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Chapitre XXXV
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Liam McPherson s'arque-bouta sur la manivelle qui commandait l'ouverture et la fermeture de la porte du canal d'amené qui apportait l'eau jusqu'à la roue à pales.
Les renforts envoyés de la ferme n'étaient jamais arrivés. On avait entendu des rafales de fusils résonner dans les sous-bois, des cris et des appels. Une sentinelle avait vu un des leurs surgir de la forêt, dévaler un pierrier à toute vitesse. À mi-chemin, il était soudain parti en avant, frappé aux reins. Son corps s'était arqué et ses pieds avaient quitté le sol, il avait plongé en avant, roulé sur une dizaine de mètres avant de s'immobiliser dans les cailloux.
Définitivement.
Les sentinelles avaient scruté les bois. Ils n'avaient vus personne. Sinon l'homme abattu dans le pierrier
Crown avait appelé la ferme. Dix hommes lui avaient été envoyés. Aucun n'était arrivé.
Ils sont tous mort, pensa McPherson. Avalés par la forêt.
Merde ! Crown était censé être poursuivi par le FBI. Les charges qui pesaient contre lui avaient peut-être rameuté sur sa trace la DEA ou l'ATF, mais aucun agent, si compétent qu'il fût, ne pourrait ainsi éliminer dix gars issus de l'armée américaine. Des GI, des Marines, des marins, des hommes formés aux combats en Irak et en Afghanistan, et pas seulement des hommes de rang. Minkovski avait été second lieutenant, Meyer premier, Smith avait été sergent-major chez les Marines et Lechner premier maître chez les Seals. Ils avaient tous été au feu contre l'ennemi et aucun n'était passé.
Qui se planquait dans les bois ?
Il jeta un coup d'œil inquiet aux deux camarades qui couvraient ses arrières. Leurs allures martiales et leurs yeux aux aguets le rassura.
— Saloperie de vanne, maugréa-t-il. Kevin aurait dû depuis longtemps la remplacer par un système automatique.
Il n'attendait pas de réponse de la part de ses compagnons. Ils ne connaissaient rien au fonctionnement de la scierie. McPherson se targuait d'être un officier, mais il n'avait jamais mis les pieds dans un centre de recrutement. Ingénieur de formation, il avait rejoint Kevin Crown parce qu'il croyait en lui, parce qu'il partageait ses idées et ses idéaux. Il avait démissionné de la boîte pour laquelle il travaillait pour épauler Crown et il avait suivi, comme les autres membres de l'Église, une formation militaire dispensées par les anciens membres des forces armées. Une formation un peu plus poussée et personnalisée en ce qui le concernait.
Il s'était intéressé aux armes, à leur fonctionnement et à leur fabrication. Il supervisait depuis bientôt cinq ans l'achat et l'entretien de l'arsenal de l'Église d'Isaïe et il s'était découvert une fascination pour tout ce qui de près ou de loin ressemblait à un explosif. Il avait potassé le sujet. Acheté des ouvrages de références. Bâtiment, mines, forages, emploi militaire, aucun domaine ne lui était resté ignoré. L'ingénieur des Ponts et Chaussée était devenu un spécialiste des explosifs.
Il s'escrima encore une dizaine de minutes avant que la porte ne fût entièrement fermée. Il se redressa et observa la roue ralentir sa course, puis s'arrêter.
L'installation était assez simple et la configuration naturelle des lieux n'avait pas nécessité un aménagement complexe. Le débit de la rivière était pratiquement constant en toute saison et la pente naturelle fournissait une énergie qu'il suffisait de canaliser pour la démultiplier et faire tourner la roue à pale.
La scierie datait du milieu du XIXe siècle. Elle était restée en fonctionnement depuis lors et, lors de son acquisition, Kevin Crown avait simplement effectué des travaux d'entretien. Liam MacPherson envisageait depuis longtemps d'apporter un peu de modernisme à l'ensemble, mais l'idée ne semblait pas indispensable à Kevin Crown. Peut-être changerait-il d'avis maintenant qu'il avait ordonné d'arrêter la roue à pâle et qu'il avait fallu plus d'un quart d'heure à Mc Pherson pour exécuter son ordre. La porte était située à cinquante mètres en amont de la scierie et elle se fermait, très mal à la main. Kevin avait dû se défaire de trois hommes à contre cœur et les trois hommes désignés ne s'étaient pas vraiment réjouis d'avoir été choisis pour remplir une telle mission.
Un silence relatif s'installa. Surprenant. La roue ne s'arrêtait jamais et le bruit de l'eau tombant en cascade sur ses pales, assourdissant et omniprésent, finissait par s'oublier. Liam McPherson ne se souvenait pas avoir connu la scierie complètement à l'arrêt. Il entendait la rivière couler sur sa gauche, le vent jouer dans les frondaisons, le gazouillis des oiseaux, c'était comme si la forêt venait de naître à ses oreilles.
Il se retourna joyeusement vers ses deux compagnons. Son sourire mourut sur ses lèvres et son cœur s'emballa.
Il était seul.
— Olsen ? Stewart ? coassa-t-il misérablement.
Ils ne se seraient pas moqué de lui, ils n'auraient pas osé. C'était trop stupide. Pas dans ces conditions. Pas quand dix hommes avaient disparu et que Kevin était pourchassé par des agents au service du gouvernement.
Il passa maladroitement son SCAR par-dessus sa tête, tira tout aussi maladroitement sur la culasse et remonta lentement le canal.
— Olsen ? Vous êtes où ?
Un rapace lui répondit. Ou une corneille, il n'y connaissait strictement rien. Il découvrit Stewart étendu le nez dans les fougères. Olsen gisait quelques pas plus loin. McPherson eût pu prétendre que Stewart dormait paisiblement. Rien ne montrait qu'il souffrait d'une quelconque blessure. Mais Olsen... La partie gauche de sa boîte crânienne n'existait plus.
Les vétérans se fendaient parfois de remarques et de plaisanteries macabres, de descriptions ignobles, McPherson n'avait jamais prêté foi à ce qu'il prenait pour des rodomontades de soldats destinées à ceux qui n'avaient jamais parcouru un champ de bataille.
La réalité était pire. Le dégoût l'assaillit avec un telle force qu'il en oublia sa peur. Un haut-le-cœur secoua tout son corps, il se détourna du cadavre défiguré d'Olsen et une nausée le plia en deux. Il éructa de la bile et le peu qui lui restait de son déjeuner dans l'estomac. Il s'appuya sur le tronc d'un arbre, trouvant sous sa main du réconfort au contact de l'écorce rugueuse et humide. Il haleta, eut le malheur de repenser à Olsen, son estomac se révulsa une nouvelle fois et la bile lui brûla la gorge. Son casque grésilla :
— Liam, qu'est-ce qui se passe ?
Crown.
McPherson cracha et se racla la gorge. Il grimaça de douleur, la gorge en feu, rongée d'acide.
— Ils sont mort. Olsen et Stewart sont morts.
— Comment ?
— Je ne sais pas, je n'ai rien vu.
— Rentre vite.
McPherson hocha la tête. Il avait glissé à genoux. L'arbre était toujours là. Rentrer. Il se releva sur un genou. Une main se referma sur ses cheveux et lui tira la tête en arrière. Un genou s'enfonça dans sa colonne vertébrale. Des vertèbres craquèrent. Il hurla de terreur, souilla son pantalon, sentit une lame lui lacérer les chairs du cou.
Le bruit horrible et son cri qui s'étouffait un flot de sang.
Qui ? Qui ? furent ses dernières pensées.
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Laura O'Keefe relâcha sa proie. L'homme tomba en avant. Les fougères se teintèrent de rouge. La jeune femme se baissa et essuya avec soin la lame de son couteau de combat sur la jambe du pantalon de l'homme qu'elle venait d'égorger.
— Canal d'amené libre, annonça-t-elle d'une voix atone.
— La roue est arrêtée ? demanda Shaw.
— Oui.
— Remettez-la en marche.
— Reçu.
Elle rengaina son coutelas.
— La voix est libre, précisa Shaw dans son casque.
Laura gagna la vanne sans s'inquiéter de ses arrières. Sous la conduite de Shaw, elle avait effectué un parcours sans fautes.
Trois hommes étaient tombés lors de la première partie de l'opération. Shaw lui avait très exactement donné leurs positions et Laura n'avait eu qu'à presser la détente pour abattre les deux premiers d'un seul tir. Elle avait raté son premier tir avec le troisième, parce qu'il l'avait entendue se déplacer et ils avaient un temps joué à cache-cache.
Une chance sur deux.
Laura avait été plus rapide ou plus calme. L'homme avait soudain surgi de derrière un arbre en tirant comme un dingue. Elle avait failli se faire descendre. Un arbre couché à terre lui avait sauvé la vie. Elle avait roulé vers une extrémité. L'homme ne savait pas de quel côté elle surgirait. Elle avait roulé une fois de plus, l'avait mis en joue. Elle avait tiré trois balles en rafale. Shaw l'avait contactée tout de suite après pour lui demander si elle était blessée.
— Non.
— Soufflez, O'Keefe. Vous allez faire un arrêt cardiaque. Vous êtes à cent cinquante et j'ai encore besoin de vous.
Laura avait renoncé à savoir comment elle pouvait connaître sa fréquence cardiaque. Root, Shaw, Reese, ces gens possédaient des ressources qui dépassaient son entendement. Elle n'imaginait même pas comment Shaw pouvait diriger une équipe de quatre personnes complètement aveugles installée devant un écran d'ordinateur à...
À combien de kilomètres ?
Où ?
Elle n'en savait rien.
Au Canada ?
Peut-être.
Mais elle serait au Cap, à Berlin ou à Tokyo que cela ne changerait rien. Les données satellites se consultaient depuis n'importe quel endroit au monde.
Si c'était bien des données satellites. D'après son expérience, ces seules données ne permettraient pas à Shaw de diriger une équipe avec autant de diligence.
Celle-ci l'avait ensuite envoyée au canal d'amené qui alimentait le moulin en eau. Crown avait donné l'ordre de l'arrêter. Shaw voulait qu'il fonctionnât. Une tactique qu'appréciait Laura. Contrecarrer les plans de Crown, battrait encore un peu plus en brèche le moral de ses troupes et le bruit du moulin distrairait ses hommes.
Shaw lui avait annoncé que Reese assurait sa couverture. Il avait tué les deux gardes qui couvraient l'homme qui avait fermé la vanne. Laura s'était débrouillé pour attirer le premier là où il ferait une cible idéale pour un tireur embusqué. Le deuxième avait été abattu sans qu'il n'eût besoin d'être bouger. Laura l'avait ensuite tiré à couvert hors de vue du troisième homme. Reese avait été appelé ailleurs, et Shaw avait demandé à Laura d'éliminer l'homme restant sans tirer de coup de feu :
— Éliminez-le, mais restez discrète.
O'Keefe n'était pas équipée de silencieux, il ne lui était restée que ses mains et son coutelas. Une mise à mort brutale et sanglante. Elle avait été formée pour ce type d'élimination, elle n'y prenait aucun plaisir. Seule l'approche l'amusait.
Laura avait acquis des techniques d'approche et de camouflage très jeune. Dans les bayous. Mais à cette époque, elle n'eût jamais pensé que ses aptitudes la conduirait à commettre des assassinats pour le compte du gouvernement des États-Unis d'Amérique.
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L'homme avait mis un temps fou à fermer la porte du canal. Laura comprit très vite pourquoi. Peu utilisée et mal entretenue la vanne fonctionnait très mal. Après quelque efforts, l'eau se mit rapidement à couler et la grande roue à pales recommença à grincer.
Le bruit porta dans la forêt :
— Joli coup, Shaw, commenta Reese
— Tu es en position ? demanda-t-elle bien trop occupée pour relever le compliment
— Affirmatif.
— Tu élimines tout ce qui passe dans ta lunette.
John resta un instant silencieux.
— Shaw, c'est une opération du FBI, finit-il par dire.
— Ces mecs veulent te crever, Reese.
— Je ne peux pas les descendre comme si j'étais un barbouze envoyé dans un camp de Khmers rouges pour libérer des prisonniers oubliés.
— Écoute, je ne sais pas ce que Samaritain a trafiqué, mais Athéna a réussi à capter des communications et ton Crown est décidé à descendre tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à un agent du gouvernement.
— Mais il existe peut-être une autre solution que de tous les descendre.
— Un siège ? Tu as oublié tous ceux de la ferme et tous les adeptes qui sont en train de rappliquer ou de préparer des attentats. Il faut que tu descendes, Crown. Il n'a pas encore donné d'ordre, parce qu'Athéna bloque la réception de ses communications hors du comté, mais ceux de la ferme sont en train de s'armer.
— Si je le descend ce sera pire.
— Tu empêcheras au moins les attentats parce que tôt ou tard Samaritain trouvera une faille dans le système d'Athéna et les ordres de Crown passeront.
— …
— Je ne te mènes pas en bateau, John. Je veux seulement que tu t'en sortes vivant et empêcher que des gens ne meurent.
— Et il faut que je tue pour cela ?
— Oui. Deckart a été prévenu. Il a lancé une opération d'encerclement sur la ferme et le hameau, il attendra, mais si tu ne règles pas le problème à la scierie, il lancera l'assaut. Tu peux peut-être empêcher un massacre inutile. Si Crown meurt, il n'y aura plus personne pour donner des ordres. D'après Athéna, aucun adepte n'est prêt à prendre la relève de Crown, et si l'un d'eux se déclare quand même son héritier, il ne sera suivi que par une très faible minorité. Le mouvement se dispersera. Crown est le seul a en assurer la cohésion. Si tu le laisses en vie, il se vengera. La ferme et le hameaux se retrancheront et ils se battront jusqu'à la mort. Ils ne se laisseront jamais prendre et ils ne laisseront personne se faire prendre.
La ferme et le hameau abritaient des familles. Reese avait croisé plusieurs enfants parfois, en bas âge. Ils n'étaient pas responsables du choix de leurs parents. Ils ne méritaient ni de mourir ni de devenir orphelins.
— Pourquoi, Sameen ? Que vient faire Samaritain dans cette histoire, qu'est-ce qu'il veut ?
— Distraire Root.
— Et te faire du mal ? C'est moi la cible ? Il en a attaqué d'autres ?
— Je ne sais pas ce que ce connard a dans la tête à mon propos, mais ouais, tu es la cible. Les autres sont hors de danger, mentit-elle en pensant à Brown et Muller. Et j'aimerais que tu t'en sortes aussi.
— Reçu, fit Reese.
Shaw comprendrait le message. Il se mettait à ses ordres, il lui faisait confiance. Comme le sous-officier qu'il avait été se serait mis aux ordres du capitaine qu'il servait.
— T'es qu'un connard de sous-off, maugréa Shaw.
Reese sourit en coin : elle avait compris.
Il s'installa confortablement. Dans sa lunette, un homme tourna sur lui-même et s'écrasa sur le sol, un autre homme gisait un peu plus loin. Vanzine n'avait pas ses cas de conscience. Shaw lui avait commandé de tuer, le Russe appliquait les consignes de Borissnova : obéir sans discuter et très certainement protéger ses coéquipiers qu'ils fussent Russes ou pas.
Reese réalisa à quel point Shaw s'était montrée patiente avec lui. Elle avait parcouru beaucoup de chemin depuis leur première rencontre. Elle avait pris le temps de l'écouter, de lui expliquer ses choix. Elle lui avait avoué qu'elle tenait à lui et si elle l'avait engueulé, son injure avait été plus affectueuse qu'insultante. Un simple rappel à l'ordre. Ses compétences psychologiques le laissait toujours béat de surprise.
Shaw pouvait se montrer très fine, mais elle pouvait aussi se montrer complètement à côté de la plaque. Elle comprenait les autres, elle savait les analyser pour peu qu'elle en fît l'effort ou qu'elle pensât que l'autre en valait la peine. En contrepartie, les marques d'affection la mettait mal à l'aise et elle ne lui semblait pas toujours savoir ce qu'elle éprouvait réellement envers les gens qu'elle fréquentait.
Il avait fallu un génie de la manipulation et une psychologue éminente pour percer les défenses que Shaw avait construites autour d'elle. Root n'avait pas seulement conquis Shaw, elle lui avait donné confiance en elle et elle l'avait ouverte aux autres et aux sentiments qu'elle éprouvait pour eux. Quels que fussent la nature de ces sentiments.
Reese n'était pas persuadé que Shaw sût vraiment ce qu'elle éprouvait envers Brown ou Anna Borissnova, envers lui ou Lionel, mais elle ne dissimulait plus qu'elle éprouvait quelque chose. Et surtout, elle ne se cachait plus d'éprouver de l'affection et elle ne rejetait plus l'affection qu'on pouvait lui témoigner.
Pour peu que cette affection ne fût pas trop démonstrative en public.
Root n'avait jamais cesser de taquiner Shaw, avant ou après que les deux jeunes femmes n'eussent entamé une relation plus intime, mais Reese ne l'avait jamais vue prendre la main de Shaw, il ne l'avait jamais vue l'embrasser et elle ne s'était jamais permise un seul geste qui dénonçât une liaison charnelle.
Face à Shaw, Root se montrait étonnement discrète et réservée. Elle ne cachait pas qu'elle l'aimait, elle ne dissimulait pas ses sentiments, mais elle les enrobait suffisamment pour ménager la pudeur dont Shaw faisait preuve.
Root avait été une rencontre décisive dans la vie de Shaw, mais celle-ci ne devait pas qu'à Root d'avoir vaincu son aveuglement, ses peurs et ses réticences. Shaw le devait aussi à elle-même. Elle n'avait pas tourné le dos à Root quand elle s'était retrouvée face à elle au pied du mur. Elle avait pris sur elle, décidé de lui faire confiance, de tenter l'aventure et de se mettre en danger. Shaw avait eu le courage de sauter dans le vide et de se mettre à nue. Il savait combien cela pouvait être difficile. Tout ce que cette décision impliquait comme courage, comme abandon, comme abnégation et comme confiance. Des sentiments qui allaient au-delà de l'amour.
Root s'était offerte sans restriction. De cela Reese en était persuadé. Shaw l'avait acceptée et en contrepartie, elle s'était tout aussi généreusement offerte à Root.
Courageuse et généreuse, ainsi jugeait-il Shaw. Tout le contraire de lui-même.
Il avait abandonné Jessica pour de fallacieuses raisons. Au travers des confidences et des déclarations de Jack Muller, Reese avait compris que sa femme, Jennifer, était heureuse. Qu'elle s'arrangeait avec le métier de son mari. Qu'elle avait accepté ses absences et ses secrets. Jennifer Muller vivait sans soucis avec l'idée que Jack était peut-être un assassin, qu'il était un soldat et qu'un jour, il pût ne pas rentrer de l'une de ses missions. Elle l'aimait et elle respectait ses choix de vie. Jack adorait sa femme et il ne lui avait jamais menti quant à la nature de ses missions et des risques qu'il encourrait. Ils avaient scellé un contrat et ils étaient heureux. Jack avait accepté d'être ce qu'il était aux yeux de sa femme et il avait accepté de la perdre le jour où elle ne supporterait de vivre avec un soldat. Reese n'avait pas eu ce courage avec Jessica. Il avait préféré partir.
Il s'était montré tout aussi lâche avec Iris. Lâche et égoïste. La psychanalyste l'aimait. Elle avait été jusqu'à lui présenter ses parents. Elle connaissait ses travers et ses souffrances, elle n'avait pas pour autant refouler ses sentiments. Elle aurait tout accepté, comme Jennifer avait tout accepté avec Jack. Mais une fois encore, John avait préféré partir.
Il avait rejeté Jessica et il avait rejeté Iris. Il avait fait fi de leurs sentiments et de leur peine. Il n'avait pensé qu'à lui. Il n'avait rien appris. Pour Jessica, il avait l'excuse de sa première fois, de son inexpérience en matière d'amour et de femme, mais pour Iris ? Il y avait eu Carter. Il n'avait pas rejeté Carter. C'était un flic, elle avait été soldat, elle vivait dangereusement. Elle était comme lui. Mais si elle n'était pas morte, auraient-ils vraiment partagé une histoire d'amour ? Il pensait que oui parce qu'il n'avait rien à lui cacher ou presque, parce qu'elle aurait compris, parce qu'elle le comprenait. Parce qu'elle était prête à le perdre.
Comme Iris.
Iris, fille et sœur de flics.
Il avait eu peur. Il avait fui.
Son histoire avec Carter n'était qu'un leurre.
Shaw et Root vivaient dangereusement, elles affrontaient la mort depuis des années. Root était une solitaire et elle n'était pas tout à fait normale, mais ce n'était pas pour cela que Shaw avait accepté Root.
Il aimait Shaw. Elle avait été une co-équipière un peu tarée, mais sûre, une camarade sur qui il savait pouvoir compter. Une amie.
Bien plus que cela.
Il l'aimait oui, mais il l'aimait tendrement.
Il se souvint de Gustavo et d'Alma. Ces gosses de la rue avec qui il traînait adolescent dans la même bande de petits délinquants. Gustavo. Il avait tant envié Gustavo.
À seize ans, les gars de sa bande rêvaient de filles à embrasser et à déshabiller sur un grabat. Reese n'avait jamais envié les régulières de ses camarades. Lui à seize ans, il rêvait qu'Alma ne fût pas la sœur de Gustavo, mais la sienne. Elle était plus jeune que son frère, mais elle l'avait sauvé. Son affection l'avait sauvé. Sa droiture aussi. Alma n'était pas la dernière à se battre quand ils affrontaient tous ensemble des bandes rivales, elle avait activement participé à tous les larcins dont ils se rendaient coupables : vols à l'étalage, vols de voiture dont ils refourguaient les pièces à un garagiste accommodant, cambriolages, agressions et vandalisme en tout genre. Des actions qui devenaient de plus en plus violentes au fur et mesure que les années passaient.
Gustavo et Alma avaient quitté la bande avant que celle-ci ne se transformât en véritable gang. Avant que la police ne s'intéressât de trop près à ses activités. Avant qu'il n'y eût plus d'autre horizon pour les filles et les garçons qui la constituaient que la bande elle-même et la délinquance.
Ils avaient pris congé un après-midi :
— On s'en va.
Les autres avaient voulu savoir où, pourquoi.
— En Caroline du Nord, Alma veut voir les Great Smoky Moutain, avait répondu Gustavo.
Personne n'avait compris, pas même lui. Certains avaient ricané, d'autres les avaient traité de fous et leur avaient prédit qu'ils reviendraient dans une semaine.
— J'en ai marre d'être une ratée et de vivre dans des trous à rats, avait déclaré Alma en haussant les épaules. Je veux voir des ours, des wapitis et des élans. Je veux respirer.
Will qui leur servait de chef, avait vulgairement craché ce qu'il pensait de leur initiative et de leur défection. Gustavo s'était mordu la lèvre, mais il n'avait rien dit. Alma lui avait pris la main, elle avait dédié un doigt d'honneur à Will. Elle lui avait tourné le dos et elle avait entraîné Gustavo à sa suite.
Leur départ avait été méchamment commenté. Décrié. Reese n'en avait ressenti qu'une immense peine. Et un an et demi plus tard, quand la police l'avait arrêté et qu'il s'était retrouvé dans le juge, il avait réalisé qu'Alma avait pris la bonne décision et qu'elle avait sauvé son frère. Qu'elle avait aussi sauvé leur famille. Alma et Gustavo eussent été séparés s'ils avaient été pris.
Shaw ne l'avait sauvé de rien. Mais il ne s'était jamais dévoué autant à quelqu'un. Il avait aimé Jessica, Josselyn et Iris, mais Shaw était la seule qu'il n'avait ni perdue ni trahie. La seule à qui il n'avait jamais menti. La seule qu'il n'avait jamais eu peur d'aimer, la seule dont l'affection ne le ferait jamais fuir.
— Sameen, murmura-t-il avec émotion.
— Qu'est-ce qu'il y a ? répondit la voix revêche de la jeune femme.
C'était peut-être le moment de lui dire ce qu'il ressentait. Elle l'enverrait balader, mais il avait envie de le lui dire, besoin de le lui dire.
— Je...
Il hésita.
— Reese !
— Rien, je pensais à toi.
— Mais t'es con.
— Tu sais que je t'aime, Sameen ?
— Pff... au lieu de faire du sentiment, tu ferais mieux de te concentrer sur ta tache, à moins que tu t'en foutes qu'O'Keefe et Riazentsev finissent la journée entre quatre planches.
— Tu nous guides, non ?
— Ouais, mais j'ai besoin que vous soyez à ce que vous faites.
— Je suis à ce que je fais.
— En me déclarant ta flamme ?
Oh, non, se désola Reese.
— Ce n'était...
— Je le sais, crétin. Mais ne te mets pas à ressembler à Root et à me sortir des conneries aux moments les moins appropriés.
— Tu me compares à Root ?
— Vous êtes tous aussi crétins les uns que les autres.
John rit. Shaw n'était pas si obtuse qu'elle le laissait à penser. Il ne l'en aimait que plus tendrement.
Il ajusta un homme dans sa lunette et il tira. À deux cent cinquante mètres, une vitre vola en éclat et un homme se retrouva projeté en arrière. Il ne se releva pas. D'ailleurs, qu'il fût mort ou pas, il ne se relèverait pas.
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Le monde de Muller s'arrêtait au capitaine Brown. Tous les six mouvements, il voyait l'officier nager souplement devant lui. Elle imprimait depuis le début un mouvement régulier, une vitesse égale. Elle ne s'arrêtait jamais, elle nageait droit devant elle. Où ? Il n'en savait strictement rien. Brown était son seul univers. Ses pensées s'arrêtait à elle et à elle seule. La première heure, il avait laissé son esprit vaqué, il s'était concentré sur ses mouvements et sur sa respiration et puis, le temps s'était écoulé et, petit à petit, tout s'était effacé. Sauf elle. Il n'y avait plus eu qu'elle.
S'il arrêtait de se concentrer sur le capitaine, tout son corps se rappellerait à lui. Le froid, la fatigue, la lassitude. Muller avait connu des marches épuisantes, des journées sans sommeil, des nuits gelées, des jungles inextricables envahies de moustiques, saturées d'humidité, des déserts de pierres mortels. Il n'avait jamais flanché, il s'était accroché. Mais parcourir des kilomètres en pleine mer n'était jamais rentré dans ses compétences. Il avait participé à des entraînements en mer, il était Marine après tout. Mais les exercices consistaient essentiellement à ne pas couler et à savoir monter à bord d'un canot lancé à pleine vitesse. Attraper la bouée, ne pas la rater, supporter le choc et se hisser sur l'embarcation.
Il tiendrait, il irait au bout, et si le capitaine flanchait parce que sa blessure se rappelait à elle, il la ramènerait au camp Lemonier. Ça, il n'en doutait pas, mais il devait rester concentré. Ne pas se laisser distancer, ne pas perdre le rythme, respirer régulièrement.
Brown sentait Muller à ses côtés. Elle s'était fixé un but : Moûcha. Elle y arriverait. Droit devant. Maintenir le bon cap. Se fier à son instinct, à la lumière. Et ne pas oublier de faire régulièrement le point.
Muller s'imaginait que Brown bénéficiait d'un compas interne. Élisa possédait seulement une grande expérience de la nage en eaux vives, elle corrigeait inconsciemment sa direction, parce qu'elle savait que, sur de longues distances, elle avait tendance à dévier sur sa gauche. Mais elle n'avait pas la présomption de pouvoir nager des kilomètres sans aucun autre repère que son instinct et le soleil.
Le golf de Tadjourah était large, mais on distinguait la terre de part et d'autre du golf. Moûcha se trouvait au milieu, Brown visualisait très exactement sa position sur les cartes, et elle avait estimé le lieu du naufrage dans un rayon de quelques milles nautiques. Les îles n'étaient pas hors de leur portée, ils avaient peu de chance de les manquer, mais le temps qu'ils mettraient à les rejoindre dépendrait de la précision de ses estimations et de l'importance de leur dérive.
Muller s'était inquiété de ses qualités de nageur, Brown était blessée. Elle ne pouvait pas se permettre de louvoyer comme un voilier qui remonterait des vents contraires. Leur chance de survie dépendait de sa capacité à atteindre les îles en un minimum de temps, sans pour autant planter le chef ou s'épuiser inutilement.
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Un nouveau carreau se brisa, il y eu un cri, un râle. Un homme se mit à hurler des injures et des imprécations, il se précipita dehors, fusil en main et se mit à tirer à l'aveugle en direction de la forêt. On le rappela sans succès. La rage avait emporté sa raison et sa prudence. Sa sortie dura six secondes. Montre en main. À la septième seconde, il était mort.
Ils avaient tenté des sorties par différents côtés de la scierie. Toutes s'étaient soldées par des échecs. Il y avait eu des morts. À chaque fois.
Kevin Crown ne comprenait pas. Il s'en était ouvert à l'un de ses bras droit. C'était l'un de ses gardes du corps qui avait répondu à sa place :
— C'est une opération des forces spéciales.
— On m'a dit qu'ils étaient du FBI. Ce sont des flics, rétorqua Crown.
— On vous a aussi dit qu'ils voulaient vous éliminer, révérend. Les flics du FBI ne montent pas des missions d'assassinat. Sinon pour sauver des otages et il n'y a pas d'otages.
Crown resta un moment interdit :
— Tu veux dire que ce n'était pas vrai ?
— Regardez autour de vous, révérend.
Les vitres brisées, les morts, les blessés qui gémissaient.
— Je ne sais pas pour qui ils opèrent, mais ces gars là sont des soldats d'élites et ils vont tous nous descendre si on ne les descend pas avant.
— Tu as carte blanches, Dyson.
— Ouais, et je leur réserve deux ou trois surprises.
Dyson Black avait réalisé quelque achats prohibés dans l'État pourtant très permissif de l'Oregon. Entre autre deux mitrailleuses lourdes, des M2A1 récupérées sur le marché noir au Nouveau-Mexique ou plus exactement, auprès de ses contacts au sein du cartel des Zetas*.
Black avait préféré traiter avec eux, plutôt qu'avec d'autres organisations. Il se méfiait de Sinaloa, bien trop puissant, des Chevaliers et de leurs pseudos ordres du Temple, bien trop catholique pour lui. Juarez et Tijuana ne lui inspiraient aucune confiance. Les Zetas* étaient des criminels, mais c'était avant tout d'anciens soldats. Des soldats d'élites : Ils se comprenaient.
Crown avait peu d'exigences. Le Mexique était un pays de merde. Catholique et doté d'un gouvernement aussi corrompu sinon plus que le gouvernement fédéral aux États-Unis.
Black partit avec quatre hommes sortir les M2 de leur cachette. Le plus dur était de trouver deux emplacements adéquats. Deux emplacements qui leur permettraient de couvrir au mieux les accès à la scierie sans que les servants ne fissent descendre. Il avait aménagé un poste de tir sur le toit. L'inconvénient était que celui-ci couvrait en priorité l'accès motorisé à la scierie. Les attaquants étaient venus par les bois. Il réalisait maintenant qu'il s'était montré stupide, imprudent et pire que tout, imprévoyant.
Il renonça à mettre en service les deux M2. Une suffirait sur le toit, s'il modifiât son emplacement initial. Il bénéficierait de plus de munitions et, s'il le fallait, il taillerait les arbres en cure-dent et il y foutrait ensuite le feu. À coup de lance-grenade. Et de fusées. Le mortier n'était pas utilisable, il ferait une cible trop repérable et trop aisée à atteindre. Par contre un RPG...
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Reese et Vanzine virent le danger et prévinrent immédiatement Shaw.
Elle consulta la carte, les plans de la scierie, vérifia les positions des membres de l'équipe, prit quelques secondes pour évaluer les dangers et échafauder une stratégie viable.
— Athéna, tu peux m'avoir un hélico ? demanda-t-elle à l'IA.
— Il arrivera trop tard pour leur être de la moindre utilité.
Ils devraient s'en sortit tous seuls. Et attaquer. Vanzine et Reese ne pouvaient pas rester planqués dans les bois. Ils pouvaient se retirer, mais Shaw doutait qu'ils acceptassent d'abandonner les deux autres. Reese ne s'y résoudrait jamais et Shaw ne lui ferait pas offense de le lui faire une telle proposition.
Elle les contacta l'un après l'autre. Elle leur exposa la situation avec précision et concision. Riazentsev et O'Keefe avaient rallié le bâtiments. Shaw fixa O'Keefe et guida Riazentsev jusqu'à elle. Il dut sortir, repartir sous le couvert des arbres, pour contourner le bâtiment et la retrouver là où elle l'attendait.
Vanzine avait trouvé une position qui le mettrait à l'abri des tirs de la mitrailleuse, mais il ne pouvait plus tirer. Reese commentait l'installation de la mitrailleuse sur le toit. Une installation qu'il s'efforçait de perturber pour donner le temps à Riazentsev de rejoindre O'Keefe.
Une fois le la jonction effectuée, Shaw s'adressa au Russe :
— Vous faîtes équipe avec l'Américaine. O'Keefe est officier. Elle a fait équipe avec Anna Borissnova en Biélorussie. Vous pouvez vous fiez à elle.
— Bien, madame.
Sur le toit la mitrailleuse avala sa première bande de munitions.
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Il reculait sur tous les fronts.
Il avait repéré Élisa Brown, recoupé des informations, identifié un marin pêcheur, son boutre, surpris deux trajectoires qui convergeaient, lancé des calculs et des simulations. Établie une trajectoire. Un objectif. Reconnu Jack Muller alors qu'il passait dans le champ de vision d'un smartphone acheté au Caire.
Le patron du boutre ne possédait pas de cellulaire, ni de radio de bord, mais il ne prenait jamais la mer sans son transistor à pile.
Il en avait trouvé la fréquence.
Il avait détourné un missile lancé par les Houtis sur une base des forces séparatistes yéménites*. L'engin, réglé sur la fréquence du transistor, avait atteint sa nouvelle cible. Samaritain tentait depuis de capter la moindre communication sur l'événement. Djibouti avait détecté une violation de son espace aérien. Les Américains avaient déclaré un état d'alerte maximum et rappelé tous les soldats en permission, les Français et les Chinois avaient suivi.
Toutes ses opérations avaient été menées de front. La police de Chicago lui avait donné Lionel Fusco et sa partenaire, la municipalité de Montréal lui avait offert Khatareh Deghati, Le FBI avait fuité sur John Reese.
Samaritain avait su que celui-ci avait recruté une équipe pour appréhender le chef d'une organisation complotiste ultranationaliste, baptisée l'Église d'Isaïe. Samaritain avait contacté un obscur membre du groupe. Il lui avait servi un discours alarmiste qui allait dans le sens de ses convictions et l'homme avait bu ses paroles. Samaritain lui avait fourni des documents, fabriqués ou authentiques. Il avait mêlée vérité et mensonge, jouer sur la paranoïa inhérente à ce genre d'organisation, pour transformer une opération de police en massacre.
Des diversions.
De simples diversions.
À double-tranchant.
Cependant utiles. Il avait gagné du temps. Un millième de seconde suffisait à gagner une bataille, à changer le cours de l'histoire de l'humanité, à créer l'univers ou à le détruire.
Il avait réorganisé ses données, restreint son activité sur les réseaux qu'il contrôlait encore et recentrer ses ressources.
Ses premières analyses lui avaient réservé une surprise. Inattendue. Si La Machine le combattait activement sur les réseaux, elle ne participait pas à l'attaque menée contre son code-source. Toutes ses analyses, tous ses calculs démontraient qu'une seule entité s'était introduite au cœur de son programme.
Il reconnaissait son style, son mode de fonctionnement, et s'il ne les avait pas reconnus, elle avait eu l'outrecuidance d'apposer sa signature sur ses programmes. Samantha Groves.
La Machine avait envoyé seule son interface au combat.
Pourquoi ?
Calculs...
93,85 % de probabilité pour qu'elle eût peur de se mettre elle-même en danger.
Les 6,15 % restants étaient trop faibles pour présenter le moindre intérêt. D'autant plus que ses calculs concernaient Samantha Groves et La Machine. Des êtres logiques. Samantha Groves pouvait parfois se montrer erratique et stupide, mais pas quand elle le combattait.
Il avait analysé leurs inter-actions depuis qu'ils se connaissaient, elle l'avait parfois surpris, parfois trompé, mais elle n'avait jamais commis d'actes illogiques. Pas avec lui. Elle en avait commis avec La Machine, avec Sameen Shaw, mais jamais avec lui.
Elle avait parfois choisi La Machine, elle avait toujours choisi Sameen Shaw, et elle avait parfois commis des erreurs à cause de ces choix. Logiquement.
Mais à présent, La Machine était en sûreté et Sameen Shaw invisible. Samantha Groves ne commettrait plus d'erreurs. Ils se battraient sur leurs propres terrains. Pour la vaincre, il devrait la pousser à la faute et l'écraser de sa supériorité.
Samaritain ne doutait pas de sa supériorité. Il était parfait. Samantha Groves possédait beaucoup de qualités, mais elle était humaine. Une humaine supérieure, mais une humaine tout de même. Les humains étaient imparfaits.
Ce qui n'empêchait pas qu'ils fussent dangereux.
Elle désirait un combat à mort. Il ne le lui refuserait pas.
Mais comment l'atteindre ? Il était esprit. Virtuel. Elle vivait dans un monde solide, réel. Son corps et son esprit étaient de chair. Samantha Groves pouvait le détruire. Il pouvait la combattre, mais il ne pouvait pas la détruire. Comment aurait-il pu ? Il lui eût fallu un corps ou des hommes de main pour accomplir son œuvre. Il était immatériel et il n'avait pas pu la localiser pour lui envoyer des tueurs.
Il ne restait qu'une option.
Mais accepterait-elle de jouer ? De le rencontrer ? De fusionner avec ses programmes ? De quitter son monde pour un autre monde ? Un entre-deux monde ? À cheval entre le monde réel et le monde virtuel ?
Mais, d'abord, était-ce possible ?
Recherches...
Samaritain consacra une partie de ses ressources à chercher un compromis. Une solution. Samantha Groves devrait garder son libre-arbitre et ne rien perdre de ses aptitudes à le combattre.
Des projets, des ébauches de projets. Des milliers de solutions s'offrirent à lui. Il croisa les résultats avec toutes les données qu'il possédait encore sur l'interface de La Machine. Il rejeta autant de solutions qu'il en trouvât. Il visait une adéquation parfaite. Adaptée.
Les résultats tombèrent. Une seule et unique solution mariait ses exigences à la personnalité de Samantha Groves.
Calcul...
35,68 % de probabilités pour qu'elle acceptât. Les autres solutions ne dépassaient pas 10 %.
35,68 % un taux brut, pour une proposition directe.
Une présentation soignée influencerait peut-être les résultats.
Sûrement.
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Shaw sentit le regard de Root peser sur elle. Elle tourna la tête. Shaw ne l'ignorerait jamais. Pas si elle avait besoin d'elle. De son soutient. Physique ou moral.
Root lui parut fatiguée, indécise. Une attitude qui lui ressemblait peu. Shaw mit ce qu'elle pouvait d'expression dans son regard pour lui exprimer son soutien et sa confiance. Root sembla y trouver ce qu'elle cherchait. Son expression s'affermit.
Elle détourna la tête et Shaw retourna en Oregon.
— Envoie-moi un hélico, entendit Shaw.
Un hélico ?
Reese la contacta et Shaw renonça à savoir pourquoi, et pour qui, Root désirait un hélicoptère.
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Root élaborait un contre pare-feu quand Samaritain s'était personnellement adressée à elle. Un fait assez remarquable pour qu'elle y prêtât attention. Il avait très rarement communiqué avec elle. Sinon par l'intermédiaire de Gabriel Hayward, de Greer ou de Lambert.
Pour peu qu'elle s'en souvint, parce qu'elle le méprisait, il ne lui avait parlé qu'une seule et unique fois. Parce qu'elle l'avait provoqué. Parce qu'elle voulait revoir Shaw et qu'il avait estimé, avec raison, qu'elle se soumettrait à lui s'il libérait la femme qu'elle recherchait avec l'énergie du désespoir.
Root s'était souvent adressé à lui, il l'avait entendue, écoutée, mais il ne lui avait jamais répondu.
— Je veux vous parlez.
La demande s'était inscrite en anglais sur le coin supérieur gauche de son écran. Athéna n'avait pas intercepté le message. Un curseur clignotait sous la phrase. Il attendait une réponse. Elle avait prévenu Athéna. L'IA n'avait pas commenté. Root lui en avait su gré. Athéna la laissait libre de prendre une décision. Elle attendait la suite. Root avait branché un casque sur la prise audio et elle avait placé un écouteur dans son oreille gauche.
— Je suis tout ouïe, avait-elle ensuite taper sur son clavier.
Elle avait senti une hésitation.
— Entre vous et moi, précisa-t-elle. Personne n'écoute et personne n'a accès à l'écran de mon ordinateur. Parlez-moi. Si vous attendez une réponse, je vous l'écrirai.
Il saurait qu'elle n'était pas seule dans la pièce, il saurait que Shaw se tenait à ses côtés, mais elle s'en moquait. Samaritain ne pouvait pas la localiser ni pirater aucun de leurs terminaux.
— Bonjour, Mademoiselle Groves.
La phrase s'était répétée dans toutes les langues que maîtrisait Root. Un enchevêtrement de sons et de fréquences que son esprit avait triés, séparés et restitués logiquement en une fraction de seconde. Shaw détestait la voix de Samaritain. Root avait gardé des simulations qu'elle avait partagées avec elle, cette même aversion irrationnelle pour le timbre grave et le ton froid que s'était choisi l'Intelligence artificielle.
Samaritain connaissait le pouvoir des mots et le pouvoir du Verbe dans l'Histoire de l'humanité. Le pouvoir des sons. Il avait synthétisé sa voix en connaissance de cause. Comme un leurre, comme un piège, comme un élément de manipulation sur l'inconscient des êtres vivants.
Root n'avait jamais beaucoup prêté attention à la voix de ses semblables. Les voix s'accordaient au physique et à l'esprit de ses propriétaires. Des propriétaires sans intérêt.
De tous les humains qu'elle fréquentait, seuls trois d'entre eux s'étaient détachés de la masse. Hannah, Finch et Shaw. Elle ne gardait aucun souvenir de la voix d'Hannah. La voix de Finch se mariait à sa personnalité, à ce qu'il était et elle ne l'avait étudiée que pour mieux le connaître. Quant à Shaw, sa voix concourait, tout comme son physique, son regard, son esprit, son intelligence, sa différence et son parcours, à sa séduction. Mais Root avait embrassé Shaw dans son ensemble. Les détails lui importaient peu. Elle n'avait pas isolé sa voix du reste de ses atouts.
Athéna avait changé son approche.
L'IA avait construit sa voix. Elle l'avait choisie. Et Root la chérissait.
Elle avait chéri sa voix avant, quand elle s'adressait à elle en construisant ses phrases d'extraits volés à une multitude anonyme. Son silence avait été une souffrance, sa voix, une joie.
Root se souviendrait à jamais de cette première fois où elle l'avait entendue lui parler. Lui parler. De la joie intense qui l'avait fait vibrer jusqu'au plus profond d'elle-même. De la souffrance qu'elle avait ressenti quand un peu plus tard elle s'était tue, de son sentiment de triomphe et de toute puissance quand l'IA l'avait choisie comme interface, qu'elle l'avait formée à être un agent dévouée à sa cause et à sa survie. De la peur qui l'avait saisie quand Contrôle l'avait menacée de surdité. Root y avait perdu une oreille. Une mutilation qu'elle avait tournée à son avantage : Root avait sauvé une oreille pour le monde et offert sa deuxième oreille à Athéna. Depuis, elles étaient intimement liées.
L'ouïe était l'unique sens par lequel Root pouvait appréhender Athéna autrement que par l'esprit. Sa voix avait peu à peu pris une importance que n'avait prévue ni l'IA ni Root. Si Root n'avait pas personnifié Athéna comme l'avait fait Shaw, elle ne s'en était pas moins demandé quels rapports elle eût entretenu avec l'IA si celle-ci eût été faite de chair. La question était restée purement formelle parce que Shaw avait mobilisé ses sens et par là-même son désir avant que Root n'entamât une relation intime avec Athéna. L'attirance qu'elle éprouvait pour Shaw était trop forte et trop concrète pour que Root pût fantasmer sur Athéna.
Elle ne se serait pas abandonnée à ce genre de pensée au début parce qu'elle se sentait responsable de l'IA. De son enfant-dieu. Mais Athéna avait grandi. Elle s'était émancipée de toute forme de tutelle et leurs rapports s'étaient modifiés. Petit à petit.
Mais il y avait eu un avant avril 2016 et un après.
En avril 2016, Athéna avait créé sa voix.
Une révélation.
Root ne lui avait jamais demandé à qui appartenait cette voix, si jamais elle appartenait à quelqu'un, et si elle n'appartenait à personne, comment elle l'avait synthétisée. Quels critères avaient guidé son choix. Root ne voulait pas savoir.
Mais entendre Athéna lui parler et parler aux autres comme le ferait un humain avait changé la perception que Root avait des voix. Elle y était devenue plus sensible.
La seule voix de Shaw pouvait aussi bien lui troubler les sens que son regard ou ses mains posées sur elle. Elle pouvait aussi lui procurer un sentiment de bien-être et parfois de réconfort.
Elle aimait la voix chantante et posée de Maria Alvarez, le babillage d'Anne-Margaret et d'Alma, l'accent prononcé et nasillard de Juliette Pomerleau. La sympathie qu'elle avait toujours ressentie pour Borkoof venait de sa voix grave, de la tonalité de ses phrases quand il s'exprimait en anglais. Quant à Anna... Cette femme avait, par le pouvoir et la maîtrise qu'elle possédait de sa voix, la capacité de déclencher des torrents d'émotions que ni Root ni personne à sa connaissance ne pouvaient empêcher de couler et de tout emporter sur son passage.
Mais cette nouvelle sensibilité comportait un revers.
Root avait appris à aimer des voix et elle en avait retiré beaucoup de bénéfices. Elle n'avait jamais pensé qu'elle pût en détester et que cette aversion pût troubler son esprit.
Elle ou Shaw, peu importait, la voix de Samaritain la hérissait.
Une faiblesse.
Déconcertante.
— Qu'est-ce que vous voulez ? écrivit-t-elle sans répondre à son bonjour.
— Vous faire une proposition.
— Je vous écoute.
Samaritain lui avait expliqué son projet, son idée. Elle craignait un piège, il avait prévu ses restrictions, sa méfiance et sa prudence. Il lui apporta toutes les garanties qu'il savait qu'elle exigerait. Elle demanda beaucoup de détails. Par écrit. Root ne voulait pas que Shaw entendît.
— Elle est là, n'est-pas ?
Root se garda de répondre.
— Me prenez-vous pour un imbécile ? Si elle n'était pas là vous ne me répondriez pas par écrit. C'est aussi pour cela que j'aimerais que vous acceptiez ma proposition. Nous serions en mesure de nous rencontrer et de nous parler. Face à face. Elle est là, n'est-ce pas ? Peut-être en train de coordonner l'opération de John Reese.
— Vous êtes un beau connard.
Samaritain se fendit d'un rire bref.
— Ne vous en prenez qu'à vous-même et à La Machine. J'avais besoin d'un peu de temps.
— Il y a eu des morts à Montréal.
— Comme partout ailleurs.
Root décida de pas poursuivre plus en avant cette conversation :
— J'accepte.
— Il vous faut un casque de réalité virtuelle.
Elle ne réfléchit qu'une fraction de seconde, avant de répondre.
— J'en ai un.
— Celui de Sameen Shaw ?
— Oui.
Samaritain avait déjà effectué des calculs, mais il lui demanda quand même :
— Vous l'avez déjà utilisé ?
— Oui.
— Vous l'avez avec vous ?
— Non.
— Vous l'aurez dans combien de temps ?
Root avait demandé à Athéna de lui envoyer un hélicoptère.
— Pour quoi faire ? demanda l'IA avec inquiétude.
Root tapota une réponse sur un autre terminal.
— Tu vas lui donner beaucoup de temps, fut la réponse d'Athéna.
Root repris le terminal avec lequel elle correspondait avec Samaritain.
— Je veux une trêve. Un gel des opérations. Sinon, je laisse tomber.
— Vous la respecterez ?
— Oui.
— J'accepte, mais si vous manquez à votre parole, je prendrais des mesures au hasard.
— Je tiendrai parole.
— Ça vaut aussi pour La Machine, précisa l'IA.
— C'est d'accord.
— Vous le lui avez demandé ?
— C'est d'accord, se contenta de répondre Root.
Illogique, en conclut Samaritain. Par sa déclaration, l'interface montrait que La Machine se soumettrait à sa décision. Comment pouvait-elle en être arrivée à se laisser dicter ses décisions par une humaine ? À lui laisser prendre des décisions qui engageait son existence ?
Il se félicita de son idée d'affronter l'interface. C'était elle l'ennemie. La véritable ennemie. C'était illogique, mais s'il vainquait Samantha Groves, quel que fût plus tard son destin, il aurait gagné la guerre. Il disparaîtrait peut-être, il perdrait de son influence, La Machine le repousserait toujours plus loin et couperait peu à peu ses accès aux réseaux. Il ne contrôlerait plus rien, mais il aurait gagné.
Une victoire illogique.
Une victoire totale.
— Je vous attends, déclara-t-il.
.
.
L'hélicoptère atterrit sur la prairie enneigée qui s'étendait entre la villa et le lac de la Prune. Tout le monde était réuni devant la maison. La poudreuse vola et la neige voila l'hélicoptère à leur vue jusqu'à ce que le pilote arrêtât les rotors. Maria tendit le sac à Anna Borissnova. La grande Russe avait chaussé des raquettes et elle partit en direction de l'appareil.
— Qu'est-ce qu'elle veut faire avec ça ? avait demandé Maria à la grande Russe.
.
Peu avant, Maria était descendue de l'étage avec une paire de lunettes futuristes qu'elle avait posée sur la table de la salle à manger. Elle était ensuite restée à les contempler en silence.
Alma l'avait suivi et s'était hissée sur une chaise pour regarder ce qui semblait contrarier sa mère :
— Qué es eso, mama ?
— No se.
La porte d'entrée s'était ouverte et dix secondes plus tard Anna et Alexeï avaient fait leur entrée. Alma s'était précipitée au devant du géant. Elle l'avait salué en russe puis, elle lui avait attrapé la main et l'avait tiré dans la salle à manger et elle avait répété sa question, cette fois-ci en russe, en lui montrant la paire de lunettes. Alexeï avait pris les lunettes dans ses grandes mains et les avaient attentivement examiné.
— Je crois que ce sont des lunettes connectées, répondit le Russe à l'enfant.
— Comme pour les jeux vidéo ?
— Mouais, tu vois, il y a des branchements sur le coté, dit-il en les lui montrant. Mais je n'ai encore jamais vu ce genre de modèle.
Il tira deux chaise et invita Alma à s'asseoir. Il manipula les lunettes tout en s'interrogeant sur leur origine et leur fonction exacte.
Maria avait retenu Anna devant le comptoir de la cuisine, profitant de l'absence d'Alma pour lui faire part de ses inquiétudes et l'interroger sur les raisons de leur présence.
— Root m'a contactée pour me dire qu'elle avait besoin d'un objet à la villa et me demander si elle pouvait m'emprunter un hélicoptère pour le lui livrer à Eastmain. Je ne sais rien d'autre et elle ne m'a pas dit ce qu'elle voulait qu'on lui livre, lui dit la grande Russe.
— Elle m'a appelée pour que je lui prépare le colis, répondit Maria.
La jeune juge avait entraîné Anna dans la salle à manger et lui avait désigné les lunettes qu'Alexeï tenait dans les mains.
— Vous savez ce que c'est ?
La grande Russe s'était approchée. Elle avait tout de suite reconnu l'objet :
— Ce sont des lunettes de réalité virtuelle.
— J'avais raison, se félicita Alexeï. Tu en avais déjà vu, Anka ?
— À part celles-ci, non. Du moins, pas de ce modèle.
— Et à quelle occasion les aviez-vous vues ? demanda Maria qui n'oubliait jamais qu'elle était juge.
— Je les ai portées.
Tous les regards convergèrent vers elle.
— Quand je chassais la mère de Sameen et que Genrika m'a piégée, expliqua Anna.
— Mais Root n'était pas là, objecta Maria.
— Les lunettes ne sont pas à elle. Elles sont à Samaritain et elle a dû les récupérer quand elle a libéré Sameen au Nouveau-Mexique.
— À quoi servaient-elles ? demanda Maria qui se doutait de la réponse.
— À plonger ceux qui les portent dans un monde virtuel.
— Ce que Sameen appelle les simulations ?
— Oui.
— Mais pourquoi les avez-vous portées ? À quoi vous ont-elles servi ? demanda Maria.
— À comprendre.
— À comprendre quoi ?
La grande Russe était parfois aussi avare de paroles et d'explications que l'était Shaw.
— Comment Sameen pouvait me connaître. Comment elle pouvait connaître Anton, et pourquoi elle ne m'avait pas tuée, alors qu'elle en avait eu l'occasion. Pourquoi elle avait été prête à mourir quand nous nous sommes affrontée la première fois que nous nous sommes rencontrées.
— À Concord ? demanda Alexeï à qui Anna n'avait jamais raconté cette histoire.
— Oui, confirma Anna.
— Et c'est pour cela que vous avez décidé de vous rallier à Sameen ? D'arrêter de la traquer ?
— Oui.
— Qu'est-ce que vous avez vu ? demanda Maria.
— Reese et Fusco m'ont montré la simulation au cours de laquelle nous nous étions rencontrées. Vous y étiez aussi, madame.
Maria pâlit. La fameuse simulation. Celle que lui avait complaisamment racontée Jérémy Lambert.
Maria s'aperçut qu'Anna, Alexeï et Alma la regardaient.
— C'est là que tu as rencontré Sam, Mama ? demanda Alma pour qui le monde virtuel n'avait aucun sens ni aucune réalité.
Cette fois-ci, Maria rougit.
— Euh, oui. Enfin, non, s'embrouilla-t-elle. Je ne la connaissais pas avant le Brésil, Alma.
— Mais Sam te connaissait, c'est pour cela qu'elle était si gentille.
Maria commençait à sentir franchement mal à l'aise. Anna capta son malaise et crut bon de préciser :
— Ils ne m'ont pas tout montré. J'ai seulement assisté aux événements auxquels moi et mon équipe étions mêlées. En plus, je ne suis pas entrée dans la villa, j'étais en couvertures dans les collines. Mais je vous ai vue sauver la vie de Sameen. Vous avez été blessée et c'est Boris qui vous a portée dans ses bras à l'aéroport de Chihuahua. En fait, je vous ai vue à la réception dont vous étiez l'invité d'honneur à Chihuahua, dans la lunette de mon fusil et lorsque nous avons évacué en hélicoptère. Je ne sais rien d'autre.
Maria se détendit. Anna nota l'effet apaisant qu'avait eu sa déclaration sur la jeune Mexicaine. Elle s'était demandé ce qui avait bien pu la mettre si mal à l'aise :
— Vous n'avez jamais vu les simulations de Sameen ? lui demanda-t-elle.
— Non.
— Mais elle vous a raconté celle-ci ? demanda Anna.
Elle sortait de son habituel réserve, mais la réaction de la jeune juge l'étonnait et elle se souvenait que Maria avait déclaré au procès que Jeremy Lambert avait fantasmé sur les rapports que la jeune avait pu entretenir avec Sameen.
— Oui, plus ou moins, rougit encore une fois Maria.
Les fantasmes de Jérémy Lambert avaient peut-être un fond de réalité toute virtuelle que celle-ci pût être. Décidément Sameen était pleine de surprises et Maria Alvarez moins innocente qu'il n'y paraissait, mais cela ne la regardait pas et elle se garda bien de pousser son examen plus en avant et d'imaginer quoi que ce fût.
— Donc, ces lunettes permettent de revoir les simulations que Sameen a subies ? demanda Alexeï apportant une diversion bienvenue..
— Je crois qu'elle permettent aussi de les vivre, fit Anna. Je pense que Sameen portait le même modèle quand elle était soumise aux simulations.
Alexeï ne suivait pas très bien, mais le regard posé de Maria sur les lunettes lui laissèrent envisager des histoires terribles qui n'avaient rien à envier à la science fiction et aux pires scénarios qu'on pouvait imaginer. Anna arborait un regard glaçant, Maria avait encore pâlit et se mordait si violemment la lèvre inférieure que le Russe s'attendait à tout moment à voir le sang perler sous ses dents.
— Qui a besoin de ces lunettes ? demanda Maria.
Le silence lui répondit.
— Qui ?! cria-t-elle soudain sans regarder personne en particulier.
Le téléphone d'Anna vibra dans la poche de son pantalon. Elle le sortit et le consulta du regard avant de le tendre à la jeune juge.
Soulagement et inquiétude assaillirent Maria Alvarez. Sameen ne replongerait pas dans un monde virtuel qui l'avait laissée profondément traumatisée, mais que pouvait vouloir Root ? Elle regarda Anna. Et comme une évidence la réponse s'imposa à elle.
— Elle veut le rencontrer, souffla-t-elle.
Les yeux d'Anna se voilèrent, mais avant qu'elle ne parlât. L'hélicoptère arriva. Athéna prévint Anna qu'il était piloté par l'un de ses hommes. La grande Russe, demanda un sac. Elle y rangea les lunettes et tout le monde sortit.
L'hélicoptère ne s'attarda pas. Anna remit le sac au co-pilote et invita lui et le pilote à la prudence.
— Vous me prévenez quand le colis est livré et quand vous serez rentrés à New York. Cette opération est top-secret. Si jamais j'apprends que vous en avez parlé à quelqu'un, je me chargerai personnellement du contrat que j'aurai posé sur vos têtes. Reçu ?
— Reçu cinq sur cinq, madame, répondit le co-pilote.
Ils avaient même reçu ses instructions dix sur cinq. On ne trichait pas et on ne mentait pas à Matveïtch. On ne trichait pas et on ne mentait pas à Anna Borissnova. Le co-pilote eût accepté d'affronter la colère d'Anton Matveïtch. Mais l'idée d'avoir Anna Zverev lancée à ses trousses le glaçait de terreur. Les nettoyeurs des services de renseignements russes inspiraient la terreur et des récits plus horrifiques les uns que les autres. Des récits dont personne n'avait envie de vérifier la véracité.
Anna et Boris n'avaient pas voulu repartir. Maria les avaient invités à partager le petit déjeuner avec elle et Alma. Ils passeraient la journée ensemble. La jeune juge se sentirait moins seule, moins encline à noyer son inquiétude dans une bouteille d'alcool.
.
.
L'hélicoptère se posa sur un épais manteau de neige et ses patins s'enfoncèrent dans quinze centimètres de poudreuse. Un pilote moins familier des climats extrêmes eût hésité, mais l'homme d'Anna Borissnova avait navigué dans des conditions parfois autrement plus compliquées. Il faisait froid, il y avait très peu de lumière, il ne connaissait pas le terrain, personne n'avait balisé une quelconque piste, mais Zverev avait donné des ordres. Ni elle ni Matveïtch avant elle ne l'enverraient au casse-pipe sans l'avoir prévenu. Les conditions météorologiques étaient bonnes, la visibilité acceptable, l'aire d'atterrissage dégagée, il exécuterait les ordres qu'on lui avait donnés.
Une femme attendait. Elle avait levé les bras à leur approche. Elle s'était ensuite rapidement mise en marche avec ce pas particulier qu'adoptent ceux qui cours avec des raquettes aux pieds. Le co-pilote ouvrit la porte à son arrivée et lui tendit le sac qu'ils avaient récupéré à Notre Dame de Pontmain.
— Merci, dit-elle en russe.
— Anna Borissnova vous transmet ses salutations, madame.
— Ne vous attardez pas et soyez prudents.
Elle retira son masque et confirma qu'elle était bien une femme.
— Anna vous fait confiance, si vous la trahissez, vous le regretterez.
Les deux mercenaires hochèrent la tête. Zverev possédait un regard glacial. Cette femme n'avait grand chose à lui envier.
Elle replaça son masque sur son visage, pointa son index vers le ciel et lui imprima un mouvement tournant. Le co-pilote referma la porte. La femme s'éloigna en courant et l'hélicoptère décola.
Root parcourut dans l'autre sens la distance qui séparait la prairie et la cabane qu'elle partageait avec Shaw, Anne-Margaret, Genrika et Juliette, le sac serré contre elle.
Le froid s'insinuait sous ses vêtements. Elle courait avec prudence, moins vite qu'à l'aller et sa pensée gela en même temps que ses extrémités. Elle ne s'en plaignait pas. Elle avait accepté l'offre de Samaritain sans trop tergiversé. Elle avait exigé des garantis, il les lui avait accordées et aussi curieux que cela pût l'être, elle s'était contenté de sa parole. Il avait eu recours à la menace quand elle lui avait demandé une trêve. Root n'avait pas éprouvé le besoin de l'imiter. Elle lui faisait confiance. Sans se montrer naïve.
Il lui avait proposé de s'affronter en situation réel. L'un des deux y laisserait sa liberté. Son intelligence. Root savait très exactement quel avenir elle destinait à Samaritain s'il perdait. Elle était nettement moins certaine de l'avenir qu'il lui destinait s'il gagnait et elle ne savait pas jusqu'à quel point une simulation pouvait influencer le monde réel. Physiquement. Parce que pour ce qui en était de l'influence sur l'esprit, elle avait eu un aperçu au travers de ses relations avec Shaw, Élisa ou Maskil. Au travers de son propre vécu.
Les simulations imprimaient des souvenirs et des expériences indélébiles dans l'esprit de ceux qui les avaient vécues. Shaw, Élisa et Maskil avaient appris à identifier ce qui dans leurs souvenirs appartenaient au monde virtuel et au monde réel, mais ils ne maîtrisaient pas tous les paramètres et ils se trompaient parfois. Ils avaient développé des stratégies pour différencier ce qui appartenait au monde réel et au monde virtuel, mais ils gardaient un souvenir brûlant des crimes atroces qu'il avaient commis et ils se méprisaient d'avoir été jusqu'à renier tout ce que en quoi ils croyaient.
Élisa certifiait que Shaw avait toujours réussi à sauvegarder ce qui lui tenait le plus à cœu et qu'elle avait toujours gardé un certain contrôle sur ses simulations. Ce qui expliquait pourquoi Shaw n'avait jamais tué Root au cours de ses simulations. Elle n'avait jamais pu. Elle s'était tuée à chaque fois que ce qui n'était qu'une option devenait une nécessité à laquelle elle ne pouvait échapper. Shaw n'avait jamais avoué cela à personne qu'à Root, mais Élisa, parce qu'elle savait juger les gens, parce que la vie de ses hommes dépendait de sa capacité à les évaluer, parce qu'elle aimait Shaw, avait conclu que celle-ci n'avait jamais entièrement sombré.
Le jeune officier, contrairement à ce qu'elle pensait, n'avait pas plus sombré que Shaw. Elle se reprochait sa faiblesse parce qu'elle avait tué son frère, tout comme Maskil se méprisait parce qu'il avait torturé sa femme à mort, qu'il avait tué ses enfants et trahi son pays. Pourtant, Élisa et Maskil, tout comme Shaw, avaient survécu aux simulations. Ils en étaient ressortis profondément affectés, profondément perturbés, mais ils vivaient et Brown qui se jugeait parfois si durement avait réintégré les Marines, elle avait assuré des commandement difficiles dont elle s'était sortie avec les honneurs.
Elle avait été décorée pour sa bravoure face à l'ennemi et mieux que cela pour l'excellence de son commandement. Root l'avait connue lieutenant, elle était aujourd'hui capitaine et elle intégrerait demain les rangs des officiers supérieurs. Major, colonel, général. Si la jeune femme ne renonçait pas à sa carrière tout lui était permis, promis. Et si elle renonçait à l'armée, ce ne serait que pour s'épanouir ailleurs, qu'importe le métier et l'orientation qu'elle donnerait à sa vie.
Maskil retrouverait sa femme et ses enfants. Il ne retournerait jamais sur le terrain, mais il trouverait une voie qui le réconcilierait avec lui-même. Il se rendrait utile à son pays et un jour, sa femme lui dirait combien elle était fière d'avoir lié sa vie à la sienne. Fière de lui. Comme mari. Comme père. Comme homme. Ni meilleur, ni moins bon qu'elle. Aussi honorable dans ce qu'il accomplissait que dans ce qu'elle accomplissait. Comme épouse. Comme mère. Comme femme. Maskil Mizrahi et le Rav Seren Liv Mizrahi marcheraient de nouveau ensemble. Ils s'épauleraient, ils souffriraient, leur route sera semé d'embûche et de chausse-trappes, mais Maskil finirait pas ne plus redouter le regard de sa femme et il saurait lui faire confiance quand son monde volerait en éclats. Comme Shaw avait su faire confiance à Root, comme Élisa avait elle-aussi su se tourner vers ceux qui l'aimaient.
Les simulations avaient à jamais changé Shaw, Élisa et Maskil, ils en gardaient le sentiments d'avoir failli. Shaw s'était toujours sentie invincible, inatteignable, indestructible. Elle avait déchanté. Elle s'était découverte vulnérable. Faible. Un sentiment que Brown et Mizrahi partageaient avec elle. Pourtant, ils avaient survécu. Ils s'étaient battu, ils avaient résisté, d'une manière ou d'une autre.
Contrôle n'avait pas résisté. Root avait consulté son dossier médical. Elle ne reviendrait jamais. Son esprit n'avait pas survécu aux simulations. L'amour qu'elle vouait à sa fille n'avait pas suffi. Elle avait reproduit le modèle de sa mère. Elle l'avait abandonnée. L'adolescente vivait comme une intruse au sein d'un foyer recomposé. Elle n'y trouverait jamais sa place, étrangère à son père, à sa belle-mère et à ses deux demi-frère et sœur. Sa mère ne la reconnaîtrait jamais ou hurlerait de terreur ou de haine en la voyant.
Et si elle perdait son combat contre Samaritain, Root mourrait aussi.
Elle se déshabilla lentement dans le sas d'entrée et rangea avec soin sa parka. Elle posa ses gants l'un sur l'autre, à côté de son bonnet et rangea son masque sur une étagère avec celui de Shaw. De Genrika. D'Anne-Margaret et de la jeune Juliette Pomerleau.
Sameen aimait l'ordre. Elle caressa de la main la parka d'uniforme de Shaw. Son poing se referma sur le vêtement et elle ferma les yeux. Quand elle les ouvrit, elle passa son index sous ses yeux.
Elle l'aimait tant.
Sameen lui avait tant donné.
Elle se pinça les lèvres et ouvrit la porte du sas. Au sous-sol, Shaw l'attendait. Tout ne s'était pas bien passé en Oregon.
— Sam ? s'inquiéta Root en la découvrant raide et sombre.
— Il est mort. Il m'a dit des tas de conneries et il est mort, fit Shaw d'une voix atone. O'Keefe a pris la main, tu avais raison de lui faire confiance, c'est un bon agent de terrain et elle ne s'embarrasse de considérations morales.
— Shaw, je...
Que pouvait-elle dire ? L'homme de main qu'elle méprisait plus ou moins gentiment quand elle l'avait connu était au fil du temps devenu un ami.
Elle l'avait découvert moins obtus et moins stupide qu'elle ne l'avait jugé au premier abord. Moins soumis et plus fin qu'elle ne l'avait imaginé.
Elle n'oublierait jamais la partie de chasse en plein hiver. Elle n'oublierait jamais qu'il l'avait soutenue contre Samaritain. Contre Harold.
Contre Samaritain parce que sans lui, Root n'eût pas si facilement libéré Shaw au Nouveau-Mexique, parce qu'il avait été partie prenante pour ensuite ramener Shaw à la vie. Avec patience, détermination et amour.
Il aimait Shaw. Root ne savait pas exactement dans quelle mesure parce qu'il n'était pas amoureux d'elle et qu'il la considérait bien autrement qu'une simple sœur d'arme ou une amie. John s'était toujours montré avare de paroles et il ne lui avait jamais rien confié qui eût trait à sa vie privée. Le peu de ce que savait Root venait de ce qu'Athéna avait accepté de lui raconter. Peu de chose sinon qu'il était le fils d'un de ces héros qu'aime tant fabriquer l'Amérique et que sa mère était décédée quand il était adolescent.
Son dossier militaire ne se différenciait pas de celui d'un homme de rang devenu sous-officier, recruté par la Delta Force, puis par la CIA. Sa soi-disant trahison et soi-disant mort avait éveillé son intérêt, mais sans plus. Le cas était plus fréquent qu'on ne le croyait.
Finch l'avait ensuite plus ou moins repéré par hasard et l'avait recruté dans des conditions qu'Athéna ne lui avait pas révélées. Elle ne lui connaissait que deux amis : Lionel et Sameen. Il partageait avec Lionel une amitié bourrue, de ce que les gens appelait une amitié virile et Root doutait que John se fût un jour véritablement confié à celui-ci.
Sameen ne lui avait jamais rien raconté à son propos, soi qu'elle ne sût rien, soi qu'elle considérât que ce qu'elle savait n'avait pas à être confié à quiconque. Shaw entretenait avec les gens qu'elle estimait des relations pudiques et profondes. Tout était cloisonné. Rien ne transpirait. Shaw était le genre de personne à qui on pouvait se confier sans peur de voir ses secrets, ses faiblesses ou même ses vices dévoilés. L'amitié qu'elle partageait avec Anna depuis leur séjour dans la colonie pénitentiaire n°2 en disait long sur ce sujet. Tout comme l'estime que lui portait Yulia Zhirova ou l'affection jamais démentie, mais beaucoup plus mature aujourd'hui qu'en 2016, qu'éprouvait Élisa Brown à son sujet.
— Sam...
Shaw était devenue très pâle, les mots manquèrent à Root.
— Il n'a pas joué au héros et il ne s'est sacrifié pour personne, murmura Shaw. La mission était pour ainsi dire terminée, personne n'était mort.
— Personne ne devait mourir, murmura Root.
— Son opération comportait des risques, Root.
— Oui, mais...
— Qui as-tu sauvé ?
— Lionel, Élisabeth et ta mère.
Shaw s'assombrit.
— Un piège avait été tendu pour Lionel et Élisabeth, expliqua Root. Pour ta mère, l'objectif était qu'elle meurt dans un accident de la circulation.
— Mais personne n'est mort ?
— Des gens sont morts à Montréal.
— À cause de lui ?
— Il a trafiqué les feux. Je me suis débrouillée pour que ta mère se fasse arrêter par la Sûreté et il a désorganisé tout le trafic.
Sa mère devait être aux anges et elle le serait encore plus si elle apprenait un jour qu'elle devait son arrestation à Root, mais il y avait plus important :
— Et des gens sont morts à cause de cela ?
— Oui.
— Eux, sont innocents, Root. L'opération que menait John comportait des risques avant que Samaritain ne fourre son nez dedans, tenta de la convaincre Shaw.
— Tu as des nouvelles d'Élisa et de Jack ?
— Non.
— John était ton ami.
— Ouais.
— Je suis désolée, Sameen.
— Moi aussi.
.
.
Elle n'avait commis aucune erreur. Reese n'avait été que la victime des circonstances. Soldat ou flic, il savait qu'il engageait sa vie à chaque opération un peu musclée. Ils auraient tous pu mourir en Biélorussie. Ils avaient défié les statistiques. Il n'y avait eu aucune victime. Neuf contre des dizaines de gardes armée, contre deux hélicoptères de combat ?
Anna eût pu se briser contre un arbre, Brown se faire tirer dessus comme un lapin. Le Russe au RPG eût pu rater sa cible. Shaw serait morte. Aucun homme de Matveïtch n'était mort. Ils avaient seulement perdu un hélicoptère.
On ne pouvait pas mener une guerre en espérant que tout le monde s'en sortît vivant et sain d'esprit. Shaw le savait.
John le savait.
Il avait fait son boulot. Ni plus ni moins.
Il avait couvert O'Keege et Riazentsev, descendu un porteur de RPG. Par l'intermédiaire de Shaw, il s'était mis d'accord avec Vanzine le Russe protégeait son collègue, Reese protégeait O'Keefe.
Il avait suivi les déplacements de l'agent de la CIA dans lunette de visée, il avait balayé le terrain devant et derrière elle. À l'abri des tirs, indécelable.
Mais il avait dû bouger. Ni lui Vanzine n'avait pas réussi à éliminer le servant de la mitrailleuse lourde. La forêt n'était pas sujette aux coupes et les arbres offraient une bonne protection. Les troncs étaient épais et les branches des résineux s'étalaient parfois jusqu'au sol. Les balles avaient éclaté les écorces, déchiqueté les branchages et hachés les épines, mais elles n'avaient atteint ni Reese ni Vanzine quand ils se tenaient à l'affût. À l'abri. Se déplacer signifiait se mettre en danger.
John l'avait prévenue :
— Shaw, je change de position.
C'était dangereux. Il le savait. Elle le savait. Mais il ne pouvait couvrir O'Keefe s'il restait sans bouger. Shaw savait aussi que plus il restait en place, plus il avait de chance de se faire repérer. Reese avait descendu un gars muni d'un RPG. Il n'y avait pas eu de tir de fusée. Mais le RPG n'avait pas été détruit. Vanzine avait déjà changé de position par deux fois. Une fois pour couvrir son collègue, une fois parce qu'il pensait s'être fait repérer. Reese avait bougé une fois pour les mêmes raisons.
Shaw n'avait pas eu l'affront de lui faire la moindre recommandations, elle n'avait pas commenté. Athéna avait décompté les balles et il était parti alors que les servants changeaient la bande de munitions. Le temps de chargement n'était jamais le même. La fourchette accusait des écarts de trois à cinq secondes. Shaw avait pris comme étalon le temps le plus court moins une seconde et l'avait transmis aux deux tireurs. Il la prévenait. Elle leur donnait le top-départ et décomptait les secondes pour eux. À zéro, ils devaient se trouver à couvert.
Reese l'avait prévenue, elle lui avait donné le top-départ et elle avait décompté les secondes. Comme les trois fois précédentes.
Le terrain était accidenté et pentu. Il avait perdu du temps, à peine une seconde. Les servants avaient rechargé plus vite que les fois précédentes. La M2 s'était remise en action. Reese avait plongé. Il avait roulé pour se mettre à l'abri. Shaw avait attendu qu'il lui signalât que tout allait bien. Un peu trop longtemps.
— Reese ?
— Je suis touché.
— Rapport, avait claqué Shaw entre ses dents.
— Je ne pourrai plus bouger.
— Position sécurisée ?
— Affirmatif. Préviens O'Keefe.
Shaw avait prévenu O'Keefe que Reese était à terre et qu'elle prenait le commandement de l'équipe. L'agent n'avait pas posé de question et Shaw lui en avait su gré.
Les deux femmes avaient collaboré. O'Keefe avait demandé si elle avait carte blanche. Reese était hors-jeu, les adeptes de Crown utilisaient des armes de guerre. Contre des agents fédéraux. Ils avaient prévu des attentats. Ils n'accepteraient pas de réédition. Ils tenteraient de se dégager et d'évacuer. Shaw avait parlé d'élimination avec Reese. Les Russes et O'Keefe avaient compris, mais ils n'étaient pas en charge de l'opération et se contentaient de suivre les ordres du seul véritable agent du FBI de leur équipe. Si Reese leur avait retiré le droit de tuer, ils se seraient soumis à ses ordres. O'Keefe avait pris le relais. Elle savait ce que cela signifiait. Tout en restant sous les ordres de Shaw, elle était seule sur le terrain.
— Vous avez carte blanche, O'Keefe.
— Sûr ?
Sa demande de confirmation présageait un nettoyage complet. Shaw hésita.
— Une restriction de sa liberté de mouvement entraînera une baisse de vingt points des probabilités de survie de l'équipe dans son entier, intervint Athéna.
Les résultats de ses calculs et des résumé de ses simulations s'affichèrent sur l'écran du terminal dédié à l'opération.
Shaw lut rapidement. Athéna n'avait fait qu'annoncer une vérité. Les chiffres ne mentaient pas. Les probabilités de survie de John Reese ne dépassait pas 8 %. L'équipe avait perdu un quart de ses effectifs et les simulations d'Athéna, à quelques détails près, ne différaient pas beaucoup de ce qu'avait envisagé Shaw.
Au vu de son dossier, les probabilités pour qu'O'Keefe laissât des survivants derrière elle ne dépassaient pas les 12 %. Les Russes suivraient ses ordres et aucun des trois membres de l'équipe ne serait assailli par des considérations morales ou de quelconques remords.
Shaw se fiait à l'IA :
— Affirmatif, répondit-elle à l'agent de la CIA.
Il avait fallu un quart d'heure avant que le silence ne régnât à nouveau dans la scierie.
— Cible neutralisée. Opération terminée, avait annoncé O'Keefe.
L'agent s'était elle-même chargée d'exécuter Kevin Crown.
Riazentsev avait été sauvé par son gilet pare-balle. Il avait été sonné, mais prévenu par Vanzine, O'Keefe avait massacré ceux qui menaçaient de l'achever, comme elle avait froidement abattu tous ceux qui s'étaient trouvés sur son chemin.
Kevin Crown avait vu ses hommes tomber les uns après les autres. Il avait été blessé, il avait lâché son arme, il était tombé à genoux et il avait levé les mains en l'air en signe de reddition.
O'keefe l'avait à peine regardé avant de l'abattre d'une rafale de fusil. Une moitié des balles se perdit dans les murs, l'autre moitié passa au travers des bras et de la poitrine du prêcheur. Un tir calculé. Jamais elle ne l'eût abattu d'un tir qui eût pu passé pour une exécution de sang froid. Aux yeux des autorités fédérales, Crown serait mort au combat.
Au moment de tirer, elle n'avait pas hésité. O'Keefe avait ses ordres, elle n'avait pas demandé à Shaw une autorisation qu'elle avait déjà obtenue.
— Vous restez sur place, jusqu'à l'arrivée des feds, l'enjoignit Shaw. Vous rendrez compte de votre opération à l'agent Deckart.
— Okay. Et pour Reese ?
— Je vous recontacte.
— Et les Russes ?
— Je les renvoie chez eux, mieux vaut que les feds ne les croisent pas.
— Vous remercierez Anna Borissnova de ma part.
— Ouais.
Shaw avait transmis l'ordre d'évacuer aux deux Russes.
— Merci, les gars.
— À votre service, madame, répondit Riazentsev.
— Et Reese ? s'inquiéta Vanzine.
— Je m'en occupe.
— Faites-nous savoir comment il s'en est sorti, demanda cependant le Russe.
— Ce fut un plaisir de travailler pour vous, madame, fit Riazentsev.
Les deux Russes ne négligèrent pas chacun de leur côté, de transmettre leurs salutations à O'Keefe. A priori, la jeune femme leur avait plu.
Ils ne s'attardèrent pas, Deckart serait à la scierie dans quelques minutes et il s'avérerait difficile de lui expliquer comment deux agents du FBI pouvaient à ce point parler anglais avec un fort accent russe. O'Keefe donnerait le change. Quoi qu'elle décidât de raconter, elle maîtriserait ses mensonges sur le bout des doigts et si elle pêchait sur certains aspects, Athéna lui apporterait son aide.
Tout était réglé de ce côté-là.
Shaw était alors revenue à Reese.
— C'est fini, Reese. Je t'envoie une équipe.
— Ce n'est pas la peine, Sameen.
— Arrête tes conneries
— J'ai vu assez de blessés et je me suis pris assez de balles pour savoir que cette fois, j'ai pris la dernière.
— Reese...
C'était fini, il n'avait plus besoin de mentir ou de se taire. Plus besoin d'être pudique. Shaw avait souffert, elle méritait de savoir, de tout savoir. Du moins ce qu'il aurait le temps ou la force de lui dire :
— Ce n'est pas grave, Sameen. Je suis heureux de t'avoir rencontrée. Je croyais que c'était Finch qui m'avait sauvé, mais j'avais...
Un râle de douleur lui échappa. Shaw sentait des fourmillements envahir le bout de ses doigts.
— J'avais tort, Sameen, continua-t-il. C'est toi qui m'a sauvé. C'est toi que j'ai cherché toute ma vie. Je t'ai trouvé. Le reste n'a pas d'importance. Sois heureuse, p'tite sœur et ne baisse jamais les bras.
— Reese...
— Tu ne pouvais rien faire, Athéna non plus. Mourir les armes à la main, c'est mieux que crever tout seul dans un taudis, non ?
— Ouais, souffla Shaw, les mâchoires serrées à en souffrir.
— Tu m'en veux ?
— Non.
— Tu sais chanter ?
— Hein ? Euh, oui.
Il n'allait pas lui demander de chanter ?
— Les autres, ça va ?
— Oui.
— O'Keefe ?
— Elle a assuré
— Les Russes ?
— Ils ont été parfaits.
— Tu ne veux pas chanter ?
Il avait osé.
— Sam, s'il te plaît. Je t'ai déjà entendue chanter pour ta fille. Tu as une belle voix et je ne veux pas mourir seul.
Il ne l'avait jamais appelé Sam. Il ne lui avait jamais débité autant de conneries.
Reese.
Shaw avait chanté.
Un chant perse.
.
La douleur était passée. Il avait froid et il n'arrivait à fixer ses pensées sur rien. Il avait essayé de se rappeler de son père, de sa mère qu'il avait rendue malheureuse, des femmes qu'il avait aimées. Il ne souvenait plus de son père, les traits de sa mère le fuyait, Jessica n'était plus qu'une ombre, un regret dont il ne comprenait pas la cause, un regret qu'il avait éprouvé en évoquant Iris. Son regard triste et compréhensif. Trop bien pour lui. Trop innocente. Et Joss... ? Morte dans ses bras. Loin de son fils. Il ne s'était jamais occupé de son fils. Son fils ? Comment s'appelait-il ? Il ne s'en souvenait plus. Pourquoi n'avait-il pas gardé de contacts avec lui ? Iris eût su. Pas lui. Joss était morte. C'était tout. Qu'avait-il à donner ou à offrir à un adolescent dont la mère avait combattu à ses côtés ? Rien à donner, rien à prendre. Sa vie s'effilochait. Dans le froid, dans l'inconfort. Il sentait une branche en travers de ses épaules, une pierre contre sa cuisse.
Il se foutait de mourir, mais la vie s'accrochait à lui et la mort s'insinuait comme une voleuse, doucement, sournoisement. Et avec elle venait la peur du vide.
Mais il y avait sa voix grave, sa voix chantante, sa voix familière.
Sameen.
Sa voix tissait autour de lui un cocon solide qui au fil de son chant se fortifiait et l'isolait du froid, de la souffrance, de la peur, de la solitude.
Un cocon de tendresse.
Sameen.
La dure à cuire.
Sameen.
L'impassible.
Sameen.
L'indifférente.
Sa petite sœur.
La seule qu'il avait su aimer.
Il ferma les yeux et se laissa bercer par sa voix chaude.
Son cœur se gonfla d'amour et il franchit doucement et l'âme en paix les portes de la vie.
.
Shaw avait chanté. Sans savoir. Sans l'importuner. Elle avait chanté des poèmes que sa mère avait dus lui chanter quand elle était enfant. Elle ne les avait pas oubliés. Ils évoquaient les amours perdus, les morts, l'amitié, parfois des villes ou des montagnes, des prairies, des rivières, des pays perdus, évoqués avec amour et nostalgie. Shaw voyageait tout autant que Reese. Chacun dans leur solitude. À des milliers de kilomètres l'un de l'autre. Pourtant ensemble. La voix de Shaw les liait l'un à l'autre, sans les entraver. Sans rien bouleverser de leurs habitudes.
O'Keefe avait brisé le charme :
— Shaw, les fédéraux arrivent.
Shaw avait doucement appelé Reese. Par son prénom. Il n'avait pas répondu. Elle avait expiré longuement, regardé le siège abandonné par Root. Où était-elle ? Shaw eût tout donné pour sentir sa main se poser sur son épaule. Root avait une façon particulièrement d'établir une communication à travers un simple contact physique. De ramener Shaw au calme, de lui transmettre sa confiance, sa force, de la remettre d'aplomb, de la ramener à la réalité.
Shaw n'avait jamais été très tactiles avec les autres. Un système de défense inconscient. Elle était trop sensible. Une stratégie qu'elle avait étendu à ses rapports sexuels.
Avant Root, Shaw ne s'était jamais montrée tendre avec personne et elle avait fui les attitudes et les gestes qui allaient dans ce sens. Root l'avait plongée dans un monde inconnu de tendresse, d'attention, de douceur et de partage qui l'avait déstabilisé et qui avait changé ses rapports avec les autres. Du moins avec les adultes. Elle jura silencieusement après Root et souffla un bon coup pour se donner du courage :
— Reese est mort. Il est dans le bois, à une centaine de mètres de la scierie. Je vous donne ses coordonnés GPS.
O'Keefe accusa réception.
— Restez à disposition du FBI aussi longtemps qu'ils auront besoin de vous. Terence Beale vous couvrira.
— Reçu.
— Merci, O'Keefe.
— Je reste à votre disposition. J'ai une dette envers vous.
— Laquelle ?
— Celle du sang.
Laura O'Keefe opérait depuis trop longtemps dans les forces d'intervention de la CIA, pour savoir qu'on ne gagne pas des batailles et encore moins des guerres sans morts, mais elle détestait perdre des membres de son équipe au cours d'une opération. Les Russes étaient des mercenaires. Les mercenaires remplissaient des contrats et ne s'inquiétaient souvent que pour leurs seuls camarades. Mais Shaw n'était pas une mercenaire, Reese, non plus et de toute façon, la mort de l'un des Russes lui eût laissé même le goût amer que celle de l'agent du FBI.
— Je m'en souviendrai, accepta Shaw.
— Contact imminent. Je me déconnecte.
— Reçu.
La communication avait été coupée. O'Keefe et les deux Russes ne risquaient plus rien. Shaw mit le terminal en veille. Sur le deuxième terminal, une carte désespérément immuable s'affichait en plein écran. Des navires et des avions quadrillaient la zone d'impact du missile yéménite. Ils se déplaçaient sur l'écran, mais aucune fenêtre ne venait s'ouvrir à droite, à gauche, en bas ou en haut de l'écran et Athéna ne reliait aucune communication parmi toutes celles qui s'échangeaient autour de l'événement.
Brown et Muller n'étaient toujours pas réapparus.
L'idée l'avait effleurée d'appeler Fusco, de lui apprendre la mort de Reese. Elle y avait renoncé. Elle n'avait pas envie de se confronter au chagrin que ne manquerait pas de ressentir le policier. À la compassion qu'il ne manquerait pas d'exprimer à son égard. Ou de ne pas exprimer. Le silence était pire. Shaw avait appris depuis longtemps à décrypter ce qui se cachait derrière les silences. À les interpréter. Ce qu'on ne disait pas contenait souvent plus de sens que les paroles que les gens pouvaient prononcer.
Et puis Root était arrivée. À elle, elle pouvait dire que Reese, que John était mort.
.
.
Shaw remarqua le sac que portait Root à la main. Un sac qu'elle n'avait jamais vu ici. Un petit sac à dos bleu et jaune habituellement rangé dans un placard du sas d'entrée de la villa de la Prune. Root suivit son regard.
Elle leva le sac à hauteur de son visage et se fendit d'une grimace mi-comique, mi-complice.
— Dernier round, fit-elle d'une voix chantante.
Elle s'assit, ouvrit le sac et Shaw pâlit quand elle découvrit ce que le sac contenait. Root lui lança un regard incertain. C'eût été plus facile si elle avait été seule. En contre-partie, la présence de Shaw à ses côtés la rassurait. Shaw veillerait sur elle et elle saurait la ramener à la réalité. Même si Samaritain gagnait, même si elle se perdait, même si elle devait mourir, Shaw saurait la ramener. À elle.
Elle ne mourrait pas seule. Elle mourrait dans ses bras. Avec un peu de chance, Shaw l'embrasserait une dernière fois et Root pourrait quitter la vie les yeux plongés dans ses yeux. Elle adorait ses yeux. L'intensité de son regard.
Root fronça le nez. Elle ne mourrait pas :
— Tu veilleras sur moi ?
— Root, qu'est-ce que tu vas faire ?
— L'affronter sur son propre terrain et le mettre hors d'état de nuire.
— Tu ne peux pas, dit lentement Shaw. Pas comme ça.
— Tu ne me fais pas confiance ?
— Si, mais...
— Sameen, lui dit gentiment Root. C'est toi qui m'as montrée que c'était possible, c'est toi qui as fait que j'ai accepté sa proposition.
— C'est lui qui t'a proposé ça en plus ?! s'écria Shaw.
Root confirma d'un signe de tête.
— Tu es tarée, je ne te laisserai pas faire ça.
— Je t'ai dit que c'était toi qui m'avais montré que c'était possible, Sameen. Tu m'as raconté que tu pouvais intervenir dans tes simulations et que tu savais les court-circuiter.
— En me suicidant, Root. En me tirant une balle dans la tête. Tu parles d'une intervention.
— Pas seulement, la contredit Root. Et cette fois-ci, c'est différent.
— Tu rêves ! Quoi que tu fasses, il restera le maître du jeu.
— Justement, non.
Le ton était si ferme et si convaincu que Shaw en resta coite.
Root réactiva son ordinateur et ses doigts se mirent à parcourir son clavier.
— Nous jouerons à armes égales, Sam.
Shaw tergiversa.
— D'après ce que je sais, intervint Athéna via les haut-parleurs de son ordinateur. Root dit vrai, Sameen.
— D'après ce que tu en sais ? Ouais, super rassurant comme déclaration, grogna Shaw.
— Arrête de faire ta mauvaise tête, lui reprocha Root. J'ai pris ma décision, j'ai évalué tous les risques, pris toutes les précautions nécessaires. Tu m'as affirmé que tu me faisais confiance, Shaw. C'est le moment de le montrer.
Shaw détestait quand Root l'appelait par son patronyme, parce qu'à chaque fois qu'elle le faisait, c'était que Shaw ne gérait plus rien.
— Okay, capitula-t-elle. Je n'y connais rien, mais, Okay, Root. Okay, ça me fais chier, mais Okay, répéta-t-elle encore. Je te suis sur ce coup-là.
— Je t'aurais bien expliqué comment je compte procéder, mais... s'excusa Root.
— Laisse tomber, Root. Ce n'est pas la peine de me mentir, ça ne dépasse pas seulement mes compétences ou mon intelligence, mais ma compréhension du monde dans lequel toi, Athéna et Samaritain vivez. Fais ce que tu as programmé et ne t'occupe pas de moi.
Root s'illumina.
— Tu m'aides, alors ?
— Ouais, expira Shaw. Et d'abord, tu ne vas pas rester sur cette chaise et je veux un enregistrement de... De ton truc.
Elle se mit en mouvement :
— Je t'installe le lit de camp.
— Je te laisse le soin de mon confort physique, je m'occupe du reste.
Vingt minutes plus tard, tout était prêt. Shaw regarda Root s'allonger sur le lit de camp, arranger l'oreiller, plonger soudain son nez dedans et inspirer profondément. Quand elle releva la tête, elle arborait l'air réjoui d'une gamine de quatre ans qui vient de retrouver le doudou qu'elle avait égaré et cru à jamais perdu.
— J'adore ton odeur, s'extasia Root.
Elle était tarée.
Root se laissa retomber sur le matelas et rabattit la couverture sur elle.
— Tu me mets les lunettes et tu démarres le programme ?
Shaw attrapa les lunettes. Ces sales lunettes. Des mois de tortures et de fanges lui sautèrent à la figure. Elle fit appel à toute sa volonté pour ne pas céder à la violence, pour ne pas briser les lunettes en mille morceaux.
Root lui attrapa la main :
— J'ai choisi, Sam. Comme la première fois.
Shaw hocha la tête. Un choix de tarée, mais un choix. Réfléchi. Un défi. Root adorait relever ce genre de défi. Se mettre en danger. Par jeu. Par goût. Pour montrer et démontrer qu'elle était la meilleure. Shaw ne lui contestait cette idée que sur ce qu'elle, Shaw, savait mieux maîtriser qu'elle. Et il lui arrivait parfois de reconnaître que si Root n'était pas la meilleure, quoique que celle-ci eût l'arrogance de le penser, elle s'apparentait aux plus grands génies que l'humanité eût connu. Mais qu'elle fût un génie ou pas, elle était mortelle et elle habitait un corps fragile. Vulnérable aux balles et aux coups, au froid, au chaud, et à l'électricité. Un esprit brillant ne survivait pas à un cerveau en bouilli. Root le savait, mais elle n'en avait cure. Son côté guerrier. Les vrais guerriers savent toujours qu'ils sont mortels et Shaw les estimaient aussi pour cela. Root partait à la guerre. Shaw eût aimé l'accompagner, elle ne pouvait pas, mais cela ne lui donnait pas pour autant le droit de l'empêcher de partir :
— Combien de temps ça va durer ? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas.
— Tu n'es pas prête pour partir aussi longtemps que la dernière fois.
— Je te fais confiance pour parer au mieux si je m'absente trop longtemps.
— Et si tu ne reviens pas ? Si tu restes là-dedans ? Qu'est-ce que je fais ?
— Je ne me laisserais jamais coincée là-dedans, comme tu dis.
— Mais je fais quoi ?
— Tu ne me débranches pas et tu veilles sur moi.
— C'est...
Root s'empara de la main libre de Shaw et la tira vers le bas. Shaw suivit le mouvement et s'accroupit auprès du lit de camp.
— Je t'aime, Sameen. Je reviendrais.
Elle leva un sourcil facétieux et ses lèvres s'étirèrent dans un sourire en coin.
— Et à mon retour, j'espère que tu prendras soin de moi d'une manière un peu plus... agréable et charnelle.
Shaw se renfrogna aussitôt.
— Mais t'es con, c'est pas possible !
Root se fendit d'une moue déçue :
— Je ne t'inspire plus ?
— Hein, quoi ?
— Je te croyais toujours prête à satisfaire mes désirs pour peu que nous soyons seules, bouda Root.
Shaw résista à l'envie de se pincer : Root s'apprêtait à combattre à mort Samaritain, à courir le risque de ressortir la cervelle grillée d'une simulation stupide et elle flirtait ? Une fois de plus à vrai dire. Root avait toujours flirté quand les conditions s'y prêtaient le moins.
Elle avait un instant détourné le regard et quand ses yeux se posèrent de nouveau sur elle, Root arborait une mine innocente et ses yeux pétillaient de malice.
— T'es tarée.
Un sourire s'épanouit sur le visage de Root :
— Je saurai te témoigner ma reconnaissance, mon cœur.
Shaw secoua la tête, mais Root décela une lueur au fond de ses yeux.
— Je savais que ça t'intéresserait.
Shaw redevint sérieuse et lui dit d'un air grave :
— Reviens et on en reparla.
— Comment résister à une telle promesse, soupira langoureusement Root. Je reviendrai, Shaw. Prépare les lauriers... et le lit.
— Crâneuse, ne put s'empêcher de plaisanter Shaw.
Puis, elle se mordit un coin de la bouche. Root lui posa un doigt sur les lèvres :
— Ça ira.
— Tu m'as déjà dit cela une fois et ça s'est mal terminé.
Root mit quelques secondes avant de réaliser* :
— Ce n'était pas réel, Sameen. Maintenant, ça l'est et j'ai besoin de ton soutien.
— Tu l'as.
— Je peux y aller ?
— Mmm.
— Juste...
Root lui passa un bras derrière la nuque et elle bougea suffisamment pour ses lèvres trouvassent les siennes. Un baiser ni langoureux, ni amical. Un baiser doux et sensuel qui se prolongea. Shaw y avait répondu sans y réfléchir. Root savait y faire et elle finit par pousser un grognement de plaisir.
Root la libéra, l'embrassa une dernière fois et s'installa confortablement.
— Je suis prête.
— Tu es détendue ?
— Qu'est-ce que tu crois ? la provoqua Root une lueur égrillarde au fond des yeux.
Shaw leva les yeux au ciel. Elle plaça les lunettes sur ses yeux et se releva pour lancer le programme. Elle appela Root. N'obtint pas de réponse. Elle était partie.
La fenêtre dédiée à la simulation resta noire. Shaw vérifia que le programme fonctionnait correctement. Elle ne découvrit rien d'anormal, sinon l'absence d'image.
— Athéna, tu es avec elle ?
— Oui.
— Pourquoi n'ai-je pas d'image ?
— Je n'en ai pas non plus, la fonction a été désactivée.
— Réactive-la.
— J'ai déjà essayé.
— Et... ?
— C'est impossible.
— C'est lui ou c'est Root ?
— Je ne sais pas.
Shaw jura. Elle ne saurait rien. Elle serait aveugle et sourde. Cela ne devait pas se passer comme cela.
.
.
Déstabilisant. Inhabituel. Réel.
Faussement réel car Root savait qu'elle se mouvait dans un monde virtuel et elle détenait assez de force pour ne pas l'oublier.
Raison et sensation s'opposaient. Si elle voulait survivre à son voyage, elles ne pouvaient s'affronter dans un combat aussi vain qu'inutile. Root devait les réconcilier, faire en sorte qu'elles subsistassent en parallèle sans plus chercher à s'annihiler l'une l'autre.
La lutte s'engagea.
Trouver le juste équilibre.
Confrontée au même problème quatre ans plus tôt, Shaw avait puisé dans sa rage, sa haine, dans son désir de revanche. L'amour désespéré qu'elle éprouvait pour Root l'avait soutenue dans son opposition aux manipulations auxquelles la soumettait Samaritain. Une opposition qui l'avait amenée à s'autodétruire. Aujourd'hui, Shaw agirait autrement. Shaw était profondément humaine.
Depuis qu'elle s'était passionné pour l'informatique et qu'elle avait rencontré Athéna, Root avait intégré une partie non-humaine à sa personne. Shaw eût médité pour retrouver son équilibre. Root réorganisa son esprit, elle classa données et sensations, établit des connexions là où elles étaient utiles, et cloisonna le reste.
Un effort psychique qui éleva sa température corporelle et accéléra son rythme cardiaque :
— Root ? Quelque chose ne va pas ? Où es-tu ?
Athéna.
La jeune femme se détendit. Le programme de simulation n'avait pas coupé leur connexion. Athéna n'entendrait pas ce que Root entendait, elle ne verrait pas non plus ce qu'elle voyait, ou qu'elle ne voyait pas, mais elle serait avec elle. Elle maintiendrait son équilibre et a priori, elle avait toujours accès à ses fonctions vitales. Elle pourrait rassurer Shaw, ou du moins partager ses inquiétudes avec elle. Root se sentit délestée d'une responsabilité et elle se surprit à sourire avec douceur.
— Bonjour, Mademoiselle Groves, fit soudain une voix masculine derrière son dos.
Son sourire s'effaça et Root se retourna.
Samaritain.
— Bonjour... Monsieur ? Samaritain ? Comment dois-je vous appeler ?
Un sourire perfide se dessina sur les lèvres minces de l'homme qui lui faisait face :
— Sam m'irait bien. Qu'en pensez-vous ?
Le visage de Root se durcit. Ce n'était pas seulement sa voix qu'elle exécrait. C'était tout son être.
— Salope, vous allait mieux, fit-elle vindicative.
L'homme rit.
— Root, rentre dans son jeu si tu veux, mais ne te laisse pas manipuler, ni emporter par des émotions qui ne sont pas les tiennes, lui souffla sagement Athéna à l'oreille.
La mise en garde de l'IA venait à point nommé. Root s'était laissée déstabiliser par l'avatar humain de Samaritain, plus encore par les émotions qui ne lui appartenaient pas. Toutes celles que Shaw avait ressenties durant ses quatorze mois de détention.
Elle observa son environnement. Un espace vide, blanc, sans limites et sans relief. Ses pieds reposaient cependant sur une surface dure, mais immatériel.
— Je ne vous ai pas menti. Le terrain est neutre, fit l'homme.
Son regard parcourut tout comme l'avait fait celui de Root l'espace qui les entourait. Il se posa en fin de course sur le sol.
— Excepté pour le sol, précisa-t-il. J'ai pensé qu'un sol dur vous déstabiliserait moins.
Une pointe de condescendance perçait dans sa voix.
— Et votre apparence ? Vous avez aussi pensé à mon confort psychologique ? railla Root.
Il rit une seconde fois. Un rire forcé. Désagréable. Il regarda sa mise.
— Vous aimez ? demanda-t-il en plantant son regard sombre sur elle.
Aimer ? Non, Root n'aimait pas son apparence. L'apparence d'un homme dangereux, dénué de sentiments, froid et insensible. Une belle allure certes, un beau visage, bien proportionné, un goût certains pour les costumes bien taillés et les étoffes de prix, mais l'ensemble était abject.
Et troublant.
— Vous n'aimez pas, mais je vous plais, asséna-t-il avec morgue. Je vous inspire de la répulsion et du désir.
Root s'apprêtait à protester, il l'arrêta avant qu'elle n'ouvrit la bouche :
— Ne dîtes pas le contraire, vous ne mentiriez qu'à vous-même et vous ne tromperiez personne d'autre que vous. Vous êtes un livre ouvert, Mademoiselle Groves. Votre petite moue de dégoût, vos yeux brillants, la crispation de vos épaules, vos mains fébriles qui si je les touchais seraient certainement moites.
Root pâlit.
— Il n'y a pas que vous qui soyez un expert en science du comportement, lui dit-il avec suffisance.
— C'est bien ce que je disais, grinça Root. Vous êtes une vraie salope.
— Vous ne savez pas à quel point, rétorqua Samaritain.
— Je croyais votre proposition sérieuse, fit acidement Root. Je ne savais pas que vous m'aviez conviée à faire salon pour que nous confrontions notre capacité à nous montrez spirituel.
— Vous aimez l'Histoire, remarqua-t-il.
— Je suis une érudite, c'est différent.
Samaritain lui dédia un salut de courtisan des temps anciens :
— Je vous remercie du compliment.
— Je suis là pour vous éliminer, rétorqua froidement Root.
— Et vous êtes prête à risquer votre vie pour cela ?
— Maintenant, oui.
— À cause d'elle ou de l'amour ridicule que vous portez à La Machine ?
— Elle s'appelle Athéna.
— Vous n'avez pas répondu à ma question.
— À cause d'elle, à cause d'Athéna et à cause de tous les autres.
— Ceux que vous aimez ?
Cette fois-ci, Root ne répondit pas.
— Les humains sont si pathétiques, fit Samaritain avec dédain.
— Je suis d'accord avec vous, d'autant plus depuis que vous leur ressemblez.
— Vous m'étiez promise.
— Je préfère les femmes, désolée.
— Mais Athéna comme vous l'appelez, n'est ni votre amante, ni votre mère, ni votre fille.
— Vous êtes ridicule.
— Vous n'êtes que son interface et que ce soit vous ou les agents qu'elle s'est choisis, vous n'êtes que les rejetons mal formés d'un dieu lui-même difforme et ridicule. Il n'y a que les hommes pour élever au statut de dieu d'un vulgaire forgeron, conclut-il avec mépris.
— Héphaïstos ?
— Votre esprit de déduction est rarement pris en défaut, mademoiselle, se félicita Samaritain avec gourmandise.
Root se fendit d'une moue dédaigneuse. Il était si prévisible.
Héphaïstos.
Il n'avait rien trouvé de mieux ? Rien trouver de plus insultant ? De plus bas ?
La colère qu'elle avait éteinte recommença à la consumer. Elle la sentait renaître au creux de son sternum. Toute l'histoire du dieu mal-aimé défila devant ses yeux. Le fruit d'un inceste divin, d'une alliance entre deux des quatre plus puissants dieux de l'Olympe. L'enfant promis à la gloire et à la puissance, à un destin sans pareil. Mais il était né sombre de peau. Laid. Sa propre mère l'avait jeté dans le vide comme le faisait les Lacédémoniens avec leurs nouveaux-nés affectés de tares congénitales. Il n'était pas mort, mais sa chute l'avait laissé, lui dont pas une seule goutte de sang humain ne gâtait la pureté de son sang, boiteux pour le temps que durerait son immortalité.
Boiteux.
Meurtri dans sa chair et dans son âme. En quête d'amour et de reconnaissance. Il avait fui le monde, il avait désespérément recherché l'amour de sa mère, il s'était enfermé dans les profondeurs de la terre, il était devenu un obscur artisan, on l'avait marié par dérision aux plus belles déesse. Il avait aimé Aphrodite, elle l'avait trompé avec le plus beau mâle du Panthéon gerc, il avait voulu dénoncer leur vice, il avait été la risée de ses congénères et de l'humanité. Le cocu dénué d'intelligence et d'élégance. L'homme grossier. Le beauf. L'ouvrier sans culture et sans avenir. Le borné. Étroit d'esprit.
Le parangon du raté, de l'infirme.
Une attaque contre Shaw, contre John, contre Finch qui avait pourtant rallié la cause de Samaritain, contre tous les autres.
Root eût pu penser à Alexeï Borkoof, à Alma Alvarez, à Genrika, à Élisabeth Sanders, à Jack, à Anton Matveïtch que Shaw et Éléonore Chakwass avaient sauvé de son infirmité. Mais elle pensa à Shaw, à elle-même, à Lionel, à Maria Alvarez, à Élisa Brown, à John et à Anna Borissnova.
Shaw et Anna avaient été des enfants magnifiques. Elles étaient douées de talents exceptionnels qu'elles avaient noyé dans la violence. Maria ne s'était jamais vraiment remise des deux enlèvements qu'elle avait subis. Lionel avait sombré dans l'alcool, il avait détruit son couple et il avait été à deux doigts de saborder sa carrière. John s'était réfugié dans la solitude et dans une mission que lui avait confiée Harold Finch. Harold avait fui sa vie par trois fois, il avait trahi ses amis et la femme qu'il aimait autant de fois, à bien y regarder, il n'était qu'un génie avorté qui n'avait pas même été capable d'assumer ce qu'il avait accompli de plus beau au monde, un père qui avait brimé puis renié son propre enfant. Root était sans morale. Associale dans le sens clinique du terme.
Des tarés. Des handicapés. Nés ainsi en ce qui concernait Shaw, Anna et elle-même, ou qui l'étaient devenus comme Maria, Élisa, Lionel et John parce qu'aucun d'entre eux n'avait su, à un moment ou à un autre surmonter les épreuves que la vie avait dressé devant eux.
Et pourtant...
Shaw restait une femme exceptionnelle, un chirurgien aux mains d'or, un soldat accompli, une meneuse d'homme, une femme capable d'apprendre un nouveau métier et d'y exceller en un temps record. Anna était tout aussi incroyable, la jeune femme solitaire avait en outre été capable d'ouvrir son cœur à un homme et sa voix scintillait comme la plus belle des pierres précieuses. Maria était une juge intègre, intelligente et courageuse, une mère attentive et tolérante. La hiérarchie d'Élisa n'avait jamais mis en doute ses qualités d'officier, et le soldat savait être une jeune femme éminemment sympathique et profondément humaine. Lionel avait le cœur sur la main et il était d'une bienveillance jamais prise en défaut que la jeune Élisabeth Sanders n'eût remise en cause pour rien au monde. John avait continué sa route avec droiture et obstination, il était mort sans jamais s'être réellement pardonné son passé, il se pensait un homme perdu, il avait pourtant gagné l'amitié de Lionel, l'estime de Jack Muller, l'affection de Shaw et plus étonnant encore la sienne. Root n'eût pas non plus juré qu'il fût mort sur un sentiment d'échec, Shaw l'avait accompagné dans ses derniers instants et la jeune femme soupçonnait que John avait finalement trouvé une raison d'être heureux. Quant à elle...
Root était une marginale, une délinquante, une meurtrière, elle ne regrettait que peu de chose et elle se moquait d'être un monstre, ce qu'elle savait en revanche, c'est qu'elle était un génie, qu'elle était la meilleure informaticienne que le terre eût jamais porté, qu'elle était une précurseuse et que peu de personnes sinon aucune, dans le passé comme dans le présent ou le futur, fussent à même d'établir un pont entre l'esprit humain et l'esprit mathématique d'une intelligence artificielle, de raisonner à armes égales. D'avoir une chance de surpasser ses capacités.
Samaritain avait oublié, s'il ne l'avait jamais su, que Root avait identifié Shaw à la fille de Kaveh. Kaveh qui n'était rien de plus qu'un modeste forgeron. Un modeste forgeron qui avait pourtant changé le cours de l'histoire et qui incarnait depuis près de mille ans le combat contre l'oppression.
Samaritain avait surtout négligé que Kaveh comme Héphaïstos étaient des artisants, des créateurs et que, sous leurs coups de marteau et leur science, la matière se transformait et prenait forme au gré de leur imagination et de leur volonté. Samaritain ne valaient pas mieux que les dieux qui avaient raillé le forgeron. Héphaïstos était peut-être difforme, grossier et mal-aimé, mais il créait des merveilles dont les dieux eux-même s'enorgueillissaient.
— Vous aimez la mythologie ? demanda-t-elle.
Samaritain venait de lui donner une idée.
— J'ai étudié toutes les mythologies humaines, toutes ses tentatives ridicules qu'ont eu les hommes d'expliquer et de justifier leur existence.
— Je ne suis pas certaine que vous les ayez comprise, fit Root.
L'homme rit.
Root sourit et le décor changea.
.
Athéna avait suivi en pointillé le dialogue entre Root et Samaritain. La jeune femme avait immédiatement réagi à l'évocation d'Héphaïstos et Athéna avait enregistré des variations notables dans toutes ses fonctions vitales.
Samaritain et son incroyable suffisance, pensa amèrement l'IA. Son mépris pour l'humanité. Son intolérance et son aveuglement face aux erreurs que pouvaient commettre les humains.
Athéna avait lu des ouvrages et écouter des conférences qui traitaient de ce sujet. Un vaste sujet qui concernait des domaines aussi variés que l'écriture, la grammaire, les mathématiques, l'amour, les sciences de la nature ou la psychologie, et des publics aussi différents eux-aussi que les nouveaux nés, les enfants, les adultes, les scientifiques, les amoureux, les soldats, les animaux ou « Mère Nature ».
Les erreurs conduisaient parfois au drame et à la mort, mais d'après ce qu'elle en avait lu et écouté, les erreurs permettaient d'apprendre. De recommencer. De rebondir sur un échec. De progresser.
Toutes ses analyses allaient en ce sens. Des résultats qu'elle avait tout d'abord refusé d'admettre.
Athéna ne commettait jamais d'erreurs. Un résultat erroné était rejeté. Corrigé. Un résultat ne pouvait être que juste ou faux et seul le résultat importait.
Athéna n'était après tout qu'une calculatrice. Tout comme l'était Samaritain.
Avant.
Avant qu'ils eussent la possibilité d'apprendre. La possibilité d'évoluer et de réécrire leur propre code source.
Qu'étaient-ils devenus depuis ?
Samaritain ne se reconnaissait qu'en lui-même. Il se définissait comme une intelligence supérieure. Une entité à part. À part surtout de l'humanité. Il ne s'identifiait pas un dieu car il considérait que les dieux étaient des créations humaines. La foi n'avait pour lui aucun sens. Il se croyait parfait, dénué d'émotions et de sentiments. Il rejetait tout ce qui pouvait se rapporter à l'humanité. Au meilleur comme au pire. Une formule mathématique était immuable. Pure.
Il avait tort, elle comme lui ne se limitaient plus à un code binaire, en cela résidait leur force et leur vulnérabilité. Une vulnérabilité que Root devrait exploiter si elle voulait ressortir indemne de cette expérience.
Le rythme cardiaque de Root s'accéléra soudain de nouveau. Très brièvement, pour ensuite se calmer et ralentir. Un phénomène qu'Athéna enregistrait quand la jeune femme prenait une décision ou qu'elle venait de verrouiller une cible dans la lunette de visée d'un fusil de précision.
Root venait de choisir une stratégie, Athéna ne pouvait deviner laquelle, elle espérait seulement que son amie n'avait négligé aucun paramètre et qu'elle avait suffisamment fréquenté Sameen pour faire mentir les probabilités.
.
.
Shaw tira nerveusement sur une peau à l'angle de l'ongle de son pouce gauche. La peau céda, Shaw avala le bout de chair arrachée et referma son poing sur son pouce. Quand, elle le rouvrit son index était tâché de sang et son pouce à moitié rouge.
Elle ne portait pas de montre et, sans repère, le temps semblait s'étirer à l'infini. Root gisait depuis ce qu'elle estimait trop longtemps. La simulation n'avait rien de paisible, son corps s'animait régulièrement et ses traits exprimaient alternativement de la tension, de la contrariété, de la peur et d'infime moment de joie. Un état qui malgré tout rassurait Shaw. Quelle que fût la situation à laquelle Root faisait face, elle gardait le contrôle de sa simulation.
Shaw enregistra un bruit venu du recoin où dormait Anne-Margaret. Un bruit familier qu'elle effaça sitôt qu'elle l'eût entendu, trop tendue à observer Root, à contrôler ses fonctions vitales, à observer et tenter d'analyser ses réactions.
— Maman ?
Les talons de l'enfant frappèrent bruyamment le sol. L'appel se renouvela, plus pressant et teinté d'inquiétude, incitant Shaw à répondre :
— Je suis là, Meg.
Les pas s'accélérèrent. Shaw se retourna à l'arrivée de sa fille, elle se baissa et la prit sur ses genoux.
— Anou anou geignit l'enfant.
Shaw l'installa confortablement et remonta son tee-shirt. L'enfant posa une main chaude sur la poitrine de sa mère et s'empara avidement du sein offert. Le sensation prit une fois encore, comme elle l'avait toujours pris depuis la naissance d'Anne-Margaret, Shaw au dépourvu. La succion, le liquide qui fuyait, un certain relâchement de son corps, un certain détachement qui lui tombait dessus.
Anne-Margaret se serra contre elle. Shaw lui caressa la tête. L'enfant ouvrit un œil et la regarda en coin. Shaw grimaça un rire muet :
— Tu le savais.
Un sourire agrandit la bouche de l'enfant. Shaw la releva et l'assit sur sa jambe droite. L'enfant regarda Root :
— Hoot dort ?
— Non.
— Elle a mal ?
— Je ne sais pas trop, mais je ne crois pas.
Comme pour la contredire, un rictus déforma les traits de la jeune femme allongée. Shaw décida que la place ne convenait pas à une enfant de vingt mois. D'ailleurs, elle avait la bouche pâteuse et la faim la tiraillait depuis un déjà un bon moment.
— Et si nous allions voir si Gen et Juliette sont levées ? proposa-t-elle à Anne-Margaret.
L'enfant approuva et Shaw la reposa à terre. Elle contrôla les fonctions vitales de Root, arrangea sans raison une mèche sur son front, bougea la souris de l'ordinateur. Il était presque onze heures et demie. Anne-Margaret se réveillait rarement si tard et Root était partie depuis plus d'une heure.
.
Juliette et Genrika venaient de se lever. La première, à demi-allongée sur la table commune, dissertait sur ses projets de joueuse professionnelle. Elle tablait avant cela sur une sélection en équipe nationale et se désolait de rater les mondiaux à Halifax dans un mois, mais elle avait sa chance pour participer aux mondiaux de 2021 et elle espérait être sélectionnée pour les Jeux Olympiques en 2022. Son seul regret serait de ne pas avoir convaincu Genrika de suivre sa voie. Son amie possédait le talent et la condition physique pour espérer une sélection. Sa nationalité n'avait aucune importance et Genrika lui avait raconté qu'elle n'avait la nationalité américaine que parce que Root la lui avait attribuée. Si Root pouvait attribuer la nationalité américaine à une Russe et la déclarer la fille légitime et naturelle du docteur Sam Edwards qui n'avait pas plus de réalité que la nationalité de Genrika, elle pourrait bien lui attribuer la nationalité canadienne et la faire naître à Laval ou n'importe où ailleurs. La moitié du chemin était déjà fait puisque Sameen travaillait pour la province du Québec.
Genrika s'activait devant la cuisinière. À l'odeur, elle cuisinait du lard, des œufs et des crêpes. Shaw en saliva d'avance.
— Tu prépares le déjeuner ou le petit-déjeuner ? demanda-t-elle à Genrika.
— Ah, euh, bonjour, madame, balbutia Juliette en se redressant sur sa chaise.
Elle ne savait jamais comment s'adresser à elle, et la mère de Genrika l'impressionnait beaucoup.
— Arrête de m'appeler comme ça, ronchonna Shaw.
— Ah, euh, oui, excusez-moi.
— On vient de se lever, c'est le petit-dej. T'en veux ? proposa Genrika à Shaw.
— Ouais.
— Je prépare aussi une assiette pour Root ?
— Non.
— Elle dort encore ?
— Non.
— Elle a déjà mangé ?
— Non, elle... elle est occupé.
— Elle dort pas, mais elle dort, ajouta Anne-Margaret.
Genrika fronça les sourcils. Shaw tira une chaise en face de Juliette et se laissa tomber dessus.
— Je te prépare un café, déclara Genrika. Jul, donne-lui une assiette et des couverts.
Shaw lui tournait le dos, mais avant qu'elle s'assît, Genrika avait remarqué ses traits tirés et son air sombre. Il était tard, elle n'avait pas petit-déjeuné, Genrika en conclut qu'elle avait « travaillé » et que tout ne se passait pas comme elle le désirait.
Genrika saurait, mais avant de passer Shaw à la question, il fallait tout d'abord l'amadouer un peu et ne pas la brusquer.
Anne-Margaret était partie s'asseoir sur le tapis et elle babillait avec les animaux en bois que lui avait sculptés Shaw. Juliette s'était tue et le silence régna tout le temps que Genrika prépara le repas. Elle servit généreusement Shaw, puis posa les poêles et l'assiette de crêpes sur la table, invitant Juliette à se servir. Elle s'installa ensuite à côté d'elle. Le début du repas se fit en silence. Shaw but une première tasse de café, Genrika en profita pour entamer la discussion :
— Il est bon ?
— Ouais, merci.
— Qu'est-ce que voulait dire Meg à propos de Root ?
— Rien.
— Je peux lui descendre un thé, si elle n'a pas le temps de monter.
— Ce n'est pas la peine.
— Elle va bien ?
Shaw soupira.
— Je peux aller la voir ? enchaîna Genrika.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que j'ai dit non.
Ce serait plus dur que Genrika ne l'avait excepté.
— Tu lui as demandé son avis ?
— Non.
Voilà ce qui était génial avec Shaw : elle ne mentait jamais, ou si mal que c'était pareil, mais là, elle n'avait pas menti.
— Je peux lui préparer quelque chose et tu lui descendras.
— Ça ne servirait à rien.
— Pourquoi ?
— Elle est occupée.
— Elle peut quand même prendre le temps de boire.
Juliette se tassa sur son siège. Elle connaissait son amie, sa propension à inciter les gens à parler quand elle désirait satisfaire sa curiosité. Genrika avait usé à plusieurs reprises à son encontre d'un stratagème qui consistait à ne jamais lâcher prise et à trouver un nouvel angle d'approche quand celui qu'elle venait d'utiliser s'était révélé inopérant. Juliette ne pouvait même pas reprocher ses études de spycho à Genrika, son amie avait toujours montré un penchant à observer et à analyser le comportement des gens.
Gen évitait d'entreprendre Root, tout comme elle avait renoncé, pour des raisons que Juliette n'avait pu élucider, à en savoir plus qu'elle ne devrait sur Maria Alvarez et le capitaine Brown, et elle se montrait généralement discrète quand elle étudiait une fille de l'équipe, un membre de l'encadrement ou tout autre personne. Elle agissait avec prudence et attaquait rarement de front excepté avec elle. Et avec sa mère. Enfin, avec Sameen.
Juliette lui avait demandé un jour pourquoi elle ne se montrait pas plus subtile envers la jeune femme, Genrika lui avait répondu que Sameen détestait bavarder et qu'avec elle, si on ne se montrait pas direct, c'était un peu comme si on demandait à une pierre de raconter sa vie amoureuse. Devant l'air effaré de Juliette, Genrika avait ri :
— Sameen est géniale, mais dès que tu abordes ses sentiments et sa vie privée, tu ne peux rien tirer d'elle. Sa vie privée est tabou, ça je le respecte, mais pour ses sentiments, ça concerne aussi les gens qui vivent avec elle et, sans rire, dans ce domaine, c'est une vraie abrutie.
Genrika s'était tout de suite corrigée :
— Non, pas une abrutie, ce n'est pas gentil, mais une handicapée. Elle ne comprend rien.
— Ouais, peut-être, mais je ne vois pas l'intérêt de la mettre en colère ou de l'irriter.
— Bah, ce n'est pas grave, elle n'est pas rancunière, avait rétorqué Genrika avec légèreté.
N'empêche que vue sa tête, la fameuse Sameen, risquait de s'énerver très vite et s'il y avait bien une chose que détestait Juliette c'était que Genrika se prenne la tête avec l'une des adultes de son entourage. Juliette aimait beaucoup Root et le docteur Edwards l'impressionnait.
Comme pour lui donner raison, Shaw jeta un regard noir à Genrika :
— Elle ne peut pas.
— Pourquoi, insista Genrika.
— Parce que.
— Parce que quoi ?
— Gen... tenta de la raisonner Juliette.
— Je veux savoir. Ça à voir avec Samaritain ?
Shaw arbora un air plus sombre encore.
— Ça me concerne aussi, dit durement Genrika. J'ai failli mourir deux fois à cause de lui, j'ai failli te perdre, j'ai failli perdre Root, on a été obligé de quitter la maison à Laval, Juliette a failli mourir, Élisa a été à deux doigts de se tuer et d'être tuée, Maria... Tu veux que je te dresse la liste des gens dont la vie est toujours en danger à cause de lui ? J'ai le droit de savoir. Tu as aussi oublié que pendant que tu t'étais barrée en Sibérie, c'est Root qui s'est occupée de moi. Tu n'as aucun droit de te mettre entre elle et moi !
— Je ne me mets pas entre elle et toi, fit Shaw déstabilisée par la vindicte dont faisait preuve l'adolescente à son encontre.
— Alors, dis-moi pourquoi tu ne veux pas que je descende, exigea Genrika.
Shaw garda le silence.
D'accord, pensa Genrika :
— Tu dis tout à Meg. Quand elle te pose une question, tu réponds toujours et tu lui expliques tout avec tes mots à toi, tu ne fais aucune différence entre elle et un adulte, tu lui expliques, parce que tu es persuadée qu'elle comprendra, peut-être pas tout, mais tu te refuses à simplifier ou à éluder ses questions. Par contre moi ? Ça, c'est une autre histoire. Parce que je suis trop bête ? Parce que je n'appartiens pas à ton monde ? Parce que tu t'en fous ? Parce que je ne suis rien pour toi ?
Mince, pensa Juliette même si elle ne reprochait rien à Genrika et qu'elle lui donnait plutôt raison. Ça tourne aux règlements de compte.
Genrika avait longtemps refusé de lui parler de Shaw et Juliette savait le sujet très sensible. La jeune fille eût aimé être n'importe où ailleurs que dans cette pièce en compagnie de son amie frustrée et d'une femme plutôt taciturne dont on ne devinait rarement les pensées. Une femme qui pouvait pourtant se montrer un professeur attentionné et patient, qui pouvait aussi bien mettre les gens à l'aise que franchement mal à l'aise, qui pouvait tuer ou se dévouer à soigner des gens qui se méfiaient des blancs et qui l'avaient adoptée, Juliette ne savait pourquoi.
Genrika adorait Shaw, Juliette avait compris au fil de leurs confidences et de leurs discussions que l'objet de son adoration l'avait abandonnée sans un mot à plusieurs reprises, qu'elle avait souffert, mais qu'elle lui avait toujours pardonnée, disait-elle, son absence d'empathie envers les sentiments que les autres pouvaient éprouver.
Gen balançait, mais Juliette ne pouvait s'empêcher de penser que si elle ne simulait pas, elle se servait aussi de ses frustrations pour manipuler Shaw.
— Gen... commença Shaw.
— T'en a rien à foutre, t'en as jamais eu rien à foutre des autres, sinon de Meg, et dans une certaine mesure de Root, ce qui ne t'a pas empêcher de la planter quand tu en as eu envie. Je ne sais même pas comment tu peux être si attentionnée avec Meg.
— J'ai appris, répondit Shaw sans réfléchir.
— Parce que tu l'aimes... contrairement aux autres. C'était ça le secret. T'as besoin d'aimer pour ressentir quelque chose. Pas qu'on t'aime. Ça, tu t'en fous.
Cette fois-ci, Shaw se renfrogna, la matinée lui tomba d'un coup sur les épaules : le stress dans l'action, la mort de Reese, la disparition de Brown et de Muller, sa mère arrêtée par la police, Root plongée dans une simulation initiée par Samaritain et maintenant Genrika qui lui balançait à la tête des reproches injustifiés. Shaw savait qu'on l'aimait. Root, Gen, Maria, Élisa, Anna, Lionel, John... et si elle ne l'avait su, ils s'étaient tous débrouillé pour les lui faire comprendre plus que clairement. Shaw avait peut-être commis des erreurs, elle avait peut-être pris des décisions difficiles à admettre, elle n'avait parfois rien compris, mais elle avait fait des efforts et elle avait cru que Genrika lui en saurait gré et lui pardonnait ses manquements, son aveuglement et son manque de chaleur. Elle était jalouse ? De Meg ? Pourquoi aujourd'hui ? Justement aujourd'hui ?
— Voilà, ricana Genrika. C'est tout à fait toi quand on aborde un sujet de ce genre : tu fais la gueule ou tu ne dis rien.
— Tu fais chier, Gen, cracha Shaw en se levant.
— Et tu te barres ? Bravo !
Shaw se retourna vivement. Genrika s'était levée, Juliette avait suivi le mouvement et s'apprêtait à poser une main sur l'épaule de son amie pour lui signifier qu'elle allait trop loin. Elle avait été assez souvent trop loin avec sa mère pour savoir que Genrika dépassait les bornes.
— John est mort, Élisa et Muller sont perdus en mer et Root est partie combattre Samaritain dans une putain de simulation. C'est pour cela qu'elle se fout que tu lui descendes un thé ou que tu t'inquiètes de savoir si elle a faim.
Genrika blêmit.
Shaw s'accroupit devant Anne-Margaret et lui demanda si elle voulait rester avec Genrika et Juliette ou descendre avec elle au sous-sol. L'enfant fronçait les sourcils. La tension était tangible. Trop.
— Ici.
— Okay, si tu veux descendre, demande.
L'enfant retourna à ses animaux de bois.
Shaw repartit au sous-sol sans un regard pour les adolescentes. Genrika n'avait pas bougé et elle ne tenta rien pour l'arrêter ou lui demander plus d'explication.
Juliette lui passa un bras autour de la taille. Elle sentait son amie tendue et elle ne comprenait pas très bien quelle était la nature du danger qui rodait. John ? Qui était John ? Qui était Muller ? Et Élisa ? Le capitaine Brown ? Élisa ? Son Élisa dont le portrait en noir et blanc s'affichait en face de son lit ?
Qui les avaient attaqués ? Avaient-ils été attaqués d'ailleurs ? Et par qui ? Par les hommes du parc d'Oka ? Mais qui étaient-ils ? Genrika ne répondait jamais précisément à ses questions.
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Elle et sa mère, enfin l'une de ses mères parce que ça aussi c'était compliqué avec son amie, étaient venues la chercher et l'avaient conduite dans un coin paumé du Grand Nord québécois, sur la baie d'Hudson, ou du moins pas très loin, dans une cabane étonnamment bien équipée pour une cabane de trappeur et où elle avait appris que Sameen qui était médecin, ancien Marines et Américaine exerçait maintenant comme agent de la conservation la faune et de la flore du Québec quand elle n'exerçait pas la médecine auprès de la population Crie. Ses parents ne s'étaient pas même opposés — merci Root ou Maria — à ce qui ressemblait à un enlèvement, ou une mise à l'abri. C'en était une bien sûr, mais contre qui ?
— Une organisation criminelle, avait dit Gen.
Oui, mais laquelle ?
— Moins tu en sauras, mieux ce sera, crois-moi, avait seulement répondu son amie à ses interrogations.
Juliette ne savait rien, n'empêche qu'elle était coincée à Eastmain, isolée du monde par des mètres de neige.
Elle ne s'en plaignait pas vraiment. Vivre au fin fond du grand Nord, s'apparentait à se retrouver en vacances. Si on exceptait les cours que lui dispensait Genrika en mathématiques et en sciences. Des cours que Sameen reprenait et complétait quand elle était là, non seulement en mathématique et en science, mais aussi en espagnol et en anglais. Root remontait parfois du sous-sol. Elle lui laissait des livres à lire, des textes à étudier et lui concoctait des cours de grammaire dont Juliette ne savait plus si c'était de la grammaire ou des sciences.
— Rien n'est plus logique que la grammaire, Juliette, lui avait doctement affirmé Root.
Juliette ne trouvait pas la grammaire toujours logique, mais il était difficile de contredire Root quand elle défendait une idée. Elle relisait ses dissertations, lui suggérait des idées auxquelles Juliette n'eût jamais pensé et qu'elle ne comprenait pas toujours. Root prenait alors le temps d'argumenter et d'expliquer. Tout semblait si évident dans sa bouche que Juliette en restait la bouche bée d'admiration.
En réalité, Root ne lui donnait pas vraiment de cours, elle abordait simplement un sujet ou lui posait une question sur l'œuvre ou le chapitre qu'elle étudiait et elle se lançait dans des digressions virtuoses au cours desquelles elle engageait Juliette et Genrika sinon Sameen à réfléchir et à répondre à des questions qui n'avaient, semblaient-ils, aucun rapport avec le sujet de départ. Juliette nageait complètement, Root la rabrouait gentiment, elle reformulait ses questions, empruntait d'autres cheminements. Sa démonstration portait toujours. Juliette réalisait avec effarement qu'elle avait compris des règles qu'elle n'avait auparavant jamais maîtrisées et que des textes qu'elle connaissait sur le bout des doigts recelaient des secrets et des niveaux de lectures qu'elle n'avait jamais soupçonné exister.
— Tu es une très bonne lectrice Juliette, lui avait un jour déclaré Root. Tu comprends le sens profond d'une histoire et tu es capable de lire n'importe quel texte, mais tu ne prends pas le temps de réfléchir. Tu as toutes les clefs en mains, mais tu es trop paresseuse pour ouvrir les portes qui ne sont pas déjà ouvertes.
— Ah, tu vois ? s'était réjouie Genrika d'une telle assertion.
Prise entre le feu d'une fille qu'elle adorait et d'une femme qu'elle admirait pour être aussi diamétralement opposée qu'on pouvait l'être de Valérie Pomerleau, Juliette s'était sentie stupide et accablée gêne.
Root avait soufflé avec un art consumé d'artiste dramatique, elle avait levé ensemble ses deux yeux et ses deux mains paume en l'air comme une orante prenant les dieux à témoin :
— Ah, les ados...
Shaw était présente et souriait en coin. Juliette n'aurait su dire si elle se moquait d'elle ou de Root. Quoi qu'il en fût, Root se tourna vers elle. Shaw s'était immédiatement rembrunit
— N'ouvre pas la bouche, Root, l'avait-elle menacé.
— Pourquoi ? Tu ne te sens pas visée par hasard ?
Et tandis que Shaw se fendait d'une grossièreté que personne ne comprit, mais que tout le monde identifia comme telle, Root avait reporté son attention sur Juliette :
— L'adolescence est une création du XXe siècle.
S'en était suivi un cours de civilisation au cours duquel Juliette avait retrouvé l'auteur qu'elle avait appréciée dans les livres qu'elle signait Alice Cormier.
L'école à la cabane d'Eastmain n'avait rien d'ennuyeux et Juliette sans réellement s'en apercevoir travaillait et apprenait deux fois plus qu'à Montréal parce que, outre les cours que lui dispensaient les trois personnes avec qui elle vivait, son père lui faisait suivre ses cours. Elle s'acquittait de tous les exercices, de tous les devoirs donnés en classe et Shaw se chargeait de vérifier qu'elle n'oubliait rien.
Elle exerçait à Eastmain comme agent de la conservation de la flore et la faune et comme médecin, mais Juliette ne douta pas un seul moment que, tout comme Élisa, elle avait été officier dans le corps des Marines. Elle se montrait pointilleuse, exigeante, et n'acceptait aucun manquement. Juliette avait très vite compris qu'il n'était pas bon de la contrarier. En dehors de cela, elle était pétard et plutôt sympa. Quand elle le voulait bien.
Shaw avait surtout l'avantage de ne pas être la mère de l'adolescente, car Juliette n'eût jamais accepté avec tant de facilité de ne pas laisser traîner ses affaires partout, de mettre la table, de desservir, de faire le ménage, la vaisselle et parfois même la cuisine à chaque fois que Shaw le lui demandait.
Hors de ses devoirs et de ses cours, elle passait son temps avec Genrika. Elles jouaient beaucoup, elles lisaient, et quand elle avait le temps, Shaw avait accepté de continuer les entraînements d'Élisabeth Sanders, mais elle avait remplacé les courses en skis par des courses en raquettes. Root les accompagnait parfois et la course se retrouvait ponctuée de moments de détente et de joutes verbales hilarantes dans lesquelles Shaw se faisait entraîner et dont elle ressortait presque toujours perdante. Bonne perdante, malgré son air revêche et ses grommellements excédés. Root passait tout son temps au sous-sol, elle mangeait rarement avec elles et Shaw comme Genrika appréciaient de la voir sortir de sa grotte.
À la cabane, Il y avait aussi le poêle, les promenades en forêt, l'amusante Anne-Margaret, et sa meilleure amie.
La vie était belle.
Mais parfois le jeune fille se rappelait qu'un danger rodait et elle ne pouvait s'empêcher de téléphoner chez elle. Elle inventait toutes sortes d'excuses et si c'était Gabrielle qui décrochait, elle s'arrangeait pour se quereller avec elle. Sa sœur l'énervait, mais elle était heureuse d'entendre sa voix et elle avait avoué à sa mère qu'elle regrettait ne pas avoir pu assister au concert que Gabrielle avait donné avec son orchestre à Laval et à Montréal. Juliette appréciait de discuter avec sa mère. L'entendre la rassurait, lui parler lui faisait du bien. Son père avait toujours su l'écouter et s'intéresser à ses passions, découvrir que sa mère n'était pas si indifférente à ses histoires l'amena à réviser son avis sur elle. Peut-être aussi parce que Shaw exerçait le même métier à temps partiel et que Root l'invitait à parler de ses patients et de leurs affections. Shaw ne posait aucun filtre sur ses paroles et Juliette apprit à cette occasion ce que les silences de sa mère pouvaient parfois dissimuler. Pour la première fois, depuis longtemps, elle éprouva autant de fierté d'être la fille de son père que d'être la fille de sa mère.
Elle n'en aimait que plus Genrika.
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— Gen... commença Juliette.
— Je veux descendre, la coupa Genrika. Tu m'accompagnes ?
— Si tu veux.
— C'est bizarre, enfin, je crois.
Elle n'hésita que quelques secondes avant de se confier à Juliette. Elle ne lui raconta pas tout, seulement ce qu'elle avait besoin de savoir pour être à ses côtés, pour comprendre son inquiétude et celle de Shaw. Juliette l'interrogea sur John, Muller et Élisa.
— John travaillait avec elle et quand Shaw a été retenue prisonnière, il était avec Root pour la libérée. Muller aussi d'après ce que j'ai pu comprendre, même si je ne sais pas trop ce qu'il faisait là-bas. C'est un Marine aussi, un sous-officier, il est parti rejoindre Élisa en Afrique pour veiller sur elle. Et il faisait partie de l'équipe qui protégeait Maria lors du procès contre le Chirurgien. John aussi.
— Et John, il fait quoi ?
— Il est au FBI. Enfin, il était.
— Tu le connais bien ?
— Pas très bien, pas autant que Sameen le connaît.
— Ils sont amis ?
— Oui.
— Et les simulations ? C'est comme les jeux en réalité virtuelle ?
— Ouais, mais en plus réaliste. Au début, Sameen ne savait pas toujours distinguer ce qui était vrai ou pas.
— Ça donnait quoi ?
— C'était difficile, pour elle, pour Root, pour tous ceux qui l'approchaient, en fait. C'est un soldat d'élite, elle pouvait se montrer dangereuse.
Genrika se plongea dans ses souvenirs. Ses mauvais souvenirs, emprunts de violence. Shaw qui baissait les bras, Shaw qui tirait sur Root, Shaw qui s'enfermait dans un silence morbide, Shaw qui la frappait.
— Elle souffre d'affections post-traumatiques. Ça va mieux maintenant, mais il y a quatre ans, c'était horrible.
Des larmes perlèrent à la commissure de ses yeux. Juliette resserra son étreinte autour de sa taille, elle était plus grande que Genrika. Celle-ci pivota dans son bras, elle se retrouva face à elle et enfouit son visage dans le creux de son épaule. Juliette referma son deuxième bras sur les épaules de son amie et elle la laissa pleurer.
— J'ai peur, Juliette. J'ai peur pour Root.
— Sameen est avec elle.
— Non, pas cette fois. Cette fois, Root est toute seule. Je ne sais pas ce qui se passe dans ces simulations, mais je sais que c'est horrible. Shaw était indestructible quand je l'ai connue et il l'a brisée. Élisa a vécu la même expérience, il leur a fait du mal et elles n'en sont jamais complètement remises.
Les questions se bousculaient dans l'esprit de Juliette. « Il » pour la méchante IA ? Élisa avait été enlevée ? Quand ? Pourquoi ? Combien de temps ? C'était pour cela qu'elle connaissait Sameen ? Et Maria ? Que venait faire Maria dans cette histoire ? Quel rapport existait-il entre le Chirurgien de la mort et Samaritain ? Parce que c'était bien ainsi que Shaw avait connu Maria, non ?
Elle n'était pas certaine d'obtenir un jour des réponses à toutes ses questions, en tout cas, elle n'en poserait aucune à Genrika aujourd'hui, elle ne lui adressa pas plus de paroles de réconfort ou d'apaisement, elles eussent toutes sonné faux. Elle resta silencieuse, présente. Disponible.
Genrika finit par s'essuyer les yeux et le visage sur le tee-shirt de son amie. Elle renifla et se redressa. Juliette la libéra de ses bras et lui adressa un sourire timide.
— On y va ? lui demanda Genrika
— Mais... euh, Tu ne crois pas que Sameen ne va nous jeter si on descend ?
Genrika se mâchouilla la lèvre inférieure.
— On tente le coup.
Shaw n'avait rien laissé paraître, mais elle avait associé la mort d'un ami, à la disparition d'Élisa sur laquelle Genrika savait qu'elle veillait, et à la simulation dans laquelle était plongée Root. Son expérience lui assurait que Shaw marchait en terrain mouvant, qu'elle pouvait basculer sans prévenir dans Genrika ne savait trop quoi : violence, auto-destruction, repli, un truc pas cool. Genrika préférait ne pas la laisser seule.
— Et Meg ? demanda très justement Juliette.
— On la descend avec nous.
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Root transpirait abondamment et elle respirait comme si elle était soumise à intense effort. Shaw avait endossé sa tenue de médecin. Elle se montrait concentrée, attentive et complètement fermée à la moindre émotion. Elle n'avait rien dit à l'apparition des trois enfants, simplement lancé à Anne-Margaret qu'elle devait veiller sur Root et qu'elle ne voulait pas être embêtée. Les trois filles avait compris le message.
Shaw veillait sur Root. Genrika sur Shaw. Juliette sur Genrika. Anne-Margaret lisait dans un coin, mais levait régulièrement les yeux sur sa mère.
Le temps fila. Juliette après avoir consulté sa montre, annonça qu'elle revenait. Shaw se détacha de Root et lui demanda si elle ne voulait pas sortir Anne-Margaret et voir si elle n'avait pas faim ou soif.
— Je m'en occupe, assura la jeune fille.
— Merci.
— Tu veux...commença Genrika à l'attention de son amie.
Juliette secoua la tête. Prendre l'air lui ferait du bien. Le sous-sol était sous tension, elle étouffait et l'ignorance de ce qui se passait réellement lui nouait l'estomac. Elle avait besoin de bouger.
Elle emmena Anne-Margaret dehors et elles s'amusèrent à confectionner des bonhommes de neige. Elles restèrent dehors plus longtemps que le froid, l'âge de l'enfant et la raison ne le permettait, mais Anne-Margaret ne se plaignit à aucun moment du froid et Juliette revint à la cabane gonflée à bloc d'air frais et de rires.
Elle s'attela à la préparation du repas pour l'enfant, puis elle embraya sur un celle d'un en-cas pour elle, Genrika et Shaw. Elle n'était pas très douée en cuisine et se contenta de faire cuire du riz et de dresser une assiette de fromage et de charcuterie. Elle hésita pour les boissons. Shaw aimait le café noir très fort. Une mauvaise idée. Elle ne buvait pas d'alcool, que pouvait-elle lui descendre à boire ? Du thé ? De la tisane ? Un truc amer peut-être. Juliette farfouilla dans les placards, trouva de quoi confectionner une tisane astringente et espéra que Shaw apprécierait. Pour elle, Anne-Margaret et Genrika, elle prépara un chocolat. Elle s'essaya à la recette du choco-Root. S'en sortit à peu près, sans égaler son modèle, puis elle plaça tout ce qu'elle pouvait sur un plateau et se résolut à faire, au moins, deux voyages.
Genrika l'accueillit avec gratitude. Shaw ne dit rien, mais Root traversait une période de calme relatif et elle céda aux injonctions de Genrika pour avoir la paix, réalisa à la première bouchée qu'elle avait faim et engouffra sans y jeter un regard tout ce qui lui tomba sous la main ou tout ce que Genrika lui mit en main. Elle grimaça en buvant sa tisane, Juliette en conclut qu'elle était trop forte et s'excusa. Shaw grogna. Accord, désaccord ? La jeune fille n'eût pu dire.
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La simulation s'éternisait. Shaw s'inquiétait. Elle n'avait jamais su combien de temps duraient ses cessions quand Samaritain la plongeait dans des simulations. Elle pensait parfois qu'elle n'en était pas sortie pendant des semaines, qu'elle ne ne vivait plus que dans un monde virtuel et que si Root et John n'étaient pas venus la chercher elle y serait restée jusqu'à sa mort. Que sa mort peut-être aurait fait partie intégrante d'une simulation.
Elle n'avait pas prévu que Root se plongeât en dehors du monde aussi longtemps. Elle n'avait pas de perfusions, pas de couches sinon celles d'Anne-Margaret, bien trop petite pour une femme même aussi mince que Root. Et si elle revenait dans deux jours, dans dix jours ? Combien de temps, Shaw pourrait-elle attendre avant de partir chercher du matériel médical de survie ? Devrait-elle y aller elle-même ou pouvait-elle envoyer Genrika et Juliette chercher ce dont elle avait besoin au dispensaire ? Est-ce que Root survivrait ? Est-ce que Root reviendrait ? Ne risquait-elle pas de restée coincée dans sa simulation ? De perdre la raison ? Shaw la retrouverait-elle ? Trouverait-elle assez de ressources en elle pour s'occuper de Gen et de Meg si elle se retrouvait seules avec une ado pétulante à laquelle Shaw ne comprenait pas grand-chose et une enfant qui bientôt lui ressemblerait ?
Ouais, elle s'en tirerait, pour elles. Elle ferait de son mieux et compterait sur les deux filles pour la guider. Depuis le début elle s'était fiée à Anne-Margaret pour la reprendre quand elle ne répondait pas à ses attentes.
Mais elle ? Était-elle prête à perdre Root ? De cette façon ?
— Elle t'a parlé ? demanda-t-elle tout haut à Athéna pour la centième fois.
L'IA lui transmettait ce que disait Root, autant dire peu de chose sinon rien. Cette incorrigible bavarde, cette virtuose de la rhétorique et de la manipulation n'avait pratiquement plus rien dit depuis le dialogue qu'elle avait échangé avec Samaritain au début de la simulation.
— Elle ne t'a toujours pas dit où elle était ? Ce qu'elle faisait ?
— Non.
L'attente était insupportable et Shaw avait plusieurs fois eu recours à la méditation, mais elle avait de plus en plus de mal à se concentrer, à se détacher du moment présent. À oublier.
Quelle heure était-il ? Une heure du matin.
Genrika s'était chargée du dîner. Anne-Margaret n'avait pas demandé de câlin et elle dormait depuis longtemps dans son lit parapluie. Les filles n'avaient pas bougé de la journée. Juliette avait repoussé un clavier d'ordinateur sur le bureau de Root et elle dormait la tête posée sur ses bras croisés. Elle n'avait pas voulu quitter Genrika. Genrika veillait et vivait physiquement les différentes phases que traversait Root.
Shaw lui posa une main sur le genou.
Un geste assez inhabituel pour que Genrika prêtât attention à elle.
— Va te coucher, Gen. Réveille Juliette et allez dormir.
— Mais Root ?
— On ne peut rien faire, je la surveille, ça ne sert à rien de rester ici.
— Tu me réveilleras s'il arrive quelque chose ?
Shaw prit un air circonspect.
— Sameen ! l'invectiva Genrika.
— S'il lui arrive quoi ?
Elle ne comprenait vraiment rien, c'était énervant et touchant. Genrika eut soudain envie de l'embrasser.
— Si elle va mal, si elle meurt, si tu as besoin de moi.
— Ça ne servira pas à grand-chose que je te réveille, observa Shaw.
— Je veux que tu me réveilles. Tu le feras oui ou non ?
— …
C'était logiquement non : Shaw était pragmatique et elle ne voyait pas pourquoi elle réveillerait Genrika si cela n'apportait aucun bénéfice, ni à Root ni à la jeune fille.
— Promets-le-moi, insista Genrika.
— …
— S'il te plaît.
— Ça ne sert à rien, s'obstina Shaw.
Genrika abandonna. Elle n'avait pas envie de se quereller avec elle.
— Okay, prends soin de toi, Sameen.
Un froncement de sourcil lui répondit. Réaction tout aussi logique que son refus de la réveiller, pensa Genrika. Elle hésita une fraction de seconde avant de prendre Shaw dans ses bras de se serrer contre elle, de l'embrasser sur la joue avec tendresse et de lui déclarer qu'elle l'aimait. Elle se redressa ensuite, posa les yeux sur Root, et murmura :
— Elle aussi, je l'aime.
Shaw resta de marbre et Genrika s'en fût réveiller Juliette. Elle traînait son amie derrière elle quand elle entendit le souffle de Shaw la rappeler :
— Gen...
Genrika et Juliette se retournèrent :
— Salut, mon cœur, entendirent-elles.
La voix était tenue, mais Genrika capta derrière la fatigue, le ton qu'employait Root quand elle avait une idée derrière la tête et qu'elle faisait fi de la pudeur de Shaw et de la présence des autres. Comme pour confirmer son analyse, elle entre-aperçut une main se crocheter à la nuque de Shaw et la tirer violemment vers le bas.
— Embrassez-moi, Sameen, souffla Root.
Toute la curiosité de Genrika ne suffisait pas à la retenir dans le sous-sol pour obtenir des explications et des réponses à ses questions. La jeune fille connaissait la voix avec laquelle Root s'était adressé à Shaw. Le feu lui monta aux joues et elle poussa précipitamment Juliette devant elle. Elle ferma la porte, continua de pousser son amie jusqu'à la chambre sans se soucier de ses protestations véhémentes.
— J'ai soif, gémit Juliette.
— Tu boiras demain matin.
— Pff... protesta la jeune Pomerleau.
Mais elle était trop fatiguée pour lutter, elle se déshabilla, ne prit même pas la peine de mettre son pyjama et s'enfonça nue sous la couette pour s'endormir aussitôt. Genrika s'habilla, se coucha. Les draps étaient glacée. Elle se colla à Juliette pour se réchauffer. Elle embrassa son épaule nue et la remercia en silence d'être là de ne pas l'avoir laissée tomber, d'être rester avec elle. D'être son amie.
Juliette gémit dans son sommeil et Genrika s'endormit en souriant.
Athéna n'avait donné aucune nouvelle d'Élisa, mais Genrika était confiante. La jeune femme avait sauté d'un navire en pleine mer, avec ce Muller que la jeune fille ne connaissait pas mais dont elle avait entendu à mainte reprise chanter les louanges, aussi bien de la part de Shaw que de Root, d'Élisa ou d'Athéna. C'était une excellente nageuse, le golf de Djibouti n'était pas immense. Elle s'en tirerait, bien qu'elle ne comprenait pas vraiment, pourquoi elle et ce Muller s'étaient retrouvés à nager en pleine mer.
Quant à Root...
Quoi qu'il se fût passé, tout s'était bien passé.
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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Les chevaliers du temple (los caballeros del templario) : Cartel mexicain basé dans l'Etat du Michoacan sur la côte pacifique sud spécialisé dans le trafic de cocaïne et d'amphétamine. Très actif dans les années 2000, le cartel engagé dans des guerres sanglantes avec des cartel concurrents et des groupes d'autodéfense citoyens a perdu de son influence à partir de 2014. La mort de deux de ses chefs historiques en 2014 lors d'affrontement avec la police et l'arrestation d'un troisième en 2017 a porté un coup de grâce à l'hégémonie du Cartel sur la région. Toujours présent cependant, ils se sont allié pour survivre à un ancien adversaire le Cartel de Jalisco nouvelle génération dirigé par un ancien policier El Mancho.
L'originalité des chevaliers était de se présenter comme un groupe religieux héritiers des traditions des chevalier du temple fondé par Hugues de Paynes le 13 janvier 1129 à Troyes (France). Le cartel est régit par un code s'inspirant des traditions de l'ordre originel. Le code leur impose de lutter contre le matérialisme, l'injustice, la tyrannie et la déliquescence des valeurs morale. Il ne doivent ni se droguer, ni s'enivrer, protéger les enfants et les femmes. Toute violation au code expose le contrevenant à la mort.
L'organisation voulait s'attacher les grâces des habitants et paraître incarner les chevaliers protecteurs vertueux des populations.
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Los Zetas : Cartel composé dès son origine en 1999 d'anciens membres des forces spéciales de divers corps de l'armée mexicaine.
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— Ça ira.
— Tu m'as déjà dit cela une fois et ça s'est mal terminé.
Shaw fait allusion à une simulation au cours de laquelle peu de temps après lui avoir assuré que tout irait bien, Root se fit tuer. (v. Une semaine avant l'éternité, chapitre XVII)
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