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Chapitre XXX
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Une image figée.
Brown criait. Root ne s'était pas relevée. John s'était retourné avec son fardeau sur le dos et avait stoppé une course dont il pensait qu'elle n'était plus de son âge.
Dans les brumes de son inconscience, Anna Borissnova avait perçu le diminutif employé par l'Américaine tellement américaine, puis son esprit avait analysé le timbre de sa voix. La terreur et le désespoir.
Matveïtch cherchait des images, Maria avait cessé de respirer, Lionel avait perdu jusqu'à l'éclat de ses yeux.
Les mains de Jack Muller était posées inutiles et sans force sur le tronc d'arbre qui l'empêchait de se mouvoir.
Athéna était aveugle. Elle ne voyait pas Shaw. Elle savait simplement où celle-ci se tenait. Immobile.
Les voix se mêlèrent dans les oreilles de Shaw. Des appels. Son prénom en plusieurs exemplaires, son grade, son diminutif.
Root, Anna, Athéna, Maria, Lionel, John, Jack Muller et Brown.
Sameen.
Capitaine.
Sam.
Elle ne bougea pas. Elle ne cilla pas.
Le MI 24 s'approcha. Il oscillait doucement de droite à gauche. Énorme. Puissant. Jusqu'à ce qu'il le pilote pût croiser le regard de sa cible. Du moins distinguer ses traits. Une femme. Une suicidaire. Une fanatique.
— Ne tirez pas. Rapprochez-vous, ordonna le directeur des opérations au pilote.
Il poussa l'appareil un peu plus en avant. Le chapeau de brousse ne bougea pas sur la tête de la femme. Assez rigide pour que les bords ne se rabattent pas, assez enfoncé sur son crâne pour qu'il ne s'envola pas. Et au cas où il ne l'aurait pas été assez, une jugulaire passait sous son menton.
Pourquoi le pilote avait-il pensé que c'était une femme ? La peinture de camouflage masquaient ses traits, ses habits masquaient les courbes de son corps. Peut-être parce que la silhouette était trop fine, pas assez carrée ou pas assez trapue.
Elle ne bougeait pas. Sa posture n'avait rien de raide. Elle ne grimaçait pas et elle n'arborait pas d'expression particulière.
Elle avait l'air si assurée. Si peu consciente qu'elle affrontait la mort et que cette fois-ci, elle ne remporterait pas son combat.
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Quel dommage, pensa Samaritain.
Il ressentait sa mort comme un échec. La mort qu'elle s'était choisi. Qu'elle attendait avec tant de sérénité. S'il avait seulement été sûr qu'elle eût choisi de se suicider. Il en doutait. Les taux de probabilité étaient trop bas. John Greer avait abattu une jolie carte avant que Sameen Shaw lui coupât la parole et ne lui permît d'en abattre d'autres. Mais Samaritain ne pouvait croire l'option valable aux yeux de Sameen Shaw. Samantha Groves ne courait aucun danger immédiat, Sameen Shaw ne lui faisait courait aucun danger immédiat. Ni à elle ni à aucune des personnes qui semblaient avoir pris de l'importance dans sa vie.
Elle venait d'attirer l'attention du pilote sur elle pour sauver Élisa Brown. Pas pour se suicider. Sacrifice ne rimait pas avec suicide dans l'esprit de Sameen Shaw et Samaritain avait toujours été impressionné par la rage de vivre qu'elle possédait. Elle n'abandonnait jamais et elle faisait mentir les probabilités. Avec elle, seuls comptait les 100 %. Elle était capable de se glisser dans n'importe quelle marge si minime qu'elle pût être.
Au cours de sa vie, si on exceptait toutes les fois où elle s'était tiré une balle dans la tête pour ne pas tuer Samantha Groves. Au cours de toute sa vie, donc, réelle aussi bien que virtuelle, Samaritain ne la savait s'être abandonner à des idées suicidaires, que par deux fois. Et sur ces trois fois, il n'avait été certain qu'une seule fois de sa détermination. La première fois le taux de probabilité n'avait pas atteint 100 %. Samantha Groves était intervenue, un peu par hasard — presque par hasard en réalité — et Sameen Shaw avait abandonné l'idée de se transpercer le cerveau avec une aiguille. Mais eût-elle mené son opération à bout si Samantha Groves ne s'était pas manifestée ? Les taux de probabilité avait drastiquement baissé à chaque dixième de seconde écoulée entre la décision qu'avait prise Sameen Shaw d'en finir et la mise en œuvre de celle-ci. Il l'avait minutieusement observée, étudiée. Il avait repassé des milliers de fois la scène dans ses mémoires. Ses expressions, ses hésitations, il avait décompté le temps. Le froncement de ses sourcils quand elle avait perçu le message en morse. L'abandon de sa seringue pour le stylo. Pour transcrire le message. Comme si Sameen Shaw avait besoin de transcrire un message de trois caractères... Elle s'était simplement donnée du temps. Le temps de reprendre pied. Une excuse pour vivre. Pour résister.
Il ne possédait pas d'enregistrement de sa deuxième tentative. De ce qui semblait avoir été son unique tentative de suicide. De l'unique fois où elle avait baissé les bras et renoncé à se battre.
Le témoignage de Anna Zverev était l'unique source dont il disposait. Le récit hésitant que lui avait arraché Anton Matveïtch. Anna Zverev était une tueuse, elle était intelligente et expérimentée. Elle s'était montrée concise et précise lors de son rapport à Anton Matveïtch et elle avait assuré à ses camarades que Sameen Shaw s'était résolue à mourir. Si Genrika Zhirova ne l'avait pas sauvée, Anna Zverev l'aurait tuée. Les deux femmes n'eussent jamais collaboré par la suite. Anna Zverev ne se fût jamais mise en danger pour assurer les arrières de Sameen Shaw à la colonie n°2 en Sibérie orientale et les deux femmes n'eussentt pas ensemble affronté l'hiver et la forêt.
Les dernières déclarations de John Greer ne pouvaient pas égaler la haine et le dégoût qui l'avaient envahie quand elle s'était confrontée à la haine et au dégoût qu'Anna Zverev ressentait à son égard quand elle pensait que Sameen Shaw et le Chirurgien de la mort ne faisait qu'un. Le rappel de ses faiblesses et l'incapacité dont semblait souffrir la jeune femme à se souvenir de certains événements liés à sa détention pouvait avoir déclenché sa colère. Une colère tournée aussi bien à l'encontre de ses ennemis que d'elle-même. John Greer comme Samaritain ou tous ceux qui avait secondé Martine Rousseau dans sa tentative de briser Sameen Shaw, savaient parfaitement bien pourquoi celle-ci avait développé la phobie des ascenseurs. La jeune femme ne l'avait pas liée aux tortures physiques qu'elle avait subies parce qu'elle se savait imperméable aux souffrances physiques et aux dégâts psychologiques qui pouvaient en résulter. Elle ne l'avait pas lié non plus à sa véritable cause parce qu'elle n'acceptait pas d'avoir trahi Samantha Groves.
L'amener à trahir l'interface de la Machine avait été une idée de génie. Une idée signée Martine Rousseau. Elle était la seule avoir identifié la profonde affection qui liait les deux jeunes femmes. L'amour que ressentait Samantha Groves pour l'agent de la Machine n'avait jamais été un secret, mais personne, pas même lui n'avait compris que ce sentiment ridicule avait trouvé un écho dans l'esprit de Sameen Shaw. Personne excepté Marine Rousseau.
Samantha Groves avait toujours aimé travailler seule en grande partie parce qu'elle méprisait ses semblables. Elle avait rejoint l'équipe d'Harold Finch parce que la Machine le lui avait demandé. Elle avait continué à mener la plupart de ses missions en solo, mais pas toujours. Samantha Groves avait commencé à coopérer avec Sameen Shaw. À former une véritable équipe. Un véritable binôme. Et à y prendre plaisir.
Martine Rousseau avait très vite émis des commentaires condescendants sur l'attraction qu'éprouvait Samantha Groves envers l'ancien soldat. Jeremy Lambert n'y avait tout d'abord pas cru. Puis le doute et la jalousie s'était lentement infiltré dans ses veines.
L'apparition inopinée de Sameen Shaw à la bourse de New-York, son intervention explosive et efficace avait sauvé Harold Finch et sa bande. Son sacrifice.
Et ses touchants adieux à Samantha Groves.
Martine Rousseau avait vu juste. Le lien était réciproque.
Sameen Shaw n'était donc pas si imperméable aux sentiments. Une donnée qui lui avait par la suite été très utile.
Peut-être Sameen Shaw venait-elle de se souvenir de sa trahison. Peut-être le ton doucereux dont usait et abusait John Greer dès qu'il se trouvait en sa présence, lui avait remémoré sa haine et ses souffrances. Peut-être le vieil homme avait-t-il réveillé l'un de ses vieux démons. Peut-être avait-elle replongé dans la confusion. Mais cela suffisait-il à ce qu'elle baissât les bras ?
Qu'elle ignorât les cris et les regards de ses amis.
Les caméras embarquées de l'hélicoptère ne lui donnaient accès qu'aux visuels sur Élisa Brown et deux inconnus qui, s'il ne commettait pas d'erreur devaient être John Reese et Samantha Groves. L'horreur et le désespoir se lisait sur leur physionomie, et Samaritain augurait que les autres membres de l'équipe de la Machine devaient être en liaison avec Sameen Groves. Peut-être même l'avaient-il en visuel.
Avait-elle suffisamment plongée pour les ignorer ?
Calcul...
Résultats : 50 % de probabilités pour que son attitude fût conforme à son idée.
Un résultat ridicule. Au un millionième près. Un résultat nul. Inutile.
— Monsieur ? demanda le pilote. Autorisation de tirer ?
Une cause perdue. La condamnation tomba :
— Tuez-la.
Le co-pilote vérifia sa ligne de mire. La cible était parfaitement centrée. Parfaitement immobile. Son pouce se posa sur la commande de tir. Trop tard.
Un trait blanc sur sa gauche. Un sillage.
Shaw tomba un genou en terre et se roula en boule la tête entre ses mains.
Les flancs de l'hélicoptère se déchirèrent.
Root détourna la tête.
L'appareil partit en vrille.
Brown se mordit la lèvre inférieure jusqu'au sang.
John jura et se remit à courir. Il ne pouvait rien ni pour Shaw ni pour Root sur laquelle l'appareil fonçait. Il avait un homme à sauver. Il le sauverait et sauverait qui pouvait l'être ensuite.
— On est touché ! On est touché ! criait le pilote.
Il manipula fébrilement ses commandes. Aucune ne répondait. Pourtant, l'appareil dévia sa course. S'immobilisa un moment. Fumant, grinçant.
Sameen Shaw ou Samantha Groves ? s'interrogea Samaritain.
Qui souffrirait le plus de la disparition de l'autre ? De la mort de qui tirait-il le plus d'avantages ?
Qui désirait-il tuer ?
Il n'en tuerait qu'une. Mais laquelle ?
Une fois encore Samaritaine hésita à prendre une décision.
Le co-pilote s'extirpa de son siège et partit vers l'arrière. Le pilote ouvrit la porte latérale et sauta. Cinq mètres. Il s'en sortirait peut-être sans trop dommage.
Le mercenaire russe qui maniait avec tant de dextérité son RPG 7 n'hésita pas plus que les deux pilotes du MI 24. Son camarade avait déjà replacé une fusée dans son tube. Touché, l'hélico avait emprunté une trajectoire aléatoire qui lui avait laissé peu d'espoir de l'atteindre une nouvelle fois. Et puis, il s'était de nouveau stabilisé. L'artilleur avait envoyé sa fusée. Visé à la verticale du grand rotor. S'il atteignait les turbines l'appareil exploserait.
Droit au but.
L'impact envoya le MI 24 à cinquante mètres de Root, puis il dériva vers le château, heurta la façade, rebondit dessus. Les pales enfoncèrent les fenêtres avant de se tordre sur les briques du mur. L'appareil bascula et s'écrasa devant le perron.
Une série d'explosions secoua l'énorme carcasse de l'hélicoptère. Shaw sauta à plat ventre.
Des tirs de MK détournèrent Brown du spectacle. Des agents de Samaritain, trop heureux d'avoir une cible si visible et si facile à atteindre, avaient tourné leurs armes vers elle.
Karpov vit le danger. Repéra les tireurs, donna leurs positions aux deux hommes qui l'accompagnaient et tous les trois se mirent à arroser. Un agent mourut, les deux autres abandonnèrent Brown et se précipitèrent à l'abri. Vers un autre abri. Ils furent abattus sur le trajet.
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Matveïtch, Maria, Lionel et Élisabeth Sanders avaient assisté à la scène. Vu Shaw se rouler en boule. Vu Shaw sauter à plat ventre. Elle avait survécu par deux fois. Mais la pelouse devant le château étaient jonchée de débris plus moins gros, certains brûlaient, d'autres étaient profondément fiché en terre. Root se trouvait à proximité. Le toit du bania avait été emporté sans que personne n'eût vu ce qui en avait été responsable.
Maria ne savait plus pour qui s'inquiéter. Root ? Sameen ? Lissa ? Elle avait tremblé pour Shaw. Vu l'appareil foncé vers Root, repartir vers Sameen, s'écraser sur la façade, revenir vers Shaw. Élisa avait été soudainement été prise pour cible par des agents de Samaritain, puis la jeune juge avait remarqué le toit du bania.
L'angoisse avait obscurci son esprit, elle n'avait plus rien vu. Une seconde avait été volé à son esprit. Et quand elle reprit contact avec la réalité, elle eût l'impression d'avoir effectué un bond dans le temps. Brown courait sous les tirs, Root et Shaw étaient immobiles. Maria avait retrouvé la vue, mais elle avait perdu la capacité de proférer un son.
Lionel ne savait pas s'il devait louer ou maudire Shaw, et il ne pouvait un instant imaginer que Root, fut hors combat. Morte. C'était impossible. Elle survivait toujours. Il se reprocha l'amour ridicule qu'il éprouvait pour la tueuse à gages. Un flic ! Comment pouvait-il aimer une criminelle ? De onze ans sa cadette.
Élisabeth Sanders se retrouvait une fois de plus plongée au milieu d'une scène de guerre qui se trouvait à des milliers de milles de sa vie et de sa vocation de policier. Son cœur battait à tout rompre et elle se sentait au bord de la nausée.
Matveïtch avait trop de paramètres à gérer pour donner corps aux émotions qu'il aurait pu ressentir.
Allongée à plat ventre sur le sol, Anna essayait de reprendre ses esprits et croulait sous les stimuli sonores.
Jack Muller s'était efforcé de suivre la scène qui se déroulait hors de son regard, de relier les sons et les cris à des événements. Après les cris, il n'y avait plus eu que des explosions. Le capitaine Shaw. Où était le capitaine Shaw ?
— Capitaine ? lança-t-il.
Pas de réponse.
— Capitaine ? répéta-t-il d'une voix inquiète.
Trois réponses lui parvinrent simultanément. La première entrecoupée par une respiration rapide, la deuxième qui apparentait plus à un grognement qu'à une véritable réponse et une troisième lancé sur un ton doux et confiant :
— Un problème, chef ?
— Vous n'allez pas chialer, Muller ?
— Jack, je suis avec vous.
Muller se fendit d'un grand sourire heureux. Il n'avait pas espéré de réponse de Brown et encore moins de Root, mais le capitaine Shaw était vivante et les deux autres officiers allaient bien. Il ne lui restait plus qu'à se dégager du fichu tronc d'arbre qui l'immobilisait pour être tout à fait heureux. Il choisit de répondre à Root en priorité :
— Je serai aussi avec vous une fois qu'on m'a libéré de mon arbre, mon capitaine.
— Vous êtes un amour, Jack.
— Muller, vous pouvez vous défendre si des éléments ennemis vous approchent ? lui demanda Brown.
— Oui.
— Patientez, on arrive.
— Reçu, fit le sous-officier.
— Root, Sam, vous êtes toujours opérationnelles ? demanda encore Brown.
— Absolument, fit Root en se relevant sur un genou.
— Cinq sur cinq, assura Shaw.
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Les roquettes avaient occasionné beaucoup de dégâts. Des arbres flambaient. Cinq hommes de Karpov se trouvaient à terre. Le déploiement si bien agencé étaient désorganisé. Matveïtch avait ordonné à ses hommes de gagner l'orée de la forêt, de continuer à protéger la fuite des agents qu'ils étaient venus secourir et de rester à couvert. Il enjoignit durement l'artilleur à quitter la pelouse et attira l'attention deux hommes sur lui. Miraculeusement, l'artilleur et son aide regagnèrent le couvert des arbres sans mourir ni être blessés.
Les agents de Samaritain se retrouvèrent en sous-nombres et sans soutien aérien. Les rares survivants se replièrent sur le château. Ceux qui eurent la chance de ne pas croiser Shaw, se réfugièrent dans l'entrée et s'assirent dos au mur.
Ils y attendraient de nouveaux renforts. Plus importants.
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Brown effectua la première sa jonction avec les troupes de Karpov.
— On évacue la zone. Il faut disparaître avant l'arrivée de leur nouveaux renforts, fit-elle dans un souffle. Vous avez perdu des hommes ?
— Trois.
— Des blessés ?
— Deux ont besoin d'aide les autres s'en tireront.
Shaw et Root passèrent la limite qui séparait le parc de la forêt dans un bond.
— Je vais chercher Anna, dit Shaw. Root, tu m'accompagnes.
La jeune femme hocha la tête. Elle n'avait pas le cœur à plaisanter.
— Je viens avec vous, fit Reese.
— Qu'est-ce que tu as fait de ton blessé ? s'inquiéta Root.
— Je l'ai planqué dans un coin.
— Je lui ai laissé son téléphone, dit Brown.
— Je ne lui ai pas retiré, répondit Reese.
— Okay, on se grouille maintenant, pressa Shaw
— Borkoof, on se retrouve auprès de Muller
— Je vous accompagne, s'il a pris un arbre vous avez peut-être besoin aide de le dégager, proposa Karpov avec un fort accent russe.
Matveïtch pensa que son second méritait de prendre quelques leçons d'anglais.
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Muller se réjouit de l'arrivée de ses camarades. Mais l'arbre était bien plus imposant que Brown ne l'avait pensé. Le chef avait la moitié du corps engagé dessous. Borkoof et les Russes qui l'accompagnaient s'arqueboutèrent sur le tronc.
— Attendez ! cria le jeune capitaine.
Borkoof transmit l'ordre en russe. Les hommes la regardèrent sans comprendre. Le jeune femme s'agenouilla près de Muller.
— Chef, vous pouvez bouger vos doigts ?
Muller essaya. Des deux mains. Celle qui était restée libre et l'autre sous le tronc.
— Oui.
— Vos doigts de pieds ?
Il s'attarda sur la jambe gauche, celle coincée sous l'arbre.
— Chef, le pressa Brown.
Il lui lança un regard désolé.
— Je ne sens plus mon pied gauche.
Brown évita de jurer. Elle avait un médecin à sa disposition, elle ne devait pas se plaindre. Mais elle aurait bien aimé ne pas risquer la vie ou la jambe de Muller.
— Brown à Sam.
— Mmm ?
— Muller ne sent plus le pied qui se trouve coincé sous un tronc d'arbre.
— Depuis combien de temps, Muller ?
— Je ne sais pas, mon capitaine, répondit le chef.
Un silence. Muller cherchait du secours auprès du jeune officier. Elle lui posa une main apaisante sur l'épaule.
— Brown, vous pouvez lui faire un garrot ? finit par demander Shaw.
— Non.
— Atteindre l'aine ?
— Pour lui faire un point de compression ? Oui.
— Faîtes comme ça. Quand vous l'aurez dégagé, déchirez son pantalon et recontactez-moi aussitôt.
— D'accord. Merci.
Grognement.
Shaw venait de trouver Anna Borissnova. La grande Russe gisait sur le ventre. Le corps recouvert de terre, de feuilles et de branchages. La forêt semblait s'être vengée sur elle. L'avoir emprisonnée et être prête à l'engloutir.
— Anna, souffla Root.
La jeune femme ne répondit pas. Root s'accroupit près d'elle, mais se garda de la toucher. Shaw tomba à genoux. Elle prit le pouls de la grande Russe, vérifia qu'elle respirait, puis entreprit de chercher des traumatismes.
John resta debout, en alerte, même si pour l'instant tout danger semblait écarté. Il espérait que la Russe n'était pas gravement blessée, qu'elle était apte à marcher et à crapahuter. D'après les échange entre Shaw et Brown, Muller risquait de devoir être porté. Le sous-officier ne possédait pas la carrure du chef de la sécurité de Zakriatine. L'évacuer à dos d'homme à travers la forêt et les marais serait une épreuve de force et les hommes valides devraient se relayer. Borissnova était plus légère que le chef, mais elle était aussi très grande. Les hommes de Matveïtch n'étaient pas sortis indemnes de leur affrontement avec les agents de Samaritain. Ce qui faisait : quatre blessés, douze porteurs, peut-être quatorze si Alioukine et O'Keefe venaient les rejoindre. Mais si les blessés russes étaient aussi grands et pesaient aussi si lourd que Muller, O'keefe, Root et Shaw ne leur serait d'aucune utilité. La fuite serait compliquée et Reese se faisait vieux pour participer à de telles opérations.
Root, les yeux fixés sur Shaw, s'inquiétait pour la jeune Russe. Elle s'inquiétait plus encore pour Muller. Plus encore pour Shaw. Un peu moins. Elle ne savait pas trop.
Shaw avait soufflé le froid et le chaud depuis qu'elle s'était introduite dans le bunker et Root n'arrivait pas depuis à clairement évalué l'état d'esprit dans lequel celle-ci se trouvait. Elle avait sombré face à John Greer, face au conseil.
Face à John Greer.
C'était lui qui l'avait fait définitivement basculer. L'homme avait toujours sué l'ironie et le mépris à chacune de leur rencontre. La condescendance et l'assurance qu'il était le plus fort, que Samaritain était plus fort que, quoi que fît Athéna, quoi que fît Root, il leur soufflerait la victoire. Le vieil homme avait hésité avant de s'adresser à Shaw. Root avait surpris son regard brièvement posé sur elle. Il avait voulu lui parler. Il avait renoncé au dernier moment et s'était tournée vers Shaw.
Cette fois-ci, Greer n'espérait plus gagner. Peut-être avait-il partager l'espérance que Root rejoindrait un jour leur équipe. Peut-être Greer la méprisait-il moins que Shaw, peut-être aurait-il été plus fier de recruter Root que Shaw. Peut-être ne l'aurait-il pas provoquée s'il avait adressé ses dernière paroles à Root. Mais il savait qu'il allait mourir et il avait choisi de servir Samaritain jusqu'au bout. Samaritain pour qui Shaw avait tellement compté, qu'il avait tellement eu à cœur de détruire. Qu'il avait tant rêvé de mettre à genoux devant lui.
L'exécution du conseil avait été décidé, Shaw n'avait fait que se conformer à cette décision en abattant tous ceux qu'elle pouvait abattre. Ils devaient mourir. Root en avait abattu cinq. Parce qu'il le fallait. Shaw en avait abattu sept. Le nombre importait peu, ce qui importait c'était la manière de le faire. Celle de Shaw lui avait laissé en goût amer en bouche.
La scène lui avait rappelé une simulation. Elle ne pouvait pas savoir à présent ce que pensait Shaw, parce qu'elle ne pouvait plus vivre les événements comme celle-ci les vivaient. Shaw avait toujours été capable de tuer avec maîtrise et sang froid, mais Root ne pouvait s'empêcher de penser à la fois où, dans la peau de Shaw, elle avait exécuté les membres d'un petit gang de quartier près de Morningside Park. La violence qui l'avait habitée, l'indifférence qu'elle avait manifesté face aux vies qu'elle avait ôtées. La conscience avait souvent fait défaut à Root, elle s'était souvent moqué des gens qu'elle tuait, moqué de savoir qui ils étaient et à qui ils manqueraient. Mais ce qui l'avait troublée quand Shaw dérapait au cours de ses simulations, c'était la détermination qui l'habitait. La violence qu'elle libérait. Son esprit uniquement focalisé sur un but et l'annihilation totale de tout ce qui ne lui permettait pas d'atteindre ce but. Shaw devenait inhumaine. Animale. Il n'existait plus que la rage, la peur, la souffrance, l'instinct du prédateur en chasse ou l'instinct de survie de la bête blessée. Elle devenait dangereuse, impitoyable et incontrôlable. Parce qu'elle ne réfléchissait plus et qu'elle n'analysait plus son environnement comme un être humain.
Root avait été bouleversée par les sentiments et les émotions que ressentait Shaw à son propos. Quand la jeune femme pensait à elle, quand elle souffrait, quand elle l'aimait. Elle avait été tout autant bouleversée quand Shaw s'était retrouvée confrontée à Maria Alvarez. Root aimait passionnément Shaw, mais elle ne l'aimait pas comme Shaw l'aimait, ni même comme Shaw aimait la jeune juge mexicaine. Les sentiments que ressentaient Maria et Shaw l'une envers l'autre, leurs ressentis n'avaient pourtant aucune commune mesure. Sinon la profondeur de leur affection, sa réalité.
Ce que ressentait Shaw quand elle sombrait, ce qu'elle vivait, avait déstabilisée Root. Durement éprouvée la jeune femme. Root avait déjà éprouvé de la colère, elle avait parfois cédé à la violence, mais elle n'était jamais allée aussi loin que Shaw avait pu aller. Shaw avait commis des actes déments, inconcevables quand on la connaissait. Ressenti des désirs et des plaisirs monstrueux.
Root n'essayait jamais d'imaginer qui avait été Shaw dans certaines de ses simulations. Dans celles que Gabriel Hayward avaient si minutieusement étudiées pour mettre au point le rituel du Chirurgien de la mort. Elle admirait Shaw d'avoir survécu à ces expériences et de les avoir surmontées. De s'être pardonnée puisqu'elle était partie pour cela et qu'elle était revenue parce qu'elle y avait réussi.
Mais dans le bunker ? La mort de Greer. La mort de Michelle Gao. Celle de tous les autres. Root avait eu la vision fugitive de ce que pouvait être Shaw quand elle servait d'agent à Samaritain.
Pourtant Shaw était ressortie du bunker sans manifester d'état psychotique. Elle avait suivi les ordres d'Élisa sans protester, sans se montrer amorphe non plus. Et puis, il y avait eu le MI 24. Shaw immobile face à l'engin. Un acte suicidaire. Mais pourquoi ? Pourquoi maintenant ? Pour quelle raison ? A cause de Greer ? De sa phrase ridicule ? C'était impossible. Illogique. Shaw ne pouvait pas renoncer à tout ce qu'elle avait accompli, renoncer à sa fille, à Gen, abandonner maintenant alors qu'elle avait accepté de se construire une nouvelle vie. Une vraie vie. Une vie qui comprenait des enfants, des amis, sa mère peut-être, et l'amour de Root. Alors quoi ?
Un sacrifice ?
Sa folie avait sauvé Élisa. Shaw aimait Élisa. Elle estimait le jeune officier, elle s'en sentait responsable, elle connaissait l'affection que lui portait Maria et Alma Alvarez.
Root pesta : Shaw et sa propension à se sacrifier pour les être qu'elle aimait.
Mais elle n'était pas morte, elle avait rabroué Jack Muller, elle s'était inquiétée de lui et d'Anna. Shaw avait dérapé, c'était sûr, mais elle était revenue. Elle avait retrouvé le contrôle sur sa vie et son esprit. Complètement ?
Et avait-elle réalisé qu'elle avait replongée ?
Et si elle n'avait pas réalisé, s'inquiéta Root, quelle serait sa réaction quand elle s'en apercevrait ?
— Root, râla Shaw sans lever les yeux.
Elle était bel et bien revenue se réjouit Root. Elle avait senti son regard posé sur elle. Insistant. Agaçant. Shaw sentait Root et Root adorait cela.
— Mon cœur ? choisit-elle de plaisanter pour secouer la chape d'angoisse qui lui serrait le cœur.
— Tu ne m'es pas très utile, maugréa Shaw.
— C'est toi le médecin et tu ne m'as rien demandé.
— Déshabille-toi.
— Ah ? Euh... Bon.
Root commença à défaire les boutons de sa veste de chasse.
— Toute nue, continua Shaw tandis qu'elle palpait les jambes de Borissnova.
Root ouvrit la bouche de surprise. Shaw leva la tête, un sourire au coin des lèvres :
— Ce que tu peux être parfois con, déclara Shaw en levant les yeux aux ciel.
Root se troubla, les doigts figés sur sa boutonnière. Shaw ne la regardait déjà plus. John avait vivement tourné la tête vers les deux jeunes femmes. La demande de Shaw l'avait prise de court et Root paraissait, pour une fois, complètement stupide, ne sachant quoi faire de ses boutons et de ses doigts. Elle croisa son regard et ses pommettes se colorèrent. Incroyable, pensa-t-il. Elles étaient incroyables. Shaw était incroyable. Irremplaçable. Il l'avait cru morte face au MI 24 et cinq minutes plus tard, elle mettait Root en boîte. Le regard planté dans les yeux de l'interface, il se fendit d'une grimace moqueuse qui lui découvrit la moitié des dents. Une grimace de gamin. Parce que Root avait l'air d'une imbécile. Parce qu'il adorait l'humour de Shaw, parce qu'il savait très bien ce qui avait motivé sa plaisanterie et parce que Root avait été assez stupide pour prendre sa demande au sérieux.
Root manquait parfois de discrétion. Elle s'amusait à flirter, à provoquer tout un chacun et sa cible favorite depuis qu'il la connaissait avait toujours été Shaw. Shaw qui n'avait jamais su réagir face à ses assauts, ou si rarement que cela ne comptait pas. Root avait toujours su déclencher la réaction qu'elle attendait. Quelle que fût celle qu'elle attendait. John était persuadé qu'elle utilisait sa capacité à manipuler Shaw jusque dans l'intimité qu'elles partageaient. Sans méchanceté. Pour s'amuser, par plaisir, mais aussi pour échanger. Pour forcer Shaw à échanger. À communiquer. Et aussi parce qu'elle l'aimait.
Root était inquiète. Il n'arrivait pas à savoir pourquoi. Shaw n'avait pas commis d'actes imprudents, elle ne s'était pas montrée incontrôlable, ni particulièrement violente. Il l'avait trouvé calme, attentive et terriblement efficace, comme à son habitude quand elle se trouvait en mission. Il avait frémi quand il l'avait vue face à MI 24, mais pourquoi s'en serait-il étonné ? Shaw calculait les risques. Elle avait prévu — Dieu sait comment — que l'hélicoptère adopterait un vol stationnaire avant de tirer. Elle avait donné sa chance à l'artilleur de Karpov. Il avait déjà abattu un hélico, il serait capable d'un abattre un deuxième. Un pari téméraire, mais non dénué de réflexion. Athéna l'avait peut-être aidée à calculer les risques. Un pari digne de Shaw. Reese la trouvait dingue, parce qu'il fallait posséder un sang-froid dont il ne se sentait pas capable pour affronter un MI 24 sans d'autre arme que son esprit d'analyse et une confiance à toute épreuve. Shaw ne connaissait même pas l'artilleur.
Root avait eu peur, il comprenait, mais il doutait que ce fût là la raison de son inquiétude. Elle connaissait trop bien Shaw pour s'inquiéter de ce que d'autres prendraient pour des actes irraisonnés et elle l'aimait trop pour oser lui en faire le reproche. Quelques chose d'autre la tracassait.
Il observa Shaw. Ses talents de médecin l'avaient toujours fascinée. Elle ne se vantait jamais. S'il n'avait pas su qu'elle était diplômée et en droit légal d'exercer la médecine, il ne l'aurait jamais appris de sa bouche. À peine bougonnait-elle parfois qu'elle avait fait un temps des études de médecine, laissant entendre qu'elle avait été une étudiante médiocre qui n'avait pas su choisir son orientation. John avait compté, en fait d'études médiocres, Shaw avait trimé dix ans dans l'une des meilleures universités des États-Unis. Dix années d'études brillantes.
Jack Muller lui avait raconté les rapports que Shaw entretenait avec le docteur Chakwass. Un médecin militaire reconnu. Le sous-officier adorait Root, mais il éprouvait envers Shaw un mélange de respect, d'affection et de reconnaissance que ressentaient les soldats envers un officier qu'ils jugeaient digne de les mener au combat. L'homme respectait et estimait Élisa Brown, mais d'une manière différente. Root incarnait le franc-tireur, Brown l'officier modèle. Shaw alliait ces deux qualités parfois antinomiques à celles d'un médecin engagé sur un champ de bataille. D'un chirurgien. La double casquette que portait Shaw impressionnait le sous-officier.
La jeune femme s'adressait à la blessée en russe. Elle l'appela par son prénom et attendit une réponse. Anna grommela et Shaw recommença à lui parler. Doucement. Gentiment. Borissnova hocha la tête et Shaw la retourna précautionneusement. Voir Shaw exercée ses talents de médecin l'avait toujours subjugué. Pour les compétences qu'elle déployait, mais aussi parce que, dans ces moments-là, Shaw se montrait attentive et douce. Dans la vie courante, elle se montrait toujours très attentive à son environnement, elle se montrait beaucoup plus rarement douce, sinon jamais. Mais parfois, quand elle soignait un blessé, quand elle prenait soin d'un blessé et qu'elle oubliait qu'on la regardait, elle abandonnait ses manières rudes et son air renfrogné. Elle dévoilait alors un aspect de sa personnalité qu'elle tenait soigneusement caché. Un aspect qui démentait le diagnostique qu'elle portait sur elle-même et qu'elle espérait que les autres portassent sur elle-même. Comme maintenant vis-à-vis d'Anna Borrissnova.
Shaw se montrait douce, précise, patiente, attentive, comme le méritait à ses yeux un patient. D'autant plus impliquée que ce patient était une amie.
Shaw était égale à elle-même.
Pourquoi Root s'inquiétait-elle ?
Qu'avait-il manqué ?
Qu'est-ce que Root avait vu qu'il n'avait pas vu ?
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Anna contempla Shaw, puis sont regard glissa vers les arbres qui se dressaient au-dessus d'elle.
— C'est joli.
Shaw fronça les sourcils et leva la tête vers les frondaisons.
— Ouais, mais les fusées n'ont pas arrangé le décor.
— Je déteste Samaritain, murmura la grande Russe.
— Pourquoi crois-tu que nous sommes ici ?
— Je te suivrais jusqu'au bout de l'enfer, Sameen
— Tu m'as déjà suivie jusqu'au bout de l'enfer.
— J'irai plus loin encore.
— Ouais, ben, nous n'en sommes pas encore là et je préférerais que tu restes en vie.
— Tu veux mourir ? se crispa Borissnova
— Non.
La grande Russe se détendit.
— Anna, tu peux suivre mon doigt des yeux ?
Shaw lui promena un index devant le visage.
— Oui.
— Comment tu te sens ?
Shaw attendait une réponse précise. Elle n'avait diagnostiqué aucune blessure lors de ses palpations et des examens qu'elle avait menés, a priori tout allait bien, mais elle ne pouvait pas palier son manque de matériel ni se substituer à Anna. La grande Russe avait assez d'expérience pour s'auto-diagnostiquer.
Anna l'avait compris ainsi. Elle passa son corps en revue, ses fonctions motrices, nerveuses, ses douleurs. Elle avait mal aux doigts, à l'épaule gauche, un peu partout, mais surtout au doigts et à l'épaule.
— Je dois avoir des doigts cassés et j'ai l'épaule gauche démise, sinon, je crois que ça va.
— Tu te sens bien ?
— Un peu sonnée, mais ça ira.
— Je vais te remettre l'épaule en place et je ferai ce que je peux pour tes doigts.
— C'est grave ?
— Un index, deux majeurs et un annulaire.
Anna se pinça les lèvres. Shaw lui attrapa la main droite.
— Tu pourras te resservir d'un fusil. Tu souffres de luxations, pas de fractures. On t'arrangera cela à l'hôpital.
Shaw prit deux minutes pour remettre en place les articulations luxées. Anna s'était tellement cramponnée au sol qu'elles avaient lâché. Mais Anna était sauve. Le souffle de l'explosion était passé au-dessus d'elle. Si elle l'avait emportée, la grande Russe n'y eût peut-être pas résisté. Elle se fût brisé en deux, en l'air ou contre arbre.
Root aida ensuite Shaw à la remettre debout. Reese proposa son aide.
— Non, ça va, je peux marcher seule, leur assura Anna.
Brown choisit ce moment pour recontacter Shaw :
— Brown à Shaw. On a dégagé Muller.
— Bilan ?
— Pas de sang, pas de fracture apparente.
— Muller, vous m'entendez ?
— Oui, mon capitaine.
— Vous avez mal ?
— Oui.
— Comme des fourmis ?
— Oui.
— C'est très douloureux ?
— Oui.
— Brown, lâchez le point de compression et masser lui la jambe pour aider à rétablir la circulation sanguine. Muller, si ça ne va pas vous prévenez la personne qui se trouve la plus proche de vous et vous m'appelez.
— Bien, mon capitaine.
Athéna avait attendu les bilans pour intervenir :
— MI 26 en approche. Quatre-vingt agents embarqués.
— Un Halo* ? demanda Brown.
— Affirmatif, répondit l'intelligence artificielle.
— On décroche. Maintenant, exigea durement le jeune capitaine. Chacun sait ce qu'il a à faire. Exécution.
Les hommes de Karpov se séparèrent en deux groupes, chacun ayant la charge d'un blessé. Brown et Borkoof remirent Muller sur ses pieds et parcoururent les premiers cents mètres en le soutenant. Anna demanda à Shaw l'autorisation de poser une main sur son épaule, du moins pendant un temps.
— Pour me servir de stabilisateur, s'excusa-t-elle.
L'explosion l'avait privée d'une partie de son équilibre. Elle se sentait incapable de courir droit si elle bénéficiait pas d'un point d'appuis. Shaw était petite, ce serait plus pratique que de s'appuyer sur Root ou sur John Reese.
— Accroche-toi à mon sac, mais ne t'appuie pas dessus, grogna Shaw.
Root tentait de se persuader que Shaw allait bien. Allait mieux. Que son dérapage se limitait au bunker, que les paroles de Greer l'avait heurtée sur le moment et qu'elle les avait oubliées. D'ailleurs Shaw avait-elle toujours la phobie des ascenseurs ? Root se reprocha de ne pas s'en être inquiétée depuis son retour. Elle avait éprouvé sa phobie. Sa panique viscérale. Un sentiment que Root n'avait jamais éprouvé par elle-même, qu'elle savait ne devoir jamais éprouver de sa vie. Un de ses sentiments excessifs qui l'avait tant déstabilisée quand elle s'était retrouvé dans la peau et dans l'esprit de Shaw. La puissance incroyable de ses sentiments. Quels qu'ils fussent.
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— Objectif en vu, signala le pilote du MI 26
Samaritain scanna une dernière fois l'intérieur du château. Un agent agonisait au troisième niveau dans l'aile nord. Deux au deuxième niveau, l'un se trouvait dans le salon, l'autre s'était réfugié dans la chambre qu'avait occupé Michelle Gao. Un seul homme avait survécu au premier niveau. D'après ses mouvements, il était en parfaite santé. Enfermé dans la chambre froide qui dépendait de la cuisine.
Aucun membre du conseil n'avait survécu.
Si seulement, il avait pu atteindre Maria Alvarez, un proche de Sameen Shaw...
Ou bien l'atteindre à travers d'autres.
Un proche des mercenaires russes ? D'Élisa Brown ? De Jack Muller ?
Pour quoi faire ? La Machine les surveillait et elle n'avait certainement pas manqué d'assurer leur sécurité. Il lança des recherches.
Sans résultats. Il n'avait accès à aucun visuel, aucun enregistrement. Mais il les connaissait. Si ce n'étaient Maria Alvarez, sa fille, Genrika Zhirova et Mark Hendricks, qu'il n'avait jamais réussi à retrouver, personne n'avait déménagé.
Les parents d'Élisa Brown habitaient toujours leur maison à Butler Beach, son frère finissait son année universitaire à Saint Léo, Jennifer Muller n'avait semblait-il abandonné ni sa petite maison à Marion ni son poste d'institutrice, Boris et Oksana Zverev vivaient toujours à Pervomayskiy, et peu lui importait les données qu'ils possédaient sur les agents de la Machine, celle-ci préviendrait toute action qui lui semblerait suspecte. Il perdrait du temps et de l'énergie pour des résultats minimes : quelques morts et une détermination qui ne flancherait jamais. Il était trop tard pour les acheter et bien trop tard pour leur faire peur.
La mort de Natalia Borissnova, de ses trois enfants et de son mari avait en son temps servi ses intérêts. Il avait envoyé Gabriel Hayward en Russie, pour s'assurer du concours des mercenaires russes. Il l'avait obtenu. Et puis, Anna Sverev avait su que Sameen Shaw n'était pas le chirurgien de la mort et s'était alliée à elle contre lui. Son patron et ses collègues avaient suivi.
Tuer des innocents reliés à des agents de la Machine ne ferait que renforcer le lien qu'ils entretenaient avec Sameen Shaw et Samantha Groves. Une perte de temps et d'argent inutile. Il n'atteindrait pas non plus les deux jeunes femmes de cette façon. Samantha Groves ne possédait pas un si grand amour de l'humanité pour s'en soucier et Sameen Shaw se contenterait de leur faire miroiter des rêves de revanche et de vengeance.
Il contacta son chef d'équipe :
— Envoyez une escouade nettoyer le château et ses dépendances. Éliminez les survivants et faîtes disparaître les corps.
— Combien ?
— Soixante-quatorze.
Le chef d'équipe resta sans voix. Comment se débarrasser de soixante quatorze corps ?
— Vous les transporterez dans l'abri anti-atomique qui se trouve au sous-sol.
C'était cela qu'il appelait faire disparaître des corps ?
— L'abri ne figure sur aucun plan, il est indécelable et je le scellerai une fois l'opération terminée.
— La destruction des bâtiments est annulée ?
— Oui.
Le chef attendit la suite de ses instructions.
— Retrouvez le commando. En ce qui le concerne l'ordre de mission reste inchangé.
— Bien, monsieur. Autre chose ?
— Non.
— Tout sera fait selon vos ordres.
— J'y compte bien.
Le ton était tranchant et menaçant.
Andy Farmer serait payé une fortune pour cette opération. Une opération pas bien plus délicate que d'autres qu'il avait assuré au Moyen-Orient ou en Afrique, mais qui cette fois avait lieu en plein cœur de l'Europe. Une première. Il avait bien étudié le terrain, son patron lui avait fourni des cartes d'état-major et ensemble, ils avaient envisagé tous les itinéraires de fuite possibles.
Il n'était pas certain de gagner, de rattraper tous les membres du commando qu'il pourchassait, mais il en trouverait et ils les feraient courir comme des lapins. Il avait prévenu son patron. L'opération avait été maintenue.
Samaritain avait perdu son conseil, mais le MI 26 était déjà en route quand Sameen Shaw avait tiré la balle qui avait tué Kang Hee Sun, le dernier membre encore vivant de son conseil d'administration. Personne n'ouvrirait l'abri atomique. Piotr Ievoj ne survivrait pas à la journée et s'il survivait Samaritain l'éliminerait plus tard, personne n'ouvrirait jamais le bunker. Restait le personnel de service de Gregor Zakriatine. Et une possibilité d'éliminer deux agents de la Machine.
Iouri Alioukine et Laura O'Keefe.
— Monsieur Farmer ?
— Monsieur ?
Samaritain avait déjà lancé des simulations. Il y avait 76,28 % de probabilité pour que les deux agents eussent emmené le personnel de service dans une maison de chasse.
— Envoyez une escouade aux coordonnées marquées d'une croix bleue. C'est une maison de chasse, les employés de Gregor Zakriatine y sont réfugiés. Vérifiez leur identité, tuez les cas suspects et prévenez vos hommes que deux agents ennemis se dissimulent certainement parmi eux. Identifiez vos hommes aux forces spéciales biélorusse. L'escouade rejoindra la traque une fois sa mission terminée.
— Bien, monsieur.
L 'hélicoptère se posa. Les escouades se dispersèrent. Une, partit nettoyer le château et Jérôme Archambeau regretta de ne pas être resté à mourir de froid dans sa chambre froide. L'autre, emprunta la route carrossable qui menait à confortable maison de chasse qu'avait tant appréciée les invités de Grégor Zakriatine. Les six autres escouades s'enfoncèrent dans la forêt.
La traque était lancée.
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Piotr Ivanovitch avait depuis longtemps renoncé à comprendre ce qu'il se passait. Le commando, les gardes chasse infiltrées, les agents de sécurité massacrés, Grégor Feodorovitch et ses invités assassinés, la femme qui lui tirait dessus pour mieux le soigner ensuite, l'homme qui l'évacuait sur son dos, l'attaque du MI 24 et maintenant un MI 26 qui vomissait quatre-vingt types sur le domaine ?
Des femmes qui parlaient russe et anglais, un commando composé de Russes et d'Occidentaux, deux hélicoptère de combat et le plus gros hélicoptère porteur du monde ?
Les moyens techniques déployés étaient hors de mesures. Si ce n'était en temps de guerre.
Quand un chef de la sécurité perdait le contrôle de la situation, son devoir était d'obtenir de l'aide auprès des autorités locales. Grégor Zakriatine entretenait de bon rapports avec le pouvoir biélorusse, Piotr Iejov avait noué des contacts au sein des forces de sécurité tant civiles que militaires. Il tapota ses poches. La femme qui l'avait soigné ne lui avait pas retiré son téléphone, l'homme qui l'avait porté et abandonné dans la forêt ne l'avait pas fouillé. Un manque de professionnalisme inconcevable.
Une réalité incontestable.
Le téléphone n'avait pas souffert de ses combats et la batterie affichait 86 % de charge. Il navigua parmi ses contacts, trouva celui qu'il cherchait, composa le numéro et lança un appel au secours assorti d'un rapport aussi précis qu'il pût être étant donné les circonstances. Le commando avait été l'ennemi jusqu'à ce que les MI 24 surviennent. Jusqu'à ce que le commando l'évacuât sans qu'il comprît réellement pourquoi. Ensuite, il n'avait plus été sûr de rien. Les hommes venus en hélicoptère lui inspiraient aussi peu confiance que les membres du commando. Il entendit des tirs à l'intérieur du château et se fit le plus petit possible. Il donnait peu cher de sa peau si les nouveaux arrivants le découvrait.
Athéna avait protégé le signal de Piotr Ievoj, elle protégea son appel, l'écouta attentivement, et brouilla par la suite tout ce qui pouvait rattacher Piotr Ievoj à son téléphone.
Elle prévint ensuite Root que des agents de Samaritain se dirigeaient vers la maison de chasse.
— Pour les tuer ?
— Les probabilités indiquent que seuls sont ciblés Iouri Alioukine et Laura O'Keefe.
— Oui, mais les autres ?
— 6 %. Leur élimination impliquerait une disparition des corps ou l'ouverture d'une enquête par les autorités. Le seul employé qui représente un intérêt est Piotr Ievoj.
— On l'a laissé en arrière.
— Ses probabilités de survie s'élèvent à 87,92 %.
Root hésitait. Il ne serait pas possible d'exfiltrer le personnel de Zakriatine. Les employés ne tiendraient pas la distance et ils ne pouvaient pas se défendre. Iouri et Laura ne pourraient pas non plus soutenir un siège ni contrer un assaut. Les rejoindre condamnerait l'équipe à la mort. Que devait-elle décider ?
— Transmets tes données à l'équipe, finit-elle par demander à Athéna.
— Toute l'équipe ?
Root soupira. Elle n'avait réellement besoin que de deux personnes. De l'avis de deux personnes.
— Sameen et Élisa, précisa-t-elle.
Elle attendit la confirmation d'Athéna, pour contacter les deux femmes :
— Vous en pensez quoi ?
— Alioukine et O'keefe ne pourront rien faire, répondit Shaw.
Brown n'avait pas répondu.
— Élisa ? la relança Root.
— Je suis de l'avis de Sam, dit-elle à voix basse.
— Anton ? demanda-t-elle par acquis de conscience.
Matveïtch était du même avis, mais il consulta Maria du regard. La jeune femme se mordit les lèvres. La lutte engagée contre Samaritain exigeait à assumer des décisions discutables et cruelles. Elle donna son accord à l'abandon de la maison de chasse.
— Nous sommes d'accord, transmit Matveïtch.
Root contacta le Russe et l'agent de la CIA. La décision d'abandonner des civils innocents lui reviendrait. Elle n'eût pas écouté Matvéïtch et Maria s'ils ne l'avaient pas suivie et Élisa n'avait pas à prendre une décision qui allait à l'encontre de son devoir d'officier des Marines et de son honneur. Quant à Shaw, Root préférait éviter qu'elle eût à prendre ce genre d'initiative. Elle en avait déjà assez fait pour aujourd'hui.
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Laura O'Keefe et Iouri Alioukine avaient conduit sans encombre le personnel du château à la maison de chasse. La gouvernante, le maître d'hôtel et le chef-cuisinier avaient tenu leur rôle et une fois dans la maison, ils avaient calmé les esprits et les angoisses légitimes de leurs subordonnés. Laura bénéficiait tant soi peu de son ancien statut de garde chasse et Iouri se montra étonnamment diplomate pour un soldat qui n'avait jamais réellement aimé prendre des décisions et se mêler de négociations.
Les trente-huit membres du personnel s'étaient éparpillés dans la maison. Aucun n'avait voulu rester à l'extérieur, sous la véranda pourtant accueillante ou plus simplement, aux abords immédiats de la maison, autour du foyer éteint ou sur les tables forestières.
Le chef avait rallié son second et ses commis et ils avaient investi la cuisine, promettant des agapes à leurs collègues. Les autres membre du personnel s'étaient installés comme ils l'avaient pu dans les salles du rez-de-chaussée.
Les armes que n'avaient pas déposées les deux soldats les maintenaient dans une sourde inquiétude et beaucoup ne comprenaient toujours pas pourquoi ceux qui les avaient agressé, ceux qui avaient attaqué la propriété, les avaient ensuite sauvés. Pourquoi les agents chargés de la sécurité du château s'étaient soudain transformé en ennemis.
Irenka Stepanova avait bien essayé d'arracher des confidences et des explications à l'ex-garde chasse, mais celle-ci ne parlait ni russe ni biélorusse, la gouvernante ne parlait pas anglais et l'homme qui l'accompagnait et qui parlait le russe avait esquivé toutes ses questions. Wladimir parlait anglais, mais il n'avait pas obtenu plus de réponses
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Si Alioukine reçut sans broncher l'ordre de Root d'évacuer la maison sans broncher, Laura tiqua.
— Bien, madame, avait répondu le Russe.
Laura n'avait rien répondu.
— Laura ? l'avait relancée Root.
La jeune femme s'était détournée de la fenêtre devant laquelle elle montait la garde. Le salon était calme. Des femmes discutaient à voix basses dans les canapés, les fauteuils, autour d'une grande table basse en bois massif. Une théière fumait sur un plateau. Des hommes avaient entamé une partie de billard français. Laura n'avait jamais vu personne y jouer. Trois boules, une rouge et deux blanches. Le jeu lui avait semblé être un défoulement pour mathématiciens ou physiciens spécialisés en géométrie ou déplacement des masses. Elle avait déjà joué au billard américain. Un bon joueur déployait autant d'habilitée que les hommes autour du billard français, mais n'importe qui pouvait sans trop de difficulté empocher une boule quand le jeu ne répondait pas à des règles trop strictes. Laura comme tout autre joueur médiocre. Les hommes jouaient avec application, sans prononcer un mot, sans marquer leur joie quand ils réussissaient une bonne combinaison. Ils s'occupaient l'esprit. Une jeune fille lisait un roman, un homme consultait une revue de chasse, assis par terre, dos au mur. L'homme qu'avait blessé Root avait été installé sur un matelas. Laura avait exigé de le garder près d'elle et le maître d'hôtel avait désigné un homme pour le surveiller.
Les autres membres du personnel présents dans la pièce s'étaient assis où ils pouvaient. Un jeune homme n'arrêtait pas de se ronger les ongles. Une femme pleurait régulièrement, consolée par une autre. Dans la salle à manger, le Russe devait assister à des scènes semblables.
Laura admirait les civils sachant faire preuve de discipline alors qu'ils étaient confronté à des situations dramatiques. Elle les admirait, pourtant, leur calme l'avait toujours mise mal à l'aise car celui-ci rimait souvent avec résignation. Une résignation qui dénonçait des années de souffrances ou de terreur.
La gouvernante apparut soudain et lança une phrase à la cantonade. Toute activité cessa, quoi qu'elle eût demandé ou ordonné, elle avait dans la seconde reçu sa réponse. Le personnel n'avait peut-être pas souffert, il était peut-être simplement discipliné. Très discipliné. Une qualité que Laura O'Keefe avait remarqué auparavant quand elle travaillait encore comme grade chasse à la propriété, mais qu'elle n'aurait jamais cru pouvoir perdurer ensuite.
Ces gens étaient disciplinés, mais ils avaient peur. Des employés de maison modèle qui ne comprenaient pas comment ils avaient tout à coup plongé en plein conflit armé.
Que Root lui avait demandé de sauver.
Qu'elle lui demandait maintenant d'abandonner.
— Laura ? répéta Root.
— Que va-t-il leur arriver ? murmura l'agent de la CIA.
— Vous ne pourrez pas tenir face à une escouade lourdement armée et si vous résistez vous déclencherez une réponse hostile qui mettra tout le personnel en danger.
— Alors, on les laisse ?
— Laura, regardez-les et dîtes moi si vous les imaginez échapper à travers bois et marais à sept escouades de mercenaires professionnels ?
Cinq ou six avait leur chance. Les autres mourraient. Cinq ou six sur trente-huit.
— Ils ne présentent ni danger ni intérêt pour nos ennemis, continua Root. Sauf si vous et Alioukine restez sur place.
Root avait raison. Laura le savait. Un nœud se forma au creux de son estomac :
— D'accord, se résigna-t-elle.
— Je vous connecte sur les données GPS de l'équipe. Partez maintenant, Laura.
Le Russe l'attendait déjà. La jeune femme soupira. Elle récupéra son sac, vérifia que ses armes étaient chargées, consulta sa carte électronique. Six points, regroupés jusqu'à se confondre, se déplaçaient sur la carte. Cinq marqueurs verts et un R vert. Elle attrapa le poignet du Russe. Le R n'y apparaissait pas. Laura se demanda si Root faisait ainsi preuve d'une touchante attention ou d'une incroyable arrogance.
Le maître d'hôtel ne manqua pas de remarquer les préparatifs des deux soldats.
— Vous partez ? demanda-t-il en anglais.
— Oui, confirma Laura O'Keefe.
— C'est fini ?
— Oui.
— On peut partir nous aussi ?
— Non, restez ici. Ne partez avant demain matin.
— Pourquoi ?
— Pour qu'on ne vous confonde pas avec des éléments hostiles.
— On vous...
Le verbe lui échappait en anglaise. Il se tourna vers Alioukine et continua en russe :
— On vous traque ?
Le Russe lança un regard à l'Américaine. Elle haussa les épaules, quoi que lui eût demandé l'homme, elle faisait confiance à son partenaire.
— Oui, répondit Iouri.
— Qui ? La police, les agents de sécurité étrangers, l'armée ?
— Ici, vous êtes en sécurité. Faites comme elle vous a dit. Vous avez à boire, à manger. Ne commettez pas l'erreur de partir à l'aventure. Demain, vous reviendrez au château, vous prendrez des véhicules et vous irez chercher du secours, mais aujourd'hui, si vous voulez rester en vie restez ici, répéta Alioukine.
— Je ne comprends pas.
— Vous avez de la famille ? demanda Iouri.
— Oui.
— Alors si vous voulez les revoir, ne cherchez pas à comprendre, restez ici et protéger votre personnel comme vous l'avez fait jusqu'à présent.
L'homme hocha la tête. Que ce soldat fut un criminel ou un homme bon, son discours résonnait comme celui d'un sage. Ils attendraient demain.
— Je ne sais pas trop si je dois vous remercier, reprit le maître d'hôtel en anglais. Mais... merci d'avoir pris soin de nous.
Alioukine tendit une main. La culpabilité serra le cœur de Laura. Ce n'était pas la première fois qu'elle abandonnait des civils à leur sort. À chaque fois, elle avait fait tout ce qu'elle avait pu avant, mais elle avait rarement su ce qu'il était advenu d'eux après son départ. Elle n'avait pas voulu le savoir. Elle avait eu peur de ne pas pouvoir continuer si elle avait su. Le maître d'hôtel lui sourit chaleureusement et lui tendit une main. Elle s'efforça de garder une attitude neutre sinon détendue et elle prit sa main. Sa poignée de main était sincère, ferme et confiante. Laura s'en sentit d'autant plus coupable.
— Ne bougez surtout pas d'ici, lui dit-elle en retirant sa main.
— Ne vous inquiétez pas, répondit le maître d'hôtel.
Si seulement, pensa amèrement Laura O'Keefe.
— Piotr Ievoj a déjà prévenu les autorités biélorusses. Ils sont en route, la prévint obligeamment Root qui avait descellé son malaise.
— Ça n'empêchera rien, rétorqua lugubrement Laura.
— Ne soyez pas si pessimiste.
Laura aurait voulu l'insulter, lui crier sa haine. Elle ne savait même pas qui était réellement Root, ni si l'élimination du conseil d'administration valaient de sacrifier trente-huit innocents.
— Vite, la pressa Alioukine. Ils arrivent.
— On pourrait aller les descendre ? suggéra O'Keefe dans un dernier sursaut d'espoir.
— On a aucune chance, fit le mercenaire.
Il se figea soudain.
— Vous ne voulez pas leur foncer dessus ? s'inquiéta-il. Ils sont dix et ça ne servira à rien.
Laura consulta sa carte :
— Qu'est-ce que vous en savez ?
— Ils sont dix, confirma Root. Ne commettez pas de bêtise, Laura. Décrochez. S'il vous plaît.
Alioukine l'attendait. Il ne connaissait pas l'Américaine, mais elle faisait partie de l'équipe, ce qui voulait dire que Matveïtch approuvait sa présence. Root les avaient envoyés ensemble et elle comptait à ce qu'ils revinssent ensemble. Ce n'était pas à lui de prendre des décisions et pour l'instant, personne ne lui avait ordonné d'abandonner la femme.
— Fait chier ! grinça O'Keefe entre ses dents.
Que pouvait bien lui répondre Root ?
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Elle pensait encore à trouver une réponse adéquat quand une main se posa entre ses omoplates et la poussa rudement en avant. Root s'attendait quelques paroles désagréables. Shaw n'en était jamais avare quand Root n'agissait pas comme elle l'attendait, quand elle pensait qu'elle perdait du temps à bavarder, ou qu'elle prenait des risques inconsidérés. Le geste était bien de Shaw, ce mélange d'attention et de rudesse qui la caractérisait si souvent quand elles se trouvaient en opération, mais Shaw ne prononça pas un mot et Root n''avait pas l'esprit à plaisanter.
Elle accéléra. Les états d'âme de Laura O'Keefe l'avait amenée à ralentir son allure.
Élisa Brown menait l'équipe, Shaw fermait la marche. Reese s'était attaché aux pas d'Anna Borissnova, Borkoof à ceux de Muller. L'Américain était plus lourd, plus massif, Borkoof saurait mieux le soutenir s'il flanchait.
Brown leva la main. Devant elle, le soleil brillait et une longue plaine de graminées s'étendait. À perte de vue. L'équipe se déploya en arc de cercle autour du jeune officier. À genoux derrière un arbre ou un buisson, allongé quand le terrain ne présentait aucune protection naturelle. Brown s'accroupit à la lisière de la forêt. Shaw la rejoignit.
— Un kilomètre, observa Brown. Après ce sont les étangs.
— Mmm, approuva Shaw.
— Trois escouades sont après vous, intervint Athéna. Quatre si celle qui a été envoyée à la maison de chasse suit la piste de Laura O'Keefe et de Iouri Alioukine.
— Une question de temps, fit Shaw.
Si Samaritain décidait d'éliminer le personnel, l'escouade ne serait pas retardée de plus de trois minutes. Il suffisait de quelques grenades et d'un passage rapide pour achever les blessés. Shaw avait déjà mené ce genre d'opération de nettoyage.
— Sam, ça va ? s'inquiéta Brown.
Shaw avait l'air si sombre, si... lointaine. Shaw hocha la tête, sans que son geste ne rassurât pour autant le jeune officier.
— Ce n'est pas une simulation, lâcha soudain Brown.
Shaw leva sur elle un regard confus.
— Je sais que ça y ressemble, continua Brown. Mais ce n'en est pas une, Sam. Je vous jure que s'en n'est pas une.
— Comment pouvez-vous le savoir ?
— Je serais venue avec vous dans le bunker.
Shaw ne répondit pas. Brown posa une main sur son genou. Elle avait tapé juste. Shaw doutait de la réalité. Quelque chose l'avait perturbé à l'intérieur du bunker, Laura O'Keefe avait rechigné à abandonner des civils. Des civils qu'elle ne savait pas abandonner aux décisions de Samaritain. Shaw savait aussi bien que Brown que les civils ne représentaient bien souvent qu'une quantité négligeable et interchangeable aux yeux de Samaritain. Une décimale.
Brown le savait trop bien.
Elle avait sacrifié des civils sans état d'âme au cours de ses simulations. Sans état d'âme, et en toute conscience. Elle ne s'était pas montrée plus indulgente envers ses hommes et elle n'avait pas hésité à en exécuter quelqu'un pour de soi-disant manquements à la discipline. Brown n'avait pas oublié. Ni ses décisions, ni son indifférence, ni sa dureté, ni sa cruauté, ni souvent la fierté qu'elle avait retiré de ne pas avoir sacrifié ses objectifs à des considérations morales qu'elle avait trouvées complètement malvenues et ridicules. Shaw avait été un monstre. Dans un autre registre, Élisa n'avait rien à lui envier. Des cauchemars venaient souvent lui rappeler ce qu'elle pouvait être ou devenir si elle se laissait aller à ses pulsions. Brown avait souffert, mais elle n'avait jamais par la suite replonger dans le monde virtuel dont l'avait sauvée Root. Shaw n'avait pas eu cette chance.
— Dans une simulation, je vous aurais accompagné dans le bunker et je n'aurai pas accepté me séparer d'O'Keefe et d'Alioukine. J'aurais ordonné d'enfermer le personnel de service dans leurs chambres et de les laisser crever.
— …
— J'ai déjà fait sauter des maisons plein de civils. J'en avais rien à foutre. Ils me gênaient.
Shaw ferma brièvement les yeux. Brown serra ses doigts sur sa cuisse :
— Fais-moi confiance, Sam. Je ne te mentirai pas, lui affirma Brown en espagnol.
Shaw planta ses yeux dans ceux du jeune capitaine. Elle ne lui avait jamais vu les yeux aussi vert et Élisa Brown ne l'avait jamais tutoyée.
— Okay. Je ne suis pas sûre que vous ayez raison, Brown. Mais je vais choisir de vous croire.
Élisa retira sa main et Athéna rétablie la communication entre les deux jeunes femmes et le reste de l'équipe. L'échange ne les avait concernées qu'elles seules. Une initiative de l'IA. Root comprendrait.
— Bon, se félicita discrètement Brown. Il va falloir traverser, puis se rendre aux barques. C'est le moment pour moi de laisser la main.
Root, O'Keefe, Anna Borissnova et Borkoof connaissaient le domaine dans ses moindres recoins. Bien mieux que Shaw, Brown, Reese, Alioukine et Muller.
Root prit la parole :
— On se sépare. Élisa, Anna et Alexeï vous partez avec Jack et John. Laura, on se retrouve à la barque n°4.
— Reçu, haleta l'agent de la CIA.
— Vous y arriverez ?
— Je vais passer par les fondrières.
— Excellente idée, approuva Root.
— Root, l'interpella Shaw. Jack, Brown et Anna sont blessés.
— Je n'ai rien qui m'empêche de bouger, Sam, protesta Brown.
— Je vais bien, mon capitaine, assura Muller.
— Moi aussi, renchérit Anna. Tu peux venir avec nous, Sameen, mais tu devras laisser Root avec quelqu'un d'autre. Ce n'est pas une bonne idée.
— On veillera sur eux, Shaw, fit Reese.
Ouais, Reese assurerait et Borkoof ne laisserait jamais tomber Anna Borissnova.
— Athéna, ils sont où ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas, je viens de perdre le contact avec les escouades de Samaritain.
— Et le satellite ?
— Il a quitté la zone, je ne pouvais pas le retenir plus longtemps.
Shaw dévisagea ses camarades :
— Comme au bon vieux temps.
Excepté Root, tout le monde comprit le message. Il avaient tous servi à l'étranger sans données stratégiques, sans liaison satellite, en immersion totale. En Tchétchènie, en Irak, en Afghanistan, en Amérique centrale ou en Amérique du sud, en Syrie...
Elle donna le signe du départ de la main et ajouta à l'intention de O'Keefe et Alioukine :
— On est parti.
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Les hommes de Matveïtch n'étaient pas venus apporter un simple coup de main, ils n'étaient pas venus avec le Blackhawk et leurs armes pour descendre tout le monde et pour jouer aux sauveurs. Karpov avaient soumis tous ses hommes à l'assentiment de Matveïtch.
Anton était le seul à connaître les objectifs du commando envoyé au château de Zakriatine, il était aussi le seul à connaître sa composition. L'ancien officier lui avait très clairement fait comprendre qu'il connaissait personnellement chaque membre du commando et qu'il tenait à chacun d'eux. Karpov connaissait Alexeï Borkoof, Iouri Alioukine et bien sûr l'impressionnante et si taciturne Anna Borissnova. Trois personnes sur huit.
Matveïtch lui avait expressément demandé de conduire les opérations. Karpov n'eût jamais contesté un ordre d'Anton, qu'importait si Matveïtch n'utilisait pas de termes militaires et n'usait pas de son grade.
— Tu n'auras peut-être pas à intervenir, l'avait prévenu Matveïtch. Mais si tu dois intervenir, je ne permettrais aucun manquement, aucune approximation et aucune erreur. C'est une grosse opération, il y a des intérêts majeurs en jeu. Si je t'envoie en soutien, tu te retrouveras confronté à des forces bien entraînées, bien armées et très dangereuses. Je veux tes meilleurs hommes sur ce coup et une préparation qui ne laisse rien au hasard.
— Tu m'aideras ?
— Je partagerai mes données avec toi et j'assurerai la coordination de l'opération.
— Tu supervises aussi l'action du commando ?
— Je prends part à l'opération, mais celle-ci n'est pas directement placée sous mon commandement.
— Et le client ?
— Je suis tenu au secret, mais...
Matveïtch n'avait pas tout de suite continuer sa phrase. Karpov considérait que son associé avait le droit de garder le secret, qu'il n'était pas tenu de lui donner les détails des opérations qu'il menait pour un client qui l'avait personnellement contacté à New-York. Matveïtch était le patron. Karpov n'était que le gérant de l'antenne de Moscou. Il était fier de la confiance que lui avait manifesté Matveïtch en lui proposant de prendre la direction de l'agence en 2016, mais il savait n'avoir été qu'une solution de remplacement. Matveïtch appréciait Anna Zverev. Karpov l'estimait et il l'eût sans difficulté acceptée comme patron à Moscou, d'abord parce que, si Matveïtch l'avait choisie, c'était qu'elle possédait les qualités nécessaires pour faire tourner une agence de sécurité.
Mais c'était lui qu'avait choisi Matveïtch. Zverev n'était peut-être pas si bien que cela, à moins qu'elle eût refusé le poste. Beaucoup de gars disaient que la mort de sa sœur l'avait beaucoup affectée et qu'elle avait voulu se faire oublier après la subite notoriété qu'elle avait acquise quand elle assurait la protection du principal témoin au procès du Chirurgien de la mort
Il comprenait. Personne ne ressortait vraiment indemne d'un drame familial, et la célébrité ne faisait pas bon ménage avec leur métier, sans compter que Zverev n'avait rien d'une diva. Elle avait beau être belle à damner un saint, elle ne jouait jamais de son physique de rêve et son regard glaçant décourageait toute tentative de séduction. Malheureusement pour elle, être froide comme la banquise, n'avait pas endigué l'hystérie qui s'était déployée autour de sa personne à l'instant même où les caméras s'étaient braquées sur elle. Zverev avait cristallisé tous les fantasmes attachés aux girls and guns. Elle les additionnait dans ses moindres détails : grande, svelte, belle à mourir, des yeux incroyables, des cheveux noirs comme de l'ébène, un visage sévère, un sang-froid inébranlable, née en Sibérie, ancien membre du SVR, mercenaire, célibataire, jeune, dévouée à sa cliente, héroïque, blessée en la protégeant, taciturne et inabordable. La presse et la toile s'étaient déchaînées. Karpov n'en était pas revenu.
Il avait été assailli de demandes plus ou moins loufoques et plus ou moins honnêtes durant le procès. Interviews, films, romans, séries télévisées, conférences, soirées mondaines, on voulait Anna Zverev partout. Il avait donné des consignes très strictes : aucun agent n'était autorisé à divulguer la moindre information sur la jeune femme. Un règle qui valait d'ailleurs pour tout agent depuis la création de l'agence, mais il avait préféré mettre les points sur les « i ». Toutes demandes devaient lui être transmises. Des sommes importantes avaient parfois été promises. Personne n'avait parlé. Matveïtch ne l'eût pas pardonné. Zverev ne l'eût sans doute pas pardonné non plus.
— … ça me concerne aussi, ça nous concerne tous de près ou de loin. Toute cette histoire en 2016, ce n'est pas fini.
— Le Chirurgien de la mort ?
— Ouais.
— J'aurais marché de toute façon, Anton. Tu peux compter sur moi pour monter une équipe d'élite.
Rien n'avait été laissé au hasard, tout comme Matveïtch l'avait voulu. Ses hommes connaissaient le terrain par cœur, les plans d'exfiltration principaux, comme les secondaires ou les tertiaires. Les pilotes n'avaient pas été blessés et Karpov ne s'inquiétait pas pour eux. Ils connaissaient tout aussi bien le terrain que lui. Blatov bénéficiait aussi de moyen de communications performants et entièrement sécurisés. Il suivait en temps réel la progression de ses hommes. La position des escouades ennemis venaient de disparaître de sa carte, mais c'était sans importance.
Ses hommes et lui avaient de l'avance sur leurs poursuivants et ils feraient tout pour la garder. L'hélicoptère avait été détruit, ils disparaîtraient. Pour réapparaître en Russie. À Zlinka si tout se passait bien. L'enclave russe de Sankovo-Medvezhye offrirait un refuge si l'une des deux équipes devaient se reposer. En cas de force majeur une évacuation aérienne pourrait alors avoir lieu. Pour l'instant rien de tel n'était programmé.
Avant de réellement décrocher Karpov contacta Matveïtch.
— Karpov à Matveïtch permission de décrocher ?
— Pour ma part tu peux, contacte Brown et vois avec elle pour le reste.
— Karpov à Brown, permission de décrocher ?
— Permission accordée, merci de votre aide.
— Ce fut un plaisir.
— Vous nous avez sauvé la mise. J'espère qu'on se reverra.
— Voyez cela avec Matveïtch, capitaine.
— Je n'y manquerai pas.
— Borkoof, Alioukine, Zverev, les interpella Karpov qui ne voulait pas ignorer des camarades. Je vous attends avec vos copains à Moscou.
— Reçu, monsieur, répondirent d'une même voix les trois Russes.
Monsieur... Karpov laissa échapper un rire bref. L'honneur lui semblait un peu trop grand en ce qui concernait Anna Borissnova. Il était vrai aussi que la jeune femme le dominait de quelques centimètres.
Il s'adressa ensuite à ses hommes, répéta les consignes mille fois données avant l'opération et imposa le silence radio.
Les hommes de Karpov, à moins qu'ils ne fussent rattrapés, sortaient définitivement de la partie.
.
.
Shaw gisait à plat ventre au milieu des herbes hautes. Elle n'avait aucun visuel, pas même sur Root qui s'était installée à une quinzaine de mètres de sa position. Elle avait les mains posées sur son Scar, la joue sur la crosse, le front posé par terre. Les yeux fermés. Les oreilles grandes ouvertes. Elle avait imposé le silence à Root et lui avait fait signe de ne pas rester à ses côtés. Elles s'étaient couchées dans les herbes en même temps et chacune connaissaient très exactement leur position de l'autre. La barque se trouvait un peu plus loin.
L'humidité remontait du sol. Shaw sentait l'eau mouiller ses cuisses, son ventre, ses coudes et sa poitrine. Elle avait perdu de l'audition, elle n'entendait plus certains insectes. Ceux dont les stridulations fréquentaient de trop hautes fréquences. Ses oreilles n'avait pas supporté les explosions à répétition. Shaw avait toujours pris soin de se munir de bouchons quand elle partait en opération ou qu'elle s'entraînait. Elle en portait au Kurdistan et elle en avait porté quand elle servait chez les Marines ou qu'elle opérait pour l'ISA. Mais elle ne pouvait toujours prévoir. Elle avait deux fois été atteinte de surdité temporaire en 2016. Maintenant, elle l'était. Sourde. Et elle vieillissait. Pas trop mal, mais elle vieillissait quand même. Son corps avait changé.
Elle se traita d'abrutie. Qu'avait-elle à pleurer sur son sort ? Elle était humaine, un point c'était tout. Les humains étaient destinés à crever et à vieillir comme tout être vivant. Pas besoin d'être médecin pour savoir cela. Et en plus, elle était médecin. Mais perdre de l'audition l'énervait parce que cela résultait d'une attaque contre son intégrité physique et pas d'un phénomène de dégénérescence. Il n'y avait rien de naturel à sa surdité et elle n'était pas due non plus à la négligence que Shaw aurait pu manifestée à l'égard de sa santé. Shaw prenait soin d'elle. Elle détestait le gâchis. Elle avait trop bu dans sa vie et son corps portait des blessures qu'elle devait à ses choix de vie. Boire avait été l'un de ses vices. Elle l'assumait, elle avait rarement été ivre et elle régulait sa consommation. Quant à ses choix de vie, pourquoi se les reprocherait-elle ? Elle devait sa surdité à Samaritain. Sa surdité, sa folie et des douleurs lancinantes qui la prenaient parfois dans les articulations. Shaw donnait le change, mais son esprit n'avait pas été le seul à ressortir abîmé des geôles de Samaritain.
Elle contracta les mâchoires, ce n'était pas le moment de penser à ça. De penser à lui. Elle se sentait au bord du gouffre et si elle y réfléchissait, elle craignait de s'apercevoir qu'elle déjà tombée dedans. Brown s'était montré perspicace et Shaw ne lui avait pas menti. Elle lui avait aussi assuré la croire.
— Réel, souffla Shaw.
— Réel, Sameen, confirma Root à son oreille.
Shaw grogna à son intention, chassa ses idées noires et se concentra sur son environnement sonore : un bourdon sur sa gauche, le bruissement léger des herbes tout autour d'elle, le cri d'un rapace. Root aurait peut-être su lequel. Shaw avait repris son étude de la faune et de la flore au lac de la Prune, mais le temps lui avait manqué et Root était occupée. Elle n'avait pas non plus repris contact avec Letourneur. Elle n'avait pas été récupérer ses armes. Le garde était trop bavard, Shaw n'avait pas eu envie de parler. Maria, Root, Gen, Alma, sa mère, Juliette, elle avait déjà eu l'esprit trop sollicité. Elle avait remis sa visite à plus tard. Ils pourraient peut-être passer quelque temps ensemble. Elle, Root, Letourneur et Brisebois. Shaw n'avait pas grand-chose à apprendre question flore, mais beaucoup à apprendre d'eux question faune. Anna assurait aussi. La grande Russe était un puits de connaissance. Pas seulement une chasseuse, mais une amoureuse de la forêt. Root savait tout sur tout, elle aimait la nature, comme elle aimait l'informatique, la physique, la littérature, les armes ou n'importe quoi d'autre.
Anna, Letourneur et Brisebois faisaient corps avec la nature. Brown connaissait bien le milieu marin, Maria l'appréciait pour elle-même et à travers sa fille, mais aucune des deux n'aurait consacré sa vie à la mer. Shaw non plus n'avait pas consacré sa vie à la nature, du moins elle ne le croyait pas, mais le sujet l'intéressait. Elle avait passé onze mois à observer la nature en Sibérie, à dessiner et à écrire. À analyser. À tenter de percer des secrets qui lui échappaient. À s'émerveiller. La nature lui avait offert les mêmes plaisirs intellectuels que la médecine. Les mêmes plaisirs sensuels. La beauté des formes et des couleurs, la complexité des organismes et des êtres vivants, l'éclat d'une carapace ou d'un iris, les odeurs plus ou moins fades, plus ou moins fortes, agréables ou écœurantes, le velouté d'un pétale ou d'un duvet, la résistance plus ou moins molles d'un tissu, le battement sourd d'un cœur, le souffle régulier d'une respiration, le chant d'un insecte ou d'un oiseau, le grincement d'une scie qui entamait un os, le brame d'un cerf en rut et puis les saveurs... Celles du métal des instruments chirurgicaux, du désinfectant et du sang, celle de la terre, des feuilles et de tout ce qui se mangeait ou se buvait. Shaw avait particulièrement aimé les tisanes de conifères d'Anna. Le goût astringent et fort. Revigorant. Les corps aussi avaient un goût, bien qu'elle ne l'eût pas découvert au cours de ses études et de sa pratique de la médecine. Il suffisait qu'elle pense à Root pour sentir le goût de sa peau sur sa langue. Le goût de sa poitrine. Root était le corps qu'elle avait pris le plus de plaisir à goûter. Shaw était sensible aux odeurs et l'odeur que dégageait Root n'avait peut-être pas été étrangère à son plaisir.
Shaw se surprit à saliver.
Pff... Elle n'était même pas capable de rester dix minutes coucher par terre sans penser à elle et commencer à fantasmer.
L'effet de proximité.
Root ne lui avait pas manqué quand elle était partie. Elle avait eu peur de ne pas supporter la séparation. Elle avait eu du mal au début. Sa déplorable escapade au Canada n'avait fait qu'empirer le phénomène. Shaw avait redouté replonger dans ses simulations. Ses simulations dans lesquelles elle n'avait jamais su surmonter la mort de Root. Sauf que Root n'était pas morte et que Shaw avait enfin compris que, quand elle l'aurait décidé, la retrouverait. Après, il y avait eu la guerre, l'assaut contre Mossoul, la reprise de la ville. Shaw avait cessé de penser à ses malheurs. Puis Anne-Margaret était arrivée, Shaw s'était retirée du monde avec elle et Root n'avait plus été que la promesse d'un avenir qui lui restait à construire... ou pas. Root était loin d'elle, elle l'avait accepté, comme elle avait accepté de devoir se laver avec des seaux et de ne plus boire de coca ou de Whisky. Maintenant, elle l'avait sous la main. Il suffisait qu'elle se lève et qu'elle parcourt quinze mètres pour la rejoindre et s'allonger à ses côtés. Pour l'embrasser, la déshabiller, l'aimer aussi longtemps qu'elle le voulait. Savoir que Root se montrerait enthousiasme si Shaw prenait ce genre d'initiative n'aidait pas vraiment à ne pas fantasmer.
— Merde, jura Shaw à voix basse.
Pas à voix assez basse pour que Root ne l'eût pas entendue :
— Sameen ?
— Tu me distrais.
— Je n'ai rien fait, se défendit Root.
— T'as pas besoin.
Enfoncée dans l'herbe, Root sourit en coin. Shaw était une source intarissable de surprises plus agréables les unes que les autres. Elle inspira. Athéna la coupa dans son élan :
— Tu ferais mieux de te taire, Root.
— Hein ?
— Root, la réprimanda Athéna.
— Je me tais.
— Mmm, approuva l'intelligence artificielle.
Root rêvassa un moment. L'humidité n'était pas très agréable, mais ce n'était qu'un inconvénient sans importance. Il faisait bon, ni trop chaud ni trop froid, la terre sentait bon, l'air aussi. Le lieu invitait à la paresse, au repos. Root eut aimé se retourner sur le dos, mordiller un brin d'herbe en suivant des yeux le vol d'un rapace. Elle eût aimé entendre le pas de Shaw se rapprocher, fermer les yeux et se préparer à sa venue. Shaw ne se serait peut-être pas allongée auprès d'elle, elle n'aurait peut-être pas posé sa tête sur son ventre ou au creux de son aine. Elle se serait plutôt assise. En tailleur ou les genoux entre ses bras. Root aurait savouré sa présence. Pas trop longtemps. Pas si elles étaient seules et si elle savait que personne ne viendrait. Elle aurait vérifié que Shaw n'eût pas été plongée dans une méditation. Si elle ne l'avait pas été, elle lui aurait pris la main, l'aurait incité à s'allonger. À l'embrasser. Un baiser doux et sensuel comme les aimait Shaw, comme savait si bien les donner Shaw.
Mais contre la paume de ses mains, Root ne caressait pas la peau chaude et douce de la femme qu'elle aimait. Elle ne tenait pas son corps tendu et généreux. Mais un SRS. Un beau fusil qui ne s'enrayait jamais, qu'elle savait monter et démonter les yeux fermés. Un fusil fiable qui lui procurait toujours beaucoup de plaisir. Un fusil proche de la perfection. Mais un fusil sans surprise.
Root connaissait le corps de Shaw sur le bout des doigts. Shaw était une belle femme. Shaw était fiable, mais elle n'était pas sans surprise et connaître son corps sur le bout des doigts ne lui donnait pas accès à son esprit. Ni... Ni à quoi ? Au bonheur ? À la sérénité ?
Root était heureuse. Et pas seulement parce que Shaw était revenue. En fait, elle était peut-être un peu trop heureuse. Elle n'avait jamais chassé Shaw de sa vie et elle ne lui en avait jamais voulu d'être partie pendant deux ans. Shaw n'était pas devenue folle à cause de Root et elle n'avait pas traversé toutes les épreuves qu'elle avait traversées depuis trois ans pour reconquérir son estime et son amour. Shaw savait qu'elle ne les avait jamais perdus. Shaw n'était pas revenue demander pardon, elle était revenue vivre avec Root.
Root avait parfois la bêtise de se laisser aller à ses rêves La vie ne s'apparentait pas à un roman courtois, les épreuves laissaient des traces, les blessures des cicatrices parfois profondes et douloureuses. Root avait voulu oublier. Flirter. Se montrer espiègle, légère et facétieuse.
Elle était sûre que Shaw pensait à elle. Sensuellement.
Athéna avait raison. Le moment n'était peut-être pas très bien choisi. D'autant plus si elles ne se trouvaient pas en présence l'une de l'autre.
— Merci, souffla Root à l'intelligence artificielle.
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Laura ouvrait la marche. Enfin, la marche. La femme n'était pas toute jeune, mais elle possédait une forme olympique et une très bonne connaissance du terrain. Alioukine suivait en toute confiance. On lui avait appris à obéir, mais aussi à reconnaître un chef de qualité. Un savoir qu'il avait développé à l'armée, un peu ; avec Matveïtch, beaucoup.
L'Américaine avait effectué un large détour depuis leur départ de la maison de chasse. Ils étaient partis sans beaucoup d'avance. Elle l'avait entraîné dans un taillis touffu et ils avaient traversé certaines parties en rampant. Ensuite, ils avaient retrouvé la forêt. Ils n'avaient croisé aucun sentier, aucune route forestière, sinon des pistes de sangliers. Ils avaient délogé des biches et des chevreuils. Les bêtes avaient bondi à leur approche, disparu dans une course folle et légère. Alioukine avait prié pour ne pas tomber sur une bauge de sangliers, sur des marcassins. Du moins, s'il y avait des marcassins à cette époque de l'année. Y en avait-il ? Il avait regardé le dos de la femme qui le précédait. Il lui demanderait plus tard. Il craignait les sangliers.
Elle avait contourné des prairies et elle avait choisi de traverser des étendues marécageuses. Elle s'était arrêtée plusieurs fois, de l'eau jusqu'aux cuisses, parfois jusqu'à la poitrine. Elle avait continué, bifurqué, ou l'avait enjoint de nager dans cinquante centimètres d'eau.
— Ne prenez pas appuis sur le sol.
Il n'avait pas posé de questions, il avait obéi.
Il venait de reprendre pied sur le sol ferme. Elle fendait les joncs en courant. À demi pliée en deux. Elle s'arrêta au bord d'une rive et lui désigna un endroit de l'autre côté d'une petite étendue d'eau.
— La barque est là-bas.
Elle se glissa dans l'eau et se mit à nager. De l'autre côté, elle pataugea dans la vase et se fraya un passage entre les roseaux. Elle attendit qu'il l'eût rejointe.
— Root, je suis au point de rendez-vous, chuchota-t-elle.
— À la barque ?
— Non.
— Prudente, Laura ?
— Vous auriez préféré que j'arrive en sonnant du clairon ?
— Ah, ces militaires ! soupira Root. Vous montrez un tel goût de la mise en scène.
Laura préféra ignorer la remarque :
— Vous êtes sur place ?
— Absolument.
Laura soupira. Root était décidément trop fantaisiste pour elle et elle n'avait toujours pas digéré l'abandon des civils. Cela ou l'esprit facétieux de Root qu'elle trouvait si malvenu, détourna son esprit jusqu'alors affûté comme une lame. Elle fit signe à Alioukine et s'accroupit, les pieds dans l'eau. Puis, elle reprit sa marche, cette fois-ci vers la barque.
Elle ne remarqua pas l'ombre tapie dans les heures herbes, ne vit pas la main qui se lança vers elle. Sans savoir comment, elle se retrouva à terre, le canon d'un fusil d'assaut braqué sur sa poitrine. Alioukine avait relevé son FN, reconnut Shaw. Il s'était détendu aussitôt. Enfin, presque. Lui non plus ne l'avait pas vue. Elle avait surgi des roseaux, de nulle part. L'attaque avait été si soudaine que si elle avait été un ennemi, O'Keefe serait déjà morte. Quant à lui... Une balle l'aurait atteint avant qu'il n'eût retrouvé ses esprits.
Laura s'était figée. Elle savait reconnaître quand elle avait perdu. Elle resta immobile les mains posées à plat contre le sol, les yeux fixés sur la femme qui la dominait. Il était impossible de savoir son âge et ses yeux noirs brillaient anormalement, mis en valeur par la peinture de camouflage qui lui dissimulait les traits du visage.
Une femme. Un membre de l'équipe. Shaw, la Russe ou Brown ? Elle portait un deuxième fusil dans le dos. Shaw ou la Russe ? Shaw. Elle connaissait Anna Zverev. Du moins, elle se souvenait de ce qu'on en avait dit. Ses yeux bleus, sa grande taille. Pas vraiment le portrait correspondant à la femme qui la tenait sous la menace de son fusil.
— On est du même bord, grommela O'Keefe.
— Vous alliez me marcher dessus. Je ne voulais pas prendre de risques.
Des pas froissèrent les herbes.
— Sam...
— Quoi ?
— Rien, je te présente, Laura O'Keefe.
— J'avais deviné, maugréa Shaw.
— Laura, je vous présente Sam, l'une de nos deux tireuses d'élite.
— Enchantée, grimaça sardoniquement l'agent fédéral.
— Vous avez semé vos poursuivants, Laura, mais deux escouades se rapprochent. Sam, il faut y aller.
Shaw se retira. Laura se remit sur ses pieds et se frotta la tête. La chute avait été rude.
Ils rejoignirent la barque, la dégagèrent de la cache dans laquelle Root et Laura l'avait dissimulée. Shaw s'accapara les rames. Alioukine s'installa à l'arrière, dos à elle. O'Keffe s'assit à côté de lui face à Shaw. Root s'installa à l'avant.
— Tu ne pourras pas ramer longtemps, Sam.
— Je préfère ne pas être debout pour l'instant.
— Je te guide.
Le trajet s'apparenta à un jimkana. Ils ne pouvaient pas remonter au nord sans quitter l'eau. Mais les étangs et les marais leurs assuraient une sécurité qu'ils ne retrouveraient pas par voie de terre. Ils portèrent la barque à maintes reprises. Le soir, ils dormirent dans une roselière. Root proposa à Alioukine et O'Keefe de s'installer dans la barque. Leurs vêtements n'avaient jamais eu le temps de sécher, la barque leur offrirait un sol sec et abrité du vent. Alioukine hésita. Shaw le rabroua. L'homme accepta, avec reconnaissance.
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Ils avaient installé le bivouac pour la nuit et s'étaient retrouvé dans la barque pour partager leur dîner.
L'équipe avait prévu une fuite en forêt et chacun d'entre eux avait de quoi se sustenter pendant quatre jours. Shaw s'était chargée des commandes, Athéna des achats. L'équipe avait à sa discrétion : du chocolat, des fruits secs, des tubes de lait concentré, des tubes de crème de marron, des tubes de crème d'anchois, des rations de survie d'urgence, de la viande et du poisson séché, des pastilles énergétiques à base de caféine et de guarana, une saloperie à n'utiliser qu'en cas de carence trop importante de sommeil, des pastilles pour purifier l'eau, quatre repas lyophilisés, de la soupe et un réchaud de survie. Deux kilos porté durant toute l'opération. Chacun avait pu choisir ses fruits : figues, abricots, prunes, gingembre, dattes, bananes sa viande et son poisson. Pour le reste, Shaw avait imposé ses choix et chacun avait reçu l'ordre de bien se nourrir les jours précédant l'opération. Root avait reçu des recommandations particulières :
— Tu te nourris, Root. À chaque repas, je veux que tu manges de la viande et des céréales. En quantité. Je ne serai pas avec toi, je ne pourrai pas te surveiller, je te fais confiance.
Root avait levé un sourcil provocateur. Shaw s'était renfrognée :
— Je ne plaisante pas.
— Tu es un amour de t'inquiéter pour moi, Sam. Mais je sais prendre soin de moi.
— Pff.
— Va demander à Élisa ou à John. Je me suis nourrie au Niger.
Shaw l'avait déshabillée du regard. Root avait croisé les bras sur sa poitrine, visiblement contrariée :
— Ne me dis pas que tu n'avais rien remarqué.
Shaw avait croisé son regard. Non, elle n'avait pas remarqué. Enfin, si, mais elle n'y avait pas prêté attention. Root s'était étoffée. Pas en masse graisseuse, mais en masse musculaire. De presque maigre son corps était devenu mince. Ses cuisses s'étaient fuselée, ses fessiers avait pris de l'ampleur, ses dorsaux s'étaient développés, ses épaules s'étaient élargies.
— Tu n'avais pas remarqué, l'avait accusé Root.
— Si, mais euh...
Shaw avait soudainement rougi. Root s'était illuminée :
— Ça t'a tellement plu que tu as oublié que tu me trouvais trop mince avant, lui dit-elle d'un air triomphant.
— Non.
— Sameen... ne sois pas de mauvaise foi.
— Tu fais chier.
— C'est grâce à toi, et à Gen, avait continué Root sans s'occuper de sa mauvaise humeur. Je n'avais jamais beaucoup fait de sport avant. La vie au grand air m'a aussi été profitable.
Root s'était regardée.
— J'avoue que ça m'a réussi, avait-elle conclu d'un air satisfait.
— Ouais, avait confirmé Shaw.
Root n'avait rien tenté sur le moment, mais elle s'était longuement rattrapée la nuit suivante.
.
Laura O'Keefe mâchait consciencieusement ses lanières de viandes séchées. Des lanières très fines et très agréables à manger. Bien plus agréable que ce qu'elle avait pu goûter auparavant dans sa vie mouvementée d'agent fédéral. La soupe l'avait réchauffée un peu et sa chemise, sous sa veste, était presque sèche. Elle avait retiré ses chaussures et ses chaussettes. Elle ne voulait pas que ses pieds s'amollissent de trop, elle avait gardé de très mauvais souvenirs d'escapades dans la jungle durant lesquelles elle avait marché les pieds mouillés pendant des jours. Des horribles tortures que cela lui avait infligées. Du sang qui avait maculé ses chaussettes.
Le repas fut silencieux. La lumière du jour déclinait peu à peu. Et le ciel se teintaient de couleurs chaudes tirant sur le rouge, le rose, le violet et l'indigo. Des bécasses croulaient. Des canards cancanaient. Un grognement sourd s'exhalait d'un amas de massettes. Un cygne. La première fois qu'elle l'avait entendu, Laura s'était étonnée auprès de Root que des sangliers s'enfonçassent si profondément dans les marais. Root avait ri et l'avait guidée auprès du « sanglier ». Laura avait découvert un énorme cygne sauvage. Il avait fallu que le cygne grognât pour qu'elle comprît que le gracieux volatile était l'auteur de ce qu'elle avait cru être le grognement d'un sanglier.
— La vie est pleine de surprises, Laura, avait déclaré Root, pleine d'indulgence pour son ignorance.
Pleine de surprises...
Sa première rencontre avec Root l'avait profondément agacée. L'ordre de la sauver sans savoir qui elle était, l'interdiction de toucher à ses affaires, Rio à feu et à sang, l'ordre de la libérer et de l'escorter à Quantico. Un ordre émanant directement du directeur de la CIA. L'arrogance dont Root avait fait preuve. Ses cadeaux à l'aéroport, l'impression extrêmement désagréable qu'elle savait tout de sa vie, sa façon si peu respectueuse de traiter Terence Beale, son cours d'œnologie. Laura avait eu envie de l'étrangler.
Elle avait cru, et espéré, ne jamais la revoir et le directeur de la CIA l'avait envoyée en mission sous ses ordres.
Mais Laura ne pouvait se cacher d'avoir apprécié le professionnalisme dont Root avait fait preuve tout au long de sa mission d'infiltration. L'efficacité qu'elle avait montré au cours de l'assaut.
La vie était pleine de surprise ?
Sûr qu'elle ne se serait jamais attendue à voir un officier d'active du corps des Marines opérer avec Root et collaborer avec des mercenaires Russes. Elle ne se serait jamais attendue à participer à l'assassinat de douze personnalités du monde politique et économique. À tuer une respectable députée suédoise. Assassiner un homme d'affaire libanais, un italien en cheville avec la pègre, un Nigérian, un prince Qatari, pourquoi pas ? Mais une députée suédoise ?
Et puis, elle avait entendu les noms de ses collègues. Certains ne lui avait rien évoqué. Mais d'autres ? Le nom d'Élisa Brown ne lui était pas inconnu parce que l'officier avait un temps fait partie de l'agence et qu'elle avait coordonnée les opérations lancées contre les cartels mexicains en 2017. Elle ne se souvenait de rien d'autre à son propos, sinon qu'à l'époque, elle portait des barrettes de lieutenant et qu'à présent, les autres l'appelait capitaine. Elle avait aussi dû lire dans un dossier le nom de Jack Muller. Mais c'étaient trois autres noms qui l'avaient le plus stupéfaite.
D'abord, Borkoof. Alexei Borkoof. Puis Anna Borissnova. Elle n'aurait peut-être pas relié Anna Borissnova à Anna Zverev si le nom d'Alexeï Borkoof n'avait pas été cité. Mais il était impossible que cette Anna Borissnova ne fût pas Anna Zverev. La garde du corps de Maria Alvarez. La coqueluche des journaux féminins, et masculins. Ces derniers auraient versé des centaines de milliers de dollars pour obtenir que la Russe se déshabillât pour les besoins d'une couverture de magasine. La presse à sensation avait dû se contenter de photos volées. Laura se demandait si la jeune femme était aussi belle que les journalistes et les internautes l'avaient déclarée.
Elle avait eu son lot de surprises et elle ne pensait pas pouvoir s'étonner encore de quoi que fût. Et puis, le nom de Shaw avait été prononcé. Shaw était une femme. Une tireuse d'élite. Muller s'adressait à elle en lui donnant du capitaine, Brown aussi, si elle ne l'appelait pas Sam. Root l'appelait parfois Sameen.
Root,
Helen Philby.
Cette femme avait réuni l'équipe qui avait été mêlée à l'affaire du Chirurgien de la mort. L'équipe qui avait essuyé un assaut en Virginie-Occidentale. Laura n'avait pas épluché en détail le dossier de l'affaire et son collègue ne lui avait pas dressé la liste des personnes impliquées : les deux flics d'Anchorage, Root, deux agents du FBI, Maria Alvarez et ses gardes du corps. Combien étaient-ils au juste ces gardes du corps ? Trois avaient suivi la juge pendant toute la durée du procès. Y avait-il d'autres gens avec eux ? Sameen Shaw avait-elle été présente ?
Sameen Shaw.
La cerise sur le gâteau.
Déclarée morte. Ressuscitée. Déclarée morte une deuxième fois.
Maria Alvarez avait affirmé sous serment ne l'avoir jamais rencontrée.
Personne n'avait cru Jeremy Lambert lors de son procès. Il était le seul à avoir contesté sa mort. Il avait même raconté que c'était lui qui avait tué le Chirurgien de la mort. Jeremy Lambert avait toujours nié être le tueur en série. Il avait crié au complot. Accusé Maria Alvarez, ses gardes du corps russes, les deux policiers qui l'avaient arrêté et, jusqu'au agents du FBI responsables de l'enquête, de faux témoignage, appelé une certaine Samantha Groves à son secours. Conspué Sameen Shaw. Il n'avait fait que s'attirer la mépris de la cour et des jurés, les quolibets du public. Les caricatures de Jeremy Lambert le montrait monstrueux, larmoyant et grotesque.
Sameen Shaw, un quart fumant enfermé au creux de ses mains, buvait un café lyophilisé à petite gorgée. Laura ne se souvenait plus trop à quoi ressemblait l'ex-officier des Marines sur les photos que la presse avait diffusées. Des photos qui dataient de son incorporation dans l'armée. Quand était-ce ? Au milieu des années des années 2000. Dix à quinze ans auparavant.
Elle n'était pas mal conservée. Tout comme Root d'ailleurs qui devait avoir le même âge. Ou même elle. Laura n'était plus très jeune. Elle aurait quarante ans l'année prochaine. L'âge de la retraite pour un agent de terrain. Après, à elle les boulots d'analyste ou de consultante. Elle n'était pas très sûre d'en avoir envie.
Sameen Shaw.
Jeremy Lambert n'avait pas menti.
Tous les autres avaient menti : les flic d'Anchorage, les agents du FBI, la juge mexicaine, ses gardes du corps. Ils avaient tous prêté serment et ils avaient tous menti.
Sameen Shaw n'était pas morte. Elle tirait toujours aussi bien, elle exerçait toujours la médecine et elle participait toujours à des opérations spéciales. Terence Beale était-il au courant ? Était-elle l'un de ces agents dormants dont ne savait jamais s'ils existaient ou pas ?
Non, Root ne travaillait pas pour la CIA, ni pour le FBI. Les deux femmes, au vu de leurs échanges, étaient proches et elles faisaient équipe. Avec Root, c'était difficile à savoir parce qu'elle semblait toujours familière avec tout le monde, qu'elle appelait tout le monde, les mercenaires comme elle, l'officier des Marines ou le barbouze de la CIA par leur prénom, mais Sameen Shaw échangeait avec elle comme avec une amie. Quoique Brown l'eût tutoyée en espagnol et l'appelait Sam, que Anna Borissnova l'appelait Sameen et que le dénommé John Reese qui n'était ni militaire, ni agent fédéral, ni mercenaire, ni Russe, l'appelait Sameen aussi.
Sameen Shaw.
Laura se sentait trahie et complètement dépassée.
La femme, la morte, l'ex-officier, le médecin, la combattante, leva les yeux de son quart et darda l'agent fédéral d'un regard dur. O'Keefe détourna la tête. Confuse de s'être laissée surprendre à dévisager la jeune femme sans précaution.
Shaw apostropha Root :
— Tu ne lui as rien dit, lui reprocha-t-elle.
Root mâchonnait de la viande séchée.
— Hein ? Je n'ai rien dit à qui ?
— À O'Keefe, tu ne lui as rien raconté.
— Je lui ai raconté l'essentiel de ce qu'il y avait à savoir sur la mission.
— Ouais, mais tu ne lui as rien dit sur moi.
Root prit l'air coupable.
— Sur les autres non plus ça se trouve, ajouta Shaw.
— Ben, non pas trop, répondit légèrement Root.
Shaw retourna son regard sur O'Keefe :
— Vous devriez la descendre ou lui casser la gueule.
— Tu m'as donné des cours de Krav Maga, Sameen. C'est difficile de me casser la gueule comme tu le dis si élégamment.
— Je n'aime pas qu'on me dévisage, fit Shaw à O'Keefe. Je n'ai pas envie de vous raconter ma vie, si vous avez des questions, demandez à Root ou à notre coordinatrice, elles se feront une joie de vous répondre.
Sur ce Shaw se leva, et partit finir son repas à l'avant de la barque.
Laura détestait ce genre de situation. Ils étaient en opération, elle avait été trompée, du moins, on lui avait dissimulé des informations et l'un des membres de l'équipe se montrait tout à coup hostile.
Root se déplaça et vint s'asseoir près d'elle.
— Ne vous inquiétez pas pour Shaw. Elle est contrariée, mais elle ne vous en veut pas.
— Je suis contrariée aussi.
— Laura... Cette mission était déjà assez compliquée comme cela. Terence vous a forcé à partir en mission sous mes ordres alors que vous ne m'appréciez pas et que vous ne me faisiez pas confiance, je n'allais pas, en plus, vous apprendre, que vous opéreriez avec des mercenaires russes, des soldats américains et une morte.
— Et vous ? Qui êtes-vous ?
— Un fantôme.
— Vous travaillez pour qui ?
— Pour personne.
— Alors, pourquoi cette opération ?
— Pour le bien de l'humanité et pour des raisons personnelles.
— Je ne comprends pas. Enfin, je devine pour elle, dit-elle en désignant Shaw du regard et pour les Russes, mais...
— Vous ne comprenez pas comment Jack et Élisa ont pu se retrouver parmi nous ?
Laura mit une seconde à identifier les deux personnes.
— Non.
— Jack avait été chargé par votre directeur de me surveiller et, le cas échéant, de me tuer s'il jugeait que je devenais dangereuse. Mais, heureusement pour lui, nous nous sommes bien entendus et nous sommes devenus amis. Jack est un très gentil garçon et il a épousé une femme délicieuse avec qui il a eu une charmante petite fille.
N'importe quoi, pensa Laura. Jack Muller avait plus de trente-cinq ans, c'était un colosse, et Root en parlait comme d'un adolescent.
— Quand au capitaine Brown, je l'ai connue dans des circonstances dramatiques. Elle était détachée à la CIA et, plus tard, Terence me l'a prêtée. Une femme extraordinaire. Un grand officier. Sameen l'adore et moi-même, je dois avouer que je l'aime beaucoup.
Comment un officier pouvait-il...
— Jack et Élisa étaient les agents du FBI chargée de la sécurité de Maria Alvarez durant le procès du Chirurgien de la mort, répondit Root aux interrogations muettes de l'agent fédéral .
Cette fois-ci la mâchoire d'O'Keefe se décrocha.
— Une histoire compliquée et pleine de rebondissements, concéda Root.
— Mais et moi ?
— Vous m'aviez plu et j'avais besoin de quelqu'un qui n'était relié à aucun membre de l'équipe.
— Je vous avais plu !
— Votre profil professionnel et psychologique, votre parcours, votre vie, vos habitudes, vos mensurations et votre gueule, précisa sèchement Shaw. Ne vous leurrez pas, elle connaît tout sur vous. En fait, elle connaît même des choses sur vous que vous ne savez pas.
Laura regarda Shaw. Son dos. La jeune femme ne s'était pas retournée. Elle revint à Root.
— Shaw me connaît bien, avoua Root.
Elle tapota le genou d'O'Keefe et prit ensuite appui dessus pour se relever :
— Terence ne vous a pas trahie, Laura. Il sait que j'opère du côté des gentils. Et maintenant, il est temps de dormir. Les deux journées à venir seront fatigantes.
Root quitta la barque, étala son gilet pare-balle pour s'en faire un matelas, arrangea son sac pour s'en faire un oreiller et s'allongea. Elle espérait que l'aube ne soit pas trop froide ni trop humide. Elle se tourna sur le flan et ferma les yeux. Elle entendit Shaw s'approcher, s'installer. Ne plus bouger.
Bouger.
Coller son front contre son épaule.
Elle se retourna.
— Ça va ?
— Mouais.
Shaw reprit ses distances et lui tourna le dos.
Root avait tenté une approche. Elle avait tablé sur une demande implicite. À tort. Shaw n'avait pas envie de parler.
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À Laval, Maria oublia de dormir. Pendant quatre jours. Cinq. Matveïtch l'envoya pourtant dans sa chambre et Lionel l'encouragea à se reposer, mais rien n'y fit.
Elle s'inquiétait pour les fuyards, Anton lui assurait que tout se déroulait pour le mieux et qu'il ne manquerait pas de la prévenir si un groupe se trouvait en danger.
— Même pour vos hommes ?
— Même pour mes hommes.
— Et les pilotes ?
— Ils sont rentrés à Babrouisk. Ils ont rejoint l'équipe en charge de l'intendance. Ils sont tous rentrés à Moscou sans encombre et les deux pilotes sont actuellement dans leur famille. Je leur ai octroyé un congé d'une semaine.
— Où sont vos hommes ? Où se trouve Sameen ? Est-ce que le capitaine Brown et Jack Muller souffrent de leurs blessures ? Anna va-t-elle bien ?
Toujours les mêmes questions, les mêmes inquiétudes.
Et puis, le 7 juin, la presse russe fit mention de ce qu'elle qualifiait d'attentat contre un respectable et éminent ressortissant Russe au sud le la Biélorussie. Piotr Ievoj avait téléphoné. La police s'était déplacée. Elle avait trouvé les château à moitié calciné et un seul homme. Celui qui l'avait appelée. Le chef de la sécurité de Gregor Feodorovitch Zakriatine. L'homme était au secret. La Russie avait envoyé des agents du FSB en Biélorussie. Les forces biélorusses leur avaient abandonné le domaine et l'enquête, et tenait Piotr Ievoj a leur disposition. Les autorités russes eussent aimé garder l'affaire confidentielle. Une vaine espérance. Trop de gens étaient déjà au courant. Les informations circulaient très vite. Bien plus vite que la censure. Il avait fallu moins de douze heures pour que les salles de rédaction s'échauffassent sur le sujet.
Le 9 juin, la presse suédoise s'inquiéta de la disparition d'une députée. Ses collaborateurs n'avaient plus de contacts avec elle depuis deux jours, elle était injoignable. Son mari et ses enfants apparurent à la télévision. Martin Karlsson fit part de son incompréhension et de ses inquiétudes. Sa femme était revenue à Stockholm le 13 mai d'un voyage d'affaires aux Maldives, elle y était restée trois semaines, puis elle avait pris seule un avion pour Minsk. Elle n'avait emmené avec elle aucun de ses collaborateurs, annoncé qu'elle ne s'absenterait pas plus d'une semaine et qu'elle continuerait à traiter ses dossiers. Elle avait maintenu le lien avec son bureau via des courriels, des appels vidéo et même présidé des réunions en visio-conférences. Son mari l'appelait chaque soir. Le 6 juin, son téléphone était sur répondeur. Le 7 aussi. Le 8, le bureau de sa femme avait appelé. La police avait été alertée, les journalistes l'avaient su. Margit Karlsson avait disparu. Personne ne savait vraiment pourquoi elle s'était rendu en Biélorussie. Personne n'avait su où elle avait logée du 31 mai au jour supposé de sa disparition.
Maria commença à éplucher la presse internationale. Quand ferait-elle le lien avec des disparitions survenues sur quatre continents sur cinq ? Athéna l'aidait dans ses recherches, et lui traduisait les articles ou les interventions télévisuelles qu'elle jugeait intéressants.
Maria contacta Interpole, la DEA américaine, les autorités mexicaines avec qui elle était en lien. Elle activa le programme de surveillance mis en place. Les déplacements des membres du Cartel, les mouvements bancaires, les tractations engagées entre les cadres de l'organisation et toute personne étrangère à celle-ci furent épluchées.
La jeune juge et Athéna laissèrent les organisations officielles organiser les surveillances comme elles l'entendaient. Athéna orientait les actions quand cela s'avérait nécessaire, Maria coordonnait l'ensemble et exigeait des rapports.
Elles s'occupèrent seules de surveiller Samaritain. L'intelligence artificielle se montra discrète. Athéna avait craint des représailles. Une contre-attaque qui ne vint pas.
Comme si elle n'avait pas assez à faire, la jeune mexicaine se fit un devoir de cuisiner et de ne jamais négliger les trois filles qu'elle avait à charge. Elle nourrissait encore Anne-Margaret au sein. Quand l'enfant quémandait. A n'importe quelle heure. N'importe où : devant les écrans de contrôle d'Anton, devant son ordinateur, sur un tabouret de la cuisine. Dans le meilleur des cas, dans un siège du salon. Elle trouvait le temps de jouer avec Alma, de lui lire des histoires le matin et le soir et donnait un minium d'attention à Genrika pour que celle-ci ne s'inquiétât pas et ne se sentît pas abandonnée. Que Juliette passât la plupart de ses journées avec la jeune fille ne servît pas une seule fois d'excuse à la jeune juge pour relâcher son attention.
Lionel et Élisabeth lui arrachèrent la corvée des courses. Lionel jura sur la mémoire de sa mère être en mesure d'acheter des produits frais et de qualité, Élisabeth qu'elle avait des notions de boucherie et de volaillerie.
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Elisabeth soulagea sans l'avoir cherché la charge de Maria car Genrika se souvint fort à propos que Lionel lui avait vanté le passé sportif de sa coéquipière. Juliette n'eût pas tant fait de l'apprendre lors d'un entraînement qu'elle passa la jeune femme à la question. Élisabeth dut détailler son parcours, énumérer ses compétitions :
— Une de nos amies fait du biathlon !
— Ah.
— Il faut qu'on vous la présente !
— Euh, oui, pourquoi pas.
— Vous parlez français, elle parle très bien anglais.
— …
— Vous vous entraînez toujours ?
— Oui, mais pas vraiment dans un cadre précis. Je n'ai pas beaucoup de temps.
Lionel avait accompagné les filles à l'aréna avec Élisabeth :
— Elle s'entraîne toute seule et quand il n'y a pas de neige, elle court et elle fait de la musculation.
— Oh, s'était extasiée Juliette. Et vous tirez aussi ?
— Je suis lieutenant de police, Juliette.
— Mais vous ne vous entraînez pas vraiment au biathlon.
— Ce n'est pas toujours facile.
— Ouais, mais là, vous avez plus de temps, vous pourriez peut-être vous entraîner au club de Raphaëlle.
— Raphaëlle ?
Ni Sanders ni Fusco n'avait idée de qui pouvait être cette Raphaëlle.
— On va vous arrangez ça... MIA ! hurla soudainement Juliette.
La jeune gardienne de but avait patiné jusqu'à ses amies et, comme cela semblait être la tradition à chaque fois qu'une joueuse venait parler à un spectateur, percuté violemment la barrière. Lionel s'était reculé instinctivement. Élisabeth s'en était une fois de plus amusée. Le policier ne connaissait pas Mia et il s'était abstenu de râler après la bêtise de sa coéquipière et la sauvagerie de ces gamines.
— Ouais ? fit Mia.
— Je te présente Lionel et Élisabeth.
La jeune fille regarda les deux adultes sans montrer d'enthousiasme particulier :
— Ouais...
— Ce sont des amis de Root, d'Élisa et de Maria Alvarez.
La jeune fille s'illumina à ce dernier nom.
— Élisabeth a été championne universitaire de biathlon, ajouta Juliette.
Mia regarda la jeune femme avec un regain d'intérêt.
— Elle s'entraîne toujours, mais toute seule, et elle fait un peu n'importe quoi.
Elisabeth protesta, Lionel en profita pour se moquer d'elle et confirmer la chose. Juliette ne prêta pas attention à leur échanges :
— Tu crois qu'elle pourrait s'entraîner avec Raphaëlle ? demanda-t-elle à Mia.
— Euh, ouais, pourquoi pas, répondit Mia. Faut que je lui demande.
Raphaëlle rencontra Sanders. Les deux biathlètes se plurent. La jeune fille n'avait pas encore fait une croix sur la gendarmerie royale canadienne et Élisabeth lui donnait l'occasion d'en savoir un peu plus sur la police et sur bien fondé ou non de sa vocation. Elle invita Sanders à son club, sut présenter la jeune femme à ses entraîneurs et obtint d'eux qu'elle pût jouir des installations.
Il y eut une contre-partie à l'entremise de Genrika et Juliette : Élisabeth prit la relève d'Élisa auprès des deux jeunes filles. Le jeune lieutenant de police ne possédait pas l'aura de Shaw ou du brillant officier des Marines. Elle ne connaissait des arts martiaux que ce qu'elle devait connaître pour se défendre, mais elle était sympathique, plus « cool » que Shaw ou que Brown, moins exigeante et moins dure, même si Genrika était la seule à pouvoir la comparer à Shaw, et elle accepta de les initier au tir sportif. Ce que n'avait jamais accepté ni Shaw ni Brown.
Athéna lui fit parvenir des carabines de biathlon, des vraies 22 long rifle, des munitions de compétition et Élisabeth ne leur apprit pas seulement à tirer. Elle leur apprit à tirer en condition de compétition. Les jeunes filles exultèrent. Mais trouvèrent la discipline très compliquée. Élisabeth s'arrangea pour qu'elles l'accompagnassent de temps en temps sur le terrain ou Raphaëlle s'entraînait. Elles en conçurent de l'admiration pour l'amie de Mia. Et Mia quelques contrariétés bien vite éteintes par les discours élogieux dont la gratifièrent les deux meilleures attaquantes de son équipe de hockey et la franche gentillesse d'Élisabeth Sanders.
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Le 10 juin, Anton apprit à Maria que ses hommes avaient rejoint la Russie. Une équipe avait été évacuée par hélicoptère de l'enclave russe de Sankovo-Medvezhye. L'état sanitaire d'un des membres de l'équipe s'était dégradé. Le responsable avait contacté Matveïtch et lui avait annoncé que l'homme ne pourrait pas marcher plus longtemps. La deuxième équipe avait traversé la frontière, rallié Zhika, changé de vêtements et pris le train pour Moscou.
Le 11 juin Shaw s'installait avec un brin d'excitation, et un remerciement à l'intention d'Athéna, sur le siège conducteur d'une Porsche Cayenne qui l'attendait sur le parking de la Belorusneft gas station n°67 de l'autoroute M4. Deux heures de route la séparaient de Minsk et d'un jet de luxe qui la ramènerait, elle et son équipe, à Montréal.
La nouvelle soulagea Maria. Les agents de Samaritain n'avaient rattrapé personne. Les mercenaires Russes, Sameen, Alioukine, O'Keefe et Root étaient saufs. Restaient une équipe. Cinq personnes dont trois blessées. Toujours en pleine forêt.
À les entendre, tout allait bien. Mais pouvait-on vraiment croire les assertions de deux Marines, d'un ex-spetsnaz et d'un ex-agent des services secrets Russes ?
La jeune juge mexicaine s'épuisa au travail dans la nuit du mardi au mercredi. Après avoir réveillé Anne-Margaret, elle descendit au sous sol pour avoir des nouvelles, s'installa sur un canapé pour donner le sein à la fille de Shaw et s'endormit avec l'enfant dans les bras. Matveïtch ne la réveilla pas. Alma, venue réclamer son petit déjeuner, contempla un moment sa mère avant de tourner les talons et voir qui de Genrika ou de Lionel lui ferait son petit déjeuner. Genrika était partie courir avec Élisabeth Sanders, Juliette n'était pas encore arrivée. Lionel se trouvait dans un bureau qu'il s'était alloué pour travailler. Il lui demanda une minute pour finir ce qu'il était en train de faire.
— Ta maman est sortie ?
— Elle dort au sous-sol.
— Elle a passée la nuit au sous-sol ?!
La jeune juge l'inquiétait. Elle travaillait beaucoup trop, ne mangeait pas assez et dormait encore moins.
— Je ne sais pas. Je ne suis pas sûre, elle ne portait pas la même robe qu'hier.
— Tu veux quoi pour ton petit déjeuner ?
— Un choco-Root, une tortillas et du pain.
Cette enfant avait de drôles de goûts, mais ce n'était pas pour déplaire au policier.
Après un petit-déjeuner bavard et joyeux, Alma déclara vouloir jouer dans sa chambre.
— Toute seule, précisa-t-elle quand elle vit Lionel faire mine de l'accompagner.
— Okay. Je descends au sous-sol.
L'enfant prit soudain un air très sérieux. Elle ouvrit la bouche pour parler et sembla hésiter. Lionel vint s'accroupir devant elle.
— Qu'est-ce qu'il y a, Alma ?
— C'est mama. Elle s'inquiète n'est-ce pas ?
Pourquoi mentir ?
— Oui, c'est vrai.
— C'est à cause de Lissa ? De Sameen et des autres ? Il leur est arrivé quelque chose ?
— Non, ils vont bien.
— Pourquoi mama est inquiète alors ?
— Ils sont en mission.
— C'est dangereux ?
— Chaque mission contient une part de danger.
— Oui, mais là, c'était plus dangereux, non ?
— C'était délicat.
Il n'allait pas lui dire que ses amis étaient parti assassiner des gens et qu'ils avaient été attaqué par des hélicoptères de combats et dû affronter à huit, cent trente soldats armés jusqu'aux dents.
— On n'a pas de nouvelles ?
— Si. Sameen, Root et Iouri sont déjà dans l'avion qui les ramène ici.
— Et les autres ?
— Ils ne sont pas encore arrivés.
— C'est pour ça, dit pensivement l'enfant.
— C'est une question d'heures. Ils seront là dans un ou deux jours.
— Mama s'inquiète pour Lissa. Tu sais si elle va bien ?
— Qui ?
— Lissa.
— Rien ne dit qu'elle va mal. C'est elle qui dirige son équipe.
— Anna et Alexeï sont avec elle ?
— Oui, avec John et Jack aussi.
— Mmm, répondit l'enfant. Ils sont gentils.
— Euh, oui.
Rassurée l'enfant quitta la cuisine d'un pas tranquille. Lionel se releva. Alma avait raison, Maria Alvarez s'inquiétait pour Brown. Les deux jeunes femmes avaient noué une relation très étroite après l'arrestation de Jeremy Lambert. Brown s'était montrée exemplaire auprès de la jeune juge, elle l'avait soutenue avec constance, patiente et beaucoup de gentillesse. Elle avait aussi su diriger l'équipe autour d'Alvarez. Une amitié était née durant leur séjour d'escalade et elle avait perduré après le procès.
En Floride, Lionel avait découvert avec stupeur que le jeune officier des Marines n'était pas aussi invulnérable qu'il l'avait pensé. Il avait mieux compris la relation qu'entretenait le soldat avec Shaw. Il avait oublié que Brown avait elle aussi été retenue prisonnière par Samaritain, que Root l'avait libérée quand elle avait libéré Shaw. Brown avait vécu l'enfer. Entre les mains de Samaritain. Entre les mains de son mari. C'était horrible. Jonathan Foley l'avait torturée et violée pendant une semaine, et trois jours après que Root et Shaw l'eussent libérée, elle s'envolait avec ces deux folles pour la Biélorussie.
Lionel se reprocha d'être aussi insensible et commença lui aussi à angoisser. Pourquoi Brown et John n'étaient pas, tout comme Root et Shaw, déjà en route pour le Canada ?
Il descendit au sous-sol. Maria Alvarez dormait assise. Anne-Margaret dormait aussi, les lèvres toujours collées au sein de la juge. La gamine ressemblait à sa mère elle profitait sans attendre de ce que la vie lui offrait. Il eut pitié d'Alvarez et avec beaucoup de délicatesse, l'allongea plus confortablement sur le canapé. La jeune femme grommela mais elle ne se réveilla et elle garda Anne-Margaret bien serrée contre elle. Il positionna l'enfant dans une meilleure position et les laissa dormir.
Maria ne se réveilla pas de la matinée. Elle ouvrit les yeux à treize heures et se rendormit aussitôt après avoir caressé Anne-Margaret et chantonné en espagnol la berceuse qu'elle chantait à Alma comme à la fille de Shaw pour les rassurer.
Maria ne sut qu'à seize heures quarante-sept que, ce 12 juin au matin, à dix heures trente-neuf, Anna s'était présentée chez un habitant de Lugovaya Virnya pour récupérer les clefs de la voiture qu'un employé d'une agence de chasse domiciliée à Minsk, avait laissée à son attention chez lui. Elle l'avait conduite là où l'attendaient ses camarades, elle était descendue de voiture et avait tendu les clefs à Borkoof. Le géant avait pris le volant. A quelques kilomètres de Lugovaya Virmya, il avait emprunté la M5 en direction du sud. Quand Maria se réveilla, ils venaient de rejoindre la E95 à Homiel. Ils seraient dans quatre heures à Kiev.
— Un jet long courrier les attend à l'aéroport Borispol, lui dit Matveïtch. Et, sauf s'ils décident de passer une nuit à Kiev, ils seront là demain.
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Maria, Anne-Margaret et Lionel se rendirent à l'aéroport accueillir les premiers arrivants. Alma et Genrika avaient supplié les deux adultes de les emmener avec eux. Maria avait refusé et était restée fermement ancrée sur ses positions. Alma avait vite renoncée et elle avait vivement tiré Genrika par la main quand elle avait décelé les premiers signe d'impatience chez sa mère. Ces petits signes qui précédaient une colère qu'Alma redoutait d'autant plus qu'elles étaient rares, violentes et extrêmement injustes. Lionel était intervenu. Alma transpirait de peur et il en avait conclu que madame la juge ne se montrait pas toujours la mère exemplaire qu'elle était habituellement.
Maria craignait la confrontation avec Shaw. Root avait été la seule à communiquer avec eux durant leur fuite. Shaw était restée silencieuse. Elle n'avait pas même chercher à obtenir des nouvelles de sa fille. Genrika et Alma adoraient Shaw, si celle-ci se montrait désagréable, taciturne et entièrement refermée sur elle-même, les deux enfants se sentiraient blessée. Alma ne comprendrait pas et Genrika se mettrait en colère. Maria préférait éviter les larmes, la tristesse et les questions de sa fille, et la colère vindicative et égocentrique d'une adolescente de quinze ans en manque d'affection.
Une déconvenue attendait la jeune juge à l'aéroport Pierre-Eliott Trudeau. Elle annonçait à Anne-Margaret depuis une demi-heure que sa mère allait apparaître, qu'elle devait bien regarder, faire attention aux gens qui apparaissaient, quand enfin, Root passa la porte des arrivées, derrière elle suivait Iouri Alioukine et seulement lui.
Root leur fit un signe de la main en les apercevant. Elle se retourna vers une femme qui poussait un chariot et lui désigna le groupe que formait Maria, Lionel et Anne-Margaret. Laura O'Keefe en déduisit la jeune Mexicaine. Root salua gaiement Lionel, Maria, puis Anne-Margaret.
— Tu as encore grandi, s'exclama-t-elle. Maria, vous lui donnez quoi à manger ?
— Où est Sameen ? demanda la juge.
Root se redressa et son sourire s'effaça.
— Elle est partie de son côté.
— De son côté ? Où ça ?
— Au lac de la Prune.
Les yeux de Maria virèrent au noir et son visage se durcit.
— Et sa fille ?
Root se dandina d'un pied sur l'autre. Shaw n'avait à aucun moment évoqué sa fille.
— Euh, et bien, vous avez combien Sameen vous fait confiance.
Maria fulminait. Elle pointa un doigt vindicatif sur Root :
— Elle ne pouvait pas venir avec vous ? Au moins prendre de ses nouvelles et l'embrasser ? Es su hija, no mames ! Ella no es mi hija*, jura Maria.
— Maria... commença Root.
— Et vous qu'est-ce que vous foutez ?! Vous n'avez vraiment aucune influence sur elle, c'est pathétique.
Root s'assombrit. Surprise par la vindicte de la jeune Mexicaine, par sa colère. Et sa méchanceté.
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Shaw n'avait pas prononcé un mot durant tout le trajet en avion. Root s'était assise en face d'elle, elle avait allongé une jambe contre la sienne. Shaw n'avait pas accepté le contact. Elle n'avait pas voulu parler non plus.
— Je suis fatiguée, je veux juste être tranquille, s'était-t-elle tout de même excusée d'un ton las.
Root avait changé de place. Elle avait dormi pendant une bonne partie du vol et elle ne savait pas si Shaw avait fait de même. En tout cas, elle avait mangé. Et puis, sur le tarmac, au pied de la passerelle, Shaw avait déclaré de but en blanc qu'elle ne rentrait pas à Laval avec eux et elle avait sobrement remercié Laura O'Keefe de son aide.
— Tu vas où ? avait demandé Root.
— Au Lac de la Prune.
— Mais Sam...
— Fais pas chier, Root, avait été les seuls mots qu'avait ensuite prononcé Shaw avant de lui tourner le dos et de s'éloigner.
Root était restée les bras ballants. Avant de contacter la seule personne qui, peut-être, en savait un peu plus long :
— Aty...
— Je lui ai acheté une Porsche cayenne, elle avait l'air d'avoir apprécié le modèle, répondit l'intelligence artificielle.
— Depuis quand ?
— Elle m'a demandé pendant le vol si je pouvais mettre une voiture à sa disposition à l'aéroport et elle m'a gentiment expliqué qu'elle voulait se rendre au Lac de la Prune.
— Pourquoi ne m'as-tu rien dit ?
Athéna n'avait pas répondu. Root avait soupiré. Elle savait très bien pourquoi l'IA ne lui avait rien dit. Shaw lui faisait confiance, Athéna l'aimait et elle ne trahirait jamais cette confiance, comme elle ne l'avait jamais trahie depuis février 2016.
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Maria avait raison d'être en colère, mais pourquoi s'en prenait-elle à Root ? Si méchamment ? C'était dans ce genre de moment que Root avait envie de taser la jeune juge. Quand elle se montrait blessante. Et qu'elle tapait juste. Au bon endroit. Là, où cela faisait mal.
Root n'avait pas su retenir Shaw. Maria avait raison, Shaw faisait ce qui lui plaisait et elle se moquait de ce que Root pouvait lui dire.
En même temps...
N'était-ce pas ce que Root avait désespérément espéré ? N'était-ce pas ce qui avait faussé leurs relations trois ans auparavant ? La dépendance dont Shaw faisait preuve envers elle ? Shaw avait trente-sept ans, elle était majeure, elle avait vécu plus de vies que bien des gens. Elle était capable de prendre des décisions et d'en assumer les conséquences. Root n'avait rien à lui imposer et aucune leçon à lui donner. Qu'elle fût d'accord avec elle ou pas.
Lionel avait été par deux fois témoin de la colère de Maria cet après midi et il connaissait assez Root pour savoir que Maria l'avait fâchée, qu'elle s'apprêtait à répondre et qu'une âpre querelle en résulterait. Les deux jeunes femmes accusaient cinq jours de fatigue, d'inquiétudes et de contrariétés. Elles étaient aussi intelligentes l'une que l'autre et pouvaient se montrer aussi venimeuses l'une que l'autre. Tout cela pour Shaw. Sameen avait vraiment le don d'exacerber les passions.
Shaw avait besoin prendre du recul, et comme l'avait si bien dit Root, elle faisait confiance à Maria pour s'occuper de sa fille et de Genrika. Et à Root :
— Madame la juge, intervint-il avant que Root ne parlât. Vous savez comment est Sameen. C'est une vraie tête de lard. Vous accusez Root de tous les maux, mais vous croyez vraiment que vous auriez fait mieux à sa place ?
Root se détendit et lança un regard narquois à la jeune juge.
— Parfois, mieux vaut laisser Sameen faire comme elle l'entend, continua Lionel. À moins d'avoir des penchants masochistes s'entend, grimaça-t-il.
Le regard de Maria s'éclaircit et elle tourna un visage soucieux en direction de Root :
— Ça n'allait pas ?
— Si, enfin, elle était calme, mais...
— De mauvais souvenirs ?
— Peut-être.
— Lissa et Anna rentrent demain, on verra ça avec elles.
Root fronça les sourcils.
— Ce n'est pas vous qui me disiez qu'on doit savoir se tourner vers les autres quand on est confronté à des problèmes qui nous dépassent ? attaqua Maria.
— Si.
— Vous avez passez six jours avec elle, sans savoir ce qui la tracassait, un regard extérieur serait peut-être le bienvenu.
— J'y avais pensé, c'est pour cela que je ne l'ai pas bousculée.
Le jeune juge prit une mine circonspecte. Root se raidit. Lionel se désolait de fréquenter des femmes aussi combatives, aussi promptes à monter sur leurs ergots. Aussi...
La physionomie de Maria Alvarez changea soudain.
— Je n'en attendais pas moins de vous, dit-elle d'un ton sec.
Ses paroles ne s'accordaient pas au ton employé. Qui des unes ou de l'autre fallait-il comprendre ? Qui des unes ou de l'autre Root entendrait-elle ? Root pencha la tête légèrement sur le côté et elle haussa les sourcils d'un air charmeur. Les yeux d'Alvarez brillèrent.
— Vous êtes insupportables, grommela Fusco. Venant de toi, Root, ça ne me surprend pas, mais de vous, madame la juge ?
— Allons, Lionel, le morigéna Root d'un ton faussement sévère. Tu parles à ton employeur, à ta supérieure.
— À ma supérieure ?! Oui, ben, ça m'est complètement égal. Supérieure ou pas, vous vous ressemblez toutes et vous me rendez la vie infernale.
Il s'empara de la petite valise de Root et s'éloigna d'un pas furieux. Les deux jeunes femmes échangèrent un regard un peu surpris et Maria éclata de rire.
— Lionel a le don de savoir détendre l'atmosphère la plus tendue, grimaça Root contente d'elle-même.
— Vous n'êtes pas gentille.
— C'est une heureuse nature et il n'est pas rancunier.
— Nous nous sommes beaucoup inquiétés, Root.
— Et vous n'avez pas beaucoup dormi, remarqua Root.
— …
— Il vaut peut-être mieux pour vous que Sameen ne soit pas là. Vous avez une mine affreuse.
— J'aurais préféré qu'elle soit là.
Alioukine était resté de marbre durant l'échange. Il ne comprenait pas ce qui inquiétait tant les deux femmes. Shaw ne lui avait pas semblé bizarre, peut-être un peu plus silencieuse qu'à son habitude, mais il arrivait à tout le monde de ne pas avoir envie de parler. Ensuite, il respectait Maria Alvarez et il considérait toujours qu'elle se trouvait sous sa protection. Un garde du corps devait savoir se faire oublier et ne devait en aucune façon se permettre de juger son employeur.
De son côté, Laura O'Keefe en avait profité pour littéralement scanner Maria Alvarez. La fameuse Maria Alvarez. Qui semblait si bien connaître Root et Sameen Shaw. La juge parjure. Mais plus encore la femme courageuse. Elle paraissait plus jeune que son âge et éminemment sympathique. Sa tenue n'y était pas étrangère. La robe fluide, sans manches, longue, jaune imprimée de fleurs rouges et oranges, la taille serrée dans une large ceinture de cuir à grosse boucle. Les spartiates en cuir naturel. Les bijoux : bracelets ouvragés sur les poignets, petite croix en or autour du cou, pendants d'oreilles. Elle était extrêmement séduisante et ne correspondait absolument pas à l'image que l'agent de la CIA s'était faite de la juge.
— Maria, je vous présente Laura O'Keefe, fit Root.
La jeune Mexicaine tendit une main :
— Je vous remercie de votre aide, agent O'Keefe.
La poignée de main plut à Laura. Ferme et énergique, mais sans rudesse.
— Ce fut... commença Laura avant de repérer le sourire béat qu'arborait Root.
Elle resta muette. Root lui passa un bras viril en travers des épaules.
— Ce fut un plaisir pour moi aussi, Laura. Vous ne m'avez pas déçue un instant.
Le petit gros avait raison, elle était insupportable, mais Laura ne pouvait se défendre d'éprouver une certaine sympathie pour elle. Cette assignation lui avait plu. L'abandon des civils avait assombri son ciel, mais on lui avait assuré par la suite qu'ils étaient tous rentrés chez eux sains et saufs.
— Et maintenant ? demanda-t-elle.
— Terence vous accorde deux semaines de congé, répondit Root. Vous n'êtes pas une femme facile à combler, mais j'ai cru comprendre que vous aviez un pied-à-terre dans les terres inondées que vous avez si bien défendues dans votre jeunesse.
Root se pencha à l'oreille de l'agent :
— À vrai dire, je vous soupçonne d'être encore active à vos heures perdues, lui murmura-t-elle.
Elle se redressa et finit à voix haute.
— Un jet va vous conduire au Jet Center de Houma.
— Pourquoi suis-je venue à Montréal ? demanda O'Keefe.
— Parce que c'est ici que notre mission s'achevait, Laura. Et que, même si vous êtes qu'une pièce rapportée, vous faîtes un peu partie de la famille.
— La famille ?
— Mmm, la famille, confirma Root.
Elle la libéra de son bras :
— Comme Iouri et Maria. Comme tous les autres. Vous n'avez fait que brièvement les croiser, vous n'avez pas rencontré tout le monde, mais vous faites quand même partie de la famille.
Une hôtesse de l'air s'approcha de leur groupe.
— Je vous prie de m'excuser, je cherche madame Laura O'Keefe.
— C'est elle, clama Root en désignant la jeune femme.
— Voudriez-vous bien me suivre, madame ? Je suis l'hôtesse en charge de votre vol jusqu'à Houma.
Laura serra la main d'Alioukine. Il avait fait équipe — un agent de la CIA et un spetsnaz ! — et l'homme s'était montré un bon partenaire. Elle salua poliment Maria et ne sut que dire à Root.
— Au revoir, Laura, fit amicalement Root. Si j'ai encore besoin de vous : vous serriez d'accord pour revenir ?
— Vous ne m'avez pas demandé mon avis pour partir en Biélorussie.
— Alors, je ne vous le demanderai donc pas non plus la prochaine fois, répliqua gaiement Root.
Laura la fusilla du regard. Root lui renvoya un sourire benoît. L'agent fédéral se baissa pour attraper son sac et le passa par-dessus son épaule.
— Je viendrai de toute façon, lâcha-t-elle sincère.
L'expression de Root affichait un glorieux : « Je le savais » et comme si cela ne suffisait pas :
— Laura, sachez que, contrairement à vous, je ne me trompe jamais sur les gens, fit-elle sentencieusement.
Cette femme était d'une telle impudente arrogance, se froissa O'Keefe :
— Mouais. À un de ses jours alors et merci pour le congé.
Root lui dédia un clin d'œil complice.
— Je sais que c'est à vous que je vous le dois, tout comme le jet, maugréa l'agent fédéral.
Root retrouva son sérieux :
— C'était la moindre des choses.
— Madame la juge, la salua une nouvelle fois Laura avant de suivre l'hôtesse de l'air.
Maria la regarda s'éloigner.
— Vous... commença-t-elle.
— Ne me dîtes que vous me trouvez incroyable, Maria, la coupa Root.
— Mais vous l'êtes.
— Pas plus qu'Anna Borissnova ou Anton...
— D'accord, concéda Maria. Pas plus que Sameen ou Lissa.
— Absolument, fanfaronna Root.
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La joie qu'éprouva Genrika de revoir Root et la certitude de bientôt revoir Élisa atténuèrent la vive déception qu'elle ressentit en s'apercevant que Shaw n'était pas revenue, mais ne suffirent pas à faire taire sa colère :
— C'est une mère indigne, même de sa vraie fille, elle s'en fout. On se demande pourquoi elle l'a gardée.
Genrika s'exprimait une opinion très proche de celle qu'avait exprimée Maria à l'aéroport Trudeau.
— Elle avait besoin d'être seule, tempéra Root.
— Ouais, fit Genrika d'un air méprisant. Elle va se barrer combien de temps cette fois ? Assez longtemps pour ramener un petit frère ou une petite sœur à Anne-Margaret ?
— Elle est au Lac de la Prune, tenta Root.
— Là, ou ailleurs, elle se trouvera bien un mec pour l'engrosser, répondit acidement Genrika.
Juliette venait d'arriver, elle avait les clefs de la villa et elle n'avait pas frappé.
— Gen, murmura-t-elle horrifiée par l'insolence de son amie.
Maria, fronça les sourcils. Lionel soupira de dépit. Ces femmes étaient toutes plus terribles les unes que les autres :
— Gen, Root est revenue, déclara-t-il avec fermeté.
Genrika s'apprêtait à le rabrouer, il se fendit d'une grimace entendue. Genrika prit un temps de réflexion. Root était là. C'était vrai. Si Shaw était au lac de la Prune, Root aurait pu la suivre avec ou contre le gré de Shaw. Mais elle était venue à Laval. Et elle était... triste. Déçue plutôt.
— Je t'ai rapporté un souvenir, dit Root à la jeune fille.
Elle se tourna vers Juliette.
— À toi aussi.
Root comme à chaque fois qu'elle était partie n'avait pas oublié Genrika et comme à chaque fois, elle lui aurait rapporté un cadeau simple ou compliqué, cher ou pas cher, peut-être simplement une spécialité culinaire, comme cet assortiment de baklawa et de loukoum qu'elle avait rapportés de Turquie. Et comme à chaque fois, son présent plairait à Genrika. Root ne se trompait jamais.
Genrika se montrait parfois injuste, mais elle avait bon cœur. Elle tomba dans les bras de Root et la serra contre elle :
— Je suis tellement contente que tu sois rentrée.
Le cœur de Juliette bondit dans sa poitrine : c'était cool que sa chum soit contente. Parce que, bien des fois, la future capitaine des Avalanches eût bien aimé que sa mère s'inspirât un peu de la fantaisie d'Alice Cormier.
Genrika dans ses bras, Root annonça à Maria qu'elle avait quelques chose pour elle et à Fusco qu'elle ne les avait oubliés ni lui ni sa partenaire dans ses achats.
— Est-ce que tu as oublié une seule personne, Root ? fit le policier.
— Non.
Elle n'avait pas hésité un seul dixième de seconde.
— J'ai des cadeaux pour tout le monde, se réjouit-elle.
Genrika leva la tête et l'embrassa sur la joue. Elle n'avait pas oublié Shaw, mais elle avait Root et elle eût été bien stupide de ne pas profiter de sa chance.
Shaw n'était pas partie très loin et surtout elle avait dit où elle partait.
Au lac de la Prune.
Genrika aimait Montréal, elle y avait Juliette et les filles de son équipe de hockey, c'était une ville agréable, le fleuve et la forêt n'étaient jamais loin, la ville avait des airs de grande métropole Américaine, mais on y trouvait aussi la douceur de la vieille France et, en été, de la musique à tous les coins de rue. Elle aimait la capitale du Québec, mais elle aurait pu vivre n'importe où ailleurs. Elle avait aimé New York, Concord. Elle se moquait un peu du lieu où elle résidait, mais elle éprouvait une tendresse particulière pour le Lac de la Prune.
La villa du lac de la Prune l'avait recueillie et protégée. Elle y avait retrouvé Shaw et elle avait appris à y connaître Root. Genrika y avait vécu des moments heureux comme elle n'en avait jamais vécu depuis que son grand-père était mort. Root, Shaw, mais aussi Lionel, lui avait fait découvrir et aimer le lieu, la forêt. Genrika avait souffert, pleuré, mais aussi rit. Lee y était venu en vacances et les deux adolescents y avaient engrangé des souvenirs pour la vie. Même Juliette y était venue. Pour fêter l'anniversaire de Shaw et d'Anne-Margaret. Un moment que Genrika avait trouvé magique et terriblement émouvant.
Le lac de la Prune ne lui avait pas seulement offert un refuge, mais aussi une vraie maison et, pendant les trois ans qui avaient suivi le départ de Shaw, elle et Root y avaient vécu une grande partie de l'année.
C'était chez elle.
Chez elles.
Shaw ne comprenait jamais rien à rien, mais pour une fois, elle avait peut-être compris quelque chose. Et si elle n'avait toujours pas compris, elle avait sans doute suivi son instinct ce qui revenait au même.
La jeune fille embrassa une nouvelle fois Root sur la joue, resserra ses bras sur elle et en profita pour lui murmurer le cœur débordant d'amour :
— Je t'aime, Root.
Root lui rendit son étreinte.
Avec Root, c'était facile. Genrika se promit de coincer Shaw la prochaine fois qu'elle la verrait.
Si Shaw ne l'avait pas, encore une fois, mise en colère en se comportant comme une abrutie.
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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Halo ou MI 26 : plus gros hélicoptère de transport au monde.
34 mètres de long, 8 mètres de hauteur, rotor principal de 32 mètres, il peut transporter une charge de 20 tonnes en soute ou sous élingue, accueillir 82 hommes ou soixante civières.
Halo est le nom que lui donne l'ONU
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Es su hija, no mames ! Ella no es mi hija : C'est sa fille, p...(ou toute autre expression aussi vulgaire), ce n'est pas ma fille.
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