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Chapitre XXXII
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Shaw ne savait pas si elle était fâchée, contrariée, heureuse, détendue, repue ou coupable de quoi que ce fût. Elle était coupable.
Fâchée, contrariée, heureuse ou détendue, elle était de toute façon coupable.
Elle souffla de dépit. Parce qu'elle était dépitée. Ce devait être là son principal sentiment. Le dépit. Histoire de ne pas dire qu'elle était faible. De ne pas se l'avouer.
Elle était minable.
— Sam...
La voix contenait une mise en garde et une inquiétude. Mais pas une once de contrition.
— Sam...
Shaw consentit à tourner la tête. Son air franchement hostile se heurta à un regard espiègle. Joyeux. Évidemment.
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Shaw avait été la voir pour lui parler. Sérieusement. D'un problème qui lui pourrissait la vie. Root...
Root, à la seconde où elle s'était retournée vers elle avait eu une toute autre idée en tête que de rester à l'écouter et à lui apporter ses lumières. Quel que fût le travail qui, aux dires de Maria, la retenait à son ordinateur, Shaw avait à peine fermé la porte de la chambre que Root avait fermé le capot de son ordinateur. Pas pour lui cacher ce à quoi elle travaillait, mais simplement pour se consacrer à une autre tâche.
Qui lui tenait tout autant à cœur.
Shaw l'avait vue venir et elle l'avait immédiatement invitée à renoncer à ses projets :
— Root, tu restes où tu es. Je veux te parler, c'est important.
Peine perdue. Root n'était pas restée à sa place et elle lui avait décrété qu'elle aurait toujours le temps de lui parler après.
— Après quoi ?
Question, malgré le ton agressif, hautement stupide, Shaw voulait bien en convenir.
— Après, avait éludé Root.
Shaw ne méritait pas d'autre réponse. Il était toujours vain de poser une question à Root quand celle-ci savait pertinemment qu'on en connaissait la réponse et qu'on tentait de biaiser ou de la manipuler. Shaw ne valait pas tripette face à une adversaire de son envergure. Du moins dans ce domaine.
Excepté que Shaw désirait réellement lui parler. Excepté que Maria l'avait mise sur les rails et que Shaw n'envisageait pas de remettre son projet ni à une seconde, ni à une minute, ni à une heure, ni à plus.
Elle voulait Root à son écoute.
Maintenant, tout de suite.
Root voulait aussi Shaw, maintenant, tout de suite.
Shaw avait dit non. Une fois.
Root pouvait se montrer directe. Aller droit au but. Elle connaissait bien Shaw et...
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— Tu voulais me parler ? lui dit gentiment Root.
Pff, comment combattre une femme comme elle ? Le problème ce n'était même pas son intelligence, sa capacité innée à manipuler les autres ou le fait qu'elle connût si bien Shaw. Le problème c'était que Shaw... Ben...
Merde !
— Sam, pourquoi es-tu si contrariée ?
— Je voulais te parler.
— Tu peux me parler, je t'écoute.
— Je voulais te parler avant, maugréa Shaw.
La lueur espiègle réapparut dans le regard de Root et Shaw frémit quand ses doigts effleurèrent son abdomen et commencèrent à s'y promener. Sa peau se hérissa sous la sensation.
Root était...
Insupportable.
Et bien trop... séduisante. À moins que Shaw ne fût bien trop sensible à ses charmes.
Elle était contrariée. Ce qui ne l'empêcha pas de saisir Root à la nuque et de l'encourager, sans la forcer, à l'embrasser. Root n'avait pas besoin d'encouragements trop poussés pour cela. Juste de savoir qu'elle n'indisposerait pas Shaw ou que celle-ci, malgré les apparences, fût prête à lui céder. À ça ou à autre chose.
Elle se pencha sur elle. Un baiser bref. Doux.
L'odeur de Shaw lui monta à la tête. Ses narines palpitèrent. La paume de sa main remplaça lourdement ses doigts légers. Shaw libéra sa nuque et avant qu'elle ne la repoussât, Root se redressa. Les lèvres entre-ouvertes, la respiration haletante, les yeux brillants et les joues brûlantes.
Shaw arborait une moue mi-moqueuse, mi-agacée.
— Désolée, souffla Root.
Shaw se souleva, l'embrassa vivement et la repoussa d'un geste brusque.
— Je veux vraiment te parler.
Elle se leva, ramassa ses vêtements et se dirigea vers la salle de bain.
— Où vas-tu ? demanda Root d'un air confus.
— Prendre une douche et m'habiller. J'ai bossé toute la journée sur l'île, je ne me suis même pas lavé les mains.
Shaw se retourna :
— Tu n'as vraiment peur de rien.
— J'aime sentir sur toi, l'odeur du bois et de la terre.
— C'est vachement hygiénique.
— Ça ne t'a pas trop préoccupée, ça ne me fait pas peur et tu sentais horriblement bon.
Root marquait des points. Un peu trop.
— En tout cas, je veux me laver et te parler habillée.
— Comme tu veux, mon cœur.
Un petit sourire en coin :
— Tu veux que je prenne une douche ?
— Non, refusa fermement Shaw. Habille-toi, ça suffira.
Et elle tourna les talons.
Root n'insista pas. Shaw était arrivée décidée. Prête. Root le savait, mais elle n'avait pas résisté. Elle avait reconnu Shaw. La vraie Sameen Shaw. La femme qui prenait des décisions et qui fonçait, sans hésiter, sans reculer. Et dans ces moments-là, elle était affreusement séduisante.
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Ses recherches l'avait accaparée, excitée, et Shaw était si belle. Si énergique. Si volontaire.
Son treillis, sa chemise, ses cheveux ébouriffés, les égratignures qui striaient ses avant-bras, la terre qui maculait ses vêtements, la sciure qui s'accrochait partout où elle pouvait s'accrocher, ses pieds nus.
Son corps avait réagi à la seconde même, des spasmes lui avaient serré les entrailles et l'entre-jambe, ses seins s'étaient durcis, sa respiration s'était accéléré et son cœur avait bondi sans discipline dans sa poitrine. Elle avait fermé son ordinateur. Son énigme attendrait. Elle s'était levée elle l'avait approchée, et Shaw, de tout son être, lui avait sauté à la figure. Sa beauté, son regard, sa voix grave, ses yeux noirs, sa présence, son odeur animale à laquelle se mêlaient celle de la terre et de la résine.
Shaw agissait comme un pôle magnétique. Root se trouvait irrémédiablement attirée vers elle. Elle avait eu peur, elle lui avait manqué, elle s'était inquiétée, mais comme à chaque fois qu'elle disparaissait, Shaw était revenue, et elle se dressait devant elle. Sérieuse et confiante. Entière. Solide et fragile à la fois.
Le désir et l'amour avait ravagé son corps et son esprit. Elle avait gardé le contrôle. Pour ne pas essuyer un rejet, pour ne pas la faire fuir. Elle s'était montrée ferme, douce, délicate, précise, entreprenante et tendre. Sensuelle. Si Shaw ne voulait vraiment pas, elle le montrerait. Mais Shaw n'avait rien montré en ce sens. Elle avait reculé d'un pas, elle avait prononcé son prénom, elle l'avait mise en garde, mais elle n'avait pas donné suite à sa mise en garde. Root avait senti son trouble. Pressentie sa victoire.
Pour peu qu'elle ne commît aucune erreur.
Root l'avait enlacé, caressée, embrassée. Shaw avait râlé, mais une fois que leur lèvres s'étaient trouvée, elle avait refermé ses bras sur sa taille et elle l'avait serrée contre elle. Après, elles avaient navigué à l'aveuglette vers le lit, elles étaient tombées dessus. Root s'était retrouvés au-dessus et elle avait pris son temps. Shaw avait, elle aussi, pris son temps. Et Root avait obtenu tout ce à quoi elle aspirait quand elle se retrouvait dans ses bras. Quand elle la retrouvait dans ses bras. Elle avait simplement restreint sa propension à parler. Elle ne s'était pas montrée silencieuse, ça non, mais elle avait retenu les déclarations et les aveux.
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Un sourire tendre et heureux attendrit ses traits fatigués.
— Aty, quelle heure est-il ?
— Dix-sept heures treize.
— Merci.
Shaw prendrait dix minutes. En se dépêchant...
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Shaw retrouva Root, en train de l'attendre, assise devant devant son bureau, habillée et douchée. Ses yeux parcoururent son corps.
— Lavée et habillée de propre, confirma Root d'un ton narquois.
— Ouais.
— Un reproche ?
— Non, au contraire, tu, euh... s'embarrassa soudain Shaw.
Root leva un sourcil.
— Je ne sais pas les autres, mais moi, je sens quand... fit Shaw sans terminer sa phrase.
Les yeux de Root s'agrandirent :
— À chaque fois ?
— À chaque fois, je ne sais pas, mais pour toi, je ne me suis jamais trompée quand j'ai pu le vérifier.
— C'est gênant, bouda Root.
— Je te crois vachement.
Root rit.
— C'est... intéressant, conclut-elle sans en dire plus.
Shaw inspecta la chambre. Où s'installerait-elle ? Où serait-elle le mieux pour lui dire ce qu'elle avait à lui dire ?
— Tu veux sortir ? proposa Root.
— Non.
Le lit, le lit irait très bien.
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Les aveux de Shaw étaient toujours particuliers. Il était très rare qu'elle prît une initiative, encore plus rare qu'elle n'attendît pas que Root l'aidât à s'exprimer, à formuler ses phrases et ses idées, à la guider, à la comprendre à demi-mot ou à mot entier.
Elle s'était assise sur le coin du lit. Les jambes écartées, les coudes sur les genoux, les doigts croisés, le regard fixé sur le plancher.
Elle avait parlé, d'une voix grave. Un long monologue entrecoupé de pauses plus ou moins longues qui surgissaient parfois au milieu d'une phrase. Si cela avait été le cas, Shaw reprenait sa phrase au début, mot pour mot. Sans jamais y apporté de modification.
Elle avait demandé à Root de confirmer sa trahison. Le coup de téléphone. De lui répétr mot pour mot ce qu'elle lui avait dit. Parce qu'elle ne s'en souvenait pas. Ni du coup de téléphone, ni de sa voix, ni de ce qu'elle avait pu lui dire.
Root, elle, s'en souvenait.
Elle n'avait pas cherché d'excuses à Shaw et elle n'avait pas cherché à lui assurer qu'elle n'avait cure de sa trahison. Elle ne lui avait pas expliqué les heureuses conséquences qui en avait découlé, qu'Athéna avait exprimé des remords d'avoir perdue Shaw et qu'elle avait refusé de perdre Root, que Root, que malgré la peur et la rage qui l'avait habitée, avait éprouvé un bonheur intense parce que son enfant-dieu pleurait Shaw et qu'à cet instant-là, pour cette raison-là, Root avait tout pardonné, la trahison d'Athéna comme celle de Shaw.
L'appel de Shaw lui avait aussi permis de savoir où se cachait son enfant-dieu, de s'émerveiller sur son intelligence et son astuce. L'appel de Shaw lui avait offert l'opportunité de punir Martine Rousseau pour tout ce qu'elle avait pu faire subir à la femme qu'elle aimait. Pour lui avoir tiré dessus, pour lui avoir braqué une arme sur la tête, pour lui avoir menti, pour lui avoir fait croire, très certainement, qu'elle était Root, pour l'avoir torturée, pour le mépris qu'elle affichait envers leur amour. Envers les sentiments qu'éprouvait Shaw. Pour s'être vanté, devant Root d'avoir brisé Shaw. De l'avoir abîmée.
Root avait des questions. Quelques questions. À propos de cette garce. À propos du temps que Shaw avait passé entre ses mains. À propos du protocole que la Française avait suivi. À propos de son changement de couleur. De coiffure. De ce que Shaw avait pu croire. Des mensonges dont l'avait abreuvé Martine Rousseau, John Greer, Jeremy Lambert et Samaritain.
Avant que commençassent les simulations.
Martine Rousseau s'était vantée d'avoir cassée Shaw. Sa « girl-friend ». Qu'avait dit Shaw ? Que savait exactement Martine Rousseau ? Jusqu'où avait-elle manipulé Shaw ? Avait-elle seulement attendu que la blessée fût rétablie ou avait-elle commencé à la torturer dès le début ? Avant même que Shaw n'eût repris conscience ?
Root remisa sa curiosité. Elle se contenta d'écouter Shaw. De répondre à ses questions. Avec concision.
Si Shaw avait des questions à lui poser.
De ne pas briser son élan.
D'oublier le temps.
Shaw ne releva la tête qu'après avoir raconté tout ce qu'elle avait jugé nécessaire d'être raconté :
— Je veux savoir, Root. Je veux aller voir Lambert.
Root prit le temps de réfléchir, d'échafauder un plan, de trouver l'emplacement où cette pièce viendrait s'emboîter dans les autres pièces du puzzle qui représentaient la lutte qu'elles menaient contre Samaritain.
— Seule ?
— Avec toi.
— Quand ?
Shaw fronça les sourcils. Pourquoi Root lui posait-elle cette question ?
— Je veux juste savoir quelle est ta priorité, précisa Root.
— …
— Harold, suggéra Root.
— J'irai le descendre après.
— Tu auras besoin de soutien.Même si Aty veille au grain, tu ne peux plus partir en solo.
— C'est plus discret.
— C'est trop dangereux. Je ne crois pas que Harold fasse confiance à Samaritain, je suis sûre qu'il a couvert ses arrières et que Samaritain ne peut pas le localiser. Samaritain dispose encore de beaucoup de moyens, Sam. Si tu te fais repérer, il lâchera toute ses forces sur toi et je ne veux pas prendre le risque que tu te fasses tuer ou que toi ou Harold tombiez entre ses mains.
— Il ne peut pas me repérer et je sais me fondre dans l'ombre.
— Sam, tu me déçois.
Shaw détourna le regard. Le silence tomba.
Root aurait pu l'appeler Shaw, pensa celle-ci. Elle aurait dû l'appeler Shaw. Elle se pinça les lèvres. Se leva. Fit quelques pas et se retourna vers Root toujours assise de biais sur sa chaise de bureau. Les jambes croisées, le bras négligemment posé sur le dossier.
— C'est okay, fit Shaw. Je ne partirai pas seule, mais je ne veux pas en parler maintenant.
— On part pour le Colorado ?
— Ouais.
— Un jet sera à votre disposition sitôt que vous aurez pris la décision de partir, fit Athéna dans l'oreille de Root. Le vol dure cinq heures, vous atterrirez à Colorado Spring. La prison se trouve à 72, 58 kilomètres de l'aéroport. Le temps estimé du trajet par la route est de cinquante-cinq minutes. Une voiture banalisée du FBI sera réservée à ton nom, Root.
La jeune femme se retourna face à son ordinateur.
— Tu peux m'avoir une autorisation de visite ?
— L'agent Phiby devrait l'obtenir sans difficultés, confirma Athéna, cette fois à travers les enceintes de l'ordinateur.
— Et pour Sam ?
— Le docteur Samia Tannouri est enregistré comme consultante extraordinaire auprès du bureau fédéral.
— Quelle est sa spécialité ?
— Psychiatrie clinique.
Shaw eut une pensée pour Genrika.
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À peine dépassée, la porte glissa dans leur dos. Il n'y avait aucune fenêtre. Nulle-part. Seulement des couloirs aveugles, éclairés par des plafonniers. Ils diffusaient une lumière crue qui effaçait les reliefs, qui chassait les ombres et rendait les êtres blafards et anémiques. Égarés. Les architectes avaient créé un labyrinthe dont aucun prisonnier ne s'échappait jamais*. Un dédale de couloirs, d'escaliers et de portes qui s'ouvraient et se fermaient automatiquement au passage de ceux qui les empruntaient.
Shaw s'était perdue. Après la dixième porte. Jusqu'à cette dixième porte, elle avait très exactement su où elle se trouvait. Plus maintenant.
Plus que son corps, son esprit s'était égaré.
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Tout s'était pourtant déroulé au mieux. Athéna leur avait fourni les papiers nécessaires, Shaw avait préparé les valises, celle de Root comme la sienne. Elles avaient décidé de ne partir que le matin suivant. De passer une dernière nuit au lac de la Prune.
Au dîner, Shaw avait soudain pensé que leur couverture demandait à ce que deux agents escortassent le docteur Tannouri. Qu'un seul agent paraîtrait suspect.
Qui ?
Reese se trouvait à Montréal, il serait partant si Shaw le lui demandait, mais autour de la table trois femmes pouvaient bien plus que John faire valoir leur droit de se rendre à Florence : Maria, Brown et Anna.
La célébrité dont jouissait Maria en tant que juge et que témoin dans l'affaire du Chirurgien de la mort l'écartait d'emblée.
Le physique si particulier d'Anna présentait le risque qu'elle fut elle aussi reconnue. Et puis... Shaw estimait que la grande Russe avait besoin de souffler un peu, de profiter de quelques jours tranquilles et paisibles en compagnie de Borkoof. Shaw avait trop apprécié la présence de Root dans les moments de paix qu'elles avaient partagés à la villa du lac pour en priver la grande Russe. Anna avait droit au repos, droit au silence et à la quiétude. Elle avait le droit de vivre avec Alexeï. De vivre seule avec lui. De tomber dans un lit quand l'envie l'en prenait, d'y rester des heures si cela lui plaisait. D'être libre. Après neuf mois d'opération non-stop. De danger et de souffrance. De blessures et de traumatismes. Elle le méritait.
Shaw pensait qu'elle le méritait.
Elle ne voulait pas la traîner au Colorado et l'obliger à quitter Borkoof. Le géant avait trouvé le chemin qui menait à Anna et Anna lui avait offert son cœur, pas une aventure de quelques semaines de quelques mois ou des quelques années. Shaw avait tenu assez longtemps les autres à distance pour reconnaître quelqu'un qui lui ressemblait. Elle la voulait heureuse. Anna ne le montrait pas vraiment, mais... Shaw pensait que Borkoof était à Anna ce que Root était à Shaw. C'était con, mais c'était comme ça, et Shaw souhaitait à tous ceux qu'elle aimait de partager cette chance. Parce que c'en était une.
Shaw aimait Maria, elle aimait Reese, Brown et Anna. Mais avec Root, c'était différent. Elle ne savait pas pourquoi, elle n'aurait jamais su l'expliquer, mais Root tenait dans sa vie une place que personne d'autre n'avait tenu avant elle. C'était idiot, mais elle ne pouvait ni le nier ni y changer quoi que fût. Alors, elle vivait avec et... c'était plutôt cool.
Pour peu que Root ne s'amusât pas trop à ses dépens.
Ce qui ne changeait pas grand-chose dans le cas contraire étant donné que Shaw n'arrivait jamais à lui en vouloir très longtemps. Si jamais elle lui en voulait.
Maria et Anna écartées, il restait Brown.
L'officier s'était inquiétée pour Shaw. Elle partageait son expérience des simulations et elle avait souffert, et souffrait encore, de désordres post-traumatiques liés à son incarcération au Nouveau-Mexique.
Maria s'occuperait d'Alma et d'Anne-Margaret.
Fusco, Sanders, Matveïtch et ses hommes veilleraient sur la jeune juge à Montréal.
Anna resterait au Petit lac Contois avec Borkoof.
Brown les accompagnerait à Florence.
Elle reprendrait son rôle d'agent du FBI. Root lui fournirait un tailleur-pantalon sur mesure, des chaussures de luxe et des papiers officiels. Elle serait parfaite et personne ne douterait de leur couverture.
Sa décision prise, Shaw l'exposa en plein repas.
Genrika s'était rembrunie. Pas à cause du départ annoncé, mais parce qu'elle s'inquiétait. Maria, bien qu'elle se fût réjoui de sa décision, avait sensiblement réagi de la même façon.
— Je pars avec elle, avait dit Root.
Une façon de dire qu'elle veillerait sur elle, qu'elle prendrait soin d'elle. Maria lui avait souri et elle s'était détendue.
— Brown, vous venez avec nous, lâcha ensuite Shaw d'un ton qui impliquait qu'elle ne souffrirait aucune protestation de la part des uns ou des autres. Toi, Anna, tu restes au Petit lac Contois avec Borkoof jusqu'à notre retour.
— Et Maria ? s'inquiéta la jeune Russe.
— Matveïtch, Muller, Alioukine, Reese, Fusco et sa collègue peuvent peut-être s'en sortir sans vous deux, non ?
Regard froid.
— Il faut ménager tes doigts.
Une excuse. Les doigts blessés d'Anna Borissnova étaient maintenus par des sparadraps aux doigts valides qui lui restaient. Elle avait parcouru le lac Kesington à la pagaie et participé avec beaucoup d'enthousiasme à la construction de la cabane. Shaw, témoin de ses activités ne lui avait imposé aucune restriction et n'avait formulé aucun interdit. Elle s'était informé des soins qu'elle avait reçus à Montréal, elle avait refait ses pansements, donné quelques recommandations : écouter ses douleurs, refaire régulièrement ses bandages, vérifier qu'ils n'étaient pas trop lâches ni trop serrés.
— Tu as besoin de repos, ajouta encore Shaw dans l'espoir que cela suffirait.
Regard toujours aussi froid.
— Tu fais chier, Anna. Tu restes là et c'est tout.
Root avait attentivement regardé Shaw puis Anna et enfin Borkoof. Shaw ne l'avait pas prévenu qu'elle voulait emmener Élisa à Florence, elle ne discuterait pas sa décision. Elle s'en félicitait plutôt. Elle s'étonnait en contre-partie de l'insistance que Shaw manifestait à vouloir qu'Anna et Alexeï restassent au Petit lac Contois. De sa contrariété face à la réaction d'Anna.
Et puis, elle réalisa. Parce que ses yeux venait de se poser sur le géant. Il fixait son assiette et feignait de ne pas s'intéresser à la conversation. Une conversation qui pourtant le concernait directement.
— Alexeï, vous pouvez me passer le sel, lui demanda Root en russe.
Il attrapa la salière et la lui tendit. Leurs regards se croisèrent. Des étoiles brillaient dans les yeux d'Alexeï. Root leva un sourcil et le géant prit un air embarrassé.
Anna fixait Shaw et Shaw montrait des signes d'impatience. Brown était ailleurs, elle se préparait déjà au voyage. Genrika arborait une expression condescendante qui s'adressait aussi bien à la grande Russe qu'à Shaw.
Avant que l'adolescente ne se fendît d'une remarque narquoise qui ne ramènerait pas Shaw à de meilleurs sentiments, Root entreprit de désamorcer la querelle qui s'annonçait :
— Anna, vous avez beaucoup donné de vous-même au cours de ces derniers mois. Sameen est pudique et...
Shaw se crispa immédiatement à cette déclaration :
— Vous ne l'êtes pas moins, il est vrai, termina Root.
Elle se tourna vers Shaw :
— Il faut toujours dire les choses telle qu'elles sont, Sam, fit-elle d'un ton docte. Au risque de créer des tensions inutiles.
— Toi aussi, tu fais chier, rétorqua Shaw d'un air mauvais.
Alma se mit à rire derrière sa main. Root ignora la remarque désagréable et continua à l'attention d'Anna :
— Bref, Sameen estime que vous avez le droit à une pause, à une permission si vous préférez. Et comme vous êtes une guerrière accomplie, elle pense que de ce fait...
— Root, la mit en garde Shaw.
— Que vous avez droit au...
Shaw ne la laissa pas finir sa phrase. Root était assise à côté d'elle, elle se baissa vivement, elle empoigna un pied de sa chaise et se redressa. Root cria de surprise et bascula en arrière.
Alma recracha de rire le potiron qu'elle avait encore dans la bouche. Genrika s'esclaffa, Maria secoua la tête avec indulgence et traita Shaw de gamine, Borkoof dissimula un sourire, Brown qui n'avait rien suivi se leva à demi et s'enquit de savoir si Root ne s'était pas fait mal tout en se demandant comment elle avait pu ainsi tomber de sa chaise. Maria lui posa une main sur l'avant-bras, l'incitant à se rasseoir.
— Mais elle a dû se faire mal, protesta l'officier.
— Ne vous mêlez pas de ça, lui crachât Shaw.
Root poussait des jurons entremêlés de petits cris de douleur. Genrika se souvint qu'une des premières inter-action à laquelle elle avait assisté entre Shaw et Root, s'était, elle-aussi, déroulée à table et que, pour une tentative de baiser et des sous-entendus déplacés, Root s'était retrouvée avec une fourchette plantée sous la mâchoire. Les années passaient : Shaw et Root ne changeaient pas. Elles étaient toujours aussi dingues et amusantes, et Shaw n'avait rien perdu de sa timidité. Elle n'était pas même capable de dire et de reconnaître devant Anna et les autres que les affaires de cœur et le bonheur de la grande Russe lui importaient. Quant à Anna... Pas étonnant qu'elle s'entendît si bien avec Shaw, elle n'avait pas l'air non plus d'être franchement une lumière question sentiments et inter-actions sociales.
— Désolée, lança Shaw à Anna.
La grande Russe répondit d'un mouvement de paupières.
— Pff, souffla Shaw comme pour conclure un dialogue qui n'avait pas eu lieu.
Qui avait eu lieu, réalisa Genrika en observant attentivement Anna Borissnova. Son regard avait changé. Shaw l'avait remarqué, interprétée et avait répondu en conséquence.
Genrika admirait les compétences psychologiques de Root, mais Shaw cachait bien son jeu et la jeune fille s'aperçut qu'elle avait encore beaucoup à en apprendre sur elle. Si seulement elle pouvait avoir accès au dossier et aux rapports de mission du capitaine Shaw au sein de l'armée. Elle doutait pouvoir trouver la moindre trace de son passage à l'ISA, mais elle avait servi dans une unité d'infanterie chez les Marines et ses missions n'avaient rien de secret. Genrika ne possédait pas les compétences nécessaires pour pirater le Pentagone ou les archives de l'USMC, mais peut-être Root accepterait-elle de l'aider si Genrika savait intelligemment présenter sa requête. Root n'aurait peut-être même pas besoin de pirater quoi que ce fût. Obsédée qu'elle était par Shaw, Genrika la soupçonnait de posséder tout ce qui pouvait, de près ou de loin, concerner Shaw. Y compris des dossiers classés secret-défense et peut-être même des dossiers inexistants sinon dans ses archives personnelles.
Root s'était relevée, elle avait repris sa place à table et s'était faite très discrète durant le reste de la soirée. Shaw n'avait plus prononcé un mot, mais Genrika l'avait surprise en train de sourire alors qu'Alma expliquait à Root comment Borkoof lui avait appris à se servir d'un ciseau à bois et d'un maillet pour sculpter des fleurs, Comment la cabane était « tan guapa » et, qu'à ses yeux, Shaw était l'architecte quasi-divin d'un « château dans les arbres ».
— Un castillo ? s'étonna Root.
— Si un castillo, confirma Alma avec vigueur.
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Le matin suivant, Brown les attendait devant la Porsche Cayenne de Shaw, un sac de voyage à ses pieds. Root lui avait promis qu'une tenue appropriée à sa fonction d'agent fédéral l'attendrait dans l'avion. À elle et à Shaw.
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Shaw portait un pantalon de tailleur léger, une chemise en popeline noire et des bottines en cuir souple et confortable. Pas de veste. Heureusement. Elle transpirait et elle se retenait de ne pas balancer sa serviette en cuir noir à la figure des trois gardiens qui les escortaient. De les battre à mort, de s'emparer du M16 que portait celui qui se trouvait derrière elle et de tirer sur les murs en hurlant.
Elle n'avait pas encore vu Lambert et elle avait déjà perdu les pédales.
À la porte suivante, Root s'adressa à l'un des gardes :
— Serait-il possible de nous rendre aux toilettes ? Nous avons fait un long voyage depuis Washington et j'aimerais me rafraîchir avant de rencontrer Jeremy Lambert.
— Il faudra voir cela avec le directeur, répondit le gardien. Nous ne sommes pas autorisés à accéder à ce genre de demande.
— C'est urgent.
— Il vous faudra attendre, madame. Désolé.
Root jeta discrètement un regard de côté. Shaw n'avait pas réagi.
Le docteur Tannouri affichait une attitude professionnelle et calme. Pour Sameen Shaw, le pas était un peu trop rigide, l'attitude un peu trop raide et, plus inquiétant, de minuscules gouttelettes de sueurs mouillaient la racine de ses cheveux sur le front. Root regarda au-delà.
Brown ne présentait pas de meilleures dispositions. Le capitaine des Marines ouvert et sérieux avait laissé la place à un agent froid et inquiétant. Root avait hésité à la faire rentrer dans la prison, mais sa présence dans la voiture eût fini par paraître suspecte aux yeux des autorités pénitentiaires et le directeur accepterait plus facilement de laisser Lambert sous leur responsabilité si celui-ci se trouvait sous la garde de deux agents fédéraux plutôt que d'un.
Depuis leur départ du lac de la Prune, Brown n'avait formulé aucune demande particulière. Elle avait prononcé le nombre de mots uniquement nécessaire et indispensable. Shaw n'avait pas plus parlé. Les deux jeunes femmes s'étaient isolées pendant le vol. Shaw avait médité. Brown avait lu. Deux ou trois pages d'un d'une étude de Gérard Chaliand en cinq heures de vol. Root s'était montrée présente, mais elle avait respecté leur besoin de solitude.
Elle avait cependant noté les références de lecture de Brown et s'était promise de lui offrir une traduction d'une œuvre plus récente du même auteur. Parce qu'elle appréciait que l'officier de Marines s'intéressât à ce qu'avait bien pu écrire un français qui avait bourlingué à travers le monde et les guérillas de tout poil. Brown lisait un ouvrage publié en 1987 sur l'histoire du terrorisme. Chaliand avait depuis publié bien d'autres livres qui eussent pu intéresser le capitaine Brown si elle avait su lire en français des ouvrages d'histoire et de stratégie. Elle lui en parlerait. Plus tard. Quand Brown serait apte à parler et à échanger.
Elle espérait surtout que Shaw n'eût pas commis une erreur en conviant Brown à les accompagner.
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Le directeur se leva.
L'ordre était venu de haut. De très haut. De trop haut pour qu'il pût refuser la requête. Il se rassit aussitôt. Trois femmes ? Jeunes qui plus est. À quoi pensait le bureau ? Les prisonniers avaient très rarement l'occasion, le droit et le plaisir, de recevoir des visites. Et ce prisonnier-là, n'en était qu'à sa deuxième année d'internement. Il dépendait de l'Unité de Contrôle par laquelle passait tout nouveau arrivant.
En général, les détenus y restaient confinés durant trois ans avant de bénéficier d'un régime moins contraignant.
Jeremy Lambert n'était qu'un criminel comme les autres, un détraqué qui ne valait pas plus ni moins qu'un autre. C'était aussi un imbécile et le directeur n'augurait pas qu'il changeât de régime après ses trois ans en Unité de Contrôle. Ses évaluations mensuelles le décrivait comme réfractaire aux règles qui régissaient la prison : refus de manger, refus de se laver, crises de rage, crises de pleurs, automutilation, l'homme additionnait les mauvais comportements.
Bradley Johnson dirigeait l'ADX de Florence depuis cinq ans. Une prison modèle et nécessaire à la paix publique. Il se moquait des accusations dont l'accablaient les ONG et autres bien-pensants naïfs. Les quatre-cents-quatre-vingt-dix-quinze prisonniers dont il avait la responsabilité n'attendaient qu'un relâchement des autorités pour répandre de nouveau le sang, la haine et le chaos. Pour trahir l'Amérique et tuer. Et, quoi qu'en pensât ses opposants, l'ADX n'était pas une fin. On pouvait y échapper. Légalement. Administrativement. Si un détenu faisait preuve de bonne conduite, il pouvait être transféré dans une prison moins restrictive. C'était rare parce que les prisonniers de l'ADX n'avaient aucune intention de s'amender et qu'ils profitaient de la moindre faille du système, de la moindre occasion, de la moindre faiblesse pour braver l'autorité, pour geindre et se faire passer pour des victimes. Comme ces terroristes de l'unité H qui protestaient contre leurs conditions de détention et osaient prétendre à plus d'humanité. Certains écrivaient des lettres, d'autres tentaient des grèves de la faim ou s'auto-mutilaient, s'il n'essayaient pas de se suicider. Ils étaient grotesques, ridicules.
Et punis en conséquence.
— Je ne comprends pas votre venue, dit-il au trois femmes sans savoir laquelle détenait l'autorité.
— Il n'est pas dans vos prérogatives de comprendre, répondit Root avec morgue.
— Je suis responsable de cette prison et des hommes qui y sont enfermés. Le règlement est très strict, et ce pour de bonnes raisons, et votre venue et votre requête est une enfreinte au règlement.
— Jérémy Lambert détient des informations en lien avec la sécurité de l'État.
— Il est incarcéré ici depuis deux ans, c'est un peu tard pour s'en préoccuper maintenant, rétorqua aigrement le directeur.
— D'autres priorités liées à cette affaire ont retardé cette entrevue.
Bradley Johnson en doutait fortement.
— Vous n'êtes pas sans savoir que Jérémy Lambert a bénéficié du soutien de Joachim Guzman, de sociétés opaques et d'influentes personnes qui évoluent aussi bien dans le monde politique que dans la finance ou l'industrie, fit Root d'un ton plus conciliant. Que ces personnes, de nationalité américaine ou étrangère n'ont, pour la plupart, pas été inquiétées par la justice et qu'elles continuent d'œuvrer contre les États-Unis en toutes impunité. Je pensais qu'un patriote de votre trempe serait sensible à cette injustice, Monsieur Bradley.
Le directeur pâlit sous l'insulte. Parce que s'en était une :
— Je suis patriote ! protesta-t-il vivement.
— Alors pourquoi faite-vous tant d'histoires ?
Bradley eût pu donner beaucoup d'arguments à l'agent fédéral. Il s'en abstint, persuadé qu'elle n'y verrait que de fausses excuses et un moyen de l'empêcher de mener à bien son travail contre la criminalité. Ils étaient alliés, il ne voulait pas qu'elle pensât le contraire. Il voulait qu'elle le louât pour son efficience et pour sa contribution à maintenir l'ordre et la paix sur le sol américain, pour mettre hors d'état de nuire des criminels de la pire espèce :
— Je vous prie de m'excuser, fit-il courtoisement. Je ne voulais pas vous être désagréable, mais la tâche ici est difficile et je craignais, je l'avoue, que vous ne veniez en mission d'inspection.
Root se mit à rire :
— Voyons, Bradley, le morigéna-t-elle. Nous sommes du même bord et je fais très bien la différence entre mesures disciplinaires nécessaires et indispensables, et tortures.
L'homme se détendit et lui adressa un sourire.
— Si vous saviez le combat que je dois mener contre les défenseurs des droits de l'homme et le contenu des lettres de menaces et d'insultes que je reçois régulièrement.
— Les gents sont ingrats, reconnut Root.
— Oui, approuva Bradley Johnson.
Brown transpirait. L'idée de revoir Jérémy Lambert, le parcours à l'intérieur de la prison et maintenant le discours du directeur.
L'ADX de Florence accueillait des terroristes. Depuis longtemps. Des fous ou des islamistes. Des membres d'Al-Qaïda ou de Daesh. Certains avaient été transférés de Guantánamo.
L'officier ne s'était jamais senti très à l'aise quand on abordait devant elle les conditions de détention des prisonniers de guerre, des islamistes supposés ou pas. Élisa évitait de penser trop souvent à la manière dont l'armée ou la CIA obtenaient parfois leurs renseignements. L'infiltration, l'espionnage, le contre-espionnage, le renseignement, le secours des alliés, contribuaient pour une grande part à la réussite des opérations sur le terrain.
Et les interrogatoires.
Brown eût voulu être naïve, croire que personne ne souffrait, que les techniques d'interrogatoires ne sortaient jamais du cadre fixé par le droit fédéral et international. Qu'elles ne violaient pas l'éthique.
Elle était officier, Marine depuis quinze ans, elle avait combattu en Irak, en Afghanistan, en Afrique, elle avait été envoyée en Louisiane et en Haïti, plus pour parer aux pillages et assurer la protection des populations que pour des raisons dîtes humanitaires.
Elle avait intégré l'USMC en 2004 et elle eût manqué d'honnêteté de prétendre ne pas savoir que cette même année avait entaché l'honneur de l'armée américaine. Les Marines n'avait pas pas été mêlés au scandale d'Abou Ghaïb, mais, ses camarades et le haut commandement avaient beau s'en vanter, les Marines appartenaient à l'armée américaines. Et il suffisait de fouiller un peu dans les archives de l'USMC pour déterrer des affaires et des abus qui avaient été tus et dissimulés au grand public.
La guerre traînait dans son sillage des horreurs et des crimes. Élisa en était consciente et elle avait toujours veillé à ne jamais outrepasser ses droits. À ne jamais trahir son honneur d'officier, de soldat, mais aussi de citoyenne et de femme. À rester honnête et à ne jamais laisser la haine ou le feu de l'action l'emporter trop loin. À ce qu'ils n'emportassent jamais ses hommes trop loin. Son équilibre personnel en dépendait.
Elle devait une bonne part de son intégrité et de sa conscience à son éducation. Une éducation qui lui avait appris à réfléchir et à se remettre sans cesse en question. Brown était bien notée par sa hiérarchie, son dossier militaire ne comportait aucune tâche, sinon les quinze jours d'arrêts dont elle avait écopé à son retour du Niger, mais elle ne suivrait jamais, et n'avait jamais suivi des ordres qui allaient à l'encontre du droit. Quand la CIA était venue la voir, elle avait spécifié qu'elle était avant tout officier des Marines, qu'elle suivait un code de l'honneur très strict auquel elle ne renoncerait jamais, quels qu'en fussent les raisons et les enjeux. Ses exigences avaient été jugées recevables. Élisa n'avait jamais participé à des opérations dont elle put ensuite avoir honte.
La guerre était moche. Elle avait tué. Elle avait détruit. Elle n'avait pas toujours été très fière d'elle-même. Mais elle était soldat, elle l'avait choisi, elle avait su dans quoi elle s'engageait, elle croyait en sa mission. En son utilité.
Brown savait néanmoins ranger ses barrettes, quitter son uniforme et penser. Réfléchir. Faire profiter de son expérience d'officier, la jeune femme qu'elle était sous son uniforme.
Les opérations l'USMC, la politique extérieure ou intérieure que menait l'administration fédérale, ou simplement celle de la Floride, comportaient des zones d'ombres qui allaient à l'encontre de ses convictions et de son cœur.
Sa rencontre avec le capitaine Shaw n'avait pas non plus été sans conséquences. Samaritain devait son avènement à la politique ultra-sécuritaire de l'État fédéral, à sa tendance perverse à vouloir tout contrôler, tout voir, quitte à violer la liberté et l'intimité des gens.
Elle gardait aussi un souvenir ému de leur mission au Kurdistan. Brown avait toujours admiré la combativité et le courage des Peshmergas. Elle en avait beaucoup entendu parler quand elle se trouvait en Irak, mais elle n'avait jamais eu l'occasion d'en rencontrer avant le commandant Dejwar Ibrahim. L'officier kurde avait partagé leur combat, c'était un ami du capitaine Lepskin. Un véritable ami. Il avait pris soin de lui après sa mort. Lepskin était un Marines et Brown n'avait jamais oublié le dévouement de l'officier kurde à son égard.
Les États-Unis et les Européens avaient trahi les Kurdes. C'étaient pourtant eux qui avaient stoppé l'ascension de l'État islamique. Eux qui avait permis de reprendre la main dans une guerre mal engagée. Non seulement en Irak, mais aussi en Syrie. À présent, tout le monde se foutait qu'ils survivent sous la coupe d'un État irakien en pleine déliquescence ou qu'ils crèvent sous les balles des Turcs qui craignaient comme la peste la naissance, même hors de leur frontières, d'un État kurde.
Brown s'était battu contre les islamistes en Afghanistan et en Afrique, et les Occidentaux laissaient un islamiste massacrer des civils en Turquie, en Irak et en Syrie. Erdogan profitait de son appartenance à l'OTAN pour imposer sa dictature en toute impunité. C'était abject. Brown avait honte.
Dejwar Ibrahim était un frère d'arme, Brown l'avait trahi.
L'ADX de Florence, lui rappelait Guantánamo, mais aussi le Nouveau-Mexique, et Abou Ghaïb. Lambert, Guzman, Swango*, Hanssen et les autres méritaient des peines exemplaires, mais les Supermax évoquaient, dans leurs quartiers les plus sévères, davantage les régimes totalitaires que la Nation qui se voulait la plus grande démocratie du monde.
Brown avait grandi en Floride. La peine de mort y était légale. Ses parents n'approuvaient pas. Ils croyaient à la rédemption, au pardon. Chacun devait, selon eux, avoir sa chance.
— Le Christ a pardonné, qui sommes-nous pour condamner un homme à mort ? disait parfois sa mère ou son père.
Élisa était plutôt d'accord. D'autant plus que le Christ n'avait pas condamné les soldats. Elle croyait elle-aussi à la rédemption. On pouvait toujours revenir sur un bon ou un mauvais choix. Le Christ avait accordé cette liberté aux hommes. La rédemption, le pardon, l'absolution. Elle évoquait rarement ses convictions religieuses et philosophiques. Elle n'avait pas envie de se quereller avec d'autres sur des sujets aussi sensibles que la peine de mort, la rédemption et le pardon, et de se confronter à l'intolérance et au fanatisme.
Maria comprenait. Elles partageaient une même sensibilité. Brown était plus rigoureuse dans sa foi, Maria plus exubérante, mais elles se comprenaient, se respectaient et partageaient les mêmes convictions. Elles avaient très peu discuté à ce sujet, mais le peu qu'elles en savaient l'une sur l'autre suffisait à ce qu'elles se sentissent à l'aise avec. Avec leur liberté. Ni Maria ni Élisa n'étaient des saintes...
Loin de là.
Penser à Maria délivra un peu l'officier de l'angoisse qui pesait sur elle.
— Les criminels sont là où ils doivent être, affirma Root d'un air convaincu.
— Je vois que nous nous comprenons, agent Philby, répondit Bradley Johnson avec chaleur.
Root lui dédia un sourire complice et ravi.
Brown se demandait ce que la jeune femme en pensait vraiment. Si seulement elle en pensait quelque chose mis à part Lambert.
Parce que, en ce qui concernait Jeremy Lambert, si Root n'avait pas souhaité qu'il fût enfermé ici, Root l'eût tué. À l'hôpital naval ou en Virginie. À n'importe quel moment où elle l'eût décidé.
Lambert purgeait une peine incompressible dans la pire prison qu'il fût parce que Root l'avait décidé ainsi. Il eût encouru la peine capitale dans vingt-quatre États, peut-être dans vingt-neuf étant donnée la gravité de ses crimes et la publicité faîte autour, mais il avait été jugé à Washington DC. Parce que Root l'avait voulu ainsi, parce qu'elle savait qu'il finirait sa vie dans une Supermax et que personne ne l'en sortirait jamais. Qu'il vivrait seul avec ses démons, isolé du monde physique et social. Quarante ans, cinquante ans enfermé dans une cellule de sept mètres carrés, vingt-trois heures sur vingt-quatre, sans espoir d'améliorer son quotidien. Avait-il seulement un poste de télévision ? Brown optait que non.
— Je vous ai réservé une pièce pour l'interrogatoire, fit le directeur.
— Nous le verrons dans sa cellule, fit Root.
Bradley Johnson pensait avoir mal entendu :
— Pardon ?
— Vous m'avez bien entendue, monsieur Johnson. Le docteur Tannouri a bien étudié son dossier et elle pense que Lambert se montrera plus malléable et plus coopératif si nous entretenons avec lui dans sa cellule.
— C'est contraire au règlement. En fait, c'est strictement interdit.
— Aucune interdiction n'est incontournable et tout règlement appelle à une dérogation.
— Je ne crois pas, non.
Root extraya plusieurs documents de la serviette qu'elle tenait sur ses genoux. Elle les consulta, puis se leva et les posa sur le bureau du directeur.
— Voilà, je pense, de quoi remettre en cause vos certitudes, Bradley.
Elle resta campée debout, les bras croisés, devant le bureau. Le directeur chercha une aide improbable auprès des deux jeunes femmes qui accompagnaient cet agent si arrogant. L'une fixait un point quelque part devant elle, l'autre affichait un rictus désagréable, mi-moqueur, mi-cruel qui le conforta dans l'idée que les psychiatres ne valaient souvent pas mieux que les gens qu'ils soignaient.
Il reporta son attention sur les documents posés sur son bureau. Des lettres à entêtes. Des signatures prestigieuses. Une signature prestigieuse. Soignée, effectué au feutre noir, des angles qui formaient des pics montagneux. Le président lui-même s'intéressait au Chirurgien de la mort ? Une nouvelle entête lui sauta au visage. La CIA. Terence Beale. L'affaire était grave. Mieux valait ne pas discuter et ne pas s'étonner que des agents du FBI bénéficient du soutien d'une agence dont ils ne dépendaient pas.
— Tout sera fait selon vos souhaits, agent Philby.
— Vous me voyez ravie de vos si bonnes dispositions à mon égard, Bradley.
Plaisantait-elle ? Flirtait-elle ? Elle avait paru si professionnelle, si sérieuse. Le directeur passa inconsciemment un doigt dans le col de sa chemise. Root se fendit d'une moue séductrice.
— Je... je vais vous accompagner, balbutia Bradley Cooper.
— Ce ne sera pas nécessaire, je connais le chemin. Assurez-vous seulement que les portes s'ouvrent sur notre passage et je vous saurais gré de débrancher le système de surveillance de la cellule de Jeremy Lambert.
Bradley Johnson ne suivait plus.
Elle connaissait le chemin ? Elle désirait que la cellule du prisonnier devienne aveugle ? Qu'est-ce que...
— Mais avant cela, nous aimerions nous entretenir quelques minutes dans votre bureau et bénéficier de votre salle d'eau.
— Que... Quoi ?
Root fit sans manière le tour de la table, elle secoua gentiment le directeur de l'ADX par l'épaule et le bouscula comme s'il avait été un enfant récalcitrant :
— Allez, Bradley. Dépêchez-vous.
Elle le prit par le bras et le conduisit fermement à travers le bureau sous les yeux impassibles du médecin et du deuxième agent. Elle ouvrit la porte et le poussa sans ménagement dehors :
— Profitez-en pour vous dégourdir les jambes, lui conseilla-t-elle avant de lui claquer la porte au nez.
Elle regarda l'une des caméra de surveillance installée dans le bureau.
— Aty, tu peux nous ménager un peu d'intimité, s'il te plaît ?
— Avec plaisir.
— Merci, mon cœur.
Elle alla ensuite s'appuyer sur le bureau.
— Bon, les enfants, qu'est-ce qui ne va pas ?
Brown et Shaw levèrent les yeux.
— La prison, murmura Brown. L'enfermement. Et... euh, la perspective de voir Lambert. Vous n'auriez pas dû m'emmener avec vous.
— Shaw ? demanda Root sans commenter la déclaration de l'officier.
— Pareil. Les portes, le bruit, l'odeur. Je suis désolée, ça m'oppresse.
Shaw se tourna vers Brown :
— J'ai choisi de vous emmener, Brown. Vous avez votre place ici. Autant que moi. Et je ne vaux pas mieux que vous.
— Vous avez besoin de soutien, capitaine. Pas d'un corps-mort.
— Je ne vous savais pas lâche, Brown.
Le jeune officier pâlit et un douloureux spasme la plia à quarante-cinq degrés. L'air lui manqua.
— Sameen, comment peux-tu dire cela ? lui reprocha Root, bizarrement sans aménité.
Shaw se leva.
— Elle a le droit d'être ici, fit-elle d'un ton tranchant et vindicatif. Je voulais qu'elle soit ici et elle se défile.
— Je ne me défile pas, protesta faiblement Brown. Je...
Root leva la main en signe d'apaisement.
— Vous vous souvenez de Bethesda ? De votre combat en binôme au club de boxe ?
La colère et la déception quitta Shaw. Élisa se redressa de toute sa taille. Les deux officiers échangèrent un regard. Bien sûr qu'elles se souvenaient, comme elles s'en étaient souvenue quand Brown avait entraîné Shaw aux Seychelles.
— Vous ne pouvez affronter Lambert dans votre état. Vous devez être solidaire, unies. Solides. Retirez votre veste et vos chaussures.
Shaw et Brown firent comme Root le leur avait demandé, elles retirèrent aussi leurs chaussettes. Root apporta un tabouret qui traînait dans un coin. Elle s'assit dessus et les incita à venir s'installer devant elle. Brown et Shaw n'avait pas besoin d'explications. Shaw encore moins que Brown. Les deux jeunes femmes glissèrent à genoux.
— Sameen, je sais que tu médites souvent et que tu n'as besoin de personne, mais accepterais-tu de me laisser mener la séance pour vous deux ?
— Oui, vas-y.
— Élisa, vous êtes prête vous aussi ?
Le jeune officier hocha la tête.
— Fermez les yeux et détendez-vous. Concentrez-vous sur votre respiration. Ensuite, vous vous laisserez guider par ma voix. D'accord ?
Les deux jeunes femmes murmurèrent leur assentiment.
C'était curieux de les retrouver agenouillées devant elle dans cette prison, dans le bureau de ce directeur qu'on traitait souvent de tortionnaire et de pervers. Elles n'avaient pas les mains bandées, elles ne portaient aucune trace de coup sur le visage et elles avaient passé des tailleurs pantalon par-dessus leurs brassières et leur caleçons de sport. Root mènerait l'interrogatoire, mais il rappellerait beaucoup de souffrance et de peine aux deux jeunes femmes qui l'accompagnaient. Il raviverait leurs blessures, leurs manques et leurs faiblesses. Leur haine. Haine de leur tortionnaire et d'elles-même.
Root les voulait calmes et fortes. Assez solides pour ne pas glisser, pour ne pas se laisser entraîner dans les eaux sombres dans lesquelles se vautrait Lambert. Elles ne savaient pas ce qu'il était devenu après deux ans passé en Unité de Contrôle.
Root avait visionné des enregistrements. Elle avait suivi son évolution. Sa déchéance. La dégradation inéluctable qu'entraînaient son isolement social, physique et sensoriel au sein de l'ADX de Florence. Elle avait promis à Lambert qu'elle s'ingénierait à lui rendre la vie insoutenable et très longue. Elle n'avait pas eu à intervenir. Son statut de tueur en série, de monstre, sa bêtise et sa détention en Unité de Contrôle l'avaient dispensée de lui rendre visite ou de changer à sa convenance des conditions de vie qu'elle eût jugée trop clémente.
Shaw se sentait mal et Brown redoutait ne pas être à la hauteur de son ex-idole du camp Lejeune. Leur relation avait beaucoup évolué et Root voulait qu'elles en prissent conscience et qu'elles vécussent pleinement celle-ci. Qu'elles trouvassent en leur présence mutuelle un appui et la force d'affronter leurs démons.
D'affronter Lambert et ses démons bien plus tordus et dégoûtants que tous ceux qui hantaient Shaw et Élisa Brown.
À travers ses simulations, Samaritain avait retourné et perverti les meilleurs sentiments que pouvaient éprouver ses sujets. L'amour, la tendresse, l'affection et le dévouement. Dévouement aux êtres aimés, mais aussi à une cause en laquelle ils croyaient. Que ce fût Sameen, Élisa ou Maskil Mizrahi, ils avaient violé leur code de l'honneur, ils s'étaient adonné à la violence et s'étaient roulés dans la fange. Shaw n'avait pas tué Root comme Brown avait tué son frère ou Miskal tué, torturé, et violé une femme qu'il aimait sincèrement et ses enfants qu'il adorait. Contrôle avait perdu la raison, elle n'avait rien raconté sur sa détention, mais il n'était pas très difficile de présumer ce qu'elle avait pu faire. Elle adorait sa fille et elle vénérait les États-Unis. Une proie idéale.
Jeremy Lambert n'avait pas écrit les scénarios qu'avaient vécus les quatre sujets expérimentaux de Samaritain, mais il avait servi d'informateur, fourni de la matière aux simulations. Lui, Martine Rousseau et John Greer. Il s'était amusé. Et il avait très certainement laissé libre-court à ses passions déviantes et déversé sur Shaw le fiel de sa jalousie.
Pour une fois, Root regrettait amèrement ses dispositions à séduire tout ce qui bougeait.
Lambert méritait tout aussi bien sa peine que s'il était avéré lui-même le Chirurgien de la mort, que s'il avait été lui-même Samaritain. Martine Rousseau eût mérité de partager son sort. Root avait cru que son heure son heure avait sonné quand elle était tombée dans le piège que Shaw pensait lui avoir tendu — « pensait » parce que Root ne croirait jamais à sa culpabilité — elle ne l'eût pas tuée si elle avait su qu'elle s'en sortirait. Jamais elle n'avait envisagé qu'Athéna se sacrifierait en échange de sa vie. Shaw avait tué Greer, tout aussi coupable que les deux autres. Le vieil homme n'avait pas rendu les armes, il n'avait pas voulu partir sans une dernière pirouette, mais son conseil avait été massacré sous yeux, son travail détruit, et Samaritain avait été impuissant à le sauver, — s'il ne l'avait pas sacrifié comme un vulgaire pion sans importance —. Greerl était mort sans gloire, lentement étouffé par les doigts de Shaw. Root n'estimait que cela fût une belle mort que de mourir les yeux plongés dans un regard habité par la haine et la folie.
Lambert était une épave. Son état et ses révélations heurteraient les deux femmes agenouillées devant elle.
Root, parce qu'elle avait leur autorisation et qu'elle bénéficiait de leur confiance absolue, prit la direction de leur méditation. Elle les emmena d'abord seules dans leur propre monde, dans leur propre évasion. Et puis, elle les amena à ouvrir un passage qui les mènerait l'une vers l'autre.
Shaw et Brown se retrouvèrent une nouvelle fois dans la prairie semée d'herbes hautes qu'elles avaient déjà parcouru ensemble au cours d'autres méditations communes. Leurs souffles s'accordèrent, leurs mains se tendirent et se trouvèrent aussi bien dans le bureau hanté par les âmes torturées des directeurs qui s'étaient succédé à la tête de l'ADX que dans cette prairie née dans le cœur des deux jeunes femmes.
Shaw aimait cet endroit. Elle s'y promenait toujours les cheveux lâchés, libres d'épouser le souffle du vent, de s'emmêler, de lui chatouiller le cou et le visage, de passer devant ses yeux. Une lumière blonde baignait toute chose de douceur. Sans mièvrerie. Les herbes sentaient le blé brûlé, et des coquelicots éclaboussaient de rouge l'étendu mouvante, verte et dorée.
Elle marchait d'abord seule et ses mains caressaient les herbes et les graminées qui poussaient à leur hauteur. Et puis, elle arrivait. Shaw ne venait jamais ici sans qu'elle apparût. Elle partait parfois dans des endroits qui ressemblaient à ce lieu, mais elle ne la rencontrait qu'ici. Elle ne la voyait pas arriver. Elle était là, comme si elle avait toujours été là, à ses côtés. Une main glissée dans la sienne. Shaw n'avait jamais tenu la main de personne. Avant Root. Avant Maria. Avant Anne-Margaret. Avant le capitaine Élisa Brown. Et c'était bien parce qu'elles allaient dans la même direction, parce qu'elles poursuivaient le même but. Si Shaw se perdait, si elle doutait, Brown la laissait aller et Shaw revenait toujours.
La lumière était plus crue aujourd'hui, son cœur se contractait, le paysage se brouillait. La réalité se rappelait alors à elle. La présence de Brown à ses côtés, sa main glissée dans la sienne. La voix de Root. L'étau qui l'oppressait relâchait son étreinte et son cœur retrouvait son rythme régulier, la prairie son air limpide et sa lumière apaisante. Elle marchait. Elle respirait. Un clignement d'œil, le nez levé au vent et l'air, soudain, se chargeait d'iode et de sel marin. Brown l'avait conviée dans son monde, chez elle.
Les dunes remplaçaient la plaine. Les nuances infinies de gris, la blondeur des graminée et les verts tendres des collines. La crête blanche des vagues, le rouge intense des coquelicots. L'énergie débordante de l'océan, la douce plénitude de la prairie.
Mais Shaw s'y sentait bien. L'air y était vif. Vivifiant.
Ici, elles ne marchaient pas à travers les herbes hautes. Elles franchissaient les dunes. Elles venaient s'asseoir face aux vagues et s'abîmaient dans leur contemplation, dans le mouvement éternel du flux et du reflux. Shaw aimait le bruit puissant et apaisants des vagues qui se brisaient sur le rivage.
Elles ne s'étaient jamais levée pour se jeter dans l'eau. Elles n'étaient pas venues pour cela. Elles savaient surtout qu'elles finiraient par s'y jeter. Qu'elles s'y jetteraient ensemble. Plus tard. Parce qu'avant qu'elles ne se sentissent prêtes, avant que Root ne le leur eût commandé de le faire, il leur fallait profiter du temps qu'il leur était alloué pour rétablir leur équilibre perdu ou simplement, comme elles l'avaient expérimenté aux Seychelles, pour s'accorder une pause, pour profiter de l'harmonie qui avait pu naître entre elles. Pour se retrouver sans barrière et sans frontières.
Root n'avait aucune idée du cheminement qu'empruntaient Sameen et Élisa durant leur méditation, mais elle s'émerveillait de mener ainsi la méditation de deux sujets si différents malgré l'affection qu'elles pouvaient éprouver l'une pour l'autre.
Les méditations de groupe n'avaient rien d'exceptionnelles ni de très originales, mais celle-ci l'était. D'abord parce que Shaw acceptait de partager quelque chose qu'elle ressentait comme profondément intime avec Élisa, ensuite parce qu'elle laissait Root non pas l'aider, mais contrôler la séance de bout en bout.
Une preuve de confiance.
Bien plus que cela. Au-delà du malaise dont souffrait Shaw, Root découvrait une force et une... la jeune femme réfléchit un instant au nom qui correspondrait à ce que Shaw dégageait en cet instant.
Équanimité. Du latin aequanimitas : sentiment bienveillant, égalité d'âme.
Mmm. Moui, cela correspondait assez.
Shaw n'arrêterait jamais de la surprendre, de l'étonner. De l'émerveiller. De faire battre son cœur. De briller au moment le plus improbable, dans le lieu le plus sombre et le plus glauque qu'on pût imaginer.
.
Enfin, Brown et Shaw arrivèrent au bout de leur périple. Elles reposaient en paix et attendaient que Root les rappelât au monde.
— Restez calmes, suivez le fil de votre respiration, ouvrez vos esprit à l'univers, dit-elle par prudence.
Elle resta quelque secondes à les observer. Pour être sûre de ne rien déranger, de ne rien briser, de ne rien perturber. Alors, elle se pencha vers Shaw. Elle lui souleva doucement le menton. Shaw n'opposa aucune résistance, sa tête se releva à la hauteur souhaitée et Root posa un baiser furtif et chaud sur ses lèvres.
Shaw entre-ouvrit la bouche. Les ailes d'un papillon, la caresse d'une plume, la pulpe d'un doigt attentionné venait de la frôler. Une sensation douce, sensuelle. Affectueuse. Pas des doigts. Des lèvres.
Elle ouvrit les yeux.
Root mit son doigt devant sa bouche et forma le mot « chut » sans le prononcer. Elle grimaça une excuse. Shaw eût rejeté un regard énamouré, narquois ou trahissant le désir. Root n'exprimait rien de tout cela. Ses traits étaient détendus, tout comme son attitude et si ses yeux brillaient, Shaw ne sut interpréter les sentiments qu'elle y découvrit. Elle referma les yeux. Le geste avait épousé sa méditation, il s'y était inscrit dans la continuité. Brown était toujours là, mais Root venait de la rejoindre. Shaw se tourna vers elle.
Elle était nue. Shaw aussi.
Elles s'allongèrent, se caressèrent, s'embrassèrent, épousèrent le rythme des vagues. Le sable avait la consistance d'un matelas, un drap s'enroulaient autour de leurs hanches. Brown ne bougeait pas, étrangère à leurs ébats et pourtant présentes à leurs côtés.
C'était...
Troublant et terriblement agréable.
Pour tant que cela ne continuât pas trop, réalisa-t-elle, quand Root les rappela à elle.
Shaw ouvrit les yeux. Prête à affronter le Diable en personne. Gonflée à bloc.
Brown avait l'air un peu perdu. Shaw aimait aussi l'officier pour cela. Pour cette propension qu'Élisa avait à ne jamais être trop s'éloigner de son enfance, à conserver son innocence. La jeune femme était encore à genoux, elle se passait la main sur le visage. Shaw, déjà debout, lui ébouriffa les cheveux :
— Réveillez-vous, capitaine.
— Ah, euh... balbutia Élisa.
— Vous aimez trop la mer, Brown. Veillez à ne jamais céder à la tentation d' y plonger pour l'éternité. Vous ne manqueriez pas qu'à moi.
Sameen... pensa Root.
Brown se releva :
— J'aime bien les coquelicots, dit-elle en se fendant d'un sourire.
Shaw fronça des sourcils :
— Comment … ?
— Vous savez pour la plage, les dunes, les vagues et l'océan, comment ne saurais-je pas pour les blés d'Orient, les coquelicots et les collines ?
— Qu'est-ce qui vous dit que c'est en Orient ?
— La lumière et les odeurs portées par le vent.
Élisa n'avait jamais voyagé plus loin que l'Afghanistan, Root en conclut donc qu'elle évoquait la lumière et les odeurs du Proche-Orient.
C'était incroyable, impensable et pourtant, c'était réel et ni Brown ni Shaw ne semblaient en douter.
Elles avaient communiqué, partagé leur méditation.
Root avait surpris Shaw et Maria Alvarez entremêler leur cauchemar. Le cas n'était pas isolé bien qu'il fût rarement observé. Mais des pensées ? Des images nées de l'esprit éveillé des deux personnes ?
Il était attendu qu'Élisa se fût projetée sur les bords de l'Océan et il n'y avait aucun mérite à le deviner, mais rien ne présageait de l'endroit où Shaw eût aimé cheminer en compagnie du jeune capitaine. La forêt, le désert, une nuit étoilée, un jour de tempête... ? Et pourquoi pas, il était vrai, un champ de blé égayé de coquelicots et les collines de l'Orient ? Pourquoi pas la lumière et les odeurs si particulières qu'Élisa avait, semblait-il, reconnues sans aucun doute ?
Root se promit de solliciter Shaw à ce propos. Elle ne savait rien de ces paysages évoqués. Elle ne connaissait du Proche-Orient que les villes et les terres arides du nord du Kurdistan irakien. Elle ne se souvenait de leur traversée vers Dukan que d'une course contre la montre qu'ils avaient perdue. Des flashs de sang, d'explosions et puis, son sentiment d'impuissance devant le corps torturé de Ian Lepskin, les révélations de Shaw, son désespoir, Élisa qui vomissait derrière elle, l'humanisme dont avait fait preuve Dejwar Ibrahim. Ce jour-là, Root avait eu peur de perdre Shaw, elle avait aussi pris conscience qu'Élisa Brown cachaient des le jeune lieutenant qu'elle était à l'époque n'était pas si serein qu'elle semblait l'être.
Root se reprochait parfois de n'avoir pas assez prêté attention au jeune officier. Brown avait la regrettable qualité de paraître profondément équilibrée, de ne jamais se laisser emporter par ses faiblesses, ses doutes et ses peurs. Elle donnait l'impression de pouvoir toujours tout surmonter. De composer au mieux. Elle avouait sans drame ses errements. Et elle se montrait si honnête et si calme, que Root avait négligé d'analyser plus en profondeur le jeune officier.
Elle l'avait fréquentée alors que Shaw se prenait sans cesse les pieds dans les méandres de ses cauchemars, elle l'avait utilisée pour mieux appréhender ce que pouvait ressentir Shaw. Mais elle n'avait pas pris soin d'elle.
Root avait retenu Maria au moment où la jeune juge s'engageait sur une dangereuse pente et elle avait ignoré que Brown, trois mois plus tard, était revenue brisée du Mexique. Root n'avait jamais cessé d'aider Maria Alvarez et elle avait abandonné à son sort la femme dont la jeune juge lui parlait pourtant si souvent. Root s'était montrée trop confiante. Le jeune capitaine, si décontracté, si maîtresse d'elle-même, l'avait bernée.
Shaw ? Élisa Brown ? Elles étaient... Root secoua la tête en souriant. Elles étaient extraordinaires. Son cœur s'envola. La voix grave de Shaw la rappela à la réalité :
— Root...
— Mon cœur ?
Shaw soupira de dépit. Pas spécialement énervée, parce ce que, ce qu'elle venait de vivre en compagnie de Brown l'avait plongée dans un état dans lequel elle n'éprouvait ni peine ni souffrance. Ni colère ni angoisse. Elle respirait mieux et ses sens lui paraissaient aiguisés, décuplés. Ouverts à la beauté qui l'entourait, reconnaissante, légèrement euphorique et portée à aimer. Aimer le vent, les odeurs, la terre, le sable, les cailloux, les arbres, les fleurs, les oiseaux, les insectes, les animaux dans leur ensemble et les humains qui l'entouraient. Brown et... Root.
Cette abrutie devait s'en douter parce qu'elle pencha légèrement la tête sur le côté, son regard s'alluma d'une flamme espiègle et elle leva un sourcil mi narquois, mi heureux. Elle respirait le contentement de la tête au pieds. Shaw haussa les épaules. Root sourit gentiment et reprit un air sérieux :
— Vous vous sentez mieux ?
Brown et Shaw acquiescèrent d'un signe de tête.
— Vous êtes prêtes ?
Nouveau signe de tête.
— Je me charge de l'interrogatoire, déclara encore Root.
— Je suis à vos ordres, répondit machinalement Brown.
— Okay, accepta Shaw.
.
Lambert marmonnait des imprécations, toujours les mêmes, toujours dirigées vers la même personne. Jamais envers une autre de peur de trahir ses pensées, de peur d'être écouté, d'être puni, tourmenté. Elle lui avait promis le pire, mais elle était humaine. Elle était terrifiante, cruelle et sans pitié, mais elle était si belle.
Quand il pensait à elle, il tremblait de lui déplaire, mais il revoyait son corps longiligne, sa façon si élégante de se déplacer, le balancement de ses hanches, son dos droit. Elle donnait envie de la suivre. Il revoyait les boucles de ses cheveux lui caresser les épaules, encadrer son visage avec grâce. Ses yeux rieurs, son sourire. Si trompeur, si charmeur. Si doux, si tant de promesses.
C'était toujours à ce moment-là que son humeur sombrait, que les imprécations lui inondaient la bouche. Il avait repassé en boucle, des milliers de fois, cet instant où elle penchait la tête sur le côté, où ses yeux s'allumait d'une lueur pleine de promesse, où son sourcil se levait. Provocateur. Ce moment où un sourire mutin fleurissait sur ses lèvres. Ce moment où toute sa personne évoquait le désir et promettait des délices de luxure.
À elle.
À cette brute.
À une femme.
Le fiel lui emplissait la bouche. Il avait joui de leurs ébats. Avant. Maintenant, il ne ressentait que la haine qu'il éprouvait pour celle qui avait détourné les promesses de bonheur dont il avait rêvé.
Il l'avait sauvée du monstre et elle l'avait rejeté, parce qu'il y avait l'autre. Et il s'était retrouvé seul. Abandonné.
Il se prit la tête entre les mains et accentua son balancement d'avant en arrière.
— Pourquoi ? Pourquoi ?
À cause de lui. Non, non, pas lui. Penser à elle. Rien qu'à elle.
— Une traînée, un assassin, une brute épaisse. Salope ! grinça-t-il entre ses dents.
Il mordit ses poings de rage. Ses doigts portaient des traces de morsures profondes, la peau avait cédé en maints endroits, les plaies s'étaient infectées à plusieurs reprises. Il pissait dessus pour le plaisir de souffrir. De se torturer. Qu'importaient les représailles des gardiens qui ne manquaient jamais de suivre. Les longues heures attaché nu à même le béton de son bas-flanc. Peut-être le verrait-elle ? Peut-être prendrait-elle un jour pitié de lui ? Si l'autre la décevait. Parce qu'elle finirait bien un jour par la décevoir. Il ne pouvait en être autrement. N'est-ce pas ?
N'EST-CE PAS ?! hurla-t-il en silence.
Parce qu'il fallait garder le silence. Parce qu'il y avait l'autre aussi qui regardait. Tout. Toujours. Celui dont il ne fallait jamais prononcer le nom.
Mieux valait la cruauté de Samantha qu'il aimait que son attention à lui.
Il ricana. Releva la tête. Se heurta aux murs rosâtres de sa cellule. Il avait rêvé de palace et de luxe, et il croupissait dans sept mètres carré de rose pastel à vomir.
Ses lèvres se retroussèrent sur ses dents jaunes. Il refusait de se laver. Pourquoi faire ? Il ne sortait jamais de sa cellule sinon pour une promenade dans une fosse de béton dont il faisait le tour en trente pas. Il ne voyait personne sinon des gardiens frustres et violents. Laids. Des hommes. À qui il craignait de plaire.
Il n'avait jamais oublié les menaces que lui avait proférées Root lors de leur dernière entrevue. Il vivait dans la terreur de se faire violer.
Le claquement des verrous le firent bondir. L'heure du petit-déjeuner ? Du déjeuner ? Du dîner ? Il tourna la tête vers la meurtrière, seule source de lumière naturelle dont il bénéficiait. Le jour filtrait à travers le verre dépoli. Mais il ne se souvenait plus de la saison et le jour et la nuit ne signifiait rien.
Il s'empressa de se coucher, la tête résolument tournée vers le mur.
La porte. Qui s'ouvre et qui se ferme. Le bruit des verrous qui glissent... La grille qui coulisse. Dans un sens puis dans l'autre.
Son corps qui se crispe. Des frissons qui courent tout au long de son épiderme. La peur toujours vivace d'être transféré dans un autre État, d'être jugé, d'être condamné à mort. D'être grillé vivant, étouffé vivant, empoisonné vivant. De la voir assister à ses derniers instants. De lire son mépris dans ses yeux. Et son sourire...
— Jeremy...
Terreur intense.
.
— C'est pas vrai, souffla Shaw.
Root lui posa une main apaisante sur l'épaule.
À son appel, le pantalon de Lambert s'était soudain taché d'une auréole sombre et une ignoble odeur avait envahi la minuscule cellule. Root fronça le nez. Et oublia. Elle avait vu et senti pire, ne serait-ce qu'en Thaïlande quand elle avait fui par les canaux envahis d'ordures, de déjections et de bestioles auxquelles elle avait soigneusement évité de penser.
Shaw grimaça. L'odeur tout comme Brown l'indifférait. Elle n'avait, de toute manière, jamais éprouvé beaucoup d'estime envers Lambert. Il ressemblait trop à un valet. Un homme de main sans cervelle ou un lèche-bottes dont aimait à s'entourer ceux qui aspirent aux louanges et aux flatteries, ceux qui s'imaginent maître du monde parce que des rats rampent à leurs pieds.
Elle n'avait jamais compris autrement la présence de Lambert auprès de Martine Rousseau et de John Greer. Rousseau était un agent efficace et une adversaire digne de ce nom. Greer, un vieux roublard cynique et pervers. Mais Lambert ? Qu'avait donc à faire de lui Samaritain ?
Il ne l'avait jamais touchée durant son incarcération. Il s'était contenté de fanfaronner, de jouer au messager. IL ne prenait jamais de décisions, Il assistait aux petites séances que lui concoctait Rousseau, se conformait à ses demandes si elle en avait, mais ne prenait jamais d'initiative et ne lui disputait jamais son autorité. Exactement comme il s'était comporté avec Gabriel Hayward.
Shaw le méprisait.
D'autant plus pour ce qu'il avait fait à Root. De ce qu'il éprouvait pour elle. Un aspect qu'elle n'avait jamais soupçonné chez lui. Elle détestait ce genre de profil. Parfois féminin, le plus souvent masculin. Ce désir de possession maladif. Ce refus de liberté. D'existence. Cette culture du viol. Physique. Psychique...
Enfin de compte, Samaritain n'avait fait que recruter un disciple. De piètre figure certes, mais un disciple quand même.
Elle crevait d'envie de lui écrabouiller la gueule et de le noyer dans sa merde.
La main glissa sur son omoplate, légère et caressante. Amicale.
— Laisse-moi faire, lui dit doucement Root.
.
.
Que se passait-il ?
Il avait d'abord cru à une défaillance anodine dont souffrait régulièrement tout matériel informatique du plus commun au plus sophistiqué.
Il avait soudainement perdu l'accès aux caméras qui couvraient l'entrée de l'ADX de Florence durant une courte période. Trente-deux secondes avant que tout ne rentra dans l'ordre. Ensuite, ce fut au tour d'autres caméras à l'intérieur du complexe pénitentiaire. Des caméras et des micros.
Tout le long d'un parcours qui, malgré sa complexité, menait de l'entrée de la prison au bureau du directeur Bradley Johnson.
Les détecteurs de mouvements trahissaient les déplacements de six personnes. Les trois gardiens réglementaires et trois visiteurs.
Qui ?
Et plus important : pourquoi ?
Pourquoi La Machine lui bloquait-elle l'accès à la prison. À ces trois visiteurs ?
Samaritain n'avait pas besoin de lancer des calculs et des opérations d'envergures pour savoir que la Machine était responsable de sa perte d'accès.
Qui protégeait-elle ?
Calcul...
Une opération inutile.
Quoique...
Trois visiteurs bénéficiaient des attentions de La Machine.
Calcul...
94,58 % de probabilités pour l'une d'entre elles fût Samantha Groves.
69,04 % de probabilités pour qu'une autre fût Sameen Shaw.
Mais pourquoi trois ?
Calcul...
71,69 % de probabilités pour que ce fût pour une raison pratique.
92,32 % de probabilité pour que cette raison pratique fût dictée par la couverture sous laquelle Sameen Shaw et Samantha Groves opéraient.
89,21 % de probabilité pour la personne choisie fût personnellement impliquée dans le combat que menait la Machine contre lui.
17,75 % de probabilités pour la troisième personne fût Maria Alvarez.
24,96 % pour ce fût Anna Borissnova Zverev.
31,41 % pour que ce fût Élisa Brown
15,82 % pour que ce fût John Reese
Les dix pour cents zéro six restants se répartissait également entre Alexeï Borkoof, Lionel Fusco, Anton Matveïtch, Iouri Alioukine et Élisabeth Sanders.
Mais ces résultats ne s'appliquaient que si Sameen Shaw n'avait pas participé au choix de celui ou de celle qui l'accompagnait.
Le seul calcul certain, la seule probabilité valable, la seule simulation valide, ne valait, dès que Sameen Shaw entrait en lice, que dans un seul cas de figure. Un seul.
Unique parmi des milliards de possibilités.
Le temps infime qu'il avait consacré à ses calculs, lui avait permis d'analyser des millions de données : une réservation de SUV, un chauffeur reparti à pied de l'aéroport de Palm Spring, un jet privé, une conversation tendue entre Bradley Johnson et le sénateur Pearson, d'autres petits faits anodins, qui se combinaient parfaitement avec les caméras aveugles et les micros désactivés.
La perte de son accès à la cellule de Jeremy Lambert confirma ses hypothèses.
Que lui voulaient-elles ?
Jeremy Lambert lui avait été amené par John Greer. Le vieil homme l'avait assuré de sa loyauté et lui avait vanté avec un brin d'amusement son manque de moralité et témérité. Sa vanité et son goût pour l'argent et le confort.
— Un transfuge du MI6, une recrue dont vous trouverez l'utilité, mon cher Samaritain, avait avancé John Greer.
Il avait consulté les données se rapportant à Jeremy Lambert et il avait écouté le vieil homme. Jeremy Lambert s'était montré utile. Son élégance anglaise inspirait confiance et il tuait sans sourciller. Des gages importants et des avantages en natures avaient acheté son dévouement. La peur avait assuré sa loyauté.
Jeremy Lambert ne détenait aucun secret.
Mais il avait été témoin d'un mensonge.
Il ré-écouta l'enregistrement de la tuerie du Château de Zakriatine et eut ce qui pouvait, dans son cas, s'apparenter à une pensée affectueuse envers le vieil homme.
.
.
Lambert s'était recroquevillé dans un coin de son bas-flanc. Il tendait les mains ouvertes, paumes en avant devant lui. Blanc de terreur.
Il passait la plus grande partie de la journée à lui parler. À geindre, à se plaindre de son indifférence et de sa cruauté, à lui déclarer son amour, à l'insulter.
Il lui reprochait son infidélité, ses adultères.
Il lui promettait les délices de Capoue et les tortures de Gomorrhe. Parce qu'on savait que Sodome abritaient les Sodomites, mais qui pouvait savoir de quoi s'étaient montrés coupables les habitants de Gomorrhe pour mériter le même sort que leurs voisins ?
Il la morigénait de se compromettre avec un assassin, une psychopathe dénuée de sentiments humains et de tendresse.
L'évocation de Shaw le plongeait dans des tempêtes d'émotions. Elle le hissait sur des crêtes de haine et de violence et puis, il revoyait leurs ébats, ceux des simulations, ceux nés des fantasmes et des aspirations du jouet de Samaritain. Excitants, impudiques, passionnés...
— Ah, ah ! riait-il comme un dément.
C'était mieux qu'une vidéo, mieux qu'un film ou que ce que pouvaient lui offrir les nombreux clubs privés dans lesquels il avait traîné ses frustrations.
Mais immanquablement, la machine se grippait.
Pourquoi elle ? Pourquoi cette brute ?
La réponse se trouvaient dans les yeux de la femme qui habitait Samantha Groves. Dans ses gestes, ses réactions.
Dans les simulations de Sameen Shaw, le désir se montrait exigeant, le plaisir, explosif et... doux.
Doux. Tendre.
Il avait tant regardé les séquences de ces simulations, qu'il les avait enregistré dans leurs moindres détails. Avec le temps, et après un an d'isolement, leur intimité et leurs ébats ne s'étaient plus limités, à des cris, des corps tendus, des membres mêlés, des caresses lubriques, des halètements de bêtes en chaleur, des gémissements lascifs et des bruits obscènes. Il avait pris conscience des regards échangés, du mouvement parfois léger de leurs mains, des doigts doux et attentionnés qui couraient avec prudence et impudence sur leurs corps. De leur abandon réciproque et de la grande complicité qui les liait l'une à l'autre.
Il avait enfin compris que le désir seul ne guidaient pas leur relation.
Sameen Shaw, à son grand étonnement, à son grand déplaisir et pour finir, à sa grande rage, se montrait une amante attentionnée. Elle n'imposait rien et, chose qu'il n'eût jamais soupçonné de sa part, elle ne cherchait pas à dominer sa partenaire, ni à contrôler le cours de leurs ébats, et elle semblait... heureuse.
Réellement heureuse.
Cette face dévoilée de la femme qu'il méprisait et qu'il haïssait, le hantait. L'obsédait. Ce sale gamin qu'avait été Gabriel Hayward s'était moqué des sentiments qu'il éprouvait envers sa Samantha Groves, de la jalousie qu'il éprouvait envers l'amante qu'elle s'était choisie, de son désir fou d'être aimé de retour par la jeune femme. Il avait ri et lui avait assuré qu'il partait perdant s'il espérait un jour la détourner de Sameen Shaw.
Il avait haï l'enfant, il le haïssait d'autant plus qu'il le terrorisait. Il avait toujours cru qu'Hayward comparait ses compétences d'agent de terrain à celles de Shaw. Qu'il la pensait plus courageuse, plus forte, plus habile, plus intelligente, mais il avait découvert, dans la solitude de sa cellule, que si ces qualités n'avaient pas été étrangères à l'attraction qu'exerçait Sameen Shaw sur Samantha Groves, d'autres facteurs s'étaient par la suite ajoutées à ces atouts. Samantha avait découvert et mis à jour chez Shaw des qualités humaines et un amour que l'enfant monstrueux avait identifiés bien avant lui.
Il l'aimait passionnément, mais il savait pertinemment que Samantha Groves ne possédait pas plus de sens morale que Gabriel Hayward, qu'elle pouvait se montrer tout aussi cruelle et inventive que le Chirurgien de la mort, qu'elle était amoureuse et qu'elle ne lui avait pas pardonné de s'en être pris à la femme qu'elle aimait si exclusivement. Qu'elle était capable de rendre sa vie encore pire qu'elle ne l'était déjà.
Jamais elle ne pardonnerait. Jamais il ne finirait d'expier les crimes du Chirurgien et de Samaritain. Jamais elle ne consentirait à reconnaître son innocence.
Pourtant, il n'était en rien responsable de tout ce qu'elle lui reprochait. Il n'avait fait que suivre les ordres. Il était lui-même une victime du chirurgien. Une victime de Samaritain.
Une victime de Samantha Groves.
Une victime de l'amour aveugle qu'elle vouait à Sameen Shaw, de la loyauté dont elle faisait preuve envers La Machine.
Il ne voulait plus souffrir.
.
Brown ne comprenait pas comment un homme pouvait se montrer aussi pathétique ni comment Root pouvait le terroriser au point que ses entrailles et sa vessie le trahissent.
Son attitude, son expression veule et apeurée, tout en lui la révulsait.
Shaw s'était adossée contre le mur, prête à bondir si Lambert se permettait à la moindre incartade, décidée à laisser Root mener cet interrogatoire au bout. Au bout de la vérité. Tant pis si celle-ci se révélait dure à avaler et si Shaw y perdait son estime d'elle-même. Si elle y perdait surtout les quelques illusions qu'elle se faisait encore sur son sens de la loyauté.
Elle était prête à assumer ses faiblesse et sa lâcheté. Du moins, elle l'espérait. Root et Brown lui séviraient de témoins. Elles ne la jugeraient pas, mais elles sauraient. La présence de Brown avait été dictée par les circonstances, elle eût accepté la même déchéance face à Maria, John ou Anna. Elle n'avait rien à leur cacher. Elle avait déjà dégringolé de son piédestal depuis longtemps aux yeux de Brown, de la Russe et de Reese. Quant à Maria, elle était bien trop maligne pour l'avoir jamais considérée comme plus qu'elle n'était.
Ils avaient tous connu la déchéance, ils y avaient tous fait face, ils avaient été aidés par des gens ou des médecins à qui ils avaient confié leurs peines et leurs souffrances. Finch avait sauvé Reese, Maria avait eu son médecin à Mexico, puis Root avait pris le relais après que le chirurgien l'eût torturée à Chihuahua, Brown avait accepté l'aide de l'armée. L'officier s'était aussi tournée vers Maria et elle n'avait pas eu honte de raconter le naufrage de son mariage et de son estime d'elle-même à Shaw ni de pleurer sur son épaule quand celle-ci l'avait retrouvée en Floride.
Aujourd'hui, c'était à son tour de faire confiance.
Lambert incarnait tout ce que Brown honnissait : la traîtrise, la lâcheté, la veulerie, la faiblesse, la fatuité, la complaisance, le vice, et le voyeurisme, et, quoi que Shaw eût pu faire, elle savait que le jeune officier n'éprouverait jamais de haine, de dégoût ou de mépris envers elle. C'était rassurant et réconfortant.
L'affection et le dévouement de Root. L'amitié dont elle ne pouvait se défaire de Brown. Shaw se sentait en sécurité. Les révélations de Lambert la jetteraient peut-être à genoux, mais Root et Brown ne la laisseraient pas tomber.
Devant elle, Root sourit méchamment et elle attaqua :
— Jeremy, vous n'avez pas la conscience tranquille, lui dit-elle sur un ton de reproche.
— Je n'ai rien fait. Je le jure. Je n'ai rien fait, tu le sais, Samantha, pleurnicha-t-il. C'est déjà assez horrible ici. Je n'ai rien fait. Je te le jure.
— Tu as couvert des crimes et participer à tant de vilaines choses que tu n'es pas près d'être pardonné, fit-elle d'un ton sentencieux. Et si tu ne te montres pas un gentil garçon, tu regretteras bientôt l'état actuel des choses.
Elle s'assit sur le bas-flanc, plaça une jambe sous elle et continua avec nonchalance :
— Mais tu vas te montrer un gentil garçon et me dire tout ce que j'ai envie de savoir.
Lambert serra ses jambes contre lui. Root fronça le nez et s'efforça de sourire. Elle ne le brusquerait que s'il se montrait récalcitrant.
— Tout ce que tu veux, lui assura-t-il.
— Je suis venue pour Shaw.
Lambert releva la tête et posa ses yeux sur la jeune femme qui se tenait appuyée dos au mur derrière Samantha Groves. Elle lui grimaça un sourire méchant. Il détourna la tête et son regard revint sur Root.
Elle était si belle. Si élégante, si pleine de vie. Il ouvrit la bouche pour chercher de l'air. L'émotion lui dévastait les entrailles.
Root se retint de le gifler. Cet imbécile se consumait encore d'amour à son égard. Il était pathétique. Très certainement persuadé qu'il avait encore une chance de l'atteindre. Elle ne comprendrait jamais comment un homme pouvait espérer de l'amour et du respect auprès d'une femme, qui le repoussait et pire encore, auprès d'une femme qu'il avait violée.
Elle enfonça la main dans la poche de sa veste. Elle avait passé un taser aux contrôles et elle réprima son envie de s'en servir.
— Tu te souviens de ses premiers mois de captivité après que vous l'ayez prise à la bourse de New-York ?
Le regard de poisson que lui renvoya Lambert à cette annonce montrait qu'il ne voyait pas à quoi elle faisait référence. Root soupira et reprit :
— Elle était blessée. Samaritain a empêché que Martine Rousseau ne l'exécute et vous l'avez sauvée et enfermée je ne sais où.
— Dans une clinique de East-Orange, l'informa machinalement Lambert.
— Ha, oui ?
— Une clinique privée. Dans le service des soins psychiatriques.
— Parce que personne n'y va jamais ?
— Oui, je crois.
— Shaw y a été soignée et torturée, pendant combien de temps ?
— Je ne sais plus.
— Pourquoi l'avoir ensuite transférée au Nouveau-Mexique ?
— Je ne sais pas. Parce que c'était plus pratique et plus discret peut-être.
— C'est qu'un sous-fifre, Root. Il ne sait rien, maugréa Shaw.
— Mais il sait ce que nous voulons savoir, non ?
— Ouais, ça, il le sait, confirma Shaw.
— Qu'est-ce que je sais ? balbutia Lambert.
— Ce qu'elle a subi, déclara froidement Root.
Lambert se pinça les lèvres et de l'urine chaude mouilla une nouvelle fois son pantalon.
Lui et Martine Rousseau avaient été chargés de briser Shaw. Rousseau était plus expérimentée dans ce domaine et elle avait pris la direction du programme que leur avaient confié Samaritain et John Greer. Mais il avait formulé bien des conseils que la femme avait parfois suivis et surtout, il avait pris beaucoup de plaisir à assister autant fois qu'il avait pu aux séances d'éducation de l'ancien agent de l'ISA.
L'ISA ne recrutait que des soldats d'élite et les formaient à résister aux manipulations et aux tortures aussi bien physiques que mentales. Il avait été curieux d'étudier ses réactions, de vérifier l'excellence de son entraînement et de mesurer son temps de résistance. Impatient d'assister à sa chute, d'être présent quand Rousseau aurait enfin réduit à néant sa morgue et son assurance. Une bonne fois pour toute. Il avait espéré qu'elle la tuât ensuite. Qu'elle la réduisît en loque et qu'elle la tuât. Parce que Samaritain eût enfin compris qu'elle ne valait rien et renoncé à l'intégrer dans ses rangs.
Rousseau l'avait réduite en loque, mais elle ne l'avait pas tuée. Elle ne l'avait pas même brisée. Elle, par contre avait été éliminée par Samantha Groves, et Samaritain avait repris en main l'éducation de Sameen Shaw.
Il n'avait pas renoncé à la rallier à sa cause. Elle s'était enfui, il l'avait poursuivie, lancé Gabriel Hayward dans la bataille. Le Chirurgien était né. Shaw obsédait Samaritain et Jeremy avait plongé dans un cauchemar sans fin.
Gabriel Hayward était mort. Sameen Shaw avait survécu. Samantha Groves l'aimait toujours, il avait été arrêté et condamné à purger une peine à perpétuité dans la pire prison du monde. Samaritain avait échoué et Lambert s'interrogeait sur la présence de l'officier dont il ne se souvenait plus du nom dans cette pièce.
— Elle aussi, elle veut savoir ? fit-il en regardant peureusement dans sa direction.
Root tourna la tête en direction d'Élisa Brown.
— Vous avez des demandes particulières, capitaine ? demanda-t-elle à Élisa.
— Non.
Root revint à Lambert.
— Elle nous accompagne.
Lambert s'accrocha à cette déclaration comme à une bouée de sauvetage. L'officier avait menti lors de son procès, elle avait endossé une fausse identité, mais elle l'avait aussi défendu contre Sameen Shaw quand celle-ci l'avait tabassé à mort. Elle avait des principes et elle ne prenait aucun plaisir à torturer un humain. Elle avait le sens du devoir. Elle lui apparut soudain comme une garante de sécurité.
Root suivait sans effort le fil de ses pensées. Elle lisait en lui, à travers son attitude et ses expressions, comme dans un livre ouvert et elle s'empressa de briser ses illusions :
— Le capitaine Brown n'est pas une observatrice, Jeremy. Tu ne représentes rien à ses yeux, sinon un agent détestable de Samaritain. Et elle se souvient très bien de ta présence au Nouveau-Mexique quand elle y était incarcérée. Si tu ne nous donnes pas rapidement satisfaction, je lui demanderais de sortir. Car j'userai alors de moyens que ne saurait ratifier un officier de l'armée américaine.
— Je ne sortirai pas, fit Brown d'un air grave.
— Croyez-moi, Élisa. Si je vous demande de sortir, vous sortirez.
Root n'exprimait ni colère, ni contrariété, ni suffisance. Le ton était protecteur et amicale, mais Brown identifia une menace et une réprimande.
— Okay, céda la jeune femme.
Élisa Brown. Le nom de l'officier. C'était idiot de penser à cela, il s'en moquait de son nom. Mais, malgré la déclaration de Root, il avait retrouvé un peu d'aplomb grâce à elle, et la peur, en relâchant son étreinte, l'avait rendu intensément conscient de l'exiguïté de sa cellule.
Elles étaient trois, trop proches. L'espace cherchait à se dilater, mais il se heurtait sans cesse et sans recours aux murs pastels, au béton, aux isolants phoniques. S'il hurlait personne ne l'entendrait. Il chercha des yeux la caméra de surveillance. Cette sale caméra qui lui déniait toute intimité. Au début de son incarcération, un gardien lui avait demandé qui le faisait bander, s'il se masturbait en pensant à ses crimes ou aux victimes qu'il n'avait pas eu le loisir de torturer. Il l'avait ensuite trait de pervers, de chien, de porc et d'ordure, puis il l'avait tabassé avec deux de ses collègues avant de le déshabiller et l'attacher nu sur son bas-flanc. Ils lui avaient frappé l'entre-jambe, Lambert avait cru crever de douleur et il était resté entravé pendant deux jours, sans boire ni manger.
Depuis, il se masturbait uniquement la nuit, caché sous sa couverture et veillait à ne proférer aucun bruit qui eût pu trahir son activité.
Ces sales caméras.
Il avait eu honte de se laver d'aller, aux toilettes. Maintenant, il s'en moquait. Les seuls secrets qui lui restaient logeaient dans ses pensées et dans sa pratique discrète de la masturbation.
— Le matériel de surveillance est déconnecté, laissa tomber Root. Seule, Athéna y a accès.
— Athéna ?
— Celle que tu appelles encore La Machine.
— Mais, tu leur diras ? demanda timidement Lambert.
— Quoi ?
— Que je suis innocent, dit Lambert.
Revenu à son obsession, son esprit venait d'oblitérer tout le reste.
Root secoua la tête en levant les yeux au ciel. Les traits de Brown se durcirent. Shaw rugit :
— Pauvre connard !
— Sam... la réprimanda Root.
— Okay, je me la ferme, grommela Shaw.
— Merci, dit gentiment Root.
Et puis, son regard changea et un sourire malsain naquit aux coins de ses lèvres.
— J'ai décidé que tu étais coupable, Jeremy. Et il faut t'enfoncer cela une bonne fois pour toute dans la tête.
Elle posa son doigt sur Lambert, à la base de sa trachée artère et appuya dessus. Il commença à suffoquer et des larmes de douleurs lui inondèrent le visage.
— Je t'ai promis l'enfer et tu le vivras jusqu'à ce que la vieillesse t'emporte. J'y veille personnellement depuis ton arrestation. Je sais tout de toi. Tes caprices, tes refus de te soumettre au règlement de la prison, tes punitions, les rapports qui figurent dans ton dossier, ton poids, ton emploi du temps. Tu es si stupide que je n'ai pas vraiment besoin d'intervenir. Et de toute façon, si te montrais assez sournois pour obtenir des bonnes notes et espérer ainsi bénéficier d'un adoucissement de ton régime, ça ne servirait à rien. Tu passeras tout le temps qui te reste à vivre en Unité de Contrôle. Peut-être te laisserai-je de temps en temps bénéficier d'un séjour dans des unités moins sécurisées, continua-t-elle d'un ton guilleret qui ne dura pas. Le temps que tu prennes goût au confort, mais tu retourneras toujours en Unité de Contrôle, parce que c'est là que tu as ta place. Parce que, c'est l'un des pires endroits où l'on puisse vivre sans pouvoir espérer un jour s'en échapper. Ni par l'évasion, ni par le suicide.
La voix était devenue neutre et atone. Le regard glacé, mais Lambert n'y décelait ni haine, ni colère sinon une implacable détermination.
La peur le happa de nouveau. Son amour prenait des airs de Gorgone.
— Tu te souviens du jour où Sameen m'a piégée, moi, Harold Finch et Athéna ? lui demanda abruptement Root.
Lambert restait la bouche ouverte à la limite de la catatonie.
— Jeremy ! cria Root.
Il sursauta et poussa un cri plaintif.
— Le jour où j'ai tué Martine. Tu t'en souviens ?
— Oui.
— Sameen m'avait appelée, Athéna avait tracé son appel. C'était un piège et vous nous attendiez. Shaw ne m'a pas croisée, mais je l'ai vue repartir de son plein gré avec des agents de Samaritain.
Shaw pâlit et sa respiration devint laborieuse. Brown regarda alternativement Root, Lambert et Shaw. Sa posture se redressa.
Ni Shaw ni Root ne lui avait expliqué la raison de cette visite à Lambert. Elle avait pensé qu'elles désiraient obtenir des renseignements particuliers, mais jamais elle ne se serait doutée que ceux-ci concernaient le capitaine Shaw.
Le capitaine avait collaboré avec Samaritain ? Elle avait participé à l'élaboration d'un piège dans lequel était tombé Root, le créateur d'Athéna et Athéna ? C'était tellement improbable. Tellement inattendue.
Mais Brown ne s'attarda pas à cette information, à cette trahison. Samaritain lui avait démontré qu'il pouvait manipuler les gens et les amener à renoncer à tout, à renier leurs principes et à trahir tous ceux qu'ils aimaient. Elle croyait Shaw plus solide qu'elle, mais elle l'avait aussi vue tomber et souffrir. « De son plein gré » ne voulait rien dire pour Brown, les lavages de cerveaux n'avaient pas été inventé par Samaritain.
Ce qui retenait son attention, là, maintenant, dans cette cellule atroce, c'était la confiance dont l'avait gratifié le capitaine Shaw. Que Root l'eût accompagnée n'avait rien d'étonnant. Mais que Shaw la prit, elle Élisa Brown, à témoin d'une trahison ? D'une trahison réelle et non vécue dans une simulation ? Son expression montrait que Shaw ne vivait pas bien celle-ci. Qu'elle ne l'avait pas accepté. Et qu'elle n'en gardait aucun souvenir. D'où leur présence à l'ADX de Florence.
.
Lambert regarda Shaw et un tic releva un coin de sa bouche.
Sameen Shaw n'était donc pas si parfaite que cela, se félicita-t-il. C'était pour elle qu'elles étaient venues. Samantha était venue le voir pour elle. Parce que cette idiote de Shaw n'avait rien compris, parce que depuis que John Greer lui avait rappelé quatre ans auparavant qu'elle avait trahi Samantha Groves et qu'elle leur avait livré non seulement des renseignements, mais aussi la jeune femme, Harold Finch et La Machine, elle se torturait l'esprit pour savoir comment elle avait pu, de son plein gré, commettre une telle infamie.
Il se mit à rire.
Shaw serra les poings. Brown referma la main sur celui qui se trouvait à sa portée. Elle se félicita d'avoir été dessaisi de son arme à l'entrée de l'ADX. Elle n'aurait pas résisté à la sortir et à coller une balle dans la tête de ce détraqué. Shaw s'appuya sur son épaule et le jeune officier retrouva un peu de son calme. Elle serra le poing de Shaw dans sa main et s'appuya dessus.
— Qu'y a-t-il de si drôle ? demanda Root.
— Elle est tellement stupide !
Et son rire résonna de plus belle entre les murs de la petite cellule.
— Ne le frappe pas, Root, lui conseilla Athéna. Laisse-le rire. Si tu le braques, il voudra se venger sur Sameen et tu ne sauras rien.
Un conseil bienvenue. Root maîtrisa sa colère et se permit même d'adresser un sourire à Lambert.
— Sameen n'est pas parfaite, convint-elle avec une pointe de dépit feint.
Elle est parfaite, pensa-t-elle pour s'excuser de son mensonge.
Jeremy reporta son regard sur elle, heureux qu'elle partageât son opinion.
— Ils lui ont menti et elle a tout cru, gloussa-t-il. Elle ne t'a même pas téléphonée.
Le cœur de Shaw s'arrêta.
— Comment ça ? demanda Root.
— C'est lui qui appelé.
— Samaritain ?
— Oui, répondit Lambert en s'étouffant de rire.
Root se morigéna de son incommensurable bêtise. Comment n'y avait-elle jamais pensé ? Ce n'était pas Shaw, mais elle et Athéna qui s'étaient montrées complètement stupides. Que ce fût Samaritain ou Athéna, les deux intelligences artificielles pouvaient à leur gré prendre n'importe quelle voix, imiter n'importe quelle voix. Root ne le savait pas à l'époque où Sameen l'avait appelée, mais elle l'avait su plus tard. D'abord, par Samaritain, ensuite par Athéna.
Idiote ! Idiote ! s'insultait Root en silence.
Shaw ne lui avait jamais téléphoné. Ce n'était pas elle qui lui avait tendu un piège. Mais cette certitude ne suffirait pas à calmer les doutes et les peurs de la jeune femme. D'autres points devraient être éclaircis auparavant.
— Jeremy...
Lambert riait tellement qu'il ne lui prêta pas attention.
Root lui posa une main sur la cuisse. Il cessa immédiatement de rire. La main se fit caressante. Il se mordit la lèvre.
Bon, maintenant, elle avait toute son attention :
— D'accord, elle ne m'a pas téléphonée, mais Martine savait que je portais un implant et elle savait que... euh, que Shaw me portait des sentiments particuliers.
— Samaritain savait pour l'implant, je ne sais pas comment, mais il le savait avant la capture de Shaw.
— Par l'analyse des données, souffla Athéna dans l'oreille de Root sans donner plus de détails.
Évidemment, pensa Root.
— Et savoir que Shaw t'aimait n'était pas très difficile, continua Lambert.
— Non ?
— Pff, souffla Lambert avec mépris. D'abord, nous l'avons vu t'embrasser à la bourse avant de sacrifier sa vie pour te sauver. Ensuite elle t'a souvent appelée pendant qu'elle se trouvait entre la vie et la mort. C'est ce qui avait donné l'idée à Rousseau de se faire passer pour toi. Ça a bien marché au début et elle en a profité à fond.
Il ricana :
— C'était marrant.
— Sale con, souffla Shaw à mi-voix.
Lambert ne prêta pas attention à sa déclaration, il continua à parler à Root :
— Elle lui arrachait des déclarations, elle lui prenait la main et elle s'est même amusé à l'embrasser sur les lèvres.
Il rit et poursuivit comme si Root se trouvait seule en sa présence :
— Ça lui plaisait plutôt à Shaw. Mais ça n'a pas duré. Son état de santé s'est amélioré, les injections de morphine et de je sais trop quoi d'autre ont diminué et, petit à petit, elle a repris conscience de son environnement. Du coup, Rousseau n'a pas pu continuer de lui faire croire que tu étais auprès d'elle. Même avec des drogues, ça ne marchait plus. Par contre, ça l'énervait que Rousseau ait essayé de se faire passer pour toi. Elle ne lui a pas dit que sa supercherie avait fonctionné pendant des jours et elle a interdit qu'on le lui en parle. Shaw n'en a jamais rien su et comme sa colère amusait Rousseau, celle-ci a gardé sa coloration.
— Ça ne lui allait pas, dit Root.
— Rousseau ne tarrivait pas à la cheville, en convint Lambert avec admiration. Mais c'était de Shaw qu'elle était jalouse.
Root leva un sourcil.
— Pas à cause des sentiments que Shaw te portait, du moins je ne crois pas, mais parce qu'elle ne voulait pas que Shaw fût meilleure qu'elle. Elle en voulait aussi à Samaritain de ne pas l'avoir laissé la tuer à la bourse.
— Et la présence de Shaw à l'hôpital ?
— Bah, je ne sais pas, éluda-t-il. N'importe quelle excuse avait pu l'amener là-bas.
— Elle n'était pas entravée.
— Ça ne servait à rien. Elle était certainement droguée et de toute façon même si elle ne l'était pas, elle n'était pas en mesure de s'enfuir.
— Pourquoi ?
Lambert haussa les épaules :
— Ça faisait des semaines que Rousseau s'en occupait. Elle ne dormait pas beaucoup, elle mangeait encore moins et elle était battue plusieurs fois par jour.
— Alors Martine avait réussie à la briser ?
— À l'épuiser, oui. À la briser, pas vraiment. Elle ne nous a jamais rien raconté et elle n'a jamais coopéré de la moindre façon que ce soit. Rousseau l'a tabassée et la faisait tabasser plusieurs fois par jour, elle l'a humiliée, affamée, épuisée, torturée, mais brisée ? Samaritain ne se serait pas personnellement occupée d'elle si Rousseau avait rempli ses espérances. D'ailleurs, Rousseau enrageait d'impuissance. La tentative de suicide de Shaw n'a rien arrangé.
— Shaw a voulu se suicider ?
— Ouais, elle s'est fracassé la tête sur un mur. Elle a été sauvée in-extremis.
— Il y avait une raison particulière à son suicide ?
— Oui. On lui a appris qu'elle t'avait trahie. Elle n'a pas supporté. Du coup, elle a souffert de perte de mémoires et on a dû le lui dire une seconde fois. Elle n'a pas mieux supporté que la première fois, mais on avait pris des mesures pour qu'elle ne tente plus rien de si stupide. C'est à partir de ce moment que Samaritain a commencé les simulations tout en continuant le programme mit en place par Rousseau. Les résultats ne lui ont pas donné satisfaction alors, un peu plus tard, il l'a fait transférer au Nouveau-Mexique. Le programme de Rousseau a été abandonné et elle n'a plus été que soumise aux simulations.
— C'est pour cela que son état de santé s'est dégradée ?
— Avant elle mangeait, pas beaucoup, mais suffisamment pour survivre aux séances de Rousseau, après elle n'a plus été nourri que par perfusion. Elle a été intubée et elle ne bougeait plus.
— Et ça te plaisait ?
— C'était devenu un monstre.
Peut-être, pensa Root, mais :
— Elle ne m'a jamais trahie.
— Jamais, confirma Lambert. Même dans ses simulations, elle ne t'a jamais trahi, fit-il avec humeur. Samaritain n'a jamais réussi à ce qu'elle te tue, elle préférait se suicider et tout était à recommencer. C'est pour cela qu'il a fini par te tuer.
Un sourire malsain :
— Après, elle était prête à croire n'importe quoi.
Une pause.
— Mais c'était horrible et plus vraiment drôle.
Brown sentit une impulsion. Elle raffermit son emprise sur Shaw. Elle la sentit lutter puis, se détendre. Elle la relâcha doucement. Personne n'avait vu sinon Athéna, mais Athéna ne dirait rien.
Root n'avait pas relevé la déclaration de Lambert. Elle s'attendait à la bassesse de ses paroles, à son ignominie. Elle s'étonnait plutôt de sa cohérence et de sa coopération.
— Tu n'étais plus là, dit tristement Lambert. J'en ai voulu à Samaritain de t'avoir tuée.
Ah.
Lambert prit un air sournois :
— Il ne nous entend vraiment pas ? chuchota-t-il.
— Non, confirma Root.
— Je haïssais Gabriel Hayward. Je rêvais de tuer Shaw, de la voir détruite. Je voulais que tu la détestes, que tu la rejettes, que tu l'oublies, mais Hayward... ? Il était monstrueux.
— Ça ne t'a pas empêché de coopérer.
— J'avais trop peur qu'il s'en prenne à moi. Tu as vu ce qu'il a fait à Claire Mahoney ?
— Qu'avait-elle fait ? demanda Root soudain en alerte.
— Je ne sais pas. Elle l'a trahi, c'est sûr, mais comment, je n'en sais rien. C'était un génie et elle a dû se croire plus maligne que lui.
Claire Mahoney...
— Alors, tu as rampé ? fit Root.
— Je voulais te sauver. Samaritain m'avait laissé entendre qu'il te donnerait à moi.
— Et tu crois que j'aurais accepté ?
— Shaw était devenue folle et c'était devenu un monstre. Sans elle, ce sale gamin n'aurait jamais fait de mal à une mouche.
— Tu crois ça ? demanda acidemment Root.
— Euh, je... je ne sais pas, se troubla Lambert.
— Samaritain n'avait pas besoin de Shaw pour en faire un monstre. C'est lui qui a créé le Chirurgien, pas Shaw. Tes excuses servent simplement à excuser ta lâcheté et ta faiblesse, Jeremy. Non seulement tu n'es pas intelligent, mais en plus, tu n'es ni courageux ni fort. Si tu possédais ne serait-ce qu'une de ses qualités, tu ne m'aurais jamais violé.
L'attaque surprit Lambert.
— En plus, tu n'as même pas eu l'honneur d'être le seul à avoir bénéficié de ce privilège, conclut Root avec dédain.
— Hein ?
— Tu connais la définition légale d'un viol ?
— …
— Et en plus, tu es ignorant, soupira Root. Bon, d'accord, la loi américaine n'est pas très claire et chaque État fait un peu ce qu'il veut en la matière, mais tu es anglais. En vertus de la loi anglaise, tu as bien bénéficié de la primeur, mais d'autres lois existent que je trouve bien plus logiques. Et tu sais, Jeremy, comme j'attache de l'importance à la logique et à la rédaction des textes. Un texte mal écrit est comme une ligne de code mal écrite : il ne vaut rien. Ainsi le droit français, dans l'article 222-23 de son code pénal définit-il le viol de la façon suivante : « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui ou sur la personne de l'auteur par violence, contrainte, menaceou surprise. ». La définition me semble adéquate et logique. Qu'en penses-tu ?
Lambert balbutia misérablement des paroles incompréhensibles.
— Tu es de mon avis bien sûr, se félicita Root. Tu vois donc, mon cher, que Gabriel est passé après toi. Et puis, dans cette affaire tu n'avais pris aucune initiative. Tu n'as fait qu'obéir aux ordres de Samaritain, et Gabriel Hayward s'est moqué de toi, avant de lui-même me violer, d'une façon bien plus subtile et bien plus radicale.
Regard confus. L'emploi du mot radical demandait une explication.
— Il m'a mutilée. Il était tordu, mais, en fin de compte, moins méprisable que toi. Lui au moins, ne s'est jamais targué de m'aimer. Toi si.
— Mais c'est vrai, sedéfendit Lambert. Je...
— Tais-toi, lui intima méchamment Root. Tu n'as rien appris des simulations que tu te complaisais à regarder. Tu m'as violée par bêtise, par lâcheté et par faiblesse.
— Je t'ai sauvée, se défendit Lambert.
— Shaw m'a sauvée, le détrompa Root. Matveïtch m'a sauvée. Toi, tu m'as simplement violée. Si c'est ton idée de me sauver ainsi...
— Je l'ai tué, il allait te tuer.
Il appela Shaw à son secours.
— Shaw, c'est vrai, vous étiez attachée, vous n'auriez rien pu faire. Si je n'étais pas intervenu vous seriez morte toutes les deux.
Root ne laissa pas à Shaw l'occasion de répondre.
— Cela n'excuse rien, Jeremy. Il est vrai que tu nous as sauvée la vie, je le reconnais, mais cela ne rachète ni ta lâcheté ni tes crimes. Tous les crimes que tu as commis toi-même ou que tu as cautionnés. Tu aurais pu être jugé pour, et tu aurais été condamné à perpétuité tout aussi bien que pour les crimes du Chirurgien. Et, que tu ait été transféré en prison de haute sécurité ou pas, je me serais assurée que ta détention soit un long calvaire.
La suite de son discours confirma ce que Lambert savait déjà :
— Je ne te pardonnerais jamais d'avoir pris part aux tortures infligée à Shaw ni d'avoir assisté sans rien dire au calvaire des victimes du Chirurgien. Sans compter que tu as voulu tuer Athéna. Je n'oublie jamais rien, Jeremy, et je pardonne rarement. Toi je ne te pardonnerai jamais.
Root se leva.
— Tu n'as jamais eu aucune chance avec moi, et en plus de te mépriser, je n'aime pas ta tête. Tu me fais penser à un loukoum moisi, ça me dégoûte.
Elle se détourna de lui :
— Allez, on y va, les enfants.
Elle entendit Lambert étouffer un hoquet de désespoir. Elle se retourna brusquement :
— Mais je n'en ai pas fini avec toi, Jeremy, le menaça-t-elle. Je n'en n'aurais jamais fini avec toi. Et toi non plus. À chaque fois que le désespoir te prendra, à chaque fois que la peur refermera ses griffes sur toi, à chaque fois que tu auras mal, à chaque fois que tu auras faim ou soif, à chaque fois que tu souffriras, n'oublie jamais que tu me le dois. Que je te surveille et que je te surveillerai toujours.
Elle lui tourna le dos et se désintéressa de lui.
La grille s'ouvrit, la porte. Lambert hurla de désespoir, il suppliait Root de ne pas l'abandonner, de lui pardonner.
La porte se referma sur ses cris et ses pleurs, mais aussi sur les angoisses et la culpabilité de Shaw.
Elle n'avait pas trahi Root. Elle s'était simplement trahi elle-même, comme Brown, comme tous ceux qui avait été intégrés dans le programme de simulation de Samaritain, mais elle n'avait ni vendu ni manipulé Root.
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Elles avaient quitté Florence le cœur plus léger. Le directeur avait tenté de leurs arracher des confidences, Root l'avait tancé d'avoir essayé de la tromper. Il s'était étonné. Elle l'avait traité comme un gamin de cinq ans qui, la bouche pleine de chocolat, affirmait ne pas avoir touché au gâteau qu'elle avait préparé. Des menaces à peine voilées avaient suivies laissant entendre que Root connaissait personnellement la moitié des membres du congrès, parfois dans le sens biblique du terme et que Donald Trump, qu'elle appelait irrévérencieusement Donny-ducky n'avait aucun secret pour elle. Bradley Johnson était passé alternativement d'une pâleur inquiétante au rouge écarlate quand Root avait suggéré des parties fines dans lesquelles il pourrait donner libre cours à ses fantasmes les plus « coquins ». Il avait balbutié son indignation avant que Root ne précisât la nature des fantasmes en question.
— Ne soyez pas gêné, Brad. Donny Duck partage vos penchants, je pourrais vous arranger une soirée commune.
À partir de cet instant, Johnson n'avait plus eu qu'une hâte : se débarrasser au plus vite de cet agent encombrant. Il en oublia les formulaires à signer, ses questions et l'étrangeté de cette visite.
Ce n'est que plus tard, qu'il pensa rédiger un rapport. Il appela les gardiens et leur demanda si le prisonnier avait subi des mauvais traitement :
— Non.
— Et son comportement ?
— Quand nous avons retrouvé accès aux caméras, il tambourinait à genoux contre la porte à travers les barreaux de la grille en pleurant et en criant le nom d'une femme.
— Lequel ?
— Samantha.
Bradley avait vérifié les prénoms des agents du FBI et du médecin. Aucune ne se prénommait Samantha. Il se rendit au centre de contrôle.
Jeremy Lambert pleurait toujours, à genoux devant la porte, la tête dans ses mains. Il répétait inlassablement qu'il aimait cette Samantha qu'il se repentait du mal qu'il avait pu lui faire, que ce n'était pas lui et que Samaritain était très « méchant ».
Le directeur ordonna qu'on le calmât. Les gardiens découvrirent ainsi qu'il avait souillé son pantalon. Il fut descendu aux douches, passé au jet, enjoint à se calmer. Les pleurs virèrent aux cris de rage et aux insultes. Une lance à incendie remplaça le jet. Lambert finit à moitié noyé et fut ramené dans sa cellule et attaché nu sur son bas-flanc débarrassé de son matelas.
Bradley Johnson effectua des recherches. Il compila les dossiers du Chirurgien de la mort. Il ne trouva nulle part mention d'un quelconque Samaritain et découvrit que Lambert avait à plusieurs reprise au cours de son procès désespéramment enjoint une Samantha à dire la vérité et à le disculper. Johnson avait vérifié : personne ne savait de qui il parlait.
Lambert avait de même interpellé l'agent Eckart, qui à cette époque était responsable de la protection de la seule victime ayant survécu aux tortures du Chirurgien de la mort et n'était pas sous les ordres de l'agent Philby. Il l'avait traité de menteuse quand celle-ci avait déclaré ne pas connaître cette Samantha. Johnson se souvenait qu'une séance avait été levée à la suite de ce déni. Lambert avait hurlé et pleuré comme un dément en appelant sa Samantha à son secours. L'agent Eckart était resté de marbre et avait plus tard confirmé à la cour qu'elle ne connaissait aucune femme répondant au prénom de Samantha. Comme elle avait nié connaître Sameen Shaw. Lambert n'avait pourtant cessé d'affirmer que l'ancienne Marines n'était pas morte et qu'Eckart et tous les autres témoins clefs du procès le savait et la connaissait.
Eckart transpirait l'honnêteté et l'intégrité. Elle était pourtant restée étrangement silencieuse tout à l'heure. Elle n'avait pas même réagi aux propos salaces que sa responsable avait tenu devant lui.
Il aurait donné cher pour savoir ce qui s'était dit dans la cellule de Lambert. Dans la salle de contrôle, la caméra de surveillance de la cellule de Lambert était restée inopérante durant toute l'entrevue qui avait eu lieu entre le prisonniers et les trois femmes.
Son instinct lui hurlait de saisir les autorités, de contacter le FBI et de mener une contre-enquête. Mais les propos de l'agent Philby, la réaction de Lambert, et certains détails l'incitèrent à oublier cette visite. À ne jamais en parler. À ne rédiger aucun rapport et à ne pas la consigner dans les registres de la prison. À l'effacer.
Il avait sauté sur son ordinateur et supprimé le compte rendu qu'il avait écrit lors de leur première entrevue. La mention seule de la visite des deux agents du FBI et du médecin ainsi que leurs noms subsisteraient. Rien d'autre.
Il soupira.
Une fenêtre s'ouvrit soudain au milieu de son écran et un texte y apparut accompagné d'un bruit de clavier :
« Sage décision, Brad. »
Qu'est-ce que... ? L'inscription s'effaça aux milieu d'un scintillement d'étoiles multicolores et la fenêtre se ferma.
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Brown conduisait. Personne n'avait prononcé un mot depuis leur départ de l'ADX. Brown et Shaw étaient restée silencieuses depuis qu'elle avaient franchi la porte de la cellule de Lambert. Root avait déployé ses talents de séduction et son verbiage insupportable et insolent avec le directeur de l'ADX, mais elle n'avait pas commenté leur visite.
Brown n'avait pas envie de parler. La visite l'avait fatiguée. Trop de nouveautés, trop de mauvais souvenirs remués. Elle était heureuse du résultat obtenu pour le capitaine Shaw, mais elle accusait le coup d'avoir revu Lambert. Le silence était reposant. Elle n'avait pas envie de le briser.
— Je nous conduis où ? demanda-t-elle pourtant.
— J'ai faim, fit Shaw.
— Qu'est-ce que tu veux manger ? demanda gentiment Root.
— N'importe quoi.
— En extérieur ou à l'intérieur ?
— Il crève de chaud.
— 1008 North Palm Canyon, Élisa, commanda Root.
— Euh...
— Sur votre GPS, spécifia Root.
— Ah. Merci.
— Tu vas adorer Sam. Nous y allons malheureusement pour le déjeuner, mais tu trouveras des hamburgers et des sandwich à la viande à la hauteur de tes goûts et de ton appétit. Les desserts sont paraît-il divin et le décor est... pittoresque.
Comme si un sort avait été brisé, Root bavarda durant tout le trajet et leur détailla la carte proposé par le Billy Reed's Palm Springs. Brown et Shaw avait fait leur choix avant d'arriver et elles se furent à peine assises qu'une serveuse déposait un copieux fish and chips devant Brown, un énorme sandwich au steak devant Shaw et une assiette de nouilles sauce bolognaise devant Root.
Shaw avait murmuré un vague merci à Athéna. Root avait transmis en retour ceux de l'intelligence artificielle.
— Mais elle n'a pas osé commander vos boissons.
— Un chocha, fit Shaw la bouche pleine.
— Élisa ?
— Une bière.
— Quelle marque ?
— Une Corona.
— M'étonne, grommela Shaw le nez dans son assiette.
Brown la regarda sans comprendre.
— Vous aimez bien les Mexicaines, expliqua Shaw.
Brown rougit.
— Sam ! la morigéna Root bien qu'elle ffut contente que Shaw se remit à taquiner Brown.
— Je n'aime pas la Bud, s'excusa maladroitement le jeune officier.
— Pourquoi lui répondez-vous, Élisa ? se désola Root. Vous lui donner du grain à moudre.
— J'aime bien la Corona, continua pourtant Brown.
— Ouais, Maria aussi, ajouta Shaw.
— Elle est Mexicaine.
— C'est bien ce que je dis.
— Ne me redemandez jamais d'être votre instructeur, la menaça Brown avec humeur.
— Ça vous a plu et je sais que vous ne refuserez pas si je vous le redemandais, rétorqua Shaw avant de replonger dans son assiette.
Brown resta coite.
— Je vous aime bien, Brown, ajouta Shaw sans lever la tête.
— Sameen veut dire par là qu'elle est contente que vous nous ayez accompagnées, précisa Root d'un ton guilleret.
— Brown n'est pas stupide, Root. Elle n'a pas besoin de tes traductions débiles.
— J'ai tort ?
— Non, fit Shaw.
Elle releva la tête et s'adressa d'abord à Brown.
— Je suis heureuse que vous soyez venue.
— Moi aussi, répondit Brown avec émotion.
Shaw se tourna ensuite vers Root.
— Et toi, je te remercie pour ce que tu as fait. Toi et Athéna. C'était... C'était important pour moi et... je n'aurais jamais pu le faire sans votre aide.
Root appela la serveuse. Elle commanda le Coca, la Corona et un verre de vin de Californie pour elle.
— On ne peut pas trinquer avec de l'eau, se justifia-t-elle.
— Si tu crois qu'un Coca, c'est mieux. Ne te trouve pas d'excuses.
— Tu as raison, mais je n'aime pas trinquer avec un verre d'eau.
— Ouais, on a vu ça, tu fais même boire les enfants.
Root rit et demanda à Élisa si Shaw lui avait raconté le serment des Compagnons du Lac de la Prune.
— Vous étiez en stage.
Alma en avait parlé à Élisa. Avec fierté. Et une certaine déception parce que le jeune officier n'avait pas été présent.
— Mais vous faites bien entendu partie de la confrérie, capitaine.
La serveuse apporta les boissons.
— Vous êtes d'accord pour trinquer ? demanda Root.
— Ouais, confirma Shaw. Je veux trinquer à ta confrérie à la con, à vous deux, à notre amitié et à notre future victoire.
— Ton programme me va parfaitement, s'égaya Root.
Brown se contenta de lever son verre.
— À nous ! fit Root avec grandiloquence.
Shaw leva son verre, Root fit de même. Elle était la seule à arborer une mine réjouie. Brown et Shaw ne se départir pas de leur sérieux, peut-être parce que le toast leur importait, parce qu'elle prenait pleinement mesure de la victoire que Shaw venait de remporter. Parce que Brown respectait ses silences et savait ce que cette victoire pouvait signifier. Parce que Shaw en avait enfin fini avec ses doutes.
Savoir qu'elle n'avait pas trahi Root ne la guérirait pas de ses cauchemars et de l'angoisse qui la prenait parfois sans raison, mais plus rien n'entravait son esprit, plus rien ne la tirait en arrière. L'incertitude l'avait rongée plus encore que la culpabilité. La vérité l'avait servie. Elle s'était montrée stupide, Lambert avait eu raison de s'étouffer de rire. Stupide et naïve. Il l'avait manipulée.
Ses yeux se levèrent sur Root. Celle-ci lui envoya un clin d'œil mi-amical, mi-aguicheur parce que Root n'aurait pas été Root si elle n'avait pas profité de la moindre occasion qu'il lui était donnée pour flirter.
Ouais, Root. Maria avait été de bon conseil. Shaw n'eût jamais dû non plus douter de Root. Parler n'avait jamais été son fort, mais depuis qu'elle s'y essayait les résultats avaient été plutôt concluants. Brown n'était pas une grande bavarde, elle aussi dotée d'une personnalité sinon introvertie, du moins réservée. Elle considérait que son grade et sa fonction lui imposait le devoir de se tenir droite et de ne jamais flancher.
Elle avait failli en mourir. Tout comme Shaw.
Ce ne serait jamais facile, mais Shaw avait compris la leçon. Brown aussi.
Elle esquissa un sourire à l'intention de Root, se tourna ensuite vers Brown et lâcha d'une voix sourde :
— Vous viendrez avec nous en Espagne, Élisa ?
Root s'illumina.
— Je vais où vous voulez, capitaine.
— Tu lui trouveras une excuse ? demanda Shaw à Root.
— C'est comme si c'était fait, mon cœur.
Shaw passa le mot doux. Autre chose la tracassait :
— Vos Marines ne vous manquent pas, Brown ?
— Je me suis engagée pour servir mon pays et la liberté, je ne crois pas que vous meniez un autre combat, capitaine.
— Vous êtes une foutue idéaliste, Brown.
— J'aime aussi me battre, grimaça le jeune officier.
— Vous battre et diriger les opérations ?
— Je serai restée caporal si ce n'était pas le cas.
— Ouais, acquiesça Shaw avant de retourner son attention sur son assiette. C'est mieux de donner des ordres que d'en recevoir.
— Ouais, approuva sombrement le jeune officier.
— Mais même les cinq étoiles reçoivent des ordres.
— Le problème ce n'est pas de recevoir des ordres. Vous, Root, vous pouvez demander n'importe quoi, mais parfois...
— Vous êtes un bon officier Brown et une fille bien. Vous saurez toujours quoi faire. Sinon vous savez à qui vous adresser ?
Les yeux de Brown brillèrent. Elle avait compris le message et elle savait que Shaw parlait aussi pour elle. Il y aurait toujours quelqu'un à qui se confier. À qui parler sans peur d'être jugée.
— Ouais, confirma le jeune officier.
— Bien, dit encore Shaw avant de se remplir la bouche.
Brown hocha la tête et se concentra sur son fish and chips.
Root les observa manger en silence.
Le sujet, qu'il eut trait à Lambert ou à l'USMC, semblait clôt.
Définitivement pour l'un. Momentanément pour l'autre.
Root venait de remporter une victoire. Quant à Élisa, elle ne commettrait plus la bêtise d'oublier qu'elle pouvait se confier aux gens qu'elle aimait. Root ne s'inquiétait pas trop pour la jeune femme. D'une manière ou d'une autre celle-ci trouverait son chemin et Root se promit de veiller un peu sur elle.
Elle se sentait un peu grise. Ce voyage avait été une réussite. Une véritable réussite et elle y avait gagné une clef. La clef qui lui manquait pour résoudre son énigme, pour la comprendre, et la résoudre.
Mais demain était un autre jour. En attendant, elle comptait profiter pleinement de celui-ci.
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Elle se trouvait dans un incroyable restaurant, plongée dans un décor fin XIXème début XXème, des guirlandes de perles pendaient autour des globes de verre dépoli des suspensions, des peintures à l'huiles montraient des femmes en robes blanches et en dentelles, des hommes en costumes trois pièces et des scènes campagnardes d'un autre temps. Les boiseries recouvraient tout du sol au plafond, l'ameublement avait été chiné chez des brocanteurs et des antiquaires, et elle déjeunait en compagnie de deux femmes exceptionnelles.
La vie était belle. Belle à croquer :
— La carte des desserts est alléchante, clama-t-elle bruyamment auprès des deux officiers. Tout est certifié maison et pour une fois la carte ne ment pas, je m'en suis assurée. J'espère que vous aurez encore faim après votre plat...
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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Supermax ou l'ADX de Florence : prison de « très haute sécurité », construite en 1994 pour y recevoir : des prisonniers coupables de meurtre sur des co-détenus et des gardiens alors qu'ils étaient incarcérés dans d'autres prisons, des chefs de gangs ultraviolents, des figures de la pègre (cf Joachim Guzman le chef du cartel Silanoa), des tueurs en série, des espions américains ayant travaillé à la soldes de puissances étrangères et des terroristes.
L'ADX de Florence est réputée pour être la prison la plus sûre du monde.
Elle a été conçue pour que les détenus ne sachent jamais où ils se trouvent à l'intérieur des bâtiments (y compris lorsqu'ils sont dans leurs cellules).
Les mesures disciplinaires imposées à Lambert sont, excepté le passage à tabac et l'utilisation de la lance d'incendie qui sont pure spéculation de ma part, basées sur des récits et des faits vérifiés.
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Michael Swango : médecin et tueur en série soupçonner de l'empoisonnement de plus de soixante patients et collègues aux États-Unis mais aussi en Afrique. Arrêté en 1997, il a reconnu quatre meurtres et purge une peine incompressible à Florence.
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Robert Hanssen : ancien agent du FBI condamné pour espionnage au profit de l'URSS et de la Russie. Arrêté en 200, son procès révélera qu'il agit durant une période de quinze au profit de Moscou contre des diamant et une somme d'argent s'élevant à 15 millions de dollars.
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