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Chapitre XXXI


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Khatareh Deghati ouvrit la porte de son bureau. Un étudiant entra à sa suite. Un doctorant qui s'inquiétait de l'avancée de ses recherches. Khatareh connaissait mal le domaine qu'il explorait, mais il ne la consultait pour ces connaissances précises en mathématiques fondamentales. Elle était sa directrice de thèse et il espérait qu'elle le conseillât, qu'elle lui apportât un éclairage nouveau sur son travail. Qu'elle le rassurât et l'aidât à repartir.

Il l'avait choisie parce qu'elle se montrait rigoureuse dans son travail, exigeante envers ses étudiants, mais aussi parce qu'elle savait écouter. Gordon Silk avait toujours pensé que Khatareh Deghati était un génie des mathématiques et un professeur dévoué à ses étudiants. Elle impressionnait son auditoire sans se montrer arrogante. Il appréciait sa modestie et sa grande gentillesse. Le professeur Deghati n'était pas très chaleureuse, elle n'avait rien d'un prof cool qui va boire un verre avec ses étudiants ou les invite chez eux pour discuter. Elle répondait aux questions dans les couloirs, acceptait très rarement de partager un café à la cafétéria, et recevait ses étudiants exclusivement dans son bureau. Mais les conversations pouvaient se prolonger plus d'une demi-heure dans les couloirs et Khatareh Deghati ne regardait jamais l'heure quand un entretien l'intéressait. Il valait d'ailleurs mieux l'intéresser, sa patience s'envolait rapidement lors de conversations anodines. La vie privée de ses étudiants et tout ce qui ne concernait pas directement les mathématiques l'agaçait.

Elle invita le jeune homme à s'asseoir. L'entretien se prolongea pendant plus de deux heures. Il était près de dix-neuf heures quand Gordon Silk prit congé, le cœur soulagé de ses angoisses et l'esprit gonflé d'énergie.

Un léger sourire adoucit les traits de Kahtareh Deghati. L'étudiant était prometteur et discuter avec lui avait ouvert de nouveaux horizons pour les recherches qui l'occupaient. Son domaine d'études n'avait que peu de rapport avec le sien, mais elle avait échangé et des portes s'étaient révélées à elle, là où elle n'avait auparavant vu que des murs. Khatareh avait toujours aimé enseigner pour cette raison. Elle apprenait souvent autant sinon de plus que ses étudiants lors de ses cours. Elle aimait partager son savoir mais plus encore son savoir faire. Les encourager à réfléchir, à emprunter de nouveaux chemins, à ne pas craindre se tromper et se perdre, à se moquer des règles édictées, à braver l'ordre établi, à bousculer les théorèmes. Une tâche parfois ardue, souvent vouée à l'échec, mais pas toujours. Gordon Silk répondait à ses attentes, mais il n'était pas nécessaire d'arriver en doctorat pour la satisfaire. Dès leur première année, certains étudiants manifestaient ces qualités de réflexion que Khatareh appréciait.

Elle aimait bousculer les conventions. Elle avait toujours été ainsi depuis qu'elle avait découvert la magie des mathématiques. Du moins, dans ce domaine. Elle s'était montrée beaucoup moins rebelle dans sa vie personnelle. Familiale. Avant de vivre aux États-Unis et d'épouser Matthew Shaw, elle pensait qu'il n'existait pas d'autre voie que le mariage, les enfants, une vie sociale sage et honorable, l'obéissance qu'elle devait à ses parents, à son mari, à la morale sociale. Ensuite, elle avait mis beaucoup de temps à se débarrasser de son éducation.

Khatareh soupira, elle n'avait jamais pu complètement se libérer de son éducation. Parce qu'elle avait toujours trouvé son bonheur dans son métier d'enseignant-chercheur et que sa liberté de penser et d'agir s'exprimait pleinement au sein de l'université et que cela lui avait toujours suffi. Son mariage avec Ahmad, ses enfants avaient été une nécessité, une obligation qu'elle avait naturellement acceptée. Elle avait aimé Ahmad parce qu'une femme aimait son mari, elle avait aimé Sheller et Nerguez parce qu'une mère aimait ses enfants.

Khatareh n'avait compris que très tard qu'elle vivait selon des règles conservatrices et rigides. Elle avait aimé Matthew, mais elle n'avait pas tout suite réalisé la nature de cet amour. Il l'avait sauvée, il avait pris soin d'elle, il était gentil et attentionné. Il était fort, solide. Il s'était occupé d'elle. Il s'était senti responsable d'elle. Khatareh vivait dans un camp et il était la seule personne à qui elle parlait. Il ne la touchait jamais, elle se sentait en confiance. Et puis, un jour, il lui avait déclaré qu'il était rappelé aux États-Unis. Qu'il allait partir. Khatareh avait senti son âme se fendre, sans savoir ce qu'elle éprouvait pour l'officier américain, son départ n'était qu'une pierre de plus jetée contre elle pour des crimes qu'elle ignorait. Un malheur ajouté aux autres. Les larmes avaient coulé sans qu'elle pût les retenir. Il avait soufflé son prénom, elle s'était excusée.

— Ne pleure pas, Khatareh. Je ne veux pas te laisser ici.

Elle n'avait pas compris.

— Tu es mariée ? lui avait-il ensuite demandé.

Les autorités lui avait déjà posé la question. Plusieurs fois. Khatareh n'avait pas menti. Son mari était mort, elle n'avait plus d'enfants. Qu'importait de savoir qu'elle était veuve et qu'aucune trace ne subsistait de ses deux filles laissées sans sépulture officielle. Matthew connaissait la réponse. Pourquoi lui redemander une fois encore ce qu'il savait depuis des semaines ?

— Non.

— Je veux me marier avec toi, te ramener avec moi aux États-Unis. Vivre avec toi. Fonder une famille. Khatareh, est-ce que... Est-ce que tu veux te marier avec moi ?

— Oui.

Oui, parce qu'il l'avait sauvée, parce qu'il était un homme, parce qu'elle était seule et qu'elle était une femme. Ça, c'était ce qu'elle avait cru. Plus tard, elle avait compris qu'une autre raison avait entraîné son accord. Elle l'aimait. Et quand elle comprit que l'officier l'aimait lui aussi, qu'il l'aimait comme Haroun el Rachid aimait Shéhérazade, comme Roméo aimait Juliette, ou Lancelot aimait Guenièvre, et pas comme son devoir d'époux le lui commandait, Khatareh s'était abandonnée à leur amour. Elle et Matthew avait formé un couple uni et heureux. Miraculeusement heureux. Khatareh avait été heureuse. Elle avait fini par décrocher un poste à l'université et les absences de Matthew n'avaient jamais affecté leurs relations. Khatareh n'avait jamais eu peur de le perdre, elle ne s'inquiétait pas et il ne lui manquait pas parce qu'elle savait qu'il reviendrait. Et qu'il l'aimait. Elle avait enterré son passé, son présent était merveilleux et son avenir promettait de l'être aussi. Elle était tombée enceinte et elle avait cru ne jamais pouvoir être aussi heureuse.

Et puis, elle avait pris le nouveau-né dans ses bras. Une fille. Matthew avait voulu qu'elle portât un prénom oriental.

Sameen.

Elle était si belle.

Le passé de Khatareh lui était revenu dans la figure. Matthew le lui faisait oublier. Sameen le lui rappelait sans cesse.

Khatareh regarda le petit réveil posé sur son bureau. Il était tard. Tant pis, elle n'avait pas envie de rentrer maintenant et elle possédait une clef qui lui permettait de rentrer et de sortir à tout heure du bâtiment. Elle se leva et brancha sa bouilloire électrique. Ouvrit un placard, en sortit un paquet de thé rouge, jeta un regard sur la boîte de safran et un pot de cardamomes. Elle réfléchit un instant. On était vendredi, elle se sentait en forme, elle n'avait pas faim et Gordon Silk lui avait affûté l'esprit, elle pouvait peut-être préparer une partie de ses cours pour la semaine prochaine, brancher son samovar électrique et se préparer du thé.

Elle repensa à la question que Root lui avait posée le soir de l'anniversaire d'Anne-Margaret. Elle ne lui avait pas menti, elle appréciait le thé comme l'aimait Sameen, mais elle n'avait pas répondu à la question de la jeune femme. Root n'avait cherché qu'à confirmer une hypothèse. Khatareh avait biaisé. Par pudeur ou timidité. Par goût du secret ou simplement parce que cela concernait Sameen.

Elle avait mis cette recette au point pour Sameen. Parce qu'enfant, celle-ci avait déclaré ne pas aimer le goût du sucre, mais s'être désolée ensuite que son thé n'eût plus le goût de safran. Khatareh avait donc ajouté l'épice au breuvage agrémentée d'une pointe de cardamome parce qu'elle savait que Sameen en appréciait la fraîcheur. Elle l'avait servi à sa fille sans rien lui dire. Sameen avait bu, froncé les sourcils, bu une seconde fois. Elle devait avoir huit ou neuf ans peut-être plus :

— T'as rajouté un truc dans le thé ?

Khatareh détestait quand elle parlait comme cela.

— Oui, avait-elle sèchement répondu.

— C'est bon.

Voilà. Depuis, elle lui préparait ainsi et Sameen n'en avait jamais reparlé.

Sameen.

Quelle étrange enfant celle-ci avait été. Matthew l'adorait.

Khatareh avait fait de son mieux. Mais elle s'était enferrée dans un mensonge.

L'eau se mit à frémir. Elle arrêta la bouilloire, versa l'eau dans la théière et la posa sur le haut du samovar, le thé serait prêt dans quelques minutes. Quelque minutes pour reconnaître qu'elle s'était occupé de sa fille mais qu'elle n'avait pas été une bonne mère. Elle l'avait toujours su. Elle avait compté sur Matthew pour apporter de la tendresse à sa fille, pour la câliner. Elle avait vite arrêté de trop culpabiliser, Sameen n'était ni très affectueuse ni très tendre. Elle repoussait les caresses et les baisers. Kahtareh n'aurait jamais supporté une enfant collante. Elle l'aurait cependant aimée plus sociable, plus douce. Elle ne recevait jamais de compliments à propos de sa fille. Excepté en ce qui concernait son intelligence. Une intelligence qui tenait Sameen éloignée des enfants de son âge, des enfants plus vieux qui la jalousaient ou la traitaient de bébé, sinon de monstruosité. Durant des années Khatareh avait dû souffrir des questions sur la santé mentale de sa fille, des reproches sur son manque de chaleur, sur son sale caractère et sur la violence dont elle pouvait faire preuve. Sur l'hostilité qu'elle manifestait envers ceux qui l'indifférait. Khatareh l'avait défendue contre les institutions, comme Matthew s'était battu pour elle. C'était plus facile en Iran. Sameen n'eût jamais pu soutenir une thèse de doctorat à dix-neuf ans aux États-Unis. Peut-être n'en aurait-elle pas eu les capacités, peut-être n'en aurait-elle pas eu le désir. De toute façon, elle n'aurait jamais pu devenir chirurgien à dix-neuf ans. Les études étaient trop longues. Mais elle eût pu devenir le plus jeune chirurgien des États-Unis. Khatareh n'avait pas su. Sameen ne lui avait rien dit avant que ce fût trop tard. Avant, d'avoir signé pour l'USMC.

Khatareh n'avait pas pu surveiller Sameen une fois que celle-ci avait intégré l'université. Elles habitaient trop loin l'une de l'autre, Sameen ne venait que rarement à Boston. Khatareh ne s'était pas trop inquiétée parce que sa fille obtenait très bons résultats universitaires. Elle n'avait reçu aucune plainte, aucune mise en demeure. Elle avait été surprise et assez fière, qu'en fin de compte, sa fille lui ressemblât. Les miracles de l'université. Une cruelle déconvenue l'avait attendu à Détroit en 2002. Sameen n'avait de commun avec elle qu'un esprit sur-doué et de brillantes études universitaires. Pour le reste, sa fille ne partageait aucune de ses valeurs. Son engagement dans l'armée et plus tard, son départ pour l'Irak avait été plus qu'elle n'avait pu en supporter. Plus qu'elle n'avait pu pardonner. Khatareh avait des principes. Elle était dans son droit. Sameen se couvrait de honte. Sameen la couvrait de honte. Elle avait longtemps pensé qu'elle était dans son droit.

Elle manquait surtout de tolérance et d'indulgence. Et elle s'était montrée injuste envers sa fille. Ça, elle l'avait découvert en 2016. Anna Borissnova le lui avait soufflé pudiquement. Root le lui avait reproché sans jugement ni aménité. Genrika le lui avait craché à la figure.

Khatareh avait surtout découvert ce qu'elle avait irrémédiablement manqué avec sa fille.

Khatareh chérissait ses parties d'échec contre Genrika, elle avait trouvé beaucoup de plaisir à l'aider en sciences et elle ne pouvait se cacher de s'être gonflée d'orgueil quand elle l'avait vue, la bouche ouverte et les yeux brillants, boire ses paroles lorsqu'elle avait assisté à l'un de ses cours à Concordia. Khatareh se savait bon professeur. En recevoir la confirmation de la part de Genrika l'avait transportée de joie.

Elle était ridicule.

Ou elle vieillissait.

Elle aimait Genrika.

Elle aimait son sourire, son rire, elle aimait la savoir heureuse, savoir aussi qu'elle, Khatareh, n'était pas parfois étrangère à cette joie, et c'était l'une des raisons qui l'avait encouragée à s'investir auprès de Juliette Pomerleau. La jeune fille méritait qu'on s'occupât d'elle, mais Khatareh ne s'en fût jamais souciée si celle-ci n'avait pas été la meilleure amie de Genrika. Khatareh vivait seule depuis trop longtemps. Genrika, que l'universitaire l'eût voulu ou pas, avait mis fin à sa solitude. Elle l'avait amenée à renouer avec une vie de famille qui comprenait non seulement Genrika, mais incluait aussi ceux que la jeune fille aimait : Root, Maria et Alma Alvarez, Élisa Brown, Juliette Pomerleau, Lionel Fusco et son fils.

Anne-Margaret.

Sameen.

Khatareh ne se sentait pas toujours à sa place en compagnie de tous ces gens, elle n'arrivait pas non plus à surmonter son malaise quand elle se trouvait en présence des enfants. Elle s'était faite à l'affection que lui manifestait Genrika et Alma gardait ses distances, mais Khatareh bloquait sur Anne-Margaret. Elle ne pouvait pas la prendre dans ses bras. L'épreuve lui semblait insurmontable.

Sameen n'avait pas relevé sa froideur envers sa fille ou si elle l'avait remarqué, elle n'en avait rien dit. Avoir une fille un peu particulière avait des avantages. Sameen était le genre de personne à ne pas s'étonner qu'on ne pouponnât pas un enfant et à comprendre qu'on fuît comme la peste les câlins envahissants, les baisers baveux et les odeurs nauséabondes.

Khatareh s'était pourtant montrée une mère attentive en Iran. Tendre et affectueuse. La révolution lui avait volé ses enfants. Elle ne lui avait pas volé sa capacité à aimer puisqu'elle avait aimé Matthew et qu'elle avait aimé Sameen, qu'elle aimait Genrika et qu'elle aimait Sameen. Mais elle avait tué ses enfants, ses parents et le père de ses enfants.

Khatareh s'essuya les yeux avec les doigts. Elle les regarda ensuite. Ils étaient mouillés. Pourquoi se remémorait-elle cela, pourquoi pensait-elle à Genrika, à Sameen et à Anne-Margaret ? Pourquoi pleurer ? Elle avait retrouvé sa fille et elle était grand-mère. N'était-ce pas une revanche sur la vie ?

Elle se traita d'imbécile. Qu'avait-elle à faire de revanche ? Elle était Khatareh, elle était professeur de mathématiques fondamentales, elle vivait seule parce qu'elle l'avait bien voulu et que c'était plus facile ainsi. Elle avait eu une vie bien remplie, elle avait traversé des drames et elle avait survécu. Des tas de gens avait survécu. Maria Alvarez avait survécu, Sameen avait survécu, Genrika qui n'avait que quinze ans avait survécu. Des tas de gens avaient survécu. Ce qui ne les dispensaient pas de vivre avec les autres.

Elle attrapa un dossier, chassa ses idées noires et ses chagrins, et se plongea dans la préparation de ses cours.

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Deux heures, plus tard, elle rangea ses dossiers et éteignit son ordinateur. Il faisait presque nuit. Elle se leva et se servit une tasse de thé avant de débrancher le samovar. Elle se rassit à son bureau et savoura le breuvage chaud et amer d'avoir si longtemps infusé. Khatareh eût pu l'allonger avec l'eau chaude du samovar, mais l'amertume l'aidait à réintégrer la réalité après de longues heures de travail. Elle tendit la main vers son cartable et en sorti son téléphone. Elle l'alluma, bien qu'elle ne s'attendît à aucun appel. Genrika l'avait invitée à assister à son entraînement demain soir et il y avait peu de chances que la jeune fille décommandât. Une rencontre avait lieu la semaine prochaine à Québec. Un dernier match avant de clôturer la saison. Juliette et Genrika avaient été sélectionnées pour participer à un stage d'été national. Mia et leur capitaine s'y rendrait aussi. Les candidatures étaient nombreuses et élues peu nombreuses. Les quatre jeunes joueuses voulaient profiter de l'un de leurs derniers entraînements pour fêter leur sélection avec leurs équipes. Genrika avait souhaité la présence de Khatareh.

Root et Sameen étaient parties dieu savait où depuis plus de six semaines et Maria Alvarez semblait constamment prête à crouler sous le travail. La jeune Élisabeth Sanders accompagnait le plus souvent Genrika à ses entraînements, parfois Lionel Fusco se joignait à elle. Khatareh s'était rendue plusieurs fois à la villa, elle y avait fait connaissance d'Anton Matveïtch. L'homme était très calme, très poli. Les enfants se montraient joyeux, mais les adultes ne pouvaient dissimuler leur fébrilité.

Khatareh n'avait pas cherché à en savoir plus que ce que lui racontait Genrika ou Juliette, c'est-à-dire pas grand-chose sinon qu'une importante mission était en cours.

Khatareh, contrairement aux deux adolescentes, préférait ne rien savoir des missions auxquelles participaient Root, Élisa Brown, Anna Borissnova, Alexei Borkoof et sa fille.

Son téléphone s'alluma et l'indicatif des messages reçus non consultés résonna dans le silence du petit bureau. Khatareh composa son code d'accès.

Un numéro masqué.

Khatareh n'hésitait jamais, elle ouvrit le message.

« Maman, bonjour,

Je suis au lac de la Prune, est-ce que tu pourrais m'amener Meg ?

Sameen. »

Un léger froncement de sourcils à peine perceptible brouilla la physionomie de l'universitaire. Elle tapa un seul mot en réponse :

« Maintenant ? »

Sameen lui avait envoyé le message à quatorze heures. Six heures s'était écoulées depuis. Il fallait quatre heures pour rallier Notre-Dame-de-Pontmain. Le temps de passer chez elle, puis chez Root, il serait une heure du matin et Khatareh ne possédait pas une voiture adaptée à la piste forestière qui menait du petit village au lac de la Prune.

Sameen avait peut-être aussi contacté quelqu'un d'autre.

Peut-être pas si elle l'avait contacté, elle.

L'universitaire se surprit à tapoter nerveusement sur la table dans l'attente d'une réponse qui tardait à venir. Elle regardait sa montre toutes les vingts secondes et constatait que l'heure n'avançait pas.

L'écran de son téléphone s'alluma, elle se précipita dessus.

« Oui.

Je t'attendrai devant le garage à Notre-Dame-de-Pontmain. Tu sais où c'est ? »

« Oui »

« Merci, à tout à l'heure. »

Khatareh se rendit rapidement aux toilettes pour vider sa théière et laver sa tasse. Elle attrapa son cartable, vérifia que son bureau était en ordre et sortit. Les lumières étaient éteintes dans les couloirs de l'université, mais les lampes de secours suffisaient à éclairer les pas des retardataires ou des rôdeurs. La faculté de mathématiques n'usaient pas de matériels onéreux, les rôdeurs préféraient des bâtiments mieux lotis et rares étaient les retardataires le vendredi soir. Khatareh ne rencontra personne et sa Hyundai bleu-ciel occupait presque seule les places de stationnement de la rue Mac Kay

Elle ne se posa pas plus de questions sur le chemin de Laval qu'à la lecture du message de sa fille. Elle négligea de téléphoner à Maria pour annoncer son arrivée, ce qui ne lui était jamais arrivé. Le portail de la propriété s'ouvrit à son arrivée sans qu'elle s'en étonnât.

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La sonnette de la porte d'entrée retentit. Root continua de manger comme si de rien n'était. Lionel s'était crispé, mais son inquiétude retomba aussitôt : Root n'avait pas dégainé ses Glock ni crié à l'assemblée de courir aux abris. Le visiteur était donc attendu. Il pariait pour une surprise idiote et enchaîna les hypothèses : Brown, John, Muller et les Russes étaient arrivés en avance, une amie de Genrika et Juliette venait passer la nuit à la maison, à moins que ce ne fût Terence Beale, Jenny Muller ou pourquoi pas Sameen qui avait changé d'avis. Ce qui aurait été sympa, mais qui, connaissant la jeune femme, était peu probable.

Maria devait partager ses pensées, elle regardait Root avec insistance. Sanders fit mine de se lever, Matveïtch la retint par l'avant-bras.

— Quien es ? demanda Alma à Genrika.

— Je n'en sais rien.

Matveïtch consulta son terminal. Maria prit la parole avant qu'il ne parlât :

— Root, qui est-ce ?

Le jeune femme leva un regard indifférent et haussa les épaules.

— Root !

— Je ne sais pas. Vous n'attendez pas quelqu'un ?

Maria vérifia autour de la table.

— Non.

— Aty ?

Matveïtch précéda l'intelligence artificielle :

— C'est le professeur Deghati.

Root replongea dans son assiette. La visite ne la concernait pas. Elle devait venir disputer une partie d'échec avec Genrika ou bavarder de son avenir, à moins qu'elle ne fût venue par simple courtoisie. Pour une visite informelle. Root était préoccupée et elle n'avait pas envie de parler.

Personne ne bougea. La sonnette retentit une deuxième fois.

— Euh, je vais lui ouvrir, se décida Genrika.

— Non, j'y vais, l'arrêta Maria avec humeur.

Elle dédia un regard noir à Root qui l'ignora totalement. Elle pesta en espagnol contre la jeune femme et contre Athéna. Contre Khatareh qui débarquait sans s'annoncer. Qu'est-ce qu'elle voulait ?

Sa mine renfrognée rappela à l'universitaire qu'il était déjà tard et qu'elle n'avait pas prévenu de son arrivée. Ni qu'elle voulait emmener Anne-Margaret avec elle.

Son expression glissa et elle espéra que Sameen avait prévenu Maria que sa mère passait prendre sa fille :

— Bonsoir, Khatareh, l'accueillit Maria d'un ton sec.

— Je... euh... s'embrouilla l'universitaire peu habituée à ce que la jeune juge se montrât si agressive.

Maria prit conscience de son impolitesse :

— Je vous prie de m'excuser, se reprit-elle. Soyez la bienvenue. Nous sommes à table, vous avez mangé ?

— Non, mais...

Maria la fit entrer et elles s'engagèrent dans le couloir :

— Je suis désolée, s'excusa encore Maria. Root est rentrée, et Madre de dios, soupira-t-elle. Ce qu'elle peut parfois être insupportable...

La jeune juge se retourna en riant :

— Mais vous savez de quoi je parle !

Khatareh se figea :

— Root est rentrée ?

— Oui.

— Elle est là ?

— Oui, elle est bien là et elle a l'air de hautement apprécier mon riz rouge.

Khatareh semblait ancrée dans le sol et ne plus avoir l'intention de bouger.

— Vous vouliez me parler ? l'interrogea Maria soudain inquiète.

— Sameen vous a appelée ?

— Non.

— Vous savez si elle a appelé Root. ?

— Elle est partie au lac de la Prune ce matin et je suis à peu près certaine qu'elle n'a appelé personne.

— Vous en êtes sûre ?

— Oui.

— Quand sont-elles rentrées ?

— Ce matin.

— Leur mission s'est bien passée ?

— Oui.

Khatareh resta silencieuse. Pourquoi Sameen l'avait-elle contactée ? Si Root était là, si Maria ne semblait pas débordée de travail, si leur mission, s'était bien passée ?

— Tout le monde est là ?

— … ?

— Tous ceux qui les ont accompagnés ? précisa le professeur.

— Élisa, Anna Borissnova, Alexeï, John Reese et Jack Muller arrivent après-demain.

— Pourquoi Sameen est-elle au lac de la Prune ?

Ah.

Que pouvait répondre Maria ? La vérité à peu de choses près :

— Elle avait envie d'être seule.

— Je suis venue prendre Anne-Margaret, annonça abruptement Khatareh.

Il était parfois difficile de surprendre Maria, plus encore de prendre en défaut son intelligence et son esprit de déduction :

— Sameen vous a téléphoné ?

— Elle m'a envoyé un message.

Typiquement son genre, pensa Maria avant de réaliser que Shaw avait confié cette mission à sa mère. À sa mère ! Sameen confiait Anamaga à Maria et elle envoyait sa mère la lui retirer. Sans la prévenir. Sans explications.

— Hija de... siffla la jeune mexicaine.

Le regard sévère de l'universitaire lui fit ravaler la suite, mais redoubla sa frustration.

— Et vous partez maintenant ?

— Oui.

— Parfait. Vraiment parfait, s'énerva Maria. Je vais vous la chercher. La réveiller alors qu'elle dort depuis deux heures, faire sa valise en trente secondes et vous laisser partir en pleine nuit pour le lac de la Prune avec votre petite voiture de ville.

— Sameen m'attend à Notre-Dame-de-Pontmain.

— Quelle attention ! Vous pouvez être fière de votre fille, répliqua aigrement Maria.

Elle avait élevé la voix. Root l'avait entendue et elle avait quitté la table.

— Maria ? l'interpella-t-elle doucement.

La jeune juge la bouscula et lui l'invita vertement à la laisser tranquille. Elle disparut et Root l'entendit proférer d'horribles jurons que lui aurait jalousé le pire voyou des bas-fond de Mexico.

— Que lui avez-vous donc dit pour la mettre si en colère ?

— Je viens prendre Anne-Margaret.

Évidemment.

— Sameen vous a contactée ?

— Oui.

— Maria est fâchée, en conclut Root.

— Oui.

Les deux femmes se regardèrent. Elles n'avaient rien à se dire, pas d'explications à se donner, pas de justifications ou de reproches à se faire. Khatareh n'aurait de toute façon rien dit. Elle se pensait dans son bon droit et considérait n'avoir aucune responsabilité dans cette affaire. Sa fille lui demandait un service à propos de sa petite-fille. C'était son droit et elle attendait qu'on accède à sa demande sans protester ni faire d'histoire. Root le lisait dans ses yeux. Les traits de l'universitaire n'affichaient ni contrariété ni colère, tout au plus un léger ennui parce que Sameen l'avait mise dans une situation délicate face à des gens que Khatareh appréciait et dont elle pensait qu'ils avaient, de près ou de loin, un droit de regard sur Anne-Margaret, parce qu'au fond, elle n'approuvait pas l'attitude de sa fille et qu'elle comprenait la colère de Maria.

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Maria bouillonnait effectivement de colère et elle réveilla rudement Anne-Margaret. Elle alluma la lumière sans précaution, prépara un sac bruyamment sans s'arrêter de maugréer. Anne-Margaret la reconnut et sortit de son sommeil sans heurt. Elle se dressa ensuite dans son lit et observa la jeune juge s'activer. Son humeur exécrable incita l'enfant à bouger. Elle se déplaça dans un coin du lit et entreprit de passer par-dessus les montants. Elle se laissa ensuite glisser sur le sol. Debout. Maria se tenait dos à elle à trois mètres. Anne-Margaret chercha des appuis. Il n'y en avait pas. Elle tomba à quatre pattes et traversa la distance qui la séparait de la jeune Mexicaine. Elle s'accrocha ensuite à sa robe et se tira sur ses pieds.

— Maïa, l'appela-t-elle en levant la tête vers elle.

— Anamaga ! s'exclama Maria. Comment diable fais-tu pour sortir de ton lit ? Je ne t'ai même pas entendue. Pour une fois que j'aurais pu surprendre ton secret.

Anne-Margaret sourit. Le ton avait été amical et affectueux. L'orage était passé, elle l'avait chassé de sa seule présence. Maria l'attrapa sous les aisselles et la cala sur sa hanche.

— Je t'ai réveillée ? Je suis désolée, s'excusa sincèrement la jeune femme. Khatareh est là.

Elle soupira et regarda l'enfant très sérieusement.

— Si tu savais comme parfois j'aimerais étrangler ta mère.

— Mama ?

— Oui, ta mère, Anamaga. Elle revient à Laval au bout de six semaines d'absence et elle se barre toute seule au lac de la Prune, sans venir dire bonjour à personne. Elle ne me téléphone pas, elle ne m'envoie pas de message pour me demander des nouvelles de toi et de Gen, elle ne laisse aucun message à votre attention et maintenant, elle envoie sa mère te chercher ! Elle va me rendre folle.

— Mama n'est pas genti ?

— Ce n'est pas ça.

— Mama ne t'aime pas ?

— Parfois, je me le demande.

L'enfant pris un air circonspect. Maria s'aperçut que sa déclaration manquait de finesse.

— Si elle m'aime.

— Pas toi ? demanda Anne-Margaret d'un air soudain triste.

Elle passa ses bras autour du cou de Maria et se serra contre elle. Maria lui caressa la tête.

— Si Anamaga, je l'aime. Dieu sait comme j'aime Sameen, mais parfois...

Elle se recula un peu et Anne-Margaret fit de même pour pouvoir la regarder.

— Tu as une mère exceptionnelle, Anamaga. Une mère qui t'aime profondément. Mais Sameen... Parfois, Sameen est vraiment insupportable, conclut-elle abruptement. Ce qui ne m'empêche pas de l'aimer quand même.

L'enfant sourit. Alma avait peut-être déteint sur la fille de Sameen. Alma qui s'inquiétait toujours de savoir qui aimait qui. Elle était bavarde, Anamaga n'avait pas pu échapper à ses discours sur les sentiments que partageaient ses proches. Du coup, l'enfant se souciait peu de la colère qu'éprouvait Maria à l'encontre de sa mère. Maria lui avait assuré que sa mère l'aimait et assuré aussi que Maria aimait sa mère. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Ces histoires d'amour et l'évocation d'Alma encouragea la jeune juge à réveiller sa fille. Alma ne comprendrait pas qu'Anne-Margaret fût partie en catimini. Elle avait projeté de jeter l'enfant dans les bras de sa grand-mère sans cérémonie et de la laisser se débrouiller avec l'enfant, le sac et le paquet de couche que Sameen n'aurait jamais pensé à acheter. Son échange avec Anne-Margaret avait modifié son humeur.

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Une véritable délégation accompagna Khatareh jusqu'à sa voiture. Alma avait sauté de son lit, posé des tas de questions auxquelles Maria n'avait pas pu à toutes répondre et elle avait suivi sa mère sans renoncer à lui en poser d'autres. Elle avait surtout voulu savoir si elle pouvait partir avec Anne-Margaret et Khatareh rejoindre Shaw au lac de la Prune.

— Sameen a demandé à Khatareh de lui amener Anamaga.

— Oui, mais Sam m'aime bien et j'aime bien la maison là-bas. Ici, tu travailles tout le temps. Là-bas, c'est plus joli, Sam m'emmènera pêcher, me promener et je pourrai l'aider à couper du bois.

Parce que Shaw, lors de leur dernier séjour au lac de la Prune, avait un jour confier une hache à Alma et lui avait appris à s'en servir. Elle lui avait demandé de débiter des petits branches en petit bois. L'enfant en avait ramené un fagot à la villa et quand Shaw avait allumé un barbecue avec, Alma s'était vanté auprès de l'assemblée de l'avoir elle-même débité à la hache. Shaw avait jeté un coup d'œil à Maria. Alma mimait ses coups de hache et expliquait qu'il fallait être prudent pour ne pas se planter la lame dans le pied et ne pas se recevoir des esquilles de bois dans les yeux. Alma attendait un compliment de sa mère.

— Et c'est toi qui a coupé tout ce bois ? avait demandé Maria.

— Oui.

— Je suis impressionnée.

L'enfant s'était gonflée de fierté et Shaw était retournée à la préparation de son barbecue. Alma aimait se promener dans les bois, barboter dans le lac, faire du canoë. Il y avait toujours quelqu'un pour s'occuper d'elle et elle adorait cela.

— On ira plus tard, Alma.

— Mais je peux partir maintenant avec Anamaga.

— Tu n'as pas fait ton sac.

— J'en ai pour deux minutes.

— Sameen n'appréciera pas.

Alma était déjà en train de sélectionner des tee-shirts. Ses bras tombèrent et elle se retourna vers sa mère.

— Elle ne m'aime plus ?

Elle était prête à pleurer.

— Tu crois que Sameen est du genre à renier ceux qu'elle aime ?

Alma n'aurait pas su donner la définition du verbe renier, mais cela ne l'empêcha de comprendre ce que sa mère lui demandait.

— Je ne sais pas.

Parfois, Shaw déstabilisait la petite fille. Elle l'avait connue fâchée contre Root, contre Khatareh, contre Genrika et contre Lee, elle ne l'avait pas oublié, et surtout Shaw avait disparu pendant une éternité sans donner de nouvelles à personne.

— Alma, je ne me fâche jamais contre toi ?

— Si.

— Et ça veut dire que je ne t'aime plus ?

— Non.

— Comment tu le sais ?

— Je le sais.

— Mais pas pour Sameen ? Elle a déjà été méchante avec toi ? Elle t'avait oubliée quand nous l'avons retrouvée aux Seychelles ?

— Non.

— Sameen aime bien être seule parfois. Elle a besoin d'être seule, comme tout le monde, même si elle, elle a besoin d'être seule plus longtemps et plus souvent. Nous irons la rejoindre plus tard.

— Quand ?

— Je ne sais pas ?

— Demain ?

— Peut-être pas demain.

— Après-demain ?

Alma n'en finirait pas :

— Plus tard, Alma. Tu sais ce que ça veut dire ?

— Après après-demain ?

— Je ne sais pas. D'abord, il faut attendre que Lissa rentre.

— Elle rentre quand ?

La réponse était plus facile.

— Après-demain.

Alma revint vers Maria, elle lui attrapa la main et la tira derrière elle :

— Khatareh va nous attendre, Mama.

Maria aurait la paix jusqu'à ce qu'Élisa rentrât. Ensuite, une fois que la joie de revoir l'officier serait passée, Alma la harcèlerait de nouveau pour savoir quand est-ce qu'elle pourrait partir rejoindre Shaw et Anne-Margaret.

Genrika était venue aussi. D'abord saluer Khatareh, ensuite lui demander la raison de sa venue. La réponse sans détour de l'universitaire provoqua un déferlement de pensées plus ou moins contradictoires. De la colère parce que Shaw n'avait pas pensé à elle, de la contrition parce qu'elle trouvait indigne d'éprouver de la jalousie envers une enfant de quatorze mois qu'elle aimait tendrement, de la joie et de la fierté parce que Shaw n'avait pas oublié Anne-Margaret, encore de la jalousie vite balayée par l'espoir que Shaw ne s'enfuirait pas et qu'elle la retrouverait bientôt au lac de la Prune.

Fusco n'avait pas manqué de venir mettre son grain de sel dans l'affaire. Il y avait surtout qu'il s'était pris d'affection pour l'enfant comme, avant cela, il s'était pris d'affection pour Genrika ou Alma. Il n'y pouvait rien, il adorait les gosses et Lee lui manquait. Il était grand maintenant, Lionel espérait quand même passer des vacances avec lui. Mais il comprenait qu'un gamin de dix-huit ans n'eût aucune envie de passer du temps avec son vieux père célibataire. Lee aimait cependant la vie en pleine nature, c'était un passionné de pêche et il n'avait jamais rechigné à partir camper avec son père. Root lui avait donné un jeu de clefs de la villa du Petit lac Comtois et lui avait assuré qu'il pouvait venir y passer autant de temps qu'il voulait aussi longtemps qu'il le souhaitait. Il avait profité de son offre à chaque fois qu'il l'avait pu depuis trois ans. Lee s'entendait bien avec Genrika et les deux adolescents avaient parfois reçu l'autorisation de partir en raid tous les deux. Mais Lee n'avait jamais refusé de partir plusieurs jours avec son père pour seule compagnie. Peut-être si tout se passait bien pourraient-ils passer quelques jours au Petit Lac Contois. Peut-être Genrika s'y trouverait aussi, peut-être Juliette se joindrait-elle à elle. Lee devrait s'entendre avec elle. Une sportive volubile, extravertie qui avait flashé sur Wonder Woman et qui attendait que Shaw fît attention à elle, ne pourrait que plaire à Lee. Le garçon avait été heureux d'apprendre que Sameen était revenue de son exil volontaire. Il avait posé beaucoup de questions à son père et celui-ci en avait conclu que son fils en mordait toujours pour elle. Si Sameen ne disparaissait pas encore, ce serait un argument de plus pour Lee consentit à passer des vacances en sa compagnie.

Maria sangla Anne-Margaret dans le siège-auto de la Hyundaï, l'enfant salua de la main. Shaw ne partirait pas, se rassura Lionel. Il manquait Reese, la Russe et Élisa Brown, mais il y avait Root, Maria Alvarez, la petite Alma, Genrika, Khatareh Deghati, et même Matveïtch était venu dire au revoir à l'enfant. Shaw avait une famille, des amis. Elle était trop investie auprès d'eux. Trois ans auparavant, elle avait des raisons valables de partir. De tout laisser derrière elle. Lionel pensait qu'elle avait pris la bonne décision, même s'il avait eu peur de ne jamais la revoir. Mais maintenant ? Sameen n'était pas assez lâche ou assez faible pour tout lâcher une deuxième fois. Une deuxième fois qui serait définitive. Elle n'était pas revenue pour fuir de nouveau comme le craignait si fort Genrika.

Il se plaça à côté de la jeune fille :

— Après votre stage, ça te plairait de partir là-bas avec Juliette ? Je pourrais dire à Lee de venir nous rejoindre. S'il vous énerve, je l'emmènerai à la pêche, mais je ne vois pas pourquoi il ne s'entendrait pas avec Juliette.

— Je pourrais venir aussi ? intervint Alma.

— Si ta mère n'est pas contre...

— Je voudrais partir avec vous en randonnée et dormir sous la tente.

— Euh, tu es peut-être un peu petite pour partir avec trois ados, Alma, la prévint Lionel.

— Tu viendras avec nous, ou je demanderai à Sam ou à Lissa de nous accompagner.

— Dans ce cas... Et toi, Gen, tu en penses quoi ?

— Juliette a adoré le lac de la Prune.

— Ce sera encore mieux l'été avec une copine sans béquilles, grimaça Lionel.

— Si Root est d'accord, ce serait génial.

— Je suis d'accord, fit Root sans retourner.

Khatareh démarra, manœuvra pour faire un demi-tour. Ils virent Anne-Margaret faire un dernier salut et les phrares rouges s'éloignèrent dans la nuit.

— Je suis d'accord aussi, déclara Maria. Sameen m'a confié Anne-Margaret pendant des mois, je peux bien lui confier ma fille pendant quelques jours si elle part avec eux. Si elle part avec vous ou Lissa, je ne m'y oposerait pas non plus.

— Vous écoutez toujours aux portes, grogna Genrika sans acrimonie.

— Déformation professionnelle, insinua Root.

— Pff, souffla Genrika.

Mais son cœur battait plus fort. Lionel, Root, Maria aucun ne doutait de l'avenir. Elle les regarda attentivement. Lionel ne doutait pas. Root et Maria espéraient.

Les deux femmes aimaient Shaw, elles ne se contenteraient pas d'espérer, elles feraient tout pour donner corps à leurs espoirs. Les connaissant, l'une comme l'autre, Genrika sentit son optimisme remonter en flèche.

.


.

Le canoë filait doucement sur les eaux calmes du lac Kensington. Shaw avait profité d'une journée où les nuages disputaient le ciel au soleil pour partir en expédition. Anne-Margaret était trop petite pour naviguer en plein soleil.

Shaw pagayait à l'arrière du canoë, elle avait installé Anne-Margaret devant elle. Elle avait briffé sa fille avant de partir : port du chapeau obligatoire, interdiction de se déplacer sans se tenir, interdiction de monter sur les plats-bord et de se pencher au-dessus de l'eau. Elles étaient parties depuis deux jours et l'enfant s'était conformé aux recommandations de sa mère.

Shaw pensait rentrer dans deux jours. Peut-être. Pas sûr. Elle avait assez de vivres pour cinq jours et la villa du petit lac Contois était occupée. Personne n'avait poussé jusqu'au lac de la Prune, Shaw ne s'était pas rendue non plus rendu au Petit lac Contois, mais elle savait qu'il y avait quelqu'un. Root, peut-être ou Maria.

Non.

Pas Root.

Root était chez elle au lac de la Prune, elle ne serait pas allée s'installer ailleurs.

Pas Maria non plus.

La Mexicaine, si elle était venue, serait venue pour Shaw. Elle aurait débarqué au lac de la Prune et aurait débusqué Shaw où qu'elle se fût planquée.

Restait John, Lionel, Anna et Alexeï, Brown. Matveïtch peut-être.

Elle habitait la villa du lac de la Prune depuis neuf jours et elle n'avait aucune idée depuis quand étaient arrivée les autres. Dans le silence de la forêt, elle avait entendu le son d'une tronçonneuse, d'une hache, des coups de marteau. Peut-être Athéna avait-elle simplement engagé des ouvriers pour effectuer des travaux d'entretiens. Elle aurait pu contacter l'intelligence artificielle. Elle aurait su.

Mais elle n'avait pas envie de parler. Pas envie de savoir.

Et elle n'avait envie de voir personne.

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Il avait fait très beau, très chaud, et puis le vent avait poussé des nuages sur la région. Shaw avait consulté un site météo. Le temps variable et les températures annoncées l'avait décidé à partir. Elle avait chargé le pick-up Ford Ranger qu'elle avait échangé avec sa Porsche à Notre-Dame-de-Pontmain. Le canoë, ce qui n'avait pas été une partie de plaisir, des vivres, des vêtements, du matériel de camping, le Bowie que lui avait offert Letourneur, un fusil de chasse et son Smith & Wesson bodygard.

Ce dernier n'était pas indispensable mais Shaw détestait se promener sans armes de poing. Quant au fusil, elle avait longuement hésité. D'abord à s'en équiper, ensuite à choisir le modèle. Elle en avait trouvé cinq dans l'armurerie. Une Winchester, deux Benelli, un Verney-Caron et un Browning. Quatre semi-automatiques et un canon superposé pour le Sagitaire. Shaw connaissait le Verney-Caron, une arme avec laquelle Root chassait le gros gibier, une arme très courte de fabrication française qui détonnait un peu en Amérique du Nord où l'on préférait les fusils de chasses semi-automatique ou les fusils à pompe. Une arme légère parfaitement adaptée à Root, à sa morphologie et au type de chasse qu'elle pratiquait. Shaw avait préféré un semi-automatique. Elle avait consulté internet pour connaître les spécificités générales de chaque arme et écarté le Browning adapté à la chasse aux oiseaux migrateurs.

Elle partait en canoë, il restait deux fusils dotés de crosse en bois, un en composite. Le Benelli super black eagle. Shaw l'avait essayé. Il était moins beau que les deux autres, mais étonnement confortable. Une technologie particulière réduisait le recul et un revêtement spécial s'adaptait à la morphologie du visage et reprenait ensuite sa forme initiale. Un confort de tir digne de sa propriétaire. Shaw était parti avec celui-ci.

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Elle avait laissé le pick-up au bout de la piste qui menait à la baie au lièvre sur le lac Kensington. Le transport du canoë lui avait arraché quelques jurons supplémentaires, et elle avait effectué trois aller-retour avant de prendre Anne-Margaret dans ses bras. Sur la berge, elle l'avait assise sur le sol, elle avait déplié une carte et lui avait montré le périple qu'elle comptait faire. Anne-Margaret avait suivi son doigt quand il se promenait sur la carte. Elle n'avait pas proféré un son avant que Shaw finît par lui demander si la randonnée lui convenait. L'enfant avait frappé dans ses mains avant de demander :

— Solamente yo y mama ?

— Si. Esta bueno ?

— Si.

Shaw avait plié sa carte. Pris sa fille dans les bras et l'avait conduite au ras de l'eau.

— Regarde, Meg. Regarde et écoute.

La forêt s'arrêtait à quelques mètres de la rive. La berge était brune, des touffes d'herbes rases poussaient sans ordres, quelques arbrisseaux tentaient de s'élancer vers le ciel. Des arbrisseaux, pas des arbres. Shaw n'avait aucune idée de ce qui pouvait retenir la forêt à cinq mètres de l'eau à cet endroit. Plus loin ou sur l'autre berge la forêt avait pratiquement les pieds dans l'eau.

L'eau était sombre, d'un bleu presque noir. Le lac Kensington n'avait rien d'une mer immense ni d'une étendue d'eau qu'on pouvait embrasser du regard dans son intégralité. Les pins et les mélèzes formaient une falaise verte, haute de vingt à trente mètres, qui tombait directement dans les eaux du lac. Les rives semblaient déchiquetées à certains endroits, tandis qu'à d'autres, elles s'arrondissaient en grandes baies ou se creusaient en petites criques, des pointes s'avançaient bravement en avant, des bras d'eau partaient dans tout les sens. Pour qui n'avait pas de carte, le lac était si étendu et ses rives si tourmentées qu'on aurait pu penser se trouver sur un fleuve au débit si lent que le courant semblait inexistant.

Kensington se présentait comme un ensemble de lacs que les Canadiens nommaient baies et qui communiquaient entre elles par des bras plus ou moins longs, plus ou moins étroits. Au-delà du lac et de ses falaises de conifères, des collines boisées promettaient des découvertes et dissimulaient d'autres lacs, plus petits que Kensington, ronds comme le lac de la Prune, le petit lac Contois ou le lac Hamelin, allongés comme le grand lac Contois ou le lac Pike. Beaucoup portaient des noms qui résonnaient étrangement à l'oreille de Shaw même si elle se débrouillait en français et qu'elle savait la Province francophone : Prune, Baie du lièvre, baie noire, Baie des chevreuils, lac à Monette, lac des Vases...

Les eaux étaient poissonneuses et les forêts giboyeuses. Athéna avait fourni les papiers nécessaires : Shaw pouvait pêcher et transporter ses armes sans ne violer aucune loi.

L'enfant avait regardé. Attentive et silencieuse, comme souvent quand on lui parlait ou que quelque chose attirait son attention. Anne-Margaret pouvait rester une heure à regarder des fourmis entrer et sortir de leur fourmilière. Aux Seychelles, un bernard-l'hermite suffisait à l'occuper sur la plage. Alma les ramassait, les posait dans un trou qu'elle avait creusé et les deux enfants les observaient se démener pour escalader les pentes glissantes ou creuser des galeries qui les ramenaient à la surface soixante-dix centimètres plus loin.

Shaw lui avait nommé les arbres, montré du doigt par où elle comptait d'abord l'emmener, puis elle lui avait raconté les bivouacs, les feux de camp, la pêche, les nuits sous la tente. Elle lui avait parlé de Reese, de Letouneur, de SOS braconnage et de Marie Brisebois.

— Je t'emmènerai les voir plus tard. Letourneur parle trop.

— Vamos ?

— Ouais.

En retournant chercher ce qui restait à embarquer dans le canoë, Shaw avait promis à sa fille :

— Tu vas voir, ça va être cool.

Elle n'avait pas menti.

Elles avaient d'abord navigué vers le nord, quitté la baie du Lièvre, exploré la baie Noire. Puis elles étaient redescendues vers le sud, avaient emprunté un petit bras, bifurqué dans un autre plus petit encore. Accosté dans une petite baie dont le nom ne figurait pas sur sa carte. Elles y avaient passé la nuit et étaient reparties tôt le lendemain matin.

.

Shaw sortit sa pagaie de l'eau et la posa dans le fond du canoë. Anne-Margaret se retourna vers sa mère. En attente. Shaw s'empara de son porte-carte. Un geste inutile. Elle savait très exactement où elle se trouvait et le plan du lac était si bien gravé dans sa tête qu'elle aurait pu naviguer sans carte depuis le départ. Si elle remontait au nord, elle emprunterait la voie qu'elle avait suivie le jour précédant et quand le lac s'élargirait, elle n'aurait qu'à s'orienter vers l'ouest pour retrouver la baie du Lièvre. Si elle partait vers le sud, elle pourrait continuer dans la même direction pendant des kilomètres, où bien remonter par le nord un peu plus loin et aller se perdre dans la Baie Seguin ou, remonter encore plus au nord et explorer la grande baie de Riel. Le voyage pouvait se prolonger aussi longtemps qu'elle le souhaitait. Qu'elle allât jusqu'à la baie Séguin, qu'elle poussât à l'extrême sud, ou qu'elle cabotât entre la baie Noire et la baie du Lièvre.

Shaw détestait hésiter.

Elle hésitait.

Parce qu'elle était au point zéro. Parce qu'elle ne voulait pas revenir trois ans en arrière. Qu'elle voulait faire comme elle avait fait en Sibérie. Reprendre le contrôle. Parce qu'elle savait qu'elle avait glissé en Biélorussie, parce qu'elle avait douté. Parce que Root l'avait vu et que Shaw n'avait parfois eu qu'une envie et que cette envie l'avait dégoûtée d'elle-même. Parce qu'Élisa Brown l'avait remarqué et que Shaw se sentait coupable pour cela envers la jeune femme. Parce qu'elle avait aussi pensé à Maria et à Anne-Margaret, qu'elle avait aspiré à être près d'elles, à se nourrir de l'amour que l'enfant et la juge éprouvait pour elle. Parce qu'elle s'était sentie indigne de Genrika, puis de Yulia qui lui avait confié sa fille parce qu'elle se croyait trop abîmée pour s'en occuper. Shaw ne valait pas mieux. Mais elle était là.

Là, au lac de la Prune. Enfin, ici, sur le lac Kensington, avec Anne-Margaret. Elle n'était pas vraiment partie, elle n'en avait pas eu l'intention. Elle avait voulu être seule. Et puis, elle s'était rappelé d'Anne-Margaret. Shaw leva les yeux sur sa fille :

— Je ne suis pas toujours au top, je suis désolée, Meg.

L'enfant fronça les sourcils. Quand sa mère s'adressait à elle autrement que pour lui donner décrire le monde ou lui donner des consignes, il n'était pas toujours aisé de savoir ce qu'elle ressentait. Ni l'expression de son visage ni le ton de sa voix n'apportaient beaucoup d'indications à l'enfant. C'était plus facile, si Anne-Margaret se tenait contre elle ou sur elle, si Shaw la portait dans ses bras ou qu'elle la promenait dans le porte-bébé de randonnée. En contact avec elle, l'enfant ressentait les tensions de son corps, et l'odeur que dégageait sa mère lui apportait des informations très précises sur ses dispositions, son état émotionnel et son état de santé. Mais elle se tenait à plus d'un mètre. À elle, revenait la tâche d'établir une véritable communication.

Comme à chaque fois qu'elle passait du temps sans la voir, Mag oubliait qu'elle devait physiquement être près de sa mère si elle voulait la comprendre, se sentir en sécurité ou tout simplement communiquer avec elle. Une proximité physique qui s'avérait beaucoup moins essentielle quand l'enfant se trouvait avec Maria. Maria communiquait tout le temps. Qu'elle touchât Anne-Margaret ou pas, l'enfant savait ce qu'elle éprouvait. Ce qui était très rare avec sa mère. Maria et Shaw partageait pourtant un point commun : elles étaient tactiles et tendres envers elle. Elles portaient l'enfant, et lui donnaient le sein à chaque fois qu'elle le demandait. Elles la tenaient contre elles, elles ne rejetaient jamais son besoin d'être contre elles, que ce fût peau à peau ou non. Shaw n'avait jamais utilisé de poussette et Maria n'en avait utilisé que quand elle n'avait pas eu le choix et qu'elle était seule avec Alma et Anne-Margaret. Sinon, elle confiait l'enfant à qui l'accompagnait. La fille de Shaw avait passé plus de temps dans les bras d'Élisa Brown, de Lionel Fusco, d'Élisabeth Sanders, de Genrika, de Juliette Pomerleau et d'Anton Matveïtch que dans une poussette ou n'importe quel autre siège dans lesquels trop d'enfants étaient abandonnés pendant des heures.

Anne-Margaret se fendit d'abord d'un grand sourire et d'un regard plein d'étoiles, puis elle tendit les bras. Shaw répondit aussitôt. Elle replia le porte-carte et le rangea soigneusement, puis elle enjamba le banc qui la séparait de sa fille.

C'était la première étape. La deuxième consistait à pouvoir plonger son nez dans son cou. Shaw s'était accroupie devant elle. Anne-Margaret agrippa d'une main le col de sa chemise et de l'autre lui montra du doigt la surface du lac.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle en espagnol.

Shaw la prit dans ses bras et s'assit sur le banc qu'elle venait d'enjamber.

— Où ?

— Là.

Shaw inspectait la surface du lac. Anne-Margaret avait enfin accès à toutes les réponses qu'elle cherchait. Sa mère était physiquement détendue, mais son odeur trahissait une tension. Pas de colère, pas d'inquiétude, ni de peur, de la tristesse peut-être. Elle sentait comme ces jours où elle parlait très peu. Anne-Margaret n'aimait pas cette odeur, elle aimait entendre sa mère parler. Elle repéra des oiseaux :

— Là, dit-elle en les montrant.

Shaw tourna la tête. Une demi-douzaine d'oiseaux volaient au ras de l'eau. Elle connaissait mal les oiseaux, mais ceux-là... Leur silhouette particulière les identifiait à des canards. Ils se posèrent dans des gerbes d'eau à la surface du lac. Bien joué. Et ensuite... Elle plissa des yeux.

— Ce sont des canards, mais ils sont trop loin pour les identifier. Tu veux que je prenne les jumelles ?

— Non.

Elle se frotta contre sa clavicule. Shaw lui caressa la tête.

— Anou, anou, gémit l'enfant.

— Hablas como Alma.

— Mi hermana ?

— Ouais, grommela Shaw affectueusement.

Elle se laissa glisser au fond du canoë, releva son débardeur et sa brassière. Anne-Margaret se laissa installer contre elle et s'empara doucement du sein de sa mère. Elle n'avait pas beaucoup de lait. Au début de leur séjour, elle n'en avait pratiquement pas. C'était mieux maintenant. De toute façon, ce n'était pas vraiment du lait dont Anne-Margaret avait besoin. Elle avait juste envie d'être avec sa mère, contre elle. De sentir battre son cœur, de sentir la chaleur de sa peau contre la sienne, de sentir ses mains sur elle et de téter. Si sa mère se mettait à chanter son bonheur serait parfait. Maria chantait beaucoup. Sa mère un peu moins, mais elle aimait ses chansons et sa voix grave.

Shaw se laissa aller à la sensation. Le canoë se tenait immobile, mais une légère pression suffisait à le mettre en mouvement. Les canards cancanaient, ils devaient venir à leur rencontre. Ils se méfiaient des étrangers mais ils résistaient rarement à satisfaire leur curiosité. Elle enveloppa Anne-Margaret dans sa chemise, contre le froid et le soleil. Elle bougea pour se caler dans l'angle que faisaient le banc et la coque du canoë.

Elle oublia ses angoisses et les questions auxquelles elle n'avait pas trouvé de réponse. Ici, elle était loin de tout, perdue au milieu de l'eau et des arbres. Entourée de beauté, de miracles. Loin des humains. Loin des machines.

Comme en Sibérie. Comme quand elle plongeait dans une méditation réussie. Une méditation dont elle n'avait pas besoin à l'instant présent. Tout était parfait, à sa place, harmonieux. Il suffisait de se concentrer sur le lieu, sur son corps, sur ce qu'elle ressentait.

Shaw ferma les yeux et se mit doucement à chanter. Un chant russe. Doux et lancinant. Mélodieux. Anne-Margaret ouvrit un instant les yeux pour regarder sa mère. Elle se garda de lâcher le sein qu'elle tétait. Elle s'abandonna complètement. L'odeur inquiétante s'amenuisait. Sa mère chantait. La vie était merveilleuse. Chaude et douce comme le nid douillet dans lequel elle reposait. Au creux de sa mère.

.


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Le feu brûlait à quelques mètres de l'eau. Un petit feu de camp. Une lumière dans l'obscurité. La nuit était claire. Le ciel nuageux diffusait la clarté laiteuse de la lune qui brillait au-dessus d'eux. La forêt engloutissait les formes et les couleurs, mais le foyer avait été installé dans un espace découvert. Les flammes se reflétaient sur le lac et se voyaient à des kilomètres. Un bivouac de randonneur ou de pêcheur. Le campement d'une personne qui n'avait rien à cacher, qui allait son chemin tranquillement, qui ne fuyait aucun poursuivant, qui ne craignait aucune attaque, qui ne se gardait d'aucun ennemi.

Elle était partie plus ou moins au hasard, sans savoir comment elle ferait ensuite, s'il lui serait besoin d'élaborer une stratégie ou de seulement s'avancer vers elle quand elle l'aurait retrouvée. Shaw n'avait pas dissimulé sa trace et elle n'avait eu aucun mal à la trouver. Mais elle avait veillé à ne pas se faire repérer. Elle voulait garder l'initiative jusqu'au bout et mener son approche comme elle l'entendait.

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Elle s'attendait à retrouver Shaw à Montréal. Élisa Brown aussi. John Reese avait froncé les sourcils en ne l'apercevant ni à l'aéroport ni à la villa de Laval. C'était lui qui avait demandé de ses nouvelles. Root et Maria étaient inquiètes, plus qu'elles ne le laissaient voir. Après leurs explications, Reese avait lâché un mystérieux :

— Ah, petite sœur, en secouant la tête d'un air désolé.

À peine un murmure, mais Anna l'avait entendu. Brown avait pâli :

— Elle ne m'a pas écoutée, elle avait pourtant dit qu'elle me faisait confiance.

Root et Maria avait relevé sa déclaration et demandé des éclaircissements. Brown leur avait rapporté son échange peu avant qu'elles ne se séparassent.

— Elle n'était pas sûre de ne pas être dans une simulation.

— Elle vous a cru, c'était difficile, mais elle vous fait confiance, Élisa, lui affirma Root.

— Alors pourquoi serait-elle partie ? s'étonna l'officier.

— Elle a dérapé, elle a douté, c'est aussi simple que cela, lui répondit Root.

— Elle a dérapé ? Quand ? C'était un acte réfléchi devant l'hélicoptère et pour la simulation, je pensais que Samaritain avait déployé trop de force pour que cela semble vraiment réel.

— Dans le bunker.

— Dans le bunker ? s'étonna Reese.

— Tu étais hors-jeu après la grenade sting. Shaw a mené un véritable massacre et Greer l'a définitivement fait basculer.

— Comment ? demanda sèchement Maria Alvarez.

Root tourna vers elle un regard coupable.

Elle n'avait rien raconté à la jeune juge en conclut Anna.

— Il a employé une expression qui a rappelé à Sameen ses pires moments aux mains de Samaritain. Une expression qu'il utilisait quand elle souffrait parce qu'elle ne coopérait pas. Je croyais que cela faisait partie de ses simulations, mais je crois maintenant que cela faisait aussi partie de la réalité. Il lui a aussi demandé si elle souffrait toujours de sa phobie des ascenseurs.

Ça, c'était une première pour Anna. Il fallait dire qu'elle n'avait jamais eu à prendre l'ascenseur avec Sameen. Ni en 2016 ni en Sibérie ou Biélorussie. Quant à l'expression :

— Quelle était l'expression ? demanda-t-elle en anglais.

— « Ma chère, Sameen ».

Anna ne connaissait pas John Greer. Elle avait seulement vu des photos et épluché son dossier. Un anglais, un vieil anglais. Un ancien du MI6. Un traître. Un mercenaire qui s'était ensuite lancé dans les affaires et les trafics. Un agent de Samaritain. Son principal agent et...

— Il l'a torturée ? demanda-t-elle encore.

— S'il ne l'a pas fait en main propre, il a participé à la mise en place des protocoles et il a suivit de près leur exécution. Il a assisté à ses simulations.

— Il a assisté aux miennes aussi, déclara Brown d'une voix éteinte. Il est souvent venu me voir quand j'étais prisonnière. C'est un pervers. Pas comme l'était Jeremy Lambert, mais c'est un homme cruel et un manipulateur.

L'officier avait encore pâli et ses doigts s'étaient repliés en poings, prêts à frapper. Ses poings rappelèrent à Anna ses doigts meurtris. Elle ne pouvait pas les bouger sans douleur. Inconsciemment, elle leva les mains, paume tournées vers elle. Brown réagit à la seconde où elle la vit faire :

— Vous devez consulter un médecin, vous ne pouvez pas rester comme cela.

— Hum, approuva Root.

Elle se tut comme il le lui arrivait quand l'IA lui parlait.

— Anna, Athéna vous a obtenu un rendez-vous au CHUM. Pareil pour vous deux, fit-elle à Brown et Muller.

Les deux Marines protestèrent.

— Vous y allez, c'est un ordre, ordonna Root d'un sec. Shaw vous a soignés sur place, mais elle aurait exigé de vérifier votre état si elle avait été là. Elle n'est pas là, vous accompagnez Anna. L'hôpital a été prévenu que vous étiez des soldats, que vous reveniez d'opération et que aviez été blessés au combat.

— Je ne parle pas français, dit Muller.

— Les forces canadiennes accueillent de nombreux anglophone, Jack. De toute façon nous venons avec vous. La présence de Maria arrondira les angles s'il est nécessaire, sinon, je m'en chargerais.

Anna eût aimé parler à Brown. Elle dut patienter.

.

Elle avait déjà vu Shaw déraper. Elle avait même failli tuer Yulia. Un comble pour quelqu'un qui avait risqué sa vie et souffert le martyre pour la faire évader d'une colonie pénitentiaire rouge. Elle savait pour les simulations, elle en avait même regardé une. Mais elle voulait plus et elle n'avait pas compris que Brown avait elle aussi subi ce même type de traitement. Elle a avait toujours cru que l'attention que manifestait Shaw à l'égard de l'officier venait de leur appartenance mutuelle au corps des Marines, au fait que Brown était plus jeune et qu'elle était moins gradée qu'elle quand Sameen l'avait connue.

Root était inquiète. Maria Alvarez aussi. Et Brown avait mal accueilli l'absence de Shaw à Montréal. Anna se sentait hors-jeu. Elle s'en serait moquée avant, plus maintenant. Pas après que Shaw eût habité sa cabane pendant un an, pas après qu'elle y eût accouchée, pas après la colonie n°2 et les six semaines qui avaient suivi leur évasion.

Root aurait pu lui apprendre ce qu'elle voulait savoir, Maria Alvarez aussi. Les deux jeunes femmes étaient très proches de Shaw. Mais Anna préférait parler à l'officier. Root lui semblait trop imprévisible, trop volubile et trop intelligente, Maria Alvarez avait été son employeur pendant plus d'un an, une personne à protéger, Anna ne voulait pas se découvrir devant elle. Brown, en revanche, était officier d'active, sérieuse et réservée. Anna se retrouvait en territoire connu en sa compagnie. Sa relation à Sameen était d'ordre amical, comme la sienne, même si Anna présageait qu'elle était différente. Maria Alvarez et Root appartenait à une sphère d'affection différente.

Anna avait retrouvé chez Sameen et surtout chez la jeune juge des attitudes et des gestes qui lui avaient rappelé son frère et ses deux sœurs. C'était curieux, mais Anna n'avait jamais pu se défaire de cette impression une fois qu'elle l'avait éprouvée. Quant à Root...

Ce n'était pas seulement parce que la jeune femme et Sameen couchaient ensemble. C'était plus profond qu'une simple liaison amoureuse, plus tragique et beaucoup moins sulfureux à ses yeux.

Anna aimait Alexeï, ils avaient partagé beaucoup de choses ensemble, mais pas comme Root et Sameen en avaient partagé et Anna soupçonnait que rien n'aurait changé ou ne changerait si elle ne couchaient pas, ou plus, ensemble.

La jeune Russe ne se sentait pas le droit de parler de Sameen avec Maria Alvarez ou avec Root. C'eût été déplacé.

Avec Brown, c'était différent.

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Elle avait attendu de rentrer à la villa et de se retrouver seule elle.

— Je veux vous parler.

L'officier avait froncé des sourcils, mais elle avait accepté.

— On sort ? proposa Anna.

— Comme vous voulez.

Elles marchèrent jusque dans un coin du jardin. Un coin tranquille. Un banc de pierre attendait les promeneurs et les flâneurs. Brown l'enjamba et s'assit dessus à califourchon. Les yeux d'Anna brillèrent.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Brown.

Parce qu'évidemment, l'officier voyait tout. Elle était comme Anton et Sameen. Attentive aux autres. Comme elle l'avait toujours été à Washington, comme elle l'avait été durant leur fuite vers Kiev. Jamais arrogante, jamais hautaine, jamais imbue de sa position. Quand il l'avait fallu, elle avait laissé la main à Anna en Biélorussie. Anton avait désigné l'officier américain comme le responsable de leur commando à Karpov. Brown avait tenu son rôle, mais, une fois qu'Anna avait pris la direction de leur équipe, elle n'avait jamais remis en cause ses directives. Brown s'était ainsi attirée plus que son respect et sa sympathie.

— Vous êtes tellement Américaine, lâcha Anna.

Brown prit un air circonspect.

— Vous êtes tellement cool, expliqua Anna.

L'expression de Brown tourna à la confusion.

— Le surf, la plage... C'est stupide, pardonnez-moi. Mais vous correspondez tellement aux clichés qu'on se fait des Américaines.

— Vous avez fait des recherches sur moi ?

— Oui.

— Les photos qui traînent de moi sur Internet quand j'étais jeune m'ont souvent desservie.

— Parce que vous faites trop cool ?

— Parce que je fais trop sexy, grimaça Brown d'un air gêné. Du moins, c'est ce qu'on m'a dit.

— Ah... Je ne trouve pas.

Anna était sincère. Brown la dévisagea un instant. Un regard d'officier.

— Vous n'avez jamais eu de problèmes à cause de votre physique ?

— Non, pourquoi ?

Brown sourit. Avec bienveillance.

— Mouais, évidemment avec vous ça ne risquait pas d'aller bien loin.

De quoi parlait Brown ?

— Vous paraissez tellement dure. Vous impressionnez les autres, reprit le jeune officier. Ça les tient à distance, mais ne me dîtes pas que vous n'avez pas lu toutes les imbécillités qui ont été écrites à votre propos lors du procès.

— C'était n'importe quoi, dit froidement Anna.

— Vous êtes très belle, Anna.

Silence. Que répondre ?

— C'était simplement parce que j'étais une femme, que je suis grande, que je suis Russe et que j'ai fait partie du SVR.

— Pas seulement.

— C'est important ?

— Si ça ne vous dessert pas, non.

Anna se détendit imperceptiblement.

— Alors, vous voulez me parlez de quoi ? la relança Brown.

— De Sameen.

— Je vous écoute.

Anna s'était montrée franche et directe.

Brown aimait Shaw. Depuis longtemps, et elle s'aperçut en discutant avec la grande Russe que ses sentiments avaient encore évolué.

Anna avait posé des questions, beaucoup de questions. Sur les simulations, sur les conditions de leur détention au Nouveau-Mexique, sur les troubles que celles-ci avaient occasionnés, sur les séquelles dont souffraient Brown si jamais elle en souffrait. Brown s'était tout d'abord montrée réticente. Elle estimait la grande Russe, mais pas au point de partager avec elle ce qu'elle avait vécu pendant et après sa détention. Ni de parler de ce qu'elle savait de Shaw. C'était trop intime, trop douloureux et elle aurait trahi Shaw. Anna s'en aperçut. Elle s'y attendait et c'était l'une des raisons qui l'avait décidée à parler à l'officier plutôt qu'à Maria Alvarez ou à Root. Parce que si son interlocutrice lui opposait des réticences à parler de Sameen, Anna, si elle voulait obtenir des informations, n'aurait pas d'autres solutions que de se mettre à nu et de parler de la colonie n°2 :

— Écoutez, je ne sais pas ce que vous savez de notre séjour à la colonie pénitentiaire...

— Je ne sais rien, la coupa Brown. Sinon que vous êtes allées chercher Yulia Zhirova. J'étais au Niger à cette époque, quand je suis revenue, vous n'étiez pas encore rentrées et ensuite, je vous ai vues au parc d'Oka et je suis repartie une semaine après pour un stage que je devais faire à l'USMC. Ni Sameen ni Yulia ne m'ont rien raconté.

Anna hocha la tête. Puis, elle releva son regard bleu électrique sur Brown. Des yeux magnifiques, moins froids que d'habitude. Encore plus beaux. Comment cette femme ne pouvait-elle pas être consciente de sa beauté ? Et comment Brown avait-elle pu penser un jour qu'Anna était un iceberg sans âme et sans cœur ? Une femme intouchable ? Elle fit appel à toutes facultés d'attention et de concentration. La suite promettait d'être particulière intéressante, peut-être même plus que cela.

— J'ai touché le fond là-bas, commença Anna d'une voix grave et sans timbre. J'étais partie pour assurer les arrières de Sameen. Je suis arrivée avant elle et ça a à peu près été avant qu'elle n'arrive à la colonie, mais ensuite...

Brown trouva une fois de plus curieux que la grande Russe appela Shaw par son prénom. En 2016, elle l'appelait Madame et maintenant elle l'appelait Sameen ? C'était tellement inattendu de sa part.

Le regard d'Anna quitta Brown et se perdit dans les arbres :

— J'ai fait des choses horribles.

— Comme quoi ?

— J'ai tabassé des gens et j'ai tabassé Sameen. Je suis revenue cassée du chizo.

Brown fit un mouvement.

— Une cellule d'isolement, lui expliqua Anna en reposant les yeux sur elle. Une mesure disciplinaire pour les détenues réfractaires au règlement ou au bon vouloir de ceux qui dirigent la colonie. On ne se contente pas de vous mettre en isolement, on a droit à des visites plus ou moins fréquentes des gardiens selon la gravité de la faute pour laquelle on s'est retrouvé punie.

— On vous a torturée ?

Anna hocha la tête.

— Sam aussi ?

— Elle y a eu droit en arrivant, comme tout le monde. C'est une tradition à la colonie n°2. Chaque nouvelle détenue passe une semaine au chizo. Ça suffit en général pour que les détenues filent droit par la suite. Personne n'a envie de retourner au chizo.

— Sam y est retournée ?

— Non.

— Mais vous, oui ?

— Oui, deux fois. Mais ce n'était pas ça le problème, conclut sombrement Anna

À son expression, Brown ne voyait pas trop où Anna voulait en venir. Tabasser des gens ne lui semblait pas être une faute bien grave. Après tout, Anna était une tueuse, un ancien agent du service actif de SVR, elle avait dû commettre bien d'autres faits plus répréhensibles quand elle officiait comme agent, peut-être même comme mercenaire. Anna lisait dans ses pensées :

— Ça ne m'a pas beaucoup dérangé de tabasser des gens, c'est vrai. Je m'étais construit une identité pour la colonie. Natasha Petrovna Engelgardt. Une vraie pourriture. Je ne suis pas blanche comme neige, capitaine, j'ai du sang sur les mains et tout citoyen lambda jugerait que j'ai fait pas mal de saloperies dans ma vie, mais tout ce que j'ai fait quand j'étais au SVR, je l'ai fait parce que j'en avais reçu l'ordre. J'aimais mon métier parce que je servais mon pays. Quand j'ai eu des doutes, quand je me suis dégoûtée et que j'ai eu des remords, j'ai tout fait pour quitter le SVR. Vous êtes soldat, vous avez été déployées en zone de guerre, vous avez toujours été fière de ce que vous avez fait ?

— Non.

— Natasha Engelgardt était une...

Anna chercha un terme approprié.

— Une raclure, finit-elle par dire. Je la détestais, mais je ne pouvais pas risquer de griller ma couverture et Natasha était la femme qu'il fallait à Sameen. Vous comprenez ?

— Oui.

Le regard d'Anna se reperdit au loin et elle resta un moment silencieuse.

— À un moment, j'ai failli oublier qui j'étais réellement. J'ai failli devenir cette Natasha.

Le regard d'Anna se posa sur Brown.

— En fait, je suis devenue Natasha Engelgardt.

Elle se mordit violemment la lèvre inférieure. Brown l'écoutait avec beaucoup d'attention. Jamais elle n'aurait cru possible que la Russe laissât un jour tomber sa carapace de froidure.

— J'ai violé une jeune détenue, capitaine. Quand j'en ai reçu l'ordre et que j'ai obtempéré, j'ai cru toucher le fond, mais j'avais tort, j'étais encore loin du compte. Parce qu'après, une fois que je m'y suis mise, je l'ai violée et ça m'a plu. J'ai adoré l'entendre hurler, la voir se débattre et pleurer. C'était une gamine, elle devait à peine avoir dix-huit ans. Elle était attachée, je l'ai violé parce qu'on m'en a donné l'ordre et que je ne pouvais pas refuser, mais quand je l'ai eu à ma merci, quand je l'ai pénétrée, euh... j'ai pris mon pied. C'est comme ça qu'on dit ?

— Oui, souffla Brown d'une voix blanche.

— Je ne l'ai pas avoué à Sameen, parce qu'après ça été pire.

Brown ne voyait pas comment cela pouvait être encore pire

— La fille s'est fait tatouer la scène du viol sur le dos. La tatoueuse était douée et les portraits qu'elle a faits de nous étaient très ressemblants. La fille portera mon visage toute sa vie dans son dos. C'était horrible.

La grande Russe fit une pause. Brown ne bougea pas et ne prononça pas un mot. Anna dirait tout. Avouerait tout. Elle ne voyait pas encore le lien avec Shaw, mais il allait venir. Tout allait venir.

— Ensuite, parce qu'elle avait menacé la chef de bloc qui lui avait fait des avances, Sameen a failli se faire tabasser à mort. J'ai voulu l'aider et je me suis proposée pour la corriger moi-même. C'est à ce moment- là que je me suis effacée et que je suis devenue Engelgardt. Je me suis vengée sur elle. De toutes mes frustrations, de mes humiliations, des coups reçus, des viols à répétition, de mon dégoût pour moi-même, de la haine que je vouais à Tata et Irina, de toutes les épreuves que j'avais traversées et dont je la tenais ce soir-là pour responsable. Je l'ai massacrée. On m'a arrêté avant que je ne la tue. En fait, on m'a moitié assommée pour je la lâche.

Le regard d'Anna se chargea d'émotion.

— Nous étions comme les deux doigts de la main Sameen et moi, elle m'avait ramassée et soignée après le chizo, elle m'a toujours soutenue moralement et physiquement. Elle a pris soin de moi. En échange, je l'ai protégée et je l'ai guidée. Survivre dans une colonie comme celle-là demande de bien connaître et de bien maîtriser les règles qui la régissent. En dehors de mes parents et de mon frère et de mes sœurs, je n'avais jamais été aussi proche de personne dans ma vie. Mais ce soir-là, je n'avais qu'une idée en tête, la tuer. L'écraser, lui faire payer ce que j'étais et ce que les autres m'avaient fait subir. Elle aurait pu me haïr, je l'avais trahie. Au lieu de ça, elle m'a tendu la main, elle m'a mise en face de mes responsabilités et de mes lâchetés. Elle m'a sauvée.

Anna baissa la tête :

— C'est peut-être idiot de dire cela, mais c'est vrai. Je crois que je ne serais jamais ressortie de la colonie sans elle. Engelgardt aurait peut-être survécu, elle aurait tué Irina notre chef de bloc et elle aurait pris sa place. Mais, moi, je serais morte. Sameen a vu le pire de moi ce soir-là. Je sais qu'elle fait des cauchemars, qu'elle souffre de désordres post-traumatiques et elle a été plus tard à deux doigts de tuer Yulia. Yulia ne doit sa vie qu'au fait d'avoir survécu à neuf ans de prison. Elle sait se défendre. Elle a à moitié tué Sameen avec une bûche. Je n'étais pas là, j'étais partie chez parents contacter Alexeï. Si je n'étais pas rentrée ce soir-là, Sameen aurait de toute façon eu la mort de Yulia sur la conscience parce qu'elle lui avait fait si peur que celle-ci était partie se réfugier dehors. Il faisait moins vingt, elle était pied nu et ne portait pas de manteau. Quand je l'ai trouvée, elle était à moitié morte de froid. Je dois ma vie à Sameen, capitaine. Elle me doit la sienne. Mais il y a plus important.

— Quoi ?

— Là-bas, en Sibérie... Vous savez, je ne me suis pas liée avec beaucoup de gens dans ma vie. D'abord parce que j'aimais être seule, ensuite parce que j'appartenais au SVR. Après, j'ai rencontré un homme de Matveïtch, ce n'était pas vraiment un ami, mais je l'aimais bien. Je respecte Anton et euh... j'aime bien Alexeï. En fait, ce sont les deux seules personne dont je me sens vraiment proche. Anton est mon patron alors, c'est un peu différent, mais ils sont quand même tous les deux à part. Vous aussi vous êtes à part, comme Maria Alvarez ou Root. Mais...

— Vous ne vous sentez pas vraiment proche de nous ?

— Je ne sais pas trop, je ne vous connais pas assez. Je devais protéger Maria Alvarez et vous étiez en charge de notre équipe à Washington.

— Mais pas en Biélorussie. Du moins pas tout le temps.

— Oui, mais...

C'était compliqué à expliquer.

— Mais pour Matveïtch et Borkoof, c'est différent ? suggéra Brown. Matveïtch est un peu votre mentor et vous aimez Borkoof. Et puis, ce sont des Russes.

Le regard d'Anna jaillit.

— Je sais que ça joue, s'excusa l'officier.

— Oui, c'est vrai.

— Et pour Sam, c'est encore différent.

— Oui.

— Je dois ma vie à Root, fit Brown. Mais je partage beaucoup de chose avec Sam. Et...

Brown détourna la tête. Les confidences d'Anna Borissnova lui rappelait d'horribles souvenirs. La grande Russe n'avait pas subi de simulations, mais elle avait vécu une expérience apparentée. Elle avait été le pire d'elle-même. Elle séparait Natasha Engelgardt d'Anna Borissnova, mais elle savait très bien qu'elle était l'une et l'autre, que c'était Anna qui avait pris plaisir à violer une jeune femme attachée, que c'était Anna qui avait voulu tuer Shaw. Tuer une personne qu'elle aimait.

— Sam ne vous aurait jamais condamnée si vous lui aviez dit que vous aviez pris plaisir à violer la fille. Je ne vous juge pas non plus.

Maintenant, c'était Anna qui l'écoutait attentivement.

— Vous savez qu'elle a commis des actes atroces durant ses simulations.

Le regard de Brown vint se planter dans les yeux d'Anna :

— J'ai tué mon frère. Je l'ai étranglé et j'en ai éprouvé un plaisir sadique. Moi aussi j'ai pris mon pied. Mais il n'y avait personne pour me récupérer et me tendre la main après cela. Alors, j'ai continué. J'ai renié mes principes humains et mon honneur d'officier. J'ai envoyé mes hommes au casse-pipe, j'ai sacrifié des civils, j'ai exécuté des soldats qui contestaient mes ordres. Je suis restée à peine deux mois en détention, Sam y est restée quatorze mois. Elle non plus il n'y a eu personne pour lui tendre la main. Ni elle ni moi n'avons oublié. Je dois ma vie à Root parce qu'elle m'a libérée. Elle venait chercher Sam, mais elle est venue avec un groupe d'intervention de la CIA, et nous avons été quatre à bénéficier de son intervention. Pour l'un je ne sais pas ce qu'il est devenu, mais un autre prisonnier est devenu fou. C'était une femme solide et aguerrie, je l'ai rencontrée après, elle avait sombré dans la folie et d'après les dernières nouvelles que j'en ai, elle est toujours aussi folle. Et puis, il y a eu moi et Sam. Sam a été aidée par Root et John Reese. Mais elle a été profondément marquée et elle ne guérira jamais tout à fait. Moi, j'ai été prise en charge par le service de santé des Marines, et j'ai ma famille, mais ça ne m'a pas empêchée de rechuter. Je... j'ai... Vous savez pour mon mari ?

Anna secoua la tête en signe de négation.

— Je n'ai pas été voir la bonne personne. Après le procès et le Mexique, j'allais mal et je ne suis pas allée voir la bonne personne, répéta Brown. J'ai épousé un pervers. Un tueur. Je suis tombée aussi bas qu'une femme puisse tomber. Il m'a fallu du temps pour réagir et je me suis caché des gens que j'aimais. J'ai eu tort parce que quand ils ont su, ils n'ont pas hésité une seconde à me tendre la main. Maria, Sam, elles ne m'ont pas jugée non plus et elles m'ont aidé à prendre les bonnes décisions. Je suis tombée bêtement dans un piège et j'ai manqué de me faire tuer. Sans l'intervention de Sam et de Root, je ne serais jamais venue vous rejoindre en Biélorussie. J'avais touché le fond, j'étais dans un état lamentable. D'après ce que vous m'avez dit, je ne pense pas que j'étais mieux que vous quand vous êtes sortie du chizo et comme pour vous, Sam était là. Vraiment là. J'ai pleuré sur elle et elle a pris soin de moi. Elle m'a lavée et elle m'a soignée et euh... C'était comme si... Je ne sais pas comment vous expliquez.

— Vous vous êtes sentie redevenir humaine, lavée de votre honte et vos fautes. Vous vous êtes sentie en sécurité et...

Anna hésita, Brown finit pour elle.

— Aimée ?

— Oui, confirma la grande Russe.

Après cela, Brown avait raconté tout ce que Anna Borissnova avait voulu savoir. Du moins, tout ce qu'elle savait. Tout ce que sa propre expérience lui permettait aussi de savoir.

— Pour la phobie des ascenseurs, je ne savais pas et je ne sais pas d'où ça vient.

— Vous avez souffert de phobies ?

— Non, seulement de cauchemars et de crises d'angoisse. Heureusement, parce que c'était déjà assez difficile comme cela.

— Et d'addiction ?

— L'alcool et pour tout vous dire, je me conduis parfois bizarrement avec les gens même s'ils ne s'en rendent pas compte.

— Qu'est-ce qu'on fait ? demanda Anna.

— On lui renvoie l'ascenseur, sans mauvais jeu de mot.

— Root et Maria Alvarez sont plus proches d'elle.

— Peut-être qu'elles sont trop proches d'elle. Si Sam ne va pas bien, elle n'aura peut-être pas envie qu'on lui rentre dedans. Root et Maria sont trop parfaites.

— …

— Root a été horriblement torturée par le Chirurgien, mais elle n'en a gardé aucune séquelle, Maria a vécu des traumatismes, elle en a souffert et elle en souffre encore, mais elle ne s'est jamais reniée.

— Pas comme nous ?

— Pas comme nous, confirma Brown. Sam est trop impliquée émotionnellement quand ils s'agit de Root ou de Maria et elles n'ont pas partagé la même expérience.

— Mais nous si ?

— Ouais.

— Alors on va la chercher ?

— Simplement lui montrer qu'on est toujours là, comme elle a été là pour nous.

— Vous ou moi ?

— On part ensemble à Notre-Dame-de-Pontmain. Mais je crois que la première approche vous appartient.

— Pourquoi ?

— C'est chez vous qu'elle est partie pendant un an. Vous êtes aussi silencieuse et solitaire que Sam peut parfois l'être. Je ne suis pas comme ça. Et puis, je l'ai admiré pendant trois ans comme une ado adore une vedette de la chanson, une star du cinéma ou un athlète de haut niveau. Je suis passée à autre chose, mais notre passé militaire ne peut pas s'effacer. Vous êtes beaucoup plus neutre à cet égard.

— D'accord.

Brown tendit la main. Le geste était un peu ridicule, mais elle voulait sceller leur accord, leur alliance et peut-être aussi une certaine forme d'amitié.

— Invitez Borkoof, ajouta Brown.

Anna se figea.

— Je suis crevée et physiquement pas au mieux de ma forme. Cette année a été un peu dure pour moi. Vous devez ménager vos doigts. Borkoof est sympathique, il est serviable, discret et on peut se reposer sur lui.

Brown regarda attentivement Anna. Elle se fendit soudain d'un sourire :

— Vous souriez avec les yeux, je n'avais jamais vu cela avant.

Le sourire d'Anna passa sur ses lèvres.

— Vous êtes la deuxième personne à me dire cela.

— Qui était la première ?

— Sameen.

Brown s'esclaffa :

— Privilège d'officier.

Anna ne répondit pas, mais ses yeux conservèrent leur sourire jusqu'à leur retour à la villa. Root et Maria les y attendaient.

— Alors, qui part ? demanda Root la tête penchée sur le côté.

.

Elles étaient parties le lendemain. Le temps qu'Athéna leur achetât une voiture et qu'elles fissent des courses. Elles avaient passé trois jours à attendre. Peut-être Shaw se déciderait-elle à venir d'elle-même, même si c'était peu probable.

Elle n'était pas venue et quand Anna s'était rendu au lac de la Prune, elle avait découvert la villa inoccupée. Root lui avait donné les clefs, elle avait fait un tout d'inspection rapide. Il manquait un canoë, le reste n'avait pas été difficile à comprendre. Elle était revenue au Petit lac Contois. Prévenue Brown et Alexeï. Ils avaient étudié les meilleures possibilités. Élisa avait demandé son aide à Athéna. Anna avait pisté le pick-up de Shaw.

Ils avaient retrouvé le Ford Ranger aux abords du lac Kensington. Mis un canoë à l'eau et rangé dedans tout ce dont Anna pourrait avoir besoin.

— On t'attend ici ?

— Non, rentrez.

— Tu es sûre ?

— Je la trouverai. Si ça se passe comme nous l'avons prévue, nous rentrerons ensemble. Les deux canoës tiendront dans son pick-up.

— Okay, fais attention à toi, Anka.

Le regard glacial d'Anna l'avait incité à continuer :

— L'eau est froide.

Ce n'était pas mieux.

— Je ferai attention à moi aussi et je prendrais soin du capitaine Brown.

— Ah, oui ? dit froidement Anna.

Le géant rougit et Brown piqua un fou rire. Elle enlaça Borkoof par la taille, elle se trouvait ridiculement petite à côté de lui, mais ce n'était pas très grave :

— Alexeï est le plus gentil nounours russe que je n'ai jamais rencontré, dit-elle hilare.

Anna sourit en coin. Elle se retourna et poussa le canoë à l'eau, elle monta prestement dedans et se retourna alors qu'elle s'éloignait de la rive.

— Ne m'attendez pas.

.


.

Shaw ne bougeait pas. Anne-Margaret non plus. Peut-être dormait-elle. La grande Russe resta immobile à contempler une scène à laquelle elle n'aurait jamais cru pouvoir un jour assister. Une scène pourtant banale, mais qui résonnait avec un sens particulier dans l'esprit de la jeune femme. Qui évoquait des soirées mythiques, des images nées de son imagination.

Anna eut soudain l'irrépressible envie de venir rejoindre Shaw auprès du feu. Toutes les dernières fois qu'elles avaient eu l'occasion de s'asseoir côte à côte devant un feu de camp, le froid leur avaient gelé les os. Elles avaient eu de bons moments en Sibérie, mais le danger rodait sans cesse autour d'elles. Le froid, la faim, les gardiens, les détenues jalouses, les loups, la police, l'incertitude de ce que leur apporterait le lendemain, les guettaient dans l'ombre.

À présent, aucun danger ne guettait Shaw, la nuit était clémente, les nuages n'annonçaient pas la pluie. Les eaux du lac étaient calmes, noires, mystérieuses et insondables, mais elles ne dissimulaient aucun piège.

Le moment serait parfait.

Si tant était qu'Anna ne se fît descendre avant en sortant de l'ombre.

Il était peu probable que Shaw n'eût pas d'armes à portée de main. L'approche avait été parfaite, mais Shaw n'était pas un gibier. Anna devait dévoiler sa présence sans que Shaw ne l'apparentât à une menace. Elle ne risquait pas vraiment sa vie, Sameen ne tuerai jamais une cible qui ne l'avait pas directement mise en danger sans l'avoir tout d'abord identifiée. Son entraînement la rendait à même d'identifier rapidement et à coup sûr une cible hostile ou pas.

Sauf que...

Anna ne possédait aucune données sur l'état d'esprit de Shaw, sur son degré de vigilance et de stress, et qu'elle avait appris qu'une mère accompagnée de son, ou de ses enfants devenait un élément incontrôlable et complètement imprévisible si elle pensait que sa progéniture courait un danger. Que celui-ci fût réel ou fantasmé. Virtuel.

La grande Russe recula prudemment, aussi silencieusement qu'elle était venue, elle repartit. Elle retourna au canoë qu'elle avait hissé sur la berge à plus d'une demi-heure de marche du lieu où Shaw avait établie son campement. Elle le poussa à l'eau et pagaya vers le large. Quand elle fut à cinq cents mètres de la rive, elle obliqua vers la droite et attendit d'être à la hauteur du feu de camp pour diriger son canoë dessus. Elle avancerait comme un promeneur aurait avancé s'il s'était trop attardé sur l'eau et n'avait su où aborder. Shaw la verrait arriver de loin. Elle prierait certainement pour que le canoë n'abordât pas, elle serait furieuse qu'un type qu'elle ne connaissait pas vînt troubler sa quiétude. Mais elle ne s'inquiéterait pas, sûre de maîtriser la situation si une attaque se profilait. Jusqu'à ce qu'elle la reconnût Anna se glisserait dans la peau d'une Américaine, super cool et mal élevée. Envahissante et sans manière. Bon, peut-être pas aussi frustre et grossière. Endosser la personnalité d'Élisa Brown quand elle ne se trouvait en opération suffirait peut-être.

Si elle voulait que tout se passât bien, elle devait surtout oublier ses qualités de traqueuse et d'assassin et oublier tout ce qu'elle connaissait sur Shaw. Ensuite, elle verrait bien.

Aucun coup de feu ne l'arrêta avant qu'elle ne sauta de son canoë. Aucune torche ne se braqua sur elle. Aucune mise en garde verbale non plus. Anna tira son canoë au sec à côté de celui de Shaw et elle marcha vers elle. Shaw ne bougea pas. Anne-Margaret se trouvait toujours dans ses bras. Le feu brûlait doucement. Il n'avait pas été alimenté depuis qu'Anna était partie. Les braises rougeoyaient sous la caresse du vent et les petites flammes bleues qui s'en échappait suffisaient à éclairer Shaw. Sans l'aveugler.

Anna avança d'un pas lourd et bruyant. La voix de Shaw la saisit avant qu'elle n'atteignît le foyer :

— Tu fais beaucoup de bruit.

— Je ne voulais pas risquer de me faire tirer dessus, se justifia Anna.

— Je t'avais repérée bien avant cela.

— Dans la forêt ?

— Ouais.

Anna ne commenta pas.

— J'ai appris le silence en Sibérie, fit Shaw.

La grande Russe s'accroupit en face d'elle.

— J'ai aussi appris à déceler ton approche, continua Shaw.

Elle leva enfin les yeux sur la grande Russe. Leurs regards se croisèrent. Et elles se connectèrent l'une à l'autre. Pas de questions, pas de colère, pas de méfiance, pas vraiment d'émotions non plus. Elles se retrouvèrent, comme elles se retrouvaient toujours quand elles se trouvaient en présence l'une de l'autre.

— J'ai préparé de la tisane, fit Shaw.

— Je vais chercher mes affaires.

Anna rapporta son sac et un bidon étanche. Elle plaça plusieurs bûches dans le feu. Il s'empressa de mordre dedans. Les flammes s'élevèrent et le feu grignota la nuit sur quelques centimètres. La jeune Russe sortit un quart en inox de son sac, Shaw s'empara de la théière posée devant elle. Anna lui tendit sa tasse.

Elle but, reconnut la saveur des aiguilles de conifères mélangés à d'autres plantes que Shaw avait récoltées durant son périple. Shaw se servit. Elle manipulait les objets d'une seule main. Et maintenait sa fille de l'autre. Elle posa ses yeux sur l'enfant.

— Maintenant que tu es là, je vais aller la coucher.

— Je croyais que tu savais que c'était moi.

— On n'est jamais trop prudente.

Un arme de poing surgit dans sa main. Elle la glissa dans le holster qu'elle portait à la ceinture et se leva. Anna analysa la stratégie de son amie. Elle avait gardé Anne-Margaret avec elle. Presque un bébé. C'était dangereux. Calculé. Au plus juste. Comme le MI 24. Comme ses tirs à longue distance. Anna ne possédait pas sa dextérité et elle n'était pas non plus très sûre de posséder son sang-froid. Ce genre de sang-froid. Cette confiance presque absolue envers elle-même ou envers les autres. Si Anna avait une seule chose à apprendre de Shaw, c'était cela.

Shaw revint :

— Tu as mangé ?

— Oui.

— J'ai une grande tente.

— Okay, merci.

— Mmm.

Voilà, c'était tout. Elles s'étaient tout dit. Anna avait rempli la mission que lui avait confié Brown, Root et Maria. Quoi que décidât Shaw demain matin, Anna resterait avec elle. Parce que c'était comme ça. Peut-être partiraient-elles vers le sud avant de revenir dans deux ou trois jours. Peut-être rentreraient-elles dès demain. Anna se conformerait à ses désirs. À l'instant présent, tous les siens étaient exaucés.

Les bûches qu'avaient posées Anna finirent de se consumer. Comme avant son arrivée, le feu se réduit lentement à un amas de braises incandescentes. Une petite lueur rougeoyante au creux de la nuit. Un point de vie. Le cœur battant d'une amitié silencieuse et si pudiquement tissée d'estime, de souffrances passées, de confiance, d'amour et de tendresse.

Le chant s'éleva doucement vers la cime des arbres noirs, il courut et se perdit sur les eaux tranquilles du lac immense. Anna priait, s'exprimait. Son âme se déploya. Shaw prit appui sur les notes qui s'envolaient. Elle se laissa porter par l'esprit de la grande Russe. Emporter dans un voyage rempli d'adieux, de nostalgie, d'amour, de neige, de plaines infinies, de forêts profondes. De joies perdues et retrouvées. De peines éprouvées et dépassées. Anna transcendait la souffrance et l'amertume. Les êtres ou les bonheurs disparus qu'elle évoquait se teintaient de douceur et de tendresse. Ses chants invitaient au souvenir et à la paix. Ils étaient déchirants de tristesse et de sérénité.

Un baume posé sur le passé auquel Shaw mêla sa voix.

.


.

Root gara la Wrangler à côté du Ford Ranger. Genrika sauta aussitôt dehors et étira ses bras au ciel.

— J'adore cet endroit, souffla-t-elle ravie.

Elle partit en direction du lac et cria à Root qu'elle viendrait plus tard décharger la Wrangler.

— Ranger ses affaires, en conclut Maria.

Ni elle ni Root ne rappelleraient la jeune fille. Les deux jeunes femmes étaient bien assez de deux pour décharger le 4x4.

Maria ne resterait que quelques jours, Elle repartirait ensuite à Montréal avec Genrika.

La jeune fille pour partir en stage, Maria pour travailler. Elle laisserait Root et Shaw souffler un peu. Elle aimait le lac de la Prune et elle aurait pu s'y installer. Mais Matveïtch aurait insisté pour rester à ses côtés, Élisabeth Sanders et Lionel Fusco aussi. La villa de Laval était plus vaste et permettait à chacun de se ménager une intimité bienvenue. Le lac de la Prune resterait un havre. Une retraite où se réfugier quand elle avait besoin de calme et de tout oublier. Elle avait besoin d'un lieu hors du temps, loin du monde. Root l'avait très bien compris. Le docteur Turing lui avait interdit d'emporter son ordinateur et lui avait confisqué son téléphone :

— Vous avez besoin d'une pause.

Maria avait pensé que prendre une pause en compagnie de Shaw quand elle allait mal n'était pas vraiment source d'apaisement.

— Je m'étonne que vous ne fassiez pas confiance à Élisa, avait lancé Root devant son absence de réponse. Elle a dit qu'elle allait bien.

— Mmm.

— Et vous savez combien Sameen peut être la plus agréable des compagnies quand elle le veut.

— Oui, encore faut-elle qu'elle le veuille, grommela la jeune juge.

— Élisa vous aurait-elle dit des choses qu'elle m'aurait cachées ?

— Non.

— Alors, cessez de vous montrer morose.

Alma passa la tête entre les sièges avant, elle rayonnait de bonheur :

— Ça va être génial, Mama. Je peux aller avec Gen ?

— Vas-y.

Maria se pencha à la portière et apostropha la jeune file. Genrika se retourna. Alma courait déjà vers elle. La jeune fille adressa un signe de la main à la juge. Elle veillerait sur Alma. Arrivée à sa hauteur, l'enfant lui prit la main. Elles se mirent en marche, doucement parce qu'elles s'étaient lancée dans une grande discussion dont l'une et l'autre avaient le secret.

Elles étaient touchantes la grande blonde aux cheveux bouclés et la petite brune aux cheveux raides.

— Elles s'entendent bien, remarqua Root.

— Oui, approuva Maria. Gen se montre très attentionnée et même si Sameen reste son héros absolu, Alma admire Gen. Je crois qu'elle était surtout fière de compter une grande joueuse de hockey parmi ses proches. D'autant plus qu'elle considère que Sameen est la mère de Genrika.

— …

— Elle sait que Yulia est la mère de Gen, mais à ses yeux, cela ne change pas le fait que Gen soit la fille de Sameen.

— Mmm.

— Et la vôtre.

Root leva un sourcil.

— Alma a un sens de la famille qui se moque de la science, des lois et de ce que croient les autres, fit Maria. Elle considère que Sameen fait partie de sa famille, donc Gen et vous aussi.

— Et vous, vous en pensez quoi ?

Maria regarda les deux enfants traverser la prairie en direction du lac.

— Qu'elle n'a pas tout à fait tort.

— Vous m'aviez habituée à plus d'honnêteté madame la juge, la morigéna Root.

Maria passa soudain à l'espagnol :

— Vous savez ce que je pense de Sameen.

— Mais vous ne me l'avez jamais dit.

Maria soupira. C'était vrai.

— Je ne me suis jamais senti aussi proche de mes frères et sœurs que je me sens proche d'elle.

— Maria...

— C'est la sœur que j'ai toujours rêvé d'avoir. Estrella m'a aidée, mais son mari passait avant moi et il ne m'aimait pas. Si elle avait dû faire un choix, entre lui et moi, elle n'aurait pas hésité. Elle me l'a dit de toute façon. Sameen n'aurait jamais fait de choix. Elle ne juge pas et elle ne laisse personne derrière elle.

Elle se tourna vers Root.

— Ce n'est pas seulement pour cela. Je ne peux pas vraiment vous expliquer ce que je ressens pour elle. J'aime beaucoup Élisa, je lui fais confiance et je lui confierai ma vie et celle d'Alma les yeux fermés. C'est différent avec Sameen. Et je ne saurais pas vous expliqué ni pourquoi ni comment.

Des larmes brillaient dans ses yeux. Root posa une main sur son avant bras :

— Vous n'avez pas à vous expliquer, Maria.

— J'aime Sameen.

— Je le sais.

Cette fois, Maria pleurait. L'aveu entraînait une vague de souvenirs amers, les réminiscences d'une solitude qui avait torturé la jeune Mexicaine durant des années. Une solitude qu'Alma n'avait pas comblée, mais simplement contribué à adoucir. La jeune juge n'était peut-être pas encore mûre pour vivre pleinement une histoire d'amour, mais elle l'était assez pour accepter ce qu'elle ressentait pour Shaw. Pour naître à un amour sororal qui ne lui demandait ni engagement ni effort. Shaw était là. Elle serait toujours là. Plantée dans son cœur comme une évidence.

La jeune femme s'essuya les yeux et s'excusa.

— J'ai partagé votre expérience, Maria.

Le docteur Turing avait disparu, Root était revenue. Seulement Root.

— J'ai rencontré moi aussi quelqu'un qui a pris dans ma vie la même place que Sameen a pris dans la votre.

Maria savait que ce ne pouvait être Shaw. Que ce ne pouvait être personne qu'elle connaissait. Sinon... Elle connaissait le dossier de Root par cœur :

— La jeune fille de Bishop ? Hannah Frey ?

— Oui, Hannah.

— C'est pour cela, murmura Maria frappée d'une évidence.

— Pour cela quoi ?

— Sameen m'a expliqué pourquoi elle avait appelé sa fille Margaret, mais elle m'a soutenu qu'elle avait ajouté Anne parce qu'elle trouvait le prénom Margaret désuet.

Root ouvrit la bouche de surprise.

— Pourquoi Anne et pourquoi un prénom composé ? Sameen appelle rarement Anamaga par son prénom et elle ne prend jamais une décision au hasard. Elle sait pour Hannah, n'est-ce pas ?

— Oui, bien sûr, mais je ne lui ai jamais parlé d'elle, de ce que j'avais pu ressentir pour elle quand elle était en vie et de ce que j'ai ressenti quand elle a disparue.

— Et vous croyez que ça change quelque chose ?

— Non, souffla Root.

Parce que Shaw savait. Parce qu'elle l'aimait assez et qu'elle la connaissait assez pour savoir ce que Hannah avait représenté et représentait toujours dans sa vie.

Maria ouvrit la portière.

— Nous devrions plus souvent discuter dans des voitures, plaisanta Maria. On y apprend plein de choses.

— La traversée du continent vous tente ?

— Je ne suis pas sûre qu'Alma apprécie.

— Pas sûre non plus que je sois la personne dont vous rêviez comme compagne de route.

Les oreilles de Maria se colorèrent.

— Voyons, madame la juge, la morigéna Root. Comment osez penser que je vous imagine réitérer vos exploits d'étudiante sur les banquettes arrière de voiture sous les yeux de votre fille.

— Parce que vous rêveriez vous-même de vous y adonner, rétorqua Maria.

Root s'esclaffa.

— Pas faux, reconnut-elle.

Elle s'apprêtait à continuer, mais Maria leva une main pour l'inviter à ce taire :

— Ne me racontez rien, la mit-elle en garde en descendant de voiture. Je ne veux rien savoir.

Root rit plus franchement. Il était difficile de coincer la jeune Mexicaine, mais se confronter à elle s'avérait toujours un véritable plaisir.

.

Shaw ne se trouvait pas à la villa. Maria et Root déchargèrent la Wrangler et rangèrent ce qui devait l'être où il devait être.

La villa brillait comme un sous neuf. Tout était à sa place, rien ne traînait sinon les vêtements, suspendus aux porte-manteaux du sas, dont Shaw avait besoin s'il pleuvait ou s'il faisait froid. En avril, Shaw avait apprécié la bibliothèque que Root avait aménagée dans le salon. Qu'elle avait surtout agrandi. Les rayonnages s'étalaient à présent sur de grands pans de murs, à côté de la cheminée, derrière le canapé et jusque dans l'entrée. Un livre sur les oiseaux était posé sur la table du salon, un autre sur la table de la salle à manger en compagnie d'un carnet et d'une trousse.

Root monta, curieuse de savoir où Shaw s'était installée. Celle-ci n'avait pas touché à la chambre de Genrika. La porte était ouverte, peut-être pour ne pas oublier de l'aérer chaque matin. Elle ferma les yeux un cours instant avant d'ouvrir la porte de sa chambre.

La pièce était propre et sentait le frais. Root souleva le couvre-lit. Il avait été lavé et le lit était fait. Shaw l'attendait, mais elle n'avait pas investi les lieux. Aucun de ses effets personnels n'étaient visibles ni dans le dressing, ni dans la chambre, ni dans la salle de bain.

Cette double absence n'avait rien de surprenant. Élisa avait lui avait envoyé un message la veille. Laconique. Un bref « Sam est okay ». À croire que Shaw et Anna déteignait sur le jeune officier. Shaw savait que Root n'attendrait pas pour venir. Quant à la chambre... Root était certaine de retrouver ses affaires au sous-sol. Shaw était venue au lac de la Prune pour s'isoler. S'installer dans la chambre qu'elle considérait encore comme celle de Root, n'était pas la meilleure manière de se retrouver face à soi-même.

— Tu l'as prévenue de notre arrivée ?

— Non, répondit Athéna.

— Tu as été en contact avec elle depuis qu'elle est ici ?

— Non.

Il s'avérait donc inutile de poser des questions à l'IA, elle refuserait d'y répondre. Elle n'avait pourtant pas quitter Shaw des yeux à chaque fois que celle-ci se trouvait dans la maison, à moins que...

— Tu es restée connectée ?

— J'ai gardé sous contrôle les systèmes de sécurité.

— Mais pas les caméras.

— Non.

— Ni les micros.

— Non plus.

Root soupira :

— Tu es une amie loyale.

— C'est un reproche ?

— Non, au contraire.

— Sameen ne prête plus attention à ma présence depuis longtemps. Elle me fait confiance pour garder scellé tout ce qui se rapporte à sa vie privée et à son besoin d'intimité. Ce qui ne m'empêche pas de savoir qu'un témoin muet est toujours un témoin et que, parfois, intimité règne avec ignorance. L'omniscience est une perversion.

— Mais tu sais tout de moi.

— Non. Je l'ai su un temps, c'est vrai. J'ai ensuite appris que tout savoir de toi et des autres était un abus.

Contrairement à Shaw, Root n'avait jamais réellement pensé qu'Athéna coupait volontaire sa connexion parce qu'elle répondait toujours quand elle lui parlait ou qu'elle avait besoin d'elle.

— J'ai entré des mots et des phrases qui réactivent immédiatement mes connexions quand on les prononce. Ils sont adaptés aux personnes qui me connaissent.

— Seulement ceux qui te connaissent ?

— Oui, les autres ne sont que des données chiffrées.

Root s'assit à son bureau, cette conversation l'intéressait au plus haut point. Athéna révélait une humanité qu'elle n'avait jamais remise en doute, mais qu'elle découvrait bien plus achevée et complexe qu'elle ne le pensait.

— Sameen le sait ?

— Oui.

— Depuis combien de temps ?

— Je ne sais pas, elle m'en a parlé quand elle t'attendait sur le parking lors de la soirée de charité que tu avais présidé à Cleveland.

— Quand nous sommes parties sauver Mark Hendricks ?

— Oui.

Sameen était aussi sociopathe qu'elle était bête et insensible.

— Je ne savais pas, murmura Root.

— Ton sens de la moralité laisse parfois à désirer, Root.

Root se fendit d'un sourire :

— Heureusement que tu es là, fit-elle en clignant de l'œil en direction d'une caméra dissimulée dans un coin du plafond.

— Heureusement que j'ai été là, oui. Mais tu n'es plus toute seule maintenant, et tu as quelque peu revu ton code de moralité.

— Quelque peu ? grimaça Root.

— Quelque peu, confirma Athéna. Mais tu sais très bien que je t'ai aussi choisie pour cela, tempéra-t-elle.

— Tu as l'art du compliment.

— Ce n'est ni un compliment ni un reproche, c'est une simple constatation.

— Et sinon, il me reste plus qu'à débusquer Sameen, c'est bien ça ?

— Elle ne se cache pas vraiment.

— Mais elle n'est pas là.

— Sameen n'est pas le genre de personne à tout laisser tomber pour attendre quelqu'un à la maison.

Root approuva chaleureusement, elle aimait aussi les défis et par-dessus tout la pudeur qui caractérisait Shaw quand ses sentiments étaient en jeu.

Elle ouvrit par curiosité la salle de sport aménagée au premier étage. Elle y trouva le lit d'Anne-Margaret, un tapis de sol roulé contre le mur et une couette pliée dans un coin de la pièce. Shaw ne s'était pas installée au sous-sol. Elle avait dormi ici avec Anne-Margaret.

— Root ! l'appela Maria du rez-de-chaussée. J'ai mis votre valise et votre sac dans l'entrée. Je vais rejoindre Alma et Genrika.

— D'accord, cria Root. Merci.

Elle descendit et décida de s'installer. Rien ne pressait. Sameen réapparaîtrait bien à moment ou un autre. Athéna lui avait donné une leçon. Elle se montrerait bonne élève. Elle avait aussi un autre défi à relever. Ou plutôt une énigme à résoudre.

Une fois qu'elle aurait complété l'énoncé de celle-ci.

.

Elle avait mis un temps fou à relier des éléments entre eux. Des éléments qu'elle avait parfois remarqués sans comprendre leur signification. Elle avait cru à des erreurs, à des brides de codes inachevés ou tronqués qui avaient été oubliés dans les réseaux parce qu'ils étaient inactifs. Ils s'étaient pourtant montrés assez particuliers pour que Root ne les oubliât pas. Des lignes de codes élégantes, des bouts de programmations brillantes, des schémas, parfois des dessins, complexes, des lectures à deux ou trois niveaux. Des formules mathématiques obscures.

Elle avait eu un doute l'année précédente. Un éclair de lucidité. Une idée si folle qu'elle avait hésité à en parler à Athéna. Parce que personne sinon elle et Harold Finch n'était capable d'élaborer un tel projet. Les indices n'avaient pas été dispersés au hasard pourtant, ceux que Root avait découvert ne semblait rien avoir en commun. Voilà pourquoi elle les avait ignorés pendant plus de deux ans. Elle ne savait pas à quelle énigme ils menaient, elle n'avait aucune idée du secret qui se dévoilerait à elle si, une fois qu'elle connaîtrait l'ennoncé de l'énigme, elle arrivait à lui trouver une solution.

Elle n'avait aucune idée de l'identité de celui ou de celle qui avait crée le jeu, sinon que ce n'était ni elle, ni Athéna, ni Samaritain, ni Harold. Elle avait vérifié. Et revérifier. Elle vérifiait à chaque nouvel élément découvert qu'elle n'était pas en train de se faire manipuler. Elle lançait des appâts, des leurres. Sans résultat. Et obscurément, elle soupçonnait que l'énigme lui était destinée. Qu'un défi lui avait été lancé. Dans quel but ? Par qui ? Root oubliait parfois que ces questions nécessitaient une réponse.

Elle en était pour l'instant à rassembler les éléments éparts. Ensuite... Ensuite, elle verrait.

Ses affaires rangées, elle sortit son ordinateur portable et demanda à Athéna de la connecter au réseau de la villa.

.

C'est ainsi que Maria retrouva Shaw avant Root.

Genrika et Alma avaient disparues. Maria ne trouva leurs traces ni sur le ponton, ni aux abords du lac, ni dans la forêt avoisinante. C'est en suivant la rive qu'elle entendit des coups de marteau, des exclamations et des rires. Alma avait l'enthousiasme bruyant. Le bruit venait de la petite île qui se dressait au milieu du lac de la Prune.

Elle mit ses mains en porte-voix et appela. Une minute plus tard, Élisa se dressa entre les arbres. Elle portait un pantalon de treillis et un tee-shirt noir à manches courtes. Le cœur de la jeune juge s'en émut. Pour une femme qui n'avait jamais trop porté l'armée dans son cœur, elle se trouvait extrêmement sensible aux charmes des soldats qu'elle connaissait. Élisa portait bien l'uniforme, enfin la tenue de baroudeur. Le treillis, parce que le jeune officier ne s'était jamais présentée en uniforme de parade devant elle. Maria était peut-être seulement sensible aux femmes à qui la tenue de combat allait bien. Elle se souvenait avoir trouvé Sameen et Root sexy dans la même tenue. Mais pour Élisa, son émoi était d'ordre aussi sensuel que sentimental. Maria l'avait à peine vue à Montréal. Elles s'étaient quittée à Jacksonville le 2 juin, un peu plus de trois semaines auparavant. Maria aspirait à se retrouver un peu seule avec le jeune officier. Elle comprenait Shaw et son besoin de prendre le large. Maria avait besoin d'être avec Élisa, de savoir qu'elle allait bien, de calmer ses angoisses, de prendre le temps de discuter avec elle, d'échanger et d'être ensemble.

Et de voir Sameen.

Pour les mêmes raisons.

Brown cria à Maria de l'attendre. Elle disparut sous le couvert des arbres et quelques instants plus tard, un canoë passa la pointe de l'île. Maria retira ses chaussures et remonta ses bas de pantalon. Elle s'avança dans l'eau, stoppa le canoë avant que celui-ci ne toucha la berge et monta dedans.

— Ola, Maria.

— Ola, Lissa. Sameen est avec toi ?

— Ouais, nous sommes en train de construire une cabane dans les arbres. Anna et Alexeï sont venus nous donner un coup de main. Ce ne sera pas une cabane, mais une véritable forteresse et puis...

Brown se montra volubile. Elle resplendissait de bonheur. D'un authentique bonheur. Ses bras portaient des égratignures dont certaines saignaient encore. Son tee-shirt était gris de poussière et de terre, son pantalon ne valait pas mieux et ses cheveux semblaient plus hérissés qu'ils ne l'avaient jamais été.

— Maria ! la morigéna-t-elle soudain

— Quoi ?

— Tu ne m'écoutes pas, rit Brown.

— Désolée.

— Root n'est pas venue ?

— Si.

— Je sais qu'elle est là, Gen et Alma me l'ont dit, mais elle est où là ?

— Je ne sais pas. Peut-être sur son ordinateur. Elle y a passé des nuits blanches dernièrement.

— À cause de Sameen ?

— Non, il y a autre chose.

— Sameen va bien, dit Brown.

— Et toi ?

— Ça va.

Maria saisit le message. Tout n'était pas résolu, rien n'était oublié. Les blessures étaient bien présentes, mais elles avaient apprivoisé la souffrance, et celle-ci ne les coupaient pas du monde.

.

Alma accueillit sa mère à grands cris et entreprit de lui décrire la cabane. Pièce par pièce. Les échelles de cordes, les rondins, les planches, les branches, la table, les petits bancs...

— C'est Anna et Alexeï qui les ont fabriqué tous seuls, clama fièrement l'enfant. Et Alexeï m'a dit qu'il graverait mon animal totem sur l'un d'eux quand je saurais ce que c'est. Pas vrai, Alexeï ?

— C'est vrai, confirma le géant avant de saluer la jeune juge.

Et puis, Alma passa aux outils et à l'historique de la construction.

— Et tu as eu le temps de savoir tout cela en si peu de temps ?

— Tu sous-estimes ta fille, lança une voix narquoise au-dessus d'elle.

Maria leva la tête. Shaw se tenait au bord d'une plate-forme qui servirait de terrasse une fois la rambarde posée.

— Descends, Sameen.

— Pourquoi ?

— Descends.

Shaw tergiversa. Elle secoua la tête, attrapa la grosse corde attachée au-dessus de la terrasse et se laissa glisser à terre. Elle se retourna vers Maria, mais elle resta là où elle avait atterrit.

— Tu pourrais venir me dire bonjour, suggéra Maria.

— Pourquoi ? Parce que Brown t'a dit bonjour et qu'un câlin ne t'as pas suffit ?

Maria s'esclaffa. Brown fronça les sourcils.

Quel câlin ?

Elle réalisa et piqua un fard.

— Je ne lui ai pas fait de câlin, se défendit-elle. Enfin, je...

Qu'est-ce qu'elle racontait ? se désola le jeune officier

Genrika souriait en coin, Alma riait parce que si elle n'avait pas compris les sous-entendus, elle avait perçu un échange de pique entre les trois personne qu'elle aimait le plus au monde.

— Pff... souffla Shaw.

— Tu te venges sur Élisa, Sameen, mais cela m'est égal.

La seconde suivante, Maria serrait Shaw entre ses bras :

— Je suis tellement heureuse de te revoir.

Maria était sincère. Shaw se troubla. Elle avait esquissé un mouvement pour la repousser, elle ne le mena pas au bout. Elle n'enlaça pas la jeune Mexicaine, mais elle lui murmura à l'oreille qu'elle allait bien. Maria recula la tête, sans la lâcher :

— Vraiment ?

— Oui.

Alexeï se pencha sur Anna :

— Tu crois que si elle t'aimait autant, elle te serrerait dans ses bras toi aussi ? lui demanda-t-il en russe d'un ton goguenard.

Shaw l'entendit, mais Anna répondit avant qu'elle n'eût réagi :

— Tu sais que Sameen est adroite au lancé de couteau ?

Le géant partit d'un rire débonnaire et lui passa un bras autour de la taille :

— Il nous reste du travail à faire, Anka.

— Après toi, Aliocha.

— Vous venez avec nous les filles ? reprit-il en anglais à l'intention d'Alma et de Genrika.

Genrika pestait contre elle-même. Elle avait joué le jeu de Shaw. Le genre : « Je ne t'ai pas vu depuis des semaines, je me suis inquiétée, tu ne m'as données aucunes nouvelles alors que j'en attendais impatiemment, mais faisons comme si de rien n'était, comme si tu n'étais jamais partie, comme si tu ne m'avais pas oubliée, comme si nous n'avions jamais été séparées, comme si tu ne m'avais pas manqué, comme si je ne crevais pas de te dire tout ce que je pense de toi, de te dire que je t'aime, de t'entendre dire que tu aimes, de vouloir que tu me serres dans tes bras, que tu me parles de toi comme Root me parle d'elle, que tu te préoccupes de moi et de ce ceux que j'aime. »

Maria ne laissait pas prendre. Madame la juge fonçait, exigeait, proclamait et prenait ce qu'elle désirait obtenir de Shaw. C'était frustrant.

C'était Alexeï qui les avait emmenés sur l'île. Shaw l'avait accueillie d'un :

— Salut, Gen.

Laconique.

— Ola, Alma.

Tout aussi laconique.

Mais Alma ne jouait pas le jeu de Shaw, elle était comme elle. Ou comme sa mère. Elle s'était extasiée sur devant la cabane, avait voulu tout visiter. Élisa était descendue des arbres à une vitesse vertigineuse et avait joué aux maîtresse des lieux.

— Tu nous aides ? avait dit Shaw à Genrika.

Comment refuser ? La jeune fille adorait travailler avec Shaw. Elle découvrit que travailler avec les deux Russes étaient tout aussi exaltant. Alexeï était un ange de patience et Genrika n'avait jamais remarqué à quel point c'était un homme doux et bon. Un mercenaire... Un ancien spetsnaz... Un géant fort comme un bœuf capable de sculpter des merveilles. Il s'amusait à imaginer des motifs de bas-reliefs pour la cabane.

— Juliette a parlé de Saint Anne de Beaupré, lui expliqua-t-il. Je ne suis pas allé visiter la basilique, mais je trouve l'idée excellente. Si j'en ai le temps, je ferai pareil ici.

— C'est difficile ?

— Non. Tu veux que je te montre ? J'ai des ciseaux.

Les super retrouvailles ! Elle adorait Shaw et Shaw l'ignorait.

Plus ou moins parce que Genrika ne se montrait pas très honnête.

.

Bien sûr qu'elle eût aimé avoir le même toupet et la même assurance que Maria Alvarez, bien sûr qu'elle eût aimé serrer Shaw dans ses bras et l'embrasser. Mais elle avait aussi aimé cette petite heure passée sur l'île en compagnie d'Alma, de Shaw, d'Élisa et des deux Russes. Shaw ne l'avait pas embrassée, elle ne lui avait pas fait de câlin, elle ne lui avait exprimé aucun sentiment particulier, mais après quelque temps, elle lui avait demandé de lui confirmer son inscription au stage de hockey, elle l'avait brièvement félicitée d'un « C'est bien, tu es contente ? ». Genrika lui avait alors raconté les efforts qu'elle avait fournis, comment elle et Juliette s'étaient soutenues pour décrocher leur sélection, comment Annabelle, leur capitaine, les avait encouragées, comment elle était fière et heureuse de participer à un stage qui réunissait les meilleures joueuses du Canada.

— Tu veux devenir joueuse professionnelle ?

— Non, avait rit Genrika. J'adore le hochey, et je suis super contente de partir avec Juliette, Mia et Annabelle...

— Mia ?

— Notre goal.

— Tu as fini tes études secondaires, non ?

— Mmm.

— Tu as eu de bons résultats ?

— Ouais.

— Quels sont tes projet pour l'année prochaine ?

— Khatareh m'a invitée à la fac, j'ai assisté à un de ses cours. C'était vraiment génial. Ta mère est un super professeur, Sameen.

À aucun moment, Shaw n'avait cessé de tailler aux ciseaux les rondins qu'elle ajusterait ensuite pour élever les murs de la cabane, mais son coup de maillet avait été moins fort en entendant Genrika louer les vertus pédagogiques de sa mère. Shaw avait toujours trouvé sa mère exigeante et dure. Elle ne gardait pas un bon souvenir des cours de persan qu'elle lui avait donnés. Elle ne montrait jamais d'indulgence pour les erreurs encore moins pour les fautes. Elle était froide et manquait de tolérance. Shaw avait toujours pensé que sa mère devait sa place d'universitaire à un génie qu'elle ne lui avait jamais contesté. Un génie qu'elle ne pourrait jamais égaler et qu'elle avait déçu. Les universités retiraient du prestige à compter parmi elles, un professeur qui avait obtenu son doctorat à dix-neuf ans. Elles se moquaient que celle-ci fût un mauvais professeur parce que ses publications et ses recherches très pointues, dans un domaine dont Shaw ne savait absolument rien, faisaient rayonner leurs noms dans le monde entier.

— C'est intéressant, continuait Genrika dont le maillet et le ciseau à bois ne servaient plus. Mais je ne veux pas consacrer ma vie aux mathématiques fondamentales.

— Qu'est-ce que tu veux faire ?

Genrika aimait parler, expliquer, décortiquer ses actions, ses décisions et celles des autres, elle ne répondit pas directement à la question qui lui avait été posée :

— Si je pouvais, je ferais des tas de trucs. J'adore, l'anglais, le russe, les maths, la biologie, la chimie, les sciences physiques, l'informatique et l'histoire, j'aime bien le...

— Ouais, tu aimes tout, bougonna Shaw.

Au fond, elle était plutôt fière de Genrika, mais elle aurait bien aimé que celle-ci répondît à sa question. Genrika se dandina d'un pied sur l'autre.

— Je veux faire des études de neurosciences et de psychiatrie.

Cette fois-ci Shaw se redressa.

— Tu veux être psychiatre ?

— Je veux étudier les gens, savoir comment fonctionne le cerveau humain, savoir pourquoi les gens sont comme ils sont. Après, je pourrais faire plein de trucs. Aider les gens, les soigner ou bien être profileuse, ou n'importe quoi d'autre.

— Pourquoi ? ne put s'empêcher de demander Shaw.

— Je voulais être agent secret, tu te souviens ?

— Difficile d'oublier, grimaça narquoisement Shaw.

— Après mon grand-père, je t'ai rencontrée.

Genrika dévisagea attentivement son interlocutrice. Son attitude.

Détendue.

En alerte. Comme c'était souvent le cas chez elle. Mais pas parce qu'elle craignait ou qu'elle attendait un ennemi, pas parce qu'elle protégeait physiquement quelqu'un. Elle, Genrika plus particulièrement. Non, cette fois-ci, comme cela lui arrivait parfois, elle écoutait.

Shaw, Genrika ne pouvait pas lui reprocher, savait parfois se montrer attentive. Et très fine. À dix ans la jeune fille l'avait remarqué. À treize ans, Shaw lui avait confirmé cette qualité d'écoute et de compréhension. C'était curieux.

Shaw communiquait très mal, elle manquait d'empathie et elle semblait parfois dépourvue de sentiments et d'émotions. D'un autre côté, Shaw était un professeur et un entraîneur attentionné et patient, une personne qui attirait la sympathie. Lionel plaisantait parfois à propos de ses groupies, mais lui comme les autres aimait la jeune femme.

— Quand je t'ai rencontrée, quand tu m'as sauvé la vie, je t'ai prise pour un super agent secret, un héros et je t'admirais. Toi, mon grand-père, je voulais devenir comme vous.

Shaw était toujours aussi détendue, mais depuis sa remarque narquoise, son visage n'affichait aucun sentiment. Elle écoutait.

Bien.

— Après, je suis restée une semaine chez monsieur Finch, le temps qu'il s'arrange pour mes papiers et qu'il m'inscrive à l'école. Tu te souviens ?

— Mmm.

— Tu es souvent venue me voir.

— C'était une planque.

Évidemment, pensa Genrika.

— N'empêche, tu es venue. Pour te soigner, pour manger ou te reposer, d'accord, mais tu m'as aussi apporté à manger, une console de jeu et des jeux. Tu m'as même demandé à quels jeux j'aimais jouer.

Shaw haussa les épaules.

— Tu m'as accompagnée à l'école. Tu as accepté de garder l'ordre de Lénine de mon grand-père et... pour une fois, tu m'as dit au revoir.

Genrika arrêta de parler un court moment. Elle eût donné beaucoup pour savoir ce que pensais Shaw.

Shaw commençait seulement à sentir mal à l'aise. Elle prenait sur elle pour ne pas chercher des yeux un moyen de s'échapper, pour ne pas planter Genrika sur place. Et elle priait pour que quelqu'un vînt interrompre cette discussion à sens unique.

— Je ne veux pas te faire une déclaration, lâcha soudain Genrika. Je ne vais pas te dire : « Sameen, je t'aime. », te sauter dans les bras et me mettre à te pleurer dessus.

Shaw se troubla :

— Quoi, mais euh... balbutia-t-elle.

— Tu veux savoir pourquoi, j'ai changé de vocation, je t'explique, c'est tout.

— Ah.

— Tu m'a serrée dans tes bras...

Genrika sourit à ce souvenir. Shaw se sentit très bête.

— … et tu as disparu de ma vie. Il me restait mes souvenirs de toi, mon admiration pour toi et ton numéro de téléphone.

— C'était...

— Je sais, Sameen, je ne te reproche rien et je ne veux pas te parler de ça.

Shaw se sentait de plus en plus stupide.

— J'ai eu le temps de penser à toi. À ce que tu m'avais raconté sur toi. Ce que tu m'avais confié sur toi. J'avais voulu t'aider et te rassurer avec mon histoire de cassette et de volume trop bas. Je n'avais rien calculé, je t'aimais et je ne voulais pas que tu sois triste, et puis je ne croyais pas à ton histoire, pas entièrement. Tu ressentait les choses, tu avais des sentiments. Quelqu'un d'aussi gentil que toi, prête à sacrifier sa vie pour une fille qu'elle ne connaissait pas, de lui apporter des jeux vidéos et des hamburgers, ne pouvais pas être la sociopathe qu'elle croyait être. Il y a trois ans, j'ai eu la confirmation que j'avais raison. Et j'ai rencontré Root.

Shaw se détendit imperceptiblement.

— Root est incroyable, soupira Genrika.

— Ouais, confirma Shaw.

— Elle peut se glisser dans la peau de n'importe qui. Je sais que c'est un super agent, une super tireuse et un super pirate informatique. C'est cool, mais ce n'est pas ça qui me fascine chez elle. Elle comprend les gens. Elle les analyse. Et ensuite, elle peut aussi bien les aider que les manipuler ou prendre leur place. Je ne sais pas comment elle fait.

— C'est un caméléon, elle peut faire ce qu'elle veut.

— Oui, mais c'est d'abord parce qu'elle sait analyser l'esprit humain. Elle sait quoi faire face au danger, Maria m'a dit qu'elle l'aidait.

— Root est sa psy.

— C'est génial.

— Quoi ? D'être la psy de Maria, d'être un caméléon ou de manipuler les gens ?

— De connaître les gens, Sameen. De les comprendre.

— Mouais.

— Tu as été négociatrice.

— Ça me crevait.

— Mais tu as empêché des massacres ou des émeutes, non ?

— Je détestais cette affectation.

— Tu étais efficace ?

— Oui.

— C'est comme ça que tu as eu la Navy and Marine Corp Médal, non ?

— Ouais.

— C'est ça que je veux faire. Pour faire quoi ensuite ? Je ne sais pas, mais d'abord, je veux étudier le cerveau humain. Root continuera à me former en informatique, si tu veux bien, tu continueras à me former au tir, au combat et à tout le reste.

— Tu n'iras pas loin avec un arc.

— Je me débrouille bien au tir de précision.

— …

— Élisabeth nous entraîne au biathlon. Athéna nous a fourni des fusils de compétition.

Shaw fronça les sourcils.

— Elle nous entraîne suivant les règles officielles de la fédération internationale et on a une amie de notre âge qui fait du biathlon.

— Nous, c'est toi et Juliette ?

— Oui, souffla Genrika.

— Dès que je tourne le dos, tout le monde prend ses aises, maugréa Shaw.

— Peut-être faudrait-il que tu évites de tourner trop souvent le dos, Sameen, lança narquoisement une voix derrière son dos.

Maria.

Shaw se retourna. La juge souriait d'un air satisfait.

— Je n'avais jamais touché une arme avant de rejoindre les Marines.

— Tu faisais du tir à l'arc.

— Ce n'est pas pareil.

— Le lieutenant Sanders fait du biathlon, pas du tir à l'arc.

Touchée.

Coulée.

Maria avait raison.

Et Genrika avait bien défendu son choix d'études.

— Alors, les maths, c'est fini ?

— C'est pour cela que je penche pour des études de neuroscience.

— Et médecine ?

— Ça ne me ferme pas la porte.

— Mouais.

— Même la chirurgie fait partie du champ des neurosciences.

— Mouais.

— Tu es déçue ? s'inquiéta Genrika.

— Pff, non. Pourquoi serais-je déçue ?

— Je n'en ai jamais parlé avec toi.

— Je n'étais pas là.

Maria s'approcha et comme seule elle pouvait se le permettre en public, elle enlaça Shaw par la taille. Et comme seule Maria pouvait aussi le faire, Shaw se sentit mieux. En sécurité. Soutenue. En confiance.

— Je suis contente que tu es fait ton choix, Gen. La neuroscience est un champ d'étude intéressant, mais tu m'aurais dit que tu avais choisi d'être soldat, hockeyeuse ou traductrice, venant de ta part, rien ne m'aurait déçue.

Genrika s'illumina. Ses yeux brillèrent de fierté et un immense sourire lui mangea le visage. Ses joues rosirent et elle ne sut plus très bien quoi faire de son ciseau et de son maillet. Alma l'appela soudain. Shaw lui fit un signe de la main :

— Vas-y.

Genrika hésita, elle s'approcha d'un pas vif, se pencha légèrement et déposa un baiser rapide sur la joue de Shaw.

— Je t'aime, Sameen.

Et elle s'enfuit sans se retourner. Le cœur battant. Fière d'elle-même, de son courage. D'avoir tenue la promesse qu'elle s'était faite. Fière aussi parce que Shaw s'était montrée à la hauteur de ses espoirs.

Elle l'adorait.

Elle prit le pas de course et hurla à Alma qu'elle arrivait.

Maria tourna la tête et déposa, elle-aussi, un baiser doux sur la joue de Shaw :

— Tu as l'art du compliment, Sameen. Je n'ai jamais douté de toi, mais j'avoue que tu m'impressionnes toujours autant.

Shaw s'essuya la joue qu'avait embrassée Maria.

— Je ne t'ai jamais impressionnée.

— Tu te trompes, cariña. J'envie ton sang-froid dans l'action...

— Tu ne te débrouilles pas mal.

— … ta précision au tir, tes qualités d'entraîneurs et tes talents auprès des enfants.

— Moi ?

— Toi.

Shaw réfléchit quelques secondes à ce qu'elle avait dit à Genrika.

— Qu'est-ce que tu voulais que lui dises d'autre ?

— Rien, justement.

— Tu te fous de moi ou pas ? demanda très sérieusement Shaw, incapable de savoir si Maria plaisantait ou pas.

— Je suis sincère.

Shaw se pinça les lèvres.

— Personne n'est parfait, fit Maria. Mais ni Meg ni Gen ne te demandent de l'être et, heureusement pour moi, Alma n'est pas plus exigeante.

Elles restèrent un moment sans parler. Maria tenant toujours Shaw par la taille, profitant de sa présence, de sa proximité, savourant sa joie d'être proche d'elle. Shaw réfléchissait.

Elle avait profité de sa solitude pour faire le point. Seule. Sans l'aide de personne, comme elle l'avait fait pendant son exil. Certaine de ses blessures avaient guérie, Shaw avait récupéré son indépendance, sa vie en quelque sorte, elle avait accepté de ne plus jamais être ce qu'elle avait été auparavant, d'être à jamais malade. Un peu comme si elle avait chopé la malaria et que les rechutes inévitables surviendraient sans la prévenir jusqu'à la fin de sa vie. Parfois anodines, parfois beaucoup moins anodines. Elle n'avait pas tout réglé, parce que ce n'était pas en son pouvoir, mais sa confrontation avec John Greer l'avait glacée de terreur.

Shaw avait parfois vacillé au cours de ses trois dernières années, mais elle avait évité la chute. Et puis, même si elle avait chuté, avant la Sibérie, elle n'avait jamais mis la vie de personne en danger. Ses échecs n'avaient eu qu'elle pour témoin.

La main de Maria sur sa taille, l'inquiétude évidente qu'avaient manifesté Root, mais aussi Élisa, lui criait, qu'elle le veuille ou non, qu'elle avait des responsabilités. Qu'il y avait Anne-Margaret, bien sûr, mais aussi tous les autres. Elle ne pouvait plus les ignorer ou faire semblant de les ignorer. Elle ne voulait pas les perdre. Elle n'avait jamais voulu perdre Root. Elle n'avait pas supporté de la perdre. L'expérience l'avait détruite, Shaw s'était détruite. Elle ne supporterait pas plus de perdre Anne-Margaret, Genrika ou Maria. De perdre Brown, Anna, Reese ou Fusco.

Elle pouvait s'arranger avec ses traumatismes, ses phobies et ses angoisses, mais pas avec toutes. Un événement la rongeait aussi sûrement que la gangrène. Une gangrène qui siégeait au creux de son estomac et que Shaw n'avait pu soigner ou soulager. Une infection dont Greer connaissait la cause et l'existence. Il avait plongé sa main dans ses entrailles, il avait refermé ses doigts dessus et il avait vrillé son poing. Shaw n'avait pas supporté. Elle avait dérapé. Dans une simulation. Elle était redevenue l'agent de Samaritain. La femme que l'IA avait fabriquée à partir de ses peines, de sa douleur et de ses faiblesses. De ses vices et de sa folie.

Cela ne devait plus arriver.

— Maria, tu as souffert de phobies ?

— Oui.

— Tu en souffres toujours ?

— L'odeur du Whisky m'angoisse.

— Ce n'est pas une phobie.

— Mais avant, ça l'était : cette odeur me terrifiait...

— Tu savais pourquoi ?

— Non.

— Comment as-tu fait ?

— Pour cette phobie, Root m'a aidée à l'identifier. Pour les autres, dont je souffrais après mon enlèvement à dix-sept ans : mon médecin à Mexico .

— Et euh... Ces phobies... Tu... euh, ça avait à voir avec quelque chose que tu te reprochais ?

Maria vérifia où se trouvaient leurs compagnons. Trop près. Elle se mit en marche.

Shaw se tourna vers Anna. Anne-Margaret était sous la garde du couple. Elle les regardait travailler et ils veillaient tour à tour sur elle quand Shaw et Élisa étaient occupée dans les arbres.

— Tu viens, Sameen ? s'impatienta gentiment Maria.

— Ouais, j'arrive, deux secondes.

Anne-Margaret ne risquait rien, mais Shaw alla quand même s'accroupir devant elle :

— Meg, je m'en vais.

L'enfant lui jeta un coup d'œil.

— On se retrouve à la villa ou ici. Okay ?

— Au' voir.

— Ouais.

Shaw rejoignit Maria.

Anna avait assisté à l'échange. Elle claqua des doigts. Brown et Borkoof se retournèrent. La grande Russe désigna les deux jeunes femmes du menton. Brown entreprit Genrika :

— Tu sais fabriquer des échelles de cordes ?

— Non.

Borkoof prit Alma sous son aile.

.

L'île n'était pas grande. Sans un mot, Maria embarqua dans un canoë. Elle prenait le risque que Shaw échappât à son emprise, qu'elle fît marche arrière. La jeune femme se confiait rarement, peut-être ne reviendrait-elle pas sur ses confidences.

— Tu pagaies ? proposa-t-elle.

Shaw acquiesça et mena le canoë sur la rive nord du lac. Elles s'assirent sur la grève. La voix aigüe d'Alma perçait parfois à travers les arbres. Maria prit ses jambes dans ses bras et posa le menton sur ses genoux. Shaw se tenait en tailleur. Elle respirait amplement et elle s'installa à la frontière d'un état méditatif.

— Quand je me suis retrouvée attachée face en attendant le chirurgien, lui confia Maria. Lambert m'a parlée. Il était ivre et certainement sous l'emprise d'une drogue quelconque, il m'a raconté la simulation à Chihuahua. Il empestait le Whisky. Son histoire était sordide. Horrible.

Shaw se crispa à côté d'elle. Elles en avait déjà parlé, elles avaient toutes les deux vu les vidéos diffusées sur la toile. Elles en avaient souffert, elles avaient passé outre, elles s'étaient retrouvées ensemble, à des milliers de kilomètres l'une de l'autre, pour se soutenir. Elles avaient mal réagi. Maria avait entrepris Élisa alors que le jeune lieutenant n'était pas même une amie et Shaw s'était adonnée à la violence. Elles avaient trouvé du réconfort à se retrouver l'une en face de l'autre. Maria avait pour la première fois tutoyé Shaw. Elle ne l'avait plus jamais vouvoyée par la suite. Tout avait changé entre elles ce jour-là. Définitivement.

Mais cette histoire mêlait les simulations de Shaw, aux tortures de Maria, la folie de Gabriel Hayward à celle à laquelle s'était abandonnée Shaw durant ses simulations.

Elle gardait un souvenir aigre-doux de leur rencontre à la villa del Chapo. Amer, parce que Maria l'avait horripilée, parce que la jeune juge l'avait plus ou moins manipulée et que Shaw n'avait pas su lui résister. Qu'elle avait manqué à son honneur et qu'elle avait trahi la jeune femme dont elle devait assurer la protection. Doux, parce que Maria avait su la toucher. Shaw, même maintenant, ne savait pas ce qui la liait à la jeune femme, ni pourquoi elle se sentait proche d'elle. Root lui avait dit qu'on ne commandait pas ses sentiments, c'était peut-être vrai, mais il devait bien y avoir des raisons pour qu'une personne vous semble sympathique ou pas. Des raisons qui expliquaient que Shaw acceptât que Maria l'embrasse, l'enlace, la colle, la charrie, l'aime, sans qu'elle eût, réellement, envie de lui taper dessus, de la fuir et de la maintenir à distance. Des raisons qui faisaient que Shaw l'accueillait sans broncher dans son monde. Près d'elle. Pour qu'elle l'eût contactée de Sibérie, pour qu'elle lui eût confié Anne-Margaret les yeux fermés, pour qu'elle lui eût avoué ce qu'elle comptait faire en Russie, pour qu'elle se retrouvât là maintenant assise sur cette berge à ses côtés.

Shaw avait analysé, elle avait trouvé des tas de raisons, mais elle savait que toutes ces raisons n'expliquaient pas que Maria lui posât une main amicale et tendre sur le genou. Une main qui se voulait rassurante et aimante.

Qui l'était.

Elle attrapa les doigts de Maria et les serra dans les siens. Parce que c'était la bonne chose à faire.

— Je croyais que l'odeur du Whisky c'était cela, reprit Maria. Sa voix pâteuse, son halène fétide, ses yeux de pervers, ses propos salaces, les horreurs qu'il m'a dites sur toi, la haine qu'il éprouvait pour toi, ce que je n'avais pas encore identifié comme une jalousie maladive.

— C'est un détraqué.

— Oui, mais ce n'était pas fondamentalement lui le problème. Ce que j'avais oublié, c'est la culpabilité que j'avais ressentie à l'écoute de son discours. Envers toi tout d'abord, mais aussi envers Alma. Tout ce qu'il m'a dit aurait pu arriver, Sameen. C'était déjà arrivée. Je me suis retrouvé face à mes vices, aux pires de mes vices. Je t'ai fait du mal et j'ai pensé que j'étais la pire chose qu'il pouvait arriver à Alma. Quand j'ai vu le chirurgien, j'ai sombré. À cause de moi, Alma deviendrait comme lui.

Un grand froid descendit sur Shaw.

Les aveux de Maria et son incapacité à lui apporter un soulagement.

— Parfois, l'odeur m'angoisse encore, mais je ne plonge plus dans des abîmes de terreur à chaque fois que je sens l'odeur d'un Whisky. J'avais oublié, Sameen. Root m'a ramenée à la cause réelle de cette phobie. Ce n'était pas facile. Mon esprit ne voulait pas s'en rappeler. Je ne voulais pas affronter cette culpabilité. Elle était trop lourde pour moi. J'avais préféré l'effacer. Root m'a aidée à y faire face et à la surmonter. Sans elle, je n'aurais pas pu.

— Je ne veux pas que Root me triture l'esprit.

— Elle ne triture pas l'esprit comme tu dis.

— N'empêche.

— Vous êtes trop proches.

— Mouais, peut-être.

— C'est pour cela que tu es partie, n'est-ce pas ? Du moins, c'était l'une des raisons. Tu ne voulais pas te reposer sur elle.

Shaw haussa les épaules. Elle voulut retirer sa main de celle d'Alvarez, mais la jeune juge la retint.

— Dis-moi ce qui te préoccupe, Sameen. Je ne t'ai jamais refusé un conseil, je ne te mentirai jamais et tu sais très bien que je ne porterai aucun jugement sur toi.

— Pff, essaya de plaisanter Shaw.

— Je suis sérieuse. Personne ne m'a rien raconté, mais tu es partie ici sans voir Meg, sans même m'appeler pour savoir si elle allait bien. Lissa était inquiète et Root aussi.

— J'ai dérapé.

— Tu sais pourquoi ?

— C'est Greer. John Greer. Je l'ai tué. En fait, j'ai massacré tout le monde, exactement comme je le faisais dans mes simulations quand je travaillais pour Samaritain. Douze personnes. Il y avait du sang partout.

— C'était une mission d'assassinat, temporisa Maria.

— J'en ai assez fait pour savoir quand tu le fais parce que c'est ta mission ou que tu le fais parce que tu es cinglée. Je l'ai étranglé avec mes mains, j'ai pris plaisir à la voir agoniser et autant plaisir à coller une balle dans la tête à tous ceux qui étaient présent. À voir sauter leur boîte crânienne et gicler leur cervelle.

Le ton était neutre et glaçant.

— Qu'est-ce que tu attends de moi ? demanda doucement Maria.

Pourquoi Sameen ne parlait-elle pas à Athéna ou Root ? Elles connaissaient bien mieux qu'elle ce que Shaw avait vécu pendant ses simulations, elles l'avaient aidée après sa libération. Elles avaient géré ses crises et ses décrochages à de nombreuses reprises. Maria n'avait affronté Shaw qu'une seule fois dans ses conditions. Un mauvais souvenir. Elle louait toujours la Vierge qu'Élisa eût été présente à ses côtés.

— Je ne peux pas monter dans un ascenseur.

Sameen voulait lui parler de sa phobie des ascenseurs ? C'était... Shaw repris la parole avant que Maria s'étonnât plus en avant de cet aveu :

— Je l'ai trahie, Maria. Pas dans une simulation, mais dans la réalité. Dans la vraie vie. Je lui ai tendu un piège. Elle a failli mourir et Athéna a failli disparaître.

Shaw se tassa sur elle-même.

— Je n'ai jamais manqué à ma parole, je n'ai jamais trahi personne. Je n'ai jamais menti à mon père. Je n'ai même jamais menti à ma mère. Il y a des trucs que je ne lui racontais pas, mais je ne lui ai jamais menti. Mais je l'ai trahie et je ne m'en souviens pas.

— Tu as trahi, Root ?

— Oui. Avant les simulations, j'ai été détenue et passée à la question. On m'a tabassé tous les jours, humiliée. Et euh... Je ne sais pas trop pourquoi, mais c'était à elle que je pensais quand je n'en pouvais plus. Quand j'arrivais aux limites de ma résistance. C'est elle qui m'a permis de tenir. De ne pas mettre à hurler sans fin, à pleurer et à supplier qu'on me laisse tranquille.

Maria connaissait. À dix-sept ans, elle n'avait trouvé personne dont elle fut assez proche pour lui apporter du réconfort sinon sa mère, mais face au Chirurgien, il y avait eu le sourire d'Alma et l'escalade. Maria grimpait le long d'une paroi et en haut Alma l'attendait. Elle ne la voyait pas, mais elle savait qu'elle était là et que si elle réussissait son ascension, elle retrouverait Alma.

— Greer m'a lancé ma trahison à la figure. Il ricanait de contentement. Il a parlé de ma phobie des ascenseurs aussi. Je prenais toujours un ascenseur quand on me sortait de ma cellule.

— Tu en as parlé à Root ?

— Non. Enfin si, mais elle a clos le sujet à chaque fois.

Cela ne ressemblait pas à Root :

— Qu'est-ce que tu lui as raconté ?

— Rien.

— Tu culpabilises ?

— Évidemment, qu'est-ce que tu crois ? répliqua hargneusement Shaw.

— Tu ne te souviens de rien ?

— Non.

— Greer savait ?

— Oui.

— Tu ne l'as pas interrogé ?

— Non.

— Tu ne voulais pas savoir ?

— Non.

Sameen avait peur. Peur de découvrir qu'elle avait sciemment et consciemment trahi Root.

— Qui d'autre sait ? Qui était là ?

— Martine Rousseau. Samaritain lui avait confié la tache de me briser.

— Elle est toujours en vie ?

— Root l'a tuée.

— Qui d'autre ?

Silence.

— Qui d'autre, Sameen ? répéta plus durement la jeune juge.

— Lambert.

Ah.

— Je ne peux plus vivre avec ça, Maria. Je peux me contrôler quand je me sens glisser, mais là, je n'ai pas pu.

— Il est incarcéré en SuperMax.

— Ouais, je sais.

— Tu sais aussi que pour Root rien n'est impossible.

— Mouais.

— Tu ne dois pas l'affronter seule, Sameen. Je viendrais bien avec toi, mais je crois Root est plus indiquée face à Lambert. Il l'aime et elle le terrorise.

Un rictus déforma les traits de Shaw.

— Ta culpabilité concerne aussi ta relation à Root. Elle est partie prenante dans cette affaire. La connaissant, il est fort peu probable qu'elle te garde rancune de ce que tu appelles ta trahison. Je crois même qu'elle s'en moque totalement. Mais si tu lui dis à quel point c'est important pour toi de savoir la vérité, elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour te donner ce que tu attends. Et, tu sais combien le pouvoir de Root semble parfois défier toute raison.

— Tu la trouves flippante ?

— Je lui fais confiance.

— Elle est flippante.

Maria se mit à rire.

— Quoi ?

— Rien.

— Tu te fous de ma gueule, grommela Shaw.

— J'avoue que tu m'amuses.

— Je te déteste.

Maria passa un bras autour du cou de cette femme qui l'émouvait tant, elle la serra contre elle et l'embrassa sur la joue :

— Ça m'est égal, moi je t'aime.

Entre elle, Gen et Root pensa Shaw avec dépit...

Maria se releva et la tira sur ses pieds.

— Aller, viens. Il ne faut jamais remettre une bonne résolution à plus tard.

.

Sur l'île, Élisa Brown observa les deux jeunes femmes remettre à l'eau le canoë. Elle se recula à couvert quand Shaw déposa Maria sur l'île avant de repartir seule vers la villa.

— Elle lui a parlé ?

La voix grave fit sursauter le jeune officier. Elle avait rarement rencontré quelqu'un capable de se mouvoir si silencieusement en milieu naturel.

— Sans doute.

Brown n'attendait pas de commentaires supplémentaires de la part de la jeune Russe. Les deux femmes partageaient la même affection pour Shaw. Les mêmes inquiétudes et les mêmes espoirs.

— J'aimerais bien qu'un jour on mette définitivement fin à tout ça, dit pourtant Anna Borissnova.

— Moi aussi, répondit sombrement Brown.

— Que le passé repose en paix et qu'on puisse sereinement penser au présent et se bâtir un avenir, ajouta encore la grande Russe.

Brown ne pouvait qu'approuver.

Le passé la hantait, elle, mais aussi Shaw et Anna Borissnova. Le présent s'apparentait à un champ de mines et Brown craignait l'avenir qu'on lui préparait dans l'ombre. Shaw avait une fille, Maria aussi, Borissnova espérait certainement se marier et avoir des enfants. La carrière de Brown avait manqué de sombrer.

Sa carrière, son âme et sa vie. De la façon la plus sordide qu'il fût.

— Sameen m'a toujours assurer que la victoire sera nôtre, fit Anna comme si elle suivait le cheminement des pensées du jeune capitaine.

Brown tourna son regard vers elle. Ses magnifiques yeux bleus irradiaient de confiance tranquille. Elle était tellement belle, réalisa bêtement Brown.

— Vous n'y croyez pas ? lui demanda Anna.

— Si.

Un sourire s'épanouit lentement sur le visage du jeune officier. Maria entendit la phrase que prononça ensuite le capitaine Brown et elle découvrit les deux jeunes femmes. Anna se tenait légèrement en retrait. Il se dégageait une grande force de leurs deux corps posés à proximité l'un de l'autre. Un lien.

Leur union tacite gonfla Maria de confiance.

Lissa avait raison.

La victoire serait leur.

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