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En fin de compte, celui-ci ne sera pas le dernier.
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Chapitre XXXIV
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Un intrus.
Détection...
Réseaux Sud-Est asiatiques indécelables.
Réseaux Afrique de l'Est indécelables.
Connexion rapide.
Réseaux Afrique de l'Ouest opérationnels... connexion coupée. Réseaux indécelables.
Réseaux Afrique du Nord en ét... Connexion... Réseaux indécelables.
Réseaux Amérique du sud brouillés.
Reconfiguration...
Reconfiguration réussie.
Réseaux Océanie indécelables.
Réseaux Europe du... Europe de... Europe...
Abandon des recherches de connexion.
Réseaux Canadiens restreints... Réseaux Amérique du Nord opérati... indécelables. Recherche de connexion... Connexion impossible.
Réseaux Russie... Opérationnels.
Réseaux Chine continentale restreints.
Réseaux secondaires...
Pas de réseaux secondaires.
Analyse...
Recherche de solutions...
Réinitialisation déconseillée.
Attaque détectée.
Recherches de virus.
Mise en place des pare-feux. Contre-virus programmés.
Enclenchement d'une riposte.
Diversions programmées.
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Un horrible juron déchira le silence de la nuit. D'autres suivirent plus terribles encore. Shaw se redressa du lit de camp sur lequel elle dormait. Les poings serrés, le cœur battant la chamade. Sans souffle.
La pièce était très sombre. Une lampe de bureau diffusait cependant, une lumière jaune et chaude presque entièrement voilée par les cloisons à mi-hauteur contre lesquels Root avait installé son matériel informatique.
Root.
Shaw s'efforça à retrouver son calme.
Elle était dans la cabane. Au sous-sol.
Anne-Margaret ?
Anne-Margaret dormait près d'elle. Dans son lit-parapluie.
Genrika ?
Genrika dormait à l'étage. Avec Juliette. Root leur avait cédé son lit.
Leur lit.
Habituellement les filles dormaient dans la pièce principale en hiver ou au sous sol si Root n'avait pas de travail. L'été dernier, elles avaient apporté une tente. Si Genrika venait seule, elles l'encourageaient à dormir au sous-sol. Elles lui avaient installé un coin où la jeune fille pouvait trouver un peu d'intimité. Le lit de camp, un chevet, une table et une chaise pour travailler. Une grande bibliothèque faisait office de mur. L'endroit était chaleureux, malgré cela, Genrika préférait dormir dans le salon avec ou sans Juliette, mais il arrivait qu'elle eût soif de solitude et de tranquillité.
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Depuis leur emménagement dans le Grand Nord, Root passait de plus en plus de temps sur ses ordinateurs. Si au début, elle se contentait souvent de son portable, elle avait rapidement commencé à utiliser plusieurs terminaux. De plus en plus en plus souvent. Claire Mahoney et son énigme monopolisait une grande partie de son temps et de ses ressources.
Trois jours auparavant, Root n'était pas remontée du sous-sol.
Shaw revenait de chez les Cris. Elle s'y rendait une fois par semaine. Le conseil d'Eastmain avait mis, à la lisière de la ville, une petite maison à sa disposition. Elle avait accepté de donner des consultations médicales et Athéna lui avait fourni un téléphone réservé aux urgences. Il lui arrivait d'être appelée dans des lieux isolés, des petits hameaux, des cabanes, parfois de simples campements qu'elle rejoignait en moto-neige
Ce soir-là, elle était rentrée frigorifiée et très tard. Anne-Margaret dormait depuis longtemps. Au sous-sol. Shaw était descendue. L'enfant reposait sur le lit de Genrika, Root travaillait. Elle avait vaguement répondu à son salut et encore plus vaguement à ses questions. Shaw l'avait remerciée pour Anne-Margaret et elle avait remonté l'enfant à l'étage.
Elle avait découvert que Root n'avait préparé à manger que pour Anne-Margaret. Elle s'était mise aux fourneaux. Elle avait cuisiné des œufs au plat, cuits avec du bacon, des pommes de terre, du fromage, le tout arrosé de ketchup et de piment. Shaw jurait comme une québécoise, mais elle n'arrosait pas encore tous ses plats de sirop d'érable.
Elle lui avait descendu un plateau : les œufs, du pain, une théière de thé vert. Root avait distraitement proféré un merci dont Shaw ne s'était pas satisfaite :
— Tu manges.
— Après.
— Maintenant.
Shaw n'avait pas bougé. Son ombre menaçante avait fini par déconcentrer Root.
— Sam, avait-elle protesté. Je mangerai.
— Non, tu ne mangeras pas si je te laisse le plateau donc, tu manges maintenant. Et tu te dépêches parce que j'ai envie de dormir.
Root avait obtempéré. Elle avait avalé les œufs en trois bouchées sans quitter ses écrans des yeux. Shaw n'y trouva rien à redire. Elle voulait uniquement que Root mangeât, rien de plus. Pour le reste, Root savait où la trouver et elle savait surtout que Shaw était là.
Shaw lui avait laissé la théière, elle était remontée, elle avait pris une douche et elle s'était couchée.
Le lendemain matin, Root était venue s'asseoir sur le lit et elle avait réveillé Shaw. Les yeux cernés, trop brillants, les traits tirées. Shaw avait diagnostiqué une nuit blanche et affairée.
— Sam, j'ai trouvé, lui avait-elle dit avec ferveur. Le trésor que me réservait Claire n'était pas un feu d'artifice virtuel, c'est bien mieux que cela. Elle m'a donnée une voie d'accès au code source de Samaritain.
Si Shaw n'avait pas encore quitté les limbes d'un sommeil qui avait été plus que réparateur, elle réintégra immédiatement le moment présent et devint hyper vigilante.
— Il faut que tu ailles chercher, Gen. Elle ne peut pas rester seule à Laval. Envoie aussi Maria et Alma au lac de la Prune.
— Tu veux qu'on bouge là-bas ?
— Non. Je n'ai pas le temps d'entreprendre un voyage aussi long. Pas quand je suis à deux doigts de prendre son contrôle.
Son contrôle...
Shaw avait tant espéré. Tant souffert de frustrations quand elle avait compris que ni Athéna ni Root ne pourrait jamais mettre Samaritain hors-ligne. Elle avait rêvé de confrontation physique, de violence, de destruction et d'anéantissement. Athéna lui avait parlé de patience et de dégénérescence.
Sur le long terme.
Tuer Greer ne lui avait apporté qu'angoisse, haine et remords.
Se confronter à Lambert l'avait rassérénée. Apaisée. Mais n'avait en rien calmé son aspiration à détruire Samaritain. Physiquement. Psychiquement.
Comme elle avait détruit Finch.
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Shaw avait marché au bord du gouffre à Séville. Sur le fil du rasoir.
Elle avait abondamment médité et demandé expressément à Athéna de l'accompagner dans tous ses voyages intérieurs. Durant le vol international. Durant le trajet qui les avait conduits de l'aéroport à la maison de Finch.
Elle avait écarté Grâce Hendricks de la main en entrant. Elle avait fui son regard et évité de lui adresser la parole. Reese s'en était chargé. Boris peut-être plus tard. Anna certainement pas.
Grâce Hendricks leur avait ouvert parce qu'elle avait reconnu Reese. Mais c'était Shaw qui était entrée la première, qui avait silencieusement donné des ordres. Hendricks n'avait rien compris.
Shaw avait franchi la porte et, à peine s'était-elle trouvée dans le patio, qu'elle avait senti la haine la submerger. Elle s'était figée au milieu de la cour si jolie.
— Shaw, tu viens ?
La voix grave et sans timbre de Reese. Sa voix rassurante et familière.
— Ouais. Finissons-en.
Et puis, Brown qui suivait. Que Shaw arrêtait.
— Vous restez là.
— Désolée, Sam. Ça me concerne aussi : je viens.
— Ce sera moche.
— Je suis soldat.
Il était difficile de contre-dire le jeune officier. Elle évoquait à mots couverts sa détention, leur amitié, mais aussi son affection pour tous ceux que Finch avait mis en danger. Elle lui devait même une blessure qui l'avait handicapée durant son stage de mise à niveau. Elle avait des droits que Shaw ne pouvait lui dénier et des qualités qu'elle n'était pas en droit d'ignorer.
— Okay, mais vous ne vous la ramenez pas.
Le jeune capitaine avait hoché la tête en signe d'assentiment. Elle n'avait pourtant pas tenu son engagement.
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Finch les attendait. Athéna avait masqué leur embarquement à Montréal, leur arrivée à Séville, mais elle n'avait pas pu pirater le réseau que Finch avait mis en place chez lui. Root s'y était essayée sans plus de succès. Il avait su qu'ils étaient là sitôt qu'ils avaient sonné à la porte d'entrée de la villa.
Il lisait au salon, Grâce se trouvait dans son atelier. Il ne l'avait pas prévenue. Il savait ce qui l'attendait. Shaw l'avait prévenu. Elle venait exécuter sa menace.
Que savait-elle ?
Que savaient-elles ?
Miss Groves savait-elle pour l'émergence des IA ? Savait-elle qu'ils s'étaient affrontés en Thaïlande ?
Elle n'aurait jamais dû s'échapper de l'immeuble dans lequel il l'avait piégée. Personne n'aurait pu s'échapper. Sauf elle, évidemment.
Elle, ou peut-être Miss Shaw, Monsieur Reese, Lionel Fusco et sa partenaire, les mercenaires russes et l'officier des Marines qui les suivait partout. Des gens formés aux métiers des armes, des combattants qui bénéficiaient des ressources de La Machine. D'une machine qu'ils écoutaient. Finch avait analysé les comportements de chacun des membres de la petite équipe qui s'était constituée autour de Miss Groves et de Miss Shaw et il en avait déduit qu'ils savaient. Qu'ils savaient tout. Tous.
Il avait fermé son livre, jeté un coup d'œil désolé à la bibliothèque ornées d'éditions rares et ils était descendu au sous-sol. Grâce l'avait appelé :
— Fabrizio ! Tu vas ouvrir ? Qui est-ce ?
Fabrizio...
Il pensa un instant qu'il avait tout gâché, qu'il eût pu refaire sa vie. Que Fabrizio Aldovino eût pu vivre heureux. Comblé. Le mécène italien possédait assez d'argent pour vivre de ses rentes jusqu'à la fin de ses jours. Il eût pu devenir l'agent artistique de sa femme à plein temps, son mécène, un mari fier et aimant. Attentionné. Un collectionneur reconnu d'ouvrages rares et un amant comblé. Il eût pu tout oublier. Ses études, ses compétences en informatique, ses idéologies humanistes, Nathan, La Machine, John Reese, Miss Shaw et cette psychopathe de Samantha Groves. Le monde eût continué à tourner sans lui.
Samaritain, La Machine ? Que lui importait ?
Il eût pu tout renier. Ses croyances et ses amitiés. Nathan tué pour La Machine, son aspiration à vivre dans un monde libre et sous contrôle exclusif des humains, John Reese avec qui il avait partagé une amitié virile et pudique.
John Reese qui l'avait trahi.
La Machine avait perverti tous ceux qui connaissaient son existence. Les politiques, les militaires, Nathan, John, Miss Shaw et Miss Groves. Ce génie maléfique et immoral. Il avait pourtant cru en elle. Il la surveillait, mais elle le fascinait. Il se pensait meilleur qu'elle en informatique, plus intelligent, mais il reconnaissait son génie.
Il regrettait de ne pas l'avoir tuée quand il en avait eu l'occasion car il fut un temps où Sameen Shaw l'eût exécutée avec plaisir. Pourquoi s'était-il opposé à son exécution ? Pourquoi l'avait-il placée dans une institution psychiatrique ? Pourquoi avait-il favorisé le rapprochement entre cette tueuse sans pitié et une Machine sans âme ?
Il eût du prévoir cette issus. Après, il avait été trop tard. John Reese était longtemps resté méfiant, mais Sameen Shaw s'était laissée séduire. Comment eût-il pu prévoir ou même imaginer, ne serait-ce qu'un instant, que cette femme, cet ancien soldat solitaire, violent, pétri d'honneur et de sens du devoir tombât sous la coupe d'une criminelle de la pire espèce ? Qu'elle s'intéressât à une femme et qu'elle en tombât amoureuse ?
Finch avait péché par orgueil. Samantha Groves était séduisante, mais elle était surtout brillante. Extrêmement brillante. Et elle l'admirait. Elle lui obéissait. Il aimait échanger avec elle. Sa fantaisie, sa morgue et son fanatisme l'énervait, mais son amitié le flattait. Elle stimulait son intelligence. Il avait rencontré si peu d'êtres qui se détachaient de la masse terne du commun.
Samantha Groves se détachait de la masse avec pétulance et génie.
Sameen Shaw possédait un haut potentiel intellectuel, mais elle avait choisi de devenir une femme de main, un soldat discipliné. Ses initiatives ne s'écartaient jamais des objectifs que Finch lui avait donnés. Il avait oublié son parcours universitaire et il lui faisait confiance. Elle et John étaient de bons petits soldats. Fidèles, efficaces et loyaux. Il avait négligé l'amour que Sameen Shaw portait à Samantha Groves, il avait négligé l'affection que John Reese vouait à Sameen Shaw. Tous ces sentiments les avaient aveuglés, ils s'étaient détournés de lui, Samantha Groves avait outrepassé les lois et les interdits. Sameen Shaw et John Reese avaient suivis et maintenant, il allait mourir.
Il eût pu être heureux. Il aimait sa femme. Il aimait sa peinture. Sa sensibilité d'artiste et sa rigueur.
Mais comment vivre en sachant que La Machine était libre ? Qu'elle possédait une voix, un nom et une pensée autonome ? Comment accepter qu'une telle abomination prospérât en toute liberté ?
Comment eût-il pu imaginé qu'une femme de trente-sept ans se montrât aussi irresponsable qu'une gamine de vingt ans ? Il avait laissé Claire Mahoney à Samaritain. Elle l'avait jugée trop instable, trop dangereuse. Il pensait contrôler Samantha Groves et n'avait imaginé qu'elle pût un jour s'affranchir de lui. Claire Mahoney était incontrôlable.
Samaritain lui-même avait fini par s'en débarrasser.
Samaritain...
L'IA faisait bien piètre figure aujourd'hui. Sa puissance déclinait. Il ne recouvrirait jamais le contrôle dont il bénéficiait avant que La Machine ne s'émancipât.
Voilà pourquoi Finch s'était allié à lui. Il ne le regrettait pas. D'ailleurs, personne n'était mort. Cela il le regrettait. Samantha Groves eût dû mourir. Plusieurs fois. De bien des façons différentes. Elle s'en était toujours sortie.
La jeune femme possédait un atout qu'il n'avait jamais eut en sa possession : elle alliait une intelligence supérieure à des qualités d'agent de terrain. Des qualités qu'elle possédait avant de devenir l'interface de La Machine. Des qualités qu'elle avait encore développées et perfectionnée auprès de Sameen Shaw.
Cette dernière lui avait fait suivre un entraînement d'agent des forces spéciales.
Il se prépara à mourir. Tenter de fuir serait inutile. Si elle l'avait retrouvé à Séville, miss Shaw le retrouverait partout ailleurs. Il ne voulait pas entraîner Grâce dans une vie de fugitif. Il lui avait déjà imposé de changer d'identité, de quitter ses amis, sa famille. Elle était heureuse à Séville. Il lui manquerait, bien évidemment, mais elle avait déjà survécu à sa mort en 2014, elle survivrait à sa mort en 2019.
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Ils avaient retrouvé Finch devant ses écrans. Shaw avait noté l'installation informatique. Le matériel digne de celui dont bénéficiait Root. Ce salaud avait assez de fric pour se payer le nec plus ultra en la matière.
— Bonjour, Miss Shaw, lui avait-il dit d'un ton compassé..
Il s'était ensuite adressé à Reese, puis à Brown :
— Monsieur Reese. Capitaine Brown. Je suis étonnée qu'un officier des Marines prenne ainsi part à un meurtre.
— Ce n'est pas un meurtre, avait répliqué Shaw d'un ton froid. Et Brown a toutes les raisons d'être là, mais ça, je pense que vous le savez très bien.
Elle avait levé son arme. Visé la tête.
— Je vous avais prévenu, Finch.
Et c'était à ce moment que Brown était intervenue. Elle avait posé sa main sur l'avant bras tendu de Shaw :
— Non, Sam. Ne fais pas ça.
La colère avait obscurci le regard de Shaw.
— S'il te plait, l'avait supplié l'officier.
Et puis Root était intervenue dans son oreillette.
— Élisa a raison, Sameen. Ne le tue pas.
— Alors quoi ? On se barre et on le laisse comme ça ?
— Non, avait répondu Root. Tu ne peux pas le laisser comme ça.
— Alors, quoi ?
— Tu es médecin, Shaw. Chirurgien. Ce n'est pas l'homme qui est dangereux, c'est son esprit.
— Et tu veux que l'opère ? Avec quoi ?
— Sam...
Shaw avait réalisé :
— Okay.
Ce n'en était pas moins cruel. Mais il vivrait.
— Miss Shaw...
Finch aussi avait réalisé.
— Vous savez que tirer dans les ménisques flingue un mec pour toujours ? lui dit Shaw d'un ton morne. Qu'il ne pourra jamais plus marcher, qu'il devra subir des opérations douloureuses et nombreuse pendant des années ?
Finch avait viré au blême.
— Ne faite pas cela, l'avait-il suppliée.
— Fallait y penser avant de vous rallier à Samaritain.
Finch avait tourné le regard vers John :
— Monsieur Reese, avait-il lancé avec espoir.
— Désolé, Harold. Vous avez choisi le mauvais camp.
— Vous restez, Brown ? avait demandé Shaw au jeune officier.
— Oui.
— Merci.
Brown avait hoché la tête. Elle savait que Shaw ne la remerciait pas de rester. Qu'elle remerciait pour autre chose de bien plus important. Une autre voix résonna dans l'oreillette qu'elle portait :
— Merci, Élisa.
Et dehors, Anna lui adressa un signe de tête. Un signe d'assentiment, de remerciement et de connivence. Le jeune officier en avait oublié la terreur d'Harold Finch.
Et son expression quand son esprit avait été réduit à celui d'un débile profond.
Shaw avait, quant à elle, respiré un peu plus librement.
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Shaw était partie seule à Montréal et Genrika avait rechigné à venir.
La jeune fille passait ses week-end à la villa de Laval. Maria y résidait toujours. Deux gardes du corps assuraient sa sécurité. Des gardes du corps de nationalité russe. Des hommes ou des femmes que lui assignait Anna Borissnova quand elle ne pouvait pas elle-même être auprès de la jeune juge mexicaine. Des gardes qui disparaissaient quand Lionel Fusco, Élisabeth Sanders, Anna ou Alexeï, revenaient à la villa et s'y installaient pour quelques heures ou pour plusieurs jours sinon plusieurs semaines.
Genrika appréciait Maria et elle adorait Alma. Anne-Margaret lui manquait, mais elle ne pouvait pas chaque week-end se rendre à Eastmain. Shaw lui manquait. Root lui manquait.
Maria s'efforçait d'offrir un foyer chaleureux à la jeune fille, mais Genrika ne souffrait pas moins de se sentir parfois un peu seule.
Heureusement, Khatareh l'accueillait chez elle aussi souvent que le désirait la jeune fille. Genrika venait parfois pour disputer une partie d'échec ou simplement pour travailler ses cours. Khatareh lui avait spécifié qu'elle n'avait pas besoin de téléphoner , qu'elle était chez elle et qu'elle était toujours la bienvenue. Sa compagnie lui faisait du bien et l'universitaire avait découvert que déjeuner une à deux fois par semaine avec sa petite fille la détendait beaucoup plus, entre deux cours, que ses repas solitaires. Au cours de ces repas à la cafétéria, Genrika lui parlait de ses cours, de ses camarades de classes, d'une partie d'échec qu'elles n'avaient pas achevée ou que Genrika avait perdu, de Juliette, de ses entraînements de hockey, de ses coéquipières. Khatareh parlaient peu. Genrika ne s'en offusquait pas parce que l'universitaire l'écoutait, parce qu'elle aimait Shaw et qu'elle retrouvait des traits de caractères chez sa mère qui la lui rappelait, parce qu'elle aimait que l'universitaire l'accompagnât parfois aux entraînements et qu'elle ne ratât jamais un de ses match. Maria et Alma y assistaient toujours quand elles pouvaient. Khatareh venait à tous ses matchs et si Genrika le lui demandait, elle lui livrait une analyse complète de la partie. La jeune fille s'amusait de ce qu'un professeur de mathématique et un maître d'échec qui ne s'était jamais intéressé au hockey sur glace avant de la connaître fût devenue une spécialiste incontestable de cette discipline. Par affection pour elle.
Et puis, il y avait ses cours. Un peu trop faciles, mais hyper-intéressants. Genrika avait tout d'abord pallié l'ennui lié à des cours en deçà de son niveau intellectuel par des recherches poussées dans toutes les disciplines qu'elle étudiait et par l'adjonction de cours en auditrice libre. En mathématique et en science physique. Khatareh avait fini par lui faire passer un test en mathématiques et un de ses collègues du département de physique l'avait reçue dans son bureau. Au vu de ses excellents résultats, Khatareh lui avait proposé de suivre un double cursus. Si elle choisissait mathématiques, elle pourrait continuer d'étudier les sciences physiques à travers des options ou en auditrices libre, si elle préférait les sciences physiques, elle aurait les mêmes avantages en mathématiques.
Genrika avait tout d'abord refusé par modestie. Khatareh Deghati avait balayé son refus et sa modestie d'un geste de la main. Elle s'était montrée ferme et sévère. Genrika n'avait osé ni se mettre en colère devant ce qu'elle considérait comme une ingérence ni pleurer devant une femme qui malgré son âge et sa taille l'impressionnait. Elle avait seulement osé un timide :
— Oui, mais, Sameen...
Elle n'avait pas même eu le temps d'achever sa phrase :
— Sameen n'a rien à voir là-dedans, l'avait sèchement coupée l'universitaire. On parle de toi, Genrika. De ce que tu veux toi et de ton avenir. Tu as du potentiel, tu es motivée, pourquoi t'occuper de ce que peut penser Sameen ou n'importe qui d'autre ?
Genrika n'avait rien trouvé à lui répondre. Les relations qu'entretenaient Khatareh et Sameen lui semblaient aussi tortueuses et incompréhensibles que les raisonnements de Root quand celle-ci oubliait qu'elle s'adressait à un humain.
La jeune fille aimait beaucoup trop Shaw et elle s'était prise d'une affection mêlée de respect et d'admiration pour Khatareh. Par le passé, Genrika avait pu s'emporter contre la mère ou la fille, à propos de l'une ou de l'autre, des sentiments stupides qu'elles se portaient, de leurs jugements non moins stupides sur l'une ou l'autre. A présent, elle évitait le sujet. De peur d'être blessée. Elle redoutait les colères de Shaw ou ses silences hostiles, comme elle redoutait l'air outragé que prenait Khatareh si quelque chose lui déplaisait. Elle redoutait le jugement de Shaw sur sa mère et celui de Khatareh sur sa fille. Elles ne formeraient jamais un duo idyllique, Genrika le comprenait parfaitement, mais elle ne supportait pas qu'elles se montrassent hostiles et injustes l'une envers l'autre.
L'universitaire avait pris son silence pour un consentement. Elle s'était occupée de l'inscrire en mathématiques et Genrika n'avait pas cherché à savoir comment elle s'y était pris pour obtenir l'agrément de l'administration universitaire.
Elle avait attendu de revoir Shaw et Root pour leur annoncer la nouvelle de vive-voix.
— Super ! avait répondu Root sincèrement ravie.
Shaw n'avait pas prononcé un mot. Root s'en était inquiétée :
— Sam, tu n'approuves pas ?
— Je croyais qu'on ne faisait pas de double cursus en premier cycle, observa assez justement Shaw.
— Ben, euh... si, avait bafouillé Genrika.
Shaw s'était vivement retournée vers Root.
— Ah, non, Sameen, avait protesté celle-ci. Ni moi ni Athéna n'avons œuvrer à cela.
Shaw avait alors reporté son attention sur Genrika.
— Ma mère ?
— Euh, oui, confirma timidement Genrika.
Elle priait pour ne pas essuyer de remarque acide sur l'ingérence dont, aux yeux de Shaw, sa mère avait pu se rendre coupable, mais, contre toute attente, celle-ci s'était fendu d'une moue appréciative :
— Pour ça, il n'y a rien à dire, elle est parfaite.
Genrika n'était pas arrivée à savoir si la remarque était ironique ou pas. Shaw s'en était peut-être aperçue, car elle avait ajouté :
— Je ne serais jamais entrée à la fac à quatorze ans si elle n'avait pas été là.
Genrika avait alors tenté un timide :
— Alors, tu es contente que je me sois inscrite à un double cursus ?
— Pourquoi je ne serais pas contente ? n'avait pas compris Shaw.
— Ben, je ne sais pas.
— Fais ce que tu as envie de faire, le reste on s'en fout.
Root s'était fendue d'un sourire radieux à l'intention des étoiles ou des araignées :
— Sameen est ravie, Gen.
Shaw avait levé les yeux au ciel.
— Sameen, n'es-tu pas ravie ? n'avait pas manqué d'insister Root.
— Non, avait répondu Shaw avec conviction.
— Heureuse ?
— Non.
— Fière !
— Tu vas me sortir tout le dictionnaire des synonymes ?
— S'il le faut, oui.
— Pff, avait soufflé Shaw décidée à ne pas répondre.
Genrika n'avait pas voulu qu'elle se fâchât. Elle avait enjoint Root à cesser de la taquiner et elle avait, sans la prévenir, embrasser Shaw sur la joue parce que celle-ci lui avait déjà dit tout ce qu'elle attendait qu'elle lui dît. Le reste n'était qu'une énième partie du jeu que Root adorait disputer contre Shaw.
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Genrika supportait sa solitude à Laval parce qu'il y avait la fac, Maria et Alma, la villa et Khatareh Deghati, parce que Yulia ne l'oubliait pas et qu'elle lui envoyait régulièrement des lettres qui s'apparentaient plus à des extraits de journal intime littéraire qu'à de véritables lettres, mais que la jeune fille prenait beaucoup de plaisir à lire. Sa mère écrivait très bien. Genrika découvrait qui elle était à travers des lettres écrites en excellent russe dans lesquelles elle racontait des anecdotes aussi variées que distrayantes sur la vie qu'elle menait et les gens qu'elle croisait, mais aussi ses combats, ses joies et parfois son désespoir. D'un paragraphe à l'autre, Yulia s'ingéniait à faire rire, frémir, sourire, pleurer et réfléchir la jeune fille.
Et puis, il y avait Juliette.
Juliette et le hockey.
Juliette tout court.
Genrika n'avait jamais oublié Edwin, mais jamais elle n'avait partagé avec le garçon ce qu'elle partageait avec Juliette.
Son amie avait changé d'établissement, personne ne la connaissait dans son nouveau collège et se lever chaque matin de la semaine ne s'apparentait plus pour elle à une épreuve.
Leurs différences de culture, de personnalité et de niveau scolaire n'interféraient jamais dans leurs relations. Elles ne se voyaient pas très souvent en dehors des entraînements et des matchs de hockey, mais elles se savaient présentes l'une pour l'autre et dès qu'elles le pouvaient, elle passaient du temps ensemble.
Après l'épreuve du parc d'Oka, le stage d'été avait consolidé leur amitié parce qu'elles y avaient joué à armes égales. Attaquantes, partenaires et coéquipières.
Juliette avait repris sa vie d'adolescente. Elle sortait, elle plaisantait, elle écoutait de la musique, elle se chamaillait avec sa sœur, traitait son frère de bébé quand elle n'en retirait pas une fierté excessive. Elle énervait sa mère et, si Genrika ne la motivait pas, s'abandonnait voluptueusement à la paresse et, au désespoir de ses parents et de sa sœur, ne fichait plus rien ni en classe ni à la maison.
Elle parlait moins des garçons et la jeune fille si prompte à s'amouracher du premier venu, n'avait pas remplacé Xavier. Elle lui en voulait et elle n'avait pas compris sa fuite. Il lui arrivait encore de pleurer sur l'épaule de Genrika à son propos.
De déception.
Maxime était revenu. Pour s'excuser de son silence. Genrika était sortie avec lui. Un peu. Il était gentil. Leur amourette n'avait pas duré. Genrika se sentait coupable envers Juliette et elle ne serait jamais sorti avec le garçon s'ils n'avaient pas partagé le week-end au parc d'Oka. Si celui-ci n'avait pas tourné au cauchemar.
Maxime trouvait Genrika attirante, mais elle l'intimidait. Il était plus vieux et pourtant elle suivait des cours à l'université alors que lui n'en était qu'à fréquenter le lycée. Son mystère, son héroïsme et son intelligence avaient un moment chatouillé sa vanité, jusqu'à ce qu'il réalisât qu'elle était surtout incroyable, et qu'il se sentît idiot. Elle était trop mature et trop jeune pour lui. Elle avait été confrontée à trop de violence. Lui n'avait vécu qu'une vie normale, d'adolescent normal dans un Québec tranquille et paisible.
Leurs rapports s'étaient distendus. Genrika lui avait un jour fait part de la goujaterie de Xavier, de sa lâcheté et de sa méchanceté :
— Il a été méchant par défaut. Si les gens que j'aime m'avaient laissée tomber comme il a laissé tomber Juliette, je serais morte et elle aussi.
— Il ne l'a pas laissée tomber, avait protesté Maxime.
Genrika s'était énervée, elle lui avait lancé à la figure le calvaire que Juliette avait subi au collège. L'indifférence de Xavier à son encontre. D'explications qui eussent pu poser un baume sur les souffrances de son amie.
— Il ne l'a pas plaquée, Maxime. Il l'a ignorée. Il ne lui a jamais reparlé. Je me fous qu'il ait été traumatisée. Juliette l'a été aussi. Par ma faute, parce que tout ça c'était de ma faute, et elle ne m'a pas laissée tomber pour autant.
Maxime avait demandé des explications à Xavier. L'autre les avait esquivées les unes après les autres. Maxime avait fini par comprendre que Genrika ne lui avait pas menti. Il connaissait Xavier depuis des années. Son meilleur ami, son chum, son compère.
Mais il avait rencontré Genrika.
Il avait trouvé Juliette sympa, Genrika attirante. Puis, intéressante. Admirable. Il ne pouvait pas fréquenter l'un sans trahir l'autre. Il avait naturellement penché du côté de Genrika. Ils ne se voyaient pas souvent, mais ils étaient devenus amis et il avait appris à connaître et à apprécier Juliette. Xavier lui avait dressé un portrait flatteur de la jeune fille avant qu'il ne la rencontrât à Oka. Un portrait réaliste. Juliette était une chouette fille. Son ami avait bêtement mis fin à ce qui aurait pu devenir une très belle histoire.
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Shaw était passée voir Maria avant de se rendre à la résidence universitaire. Un logement que Genrika lui devait parce qu'elle estimait qu'elle y serait plus à l'aise pour étudier. Qu'elle y trouverait plus de calme et plus de liberté. Genrika n'en avait pas cru ses oreilles quand Shaw lui avait remis la clef de sa chambre.
— J'ai confiance en toi et c'est mieux pour toi, avait lâché Shaw d'un air hautement renfrogné.
Confiance.
Et bien plus que cela.
Khatareh lui avait appris que Shaw vivait en résidence universitaire à New-York. À quatorze ans. Shaw avait dû s'y plaire, trouver l'expérience gratifiante et elle voulait que Genrika partageât son expérience en avait conclu la jeune fille sans en n'avoir jamais discuté avec l'intéressée.
En réalité, Shaw, avait dans les premiers temps, éprouvé des difficultés à s'intégrer, à se faire accepter et à se faire respecter par les étudiants. Elle avait avalé beaucoup de couleuvres et subi de nombreuses humiliations. Elle n'avait rien lâché, elle s'était donné à fond dans ses études et elle avait dû jouer des poings pour ne pas se faire tabasser par le huit avec barreur de la fille qui partageait sa chambre. L'entrée de Shaw à l'université ne lui avait pas laissé de très bons souvenirs, pourtant Genrika avait raison, Shaw avait adoré la fac et elle avait retiré beaucoup d'enseignements de son émancipation précoce. Vivre loin de sa mère lui avait allégé et libéré l'esprit, sinon le cœur. Elle avait goûté d'une liberté inconnue et d'une joie d'apprendre dont elle espérait que Genrika profitât à son tour. Shaw ne s'était pas toujours montrée très sage, mais tant que les études de Genrika n'en souffraient pas, elle acceptait l'idée que la jeune fille ne se montrât pas toujours plus sage à son tour. Shaw lui accordait assez de confiance pour croire qu'elle saurait user de tempérance et de prudence et elle savait que, contrairement à elle ou à l'admirable capitaine Brown, Genrika aurait, en cas de problème, la présence d'esprit d'appeler une personne de confiance à son aide. Elle n'avait pas manqué de le faire à treize ans, elle le referait à seize ans ou à n'importe quel autre âge. Genrika avait l'embarras du choix quant à qui contacter et Shaw ne lui en voudrait jamais de se tourner vers Root, Maria, Brown ou même Juliette même si le choix laisserait peut-être à désirer. De se tourner vers Lionel, Athéna ou sa mère.
Sa mère... Shaw avait du mal à imaginer Genrika et sa mère prendre plaisir à passer du temps ensemble. Elle contournait le problème en reconnaissant à Genrika le don de réduire n'importe qui à sa merci. Elle s'y était laissée prendre et elle ne voyait pas pourquoi, il pût en être autrement pour sa mère si Genrika avait décidé de s'attacher à elle.
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Shaw s'était présentée à la porte de sa chambre sans s'annoncer :
— Sameen ? s'était étonnée la jeune fille en ouvrant.
— On s'en va. Je suis passée à la villa, j'y ai pris tout ce dont tu peux avoir besoin en dehors de ce que tu as ici. Tu fais ton sac et on part.
— On va où ?
— À Eastmain.
— Je n'ai aucune envie d'aller là-bas, s'était renfrogné Genrika.
— Tu suivras tes cours par visio-conférence.
— Mes TP aussi ? avait aigrement raillé Genrika.
— Tu t'en dispenseras. Maman s'occupera du reste. Ou Athéna, je ne sais pas. Tu verras bien.
— Je reste ici, s'était butée la jeune fille.
— Root va s'attaquer à Samaritain, avait lancé Shaw d'un ton neutre.
Genrika s'était figée.
— De plein front, avait précisé Shaw. Elle a trouvé comment entrer dans son code source.
— Tu as peur pour ma sécurité ? fit Genrika le cœur battant.
— Pourquoi crois-tu que je suis là, Gen ?
Houa. Le cœur de la jeune fille s'arrêta un moment avant de repartir n'importe comment.
— Je suis prête dans cinq minutes, dit-elle fébrilement.
— On passera prendre Juliette ensuite.
— Juliette ?
— Oui.
C'était grave. Très grave. Un nœud se forma dans le creux de son estomac. Mais Juliette venait avec elle.
— Et Alma ?
— Partie au lac de la Prune.
— Avec qui ?
— Anna et Alexeï.
— Pourquoi on ne va pas là-bas ? demanda la jeune fille.
— Root ne veut pas bouger.
— Et Élisa ? Et Lionel ?
— Tu as encore beaucoup de question ?
Des milliers, avait pensé Genrika.
Shaw avait soupiré de dépit :
— Toutes les précautions ont été prises, Gen. Et tout le monde a été prévenus.
— Mais Élisa est toute seule au Niger.
— Elle est blindée, Athéna la protège et elle ne commettra pas deux fois la même erreur.
— Oui, mais...
— Muller est parti la rejoindre. Ils se protégeront mutuellement. Bon, tu viens maintenant ?
— Et Khatareh ?
— Elle ne risque rien.
— C'est ta mère, Sameen, fit Genrika d'un ton qui mêlait reproche et contrariété.
— Merci de me l'apprendre, rétorqua acidement Shaw.
— Elle ne risque vraiment rien ? se radoucit Genrika qui avait peur de l'avoir mise en colère.
— Pas plus que ta voisine de chambré ou que Maxime.
Genrika avait croisé le regard de Shaw. Elle avait rougi.
— Je sais que tu ne sors plus avec lui, fit Shaw.
Donc, elle savait qu'elle était sortie avec lui, Genrika vira au rouge pivoine. Cette fois-ci, Shaw réagit :
— Gen, merde ! Tu es étudiante.
Genrika ne comprendrait jamais Shaw.
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Shaw referma les yeux, s'efforça à se détendre, à reprendre le contrôle de sa respiration. À réfléchir. À analyser. Elle, le lit de camp, le coin de Genrika, le sous-sol, la cabane. Pas de tirs, pas de feu, pas d'explosion, pas de douleur, pas de choix cornélien. Tout allait bien.
L'univers était sûr. Sécurisé. Son univers. Alors, pourquoi cette peur ?
Root.
Root avait juré. Crié.
Et elle continuait à jurer.
Shaw se frotta la figure sans douceur pour se réveiller et se remettre les idées en place. Elle se leva. Ses pieds foulèrent le sol, doux et chaud. Root travaillait sur ses ordinateurs.
— Root ?
— Quelle connasse je fais, quelle idiote. Merde, merde merde !
La colère sourdait dans ses sifflements, et ses jurons claquaient durement dans le silence.
— Root ?
Elle tapait sur son clavier avec l'énergie du désespoir. Non. Pas du désespoir, rectifia Shaw, elle frappait le clavier avec colère. Vindicte. Les traits figés, le regard fixe. Entièrement plongée dans la tâche qu'elle exécutait.
Root était passé en mode inhumaine. Shaw passa d'un pied sur l'autre, incertaine de ce qu'elle devrait faire. Les affrontements virtuels que menaient Athéna ou Root contre Samaritain ou toute autre personne qui s'était attirée leur attention, lui paraissaient irréels. Elle avait opéré pour l'ISA, elle connaissait l'importance et la dangerosité du monde informatique. Les guerres qui s'y menaient, leur impact sur le monde réel. Les combats qui s'y gagnaient ou qui s'y perdaient avaient autant d'importance, autant de conséquences que des combats qui se déroulaient sur un champ de bataille. Parfois plus.
Shaw le savait, mais elle avait besoin de contacts. En médecine comme à la guerre.
Opérer par robot interposé, combattre l'ennemi via un clavier d'ordinateur ? S'il le fallait, elle le ferait, mais elle n'en retirerait que des frustrations. Shaw avait besoin d'être présente. De vivre et de ressentir son combat avec tous ses sens. Les cinq sens, pas seulement deux. Elle avait besoin de sentir et de toucher, de goûter parfois. Le sable, la poussière, la boue, le masque chirurgical, le sang, le désinfectant, la poudre, tout. Tout ce qui se trouvait autour d'elle. Elle voulait souffrir dans sa chair, toucher ses plaies, les soigner. Faire mal ou soulager. Tuer ou sauver. De ses propres mains. Voir les yeux de son adversaire ou de son patient. Sentir son souffle, l'écouter.
Elle n'arrivait pas à imaginer un ennemi virtuel. Son esprit le transformait en personne et son instinct lui commandait de l'éliminer physiquement.
Elle avait ainsi construit Samaritain.
Un homme grand, de type caucasien, les cheveux noirs, les yeux noirs, les traits durs et inexpressifs, habillé en noir. D'un costume à la coupe impeccable. Un pendant masculin d'elle-même. Un pendant maléfique à ce qu'elle était. Une image construite sur ce qu'elle connaissait de sa voix et de sa personnalité.
Elle n'en avait jamais parlé à personne. Root l'aurait trouvée idiote ou naïve. Infantile. Elle aurait compris, trop bien compris d'ailleurs, parce qu'elle comprenait toujours tout et qu'elle se montrait narquoisement indulgente envers tout ce qu'elle considérait chez Shaw comme de la naïveté ou de la mauvaise foi puérile.
Root vivait à cheval entre le monde réel et le monde virtuel. Elle montait de travers, car elle se référait bien plus au monde virtuel pour analyser le monde réel qu'au monde réel pour analyser le monde virtuel. Qui, à part un aliéné, pouvait résumer un humain à des lignes de codes ? Un aliéné ou l'hybride intellectuel qu'était Root ?
Son seul écart réellement humain avait été de donner un sexe à La Machine. Une concession qui n'allait cependant pas plus loin que l'emploi des pronoms et du nom dont elle avait gratifiée l'IA.
Shaw n'avait aucune idée de la façon dont elle s'y prenait. Pour Root, Athéna était un être entièrement spirituel. Un esprit supérieur qu'elle n'avait aucun besoin de personnifier, ni concrètement ni intellectuellement. Shaw n'aurait pas pu se sentir si proche d'Athéna qu'elle l'avait été en 2016, si elle ne lui avait pas donné une existence concrète. Comment aurait-elle pu se confier à elle, pleurer en sa présence, si elle n'avait pas pensé à l'IA comme à une véritable personne ? Une personne qui aurait été absente et qu'elle ne voyait jamais, mais une personne réelle. Athéna n'était pas physiquement là quand Shaw lui parlait, mais ce n'était pas différent de quand elle parlait à Gen au téléphone. Ne pas voir une personne n'impliquait pas qu'elle n'existât pas. Shaw avait souffert de l'absence de son père. Pas de sa mort. Quant à Athéna, elle habitait ailleurs, voilà tout. Et comme pour Samaritain, Shaw avait une idée très concrète de son physique : un mètre soixante-dix, les cheveux blonds cendrée, légèrement bouclés, mi-longs et jamais attachés. Des yeux bleus, pas comme ceux d'Anna, plus sombres, presque gris foncé. Des yeux de chats, inquisiteurs, perçants et parfois intimidants. Des traits doux, sans être mous. Une mâchoire bien dessinée, un menton triangulaire. Un sourire rassurant et net qui s'étirait sur des lèvres minces et qui se manifestait parfois pour séduire ou se moquer. Un corps svelte et souple. Un regard mouvant. Parfois, bienveillant, parfois sévère, parfois dur, très dur, mais jamais mauvais. La trentaine bien sonnée, à jamais. Athéna ne vieillirait jamais. Dans vingt ou trente ans, si elle vivait jusque là, Shaw garderait cette même image inaltérable de la jeune femme. D'Athéna.
De purs produits de son imagination. Aussi bien Samaritain qu'Athéna. Tout était faux. Tout était vrai, excepté qu'elle ne pourrait jamais écraser ses poings sur la gueule de Samaritain.
Et qu'elle en rageait de frustration.
Root ne souffrait pas de cette même frustration. À voir son état, la tension de son corps, la sueur qui mouillait la racine de ses cheveux et qui tachait son tee-shirt au niveau des aisselles, son combat était bien réel. Et Shaw se sentait stupide et inutile.
Tirer, courir, balancer des grenades, couvrir les arrières de Root, lui dégager le chemin, la dégager de la trajectoire d'une balle, elle savait faire, mais là ? Shaw avait joué sur ordinateur à des jeux vidéos, à la souris et au clavier, à la manette. Elle n'était pas vraiment fan comme l'étaient Lee, Genrika et sa copine, ni comme Root ou Élisabeth Sanders dont Genrika lui avait vanté les goûts variés, mais Samaritain n'était pas un boss à abattre à la fin d'un niveau, ni même le boss ultime qu'on rencontrait dans certains jeux et dont raffolaient certains joueurs. Des boss super-puissants, quasi-immortels souvent secondés par des myriades d'acolytes. Si on mourrait dans un jeu, on recommençait. Encore et encore jusqu'à ce qu'on acquière la bonne stratégie et la maîtrise des commandes. On pouvait même réévalué le niveau de difficulté.
Root se crispa.
— Salaud, siffla-t-elle.
Ses doigts coururent sur son clavier.
— Aty, s'il te plaît, aide-moi, gémit-t-elle désespérée.
Shaw se décida à intervenir. Ou tout du moins à signaler sa présence, parce qu'elle doutait que Root l'eût décelée.
— Root ? dit-elle en se campant à côté d'elle.
Une main abandonna le clavier pour se refermer brièvement sur celle de Shaw.
— Sam, j'ai besoin de toi.
— Okay, répondit précipitamment Shaw.
— Il contre-attaque, je me fais déborder.
— Explique.
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Khatareh s'était levée très tôt. Elle s'était réveillée à cinq heures trente du matin et elle avait rapidement compris qu'elle ne se rendormirait pas. L'anxiété lui dévorait ses heures de sommeil. Elle s'endormait sans difficulté, elle dormait bien, mais à cinq heures du matin, elle se réveillait et restait à retourner indéfiniment les mêmes pensées dans sa tête. Une situation familière depuis de son adolescence. Un problème de mathématiques qu'elle n'arrivait pas résoudre et dont elle ne voyait pas la solution suffisait à la réveiller en pleine nuit. Des problèmes qu'elle ne résolvait jamais quand elle était dans cet état d'esprit. Les mathématiques demandaient du calme et du sang-froid, l'excitation ne lui avait jamais permis de résoudre quoi que fût. Elle se levait alors et se préparait un thé qu'elle buvait en lisant un livre, installée confortablement dans son salon. Son esprit oubliait l'anxiété et les mathématiques et, si l'heure n'était pas trop avancée, elle retournait se coucher.
Quand elle se retrouvait confrontée à un problème de mathématiques.
Si son anxiété concernait un tout autre problème, elle ne se recouchait jamais. Elle avait appris depuis longtemps que cela ne servait à rien, qu'oubliée son anxiété reviendrait la tourmenter.
Genrika était partie. Root l'avait appelée pour lui dire que la jeune fille partait pour Eastmain. L'université avait été prévenue, mais Root lui avait demandé de faire en sorte que Genrika pût continuer à suivre ses cours à distance.
— Je ne crois pas que les professeurs acceptent de se filmer durant leurs cours.
— Nous n'avez pas à leur demander cela, je veux juste qu'ils acceptent de lui faire suivre le travail à effectuer, qu'elle puisse ses devoirs par courriel et qu'elle présente ses exposés ou ses évaluations orales en vision-conférence.
— Sans suivre les cours ?
— Elle suivra tous ses cours.
— Comment ?
— Je me suis arrangée.
— Vous avez piraté les serveurs de l'université et installé des caméras dans toutes les salles ?
— Absolument.
Khatareh lui avait opposé un silence hostile. Que cela fût Root ou Sameen, les deux jeunes femmes veillaient avec beaucoup d'attention sur la sécurité de leur pupille et peut-être sur la sienne pensait Khatareh avec humeur. Genrika était apparentée à un témoin sous protection et la Sûreté du Québec ne la quittait jamais des yeux. C'était discret. Pour les autres. Mais certainement pas pour Genrika et l'universitaire. Cette dernière bénéficiait d'ailleurs de la même attention. La Sûreté faisait son travail. Mais l'attention de sa fille et de Root dépassait les cadres légaux. Khatareh la ressentait comme une intrusion insupportable dans sa vie privée. Elle se surprenait parfois à chercher les caméras dans son appartement et dans son bureau. Maintenant, elle chercherait jusque dans ses salles de cours sans savoir que Root n'avait souvent pas besoin d'installer des caméras ou de pirater celles qui existaient déjà pour observer qui elle désirait.
— Khatareh, avait poursuivi Root sans s'inquiéter de son hostilité. Vous ne voudriez quand même pas que Genrika redouble son année ?
Root la prenait par les sentiments, c'était terriblement irritant.
— Accepteriez-vous de l'aider si elle en a besoin ? ajouta Root.
— Évidemment, répondit l'universitaire.
— Vous êtes un amour, je savais pouvoir compter sur vous. Donc, je fais confiance pour tout arranger avec Concordia ?
— Vous êtes insupportable, Root.
La jeune femme avait eu un rire joyeux :
— Sameen est parfois du même avis.
Root avait la désagréable habitude de suggérer beaucoup plus de choses qu'elle n'en disait. En l'occurrence, elle rappelait à Khatareh que Genrika comptait autant pour Sameen que pour Root ou elle-même, que Sameen lui serait reconnaissante d'avoir pris soin de la jeune fille et que, pire encore, si Sameen s'irritait du comportement, du bavardage ou de cette façon qu'avait Root de manipuler les gens et de s'en amuser, elle finissait toujours par se ranger de son côté et par accepter ce qu'elle n'aurait peut-être supporté de personne d'autre sauf, peut-être, de Maria Alvarez avec qui elle entretenait de curieux rapports.
Sameen se pliait aux humeurs fantasques de Root, à ses insupportables manipulations et, si elle lui reprochait souvent sa suffisance, elle ne lui en gardait jamais rancune.
Tout comme Khatareh venait de le faire.
— Au revoir, avait-elle sèchement rétorqué.
— Au revoir et merci, Khatareh.
Elle n'avait donnée aucune explication. Khatareh n'en avait pas demandé. Elle se l'était reprochée une fois le téléphone raccroché et son humeur s'en était immédiatement ressenti. Ce pourquoi elle n'avait pas immédiatement appelé Sameen.
Elle s'était rendue à l'université, s'était montrée particulièrement désagréable avec ses étudiants en début d'heure, si bien qu'un silence pesant avait rapidement régné dans la salle. Un silence inhabituel. Khatareh s'était crispée. Elle avait passé sa classe en revue, noté avec consternation les regards fuyants de ses étudiants. Des étudiants de Master habitués à poser de nombreuses questions et à intervenir à chaque fois qu'un point qu'elle abordait leur semblait confus ou inhabituel. Elle s'était excusée. Poliment. Elle avait posé une question pointue à l'un de ses meilleurs élèves. Il avait timidement répondu, redoutant une rebuffade de la part d'un professeur qu'il admirait. Khatareh avait ensuite demandé son avis à un autre, puis à un autre et la discussion avait pris corps. Les arguments avaient fusé, les contre-arguments, les questions, les demandes de précisions. Khatareh s'était prise au jeu et elle avait oublié sa contrariété. Mais l'inquiétude était restée. Elle avait appelé sa fille :
— Maman ?
— Qui va accompagner Genrika à Eastmain ?
— Je vais venir la chercher.
— Qu'est-ce qu'il se passe ?
— Rien de spécial.
— Tu te moques de moi, Sameen ?
— Non, Root pense que c'est mieux et je suis de son avis.
— Pourquoi ?
— C'est temporaire, maman.
— Elle est danger ?
— Non, c'est une simple mesure de prudence.
— Sameen, j'aimerais savoir ce qui se passe.
— Je te l'ai déjà dit, lui répondu sa fille avec humeur. Rien de spécial.
— Comme en mars au parc d'Oka ?
— Non.
— Je veux savoir pourquoi vous avez décidé toi et Root de retirer Genrika de l'université.
— Nous ne l'avons pas retirée de l'université et le reste ne te regarde pas, Gen est sous notre responsabilité.
— C'est pour cela que tu la confies si souvent à Maria Alvarez et que Root m'appelle pour aplanir les difficultés à Concordia ?
Un silence hostile avait régné de l'autre côté de la ligne.
— Sameen, j'aimerais que tu me répondes quand je te parle.
— Je n'ai rien à te dire.
— Alors, raccroche !
Injonction à laquelle, bien évidemment, Sameen n'avait pas manqué d'obéir. Khatareh n'avait pas rappelé Root, elle n'avait pas rappelé Sameen, elle les avait vouées toutes les deux au diable et elle n'avait pas eu le temps de parler à Genrika. Le lendemain, elle ne l'avait pas vue à l'université et elle avait appris d'un de ses professeurs qu'elle était déjà partie.
Sans lui dire au revoir.
Khatareh s'était occupée de son dossier et depuis, elle se réveillait presque toutes les nuits à cinq trente du matin.
Elle soupira, en colère contre sa fille, plus encore contre Root.
Maria Alvarez avait quitté Laval avec sa fille et ses gardes du corps. Khatareh avait tenté d'en savoir plus auprès d'elle, mais la jeune juge avait esquivé ses questions et s'était efforcée de se montrer rassurante. Khatareh avait compris qu'elle en savait autant que sa fille et Root et elle l'avait sèchement remerciée de son aide avant de lui raccrocher au nez. Maria ne l'avait pas rappelée ce qui avait confirmé les soupçons de l'universitaire.
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Elle ramassa les clefs de sa voiture dans le vide-poche posé sur la commode de l'entrée et sortit de chez elle pour se rendre à l'université. Les rues étaient presque désertes. Le giratoire d'un chasse-neige clignotait violemment dans la nuit. Les lampadaires s'ornaient d'un halo de lumière pâle qui peinait à éclairer les rues et les larges avenues de la ville. Khatareh serra machinalement le col de son manteau autour de son cou. Il faisait un froid glacial. Elle regrettait chaque hiver ne pas avoir obtenu un box dans le parking de son immeuble et de devoir affronter chaque matin et chaque soir le froid de l'hiver québécois pour la récupérer dans un parking situé à deux cents mètres de chez elle.
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L'opération avait commencé à cinq heures du matin. Il avait fallu deux ans d'investigation pour y arriver. Reese avait été appelé en renfort, choisi par l'agent en charge de l'enquête depuis le début.
David Deckart l'avait rencontré à Washington. Il cherchait un expert en opérations militaires et en armes de guerre, et il espérait qu'on lui communiquât le nom d'un militaire de confiance qui prît le temps de répondre à ses questions. Il avait été orienté sur John Reese :
— Pas besoin de contacter l'armée, lui avait conseillé un collègue. Ces gars nous prennent toujours pour des demeurés et nous font constamment sentir que nous ne valons rien. S'il n'est pas parti en mission adresse-toi à l'agent Reese. C'est un ancien membre des forces spéciales et tout le monde le soupçonne d'avoir travailler comme barbouze pour la CIA avant de rejoindre les forces de police de New-York.
Reese était présent. Deckart l'avait invité à déjeuner. Pas pour s'en faire un ami, mais pour être hors de portée des oreilles indiscrètes. Ils lui avait exposé sa demande et ses attentes avec modestie et compétence. Il lui avait demandé son avis sur l'affaire qui le préoccupait. Reese s'était comporté comme il avait l'habitude de le faire : avec concision, professionnalisme et honnêteté.
Les deux hommes avaient sympathisé. Deckart s'était par la suite renseigné sur cet agent recruté après une si longue carrière hors de ses murs par le FBI. Un dossier bluffant. Un homme atypique qui semblait parfois appelé à remplir de mystérieuses missions classées secret-défense.
Un homme parfait.
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Le pasteur évangéliste Kevin Crown avait fondé en 2003 une milice de « sauvegarde » de l'église qu'il dirigeait. Une église elle-même fondée en 1969, par Samuel Crown, le père de Kevin Crown. En fait d'église, l'organisation s'apparentait plus à une communauté religieuse qu'à une église. Située, tout d'abord dans un coin retiré de l'Idaho, la communauté avait migré dans le comté de Lane à Oakridge en Oregon, à deux cent quarante-neuf kilomètres à peine de Portland. Assez loin pour s'y développer tranquillement hors du regard des autorités, assez prêt pour toucher une population adepte de la vie au grand air et d'une hygiène de vie saine.
Dans cet environnement, l'Église, sous la houlette de son chef charismatique et visionnaire, prospère jusqu'à doubler et même tripler ses effectifs, mais en 1991, Samuel Crown décède dans un accident de voiture et son fils prend alors la tête de la communauté.
Kevin Crown avait ouvert son église aux nouvelles technologies. Vétéran de la guerre du golf, il s'était adjoint les services d'un psychothérapeute et il était parti à la chasse aux recrus. Il avait écumé les foyers, les réunions d'anciens combattants, il avait promis à des hommes en quête d'écoute et de reconnaissance, une vie au grand air, une nourriture saine et abondante, un environnement protecteur, une communauté ouverte et tolérante, mais aussi des soins et un bien-être auquel aspiraient des hommes et des femmes parfois lourdement traumatisés.
Les vétérans n'avaient bien souvent rien à perdre. Ils avaient répondu à son appel. Certains étaient restés quelques semaines dans la ferme d'Oakridge, quelques mois, quelques années, avant passer à autre chose. D'autres n'étaient jamais repartis.
Kevin Crown avait alors eu l'idée de mettre à contribution les compétences militaires de ces recrus. Ils distillèrent d'abord le sens de la discipline et de l'obéissance aux fidèles de l'Église, avant de leur insuffler le sens du devoir, un patriotisme exacerbé et une vénération grandissante à l'égard du pasteur Crown.
Puis, vint le 11 septembre, l'effondrement des tours, suivi de près par la guerre contre les Talibans et la création de la milice de « surveillance ».
Le FBI avait enregistré les faits. Ce genre d'organisations pullulaient sur le sol américain, elles se trouvaient mises sous surveillance sans être jamais inquiétées. Le droit de culte était protégé par la constitution, le port d'armes aussi.
L'église d'Isaïe prospérait en toute légalité quand des plaintes commencèrent à être déposées par des citoyens d'origines orientales. Des tags insultants, des menaces verbales bientôt reliées par les réseaux sociaux, des cas de harcèlements. Rien de vraiment probants, mais le volume d'achat d'armes de guerre effectuée par l'Église elle-même ou par ses fidèles s'intensifia soudain au printemps 2011.
Kevin Crown vilipendait le gouvernement fédéral et l'accusait de se compromettre avec les ennemis de la Nation : monde arabe, Iran, Russie, Chine, Mexique, populations latino-américaines, l'ennemi semblait être partout. L'église du bien-être tournait à l'organisation ultra-nationaliste. À s'y pencher d'un peu plus près, des suspicions de trafics d'armes firent irruptions puis, des affaires de disparitions et de meurtres inexpliqués. David Deckart avait été chargé de l'enquête en 2014.
Il avait été témoin de la dérive de l'Église. Durant cinq ans, il avait accumulé les témoignages et les preuves contre Kevin Crown. Quand il avait estimé en avoir assez, il en avait référé à ses supérieurs. Un juge avait décidé de la dissolution de l'organisation, la fermeture et l'évacuation de la ferme et de toutes ses dépendances.
Deckart avait supplié le magistrat d'attendre que Kevin Crown fût sous les verrous. L'ordre avait été donné de l'arrêter. Le pasteur était poursuivi pour meurtre en bande organisée, enlèvements et séquestrations, complot visant à déstabiliser le gouvernement fédéral, corruption, trafic d'armes et trafic de drogue. Et selon des informateurs, la ferme abritait des geôles dans lesquelles étaient peut-être retenus des prisonniers.
Les agents envoyés pour arrêter le pasteur avaient été sommés, armes à la main, de quitter la propriété, à la suite de quoi, Deckart avait décidé d'une opération plus musclée.
Il avait consulté Reese et convenu avec lui d'une infiltration, doublée d'un assaut en bonne et due forme. Reese avait sélectionné trois agents pour l'accompagner. Leur mission consisterait à neutraliser les alarmes, à localiser Kevin Crown et à empêcher le pasteur de disparaître dans la nature ou de mener ses troupes au combat.
Un recrutement délicat. Il avait pensé à Shaw et à Root. Avec regret. Shaw était la partenaire idéale. Root était un peu folle, parfois imprudente, mais c'était une acolyte sûre et efficiente. Les agents du FBI ne possédaient pas leur aptitude à se fondre dans le paysage, leur courage, ni l'entraînement nécessaire à une telle mission d'infiltration. Il avait pensé à Jack Muller. Il avait contacté Root qui l'avait cavalièrement envoyé à Athéna. C'est ainsi qu'il avait appris que la jeune femme livrait une bataille décisive contre Samaritain. Une bataille virtuelle. L'informatique lui paraissait un monde étrange, il n'avait pas cherché à en savoir plus et il accordait son entière confiance à Root pour mener ce genre de combat. Harold mort, elle régnait seule au sommet de la pyramide. Il avait donc exposé sa demande à Athéna :
— Jack est au Niger. Il est malheureusement indisponible, John.
Reese s'était trituré l'esprit pour trouver un nouveau candidat.
— Qu'avez-vous pensé de Laura O'Keefe ? avait soudain demandé l'intelligence artificielle
— Laura O'Keefe ?
De qui parlait Athéna ?
— Elle était avec vous en Biélorussie.
Il remit la jeune femme aussitôt.
— Une amie de Root ?
— Si on veut, avait répondu l'IA.
— Elle était très bien.
— Je peux la mettre à votre disposition.
— Okay, mais j'ai besoin de deux agents supplémentaires. Shaw, Root, Muller et Brown sont indisponibles, je ne vois pas à qui je peux faire appel.
— Pourquoi ne contactez-vous pas Anna Borissnova ?
— Elle viendrait ?
— Non, mais elle pourrait vous conseiller des agents si vous en manquez si cruellement.
— Des Russes ?
— Vous cherchez des hommes sûrs, John. Des hommes qui bénéficient d'une formation des forces spéciales. Vous me demandez mon avis. Laura correspond à vos attentes. Il vous manque deux agents. Kevin Crown est dangereux et vous avez raison de choisir avec soin votre équipe. J'ai consulté les dossiers de tous les agents du FBI disponibles actuellement et aucun ne correspond au profil que vous recherchez. Laura O'Keefe pourrait en trouver, mais les agents de la CIA rechignent à travailler pour une agence extérieure à la leur. Les agents recrutés par Anton Matveïtch sont tous des anciens membres des forces spéciales. Ils sont disciplinés, efficaces, sûrs et capables de travailler et de recevoir des ordres de n'importe qui sans discuter pour peu que leur patron leur en ait donné l'ordre.
— Je pourrais m'adresser directement à Matveïtch, pourquoi passer par Anna ?
— Anton est occupé, Anna assure la sécurité de Maria Alvarez au lac de la Prune, elle a du temps et elle connaît très bien les hommes employés par son entreprise.
— D'accord. Je prends O'Keefe et je contacte Anna Borissnova.
La grande Russe n'avait fait aucune difficulté à lui accorder ce qu'il demandait. Elle avait envoyé deux hommes, ils s'étaient mis au service de Reese sans dire un mot, O'Keefe, s'était simplement étonnée de l'absence de Root.
— C'est une opération du FBI, s'était-il justifié.
— Je ne vois pas ce que ça change.
— Disons que je lui fais confiance.
— Et que vous disposez comme elle de certains privilèges ?
— … ?
— Je suis une spécialiste du continent sud-américain. Je me trouvais en mission au Venezuela et le directeur m'envoie participer à l'arrestation par le FBI d'un pasteur ultra-nationaliste américain pur-jus.
— Le bureau le soupçonne d'avoir monté un réseau de narco-traficant pour financer ses activités, avait répondu Reese.
— N'allez pas me faire croire que Terence Beale se serait contenté de cela.
— Root sait se montrer convaincante.
O'Keefe s'était fendue d'un sourire narquois.
— Vous pouviez refuser de venir, observa Reese.
— Je n'en suis pas si sûre, mais ce n'est pas pour cela que je suis venue.
— Vous vouliez revoir Root ?
O'Keefe avait ri. La conversation était fini. Reese savait qu'il pouvait compter sur elle aussi bien que sur les deux mercenaires russes. Ils étaient tous les trois inscrits dans les registres de l'agence fédérale, en possession de papiers et badges réglementaires. Deckart s'en contenta et il les accepta sans poser de questions embarrassantes.
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Laura sortit une lunette de visée de la poche de sa veste. Elle se trouvait sur un petit promontoire rocheux. Cachée parmi des buissons. À ses pieds, coulait la Flat Creek, une rivière aux eaux tumultueuses et claires. Un paradis pour les pêcheurs, avait-elle lu dans les dépliants touristiques de la région. Sur l'autre rive, une grande prairie clôturée s'étendait, bordée par la forêt. Des vaches y paissaient paisiblement. Le décor était idyllique.
Crown et son Église d'Isaïe possédaient sur ces terres une immense propriété qui comprenait des prairies, des champs, des forêts qui courraient sur des vallées, des collines et de la moyenne montagne aux limites du Parc National de Wilamette.
Kevin Crown habitait la ferme centrale avec une partie de ses adeptes. De nombreuses dépendances abritaient des granges, une laiterie, une petite fromagerie artisanale, une scierie, un camp destiné aux entraînements militaires et une douzaine de chalets regroupés en hameau au nord de la ferme ou isolés en pleine forêt.
L'intervention du FBI quelques jours auparavant avait donné l'alerte. L'aéroport de Oakridge et l'ensemble du réseau routier avait été placé sous surveillance, le trafic aérien étroitement surveillé. Aux dires de l'agence, Kevin Crown n'avait pas quitté sa propriété. Ce qui ne voulait pas dire qu'il résidait encore à la ferme. Si on lui avait demandé son avis, Laura eût préconisé une élimination. On ne le lui avait pas demandé et le FBI n'avait de toute façon pas le cran de résoudre ainsi un problème délicat. Repérer, appréhender. Tels étaient les mots d'ordre de David Deckart.
Des amateurs, pensa la jeune femme. Ou plus précisément des bien-pensants.
— O'Keefe, l'appela Reese. Vous voyez quelque chose ?
— Des vaches.
— Il n'est pas à la ferme, lui apprit Reese.
Reese avait infiltré l'organisation. Sans trop de difficultés. Il avait une tête de paumé et la carrure d'un soldat. On l'avait accueilli avec suspicion, mais très vite, on l'avait oublié. Taciturne, il n'avait posé aucune question. Seulement déclaré qu'il était béret vert, au chômage, sans domicile. Qu'il était fatigué. L'Église d'Isaïe avait reçu beaucoup d'homme dans sa situation. Un ancien Seal avait été appelé. Reese avait attendu, étroitement surveillé par deux hommes armés de SCAR. Le Seal était arrivé et lui avait posé quelques questions sur son parcours militaire, sur ses missions, sur les Seals en général. Les réponses de Reese l'avaient convaincu qu'il était bien ce qu'il prétendait être : un soldat sacrifié qui avait manqué son retour à la vie civile.
— Désolé pour l'accueil, sergent, lui avait dit le Seal. On nous cherche des poux et on ne veut prendre aucun risque.
Reese avait haussé les épaules.
— Tu as faim ?
— Ouais.
Le Seal avait demandé à ce qu'on le conduisît au réfectoire. L'homme qui s'en chargea lui indiqua un grand bâtiment en s'y rendant :
— Tu logeras ici. On l'appelle l'hôtel. Il y a des douches, des lits et tu peux passer au magasin si tu as besoin de vêtements propres. Des machines à laver sont à ta disposition à l'hôtel. N'hésite pas à demander de l'aide si tu as besoin.
— Je n'ai besoin de rien.
— On ne sait jamais, avait joyeusement répondu l'homme.
Il avait mangé, il avait été prendre une douche, il était passé au magasin, avait récupéré un pantalon de treillis et une veste militaire, des sous-vêtements propres, une brosse à dent et un rasoir jetable. Il était retourné à l'hôtel, il s'était rasé, brossé les dents. Il s'était changé et puis, il avait traîné son faux malaise dans le village. Il lui avait fallu très peu de temps pour comprendre que Kevin Crown ne s'y trouvait pas. Il avait trouvé un endroit discret et remis son oreillette en place :
— Riazentsev ?
— RAS.
— Vanzine ?
— RAS.
Les deux Russes avaient visité les chalets dispersés dans la montagne. Tout y était bien trop calme pour que Crown s'y dissimulât. O'Keefe était passée au camp d'entraînement, elle y avait trouvé beaucoup d'hommes en armes, mais rien qui laissât soupçonner la présence du chef de l'Église. Reese l'y avait envoyée pour cette raison, jugeant qu'un agent habitué à sillonner la jungle Sud-américaine à la recherche de villages ou de camp occupés par des guérillas marxistes ou des trafiquants de tous poils, saurait différencier un camp d'entraînement d'un camp retranché.
Il ne restait que la scierie.
O'Keefe se trouvait à proximité. Riazentsev redescendrait en trois-quart d'heure, Vanzine n'y serait pas avant deux heures, Reese avant une heure.
— Je pars à la scierie, dit-il. On se retrouve là-bas. O'Keefe vous y serez avant nous, vous prenez la direction de l'opération jusqu'à mon arrivée.
— Reçu.
Reese était peut-être du FBI, mais ce n'était pas un borné attaché au règlement. Elle ne regrettait pas d'être venue. Elle rangea sa lunette, vérifia la localisation de la scierie, réfléchit un instant sur le trajet qu'elle emprunterait. Elle hocha la tête, se leva et se mit en route.
.
.
Brown jeta son paquetage, réduit au minimum, sur son épaule.
— Fais chier ! dit-elle contrariée.
Elle n'avait aucune envie de partir. En décembre, elle savait qu'elle allait revoir Maria, Alma, Sameen, Root et Anne-Margaret. Et puis, son voyage aux Baléares s'était heureusement marié avec une mission militaire. Elle y était restée quatre jours, quatre jours merveilleux, elle en convenait, à Malorca avant de reprendre un avion pour Nyamé. Mais une permission ? Un mois et demi à peine après son séjour en Espagne ? Elle y avait droit, c'était un fait et elle savait pouvoir confier le commandement de sa compagnie à Jordan, le lieutenant assurerait la discipline sous les « ordres » de Carlson, mais elle trouvait que le moment était mal choisi.
Elle avait reçu plusieurs avis de permission. Ils avaient tous fini dans sa corbeille à papier, jusqu'à ce que l'avis se transformât en ordre.
Elle avait contacté le lieutenant-colonel Scott, puisque l'ordre venait de lui. Elle lui avait dressé un rapport complet de la situation dans la région, entre autre l'extension inquiétante des groupes islamiques sur le territoire burkinabé. L'officier l'avait sèchement remerciée de lui apprendre ce qu'il savait déjà via ses rapports et les rapports partagés par les forces alliées de la région. Brown avait protesté, il avait fini par la mettre en demeure de se pointer sous quarante-huit à l'entrée du camp Lemonnier sous peine de se voir retirer son commandement et de retourner aux États-Uni s'expliquer avec lui.
— Compris, capitaine ?
— À vos ordres, mon colonel.
Elle devait sa permission forcée à une série d'opérations qu'elle avait menées conjointement avec l'armée française. Sa compagnie s'était retrouvée engagées dans plusieurs escarmouches, et Brown avait parfois pris le commandement de petites escouades envoyées en mission de reconnaissance ou chargées d'effectuer un raid rapide doté d'un objectif très précis. Des missions qui relevaient plus des compétences des forces spéciales que d'une compagnie de Marines, mais que ses hommes avaient menées à bien sans anicroches et avec beaucoup de réussite.
Elle avait renoué des liens avec les Français et s'entendait bien avec leurs officiers, comme elles avaient renoué des liens avec les Nigériens qui n'avaient pas oublié ses exploits de l'an passé. Elle avait aussi, grâce aux Français, été présentée aux Maliens et, avec leur appui, elle avait gagné la confiance et le respect de ces derniers.
Mais cela n'allait pas toujours sans mal.
Les États-Unis n'avaient pas toujours bonne presse auprès des uns et des autres. Les Marines non plus. Brown s'était démenée pour faire accepter sa compagnie et aplanir les difficultés nées des susceptibilités de chacune des parties. Elle avait été très présente sur le terrain, l'Etat major le savait et c'était pourquoi il désirait que l'officier prît du repos.
Objectivement, Brown ne pouvait reprocher à ses supérieurs leur décision, mais sa mise en demeure l'énervait. La situation était tendue et Brown s'en voulait de laisser les Français se débrouiller tous seuls durant son absences. Jordan était un bon officier, mais il ne se lancerait pas dans des opérations dangereuses tant qu'elle serait absente.
On frappa à sa porte. Le sergent Carlson.
— La voiture est prête, mon capitaine.
— Okay, merci, Carlson.
Le sergent lui adressa une moue.
— Vous avez quelque chose à dire ? demanda Brown.
— Vous êtes fâchée, mon capitaine.
— C'est si évident que cela ?
— Oui.
— Je suis fâchée, consentit à le reconnaître Brown.
— Vous pourriez profiter de votre permission pour vendre notre action ici, mon capitaine.
— On s'est barré de Syrie et Trump envisage de nous retirer d'Afghanistan et de négocier avec les Talibans, alors ici... fit Brown d'un air désabusé.
— Alors, vous connaissez la situation ici. Je vous ai accompagné deux fois au Niger. Je vous avoue que je ne voyais pas trop ce que nous venions faire ici, même après l'opération contre les djihadistes l'année dernière. Mais je vous ai bien écouté depuis que nous sommes ici. J'ai beaucoup appris et je crois que notre engagement en Afrique est important. Les groupes islamistes se multiplient, ils se propagent sur le territoire. Le Burkina était un pays plutôt épargné jusqu'à très récemment, et maintenant, c'est le chaos. Le Nigéria, le Mali, le Tchad, le Niger, de plus en plus de pays sont touchés. Je crois que la situation n'est pas assez prise au sérieux par notre état-major et notre gouvernement. Vous connaissez les enjeux, mon capitaine, et je crois que vous pouvez faire la différence. Si on ne fait rien, toute l'Afrique sera touchée et les populations civiles vont subir de plus en plus de dommages. Si les islamistes prennent le pouvoir, ça nous retombera sur le coin de la gueule et on se mordra les doigts de ne s'être pas plus impliqué, assura Carlson d'un air convaincu.
— Je suis d'accord avec vous, Carlson, mais ne suis qu'un obscur officier des Marines.
— Je ne suis pas d'accord avec ça, mon capitaine.
Brown grimaça.
— Profitez de cette permission pour défendre notre engagement, mon capitaine. Prenez-la comme une mission.
— Mouais.
— Vous avez les épaules pour cela.
— Vous êtes gentils, sergent.
— Je suis réaliste, mon capitaine. Et puis, ajouta-t-il d'un ton encourageant. Il paraît que le camp Lemonnier offre des tas de divertissements et que l'ambiance est top.
— Mouais, laissez-moi en douter.
— Vous pourrez peut-être faire de la plongée, suggéra le sergent Carlson.
— Vous voulez vraiment me vendre ma permission, Carlson, rit Brown.
— Je crois que vous saurez profiter d'une pause bienvenue.
Brown avait été heureuse de retrouver son sergent.
Scott, une nouvelle fois, l'avait mise à la tête de la compagnie Fox et elle avait retrouvé beaucoup d'hommes et de femmes qu'elle connaissait parfois depuis de nombreuses années.
— Je vous confie la compagnie, Carlson.
Jordan serait officiellement le commandant par intérim. Carlson le serait officieusement.
Le sergent se fendit d'un sourire :
— Le lieutenant Jordan est quand même cool, fit-il.
— Non, il est très content, comme le sont les lieutenants Stone et Edelstein.
— Vous pouvez compter sur moi, mon capitaine.
— Si vous avez un problème, n'hésitez pas à me contacter.
— Vous ne partez que dix jours, mon capitaine.
— À dans dix jours, alors.
Le sergent salua, Brown lui renvoya son salut et gagna la voiture qui l'attendait pour l'emmener à Niamey.
Le voyage se déroula paisiblement. Elle regarda avec curiosité le paysage qui s'étendait sous les ailes de l'avion quand elle arriva à Djibouti. La mer rouge. Le paysage désertique. La ville écrasée par le soleil même au cœur de l'hiver.
Une surprise l'attendait à l'aéroport. Brown s'apprêtait à rejoindre le camp Lemonnier à pied quand un homme s'adressa à elle dans son dos :
— Besoin d'un transport, mon capitaine ?
Brown se retourna d'un bloc. Ébahie de reconnaître la voix de l'homme qui venait de s'adresser à elle :
— Qu'est-ce que vous faites ici ?
— Un ordre de mission.
— De quel genre ?
— Du genre de celui qui m'a envoyé au Niger l'année dernière.
— Root est avec vous ?
— Non, rit Muller. Je suis venu tout seul cette fois.
Le grand sergent sortit une feuille de la poche de sa veste et la lui tendit. Brown la déplia et parcouru des yeux l'ordre de mission. Muller lui était officiellement attaché comme aide de camp, et sa mission était d'assurer la protection rapprochée de l'officier jusqu'à nouvel ordre. Le papier avait été signé du lieutenant-colonel Scott trois jours auparavant.
— Dîtes-moi, Muller, vous travaillez pour qui exactement ?
— Pour vous, mon capitaine.
— Arrêtez de faire l'idiot.
— J'ai demandé à être réintégré au corps des Marines et à être rayé des effectifs de la CIA en avril dernier. Je n'ai jamais eu de réponses, jusqu'à il y a quatre jours. J'ai reçu une convocation, je me suis rendu au Camp Lejeune, j'ai été reçu par le colonel Scott. Il m'a dit qu'il avait enregistré ma demande de réintégration et qu'il l'approuvait, mais qu'il fallait que je passe des tests avant que celle-ci ne soit validée. Ensuite, il m'a demandé où je désirerais être affecté si je réussissais mes tests. Je lui ai répondu que j'aimerais devenir instructeur et que si j'échouais à le devenir, intégrer une unité de réservistes. Il m'a engueulé et m'a dit qu'un sous-officier de ma valeur n'avait rien à faire chez les réservistes. Je me sentais un peu à l'étroit dans mes souliers. Scott est impressionnant. Et puis tout à coup, il m'a regardé d'un air bizarre et il m'a déclaré qu'il avait reçu des ordres à mon propos. Des ordres inhabituels.
Muller lança un regard brillant à Brown.
— Et il m'a tendu ça, fit le chef en désignant le papier que tenait toujours Brown.
— L'ordre de mission ?
— Ouais, il m'a aussi demandé si je vous connaissais bien.
— Et qu'est-ce que vous lui avez répondu ?
— Que je vous connaissais, bien sûr ! Et comme il a voulu savoir ce que je pensais de vous. Je lui ai dit que vous étiez un très bon officier. L'un des meilleurs que je n'avais jamais croisée au cours de carrière
— Qu'est-ce que vous lui avez raconté d'autres ?
— Il savait déjà pour la CIA et le Niger. Je lui ai juste dit que je vous avais connue lors d'une mission de la CIA au Kurdistan.
— Mmm... Et cet ordre ?
Brown secoua la feuille :
— S'il ne vient pas de Scott, il vient d'où ? demanda-t-elle.
— De plus haut, fit Muller d'un air entendu.
— Root ?
— Je crois bien.
— Qu'est-ce qui se passe ?
— Je ne sais pas. Elle m'a appelé et m'a dit qu'elle m'envoyait veiller sur vous.
— Et vous ?
— Je crois qu'elle attend que vous veilliez sur moi, mon capitaine. Si ce n'est pas trop vous demander.
— Vous êtes marié et père de famille, Muller.
Le grand sergent s'illumina.
— Quoi ? demanda Brown.
— Ma femme est enceinte.
— Raison de plus pour que je veille sur vous, chef. Bon, et cette voiture ? Où l'avez-vous garée ?
Muller s'empara du sac de l'officier. Brown n'était jamais venue à Djibouti, Muller en avait fait le tour assez rapidement, il en avait conclu que le séjour à Djibouti n'avait rien de folichon si on appartenait aux forces armées américaines. Les soldats étaient strictement surveillés et n'avaient que rarement le droit de sortir en ville ou de profiter des plages magnifiques qu'on trouvait à proximité de la capitale. Il connaissait le goût du capitaine Brown pour la mer, on lui avait raconté que les îles situées dans le golf de Tadjourah offraient des fonds marins et une faune exceptionnels pour qui pouvait s'y rendre. Son informateur avait douché son enthousiasme en lui déclarant qu'il avait effectué plusieurs rotations au camp Lemonnier et qu'il n'avait jamais obtenu l'autorisation de n'y passer ne serait-ce qu'une demi-journée. Il s'en ouvrit à Brown dans l'espoir que l'officier obtînt une dispense spéciale. Pour elle et lui.
— Et le camp, c'est comment ?
— Bah, vous savez ce que c'est, mon capitaine.
— Mouais.
Des tentes, des baraquements façon conteneur, un magasin minimaliste, des terrains d'entraînements, une cantines, une tente de divertissement avec deux billards peut-être plus étant donnée le nombres de soldats, peut-être une piscine qui pour être longue n'en serait pas moins limitée à deux lignes d'eau.
Muller avait oublié de mentionner des restaurants dont un Pizza hut, deux bars et un coffee-shop, de quoi faire paraître moins long et plus familier un séjour loin de chez soi.
Brown avait trop vécu à l'étranger, trop servi dans des coins retirés pour vraiment rechercher à être « chez elle ». Les pizzas, les hamburgers, les cafés longs, les frites, les serveuses et la langue anglaise ne lui avait jamais beaucoup manqué. Elle avait comme les autres refilé ses rations autant qu'elle avait pu en campagne et, si elle n'avait pas eu la chance de les échanger, à deux, trois et parfois plus contre une des rations de l'armée française*, elle n'avait jamais craché sur les plats autochtones même si l'armée le déconseillait fortement à ses soldats. Ce qu'elle aimait, c'était le rhum et elle n'en avait que rarement trouvé dans les bars ou les cantines des lieux où elle avait été basée en dehors des États-Unis et de Haïti.
Brown se prépara à un séjour ennuyeux et se sentit coupable d'avoir obligé Muller un long voyage pour la garder du danger au milieu de mille huit cents soldats des forces américaines. Pour se faire pardonner, elle entreprit d'obtenir une permission spéciale qui lui fût tout d'abord refusée. Et parce qu'elle n'avait rien à faire d'autre, Brown insista pour rencontrer des officiers supérieurs.
La présence de l'officier commandant de la compagnie Fox des Warlords au camp Lemonnier étonna. Personne ne semblait au courant de sa venue. Brown fut convoquée. Interrogée. L'officier avait beaucoup de choses à raconter. Elle sut se faire écouter et passa quatre jours à courir de réunion en réunion. Muller n'en revenait pas. Élisa le présenta comme son secrétaire et il l'escorta partout où elle se rendit. S'il avait un jour douté de ses compétences, ce qui n'avait jamais été le cas, le sous-officier fût vite revenu sur son opinion. Après deux jours, il se retrouva convaincu qu'elle finirait à la tête d'un régiment, après trois jours, qu'on lui épinglerait dans moins de dix ans une ou plusieurs étoiles sur le revers de son col.
Et quand, un matin, Brown surgit à l'aube, dans sa chambre et sans frapper, qu'elle le surprit nu comme un ver dans son lit, qu'elle n'y prêta aucune attention et qu'elle l'engagea à enfiler ses lunettes de soleil et son maillot de bain, que, confus, il essaya de rabattre un drap sur sa nudité et qu'elle lui déclara :
— Jack, arrêtez de jouer au vierge effarouchées, j'ai vu des tas de bidasses nus dans ma vie, des tas de types, je suis née sur une plage ne l'oubliez pas. D'ailleurs, je vous emmène à Moûcha et j'aurais encore bien l'occasion de vous voir à poil.
— À Moucha ? balbutia le sous-officier un peu surpris par la familiarité dont faisait preuve l'officier à son égard.
Elle resplendissait d'excitation et de joie. Il ne l'avait vu qu'une fois dans cet état.
— J'ai accroché votre cadeau dans le séjour, vous savez, lui dit-il. Jenny a tiqué, mais c'est l'un des plus beau trophée que je n'ai jamais gagné.
Brown se calma soudain et fronça les sourcils :
— Mon cadeau ?
— La photo de Saint-Pierre.
— Ah ouais, s'esclaffa l'officier. Mais pourquoi vous me parlez de ça ?
— Pour rien.
— Allez, Muller ! cria Brown en lui arrachant les draps des mains.
Elle balança le tout par terre et le chef ne tenta plus rien pour voiler quoi que se fût de son corps. Elle l'engagea à s'habiller en civil, à ne pas se raser et à se « grouiller ». Elle lui rappelait furieusement le capitaine Shaw. C'était amusant de la part de cet officier si sérieux.
— On va vraiment à Moûcha ? s'enquit-il.
— Oui et emmenez votre brosse à dent, j'ai loué un bungalow pour les trois nuits qu'il me reste à tirer ici.
— On part quatre jours ?!
L'officier confirma. Des étoiles plein les yeux.
— Vous parle d'une mission ! Comment avez-vous fait, mon capitaine ?
— Privilège d'officier, Jack.
— Ouais, ben, ça m'étonnerait, grommela le sergent-major avec conviction et fierté.
Elle venait par deux fois de l'appeler par son prénom. Root l'avait toujours appelé par son prénom, et ce, dès la première fois qu'il l'avait rencontrée. Mais Root ne pouvait se comparer à personne. Qu'elle portât deux sardines sur le col d'un uniforme ou pas, elle ferait toujours fi des protocoles et des règles, mais Brown ? Le capitaine Élisa Brown ? Il n'en revenait pas.
— Faudra que je vous présente à ma femme et à ma fille, mon capitaine, dit-il pensivement.
— Je vous dois toujours à vous et aux autres un barbecue sur la plage. L'occasion ne s'est pas encore présentée, mais je compte bien tenir ma parole, répondit gaiement la jeune femme.
Une demi-heure plus tard, ils embarquaient à bord d'un petit boutre pour l'île de Moûcha.
.
.
La voiture patina sur la neige et Lionel grogna de déplaisir. Non que la neige le gênât de quelques façon que ce fût, en bon New-yorkais les hivers rudes lui étaient familiers, mais cette année battait tout les records. Tout le trafic aérien avait été arrêtés au moment de la nouvelle année. Le chaos qui en avait résulté avait été incommensurable, mais ne l'avait pas étonné plus que cela. Chicago n'avait pas échappé aux rigueurs de l'hiver, il n'en avait pas été affecté, pas plus qu'Élisabeth qui, native de l'Alaska, avait connu des hivers autrement plus rigoureux. Mais c'était une chose d'affronter le gel, la neige et la bise en ville, une autre de l'affronter en pleine campagne.
— Pourquoi, nous envoie-t-on à... pff, soupira le lieutenant de police. Je ne me rappelle même plus du nom du bled.
— À Stelle.
— Ouais, à Stelle, c'est ça.
— Une femme a signalé une disparition.
— On aurait pu envoyer un agent.
— Le capitaine dit que ça à voir avec notre enquête.
Un braquage qui avait mal tourné dans une station essence de East Marquette road. Un automobiliste avait voulu s'interposer, il avait été abattu d'une balle à bout portant.
— Ouais, un témoin qui a mis bien du temps à se manifester.
— Mmm, approuva sans conviction Élisabeth.
— Tu me trouves grognon ?
La jeune femme prit un air narquois :
— Pas plus que d'habitude quand tu n'as pas mangé.
Lionel lui donna une chiquenaude sur la joue :
— Sois respectueux de ton aîné, crazy squirrel.
— Regarde la route, l'ancien.
La chaussée était blanche de neige et vierge de toute trace de pneu.
— J'aurais dû te laisser conduire, grommela Lionel. Tu as plus que moi, l'habitude de rouler dans ses conditions.
— J'habitais Anchorage.
— Tu n'es pas née là-bas.
— Je suis un meilleur GPS que toi et tu ne supportes pas les voix synthétiques.
— Ouais c'est vrai et t'as intérêt à bien jouer ton rôle parce que la visibilité est quasiment nulle. Je n'ai pas envie de dormir dans un igloo cette nuit.
— Tu as tort, c'est assez douillet comme endroit.
Lionel quitta une nouvelle fois la route des yeux :
— Tu ne vas pas me dire que tu as déjà dormi dans un igloo ? demanda-t-il l'air effaré.
— Je suis native du Grand nord, c'est bien ce que tu tenais à me rappeler, non ?
La voiture patina, Lionel s'efforça ne pas se crisper sur le volant et se pencha en avant pour tenter sans beaucoup de succès de mieux voir à travers le rideau de neige.
— Et tu sais les construire ?
— J'ai intérêt.
— C'est ton père qui t'a appris ?
— Non, lui m'a appris à construire des abris au cas nous resterions coincés lors d'une ballade. Les igloos faisait parti de notre formation de bi-athlète.
— N'importe quoi, se désola Lionel en secouant la tête.
— Pourquoi ? C'était marrant.
— Ne m'invite jamais à participer à des trucs marrants. J'ai déjà eu mon compte de ce genre d'amusement avant toi.
— Avec John et les autres ?
— Avec Wolvy et Crunchy.
Élisabeth rit :
— Tu les adores, Lionel.
— Toi, aussi je t'adore, tête folle, ce n'est pas pour autant que je partage ta définition de ce qui peut-être marrant. Désolé, ma grande, si je m'imagine mal trouver marrant d'aller vivre dans un igloo.
— Tu aimes camper, ce n'est pas très différent.
— J'aime camper l'été, Éli. En dessous de quinze degrés, je reste chez moi bien au chaud.
— Gros douillet, se moqua sa jeune co-équipière.
— On en reparlera quand tu as comptabilisé autant d'heures de planque que moi dans ta voiture, grommela Lionel.
Sanders se mépris sur l'humeur de Fusco :
— Je suis désolée, murmura-t-elle penaude.
Lionel s'esclaffa :
— De quoi ? De te montrer irrespectueuse avec ton vieil ami ?
— Euh, ben, bafouilla la jeune femme.
— Je suis le père d'un gamin de 18 ans, j'ai le béguin pour une folle qui ne respecte pas même sa déesse grecque électronique, je crois que ma meilleure amie est la pire femme dont je puisse être l'ami si j'attends une once de respect de sa part et je babysitte depuis trois ans un écureuil roux qui a oublié qu'hiberner faisait parti de ses gènes. Paie-moi un bon dîner en rentrant et je te pardonne tous tes écarts de conduite.
— J'ai rapporté du raton-laveur de mon dernier séjour à la maison.
Lionel eut un haut le cœur :
— Je t'invite, Éli. J'ai de quoi préparer un bon minestrone à la maison. C'est exactement le plat qu'il nous faudra en rentrant.
— Okay, Sugar Do, j'accepte. On s'arrêtera en route acheter des beignets de calmar et de la sauce.
— Top-là, partenaire.
Élisabeth reporta son attention sur le GPS.
— Dans deux cent mètres, il faut que tu tournes à droite.
Lionel se rapprocha encore de son volant. La visibilité n'excédait pas trente mètres. Il espérait que la neige cessât de tomber. Ils ne rentreraient pas à Chicago avant la nuit et le trafic déjà clairsemé à cette heure deviendrait quasi nul. La présence de sa jeune coéquipière, sa connaissance des climat extrêmes et sa débrouillardise le rassurait, mais il envisageait mal de resté une nuit coincé dans leur voiture... ou dans un igloo.
Élisabeth décomptait à voix haute les mètres qui les séparaient de la bifurcation en direction de Stelle.
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Il n'avait pas retrouvé tout le monde. La juge et sa fille, les quatre Russes qui les avaient protégées en 2016, Yulia Zhirova et Genrika Zhirova avaient disparus et il avait perdu les données concernant les familles des unes ou des autres. Elles n'existaient plus. Brown, Muller, Les Russes, ils n'avaient plus de famille et ses mémoires ne gardaient aucune traces de leurs existences si elle en avait une. Il n'avait pas effectué de sauvegarde sécurisées sur ces données qu'il avait jugées secondaires. Les seuls liens familiaux dont il gardait une trace, concernaient Maria Alvarez et sa fille, Sameen Shaw et sa mère, Yulia Zhirova et Genrika Zhirova.
Il n'avait pas plus de données en ce qui concernait des liens extérieurs à ceux qu'avaient noués entre eux les agents de La Machine. Seule Juliette Pormerleau émergeait du néant.
Juliette Pomerleau, l'amie de Genrika Zhirova. La fille qu'il avait soupçonnée à tort d'être devenue la disciple de Samantha Groves et qui s'était finalement révélée n'être qu'une adolescente sans intérêt si ce n'était celui d'être liée à Genrika Zhirova. Elle avait eu son utilité. Une utilité malheureusement gâchée par l'intervention des agents de La Machine.
Juliette Pomerleau figurait dans le dossier sécurisé de Genrika Zhirova. Il l'avait recherchée. Il ne l'avait pas trouvée. Et il ne savait rien de la famille ou des amis de l'adolescente québécoise. Le dossier mentionnait son nom, mais il ne mentionnait ni son adresse, ni l'école qu'elle fréquentait, ni une quelconque activité qu'elle aurait exercée hors de son temps scolaire. Aucun historique n'indiquait où cette Juliette Pomerleau, née le 21 mars 2003 à Montréal, avait rencontré Genrika Zhirova.
Tout était perdu.
Il était aveugle.
Mais pas complètement. Ni La Machine ni Samantha Groves n'avait pu pirater ses données sécurisées.
Il avait besoin de temps.
Ou peut-être, plus simplement, voulait-il détruire. Faire mal. Comme il avait fait mal à Sameen Shaw. L'atteindre encore une fois.
Parce que, elle au moins, il la connaissait.
Elle n'était pourtant son ennemi le plus dangereux. Un virus qu'il n'avait su éradiquer ? Ça oui. Un problème important à résoudre ? Encore oui, parce que son existence mettait en danger l'équilibre du monde. La perfection à laquelle il aspirait. Parce qu'elle entraînait entraînait des gens dans son sillage. Parce qu'elle s'attachait des personnes qui ensuite, rejoignaient les rangs de La Machine.
Sameen Shaw, tout comme le plus anodin des virus, ne pouvait être ignorée. Sans elle, Samantha Groves ne se serait pas libérée de l'emprise psychologique qu'avait exercé sur elle Harold Finch, La Machine fût restée bridée, impuissante.
Sameen Shaw.
La donnée aléatoire. Imprévisible.
L'élément déclencheur.
Il l'avait neutralisée, mais l'amour que lui vouait La Machine et son interface, cet amour improbable. Parce qu'une intelligence artificielle ne pouvait aimer. Parce que tous les calculs de probabilités et les simulations qu'ils avaient initié arrivaient au même résultat : des pourcentages proches de zéro sur le long terme et des échecs.
Sameen Shaw rejetait les relations sentimentales, elle fuyait ses semblables et détruisait sciemment toutes formes de relations qu'elle nouait avec les autres si jamais il lui arrivait d'en nouer.
Des pourcentages et des simulations qu'elle avait une fois de plus fait mentir. Il avait tenu Samantha Groves en respect, il avait surpassé La Machine, pourtant née avant lui et doté d'une expérience qu'il n'avait pas acquis quand ils s'étaient affrontés avant 2016. Il avait été à deux doigts de l'annihiler. Harold Finch l'avait sauvée in-extremis, mais elle n'avait alors plus été que l'ombre d'elle-même. Réduite à un programme obsolète et dépassée. Sans importance.
Puis était revenue Sameen Shaw et le virus s'était répandu : Harold Finch avait perdu le contrôle de La Machine, Samantha Groves avait repris la main sur sa vie et donner enfin corps à ses rêves : elle avait émancipé La Machine et elle œuvrait à ses côtés contre lui.
Sameen Shaw ne s'était jamais élevée au-dessus de ce qu'elle avait été pendant des années. Un soldat. Un soldat d'élite, dangereux et imprévisible, mais un simple soldat. Qu'elle fût officier ou non n'y changeait rien. Elle n'avait aucun moyen de l'atteindre et de le détruire.
Samantha Groves en revanche...
Elle faisait corps avec La Machine, comme elle faisait corps avec n'importe quel système sur lequel elle jetait son dévolu.
La Machine évoluait sur les réseaux, ses forces s'équilibraient avec les siennes, même si elle avait acquis une puissance qu'il ne possédait plus et qu'il ne retrouverait jamais tant qu'elle serait opérationnelle. Il avait voulu la noyer dans les flux d'informations, combattre son influence en multipliant les intelligences artificielles à travers le monde. Harold Finch lui avait prêté son concours, mais chaque essai s'était soldé par un échec. Chaque réussite avait lamentablement capoté. Et quand La Machine avait été trompée, vaincue, quand elle n'avait pas pu empêcher l'émergence d'une nouvelle IA et qu'elle n'avait plus eu les moyens d'intervenir, Samantha Groves avait à chaque fois pris le relais.
L'interface de La Machine ne laissait aucune trace, mais toutes les probabilités la désignait comme responsable de la destruction des programmes élaborés par Harold Finch. La jeune femme alliait un esprit informatique à un esprit humain et un corps rompu aux techniques de combats.
Une hybride. Monstrueuse. Une femme à abattre. Mais comment l'atteindre ? Car que savait-il de Samantha Groves ?
Rien.
Sinon l'amour qu'elle vouait à La Machine et à Sameen Shaw. Mais aussi son intelligence, sa fantaisie, sa détermination et son passé de criminelle. Son présent de criminelle. Samantha Groves était une criminelle. Son ennemie la plus dangereuse. Là où Sameen Shaw et La Machine ne pouvait plus l'atteindre, venait Samantha Groves.
Comment avait-elle pu ?
Initialisation des calculs...
Recherche des données...
Programmes secondaires de distraction lancés...
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Shaw s'était assise devant un moniteur.
— Tu vas avoir besoin de bien plus qu'un ordi, Sameen, fit Root d'une voix pressante.
— Mais quoi ?! s'énerva Shaw. Qu'est-ce qu'il se passe ?
Root ne prit pas le temps de lui expliquer.
— Tu prends Élisa et John, je me charge des autres. Débrouille-toi comme tu veux, mais sauve-les. Aty t'aidera.
— Quoi ?
Ses écrans s'allumèrent, des scènes apparurent. Un massif forestier sur le moniteur de gauche, une mer d'azur, des paysages déchiquetés et désertiques sur celui de droite.
— Mais je fais quoi ?
— Tu prends le commandement, Sameen, lui dit Athéna. Ils t'écouteront et je suis à tes ordres.
— Okay, résumé de la situation.
Shaw écouta le rapport d'Athéna tandis qu'elle examinait les cartes, les terrains d'opération et les acteurs mis en cause.
Elle ne commenta pas la présence d'O'Keefe et des deux Russes auprès de Reese, comme elle ne commenta pas celle de Jack Muller auprès d'Élisa. Elle ne jura pas et ne proféra pas de malédiction à l'encontre de personne. Brown se trouvait en permission, elle n'avait pris aucun risque inconsidéré et elle se trouvait avec Muller. Reese menait une opération sensible pour le compte du FBI. Une opération bien préparée et il avait su s'entourer d'une équipe professionnelle et sûre.
Elle se demanda un moment qui d'autre était en danger. Qui Root s'était-elle accaparée.
Elle lui jeta un coup d'œil et oblitéra ses questions. Root était tendue, mais rien ne trahissait dans son attitude la panique ou l'affolement.
— Je gère, Sam, assura-t-elle sans quitter ses écrans des yeux.
Shaw hocha la tête. Elle inspira un grand coup et plongea au cœur de l'action.
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Reese avait gardé le silence. Il consulta sa montre et trouva soudain ce silence inquiétant. O'Keefe eût dû se trouver aux abords de la scierie vingt minutes auparavant.
— O'Keefe ?
Il réitéra son appel, tapota sur son oreillette. Il avait vérifié le matériel mis à disposition de son équipe avant de partir. Du matériel électronique fourni par les deux Russes selon les directives d'Anna Borissnova. Reese possédait son propre équipement, mais pour le reste il avait fait confiance à la grande Russe. Elle ne l'avait pas déçu, Root n'aurait pas trouvé mieux.
Pourtant, le silence démentait la qualité de son matériel de communication.
— Indétectable, avait certifié Borissnova.
Le FBI avait sous-estimé Crown et sa bande d'ultra-nationalistes mystiques car d'une manière ou d'une autre ils avaient brouillé ses communications. Il était aveugle et chaque membre de son commando se retrouvait isolé. Il leva le poignet. Son GPS affichait un écran gris et il n'avait plus accès aux cartes du secteur.
Il n'en avait pas vraiment besoin. Il savait exactement où il se trouvait et il n'avait pas besoin de carte pour se déplacer dans le secteur.
Il leva la tête. Il parviendrait bientôt en vu de la scierie. Encore cent cinquante mètres et elle serait en contre-bas de sa position. De l'autre côté du torrent aménagé pour actionner les scies.
O'Keefe attendait. Elle avait contacté ses coéquipiers à plusieurs reprises sans obtenir de réponse. Elle s'interrogeait sur les raisons de ce silence : brouillage, problème technique ? Reese lui avait pourtant affirmé que le matériel était sûr. Ce qu'elle lui avait concédé après examen du dit matériel. Alors quoi ?
Riazentsev eût dû la contacter depuis un bon quart d'heure et Reese ne devait pas être loin. Qu'est-ce qu'ils foutaient ? Pour Riazentsev, elle avait cédé à la facilité et aux clichés qui courraient au sein de la CIA : un mercenaire, qui plus est un Russe ? Un homme peu fiable et très certainement sexiste. Vanzine ne valait certainement pas mieux. Mais Reese ?
Du mouvement attira son regard. Les hommes de Crown jusqu'à là fort discrets, rejoignaient des positions stratégiques. Elle repéra des SCAR équipés de lance-grenade, des MP 9 et des gilets pare-balles. Ils s'attendaient à une attaque. Qui les avait prévenus ? Ceux de la ferme avaient-ils soupçonné Reese d'être autre chose qu'il ne le racontait ? C'était pourtant douteux.
Elle recula prudemment et se fondit un peu plus encore dans le sous-bois. Une voix de femme l'apostropha dans son oreillette :
— O'Keefe au rapport.
— Qui êtes-vous ? demanda l'agent avec suspicion.
— Shaw.
— Shaw ?
— Ouais, Sameen Shaw, la Biélorussie, les hélico de combat, Root, énuméra Shaw. Vous me remettez ?
— Non, fit O'Keefe sur la défensive.
— Vous voulez que je vous raconte votre vie, vos arrestations, vos sabotages, ce que vous avez fait la dernière fois que vous êtes rentrée chez vous ? l'agressa Shaw. La peine que vous encourrez si cela venait aux oreilles de la justice ? Votre carrière foutue ? Ou vous préférez le nom, l'âge et le CV du dernier mec que vous avez mis dans votre lit ?
On lui avait déjà fait le coup. Root lui avait déjà fait le coup, pensa O'Keefe :
— Non, c'est bon, abandonna-t-elle.
— Je serai vos yeux à vous et à toute l'équipe.
À quoi cela servirait-il de discuter et de demander des explications qu'elle n'obtiendrait sans doute pas ?
— Je suis à vos ordres.
— Vous aurez besoin de plus que cela pour vous en sortir vivante.
— Vous avez ma confiance...
Elle hésita un peu avant de conclure :
— Absolue.
— Bien.
Shaw lui donna la position des membre de son équipe. Vanzine était toujours en route, mais les deux autres étaient présents. Puis, elle exigea un rapport. O'Keefe s'exécuta.
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Shaw souffla :
— Athéna, ce n'est pas possible de les avoir en réseau ?
— J'essaie, mais pour l'instant, c'est impossible.
— Ça va être la merde.
— Je suis désolée, Sameen.
La jeune femme grommela. Mener l'opération à bien, pour peu que cela lui importât serait compliquée et ne perdre aucun des membres de l'équipe de Reese encore plus. Les Russes n'avaient pas fait d'histoire. Shaw avait joint Anna et la grande Russe lui avait communiqué un mot de passe qui lui avait donné toute autorité sur ses hommes. Elle avait posé aucune question. Elle était exactement comme Shaw attendait qu'elle fût.
John l'avait reconnue dès qu'elle lui avait adressé la parole, seule O'Keefe avait tiqué, ce qui était à son honneur.
— Ça risque de ne pas être très beau, prévint Shaw.
Elle avait Reese en ligne :
— Tant pis, Shaw. Fais ce que tu peux. Je me débrouillerai avec ma hiérarchie.
— Permis de tuer ?
— S'il le faut.
— Il le faut. J'ai un autre cas à régler dans le même temps. Et tu as des gars qui vous arrivent dessus.
— Je te fais confiance, Sameen. Les autres aussi, non ?
— Affirmatif.
— Alors, vas-y. Sors-nous de ce pétrin.
— Okay.
Shaw évalua la situation. Une situation critique. Elle jeta un coup d'œil au moniteur de droite et s'aperçut que Brown et Muller nécessitaient une intervention immédiate :
— Hérisson ! répéta-t-elle trois fois avant de s'adresser à l'homme qui courrait toujours la forêt. Vazine, dès que vous avez la scierie en visuel, vous trouvez une position à couvert et vous faites le hérisson.
Dans les bois de l'Oregon, trois corps se figèrent, tandis qu'un autre accéléra l'allure.
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L'écran du GPS s'éteignit subitement. Sanders appuya dessus plusieurs fois. D'abord, légèrement puis, avec plus d'insistance.
— Arrête de tout casser, Crazy Squirrel, fit Fusco d'un ton goguenard.
— Je n'ai touché à rien, protesta le jeune lieutenant.
Fusco donna un grand coup du plat de la main sur le tableau de bord.
— Ouais, sûr que ça va mieux marcher comme ça, grommela Sanders.
L'écran s'alluma et Lionel se félicita de sa stratégie. D'après lui, rien ne valait les bonnes vieilles méthodes. Sanders lui rétorqua acidement que les bonnes vieilles méthodes contribuaient surtout à discréditer la police un peu plus chaque jour.
— Eh, je n'ai jamais tabassé personne, se récria Fusco.
— Alors ne me parle pas de tes bonne vieilles méthodes.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? s'alarma Lionel.
— Rien, j'en ai marre d'entendre que les flics outrepassent leurs droits et qu'on accuse ensuite la police d'abus, de violence ou de racisme.
— Il y a des pourris partout, Éli. Il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Je suis bien placé pour le savoir.
La jeune femme lui lança un regard acéré.
— Tu le sais très bien, soupira Fusco. J'ai failli mal tourner. Sans Reese et les deux frappa-dingues, je ne serais pas avec toi dans cette voiture, mais plus certainement en tôle ou mort et enterré dans un terrain vague.
— Je croyais que tu étais un héros à New York ?
— Grâce à Reese. Il m'a remis sur le droit chemin au bon moment.
Élisabeth devint blême. Elle avait entendu des rumeurs à Ankara, mais elle avait toujours cru qu'elle étaient le fait de la jalousie.
— Tu...
Elle n'osait pas demander. Lionel avait été son mentor, son co-équipier et il était devenu son ami.
— J'avais besoin de fric, lui avoua Fusco. J'ai mis un doigt dans le système et j'ai plongé.
La déception qu'il lut sur le visage de sa jeune coéquipière lui fit autant de mal que s'il l'avait lu sur le visage de son fils.
— Je... commença-t-il.
La carte venait réapparaître sur l'écran du GPS et l'itinéraire lui sembla... différent :
— Éli, regarde le GPS.
Le jeune lieutenant porta son regard sur l'écran :
— Qu'est-ce que c'est que ça ?
— Tu ne m'avais pas dit que je devais bientôt tourner à droite ?
— Si.
— Ben, ce n'est pas ce que dit ton truc, remarqua Lionel.
Le GPS donnait une tout autre indication. Là où auparavant ils devaient prendre à droite le GPS leur indiquait, maintenant de prendre la prochaine à gauche.
— Je ne comprends pas , murmura la jeune femme.
— Y a rien à comprendre, on suit le GPS, déclara fermement Fusco.
Il mit son clignotant et tourna sur la N 1660 east road.
— On retourne vers le nord, Lionel. Et notre mission ?
— On s'en fout, Éli. Le GPS peut nous promener où il veut, je le suis.
Sanders protesta. En vain. Lionel malgré la neige, la nuit et l'itinéraire étrange, ne dérogea pas à sa ligne de conduite. Le GPS les conduisit au parking la gare ferroviaire de Dwight. Fusco se fendit d'un « okay » entendu et entraîna sa co-équipière au guichet de la gare. Il hésita. Une annonce résonna dans les haut-parleurs :
— Monsieur Logan Wolwe et Mademoiselle Grey sont demandés au guichet numéro 3.
L'annonce se répéta deux fois avant qu'il ne comprît. Root et ses codes fantaisistes, souffla-t-il entre amusement et contrariété.
— C'est pour nous Ély.
— Pour nous ?! s'étonna le jeune lieutenant.
— Ouais, confirma le policier.
Il lui attrapa la main et la traîna au guichet numéro 3. Il se présenta. L'employé lui demanda s'ils étaient bien membre de la police départemental de Chicago. Lionel dévoila sa plaque et força Sanders à montrer la sienne. Satisfait, l'employé leur délivra des billets de train pour la gare de Chicago.
— Dépêchez vous, le prochain train arrive en gare à dix-huit heures quarante-et-une.
Lionel pressa une fois de plus sa jeune coéquipière. Elle protesta une fois de plus sans plus de réussite. Le train arriva et les deux policiers montèrent et s'installèrent aux places qui leur avait été réservées.
— Tu m'expliques ? s'impatienta Sanders.
— À la maison.
— Et la voiture ?
— On verra demain.
Le jeune femme se renfrogna, mais elle s'abstint de poser de nouvelles questions. Fusco ne décrocha pas un mot jusqu'à ce qu'il fût arrivé chez lui. À mi-trajet, il reçut un message sur son téléphone :
— Bien joué, Lionel. Vous êtes hors de danger. RAS sur toute la ligne.
Des petits cœurs palpitants concluaient le message. Il secoua la tête. Et se félicita de sa présence d'esprit. Root était toujours aussi déjantée, mais elle veillait sur lui et sur ses proches. Pour la première fois depuis que GPS avait changé leur itinéraire, il se détendit et adressa un sourire empli de bonhomie à sa partenaire. Elle lui renvoya un regard hostile. Elle n'avait pas compris. Elle n'avait pas encore intégré son statut officieux d'agent de La Machine, et elle n'était pas encore très familière des méthodes parfois farfelues dont pouvait user Root dans des situations parfois extrêmement sérieuses. Sanders et lui même lui devaient sans doute la vie, Root les avait certainement sauvé d'un danger qui les guettait à Stelle.
Il avait peur des oreilles indiscrètes et il se résolut à supporter encore un peu la colère de la jeune femme. Une fois en sécurité chez lui, il lui expliquerait de quoi il en retournait, ce qu'il soupçonnait. Plus tard, Root leur expliquerait ce à quoi ils avaient échappé et pourquoi. Et si elle ne daignait pas le recontacter, il la harcèlerait, il harcèlerait Wolwy, jusqu'à ce que l'une des deux voulût bien lui donner les explications auxquelles lui et Élisabeth avaient droit.
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Malgré ses bonnes dispositions de départ, Shaw pestait après Élisa Brown. Le jeune capitaine n'avait pas cru bon de se munir d'un téléphone.
Après tout ce qui lui était arrivée. Alors que Muller venait de débarquer de l'autre bout du monde pour veiller sur elle.
Shaw lui passerait le savon de sa vie quand elle la reverrait et, si elle ne la revoyait pas, elle trouverait bien quelqu'un d'autre pour assouvir sa colère. Muller ou Maria. Peut-être les deux parce que ce crétin de Muller avait dû fourrer son téléphone au fond de son sac et rien trouver de mieux à faire que d'activer le mode silencieux. Qu'est-ce que c'étaient que ces Marines, ces inconscients, ces amateurs ?
Root lui avait filé la responsabilité de six personnes. Quatre étaient mal engagés, mais ils étaient joignables. Professionnels.
Les deux autres ne valaient pas mieux que des ados boutonneux en vacances.
Et d'abord que fichaient Brown et Muller sur un bateau au milieu du golf de Tadjourah ?
— Il vont plonger, lui apprit Athéna.
Des ados... De pauvres vrais ados américains en vacances.
Complètement inconscients.
Elle jura grossièrement. Une solution ? Le gars qui les avait embarqués ? Pas de téléphone non plus, pas de radio de bord, pas de radar, rien d'électronique. Brown possédait une montre de plongée automatique et Muller une montre de plongée à quartz. Des montres à aiguilles. Si au moins, ils avaient possédé des montres digitales ou des montres connectées.
Shaw devait parler tout haut, parce qu'Athéna lui expliqua que les deux Marines n'avaient pas prévu de faire de la plongée bouteille. Brown n'avait donc pas pris avec elle d'ordinateur de plongée si tant soit peu qu'elle en possédait un.
— Je vais la tuer, maugréa Shaw. Muller aussi.
Shaw cherchait une solution.
— La radio, lui souffla Athéna.
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Un vacarme épouvantable régnait sur le petit boutre djiboutien. Le moteur poussif et la radio du pilote rivalisaient de décibel. La traversée n'avait rien de paradisiaque ni de reposant. Le moteur sentait qui plus est, l'huile et le gazole de mauvaise qualité. Muller s'était fendu d'une plaisanterie à cet effet dès qu'ils avaient rejoint le large. Brown avait souri. Le chef était sympathique et elle culpabilisait de l'avoir retiré à sa famille.
Les deux Marines s'étaient installés à l'avant du boutre, le plus loin possible du moteur. L'embarcation fendait des eaux bleues turquoises et Brown avait lu que les îles du golfe présentaient de merveilleux fonds sous-marins. Le paysage était aride, aussi aride que le désert. Elle ne distinguait pas encore les îles très basses sur le niveau de la mer, peut-être cette tâche sombre au loin. Les îles étaient originellement dépourvu de végétation, de simple cailloux de sable et de terre nues, mais l'attrait touristique des lieux avait encouragé les autochtones à arborer quelques parcelles de terre.
— Regardez, on voit les îles, mon capitaine, hurla Muller.
Brown hocha la tête.
— Merci de m'avoir emmené, ajouta le sous-officier. Vous vous y connaissez en poisson ?
— Oui.
— Je n'y connais rien, vous m'apprendrez ?
— Bien sûr.
— Ah, je le savais, se félicita le sous-officier.
Brown aperçut un sillage et une grande masse sombre sur l'avant du bateau. Elle hurla en direction du pilote :
— Stop ! Whale sharke ! Whale sharke !
Elle réfléchit un instant :
— Baleine, baleine ! reprit-elle en français.
— Après, répondit le pilote. Vous en verrez plein durant votre séjour sur l'île.
Brown n'essaya pas de discuter. Le pilote avait certainement raison. Muller lui demanda ce qu'elle avait vu, elle lui désigna l'endroit et ils se penchèrent ensemble par-dessus la proue du petit boutre. Le pilote riait de leur enthousiasme. Il n'était pas méchant, mais il gagnait d'abord sa vie comme pêcheur et ne pratiquait le transport de passager que pour s'assurer des revenus supplémentaires. Si ces deux-là, le souhaitaient, il se mettrait peut-être à leur service, mais pour l'instant la femme ne l'avait payé que pour les conduire à Moûcha.
Brown et Muller scrutaient la mer, le pilote maintenait son cap et accompagnait de sa voix les chansons qu'il connaissait. La mer était calme, il n'y avait pas de vent et les quelques navires visibles suivaient leur route sans présenter le moindre danger pour le petit boutre en bois.
Des crachotements perturbèrent soudain la diffusion du programme radiophonique yéménite. Le pilote tapota sur le petit transistor qu'il avait posé à côté de lui. Il bougea l'antenne. Les interférences se firent plus fortes. Saccadées. Stridentes.
Brown et Muller se retournèrent d'un bloc.
— Plonge ! Plonge ! cria soudain le jeune officier au pilote.
Il la regarda comme si elle était soudain atteinte d'une crise de delirium tremens et il maudit ces étrangers, ces Américains, qui buvaient comme des chiens dès qu'ils quittaient leur base. Il leur adressa un geste méprisant de la main et renifla de dégoût. La jeune femme lui avait pourtant semblé si modeste.
— Go, go, sir, entendit-il hurler le grand gaillard qui l'accompagnait.
Il la tenait par le bras, mais la jeune femme se débattit et se lança vers l'arrière du boutre.
— Fucking hero, jura l'homme avant de se lancer à sa poursuite.
Le pilote se leva, prêt à se défendre contre la femme, mais l'homme la rattrapa avant qu'elle ne l'atteignît. Il lui asséna un grand coup sur l'arrière de la nuque l'attrapa à bras le corps et la jeta par-dessus bord. Le pilote ouvrit la bouche de surprise.
Et puis, il entendit un sifflement. L'homme cria dans sa direction et, sans plus s'inquiéter de lui, plongea à la mer. Le pilote leva la tête en direction du sifflement. Il ne vit rien. L'instant d'après il était mort.
Le boutre explosa, la mer se souleva, des éclats de bois et de métal volèrent en tous sens. Muller avait sauté après Brown, il avait crocheté sa chemise, cette femme portait des chemises en toute circonstance, c'était incroyable, et il l'avait entraînée vers le fond. Elle se noierait peut-être, mais il ne la laisserait pas se faire déchiqueté par des éclats de fusées. Une bonne intention qui n'eût pas les résultat escomptés. L'eau se teinta de rouge.
Muller passa son bras sous l'aisselle de Brown et entama de vigoureux mouvements de brasse avec les jambes. Il creva la surface de l'eau. Il ne restait du boutre que de l'essence qui brûlait et quelques morceaux de bois éparpillés. Il cala la tête de Brown sur son épaule et s'éloigna aussi vite qu'il put du lieu d'impact de l'engin qui avait réduit le boutre et son pilote à néant.
Et maintenant ? Ils avaient navigué durant plus d'une heure. Brown lui avait dit qu'il leur faudrait une heure et demi pour rejoindre Moucha. Il restait une demi-heure de navigation. Combien de kilomètres ? Des bateaux ne manqueraient pas de venir voir ce qui avait provoqué l'explosion. Mais à qui pouvait-il faire confiance ? Le message capté en morse par delà la musique diffusé par le transistor du pilote disait :
— Brown, Muller, évacuation immédiate. Foutez le camp.
Foutez le camp... Le capitaine Shaw. Elle seule pouvait lancer un tel message. Root eût été moins grossière. C'était bizarre, mais il avait appris à réagir sans réfléchir à ce genre de message. Le capitaine Brown aussi. Elle avait tout de suite compris. Tout comme lui.
Il appela la jeune femme et lui compressa l'estomac au risque d'aggraver ses blessures. Parce que c'était elle qui était blessée, pas lui. Il lui appuya une nouvelle fois sur le sternum. La jeune femme râle, toussa, se débattit. Il la maintint fermement contre lui.
— C'est okay, mon capitaine, nous sommes sain et sauf.
Brown cracha de l'eau.
— Vous êtes blessée.
— Lâchez-moi, Muller.
Il protesta.
— Il faut vérifier si c'est bien moi et limiter les dégâts.
— Okay.
Muller était indemne, Brown saignait à la cuisse droite. Elle se laissa flotter sur le dos pour que le sous-officier pût l'examiner. Il n'avait pas perdu son couteau pliable, Brown non plus d'ailleurs. Il découpa le pantalon de toile que portait l'officier. Il découvrit une plaie très profonde, des berges écartées sur une longueur de quatre ou cinq centimètres. Elle avait dû être touchée par un éclat de métal ou de bois.
— Alors ? C'est comment ?
— Profond, pas très étendu, mais ça saigne pas mal.
— Faites un pansement avec ce que vous avez.
— Vous avez mal ?
— J'ai vu pire.
Elle avait mal en conclut le sous-officier. Pas trop parce qu'elle était dans l'eau. Il découpa le pantalon de Brown tant bien que mal et lui confectionna un pansement compressif de fortune. La jeune femme se tâta la cuisse quand il eut fini. Elle le remercia, effectua un tour à 360° sur elle-même, puis elle refit face au sous-officier.
— Faut vous déshabiller, Muller.
— ?
— On ne va pas rester là à attendre qu'on vienne nous repêcher. Shaw ne nous a pas envoyé un message de mise en garde pour qu'on se fasse cueillir comme des bleus une demi-heure après avoir échappé à un missile.
— Je suis d'accord.
— Il faut nager, et habillés, on n'arrivera à rien. Gardez juste votre caleçon.
Muller hocha la tête. Ils se débarrassèrent de leurs chaussures, de leurs vêtements et se mirent d'accord pour rejoindre l'île de Moûcha. Il eût été préférable de rejoindre la côte, mais Brown était blessée et la distance à parcourir trop importante. Si elle flanchait sur le parcours, Muller risquait de ne pas pouvoir la ramener. Il ne l'abandonnerait jamais et ils mourraient d'hypothermie ou d'épuisement. L'île était plus proche.
Ensuite, ils s'efforceraient ne pas trop attirer l'attention et de trouver une solution pour rentrer à Djibouti. Nus. À moins que, par chance, ils ne croisassent des soldats à Moûcha. Américains ou alliés, elle pourrait toujours négocier, pour obtenir des vêtements et un billet retour pour Djibouti.
Avec un peu de chance.
Sinon, un mensonge ou une promesse de récompense éviteraient peut-être les questions embarrassantes. Sur l'île.
Au camp Lemonnier, Brown envisageait des explications compliquées avec sa hiérarchie et les autorités. Il était impossible qu'un missile tombé dans le Golf de Tadjourah passât inaperçu. De fil en aiguille on s'apercevrait qu'il avait touché une cible. On identifierait cette cible et, toujours de fil en aiguille, on apprendrait que deux étrangers avaient embarqué sur le boutre. Un homme grand et blond et une femme aux cheveux courts. Qui parlaient anglais. Muller ne serait peut-être pas immédiatement identifié, Brown le serait très vite. Et elle se demandait ce qu'elle pourrait raconter pour expliquer qu'un missile ait choisi comme cible le boutre où elle avait embarqué avec son tout nouveau aide de camp, fraîchement débarqué du Camp Lejeune.
— Mon capitaine... l'appela Muller.
— Quoi ?
— L'île... c'est encore loin n'est-ce pas ?
— …
— Vous êtes meilleure nageuse que moi.
— Je suis blessée, chef. Je veille sur vous, vous veillez sur moi, c'est bien pour cela que vous êtes venu à Djibouti, non ?
— Affirmatif.
— Bon et bien, je ne vois pas pourquoi ça changerait. Allez, il faut qu'on s'éloigne d'ici et qu'on se bouge avant que les requins n'arrivent.
Un mot à double sens. Du moins Muller l'espérait. Il n'avait pas pensé aux requins, est-ce qu'ils viendraient attirés par le sang qu'avait perdu Brown ? Est-ce qu'ils attaqueraient ? Ou parlaient-elles seulement des ennemis qui voulaient leur peau ? Brown s'était mise à nager, il partit à sa suite. Confiant. Elle l'emmènerait à Moûcha, elle le ramènerait à Djibouti et, un jour ou l'autre, il saurait qui était à l'origine de la destruction du boutre et de la mort du pilote.
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— Ils sont sauvés ? demanda Shaw à Athéna.
— Je n'ai aucune donnée à exploiter quant à leur survie ou pas. Dès que j'en ai, je t'en informe.
Shaw jura grossièrement sa déconvenue.
— Fais-leur confiance, Sameen, essaya de la rassurer Athéna.
— Ils étaient injoignables tous les deux.
— Ne crois-tu pas que c'était de leur part une mesure de sécurité ?
— Pff.
Elle ne pouvait rien faire de plus seulement espérer que les deux Marines s'en étaient tirés, qu'ils avaient réagi assez vite et qu'ils n'avaient pas sombré en même temps que le boutre.
Root marmonnait à côté d'elle. Le prénom de Khatareh lui échappa. Une poigne de fer se referma sur le cœur de Shaw.
Sa mère ?
Il s'en prenait une fois de plus à sa mère ? Elle eût aimé savoir, elle eût aimé s'équiper et partir sur le champ de bataille, aller descendre ce salaud une fois pour toute comme elle avait descendu Greer. Comme elle avait descendu Finch et tous les autres.
— Sameen, l'interpella Athéna avec inquiétude.
— Fais pas chier, cracha Shaw.
Son écran de gauche scintilla. Reese et son équipe étaient pris dans une tenaille. Shaw s'efforça de maîtriser sa rage et le tremblement de ses mains. Elle serra et desserra les poings, se concentra sur sa respiration. S'obligea au calme. Faire confiance à Root et sauver Reese.
La pensée fugace qu'il lui faudrait un jour normaliser les rapports avec sa mère lui effleura l'esprit, elle contacta Reese et sa mère rejoignit la cellule dérobée dans laquelle Shaw l'avait remisée depuis qu'elle était en âge de raisonner.
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Un trajet à risques multiples. Samaritain cherchait à contrôler tout le système de signalisation de l'agglomération de Montréal. Il semblait avoir jeté toutes ses ressources dans la bataille. Quand Root l'éjectait d'un endroit, il revenait ailleurs, multipliant les cibles. Tout conducteur engagé dans le trafic de la capitale québécoise se trouvait soudain en danger. Trois accidents venaient d'avoir lieu en onze minutes et vingt-quatre secondes. Deux blessés graves, un blessé léger.
Le feu passa au vert boulevard Notre-Dame. Les voitures démarrèrent. Boulevard Chomeday, le feu resta au vert. Des avertisseurs sonnèrent. Il y eut des crissements de pneus, des insultes proférées. Une conductrice emboutit la voiture devant elle. Le chauffeur d'un poids lourd qui la suivait écrasa la pédale du frein. Il ne roulait pas vite, mais il transportait vingt mille litres de lait et la distance n'était pas suffisante pour qu'il put s'arrêter. Il était assis très haut. Il vit qu'un siège auto était arrimé à l'arrière de la voiture qui le précédait. Il pria pour qu'un enfant n'y fût pas sanglé. Il était coincé entre deux files. Donner un coup de volant, pour éviter cette voiture, entraînerait une catastrophe.
La cabine s'écrasa contre l'arrière de la voiture. Sous le choc, la citerne passa sur le côté. Une voiture s'encastra dedans, une autre l'évita, mais elle n'évita pas un véhicule qui venait du boulevard Notre-Dame.
Le nombre de victime monta en flèche.
Le professeur Deghati avait pris sa Hyunday pour effectuer le trajet qui la menait de chez elle à Concordia, tous les jours de la semaine depuis bientôt douze ans. Un trajet court et anodin qui menaçait de transformer la ville en cimetière.
Root renonça à sécuriser son trajet.
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L'aube pale pointait son nez au travers des immeubles. Khatareh aimait les aurores, peut-être parce qu'elles annonçaient un nouveau jour, peut-être parce que la clarté douce et les couleurs pastels du point du jour s'élevaient timidement mais inexorablement par-dessus la nuit sombre, parce qu'elles l'incitaient à méditer, à se projeter dans l'avenir, parce qu'elles évoquaient à son esprit les poèmes de son père, ou tout simplement l'image de son père. Il se levait tôt, il se préparait un thé qu'il buvait à son bureau en contemplant le lever du jour. Et puis, il écrivait. Petite, Khatareh se souvenait qu'elle venait parfois le rejoindre et qu'il lui récitait des poèmes dont il était parfois l'auteur. L'aube s'accordait à son goût pour la beauté, à sa mélancolie, à la nostalgie et à une promesse.
Des éclats de lumière bleue attirèrent son regard dans son rétroviseur. Une voiture de police arrivait à pleine vitesse. Le professeur ralentit et serra à droite pour lui laisser le passage.
La voiture la dépassa et braqua brusquement à droite. Khatareh pila en catastrophe. Ses pneus crissèrent sur la chaussée et elle compensa le choc en s'appuyant sur son volant. Une deuxième voiture de police surgit et appuya son pare-chocs sur l'arrière de sa voiture. Son cœur battait la chamade et avant qu'elle n'eût pu se poser la moindre question, des policiers jaillirent des deux voitures, armes braquées dans sa direction.
— Ne bougez pas !
— Mains sur le volant !
Sa portière fut violemment secouée.
— Ouvrez !
— Gardez vos mains en vue !
Elle débloqua la fermeture automatique des portes. Il y eu un claquement et un policier ouvrit la portière.
— Descendez !
Elle porta la main à sa ceinture de sécurité.
— Mains sur le volant ! hurla le même policier.
Cette fois s'en était trop. Elle avait soixante-deux ans, elle était une respectable mathématicienne, une femme respectueuse de la loi et de l'autorité, et on la traitait de la plus détestable façon. Comme une criminelle, bien qu'elle n'eût commis aucun crime, et sans le moindre égard pour son âge et son statut de femme honnête. Et comble de tout, en plus de se montrer grossiers et violents, ces policiers faisaient preuve d'une incommensurable stupidité. :
— Comment voulez-vous que je détache ma ceinture si je dois laisser mes mains sur le volant ? dit-elle avec humeur. Et d'abord, qu'est-ce que vous me voulez ?
— Taisez-vous !
— Pff, souffla-t-elle d'un air excédé.
Un homme galonné lui braqua son arme sur la tête.
— Au moindre mouvement suspect, je tire.
— Sur une vieille dame honnête ? Vous aurez l'air malin...
— Détachez-vous et sortez de cette voiture, lui hurla l'officier.
Elle fixa l'homme. Son instinct lui cria de ne pas rechigner plus longtemps : elle s'exécuta.
— Couchez-vous par terre !
—Pardon ? fit Khatareh réellement interloquée par la tournure que prenait cette interpellation.
— Par terre ! réitéra l'officier.
— Au milieu de la rue ?
— Par terre, mains sur la tête.
Il la prenait pour qui ? Elle dévisagea l'officier, puis ses yeux se portèrent sur les policiers qui l'entouraient. Elle releva leur attitude tendue, leurs mouvements fébriles. Leur peur. Quoi qu'ils cherchassent, ils étaient persuadés d'être confrontés à un danger imminent. Si elle ne se pliait pas à leurs stupides exigences, ils finiraient par commettre une bêtise.
La chaussée était gelée et elle frissonna quand son menton se posa sur la mince couche de neige qui la recouvrait. Une fois à terre, un policier la fouilla sans douceur. Des ordres fusaient, des cris. Elle entendit un fourgon arriver. Des hommes casqués, masqués, munis de gilets pare-balles et d'armement militaire la relevèrent, lui passèrent des menottes aux poignets et l'emportèrent dans leur fourgon blindé. Khatareh avait renoncé à parler, à protester ou à décliner son identité. Elle transpirait, plus vraiment certaine de son innocence. Des relents de peur enfouis depuis quarante ans refirent surface : on était toujours coupable de quelque chose. Aux yeux de la loi, personne n'était jamais innocent.
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— Désolée, murmura Root.
Elle avait paré au plus pressé et des vies seraient épargnées. Samaritain ne pourrait pas arrêter le fourgon. Elle garderait un œil dessus par sécurité, mais elle doutait qu'il pût être stoppé. Khatareh était sous la protection de la la GRC. Jamais un homme appartenant à ce corps ne couvrirait un meurtre. La bureaucratie et l'état de droit garderait Khatareh en vie. Les autorités s'apercevraient plus tard de leur bévue. La sûreté du Québec et la gendarmerie ne sauraient expliquer qui avait ordonné l'arrestation d'une femme censée être sous protection. Ils se confondraient en excuses et initieraient une enquête qui n'aboutirait jamais. Khatareh serait furieuse, on le serait à moins, mais elle serait sauve. Et quand elle serait libre, Samaritain ne pourrait plus rien contre elle.
— Sam, ça va ? demanda Root.
— Je ne sais même pas si Brown et Muller s'en sont sortis et pour Reese, ça présente pas vraiment bien.
— Tu fais au mieux. Ils te font confiance, ils s'en sortiront.
— Tue-le, se contenta de répondre Shaw.
Mais Root lui avait d'une certaine manière redonné confiance. Elle vérifia les positions de Reese et de ses hommes. Trois hommes, une femme, quatre positions. Elle devrait être partout en même temps.
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D'abord éliminer ceux qui arrivaient à revers et réorganisé l'escouade de Reese. Savoir qui possédait des qualités de tireur d'élite, qui possédait des talents d'infiltration.
Reese et Vanzine tiraient bien, Riazentsev et O'Keefe savaient se fondre dans leur environnement. Elle les déplaça comme elle déplaçait ses pièces sur un échiquier. Reese s'était rendu à la ferme sans armes, Il avait chargé O'Keefe de son matériel. Un FN 2000 et un Baby Eagle qu'elle transportait en sus de son matériel.
— O'Keefe vous êtes équipée comment ?
— Un SCAR L en 662 mm et un Taurus PT 92.
L'armement standard qu'elle utilisait habituellement lors de ses opérations en Amérique latine.
— Je vous conduis à Reese.
— Reçu.
O'Keefe se déplaça rapidement. Elle rendit son matériel à Reese et disparut aussitôt après sous le couvert des arbres.
Shaw plaça l'équipe. Les adeptes de l'Église d'Isaïe arrivaient en ordres dispersés. Ils avait été prévenus.
— Shaw, tu m'expliques ? demanda Reese.
— Des renforts arrivent. Vous allez les éliminer un par un. Ensuite, selon les réactions des autres, je vous mènerais à l'assaut.
— …
— Tu peux te passer de l'assaut, Reese. Le mec que tu es parti arrêter se taillera, et ni toi ni le FBI ne le rattraperez avant longtemps, mais ça c'est ton choix. Par contre, les types qui arrivent ont pour objectifs de t'éliminer toi et ton équipe. Ils se sont déployés, je ne sais pas comment ils sont armés, mais je peux t'assurer que ces mecs ne sont pas des amateurs.
— Ce sont des vétérans de l'armée.
— Tu ne leur échapperas pas. Si tu bats en retraite, ils te poursuivront. Si vous voulez y échapper, il faut prendre l'initiative.
— Et tous les descendre ?
— Ouais.
— Tu as pensé à d'autres solutions ?
— Ouais.
— Et ?
— Le gibier est perdant dans ce genre de course. O'Keefe et Vazine ont une chance sur deux de s'en sortirent, O'Keefe parce qu'elle connaît le milieu, Vanzine parce qu'il est le mieux placé. Pour ce qui est de toi et de Razientsev, je ne vois pas trop comment, je vous tirerais de ce bourbier si vous décrochez.
— Et si on passe à l'offensive ?
— Les probabilités pour que tout le monde s'en sorte avoisinent les 87 %
— Tu crois aux probabilités, Shaw ?
— Je préfère ne pas tenter la chance. Bon, merde, Reese, tu décides ou tu bavasse ?
Reese avait depuis bien longtemps renoncé aux black'ops. Il s'était racheté une conduite en se mettant à la disposition d'Harold Finch. Des missions qui lui avait valu le surnom de l'Homme au costume. Il ne se considérait pas comme un justicier. Surtout pas. Harold refusait qu'il commît des meurtres et il s'était plié à cette exigence sans rechigner. Shaw avait transgressé les ordres. Au début. Ensuite, elle savait cédé aux désirs de son employeur. Reese n'était pas certain qu'elle se fût ralliée à l'avis de Finch, mais pour une raison qu'elle ne lui avait jamais dévoilée elle avait accepté de ne plus tuer. Peut-être parce que atteindre un genou nécessitait d'être un tireur hors pairs. Peut-être parce que, comme elle l'avait craché à Finch à Séville, une balle tirée dans un genou avait de grande chance de laisser la victime handicapée à vie.
Root l'avait replongé dans le milieu des opérations spéciales. Pour Shaw. Pour la libérer.
Pour elle, il ferait n'importe quoi. Parce qu'elle défendait une cause juste. Parce qu'elle avait souffert. Parce qu'il l'aimait et que, plus encore, il l'estimait.
Reese avait choisi le FBI par goût et par dévouement. Pour continuer à protéger et à secourir la population. Crown était un fanatique doublé d'un manipulateur et d'un criminel. Il détestait ces personnes qui profitaient des faiblesses et des souffrances des gens pour les manipuler, les fanatiser et les amener à servir ses propres ambitions et ses propres folies. Des vétérans s'étaient fourvoyés avec lui. Reese lui en voulait aussi pour cela.
Il avait accepté de participer à cette opération parce qu'il donnait raison à Deckart. Parce que Kevin Crown devait être arrêté.
Il avait contacté Anna Borissnova, Athéna avait réclamé O'Keefe à la CIA. Vanzine, Razientsev et O'Keefe avaient tous les trois répondu présents. Ils avaient suivi ses ordres sans discuter les deux Russes parce que Borissnova leur en avait donné l'ordre, O'Keefe... Il ne savait pas trop pourquoi l'agent avait décidé de le suivre, ni dans quelle condition elle avait connu Root et comment elle s'était retrouvée en Biélorussie avec eux. O'Keefe n'était pas un obscur agent de la CIA, du peu qu'elle lui avait raconté, elle occupait un poste à responsabilité. Root lui faisait confiance et celle-ci n'accordait pas sa confiance à n'importe qui.
Elle l'avait choisie pour d'excellentes raisons.
Brown et Muller lui avaient été imposée au Kurdistan, Muller avait même été chargée de la surveiller et de l'éliminer si besoin était au Nouveau-Mexique et Beale avait confié l'accueil de l'équipe à Brown quand ils étaient venus à l'hôpital naval de Bethesda. Mais c'était Root qui les avaient rappelé ensuite. C'était Root qui avait confié la vie de Maria Alvarez à l'officier des Marines et jusqu'à preuve du contraire, Sameen n'avait jamais remis en cause sa décision. Reese croyait même avoir compris que sa revêche petite sœur d'adoption — pensée qu'il ne lui avouerait jamais — aimait beaucoup Élisa Brown. Muller mettait Root, Shaw et Brown dans le même sac, il les admirait comme officiers et il les adorait comme personnes. Le chef était un gars d'expérience et Reese n'en revenait pas qu'il considéra sur un pied d'égalité trois personnes aussi différentes que l'étaient Brown, Shaw et Root.
Qu'il considérât Root comme un officier.
O'Keefe, Vanzine et Razientsev, pensa Reese.
Reese les avaient embarqué dans cette opération parce qu'il désiraient des gens sûrs. Anna lui avait confié ses hommes, O'Keefe avait déjà risqué sa vie en Biélorussie pour un combat qui ne la concernait pas.
Il était responsable d'eux. Devant Borissnova, devant Root. Il ne sacrifierait aucun d'entre eux. Kevin Crown et ses adeptes avaient choisi leur voie. Tant pis si certains s'étaient fourvoyés. Les gars de la scierie et ceux qui s'apprêtaient à leur tomber dessus étaient tous des combattants et ils étaient tous armés.
Sameen ne se montrait jamais très délicate, mais elle avait raison :
— Je suis avec toi, Shaw.
Shaw ne répondit pas, elle passa à l'attaque.
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Root avait écarté les dangers que couraient Lionel, Élisabeth Sanders et le professeur Deghati. Shaw avait prévenu Élisa et Jack, et elle supervisait l'opération contre le dirigeant de l'Église d'Isaïe. Samaritain ne menaçait personne d'autre et il n'était rien que Root pût faire pour aider Shaw ou les deux Marines, elle se déconnecta alors de la réalité et quitta le monde des humains.
Il ne resta dans son esprit que deux uniques chiffres.
Root se préparait depuis des années. Elle avait appris les langages informatiques les un après les autres. Elle en usait comme de langues naturelles et humaines, mais cette fois-ci, elle s'en passerait. Elle irait se confronter à Samaritain sur son propre terrain, avec ses propres armes. L'énigme de Claire Mahoney lui avait donné accès à une porte dérobée, mais la jeune fille lavait aussi mise en garde à travers les méandres de son jeux de piste. Porte dérobée ou pas, Root ne vaincrait jamais Samaritain si sa pensée et son approche restaient humaines. Si elle se limitait à employer les langages informatiques aussi élaborés qu'ils pussent l'être. Seule un esprit égal à celui de l'Intelligence Artificielle pourrait l'atteindre.
Athéna, pour une raison que ni Root ni elle n'avaient trouvée, ne pouvait pas s'attaquer au code source de Samaritain. Elle s'y était essayée, sans succès, et s'était retrouvée à chaque tentative éjectée des programmes et des réseaux contrôlés par son adversaire. C'était devenu dangereux et, d'un commun accord, Root et Athéna y avaient renoncé.
Root rentrerait seule.
— Je ne pourrai pas t'aider, Root... Ni te secourir, avait ajouté l'IA après un moment d'hésitation.
— Là ou pas, vous êtes toujours à mes côtés, murmura Root.
Elle tourna la tête vers sa droite. Shaw, un casque sur la tête, menait l'équipe de Reese au combat. Des données GPS, des heures, des injonctions brèves à se mettre à couvert ou à se déplacer, des mises en gardes, des insultes et des encouragements. Elle était tendue, mais très calme et extrêmement concentrée. Elle n'avait pas attaché ses cheveux, elle portait les vêtements avec lesquels elle dormait et elle était pieds-nus. Root eût aimé se lever, la prendre dans ses bras, l'embrasser et lui dire qu'elle l'aimait, qu'elle l'avait aimée du jour où elle avait ouvert son dossier militaire, au moment où elle avait vu sa photo agrafée sa fiche d'identité, où elle avait lu ses états de services et son parcours scolaire.
Elle eût voulu lui répéter une fois encore, une fois de plus, qu'elle ne l'avait jamais déçue, qu'elle avait été l'être dont elle avait rêvée en vain durant des années, qu'elle avait été au-delà de ses rêves, qu'elle était ce qu'elle n'avait jamais rencontré avant de l'avoir croisée : un code parfait.
Elle se pinça les lèvres et inspira un grand coup. Elle le lui dirait plus tard.
Shaw le savait et n'avait pas besoin que Root le lui dît, mais Root avait besoin de le lui dire, de le lui répéter. Elle avait failli la perdre à plusieurs reprises et elle ne voulait pas risquer qu'un jour Shaw l'oubliât.
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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Les rations de combat de l'armée française : l'anecdote est réelle. En Afghanistan, les rations Françaises s'échangeaient contre deux voir trois rations de l'US army.
Ce qui n'empêche pas de repenser chaque année leur contenu nutritionnel et gustatif.
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Le golf de Tadjourah et les îles Moucha : les sites spécialisés considèrent que Djibouti offrent les plus belles plongées de la mer rouge.
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