.

Mon parti pris pour ce chapitre est un peu étrange, mais c'est aussi voulu du moins pour la première partie. Pour la seconde, depuis que le personnage en scène est né, j'ai un faible pour lui. Il ne devait pas même apparaître dans ce chapitre, sinon lors d'une évocation, mais son sens de l'honneur, son sens du devoir et l'amitié qu'il porte à Shaw a fait que le récit d'une disparition n'est connue que par son évocation et les conséquences de celles-ci.

Cela me plait assez, parce que cela m'évite de mettre en scène un personnage, que lui, contrairement à l'autre, je n'ai jamais aimé.

Sur ce, bonne lecture.

.


Chapitre XXXIII


.

.

.

La neige tombait doucement, épaisse et serrée. Plus rien ne semblait exister. La rivière avait disparu, les arbres se distinguaient à peine, ombres incertaines qui se fondraient bientôt dans la nuit.

Le crépuscule s'annonçait.

Les flocons s'accrochaient à la vitre. Cristaux après cristaux. Bientôt, Root ne distinguerait plus rien. Le triple vitrage gardait la neige de la chaleur qui régnait à l'intérieur du chalet. De la cabane, bien qu'on ne pût appeler ainsi une construction aussi vaste.

Deux niveaux dont un sous-sol que lui auraient envié les armées et les services de renseignement du monde entier. Matveïtch lui avait fourni un hélicoptère et l'aide nécessaire pour installer son matériel. Une installation temporaire. En attendant l'été.

Une main tira sur la toile de son pantalon :

— Hout ?

Root se retourna et souleva Anne-Margaret dans ses bras.

— Il neige, dit l'enfant en pointant la fenêtre du doigt.

— Mmm.

— Mama n'est pas là ?

— Elle va bientôt rentrer.

Sameen était partie le matin constater l'abattage illégal d'un ours noir. Si Root n'avait pas eu ses ordinateurs elle eût parfois pensé s'être glisser dans la peau d'une ordinaire femme au foyer. Une pensée uniquement dictée par le fait qu'elle devait avec Shaw se partager la garde d'Anne-Margaret quand l'une des deux s'absentait pour plusieurs heures ou plusieurs jours.

.

Depuis leur installation dans la région d'Eastmain, Root n'était partie qu'une seule fois en mission pour le compte d'Athéna. Matveïtch et Alioukine avait assuré sa logistique et ses arrières. Shaw avait exigé la présence d'une équipe à ses côtés :

— Je ne peux pas partir avec toi, tu ne pars pas seule.

Des missions en binômes qui leur manquait aussi bien à l'une qu'à l'autre. Mais d'un commun accord tacite, elles avaient décidé de ne plus priver Anne-Margaret de leur présence. Shaw l'avait trop souvent laissée aux soins de Maria.

Maria était une femme admirable, aimante et attentionnée, mais elle avait une fille dont elle devait s'occuper et même si Alma adorait Anne-Margaret, la jeune Mexicaine n'était pas la mère de l'enfant. Shaw ne voulait plus l'abandonner et, parce que Root avait décidé de vivre avec elle, parce qu'elles avaient décidé d'élever et de protéger Genrika et Anne-Margaret, celle-ci savait que Shaw attendait à ce qu'elle assumât aussi bien qu'elle son rôle auprès des deux enfants.

Shaw avait retrouvé avec plaisir et soulagement la complicité et la proximité qu'elle avait partagé avec sa fille en Sibérie. Découvert plus soulagée encore que Root ne perturbait pas l'équilibre et l'harmonie de leur relation.

Elle n'en avait rien dit à Root, mais Root le savait. Shaw, les premières semaines de leurs installation dans le Grand Nord s'était montrée distance. En attente. Dans l'expectative d'une brouille et d'une rupture. Une attitude qui lui ressemblait si peu que Root n'avait tout d'abord pas compris ce qui la troublait ainsi.

Elle avait donc pris son mal en patience. Accepté sans discuter de passer ses nuits seule dans son lit. Shaw s'ingéniait à ce que Root partît dormir la première et Root se réveillait sans elle à ses côtés. Elle retrouvait Shaw endormie sur un tapis de sol à côté du lit d'Anne-Margaret, sinon sa fille entre les bras. Et si par bonheur, Shaw cédait à ses charmes ou à son désir, elle se levait au milieu de la nuit et disparaissait de la vie de Root jusqu'au matin parfois plus longtemps, jusqu'à midi ou jusqu'au soir suivant.

Elle se montrait amicale le reste du temps, silencieuse, calme et affairée. Occupée par Anne-Margaret, par divers travaux dans, et autour, de la cabane. Par sa mission.

Son travail.

Athéna lui avait obtenu les diplômes requis pour intégrer le corps des agents de conservation de la faune et de la flore du Québec.

Le dernier roman de Root lui avait apporté une notoriété dont elle se rengorgeait et elle n'avait eu aucun mal à expliquer à Francis Letourneur et Marie Brisebois qu'elle aspirait à la solitude et au calme. Les deux gardes avaient supervisé leur installation, un peu surpris, mais heureux que Shaw portât leur uniforme. Ils s'étaient ensuite relayés pour les guider sur le territoire que Shaw étaient officiellement chargée de protéger.

Anna, Borkoof, Sanders, Matveïtch, Élisa, Maria et Alma les avaient parfois accompagnés en tournée. Letourneur s'était sincèrement réjoui de leurs qualités physiques, et plus encore des vastes connaissances de l'environnement dont avait fait preuve Anna.

Le garde avait reconnu en le grande Russe une authentique trappeuse et il ne tarissait pas d'éloge quand il l'évoquait devant Shaw ou Root. D'autant plus éblouie qu'il avait avoué à Root n'avoir jamais rencontré une femme si belle de toute sa vie.

— N'en dîtes surtout rien à Marie, avait-il demandé à Root d'un air contrit. Votre amie est trop belle.

Root avait ri. Letourneur aimait benoîtement sa collègue et ne connaissait du mal en ce monde que les braconniers et les randonneurs imprudents ou en infraction avec les lois qui régissaient les grands espaces naturels du Québec.

Marie Brisebois avait servi en Afghanistan.

Shaw, mais aussi Élisa, Matveïtch et Borkoof avait reconnu en elle le soldat, détecté sans l'ombre d'un doute le sous-officier de valeur. Letourneur était un garde, un passionné et grand connaisseur de la faune et de la flore dont il était le protecteur avisé et dévoué. Aucun membre de l'équipe de passage n'avait nié ses qualités de coureur et de trappeur.

De garde.

Marie Brisebois ne dominait pas Letourneur, leur binôme fonctionnait avec cette harmonie qui avait encouragé Shaw à leur suggérer de ré-évaluer leur relation personnelle. Parce que Shaw aimait Letourneur et que Marie Brisebois avait su éveiller sa sympathie.

.

Lorsqu'un jour, Shaw avait suivi des yeux le couple qui s'éloignait côte à côte d'un pas égal et qu'elle s'était félicité que Francis Letourneur et Marie Brisebois eussent suivi son conseil, Root avait levé un sourcil interrogatif.

— T'as pas vu qu'ils ne sont pas seulement collègues ? s'était moqué Shaw.

— Bien sûr que si, avait répondu Root avec suffisance. C'est la nature de ton conseil qui m'interroge.

— Brisebois est une sauvage, mais c'est une fille bien. Letourneur ne vit que pour les bois et la vie sauvage. Ils ont tous les deux le sens de l'honneur et du devoir, Je trouvais qu'ils allaient bien ensemble.

Root en était restée bouche-bée.

— Quoi ? C'est pas vrai ? avait fait Shaw en secouant la tête.

— Si, approuva Root. Mais quand leur as-tu donné ce conseil ?

— Quand je les ai rencontrés avant de partir en Irak.

— Mais tu m'avais dit que tu n'étais restée que deux jours avec eux.

— Et alors ? Ça suffit pour savoir que la personne en face de toi vaut le coup qu'on s'y intéresse ou pas. Letourneur adorait sa collègue, elle n'avait qu'à le pousser un peu pour qu'il tombe amoureux d'elle et qu'il lui fasse des tas de petits trappeurs, dit Shaw en reprenant l'expression de Letourneur. Il est plus jeune qu'elle, il est officiellement son supérieur, l'idée de coucher avec lui ne l'aurait jamais effleurée si je n'avais pas pousser à la roue.

La stupeur de Root n'en finissait pas de grandir.

— C'est un sous-off et pas le genre à ne serait-ce qu'avoir l'idée d'aller à l'encontre du règlement, avait ajouté Shaw.

Son explication n'avait, en aucune façon, modifié l'expression stupéfaite dont s'ornait la physionomie de Root. L'humeur de Shaw s'en était ressentie :

— Mais pourquoi tu fais cette tronche ?

Root avait éludé la question d'un geste de la main et elle avait poussé un profond soupir.

— Mais quoi ?! s'était énervée Shaw.

— Quand je pense que j'ai attendu deux ans et demi que tu te réveilles.

— Ça n'a rien à voir.

— Tu parles d'aveuglement, Sameen, l'avait détrompé Root en martelant ses mots.

— Je n'étais pas aveugle.

— Non ?

— Non.

— Dans le déni ?

— Si tu veux.

— Sam...

— Tu m'énervais, je tenais à toi, je n'avais pas envie de changer quoique ce soit à notre relation et je ne voulais pas que tu tombes amoureuse de moi. De toute façon, tu sais tout ça.

— Le sujet m'intéresse et je n'avais pas besoin que tu me fasses des avances ou que tu répondes aux miennes pour tomber amoureuse de toi, Sameen.

Shaw avait tourné les talons en grommelant que ce n'était pas malin et qu'elle avait eu raison de penser que leur relation tournerait au « bordel ». Root n'avait pas répondu, elle s'était contenté de sourire. Shaw n'avait pas tort, mais depuis cette prédiction, l'eau avait coulé sous les ponts. Samaritain avait joué des sentiments qu'éprouvait Shaw à son encontre et celle-ci en avait souffert, elle s'était perdue et elle se perdait encore, mais Root avait toujours pensé, espéré, qu'elles étaient faites pour s'entendre. Le temps lui avait donné raison.

Shaw n'en parlait jamais. Root en parlait parfois, souvent. Pour le plaisir de la voir se défiler, plus ou moins habilement. Pour retrouver ces temps où elle flirtait. Par jeu. Pour attirer son attention, et déclencher une réaction. Peu importait laquelle. L'important avec Shaw était qu'elle réagisse.

.

— La nuit arrive, pourquoi Mama, n'est pas rentrée, Hoot ?

— Elle t'a dit qu'elle rentrerait avant la nuit ?

— Non, mais on ne voit rien. Il neige. Et si elle ne reviens pas ?

— Sameen est partie en voiture. Elle est très prudente et elle ne sera pas restée à pied au milieu de la forêt en pleine nuit. Si elle a pris du retard, elle nous préviendra qu'elle dort dans un abri. L'ours avait été signalé assez loin d'ici. Laisse-lui le temps de rentrer.

— On ne voit rien.

Anne-Margaret n'avait pas tort. Il faisait très sombre et la neige tombait si dru qu'on ne distinguait rien à plus de deux mètres.

— Mais la voiture a de bons phares et Sameen est une très bonne conductrice, la rassura Root.

— Et si elle a rencontré un gohs ou un méchant ?

Root se souvenait qu'Alma avait appelé les gros animaux des whams, Anne-Margaret avait choisi de désigner ceux-ci Gohs. Pour gros. Sameen veillait à ne jamais utiliser ce mot, mais elle ne corrigeait pas l'enfant. Elle apprendrait de toute façon à prononcer et à utiliser le vocabulaire adéquat. Root approuvait.

— Sameen sait gérer ce genre de rencontre, ou les éviter, Anne-Margaret.

L'enfant sembla donner raison à Root ce qui ne l'empêcha pas de demander d'une voix inquiète :

— Quand est-ce qu'elle rentre Mama ?

Le départ de sa mère n'inquiétait pas Anne-Margaret quand celle-ci ne l'accompagnait pas, elle ne s'accrochait jamais à Shaw quand elle partait. Elle lui faisait un signe de la main, disait à peine au revoir et le plus souvent ne se détournait pas de son activité en cours. L'anxiété naissait avec l'attente. L'enfant calculait inconsciemment l'heure de retour de sa mère. Elle ne savait pas encore lire l'heure, mais les repas, la luminosité étaient autant de repères. Elle estimait ainsi le temps et le moment où l'absence de Shaw devenait inquiétante.

Shaw n'appelait jamais, excepté quand elle ne rentrait pas et seulement parce que Root insistait pour qu'elle le fît.

Anne-Margaret s'inquiétait et demandait toute les deux minutes quand sa mère allait rentrer. Root attendait avec elle, s'efforçant à ce que sa sérénité et sa confiance déteignissent sur l'enfant.

La nuit tombait très vite. D'autant plus vite, que le soleil ne s'élevait pas très haut sur l'horizon en cette saison. Le climat était rude et la pénombre omniprésente. Root avait commandé des lampes UV pour combattre le manque de soleil et elle en avait installé dans toutes les pièces. Shaw avait apprécié l'initiative. Apprécié et approuvé.

Root proposa à Anne-Margaret de lui lire une histoire. Elle installa un fauteuil devant la fenêtre en lui expliquant qu'elle pourrait ainsi surveiller le retour de sa mère. Anne-Margaret accepta l'idée. Root partit chercher une dizaine de livres et s'assit dans le fauteuil. L'enfant s'installa contre elle. Elle suivait attentivement la lecture, mais elle levait fréquemment les yeux vers la fenêtre et elle demandait régulièrement à Root si sa mère rentrait bientôt.

— La voilà, s'illumina-t-elle soudain.

Elle se levèrent et elles reprirent leur poste près de la fenêtre dont Root n'avait pas fermé le volet.

Une vague lumière jaune perçait l'épaisseur combinée de la nuit et de la neige. La source lumineuse se divisa en deux faisceaux distincts accompagnés d'un vrombissement de moteur. L'abri dans lequel elles garaient la voiture, se trouvait de l'autre côté de la cabane. Anne-Margaret gigota et Root la reposa à terre. L'enfant alla tirer son caribou à bascule du coin où il était rangé, grimpa dessus et se mit à se balancer d'avant en arrière tout en chantant avec entrain et application.

Le caribou était un cadeau d'Anna et Alexeï quand elles les avaient vus fin décembre.

Anne-Margaret avait fêté deux fois Noël. Une première fois à Mallorca en compagnie de Maria, d'Alma et d'Élisa Brown. Une seconde fois à Montréal où Root avait gardé la villa, en compagnie de Genrika, de Fusco, de Reese, de Sanders, des Russes et de Khatareh.

Les deux Russes avaient avoué avoir commandé le caribou à un artisan. Mais ils n'avaient pu tromper l'œil avisé de Root :

— Mais c'est vous qui avez réalisé les finitions.

— Alexeï a gravé les décors et c'est sa sœur cadette qui l'a peint, avait précisé Anna. Elle est très douée.

Le jouet était magnifique. Rouge, ornée de fleurs et de formes géométriques jaunes, noires, bleues.

— Tatiana s'est inspiré du décor des œufs qu'on confectionne pour Pâques.

— Des œufs ukrainiens, avait remarqué Root.

— Anna lui en avait suggéré l'idée.

— C'est magnifique, votre sœur est une véritable artiste, Alexeï.

Le géant avait rougi de plaisir.

L'évocation des deux grands Russes lui réchauffa le cœur.

.

Alexeï avait, comme il le lui avait promis, emmené Anna dans sa famille. Ses sœurs, ses cousines, ses tantes et sa mère étaient exubérantes et bavardes. Elles possédaient une joie de vivre qu'elles exprimaient sans retenu. Des caractères qui s'opposaient aux silences et la réserve un peu froide dont se départait rarement Anna. Mais la jeune femme avait d'autres qualités. Elle était serviable et prenait toujours d'heureuses initiatives. Elle était la dernière d'une fratrie de quatre enfants, Alexeï le petit dernier d'une famille de cinq enfants. Ils se ressemblaient en cela, mais pas seulement.

Le géant avait perdu son père très jeune. Igor Borkoof avait été porté disparu en Afghanistan en 1984 et il avait laissé un grand vide dans le cœur de sa femme Ekaterina. Elle comprenait les peines et les chagrins. Cette peine et ce chagrin d'avoir perdu un être cher, ne pas avoir pu lui dire adieu. Cette absence jamais comblée. Anna avait perdu cinq membres de sa famille dans d'affreuses conditions et pour cela la mère d'Alexeï était prête à beaucoup lui pardonner.

Et puis, Anna aimait son fils. Alexeï transpirait de bonheur, de joie et de fierté. Ce grand ours étaient aussi fier de présenté sa famille à Anna, que de présenter la femme qu'il aimait à sa famille.

De plus, la jeune fiancée était polie et bien éduquée. Petite fille d'un couple d'Ukrainien déportés arbitrairement de Sibérie. Son cœur d'Ijorienne et de mère s'était ouvert en grand pour accueillir cette grande femme aux yeux magnifiques, cette âme blessée qui savait rendre son fils si heureux.

Le reste de la famille emboîta sans effort le pas à Ekaterina. Et quand Alexeï demanda le soir à sa sœur de chanter. Quand il se tourna ensuite vers Anna pour l'inviter à faire de même, l'alliance fut définitivement scellées dans les voix mêlées des deux jeunes femmes.

Ils devaient se marier au début du printemps.

.

Shaw enfila sa cagoule, ses gants et rabattit la capuche de sa parka sur la tête. La cabane avait beau être à dix mètres du garage, il gelait à pierre fendre et le vent s'était levé. À la limite du blizzard. Shaw avait vécu assez longtemps en Sibérie pour savoir que, parfois, la moindre négligence se payait et qu'on ne plaisantait pas avec les tempêtes. Anna, si prudente et si aguerrie qu'elle fût avait failli y perdre la vie durant leur évasion.

— Ce n'était pas la première fois, je m'étais déjà fait piéger avant, lui avait-elle un jour avoué.

Shaw avait parfois commis des imprudences au début de son installation en Sibérie. Elle les avait toujours payées et elle avait manqué une fois de s'égarer dans le blizzard. La chance plus que l'expérience ou la ténacité l'avait ramenée à sa cabane sans qu'elle s'en fût aperçu avant de se cogner sur ses murs. Par la suite, elle s'était montrée beaucoup plus prudente et bien plus prévoyante.

Elle sortit de la Jeep. Abandonna l'habitacle agréablement chauffé. Le froid la saisit à la gorge. Elle s'empara d'une pelle et batailla un instant contre la neige accumulée à l'entrée de l'abri. Elle était partie sans le fermer, mais elle ne laisserait pas l'abri ouvert avec la jeep à l'intérieur. Enfin, elle put refermer la porte.

Une épaisse couche de neige fraîche avait recouvert le chemin qui menait à la cabane. Shaw lutta contre vent qui lui piquait les yeux. Elle jura, malgré tout ce qu'elle avait appris elle continuait à commettre des fautes de débutante. Il faisait froid, il neigeait, il y avait du vent et elle avait oublié de mettre son masque. La punition ne se fit pas attendre : elle ne voyait rien et le froid gelait les larmes et la neige qui fondait sur ses cils.

Root s'était montrée plus prévoyante, elle avait allumé la lampe extérieure. Elle brillait comme un phare dans le brouillard et Shaw s'y accrocha.

Elle eût dû rentrer plus tôt ou accepté l'invitation des Cris* à rester la nuit chez eux. Ce bavard de Letourneur avait-elle d'abord penser avant que la mère du blessé n'eût évoqué Marie Brisebois.

Parce que Shaw avait d'abord rechigné à la suivre quand elle l'avait abordée.

.

Elle était passée prendre l'homme qui avait signalé l'ours abattu dans un petit hameau proche de Eastmain. Elle avait garé la Wrangler devant chez lui et descendu la moto-neige de son chariot. Il l'avait menée à l'ours. Elle avait constaté l'ablation de la vésicule biliaire. Récupéré les balles, jurée parce que les braconniers s'avéraient être de piètres tireurs, inspecté les lieux, retrouvé des traces de présence humaines, conclu que les braconniers étaient trois. Elle avait interrogé son informateur. Un Cri. Il l'avait assurée de l'innocence de ses congénères :

— Les Cris ne braconnent pas.

Un mensonge.

— Pas de cette façon, avait ajouté l'informateur. Parfois, nous ne respectons pas la loi, mais seulement parce que c'est une loi faites pour les blancs par les blancs. Nous tuons parfois en dehors des périodes autorisées, c'est vrai, mais pas pour ça, avait-il conclu amèrement.

— Pourquoi alors ? avait demandé Shaw qui connaissait très bien la réponse.

— Pour la viande. Pour nous nourrir.

— Ce genre de braconnage rapporte portant beaucoup d'argent. Les vésicules se vendent chères.

— Si un Cri se permet ce genre de crime, il sera sévèrement jugé par le Grand Conseil.

— Mouais.

Shaw n'était pas sûre que l'attrait des sommes importantes générées par la vente illégale des vésicules biliaires à destination du marché chinois ne supplantent pas les lois formelles et informelles du Grand Conseil Cri. Chaque Nation comporte son lot de délinquants.

Cependant, pour cette fois, le Cri avait sans doute raison de rejeter la faute sur des blancs. Elle avait prélevé six balles. Aucun Cri n'aurait ainsi gaspiller des munitions. D'abord, à cause de leur prix élevé, ensuite, parce que les Cris qui possédait un fusil savait s'en servir.

Elle avait pris des photos pour illustrer son rapport et s'était promis de coincer les gars au plus vite. Root éplucherait les registres de vols et traquerait les transactions suspectes. Elles avaient déjà coincé deux braconniers et un trafiquant chinois au mois de décembre.

Elle avait bouclé sa reconnaissance à midi. Elle eût bien aimé profiter de son passage pour patrouiller un peu dans la région. Une heure ou deux avant de rentrer. Une tempête de neige s'annonçait en fin de journée et elle ne voulait pas s'attarder plus. Le ciel était d'un blanc crémeux unis pauvrement éclairé par un soleil pâle, très bas sur l'horizon. Le froid était mordant, il deviendrait glacial quand le vent se lèverait.

Elle s'était résolue à revenir un autre jour. Elle n'avait pas envie de traîner son informateur avec elle et elle ne pouvait décemment pas l'abandonner au milieu de nulle part et le laisser poireauté deux heures dans le froid à attendre son retour. Si encore ils n'avaient pas été si loin du hameau.

Elle lui avait proposé de partager une boisson chaude. Le Cri lui avait proposé de partager un en-cas. Ils avaient partagé bien plus que de la nourriture et une boisson chaude. L'homme était un trappeur né et il était très impliqué dans la vie de sa communauté. Ils auraient pu partir ensemble explorer le territoire, mais ce jour-là Shaw aspirait à la solitude. Et soutenir une conversation, pourtant pleine d'enseignement, qu'elle n'avait pas souhaitée, mais qu'elle s'était efforcée de rendre conviviale, l'avait épuisée.

La ballade en moto-neige lui avait fait oublier sa contrariété. Les engins n'étaient pas très esthétiques, mais Shaw prenait beaucoup de plaisir à les conduire. Le Cri avait laissé échapper quelques cris de surprise sinon de peur à une ou deux reprises.

Elle et Root avaient participé à des courses de moto-neiges. Elles avaient rivalisé d'audace et s'étaient acquises une réputation de cinglées. Root avait gagné la première course. Puis la deuxième. Shaw l'avait sortie à la troisième. Elles attendaient la prochaine course. Root pour se venger, Shaw pour remettre le compteur des victoires et des défaites à zéro. Leurs concurrents se méfiaient d'elles comme de la peste. Pour ceux qui les connaissaient. Les autres apprenaient, souvent à leurs dépens, à les connaître. Letourneur avait gardé des contacts dans la région et il avait téléphoné à chaque lendemain de course pour les féliciter de leurs exploits.

Gen les avaient traitées de tarées. Pour le principe parce qu'elle n'avait pu cacher ni son enthousiasme ni son admiration pour la dextérité dont faisaient preuve aussi bien Shaw et que Root au guidon d'une moto-neige.

Elle était absente lors de leur première course, elle avait participé à la deuxième, pour voir, et avait assisté à la troisième. Les courses étaient techniques et, pour peu qu'on visât la victoire, dangereuse. Genrika s'était baladée lors de la course à laquelle elle avait participé, ce qui ne l'avait pas empêchée de se faire quelques frayeurs. Elle n'avait pas concouru la fois suivante parce qu'elle savait n'avoir aucune chance de gagner et parce que Juliette l'avait accompagnée à Eastmain et qu'elle avait préféré profiter de sa présence.

.

Au hameau, on attendait leur retour avec beaucoup d'impatience. Un guetteur avait été chargé de signaler aux habitants la moto-neige de Shaw dès qu'il l'apercevrait.

Shaw avait à peine arrêté le moteur qu'une femme s'était avancée vers elle.

— Nous vous attendions, lui avait-elle déclaré.

Shaw avait retiré son masque, abaissé sa capuche et retiré sa cagoule. Elle n'avait rien répondu ni posé aucune question.

— On a besoin de vous.

Cette fois, elle avait posé une question.

— Pourquoi ?

— Le Conseil à fait passer le mot, lui avait dit la femme. Il a prévenu la Nation que si un accident arrivait, il fallait aller trouver la femme blanche qui habite la grande cabane à l'ouest de Eastmain. Celle qui garde le territoire et lutte contre les braconniers. On savait que vous ne reviendriez pas trop tard. Alors, on vous a attendu.

— Je suis agent de la conservation de la faune et de la flore.

— Vous êtes médecin et chirurgien.

— Qui vous a dit ça ?

— Le Conseil.

— Et... ?

— Marie Brisebois. C'est elle qui a informé le conseil que vous vous étiez un ancien soldat et que vous étiez médecin-urgentiste dans l'armée.

Le nom de Brisebois avait ramené Shaw à de meilleurs sentiments. La Québécoise n'avait pas seulement pensé à la population et aux avantages multiples qu'elle pourrait retirer des compétences militaires et médicales de Shaw. Parce qu'elle était restée ce foutu adjudant-maître qui s'occupait de tout le monde : de ses hommes, en l'occurrence des gens du coin, et de ses officiers, en l'occurrence de Shaw.

Elle avait pensé bénéfices. Bénéfices pour tout le monde. Brisebois était assez psychologue pour savoir que Shaw se considérait tout autant comme un médecin que comme un soldat ou un garde. Un rangers parce que, agent de conservation de la faune et de la flore du Québec semblait un peu trop long à Shaw pour désigner ce qui aux États-Unis et dans beaucoup d'autres pays se nommait simplement ranger ou au pire park-rangers. Mais les Québécois étaient bien trop bavards pour se contenter d'un mot aussi court et aussi simple.

Brisebois veillait sur ses ouailles : Letourneur, ses deux gamins — parce que les deux gardes n'avaient pas perdu leur temps et que Brisebois s'inquiétait de son âge — les animaux et les plantes qui peuplaient le territoire sur lequel elle veillait, les gens qui vivaient sur ce même territoire pour peu qu'ils partageassent son amour de la nature, sa famille, celle de Letourneur, ses collègues et les vétérans qu'ils fussent en perdition ou pas.

Shaw était une amie de son « chum », que celle-ci le voulut ou non, elle était sa collègue, sa protégée — comme si Shaw avait besoin d'être protégée par qui que ce fût — elle avait servi dans les Marines et elle souffrait de désordres post-traumatiques.

— Je n'ai qu'une trousse de premier secours, annonça Shaw d'un ton peu engageant.

— Le Conseil a dit de ne pas s'inquiéter du matériel médical. Il a dit que le médecin blanc avait tout ce qu'il fallait pour soigner.

— Je ne me ballade pas avec un bloc-opératoire en poche.

— Le Conseil a dit de faire confiance au médecin.

Foutue Brisebois. Qu'avait-elle pu raconter pour que ces gens la prissent pour un sauveur ?

— Et qui a besoin d'aide ?

— Mon fils.

— Qu'est-ce qui arrivé ?

— Il est tombé du toit.

— Il y a de la neige.

— Il est tombé sur le bûcher.

— Mais, Crisse de viarge, qu'est-ce qu'il est allé foutre sur un toit en plein hiver ?

Shaw avait appris des jurons en français.

— Réparer la cheminée.

— C'est arrivé quand ?

Sur le chemin Shaw demanda des précisions. L'homme, Pierre, avait hurlé de douleur quand on l'avait déplacé, et du sang tachait son pantalon. Les gens n'avait pas osé le déshabiller. Il avait préféré attendre.

— Vous lui avez donné à boire ou à manger ?

— Non.

— Il n'a rien pris ?

— Il a fumé.

— Quoi ?

— Du cannabis.

— Beaucoup ?

— Quatre cigarettes. Il dit que ça le soulage. Il ne fallait pas ? s'inquiéta la mère.

— Non, c'est plutôt une bonne idée.

Elle analysa les données. Fracture ouverte. Personne n'y avait touché. Cela pouvait être grave ou pas selon la nature de la fracture. Du sang, mais pas moyen de savoir si une artère avait été sectionnée avant d'avoir examiné la blessure.

Le garçon avait le tibia brisé. Cassé net. L'artère n'avait pas été sectionnée et il ne souffrait pas d'autre traumatisme que sa chute aurait pu entraîner. La blessure était impressionnante, mais relativement bénigne. La mallette que transportait Shaw partout avec elle, contenait tout ce qu'il lui avait fallu pour soigner le gamin. Du moins, dans un premier temps.

— Il faut qu'il aille se faire poser un plâtre ou une attelle et qu'il suive ensuite les conseils du médecin.

— Vous ne pouvez pas le faire ?

— Je n'ai pas le matériel.

— Aujourd'hui, mais demain ou après-demain ? Vous ne pouvez pas vous procurer ce qu'il faut ?

— Je croyais que les soins étaient gratuits au Québec.

— Il n'y a qu'une clinique à Eastmain.

Mouais... C'était loin, pas vraiment au top questions soins et la plupart des médecins étaient blancs. Mais elle aussi. Enfin, selon les critères cris.

Shaw avait accepté de revenir le lendemain.

Quand elle ressortit de la maison pour regagner la Wrangler et rentrer chez elle, il neigeait et la nuit commençait à tomber. Les Cris avaient prédit une tempête. Il était tard, Shaw avait deux heures de route devant elle pour rejoindre la cabane. La mère du blessé l'avait invitée à passer la nuit chez elle, à ne repartir que le matin suivant. Elle avait refusé. Pour Anne-Margaret. Pour Root. Pour elle. Elle avait envie de rentrer d'autant plus si elle devait revenir le lendemain. Ils n'avaient pas insisté, mais lui avaient recommandé de ne pas rouler trop vite et d'être prudente. Des mains bien-attentionnées avaient chargé sa moto-neige dans la remorque. Shaw les remercia. La mère du blessé l'avait retenue quelques minutes avant son départ et lui avait tendu un thermos de tisane.

— C'est moi qui la fais. Vous me rapporterez le thermos demain.

Shaw l'avait remerciée et avait pris le volant de la Wrangler. Elle avait presque mis trois heures pour rentrer. Le temps en avait profité pour se gâter un peu plus à chaque demi-heure qui passait.

Elle avait manqué de quitter la route dans un rivage et de tomber dans un fossé à seulement quelques kilomètres du hameau cri. À la suite de quoi elle s'était montrée beaucoup plus prudente.

.

Elle tambourina à la porte. Et Root apparut. Enfin, Shaw devina que c'était elle, parce qu'elle ne voyait rien.

— Viens par ici, fit Root en la tirant à l'intérieur et en s'arque-boutant contre la porte pour la fermer. Assieds-toi.

Elle balaya de la main la neige qui recouvrait les vêtements de Shaw. Elle lui enleva sa capuche, lui retira sa parka, puis elle s'agenouilla et s'attaqua aux lacets de ses chaussures.

— Merde, Root, je ne suis pas un bébé, grommela Shaw.

— Tu aurais pu appeler.

— J'ai dit que je rentrais.

— Anne-Margaret s'inquiétait.

— Les enfants s'inquiètent toujours.

Shaw ne changerait jamais. Enfin, jamais tout à fait.

— Tu ne l'as pas couchée ? ajouta d'ailleurs celle-ci mi-contrariée, mi-inquiète.

En plus, elle pouvait parfois se montrer psycho-rigide, soupira Root. Un comble pour une femme si différente et si peu concernée par les règles édictées par les sociétés humaines.

Maman Shaw n'avait rien d'une maman-poule ni d'une maman gâteau, ce qui n'était pas pour déplaire à Root. En contre-partie, elle était extrêmement attentionnée, une qualité que Root appréciait particulièrement.

— Elle t'attendait. Doctement, puisque nous lisions.

Shaw ouvrit la bouche, Root devança sa question :

— Et elle a mangé. Depuis longtemps.

— Mmm, okay.

Le chapitre Anne-Margaret était fermé, Shaw était satisfaite, il était temps de s'intéresser au chapitre Sameen Shaw :

— Qu'est-ce qui t'a retenue si tard ?

— Un blessé.

— Tu es tombée dessus par hasard ?

— Non.

Tout en se déshabillant Shaw lui fit un rapport de son intervention.

— Marie... fit Root.

— Ouais.

— C'était bien ?

Shaw se fendit d'un sourire.

— Ouais.

L'arrivée d'Anne-Margaret empêcha Root d'entamer une discussion sur l'avenir et le présent, et de poser des questions qu'elle jugeait nécessaires d'être posées.

— Mama.

L'enfant souriait de toutes ses gencives et des quatre dents qui avaient daigné se montrer.

— Salut, Meg. Ne rentre pas, l'arrêta Shaw. Il y a plein de neige.

Anne-Margaret s'assit sagement sur le sol, les yeux fixés sur sa mère.

Shaw acheva de se débarrasser de ses affaires mouillées. Elle n'avait gardé que son caleçon long et sa chemise.

— Il caille, fit-elle en se frottant vigoureusement les bras.

— Il fait chaud à l'intérieur, Sam. Et tu n'es pas vraiment à l'intérieur.

— Ouais.

Root sortit du sas, passa Anne-Margaret. Shaw la suivit, attrapa l'enfant dans ses bras, la posa sur sa hanche et referma la porte. Ses épaules, crispées par le froid, se détendirent soudain. Shaw grogna de plaisir. L'intérieur de la cabane était chaud. Bien plus que cela, chaleureux.

Shaw n'avait jamais prêté beaucoup d'attention au confort et à la décoration des lieux où elle avait habités. Un lit pour dormir, une douche pour se laver, une table et une chaise, voir même un tabouret, pour travailler et elle se sentait chez elle. Avec encore moins de confort aussi. Ou peut-être, ne s'était-elle jamais vraiment senti chez elle parce que son vrai chez elle existait ailleurs.

Son père ne s'installait pas vraiment quand il se trouvait en mission en extérieur. Il n'en ressentait pas le besoin parce que pour lui sa maison se trouvait là où vivait sa femme. Quand elle vivait avec lui, Shaw avait adhéré sans vraiment s'en rendre compte à sa philosophie. Plus tard, elle avait partagé une chambre à la fac, puis elle avait eu son propre studio dès qu'elle avait commencé à assurer des gardes à l'hôpital. Pourtant à cette époque, si on lui demandait où elle habitait, elle donnait son adresse à Boston. Et quand sa mère l'avait maudite, elle n'avait plus eu de chez soi. Seulement des quartiers ou des planques. Shaw n'avait plus habité nulle part.

Elle se moquait du superflu. Elle n'avait plus rien à perdre.

Mais elle aimait l'ordre.

Root était ordonnée et elle faisait de n'importe quel endroit un lieu personnel. Fonctionnel et accueillant. On ne se sentait pas chez elle, on se sentait chez soi. Il n'y avait pas de photos, pas de souvenirs accrochés aux murs ou disposés dans les étagères, mais rien d'impersonnel non plus. Un pull, un ordinateur, une clef USB, des livres, des gravures et des objets d'art que Root avait dénichés au cours de ses voyages.

Dans la cabane, la cuisine n'avait pas la fonctionnalité de celles dont avait bénéficié Root à Laval, mais elle était propre, rangée et offrait le nécessaire pour cuisiner. Aussi bien à Root qu'à Shaw.

Shaw pencha la tête en arrière, elle inspira profondément et ferma un instant les yeux. De bien-être.

Elle les rouvrit et demanda à Anne-Margaret comment s'était passée sa journée. Elle s'en fichait un peu, beaucoup, mais sa fille aimait bien lui raconter les choses inintéressantes qu'elle avait faites ou découvertes alors que sa mère était absente. Shaw l'écoutait et poussait le vice jusqu'à lui poser des questions et à lui demander des précisions auxquelles Anne-Margaret répondait avec force détails et beaucoup d'enthousiasme. Elle était moins fatigante à l'époque où elle ne parlait pas, à l'époque où Shaw seule parlait, quand elle en avait envie et que sa fille se contentait d'approuver ses dires ou de répondre à ses questions par quelques mots.

.

Maria, Alma, Genrika et Root étaient d'intarissables bavardes. Auprès d'elles, Anne-Margaret avait acquis à deux ans un vocabulaire conséquent en plusieurs langues et si elle ne parlait pas, elle babillait. Shaw s'étonnait parfois de montrer autant de patiente et autant d'attention au bavardage inintéressant de l'enfant. D'y prendre plaisir. Et de l'encourager.

Shaw détestait bavarder et se trouvait inapte à tenir des conversations.

Elle se plaignait parfois de ce que Root, Genrika ou Maria maniassent avec tant de virtuosité l'art du langage. Mal lui en prit un jour :

— Tu ne sais pas discuter, Sameen. C'est une chose. Mais tu ne présentes aucune lacune en ce qui concerne la maîtrise du langage. Peux-tu me rappeler combien de langue tu parles ?

— On s'en fout, maugréa Shaw en espérant ainsi clore la conversation.

Autant se jeter dans un puits plutôt que croire que Root n'irait pas au bout d'une conversation que Shaw avait eu la bêtise de provoquer.

— Sameen, combien ? insista-t-elle.

— Je ne sais pas.

— Anglais, espagnol, persan, russe, arabe, dari, commença d'énumérer Root. Tu deviens plutôt bonne en français, je sais que tu débrouilles en pachtoun Le compte n'est même pas bon parce que tu maîtrises l'arabe littéraire, mais que tu parles aussi les variantes régionales de la langue, lesquelles ?

— Pff...

— Libano-syrien, irakien, quoi encore ? Égyptien ?

— Ouais.

— Et l'Afrique du Nord ?

— Je n'y suis jamais allée.

— De toute façon, je suis sûre que tu peux apprendre n'importe quelle langue en quelques semaines.

— Tu n'as rien à m'envier.

— Exact, mais moi, je ne me désole pas d'être aphasique.

— Je n'ai jamais dit ça.

— Vraiment, capitaine ?

Un coup bas, se renfrogna Shaw. Pourquoi l'USMC l'avait-elle employée comme négociatrice ? Les gens passaient leur temps à le lui rappeler.

— On ne peut rien dire avec toi, reprocha-t-elle à Root.

— On ne peut pas dire de bêtises, c'est différent.

— Okay, je n'ai rien dit. Et je déteste discuter avec toi.

— Sam, mon cœur, la réprimanda gentiment Root. Tu ne peux pas exceller en tout, mais je peux t'assurer que tu es une locutrice claire et efficace. Crois-moi, tu ne souffres d'aucun déficit langagier.

— Qu'est-ce que tu en sais ?

L'expression faussement peinée de Root lui avait fait mesurer combien sa question était idiote et insultante.

— Si tu veux savoir... commença Root.

— Je ne veux rien savoir.

Root avait ri. Shaw avait haussé les épaules. Une façon de clore le sujet et de lui faire comprendre que Root ne lui apprendrait rien. Shaw connaissait ses lacunes et elle avait appris à vivre avec. Elle les affrontait avec plus de confiance et surtout plus de philosophie.

Elle pouvait même remonter dans un ascenseur.

.

Elle avait testé en rentrant de Florence. À l'aéroport Pierre-Elliot Trudeau. Elle n'avait pas voulu attendre. Voulu savoir si sa phobie était liée à sa trahison. Au mensonge qui l'avait tant traumatisée. Si elle l'avait dépassée et vaincue.

Shaw n'avait jamais souffert de tendances suicidaires avant que Samaritain ne s'en prît à elle. Elle avait cru s'être pour la première fois tuée lorsqu'elle s'était suicidée pour ne pas risquer de s'en prendre à Root. Parce qu'elle ne pouvait accepter l'idée qu'elle pût un jour pointer un flingue pour l'éliminer.

Shaw lui avait déjà tiré dessus, elle l'avait aussi frappée sans beaucoup d'égard pour sa personne. Mais quand elle l'avait fait, elle ne connaissait de Root que ce qu'elle en avait vu. Une première rencontre qui n'avait pas parlé en sa faveur, une deuxième qui n'avait pas arrangé ce que Shaw pensait déjà d'elle, et une troisième qui lui avait confirmé que Root appartenait à la classe des criminels psychopathes et que, malgré son charme et son efficacité certaine, elle était avant tout incontrôlable et dangereuse. Ensuite, Shaw avait sagement suivi la ligne de conduite imposée par Finch à son égard.

Une erreur. Carter l'avait payée de sa vie. Shaw était intervenue trop tard.

Root eût pu sauver Joss Carter.

Par la suite, Shaw avait appris à apprécier Root. La femme était insupportable, elle pouvait se montrer insultante et vraiment lourdingue. Mais en contre-partie, elle était courageuse et c'était une tireuse d'exception. Elle était dingue, mais elle était aussi honnête et c'était le genre de personne à qui, après une ou deux missions, Shaw n'avait pas hésité à confier sa vie les yeux fermés et, bien qu'elle s'en fût défendue, elle adorait faire équipe avec elle. Root était imprévisible, fantasque, irritante, suffisante, mais elle était aussi efficace et surtout, Shaw n'avait pas besoin de discuter stratégie et objectif avec elle. Elles se comprenaient et se mouvaient en parfaite harmonie quand elles opéraient ensemble.

Et puis, il lui fallait reconnaître, même si elle ne s'intéressait pas aux femmes, Shaw ne pouvait nier qu'à cette époque déjà, elle trouvait Root attirante et franchement sexy, ce qui n'empêchait pas qu'elle pensait que cette abrutie rêvait si elle espérait un jour la pousser dans un lit et voir Shaw répondre favorablement à ses avances.

Bon, Shaw pourtant, devait l'aimer plus qu'elle ne croyait.

Elle avait cédé à un élan à la bourse, elle n'avait pas vraiment réfléchi, elle voulait dire à Root, qu'elle tenait à elle, qu'elle l'aimait bien et que... enfin, bref... C'était peut-être aussi en continuité avec leur conversation idiote, juste avant que Shaw ne se fît descendre. Root lui avait tendu une perche, Shaw avait reconnu que Root l'intéressait sans lui cacher pour autant qu'elle n'avait aucune chance, alors...

Alors, elle l'avait embrassée parce que c'était trop tard de toute façon. Parce qu'au fond, elle s'était dit qu'elle allait mourir et que, tout compte fait, et son orgueil mis de côté, elle avait peut-être raté quelque chose avec elle. Parce qu'elle avait voulu faire ce dernier cadeau à Root. Parce qu'elle le méritait...

Des conneries.

Des excuses.

Shaw l'aimait. Elle ne le savait pas. Pas encore, mais Root avait pris bien plus d'importance dans sa vie que n'importe qui d'autre avant elle, si elle exceptait son père et sa mère.

Elle n'avait pas trahi Root dans le monde réel, par contre, dans ce même monde réel, elle avait tenté de se tuer et ce bien avant de se faire sauter la cervelle dans les simulations tordues de Samaritain.

Merde.

Ce n'était plus de la loyauté ou une quelconque question d'honneur. Shaw ne se suiciderait pas pour cela. Elle expierait et elle souffrirait, oui, mais elle ne se suiciderait pas. Pas pour ça. Pas pour l'honneur ou la loyauté.

Par contre pour Root...

Les gens les plus droits, les plus sensés, les plus équilibrés devenaient les plus dingues quand ils chutaient. Il n'y avait qu'à voir Brown et son mari ou Anna à la colonie n°2, même Reese avait failli se balancer d'un pont dans l'Hudson. Des modèles d'équilibre et de maîtrise de soi qui avaient complètement pété les plombs.

Shaw ne pouvait pas trahir Root. Elle ne pouvait pas en supporter l'idée. À moins qu'elle ne pût pas vivre dans un monde dans lequel Root serait absente.

Cela ou pas, sa phobie des ascenseurs étaient liée à sa trahison.

.

Shaw avait tergiversé à Trudeau. Elles avaient peu de bagages et Root avait emprunté les escalators pour changer de niveau. Shaw avait repéré les ascenseurs et les toilettes. Elle avait attendu, hésité et s'était brusquement décidée :

— Faut que j'aille aux toilettes.

Brown s'était arrêtée et avait posé son sac. Root avait tourné la tête à droite et à gauche. Elle n'avait vu aucun panneau indiquant des toilettes.

— Attendez-moi, je reviens dans cinq minutes.

Shaw avait laissé son sac et s'était dirigée d'un pas qu'elle voulait assuré vers l'ascenseur le plus proche. Le cœur serré, mais déterminé.

Elle s'était retrouvée devant la porte grise. Elle avait profondément inspiré et tendu un doigt vers le bouton d'appel. Un pas de course avait résonné derrière elle. Root. Silencieuse pour une fois.

Les ascenseurs faisaient un boucan d'enfer, à se demander comment les gens pouvait leur confier leur vie. Ils s'arrêtaient dans un bruit ferrailles déglinguées et leurs portes s'ouvraient comme devaient s'ouvrir les portes de l'enfer quand elles accueillaient les damnés. Root s'était rapprochée, sa main avait frôlé la sienne. Shaw transpirait d'appréhension. Elle s'était emparé de la main offerte. La porte avait coulissé. L'ascenseur était vide. Exempt de menaces. Elle avait exercé une brève pression sur la main de Root et elle était entrée dans la cabine. Elle avait actionné la fermeture des portes puis appuyé sur le bouton du niveau auquel se trouvaient des toilettes.

Elle était redescendue par le même ascenseur et cette fois-ci, elle n'avait pas eu besoin de Root.

Root n'avait pas commenté leur escapade aux toilettes ni la victoire que Shaw venait de remporter sur elle-même et Samaritain, mais en sortant de l'ascenseur pour rejoindre Brown qui les attendait dans le hall, Shaw s'était fendu d'un « Merci » et Root lui avait renvoyé un clin d'œil et un :

— À ton service, Sameen.

Brown s'était montrée plus directe :

— Alors ?

Parce qu'elle avait vu et compris, parce qu'elle voulait savoir si Shaw s'était libérée de sa phobie.

— Cinq sur cinq.

Le jeune officier s'était fendue d'un sourire de gosse.

— Vous êtes l'officier le plus bizarre que je n'ai jamais rencontré, Brown.

— Vous pensez que je ne suis pas la hauteur de mon devoir ? avait sérieusement demandé Élisa.

— Vous l'êtes, la détrompa Shaw. Mais c'est juste que parfois, vous ressemblez tellement à un gosse.

— Euh, je ne sais pas comment je dois le prendre...

Shaw eût bien été embarrassée de s'expliquer et de justifier son opinion, Root s'en chargea pour elle :

— Prenez le bien, Élisa. Shaw admire vos compétences tant militaires que civiles. Elle vous reconnaît d'exceptionnelles qualités d'officier, ce qui n'est pas un mince honneur quand on sait ce qu'elle a pu penser de certains de ses supérieurs. Elle apprécie vos qualités humaines et plus spécifiquement le fait que vous ayez gardé votre âme d'enfant intacte.

L'embarras de Brown grandit au fur et à mesure des déclarations de Root. Elle n'était pas idiote, elle savait que Shaw l'appréciait, mais se le voir déclarer de but en blanc par une tierce personne, par Root, heurtait sa pudeur. Elle n'osait plus regarder Shaw. Quant à sa dernière déclaration, Brown s'en serait bien passée, elle ne trouvait pas que son grade et son parcours, tant militaire que personnel, allait de pair avec une âme d'enfant. Elle se sentait stupide et niaise.

— Pourquoi, les adultes trouvent-t-ils toujours offensant de se voir comparés à des enfants ? se désola faussement Root. Genrika et Juliette ne sont plus vraiment des enfants, mais ne sont pas encore des adultes, les méprisez-vous autant que cela, capitaine ?

— Non ! se récria Brown. Mais...

Root ne la laissa pas se justifier :

— Et Alma ? Vous la considérez vraiment comme une idiote incapable de pensées réfléchies.

— Non, mais...

— Shaw aime votre innocence, Élisa.

La moue que lui renvoya Élisa appelait à une meilleure explication :

— Vous êtes un cœur pur, précisa Root.

— Moi ?! s'ébahit le jeune officier.

Brown était soldat, elle avait du sang sur les mains, elle avait cédé à l'appel de l'alcool, de la drogue, elle s'était roulée dans la fange et Root parlait de pureté ?

Root appela Shaw à son secours :

— Sam...

— Laisse tomber, Root, grogna celle-ci. Brown pige rien du tout.

Elle était contrariée que Root parlât de ses sentiments envers Brown, mais l'officier parfois...

— Et bien, explique lui, l'enjoignit Root avec humeur.

Shaw regarda attentivement Brown. Une fille bien. Un bon officier. Quelqu'un à qui elle tenait.

Okay.

Brown méritait une explication :

— Vous êtes entière, Brown. Vous avez eu une enfance heureuse et une adolescence choyée, vous étiez une fille bien et vous l'êtes restée. Vous vous êtes cassée la gueule, mais ça n'a été qu'une mauvaise passe, un caillou noir que vous n'oublierez jamais. Un caillou noir, ouais, un caillou vraiment moche. Mais dîtes-moi, Brown, combien avez-vous semé de cailloux noirs dans votre vie ? Dans votre enfance, durant votre adolescence, durant toutes ses années que vous avez passés à l'USMC ? Qui avez-vous abandonné en chemin ? À qui avez-vous fait du mal dans votre vie, à part à vous-même parce que vous aviez été manipulée et que vous souffriez ?

Brown baissa la tête.

— Soyez honnête, capitaine, l'enjoignit Shaw.

Affectueusement.

— Hell, ce n'est pas comme ça que vous appelaient vos potes du surf ? reprit Shaw.

— Si.

— Vous êtes Élisa Brown, le capitaine Brown, mais vous êtes aussi Hell. Vous n'avez jamais cessé de l'être, c'est ce qui vous rend si sympathique et si humaine. C'est ce qui fait de vous un si bon officier, un officier hors du commun.

— Vous étiez un bon officier, se défendit Brown.

— J'étais efficace et compétente. Ça a marché pour l'ISA parce que je travaillais pratiquement en solo et que je préparais mes missions comme je l'entendais, mais si je n'étais pas partie de l'USMC, j'aurai fini par me faire virer ou par passer en cour martiale.

— Le chef Koenig pense que vous étiez un officier d'exception.

— Vous le connaissez ?

— Il a été mon instructeur, grimaça Brown.

Shaw se fendit d'un sourire :

— Il était vachard...

— Il l'est toujours, et vous lui avez laissé un souvenir impérissable.

— Mouais, peut-être, mais je suis persuadée qu'il vous apprécie plus que moi. Pas vrai ?

— Ben... rougit Brown.

— Il a raison, vous avez de l'avenir au sein de l'USMC, je n'en avais pas.

— Mouais...

Brown en doutait fortement.

— Écoutez, Élisa, vous n'allez pas recommencer, fit Shaw d'un ton sévère. Je partage votre avis sur beaucoup de choses, on peut en parler, vous pouvez en parler avec d'autres, mais si vous voulez mon avis, vous êtes capable de tirer votre épingle du jeu et de faire la différence avec tous ces crétins galonnés on ne sait comment et de mettre un peu de plomb dans la cervelle de tous les politicards qui nous gouvernent.

Houa, Root était impressionnée.

Elle ne savait pas si c'était le soulagement d'avoir vaincu sa phobie des ascenseurs qui l'avait ainsi galvanisée, mais Shaw se montrait particulièrement en verve. Honnête et attentionnée envers une personne qui savait exactement de quoi elle parlait et qui mesurait encore plus exactement ce qu'impliquaient ses paroles.

De l'estime, de l'affection et un réel intérêt.

Trois ans auparavant, le lieutenant Brown se serait pâmée de bonheur devant une telle déclaration.

Brown avait mûri, ses sentiments envers Shaw avait mûri. Leur relation s'était équilibrée. Elles ne jouaient pas encore d'égale à égale, Élisa admirerait toujours certains aspects chez Shaw et Shaw ne s'en défendrait pas, mais celle-ci venait clairement de déclarer au jeune officier que l'admiration était réciproque, pour d'autre motifs. Shaw avait souvent méprisé l'admiration ou la reconnaissance qu'elle suscitait ou bien elle en avait joué pour en retirer des bénéfices utiles ce qui n'était pas de sa part une grande preuve de respect. Il était aussi arrivé que Shaw usât de ses talents de séduction, parce qu'elle se savait attirante et qu'elle savait séduire, mais à chaque fois, le but était bien défini : tromper, endormir la suspicion, obtenir une information, une faveur ou plus simplement, satisfaire ses ardeurs sexuelles. L'autre n'était qu'un moyen. Un outil à usage unique. Jetable.

Shaw, depuis qu'elle avait été sauvée des geôles de Samaritain, avait réévalué les rapports qu'elle pouvait entretenir avec les autres, et elle y mettait plus de générosité et de chaleur, mais Root ne l'avait pas encore jamais entendue se dévoiler si franchement devant une autre qu'elle.

Brown se garda de contre-dire Shaw. Elle se fût montrée hypocrite et irrespectueuse.

Hypocrite parce qu'elle savait que Shaw avait raison. Parce qu'elle avait déjà pensé qu'elle pouvait changer les choses. Que l'USMC, peut-être même l'armée, les États-Unis et le monde, pouvaient bénéficier de son expertise, de son expérience et de ses relations. Que, si elle s'investissait, si elle travaillait, si elle ne commettait pas d'erreurs, les feuilles de chênes lui étaient promises, peut-être même les aigles*.

Pour les étoiles, cela risquait d'être plus compliqué, mais pourquoi pas, si elle avait les épaules pour et qu'elle s'en montrait digne.

Irrespectueuse, parce qu'elle ne mettrait jamais en doute un avis du capitaine Shaw concernant ses qualités d'officier et de soldat. Parce que Shaw avait brillamment tenu son rôle de médiatrice et de négociatrice en Irak et en Afghanistan, parce que Shaw n'évaluait jamais quelqu'un à la légère et qu'Élisa avait pu mesurer, à de maintes reprises, la justesse des jugements qu'elle portait sur les autres. Sur elle. Shaw ne parlait pas beaucoup, ses paroles en avaient d'autant plus d'importance.

Brown eût été général du corps des Marines*, qu'elle n'eût pas écouté avec moins attention et de respect le capitaine Shaw.

— J'ai tort ? demanda Shaw.

— Non.

Shaw se fendit d'une grimace satisfaite.

— Bon, on se bouge ? Je n'ai pas envie de moisir ici.

Le dossier des ascenseurs était définitivement clos.

.


.

Shaw râla. Ses poings se serrèrent, se desserrèrent, cherchèrent un point d'appuis.

Root.

Ses cheveux, son dos, ses épaules. Ses mains l'effleurèrent, renoncèrent, s'abattirent à plat sur les draps.

Les draps.

Les draps offraient un point d'appui tout à fait acceptable.

Elle s'agrippa dessus et son dos se tendit comme un arc. Ses incisives se refermèrent sur sa lèvre inférieure, elle retint ses cris, lâcha un nouveau râle, chercha de l'air.

Root l'embrassa dans le cou. Shaw se relâcha, se tendit de nouveau. Root la recouvrit de son corps, ses mains enveloppèrent ses épaules puis remontèrent doucement le long de ses biceps, de ses avant-bras, prirent ses poings les incitèrent à s'ouvrir, avant de lui remonter les bras de chaque côté de la tête. Elle entrelaça ses doigts aux siens abandonna son cou, se redressa et descendit lentement sur sa poitrine. Cette fois-ci, c'est trop. Shaw croisa ses pieds par-dessus les jambes de Root. Elle râla deux fois son nom et ses doigts se crispèrent.

Root remonta prestement dans son cou. Shaw libéra soudain ses doigts et ses bras se refermèrent sur le corps qui la recouvrait. Elle plongea la tête dans son cou. Étouffa un hurlement contre sa peau et bascula.

Root, la respiration coupée, se sentait prise dans un étau de fer.

— Sam... grinça-t-elle

Shaw resserra son étreinte. Root gémit lamentablement. Et se retrouva immédiatement soulagée.

— Excuse-moi, souffla Shaw.

— De quoi ?

Root lui plaqua un vigoureux baiser sur la joue et se dressa au-dessus d'elle.

— Je suis plutôt ravie de te faire autant d'effet.

Shaw n'avait pas besoin de lumière pour savoir que Root arborait un insupportable sourire satisfait. Elle bougea et la retourna sous elle. Elle avait envie de poser sa tête au creux de son épaule et de profiter de son odeur, de sa sueur et de sa chaleur. De récupérer. Mais Shaw étant ce qu'elle était, elle identifia un défi dans la déclaration de Root,. Celle-ci se rengorgeait du pouvoir qu'elle exerçait à son encontre ? Shaw allait lui montrer qu'elle ne valait pas mieux qu'elle.

— Tu ne vas tout de même pas te venger, Sameen ?

Shaw prit appuis sur ses coudes, ses mains enserrèrent le visage de Root, caressèrent ses tempes avant de s'enfoncer dans ses cheveux, de lui masser le cuir chevelu. Elle se pencha et ses lèvres se déposèrent doucement sur les lèvres de Root, entre-ouvertes, offertes et avides de contacts.

Root frémit sous la sensation et ses mains, légères, trouvèrent leurs place sur la cage thoracique de Shaw, tandis que celle-ci musardait sur sa bouche. Elle s'abandonna, répondant à la pression des lèvres sur les siennes sans prendre d'autres initiatives. En attente, fébrile parce qu'elle sentait Shaw détendue et qu'elle augurait un échange lent et très long pour peu que Root lui laissa la main aussi longtemps qu'elle voudrait la garder. Elle gémissait d'anticipation et s'efforçait à juguler son désir et à s'accorder à ceux de Shaw. Peut-être devrait-elle lui dire qu'elle ne voulait qu'elle, qu'elle ne désirait que s'abandonner, n'être que l'objet égoïste de ses soins, de ses désirs, ne rien vouloir d'autre que de frémir sous ses mains, sa bouche et son corps ?

Si elle y consentait, Shaw pouvait la torturer pendant des heures et Root se plaisait alors à nager dans sa sueur, à se noyer sous les sensations multiples que Shaw savait éveiller en elle, à ne plus savoir où elle était, à se laisser guider, emporter, emmener, à flotter, à se laisser porter par le flux et le reflux de son plaisir, à ne plus savoir si elle voulait que cela s'éternisât ou si elle aspirait à basculer par-delà la crête de la vague, à tomber et à s'échouer, vidée de son énergie, sur la grève, entre les bras de Shaw où, après un instant, viendrait le baiser affectueux que Shaw ne manquait jamais de déposer sur la partie de son corps qui se trouvait à la portée de sa bouche : sa joue, son cou, son épaule, son ventre, sa hanche ou sa cuisse. Et puis, la question, toujours la même :

— Ça va ?

Root n'avait jamais la force de répondre. Elle gémissait un assentiment et refermait ses bras sur Shaw. Avant de s'endormir. Ou de continuer.

Root s'aperçut qu'elle n'aurait peut-être rien besoin de demander : Shaw déployait des trésors d'attention.

Ses mains avaient quitté ses cheveux, et couraient sur son corps.

Après avoir joué avec ses lèvres, avec sa langue, sa bouche était partie explorer son oreille. Celle de l'implant. Puis elle avait continué dans son cou, au rythme de sa respiration saccadée. Sa main était remontée sur sa poitrine, sa paume avait durci son mamelon et Root s'était mise à gémir. Quand la main l'abandonna, ses mains se crispèrent sur Shaw et quand sa bouche se referma sur son sein, son corps s'arqua. Retomba. Elle ne tiendrait pas des heures :

— Tu as... tu as gagné, Sameen, haleta-t-elle.

Shaw titilla le mamelon avec sa langue avant de répondre :

— Pas encore.

Elle reprit le sein, caressa brièvement l'autre avant de se déplacer sur l'estomac et de descendre plus bas. D'appuyer sur le pubis.

Root renonça à résister. C'était trop...

Shaw précisa sa caresse. Root cria et se laissa définitivement porter. Pour cette fois. Ensuite, quand Shaw aurait obtenu sa petite victoire et si celle-ci était d'accord, elles repartiraient ensemble. Aussi longtemps que Root en aurait encore la force. Ses cris s'intensifièrent. Shaw remonta sur son oreille :

— Chuuuuuuuuut, Root. Chuuuuuuuut.

Root oubliait parfois combien Shaw était pudique. Elle remplaça ses cris par des gémissements plus discrets et déversa sur Shaw des mots et des phrases sans suite. Presque inarticulés. Elle perdit très vite le fil de ses pensées, ne sachant même plus ce qu'elle voulait dire. Puis elle se mit à psalmodier :

— Sam, Sam...

Le prénom lui échappa en entier quand elle bascula, un cri bref, comme une délivrance.

Un baiser. Un gentil :

— Ça va ?

Ses bras qui se refermaient sur Shaw. Le relâchement de son corps. Son nez qui palpitait. Les odeurs enivrantes qui flottaient autour d'elle sans qu'elle eût la force de les distinguer les unes des autres. La peau douce, chaude et humide de Shaw contre la sienne. Les braises de son désir qui se ravivaient. Ses doigts qui dessinaient de nouveaux motifs, son petit mouvement d'épaule qui incitait Shaw à se dresser au-dessus d'elle. Une pression sur sa nuque. Le baiser qui reprenait, le désir de Shaw en miroir de son propre désir.

L'aveu qui fusait deux heures plus tard :

— Je ne peux plus, Sameen.

Shaw se cala contre l'épaule de Root et remonta la couette sur elles. La nuit sentait bon. Leurs odeurs mêlées, le bois encore frais de la cabane, une vague odeur de cuisine, de shampoing et de savon d'Alep.

— Sam, tu es heureuse, ici ?

Quelle drôle de question :

— Pourquoi tu me demandes ça ?

— Tu es médecin.

— Et alors ?

— Tu lis tout ce qui paraît à propos du monde médical.

.

Shaw récupérait son courrier au petit bureau de poste de Eastmain. Des revues, mais aussi des comptes rendus de colloque et des thèses que Shaw préférait consulter sur papier plutôt que sur l'écran de son ordinateur. Un arrangement entre elle et Athéna. Entre elle et le docteur Chakwass.

Shaw ne l'avait pas oubliée et le médecin militaire l'avait contactée via Élisa Brown. À propos d'Anton Matveïtch, à propos de son avenir :

— J'aimerais tenter quelque chose pour Anton Matveïtch. Je veux votre avis et dans le cas où celui-ci serait favorable, je veux opérer avec vous.

Comment Shaw aurait-elle pu refuser ?

Matveïtch avait été opéré en octobre. Il marchait pour Noël. Il ne repartirait pas en opération avant un an, il devrait s'astreindre à un lourd programme de rééducation, mais il avait remisé son fauteuil roulant dans un placard et s'occupait d'une affaire qui lui tenait à cœur.

Le mercenaire avait demandé son congé à Maria Alvarez, il l'avait confié aux soins d'Anna et d'Alexeï. Fin janvier, Iouri Alioukine s'était vu assigné par son chef à la protection rapprochée de Yulia Zhirova et Matveïtch effectuait régulièrement de mystérieux aller-retour entre New-York, Moscou et Krasnoïarks. Apparemment, Yulia se préparait à entrer en guerre contre le système carcéral russe en général et contre le directeur de la colonie n°2 en particulier. Shaw et Anna l'eussent aidée de bon cœur, mais la jeune femme s'était tournée vers Anton et leur collaboration semblait lui donner entière satisfaction.

Éléonore Chakwass avait profité de la venue de Shaw à Bethesda pour lui réitérer son désir de la voir intégrer les équipes soignantes de l'hôpital naval, de travailler avec elle.

Shaw n'avait, semblait-il, rien promis au médecin. Et seulement parce que Root avait insisté, elle lui avait fait un compte rendu sobre et précis de sa coopération avec le docteur Chakwass. Root avait rusé plus qu'insisté. Elle avait obtenu ses informations petit à petit, quand elle sentait Shaw prête à en parler, à se confier. Elle avait évité de jouer aux ingénues quand Shaw utilisait des termes qu'elle ne connaissait pas ou que certaines de ses explications techniques lui restaient obscures, elle ne lui avait pas demandé de précisions. Elle avait fait appel à Athéna. Plus tard.

Il restait des zones d'ombre, mais Root en savait assez pour savoir que Shaw avait retiré beaucoup de plaisir et de fierté de son séjour à l'hôpital naval. Elle avait évoqué des échanges avec Éléonore Chakwass, des moments de partage, aussi bien professionnels qu'informels. Root avait été agréablement surprise d'apprendre que les deux médecins avaient parfois dîné au restaurant, que Shaw avait même accepté une invitation à dîner chez le médecin.

.

Shaw aimait la médecine. Elle aimait exercer et son désir d'apprendre et de progresser ne s'était jamais tari. Rien n'avait su l'éteindre. Ni son renvoi inique, ni l'USMC, ni l'ISA, ni son incarcération, ni Samaritain, si sa passion des armes et du combat.

La décision de Shaw de s'exiler dans le Grand Nord et de devenir agent de la faune et de la flore du Québec n'avait pas étonné Root. Shaw aimait la solitude, et elle s'était découvert, grâce à son séjour en Sibérie, mais aussi grâce au savoir de John, de Francis Letourneur, d'Anna et de Root, un intérêt pour la nature. Elle engrangeait de nouveaux savoirs avec humilité et sérieux.

Root, Anna, John, Francis Letourneur, Marie Brisebois, les autochtones, Shaw les écoutait et elle n'hésitait pas à leur faire part de son ignorance et à leur demander conseil. Elle se montrait étonnement modeste. Et, à la faveur des dernières courses qu'elles avaient effectuées ensemble, Root s'était aperçue que le tout nouvel agent de la conservation de la faune et de la flore avait depuis longtemps dépassé le statut de novice. Shaw ne possédait pas les vastes connaissances qu'avaient engrangées Francis Letourneur et Marie Brisebois au cours de leurs nombreuses années de service, ni celles d'Anna Borissnova qui vivait dans la forêt depuis qu'elle savait marcher, mais si Root ne trichait pas, Shaw l'égalerait bientôt. Du moins pour ce qui concernait la faune. Pour la flore, Shaw devait déjà supplanter tout le monde. Elle était spécialiste de la survie en milieu désertique, mais Root lui accordait de savoir survivre quel que fût le milieu. La jungle n'avait jamais été le terrain de jeu de Shaw, elle ne s'en était pas moins bien débrouillée au Brésil. Parce qu'elle savait écouter. Observer. Apprendre.

Quoi qu'il en fût, le soldat que ne cesserait jamais d'être Shaw trouvait son compte sous l'uniforme d'un agent de la conservation de faune et de la flore. Observation, traques, arrestations même si elles étaient rare, maniement des armes, bivouacs, longues expéditions dans un milieu hostile et exigeant, mobilisaient ses compétences tactiques, ses aptitudes physiques et intellectuelles, son goût pour l'aventure, le danger, et le besoin qu'elle avait de se dévouer à une cause.

Mais Shaw était aussi médecin.

— Ça ne te manque pas ?

— Quoi ?

Il fallait parfois beaucoup de patience et bien plus qu'un oreiller pour lui arracher des confidences.

— D'exercer la médecine, précisa Root.

— Bof.

Root bougea, Shaw retira la tête de son épaule et s'allongea sur le dos. Root s'appuya sur un coude :

— Je peux allumer ?

— Tu ne veux pas dormir ?

— Si, mais après.

— Je déteste quand tu dis ça.

— Avoue que ce n'est pas toujours très désagréable, lutina Root.

— Tu ne vas pas me lâcher ?

— Non.

— Okay, allume si tu veux, et dis-moi ce que tu veux savoir.

Root alluma la petite lampe qui se trouvait posée le chevet gauche du lit. Elle se retourna. Shaw l'observait.

Elle avait croisé ses mains derrière la tête. Attentive et détendue. C'était plutôt bon signe.

Root avait envie de l'embrasser. Shaw brisa son élan :

— Je croyais que tu voulais me parler.

— Oui, mais tu es si...

— Si tu m'embrasses, je t'assure que tu n'auras plus ni l'envie ni l'occasion de me parler jusqu'à demain matin.

— Promesse, promesse, la provoqua Root.

— Tu m'embrasses, je te plante ici et je vais dormir avec Meg.

— Oh !

— Je suis fatiguée. Et quand je suis fatiguée, je dors.

— Mais tu n'as pas dormi jusqu'à présent, lui fit observer Root.

Shaw se renfrogna. Elle eût mieux fait de se taire.

— Je suis flattée, ajouta Root.

Et voilà. Sauf que... Root semblait être plus heureuse que satisfaite.

Un improbable sourire se dessina sur les lèvres de Shaw.

— Toi aussi ? tenta Root.

Shaw n'allait tout de même pas lui donner cette satisfaction.

— Root...

— D'accord, abandonna Root. Parlons sérieusement.

Elle se cala la tête sur un poing. Shaw tourna la tête vers elle.

— Sam, tu es médecin. Le docteur Chakwass t'adore...

— Faut peut-être pas pousser.

— Elle t'estime et te considère comme le meilleur chirurgien qui lui a été donné de rencontrer au cours de sa pourtant très longue carrière.

— Et ?

— Vous avez réalisé un miracle avec Anton.

— …

Root ne reprit pas la parole. Elle voulait que Shaw réagissent. Elle attendit, mais Shaw ne prononça pas un mot.

— Non ? la relança Root.

— Ça n'avait rien à voir avec un miracle.

— Une réussite alors ?

— Ouais, approuva Shaw.

— Dont tu es très fière.

— Je lui devais ça.

— À Anton ?

— Oui.

— D'accord, tu penses que tu avais une dette envers lui parce qu'il a été blessé en combattant à tes côtés, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Mais tu n'es pas fière de ta réussite ?

Shaw haussa les épaules.

— C'était bien avec Éléonore ?

— Elle est mariée.

Root prit l'air idiot, avant de réaliser.

— Sam, la morigéna Root.

— Ouais, céda Shaw. Chakwass est géniale.

Shaw ne parlait pas seulement de ses qualités de médecin et de chirurgien, elle appréciait aussi la femme. Sa modestie, sa gentillesse, le dévouement dont elle faisait preuve envers ses patients, son sens de l'ordre, son sérieux. Elle prendrait sa retraite dans quelques années, l'armée perdrait un grand chirurgien et un officier de valeur. Une femme de valeur.

— Et cet après-midi ? Tu as été contente d'exercer tes talents ?

— …

— Sam ?

— Ouais.

— C'était ta vie, Sameen. Ton rêve d'enfant. Un rêve que tu as réalisé.

— Mmm.

— Peu de gens réalisent leurs rêves. Peu de gents en ont, je te l'accorde aussi.

— Root, je suis médecin, je l'ai toujours été depuis que j'ai obtenu mon step 3. Mais je me suis fait expulser, et je suis rentrée à l'USMC. J'ai découvert un autre monde. Ça m'a plu d'être soldat. Je suis autant médecin que soldat.

— C'est bien ce que je dis.

— Alors quoi ?

— Comme agent tu es soldat, pas médecin.

— T'appelle ça être soldat ?

— Ne sois pas de mauvaise foi.

— Okay.

— Tu es soldat, mais pas médecin, répéta Root.

— Je suis toujours médecin.

— Tu n'exerces pas.

— Ça m'arrive.

— Parce que tu es compétente et que tu aimes ça.

Nouveau haussement d'épaules.

— Tu n'aimes pas ça ?

— Si.

— Tu es incomplète.

— Pff... Arrête, Root, tu n'es pas plus complète que moi.

— C'est là où tu te trompes, mon cœur. Je fais tout ce que j'aime et j'ai avec moi tout ce que j'aime, Gen exceptée, mais c'est de son âge, sous la main. J'ai des projets et je ne passe pas mon temps à faire le ménage quand tu n'es pas là. Après, on verra, mais pour l'instant, je t'assure que je suis occupée. Et quand je ne lui suis pas, tu m'emmènes avec toi.

— Je ne comprends que tu mettes autant de temps.

Root travaillait toujours sur la résolution de son énigme. Shaw se demandait parfois si son génie ne l'avait pas quitté. Root se désespérait parfois de la même façon.

Son intuition à l'ADX de Florence avait été la bonne. L'énigme avait bien été élaborée par Claire Mahoney. Root avait mal évalué la jeune fille, du moins après que celle-ci avait rejoint les rangs de Samaritain et qu'elle eût bêtement cru que Harold Finch se rallierait à l'IA pervertie.

Root avait manqué de clairvoyance parce que Harold avait fini par s'allier avec Samaritain et Claire Mahoney avait élaboré une énigme digne du génie qu'elle était. Elle baladait Root depuis sept mois et Athéna ne lui était d'aucun secours pour accélérer le processus. Root savait où elle allait, mais le chemin qui y conduisait était semé de pièges, de chausses-trappes et de problème à résoudre. Claire Mahoney avait douté. De Samaritain. Mais aussi de Root.

Root la soupçonnait de lui avoir lancé un défi. Elle avait humilié la jeune fille. Celle-ci lui en avait gardé rancune et tenait à lui démontrer son excellence, son génie, peut-être même sa supériorité. Root pestait souvent, mais elle se délectait encore plus souvent de ces défis à son intelligence, et des victoires qu'elle remportait. Claire Mahoney était une adversaire à sa hauteur. Elle manquait de fantaisie à son goût, mais elle était jeune, butée et brillante.

Harold avait offert un agent d'élite à Samaritain.

Sa trahison laissait Root perplexe et elle espérait découvrir les raisons qui avait conduit la jeune fille à se retourner contre Samaritain. Et plus le temps passait, plus Root regrettait ne pas l'avoir connue. Claire avait mis son intelligence au service de la mauvaise cause et elle était morte seule dans d'atroces souffrances. Avait-elle seulement des amis ou une personne chère à qui penser quand la douleur était devenue trop forte ? Root en doutait.

— C'est compliqué et, s'il te plaît, ne détourne pas la conversation.

— T'es chiante, grommela Shaw..

— Je sais, merci. Sam, tu peux tout faire, être agent, soldat, flic, chasseuse de prime et être médecin dans le même temps. Je sais que tu aimes la médecine de guerre et la chirurgie, mais...

— J'y ai déjà pensé, la coupa Shaw.

Root resta béate un moment :

— Quand ?

— Maintenant.

— Ah, et euh... tu penses à quoi ?

— Je te dirai ça demain soir.

— Pourquoi demain soir ?

— Parce que.

— D'accord.

— On peut dormir maintenant ?

— Mmm, acquiesça Root qui avait obtenue les réponses qu'elle désirait.

Root trouvait Shaw... Magnifique. Elle esquissa un mouvement vers ses lèvres pleines et suffoqua à peine avait-elle bougé. Shaw avait refermé sa main sur sa trachée artère.

— Garg, râla-t-elle. Sa...meen.

Elle se retrouva à plat dos, clouée sur le matelas.

— Dormir, Root.

Root ne pouvait plus parler et ses yeux s'embuèrent de larmes. Shaw relâcha sa prise.

— Tu es trop belle, s'excusa Root.

— Tu dirais la même la même chose si j'étais moche et que j'avais quatre-vingt-dix ans.

— Absolument.

Shaw n'essaya pas de retenir son rire :

— Tu es folle.

— Je t'aime, c'est tout. Tu aimes Anne-Margaret, c'est pareil.

— Je ne suis pas gaga devant elle.

— C'est vrai, mais tu l'aimes quand même.

Root prit un air facétieux :

— Et tu m'aimes aussi !

— Je te supporte, c'est différent.

Root se projeta vers Shaw. Elle l'embrassa sur la joue et se laissa retomber sur le matelas.

— Tu es un ange de patience, mon cœur.

— Ouais.

Elle tendit la main pour éteindre la lampe et libéra Root du poids de son corps :

— Si tu viens me coller, je m'en vais.

Elle était sérieuse.

Root lui tourna le dos pour ne pas être tentée de l'enlacer et se résigna à finir sa nuit seule dans son lit. Elle ne l'était pas, mais c'était tout comme. Presque. Pas tout à fait. Elles faisaient toujours équipe, même si Shaw ne prenait pour l'instant pas part au combat contre Samaritain, même si Root ne l'accompagnait qu'occasionnellement en mission, elles discutaient, échangeaient et s'entre-aidaient.

Shaw l'avait à plusieurs reprises aidée à résoudre une énigme ou un problème posé par Claire Mahoney, et elle seule avait parfois su l'orienter dans une nouvelle direction alors que Root se sentait engagée dans une voix sans issue ou qu'elle avait échoué au fond d'un cul-de-sac et qu'elle n'en trouvait plus la sortie.

Une ou deux fois, Shaw avait reconnu des configurations ou des stratégies employées par les joueurs d'échecs. Elle avait traité Athéna d'imbécile et Root d'ignorante.

Shaw avait débloqué des situations dans lesquelles Root s'était embourbée durant des jours.

En contre-partie, Shaw lui racontait ses courses, lui demandait son expertise de garde chasse et Root trouvait en elle une élève si attentive et si studieuse qu'elle endossait avec plaisir, patience et gentillesse, le rôle de maître d'apprentissage. Shaw était une source intarissable de fierté et de joie.

Et elles vivaient ensemble.

À défaut de tous les jours dormir dans les bras l'une de l'autre.

Cette situation ne durerait pas.

.

Root doutait parfois, mais elle espérait que le labyrinthe élaboré par Claire Mahoney ne s'avérerait pas être un simple jeu.

Shaw l'avait mise en garde contre une cruelle déception :

— C'était une gamine, brillante et déterminée. C'était aussi une tarée. Certains des joueurs n'ont pas hésité à descendre leurs concurrents. Personne ne savait ce qu'il y avait à gagner, ils s'en foutaient. C'était des tordus. Des putains de génie. Tu lui as tiré dessus, tu lui as soufflé Finch sous le nez, ce genre de génie n'oublie jamais un affront.

Root lui avait répondu que la jeune fille avait sans doute payé de sa vie la conception du programme qu'elle avait laissé derrière elle. Shaw avait rétorqué que Claire Mahoney n'avait pas le profil des agents de Samaritain, que son dossier la présentait comme une jeune fille sensible et altruiste, ce qui n'avait pas empêché Samaritain de transformer une fille sans histoire en agent de terrain fanatique.

— C'est comme si ma mère intégrait soudain les Seals.

Root avait levé un sourcil. La comparaison était pertinente, mais elle ne s'attendait pas à ce que Shaw évoquât ainsi sa mère.

— Comme si ma mère se transformait en moi, avait continué Shaw. Ne te fais pas trop d'illusions, Root. Cette fille était instable et c'était un génie. Elle est assez tordue pour avoir simplement voulu te lancer un défi. Je sais que tu t'attends à une révélation qui te permettra de ne pas plus te préoccuper de Samaritain que de ta première machine à calculer, mais le prix de ta réussite sera peut-être un simple feu d'artifice virtuel.

Root n'en avait pas voulu à Shaw de doucher ainsi son enthousiasme, d'autant plus que Shaw ne lui avait jamais reproché de s'investir dans ce projet, de faire confiance à la jeune fille :

— Personne ne l'a pleurée, elle est morte seule. Finch l'a abandonnée à Samaritain parce qu'il avait peur qu'elle devienne ta disciple et que vous fassiez front contre lui. Il te tenait la bride, Mahoney avait à peine vingt ans, il y avait des chances qu'elle n'en ait rien à foutre qu'il soit le créateur d'Athéna. Il l'a sacrifiée. Sans regrets et sans remords. Elle mérite qu'on croit un peu en elle.

Un autre grief que Shaw gardait dans son cœur à l'encontre de Finch. La liste semblait infinie. À l'image certainement de la déception qu'avait éprouvée Shaw quand elle avait réalisé que le milliardaire humaniste et redresseur de torts possédait un esprit si étriqué et si égoïste qu'il n'avait pas hésité à trahir ceux qui avaient servi sa cause.

Shaw avait longtemps laissé faire avant de se rebiffer. Finch avait passé le Rubicon le jour où il avait voulu tirer sur Root à la villa du lac de la Prune. Le jour où il s'était violemment opposé à ce qu'elle dotât sa création d'un nom et d'une voix qui lui était propre. Elle l'avait prévenu, il n'avait pas pris en compte sa mise en garde. Elle lui avait affirmé qu'elle n'hésiterait pas à l'éliminer s'il se mettait en travers de son chemin.

Mais il avait fait pire que de se mettre en travers de son chemin : il avait vendu Genrika à leurs ennemis. Genrika, mais aussi Maria et Alma.

Root avait tué Martine Rousseau, Jeremy Lambert était en prison pour le restant de ses jours, Shaw avait étranglé John Greer.

Harold ne causerait plus jamais de problème à personne.

Une fois Samaritain réduit à néant, le monde retrouverait un semblant de normalité. Plus aucun esprit supérieur et omniscient ne gérerait le milieu crime et n'organiserait des génocides ou des meurtres en masse pour modeler la société à son idée. Les humains se débrouilleraient seuls. Ils s'entre-tueraient, ils détruiraient le monde, gaspilleraient les ressources naturelles que leur offraient généreusement leur planète, sans plan prédéfini, sans conscience, bêtement, parce qu'ils étaient imparfaits.

.

Root se retourna. Shaw devait dormir sur le dos et elle était fatiguée. Elle ronflait légèrement, mais sa respiration était ample et paisible.

Shaw.

Un code magnifique. Parfait.

Si beau. Si harmonieux.

Root l'avait crue unique. Elle l'était. À ses yeux.

Pendant longtemps, seules Athéna et Shaw avait compté dans sa vie, et quand Root était devenue son interface, elle n'avait pas compris pas pourquoi Athéna se souciait des humains. Elle n'avait pas tenté d'argumenter contre elle parce qu'Athéna était un être supérieur et que les êtres supérieurs n'ont pas à se justifier de leurs actions ou de leurs sentiments. Athéna avait un plan, cela suffisait à Root. Mais Shaw ? Qu'en est-il de Shaw ?

Shaw ne suivait aucun plan. Shaw était parfaite. Ce n'était pas un être supérieur, mais elle ne ressemblait à aucun de ces pathétiques être humain qui polluait l'univers de leur présence.

Pourtant, Shaw se souciait des autres. Elle aimait des gens et elle était prête à se sacrifier pour eux. Root ne se serait sacrifiée pour personne avant de connaître Athéna. Et elle se serait sacrifié exclusivement pour Athéna avant de connaître Shaw.

Root aurait donné sa vie pour Shaw et pour Athéna. Dans cet ordre.

Mais depuis qu'elle avait retrouvé Shaw quatre ans auparavant, elle était maintenant prête à se sacrifier pour tout un tas de gens. Ces gens qui comptaient pour Shaw et qui à peu à peu s'étaient mis à compter pour elle aussi.

Root avait découvert que Shaw n'était pas le seul code qui méritait son attention, même si le sien faisait follement battre son cœur et enflammait son âme comme aucun autre code n'était capable de le faire.

Shaw l'avait menée à s'ouvrir au monde des humains. À reconnaître au milieu de la boue et de la grisaille du monde ces petites flammes qui brillaient envers et contre tout. Ces codes qui luisaient à ses yeux pour leur perfection ou leur beauté. Parfois, bancals, parfois incomplets, mais qui ne demandaient qu'un peu d'attention et d'affection pour briller avec plus d'éclat.

Shaw lui avait appris à aimer.

Root ne l'en aimait que d'autant plus.

Samaritain ne l'avait pas mal jugée en lui prêtant la forme d'une flèche. Shaw était droite et vive comme une flèche. Belle et utile comme un empennage. Acéré et létale comme une pointe.

Sa volonté lui servait d'arc, et elle se fichait profondément dans sa cible. Sans jamais dévier de sa course.

Finch en avait fait l'amère expérience.

.


.

Une flûte de champagne à la main, Javier Bianco écarta cavalièrement les pique-assiettes qui se pressaient autour de la reine de la soirée. Le vernissage avait attiré le tout Séville et la galerie peinait à contenir la foule qui se pressait autour du buffet central. Quelques véritables amateurs d'art buvaient distraitement en contemplant des toiles qui quelques mois auparavant n'eussent jamais été attribuées à l'artiste que le galeriste avait exposé.

Artémisia Aldovino était connue pour ses œuvres gentiment pittoresques. C'était aussi une portraitiste appréciée par la bonne société. Il avait souri de ses œuvres à touristes. Ses portraits l'avaient beaucoup plus intéressé. L'Italienne n'avait pas renié ses maîtres. Elle avait étudié avec soin les grands artistes du quattrocento. Elle travaillait avec soin l'éclairage de ses tableaux, elle maîtrisait avec brio le dessin et ses portraits possédaient la grâce éthéré des Vierges de Filippo Lippi. Une grâce qui, contrairement à ses paysages pittoresques et ses scènes de genre, ne se teintait ni de fadeur ni mièvrerie.

Elle surpassait d'ailleurs ses maîtres italiens de la Renaissance dans un domaine. Artémisia Aldovino peignait d'admirables portraits d'enfants.

Un ami lui avait vanté l'artiste et le portrait qu'elle avait peint de sa fille âgée de huit ans. Javier Bianco, connaissait l'artiste et son travail. Il ne s'attendait pas à être vraiment déçu. Il ne s'attendait surtout pas à ce qu'il avait vu.

Artémisia Aldovino avait peint un portrait grave de l'enfant. Une projection dans l'instant de l'adulte qu'elle serait plus tard. L'enfant pourrait le conserver sans honte tout au long de sa vie. Il correspondrait toujours à ce qu'elle serait quel que fût son âge. Il s'était promis de recommander son nom auprès de ceux qui aimaient orner les murs de leurs demeures des figures présentes et passées des membres de leurs familles. « Le roi est mort, vive le roi ! disent les Français » La famille se perpétrait éternellement au travers des figures austères, souvent revêches et parfois un peu inquiétantes des générations qui se succédaient à travers les siècles.

Le reste de son travail n'avait que peu d'intérêt, il ne servait à ses yeux qu'à arrondir les fins de mois de la jeune femme, professeur part ailleurs fort appréciée à la faculté des beaux-arts. Il ne l'avait jamais croisée, et n'avait pas cherché à la rencontrer. Le monde pullulait d'artistes honnêtes sinon talentueux dont Javier n'avait que faire. Galeriste établi, il ne s'intéressait qu'à deux types d'artistes : ceux qui rapportaient des fortunes et ceux qui se distinguaient par leur talent et leur originalité. Il avait le nez pour les premiers. Il scrutait avec attention le marché de l'art et proposait aux amateurs des œuvres qu'ils estimaient sur-cotées, mais qui plaisaient. Et puis, il y avait les autres. Rares. Artémisia Aldovino ne vendaient pas assez et pas assez cher pour qu'il l'exposât dans sa galerie et ses œuvres ne présentaient rien d'originales. Sinon, ses portraits. Mais qui exposerait un artiste qui peignait des portraits de famille ?

Pourtant, elle était là. Artiste vedette de sa galerie. Fêtée, bientôt adulée, célébrée.

L'annonce du vernissage avait intrigué le milieu des amateurs d'art. Javier Garcia était connu, l'artiste inconnue sinon pour des œuvres qui, si elles étaient de bonne facture, n'avait que peu d'intérêt pour un collectionneur ou homme comme Javier Garcia.

— C'est incroyable, souffla un journaliste en apercevant le galeriste. Javier, je ne sais pas comment tu fais.

Garcia se contenta de sourire.

— Madame Aldovino est incroyable, martela un jeune homme vêtu d'un jean délavé et d'une chemise indienne multicolore à dominante rouge.

Le journaliste le dévisagea :

— Vous êtes étudiant ?

— Ouais, et je suis fier de l'avoir comme professeur.

— Vous connaissiez cet aspect de son travail ? demanda le journaliste.

Le jeune homme se tourna vers l'une des œuvres exposées :

— Non. Madame Aldovino ne nous a jamais présenté ses œuvres à la fac. Nous savons qu'elle a du talent parce qu'elle nous donne des cours pratiques, entre autre sur le rendu de la lumière et des éclairages et qu'elle a la réputation d'être une excellente restauratrice. Elle possède aussi une vaste culture et c'est une spécialiste du Quattrocento. Des élèves connaissaient certaines de ses œuvres italianisantes, mais personne n'a jamais vu ça, conclut-il en désignant du menton la toile qu'il regardait : une représentation de l'usine de stockage de la Cooperativa Nuestra Senora de las Virtudes.

— C'est génial ! s'extasia l'étudiant.

Intéressant, se félicita Javier Garcia.

Prometteur, pensa le journaliste.

— Comment avez-vous eu connaissance de cet aspect de son travail ? demanda l'étudiant au galeriste.

— Oh, oui, dites-nous, clama une jeune fille.

Une autre élève des beaux-art. Sa tenue vestimentaire l'aurait plutôt qualifiée pour l'école de droit. Elle portait un joli tailleur pantalon sur une chemise d'homme blanche. Elle arborait des derbies noirs et paraissait en fin de compte, toute droite sortie d'une page de Vogue. Personne n'eût soupçonné qu'elle et son camarade partageassent le même intérêt pour l'art et s'assissent sur les même bancs de la même faculté d'art. Si la jeune fille avait du talent, elle enflammerait le milieu. Belle riche et talentueuse, une icône de choix, qu'on s'arracherait dans les magazine et les soirées branchées. Pour peu qu'elle jouât le jeu. Elle s'y brûlerait la santé ou brillerait aussi follement qu'un Salvador Dali en jupon.

Artémisia Aldovino appartenait quant à elle à la caste des artistes discrets, secrets. Elle souriait gentiment aux gens qui se pressaient autour d'elle, elle répondait avec modestie aux félicitations dont on l'accablait, mais on la sentait en retrait, trop timide pour jouir de l'instant.

— C'est un ami à Chicago qui m'a, le premier, montré son travail sur la ville et le paysage industriel. Il avait acheté l'œuvre sur Internet.

— Quel en était le sujet ?

— Des barres d'immeubles à Pino Montano. Pino Montano était le titre de l'oeuvre, mon ami ne savait même pas où c'était. Ça lui importait peu d'ailleurs.

— Une belle œuvre ?

— Une œuvre magnifique.

Il s'était informé de l'artiste et avait découvert avec stupéfaction qu'il connaissait la signature.

— Imaginez ma surprise. Je pars en vacances aux États-Unis et je découvre qu'un ami habitant Chicago possède une œuvre remarquable peinte par une artiste établie dans ma ville, professeur auprès de la faculté des beaux art de ma ville. Une artiste dont je croyais connaître le travail. Mon ami m'a appris que plusieurs œuvres de même inspiration était encore à vendre. Nous avons consulté le site de vente. J'ai été littéralement séduit par son travail et je n'avais plus qu'un désir : la rencontrer au plus vite et la convaincre d'exposer chez moi.

Artémisia Aldovino posa ses yeux sur le petit groupe que formait Javier Garcia avec le journaliste et les deux étudiants. Elle se libéra de ses admirateurs :

— Juan, Isabel, je suis contente de vous voirdit-elle aimablement aux deux étudiants.

— Madame, c'est super. Je n'aurais raté cela pour rien au monde, s'enthousiasma le jeune homme.

— J'aime beaucoup votre travail, madame, fit Isabel. C'est surprenant, mais il est impossible de rester indifférent devant vos œuvres. Elles invitent à la contemplation et à la réflexion. Je crois qu'accrochée n'importe où dans une demeure, elles attireraient le regard. Elle figerait le visiteur et l'amènerait à plonger dans les méandres de votre pensée.

Le journaliste se promit d'obtenir le nom et les coordonnées de la jeune fille. Quelque fût ses talents d'artiste peintre, elle promettait d'être une excellente critique d'art. Jolie qui plus est. En attendant, il leva sa flûte à l'intention d'Artémisia Aldovino :

— Je bois à votre talent, madame. Et à votre réussite.

Ceux qui l'entendirent joignirent leurs vœux aux siens.

Les yeux de l'artiste s'embuèrent de larmes.

Elle ne pleurait pas de bonheur ou de fierté, elle pensait qu'elle devait cette soirée à son mari. Elle lui devait tout : son nom, sa reconnaissance d'artiste, sa vie à Séville.

Elle lui devait tout et il n'était pas présent à ses côtés. Elle eût aimé lui passer un bras autour de la taille, le serrer contre elle. Sentir sa gêne, s'en moquer, l'embrasser en public, se frotter discrètement à lui et sentir son désir monter aussi sûrement que le rouge lui eût monté aux joues, il était si prude. Si ardent pourtant quand ils se retrouvaient dans l'intimité.

Il lui manquait terriblement.

Elle vida son Champagne d'un trait. Javier Garcia fit un signe et sa flûte fut de nouveau pleine. Elle s'enivrerait. Ses étudiants la ramèneraient chez elle. Elle préférait leur jeunesse un peu folle à l'intérêt que pouvait lui portaient les adultes.

.


.

Elle ne parcourait jamais cette allée sans se sentir oppressée. Chaque pas semblait l'emporter vers le désespoir. Elle était venue chaque jour pendant un mois et demi. Elle s'y était détruit la santé. Chaque jour avait sonné comme une année de plus ajoutée à sa vie. Elle ressortait en pleurs, épuisée, désespérée. Elle eût aimé être en colère, se nourrir de haine à l'encontre de ceux qui réduit son bonheur à néant et sa vie à une longue douleur. Ils ne lui avaient même pas laissé cette possibilité. Elle n'avait jamais réussi à les haïr. Peut-être parce que trois d'entre eux lui avait un jour sauvé la vie. Peut-être simplement parce qu'elle ne savait pas haïr. Parce qu'elle avait trop haï son père et que le jour ou elle lui avait enfin pardonné, elle avait définitivement fermé la porte de son cœur à la haine.

Le personnel soignant avait fini par s'inquiéter de ses visites trop fréquentes. De la détérioration de son état de santé. Une infirmière avait tenté de la raisonner. Sans succès. La semaine suivante, elle s'était vue refuser l'entrée de la clinique. Elle s'était effondrée. Un médecin avait consenti à le recevoir et lui avait tendu une carte de visite :

— C'est un confrère. Votre droit de visite ne dépend plus que de lui.

— Quoi ? Mais... Comment... ? avait-elle balbutié.

— Tant qu'il ne m'aura pas certifié que vous êtes prête à revoir votre mari, j'interdirai toutes visites.

— Vous n'avez pas le droit.

— Je suis médecin, j'ai tous les droits en ce qui concerne le bien-être de mes patients.

— Je ne lui fais aucun mal.

— C'est à vous que vous faites du mal, madame. Je ne saurais l'accepter.

Elle avait vu le médecin. Plusieurs fois.

Au cours de la même période, elle avait été contactée par Javier Garcia. Elle l'avait éconduit. Il avait insisté et il était venu la rencontrer à l'université. L'homme était charmant, délicat, charismatique et cultivé. Il ne brassait pas seulement des millions, il ne s'intéressait pas seulement à l'art parce qu'il était galeriste et marchand. C'était un authentique amateur d'art. Avec une prédilection pour l'art contemporain non figuratif.

Elle avait accepté de discuter autour d'une bière par faiblesse et par lassitude. Elle avait prolongé leur rencontre par plaisir. Par intérêt.

Javier Garcia et le docteur Marciano lui avaient redonné goût à la vie, ils lui avaient surtout montrer qu'elle possédait une existence propre et qu'à travers son art, elle rendrait hommage à son mari.

Harold avait toujours préféré son travail sur l'industrie, les banlieues et les quartiers modernes que ses paysages bucolique et ses scènes de genres. Il l'avait souvent encouragée à exposer les premières, elle ne s'y était jamais résolue, parce qu'elle ne croyait pas que cela pût plaire. Elle aimait son travail, mais son jugement était sévère : trop triste, trop sombre ou trop clair, sans intérêt. Elle l'avait laissé disposer de ses œuvres sans vraiment prêter attention à ce qu'il en faisait, à qui il les vendait, ni à quel prix il les vendait. Simplement étonnée qu'il trouvât des amateurs pour ce genre de travail.

Elle aimait les lignes, les dégradés de gris et de couleurs passées des villes mornes, ou les couleurs parfois flamboyantes et criardes des installations industrielles. Elle travaillait les perspectives, les points de fuite et les éclairages. Elle y trouvait un certain repos pour son âme gorgée de lumières douces et chaudes. De sujets sans profondeurs et de bonheurs contemplatifs et naïfs.

Les villes modernes, les quartiers d'affaires et les quartiers industriels, dissimulaient derrière leurs lignes acérées et leur rondeurs trompeuses, un monde actif. Création et destruction, fortune et pauvreté, réussites et vies gâchées, se côtoyaient et s'affrontaient en silence. L'artiste y trouvait un dérivatif à sa tristesse, à ses doutes, à ses échecs, et à ses espoirs qu'elle redoutait parfois d'avoir perdus. À sa mélancolie. Une œuvre personnelle qu'elle ne destinait qu'à elle-même. Harold avait insisté pour les vendre, elle ne s'y était pas opposée. Les œuvres étaient sans intérêts pour les autres et elle les oubliait une fois achevées.

Sa rencontre avec Javier Garcia, l'incita à faire des recherches et à consulter ses comptes en banque. Ce qu'elle découvrit la laissa pantoise, éplorée et cœur déchiré d'amour. Il avait vendu sur tous les continents : États-Unis, Espagne, Argentine, Japon, France, Italie, Russie, Émirats arabes, Suède, Royaume-Uni, Australie, Singapour, Taïwan. Pour cinq-mille dollars, dix-mille dollars, vingt-mille, parfois plus. Beaucoup plus.

Il avait ouvert un compte particulier dédié à ces ventes. Au nom d'Artémisia Aldovino. Parce qu'il l'aimait, parce qu'il était généreux, gentil et délicat. Tellement délicat.

.

L'infirmière en chef vint à sa rencontre et la salua :

— Buenas dias, señora Aldovino.

— Buenas dias, Assumption.

Les Hispanophones avaient parfois de drôles de noms, pensait régulièrement Artémisia Aldovino. Assumption Maldonado était une petite femme entre deux âges, énergique et souriante. Artémisia s'étonnait sans cesse de ce sourire qu'elle affichait avec grand naturel. De son halent qu'elle n'avait jamais pris en défaut quand Artémisia ressortait de ses visites déprimée.

— Vous voulez que je vous accompagne ? Votre mari se trouve dans la salle des activités. Il va très bien aujourd'hui, ajouta joyeusement l'infirmière.

« Il va très bien » se répéta amèrement la visiteuse.

Il n'irait jamais plus bien.

Asumption lui tint la porte de la salle d'activité. Artémisa détestait cet endroit, elle détestait tout les endroit de l'institution, sauf peut-être le jardin, vaste et tellement espagnol avec ses allées, ses orangers, ses oliviers, ses massifs de lauriers dont les fleurs roses, rouges ou blanches, rivalisaient de beauté en été. Dans le jardin, elle oubliait un peu qu'elle se trouvait dans une clinique pour « discapacitados mentales ». Une horrible appellation.

Pourtant si juste.

La salle d'activité n'accueillaient que les locataires les moins déficients de l'institution. Ceux qui pouvaient se déplacer, les autres, les légumes ou les malades atteints de troubles qui pouvaient les rendre dangereux auprès des autres pensionnaires, restaient dans leurs chambres, souvent entravés sur leurs lits. Par sécurité.

La salle se divisait en plusieurs espaces clairement délimités par la couleur des murs. Un coin télévision, un coin activités au sol, un coin activités sur table, un coin bibliothèque. Des membres du personnel et de nombreux bénévoles veillaient sur le bien-être des patients. La salle d'activité permettait aussi aux familles de passer un peu de temps avec un de leur proche quand le temps ne permettaient pas de se rendre dans le jardin.

La salle d'activité était un endroit neutre. Sensé être convivial. Les pensionnaires s'y rendaient une à deux par jours quand ils s'étaient montrés calmes et enclins à se mouvoir dans un environnement communautaire.

Artémisia y voyait le reflet ironique, cauchemardesque et cruel d'un club de quartier grotesque. À chaque fois, qu'elle s'y rendait, elle s'imaginait projetée dans une œuvre de Bruegel.

L'infirmière la guida vers une table. Un homme se tenait assis de travers sur sa chaise. Devant lui, se trouvait un camion en bois, de ceux qu'on offre aux enfants en bas âge, avec des trous de différentes formes sur le dessus. Des pièces en bois répondaient aux formes des trous et l'enfant devait les insérer dans le camion. Les pièces ne rentraient que si on ne se trompait pas de trou et qu'on les y insérait correctement.

L'homme de travers, une pièce de bois à la main, tâtonnait maladroitement sur le toit de la cabine du camion.

— Fabrizio ! Regardez qui vient vous rendre visite, cria gaiement Assumption.

L'homme ne se retourna pas. Artémisia contourna la table, tira une chaise et s'assit en face de lui.

Devant la télévision qui diffusait un dessin animé pour enfants, un patient se mit à pleurer bruyamment et les autres spectateurs protestèrent. Des rires et des cris fusèrent.

— Je vous laisse, fit l'infirmière. N'hésitez pas à appeler si vous avez besoin de quelque chose.

Elle s'en fût rapidement, mais sans précipitation, vers le groupe qui menaçait la tranquillité de la salle. Artémisia la suivit du regard. Une manière de retarder sa confrontation avec son mari.

Avec l'ombre de son mari.

Elle inspira profondément, ferma un bref instant les yeux et les rouvrit sur lui.

Il tapait doucement sa pièce contre le camion. Un cylindre qu'il tentait sans succès de faire passer dans un trou triangulaire. Chaque essai était accompagné d'un grognement idiot.

— Tu veux que je t'aide ? demanda gentiment Artémisia.

L'homme leva des yeux vitreux sur la jeune femme. Il baissa le regard sur la pièce qu'il tenait en main, revint à la femme qui lui faisait face. Il fronça des sourcils et se balança d'avant en arrière, par petits coups bref et rapides. Il s'arrêta soudain, et écarquilla les yeux :

— Gâce ? demanda-t-il.

— Oui, c'est moi.

— Gneu !

Son cri de joie lui avait vilainement déformé la bouche.

Il lui tendit la pièce qu'il tenait en main. Elle ne fit pas l'effort de lui expliquer ou de lui montrer comment faire. Elle l'avait fait au début, comme on le fait avec un enfant, mais Harold contrairement à un enfant, n'apprenait rien, ne retenait rien.

Au cours d'un voyage à Paris, elle avait été désagréablement impressionnée par La folle monomane du jeu de Géricault. L'artiste français n'avait pas cherché à choquer ou à faire scandale, son œuvre n'avait rien de caricatural. Il avait peint avec beaucoup de réalisme et de respect le portrait de cette femme internée dans un asile psychiatrique. Il avait su capter la folie qui affleurait sous les traits banals de la femme. Créé le malaise et la peur.

Harold n'était pas fou.

Son cerveau avait grillé. Fondu.

.

Elle avait lutté pour ne pas pleurer, pour ne pas s'effondrer. Elle regagna sa voiture comme une somnambule, mit le contact et traversa Séville et sa banlieue sans savoir ni quelle rue elle empruntait ni comment elle pouvait éviter les obstacles et observer avec rigueur la signalisation routière. Elle ne brûlait aucun feu, ne refusait aucune priorité et se faufilait avec une déconcertante facilité dans le trafic de la capitale de l'Andalousie. Elle abandonna sa voiture dans le parking privé que Harold avait acheté quand ils avaient emménagé. Elle parcourut sans les voir les deux rues pleines de charme qui la séparaient de sa demeure.

La petite fontaine du patio l'accueillit. Inconsciemment, elle se détourna de son chemin et trempa le bout de ses doigts dans l'eau fraîche du bassin. Elle arracha une orange à l'un des trois orangers qui ombrageait le patio et se rendit à son atelier.

Elle ignora la toile sur laquelle elle travaillait depuis trois semaines et retira le drap qui protégeait une œuvre que lui avait confié le Musée des beaux-arts de Séville. Un exercice de restauration passionnant et exigeant. D'autant plus qu'elle était peu familière de ce travail découvert à l'université de Séville. Elle s'y était essayée sur les conseils d'un collègue restaurateur de métier. Il avait guidé ses premiers pas et il restait jusqu'à aujourd'hui une source intarissable de conseils.

Artémisia avait pris goût au miracle de servir un maître. Restaurer une œuvre, c'était d'abord se confronter avec une technique, l'étudier attentivement pour mieux la copier, pour ne pas trahir ou vandaliser une œuvre qui ne lui appartenait pas, et puis contribuer à la sauver de l'oubli et des aléas du temps pour enfin, en restituer sa splendeur originelle. La restauration impliquait une méditation, un oubli de soi qui agissait comme un baume sur les blessures de son âme et de son cœur.

Ensuite, après deux ou trois heures de travail méticuleux, elle pouvait s'abandonner à ses pleurs et à ses pensées.

À ce jour affreux.

.

La cloche s'ébranla soudain dans le patio.

Une visite ? Artémisia consulta sa montre. Une belle montre. Une montre Cartier sobre, une ronde solo à mouvement automatique, que lui avait offerte Harold. Dix-sept heures quinze. On était dimanche. Elle n'attendait personne et il était rare qu'elle reçût une visite le dimanche.

Elle abandonna ses pinceaux et referma soigneusement son atelier. On lui avait promis qu'elle serait en sécurité, de nuit comme de jour, où qu'elle se rendît, où qu'elle habitât, en Europe comme en Amérique, en Asie ou en Océanie. Elle y avait inexplicablement cru.

Pourquoi des tueurs mentiraient-ils ?

Elle ouvrit grand la porte sans s'informer de l'identité de son visiteur. Et elle se figea de stupeur. Bien que son passeport la désignât comme Italienne, bien qu'il affirmât qu'elle était née à Rome, Artémisia Aldovino n'avait vécu que quelques années à Rome. Ses collègues s'étonnaient toujours qu'elle eût étudié à Baltimore, mais ce mensonge expliquait l'accent américain qu'elle n'avait jamais su perdre. Et quand elle vit l'uniforme que portait la jeune femme sur le pas de sa porte, elle reconnût sans erreur possible, un officier américain. Un Marines. Un capitaine au vu des deux barrettes d'argent qui ornaient le col de sa chemise et les épaulettes de sa veste.

— Je suis désolée de vous déranger, madame, fit poliment l'officier. Je voudrais vous parler puis-je entrer ?

Artémisia était bien trop stupéfaite de recevoir la visite d'un officier des Marines pour refuser.

— Les Sévillans n'aiment pas trop les soldats américains, trouvât-elle seulement à dire.

Le jeune officier s'embarrassa soudain.

— Ah, euh... oui. Je suis désolée, je suis entre deux vols et je n'ai pas pensé à me changer.

— Ça ne fait rien. Vous voulez boire quelque chose ?

— ...

— Un thé ?

— Euh, oui. Ce serait parfait.

— Suivez-moi, nous le prendrons à l'intérieur, il ne fait pas très beau aujourd'hui et je ne serais pas étonnée qu'il se mette à pleuvoir.

— Bien, merci.

Brown la suivit à travers le patio. Elle n'avait pas pris le temps d'en détailler la décoration et le pittoresque qui s'en dégageait quand elle était venue quatre mois auparavant. Elle n'avait pas remarqué les orangers, ni les balcons en fer forgé. Les jeux de couleurs et le bassin de la fontaine. C'était charmant et la maison lui évoqua certaines vieilles demeures mexicaines. L'Europe avait quelque chose de magique. Elle était au cœur de sa propre histoire, du passé espagnol et anglais de Saint Augustine, de son pays qu'il lui semblait parfois avoir oubliés. Contrairement à Maria et Alma. Celles-ci vivaient dans l'avenir, elles possédaient leur propre culture, mais elles ne s'étaient pas coupée de leurs racines ni de leur Histoire.

Brown avait parfois l'impression d'être née sur une plage, il y avait ses parents, ses grands-parents et puis quoi ? La guerre d'indépendance ? La guerre de sécession ? La première guerre mondiale qui avait jeté les États-Unis sur le devant de la scène internationale, la seconde ? La guerre de Corée, la guerre du Vietnam, la guerre du Golfe ? La ségrégation ? Les États-uniens manquaient de recul et ils se montraient aussi arrogants que l'étaient de jeunes pré-ados face à des adultes : fiers de leur force, la tête pleine de rêves, certains de leur bon droit, détenteurs de la vérité, brouillon, géniaux, excessifs, novateurs et intolérants. Bouillonnant d'énergie. Malheureusement, trop souvent ignorants et intolérants.

Elle n'y avait jamais prêté attention avant de rencontrer le capitaine Shaw.

Tellement Américaine, lui avait déclaré Anna. La grande Russe n'avait pas exprimé de mépris ou de condescendance. La surfeuse cool et athlétique qui s'asseyait à califourchon sur un banc, ses cheveux courts, jamais bien coiffés, ses 501 et ses chemises d'hommes. Son teint hâlé peut-être. Voilà ce qu'était Brown. C'était désolant.

Maria se serait moquée d'elle. Sameen lui aurait assuré qu'on était ce qu'on était et qu'un crétin issus d'un pays millénaire ou d'un pays tri-centenaire ne valait pas mieux l'un que l'autre. Elles n'avaient pas tort, mais Brown avait appris à respecter et à aimer les cultures millénaires qui affleuraient sans qu'ils y pensent chez les gens qu'elle côtoyait : Shaw, Genrika, Anna, Matveïtch, Alexeï, Maria, Alma, Khatareh Deghati. Shaw avait beau être née sur le sol américain, elle portait en elle le meilleur de l'Orient, qu'importait si Élisa eût été bien embarrassée de définir ce qu'elle entendait par cela.

— Vous prenez du sucre ? demanda son hôtesse.

— Non, merci.

Elle retira sa casquette pour s'asseoir à la grande table de la cuisine où elle avait été conduite et Artémisia la reconnut.

— Qu'est-ce que... Que... balbutia-t-elle terrorisée.

— Je ne vous veux aucun mal, la rassura Brown.

Artémisia se reprit aussitôt :

— Alors, que faites-vous ici ? Et d'abord, votre uniforme ? C'est un déguisement ? Comme celui des autres ?

— Quels autres ? s'interrogea l'officier à haute-voix.

— La petite brune, le petit gros et l'homme aux cheveux poivre et sel. Il y a cinq ans, ils m'avaient assuré appartenir à la police.

— Lionel Fusco est lieutenant de police à Chicago et vous pouvez vérifier mon identité auprès du Pentagone.

Artémisia laissa échapper un rire narquois.

— Je ne me cache pas sous une fausse identité et l'uniforme est à moi, lui assura Brown. J'ai profité d'une mission en Europe pour venir vous voir.

— Pourquoi ?

— Pour que vous compreniez mieux notre intervention.

Élisa posa le sac à dos avec lequel elle était venu et en extraya un petit ordinateur portable. Elle le caressa d'une main. Elle n'était pas venue pour s'excuser ou pour justifier leur action, mais elle n'était pas très sûre que Grâce Hendricks comprît son intention.

— M'accorderez-vous quelques minutes ?

— Ai-je le choix ? demanda aigrement l'artiste.

— Oui, mais il serait regrettable que vous ne me laissiez pas vous parler.

— Vous êtes vraiment officier des Marines ?

— Oui.

Grâce Hendricks croisa les bras :

— Et bien parlez, capitaine. Expliquez-moi pourquoi vous avez brisé la vie d'un homme qui n'avait jamais fait de mal à personne.

— J'ai pris un ordinateur, mais j'ai aussi tiré des photos parce que je pense que c'est plus facile. On va commencer par les photos.

Brown avait retrouvé son aplomb. Elle irait jusqu'au bout. Pour cette femme. Pour Grâce Hendricks.

Elle montra une première photo. Son visage sembla vaguement familier à Grâce Hendricks, mais elle était certaine de ne l'avoir jamais rencontré.

— Qui est-ce ?

— Jérémy Lambert.

— Le Chirurgien de la mort ?

Brown avait confirmé.

— Vous ne l'avez jamais rencontré ? demanda-t-elle.

— Non ! protesta Grâce d'un ton horrifié. Comment aurais-je pu le rencontrer !

— Parce qu'il travaillait avec cet homme.

Brown posa une nouvelle photo sur la table. L'artiste pâlit et se recouvrit la bouche avec la main.

— John Greer, le présenta Brown. Un ancien agent du MI6.

— J'ai été enlevée par cet homme en 2014.

— Je sais.

— Il voulait savoir où se trouvait Fabrizio. Enfin, Harold.

— Mais vous ne le saviez pas, parce que vous croyiez qu'il était mort dans l'attentat du Ferry de Liberty Island.

— C'était un homme détestable.

— Il vous a fait du mal ?

— Non et il m'a en fin de compte relâchée.

— Vous savez pourquoi ?

— Je ne savais rien. C'était aussi simple que cela, répliqua sèchement la jeune femme.

— Il ne vous a pas relâchée : il vous a échangée, lui apprit Brown.

— Échangée ?

Grâce avait peur de comprendre. Élisa attendit.

— Avec Fabrizio ? murmura Grâce.

— Vous ne le saviez pas ?

— Non, souffla imperceptiblement Grâce.

Il l'avait sauvée. Fabrizio, ou Harold, peu importait le prénom, l'avait sauvée. Mais pourquoi alors ne lui en avait-il jamais parlé ? Pourquoi ne lui avait-il jamais dit ce que ce John Greer voulait de lui ?

— Et les autres ? Ils le savaient ?

— Ils travaillaient pour Harold Finch.

Les déclarations du jeune officier paraissaient de plus en plus rocambolesques et complètement absurdes :

— Vous me racontez n'importe quoi, refusa de la croire Grâce Hendricks. Je ne comprends pas la raison de votre visite et j'aimerais que vous quittiez ma maison.

— Pas avant de vous avoir dit ce que je voulais vous dire.

Brown s'était lancée, elle n'allait pas renoncer maintenant :

Grâce Hendricks posa son téléphone sur la table.

— Vous avez une minute. Ensuite, je téléphone à la Gardia.

— Ça m'étonnerait que vous ayez du réseau.

— Vous avez détruit une antenne avant de venir ? demanda narquoisement l'artiste.

— Je n'ai pas besoin de détruire une antenne pour cela.

— Vous avez installé un brouilleur ?

— Je ne sais pas trop.

Grâce Hendricks se leva :

— Je ne veux ni vous parler, ni vous écouter. Vous voulez rester ? Restez. Je ne pourrai pas vous en empêcher. Moi, je pars. Si vous êtes bien ce que vous dîtes, vous ne me tuerez pas. Si vous avez menti, tuez-moi, ça m'est égal.

La jeune femme se dirigea vers la porte. Au moment où elle s'apprêtait à en franchir le seuil, Brown pivota sur sa chaise :

— Il vous a menti. Depuis votre première rencontre, il vous a menti. Ensuite, il n'a jamais cessé de vous mentir. Il l'a d'abord fait pour vous protéger. Il était recherché. Ce n'était pas un criminel, mais un inventeur, un informaticien de génie et des gens mal intentionnés voulait lui voler un programme qu'il avait mis au point.

.


.

Brown avait été touchée par l'histoire de cette femme follement amoureuse d'un homme dont elle savait rien. Elle avait lu la terreur et l'incompréhension quand, elle, Shaw, Reese, Anna Borissnova et Borkoof avaient débarqué chez elle sans prévenir. Shaw était habitée d'une rage froide et elle n'avait d'abord permis à personne, sinon à John Reese, de l'accompagner au sous-sol de la maison. Brown était descendue parce que quelqu'un, Root ou Athéna, avait convaincu ou ordonné à Shaw de la garder près d'elle.

Borkoof avait conduit et retenu Grâce Hendricks dans la cuisine. Il n'avait répondu à aucune de ses questions. Il était armé et tellement imposant que la jeune femme ne lui avait opposé aucune résistance et qu'elle n'avait pas bougé de la chaise où il l'avait assise d'une main ferme.

Brown se souvenait du regard que leur avait lancé Grâce Hendricks quand elle était venu signifier à Alexeï qu'ils avaient accompli leur mission et qu'ils étaient partis comme ils étaient venus. Tel un commando des forces spéciales.

La femme n'avait pas entendu prononcer plus de trois mots durant l'opération.

Brown y avait repensé. Elle avait surtout imaginé l'horreur qu'avait pu ressentir Grâce Hendricks quand elle avait découvert Harold Finch au sous-sol.

Le jeune capitaine ne s'était confié à personne, elle n'avait rien laissé paraître du cas de conscience qui s'imposait à elle, de plus en plus envahissant, ni devant Shaw qui lui avait accordé sa confiance, ni devant Root pour la même raison, ni devant Anna qu'elle estimait pourtant.

La grande Russe avait trop été dans son élément pour que Brown risquât de lui faire part de sa culpabilité. Elle avait cependant lancé quelques perches à Maria lors d'une visite qu'elle lui avait rendu à Montréal. Testé le terrain. Maria s'était méprise sur la raison de son malaise.

— Lissa, arrête de biaiser. Tu as accepté d'accompagner Sameen à Séville. Tu savais qu'elle était décidée à tué Harold Finch. Elle ne l'a pas exécuté, je sais que la solution choisie n'est pas plus humaine, mais il était trop dangereux. Tu pouvais refuser de partir à Séville si cela te posait un cas de conscience. Personne ne t'en aurait voulu.

— Sam aurait tué Finch, si je n'avais pas été là.

— Alors pourquoi te tortures-tu l'esprit ?

L'élimination d'Harold Finch ne posait pas de cas conscience à l'officier des Marines. Brown ne remettait en cause aucune des décisions qui avait été prises lors de l'opération. Sa présence auprès de Shaw avait empêché que celle-ci ne commît un assassinat physique. Grâce à elle, Shaw ne portait pas le sang d'Harold Finch sur les mains. Le sang d'un homme qu'elle avait respecté. Le sang d'un homme que John Reese avait aimé. Reese qui ne s'était à aucun moment opposé aux décisions de Shaw. Lui non plus n'aurait pas sur la conscience l'assassinat d'un homme qu'il considérait comme son sauveur et qu'il avait longtemps considéré comme un ami.

Élisa ne comprenait pas ce qui pu pousser un homme tel que Finch à s'allier avec Samaritain. L'IA était tout ce contre quoi Finch avait lutté depuis qu'il avait initié le projet Athéna.

Ce qui posait un cas de conscience au jeune capitaine des Marines, c'était l'ignorance dans laquelle avait été laissée Grâce Hendricks. Elle avait épousé un criminel. Elle avait expliqué cela tant bien que mal à Maria.

— Tu t'identifies à elle ? avait demandé la jeune juge.

Brown n'avait pas répondu.

— Je ne sais pas ce que tu as en tête, Lissa, mais fais ce que ton cœur te dit de faire. Je ne sais pas grand-chose à propos de cette femme, et si tu ne veux pas parler à Root ou à Sameen, renseigne-toi auprès d'Athéna. Si tes intentions sont bonnes, je suis sûre qu'elle te dira tout ce que tu veux savoir et qu'elle t'apportera toute l'aide dont tu as besoin. Et, si tu as besoin de moi, tu sais que je suis là.

Parfois, Élisa se demandait où se situait la frontière entre l'amour et l'amitié dans la relation qu'elle entretenait avec Maria. Et ce ne fut certainement pas ce jour-là qu'elle obtint une réponse plus claire à sa question.

.

Athéna avait répondu à toutes ses attentes et lui avait donné accès à sa base de données. Élisa avait assisté à la première rencontre d'Harold Finch et de Grâce Hendricks, aux premières paroles échangées, aux premiers rendez-vous, au premier baiser, au développement complet leur relation. Finch avait caché sa réelle identité, son métier, son passé, mais il avait sincèrement envisagé son avenir avec l'artiste peintre.

L'attentat du Ferry avait changé la donne. Il avait abandonné la femme qu'il aimait à son chagrin et à la solitude. La cérémonie au cimetière avait été particulièrement poignante. Grâce Hendricks s'était retrouvée seule avec un prêtre devant une tombe qui ne contenait aucun corps. Elle avait posé un bouquet de tulipes blanches sur une tombe vide et sur un mensonge.

Jusque-là Élisa ne reprochait rien à Finch. Elle comprenait qu'il eût préféré le silence, et le mensonge par omission à la vérité. Il aimait Grâce Hendricks et il l'avait protégée.

Elle fut assez surprise d'apprendre que Greer n'avait pas été le premier à faire chanter Harold Finch en menaçant la vie de l'artiste. Root, qui savait toujours tout sur tout, avait usé du même stratagème avant lui, pour obtenir du savant ce qu'elle voulait de lui. Athéna avait remarqué son trouble devant cette révélation :

— Root n'a pas toujours été une personne très recommandable, lui avait-elle dit sur un ton d'excuse.

Brown n'en doutait pas, mais elle n'en avait cure à cet instant. Parce que l'histoire de Finch et Grâce Hendricks aurait pu en rester là. Athéna avait obtenu pour l'artiste le poste qu'elle briguait en Italie, elle lui avait offert une nouvelle identité, acheté un bel appartement, une petite voiture, tout ce dont elle avait besoin pour refaire sa vie. Grâce avait quelque temps vécu dans la peur, elle regardait trop souvent derrière elle, elle avait fait installer des serrures supplémentaires à la porte de son appartement, mais très vite, la vie l'avait rattrapée, son art. Et puis, elle s'était fait de nouveaux amis et elle avait creusé son trou dans la société romaine.

Mais il était revenu.

Tombé du ciel, par un après midi de Printemps alors qu'elle peignait en extérieur.

Aveuglée par son amour, Grâce n'avait pas vu que l'homme avait changé. Qu'il n'était plus le richissime philanthrope qu'il était quand elle le fréquentait aux États-Unis. Qu'il était habité par la rancune, la jalousie et la rage. Brown ne remettait pas en question l'amour qu'éprouvait le savant pour la jeune femme, mais elle en était arrivée à se demander si, tout comme Jonathan, il ne méprisait pas profondément sa femme.

Brown avait ensuite voulu savoir comment vivait Grâce Hendricks depuis leur intervention. Elle avait posé beaucoup de questions, très précises, auxquelles Athéna avait répondu. Honnêtement. L'artiste n'avait pas quitté Séville, elle n'avait pas renoncé à son poste à l'université, à ses cours, à la peinture, mais ses semaines s'articulaient autour de ses visites hebdomadaires à Harold Finch et elle ressortait de la clinique en pleurs. L'âme et le cœur dévastés.

Elle brûlait sa vie pour un homme qui ne le méritait pas.

Brown avait décidé de la rencontrer. De lui apprendre la vérité. De la libérer de l'emprise que le mensonge maintenait sur elle.

L'officier était basée au Niger. Elle devait retrouver Maria aux Baléares pour fêter Noël en sa compagnie, elle devait aussi remettre un rapport classé secret-défense à un officier des renseignements. La rencontre aurait lieu à l'ambassade des États-Unis à Madrid. Élisa avait prévu de se rendre à Séville après. Avant de se rendre à Majorque.

.


.

— Ceux avec qui je suis venue en août, travaillait pour lui. Ils sauvaient des vies, ils empêchaient des crimes. Je ne connais pas monsieur Finch, mais c'était un homme bon.

Grâce Hendricks se retourna, furieuse :

— Alors pourquoi sont-ils venus ici, pourquoi ont-ils détruit son cerveau ?

— Parce qu'il a rejoint le camp de John Greer. Vous avez oublié ce que je vous ai dit ? Le Chirurgien de la mort travaillait pour John Greer.

— Mais... mais quel rapport ?

— Revenez vous asseoir.

Grâce Hendricks ne bougea pas.

— S'il vous plaît, la supplia Brown. Vous devez savoir.

L'artiste revint sur ses pas et s'assit sur le bord de sa chaise.

— Vous vous souvenez que le Chirurgien avait laissé des indices qui ont fait croire qu'il était une femme ?

— Oui, un ancien médecin et un ancien Marines.

— Vous vous souvenez de son nom ?

— Tout le monde s'en souvient, je pense. Elle s'appelait Sameen Shaw, non ?

— Oui, c'est exact. Vous la connaissez d'ailleurs.

Grace Hendricks ouvrit grand la bouche de surprise.

— La partenaire du lieutenant Phils. La femme qui menait l'opération en août.

La femme en face d'elle se décomposa.

— Mais elle est morte. Sameen Shaw est morte.

— Non.

— Mais...

— John Greer voulait la détruire. Ce serait un peu long de vous expliquer pourquoi. En gros, il avait réussi à la capturer quand elle travaillait encore pour Harold Finch. Il a essayé de la retourner, ça n'a pas marché et elle s'est évadée. Il voulait se venger, alors il a créé le Chirurgien

— C'est horrible.

— Être victime d'un mensonge est toujours horrible, asséna Brown. C'est pour cela que je suis là.

Brown sortir de nouvelles photographies de sa serviette. Elle les étala une à une sur la table.

— Voici Maria Alvarez dit-elle en montrant la première.

— Une victime du Chirurgien et un témoin clef lors du procès.

— Mmm, confirma Brown.

Elle passa à la seconde. On y voyait une petite fille de cinq ou six ans, assise sur une plage. Elle souriait et resplendissait de joie et de bonheur. Le cœur de Grâce Hendricks se serra. Elle n'avait pas eu d'enfant, elle avait rencontré l'amour trop tard.

— C'est la fille de Maria Alvarez, Alma Alvarez. Elle a eut six ans en septembre.

Une nouvelle photo tomba. Deux adolescentes se tenaient par les épaules et riaient face à la caméra. Une jolie blonde aux cheveux bouclés et une brune à l'allure sportive un peu plus grande que la première.

— La blonde s'appelle Genrika, l'autre Juliette. Genrika était sur la liste des victimes du Chirurgien de la mort, heureusement pour elle, elle connaissait Sameen Shaw. Elle l'a appelée quand elle s'est sentie menacée et celle-ci l'a mise à l'abri. Juliette est une simple adolescente, une amie de Genrika. Une fille sympathique qui ambitionne d'intégrer l'équipe nationale de Hockey sur glace du Canada.

Brown caressa la photo des deux jeunes filles avec émotion :

— Je les ai entraînées l'hiver dernier.

Elle leva les yeux sur Grâce Hendricks.

— Je les aime beaucoup.

Elle claqua la dernière photo sur la table.

— Ça, c'est Anne-Margaret, la fille de Sameen Shaw. La fille naturelle, parce que Shaw a pour ainsi dire adoptée Genrika. Anne-Margaret à dix-huit mois. En mars dernier, ces quatre enfants ont été prises pour cible par des mercenaires à la solde de John Greer. Alma et Anne-Margaret ont été attaquées au domicile de Maria Alvarez, Genrika et Juliette dans un parc national près de Montréal. Les journaux en ont parlé, vous trouverez facilement des articles qui confirmeront mes dires. Alma et Anne-Margaret devaient être abattues, Genrika enlevée et torturée jusqu'à ce qu'elle ne soit plus utile.

— Et l'autre jeune fille ? demanda Grâce d'une voix blanche.

— Juliette avait la simple malchance d'être une amie de Genrika. Elle a été tabassée, peut-être aurait-elle été abattue, elle ne comptait pas. Ce n'était qu'une victime collatérale sans importance.

— Mais elles...

— Nous avons été prévenus et nous avons pu sauver tout le monde. Genrika a reçu une balle dans la cuisse, Alma a eu très peur et Juliette a souffert de désordres post-traumatiques, mais tout le monde s'en est tiré.

Grâce Hendricks se détendit sensiblement. Pourtant, le récit de l'officier la glaçait d'horreur. Comment des hommes pouvaient-ils s'en prendre à des enfants. À un bébé ?

C'était horrible, mais quel rapport cela avait-il avec Fabrizio et pour quelle raison l'officier des Marines était venue chez elle ? John Greer était un criminel de la pire espèce, un véritable monstre. Un fou. Elle avait très bien compris cela, mais que lui voulait réellement ce capitaine ? Fabrizio lui avait menti, d'accord mais la jeune femme lui avait affirmé que c'était pour la protéger. Pourquoi ces photos ? Ces enfants ? Toute cette histoire ? Et encore une fois, quel rapport cela avait-il avec son mari ?

— Ce que vous devez savoir, madame Hendricks, c'est que Maria Alvarez est sous protection constante et qu'il est très difficile sinon impossible pour quiconque de la localiser. Genrika bénéficie quant à elle d'un programme de protection des témoins. Pourtant, et l'une, et l'autre ont été très précisément localisées.

Brown se tut. Grâce comprit qu'elle devait jouer son rôle :

— Comment ?

— Harold Finch était, depuis 2013, le tuteur légal de Genrika.

— Quoi ?!

— Il la connaissait. John Greer la cherchait et il n'y avait que Finch qui pouvait l'identifier. N'était-il pas parti en voyage en mars cette année ?

— Aux États-Unis, souffla Grâce.

— Des États-Unis au Canada il n'y a qu'un pas. C'est lui qui l'a identifiée. Elle vivait avec Maria Alvarez, donc la juge a aussi été localisée. Grâce à Finch, John Greer a fait d'une pierre deux coups. Si Shaw, moi et les gardes du corps de Maria Alvarez n'étions pas intervenue, les quatre enfants seraient mortes.

Grâce n'avait plus la force de remettre en cause les assertions de l'officier. Elle avait décelé son émotion face aux photos. Elle ne mentait pas. Si Grâce contestait ses dires, elle lui fournirait de nouvelles preuves. Des preuves irréfutables.

— Ce n'était pas sa première collaboration avec John Greer, continua Élisa. Votre mari lui avait avant cela proposé de mettre à son service ses talents d'ingénieur informatique.

— Mais il ne savait peut-être pas qui il était, suggéra sans vraiment y croire Grâce Hendricks.

— Il le savait parfaitement. Quand il s'est livré à lui pour que vous soyez libérée, il connaissait déjà John Greer depuis longtemps et il savait que c'était un criminel.

— Mais pourquoi ? Comme Fabrizio a-t-il pu se compromettre avec cet homme ?

— Les gens changent, madame. Il n'y a pas d'explication.

— Mais peut-être ne savait-il pas pour les enfants...

— Il savait qu'il mettait la vie de Genrika en danger, il savait surtout qu'elle serait torturée et qu'elle ne retrouverait jamais sa liberté.

Grâce Hendricks peinait à respirer.

— Votre mari était un assassin et un criminel. Il vous a trompé et il vous a manipulée.

Les larmes piquaient les yeux de l'artiste, elle avait envie de hurler, mais d'abord elle voulait savoir :

— Et vous, capitaine ? Quels sont vos mensonges ? Quel est votre intérêt dans cette histoire ?

— J'ai été retenue et torturées par John Greer, Sameen Shaw est une amie, je vous ai dit que j'aimais Genrika et Juliette, et je suis très proche de Maria Alvarez. Je suis aussi venue parce que vous vous détruisez la santé pour Harold Finch. J'ai été mariée à un menteur. À un assassin. J'ai failli y laisser la vie moi-aussi. Vous n'avez rien fait qui mérite que vous souffriez. Il était de mon devoir de vous apprendre la vérité.

— Vous êtes cruelle.

— La vérité est cruelle, madame. Je suis bien placée pour le savoir.

Grâce Hendricks planta son regard dans les yeux du jeune officier. Elle n'y lut rien de faux, rien de pervers. L'officier arborait un regard clair et franc. Elle se tenait droite, sans raideur. Elle n'exprimait aucune pitié, seulement de la sympathie. Pudiquement.

— Votre nom ?

— Élisa Brown.

— Vous pourriez me laisser, capitaine ?

— Bien sûr, obtempéra l'officier.

Brown rassembla les photos. Grâce plaça sa main sur celle qui représentait Genrika et Juliette.

— Je pourrais la garder ?

— Euh... Oui.

Après tout Genrika ne risquait plus grand-chose et Juliette passerait bientôt à la télévision. Si elle était un jour sélectionnée pour les Jeux Olympiques et que le Canada gagnaient une médaille d'or, elle deviendrait même célèbre.

Elle rangea les autres, ferma son sac à dos et se leva. Elle hésita un moment et choisit de partir sans un bruit sans prononcer une parole de plus.

Grâce avait placé la photo face à elle. Elle essuyait les larmes de la main les larmes qui roulaient doucement sur ses joues. Brown eût aimé lui dire un mot, l'aider, mais elle ne la connaissait pas et elle ne pouvait rien pour adoucir sa peine et son effroi. Elle s'éloigna en silence. Au moment où elle sortait de la cuisine, elle entendit Grâce s'adresser à elle.

— Merci, capitaine. J'aurais aimé vous maudire, mais je vous remercie.

Brown hocha la tête et ferma doucement la porte derrière elle. Elle traversa le patio. Elle espérait avoir pris la bonne décision et n'avoir pas fait plus de mal que de bien à la femme qu'elle venait de quitter. Dans la rue, elle remit sa casquette.

.

Cinq minutes plus tard, elle eut la sensation d'être suivie. Deux hommes. Un troisième se joignit à eux à un carrefour. Cinquante mètres plus loin deux autres traversèrent la rue devant elle et marchèrent dans sa direction. Des voyous. Du moins, ils en avaient l'allure.

Ceux qui lui faisaient face sortirent des crans d'arrêt et elle entendit derrière elle le claquement caractéristique des lames à ouvertures assistées. Brown échapperait aux armes à feu, pas assez discrètes ou trop compromettantes pour s'attaquer en pleine rue à un officier américain.

Ils étaient six. Brown était seule. Elle attaqua.

Elle n'avait pas le choix, c'était sa seule chance de survivre. Elle cueillit le premier d'un uppercut au menton et lança un pied dans le genou du deuxième. Le premier décolla du sol et s'écrasa quelques mètres plus loin. Le second hurla et se retint tant bien que mal sur le capot d'une voiture. Il n'avait pas fallu deux secondes à Brown pour mettre hors combat les deux hommes, mais durant ces deux secondes, elle avait tourné le dos aux quatre autre. Une douleur lui déchira le bas du dos. Brown fit volte face, attrapa un poignet, bougea un pied, une hanche, et l'homme se retrouva à genoux. Un coup en pleine face le coucha par terre.

Il en restait trois. Un coup d'épaule l'envoya contre une voiture. Un coup de poing sur la tempe l'aveugla. Puis une autre douleur survint. Des cris en espagnol retentirent.

De nouveaux coups l'étourdirent et un poing vicieux la plia en deux. Elle glissa contre la carrosserie, se protégea comme elle put, incapable de reprendre l'initiative. Puis, il y eut un répit. Salvateur. Des ahanements. Une voix colérique :

— Bougez, Élisa, Merde ! Battez-vous !

Shaw.

Comment ?

Pas le temps.

Brown secoua la tête. Esquiva un couteau.

Shaw lui avait libéré de l'espace. Des sirènes sonnaient au loin. Brown contre-attaqua. L'homme qui lui faisait face recula. Elle lui rentra dedans, rompit la distance, l'accula contre un mur et le bourra de coups poings très courts. Il se protégea le visage avec les avants-bras, elle attaqua plus bas, il baissa sa garde. Élisa recula d'un pas et lui écrasa tour à tour ses deux poings de chaque côté du nez. Il y eut deux craquements et l'homme s'affaissa à terre.

Elle se retourna. Shaw s'était déjà débarrassé d'un des assaillants. Celui-ci gisait sur le trottoir dans une marre de sang. Elle avait en avait mis un autre à terre et, placé au-dessus de lui, elle le tabassait avec application. Les sirènes se rapprochaient. Shaw ne les entendait pas.

Elle n'avait pas osé intervenir avant que les hommes s'en prissent à Brown. Elle avait vu le coup de couteau atteindre la jeune femme et la colère l'avait prise à la gorge. Parce qu'elle savait d'où sortaient ces types, parce qu'elle aimait l'officier et qu'elle rageait qu'on s'en prît à elle. A six contre un. Six pauvres types contre une fille qui ne voulait de mal à personne. Contre une femme d'honneur. Contre une amie. Ce salaud de Samaritain n'en finirait jamais de les poursuivre.

Brown évalua la situation. Shaw en rage. Les sirènes. Elle. Le capitaine Brown et le capitaine Shaw :

— Sam, si tu ne veux pas finir au poste, on doit filer, l'interpella Brown.

Shaw asséna un coup de coude, l'homme perdit connaissance dans un cri. Elle se releva, tourna la tête vers les voitures de la guardia civil qui tournaient au coin de la rue.

— J'ai garé une moto près de chez Hendricks, amenez-vous.

Brown la suivit en courant. Une Yamaha les attendait garée sur une place de parking. Shaw l'enfourcha, Brown monta derrière elle.

— Casque, lança Shaw.

Brown enfila celui qu'elle lui tendait. Shaw démarra. Elle rejoignit des voies encombrées par la circulation, roula un quart d'heure avant de s'engouffrer dans un parking. Elle descendit deux niveaux et gara la moto.

— Venez, dit-elle à Brown.

Une voiture française bipa à leur approche, les rétroviseurs s'ouvrirent et les feux de croisement s'allumèrent. Shaw fit signe à Brown de monter. Un siège baquet invita l'officier à se détendre.

— Vous êtes blessée, vous vous sentez comment ? s'inquiéta Shaw.

— Ça va.

— Élisa, râla Shaw

— J'ai mal, mais ça va.

— Pas très discret de se balader en tenue.

— Je n'avais pas besoin d'être discrète et je n'ai pas vraiment eu l'occasion de me changer.

— Vous êtes sous surveillance, Brown. Ce n'est pas parce que Samaritain est à genoux qu'il n'est pas dangereux. Si Root trouve ce qu'elle espère trouver, vous pourrez vous balader en blue dress A où vous voulez, mais évitez jusqu'à ce que cela soit fait.

— Je ne porte pas la blue dress, se défendit ingénument Brown.

Shaw leva les yeux au ciel, mais ne rabroua pas l'officier. Elle la conduisit jusqu'à une petite villa qu'Athéna avait loué à Ronda. Brown avait serré les mâchoires durant le deux heures qu'avait duré le trajet et elle était si fatiguée en arrivant qu'elle ne remarqua pas combien la ville était belle, combien la villa louée par Athéna était jolie avec ses murs ocres et ses balcons de fer forgés ouvragés. Elle parvint à sortir de la voiture, à suivre Shaw jusqu'à la chambre où elle la conduisit, mais ensuite, elle s'effondra sur le lit en s'excusant. Shaw la rabroua et elle prit soin d'elle.

Brown avait échappé de peu à la catastrophe. Le premier coup de couteau avait de peu raté le foie. Le deuxième avait heureusement ripé sur les côtes et ne présentait rien d'alarmant.

— Qui vous a prévenue ? osa demander Brown une fois que Shaw eût terminé ses soins.

— Maria.

— Vous assuriez mes arrières depuis le début ?

— Ouais.

— Athéna ?

— Ouais.

— Merci.

— Genrika et Alma n'aurait pas digéré votre absence à Majorque.

— Vous m'en voulez ?

— Vous ne seriez pas Élisa Brown si vous ne preniez pas ce genre d'initiative. Et pour tout vous dire, c'est bien que vous lui ayez parlé. Vous lui avez tout dit, n'est-ce pas ?

— Oui. Pas tout, mais je ne voulais pas qu'elle vive tout le restant de sa vie dans un mensonge.

— Ouais, vous avez bien fait, Élisa. Grâce Hendricks est une femme courageuse, elle ne méritait pas ce qui lui est arrivé. Reposez-vous maintenant.

— Merci, Sam.

— Pff, comme si vous ne m'aviez pas sauvée la mise avant cela.

— Merci quand même, avait marmonné Brown avant de céder à l'effet des sédatifs que lui avait administré Shaw.

.

Elles avaient retrouvé Maria et Alma deux jours plus tard. Root, Anne-Margaret et Genrika étaient arrivée le lendemain.

Brown avait dû répondre à des questions quand elle s'était mise en maillot de bain. Elle avait simplement répondu qu'elle s'était fait agresser par des voyous. Genrika avait voulu en savoir plus. Élisa avait raconté la bagarre.

— Contre six ! s'était extasiée Genrika.

— Sam m'a aidée, avait étourdiment répondu le jeune officier.

Elle avait regardé Shaw d'un air contrit.

Shaw avait grommelé qu'il était difficile d'être aussi con. Personne n'avait après cela essayé de lui tirer les vers du nez, mais Maria et Root avait dû travailler Brown au corps pour savoir ce qui s'était passé, tout ce qui c'était passé, car, deux nuits plus tard, alors qu'elles étaient seules sur la terrasse, Root lui reprocha de ne pas l'avoir prévenue :

— Si c'était important ou que nous courrions des risques inconsidérés, ta boîte de conserve t'aurait prévenue, avait rétorqué Shaw de mauvaise humeur.

— Sameen, protesta Athéna qui ne l'avait pas entendue l'appeler ainsi depuis des années via le téléphone que Maria avait oublié sur la table.

— Tu ne l'aurais pas fait ? lui demanda Shaw en réponse.

— Si.

— Bon, ben, voilà. Quant à toi, dit-elle à Root d'un ton plus amical. Tu avais plus important à faire que de jouer la baby-sitter.

— C'est pour cela que tu m'as laissé Gen et Anne-Margaret ? s'amusa Root.

— Elles ne sont pas chiantes, et j'aimerais bien que tu résolves l'énigme de cette gamine. J'en ai marre de courir le monde pour sauver la peau des autres.

— Tu adores ça, Sam.

— Je préfère les retrouver à la plage, fit sombrement Shaw.

Sur ce, Anne-Margaret avait surgi sur la terrasse, trottiné jusqu'à sa mère, grimpé sur ses genoux et s'y était installée comme en territoire conquis.

Shaw était tendue. Sombre. L'enfant le perçut immédiatement et regarda Root avec angoisse. Celle-ci lui renvoya un grand sourire et une grimace. Anne-Margaret en conclut que Root était d'humeur joyeuse et qu'il n'existait aucun différent entre elle et sa mère. Le problème venait seulement de cette dernière.

— Anou, anou.

Shaw n'y pensa même pas. Elle agit par réflexe et accéda immédiatement à la demande de l'enfant. Anne-Margaret prit le sein.

Sa mère se décontracta doucement.

Un sourire flottait dans les yeux de Root.

Shaw donnait le sein. C'était incroyable.

Quatre mois plus tôt, cette même femme avait failli abattre Finch sans cérémonie.

Shaw avait prévenu Finch en 2016 et Shaw se dédiait très rarement d'une parole qu'elle avait donnée. Élisa Brown l'avait arrêtée avant qu'elle ne tirât. L'officier s'était opposé à l'assassinat :

— Ne faites pas ça, mon capitaine.

Shaw avait suspendu son geste.

— Vous ne pouvez pas, avait ajouté Brown. Ne le tuez pas.

Shaw n'avait pas baissé son arme, mais elle n'avait pas tiré.

Elle ne porterait pas le sang de Finch sur ses mains. Root avait entendu, elle avait rapidement analysé la situation, comprit l'intervention d'Élisa. Elle avait contacté Shaw et lui avait proposé une alternative. Shaw les avaient miraculeusement écoutées. Écouté Élisa tout d'abord, puis écouté Root. Athéna était restée muette.

Shaw n'avait pas tué Finch. Mais Shaw était médecin. Elle avait grillé le cerveau d'un des hommes les plus brillant qu'eût jamais porté la Terre. Le plus brillant que Root eût jamais rencontré.

Un code perverti.

Root n'avait pas voulu sa mort, mais il était trop dangereux. Le génie avait été frappé d'idiotie.

Shaw s'était vengée. Elle avait aussi écarté une menace.

Et elle attendait de Root qu'elle fît de même avec Samaritain.

.

.

.


NOTES DE FIN DE CHAPITRE :


.

Les feuilles de chênes : argentés sont les insignes que porte un commandant à l'USMC

dorées, que porte un lieutenant-colonel

.

L'aigle désigne un colonel.

.

Les étoiles désignent les généraux, et le grade de général du corps des Marines est le plus haut grade de l'USMC.

.

Les Cris (orthographe francophone) appartiennent à l'un des peuple natifs du Canada, issus de la culture des Algonquins :

Cri est le terme employé par les autorités francophones et celui qu'emploie eux-même les Cris quand il on affaire avec elles, mais eux se nomment Nehiyawak.

Pour qui veut en savoir un peu plus :

« Au Québec, la population crie s'élève à plus de 14 500 personnes, répartie dans neuf villages situés sur les rives de la baie James et de la baie d'Hudson ainsi qu'à l'intérieur des terres. La nation crie appartient à la grande famille linguistique et culturelle algonquienne. La totalité de la population parle la langue crie, tandis que l'anglais est la langue seconde de la majorité.

Originaires des plaines de l'Ouest canadien, les Cris vivaient traditionnellement en petits groupes nomades, tirant leur subsistance de la chasse et de la pêche. Au Québec, ils résidaient dans le secteur de la baie James. Dès 1670, la traite des fourrures a constitué pour eux une activité économique très importante.

Au XXe siècle, la présence grandissante du gouvernement fédéral à la baie James, l'introduction de l'école obligatoire, la construction de maisons permanentes et le déclin du commerce des fourrures ont bouleversé le mode de vie des Cris. Dans les années 1970, ils se sont dotés d'une organisation politique structurée, le Grand Conseil des Cris du Québec, dans le contexte des projets hydroélectriques et de développement de la baie James.

En 1975, ils signent, avec les Inuits et les gouvernements du Québec et du Canada, la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ), qui leur assure la propriété ou l'usage exclusif de territoires couvrant 5 544 km2, des droits exclusifs de chasse, de pêche et de piégeage sur une superficie de 69 995 km2, ainsi que l'obtention d'une indemnité pour la prise en charge et le financement de diverses obligations des gouvernements dans les domaines de la santé et des services sociaux, de l'éducation et de la sécurité du revenu principalement. La CBJNQ transforme l'univers des Cris, car elle entraîne la création d'institutions et d'organismes administratifs cris, de même que de nombreuses entreprises qui contribuent à l'essor économique de la population crie.

La mise en œuvre de la CBJNQ engendre cependant de nombreux problèmes, que le gouvernement du Québec et la nation crie conviennent de régler par la signature de la Paix des braves en 2002, établissant ainsi les bases d'une nouvelle relation. »

Des communautés Cris existent aussi en Ontario, au Manitoba et en Saskatchewan.

Source : Ministère du conseil exécutif du Québec : secrétariat aux affaires autochtones.

.

.

.