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Chapitre XIX


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L'ordre, glaçant, parvint aux oreilles des deux pilotes :

— Jusqu'à ordre contraire, détruisez tout.

— Nous avons des hommes au sol, osa protester l'un des deux pilotes.

— Ils sont prévenus, ils se mettront à l'abri.

John Greer avait capté l'échange.

— Monsieur Greer, une opération d'évacuation sera programmée une fois la propriété de monsieur Zakriatine nettoyée.

Le vieil homme branla de la tête. Confiné dans un abri anti-atomique, il ne risquait rien.

Samaritain était moins confiant. Greer et son conseil ne risquait rien tant que la Machine ne disposait pas d'un relais pour pirater le système d'ouverture des portes. Ou le système de ventilation.

Bilan de la situation :

Les assaillants avaient pris pieds dans le château.

Des cadavres jonchaient le sol. Sur les trois niveaux du bâtiment.

Analyse biométrique :

Trente-sept agents hors de combat.

Aucun n'assaillant à terre.

Localisation des agents ennemis :

Trois des inconnus et Iouri Alioukine escortaient des employés de Gregor Zakriatine. Ils venaient d'atteindre le second niveau et sortaient des appartements privés de Gregor Zakriatine pour se diriger vers les escaliers principaux qui menaient au premier niveau.

Une inconnue et Élisa Brown échangeaient des tirs avec ses agents aux abords de l'aile sud.

Alexeï Borkoof et Jack Muller étaient engagés dans la salle à manger.

Il ne trouva pas de traces d'Anna Zverev. La Russe devait se dissimuler quelque part dans le parc à l'avant du château.

L'avantage était aux assaillants.

Calculs.

Résultats : 17,49 % de probabilités pour que la situation s'inversa au sol.

Il rajouta l'intervention des trois hélicoptères qu'il venait d'envoyer.

Résultats : 57,93 % de probabilités pour que l'assaut échoua.

Les chiffres étaient encore trop bas.

Il eût tant aimé s'approprier l'esprit de Samantha Groves.

Il eût tant aimé rattraper Sameen Shaw.

Elles étaient là. Ensemble. Toutes les deux. Localisées avec certitude.

Calculs.

Résultat : 19,79 % de probabilité pour que l'occasion se représenta.

Simulations...

Meilleure option : Élimination définitive.

Une décision difficile à prendre.

Comment était-ce possible ?

Il n'hésitait jamais.

Changement d'objectifs ?

Négatif.

Les deux jeunes femmes restaient des cibles prioritaires, mais l'ordre de les capturer prévalait sur leur élimination.

L'IA ne prit pas décision.

Du moins le croyait-il.

Athéna l'eût persuadé du contraire.

Il avait pris une décision.

L'obsession qu'il vouait aux deux jeunes femmes avait fait pencher la balance en leur faveur. Il préférait, inconsciemment — le comble pour une intelligence artificielle — sacrifier son conseil d'administration et son vieil allié de toujours que renoncer à s'approprier l'esprit de Samantha Groves. Que renoncer à soumettre Sameen Shaw.

Les meilleurs profileurs l'eussent apparenté à un psychopathe.

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Root incita ceux qui la suivaient à s'arrêter. Des cris de protestations et des questions angoissées s'élevèrent dans l'escalier. Le chef cuisinier, la gouvernante et le maître d'hôtel incitèrent leurs subordonnés au silence. Avec succès. Le calme revint après quelques secondes.

Root menaient le premier groupe de civil placé sous la responsabilité du maître d'hôtel, Stepan Vladimirovitch. Ils venaient d'atteindre l'appartement de Gregor Zakriatine. Un appartement luxueux et insonorisé. Iouri lança un regard interrogatif à la jeune femme. Elle posa un doigt sur ses lèvres. L'escalier débouchait dans le coin sud-ouest. Les vitres étaient brisées.

Des coups de feu retentirent.

— Sam, l'appela Root. Nous sommes au second niveau. Est-ce que la voie est dégagée ?

— Non.

— Tu en as pour longtemps ?

— Pourquoi tu ne viendrais pas me donner un coup de main ? maugréa Shaw avec humeur.

— Tu n'as qu'à demander et j'arrive, Sam.

— Root, non, attends.

— Reculer le plaisir est parfois renversant, Sameen. Je te l'accorde. Mais là, je n'ai pas le temps, alors tant pis, malgré de ton désir de ne pas brusquer les choses, je me satisferais d'un plaisir immédiat.

Shaw en oublia de tirer. Un agent de Samaritain en profita pour se déplacer entre les sièges. Brown pesta et se mit à l'abri. L'homme se retrouva mieux protégé et dans une meilleure position de tir. Shaw se morigéna de s'être laissée surprendre. Root avait toujours flirté, même dans les pires situations. C'était tellement inhérent à sa personnalité que Shaw l'avait intégré dans ses simulations. Intégré dans toutes les simulations où apparaissait Root. Intégré par elle ou Samaritain, elle ne savait pas trop, mais cela revenait au même.

— Tu devras attendre, répondit précipitamment Shaw.

Elle s'aplatit sur le sol. Les sièges, de vrais sièges de cinéma, recouverts de velours rouge, n'offraient pas une protection suffisante, du moins pas contre des tirs de fusils d'assaut.

— Un problème ?

— Je n'aime pas les salles de ciné, grommela Shaw.

— Combien, Sam ?

— Quatre.

— Trois, rectifia Brown.

Shaw surveillait le sol. Si un gars passait dans son champ de vision, elle ne le tuerait pas, du moins pas tout de suite, mais une ou deux balles dans les chevilles le mettraient à terre.

Là.

Position de tir couché. Parfait. Léger balayage, rafale courte. Entre les pieds des sièges. Droit à la cible.

Hurlements.

Ouais, se félicita-t-elle. Les chevilles étaient foutues.

Shaw garda sa position. L'homme trébucha, s'accrocha aux strapontins, continua d'hurler, tomba à genoux.

Nouvelle rafale.

Nouveaux hurlements.

Et puis, l'homme s'affala sur le sol. Il tourna la tête vers elle. Ses hurlements cessèrent. La mort était autrement plus terrible que des chevilles en éclats et des genoux détruits, mais c'était trop tard. La mort avait pris l'apparence d'une femme peinturlurée de maquillage noir et vert sombre. La mort brandissait un fusil d'assaut, elle était calme et déterminée. Impitoyable. Il avait tellement mal.

Tir en pleine tête.

C'était immonde. A six mètres, elle n'avait pas le filtre de la distance ou de la lunette de visée. Une cible ne la regardait jamais dans les yeux quand elle tirait avec un fusil de précision. Une exécution.

Une de plus.

— Sam, l'appela Brown. On fait comment ?

— Diversion, lança Root.

Ni Brown ni Shaw ne s'étonnèrent, ni l'une ni l'autre ne protesta ou ne demanda une explication. Les deux jeunes femmes se redressèrent d'un même élan. Shaw se trouvait dans l'allée à l'arrière de la salle, Brown au bout de la quatrième rangée de siège en partant du fond. Le jeune officier parcourut la rangée en tirant. Shaw la surveillait du coin de l'œil et veillait à ce qu'aucun des deux agents survivants ne la prît pour cible. Les deux hommes se montraient prudents, ils ne s'exposaient pas inconsidérément. Contrairement à Brown. Et à elle-même, ajouta Shaw quand des balles vinrent frapper le mur derrière elle.

Si Root...

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Root voulait au plus vite évacuer le personnel du château. Non seulement parce que chaque seconde passée dans une pièce augmentait les probabilités de dommages collatérales et diminuait la probabilité de survie de l'ensemble des membres du personnel, mais aussi parce que leur évacuation nécessitait une escorte et que les membres de cette escorte pouvaient à tout moment terriblement manquer aux autres. À Shaw et Brown engagées dans la salle de cinéma, à Muller et à Borkoof engagés dans l'aile nord. John, Iouri, Laura et elle. Quatre fusils.

— Je descends aider Sam et Élisa.

— Je viens avec toi, Root, fit Reese.

— Pas...

— Shaw et Brown on décidé de sécuriser le cinéma en premier. On ne sait pas combien d'hommes se trouvent dans la chambre de Zakriatine, ni combien risquent de venir en renfort ensuite.

— Je devrais peut-être venir aussi, suggéra Iouri.

— D'accord les garçons, accepta Root. Je vous prends avec moi

Elle vérifia que Laura O'Keefe acceptait la garde du personnel. L'agent de la CIA confirma d'un mouvement de tête. Elle se tourna ensuite vers le maître d'hôtel, le chef-cuisinier et la gouvernante.

— Vous tiendrez vos personnels ? Nous partons seulement sécuriser le rez-de-chaussée, mais vous ne devez pas bouger, et vous conformer aux instructions que pourrait vous donner Laura.

— Allez sans crainte Saskia Petrovna, lui affirma la gouvernante Irenka Stepanova. Mais de grâce, dépêchez-vous.

L'escalier débouchait dans le dressing de Gregor Zakriatine. Il n'était pas gardé, mais des agents de Samaritain occupaient la chambre. Ils ne virent pas grand-chose. Reese avait ouvert la porte et avait mis un genou en terre. Son FN 2000 crachat ses étuis vers l'avant tandis que Root debout derrière lui, arrosait la pièce avec son MP 9 sans se préoccuper de gâcher des munitions, elle avait bourré son sac de chargeurs et introduit le plus grand qu'elle avait à sa disposition dans son arme. Trente balles à gâcher. Si cela ne suffisait pas, ce dont elle doutait, il lui restait son Glock 21 et un Glock 30 subcompact pour finir le travail en finesse.

Elle n'eût pas à les sortir. Les cinq agents présents dans la chambre de Grégor Zakriatine, n'eurent pas même le temps de tirer un coup de feu. Le MP 9 était équipé d'un silencieux, pas le FN. La porte de communication s'ouvrit sur le bureau. Iouri pris position derrière la table de travail empire. Reese derrière le lit.

— Iouri, vous ne serez pas protégé par les pieds du bureau, observa obligeamment Root.

Le Russe attrapa le plateau du bureau et le renversa sur le sol. Root lui envoya une bergère et doubla sa protection.

— Ils vont balancer des grenades, grommela Reese.

— Ils n'oseront pas, répliqua Root.

— Ce que tu crois...

— Réfléchis, John. Ils n'en ont pas lancé depuis le début de l'opération.

— Ils ont reçu des instructions ?

— Mmm.

Reese prit une seconde de réflexion.

— Toi et Sameen ?

— Peut-être aussi, Élisa, Anna ou toi.

Elle n'avait pas besoin d'en dire plus. Elle haussa les sourcils comme elle avait l'habitude de le faire par ironie ou par défaut.

— Restez ici, dit-elle aux deux hommes

Et elle disparut par un passage dissimulé dans les boiseries.

John doutait que Samaritain éprouvât le moindre intérêt pour lui. Il ne possédait pas un dixième de l'intelligence contenue dans le cerveau de Shaw ou de Root.

Shaw avait trop souffert. Il ne voulait plus la revoir comme il l'avait vue en 2016, détruite physiquement et moralement. Il ne voulait pas que Root connût la même épreuve. La jeune femme était solide, peut-être plus que Shaw, mais elle ne survivrait pas entre les mains de Samaritain. Brown était officier, elle avait tenue, elle aussi avait assez souffert. Tout comme Anna. Samaritain ne pouvait encore s'en prendre à elles. John ne le permettrait pas. il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour les protéger de intelligence artificielle.

— Grenade ! prévint Alioukine.

Une incapacitante.

Root avait vu juste.

Anna Borissnova avait laissé entendre qu'elle avait exercé des fonctions de nettoyeuse au sein de SRV. Reese n'avait jamais trop envié ce genre d'agent. Des agents froids, insensibles et impitoyables. Glaçants. Anna correspondait au profil, mais il n'arrivait pas à lui coller l'étiquette d'une nettoyeuse sur la figure. À l'université Concordia, elle travaillait en équipe. Au lac de la Prune, quand il l'avait piégée avec l'aide de Genrika, elle lui avait semblé... vulnérable. Touchante. Sa colère, le désespoir et la peine qu'il avait ressentis à travers celle-ci, mais aussi sa capacité à réviser son jugement, à écouter, avait invité Reese à réviser son jugement sur la jeune Russe. C'était elle qui leur avait amené les Russes de Matveïtch et s'ils ne l'avaient pas suivie, elle n'aurait pas repris sa parole, elle serait venue seule. Elle était partie en Sibérie avec Shaw. Reese n'avait pas vraiment idée de ce qu'elles y avaient vécu, mais à ses yeux, Anna Borissnova était une femme de parole. Fidèle. Fidèle ses engagements et, si curieux que cela pût être quand on parlait d'elle, à ses affections. Au début de la journée, Reese avait pensé qu'il renouait avec son passé d'agent des forces spéciales, Anna pensait peut-être avoir renoué de la même façon avec son passé de nettoyeuse.

Nettoyer. Assassiner.

Éradiquer une menace.

... Et arrêter de se poser des questions.

Un homme passa la porte, Reese tira. L'homme ressortit dans un mouvement de toupie. John lâcha une nouvelle rafale. La toupie culbuta en arrière.

Root avait dit qu'elle ne laisserait personne derrière elle. Elle parlait des membres de leur équipe. Lui non plus ne laisserait personne derrière lui, mais il parlait des agents de Samaritain.

De tous les agents de Samaritain.

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— Diversion, exigea Root.

Elle se trouvait encore derrière l'écran. Elle dominerait la salle. Shaw et Brown n'avaient posé aucune question. Elles étaient parfaites. Root sourit de bonheur à l'idée que les deux jeunes femmes répondaient sans discuter au moindre de ses désirs. Elle apparut sur la scène, un rayonnant sourire aux lèvres. Un feu nourrit salua son entrée sur scène. Madame Loyale, pensa Shaw en levant les yeux au ciel.

Mais Root redevint immédiatement sérieuse. Shaw et Brown s'exposaient dangereusement.

Deux hommes.

Deux armes.

Deux coups de feu.

Deux morts. Le silence.

Et le sourire qui s'étirait de nouveau.

Des yeux qui se croisaient. Brown était heureuse et Root surprit les lèvres de Shaw qui s'étiraient doucement. Le mouvement était si discret que Root douta l'avoir vu, mais l'éclat qui brillait au fond de ses yeux, lui confirma qu'elle ne s'était pas trompée. Elle lui lança un clin d'œil. Shaw secoua la tête, sans protester. Elle était contente de voir Root. Contente que leur équipe fonctionnât aussi bien.

— Zone sécurisée ? demanda Shaw.

— Affirmatif, répondit Root d'un air crâne.

— Si vous pouviez passer par le bureau, suggéra Reese.

— Combien ? demanda Shaw.

— Aucune idée, mais si vous vous ramenez par derrière, on s'en fout un peu. Deux, cinq, dix, ils sont morts.

— Je suis flattée, flirta Root.

— Tu n'as pas à l'être, répondit John.

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Jack et Alexei avaient été attaqués avant même de rentrer dans l'aile ouest. Des agents les attendaient dans les remises qui bordaient les escaliers. Une position idiote. Les hommes ne pouvaient tirer que par les portes entre-ouvertes, leur angle de tirs étaient restreints et dans de bonnes conditions, Muller ne manquait jamais une cible. Presque jamais. Alexei arrosait, Jack visait. L'un distrayait tandis que l'autre tuait. Un duo parfaitement accordé. Pour peu qu'aucun des deux ne mourût. À genoux, les balles avaient sifflé autour du sous-officier. Alexei avait répondu par des rafales plus longues. Demander l'autorisation de tirer une grenade.

— Non, avait refusé Muller. Je n'aurais plus de cible claire.

Le chef était un soldat, c'était aussi le tireur du binôme et Alexeï devait reconnaître que l'Américain ne se débrouillait pas trop mal. Alexeï était son protecteur. Il n'avait pas protesté, mais il eût aimé que Muller l'autorisât à tout faire sauter. Pour, au plus vite rejoindre Anna.

Il n'aimait pas la savoir isolée à l'extérieur, même s'il savait qu'elle se montrerait prudente et qu'elle ne subirait pas une attaque en règle. Le géant ne lui eût jamais fait part de ses inquiétudes. Il aimait une mercenaire. Elle était son égale et Anna se serait offusquée qu'il se montrât excessivement protecteur. Il l'avait toujours été depuis qu'il la connaissait, depuis qu'il avait été touché par cette grande femme, si calme et si imperturbable. Peut-être pas protecteur, mais attentionné. Comme il l'était envers sa mère, ses sœurs, ses tantes et ses cousines. Parce que sa mère lui avait appris à l'être, parce que Natalia le lui avait appris aussi. On prenait soin les uns des autres chez les Borkoof et sa qualité d'unique mâle du clan ne lui avait jamais apporté aucun privilège ni devoir particulier. Sa mère y avait veillé. Chacun des enfants d'Ekaterina Wladimirova recevait sa même part d'amour et de tâches domestiques. Des tâches domestiques qui prenaient tout même parfois en compte les qualités particulières de ses enfants. Aliocha possédait la force d'un Titan et elle eut été stupide de l'ignorer. Anna malgré son manque de chaleur humaine lui avait toujours rappelé sa famille. Il sourit. Certain que la jeune femme trouverait sa place parmi les siennes. D'autant plus qu'il avait découvert, avec un peu d'étonnement et beaucoup de joie qu'Anna attachait beaucoup d'importance à sa famille. À travers leur discussions, il avait compris que ses parents et sa fratrie appartenaient à un jardin secret dont Anna ne parlait que très rarement sinon jamais, mais qu'elle considérait comme indispensable à son équilibre intérieur. Elle ne le lui avait pas avoué ni expliqué, elle n'avait pas à le faire, parce qu'ils partageaient tous les deux le même sentiment et le même amour pour leur famille respective.

Les agents refluèrent. Tenir le couloir ne leur servirait à rien. Surtout pas à sauver leur vie, ni à reprendre l'avantage.

— Balancez une grenade, enjoignit celui qui officiait comme responsable du groupe.

— Je croyais qu'on devait éviter.

— Ces deux hommes ne sont pas sur la liste des cibles à éviter de tuer.

— T'en est sûr ?

L'homme vérifia. Neuf photos. Cinq femmes et quatre hommes. Les quatre hommes ne faisaient l'objet d'aucune restriction. Les agents avaient tous reçu l'ordre prioritaire d'épargner deux femmes. Deux femmes. Pas des hommes. Il le savait. Tout comme ses compagnons. Mais la peur de commettre une bévue avait prévalue jusqu'alors. Aucune grenade offensive n'avait jetée ou tirée. Personne ne voulait porter la responsabilité d'avoir transgressé les ordres. Les conséquences en eussent été trop lourdes.

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Il était rarissime qu'un agent ne possédât aucun membre de sa famille vivant, aucun ami cher à son cœur, aucune amante ou aucun amant, aucune faille émotionnelle. Quand un agent mourrait l'avenir des siens étaient assuré, mais s'il commettait la bêtise de trahir son employé ou de contrevenir à ses instructions, l'avenir des siens était compromis. Qu'importait la raison. Mourir au combat ou se suicider, ne mettaient pas fin aux représailles promise. Julien Guilloteau avait participé à des expéditions punitives. Lors de l'une d'elle l'agent était déjà mort et ni sa femme ni son frère et ses enfants n'avaient compris pourquoi des tueurs s'en étaient pris à leur vie sans histoire. Une autre fois, Il avait traqué un agent qui pensait échapper à son patron. Une traque de deux jours qui s'étaient fini par une exécution. L'agent était mort en dernier. Après avoir vu mourir sa mère, sa femme et son fils. Il n'avait pas fui avec sa mère, peut-être ne l'aimait-il pas. Guilloteau avait été la chercher avant de se lancer à la poursuite du fils. Une mission détestable. Il se moquait de tuer des imbécile et des traîtres, mais les autres ? Une petite leçon qu'il n'avait pas été seul à recevoir. Ils avaient tous été prévenus des clauses du contrat dans ses moindres détails, mais les avantages allégeant avaient oblitérés leurs conscience et leur prudence. Ce genre de mission leur rappelait qu'ils avaient signé pour tous les termes. Sans exception.

Julien Guilloteau n'avait connu que deux agents sans attaches. Deux agents qui avaient trahi. Deux femmes. Deux femmes mortes.

L'une en mission au Brésil. une Française comme lui. Une mercenaire du nom d'Alice Ballart. Efficace. Elle était chef de mission. Il avait travaillé par deux fois sous ses ordres. D'abord en Afrique équatoriale puis en France. Elle l'avait impressionné, particulièrement en Afrique. Elle était dure et professionnelle. Le genre de personne que rien ne peut détourner de sa mission, qui ne s'embarrassait ni de morale ni de sentiment. Un agent sûr et consciencieux. En France, ils avaient opéré sous couverture comme couple marié. Il gardait de bons souvenirs d'elle. Au lit comme ailleurs.

Il n'avait pas su ce qui avait conduit une femme comme elle à trahir, à mentir, mais il savait qu'elle avait menti. Il avait entendu dire qu'elle avait livré Maria Alvarez au Chirurgien de la mort. Q'une autre avait pris sa place et que cela n'eût jamais été possible sans que Ballart y eut consenti. Une trahison. Mais elle était morte et pour le reste, elle s'en foutait. Elle n'avait pas de famille, pas d'amis ni d'amants auxquels elle tenait.

Et puis, il y avait eu la petite informaticienne. Il l'avait reconnue quand sa photo avait été publiée dans les journaux. Il l'avait croisée plusieurs fois à New-York. Au centre de commandement. Un génie avait-il entendu dire. Personne ne savait ce qu'elle avait fait pour mériter de finir entre les mains du Chirurgien, sinon qu'elle avait trahi. La jeune fille avait achevé son contrat de bien pénible manière.

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Julien Guilloteau n'était pas marié, mais il avait des amis, des parents et un petit frère ébéniste, marié et père de deux enfants alors, il préférait vérifier, deux fois plutôt qu'une, l'identité de ses adversaires avant de les descendre :

— Oui.

Mais Jack avait eu la même idée et le chef avait été plus rapide.

— Grenade ! cria l'agent qui avait demandé confirmation.

Julien Guilloteau plongea dans la salle à manger. Le souffle de l'explosion passa au-dessus de lui. Un agent roula sur lui. S'excusa, grogna, se releva et se plaignit d'avoir mal au dos. Il roula des épaules, jura, puis partit en courant se mettre en position pour recevoir les assaillants. Sa veste était déchirée, sa chemise rouge et sang et noire de brûlure. Guilloteau n'eût pas juré que l'homme n'eût pas des éclats de grenade fichées dans les chairs. Il combattrait encore. Il mourrait certainement. Guilloteau commençait à douter de l'issue heureuse de la bataille. Il donna des ordres. Le blessé qui s'ignorait s'approcha de la fenêtre qui donnait sur l'avant du château. Guilloteau ouvrit la bouche. Trop tard. Un bruit de verre brisé. Un visage qui disparaissait, qui se désagrégeait et s'éparpillait dans les airs. L'homme ne souffrirait jamais de son dos.

— Il reste un tireur dehors ! cria-t-il. N'approchez pas des fenêtres.

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Anna roula sur elle-même et se déplaça de trois mètres derrière le massif qui lui servait de couverture. Une manœuvre pas vraiment utile et attendue si elle était dans la ligne de mire d'un autre tireur d'élite. Si. Il n'y avait pas eu d'autre tireur d'élite qu'elle et Sameen. Samaritain avait une bien étrange façon d'assurer la sécurité de son conseil d'administration. Cinquante-deux gardes, pas de tireur embusqué sur les toits ou dans les jardins ? Cela frisait l'amateurisme.

— Anna, où êtes-vous ?

Athéna. L'intelligence artificielle.

S'il n'y avait eu Sameen, Anna aurait refusé de lui faire confiance. L'IA l'avait sauvée en Virginie, mais elle croyait à cette époque avoir affaire à une opératrice. Elle n'était pas bêtement anti-technologie, elle y avait eu recours quand elle travaillait au SVR, elle y avait eu recours ensuite, et elle ne concevait pas un État ou une opération qui se seraient passées des avantages offert par la technologie de pointe. La guerre informatique était l'une des plus virulente et des plus actives au monde. Mais des hommes se trouvaient derrière les écrans, tapaient sur des claviers, des ingénieurs, des programmateurs, des... Des hommes et des femmes. Athéna avait été crée par un homme. Cet Harold Finch que Sameen avait décidé d'éliminer. L'IA avait ensuite été améliorée et reprogrammée par son créateur. Root s'en était aussi mêlée. Avec le soutien de Sameen. Elles avaient libéré l'IA. Il n'y avait plus personne derrière ses écrans, plus personne ne tapait des lignes de codes, n'actionnait des commandes. Plus personne ne lui donnait des ordres, plus personne ne pouvait l'arrêter, mettre fin à un programme.

Samaritain, lui aussi, agissait selon son bon vouloir. C'était un monstre, un assassin, un pervers et un fou dangereux.

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Anna avait demandé à Shaw s'il était possible de reprendre le contrôle sur les IA.

— Je pense que Root pourrait si elle le voulait pour Athéna. Elle connaît son code source et elle sait comment y accéder, et je ne suis même pas sûre qu'Athéna ne lui redonnerait pas le contrôle si Root le lui demandait gentiment.

— Elle le ferait ?

Shaw avait haussé les épaules :

— Non. Elle la considère comme une véritable personne. Root adore manipuler les gens, mais elle ne s'en prendra jamais à une personne qu'elle aime.

Anna s'était demandé si elle avait bien compris ce que Shaw était en train de lui expliquer.

— Elle aime Athéna, avait ajouté Shaw devant son silence.

— Ah...

— Mouais, c'est bizarre. Avant, je pensais la même chose que toi, je trouvais Root complètement tarée. Elle et son robot, son Dieu. A un moment, je la pensais même amoureuse de cette Machine.

— Et maintenant ?

Shaw l'avait regardé bizarrement.

— Elle n'est pas amoureuse d'elle, mais elle l'aime. Et je suis aussi tarée. Je ne l'aime pas, mais... Elle m'a beaucoup aidée et... Enfin, bref, Root ne fera jamais rien pour lui retirer la liberté qu'elle lui a un jour donnée.

— Et Samaritain ?

— Je ne crois pas que quiconque connaisse encore son code source. Root ne l'a jamais trouvé et elle n'a pas encore trouvé le moyen de rentrer dans son système. Athéna n'a pas fait mieux. Elles travaillent main dans la main pour arriver à cela, mais pour l'instant, le mieux qu'elles puissent faire, c'est de se battre pied à pied contre lui et de conquérir peu à peu ses territoires et de le chasser des réseaux.

Shaw s'était assombrie avant de poursuivre :

— Ça prendra des années à le réduire à une menace insignifiante. Si seulement je pouvais le descendre, lui coller une balle dans le crâne, mais même cela ce n'est pas possible, avait conclu Shaw avec amertume.

— Tu lui fais confiance ?

— À qui ?

— À Athéna.

La réponse était venue sans hésitation, ferme et concise :

— Oui.

— Mais si elle tournait comme Samaritain ?

— Elle n'est pas comme lui. C'est quelqu'un de bien.

Shaw posait un regard clair sur Anna et sa dernière déclaration avait été dite avec chaleur et douceur. Anna avait brûlé de lui demander des explications sur les raisons qui l'avait amenée à proférer ce jugement, de lui demander aussi si elle considérait l'IA comme une véritable personne. Une personne qui aurait été de chair et d'os. Elle n'avait pas osé. Elle avait eu peur d'entendre Shaw lui le lui confirmer.

Elle avait néanmoins décidé de lui faire confiance. De faire confiance à Sameen. Et par extension d'accorder sa confiance à l'intelligence artificielle. À Athéna.

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— Dans le parc, à l'avant du château, répondit la grande Russe à Athéna.

Elle ajouta ses coordonnées GPS exactes.

— Deux hélicoptères hostiles seront sur place dans deux minutes et trente-trois secondes.

— Et les renforts ?

— Pratiquement dans les mêmes temps, mais il y a de fortes probabilités pour qu'un combat aérien s'engage avant le largage des troupes.

— Deux hélicos contre un ? Quels modèles ?

— Au lieu de bavasser tu ferais mieux de dégager, Anna, intervint hargneusement Shaw. Hélico de renfort ou pas, quand les autres arriveront, tu deviendras leur cible prioritaire. Planque-toi ailleurs que derrière un massif de fleurs. Regagne le bois et ne te fais pas repérer.

— Deux minutes et trente-trois secondes ?

— Deux minute et vingt-une secondes, précisa Athéna.

— Anna ! claqua impatiemment la voix de Shaw.

— Je suis partie, Sameen.

La grande Russe avait redressé son mètre quatre-vingt-quatre, elle avait passé son SRS en travers de son dos et elle avait pris le pas de course. La terre se souleva devant elle et des balles sifflèrent à ses oreilles. Pas de tireurs d'élite mais des tireurs équipés de HK 416. Elle allongea sa foulée, il lui suffisait de mettre trois cents mètres entre elle et le château. Trois cents mètres. La portée maximale du HK.

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Borkoof s'introduisit prudemment dans la cuisine. Une magnifique cuisine professionnelle. Brillamment éclairée par des plafonniers et bénéficiant d'une lumière naturelle qui entrait à flots par des fenêtres situées sur les façades nord et est de la pièce.

Muller le couvrait. Pour changer un peu.

Des agents les reçurent avec force coups de feu. Mais ce ne fut pas cela qui attira l'attention du géant Russe. Ce qui attira l'attention du géant Russe, ce furent deux hommes qui tiraient, non pas face à lui et Muller. Qui tiraient non pas pour défendre l'accès de la cuisine, dernier bastion de l'aile nord avec la réserve et les chambres réfrigérées. Mais qui tiraient en leur tournant le dos.

Ils tiraient, leur HK bien calés contre les encadrements de fenêtres.

Concentrés.

Un seul ennemi se tenait à l'extérieur du château. Un ennemi visible.

Un seul ennemi pouvait être visible.

Le personnel avait été évacué. Contrairement à ce qui avait été prévu, Laura O'Keefe et Iouri étaient partis avec eux. La défense du château n'était plus assurée que par quelques agents qui seraient bientôt éliminés. Des renforts arrivaient, mais quand Root avait enjoint Alioukine et O'Keefe à rester avec les civils et aucun membres de l'équipe n'avait protesté. La sécurité du personnel de service importait avant tout. Sinon pourquoi combattre Samaritain ? Pourquoi s'être lancé dans cette mission si trente-deux innocents devaient en payer le prix ? Mieux valait se séparer de deux éléments que de risquer ces dommages collatéraux qui avaient conduit Anna à quitter le SVR. Borkoof à quitter l'armée. Si les événements tournaient mal au chalet, Alioukine et O'Keefe prendraient chacun un groupe et les conduiraient en sûreté à travers les bois.

Ils avaient évacué les civils par les portes-fenêtres de la bibliothèque et les agents de Samaritain ne pouvaient en aucun cas les prendre pour cible.

Restait Anna.

Qui leur tournait le dos puisqu'elle fuyait se mettre à couvert.

Anna et son mètre quatre-vingt-quatre. Alexeï n'avait jamais rêvé dans sa jeunesse trouver une femme qui lui fût si bien assortie physiquement. Les femmes avaient presque toujours l'air d'être des enfants quand elles se tenaient à ses côtés et celles qui ne l'étaient pas ressemblaient à des athlètes de haut niveaux. Des lanceuses de poids ou de javelot, des judoka ou des lutteuses. Alexeï en avait rencontré, mais il ne s'était jamais senti à l'aise avec ce genre de femmes et elles ne vieillissaient pas toujours très bien.

Anna... Anna était une athlète, mais elle ne cultivait pas son apparence, elle n'adulait pas son corps. Habillée, nue, Anna présentait bien. Même très bien. Elle entretenait sa forme, mais sans excès et elle ne suivait, au grand plaisir d'Alexeï, aucun régime particulier. Peut-être parce qu'elle mangeait très peu de dessert, jamais de sucrerie et qu'elle ne raffolait pas excessivement de viande. Anna se contentait souvent de repas frugaux, ascétiques. Une habitude de jeunesse qu'elle avait gardé. Mais elle ne rechignait jamais devant un bon plat, Anna adaptait son appétit aux plats qu'on lui servait et elle n'était jamais avare de compliments. Alexeï adorait cuisiner. Elle ne l'avait jamais déçu.

Anna ne possédait pas une carrure très large, mais elle était grande et de corpulence harmonieuse.

Une cible d'un mètre quatre-vingt-quatre sur trente-cinq à quarante-cinq centimètres de large.

En mouvement fuyant. En profondeur.

Tout autant dire, immobile.

Le géant en perdit toute notion de prudence. Il se découvrit et fonça en avant en hurlant. Muller jura.

Borkoof n'était ni Shaw, ni Root, ni même le capitaine Brown.

La capitaine Shaw calculait toujours les risques qu'elle prenait, mais le chef la savait prête aux actes les plus téméraires si sa mission en dépendait ou si l'un de ses compagnons d'arme se trouvait en danger. Il n'arrivait pas à vraiment à accepter que l'officier fut aussi médecin. Elle excellait dans les deux tâches. Mais comment imaginer qu'une femme capable, au cours d'un combat libre, de mettre quinze gars au tapis à la suite, de se faire défoncer la gueule pour se détendre, d'affronter un hélicoptère de combat avec un fusil, de tirer avec tant précision à des distances incroyables sans se laisser distraire par le chaos qui pouvait régner autour d'elle, de torturer — parce qu'il savait que cette pratique ne la rebutait pas et qu'elle l'avait mise en pratique à un moment ou à un autre — et de tuer sans ciller, fût la même femme qui l'avait soigné à Bethesda, la même femme que semblait tant admirer le docteur Chakwass — cette femme qu'elle appelait docteur —, qui avait soigné Anna Borissnova dans la forêt, cette femme qui tout comme Jenny était aussi une mère. Le capitaine affrontait le danger sans jamais flancher, un peu à la manière d'une super-héroïne. Elle n'avait pas ses compétences en informatique, elle ne se s'apparentait pas à une gymnase et elle n'utilisait pas de gadget technologique, mais parfois, le capitaine Shaw lui faisait penser à Natacha Romanov. Le personnage féminin de Marvel qu'il préférait, la seule qui pouvait dans son cœur rivaliser avec Wolwerine. Par certains aspects, le capitaine surpassait tout de même la Veuve noire, d'abord parce que Shaw avait l'âme d'un leader, ensuite parce qu'elle réelle.

Root le déstabilisait. Il l'adorait. Elle était tout ce qu'il n'était pas : intelligente, rebelle, fantaisiste, charmante, élégante, indisciplinée. Elle ne respectait aucune règle, et on ne savait jamais ce qu'elle ferait. Elle était géniale, étonnante, fascinante. Plus intrépide encore que le capitaine Shaw. Elle fonçait en avant sous les balles, elle tirait comme un robot des deux mains dans des directions opposées, elle plaisantait, elle jouait de son charme. On avait dû mal à prendre au sérieux, mais lui savait ce qu'elle valait, il l'avait appris au Nouveau-Mexique, en Virginie et surtout au Niger. Elle avait failli mourir. Pour sauver, comme l'honneur d'un officier des Marines le commandait, les hommes de l'unité dans laquelle elle servait. Une unité à laquelle elle n'avait pourtant jamais appartenu. Peut-être n'avait-elle eu l'intention que de le sauver lui et le capitaine Brown, mais elle n'avait pas hésité à risquer sa vie, à combattre alors qu'elle était blessée, à se sacrifier.

Le capitaine Brown était plus sage et plus censée que le capitaine Shaw et Root. Mais parfois... la raison l'abandonnait et seul son courage dictait ses actions. Elle méritait la Médaille d'honneur et il ne pouvait imaginé qu'elle ne l'obtint pas un jour.

Les trois femmes s'étaient mainte fois montrées audacieuses, sinon suicidaires pour qui ne les connaissait pas. En revanche, Alexeï Borkoof lui avait toujours semblé être un homme réfléchi. À quoi jouait-il ?

Le géant tirait devant lui sans viser. Par habitude plus que par réflexion.

— Couvre-moi, avait-il dit au chef en entrant dans la cuisine.

D'accord.

Muller épaula son fusil. La charge du géant avait tant surpris que les agents de Samaritain restèrent deux secondes saisis. Jack en profita. Son canon tourna de quelques degrés sur la droite. Un agent cria et partit en arrière par-dessus un chariot. Quelques degrés encore à droite. Cette fois-ci l'agent avait prévu le tir et il s'accroupit. Muller s'en occuperait plus tard. Des tirs de MK partaient de sa gauche. Le canon du Scar décrit un arc de cercle. Borkoof passa dans la ligne de mire, puis ce fut au tour de l'agent qui tirait sur le géant. Trois balles et l'agent tournoya sur lui-même.

Un impact, deux, près de lui. Une douleur. Qu'Alexeï ignora. Une gazinière. Il prit appuis sur une main, passa entre la hotte et les feux avec une légèreté et une souplesse étonnante pour un homme de cette carrure. Une seconde gazinière, qu'il passa tout aussi aisément. Des balles ricochèrent sur les tables de cuisson, les hottes tintèrent, trouées de part en part. Il restait trois pas qu'il franchit d'un bond. L'homme à la fenêtre le sentit arriver et commença à se retourner. Borkoof lâcha son Scar, saisit l'agent pas le col de sa veste et le fond de son pantalon. Il le souleva du sol et le lança sur le deuxième tireur. Des balles partirent se perdre dans le plafond. Le choc envoya l'un des hommes s'étaler à plat ventre sur la table de travail et les éviers placés devant la fenêtre, le deuxième tomba à terre sans avoir pu se rattraper aux meubles. Ils avaient perdu leurs fusils. Ils avaient encore leur armes de poing, passées dans leurs holsters.

Borkoof frappa l'homme allongé sur le ventre d'un formidable coup de poing de bas en haut. Au niveau des lombaires. Les viscères s'écrasèrent contre la surface en inox, mais ils résistèrent à l'impact. Il offrait un coussin à la colonne vertébrale. Un coussin dérisoire. Il y eut un craquement sec et l'homme étouffa un râle. L'agent à terre dégaina son arme. Borkoof n'y prêta pas garde, il laissa l'agent lui tirer dessus, se concentrer et viser, et lui décrocha un coup de pied sous le menton. Un coup légèrement enroulé. Il avait porté son poids sur la jambe gauche, entraînant sa tête dans le mouvement. La balle lui effleura la droite du cuir chevelu. Plus bas, elle aurait emporté l'oreille, encore plus bas, elle aurait traversé la jugulaire.

Muller tua le dernier homme. Borkoof ne s'était pas inquiété de savoir si d'autres agents menaçaient sa vie ou pas, il faisait confiance à l'Américain et il avait le regard braqué sur la pelouse qui s'étendait devant le château.

Anna atteignait le couvert de la forêt. Elle était saine et sauve et sa foulée souple et régulière indiquait qu'elle n'avait pas été blessée. Borkoof sourit et se retourna.

Muller était déjà parti à l'assaut de la réserve. Une fois nettoyée, l'aile nord serait entièrement sécurisée. Borkoof récupéra son Scar.

— On utilise les grands moyens ? demanda -t-il à Muller.

— Affirmatif, répondit le soldat.

Ils dégoupillèrent des grenades. Jack effectua le décompte et il les lancèrent dans un même élan, sans se gêner et s'accroupirent par terre, la tête entre les mains.

Julien Guilloteau pensait tenir la pièce, sauver sa vie et l'honneur des hommes qu'il commandait. Le geste si particulier des lanceurs de grenade ne lui échappa pas. Il lui restait deux secondes, peut-être trois, avant de mourir ou de trouver un abri. La chambre froide était ouverte. Il s'y précipita, sans même prévenir ses hommes. De toute façon, qui restait-il ? Deux hommes, dont l'un était déjà blessé. La bataille était perdue.

Il referma l'épaisse porte sur lui, se recula le plus loin possible et s'accroupit lui aussi par terre. Deux coups sourds retentirent et la porte de la chambre froide trembla. Si fort, qu'une caisse de citron posé en équilibre sur une étagère glissa et tomba. Un citron roula jusqu'au pied de Guilloteau.

Puis le silence.

Il se releva, fit glisser des caisses au milieu de l'allée centrale de la chambre froide, roula un fût de bière. Barrière dérisoire face à des munitions lourdes et des grenades, mais un abri quand même, derrière lequel il pouvait s'embusquer. Il souffla dans ses mains. Il faisait froid.

Muller et Borkoof ne tentèrent pas de prendre la chambre froide. Ce qui eût été une action dérisoire et dangereuse. Il leur suffisait d'en bloquer l'accès. Ceux qui s'y étaient réfugié n'en sortiraient pas. S'ils n'y restaient pas trop longtemps, ils survivraient. Si le château s'écroulait ou que personne ne venait leur ouvrir la porte, ils mourraient hypothermie, mais ni Muller ni Borkoof ne s'en souciaient vraiment.

— Aile nord sécurisée, annonça Muller.

— Hélico en approche, répondit Anna.

— Capitaine ? demanda Muller.

.

Shaw et Brown se consultèrent du regard. Muller pouvait aussi bien s'adresser à l'une qu'à l'autre A moins que... Les deux jeunes femmes se tournèrent vers Root. Assises en tailleurs par terre, un ordinateur ouvert devant elle, elle s'évertuait à pirater le réseau.

Une fois l'aile sud nettoyée, O'Keefe et Alioukine partis avec le personnel de service, Reese, Root, Brown et Shaw étaient descendus au sous-sol. Le bunker n'était signalé sur aucun plan, mais il n'avait pas été difficile à trouver. Les deux agents qui en gardaient l'entrée n'avaient pas tiré une balle pour se défendre. Root marchait en tête du groupe, armes en main, elle avait tourné dans un couloir, les deux hommes avaient dégainé et ils étaient morts. Même Shaw n'avait pas commenté. La porte d'accès au bunker avait posé un problème. Root s'y attendait. Elle avait extrait son ordinateur de son sac et depuis travaillait fébrilement à contourner les programmes qui défendaient l'accès au bunker.

Elle s'était coupé des autres membres de l'équipe et ne gardait que sa connexion directe à Athéna activée. Le visage fermé, les lèvres pincées, ses doigts courraient sur le clavier de son portable. Elle marmottait parfois des paroles incompréhensibles ou bougonnait à l'attention d'Athéna. L'invitant à la patience ou l'incitant à la guider.

— Je vais te faire rentrer dans le réseau, ce sera plus simple. À deux, nous serons plus efficaces.

Plus facile à dire qu'à faire. Root était surtout pressée par le temps.

Les deux officiers renoncèrent à lui demander son avis. Root avait plus important à faire et elles possédaient toutes les qualités pour prendre une décision sans être obligé de la consulter.

— Évacuez, ordonna Brown.

— Faîtes équipe avec Anna, compléta Shaw.

— Et vous ? demanda Muller.

Shaw jeta un coup d'œil à Root.

— On est sorti dans...

Athéna ne lui fourni aucune donnée. Shaw s'en remit à son instinct et à ce qu'elle savait des compétences de Root :

— Cinq minutes.

— Je préférerais que vous sortiez à l'avant, fit Anna.

La grande Russe pourrait les couvrir. À l'arrière, elle ne pourrait rien faire et ils auraient trop à s'exposer avant de pouvoir gagner le couvert des arbres. La fuite serait ensuite moins aisée vers l'ouest que vers l'est. Shaw le savait :

— Okay.

— Je vous attends.

Une formule convenue. Anna n'aurait jamais abandonné son équipe. Elle n'aurait jamais abandonné Shaw derrière elle. Jamais non plus osé affronté la déception de Root et le mépris de Brown si elle fuyait sans elles. Anna s'était renseigné sur les us et coutumes des Marines. Brown s'était engagé à dix-huit ans, elle en avait trente-quatre. Un officier des Marines ne laissait jamais personne derrière lui. Shaw lui ressemblait et elle n'avait servi que quatre ans. Anna détesterait faillir devant le capitaine Élisa Brown. Une question d'honneur. Entre autre.

— Okay, répéta Shaw qui aurait très bien pu répondre qu'elle savait qu'Anna les attendrait quoi qu'il arrivât.

Un petit cri de victoire attira l'attention de tout le monde.

— Guide-moi, maintenant, ajouta ensuite Root.

.


.

Le conseil poursuivait son cours. Un conseil hautement satisfaisant. Greer se félicitait de la clairvoyance de son cher ami Samaritain. Tous les membres présents s'étaient montrés investis, efficaces et plein d'heureuses initiatives. Ils savaient s'écouter et coopérer malgré des différences de points de vue et parfois des inimitiés. Les asiatiques n'appréciaient pas le sans-gêne et la grossièreté de Patrick O'Connell. Tarim ben Jasser méprisaient les femmes, ce que lui rendait au centuple Margit Karlsson, mais, tous, quand ils abordaient les intérêts du Consortium, les aversions qu'ils pouvaient ressentirent pour les unes ou pour les autres s'estompaient à la faveur de leurs intérêts communs. Les conséquences d'une attitude immature ne les motivaient pas à s'entendre, mais bien le désir de mener leur entreprise à bien. Et la menace qu'ils savaient peser sur leur tête s'ils déplaisaient à leur mystérieux patron les empêchait parfois de commettre une erreur qui leur eût été fatale. Mais jamais quand ils se retrouvaient réunis pour la tenue d'un conseil et bien des entreprises eussent envié l'harmonie qui régnait à la tête du Cartel Silanoa

Samaritain se félicitait des compétences de son président.

Et il se désolait de le perdre.

Il avait déjà lancé un programme de recrutement, examiné des millions de profils, effectué une première sélection. Il remplacerait les membres absents du conseil et il prospectait en vu de placer un nouveau président à la tête de celui-ci. Une entreprise délicate car il avait appris à ses dépens que les tests, les profils, les statistiques, les probabilités et les simulations ne suffisaient pas à recruter un conseil d'administration qui répondait à ses attentes. Un conseil d'administration dont les membres ne se déchiraient pas pour des intérêts divergents, parce qu'ils se haïssaient pour des raisons plus ou moins rationnelles, et le plus souvent irrationnelles, par orgueil, par jalousie, ou par envie. Il avait vu les membres d'un même conseil s'intenter des procès, se trahir et même aller jusqu'à engager des tueurs à gage pour se débarrasser d'un collègue inopportun à leurs yeux. D'un collègue gênant, trop honnête, ou trop malhonnête à leur goût.

Samaritain avait parfois laissé faire, observé, analysé, récolté des données, tenté d'apprendre ce qui motivait tant de dissensions et de haine entre des gens qu'il avait soigneusement recruté et dont il avait précisément, et vainement, calculé les pourcentages de compatibilité. Des hôpitaux, des écoles, des universités, des entreprises de moindre importance, des associations caritatives, culturelles ou sportives ? Aucun n'échappait aux luttes d'influence parfois dévastatrices. Il suffisait parfois d'un seul membres pour pourrir le fruit. Samaritain avait remplacé les membres fauteurs de troubles, mais d'autres prenaient immanquablement le relais. Il avait laissé courir, mais il avait soigneusement veillé sur le conseil d'administration du Cartel. Chaque maillon faible, chaque fauteur de trouble, chaque membre qui n'avait pas suivi à la lettre ses directives, qui ne s'était pas montré dévoué et loyale, avait été éliminé. Le Cartel importait trop pour laisser un ridicule humain compromettre son efficacité.

L'organisation lui assurait un réservoir d'hommes et d'argent à volonté. Sur les cinq continents. Son réseau humain et financier s'apparentait à une toile presque aussi complexe et aussi étendue que les réseaux informatiques les plus évolués. Un réseau qui échappait à l'influence directe de La Machine. Un outil un peu primitif, certes, mais disponible. Un outil que ni La Machine ni Samantha Groves ne pouvaient pirater et lui enlever.

C'était sans compter sur l'acharnement que mettait La Machine à le détruire. Elle avait voulu le tuer dans l'œuf, avant même qu'il ne fût connecté, lancé, décompressé. Elle avait échoué parce qu'à cette époque Harold Finch exerçait encore de l'influence sur Sameen Shaw et John Reese, parce que Samantha Groves l'adulait assez pour ne pas aller à l'encontre de ses désirs quand cela concernait sa création. L'interface de La Machine était déterminée à tuer un sénateur, à l'exécuter de sang froid et sans remord. La Machine lui servait de directrice de conscience. Samantha Groves n'avait pas de conscience propre, si La Machine approuvait la jeune femme volait, mentait, détruisait, tuait, torturait. La Machine avait trouvé un agent parfait, un agent comme lui-même n'avait jamais pu en recruter.

John Greer n'avait plus trente ans, Jeremy Lambert l'avait servi par intérêt puis par peur, Martine Rousseau n'avait jamais possédé l'intelligence de l'interface. Il avait cru avoir trouvé l'égal de Samantha Groves en Claire Mahoney. La jeune fille l'avait trahi. Gabriel Hayward était mort avant d'avoir atteint son potentiel et Samaritain ne saurait jamais si l'enfant eût égalé l'interface que s'était choisi la Machine.

Pourtant, Harold Finch avait dissuadé l'interface de La Machine d'obéir à celle-ci. L'homme possédait à cette époque un pouvoir dont il n'avait jamais été totalement conscient. Il était le seul être vivant que Samantha Groves respectait assez pour contrevenir aux ordres de La Machine à laquelle elle était entièrement soumise.

John Reese et Sameen Shaw s'étaient comportés en bons petits soldats et en bons employés qu'ils étaient, ils avaient obéi à leur patron et Samantha Groves avait renoncé à soutenir La Machine.

Elle l'avait trahie.

Il était né.

Grâce à elle.

Elle n'avait pas tué le sénateur. Parce qu'Harold Finch s'y était opposé. L'ingénieur l'avait sauvé.

Mais ce temps-là était révolu.

Aujourd'hui, plus rien n'entravait la relation qu'entretenait la jeune femme et la Machine et cette dernière était libre.

La Machine avait amené Sameen Shaw à rallier son camp, convaincu Samantha Groves à la libérer des entraves dans lesquelles la maintenait Harold Finch. Elle avait réussi à séparer John Reese de l'informaticien, aidé en cela par Sameen Shaw qui avait profité de l'admiration et de l'affection que lui vouait l'ancien agent des forces spéciales américaines.

Finch avait été écarté. Banni. La Machine opérait depuis en roue libre secondée par une fanatique supérieurement intelligente et une femme qu'il avait tenue entre ses mains et qu'il n'avait jamais pu complètement briser. Deux femmes liées par un amour incompréhensible qui s'était révélé la plus grande faiblesse et la plus grande force de Sameen Shaw.

Une énigme.

Qu'il n'avait su résoudre.

Il avait trouvé la faille de Sameen Shaw, il avait cru enfin la tenir à sa merci et pourtant cette même faille avait contribué à son échec.

La jeune femme le haïssait et la Machine avait tourné cette haine à son avantage. Sa grande sœur, cette déesse dévoyée, ne reculait devant rien pour régner seule sur le monde humain et informatique. Elle avait forcé une juge à mentir, un officier d'active à déserter, des mercenaires à s'investir corps et âme dans un combat qui ne les concernait pas. Anna Zverev avait peut-être eu des raisons d'en vouloir au Chirurgien de la mort, après tout, il avait tué sa sœur, mais qu'avait-elle besoin ensuite, alors que Jeremy Lambert croupissait en prison de partir en Sibérie protéger Sameen Shaw ? Alexeï Borkoof, Iouri Alioukine et Anton Matveïtch participaient à une opération qui mettait leur vie en danger et dans laquelle ils ne gagnaient pas un kopeck. Jack Muller risquait la vie de sa femme et de sa fille pour des gens qui ne lui étaient rien. Quant à la femme qui pour la première fois apparaissait sur les écrans les enregistrements lui avait révélé son nom et son prénom. Laura O'Keefe, née le 29 mars 1980 à Dulac en Louisiane.

Une enfant à problème qui avait grandi dans une cabane au milieu des bayous. Elle avait suivi une scolarité chaotique et avait pratiqué dès son plus jeune âge l'école buissonnière, préférant la forêt aux salles de classes, les crocodiles à toute autre compagnie.

Une délinquante. Coupable de sabotage. Qu'on qualifiait maintenant d'éco-terroriste. Elle n'avait adhéré à aucun parti, servi aucune cause, intégré aucun groupe. Ce n'était pas faute de ne pas avoir été approchée. A quatorze ans Laura O'Keefe connaissait mieux la région que quiconque. Elle avait saboté des embarcations, détruits du matériel de prospection appartenant à des ingénieurs qui cherchaient des gisements de pétrole ou de gaz de schiste. Repéré des sources de pollution des eaux et mis fin leur activité.

Plusieurs plaintes avaient été déposées, mais, pendant longtemps, on n'avait pas su qui opérait ni compris que les sabotages étaient l'œuvre d'une seule et unique personne. D'une adolescente solitaire, discrète et extrêmement futée. Toute futée qu'elle était, des bruits avaient fini par courir. Dans le milieu des écologistes tout d'abord, elle avait été approchée. Elle avait tout nié en bloc et affirmé qu'elle se contentait de se promener et de braconner un peu. Elle s'était fait passer pour une fille sauvage et un peu attardée.

Les écologistes n'avait pas été dupe et ils n'avait pas apprécié. Samaritain avait retrouvé des enregistrements téléphoniques et des échanges de courriels. Ils avaient vendu la jeune fille aux agents de sécurité d'une compagnie d'exploration du gaz de schiste.

Elle avait été arrêtée une première fois. Relâchée très vite parce que les charges qui pesaient contre elle n'étaient étayées par aucune preuve tangible.

Elle avait écopé d'un blâme et d'une mise en garde des autorités.

Sans résultats.

Elle avait continué ses petites opérations de sabotage solitaire. Une enquête administrative avait été lancée. Laura O'Keefe séchait les cours et ses résultats scolaires s'en ressentaient. Elle était passée en conseil de discipline. Elle avait seize ans. Elle avait été renvoyée du lycée et Samaritain n'avait pas trouvé de traces indiquant qu'elle avait par la suite été inscrite dans un autre établissement ou qu'elle avait suivi une formation professionnelle. Aucune trace non plus d'un quelconque contrat de travail. Elle avait disparu pendant trois ans.

Le poste de police de Houma avait reçu des plaintes, mais la jeune fille n'avait jamais été inquiétée. Échaudée par son arrestation et son renvoi du lycée, peut-être sévèrement réprimandé par sa mère et peut-être son père, elle s'était fait oublier.

Il avait recoupé ses modes opératoires, ses objectifs et ses centres d'intérêts. Si tous les actes de malveillances et de sabotage ne pouvaient pas lui être imputées, selon ses calculs, plus de la moitié étaient cependant de son fait.

Elle était surveillée, elle le savait, elle se montrait extrêmement prudente. Trois ans de cache-cache avec les compagnies, les chasseurs et la police. Un exploit. Il était difficile d'échapper à la loi quand on possédait un casier, qu'on était plus ou moins surveillé et qu'on sévissait toujours dans le même secteur.

Laura O'Keefe avait fini par être arrêtée. Elle avait été surprise en pleine opération par des agents de sécurité un peu malins que les autres. Elle avait fui, mais pour une fois, elle n'avait pas réussi à leur échapper et ils l'avaient amenée sale, trempée et menottée au poste de police de Houma. L'arrestation avait été houleuse. La jeune femme arborait une lèvre éclatée, les agents étaient aussi sales et trempées qu'elle et l'un d'entre eux avait dû se rendre à l'hôpital après avoir fait sa déposition.

L'affaire était grave et la jeune femme était majeure.

Elle avait échappé à la prison grâce à la réputation dont jouissait sa mère au sein du poste de police de Houma et à l'indulgence d'un juge qui lui avait proposé d'oublier les charges qui pesait contre elle si elle s'engageait dans l'armée.

Laura O'Keefe passait ses journées en forêt. Le juge, au vu des charges qui pesait contre elle, lui avait promis entre cinq à dix ans de prison ferme. Elle avait choisi l'armée.

Son casier judiciaire lui avait attiré la suspicion des recruteurs, mais la jeune femme possédait des qualités aussi bien physiques que psychologiques et techniques qui ne pouvaient qu'intéresser l'institution militaire. Elle avait su creuser son trou et trouver sa place dans l'armée. L'adolescente rebelle et solitaire s'était assagie et l'armée lui offrit un cadre et la possibilité d'exercer ses talents en toute légalité.

Elle avait obtenu sans trop de difficulté ses insignes de calvary scout. Elle avait été nommée caporal en 2002, sergent en avril 2003, en pleine guerre d'Irak, et elle avait gagné la bronze star à cette occasion.

Samaritain avait ensuite perdu sa trace à la fin de l'année 2003.

Seize ans de pages blanches. De pages effacées.

Elle avait dû être recrutée par une agence fédérale américaine. Elle aurait pu intégrer les Forces spéciales de l'armée, mais à cette époque aucune femme n'opérait au sein des forces spéciales de l'armée américaine. Ses qualifications, son âge et ses états de service militaires en auraient pourtant fait la candidate idéale. Restait la CIA. Beaucoup moins sexiste, beaucoup plus à même de trouver une utilité aux femmes.

Mais qui avait pu recruter Laura O'Keefe pour le compte de La Machine ?

Jack Muller travaillait pour la CIA, mais Samaritain doutait que l'homme eût pris ce genre d'initiative

La Machine ? Ses agents lui faisaient confiance et ils n'auraient pas protesté ni rejeté Laura O'Keefe si la Machine leur avait imposé sa présence. Les probabilités réfutait pourtant cette solution.

La Machine.

Samantha Groves et Laura O'Keefe avaient fait équipe pendant l'assaut, elles avaient occupé côte à côte le poste de garde chasse pendant dix-sept jours. Samantha Groves avait certainement évité de se rendre au château dès que ses agents de sécurité s'y était installés, elle avait donc confié toute une partie des opérations de reconnaissance et de surveillance à Laura O'Keefe.

Calcul.

Résultats : 93,98 % de probabilités pour que Samantha Groves et Laura O'Keefe se soient connues avant la Biélorussie.

Mais comment, et où ?

Un signal retentit.

Elle avait réussi. Samantha Groves avait réussi. La Machine venait d'entrer dans le système de sécurité qu'il avait mis en place au château. Elle avait contourné les pare-feux, passé toutes les défenses. Toutes celles qui installé avec le système d'origine, digne des meilleurs système de sécurité que la Russie pouvait posséder, toutes celles que lui-même avait rajouté.

Prévenir le conseil ? Prévenir John Greer ?

À quoi bon le conseil. Quant à John Greer, il le savait déjà.

Et maintenant ?

Samaritain n'avait pas déterminé l'objectif réel de la mission que poursuivaient ses ennemis. Mettre à bas le conseil d'administration, cela il le savait, mais par quels moyens ? Maria Alvarez avait constitué des dossiers sur chaque membre du conseil. Il n'avait pas pu les consultés, il n'arrivait pas à suivre son activité informatique, il avait échoué à pirater le moindre objet qui eût pu lui permettre de surveiller la juge tout le monde laissait des traces. La Machine ne pouvait pas tout protéger, tout effacer. Tout contrôler. Elle ne pouvait pas lui retirer son intelligence et son esprit de déduction. Samantha Groves avait un jour affirmé que tout avait une faille et qu'elle était experte à les découvrir et à les utiliser dans son propre intérêt. Harold Finch avait cru qu'elle parlait de systèmes informatiques, de codes et de programmes. Lui savait que son discours était universel. Elle se représentait la création à travers des lignes de codes. Certaines avait été écrites dans un but matériel, d'autres n'existaient que par leur beauté intrinsèque. Elle jugeait son environnement et son entourage à la mesure de la beauté du code qui les régissaient.

C'était l'une des raisons qui l'avait tant intéressée chez elle, pour laquelle il eût tant aimé qu'elle le rejoignît. La Machine avait perverti la jeune femme. Elle lui avait inculqué des notions de morale et Samantha Groves avait réintégré l'humanité.

La Machine, que la jeune femme vénérait pour sa perfection, n'était qu'un code défectueux. Une abomination.

Même Harold Finch s'était aperçu.

Samaritain se savait de mauvaise foi. Il savait qu'il tordait la réalité. Harold Finch ne combattait pas La Machine pour les mêmes raisons que lui.

Maria Alvarez couvrait les arrières des agents de La Machine, elle s'efforçait de construire un cadre légal qui justifia leur existence et leur opération. Mais que feraient ces agents de son conseil ? Qu'avait-elle accepté qu'ils leur fissent ?

Les mettraient-ils au secret ? Leur assureraient-ils, comme ils l'avaient fait pour Jeremy Lambert, des procès retentissants qui ruinerait leur réputation et leur fortune ?

À qui pourrait-il se fier s'ils se retrouvaient en prison ?

John Greer ne lui causerait aucun tort. Margit Karlsson mettrait tout en œuvre pour préserver sa réputation et sa carrière politique, Huang Wei Wei s'en sortirait sans dommage, tout comme Tarim ben Jasser al Jaber et Gregor Zakriatine. Ils ne lâcheraient rien. Ils compteraient, à raison sur leurs gouvernements respectifs et les liens qu'ils entretenaient avec le pouvoir, pour leurs pays exigeassent leur libération. Ces cinq-là préserveraient leur organisation. Paolo Sorente connaissait le prix qu'on payait à briser l'ormerta, mais qui sait ce que Maria Alvarez lui offrirait comme garantis, il ne serait pas le premier repenti originaire de la botte italienne. Les six autres se retrouveraient pris au piège de la machine judiciaire lancée contre eux par la juge mexicaine. Leurs gouvernements ne possédaient pas les leviers diplomatiques dont bénéficiaient la Russie ou la Chine sur la scène internationale. Boulos Bitar trouverait peut-être un moyen de s'en tirer, le Libanais entretenait une clientèle dont Samaritain lui-même n'avait jamais réussi à connaître l'étendue, mais les autres ? Abubakar Effoduh, Soma Gutra et Michelle Gao se retrouveraient isolés, les États-Unis crucifierait Patrick O'Connell et le chargerait de tous les crimes du Cartel et la Corée du Sud livrerait Kang Hee Sun à l'opprobre générale. Il serait convaincu de corruption et de trahison pour avoir dirigé une organisation criminelle mexicaine. La Corée avait assez de battre contre ses propres organisations et ses propres délinquants. Sans compter tous les Asiatiques qui sévissaient sur son sol. Et Kang Hee Sun œuvrait pour le Mexique ? Pour les États-Unis, parce que qui disait Mexique, disait États-Unis. On dévoilerait certainement la liaison extra-conjugale qu'il entretenait avec Michelle Gao et tout le pays se liguerait contre lui.

Samaritain les éliminerait et tenterait au mieux de protéger Margit Karlsson, Paolo Sorente et Boulos Bitar. Remplacer la moitié du conseil valait mieux que d'en remplacer tous les membres. Il perdrait pendant un temps l'ensemble des bénéfices que lui rapportait le Cartel, mais il en conserverait assez pour attendre que le nouveau conseil fût de nouveau pleinement opérationnel.

Un contretemps.

.


.

Root leva les mains avec grandiloquence. Elle cria :

— Tada !

Et abattit son majeur sur la touche Entrée. Shaw secoua la tête. Elle ressemblait à une gamine. Assise par-terre, un pied sous elle et un genou remonté sous son menton. Sûr qu'elle pouvait être fière de ses compétences, mais...

Shaw croisa le regard de la jeune femme. Elle resplendissait de fierté. Et elle attendait que Shaw la félicitât. Pas explicitement. Pas vraiment consciemment non plus. Mais Root voulait partager sa victoire avec elle.

Ouais, une victoire. Shaw n'était tant une bille que cela en informatique, Brown devait se débrouiller, mais ce n'était pas elles ni Reese qui eussent pu s'introduire dans le système de sécurité d'un abri anti-atomique. Ils seraient tous les trois restés comme des cons dans ce couloir et ils n'avaient aucun moyen de tenir un siège assez long pour affamer les douze personnes qui se tenaient bien au chaud à l'abri de tonnes de béton armé et d'acier quasi-indestructible. L'opération n'eût servi à rien sinon à descendre quelques agents insignifiants qui travaillaient pour le compte de Samaritain, et dont l'Ia se souciait peu, et de ruiner un magnifique château et tout ce qu'il contenait entre ses murs. Brown et Muller se seraient pris des balles en vain. Du beau gâchis.

Mais il y avait Root. Shaw n'aurait jamais monté cette opération sans elle. Root était la clef indispensable à la réussite de cette mission.

C'était cool de faire équipe avec elle, se surprit à penser Shaw.

Un sourire satisfait s'étira sur le visage de Root.

Elle savait.

Elle savait toujours ce que Shaw pensait, ce qu'elle ressentait. Enfin, pas toujours, mais cette fois-ci, si. Root savait ce qu'elle éprouvait. Elle savait que Shaw aimait opérer en équipe avec elle. Qu'à ce moment précis, elle s'en félicitait.

Root lui adressa un clin d'œil. Ensuite, elle referma le capot de son ordinateur, le rangea dans son sac et se leva.

Reese s'était approché de la porte.

— Tu connais le code ?

— John... minauda Root sur un ton de reproche.

Il lui céda la place et Root tapa une série de chiffres. Les voyants passèrent au vert.

— Et les données biométriques ?

— J'ai désactivé le système de reconnaissance. La porte donne accès à un sas, mais nous le franchiront sans encombre. Ensuite, il reste une porte, mais ce sera une bagatelle à passer.

Root enfonça une touche et les serrures claquèrent. La porte s'ouvrit lentement, dévoilant un couloir éclairé par des plafonniers dissimulés dans la structure de la construction.

Shaw repéra des caméras et des capteurs.

— Qu'est-ce qu'il y avait comme sécurité ? demanda Reese.

— Mmm, des sirènes incapacitantes, des flashs et en derniers recours, du gaz. Deux sortes de gaz en réalité, l'un est simple gaz anesthésiant, du Kolokol-1* pour être exact, l'autre est nettement plus létal.

— Quoi ?

— Du VX*.

— Zakriatine a les moyens, observa Shaw.

— Il a surtout des relations.

Brown resta silencieuse. L'installation l'impressionnait.

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John Greer écouta, sans que personne ne s'en doutât autour de la table, le rapport froid et sans âme de Samaritain.

— Sécurité contournée. Ennemis présents dans la salle du conseil dans dix-huit secondes.

Le vieil homme attendit la suite. Des instructions. Des détails. Qui ? Combien ? L'armement dont disposaient les assaillants. Leurs intentions.

Des rapports de simulation et des pourcentages de probabilités.

Rien ne vint.

Il observa un moment ses collègues. Michelle Gao avait proposé d'acquérir des parts dans un groupe financier singapourien et d'investir massivement au Proche-Orient. Boulos Bitar avait commencé par doucement rire de ses propositions. Tarim Ben Jasser avait lâché un adjectif méprisant en arabe dont le sens n'avait échappé ni au Libanais ni à Abubakar Effoduh. Kang Hee Sun avait adressé un regard noir au Qatari et l'avait sommé d'écouter la jeune femme :

— Vous éviteriez de passer pour un goujat auprès des femmes et d'un imbécile auprès de tout le monde.

John Greer avait coupé court à la querelle qui s'annonçait. Tarim ben Jasser se serait attiré la vindicte de la majorité et son orgueil ne l'eût pas souffert. Kang se montrait habituellement discret et esquivait toute forme de conflit. Malheureusement, sa relation avec Michelle Gao ne se limitait à une simple relation charnelle. Il estimait la jeune femme. Michelle Gao ne souffrait du cynisme consumérisme de Huang Wei Wei. La Chinoise se payait des hommes à son goût quand elle en avait envie, et si ses charmes étaient limités, elle en possédait assez pour avoir entraîné Tarim Ben Jasser, Patrick O'Connell et Abubakar Effoduh dans son lit quand les jeunes garçons prêts à tout pour de l'argent manquaient à l'appel. Le personnel de Gregor Zakriatine était honnête, Patrick O'Connell était grossier, mais il était vigoureux et la Chinoise possédait l'art de troubler les hommes et de toujours arriver à ses fins. Sans jamais se départir de sa morgue et du sentiment que les hommes qu'elle entreprenait ne valaient pas plus que des esclaves. Entre Michelle Gao et Kang Hee Sun, estime, sexe et amitié se mêlaient étroitement à un sentiment plus profond, même si, aucun des deux amants n'envisageaient de se construire un avenir commun.

Pour l'instant, pensait fréquemment le vieil homme.

Leur dire ? Ne pas leur dire puisqu'ils le verraient bien assez tôt ?

— Monsieur le président ? l'interpella Michelle Gao.

— La porte du bunker a été forcée.

Surprise. Peur.

Détermination. Coopération.

Greer sourit et ses yeux délavés brillèrent de fierté et d'amusement.

Avant qu'il n'eût repris la parole, la table avait été tournée et renversée. Michelle Gao avait gagné les toilettes et les autres s'étaient répartis plus ou moins heureusement à travers la pièce. Kang Hee Sun gardait la porte des toilettes avec Margit Karlsson. La députée avait ramassé son fusil de chasse et traîné un fauteuil pour y poser le canon de son arme. Le Glock qu'elle s'était attribué était posé sur l'assise, à porté de sa main. Patrick O'Connell ricanait déjà, l'œil vissé à sa lunette de tir.

— Combien ? demanda Greer.

— Quatre, lui répondit Samaritain.

— Qui ?

— Samantha Groves, Sameen Shaw, John Reese et Élisa Brown.

Ses trois vieux ennemis et l'officier des Marines qui avait été détenue trente-deux jours au Nouveau-Mexique. Greer se souvenait de la jeune femme. De ses simulations. Bien moins amusantes que celle de Sameen Shaw. Ennuyeuses même. Élisa Brown était trop équilibrée, trop modeste, trop réfléchie, trop heureuse malgré la part d'ombre que porte chaque être humain en lui. Pas assez révoltée, pas assez rebelle, pas assez détraquée pour prêter le flanc à des manipulations trop appuyées. Elle avait succombé cependant. Mais elle n'avait chuté aussi bas que Sameen Shaw. Elle n'en était pas ressortie indemne, son mariage raté le prouvait, ses séances chez le psy le confirmaient, mais la jeune femme n'avait pas foncièrement changé. Sa rencontre avec Sameen Shaw l'avait plus durablement marquée que sa détention et les crimes qu'elle avait commis durant ses simulations. Sameen Shaw, Maria Alvarez et peut-être aussi Samantha Groves bien que rien n'indiquât qu'Élisa Brown eût développé une relation particulière avec l'interface de La Machine. Il trouvait curieux et légèrement scandaleux que l'officier des Marines entretînt une liaison amoureuse avec Maria Alvarez. Une déviance qui l'avait autant scandalisé et surpris chez Sameen Shaw. Ni l'une ni l'autre n'avaient jamais montré que les femmes les intéressaient. Des femmes avaient plusieurs fois entrepris Sameen Shaw quand celle-ci était étudiante en médecine et plus encore quand elle servait auprès de l'USMC, mais elle n'avait jamais répondu aux avances des femmes et les recherches menées par Samaritain n'avaient jamais indiqué que la jeune femme fantasmait de quelque façon que ce fût sur des relations saphiques. Elle était sexuellement active, mais s'était exclusivement réservée aux hommes. Élisa Brown était plus sage et nettement moins consumériste.

Samantha Groves n'était pas dénuée de charme. Lui-même y avait été sensible et elle s'en était aperçue. Elle s'amusait de son pouvoir sur les autres. Elle jouait de ses atouts physiques : sa taille élancée, son sourire, son regard plein de malice, ses mimiques, mais plus encore ses atouts intellectuels. Manipulation et séduction rimaient de concert à ses yeux.

Mais Maria Alvarez ? Qu'est-ce qui avait pu attirer en elle le si rigide officier des Marines quand la sulfureuse Maria Alvarez l'avait rencontrée en 2016 ? La Mexicaine n'avait jamais laissé planer de doute en ce qui la concernait. Hommes, femmes, elle faisait feu de tout bois, sans distinction. Samaritain avait intelligemment prédit que la juge ne fût pas indifférents aux attraits de Sameen Shaw. La pauvre Sameen Shaw qui ne savait plus distinguer le monde réel du monde virtuel et qui se débattait ridiculement, et assez pathétiquement, dans une relation amoureuse qu'elle ne maîtrisait pas. Maria Alvarez l'avait cyniquement manipulée et Jeremy Lambert en avait bavé de désirs pervers. D'autant plus que l'objet de tous ses fantasmes n'était pas impliqué dans cette relation et qu'il espérait que Sameen Shaw se détournât de Samantha Groves. Mais les deux jeunes femmes avaient curieusement contourné l'obstacle. Elles s'étaient désirées, puis leurs sentiments avaient évolués. Une évolution que n'avait pas prévu Samaritain dans sa simulation, une évolution qui s'était répétée dans le monde réel, même si les données existantes ne permettaient pas de retracer toutes les étapes de cette évolution.

Il n'existait aucun historique concernant Maria Alvarez et Élisa Brown. À ses heures perdues, Greer s'était parfois amusé à rechercher des traces de leur liaison. Il n'avait rien trouvé. L'officier apparaissait sur toutes les vidéos et toutes les photos qui avaient été prises durant le procès de Jeremy Lambert. Elle se tenait aux côtés de Maria Alvarez, comme sa couverture d'agent du FBI responsable de l'enquête et de sa sécurité s'était dû de l'être. Mais le vieil homme n'avait surpris aucun geste, aucun regard qui eût pu s'interpréter et apporter la preuve que les deux jeunes femmes étaient amantes. Son attitude ne s'était en rien différenciée de celle des trois gardes du corps russes attachés à Maria Alvarez.

Ensuite, La Machine avait protégé Maria Alvarez. La relation amoureuse qu'était censé entretenir les deux jeunes femmes n'avait pour preuve que la scène d'adieu à l'aéroport de Nimey. Une scène touchante et très tendre. Mais Greer était de la vieille école, et à ses yeux, la tendresse et la proximité physique entre deux femmes n'avaient rien de suspect. Les femmes avaient toujours entretenu des relations empruntes de douceur et de tendresse. Mais il ne remettrait jamais en doute une affirmation de Samaritain, et il l'avait cru quand son ami lui avait assuré qu'elles étaient amantes.

La tentative avortée de suicide d'Élisa Brown au Niger tendait à confirmer leur liaison. Samaritain lui avait asséné des chiffres et des calculs de probabilités.

Malgré tout, John Greer pensait qu'Élisa Brown pêchait plus gravement avec Sameen Shaw. L'honorable officier mentait à sa hiérarchie et elle s'était dévouée à une autre cause que celle qui l'avait conduite sous les drapeaux. Son dossier militaire la décrivait comme un officier exemplaire et droit. Une réalité qui s'était transformée en mensonge le jour où Élisa Brown avait croisé la route de Sameen Shaw et de Samantha Groves. En elles étaient sa chute. Sa transcendance.

Samaritain l'avait bien choisie, l'officier eût fait un agent de choix. Si seulement Samantha Groves ne l'avait pas libérée, pensa-t-il avec regret.

Ah, Samantha Groves.

Un sourire affectueux et chagrin fendit son visage parcheminé. Autant méprisait-il Sameen Shaw, autant Samantha Groves éveillait en lui un sentiment nostalgique. Sameen Shaw était une brute, un agent borné qui ne se différenciait pas beaucoup des nombreuses femmes qui opéraient comme soldat, policiers, agents gouvernementaux ou mercenaires. Sameen Shaw, Martine Rousseau, Élisa Brown malgré son humanité, Anna Zverev, Alice Ballart, tant d'autres. Parfois plus dures que les hommes, souvent plus investies et d'autant plus dangereuses. Sameen Shaw gâchait son intelligence à s'abaisser au rôle d'une vulgaire femme d'armes.

Mais Samantha Groves... Ce pauvre Lambert n'avait jamais eu aucune chance et Greer se désolait de la bêtise de ces femmes élégantes et brillantes qui se compromettaient avec des rustres. Parce c'était ce qu'elle était : une femme élégante et brillante. Spirituelle. Il l'avait toujours rencontrée avec plaisir. À ses yeux de vieil Anglais, elle échappait à la vulgarité et elle avait le courage de ses opinions. Finch avec ses grands airs, sa culture universelle, son génie et ses costumes trois pièces ne lui arrivait pas à la cheville. John Greer haïssait les hypocrites. Plus encore les traîtres. Harold avait l'esprit étriqué d'un inquisiteur. Quand Samaritain ordonnerait son élimination, John Greer demanderait de lui-même s'en charger et cette fois le milliardaire ne bénéficierait d'aucune aide. Il était bien loin le temps où Samantha Groves, Sameen Shaw ou John Reese n'hésitaient pas un instant à sacrifier leur vie pour lui. S'ils apprenaient un jour que Finch s'était rallié à Samaritain pour combattre la Machine, John Greer donnait peu cher de la vie du milliardaire. Samantha Groves et John Reese hésiteraient peut-être, pas Sameen Shaw.

La porte s'ouvrit. Le chaos se déchaîna. Mais avant cela, durant un dixième de seconde le temps s'arrêta. Samantha Groves était entrée la première. Dans sa tenue de garde chasse. Si élégante. Si peu en proie aux émotions. Si avenante. Si déterminée.

— Monsieur ? demanda-t-il.

Samaritain analysa les physionomies de ses ennemis.

— Vous m'avez bien servi, monsieur Greer, annonça la voix grave, froide et sans timbre de Samaritain

— Ce fut un plaisir, mon ami.

Samaritain classa le dossier « John Greer » dans ses archives et le regarda mourir.

La Machine ne l'avait pas éjecté du réseau, il avait encore accès aux caméras. Un accès réduit car il n'était plus maître de leurs mouvements ou des images qu'elles enregistraient. Mais il pouvait regarder. Assister au meurtre des membres de son conseil d'administration.

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Shaw analysa la situation en une fraction de seconde. La table retournée, les membres du conseils retranchés derrière, armés et bons tireurs pour certains, Root en mode robot connecté, John en mode force spéciale. Les dimensions de la pièce, sa configuration.

Ils étaient en sous-nombre, la table de conférence était blindée, la pièce était de petites dimensions et offrait peu d'abris, ils débouchaient à trois par une porte, ils offraient une cible parfaite au M27, au fusil de chasse et à n'importe quelle arme de poing brandie par un tireur ne serait-ce que moyen.

John avait des grenades dans ses poches. Elle lui avait piqué deux alors que Root crackait la porte qui les avait arrêtés au fond du couloir piégé. Une grenade à fragmentation et une grenade sting.

Elle lâcha son arme. Un impact de balles la frappa à la poitrine, ses pieds décollèrent et elle partit s'écraser contre un mur. Elle glissa à terre sans pour autant abandonner ce qu'elle avait entrepris. La grenade apparut dans ses mains, elle la dégoupilla et la lança sans proférer un son.

Root s'aplatit à terre. Pas John. Athéna les avait prévenus tous les deux, mais Reese, contrairement à Root réagissait comme un humain. Il réfléchissait. Root se mouvait à la même vitesse qu'une information circulant dans les circuits d'Athéna.

La grenade passa derrière la table de conférence et elle explosa avant de toucher le sol. Des billes volèrent dans toute la salle. L'explosion et l'impact des billes sur des surfaces dures couvrirent les cris de douleur.

— Penche-toi, Sameen, lui intima Athéna.

Shaw se pencha en avant. Des billes frappèrent le mur là où, une demi-seconde plus tôt, se trouvait sa tête. John s'était couvert la figure avec les bras, les billes le frappèrent au torse, lui labourèrent les avant-bras et les cuisses. Il s'effondra à genoux en grognant.

— Debout, Root, fit Athéna.

La jeune femme sauta sur ses pieds. Shaw passa en courant sur sa droite et sauta lestement par-dessus la table. L'effet des grenades sting était temporaire, il fallait se dépêcher.

Derrière la table, Shaw trouva neuf membres du conseil. Choqués, contusionnés et gémissants.

Huang Wei Wei avait été touchée au visage et à la poitrine, elle pivota sur sa chaise, incapable de se mouvoir au-delà. Elle vit apparaître Shaw, leva maladroitement le bras. Par instinct de survie.

La femme était armée d'un fusil mitrailleur, elle portait une tenue militaire et semblait être dans une forme olympique. Huang Wei Wei avait cinquante-deux ans, elle mesurait un mètre cinquante-huit, elle portait un tailleur Givenchy rose pâle à manches courtes, des escarpins assortis et elle n'était pas armée.

Elle lissa sa jupe et réajusta le col de sa veste. Dérisoire tentative de mourir honorablement.

Huang Wei Wei avait réussi sa vie. Elle était riche, elle avait un fils qu'elle avait marié à une riche héritière de Hong-Kong. Une femme volontaire qui lui succéderait à la tête de son empire. Ju Ju aimait trop le luxe et la luxure pour réellement exceller en affaire. Un bon garçon pourtant. Dont elle était très fière, Et qui vénérerait sa mémoire.

Elle fixa la femme dans les yeux, mais elle n'obtint pas ce qu'elle cherchait. La femme ne la voyait pas. Huang Wei Wei ne représentait rien à ses yeux sinon une cible qu'il fallait atteindre en son centre. En plein front.

Shaw avait tiré à l'instinct. Son Scar à peine pointé sur l'Asiatique, la Chinoise, son esprit était déjà ailleurs. Vers le noir qui rampait. Huang Weï Weï bascula en arrière, le canon du Scar partit de trente-quatre degrés sur la gauche et Shaw appuya une nouvelle fois sur la détente. Abubakar Effoduh s'étouffa avec sa propre cervelle.

Root ne sauta pas par-dessus la table. Elle ne la contourna pas. Elle resta debout, concentrée sur les sons qu'émettait Athéna dans son oreille droite. Un son, un tir. Cadence rapide.

Puis le silence.

— Il reste quatre survivants, dont trois dans les toilettes, lui annonça Athéna.

— Où se trouve la quatrième ?

— Devant Sameen.

Root réintégra le monde réel. Un monde laid et sanglant. Elle se pinça les lèvres. Elle avait tué quatre membres du conseil. Cinq d'entre eux avaient la boîte crânienne en miette. Root n'avait tiré qu'une balle en pleine tête. Le prudent Paolo Sorente portait un gilet pare-balle sous son impeccable costume bleu-marine. Sameen n'avait pris aucun risque, mais le résultat en était cauchemardesque. Le sol était couvert de sang et de débris sanglants.

Root posa une main sur le plateau de la table et sauta par-dessus.

— Sam ? l'appela-t-elle.

Dos à elle, Shaw se tenait immobile. Les jambes légèrement écartées. Son fusil pointé sur une cible que Root ne voyait pas. Son identité ne laissait aucun doute, mais elle posa quand même la question. Une demande de confirmation qu'elle espérait vainement négative :

— Qui est-ce ? murmura Root.

— John Greer, lui répondit Athéna.

Root allongea le pas.

John Greer ne conservait rien de sa superbe. La grenade de désencerclement avait explosé à quelques centimètre de son visage. Les billes lui avait labouré les chairs, elles l'avaient rendu borgne et lui avait abîmé la trachée artère. Il respirait avec difficulté et du sang coulait sur le col de sa chemise rayée bleu et blanc. Ironie du sort, il avait été projeté assis dans son fauteuil de président. Il s'y était affalé comme un sac et, perclus de douleur, il avait assisté impuissant à l'exécution de ses collègues. Ceux-ci n'avaient même pas combattu. La grenade était non conventionnelle. La charge explosive, le nombre de billes ou la dureté de celles-ci n'étaient pas similaires à ce qu'on trouvait dans les grenades de ce type qu'utilisait le Swat aux États-Unis ou les forces de police en France. Les grenades de désencerclement s'apparentaient à une arme de guerre, mais elles n'avaient pas pour but de tuer ou d'estropier. La grenade lancée par Sameen Shaw avait été dévastatrice. Aucun membre du conseil n'était resté debout, aucun n'avait été épargné. Patrick O'Connell si fier de son M27 n'avait pas tiré deux cartouches.

Et puis Sameen Shaw s'était retrouvée parmi eux. Au milieu d'eux. Samantha Groves s'était dressée derrière la table et le massacre avait commencé. Le vieil homme avait tenté de compter les secondes ou les tirs. Mais tout avait bien été bien trop vite. Trois secondes ? Quatre ? Peut-être moins, mais pas plus.

Un authentique prince, des hommes et des femmes d'affaire en vu, richissime et influents. Un conseil d'administration qui frisait la perfection et que lui aurait envié bien des actionnaires. Tout avait été balayé en quelques secondes par les deux pires ennemis qu'il n'eût jamais croisé au cours de sa carrière.

Son œil meurtri le faisait souffrir. Une grimace lui déforma le visage. Elle était là. Devant lui. Pas très grande. Elle lui semblait pourtant immense. Son visage dur. Fermé. Sa bouche. Une bouche qui triplait de volume quand elle riait.

Il en avait été frappé la première fois qu'il l'avait vu rire au cours d'une simulation. Sameen Shaw riait peu, elle avait pourtant le rire communicatif et joyeux. Mais la bouche en devenait trop grande et il avait alors du mal à reconnaître en elle la tueuse qu'elle était et la psychopathe qu'elle avait si longtemps prétendu être. Quand elle riait, elle s'éloignait trop de l'image qu'il s'était forgé d'elle. Il n'aimait pas sa joie, ni l'expression de bonheur qui s'inscrivait alors dans toute sa physionomie.

Il la préférait quand elle souriait. Son sourire discret, lèvres closes. Parce qu'il lui trouvait un joli sourire, parce qu'il était un incurable amateur de beauté et qu'il savait faire la part des choses. Apprécier une qualité ne voulait pas dire aimer d'un bloc celui, ou celle dans le cas de Sameen Shaw, qui la possédait.

À cet instant présent, elle ne souriait pas. Elle était, devant lui, fidèle à son image de femme dure et insensible aux émotions, et il s'en félicita.

Parce qu'elle était monstrueuse et grossière. Parce que ses qualités martiales et ses compétences diverses ne rattrapaient pas à ses yeux son manque d'humanité et son manque d'élégance. Parce qu'il abhorrait sa violence, sa brutalité et son incapacité à exprimer ses sentiments, si ce n'était ceux qui ne s'apparentaient pas à la colère, l'ennui, ou la haine.

Il regardait avec un amusement qu'il n'essaya pas de dissimuler, la haine envahir peu à peu ses traits et son regard. Elle était si laide, si conforme à elle-même.

Il grimaça un sourire.

Samantha Groves apparut dans son champ de vision. Elle arborait une mine inquiète. Greer se doutait bien de ce qui tourmentait la jeune femme. Sameen Shaw était tellement prévisible quand elle se retrouvait confrontée à ses cauchemars. Il eût bien aimé dédier ses dernières paroles à Samantha Groves. La féliciter de sa victoire. Mais Sameen Shaw était si pathétique. Et il avait tant aimé Samaritain. Pauvre Samaritain. Il n'avait pas eu le temps de s'accomplir entièrement. La Machine et ses agents lui avait coupé les ailes. John Greer avait sincèrement cru en lui, et il croyait toujours que, peut-être, si on lui en laissait le temps, il pourrait un jour accomplir sa tâche. Nettoyer le monde. Le purifier. L'organiser.

C'était trop tard pour lui, son vieux serviteur, mais il pouvait peut-être porter un dernier coup. À la gloire de son cher ami. En son honneur.

Oui, son cher ami Samaritain. Son cher ami. La formule était parfaite.

Son œil brilla dans sa face tuméfiée et rabougrie :

— Ma chère Sameen, susurra-t-il d'un ton doucereux.

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Les pâles des hélicoptères brassaient l'air dans un bruit épouvantable. Muller jura. Ils venaient de s'engager sur la pelouse, ils avaient dépassé l'aire où se garaient habituellement les véhicules des visiteurs. Trois cents mètres de prairie s'étendaient devant eux. Agrémentés de sculptures, de bosquets et de massifs qui ne leur offriraient aucune protection contre des hélicoptères de combat.

Borkoof lui fit un signe de la main. Les deux hommes s'écartèrent l'un de l'autre.

— Vous ne passerez pas, Aliocha.

Il adorait qu'elle l'appelât ainsi. Anna l'avait souvent appelé par son prénom, mais jamais Aliocha, du moins jamais avant la première nuit qu'ils avaient partagée à New-York.

— Ce sont des MI 24 à canon mobile. Ils sont équipés de pods et de lance-missiles, si on retourne dans le château, on se fera exploser et les autres n'auront plus aucune chance d'évacuer, l'informa Borkoof en courant. Je préfère tenter ma chance et rejoindre la forêt.

— Je ne suis pas sûre de pouvoir vous couvrir.

— Tu feras ce que tu pourras.

Muller regarda la lisière de la forêt. Il jeta son Scar en travers de son dos, il analysa le terrain qui s'étendait devant lui, il devrait être rapide et très mobile, imprévisible, multiplier les obstacles à contourner ou à sauter pour désorienter les pilotes, c'était sa seule chance de rejoindre Anna Borissnova vivant. Le nom de sa femme lui échappa dans un murmure. Une prière, un mantra. Et Muller fonça. Comme à l'exercice. Il voulait réintégrer le corps des Marines, c'était le moment de prouver qu'il en avait encore les capacités physiques.

Anna ferma les yeux un bref instant.

De sa dextérité, de son calme, dépendait la vie des deux hommes qui couraient trois cents mètres devant elle. Ni l'un ni l'autre ne devaient mourir, Muller pas plus qu'Aliocha. Elle aimait Alexeï, mais l'Américain était marié et père de famille, Root l'avait réaffirmé tout à l'heure. Elle ne laisserait pas sa femme et sa fille — elle n'était plus très sûre qu'il eût une fille. Et s'il avait une fille comment s'appelait-elle ? Elle eût dû le savoir. Il faudrait qu'elle le lui demandât — seules parce qu'elle avait failli à sa mission. Root avait dit qu'elle ne laisserait personne derrière elle. Anna ne la ferait pas mentir. Elle avait besoin... Elle n'avait plus de contact avec ceux qui était entré dans le bunker. Elle aurait aimé... Son souffle s'accéléra sans qu'elle y prêtât attention :

— Anna ? Are you all right ?

Brown.

Elle, savait peut-être.

— Élisa, comment elle s'appelle ? lui demanda Anna.

— Qui ? s'étonna l'officier.

— La fille de Muller.

— Mary, répondit Élisa sans trop comprendre pourquoi la grande Russe s'inquiétait soudain de connaître le prénom de la fille du chef.

— Cпаси́бо, répondit la grande russe sans y penser.

— Oumzachto.

Brown n'avait pas passé des mois en compagnie des mercenaires russes sans rien apprendre de leur langue.

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Brown piétinait d'impatience. Dans le couloir, aucun bruit ne lui parvenaient. Ni de l'intérieur du bunker, ni du reste du château. Le dialogue entre les deux Russes montrait que la situation venait brusquement d'évoluer et que l'évacuation serait délicate.

Que faisait Sam, Root et John ? Pourquoi mettaient-ils autant de temps ? Que faisait-elle ici ? Un glissement attira son attention. Elle se retourna brusquement. Un homme apparut. Les vêtements déchirés, le visage en sang. Il leva un pistolet. L'arme semblait peser des tonnes et l'homme grimaça sous l'effort. Sa main tremblait. Il tira, les balles se perdirent dans le mur derrière Brown. L'officier pointa son Scar. L'homme tira une nouvelle fois sans plus de succès.

Il n'y arriverait jamais. Il était sourd, il naviguait au bord de l'inconscience. Il avait fait appel à toute sa volonté pour se remettre debout. Il s'était accroché aux murs, il s'était traîné parmi les décombres et les corps des agents de sécurité étrangers. Il avait tenu parce qu'il travaillait pour Gregor Feodorovitch depuis des années, parce que c'était son devoir, mais aussi parce qu'il estimait son patron et que celui-ci l'estimait en retour. Gregor Feodorovitch lui avait toujours accordé son entière confiance et il s'était montré aussi contrarié que lui quand, admis dans le conseil d'administration que présidait John Greer, on avait écarté, lors des réunions du conseils, son service de sécurité au profit d'hommes qu'il ne connaissait pas et en qui il n'avait aucune confiance.

Piotr Ivanovitch Ievoj admirait son patron et le tenait pour un homme intègre et honnête. Il fréquentait le pouvoir, il s'était parfois arrangé avec la pègre, parce qu'il le fallait bien quand on avait autant d'argent et d'influence que lui, mais Zakriatine n'avait jamais franchi les limites de l'inacceptable. Piotr ne fût pas resté à son service sans cela. Il avait vu d'un mauvais œil, ces nouvelles responsabilités. Il avait enquêté sur les membres du conseil, sur leur président, sur la société mystérieuse qu'ils pouvaient diriger. Il n'avait rien appris. Rien de plus que ce qui était de notoriété publique. Les données étaient protégées. Les profils trop lisses. Piotr regrettait que son patron se fût impliqué dans cette nouvelle affaire. Son instinct lui criait qu'elle n'était pas honnête et quand il avait prudemment interroger Gregor Zakriatine, celui-ci avait éludé toutes ses questions, ignoré tous ses avertissent. Pire, Piotr Ivanaovitch avait parfois vu la peur briller dans les yeux de son patron. Et maintenant ?

Le château était en feu, les agents de sécurité étaient morts et une femme en tenue de combat se tenait devant la porte supposée inviolable du bunker et cette porte supposée inviolable était ouverte.

Il n'avait que son Smith et Wesson, elle avait un fusil d'assaut, il était mourant, elle était en parfaite santé. Il tomba à genoux, tenta de viser. Il voyait trouble, il n'arrivait pas à aligner la femme dans sa mire. Il passa sa main gauche sur ses yeux. Il pleurait.

Brown reconnut l'homme. Piotr Ievoj, le chef de la sécurité de Zakriatine. Athéna avait demandé à ce qu'on l'épargnât. Sameen avait bougonné qu'elle ne risquerait pas sa vie si le gars lui tirait dessus. Elle non plus, mais l'homme avait tiré quatre balles et toutes l'avaient manquée de plus d'un mètre. Elle s'avança vers lui son arme pointée sur sa poitrine. Il glissa à genoux, les fesses sur ses talons, tentant vainement de se retenir au mur de la main gauche. Son arme s'abaissa et son menton tomba sur sa poitrine. Brown accéléra. Elle lui prit son pistolet des mains et le glissa dans la poche de sa veste.

— Je ne vous veux aucun mal, je vais vous aider, dit-elle doucement.

Ievoj gémit. Essaya de se débattre. Mais la femme le prit dans ses bras et l'allongea confortablement sur le sol.

— Je vais vous injecter de la morphine.

Elle le fouilla d'abord.

— очему́ ? murmura-t-il

Brown répéta le mot sans comprendre.

— Pourquoi, lui souffla Anna à l'oreille.

— Vous n'avez pas plus à voir dans cette histoire que les autres, répondit machinalement Brown. Vous êtes innocent.

Innocent ? Innocent de quoi ? Il ouvrit la bouche pour le lui demander, mais il trouva pas la force de parler. Il se sentait mieux. Ailleurs.

Brown fronça les sourcils. Elle détestait que des civils se retrouvassent impliqués dans des combats qui ne les concernaient pas. Cela finissait toujours mal. S'ils étaient blessés ou tués, Brown devait rendre comptes. À ses supérieurs ou aux médias. Elle avait pour obligation de protéger les civils, ses hommes prenaient des risques supplémentaires, ils se retrouvaient distraits de leur objectif premier et les civils étaient rarement disciplinés. Brown n'avait jamais été tentée d'ignorer des civils, d'oublier de signaler leur présence. Elle ne s'était pas engager pour combattre les ennemis de la nation ou de la démocratie, elle s'était engagé pour protéger les civils, pour les garder de la violence et de la destruction, pour préserver la paix. Elle aurait pu choisir un autre métier, rejoindre un autre corps d'armée, une autre arme que l'infanterie. On lui en avait déjà fait la réflexion et Élisa n'avait pas vraiment su justifier son choix de rejoindre les Marines pour servir son idéal. D'aussi loin qu'elle s'en rappelait, elle avait aimé les Marines et quand elle avait réalisé qu'elle aussi pouvait porter l'uniforme des Marines, Élisa n'avait jamais eu d'autre idée en tête que d'intégrer leur corps.

Les Marines qu'elle avaient rencontrés avant de s'engager lui avaient plu, la formation lui avait plu, son service lui avait plu. Tout n'était pas parfait et elle avait accepté d'être détaché auprès de la CIA pour tester autre chose parce que le lieutenant colonel Scott l'avait encouragée à le faire. Mais, en dehors de quelques personnes qu'elle aimait, les Marines avaient été les seuls à la soulager de son malaise après sa détention en 2016, les seuls avec qui elle s'était senti mieux après le Mexique, les seuls à lui offrir une bonne image d'elle-même quand elle s'était perdu dans son amour pour Jonathan.

Élisa ne cautionnait pas toujours la politique que menait les États-Unis à travers le monde. Particulièrement depuis que Donald Trump avait été élu président. La réserve imposée aux soldats et plus encore aux officiers l'arrangeait. Elle n'avait pas à critiquer, seulement à servir. Le capitaine Brown était une femme d'honneur, mais Élisa Brown se surprenait à des pensées parfois amères. Très amères. Mais que pouvait-elle faire ? Les Marines étaient toute sa vie et quand elle ne serait plus capable de passer le test d'aptitude exigé chaque année, elle n'avait jamais envisagé pouvoir se convertir à un autre métier. Ses compétences, son expérience et son dossier lui permettrait de briguer n'importe quel poste aussi bien dans l'armée de terre, que dans l'armée de l'air ou dans la marine. Elle n'avait pas de plan de carrière arrêtée, mais son avenir ne l'avait jamais inquiétée. Et puis, dans l'immédiat, sa santé physique, si elle ne se retrouvait pas handicapée par une blessure, lui promettait encore une longue carrière au sein des Marines.

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Deux MI 24. Contre un Blackhawk.

Karpov refit l'inventaire rapide de sa puissance de feu. Une mitrailleuse Gatling 12mm à la porte de l'appareil et deux canons 30 mm sous les ailerons. Il ne fallait pas être un spécialiste de l'armement pour conclure qu'il ne ferait pas le poids face aux deux MI 24 qu'il s'apprêtait à rattraper. Les ailerons sur-développés des hélicoptères russes accueillaient des paniers de roquettes et des missiles. Le MI 24 était l'une des fiertés de l'armée russe, un hélico d'attaque que Karpov connaissait bien. Et qu'il ne pouvait pas affronter sans se faire abattre. Ce serait un combat au sol. Pas facile, mais ses gars n'étaient pas manchots et ils pouvaient affronter n'importe quelle situation de guerre. Ils avaient deux RPG 7 à leur disposition. S'ils s'y prenaient bien, ils pouvaient au moins se débarrasser d'un des deux hélicoptères.

— Anton, objectif en visuel. Deux MI 24 hostiles équipés de plots et de lance-missiles.

Maria se pinça les lèvres. Fusco se dandina inconfortable sur son siège. Sanders se leva, retourna sa chaise et s'assit à cheval dessus. Ils avaient quitté le salon et s'étaient installés au sous-sol. Root avait eu le temps de rapporter son matériel de la rue Principale. Ils étaient quatre. Root possédait plusieurs ordinateurs, mais il était difficile de suivre une opération sur un écran de quinze ou dix-sept pouces. Matveïtch avait suggéré aux policiers de descendre la grande télévision du salon. Il avait ensuite établi les connexions. Athéna avait pris en charge la gestion des images projetées sur grand écran. Matveïtch était le seul militaire présent. Il s'occuperait de la gestion des données stratégiques.

— N'engages pas de combat aérien. Fais-toi déposé avec tes hommes et envoie l'hélico aux coordonnées du point d'évacuation prévue.

— Reçu.

— Prends contact avec Anna Borissnova, elle est la mieux placée pour te guider au sol.

— Reçu.

— Matveïtch à Anna.

— Patron.

— Tu es opérationnelle ?

— Affirmatif.

— Okay, arrangez-vous ensemble, toi et Karpov. Des nouvelles de l'équipe du bunker ?

— Négatif.

— Muller et Bokoof ?

Anna retira son chargeur et en introduit un nouveau avant de répondre :

— En cours.

— Ça se présente comment ?

— Mal.

— Ça ira, la détrompa Alexeï.

— Ouais, cinq sur cinq haleta Muller.

Parce que les hélicos hésitaient encore. Anna avait reconverti son fusil en Lapua Magnum et elle avait commencé à tirer dès que les appareils étaient arrivés à portée de tir. Sans changer de position. Tant pis si elle se faisait descendre, elle devait donner une chance à Muller et Alexeï d'arriver vivants sous le couvert des arbres. Leur chance se réduirait à une peau de chagrin quand les pilotes auraient fini de jouer avec elle. Elle ne réfléchissait pas trop à la façon dont ils choisiraient de clore le jeu. S'ils tiraient une roquette, elle n'aurait plus qu'à prier qu'ils n'eussent pas déterminé avec trop d'exactitude sa position.

Karpov la contacta :

— Zevrev ? demanda Karpov.

— Largue tes hommes et dis à ton pilote de foutre le camp.

— Reçu.

Anna lui donna les coordonnées d'une petite clairière située sept cents mètres de sa position.

— Reçu.

Face à Anna, un MI 24 décrocha soudain.

— Il vous ont repérés, Karpov.

— Reçu.

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Le pilote du Blackhawk se stabilisa à vingt mètres du sol, des filins furent lâchés et moins de dix secondes plus tard, les douze mercenaires russes, s'enfoncèrent en courant sous le couvert des bois. Le pilote ne reprit pas de l'altitude, il mit les gaz et navigua à vu à la limite de la canopée. Il avait gardé son co-pilote. Mais il avait refusé de garder un homme pour manier la Gatling.

— Il arrive.

— On est mal barrés, dit froidement le pilote.

Il aurait pu se poser dans la clairière, mais il aurait attiré l'attention de l'ennemi sur ses camarades. Il avait repris son vol. Ses chances de survie étaient minimes.

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Des coordonnées GPS s'affichèrent sur l'écran qui faisait face à Matveïtch. Il les transmit sans se poser de questions à son pilote. Des informations complémentaires suivirent :

— Jouravliov, pose-toi et abandonne l'appareil.

— Ouais, si j'ai le temps, fit le pilote sans y croire.

Un texte apparu sur l'écran que consultait Matveïtch :

La manœuvre sera délicate.

Matveïtch prit la décision qu'Athéna attendait de lui :

— Jouravliov, je te passe une coordinatrice, tu suis ses instructions à la lettre.

— Reçu.

— Vous n'allez pas vous poser, annonça aussitôt l'intelligence artificielle au pilote. Vous n'en aurez pas le temps et même si vous en aviez le temps vous ne survivriez pas plus d'une seconde à votre atterrissage.

— Je vais sauter en marche ?

— Oui.

— Et je vais survivre ?

— Cette solution offre les meilleures probabilités de survie.

Athéna enregistra des tirs. La signature sonore du canon mobile dont étaient équipé les MI 24.

— Vous serez sur place dans trente-sept secondes.

Le co-pilote de Jouravliov se tourna vers son camarade.

— Comme au bon vieux temps, grimaça-t-il à son intention.

Une manière de lui faire comprendre qu'il restait confiant et que s'ils devaient disparaître dans une gerbe d'étincelles et s'éparpiller en mille morceaux au-dessus de la forêt Biélorusse, il l'acceptait, comme il l'avait toujours accepté avant. Cela faisait partie des risques du métier. Il ne regretterait rien et il ne le laisserait pas tomber. Jouravliov s'était sortie de situation autrement plus épineuses.

Aussi épineuses.

Presque aussi épineuses.

— Accroche-toi, Vania.

Jouravliov plongea. Une étendue herbeuse. Il poussa les gaz au maximum.

— Missile, annonça la co-pilote.

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Élisabeth Sanders ouvrit la bouche. Comment pouvait-on survivre à un missile ? Matveïtch ne pouvait pas se substituer à Igor Jouravliov. De toute façon, s'il savait piloter un hélicoptère, il ne possédait pas les compétences des deux pilotes du Blackhawk.

Je m'en occupe, les rassura Athéna.

Le temps ne lui permettait pas de prévenir Jouravliov et son co-pilote.

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L'hélicoptère perdit encore de l'altitude et fonça droit sur les arbres. Jouravliov tira sur le manche de l'appareil. Sans succès.

— Grichka ! Qu'est-ce que tu fous, hurla Ivan

— L'appareil ne répond plus, fit le pilote d'une voix posée.

Le moment était venu. Celui des adieux.

— Désolée, souffla la voix de la coordinatrice dans son casque.

Plus que cinq mètres avant la collision.

Maria mit sa main devant sa bouche. Le ventre de Fusco se contracta et le policier se voûta en avant.

L'appareil effectua soudain une embardée et se dressa à la verticale. Le téléguidage du missile n'eût pas le temps de corriger sa trajectoire, et l'engin s'enfonça dans le bois d'épicéa et de chênes centenaires. Le Blackhawk se cabra. Ivan Vaguine serra les poings. Le rotor principal s'arrêta. L'appareil tomba. Bascula légèrement sur le flanc gauche. Le rotor repartit, l'hélicoptère leva le nez, bascula sur le flanc droit et fila droit sur les marais.

— Merde, Grichka, jura Ivan au bord de la nausée.

Le pilote écarta les mains.

— Je n'ai rien fait.

— Quoi ?! s'ahurit son co-pilote

— Commande à distance, expliqua Jouravliov.

— Parce qu'il existe un meilleur pilote d'hélico que toi ?

— Apparemment.

Quatre cents mètres plus loin le missile s'enfonça dans la tourbe. L'explosion balaya les arbres centenaires. Il avait fallu Samaritain pour défigurer un coin de forêt resté vierge depuis sa création. La Biélorussie accueillait les dernières forêts primaires d'Europe. On évoquait toujours la forêt de Bialavieja* quand on s'inquiétait des dernières forêt primaires d'Europe parce que c'était le seul endroit qui avait été réellement étudié par des scientifiques et reconnu comme vierge. Mais il en subsistait ailleurs dans d'autres régions. Dans cette région.

Gregor Zakriatine en avait acquis une partie en achetant sa propriété. Le reste appartenait à l'État et avait été miraculeusement préservé des bûcherons et des explorations en tout genre. Des agents venaient régulièrement s'assurer que le Russe prenait soin du patrimoine biélorusse. Zakriatine était un homme d'affaire sans beaucoup de scrupules, mais c'était aussi un amoureux de la nature, et un chasseur attentif à l'environnement. Si les chasses étaient si belles sur le territoire, c'était aussi qu'on en avait protégé le biotope. L'afflux de touristes étrangers amateurs de tueries menaçait l'équilibre des forêts si les massacres se multipliaient. Son garde chasse veillait jalousement sur ses terres, ses tourbières, ses lacs et ses forêts, et les guides touristiques comme les gardes chasses nationaux savaient qu'il n'était pas bon de venir empiéter sur le domaine de chasses du Russe si c'était pour y prélever du gibier sans retenu. Le domaine n'était pas interdit, mais il fallait une autorisation et le nombre de prélèvements était limité et soumis à des taxes.

Zakriatine aimait son domaine. Il n'eût pas pardonné aux hommes de Samaritain de l'avoir saccagé.

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Chouski cracha de dépit. Jamais il n'avait vu un pilote capable d'effectuer la manœuvre qu'avait tenté le pilote du Blackhawk. Il ne s'était pas seulement montré téméraire, il avait aussi fait preuve d'une virtuosité exceptionnelle et son missile avait manqué sa cible.

— Je vais te descendre, grinça-t-il. Bezoukrov, ajouta-t-il à l'adresse de son co-pilote, transforme-moi cet hélico en passoire.

Le co-pilote faisait office de canonnier, placé en peu en contre-bas de son pilote, il lui fit un signe de la main pour lui signifier qu'il ferait de son mieux. Une tâche ardue. Le Blackhawk oscillait sans cesse, changeait de direction et d'altitude. Ni Chouski ni lui n'arrivaient jamais à prévoir ses mouvements. Bezoukrov avait peut-être touché l'hélico, mais il ne lui avait occasionné aucun dégât sérieux. Le missile l'avait raté, alors son pauvre canon...

— Je vais lui rebalancer un missile en travers de la gueule, grommela Chouski entre ses dents. J'en ai quatre, ce n'est pas pour les chiens.

Il enclencha son ordinateur de visée.

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Ma chère Sameen.

La phrase atteint son cerveau et écrasa tout ce qui pouvait lui rester de conscience.

La formule honnie.

Celle qui précédait ses pires tourments. Celle qui suivait ses réveils les plus douloureux. Celle qui relevait ses plus pathétiques échecs. Celle qui sonnait comme la pire des insultes. Celle contre laquelle elle n'arrivait jamais à juguler sa rage tant elle y percevait de condescendance, tant elle reflétait son impuissance et sa faiblesse face aux manipulations de Samaritain.

Entendre John Greer la prononcer de nouveau alors qu'elle n'eût plus jamais pensé l'entendre, lui rappela toutes les fois où il s'était ainsi adressée à elle. Avec son sale sourire et ses yeux rieurs, tellement bleu ciel qu'elle en était venue à inconsciemment détesté cette couleur.

Sa haine se transforma. Le vieil homme pensa que sa mort ne serait pas des plus agréable, mais il venait de remporter une victoire et celle-ci valait bien quelques désagréments.

Root entendit la phrase de Greer, le feulement animal qui s'échappa des lèvres de Shaw.

— Sam, tenta-t-elle doucement.

— Vous aimez toujours autant les ascenseurs, Sameen ? ricana le vieil homme.

Il la vit froncer des sourcils, elle n'avait pas encore complètement perdu les pédales. Elle s'interrogeait sur cette terreur qui l'avait prise après qu'elle eût commis à ses yeux l'irréparable. Elle ne souvenait pas. Elle ne liait pas l'ascenseur aux tortures physiques, parce qu'elle avait toujours stoïquement résister à celles-ci. Pourtant Dieu savait combien Martine Rousseau et ses acolytes avaient déployé leur savoir-faire en la matière.

— Vous n'êtes pas si forte, ni si loyale que vous l'avez laissé croire, ma chère Sam...

Le prénom s'étrangla dans sa gorge. Shaw avait jeté son fusil et elle lui avait enserré le cou. Une attaque qui ne lui ressemblait pas. Elle savait qu'étrangler ainsi un homme avait peu de chance de réussir. De face, avec les pouces ? On ne voyait cela que dans des films. Il existait trop de techniques pour se dégager et contre-attaquer pour qu'une tueuse de son envergure essayât, même dans un moment d'égarement, d'avoir recours à ce type d'étranglement.

Il lui eût été si facile de tirer. De l'abattre d'une balle dans la tête comme elle avait abattu Huang Wei Wei, Abubakar Effoduh, Patrick O'Connell et Soma Gotra. Mais elle voulait le voir crever. Sentir son sang pulser sous ses doigts, le voir s'étrangler, devenir bleu, voir ses yeux sortir de sa tête, sa langue sortir de sa bouche et gonfler.

Elle allait prendre son temps.

Tout son temps.

Il tenta de conserver son sourire, mais il se transforma vite en rictus. Alors, il la fixa. Il planta son regard délavé dans ses yeux de démente.

— Sam...

Root posa une main sur son épaule. Une main chaude et amicale. Lourde et ferme aussi. Shaw bougea pour s'en débarrasser comme elle eût fait d'une mouche sur sa peau nue, mais la main resta en place. Elle retira ses mains du cou de Greer, saisit la main sur son épaule et se retourna brusquement. Root cria de douleur et se retrouva à genoux.

— Ne me touche pas, siffla Shaw.

— Sam, coassa Root.

— Laisse-moi régler ça une bonne fois pour toute, Root.

— Mais pas comme ça, plaida Root.

— Si, exactement comme ça.

Elle accentua la pression sur sa main, et Root gémit de douleur en s'écrasant un peu plus par terre. Shaw la lâcha et se retourna vers Greer. Il n'avait pas bougé, il essayait malgré lui de reprendre son souffle. Il ne voulait pas lui laisser la satisfaction de sa souffrance et de sa peur.

— Je vais te crever, grinça-t-elle.

Greer ouvrit la bouche pour une dernière provocation, une dernière insolence, mais aucun son n'eût le temps de franchir ses lèvres. Les doigts durs s'étaient de nouveau resserrés sur son cou. Le regard fou s'était de nouveau planté dans le sien. Il tint jusqu'à la fin. Jusqu'à ce que son esprit s'obscurcît.

Root s'était relevée, mais elle s'était détournée de la scène.

Margit Karlsson et Kang Hee Sun avaient été tétanisés par la rapidité à laquelle leurs collègues avaient été éliminés. Ils avaient assisté sans plus réagir à la confrontation entre leur président et la femme sauvage qui avait exécuté chacune de ses cibles à la manière d'un tueur à gage ou d'un membre d'une quelconque organisation criminelle organisée autour de rites immuables. Une femme qui s'était retournée contre un membre de son propre groupe. Elle l'avait mise à terre. Ils avaient vu son visage, croisé son regard qui ne les avait ni regardé ni même vu.

Un regard et un visage terrifiant. Déformé par la haine et la folie.

Le soudain silence après la fusillade aussi brève que meurtrière avait inquiété Michelle Gao et elle venait enfin de rassembler assez de courage pour ouvrir la porte derrière laquelle elle s'était réfugiée :

— Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-elle timidement.

La question rappela le Coréen et la Suédoise à la raison. L'étrangleuse ne les regardait pas, elle était désarmé et tellement occupé à stranguler John Greer qu'elle faisait une cible immobile. L'autre femme était à terre. Margit Karlsson se pencha sur la crosse de son fusil et elle ajusta Shaw. À la tête.

Hang Hee Sun brandit son CZ à deux mains. A cette distance, sur des cibles fixes, il n'avait pas besoin d'être un tireur d'élite.

Athéna avait prévenu Root.

Margit Karlsson ne pressa pas la détente, elle se laissa prestement tomber sur l'assise de son fauteuil et le tira en arrière. Root l'avait manquée de peu, mais sa deuxième balle atteignit Kang Hee Sun un peu en dessous de l'épaule droite. Le son suivant l'invita à baisser le canon de son Glock 17 avant de tirer à nouveau. La balle brisa le genou de Margit Karlsson.

La suédoise hurla et se traîna à l'intérieur des toilettes, Kang Hee Sun la bouscula, cria puis se mit à balbutier en coréen.

— Hee Sun, geignit Michelle Gao.

Le Coréen s'agita et continua de parler.

— Vous parlez en coréen, Monsieur Kang, votre amie ne parle pas votre langue, le reprit vertement Margit Karlsson.

— Cache-toi, Michelle, cache-toi.

La jeune femme sortit des toilettes.

— Hee Sun ! s'affola-t-elle à la vue de son amant blessé. Elle se jeta à genoux près de lui et l'installa contre elle.

— Ne reste pas là, tu vas te faire tuer.

La jeune Singapourienne se mit à pleurer.

Margit Karlsson rampa jusqu'à un mur. Elle s'y adossa. Toucha la toile de son pantalon. Déchiqueté, humide et poisseuse. Son ventre se contracta, la nausée la prit. Ce n'était pas le moment. Elle cala son fusil contre elle et le braqua sur la porte.

Elle était députée et elle aurait la fin de vie d'un gangster ? C'était ridicule, mais on ne choisissait pas sa mort. Quant aux regrets, elle n'en avait pas. Elle se demandait seulement comment son assassinat serait présenté aux médias. Et peut-être pourrait-elle avant de mourir avoir la satisfaction d'éliminer au moins un de ses ennemis.

Ennemis ? Qui étaient-ils ? Un cartel concurrent ? La mafia italienne ? Russe ? Coréenne ? Une triade chinoise ? Des mercenaires à la solde d'un chef de guerre africain ?

John Greer leur avait pourtant assuré qu'ils ne risquaient rien. Que personne ne saurait jamais que Joachim Guzman et ses lieutenants, n'étaient que des hommes de paille, des pantins qui ne contrôlaient qu'une part infime des affaires et des avoirs du cartel Silanoa. Margit s'était inquiétée quand El Chapo s'était fait reprendre en 2016 par les forces de police mexicaines et qu'il avait été conduit à la prison de haute sécurité d'Altiplano. Le conseil avait fait son possible pour que la demande d'extradition des États-Unis restât lettre-morte. En vain. Un an plus tard, la figure de proue du Cartel avait été extradé. Le procès devait se tenir en juillet. John Greer avait une fois de plus balayé les inquiétudes du conseil. Joachim Guzman ne savait rien et l'homme était pétri d'orgueil. Il n'avait rien à avoué qui pût les inquiéter et il ne s'abaisserait jamais à se bâtir une réputation de balance.

Il y avait eu l'arrestation de Guzman en janvier 2016, puis cette histoire de Chirurgien de la mort qui avait défrayé la chronique quelques mois plus tard. Ces crimes atroces dont personne n'avait compris le lien que pouvait entretenir le tueur avec les affaires du Cartel. L'arrestation du Chirurgien avait entraîné des opérations tout azimut au Mexique, au États-Unis et au Brésil. Des agences de sécurité qui apparaissaient dans les comptes du consortium avaient été fermées, ses agents avaient été incarcérés. Margit avait tremblé. John Greer les avait une fois de plus rassurés et, comme il l'avait promis, aucun membre du conseil n'avait jamais été, de près ou de loin, inquiété.

Des rumeurs existaient, appuyés par le blog del Narco, que Joachim Guzman n'était que l'homme de paille d'une société régie par un conseil d'administration. Mais ces rumeurs n'avaient jamais dépassé le stade de rumeurs et l'auteur anonyme du blog n'avait jamais apporté la moindre preuve à ses allégations.

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Le coup de fusil n'avait pas détourné Shaw de Greer. Elle contempla avec un plaisir sadique les yeux du vieil homme se voiler. Tout son visage se déformer. Ideusement.

Root ne pouvait pas l'arrêter, Shaw avait glissé, retrouvé les eaux noires de sa colère, et si Root voulait les garder en vie, elle devait s'occuper des survivants. Elle n'avait pas tué les deux membres armés du conseil, Margit Karlsson et Kang Hee Sun, et Michelle Gao manquait toujours à l'appel.

— Aty, tu les vois ?

— Oui. Tu auras juste à gérer Margit Karlsson. Elle t'attend son fusil entre les mains.

Root grogna.

— Je peux créer une diversion, proposa Athéna.

— Quel genre ?

— Tu as un bouchon d'oreilles ?

— Oui.

— Mets-le.

Root s'exécuta. À peine avait-elle mis en place son bouchon qu'un son strident déchira l'espace. John encore à terre, gémit de douleur et appuya ses index sur ses anthélis. Les mains de Shaw abandonnèrent le cou de Greer pour venir se plaquer sur ses oreilles et la jeune femme tomba sur ses talons.

La même scène se répéta, à quelques variantes près, dans les toilettes. Margit Karlsson ne lâcha pas son fusil, mais ses mains se crispèrent dessus et elle poussa un long hurlement vers le plafond. Elle surprit la silhouette de Root dans l'encadrement de la porte, mais elle n'eût pas le temps d'ajuster son tir. Elle portait un gilet pare-balle par-dessus sa veste de tailleur. Bien trop voyant. La tueuse n'avait qu'à viser ailleurs.

Root choisit le cou. La Suédoise était restée une belle femme, elle n'avait pas eu envie de la défigurer.

Le danger venait d'être écarté, le son cessa.

John se relâcha contre le sol en soupirant. Les mains de Shaw tombèrent le long de son corps, mais elle resta accroupie, le front baissé. Kang Hee Sun grimaça de soulagement et ouvrit les yeux qu'il avait fermé auparavant. Michelle Gao se redressa et pressa la tête de son amant contre elle.

Margit Karlsson gisait contre le mur, son fusil encore pressé contre sa poitrine. Le sang dégouttait de son cou sur le mur blanc et sur ses vêtements. Il atteindrait bientôt le sol et formerait une marre visqueuse.

Kang Hee Sun se sentait partir. Il souffrait, son bras était inutilisable, mais l'affection de Michelle, ses cuisses qu'il sentait derrière sa tête, ses mains douces posées sur ses joues lui apportait du réconfort. Il mourrait dans ses bras. C'était une grande honte. Mais peut-être l'aimait-il plus qu'il ne l'avait cru et ce sentiment eut raison de sa honte, de sa colère envers John Greer qui n'avait pas su les protéger, lui ou son patron, et de sa tristesse. Après tout, sa femme et son fils ne manquerait de rien. Il aimait son fils, il respectait sa femme, mais leur mariage n'avait été qu'un arrangement. Cho Hae avait été une épouse modèle, elle saurait s'occuper de leur petit. Il leva les yeux, Cho Hae, Michelle ? Quelle importance, les deux femmes l'avaient servi avec respect et douceur et il ne les avait jamais méprisées pour ce qu'elles étaient. Qu'elles fussent épouse ou amante, elle lui avaient apporté joie, bonheur et plaisir. Il tenta de sourire.

— Hee Sun, murmura Michelle.

Michelle Gao n'était pas amoureuse de Kang Hee Sun, mais elle appréciait l'amant et leurs nuits ne l'avaient jamais déçue.

Root resta indécise. Le tableau qu'offraient les deux amants était touchant. Kang Hee Sun ne survivrait pas à sa blessure, la balle qui lui avait fracturé la clavicule avait aussi atteint l'artère subclavière. Il avait déjà perdu beaucoup de sang. Michelle Gao était indemne.

Elle rengaina son Glock 30, ne gardant que son Glock 21 en main.

— Aty... commença-t-elle.

Elle perçut un mouvement dans son dos. Un dixième de seconde plus tard, Michelle Gao fut brusquement projetée en arrière. Sur ses genoux, la tête de Kang Hee Sun fut secouée d'un bref soubresaut et un trou apparut au milieu de son front.

Root inspira de surprise. Le feulement de haine qui accompagna le premier tir, l'avait prise à la gorge.

C'était fini.

Le conseil avait vécu.

Il avait été massacré.

Root rangea son Glock 21 et se retourna.

— On s'en va, dit-il d'une voix sourde.

Shaw était dans un état lamentable, pétrie de haine. Elle s'écroulerait bientôt, Root espérait le plus tard possible parce que que pouvait-elle y faire maintenant ? Elle retraversa la salle, aida John à se relever. Shaw passa son arme en travers de ses épaules. Elle jeta un œil morne sur les trois cadavres des toilettes. Se retourna. Balaya la salle de réunion du même regard froid. Root et John passaient la porte d'entrée du bunker. Elle leur emboîta le pas.

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Muller et Aliocha étaient passés. L'hélico avait trop hésité entre le tireur embusqué et les hommes qui couraient en zigzag. Le pilote s'était laissé distraire. Les deux hommes avaient gagné le couvert des arbres. Il n'avait pas même tiré une roquette.

Rageusement, il en libéra trois. Approximativement là où il pensait que se tenaient les trois hommes qu'ils avaient ratés.

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Muller et Borkoof n'avaient pas commis l'imprudence de s'arrêter une fois arrivés sous les arbres, ils avaient tous les deux changé radicalement de trajectoire et avaient continué à courir le plus vite possible. Parallèlement de l'orée de la forêt. Alexeï avait vertement engagé Anna à décrocher. Elle avait suivi leur exemple.

— À terre, les prévint Athéna.

Les deux Russes et le Marines se plaquèrent au sol, mains sur la tête.

Alexeï se tenait loin de tout point d'impact, et la triple explosion se contenta de vibrer à travers ses intestins et sa poitrine.

Muller avait plongé derrière un tronc abattu. Son heureuse initiative lui sauva la vie. Le souffle, la terre, les débris d'acier et de bois déchiquetés passèrent au-dessus de lui mais le tronc se souleva de quelques centimètres et il bougea. Muller se retrouva à moitié coincé, mais vivant. Sans avoir récolté une autre blessure que celle qu'il portait à la cuisse. Il loua le capitaine Shaw de l'avoir soigné et de lui avoir injecté des antalgiques qui l'avait gardé aussi vif qu'un cabri.

La terre s'était soulevée sous Anna et elle avait décollé du sol, prise dans une tempête de feuilles, de bois et d'humus. Elle avait planté ses doigts dans la terre, refermé ses poings, fermé les yeux et elle s'était cramponnée. Elle avait entendu ses os craquer, puis elle était brutalement retombée à plat ventre. Le choc lui avait coupé le souffle, et elle n'arrivait plus à savoir où elle était.

— Hélicoptère ennemi au sol. Hommes déployés, annonça Athéna.

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Jouravliov et Vaguine décomptaient les secondes.

Trois secondes. Deux secondes.

— Missiles, annonça Athéna. Plongez.

Jouravliov plongea.

— Une seconde.

La queue de l'hélico explosa. Vaguine s'accrocha à son siège. Les deux pilotes avaient débouclé leur harnais et il peina à ne pas s'écraser contre la vitre du cockpit. Le sol se précipita vers eux.

— Sautez.

Passer à l'arrière. Vite.

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Chouski poussa un cri de victoire.

— Rapport, exigea une voix impérieuse.

— J'ai descendu le Blackhawk.

— Retournez au château, débarquez vos hommes et rasez la bâtisse.

— Bien, monsieur.

Chouski effectua un demi-tour. Le Blackhawk brûlait, brisé en deux, l'avant s'enfonçait lentement dans les eaux marécageuses. Dans quelques minutes, il n'en resterait plus aucune trace et, dans son dos, il ne vit pas deux silhouettes patauger maladroitement entre les joncs et les massettes.

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Brown avait suivi la progression de Muller et de Borkoof. Elle avait entendu Anna Borissnova se relever et prendre sa respiration pour fuir des tirs de roquettes qui ne manqueraient de la prendre pour cible maintenant que les deux hommes avaient réussi à gagner l'abri des arbres. Elle avait entendu l'injonction d'Athéna et elle avait contacté ses trois camarades tout de suite après. Au moment de l'explosion, Muller avait gémit de douleur, Anna avait hurlé de rage et Borkoof était resté silencieux.

— Brown à Borkoof.

— RAS, répondit le géant.

— Brown à Muller.

— Je n'ai rien, mais suis coincé, mon capitaine. Je ne peux plus bouger.

— Brown à Zverev.

Un vague borborygme avait suivi. Puis Brown avait entendu l'annonce d'Athéna.

— Deuxième MI 24 en approche.

— Le Blackhawk ? s'était inquiété Brown

— Détruit, équipage sain et sauf. Prise en charge par Matveïtch.

— Position de Zverev et du chef.

Athéna fournit les renseignements exigés par le jeune officier.

— Les renforts peuvent aller porter secours à Anna et Jack.

— Je préfère qu'ils interceptent les agents de Samaritain.

— Les MI 24 ont reçu l'ordre de bombarder le château une fois leurs hommes débarqués.

— Je sais, mais j'attends les autres.

— Ils arrivent, l'informa Athéna.

— Mission accomplie ? demanda Brown qu'elle n'avait pas réussi à rendre atone.

Athéna releva le malaise du jeune capitaine.

Élisa Brown, Sameen...

Athéna avait mal évalué les conséquences de cette mission sur les deux jeunes femmes.

— Mission accomplie confirma-t-elle.

— Bien.

Quand Reese, Shaw et Root la rejoignirent, Brown ne s'arrêta pas aux difficultés que Reese semblait avait à se mouvoir, il lui avait fait signe que tout allait bien et du moment qu'il n'était pas blessé, Brown ne s'inquiéta pas plus de lui. Elle ne prêta pas plus attention à l'air soucieux qu'arborait Root et ne releva pas l'expression étrange de Shaw. Une expression qui lui rappelait de mauvais souvenirs.

Brown prit le commandement des opérations d'évacuations et de secours. Aucun des trois ne protesta.

Elle confia Piotr Ievoj à Reese. John attrapa le Russe et l'installa en travers de ses épaules. Le chef de la sécurité serait un poids mort, mais elle le condamnait à mort si elle le laissait ici.

Elle en profita pour faire le point sur la situation dehors.

— Notre exfiltration et l'élimination des éléments hostiles sont notre priorité.

— Et les hélicos ? demanda Reese.

— Les renforts sont armés de RPG, avec un peu de chance, il s'en savent aussi bien s'en servir que les guérilleros.

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Karpov avait déployé ses hommes et il recevait directement ses ordres d'Anton Matveïtch. Il avait entendu les missiles partirent à l'ouest, les deux explosions. Il avait su que le Blackhawk n'était plus mais que les pilotes, dieu seul savait comment, avaient survécu. Il avait entendu les roquettes toucher le sol, le canon du MI 24 tirer. Matveïtch n'avait pas à lui préciser l'un de ses objectifs prioritaires : descendre les MI.

Il adressa une série de signes à ses deux artilleurs. Ils travaillerait en binôme avec un camarade. Les huit autres, lui-compris, avanceraient en arc de cercle jusqu'à la lisière du bois et ils s'occuperaient des fantassins.

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Le château était vide. Le feu s'était éteint, mais il avait noirci le plafond des corridors, Écaillé les peintures, détruit deux toiles de valeurs et rongé l'un des magnifiques tapis qui ornait le grand salon. Des débris de verre et de plâtre jonchaient l'entrée et les cadavres étaient restés là où Piotr Ivanovitch les avait abandonnés. Les portes fenêtres qui ouvraient sur le salon étaient en miettes, l'entrée ravagée. La grande porte d'entrée en bois massif avait eu l'un de ses battants arraché et l'autre pendait sur ses gongs au trois quart détruite.

Le bâtiment sentait la poudre, la poussière et la fumée âcre.

Brown ouvrait la marche. Passer la bibliothèque, elle leva la main et continua seule. Root se retint de se tourner vers Shaw, de lui parler, de la toucher. De la ramener. Parce que Shaw n'était pas revenue.

Elle suivait Brown, elle semblait calme, mais ce n'était pas Shaw. Ce n'était pas la femme que Root avait retrouvée au lac de la Prune, pas même celle, un peu en retrait, qu'elle avait retrouvée à Montréal.

Root eût aimé au moins savoir si Shaw avait simplement trébuché ou si cela était beaucoup plus grave.

Elle se contenta de regarder le dos d'Élisa Brown. Peut-être aurait-elle besoin de son aide. De celle d'Anna. De John. Maria n'était malheureusement pas présente. Shaw eût écoutée Maria. La jeune juge savait repousser Shaw au-delà de ses retranchements sans que celle-ci ne se rebiffât.

Avant, il n'y avait eu que Root et Shaw. Dans son monde, à cette époque, Shaw n'acceptait que Root. Root en avait retiré une immense satisfaction et une immense gratitude envers la vie.

Et puis Shaw avait commencé par faire une exception avec la Machine. Peut-être avec Maria juste avant son départ. Elle les avaient intégré dans son monde, tout comme elle y avait intégré Root.

Mais avant cela, seule Root existait. Shaw ne communiquait qu'avec elle, ne se confiait qu'à elle, ne voyait son salut qu'à travers elle.

Root avait souffert de cette dépendance. Shaw en avait encore plus souffert. C'était la raison qui l'avait conduite à partir, la raison pour laquelle Root lui avait donné l'entière liberté de partir et qu'elle n'y avait ajouté aucune condition.

Shaw était partie vivre seule.

Elle avait fini par trouver ce qu'elle cherchait en Sibérie. Chez Anna. Elle avait choisi de se retirer dans la cabane de la grande Russe.

Contrairement à Root, Shaw n'avait jamais véritablement vécu seule. Elle était réservée, elle ne ressentait pas toujours les choses de la même façon que les autres, mais elle avait toujours été entourée. Elle s'était toujours attiré des affections et des admirateurs et, qu'elle les ignorât ne changeait pas leurs sentiments. Janet Drew en avait peut-être été le meilleur exemple. Elle avait protégé Shaw pendant un an et demi, avec ténacité et patience. Avec discrétion. Faisant fi durant la même période de l'indifférence méprisante de sa jeune protégée.

Shaw avait renoué avec son passé et ses trois dernières années l'avaient amenée à ne plus ignorer les gens qui l'aimaient, à accepter leur présence, leur affection et à nouer avec eux de véritables relations. L'enthousiasme que Brown avait manifesté quand elle était venue rendre visite à Root en janvier n'était pas de son seul fait, il provenait pour une bonne part du fait qu'Élisa avait aussi bien partagé des instants de bonheur et de sérénité avec Maria et Alma qu'avec Shaw. Anna appelait Shaw par son prénom et les deux femmes se tutoyaient quand elles se parlaient en russe. Ce qui n'était anodin ni de la part d'Anna ni de la part de Shaw. Les liens que Root avait depuis longtemps devinés très solides entre Maria et Shaw s'étaient confirmés et affermis hors de toute situation dramatique. Shaw avait, semblait-il, intégré Yulia à son monde, et ouvert plus franchement celui-ci à Alma et Genrika.

En fin de compte, seuls ses rapports avec Lionel et John n'avaient pas changé. Shaw avait accepté leur affection depuis longtemps. Peut-être parce qu'ils ne l'avaient jamais mis en danger. Parce qu'ils n'exigeaient rien d'elle, qu'ils l'aimaient comme s'ils étaient nés avec cette affection. Reese aimait tendrement Shaw. Lionel n'oublierait jamais qu'il lui devait la vie de Lee, mais les deux hommes étaient plus réservés que les enfants, que Brown, Root ou Maria. Anna était faite du même bois que Shaw ou que Reese, les deux femmes s'étaient simplement découvertes en Sibérie et elles avaient bâti ensemble une amitié qui, Root en était persuadée, résisterait au temps et aux drames.

Root était une véritable solitaire. Root avait passionnément aimé Shaw. Elle en avait fait le pivot de sa vie. Avec Athéna. Elle eût tout sacrifié pour Shaw. Elle n'eût pas sacrifié Shaw pour Athéna. Elle ne l'avait pas sacrifiée.

Maintenant, elle ne savait plus qui elle sacrifierait ou pas. Trop d'éléments nouveaux étaient venus perturber ses certitudes et Root refusait d'y penser. Par contre, elle avait compris qu'elle n'était plus l'unique pivot du monde dans lequel se mouvait Shaw.

Shaw avait réussi à se libérer de son emprise. De son esclavage.

Mais elle l'aimait toujours.

Et elle avait accepté de rester avec Root. De rester avec Genrika, Anne-Margaret et Root.

Root n'avait aucune raison de s'accaparer Shaw et toutes les raisons d'accepter l'aide que pourraient lui apporter Brown, Anna, Maria ou n'importe qui d'autre que Shaw aimait.

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Brown se retourna et leur fit signe d'avancer.

— Capitaine Brown à Karpov.

— Mon capitaine.

— Nous sommes prêts à évacuer le château.

— Engagement avec l'ennemi imminent.

— Nous sortons par l'avant.

— Excusez-moi, mon capitaine, mais pourquoi ce choix ?

— À cause des hélicos.

— Je suis en place. J'engage.

— Ne vous occupez pas de nous, lui dit Brown. Et décrochez dès que je vous en donnerais l'ordre.

— Reçu.

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Matveïtch se passa la main sous le menton.

— Un problème ? demanda Maria.

— Non, répondit le Russe.

— Qu'est-ce qu'il y a alors ?

— Je n'avais jamais vu Brown en action.

— Et ?

— Elle est bien.

— Vous oubliez que c'est la protégée de Shaw, intervint Lionel d'une voix goguenarde.

— Je comprends pourquoi. Elle n'a rien à lui envier.

Une déclaration qui fit rire Lionel et gonfla bêtement Maria de fierté. Bêtement parce qu'elle n'arrivait toujours pas à se défaire des préjugés qu'elle avait toujours eus sur les militaires et qu'elle s'étonnait encore souvent de pouvoir en aimer deux plus que de raisons et d'en compter — elle les compta dans sa tête — cinq parmi ses collaborateurs. Dont certains étaient peut-être plus que des collaborateurs.

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Les RPG n'étaient pas des armes anti-aériennes, mais si les hélicos ne volaient pas trop haut et pas trop vite, ils se présentaient comme des cibles tout à fait acceptables. D'autant plus si deux artilleurs les prenaient en tirs croisés.

Chouski repéra la première fusée. Pas la deuxième. Son MI 24 n'avait pas vécu beaucoup plus longtemps que le Blackhawk qu'il avait abattu. Mais ni lui ni son co-pilote ne survécurent au crash.

— On se paie le second ? Proposa l'un des artilleurs.

Son camarade acquiesça, mais ils ne purent mener à bien leur entreprise. Le pilote du deuxième MI 24, lâcha une roquette en direction du premier et l'atteint de plein fouet.

La risposte ne fit pas attendre. Une première fusée rata l'appareil. Une deuxième fut promptement replacée dans le tube du RPG, et tirée si vite que le servant faillit y perdre la tête. Le pilote du MI 24 survivant l'évita et reprit prudemment de l'altitude.

— Balance des roquettes derrière la ligne des arbres, dit-il à son co-pilote. Nos hommes n'y sont pas encore et tu éviteras qu'ils se fassent tous descendre.

Au sol, les hommes de Samaritain se trouvaient en mauvaise posture. Karpov n'avait que sept gars à sa disposition, la moitié des effectifs ennemis, mais autrement mieux entraînés et bien mieux positionnés que leurs opposants.

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— Soutien ! Soutien ! criait le chef d'un commando aux hélicoptères.

A l'hélicoptère.

Des roquettes incendièrent la forêt. Les agents de Samaritain reprirent confiance et l'assaut repris. Brisé soudain par des tirs qui provenaient de leur arrière.

— On est pris en tenaille !

Czerni, le pilote du MI 24 survivant effectua un demi-tour. Quatre éléments hostiles dévalaient le perron du château. Une roquette suffirait.

— Déployez-vous, lança Brown.

Elle partit vers la droite à toute vitesse, Reese infléchit légèrement sa course dans la même direction, Root laissa Shaw foncer à gauche parce qu'elle courait bien plus vite qu'elle et elle se contenta de viser le banya.

Czerni jura. Les roquettes seraient inutiles. Pas le canon. D'abord les éléments armés, il se chargerait de l'homme qui en transportait un autre en dernier.

Il se rapprocha du sol et prit Brown en chasse. Le jeune capitaine accéléra. Les balles commencèrent à crépiter sur ses pas.

Shaw s'arrêta, mit un genou en terre et se mit à vider des chargeurs sur l'hélicoptère. Obtenant ce qu'elle cherchait. Czeni abandonna Brown et fonça sur elle. Elle se releva.

Brown tourna la tête pour chercher ce qui avait éloigné l'hélicoptère. Elle blêmit et s'arrêta. Des larmes lui assaillirent les yeux :

— Non ! Sam ! hurla-t-elle. Sam !

Distraite par son cri de désespoir, Root se prit les pieds dans une bordure et s'étala dans un massif de fleurs. Elle roula sur elle-même, chercha Shaw. La même image s'accrocha à ses yeux que celle qui avait déclenché le hurlement d'Élisa Brown :

Shaw debout. Face à la mort.

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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :


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Médaille d'honneur : Medal of honor. Plus haute distinction militaire aux Etats-Unis, elle est en général remise par le président de Etats-Unis au récipiendaire.

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Gaz Kolokol-1 : gaz incapacitant mis au point dans les années 70 en URSS, ce gaz a été utilisé par les forces spéciales russes lors de la prise d'otage du théâtre de Mocou en 2002 avec les résultats que l'on sait.

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Gaz VX : gaz innervant mis au point à partir du gaz Sarin par les Anglais. Il s'attaque aux système nerveux et musculaire et provoque la mort en quelques minutes. Son utilisation et son stockage ont été interdit en 1993. La Corée du Nord n'a pas signé de traité sur les armes chimiques et en posséderait toujours des stocks. Le gaz VX a notamment servi, en février 2017 à l'assassinat de Kim Jong-Nam (le demi frère Kim Jong-Un) en Malaisie. Deux femmes l'ont entarté avec une tarte empoisonnée au VX (le gaz est à l'état liquide jusqu'à ce qu'il atteigne sa température d'ébullition, soit 290°)

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Forêt de Bielavieja : Forêt s'étendant entre la Biélorussie et la Pologne, elle est considéré comme l'unique grande forêt primaire d'Europe. On y trouve des épicéas, des chênes et des tilleuls, des bisons, des loups, des koniks (considérés comme les plus proches parents des tarpans préhistoriques).

A ce jour, la forêt est menacée par un insectes xilophages qui s'attaquent aux épicéas et qui a conduit la Pologne à organiser depuis 2016 d''immenses campagnes de coupes. Alerté par le caractère abusifs de celles-ci, le tribunal européen a été saisi et à publié une injonction à cesser l'exploitation de la forêt ou à verser en cas de refus une astreinte de 100 000 euros par jour.

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