

Iouri n'était qu'une pièce rapportée dans leur histoire, un lourdeau. Personne ne lui avait pourtant jamais manifesté de mépris ou de condescendance. Personne ne l'avait jamais mis à l'écart. La juge l'impressionnait, il ne savait pas comme se comporter avec un enfant, il trouvait le lieutenant trop différentes des officier qu'il avait connus, il comprenait mal l'humour du policier mâle et sa jeune collègue était trop innocente pour à ses yeux pour qu'il l'entreprît. Root et Shaw étaient parties. Seul John Vance lui ressemblait, mais il parlait très peu.

Il n'avait tissé de liens très intimes avec aucun d'entre eux, mais après Chihuahua, et plus encore après la Virginie, il n'avait jamais douté faire partie des leurs. Comme il faisait avant cela partie de son unité.

Quand elle n'était pas en mission, et depuis que Matveïtch avait décidé d'installer une antenne de sa compagnie à New-York, Anna Borissnova passait une bonne partie de ses journées à l'armurerie et il s'était naturellement tourné vers elle quand il avait pris la décision d'abandonner les armes de fabrication russe.

Sans répondre à sa question, elle l'avait invité à la suivre sur le pas de tir aménagé en sous-sol. Elle l'avait engagé à prendre un stand, à enfiler son casque anti-bruit et elle lui avait tendu un Serdyukov :

— Mais je veux changer, avait-il protesté.

— Tire d'abord avec ça.

On ne désobéissait pas à Anna Borissnova, la jeune femme l'impressionnait et il la trouvait terriblement attirante. Elle l'était toujours, mais il ne se faisait plus d'illusion depuis longtemps quant à la moindre chance d'obtenir ses faveurs. Elle l'avait froidement rembarré un jour, il n'avait jamais retenter sa chance ensuite. Il plaignait le gars qui serait un jour amoureux d'elle, mais il enviait tout autant celui qui obtiendrait ses faveurs.

Si c'était possible qu'Anna Borissnova accordât un jour ses faveur à quiconque.

Il la trouvait belle à damner un saint, il admirait son courage, son efficacité et son calme. Elle n'était pas désagréable, elle avait l'esprit d'équipe, mais il ne savait jamais ce qu'elle cachait derrière son impassibilité et ses silences. Lui aussi avait été ébahi par ses qualités de chanteuse, par la virtuosité de ses interprétations, par l'émotion que sa voix et que sa voix seule, pas que ses traits, son attitude ou même ses yeux, traduisait à travers ses chants. À chaque fois qu'il l'entendait, il ne pouvait s'empêcher de penser que sa camarade avait cédé son cœur à ses chansons et qu'il ne battait plus qu'à travers celles-ci, qu'il n'existait plus qu'à travers celles-ci. Le reste du temps, Anna Borissnova se promenait avec un cœur mort. Glacé. Anna était née en Sibérie, il avait entendu dire qu'elle pouvait survivre des semaines sans aucun matériel ni aucune assistance au milieu de la toundra, de la forêt ou d'un désert de glace. Que le SVR l'avait astreinte à des entraînements éprouvants par moins cinquante degrés Celsius au fin fond de la Sibérie. Il imaginait souvent qu'un jour de grand froid, peut-être au cours d'une lutte contre le blizzard, son cœur avait gelée. Définitivement. Et que, depuis, il ne revivait plus qu'à travers ses chansons. L'idée était un peu stupide, il avait parfois ri avec des camarades de cette histoire idiote, mais au fond de lui-même, il y croyait. Il avait envie d'y croire. La beauté irréelle de la jeune femme se prêtait merveilleusement bien à la légende qu'il lui avait bâtie. Quoi qu'il en fût, elle l'avait regardé tirer. Quand il eut fini son changeur, elle avait été lui chercher trois armes de poing : un Glock 19, un Taurus PT-809 et un Sig Sauer P226.

— Essaies les trois.

— Qu'est-ce que tu utilises ?

— Ça dépend.

— Lequel préfères-tu ?

— Ça dépend.

Changement de tactique. Il eût du se douter que la jeune femme ne possédât pas d'arme fétiche. Les agents du SVR apprenaient à ne jamais adopter un comportement qui eût pu les dénoncer aux yeux de leurs ennemis. Ils s'adaptaient à leur environnement, se fondaient dans l'anonymat et ne s'attachaient à rien. Pas de bijou, pas d'amant avec qui s'afficher, pas de boisson favorite, pas d'arme fétiche, pas de mode opératoire, pas de style vestimentaire. Rien. Lui, Iouri ne connaissait que l'armée. Il était attaché à son corps, à ses camarades, à son uniforme, aux rituels militaires, à ce que contenait son paquetage. On lui avait appris à vénérer ses armes et à s'en occuper avec soin.

— Lequel tu me conseillerais ?

Un regard sérieux.

— Essaie-les.

— Oui, mais...

Le regard bleu électrique avait perdu de sa clarté. Iouri avait hoché la tête. Il avait essayé les trois armes. Le Glock lui avait paru trop parfait, un peu trop léger. Il avait aimé le Taurus et le Sig Sauer, et n'avait su se décider.

— Le Sig Sauer, avait laissé tomber Anna.

— Pourquoi ? avait-il demandé curieux d'entendre ses explications.

— Il est bien équilibré et plus lourd que les deux autres. Il a été adopté par de nombreuses forces spéciales à travers le monde. Si tu dois remplacer ton Serduykov et que tu tiens à avoir une arme personnelle, prends celui-ci.

Il avait écouté son conseil, et il s'était félicité de son choix. Retrouver le même modèle dans les caisses d'armements que leur avait dévoilée Root, l'avait agréablement surpris. Savoir qu'Anna Borissnova portait la même arme l'avait stupidement rendu fier et heureux. Confiant.

— Eh ! Qui êtes-vous ? Qu'est-ce que vous faîtes ici ?

Deux mercenaires fumaient en sirotant un café, affalés dans des transats. Celui qui les avaient apostrophés se leva. Reese et Alioukine gardèrent leur allure nonchalante. L'homme avait parlé en russe, Alioukine répondit :

— On chasse.

Le deuxième homme se leva aussi.

— Vous êtes sur une propriété privée, vous n'avez rien à faire ici.

— Ah, fit Alioukine en regardant autour de lui comme s'il essayait de reconnaître l'endroit où il se trouvait. Notre guide est de repos aujourd'hui, il nous a donné une carte de la région, mais nous nous sommes peut-être égarés.

Alioukine sortit une carte de la poche de sa veste.

— Vous pouvez peut-être nous aider à retrouver notre chemin.

Ils se trouvaient encore à quelques mètres les uns des autres, les mercenaires n'avaient pas encore vu les FN 2000. Iouri et John n'auraient pas à s'en servir. Deux hommes ? Ils les élimineraient à mains nues.

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Iouri Alioukine.

Accompagné d'un inconnu.

Comment ?

Les alarmes se déclenchèrent. Les mercenaires se mirent à courir. Des coups de feu retentirent.

Dans la dépendance où se trouvaient logés une partie des mercenaires, et simultanément sur l'avant du château, sur l'arrière, à l'intérieur.

À l'intérieur ?

Samaritain fit le tour des caméras.

Deux femmes. Une inconnue et... l'autre avait le visage dissimulé sous un chapeau et un foulard.

Données biométriques ?

Taille. Corpulence. Chaleur corporelle. Identification des mouvements et des déplacements. Recoupement des bases de données.

Inconnues.

Retour aux autres caméras. Prise de contrôle.

Recherches.

Deux tireurs d'élite. Indécelables.

Nouvelles données.

Mouvements en tenaille sur l'avant du château.

Deux groupes de deux.

Zoom.

Données biométriques.

Samaritain se figea durant un milliardième de seconde.

Premier binôme :

Un mètre soixante-seize. Soixante-deux kilos. Épaules larges. Élancée. Cheveux court. Yeux noisette pailleté de vert.

Un mètre quatre-vingt-six. Quatre-vingt-deux kilos. Coupe militaire. Blond. Yeux bleus.

Élisa Brown et Jack Muller.

Deuxième binôme :

Un mètre quatre-vingt-quatre. Soixante-huit kilos. Cheveux noirs. Courts. Visage presque symétrique. Yeux bleu électrique. La jeune femme était équipé d'un SRS-A1. Elle montait à l'assaut avec, mais c'était d'abord un fusil de précision. L'un des deux tireurs d'élite.

Un mètre quatre-vingt quinze. Quatre-vingt-dix kilos. Blond. Barbu. Yeux bleus.

Anna Zverev et Alexeï Borkoof.

Deuxième tireur d'élite non identifié ?

Calculs.

Résultats :

89, 02 % de probabilités pour que ce fût Sameen Shaw.

5,53 % pour que ce fût Samantha Grove.

Assaillants non identifiés à la dépendance ?

91,89 % pour que ce fût John Reese.

Assaillantes infiltrées ?

75,76 % pour que l'une des deux fût Samantha Groves.

La deuxième restait un mystère. Il n'avait trouvé aucune correspondance dans ses bases de données.

L'œuvre de la Machine.

Riposte enclenchée.

Évacuation programmée.

Calculs.

Résultats.

Réussite de l'assaut : 62, 98 %

Élimination des membres du conseils : 49,69 %

Samaritain lança des simulations.

Changement de stratégie.

Appel de renforts.

L'intelligence artificielle lança de nouvelles simulations. Pour la première fois depuis 2016, Samantha Groves et Sameen Shaw étaient réunies, il le savait et il connaissait leur localisation. L'interface et le virus. Mais aussi Anna Zverev et Élisa Brown. Deux agents qui lui avaient échappées, qui eussent dû être mortes. Jack Muller, Alexeï Borkoff et Iouri Alioukine lui importaient peu.

Samantha Groves et Sameen Shaw n'avaient sans doute pas été étrangères à l'échec de l'exfiltration de Genrika Zhirova. Il n'avait pas eu le temps de prendre à ce moment-là les dispositions nécessaires. Les jeunes femmes lui avaient échappé.

La situation était différente. La propriété de Gregor Zakriatine était isolée, la tenue du conseil d'administration était toujours sécurisée. Samaritain disposait d'un matériel hautement performant et de cinquante-deux hommes à sa solde. Des mercenaires recrutés pour leur haute valeur militaire et leur pauvre valeur morale. Très bien payés. Le contrat qui les liait à lui, le gardait tout velléité de trahison. Une première vague de renfort pouvaient arriver en moins d'une demi-heure, une deuxième en moins d'une heure.

Une occasion en or.

Tant pis pour les membres du conseil. Il en recruterait d'autres.

Réinitialisation des objectifs :

Objectif prioritaire : mise hors de combat des assaillants.

Élimination sans conditions de Iouri Alioukine, d'Alexeï Borkoof, de la femme inconnue et de Jack Muller.

Garder si possible en vie les cinq autres.

Objectifs secondaires prioritaires : exfiltrer John Greer

Objectif secondaire non-prioritaire : exfiltrer les membres du conseil.

Ses agents reçurent les instructions, accompagnées de photos des cibles prioritaires. C'était déjà trop tard pour certains. Reese et Alioukine avaient éliminé tous les hommes qu'ils avaient trouvés dans le bâtiment accueillant les hommes au repos. Six au total.

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John n'avait plus mené d'opération de guerre depuis la libération de Shaw. Plus tué de sang-froid, sans se poser de question depuis autant de temps.

Mais cette fois-ci, il n'était pas parti sauver Shaw.

Il avait rempilé pour les Forces Spéciales et il faisait équipe avec un ancien spetsnaz.

Il arrêta son regard sur les deux hommes qu'ils avaient silencieusement tués dehors. Quatre gisaient à l'intérieur du bâtiment. Le Russe n'avait manifesté aucune hésitation, l'homme était précis et discipliné. Ils s'étaient calés l'un sur l'autre. John savait qu'il ne recevrait pas de balles perdues et qu'Alioukine veillait aussi bien sur lui que lui veillait sur le Russe.

— On les rentre ? demanda Iouri.

— Oui.

Ils transportèrent les deux cadavres à l'intérieur de la maison.

— Nettoyage de l'hôtel terminé, annonça John.

Le satellite n'était pas venu. Ses agents n'étaient pas équipés de caméras de toute façon inutiles. Elle suivait les membres de l'équipe en audio.

Elle passa en revue ses troupes.

Root et Laura O'Keefe sécurisaient le troisième niveau. Entre coups de feu et mise à l'abri du personnel de service.

Shaw gardait l'arrière du château et le parc. Elle se déplaçait régulièrement. Les agents cherchaient encore d'où provenait les tirs et ils ne l'avaient pas encore localisée. L'attaque frontale menée par Élisa Brown et Jack Muller à l'avant du château avait attiré une trentaine de mercenaires. Anna Borissnova avait reconfiguré son SRS. Elle était passée du 300 Winchester Magnum au 338 Winchester, version plus courte et plus maniable. Brown et Muller avaient besoin de soutien. Si besoin, elle utiliserait le petit Brugger et Thomet MP9 calé contre sa cuisse. Alexei pointait un FN SCAR et il prenait très au sérieux son rôle d'ange gardien.

— John, le capitaine Brown et le chef Muller ont besoin de soutien.

John prit contact avec Brown :

— Je suis à votre disposition, capitaine.

— Nous sommes quatre. Le chef et moi à l'avant, Anna et Alexeï en couverture, mais ils ont regroupé le gros de leur effectifs sur nous. Il faudrait...

— Les prendre à revers, intervint Shaw.

— Laura et moi sommes hors-jeu, fit Root.

— Ne modifie pas tes objectifs, l'enjoignit Shaw.

— Je voulais simplement vous dire qu'il ne fallait pas compter sur nous, répondit Root.

— Okay, accepta Shaw. John, tu es dans mon secteur. Je continue à tirer. Viens me rejoindre. Vous passerez par l'arrière. Je couvrirai votre approche.

— Donne-moi trois minutes.

— Pas deux plus, fit Brown. Et ensuite, vous nettoierez les ailes du bâtiment. Anna fait du bon boulot, mais elle n'y suffit pas.

— Laura et moi pouvons nous charger de l'étage. Nous avons pratiquement nettoyé et sécurisé le troisième niveau.

— C'est Okay.

— Root, attends que John et Alioukine soient sur place.

— D'accord. D'ailleurs, j'ai un petit contretemps à régler.

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Root et Laura O'Keefe avaient terrorisé plus que rassuré ou sécurisé le personnel de service. L'assaut avait débuté très tôt. La plupart du personnel se trouvait encore à l'étage qui leur était réservé. Elles s'étaient distribué les chambres. Elles avaient crocheté les serrures, réveillé brutalement les occupants qui s'étaient retrouver devant le canon d'un pistolet mitrailleur, puis devant, selon la jeune femme qui les avait réveillés, ou surpris à s'habiller, un soldat en tenu de combat barbouillé de peinture de camouflage ou un chasseur affublé d'une chemise beige, d'un foulard de la même couleur négligemment enroulé autour de son cou et d'un chapeau de brousse. La tenue de Laura inspirait la peur. L'expression qu'arborait Root, son sourire éclatant, son regard froid et son pistolet offraient des contrastes saisissants. Terrifiants.

Elle avait attendu les premiers coups de feu pour installer un brouilleur. Elle en avait deux autres dans son sac à dos. Le but n'était pas d'isoler la propriété, ce qui était impossible, mais d'empêcher le personnel de service de communiquer avec l'extérieur. Samaritain passerait outre, mais il ne manquerait pas de les détecter. Root avait voulu garder un minimum de surprise.

Pour l'instant.

Des gardes venaient de faire irruption des chambres situées dans l'aile nord. Occupés jusqu'ici à tirer sur Élisa et Jack, ils avaient malencontreusement entendu un coup de feu partir dans leur dos. Un garde était venu aux nouvelles. Root était occupée à crocheter une serrure. Son pistolet mitrailleur était équipé d'un silencieux, mais l'homme l'avait braquée, sommée de décliner son identité, puis il avait vu le MP9 posé à côté d'elle, il avait juré, Root avait dégainé un Glock. Le coup de feu avait claqué avant que le garde eût tiré. Il s'était lourdement écroulé sur le sol. Le couloir était étroit, quelques cris avaient fusé derrière les portes. Les mercenaires postés aux fenêtres des chambres de l'aile nord avaient envoyé l'un des leurs voir de quoi, il en retournait. Root l'avait tué, mais il avait eu le temps de donner l'alerte.

— Anna, vous aviez combien d'hommes en visuels postés au troisième niveau sur les ailes ?

— J'en ai repéré quatre au nord, trois au sud. J'en ai abattu deux au sud et un au nord, répondit la grande Russe.

— Laura, vous avez entendu ?

— Affirmatif.

— Il vous reste un homme.

— Je m'en occupe.

— Anna, combien au second niveau ? demanda encore Root.

— Je ne sais pas. Il y a pas mal de déplacements et ils se méfient de moi.

— Laura ?

— Je m'occupe du gars au troisième niveau. Ensuite, j'emprunte l'escalier qui mène aux appartements privés de Zakriatine et je fais le ménage.

— Vous serez toute seule, soyez prudente.

Laura grimaça. Elle n'avait jamais de sa vie participé à une opération aussi dingue. Neuf agents pour prendre d'assaut un château défendu pas cinquante-deux gardes armés. Un peu moins au vu des cartons qu'avaient effectué les deux tireuses d'élite et le binôme officier / sous-officier.

À part Root, elle ne connaissait aucun membre de son équipe. Son équipe ? Mais qui donc faisait partie de son équipe ?

Root ne lui avait donné que des prénoms, si tant peu que prononcer leurs prénoms équivalait à une présentation. À travers les communications, elle avait repéré un capitaine Brown et un chef Muller. Ils faisaient équipe, l'officier était une femme, l'autre un homme. Des militaires ? Brown et Muller étaient des noms courants, si Brown était un patronyme marqué anglo-saxons, Muller pouvait aussi bien être un Européen originaire d'une douzaine de pays qu'un Sud-américain. Le Chili, l'Argentine et l'Urugay avaient accueilli bon nombre d'Allemands après la seconde guerre mondiale.

Le couple qui répondait aux noms de Anna et Alexeï avaient des chances d'être Russe. Ou Slave. Root communiquait avec eux en slave et Laura ne savait aucune langue Slave. Elle parlait la plupart des langues latines et s'ils avaient parlé roumain elle les aurait compris. Elle avait appris des dialectes amérindiens, elle maniaient les accents espagnols et portugais à son gré, mais elle n'avait jamais travaillé en Asie ni au Proche-Orient. L'homme qui faisait équipe avec John était aussi un slave. Il restait une tireuse et rien ne laissait présager de son identité.

Laura s'était inquiétée de ne connaître personne :

— Je ne voudrais pas me faire descendre parce que personne ne me connaît, avait-elle confié à Root.

— Tout le monde vous connaît, Laura. De plus, aucune femme n'est présente dans les rangs du service de sécurité de Monsieur Greeer. Gregor était nettement moins sexiste, mais son personnel de sécurité a été renvoyé. Donc, si l'un de nos amis vous croise, il saura que vous êtes de son côté et la réciproque est vrai aussi.

— Vous avez des hommes. Je ne les connais pas. Vous vous en moquez si j'en descends un ou deux ?

— Vous ne feriez pas cela, Laura, vous êtes trop gentille.

Les discussions prenaient toujours un tour ridicule avec elle :

— Ça n'a rien à voir, avait maugréé l'agent. Si je croise un type armé, je ne vais pas attendre qu'il se présente pour savoir si je dois le descendre ou pas. D'ailleurs, je ne connais même pas l'identité de mes soi-disant collègues.

— Vous les reconnaîtrez.

— Ah oui ?

— Bien sûr, on reconnaît toujours les gentils.

— Vous mesurez la bêtise de vos paroles ?

— Ils ne portent pas de costume, ni de treillis noir.

Le ton était léger, mais l'argument était valable. Laura n'avait pas protesté plus longtemps et elle n'avait pas cherché à savoir qui étaient les gentils. Quoiqu'elle fut impatiente de les rencontrer. Qui pouvait être assez dingue pour travailler avec cette femme et pour participer à une telle opération ?

Elle n'avait pas pris le temps de regarder par les fenêtres. Pas encore.

Elle avait un homme à abattre à l'étage. Il était occupé. Elle avait sécurisé le corps principal. Les chambres de l'aile sud étaient réservées aux agents de sécurité.

Elle ne prit pas de précaution. Elle enfila le couloir d'un pas rapide, repéra les coups de feu, tourna doucement la poignée de la porte en espérant qu'elle ne serait pas verrouillée. Elle ne l'était pas. L'homme ne l'entendit pas. Elle tira une balle. Directement à la tête :

— Aile sud, troisième niveau, sécurisée.

— Il y a au moins quatre hommes au niveau inférieur, lui annonça une voix qu'elle reconnut comme celle appartenant à la femme répondant au prénom d'Anna. Ça va être compliqué si vous êtes seule.

— Reese et Alioukine seront bientôt sur place, intervint la deuxième tireuse d'élite. Attendez-les, O'Keefe.

— On ne peut pas attendre, Sam, répliqua l'officier. On est pris sous des tirs croisés.

— Vous paniquez, Brown ?

— Non, mais c'est chaud et on n'avance pas.

— Votre objectif n'était pas vraiment d'avancer.

— Je sais, mais si on se fait tous descendre à l'avant, nous n'aurons pas rempli notre objectif.

— Okay. O'Keefe, vous n'avez pas de grenade ?

— Si, répondit Laura O'Keefe.

— Ben, ça ne sera pas compliqué alors. Utilisez-les. Des stings ou des incapacitantes.

— Tu ne veux pas tout détruire, Sam ? s'immisça Root dans la conversation.

— Si elle doit prendre position derrière, c'est débile, rétorqua Shaw.

— Pas faux, fit Root d'un ton guilleret.

— En tout cas, reprit la tireuse. Descendez tout le monde, O'Keefe. Et restez en vie.

— Je t'avais dit que tu l'aimerais bien, se félicita Root.

— Je ne veux pas perdre un fusil.

— Elle n'a pas de fusil.

Shaw se renfrogna, mais elle évita de donner à Root l'occasion de s'amuser encore :

— Ouais, ben, en tout cas faites gaffe à vous, O'Keefe, parce que personne ne couvre vos arrières. Ça vaut pour toi aussi, Root.

— Tu sais comb...

— Communication terminée, annonça la femme.

Laura entendit Root rire. Elle reprit tout suite la parole :

— Laura, je n'en ai pas fini de mon côté et ensuite, je m'occuperai du second niveau de l'aile nord. Vous êtes donc vraiment seule.

— Je me débrouillerai.

John n'en était pas persuadé.

— Shaw, où es-tu ?

Reese et Alioukine avait contourné le château et Shaw les avait en visuel

— Onze heures.

Il tourna la tête, mais ne vit rien qui laissât supposer la présence d'un tireur embusqué.

— Je vous couvre, Reese. Foncez.

John fit signe à Alioukine. Les deux hommes s'allongèrent et prirent le temps d'observer le terrain.

— Si vous passez sur les ailes, je ne pourrai pas vous couvrir correctement, fit Shaw.

— Il y a deux cents mètres à découvert si on fonce tout droit.

— Ouais, je sais, mais j'ai déjà dégagé pas mal de gardes et si vous êtes rapide, les renforts n'auront pas le temps d'arriver.

— Et ensuite ?

— Comme c'était prévu. Tu...

Shaw eu un moment d'hésitation. Elle repéra une cible dans sa lunette de visée.

Le monde n'exista plus autour d'elle. Deux secondes hors du temps. Hors de l'univers. Son index caressa la gâchette. Sa respiration s'arrêta, son rythme cardiaque se ralentit. Elle pressa la détente. La crosse tapa sur son épaule, son cœur reprit son battement habituel, sa respiration repartit calme et tranquille. Shaw réintégra le monde.

— Tu fais la jonction avec O'Keefe au second niveau, reprit-elle. Alioukine, vous rejoignez Root. Vous ne vous occupez pas du premier niveau. Elles ne peuvent pas continuer en solo. Une fois que vous avez formez les binômes, vous faites ce que vous voulez.

— Et toi ?

— Je passerai au SCAR.

— Okay.

John fit signe à Alioukine. Deux cents mètres de pelouse. Une gageure. Ils seraient aussi exposés que des lièvres bondissant au milieu un champ labouré. Sauf que Shaw se tenait en couverture. John connaissait sa dextérité, elle l'avait plusieurs fois couvert dans des conditions bien moins idéales qu'aujourd'hui. Alioukine se souvenait de ses exploits en Virginie Occidentale. Brown et Muller l'avaient comparée à Lioudmilla Pavlitchenko et Iouri devait bien admettre, bien que son orgueil en souffrit, que Sameen Shaw méritait la comparaison. Les deux hommes remplirent leurs chargeurs, prévinrent Shaw et partirent au pas de course. Sur leurs gardes, en alerte, mais confiants.

Alioukine vit un homme apparaître par la baie vitrée centrale du grand salon. Apparaître et disparaître. L'éclat d'une lunette de visée brilla au balcon du premier étage, mais aucun tir ne vint arrêter sa course ou celle de John. Ils atteignirent les piliers de la rampe d'escalier qui montaient à la terrasse du grand salon. Ils firent une pause.

— RAS, signala Shaw dans leurs oreillettes.

Ils grimpèrent les marches et passèrent les baies vitrées. Trois hommes gisaient à terre. Le grand salon était vide.

— Merci, Shaw, fit Reese.

— Pas de quoi.

— Sameen, fit Root. Tu attends que je te le dises avant de sortir de ton trou. Je couvrirai ton approche.

— Si tu étais en place maintenant, ce serait mieux, Root.

Des coups de feu résonnèrent. Root reprit la parole aussitôt après.

— J'en ai fini au troisième niveau. Je te couvre dans...

Un silence. Le temps qu'Athéna délivrât ses calculs à son interface.

— Dix-sept secondes et trois dixièmes.

— Pourquoi pas les centièmes ? ironisa Shaw.

— Parce que c'est une donnée négligeable, répondit très sérieusement Root.

Reese en conclut que l'opération se déroulait selon les désirs de Shaw et que, pour une fois malgré ses plaisanterie précédente, Root prenait l'affaire très au sérieux.

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John Greer annonçait l'ordre du jour quand Samaritain avait reconnu Iouri Alioukine sur ses écrans. Quand, dans le même temps, Élisa Brown et Jack Muller étaient sortis du bois et qu'il avait repéré les agissements suspects des deux femmes inconnues à l'étage des chambres réservées au personnel de service.

Le téléphone de Greer s'était allumé devant lui.

Il avait souris mielleusement aux membres du conseil d'administration.

— Une importante notification.

Margit Karlsson et Paolo Sorente avaient louché sur son cellulaire. Un triangle inversé inscrit dans un cercle gris. Un logo qui apparaissait parfois sur des documents ou sur des pages Internet. Dont aucun des deux ne connaissait la signification. Les recherches qu'ils avaient mené, chacun de leur côté, n'avaient abouti à aucun résultats probants. Le logo était trop commun et il n'était jamais rattaché à une organisation défini. Il ne désignait ni consortium, ni entreprise, ni association, ni club, ni société secrète. Son apparition sur un téléphone, sur un courriel ou un courrier, annonçait une communication importante. À ne surtout pas négliger.

John Greer soustraya son téléphone aux regards indiscrets et s'enfonça dans son fauteuil.

Identification demandée.

Une première photo apparue sur l'écran.

— John Reese, annonça le vieil homme.

Une deuxième photo. Greer fronça les sourcils. La femme malgré la peinture de camouflage lui rappelait quelqu'un.

— Je ne sais pas.

Une troisième photo. Le cœur lui manqua. On ne distinguait pas très bien les traits de la femme, mais il l'aurait reconnue à son allure et à l'éclat particulier de ses yeux.

— Samantha Groves, murmura-t-il.

Les membres du conseil le regardèrent bizarrement.

— Où ? osa demander Greer.

La porte de la salle s'ouvrit et un membre du service de sécurité engagé par Samaritain cria dans un souffle :

— La propriété est attaquée.

Un brouhaha confus suivit l'annonce :

— Attaquée ?! s'offusqua Huang Wei Wei

— Par qui ?

— Pourquoi ?

— La mafia Russe, blêmit Boulos Bitar.

— Impossible, se récria Gregor Zakriatine. J'ai des accords avec eux. Ils ne les trahiraient jamais.

— Comment est-ce possible ? s'étonna Soma Gotra.

Les chaises raclèrent sur le sol. Patrick O'Connell donna du poing sur la table. Il jura grossièrement et se tourna vers le président :

— Qu'est-ce qu'on fait ?

John Greer n'avait pas bougé. Ainsi Samantha Groves était ici ? Il revint sur la photo de l'inconnue.

— Gregor Feodoritch ? appela-t-il le Russe.

Le Russe se tourna vers lui. Greer tendit vers lui son téléphone.

— Vous connaissez cette femme ?

Paolo Sorente répondit à la place de l'homme d'affaire Russe.

— Bien sûr, c'est le second du garde-chasse.

Greer ramena son téléphone vers lui et afficha la photo de Samantha Groves.

— Et elle ?

— C'est Saskia, la garde chasse du domaine.

Greer se fendit d'un sourire sardonique.

— Vous l'employez depuis longtemps, monsieur Zakriatine ?

— Qui ? demanda le Russe d'un ton excédé.

Comme si sa garde chasse avait un quelconque intérêt alors que son château subissait une attaque.

— Votre garde chasse.

Zakriatine ne répondit pas. Son propre chef de la sécurité venait de s'introduire dans la salle. Affolé.

— Piotr Ivanovitch ? l'appela Zakriatine.

— C'est un assaut, Gregor Fedorovitch, répondit l'homme à sa question non formulée. Des hommes lourdement armés et au moins deux tireurs d'élite.

— Qu'allons-nous faire ? demanda Huang Wei Wei.

Elle se tourna vers l'agent de Greer. Elle le connaissait pour l'avoir rencontré plusieurs fois et l'homme était resté jusqu'à son départ aux Maldives. L'agent regarda John Greer.

— Nous allons rester tranquillement ici, répondit le vieil homme. Des renforts sont déjà en route. Les assaillants sont au nombre de neuf. Nous ne risquons rien.

Presque rien, pensa-t-il. Samantha Groves avait réussi à être engagée par cet idiot de Zakriatine. Et pas seulement elle. Et si Samantha Groves était dans les parages Sameen Shaw devait se tenir en embuscade, l'un des deux tireur d'élite était certainement la jeune femme.

— Monsieur Zakriatine, pourriez-vous faire sortir votre chef de la sécurité ?

— Je ne quitte pas, mon patron.

Greer fit un discret signe de tête à son agent. Piotr Ivanovitch se retrouva avec une arme appuyée sur la tempe.

— Président ! protesta Zakriatine.

— Notre réunion n'est pas achevée et vous savez que votre chef de la sécurité n'a pas à y assister, Gregor Feodorovitch.

— Vous voulez continuez ? demanda Tarim ben Jasser al Jaber.

— Évidemment.

Les membres du conseil échangèrent des regards. Paolo Sorente n'avait pas bougé de sa place. Kang Hei Sun non plus. Michelle Gao s'était levée par réflexe. Quand le danger la guettait, quand une alerte était donnée, Michelle Gao s'éclipsait sous bonne garde. Où qu'elle se trouvât. Un conditionnement que lui avait inculqué son père et qui lui avait sauvé la vie à plusieurs reprises. Ou qui avait évité à son père puis, à sa compagnie de payer des rançons dont les sommes eussent atteint des montants astronomiques.

— Miss Gao, l'appela doucement Kang Hei Sun.

La jeune femme tourna son regard vers le Coréen. Kang Hei Sun ne se départait jamais de sa dignité, de sa sérénité. Elle avait succombé à sa beauté, il l'avait séduite par sa culture. Kang Hei Sun était l'homme le plus discret et le plus élégant du conseil. Le mieux élevé, le plus civilisé. Elle avait découvert un amant plein de délicatesse. Elle ne l'aimait pas, ils ne pouvaient pas s'aimer, Kang Hei Sun n'eût jamais quitté sa femme et son fils pour elle, mais elle profitait sans remords et sans compter des jours et des nuits qu'ils pouvaient partager ensemble. Elle s'abîma un instant dans les yeux tranquilles de son amant, cligna brièvement des paupières et se rassit.

— Je préférerais aller me battre, déclara le fougueux Patrick O'Connell.

Le prince Qatari approuva, Abubakar Effoduh leur apporta son soutien. Gregor Feodorovitch eût joint sa voix aux leurs si ses hommes avaient assuré la sécurité du domaine. Il s'abstint parce qu'il n'avait jamais réussi à accorder sa confiance au service de sécurité de John Greer.

— Nous devrions calquer notre attitude sur celle de Monsieur Greer, intervint Margit Karlsson d'une voix autoritaire. Après tout, que risquons-nous ? Cinquante-deux hommes assurent notre sécurité, des renforts sont déjà en route, les attaquants sont en sous-nombres et nous nous trouvons dans une pièce sécurisée.

Son charisme, le ton posé et étudié de sa voix ramena les indécis et les angoissés à la raison.

— Je suis d'accord pour continuer, mais il est hors de question que je prenne le moindre risque, tempéra cependant Tarim ben Jasser. Je veux des armes.

— Excellente idée, renchérit Patrick O'Connell.

L'agent de sécurité resta indécis. Piotr Ivanovitch aussi.

— Vous pouvez disposer, leur enjoignit John Greer.

Zakriatine hocha la tête en direction de son chef de la sécurité.

— Je reste à votre disposition, Gregor Feodorovitch.

Il garderait la porte.

Deux gardes entrèrent, une cantine à la main. Ils l'ouvrirent et déposèrent son contenu sur la table de réunion. Des armes de poing, des fusils d'assaut, des carabines de chasses et des pistolets mitrailleurs. Pour tous les goûts et toutes les morphologies.

Les membres du conseil se levèrent. Huang Wei Wei, resta à sa place et tapota des doigts sur la table. Elle ne s'était jamais abaissée à assurer elle-même sa sécurité. Soma Gotra non plus, mais il était chasseur.

— Monsieur Greer, demanda Paolo Sorente. Les gardes chasses font partie des assaillants ?

— Oui.

— Quel dommage, se désola le vieil Italien.

— Pourquoi ?

— Saskia était charmante et elle m'a profondément impressionné par ses connaissances et par son courage.

Même s'il connaissait d'avance la réponse, John Greer ne résista pas à la tentation. Il présenta la photo de Samantha Groves à l'Italien :

— C'est elle ?

— Oui.

— Mmm

— Vous la connaissez ? Qui est-ce ?

— Une criminelle. Une tueuse à gage et une pirate informatique.

— Engagée par une organisation concurrente ?

— Oui.

— C'est curieux.

— Qu'est-ce qui est curieux, monsieur Sorente ? demanda Kang Hei Sun en se rasseyant à ses côtés.

— Rien.

Paolo Sorente évita le regard de John Greer. Cette femme. Le président la connaissait-il personnellement ? Oui, a priori, mais la connaissait-il vraiment bien ? De ce qu'il savait d'elle, de ce que venait de lui apprendre John Greer, Paolo Sorente avait du mal à l'imaginer participer à une opération vouée à l'échec. La femme s'était montré d'une folle imprudence en s'attaquant au sanglier avec un simple poignard, mais elle n'avait montré aucune hésitation, elle avait contrôlé tous ses gestes, elle n'avait à aucun moment fait preuve de fébrilité. La mise à mort avait été nette et précise. Magnifique. Paolo Sorente avait rarement rencontré un garde chasse ou un guide de chasse aussi compétent. Aussi passionnant. Qui alliait si bien professionnalisme et sympathie. Une couverture ? Zakriatine n'était pas ni un imbécile ni un débutant. Le Russe était un homme d'affaire retors et compétent et un chasseur d'expérience. Sorente ne s'était jamais laissé tromper par personne.

Cette femme était chasseuse. Si Greer affirmait que c'était une criminelle, une tueuse à gage et une pirate informatique, Sorente ne pouvait mettre sa parole en doute, alors cette femme était un véritable génie. Un caméléon peut-être. Sorente chassait depuis son enfance, mais il n'avait pas engrangé la moitié de ce que cette femme savait.

Si tout était vrai, comment pouvait-elle participer à une opération vouée à l'échec ? Elle et son aide. L'Américaine avait tout aussi bien tenu son rôle que sa supérieure. Il caressa des yeux le Beretta posé devant lui. Puis il regarda ses collègues assis autour de la table.

Tarim ben Jasser, Huang Wei Wei, Kang Hei Sun, Abubakar Effoduh, Michelle Gao, ne connaissait pas la garde-chasse. Boulos Bitar s'étaient montré affable avec les deux jeunes femmes, il avait connu bien des guerres. Tripoli, sa ville natale avait été dévastée à plusieurs reprises et plus rien ne l'étonnait. Tarim ben Jasser n'accordait que peu de crédit aux femmes. Il n'adressait pratiquement jamais la parole aux trois femmes du conseil sinon lorsqu'ils parlaient affaire ou qu'il avait besoin de leur soutien. Patrick O'Connell s'était attribué un M27 parce que, avait-il clamé, c'était l'arme des Marines américains. Il fanfaronnait et Paolo Sorente l'imaginait très bien rêver de faire payer un affront et une humiliation qu'il avait dissimulés à la garde chasse. En face de lui Margit Karlsson arborait un front soucieux. La députée suédoise était peut-être la seule à partager ses doutes et ses interrogations. Elle avait posé un fusil de chasse à gros calibre à côté d'elle et Sorente l'avait vue faire disparaître un Glock 17 compact sous sa veste. Elle surprit son regard et ses traits se lissèrent. La femme politique avait repris le dessus sur ses émotions et l'Italien habitué à la faconde de ses concitoyens s'attendit un moment à la voir sourire radieusement. Margit Jacksson n'avait pas gardé la blondeur de ses vingt ans et ses yeux sombres induisaient ses interlocuteurs en erreur quant à leur couleur. Les lignes de son visage évoquaient plus la douceur que la froidure et la dureté. La Suèdoise n'en possédait pas moins une âme d'acier et un cœur insensible aux malheurs d'autrui. Mariée, mère de trois enfants, elle avait laissé le soin de l'éducation de ses enfants à son mari. Elle s'en était occupé tant qu'ils ne parlaient pas. Leur existence servait ses intérêts. Elle était rarement disponible, mais ses enfants l'admiraient. Elle avait tout fait pour cela et ils étaient trop jeunes pour s'apercevoir que leur mère n'était pas le parangon de vertus qu'ils croyaient qu'elle était. Margit menait sa famille comme un clan dont elle était le chef absolu. Elle veillait sur elle de la même façon, et malheur à qui s'en prenait à l'un des siens. Elle aimait le pouvoir et jouissait de tous les avantages qu'elle pouvait en retirer. Avec discrétion ou ostentation. Derrière la femme politique charismatique et humaniste se cachait un être calculateur et froid. Paolo Sorente pourtant doué d'une grande expérience n'avait jamais percé à jour sa collègue. Margit Karlsson jouait trop bien de son rôle et de son apparence.

— Messieurs, dames, les interpella John Greer. Puis-je, maintenant que vous voilà armés, espérer avoir votre attention ?

Les gardes étaient ressortis. La cantine restée sur le sol témoignait seule de leur passage. Les portes avaient été refermées, aucun bruit ne filtrait de l'extérieur. Les membres du conseil tournèrent des visages attentifs vers leurs présidents.

— Je propose que nous fassions d'abord un tour de table. Certains d'entre vous ont mené des opérations très intéressantes et il serait bénéfique à chacun d'en être informé. Monsieur Effoduh pourriez-vous commencer ?

— Avec plaisir, répondit le Nigérian.

Abubakar Effoduh prit la parole. Selon leur personnalité et leur culture, les membres du conseil se contentèrent de l'écouter avec attention ou de prendre des notes. Huang Wei Wei très impliquée sur le continent africain noircit des pages de calligraphies, Kang Hei Sun nota des questions. Il avait étendu son réseau sur Madagascar et le Mozambique et envisageait une coopération active entre les différents acteurs qui opéraient sur le continent. Boulos Bitar écoutait. Le Libanais était doté d'une mémoire prodigieuse et il n'avait pas besoin comme ses collègues asiatiques de prendre la moindre note.

Les yeux de John Greer brillaient de contentement. Son conseil avait oublié ce qui se jouaient en surface. Samaritain avait su si bien les choisir. Paolo Sorente et Margit Karlsson différaient seuls de leurs collègues. Ils n'étaient pas dupes de l'insouciance qu'avait manifesté leur président. Ils se montraient moins confiants quant au résultat de l'assaut mené contre le château de leur hôte. Les deux conseillés avaient chassé avec Samantha Groves et sa collègue. Il avait entendu Boulos Bitar raconter sa chasse à Tarim ben Jasser. En anglais. Le Libanais avait toujours refusé de s'adresser au Qatari en arabe. Il avait loué les qualités exceptionnelles du garde-chasse et de son aide. De leur accueil et de tous les petits détails auxquels elles avaient pensé pour leur rendre la journée agréable. L'Italien et la Suédoise avaient dressé un profil des deux jeunes femmes et ils en avaient déduit que l'attaque en cours avait été préparé avec soin et seulement parce que ses chances de réussite s'étaient avérées optimales.

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Alioukine et Reese s'étaient pas arrêtés au rez-de-chaussée. Brown, Muller, Anna et Borkoof devraient tenir encore un peu. Les deux hommes s'étaient montrés très discrets et ils avaient évité d'attirer l'attention sur eux. Ils s'étaient séparés et ils avaient, chacun de leur côté, emprunté les modestes escaliers qui menaient au deuxième niveau. Des hommes se tenaient aux fenêtres et faisaient feux sur les quatre assaillants.

Aucune grenade n'avait été lancée ou tirée de part et d'autre. Reese comprenaient que Brown, Muller et Borkoof hésitassent à utiliser ce genre de munitions tout en sachant que Root et Laura O'Keefe se trouvaient à l'intérieur. Il comprenait moins que ses camarades n'en eussent reçu aucune.

Reese et Alioukine opérèrent ensemble. Trois hommes moururent sans avoir même vu leurs assaillants. Reese ramassa un HK 416 équipé d'un lance-grenade.

— Bonjour, les garçons, lança une voix derrière eux.

Alioukine se retourna. Pas John.

— Suis-la, enjoignit Reese au Russe. Et ne la quitte d'un œil.

Alioukine hocha la tête et partit à la suite de la jeune femme. Reese observa les ailes du bâtiment.

— Brown, Borissnova, je m'occupe de l'aile sud. Root couvre Shaw et viendra faire le ménage ensuite sur l'aile nord.

— Reçu, répondirent-elles de concert.

— Brown, je couvre l'aile nord, reprit tout de suite après Anna. Aliocha, tu seras mes yeux, continua-t-elle en russe.

— Sam, quand vous entrez vous prévenez, fit Brown.

— Ouais, pourquoi ? répondit Shaw

— Les infiltrés sont au second niveau, je vais tirer des grenades au premier. Ils sont trop nombreux. Mais je ne veux pas vous descendre, capitaine.

— Okay.

— Chef, l'appela Élisa. On passe à la grosse artillerie. Mais on ne visera que le premier niveau. Trois salves en alternance.

— À vos ordres, mon capitaine.

— Je commencerai.

— Je vous couvrirai.

Brown et Muller avaient attiré le gros des agents de Samaritain sur l'avant du château, mais ils ne s'étaient jamais découvert. Anna avait tout d'abord éliminé ou incité à la prudence tous les agents qui tentaient une sortie. Quand la pression était devenue trop forte, elle s'était rapprochée pour qu'Alexeï se retrouvât à portée de tir du château. Depuis, les quatre soldats tenaient fermement leur position, sans s'exposer, et Anna était la seule à avoir éliminé froidement ses cibles. A eux trois, Muller, Brown et Borkoof n'avaient pas tué plus de quatre hommes.

Les tirs aux lance-grenades devraient se montrer plus précis. Brown et Muller ne pouvaient se permettre de tirer au juger. Et ils devaient se rapprocher de leur objectif.

— Anna, l'appela Brown. Avant de vous occuper de l'aile nord, vous pouvez couvrir notre approche avec Alexeï ?

Anna évalua le terrain. Les deux Marines se lançaient dans une opération risquée.

— Oui, mais...

Elle ne voulait pas mentir.

— Je sais, Anna, la coupa Brown. Faites de votre mieux et ça ira.

— Reçu, répondit la grande Russe.

Shaw repassa le plan du château dans sa tête, évalua les risques et contacta les deux Marines :

— Brown, Muller, attendez que je sois derrière vous.

— Non, mon capitaine, répondit Brown. Si vous êtes sur place, nous ne pourrons pas tirer les grenades.

— Brown, je n'arrête pas de vous rafistoler depuis trois ans.

— Je porte un gilet, mon capitaine.

— Ouais, un gilet, pas une armure intégrale.

Anna tenta de la rassurer

— On la couvre, Sameen.

— Ouais, ben, ne laisse pas mourir Muller pour autant.

— Jack est papa, clama Root.

Toute l'équipe resta muette.

— Et il a des projets, ajouta Root sur le ton de la confidence.

— Root, tu nous feras le carnet rose une autre fois, grommela Shaw.

— Je voulais simplement te rappeler que nous avons tous des projets, que nous avons tous des familles aimantes et que pour cette raison et plein d'autres, nous veillons avec attention les uns sur les autres.

Root se fendit d'une grimace et ajouta :

— Je parle pour vous aussi, Laura.

Elle se retourna brièvement et dédia un sourire plein de douceur à Iouri Alioukine.

— Je ne laisserai personne derrière moi, fit-elle fermement. Aucun d'entre-vous. Compagnon du lac de la Prune ou pas.

Elle tendit son MP9 à Alioukine. Le Russe lui échangea immédiatement contre son FN 2000.

— Sameen, je suis en place.

— Reçu.

Brown donna l'ordre à Muller d'avancer.

John venait de rejoindre l'aile sud :

— O'Keefe, je serai chez Zariakine dans cinq, quatre, trois ...

L'agent de la CIA, ouvrit doucement la porte qui menait à l'escalier.

— Deux...

Elle descendit les premières marches, s'accroupit. L'appartement Zakriatine occupait toute l'aile sud du deuxième niveau. Cinq hommes s'y trouvaient. Quatre postés devant chacun devant une fenêtre et un cinquième qui se tenait en retrait. Il gérait les munitions des quatre autres. Une assignation que Laura jugeait stupide. On ne gâchait pas un fusil lorsqu'on faisait face à une attaque.

— Ils avancent ! cria l'un des hommes à la fenêtre.

— On va les descendre comme des lapins et...

Il ne finit pas sa phrase, des impacts de balles firent voler en éclats les vitres des fenêtres. Les hommes jurèrent. Les Russes remplissaient admirablement leur rôle.

Laura n'attendit pas que Reese eût fini de décompter, elle descendit de quelques marches et fit feu. Un homme cria, atteint dans le dos. Le préposé aux armes se retourna et ouvrit le feu. La jeune femme plongea et roula en bas de l'escalier en colimaçon. Elle n'avait pas trop le choix. Ce type d'escalier était impossible à descendre sous le feu de l'ennemi. Elle comptait sur l'intervention de son co-équipier pour ne pas mourir dans la seconde criblée de balles.

La porte s'ouvrit brutalement, une rafale de HK sema la confusion. John roula en avant. Laura s'était relevée sur un genou, elle abattit le préposé aux armes et un homme posté à la fenêtre. Les trois autres fusils hésitèrent. John avait repris une position de tir. Il lâcha deux rafales. Le dernier hommes poussa un cri alors que sa boîte crânienne jaillissait en travers de la pièce.

Cinq cents mètres plus loin, Anna reporta son attention sur le corps principal du bâtiment. Elle adorait le SRS, bien mieux que tous les autres fusils de précision qu'elle n'avait jamais utilisés. Même en 308 Winchester, il gardait une efficacité mortelle.

John et Laura se remirent sur pied. Ils se saluèrent de la tête.

— Brown, Muller, les appela Reese. On vous couvre.

.

Piotr Ivanovitch avait vérifié les portes d'accès à la salle de réunion. Deux hommes y avaient été assignés en faction, il n'y avait qu'un accès au bunker. Gregor Feodorovitch ne risquait rien. Il n'était pour l'instant d'aucune utilité à son patron.

— Vous ne quittez pas votre poste, dit-il aux deux agents.

— On n'a pas d'ordres à recevoir de vous, rétorqua le plus grand.

Piotr Ivanovitch n'insista pas. La morgue des nouveaux venus lui rappelaient les stupides querelles de clocher qui opposaient sans cesse les différents services de sécurité du monde entier. Il en avait vécu au cours de sa carrière et il savait très bien que rien n'en venait jamais à bout. Des gens l'avaient payé de leur vie, plusieurs fois, mais personne n'en apprenaient jamais rien. Il avait espéré garder un minimum de contrôle sur la sécurité du domaine et sur celle de son patron. Il avait déchanté quand ses hommes avaient été invité à rentrer à Moscou. Il avait protesté auprès de Gregor Ivanovitch. Son patron avait reconnu ses griefs, mais il lui avait avoué son impuissance :

— Ça ne dépend pas de moi, Piotr Ivanovitch.

— Mes hommes et moi connaissons le domaine, Gregor Ivanovitch.

— Je sais.

— Je peux garder des hommes dans les chalets de chasse.

Gregor Feodorovitch avait opposé un refus catégorique à sa demande :

— Non.

— Mais...

— Non, Piotr, non. Il le saura et je tiens à rester en vie.

Qui était ce « il », quelle était la nature du conseil auquel Gregor Zakriatine prenait part une fois par an ? Piotr Ivanovitch n'en avait jamais rien su. Il avait accompagné son patron dans différentes parties du monde, pour ses mêmes réunion mystérieuses. Il s'était renseigné sur les autres membres du conseil, des personnalités du monde de la finance, de l'industrie et de la politique. Des gens influents et pourvu d'une immense fortune. Des gens aussi honnêtes qu'ils pouvaient l'être étant donné les postes qu'ils occupaient. Il avait aussi vu ces mêmes agents de sécurité. Été confronté à leur même morgue. Été écarté à chaque fois, avec l'assurance que tout se passerait bien. Tout s'était toujours bien passé. Jusqu'à maintenant.

Il avait fallu que la réunion eût lieu au domaine. Il avait fallu que ce fût justement à cet endroit qu'un groupe paramilitaire programmât un assaut. Pas contre Gregor Feodorovitch Zakriatine, mais contre ce conseil.

Parvenu au rez-de-chaussée, il traversa la salle de cinéma, passa le bureau de Gregor Feodorovitch, les deux remises, les escaliers qui menaient à l'étage, et l'enfer s'ouvrit sous pieds. Il entendit le mot grenade, plongea par réflexe en arrière et se retrouva noyé dans le bruit. Des éclats en tout genre sifflèrent autour de lui : pierre, bois, métal... Il se couvrit la tête avec les mains, hurla sans raison et se retrouva plongé dans le silence. Peut-être dans l'inconscience. Puis, il tourna la tête.

L'entrée avait été dévasté, toutes les portes vitrées du grand salon avaient été soufflées, des débris jonchait le sol, le parquet hongrois brûlait à divers endroits. Des pantins s'agitaient ou, désarticulés, démembrés, ne s'agiteraient plus jamais.

Bouger.

Défendre le domaine. Protéger Gregor Feodorovitch. Ne pas rester impuissant comme à Moscou. Quand ils étaient tous morts. Le désastre du théâtre Doubrovka. Il en rêvait encore chaque nuit. Son plus bel échec, la plus belle bavure des forces de sécurité Russes. Cent-vingt-huit morts. Cent-dix-neuf morts dont il portait la responsabilité. Lui et les forces d'intervention.

Piotr Ivanovitch rassembla ses forces, sa volonté. Il s'esquissa aucun geste, n'émit pas même un gémissement. Il resta immobile. Complètement immobile. Saignait-il ? Avait-il les membres brisés ? Était-il mort ? Comment eût-il pu le savoir ?

Des pieds passèrent dans son champs de vision. Il s'éloignèrent. Deux paires de jambes apparurent, des genoux, des cuisses, deux corps habillés de noir des HK416 à la main. Des agents de sécurité.

Des incapables.

Comme pour confirmer ses dires, les deux hommes s'envolèrent. Leurs pieds décollèrent du sol et ils partirent en arrière. Déchiquetés par l'impact de balles à gros calibre. La mort d'un homme n'avait rien de glorieux, c'était immonde. Il ne s'était jamais habitué au sang, à la bouillie, à la merde qui jaillissait noire et puante. Il ferma les yeux pour échapper un instant à l'horreur.

Quand il les rouvrit, le feu lui sembla s'être étendu, la fumée s'être bizarrement dissipée.

Un soldat apparut.

Un soldat ?

Un soldat.

Il portait une tenue de camouflage et une arme différente de celles dont étaient équipé les agents qui assuraient la sécurité du conseil d'administration. La crosse était différente.

Il fit un geste, un autre soldat apparut. Plus grand, plus large d'épaule que le premier.

La première.

Une femme. Il eût dû le deviner à sa coiffure. Les hommes qui servaient dans l'armée n'arboraient pas des coiffure de civil. Elle était tête nue. Elle portait les cheveux court, mais trop longs, curieusement ébouriffés.

— RAS, signala la femme.

RAS ? pensa Piotr Ivanovitch.

— Avec tout ce que vous avez balancé, ça vous étonne ? grommela une femme hors de son champ de vision.

Des anglophones.

— Anna, tu restes en position, dit la même femme cette fois-ci en russe. Tu peux te passer de Borkoof ?

Piotr Ivanovitch n'entendit pas la réponse.

— Des hommes gardent encore les ailes sud et nord, mon capitaine, dit la femme aux cheveux ébouriffés.

— Brown, vous vous chargez de sécuriser l'aile sud avec Muller, fit l'autre femme qu'il ne voyait pas.

Elle continua en russe :

— Borkoof, ça vous va de m'accompagner ?

— Où vous irez, j'irai, madame, répondit une voix de basse.

Elle appartenait à un géant. Blond et barbu.

Les quatre soldats disparurent. Piotr Ivanovitch se retrouva seul. Qui étaient les assaillants ? Des membres des forces spéciales ? Des mercenaires ? Et pourquoi l'une des femmes se faisait-elle tantôt appelé mon capitaine, tantôt appelé madame ? Pourquoi vouvoyait-elle la femme russe en l'appelant par son prénom et vouvoyait-elle le géant qu'elle appelait par son nom de famille ? Rien n'avait de sens.

.

— Root, l'appela Élisa. Le feu va s'étendre.

— Sameen a raison, Élisa, vous vous êtes montrés un peu radicale Jack et vous.

— Je n'avais pas trop le choix, s'excusa le jeune officier.

— Vous n'avez rien à vous reprocher.

— Pas encore.

Root sentit de la tension dans la voix du jeune officier.

— Expliquez-vous, la somma-t-elle aussitôt.

— Vous avez mis le personnel de service à l'abri, mais ils sont confinés au deuxième étage. Si le feu prend dans les étages, ils mourront tous.

— Vous demander une évacuation, capitaine ?

— Oui.

Root sourit. Sincèrement, sans y mettre d'espièglerie ou de fantaisie.

— On gérera, Root, intervint Shaw qui savait que Root répondrait aux vœux de Brown d'aller sauver les civils, mais qu'elle s'inquiéterait en revanche du reste de l'équipe qu'elle devrait abandonner. Nettoyez le deuxième niveau, toi, Alioukine, Reese et l'autre et évacuez les civils.

— Elle s'appelle Laura, Sam, pas l'autre.

— On s'en fout.

— On s'occupe de tout.

— Personne n'est blessé ? ajouta Shaw.

Ah ! Que Root aimait ses deux capitaines. Brown gardait toujours une vision globale des opérations qu'elle menait. Root avait toujours opéré seule ou en compagnie d'une équipe réduite. Chihuahua, la Virginie, le Kurdistan, le Niger avaient été les seuls moments où son équipe avait été anormalement importante. Mais équipe réduite ou non, Athéna avait toujours eu la responsabilité de coordonner ses équipes et Root n'avait jamais dirigé aucune opération. Elle faisait confiance à ses partenaires. Comme aujourd'hui. Chacun avait son rôle à jouer et coopérait au gré des événements.

Au Niger, Élisa, en charge du commandement de son unité dont Root faisait partie intégrante, lui avait donné carte blanche pour faire ce que bon lui semblait.

Un acte réfléchi.

Brown utilisait aux meilleurs de leur capacité les hommes qu'elle avait sous son commandement. Et elle ne les perdait jamais de vu. Elle avait raté la blessure de Root au Niger, seulement parce que rien n'avait laissé soupçonner qu'elle pût être blessée. Elle se le reprochait, tout comme elle avait été touché par la mort de l'enfant-soldat. Elle n'avait pourtant commis aucune erreur.

Élisa ne sacrifiait pas les objectifs secondaires à son objectif principal. D'où ses inquiétudes envers le personnel de service coincé au deuxième étage.

Shaw était de sa trempe. Plongée dans l'action, l'esprit concentré, étrangère à la peur, parfois étrangère à la douleur ou aux blessures dont elle pouvait souffrir, elle n'en oubliait pas moins ses équipiers. Elle avait arrêté sa progression pour soigner Élisa au Kurdistan, elle était revenue chercher Root des années auparavant alors qu'elles se connaissaient à peine, elles s'était mise en danger pour Reese, pour Carter, et très certainement pour Anna.

Les gens comptaient pour Shaw. Elle ne les oubliait pas. Root était persuadé que les deux officiers eussent pu intervertir leurs inquiétudes. Si Brown ne s'était pas inquiétée des civils, Shaw s'en fût inquiétée. Si Shaw ne s'était pas inquiétée de la santé de ses coéquipiers, Brown s'en fût inquiétée à leur place. C'était peut-être pour cela que Jack Muller les aimait tant. Peut-être pour cela aussi que les deux jeunes femmes s'aimaient tant. Elles étaient pourtant si différentes.

— Rapport, aboya Shaw.

Vraiment différentes, sourit Root.

Les RAS se succédèrent. Nets et concis. Brown et Muller furent les seuls à hésiter. Brown marqua un temps d'arrêt et Muller bafouilla légèrement. Root entendit Shaw grommeler.

Des cris et des coups de feu détournèrent son attention :

— Iouri, je crois que nous avons une mission à remplir et un peu de ménage à effectuer avant cela. Vous me suivez ?

— Je suis à vos ordres, madame.

Ils quittèrent le salon et se dirigèrent vers l'aile nord.

— Root, on a fini avec l'aile sud, la prévint Reese. Tu veux de l'aide ou je commence l'évacuation avec O'Keefe ?

— Si vous pouviez garder les fenêtres et occuper nos amis, avec ton ex-collègue, cela me faciliterait la tâche avec Iouri.

— Okay.

.

Reese et O'Keefe se placèrent aux fenêtres.

— On tire au coup par coup, ça vous va ? proposa Reese.

O'Keefe se saisit d'un HK 416 abandonner sur le sol.

— Parfait, dit-elle en vérifiant le chargeur.

Des silhouettes se distinguaient en face. O'Keefe arma. John avait déjà tiré. Trente secondes après un déluge de balle s'abattit sur leur position. Ils s'étalèrent par terre.

— Root, si tu es en place, c'est le moment.

— J'arrive, chantonna-t-elle.

Le déluge s'arrêta.

— John, Laura vous avez été parfaits, les félicita Root. On se retrouve en haut. On les fera passer par les appartements de Zakriatine.

— Okay, répondit Reese.

Il se retourna vers Laura.

— Root est un peu fantasque, mais elle est très efficace.

— Elle est vraiment du FBI ?

— Parfois.

— Et vous ?

— Je suis en congé.

— Ex-collègue ? n'avait-elle pas manqué de noter. Vous travailliez pour la CIA ?

Il l'observa un moment.

— Il y a longtemps.

— Et maintenant ?

— Je suis au FBI.

Laura O'Keefe resta bouche bée.

— Et euh... reprit-elle. Les officiers...

— Des Marines.

— Américains ?

— Les Marines sont toujours américains.

— Oui, euh, c'est vrai.

— Et les Russes ?

— Des agents de sécurité.

— Des mercenaires ?

— Oui. Root ne vous a rien raconté ?

— Si, mais elle ne m'a rien dit sur l'équipe.

— C'est important ?

— Non.

Ils venaient d'atteindre le troisième niveau.

— Ils arrivent ! cria un homme.

Des bruits de pas précipités, des gémissements et des cris étouffés.

— Vous ne les avez pas enfermés ? demanda Reese.

— Si, mais ils sont chez eux.

— J'espère qu'ils ne sont pas armés.

— J'ai balancé tout ce que j'ai pu trouvé comme armes par les fenêtres.

— Root aura eut la même idée. Elle est dingue, mais elle est prudente. Surtout si des vies en dépendent.

— Prudente ? esclaffa Laura O'Keefe. Je l'ai exfiltrée d'une favela alors que la police, l'armée et plusieurs gangs lui donnaient la chasse.

— Vous opériez avec elle ?

— Elle opérait en solo.

— C'est pour cela.

Ce n'en était pas moins rassurant.

Ils arrivèrent à un croisement. John se plaqua contre la paroi et fit un signe à O'Keefe. Un pont avec la main. Elle plongea en roulade avant. Des coups de feu claquèrent. L'agent de la CIA se releva et avança jusqu'au couloir suivant. Si les civils possédaient d'autres armes, leur évacuation deviendrait un peu compliqué. Au pire, il lui restait deux grenades incapacitantes, mais les utiliser ne lui assurerait pas la coopération des gens qu'elle avait pour mission de sauver.

— Des problèmes, Laura ? lui fit Root à l'oreille.

— Ils sont armés et je ne parle biélorusse.

— Mmm, ils n'ont pas aimé leur réveil.

— Non, pas vraiment.

— Je suis là.

Laura O'Keefe aperçut Root un peu plus loin. Un homme la suivait. Il gagna l'extrémité du couloir et passa chaque croisement en roulade. Tout comme elle l'avait fait.

— Je m'occupe de tout, annonça Root.

John ferma les yeux. Root avait parlé d'un ton bien trop guilleret à son goût.

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Au rez de chaussée, Shaw avait attrapé Muller et Brown par la manche de leurs veste et les avaient traînés dans un coin du grand salon relativement épargné par les grenades qu'avaient lancées les deux Marines. Borkoof s'était posté en sentinelle dans le couloir.

— Montrez-moi, exigea Shaw.

— C'est... commença Muller.

Le regard noir de Shaw noya ses velléités d'échapper à un examen médical. Elle effectua un examen visuel. Du sang tachait le pantalon de Muller, et le haut de la manche de la veste de Brown.

— Muller, pantalon.

— Brown, veste et chemise.

— Mon cap... tenta de protester le chef.

— Muller, vous avez déjà failli me claquer entre les doigts en Virginie, vous baissez votre froc et vous vous taisez.

— Sam, fit Brown. Je peux peut-être surveiller les environs avec Borkoof, pendant que vous vous occupez du chef.

Mine courroucée de Sam.

— C'est plus prudent, je reviens après, lui assura Élisa.

— Okay.

Brown s'éloigna et prit position dos au géant russe. Le rez-de-chaussée semblait anormalement calme. Le jeune officier regarda sa montre. L'opération avait été lancé six-sept minutes auparavant. Ils avaient pris pieds dans le château, mais les civils n'avaient pas encore été évacués et l'objectif n'avait pas été atteint. Elle se pinça les lèvres. Il fallait se dépêcher.

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Au deuxième étage Root avait justement pris les choses en main.

— Oyez, oyez, mesdames, mesdemoiselles, messieurs, clama Root en français.

— Root, qu'est-ce que tu fous ? grogna Shaw

— Trente-deux personnes, mon cœur. Je chauffe ma voix.

— Ne te fais pas descendre, grommela Shaw.

— J'ai trois anges gardiens.

— Ne te fais pas descendre quand même, lui intima Shaw qui avait suivi les échanges entre Reese, O'Keefe, Alioukine et Root.

— Je n'ai aucune intention de mourir aujourd'hui, Sameen. Jack va bien ?

— Mouais.

— Et Élisa ?

— Je ne sais pas encore.

— Bon, assez discuté, décida Shaw.

Root se racla la gorge, prit une grande inspiration et se relança, cette fois-ci en russe :

— Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, le château brûle...

Des cris d'effrois retentirent.

— Mais tout va très bien, dit-elle sur un air d'opéra.

La jeune femme commença à arpenter le couloir.

— Root, souffla Reese.

Elle lui adressa un geste d'apaisement.

— Nous sommes venus vous évacuer, poursuivit-elle. En ordre. Et nous attendons à ce que vous vous montriez raisonnables et disciplinés.

— C'est vous qui nous avez attaqué ce matin, cracha un homme avec véhémence.

— Un seul d'entre vous a-t-il été blessé ?

— …

— Alors ? Un seul d'entre vous a-t-il été molesté ? répéta-t-elle sur un ton sévère.

— Vous nous avez terrorisé, se plaignit une femme.

— Nous étions pressés.

— Mais vous êtes la garde chasse.

— Oui, approuvèrent plusieurs voix qui avait aussi bien reconnu la garde chasse du domaine en Root qu'en Laura O'Keefe.

— C'est exact, voilà pourquoi vous devriez nous faire confiance si vous ne voulez pas griller comme poulets.

Elle passa devant Laura O'Keefe et traversa une intersection.

— Vous mentez, hurla un homme.

Root accéléra rapidement. Un coup de feu claqua. Laura jaillit brusquement de son abri et tira. Il y eut un cri.

— Personne ne bouge, cria Root en russe.

Elle revint en arrière, les mains écartées et fit face aux gens rassemblés. Laura resta un genoux en terre arme braquée.

— Nous ne voulons aucun mal, dit Root.

Elle posa la main sur le canon du HK d'O'Keefe, l'incitant à le baisser.

— Keep cool, Laura, murmura-t-elle à son intention.

L'agent obtempéra, elle garda le canon dirigé vers le sol, mais son regard resta fixé sur le groupe de personne qui se pressait dans le couloir. Tendue. Root posa une main légère sur l'épaule de la jeune femme. Reese resta en alerte et se dévoila pas, Alioukine tenait sa position à l'autre bout du couloir.

— Il faut vous décider, reprit Root. Soi vous venez avec nous, soi vous restez, mais c'est maintenant. Ceux qui ne veulent pas griller, vous vous avancez, vous avez vingt secondes. Nous sommes quatre, nous vous escorteront hors du château, ensuite vous gagnerez le chalet de chasse dans lequel ont été reçu les invités de Gregor Feodorivitch hier.

Root apostropha le maître d'hôtel qui avait assuré la réception au chalet.

— Stepan, vous saurez y emmener vos collègues ?

— Oui.

— Très bien. Vous avez vingt secondes pour vous rassembler.

Un jardinier loucha sur le petit Norinco qui gisait près de l'homme blessé que Root identifia comme le chauffeur personnel de Zakriatine.

— Sacha, si j'étais vous je laisserai cette arme là où elle se trouve, à moins que vous ayez l'extrême amabilité de me l'apporter.

Le jardinier pâlit.

— S'il vous plaît, ajouta Root.

Le jardinier se baissa et ramassa l'arme. Le chauffeur grimaçait en se tenant le bras droit.

— Magda, dit Root en s'adressant à la lingère du château. Occupez-vous de notre héros malheureux.

La femme s'accroupit à côté du chauffeur.

— Stepan, Vladimir, Irenka, rassemblez le personnel, ordonna Root en élevant le ton.

Des têtes curieuses s'étaient penchées dans les couloirs. Root avait reconnu le chef cuisinier et la gouvernante de Gregor Feodorovitch. Ils seraient les plus à même de discipliner le personnel. La gouvernante s'approcha. Elle eut un petit mouvement de recul en voyant Alioukine. Le Russe baissa son arme et lui sourit gentiment. La femme s'accrocha au regard de Root. Elle ne comprenait pas bien ce que les deux garde chasses faisaient avec deux hommes habillés comme des militaires, mais elle savait que le château était sous attaque, elle avait comme tout le monde entendu les tirs d'arme lourdes, les grenades exploser. Elle avait regardé par la fenêtre, découvert le feu. Le personnel avait crié, certains avaient voulu fuir. On les avait retenus. Qui avait envie de se faire tuer ? Les garde-chasses appartenaient à la maison de Gregor Feodorovitch. Elles n'avaient effectivement molesté personne et si Micha était blessé, c'était qu'il l'avait bien cherché. D'ailleurs Micha était un voyou, Magdalena Stepanova n'avait jamais compris que Gregor Feodorovitch l'eût engagé.

— Vous garantissez notre sécurité, Saskia Petrovna ?

— Oui.

— …

— Vous avez ma parole.

Magdelana Stepanova n'attendait pas d'autre garanti. Elle houspilla le personnel, reparti vers Alioukine et rassembla son personnel. Le chef cuisinier et le maître d'hôtel firent de même de leur côté.

— Et avant de blesser quelqu'un, donnez cette arme comme on vous l'a demandé, Sacha, dit ce dernier au jardinier qui tenait l'arme en main.

Il s'exécuta et Root le remercia comme une maîtresse d'école eût remercié un élève de primaire de lui avoir rapporté un bout de papier oublié par l'un de ses camarades.

— On va descendre par petits groupes.

La discipline et la hiérarchie qui régnait parmi le personnel du château reprit ses droits. Les employés s'organisèrent par corps de métiers et se mirent sous les ordres de leurs responsables. Alioukine rejoignit Reese et les deux hommes ouvrirent le chemin.

— Évacuation en cours, annonça Root au reste de l'équipe.

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Shaw serra son bandage, vérifia qu'il était correctement serré et enjoignit Brown à se rhabiller.

— Merci, mon...

Regard.

— Merci, capitaine, se reprit Brown.

— Vous êtes une vraie passoire, Brown, grommela Shaw.

— Si vous croyez que j'y prend plaisir.

Shaw rangeait sa trousse de soin d'urgence dans son sac. Elle releva les yeux sur le jeune officier.

— Je ne suis pas suicidaire, fit Brown d'un ton sec.

Elle rougit soudain.

— Sauf, euh...

— Vous aviez des circonstances atténuantes, dit Shaw.

Brown se pinça les lèvres :

— Ça fait un mal de chien, je n'aime pas me prendre des balles.

— Personne n'aime ça, Élisa.

— Mouais, c'est vrai. Merci en tout cas.

— Je tiens à vous.

Les traits du jeune officier s'éclaircirent.

— Moi aussi, Sam.

Elle enfila rapidement sa chemise et sa veste et ignora le grommellement de Shaw.

— On y va ? dit-elle en se relevant.

— Mouais, mais on change les binômes. Vous restez avec moi. Borkoof et Muller vous faites équipe, dit-elle ensuite au deux hommes.

Élisa fronça légèrement les sourcils.

— Ni moi ni Borkoof ne nous sommes pris une balle, se justifia Shaw.

— Ils vous serviront de porte-bonheur, déclara Root d'un air joyeux.

Élisa se fendit d'un sourire.

— Muller, Borkoof, vous nettoyez l'aile nord, ordonna Shaw.

— On est parti, annonça le Russe.

Élisa ramassa son SCAR. Elle roula l'épaule, fit signe à Shaw que ça allait et les deux jeunes femmes se mirent en route.

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Athéna vérifia les données radar.

Elle contacta Anton Matveïtch. Il se trouvait à Laval, mais Athéna le jugeait seul capable de mener une opération qui impliquait l'engagement de ses hommes basés à Bobrouisk.

— Anton, deux hélicoptères viennent de décoller de Minsk et un autre de Smolenks

Matveïtch se trouvait dans le salon en compagnie de Lionel Fusco et d'Élisabeth Sanders. Genrika, Juliette et Maria se trouvaient à la cuisine. Ils venaient de finir de dîner et elles s'étaient proposées pour la vaisselle. Maria les avait proposées pour la vaisselle. Elle était parti les rejoindre un quart d'heure plus tard pour préparer une tisane.

Juliette passait exceptionnellement la fin de la semaine avec eux.

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Trois mois après l'attaque du parc d'Oka, la jeune fille peinait à retrouver l'équilibre et la joie de vivre qui avait toujours caractérisée l'aînée des enfants Pomerleau.

Annabelle l'avait désigné comme capitaine adjoint et comme son héritière pour la saison prochaine, et Juliette se donnait à fond sur la glace pour mériter sa confiance, celle de son équipe et de ses entraîneurs, elle travaillait très bien, mais ses parents avait dû la retirer du collège.

Juliette était devenue la cible récurrente de nombreuses humiliations au collège et d'attaques malveillantes sur Internet. Juliette l'avait caché. À ses parents comme à sa sœur, mais aussi à Genrika. Athéna avait relevé les faits sur Internet. D'abord anodins, ils s'étaient vite transformés en images, dessins, photos montages et textes orduriers. Malgré ses calculs et ses simulations, l'IA n'avait pas su déterminer qui devrait être prévenu en priorité. Elle avait demandé conseil à Root.

— Qui ? avait demandé la jeune femme d'une voix monocorde qui ne présageait rien de bon.

Athéna craignait les représailles. Root était aux Maldives, mais rien ne l'empêchait de pirater les comptes des élèves fautifs et de venger la jeune Pomerleau. Juliette n'avait pas besoin d'être vengée, elle avait besoin d'être entourée et protégée. Athéna lui demanda clairement conseil.

— Pourquoi me demander cela, Aty ? Tu aurais pu discuter avec Gen ou mieux avec Maria, elle aime beaucoup Juliette.

— Il faut prendre des mesures, Juliette ne peut pas rester au collège et seuls ses parents peuvent prendre une telle décision.

— Elle n'a rien dit à personne ?

— Non.

— À qui as-tu pensé ?

— La police, le chef d'établissement, son professeur principal, sa jeune sœur, Genrika, Maria et Khatareh.

— Khatareh ?

— C'est elle qui, la première, a parlé à ses parents des cours particuliers, c'est un professeur, elle a de l'autorité et elle ne se laisse que très rarement déborder par ses sentiments.

— Mais tu ne peux pas bloquer les publications ?

— Ce n'est qu'une partie du problème, Root. Juliette est mise à l'écart au collège et il y a 87,42 % de probabilités pour qu'elle soit physiquement agressée.

— Gen s'en serait aperçu aux douches de l'aréna.

— Pas si ces agressions laissent peu de traces.

— Tu cherches un donneur d'alerte ?

— Oui.

— Explique-moi ce qui t'a fait hésiter.

Athéna exposa ses arguments. Il en ressortait que le principal problème venait de Juliette. Elle se braquerait si la police débarquait chez elle. Sa relation avec ses parents était chaotique, elle rejetait l'affection de sa sœur et ne lui pardonnerait jamais de dénoncer une nouvelle humiliation. Son statut de cancre avait blessé Gabrielle, mais Juliette s'en était toujours moqué parce qu'il n'avait jamais entaché la sympathie dont Juliette jouissait auprès de ses camarades collégiens. Juliette avait perdu son aura, elle avait déchu de sa place de fille sympathique, de sportive qu'on admirait. Oka avait été rayé des mémoires. On n'avait retenu que sa nuit avec un garçon. L'histoire s'était amplifiée. La belle Juliette n'était plus qu'une chienne en chaleur. Méprisable. Risible. Sur qui filles et garçons n'hésitait pas à cracher. La jeune fille ne supporterait pas déchoir aux yeux de sa sœur miraculeusement tenue à l'écart des humiliations que subissait son aînée. Juliette travaillait bien, elle obtenait d'excellente notes à toutes ses évaluations, mais elle n'en était pas moins en guerre contre ses professeurs. Ceux-ci ignoraient le calvaire de la jeune fille. Les élèves se montraient extrêmement prudents car les auteurs de harcèlement étaient dénoncés à la police et renvoyés définitivement de l'établissement. Juliette n'avait rien raconté à Genrika. Elle se montrait au contraire une camarade exemplaire et enjouée en sa compagnie. Seul Xavier avait fait l'objet de confidence. Juliette ne comprenait pas que le garçon se fut éloignée d'elle. Qu'il eût rompu leur histoire. Juliette éprouvait des sentiments trop passionnelles envers Maria. La jeune fille s'était rapproché de la jeune juge et Maria ne pouvait pas endosser le rôle de la dénonciatrice.

— Et Khatareh ? avait demandé Root.

— Gen est la seule personne à entretenir une véritable relation avec Khatareh.

— Qu'entends-tu par là ?

— Khatareh est émotionnellement engagée.

— Mmm.

— Les probabilités de cet engagement n'ont fait qu'augmenter depuis qu'elles se connaissent.

— Parce que c'est la mère de Sameen ?

— Oui. Gen l'aime pour d'autres raisons, mais elle n'oublie jamais cet aspect.

— Et inconsciemment Khatareh l'a compris et accepté ?

— Tu comprends mieux ce genre de relation et d'évolution que moi, Root.

— Fais de Khatareh ton donneur d'alerte. Elle a de l'autorité, elle est organisée, c'est un professeur très attentionné, Juliette est la meilleure amie de Gen. Khatareh a souffert par le passé, elle a été traquée, elle manque de chaleur humaine, elle sera parfaite. Branche-la sur les réseaux sociaux et présente-lui les pages qui s'en prennent à Juliette. Elle s'occupera du reste toute seule.

Athéna avait suivi les conseils de Root.

Khatareh avait été parfaite.

Elle n'avait pas cherché à savoir qui lui avait envoyé les pages ordurières. Elle avait effectué des recherches une bonne partie de la nuit qui avait suivi l'envoie d'Athéna. Elle s'était ensuite rendu chez Genrika. Elle avait prudemment testé la jeune fille au cours d'une partie d'échecs, demandé des nouvelles de Juliette. Genrika ne savait rien. Khatareh avait assisté à l'entraînement suivant à l'aréna. Maria s'était étonnée de sa présence. Khatareh avait testé la jeune juge de la même façon. Mais Maria se laissait pas aussi facilement manipuler que Genrika. Elle avait voulu en savoir plus. Khatareh lui avait alors demandé ce qu'elle savait de la législation québécoise concernant le harcèlement scolaire. La jeune juge avait blêmit. Son regard s'était porté sur Juliette.

— Depuis quand ?

— Après Pâques.

— Mais...

— Personne ne le sait, avait brutalement laissé tomber le professeur. Je m'en occupe.

Maria n'avait commenté cette étrange déclaration. Elle avait simplement répondu à la question juridique de l'universitaire et ajouté ensuite :

— Khatareh, n'hésitez pas à...

— Je sais, l'avait coupée le professeur.

La mère et la fille, avait pensé Maria. Revêches, mais beaucoup moins misanthropes et indifférentes aux autres qu'elles ne le prétendaient.

Khatareh avait téléphoné aux parents de Juliette. Elle leur avait annoncé qu'elle irait chercher leur fille le lendemain au collège et qu'elle l'emmènerait chez elle pour un cours de mathématique. Valérie avait donné son autorisation. Avant que Khatareh ne raccrochât, elle l'avait retenue :

— Madame, est-ce que Juliette vous a parlé ?

— De quoi ?

— Du parc d'Oka.

— Non.

Valérie Pomerleau n'avait pas insisté. Elle avait remercié Khatareh, elle avait raccroché et elle était monté caché ses larmes dans sa chambre. Sa fille aînée, sa joyeuse Juliette ne parlait plus à personne. Sinon à Jen Edwards, qui évitait depuis le mois de février à remettre les pieds chez eux. Valérie, mais aussi Philippe entraient parfois dans la chambre de leur fille. Rien n'y avait changé, sinon la photo grand format d'Élisa Brown accrochée sur un mur et le palet gravé offert par l'officier américain placé bien en évidence sur une étagère de sa bibliothèque. Valérie restait debout, Philippe s'asseyait sur le lit. Jamais ensemble, mais leur yeux débordaient des même larmes d'impuissance, de la même tristesse.

Le lendemain, Khatareh avait été chercher Juliette à la sortie de son collège. Elle avait dévisagé avec attention les élèves qui se déversaient bruyamment sur le trottoir, surpris des regards méprisant et ironiques quand la jeune Juliette était sortie les yeux fixés sur le macadam. Les épaules basses. Pour se reprendre aussitôt. À la grande surprise de Khatareh. Pourquoi, soudain, ce masque d'assurance et de joie ?

Gabrielle.

Juliette avait aperçu sa sœur. Gabrielle la salua de la main. Juliette lui sourit. Gabrielle lui tourna le dos, elle partait au conservatoire pour son cours de solfège. Juliette avait ensuite relâché son attitude. Un groupe de trois filles passa devant elle. Un crachat fusa. Atteignit Juliette à la poitrine. Des rires fusèrent en plusieurs endroits. La jeune fille ignora l'insulte, les rires. Le cœur de l'universitaire se serra douloureusement dans sa poitrine. Juliette avait seize ans, mais elle lui rappelait une petite fille aussi brune et beaucoup plus petite de taille. Une enfants aussi moquée. Aussi fermée. Plus hargneuse et révoltée aussi.

Sameen n'avait pas toujours bénéficié d'une scolarité facile. Khatareh gardait de mauvais souvenirs de certaines sorties d'école. Elle secoua la tête pour en chasser le souvenir et traversa la rue.

— Juliette, l'avait-elle appelée.

Des têtes s'étaient tournées. Personne ne connaissait Khatareh Deghati. Aucun élève ne fréquentait le club de hockey de Laval. Khatareh n'était pas très grande, mais son visage sévère et son tailleur noir impressionnèrent. Les regards se détournèrent. Juliette avait essuyé le crachat sur son pull. Elle avait espéré que le professeur n'eût rien vu, rien remarqué.

Khatareh n'avait rien dit, elle avait engagé Juliette à la suivre et elle l'avait conduite chez elle. Elle avait préparé du thé. Juliette avait sorti son livre de math et un cahier de brouillon.

—Après, avait dit Khatareh en revenant avec un plateau.

Juliette avait débarrassé la table. Khatareh avait servi le thé, poussé une assiette de petits gâteaux qu'elle avait préparés le matin. Elle avait bu une ou deux gorgé de thé. Juliette avait commencé à ses ronger les ongles. Une mauvaise habitude qu'elle n'avait pas avant son anniversaire. Une mauvaise habitude que Sameen avait elle aussi contractée et que Khatareh ne lui avait jamais connu avant qu'elle ne s'engagea dans les Marines.

— Je sais, Juliette.

Avec tout autre que Khatareh, Élisa, Root et peut-être la fille de Khatareh, Juliette eût lancé une bordée d'injure. Avec tout autre, même avec Genrika elle se fût réfugiée dans une attitude agressive, mais comment réagir devant l'universitaire ? Ses mains s'étaient mises à trembler. La tasse avait tapé dans la soucoupe. Khatareh s'était penchée vers la jeune fille et les lui avait retirées des mains. Elle les avait reposées sur le plateau et s'était renfoncé dans son fauteuil.

— Je suis une scientifique, Juliette, et une excellente joueuse d'échec.

Juliette l'avait regardé sans comprendre.

— Observer, collecter les données, interpréter, élaborer des hypothèses.

La jeune fille ne comprenait toujours pas.

— Ce n'est pas ce que je t'ai appris, Juliette ? Tu ne veux pas jouer aux échecs, mais c'est ainsi qu'on devient un grand joueur.

— Je suis nulle aux échecs.

— Tu es impatiente, c'est différent, rétorqua sentencieusement Khatareh.

— Je suis débile.

— Non, tu es brouillonne et impatiente.

— Mais...

— Mais je t'attendais à la sortie du collège. Et j'ai vu. Ton attitude face à Gabrielle, ton attitude face à tes camarades.

— …

— Et essuyer ton pull n'a pas effacé le fait qu'on t'ait crachée dessus.

Athéna écoutait. Khatareh n'était pas un modèle de diplomatie, mais son discours portait. Root avait été de bon conseil.

Juliette laissa tomber sa tête dans ses mains.

— J'ai eu accès aux pages qui te sont dédiées sur Internet.

Des larmes coulèrent entre les doigts de la jeune Pomerleau.

— Ils sont vicieux. Les calomnies n'ont jamais été partagées en dehors du collège. Tes coéquipières ne sont pas au courant, même Genrika ne sait rien.

— Comment je pourrais lui raconter ça ?

— Je croyais que c'était ton amie.

Juliette avait relevé la tête. Essuyé ses larmes d'un revers de main.

— C'est trop sale.

— Parce que tu es d'accord avec tout ce qu'on dit sur toi ?

— Non... Je n'ai jamais... Un seul garçon, professeur, et je...

La jeune fille sombra dans une crise de larmes.

— Qu'est-ce que j'ai fait ? sanglota-t-elle.

— Rien de bien répréhensible, trancha Khatareh. Tu es un peu délurée, mais tu n'es certainement pas une mauvaise graine. Tes parents t'ont très bien éduquée et tu es une jeune fille tout à fait respectable.

Un tel vocabulaire tarit les larmes de Juliette et la sincérité, dont elle ne pouvait douter — Khatareh ne mentait jamais et ne faisait jamais preuve de la moindre complaisance — la laissa pantoise.

Khatareh leva les yeux au ciel.

— Je ne perdrais pas mon temps avec toi si ce n'était pas le cas.

Le ton était si opposé à sa déclaration qu'il arracha un rire à Juliette.

La jeune Pomerleau avait les joues rouges, le nez qui coulait, les yeux gonflés et elle riait ? Khatareh ne comprendrait jamais ces gens qui passaient du rire aux larmes. Les hockeyeuses s'adonnaient beaucoup à ce genre de comportement et Khatareh n'arrivait pas à savoir qui des larmes ou des rires étaient sincères.

— Qu'est-ce que tu veux faire, Juliette ?

Les larmes recommencèrent à couler.

— Je ne sais pas.

Khatareh avait pris les choses en main. Comme l'avait fait pour sa fille bien des années auparavant. Elle avait énoncé les faits, Juliette avait confirmé. Elle avait proposé des solutions, Juliette n'en avait repoussé aucune. Pas même celle de tout raconter à ses parents.

Une heure et demi plus tard, Khatareh s'était présentée chez les Pomerleau en compagnie de Juliette. Elle avait sollicité un entretien. Ils avaient naturellement accepté. L'universitaire leur avait expliqué la situation. Elle ne leur avait donné aucune occasion de parler ou de poser des questions. Après l'énoncé des faits, elle avait sorti son ordinateur, Juliette s'était levée pour activer son accès au réseau Internet de la maison.

Philippe et Valérie Pomerleau avaient été horrifiés.

— Depuis quand, Juliette ?

— Depuis Pâques.

— Gabrielle savait ?

— Non, elle ne sait rien.

Un miracle comme il en arrivait parfois.

— Juliette doit être retirée de cet établissement et vous devez porter plainte, fit Khatareh.

Philippe et Valérie avaient cherché l'accord de leur fille.

— Je suis d'accord.

— Maria Alvarez a étudié le droit québécois, si vous avez besoin d'un conseil juridique, elle se tient à votre disposition.

— Elle sait ?

— Il est difficile de soutirer des informations à Maria Alvarez sans qu'elle en tire des conclusions.

Les parents avaient soupiré.

— Si vous ne trouvez pas d'établissement qui accepte Juliette en fin d'année, gardez-la à la maison. Elle poursuivra son année avec Genrika, Maria Alvarez continuera à lui donner des cours d'espagnol et je me chargerai de compléter l'enseignement des matières scientifiques.

Elle avait brusquement pris congé. Les parents de Juliette l'avait invitée à rester dîner, Khatareh avait refusé.

— Je vais vous raccompagner, avait déclaré Juliette.

Valérie et Philippe saluèrent l'universitaire dans le salon. Juliette la raccompagna à sa voiture. Khatareh s'était retournée vers la jeune fille avant d'ouvrir sa portière. L'expression de Juliette lui avait fait froncer les sourcils, mais avant qu'elle n'eût dit le moindre mot ou esquissé un repli stratégique, la jeune fille lui était tombée dans les bras.

Une situation ridicule. Juliette dépassait le professeur d'une bonne dizaine de centimètres.

— Merci, avait soufflé la jeune fille en se reculant.

— Tu es la meilleure amie de Genrika.

Sitôt prononcé, Khatareh se reprocha sa phrase.

— Vous êtes une super grand-mère.

Khatareh était rentrée dans sa voiture sans dire un mot. Elle avait démarré et effectué un demi-tour. Juliette était restée debout dans l'allée. Khatareh la voyait dans son rétroviseur.

Grand-mère.

Elle était rentrée chez elle. Elle avait travaillé tard, elle avait pris sa douche et elle s'était couchée. L'esprit ailleurs.

.

Maria poussa la porte de la cuisine. La pièce n'était ni aussi grande ni aussi belle que celle de la rue Principale qui avait été digne d'un hôtel de luxe, mais elle offrait un confort et un espace que lui eût enviés bien des chefs cuisiniers.

Juliette finissait de ranger la vaisselle, Genrika essuyait le lave-vaisselle avec un chiffon et elle avait rangé les paniers avec soin. Root l'avait bien élevée, parce que Maria doutait qu'avant de vivre avec la jeune femme, Genrika eût jamais appris à entretenir un lave-vaisselle professionnel. Elles discutaient :

— Mais pourquoi ? demandait Juliette à son amie. Il ne m'a jamais reparlé, il m'évitait au collège. Il ne s'est jamais ligué avec les autres contre moi, mais il m'ignorait. Je l'aimais, Gen.

Genrika haussa les épaules. Cette discussion était la énième qu'elles avaient eue sur le même sujet. Juliette n'avait pas aimé Xavier, elle l'aimait encore et, surtout, elle ne comprenait pourquoi le garçon l'avait rayée de sa vie. Genrika avait une expérience amoureuse très réduite, pour ne pas dire quasiment nulle. Un amoureux en maternelle et le baiser de Maxime ne faisait pas d'elle une spécialiste des affaires de cœur.

Juliette se triturait la tête et quand elle commençait ce genre de discussion, elle finissait en pleurs contre l'épaule de Genrika qui refermait ses bras sur elle et ne savait pas quoi faire d'autre qu'attendre que la crise passât et que Juliette retrouvât son allant habituel. Un allant qui l'avait trompée. Genrika n'avait pas su déceler le calvaire dont souffrait son amie au collège et il avait fallu toute la gentillesse et l'expérience que possédait Maria pour se défaire de l'horrible sentiment de culpabilité qui avait accablé Genrika quand elle l'avait appris, le jour où Juliette lui avait annoncé qu'elle quittait le collège et lui avait demandé si elle était d'accord pour lui servir de tutrice.

— Ce n'est pas juste, dit Juliette en se retournant vers son amie.

Des larmes perlaient déjà aux commissures de ses yeux. Genrika soupira.

— Qu'est-ce qui n'est pas juste ? demanda Maria.

Les deux jeunes filles se tournèrent d'un bloc vers la porte.

— Euh... ne sut que répondre Genrika.

— Xavier, la surprit Juliette.

Maria s'appuya contre la table de travail.

— Ton petit ami ?

— Ce n'est plus mon petit ami, il m'a larguée.

— Quand ?

Genrika s'attendait à ce que la jeune femme demanda pourquoi, pas quand.

— Après mon anniversaire.

— Votre nuit s'était mal passée ?

— Non, c'était génial.

La jeune fille rougit, mais Maria ne manifesta aucune réaction déplacée et elle attendait la suite.

— Vraiment, insista Juliette.

— Vous sortiez ensemble depuis longtemps ?

— Oui.

Maria posa quelques questions délicates auxquelles Juliette répondit sans hésiter. Genrika n'en revenait pas. Elle aimait beaucoup Maria, mais elle s'imaginait mal lui raconter ses histoires d'amour si un jour elle en elle en vivait. Juliette lui avait raconté sa vie et sa nuit en détail. Mais elles avaient le même âge et elles étaient amies. D'ailleurs, Juliette s'était montrée étonnement sensible et pudique. Genrika avait aimé sa façon de raconter sa nuit en compagnie de Xavier.

— Il a eu peur, déclara Maria une fois qu'elle eût obtenu toutes les informations qu'elle jugeait nécessaires. Et il n'a pas été là pour toi.

— Moi aussi j'ai eu peur, se défendit Juliette.

— Mais tu t'es dressée contre vos agresseurs, tu es partie avec eux, alors que lui, il est resté attaché sur le lit. Il s'est senti humilié à ses propres yeux et humilié face à toi. Il a pleuré n'est-ce pas ?

— Oui et il … Juliette referma la bouche.

— Il s'est fait pipi dessus ?

— Oui.

— Toi aussi ?

— Non.

— Le contraste est trop important, Juliette. Quand il t'a revue, tous ses manquements lui ont sauté au visage.

— Mais ce n'est pas de sa faute !

— Je suis bien d'accord avec toi et personne ne peut savoir comment il va réagir dans une situation comme celle-ci, mais Xavier aura toujours ton exemple à l'esprit, il se comparera toujours à toi et il en arrivera toujours à la même conclusion, que celle-ci soit vraie ou fausse, tu as été courageuse et, en comparaison, il s'est montré lâche et faible. Il t'a abandonnée, tu as failli mourir, tu as été frappée. Il est plus âgé que toi, plus expérimenté. Il voulait te servir d'initiateur au cours de ce week-end, prendre soin de toi, te protéger et t'offrir un souvenir inoubliable de ta première fois. Au lieu de cela, il t'a laissée tombée. Il a manqué à tous ses devoirs.

— Mais c'est débile, protesta la jeune fille.

— Tu ne peux pas changer les événements et sa façon de les vivre. Tu ne peux pas intervertir vos rôles. Xavier, même s'il surmonte sa culpabilité, n'oubliera jamais qu'il aurait voulu réagir comme toi. Il pensera toujours qu'il aurait voulu être toi. Il ne pourra jamais oublié qu'il a eu peur, qu'il a pleuré et qu'il s'est fait pipi dessus. Tu lui rappelleras toujours sa faiblesse.

La jeune fille n'avait jamais envisagé les réactions de Xavier sous cet aspect.

— Mais je m'en fiche.

— Mais pas lui.

— Alors, c'est fini ?

— Oui.

— Je voudrais m'être écrasée.

Les larmes coulèrent sur les joues de la jeune fille.

— Si tu t'étais écrasée, comme tu dis, Annabelle ne t'aurait pas choisi comme héritière, tu n'aurais pas été capitaine des Rebelles, tu n'aurais pas mené ton équipe à la victoire lors de la coupe Dodge. Tu ne serais peut-être pas l'amie de Gen et tu ne te serais attiré ni l'amitié d'Élisa ni celle de Root, peut-être même pas celle de Khatareh, et ton frère et ta sœur ne t'admireraient pas autant.

— Mais je me suis écrasée au collège.

— Tu avais le collège contre toi et tu as cherché à protéger Gabrielle de la boue qui te tombait dessus. Je me suis écrasée aussi quand on a publié des sexe-tapes qui me mettaient en scène en compagnie d'une personne que je respectais profondément. Et, à dix-sept ans, au lieu de me battre contre mon mal-être, je me suis enfermée dans ma chambre pendant des semaines.

— Vous aviez été harcelée ?

Genrika connaissait l'histoire de Maria. L'avouerait-elle à Juliette ?

— Non, j'avais été enlevée et quand j'ai été relâchée, je me suis sentie seule. J'ai tout laissé tomber. Et même quand j'ai repris ma vie en main, j'ai fait n'importe quoi. Je suis devenue alcoolique, je me suis droguée et j'ai couché avec tout ce qui me passait sous la main. Il m'a fallu beaucoup de temps et de l'aide pour m'en sortir et pour tout te dire, j'ai encore besoin d'aide.

Juliette resta bouche-bée.

— Élisa pourrait te raconter une histoire semblable. La mère d'Anne-Margaret aussi.

— Sameen ?

— Oui. Les héros ne sont pas infaillibles, Juliette.

— Je ne suis pas un héros.

— Raison de plus pour ne pas être infaillible. Mais quoi que tu dises, tu as du caractère et tu es une fonceuse. Tu as des défauts, mais ceux-ci n'en sont certainement pas. Toi et Xavier avez été victimes des circonstances. Il t'a offert une belle histoire, ne l'oublie pas, mais votre histoire à vous est finie, tu ne peux rien y changer et tu dois l'accepter.

Juliette baissa la tête.

Maria lui posa une main sur l'épaule :

— Je suis désolée.

— Je l'aimais.

— Je sais.

Maria se détourna pour attraper une théière, un plateau et des tasses :

— Vous boirez une tisane avec nous ?

Juliette secoua la tête.

— On monte ? lui proposa Genrika.

— Ouais, accepta Juliette.

Maria lui tournait le dos, Genrika eut aimé la remercier pour son intervention. Elle passa près d'elle et lui saisi la main pour la serrer. Maria répondit à la pression.

Sameen était souvent désespérante, Root était parfois déroutante, mais Genrika n'avait jamais pu leur reprocher de fréquenter des minables ou des nazes. Genrika s'était immanquablement prise d'affection pour leurs amis. Même sa mère répondait aux critères. Yulia aimait Sameen et la réciproque était vraie. Genrika ne pouvait les détester ni l'une ni l'autre. Elle connaissait mal Yulia, mais sa mère possédait des qualités indéniables. Des qualités qu'appréciait Genrika. Des qualités que ne lui avait jamais cachées son grand-père quand il lui parlait d'elle. Genrika avait ensuite préféré oublier ses paroles et l'amour qu'il n'avait jamais cessé d'éprouver pour sa fille unique, mais maintenant que Yulia était réapparue dans sa vie, Genrika s'était rappelée tout ce que lui avait raconté son grand-père. Il n'avait pas menti. Yulia n'avait jamais délaissé sa fille, c'était une amoureuse des lettres et une idéaliste. Serguei eût aussi été fier de découvrir qu'elle était courageuse. Le fil s'était cassé entre Genrika et Yulia. La relation qu'elles renoueraient n'équivaudrait jamais à celle que Genrika avait noué depuis avec Shaw et Root. Yulia ne le souhaitait pas, Genrika non plus. Elles inventeraient une autre forme de relation. Genrika ne savait pas laquelle, mais elle gardait confiance dans l'avenir.

.

Anton roula son fauteuil jusqu'aux ordinateurs du salon et contacta Dimitri Karpof. Son ami à qui il avait confié l'antenne moscovite de sa société de sécurité. L'ancien Spetsnaz avait pris la direction de l'équipe envoyée à Bobrouisk pour couvrir l'opération contre le conseil d'administration du cartel Silanoa.

— Dimitri, trois hélicoptères sont en route pour le château. Je te transmets les données à ma disposition et je te mets en contact avec la coordinatrice de l'équipe.

— Reçu.

— Fais attention, ces mecs ne sont pas des amateurs. Ta priorité est de protéger mon équipe au sol.

— Ils ont fini ?

— Je ne crois pas.

— Je les évacue ?

— Ils te diront quoi faire quand tu entreras en contact avec eux.

— Bien reçu.

— Fais gaffe à toi et dépêche-toi.

— Décollage dans quatre minutes, assura Karpof.

Maria entra.

— Qu'est-ce qui se passe ?

— Des renforts.

Maria s'assombrit. Pour la tenue de son conseil d'administration, Samaritain avait bien choisi sa localisation. La Biélorussie avait refusé de travailler avec elle. Le gouvernement, la police, le parquet, tous avaient refusé. La diplomatie Russe avait tenté de faire pression. En vain. Les Ukrainiens n'avaient pas obtenu plus de succès.

— Vous les avez eu ? demanda la jeune juge.

— C'est Athéna qui m'a contacté.

Le téléphone de Maria vibra sur la table. Elle l'ouvrit. Un message s'afficha :

Tout va bien.

Fusco s'était penchée sur l'épaule de Maria.

— Vous parlez d'une nouvelle, grommela-t-il.

La phase finale de l'opération est en cours et les civils sont en train d'être évacués et seront en sécurité avant que n'arrivent les renforts de Samaritain.

— La phase finale ? Je n'arrive toujours pas à réaliser que j'ai donné mon accord à une telle opération, reprit le policier. D'ailleurs, s'il n'y avait que mon accord qui m'étonnât...

Personne ne commenta. Maria Alvarez n'en était pas à sa première compromission. Juge et députée, elle s'était auparavant sali les mains. Elle s'était même rendu coupable d'un faux témoignage sous serment. Elle assumait tout. Tant pis pour sa conscience. Matveïtch en avait vu d'autres. Élisabeth Sanders se sentait un peu dépassée par les enjeux, mais elle avait pris sa décision en âme et conscience. Athéna avait envisagé toutes les possibilités, tous les scénarios. D'autres options étaient envisageables, même celle choisie offraient les meilleures probabilités. Les meilleurs taux de réussites. Et les plus bas taux de dommages collatéraux. Sans vraiment le savoir, Athéna avait suivi le même raisonnement que Maria Alvarez. Et puis, l'intelligence artificielle avait déjà eu à faire ce genre de choix. Son père n'y avait adhéré la première fois qu'elle avait suggéré une opération répréhensible. Root s'était alors rallié à lui. Et Samaritain avait émergé. Une catastrophe qui avait entraîné des milliers de morts et qui avait failli plonger l'humanité dans une société totalitaire. Une société qui ne pardonnait rien ni personne et dans laquelle toute déviance était éradiquée. À jamais.

Depuis qu'elle était libre, Athéna n'hésitait plus. Parce qu'elle avait aussi appris que ne rien faire était aussi faire un choix, parfois extrêmement mauvais dont on n'assumait pas les conséquences. Athéna assumait, comme Root assumait ses assassinats, comme tous ceux qui avaient accepté l'assassinat des membres du conseil d'administration du Cartel Silanoa.

— Anton, permission d'interception ? demanda soudain Karpof

— Affirmatif

— Je n'ai qu'un appareil à disposition, mais je ferai ce qu'il faut.

— Dmitri, n'oublie pas que la priorité va à la protection de notre équipe au sol, répéta Matveïtch.

— Reçu.

— Reste en contact.

— Où sont les gamines ? demanda Lionel.

— Alma et Anne-Margaret dorment, Gen et Juliette sont montées, elles doivent bavarder jouer, ou regarder un film dans leur chambre.

— Ce serait bien qu'elles ne redescendent pas.

— Je vais leur dire bonne nuit, déclara Maria.

— Je peux vous vous accompagner ? demanda le policier.

— Je ne suis pas sûre que le moment soit très bien choisi.

— Oh..

Maria grimaça.

— Embrassez Gen pour moi, alors.

— Je n'y manquerai pas, lui assura Maria.

Elle revint dix minutes plus tard. Les deux jeunes filles regardaient une série en streaming sur l'ordinateur de Genrika. Elles avaient pris leur douche, s'étaient mise en pyjama et elles avaient promis à Maria de ne pas se coucher après minuit.

— Anton, vous pouvez nous brancher sur tout le monde, là-bas ? demanda Maria.

Matveïtch se retourna. Indécis.

— Vous n'avez pas confiance ? grommela Fusco.

— Si, mais...

— C'est une opération spéciale et vous avez peur que nous entendions des paroles ou que assistions à des événements qui heurteraient notre sensibilité ou notre conscience ? fit Maria.

— Oui, avoua le Russe.

— Nous savons tous qu'ils sont partis assassiner des gens. Nous avons tous approuvé cette opération. Peut-être le lieutenant Sanders ou le lieutenant Fusco aimeraient ne pas en connaître les détails, mais moi je veux savoir. J'ai coordonné des opérations semblables au Mexique. Je sais à quoi m'attendre.

Maria se retourna vers les deux officiers de police.

— Vous n'êtes pas obligés de rester.

— Vous voulez rire, lui rétorqua Fusco. Je ne suis qu'un flic, mais je tiens à ses dingos.

— Lieutenant Sanders ?

La jeune femme regarda Fusco, retourna ses yeux sur Maria. Elle prit une grande inspiration. Elle n'avait pas signé pour cela en entrant dans la police mais depuis le mois de février, elle s'était mainte fois posé la question de savoir ce qu'elle eût décidé si on lui avait demandé de participer à l'opération contre le conseil d'administration. Élisabeth Sanders n'eût jamais pu assassiner de sang-froid des gens. Elle n'avait tué des hommes qu'une seule fois. En Virginie. Parce qu'elle y avait été obligé, parce que son devoir exigeait qu'elle protégeât la vie de Maria Alvarez et celle de son équiper. Elle ne s'était jamais resservi de son arme depuis.

Elle avait tu les nombreuses insomnies qui l'avaient tourmenté depuis qu'elle avait elle aussi apporté son aval à cette opération. Elle avait cherché à dénouer ses motivations. Elle avait franchi de nombreuses frontières depuis qu'elle avait découvert le corps torturé d'Ephrem Cohen. De nombreux interdits. Elle avait menti, dissimulé des informations à la justice, elle avait couvert des criminels. Elle s'était prise d'amitié pour des criminels. Elle ne regrettait rien.

Mais cautionné et prendre part à l'assassinat de douze personnes ? Prendre une propriété privée d'assaut et tuer ceux qui la défendaient ? Et sii Root lui avait demandé de la suivre ? Et sii Lionel s'était lancé dans l'aventure, qu'eût-elle fait ? Qu'eût-elle décidé ?

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La jeune lieutenant de police n'avait pas parlé de ses atermoiements à Lionel, mais elle avait profité de l'escapade de Maria Alvarez et de Lionel en Floride pour rendre visite à ses parents à Fairbanks. Trois jours de grâce. Loin de la ville, loin de la violence, loin des choix cornéliens. Trois jours de barbecue, de promenades en forêt, de petits travaux, de jardinage. Son père ne parlait pas beaucoup et Élisabeth, si elle s'entendait bien avec lui, n'avait pas réussi se confier à lui.

Elle se querellait souvent avec sa mère. Jean Sanders était une femme énergique et autoritaire qui aimait que les choses fussent faites comme elle l'entendait, elle. Un défaut largement compensé par un cœur généreux et une grande empathie envers les autres. Jean Sanders incitait à la confidence. Elle intimidait parfois sa fille, mais quand elles se retrouvaient dans de bonnes conditions, elles bavardaient très librement. Samuel Sanders était parti faire des courses, Jean et Élisabeth préparaient des brochettes pour le déjeuner. C'était Jean qui avait amorcé la conversation :

— Qu'est-ce qui ne va pas, Beth ?

— Rien.

— Je te connais comme si je t'avais fait, tu es préoccupée.

Élisabeth avait haussé les épaules.

— C'est ton nouveau poste à Chicago ? Tu as le mal du pays ?

— Non, la ville est géniale et mon travail me plaît.

— Tu as des problèmes avec ton coéquipier ? Je croyais que tu aimais bien Lionel.

— Il est génial lui aussi, maman. Il est gentil, il m'apprend plein de trucs et nous nous entendons très bien.

— Il faudrait que tu l'invites à venir ici un jour, je n'aurais pas reçu Franck Tucker, c'était un sale type, mais ton Lionel... Tu peux inviter son fils à l'accompagner aussi si tu veux.

— Oui, ce serait sympa. Lee apprécierait la région.

— Alors Beth ? l'avait relancée Jean Sanders. Si tu plais à Chicago et que tout va bien avec Lionel, qu'est-ce qui te chagrine ?

Lui dire ? Ne pas lui dire ? Sa mère n'insisterait pas si Elisabeth choisissait de se taire. Mais se taire serait-il un bon choix ?

— J'ai menti sous serment.

Jean Sanders s'arrêta d'embrocher son morceau de viande. Élisabeth était un modèle d'intégrité et elle prenait son métier très à cœur.

— Quand ?

— Au procès du Chirurgien de la mort.

— Tu as menti à propos de quoi ?

— De pleine de choses. J'ai dissimulé des identités, j'ai donné des versions des faits complètement fausses, la plupart de mes interventions comme témoins étaient truffées de mensonges.

— Jeremy Lambert n'est pas le Chirurgien ? blêmit Jean.

— Si, du moins, je crois.

— Tu crois ?!

— Il était coupable. Ça, ce n'était pas un mensonge.

— Et pour le reste Lionel, le savait ?

— Oui.

Oh, le coéquipier de sa fille n'était pas si honnête que cela, se désola Jean qui savait combien sa fille avait souffert de travailler avec Franck Tucker.

— Pourquoi as-tu menti, Élisabeth ?

La discussion était sérieuse, Jean Sanders appelait très rarement sa fille par son prénom.

— Parce que...

Élisabeth réfléchit. Pourquoi avait-elle menti ?

— Parce que c'était juste. Parce que c'était ce qu'il fallait faire. Parce que je devais protéger des gens... Parce que je devais protéger des gens honnêtes, des gens bien.

— Mais tu regrettes d'avoir violé la loi ?

— Non.

— Ah.

— Ces gens que j'ai protégé en mentant, ils avaient beaucoup souffert et, euh... la cause pour laquelle ils se battaient était juste.

— Maria Alvarez ?

— Oui, elle et d'autres encore.

— Beth, tu n'es pas en train de me dire qu'un juge de renommé internationale a menti au cours d'un procès ?

— Si, je ne sais pas tout, mais je sais qu'elle a menti sur certains points.

— Donc deux policiers et une juge ont menti ?

— Un officier des Marines et un agent de la CIA aussi.

— Qui ? demanda jean qui ne se souvenait pas qu'un officier des Marines et un agent de la CIA eussent témoigné au procès.

— Les agents du FBI.

— …

— Ce n'étaient pas vraiment des agents du FBI, précisa Elisabeth.

Jean ne chercha pas à élucider ce nouveau mystère.

— Je ne comprends pas ton malaise, Beth. Si tu dis que tu ne regrettes pas tes mensonges et que ces gens étaient honnêtes et œuvraient pour le bien, pourquoi es-tu si préoccupée ?

— Le procès n'a pas apporté toutes les réponses attendues. Le Chirurgien, les Cartels et les mercenaires qui s'en sont pris à Maria Alvarez et qui coopéraient avec le Chirurgien travaillaient pour quelqu'un que personne n'a mentionné au cours du procès. Le Chirurgien a été condamné, des agences de sécurité ont été démantelées, des opérations ont eu lieu aux États-Unis et au Mexique contre les Cartels, mais le véritable commanditaire n'a pas un instant été inquiété. Cette histoire n'est pas terminée. De nouvelles décisions ont été prises, j'ai été consultée, j'ai donné mon aval, mais...

Élisabeth se mit à embrocher consciencieusement des morceaux de viande, des poivrons, des oignons et des tomates sur une brochette. Jean attendit la suite. Elle ne vint pas. Quand Élisabeth eût fini sa brochette, elle s'attaqua à une nouvelle.

— Beth, ces décisions ont été prise par les mêmes gens dont tu parlais ?

— Oui.

— Tu disais que c'étaient des gens bien et que ce qu'ils faisaient était juste. Tu as changé d'avis depuis ?

— Non.

— Tu ne leur fais plus confiance ?

— Si.

— Tu les inviterais à la maison si je te le demandais ?

Élisabeth sourit ingénument :

— Oui.

— Et ils se plairaient dans notre contrée sauvage ?

— Les Russes adorent la nature, Alexeï appartient à une ethnie particulière et Anna adore la forêt, John, Sameen et Root aussi. Jack est un peu bourrin, mais il est gentil et je suis sûre qu'il viendrait avec sa femme et sa fille si on les invitait. Et puis, tu sais, si Lionel cuisine pas mal, Root et Alexeï sont carrément des cordons bleus. Tu adorerais Élisa, elle ressemble à Cate, et puis ne pas avoir entendu chanter Anna au moins une fois dans sa vie...

La jeune femme sourit à cette évocation.

— Si tu l'entendais, maman. C'est magique.

Des étoiles brillaient dans les yeux de sa fille. Jean avait identifié les Russes et elle imaginait mal l'immense jeune russe aux yeux de glace qui avait déchaîné toutes les passion durant le procès, chanter comme une diva. Elle ne savait pas qui était les autres, mais elle avait senti l'enthousiasme et une réelle affection pour les gens qu'elle avait nommés.

— Beth, tu les aimes et tu leur fais confiance, ça veut pas dire que tu es obligée de renier tes convictions pour autant. Tu me dis que tu ne regrettes pas tes décisions au cours du procès, c'est simplement parce que tu as pris les bonnes décisions. Et dis-moi, si tu refusais de suivre tes amis, ils t'en voudront ?

— Non.

— Alors, continues d'agir selon ta conscience.

Élisabeth avait repensé à leur discussion dans son lit. Et elle avait enfin trouvé la réponse au problème qui la tourmentait.

Si Root lui avait demandé de partir aux Maldives, Élisabeth eût accepté. Elles eût couvert leurs arrières, assuré la sécurités de toutes l'équipe, mais elle eût refusé de prendre part à l'assassinat des membres du conseil d'administration. De tuer de sang-froid. D'assister au crime. C'était peut-être hypocrite, elle ne s'en cachait pas. Elle cautionnait le meurtre, mais ne voulait pas se salir les mains. C'était au-dessus de ses forces, au-dessus de ce qu'elle pouvait faire.

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Élisabeth dévisagea un instant Maria Alvarez. Elle l'admirait. Comme juge, comme femme, comme mère. La Mexicaine n'était pas exempt de défauts, mais ça Élisabeth s'en moquait parce qu'elle savait depuis très longtemps que personne n'était parfait.

— Je reste.

Élisabeth Sanders assumait ses choix, ses décisions et les amis qu'elle s'était faits après l'arrestation du chirurgien de la mort.

Shaw pensait tout assumer de la même manière, mais sur elle, le passé pesait encore. Elle ne le savait pas, mais elle le saurait bien assez tôt et heureusement pour elle, Root serait à ses côtés.

Root et les autres.

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