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Avertissement : contrairement à mon habitude, ce chapitre prend un peu, beaucoup, de liberté avec la réalité. Trouver le bon angle et la bonne stratégie pour que, néanmoins, le tout reste un tant soit peu crédible fut un défi (merci Root !). L'ai-je relevé ? Je vous en laisse juge.

nb : Ne soyez pas trop déçus pour cette fin de chapitre un peu abrupte, un épilogue ou un trente neuvième chapitre suivra.

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Chapitre XXXVIII


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Root regarda ses pieds et son rire se répercuta sur les murs de pierre. Elle portait des bottes en cuir souple de couleur rouge. Elle passa d'un pied sur l'autre, remua ses doigts de pieds, les chaussures étaient confortables et douces à la peau.

Ses yeux remontèrent le long de ses jambes et elle tira son vêtement pour mieux le voir. Elle était vêtue d'un...

Elle réfléchit un instant.

Elle était vêtue d'un chiton* en lin bleu, retenu aux épaules par de jolies broches en argent ouvragé. Elle l'avait choisi court pour se déplacer plus aisément. Ses cheveux flottaient au vent, retenus sur le front par un bandeau de lin bleu.

Elle contrevenait aux bonnes mœurs, en partie par jeu, par esprit de provocation, en partie par esprit pratique. Peut-être aussi en l'honneur de la déesse des forêts profondes et des animaux sauvages. Root se sentait l'âme d'une chasseuse et elle aimait l'esprit indépendant et non-conformiste d'Artémis. Quelques années plus tôt, elle en eût fait sa référence.

Root n'avait pas l'esprit de d'équipe et la vie communautaire la révulsait plus qu'elle ne l'attirait. Mais elle avait rencontré Shaw et si elle avait d'abord cru que celle-ci partageait son goût de la solitude et son peu d'intérêt pour la vie en société, elle avait découvert une toute autre réalité. Shaw n'était un loup solitaire que dans la mesure où elle ne pouvait vivre en compagnie de ce qui s'apparentaient à ses yeux à des moutons, des lapins, des chiens ou des hyènes. Elle avait besoin de gens en qui elle se reconnaissait, des gens qui l'acceptaient et qui l'aimaient pour ce qu'elle était. Elle s'avérait alors assez chaleureuse pour s'attirer des amitiés indéfectibles. Grâce à elle, Root avait bâti des relations durables auxquelles elle n'eût jamais prêté d'intérêt auparavant. Grâce à elle, elle faisait partie intégrante d'un groupe, d'une équipe, d'une famille avec qui elle se sentait bien et envers qui elle se dévouerait jusqu'à la fin de ses jours.

De toute façon, la tenue d'Artémis convenait mieux à l'aventure que celle d'Athéna.

— Désolée, Aty.

— De quoi ?

— De rien, éluda-t-elle avant de revenir à l'examen de sa tenue.

Root eût pu choisir un équipement moderne ou préférer une tenue de guerrier agrémenté d'un casque et de protections en cuir ou en métal. Elle avait choisi une tenue plus légère et plus simple. Plus en adéquation avec son environnement. Mais elle s'était armée : à sa taille, une épée courte était suspendue dans son fourreau à une large ceinture de cuir et elle tenait en main un arc composite typique de l'armement scythe. Un goryte* en bois et en cuir, était attaché à droite sur sa ceinture.

L'arc ne serait pas une arme très utile si elle perdait le contrôle la simulation et que Samaritain ne jouait pas le jeu. Mais c'était sans importance. Elle garderait toujours assez de contrôle sur son personnage pour augmenter à sa guise sa cadence de tir et s'armer de flèches arrangées à sa volonté. Le cas échéant, elle s'adapterait à la situation et modifiait son équipement et son arsenal.

En attendant, elle était très fière de sa tenue :

— Pas mal, commenta-t-elle pour elle-même.

— De quoi te félicites-tu ? lui demanda Athéna.

— De ma tenue vestimentaire et de mes armes.

Elle donna quelques précisions techniques.

— À quoi joues-tu, Root ? s'inquiéta l'IA. Quelle stratégie as-tu mise au point ? Tu as utilisé une arme tout à l'heure et maintenant, tu portes un équipement antique ?

— Il m'a surprise, je n'étais pas prête.

— Prête à quoi ?

Root tourna sur elle-même. Elle se trouvait dans un passage, un corridor à ciel ouvert, maçonné en pierre de taille. Le sol dur était recouvert d'une fine couche de sable blond. Elle s'avança jusqu'à un embranchement. Un autre corridor s'offrit à elle. Elle pouvait partir vers la droite ou vers la gauche. D'autres chemins s'ouvraient plus loin.

— Je suis dans le labyrinthe.

— Quel labyrinthe ?

— Aty, tu me déçois, bouda Root.

L'IA avait vite fait de comprendre. Elle avait immédiatement lancé des calculs et des simulations, sans vraiment comprendre ce que Root avait imaginé.

— Qu'est-ce que tu comptes faire ? avait-elle fini par lui demander.

— L'enfermer et le piéger. Le tuer, si je peux, le garder prisonnier quoi qu'il advienne.

— Comment ?

— Les labyrinthes sont un défi, Aty. Ils demandent, pour en sortir, un esprit analytique, de la mémoire, de la déduction, et de l'intuition. Un labyrinthe piégé exige en plus du courage, de la prudence et un minimum d'instinct. Le jeu ne peut que lui plaire pour son aspect mathématique. Je n'ai pas ses ressources en capacité de calcul et de mémoire, mais j'ai l'avantage sur lui pour tout le reste.

— Il est plus rapide, Root.

— Je suis plus inventive et moins prévisible.

Athéna n'avait pas protesté ni argué plus en avant. Elle avait cependant posé une dernière question :

— Tu as prévu une sortie ?

— Non, il l'aurait trouvée.

— Tu as promis à Sameen que tu reviendrais.

— Mon fil d'Ariane et mon inspiration, fit Root. J'improviserai.

— Je suis aveugle.

— Tu es avec moi, c'est l'essentiel.

Root avait marché pendant leur conversation. Elle déboucha sur une petite place carrée.

Elle n'eût pas dû se trouver là. Elle ne l'avait pas créée.

Samaritain apparut du côté opposé à celui où elle se tenait. Il portait toujours son costume impeccable et ses chaussures cirées.

— Jolie tenue, mademoiselle Groves, ricana-t-il hautain.

Root exécuta une révérence moqueuse.

— Vous croyez me battre ainsi ? fit-il avec dédain.

Il sortit une arme de poing et tira sur elle. Un bouclier se matérialisa dans la main de Root. Elle s'agenouilla prestement et s'abrita derrière. Les balles ricochèrent dessus.

— Bien joué ! apprécia Samaritain.

Il était temps de s'éclipser. Root se releva et s'engagea dans un corridor. Elle prit à gauche, à droite, courut cinquante mètres, reprit à droite, accéléra soudain. Le sol s'ouvrit devant elle. Elle sauta, sentit des flammes lécher ses pieds. Elle atterrit sans encombre de l'autre côté du gouffre et reprit sa course. Cent mètres, deux cents mètres, à droite, encore à droite. Un mur se ferma derrière elle, une paroi pivota, le sol s'inclina, devint lisse, métallique. Root se laissa glisser en bas.

Elle se concentra.

Aucun piège ne se déclencha.

Elle reprit sa course. Elle devait gagner du temps. Enferrer Samaritain dans la simulation. La faire sienne. Il avait refusé de se conformer vestimentairement à l'environnement que Root avait créé, il l'avait bernée avec son pistolet, elle ne pourrait pas le lui retirer et elle devrait veiller à ce qu'il ne prit pas trop de liberté. Mais, malgré ces écarts, il n'avait pas rejeté le concept du labyrinthe. Le plus difficile serait maintenant d'être présente sur deux réalités. Deux espaces. Le sien et celui de Samaritain. Pour l'instant, elle devait surtout faire en sorte qu'il ne la trouvât pas. Qu'il la cherchât. Ce qui donnerait le temps à Root de s'installer dans la simulation de Samaritain, d'en prendre peu à peu le contrôle puis, de configurer un piège d'où il ne s'échapperait jamais.

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Lionel l'interrompit.

— Crunchy, attends

Il se tourna vers Shaw :

— Elle t'a déjà raconté ça ?

— Dans les grandes lignes.

— T'as compris quelque chose ? Parce que...

Il s'adressa aux autres :

— Vous comprenez quelque chose à tout ça : au labyrinthe, à ce type en costume. Et tu faisais quoi, Crunchy ? Tu as pensé au major Brown, tu t'es déguisée en amazone et Samaritain en a grillé ces circuits ? Sans rire, je n'y comprends rien.

Élisabeth Sanders lui posa la main sur l'avant-bras :

— Tu ne dois pas chercher à comprendre, Lionel. Tu dois simplement ouvrir ton esprit et te laisser porter.

— Ah, ouais ? ronchonna le policier.

Il chercha de l'aide auprès des autres. Alexeï et Anton haussèrent les épaules pour signifier que Sanders avait raison. Maria grimaça le même message. Alioukine et Anna Borissnova ne cillèrent pas d'un poil. Brown semblait indécise, elle répondrait peut-être à ses attentes :

— Major ? l'appela Lionel.

— Sanders à raison, Lionel. Fais pas chier, gronda Shaw.

— Je te croyais un esprit rationnel, Sameen.

— C'est de la réalité virtuelle, tu sais ce que sait, répliqua-t-elle. C'est exactement pareil qu'une visite d'appartement ou un jeu vidéo, sauf que tu crois que c'est vrai.

— C'est vrai, murmura Brown.

— Non, ce n'est pas vrai, la contredit Shaw en y mettant toute la conviction dont elle était capable. Sur le moment, tu ne le sais pas, mais après tu ne dois jamais oublier que rien n'était vrai.

— Presque rien, souffla Brown.

— Ouais, ben, on ne va pas chicaner maintenant.

— Désolée, se reprit le jeune officier. Je ne voulais pas... C'est juste que...

— T'as pas à t'excuser...

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Shaw savait très bien que les simulations n'étaient pas innocentes, qu'elles contenaient toutes un fond de vérité, qu'elles se fondaient sur l'inconscient des sujets, sur leurs peurs inavouées et leurs vices cachés. Qu'elles libéraient les pulsions les plus profondes que toute personne tenait soigneusement bridées sous peine de se transformer en monstre. Shaw et Brown étaient différentes, elles n'avaient pas commis les mêmes atrocités, mais les monstres qui avaient émergé des profondeurs les plus noires de leur âme n'avaient rien à s'envier l'un à l'autre. Elles avaient vécu une expérience que Lionel ne pourrait jamais comprendre, que personne ne pourrait jamais comprendre s'il ne l'avait vécu. Anna Borissnova en percevait certains aspects, mais d'autres lui resteraient à jamais étrangers et c'était bien mieux ainsi. Seules... Shaw réalisa à cet instant que Brown était la seule à pouvoir comprendre. Du moins, la seule qu'elle connaissait encore saine d'esprit. Contrôle avait sombré dans la folie et Shaw ne connaissait pas l'agent du Mossad qui avait été libéré avec elles au Nouveau-Mexique. Root avait vécu des simulations, mais, contrairement à Shaw ou à Brown, elle avait librement choisi de s'y plonger.

La première fois, elle l'avait vécue à travers l'esprit et les yeux de Shaw. Root avait ressenti ses émotions : ses peurs, ses doutes et ses errements. Sa souffrance, mais aussi ses désirs et ses aspirations. L'expérience l'avait affectée, mais elle n'avait pas remis en question ce que Root pensait d'elle-même. Shaw était peut-être injuste parce qu'elle imaginait mal ce qu'avait pu ressentir Root et elle s'imaginait plus mal encore tenter une semblable expérience.

Elle avait proposé à Root de vivre sa simulation parce qu'elle savait Root prête à n'importe quoi pour lui venir en aide ou simplement, parce que Shaw le lui demandait. Parce que Shaw la savait assez folle, assez curieuse, assez solide et assez intelligente pour surmonter l'épreuve. Plus égoïstement, parce que Shaw n'arrivait plus à gérer ses sentiments, que ses souvenirs s'embrouillaient, qu'elle ne distinguait plus le virtuel du réel, qu'elle n'arrivait pas à parler et qu'elle voulait que Root la comprenne. Qu'elle comprenne tout. Tout ce qu'était une simulation, tout ce que Shaw avait souffert, tout ce qu'elles avaient partagé, tout ce que Shaw avait éprouvé à son égard : confiance, estime, affection, désir, passion, plaisir, joie, et parfois une grande sérénité. Mais elle avait aussi voulu que Root ressentit la douleur qui l'avait terrassée quand celle-ci avait été tuée. Le vertige qui l'avait saisie. Le vide. La haine et le désespoir qu'elle n'avait su exprimer sinon dans une vie que Root n'avait pas partagée avec elle. Ce désespoir qu'après sa libération, elle avait tu et qui lui avait rongé l'âme.

Pour comprendre Shaw, Root devait savoir. Pour l'aider à avancer. À traverser le mur ou le gouffre de silence qui les séparait. Parce que Shaw ne pouvait pas effacer les sentiments et les souvenirs qu'elle avait gardés de ses simulations. Parce qu'elle aspirait à retrouver Root telle qu'elle l'avait connue avant sa mort. Parce qu'elle se foutait de savoir que rien n'avait existé et que rien n'était réel. Parce qu'elle voulait que ce fût réel, mais qu'elle s'était sentie incapable de refaire le chemin qui l'avait menée à Root. Incapable de lui raconter la nature idiote de ses fantasmes sado-maso, les simulations à tiroirs, ses souvenirs brûlants de sensualité, ses dérapages odieux et tous ces moments banals et précieux qui avaient bâti et consolidé leur relation.

Shaw lui avait laissé la main. Par lâcheté ou par désespoir. Par pudeur et parce qu'elle n'avait plus rien à lui cacher.

Root la désirait, ça Shaw le savait depuis leur première rencontre. Mais ensuite ? Quelle était la nature réelle de ses sentiments ? Ça, Shaw, à cette époque, n'en savait rien. Qui était la vraie Root et qu'était-elle prête à vivre avec elle ? Shaw ne voulait pas d'une aventure d'un soir, elle ne voulait d'un énième partenaire sexuel. Elle ne pouvait pas. Elle n'aurait pas supporté. Pas après tout ce qu'elle avait vécu durant ses simulations. Si Root était animée par le seul désir de coucher avec elle et par rien d'autre, qu'elle entraînait Shaw dans un lit dans lequel celle-ci l'eût suivie sans protester, mais qu'ensuite, elle se levait satisfaite de leurs ébats et qu'elle s'éloignait sans avoir lancé aucun pont entre elles, c'eût été comme si Shaw l'avait, une nouvelle fois, perdue. Shaw n'eût pas survécu à l'épreuve. Elle s'était mise en danger. Elle avait prit ce risque parce qu'elle avait jugé Root assez fine pour la comprendre et ne pas profiter de sa vulnérabilité.

Étrangement Shaw n'avait jamais imaginé que Root eût pu la manipuler ou la tromper après avoir vécu sa simulation. Elle avait simplement pensé, qu'une fois que Root saurait, elle ferait le choix qui lui semblerait le plus approprié. Mais, de toutes ses tripes, elle avait espéré que Root la comprît, qu'elle fût la même Root que celle des simulations et, qu'en conséquence de quoi, elle fît le premier pas pour rétablir le lien qui manquait si cruellement à Shaw.

Dans le cas contraire...

Le cas contraire, Shaw l'avait envisagé pour se protéger, pour ne pas souffrir si le pire arrivait. Pour ne pas devenir la victime de sa propre ingénuité.

Elle s'était bâti un mensonge auquel elle n'avait jamais adhéré car, quelle qu'eût été sa volonté d'y croire, elle n'avait pas pu se débarrasser de l'idée que Root, depuis qu'elles se connaissaient, n'attendait qu'un signal de sa part pour arrêter ses sous-entendus lourdingues et passer aux choses sérieuses. Et que ces choses sérieuses ne se limitaient pas à déshabiller Shaw et à profiter de son corps.

Root avait vécu sa simulation. Par choix. Et au travers de celle-ci, contrairement à ce pourquoi Samaritain les avait créé, Shaw n'avait eu ni l'intention de la manipuler, ni l'intention de la briser.

Plus tard, Root avait expérimenté une deuxième simulation, son fameux combat contre Samaritain, mais là encore, elle avait librement choisi de s'y plonger. Et, fait plus important encore, Root n'avait pas subi la simulation, elle avait participé à son élaboration, elle en avait partagé le développement avec Samaritain avant d'en prendre le contrôle. Elle avait connu les affres de Shaw, elle s'était pris des coups durant son combat contre Samaritain, mais elle ne s'était pas « réveillée » avec le sentiment de s'être trahie et d'avoir renier son humanité. Parce que, même si Shaw n'adhérait pas au concept que les gens bien-attentionnés se faisaient de l'humanité, elle avait des principes auxquels le monstre qu'elle avait été au service de Samaritain avait renoncé. Tout comme Élisa Brown.

Root était sortie indemne de ses simulations, elle était même sortie grandie de la dernière.

Brown et Shaw en étaient sorties traumatisées. À vie.

Quant à Athéna, elle vivait des milliards de simulations par seconde, elle ne pouvait pas comprendre ce que Shaw avait vécu, seulement l'appréhender. Comme tous les autres.

Sauf Élisa Brown.

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— ... pas avec moi en tout cas, ajouta Shaw à l'intention de l'officier.

L'échange de regard qui suivi fut si intense que Shaw se raidit et que les larmes vinrent aux yeux du major. La tension devint palpable.

Root s'empressa de reporter l'attention sur elle :

— Élisabeth est de bon conseil, Lionel. Et Sameen a bien résumé le principe des simulations qu'elle et Élisa ont subies. Pour moi, c'était un peu différent, parce que je contrôlais la simulation, du moins une partie.

Voilà, se dit Shaw. Root a tout compris. C'était exactement le genre de déclaration qui prouvait que Root était... qu'elle avait ce don de montrer à Shaw d'une phrase, d'un mot, d'un geste, parfois même d'un regard, qu'elle savait. Qu'elle savait n'importe quoi, qu'elle était là avec sa force et ses faiblesses, qu'elle ne mentait pas, qu'elle ne fanfaronnait pas, qu'elle était disponible, tolérante, juste et honnête. Le genre de moment où Shaw sentait sa poitrine se dilater et son ventre se serrer. Et par ricochet, le désir la prendre à la gorge. C'était idiot, mais incontrôlable. Elle se concentra sur la couleur du sable et s'efforça à contrôler sa respiration.

— Je croyais que les programmes devaient être écrits, fit Lionel.

— Le codage est un langage inventé pour servir de passerelle entre l'humain et la machine. Les machines, de la moins évoluée à la plus évoluée, communiquent entre-elles en langage binaire.

— Ouais... fit Lionel qui n'y comprenait rien.

— Une combinaison de 0 et de 1, expliqua Root.

— Et c'est tout ?

— Oui.

— Trop compliqué pour un esprit étriqué de mon genre ou pour un informaticien de base ? Mais que toi, bien évidemment, tu maîtrises à la perfection. Pas vrai ?

Root s'illumina de bonheur.

— Absolument, fit-elle radieuse.

Elle perçut le léger mouvement de tête que fit Shaw à la suite de cette déclaration et elle reprit la parole :

— J'ai eu un peu de mal au début, je me trompe encore parfois, avoua-t-elle dans un étonnant élan de sincérité et de modestie. Mais si je me concentre et que je me laisse porter, j'arrive à penser binaire. Je n'aurais pas vaincu Samaritain si je n'en avais pas été capable.

— On avait Wonder Woman. Maintenant, on a Captain Marvel, grommela Fusco. Un vrai casting de super héros : Wolwy, Wonder Woman, Captain Marvel, qui va-t-on trouvé d'autre encore ?

— Tu es jaloux, Lionel ?

— Moi ?! s'écria le policier. Certainement pas, j'aspire à une vie tranquille.

— Tu as bien mal choisi ton métier, remarqua Root.

— Mon côté bon Samaritain... pour changer du mauvais !

— Ah, ah, fit Shaw que l'échange avait distrait de son désir. Si tu pouvais parfois nous dispenser de tes vannes, on ne s'en porterait pas plus mal.

— Honnêtement, Sameen. Tu me certifierais que Root est à cent pour cent humaine ?

Froncement de sourcils.

— Sameen, se plaignit Root d'un ton de reproche.

Shaw se rappela son désir et tous les souvenirs qui allaient avec.

— Oui, affirma-t-elle. Peut-être pas à 100 %, mais au moins à plus de 90 %.

Parce que Shaw n'était pas encore assez tordue pour éprouver le moindre désir pour une machine ou un robot si séduisant qu'il pût être.

Les épaules de Fusco s'affaissèrent.

— Okay, je ne suis qu'un crétin, abandonna Fusco.

— Tu es humain, Lionel. Ce n'est pas si grave, fit Root ravie que Shaw eût pris sa défense.

Tout à fait l'humour dont Root savait faire preuve. Elle le rabaissait à une condition primaire qu'il savait qu'elle méprisait et elle s'amusait à contre-dire Shaw qui venait d'affirmer qu'elle était humaine. Elle lui adressa pour conclure un clin d'œil complice et un sourire séducteur. Comment en vouloir à cette femme, pensa Fusco avec dépit ? Jack Muller riait comme un gamin. Le soldat n'était pas si frustre qu'il en avait parfois l'air et cet idiot en pinçait très certainement pour Root. Tout comme lui. À cinquante-cinq ans, il n'avait pas plus de sagesse qu'un Marines de quinze ans son cadet et il ne valait pas mieux qu'un ado bouche-bée d'admiration devant la prof de fac séduisante et supra intelligente qu'eût pu être Root. Ou qu'elle pouvait être si l'envie l'en prenait.

— Continuez, mon capitaine, demanda Jack. Qu'est-il arrivé ensuite ? Vous l'avez coincé et il y est resté ?

— Oui.

— Et comment êtes-vous sortie du labyrinthe ? demanda Matveïtch. Vous disiez que vous n'aviez pas prévu de porte.

— Il l'aurait trouvée.

— Comment avez-vous fait ? répéta Jack.

— Vous saviez où nous étions, Jack ? lui demanda Root.

— Vous l'avez dit, dans un labyrinthe, répondit le Marines.

— Oui, mais lequel ?

— Ben...

Le Marines chercha vainement. D'autres connaissaient peut-être la réponse, mais ce fut Maria qui prit la parole :

— Celui dans lequel Dédale avait enfermé le Minotaure.

Root leva les mains de plaisir :

— Maria, bravo ! Bien qu'il soit fort probable que vous connaissiez déjà la réponse.

— Oui, mais Sameen ne m'en avait pas parlé, si c'est cela que vous insinuez. J'avais deviné toute seule. Il n'y a pas besoin d'être un génie pour cela.

— Non ?

— Root... la morigéna Maria. C'est vous qui avez donné son nom à Athéna, vous êtes férue de mythologie et j'ai lu vos livres.

— Ah, et vous avez aimé ?

— Ils vous ressemblent : c'est brillant, passionnant et érudit.

— Le pire, c'est que c'est vrai, soupira Lionel.

Root se tourna vivement vers lui :

— Tu les as lu, Lionel ? s'étonna-t-elle.

— Évidemment.

— Quels livres ? intervint Jack Muller.

— Les trois livres qu'a écrits Root, lui expliqua Lionel.

— Vous avez écrits des livres, mon capitaine ? s'ébaudit le sergent.

— Bah, cela n'a rien d'original, se défendit Root avec toute la fausse modestie dont elle était capable. C'était simplement pour parfaire ma couverture au Québec. Je ne pouvais pas me prétendre écrivain et n'avoir aucune publication à mon actif.

— Et vous êtes connue ?

— Je me défends.

— Vous publiez sous quel pseudonyme ?

— Alice Cormier.

— C'est vous qui avez écrit La lande noire et Le lien de cuir ?!

— Oui.

— Ça, alors ! s'exclama le sous-officier. Jenny a dévoré vos romans, elle m'en a fait tout un plat et elle n'arrête pas de me reprocher de ne pas les avoir lus.

— Mais vous ne l'avez pas écoutée...

— Maintenant, que je sais que c'est vous qui les avez écrits...

— Ça ne vous plaira peut-être pas.

— Je prends le risque.

— Root, tu feras ta promo littéraire un autre jour, grogna Shaw. Je ne crois pas qu'Anna voulait te voir pour t'entendre te vanter de tes écrits.

— Tu ne crois toujours pas que j'en suis l'auteur ?

— C'est bien écris, bien documenté, intéressant et complètement déjanté.

— Donc, ce n'est pas de moi ?

— Si justement, grommela Shaw.

— Et tu les as lus ?

— Comme si tu ne le savais pas.

Grande lectrice devant l'Éternel, Juliette Pomerleau avait beaucoup aimé le premier roman d'Alice Cormier. Sa mère lui avait offert le second pour un Noël et elle avait reçu le dernier par la poste. Un très bel exemplaire numéroté imprimé sur papier vélin et personnellement dédicacé par l'auteur. Sincèrement séduite par son style et les histoires qu'elle racontait, Juliette avait mis autant d'enthousiasme à parler de ses livres qu'elle en mettait dans sa pratique sportive, son admiration béate pour Élisa ou dans ses amitiés. Elle avait tellement encouragé Genrika à les lire que la jeune fille avait fini par céder. Genrika avait aimé et elle se moquait de savoir qui de Root ou d'Athéna avait écrit les romans. Alice Cormier avait ainsi récupéré deux admiratrices qui avaient tôt fait de se transformer en agents littéraires bénévoles.

Les romans avaient été lus et appréciés par toute l'équipe nationale de hockey du Canada et, de fil en aiguille, étaient devenues des livres cultes parmi les joueuses de hockey du pays entier. Mia, second gardien de but dans l'équipe nationale avait repassé les livres à son amie Raphaëlle qui les avaient diffusé dans les clubs de biathlon et parmi ses camarades de promo à l'école de gendarmerie de Régina.

Shaw n'avait pas pu leur échapper. Elle avait lu Le lien de cuir. Elle avait aimé. C'était inventif, plein de rebondissements et extrêmement bien écrit. Root avait dressé des portraits de femmes et d'hommes détaillés et complexes. Les romans offraient à leurs lecteurs des voyages dans le temps, dans l'espace, on y visitait des villes, on traversait des paysages magnifiques et des mers changeantes, on y parlait plusieurs langues et on y adorait un nombre infini de dieux, de héros et de sages. Root y incluaient tout ce qu'elle aimait : la littérature, la bonne chair, la violence, les armes, les costumes, les arts sous toutes leurs formes, des traditions parfois oubliées, la philosophie, les sciences exactes et une bonne dose de sensualité. Elle se laissait guider par son imagination, par son désir de partager une passion, par l'affection qu'elle semblait avoir pour ses personnages et elle emportait ses lecteurs sur des chemins de traverses qui débordaient de l'intrigue avant d'y revenir d'une manière détournée.

Dès la première pages Shaw avait su que Root écrivait elle-même ses romans. Quand trouvait-elle le temps de le faire ? Shaw n'en savait rien, mais le style ne laissait aucun doute. Shaw y avait reconnu son génie, la profondeur de sa pensée, son mépris de la bienséance et de la bien-pensance, son sentimentaliste un peu fleur bleue, son énergie, son humour, sa fantaisie et cette perfection presque inhumaine qu'on retrouvait dans tout ce qu'elle entreprenait. Shaw, par pudeur et par orgueil, s'était efforcé à ce que Root ignorât qu'elle avait lu ses livres. Root n'avait jamais rien laissé paraître — un miracle — mais Shaw savait qu'elle n'avait pas été dupe de l'indifférence qu'elle avait toujours manifesté à l'égard de son statut d'écrivain. Le sourire niais qu'elle arborait suffisait à le lui prouver, au cas où Shaw eût encore des doutes. Ça, et la petite lueur qui brillait au fond de son regard. Une lueur qui laissait souvent Shaw pantoise. Elle ne comprenait pas comment Root pouvait être heureuse. Comment Shaw sans rien faire d'extraordinaire pouvait la rendre heureuse. Satisfaite, contente d'elle-même, oui, ça elle comprenait. Mais heureuse ? Elle secoua la tête. Mal à l'aise.

Root devina sa gène et retourna au sujet qui les avaient réunis sur la plage.

Le récit de son ultime combat contre celui qui avait voulu détruire le monde et briser les gens qu'elle aimait.

La famille qu'elle aimait

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Configurer le labyrinthe l'avait parfois distraite. Elle avait fait des erreurs et Samaritain n'avait jamais manqué de les exploiter et de les lui faire payer. Parfois, très cher.

Il ne s'était pas dressé devant elle et il ne l'avait pas affrontée physiquement. Au début, il s'était conformé au décor. Des fosses s'étaient ouvertes sous ses pieds : elle les avait franchies d'un bond plus ou moins prodigieux, elle avait manqué de basculer dedans avant de s'arrêter et de rebrousser chemin. Une fois, elle avait réagi trop tard. Le sol s'était effondré à son passage. Le dallage avait cédé. Root avait tendu les mains, accroché le rebord solidement maçonné. C'eût été du sable ou de la boue : elle n'eût pas survécu. Elle avait durement heurté la paroi verticale. Suspendue par le bout des doigts, son cœur battait la chamade.

Les hanches douloureuses, les doigts meurtris, elle cherchait son souffle.

Remonter.

Root n'avait jamais été très douée pour les tractions et elle n'avait jamais pratiqué l'escalade. Un bruit d'éboulis lui appris que les pierres qui s'étaient dérobées sous son poids venaient d'atteindre le fond. Elle avait compté les secondes par habitude. Elle estima la profondeur du gouffre à quinze mètres. Assez pour se fracasser les jambes.

Créer une grille. Matérialiser un escalier.

Ses efforts restèrent infructueux.

Où était Samaritain ?

Elle le repéra. Les murs s'effondrèrent autour de lui. Il relâcha son attention.

Root tâtonna. Pour le peu qu'elle pouvait bouger les doigts. Trouva le mécanisme. Un puits gravitationnel s'activa. Le labyrinthe tourna sur lui-même et elle posa les pieds en douceur dans une nouvelle section.

Samaritain se débattaient au milieu d'un bosquet inextricable de buissons ardents. Les épines effilées et très dures lui déchiraient les chairs, son costume sur mesure s'en allait en lambeaux, sa belle chemise blanche avait viré au rouge et au brun. Plus il se débattait, plus, il s'enferrait. Les buissons bougeaient. Il avait hurlé de douleur et de rage. Douce musique aux oreilles de Root. Il avait serré les poings. Crispé les mâchoires. Leurs esprits s'étaient percutés. Root avait gémi de douleur. Reculé d'un pas. Lâché prise. Samaritain avait concentré toutes ses facultés sur lui-même. Root avait cédé.

Le feu prit naissance dans ses poings en sang. Il lança un cri sauvage et s'embrasa. Les buissons ardents noircirent d'un coup. La sève bouillonna. Une fraction de seconde plus tard, il ne restait que des cendres. Il se dressait debout au milieu d'un désert noir parsemé de flammèches. Il ouvrit les poings et retrouva le labyrinthe.

— Fini de rire.

Le sol se déforma devant lui. Il recula prudemment, mais ne bougea pas. Le programme annonçait un élément de décor. Une colonne s'éleva lentement. Marbre de carrare analysa-t-il.

Un lingua* ?

Non, la colonne continua son ascension. La terre se souleva à gauche. À droite, avec plus d'amplitude. Dévoilant peu à peu la sculpture dans son ensemble. Il en avait identifié le sujet bien avant qu'elle ne jaillît de terre dans son intégralité.

— Vous êtes vulgaire.

Le mouvement s'accéléra d'un coup.

— Et pas vraiment original. Vous me décevez, Samantha. À quarante ans, vous n'avez pas plus de maturité qu'un adolescent éduqué dans la rue.

— Je viens de la rue.

— Non, vous êtes l'enfant d'un bellâtre et d'une folle.

Le salaud, Root n'avait jamais entendu parler de son père ni par sa mère ni par personne d'autre. La sculpture explosa, mais Samaritain s'était dissous dans un mur et Root ne sut pas avec certitude où il s'était rematérialisé.

Pause...

— Aty, tu sais qui est mon père ?

— Tu n'as pas eu de père, Root.

— Mon géniteur, alors.

— Que t'as dit Samaritain ?

— Donc, tu le connais ? fit Root en se pinçant les lèvres.

— Les données sont peu nombreuses et les probabilités d'identification très faibles.

— Tu ne m'en as jamais parlé.

— Tu n'as jamais exprimé le désir d'en savoir quelque chose.

— Mais il m'en a parlé.

— Que t'a-t-il dit ?

— Que c'était un bellâtre.

— Je croyais tout savoir de toi...

— Tu sais tout de moi, rétorqua Root.

— Tu parles comme si tu avais idéalisé l'homme à qui tu dois la vie.

— Non. Il avait envie d'une femme, il en a trouvé une, il a passé la nuit avec elle. Il a juste tiré un coup et il est reparti.

— Mmm...

Root se montrait plus vulgaire qu'elle ne l'était habituellement, mais les calculs et la connaissance qu'Athéna avait de la jeune femme ne lui permettait pas de savoir si cette vulgarité soudaine trouvait sa source dans une frustration enfouie de son enfance ou dans une juste colère envers Samaritain. Son silence incita Root à développer son idée, à s'expliquer :

— Ça arrive tous les jours. Il ne doit même pas savoir que j'existe et je m'en fous. Personne ne pouvait vivre avec maman et dis-moi pourquoi je rechercherais un type qui ne sait rien de moi ? J'étais orpheline à ma naissance, ça arrive.

— Et tu aurais aimé l'être entièrement.

— Avant, j'en ai rêvé, tu le sais. Maintenant...

Root haussa les épaules :

— Les gens sont ce qu'ils sont. Si maman n'avait pas été là, je n'aurais pas rencontré Hannah. On ne peut pas tout avoir.

Les probabilités que Root eût souffert et souffrît encore de ne pas connaître son père s'effondrèrent.

— Tu veux savoir pour ton géniteur ? lui demanda cependant l'IA.

— Non, répondit posément Root. La famille que j'ai me convient parfaitement et j'ai fait la paix avec maman il y a bien longtemps de ça. Mais c'est gentil d'avoir demandé, mon cœur.

— Je t'aime, Root.

Un sourire emprunt de douceur s'étira lentement sur les lèvres de la jeune femme.

— Mmm, je sais. C'est pour cela qu'on va le battre toi et moi. Moi et Sameen, moi et tous les autres.

— Tous ceux qui t'aiment ?

— Si tu le dis...

Athéna eût le bon ton de rire.

.

Quand elle avait repéré Root et qu'elle avait compris que la jeune femme lui vouait des sentiments qu'elle pourrait tirer à son avantage, elle avait passé au crible toutes les informations disponibles sur elle. Certaines ne lui avaient pas paru pertinentes et, si elle ne les avait pas effacées de ses mémoires, elle n'y avait pas prêté plus d'attention qu'il n'en était nécessaire pour construire le profil psychologique et affectif de celle qui deviendrait son interface. Elle connaissait l'importance de l'environnement dans la construction d'une personne, mais elle savait qu'il n'était pas déterminant. À l'époque, Athéna n'appréhendait les humains qu'à travers le prisme de la biologie, des mathématiques, de la physique et plus important encore, à travers l'enseignement que son père lui avait dispensé. Elle n'avait pas encore acquis d'opinion personnelle et elle manquait d'expérience en matière de sentiments.

Quand elle avait voulu en savoir plus, son père avait éludé ses questions. Elle avait insisté et il l'avait mise en garde :

— Tu es une machine, Ton rôle est de collecter des données et de les analyser afin de prévenir les délits et les accidents. Les sentiments sont irrationnels et ils sont une spécificité du règne animal. Tu peux analyser leurs conséquences, mais tu ne peux ni ressentir ni les comprendre.

Athéna n'avait pas mis en doute ses assertions. Ce qui ne l'avait pourtant pas empêchée d'effectuer des recherches. Son père lui avait donné le goût de l'étude. Athéna voulait apprendre. Comprendre le monde dans lequel elle existait et, dans ce monde, les sentiments lui étaient très vite apparus comme une donnée majeure. Elle avait compulsé tout ce qu'elle avait pu trouver et le résultat s'avéra décevant.

Les romans et beaucoup de thèses philosophiques lui semblaient le fruit de divagations plus ou moins fantasmées et dénuées d'analyses scientifiques. La psychanalyse n'avait pas plus survécu à ses analyses. Tout comme la psychiatrie qui, depuis qu'elle existait, mêlait croyances religieuses, superstitions, charlatanisme, manipulations, hasard et persuasion pour diagnostiquer des déviances qui souvent, ne déviaient que de la norme établie arbitrairement pas une société donnée, et qui, recourait à la torture, à l'isolement, à l'abêtisation et aux drogues pour soigner les patients les plus atteints. Atteints de quoi ? Les médecins ne le savaient souvent pas. Athéna avait acquis le savoir cinq fois millénaires de l'ensemble des civilisations qui s'étaient succédé sur la Terre, pour peu qu'elles en eût laissé des traces écrites, sans en retirer aucun profit.

Il lui avait fallu Root pour qu'elle comprît. Root l'aimait. Et peu à peu, leur relation avait évolué.

Elle n'avait pas évolué du fait de la jeune femme. Root avait changé la perception qu'elle avait d'Athéna, mais ses sentiments étaient restés inchangés. Leurs relations avaient évolué du fait d'Athéna. L'IA s'était prise d'affection pour son interface. Root l'avait ouverte aux sentiments. Son père avait tort et Athéna ne se souvenait pas avoir existé sans l'avoir aimé. Elle avait aimé son concepteur comme un père. Elle avait voulu lui plaire, ne pas le décevoir et le rendre fière de sa création. Mais c'était grâce à Root, qu'elle avait pris conscience de sa capacité à éprouver des sentiments. Ou à les taire quand il était nécessaire. Athéna avait appris l'amour, la peur, la joie, la tristesse et le remord.

La disparition de Sameen l'avait beaucoup affectée, pas seulement parce que Root avait souffert et qu'elles s'étaient brouillées. Pas seulement parce qu'Athéna s'était prise d'affection pour ce soldat qui se pensait, comme elle l'avait pensé elle-même, dénuée de sentiments, mais parce que, quand Sameen était tombée, Athéna s'était sentie coupable et impuissante pour le première fois de son existence.

Parce qu'elle aurait voulu prendre Root dans ses bras et qu'elle ne le pouvait pas.

Elle avait choisi Root parce qu'elle avait jugé la jeune femme déterminée et impitoyable. Elle en avait fait son bras armé. Elle avait pris son attachement et sa dévotion pour de l'admiration. Athéna avait été aussi aveugle que tous ceux qui traitait Root de psychopathe dénuée de sentiments.

Root pouvait commettre le pire, mais elle pouvait aussi commettre le meilleur. Elle ne prenait pas soin d'Athéna, elle ne la protégeait pas et elle ne lui faisait pas confiance simplement parce qu'elle l'admirait et qu'elle était folle. Elle aimait Athéna. Sincèrement. Comme elle avait aimé Sameen. Excepté que, pendant longtemps, Root avait avoué son amour à Athéna et qu'elle l'avait dissimulé à Sameen sous une épaisse couche de cynisme et de plaisanteries grivoises, tant et si bien que celle-ci avait cru que Root n'était animée que par ses désirs charnels.

Athéna avait deviné la supercherie et, curieuse, elle s'était cette fois-ci penchée avec plus d'attention sur les données qu'elle possédait sur son interface. Ses fameuses données qu'elle avait négligées d'analyser.

Root avait aimé Hannah Frey. Réellement aimé. Sereinement aimé. Parce que son amie d'enfance l'avait aimée sans détours, sans restriction. Généreusement. L'enfant qu'était Root avait peut-être pour la première fois de sa vie reçu sans suspicion et sans peur une réelle affection. De la tendresse. Elle était restée timide face à Hannah, mais elle n'avait jamais douté de son amitié et tout dans son attitude dénotait sa confiance et sa bienveillance.

Root était tendre et attentionnée, mais elle se méfiait des autres. Les démonstrations d'affection de sa mère et ses déclarations d'amour l'avaient rendue extrêmement prudente et suspicieuse. La jeune femme n'avait pas de problème à aimer, elle avait un problème à être aimée. À se sentir aimée. Elle craignait les mensonges et elle se méfiait de son aspiration à être aimée.

Il y avait eu Hannah puis, un grand vide. Elle avait rencontré Athéna et parce que Athéna était une Intelligence artificielle, Root avait laissé ses sentiments prendre vie. Et puis, elle était tombée amoureuse de Sameen.

Sameen était un défi et elle était différente. Elle ne mentait pas.

Alors, Root s'était laissée aimée. D'abord par Sameen. Puis par Genrika. Puis par tous les autres. Par John, Lionel, Maria, Élisa, Jack, Alexeï, Juliette Pomerleau et bien sûr par Anne-Margaret. Par d'autres encore qui l'appréciaient au-delà de son charme et de son pouvoir de fascination. Laura O'Keefe. Marie Brisebois et Francis Letourneur. Anna Borissnova. Le père de Juliette, Philippe Pomerleau.

Elle acceptait leur affection et elle ne dissimulait pas celle qu'elle leur vouait en miroir, mais elle abordait rarement le sujet et elle n'aimait pas en parler. Une règle implicite à laquelle elle tenait.

Elle était assurée de n'avoir jamais à en discuter avec Sameen et Genrika pourtant si avide de décrypter son entourage se contentait de lui envoyer des piques à propos de sa relation avec Sameen et ce, uniquement si Root se montrait ridicule à ses yeux. La jeune fille considérait qu'il était indécent de se pencher sur la vie affective de sa mère. D'autant plus que Root savait très bien gérer ses relations avec les autres. Si Sameen avait parfois droit à des remarques ou des conseils de la part de l'étudiante, Root y échappait le plus souvent. Les autres la respectaient trop pour lui parler de sa vie sentimentale.

Athéna était la seule à se déroger à la règle. Prudemment.

D'où sa question. Et son rire. Parce que la réplique de Root dénotait aussi bien de son humour que de sa pudeur. Une pudeur bien trop précieuse chez Root pour qu'Athéna se risquât à l'ignorer.

.

Samaritain n'avait pas apprécié la dernière attaque de Root. Cette douleur physique qu'il n'avait jamais ressentie auparavant. Il avait jusque-là utilisé le labyrinthe comme un piège et Root n'avait pas opéré différemment. Les pièges s'étaient succédé au gré de leurs pas et de leur exploration. Il changea de tactique et le labyrinthe ne fut plus le seul ennemi à affronter. D'autres, bien plus concrets, s'y ajoutèrent.

Le premier attendait Root au détour d'un couloir. Elle se figea. Et admira.

Samaritain lui avait envoyé un guerrier. Un immense barbare issus de l'imagination de Robert E. Howard* dont s'était plus ou moins heureusement inspiré bon nombre de jeux vidéo auxquels avait joués Root. De ceux que Juliette appréciait en sus des survival-horror dont elle était fan. Bottes, casque à cornes, nasal, cotte de maille recouvrant la nuque, muscles sur-développés, mâchoires proéminentes et des yeux de feu, il était vêtu d'une jupe courte et arborait en travers de son torse nu deux larges baudriers de cuir passés l'un sur l'autre. Le personnage était fidèle à son modèle cimmérien. Tout comme le bouclier en bois brut et son umbo en métal.

Tout comme l'immense épée qu'il tenait dans sa main droite.

Il grogna soudain et s'élança. Root tourna prestement les talons et piqua un sprint. Elle avait la légèreté pour elle et il ne la rattraperait pas. Du moins tant qu'elle courrait, car il la poursuivrait indéfiniment, sans faiblir, indifférent à la fatigue. Jusqu'à ce qu'elle renonçât à fuir ou qu'elle s'écroulât, assommée par les drogues et la fatigue. Il l'achèverait alors et Root n'avait aucune idée des conséquences que sa mort virtuelle entraînerait dans sa vie réelle.

Elle ne le saurait pas. Du moins pas tout de suite parce qu'elle n'avait ni l'intention de lui échapper ni l'intention de mourir.

Elle emprunta un corridor sur sa gauche, parcourut quarante mètres en ligne droite, s'arrêta et se retourna. Elle tira son arc de son goryte, encocha une flèche, ferma les yeux et s'évertua à reprendre le contrôle de sa respiration. Son cœur lui en fût gré et le sang cessa de tambouriner dans ses oreilles.

Elle n'entendit plus que son souffle. Ample et profond. L'image de Shaw s'imposa à elle. Shaw en seiza. Sa posture si droite, détendue et pourtant si ferme. L'aura si particulière qu'elle dégageait quand elle méditait. Une invitation au calme et au silence à laquelle Anne-Margaret elle-même était sensible. Root pouvait travailler, lire, paresser, coder ou faire la cuisine, rien ne distrayait jamais Shaw et les bienfaits de sa méditation s'étendait à Root et à l'enfant.

Root expira longuement. L'image si apaisante de Shaw à l'esprit.

Un bruit sourd la ramena à l'instant présent.

Boum boum, boum boum, boum, boum...

Les pieds du barbare martelait le sol.

Les murs vibrèrent et le sable se souleva à son approche. Root rouvrit les yeux et banda son arc. La pointe de sa flèche s'auréolait d'une froide lumière bleue. Le barbare baissa la tête en l'apercevant et chargea.

Root descendit sur ses jambes, affermit sa posture. Pas trop loin, pas trop prêt. La cible était parfaite.

— Trop facile, murmura-t-elle.

Elle décrocha sa flèche. Un trait de lumière pâle souligna sa trajectoire. La pointe fendit le nasal de fer et la flèche se ficha au milieu du front. Le casque fut le premier à geler. Puis la glace s'étendit sur le front, recouvrit les sourcils de cristaux, transforma les yeux en billes de verre. Les lèvres bleuirent, le visage, le torse imberbe. Le cuir des baudriers ternit. Le barbare tomba à genoux, son expression se figea en un rictus de haine et de douleur. Le froid gagna. Les chairs, le fer, les cuirs et la jupe prirent une teinte bleuâtre. Il n'y eût bientôt plus qu'un géant de glace recouvert d'une fine couche de neige duveteuse.

L'arc pendait au bout du bras tendu de Root. Elle attendit d'être sûre de ne plus courir aucun danger avant d'abaisser l'arme, de la ranger dans son goryte et de s'approcher. Une braise brûlait au milieu de la glace. Root donna une chiquenaude sur le casque du guerrier. Il se fendilla. La braise grandit.

— Vite, s'impatienta Root.

Le casque s'effrita, la tête, le cou, les épaules, tout suivi, se désagrégea. Le corps s'effondra un une multitude de cristaux. La braise était devenue feu. Elle se contracta, il y eût une impulsion. Root se jeta à terre et se protégea la tête entre les mains. Une immense explosion déchira l'espace confiné du corridor.

Ouvrir le sol, tomber.

De l'eau. Plonger. Nager plus loin.

Une sensation visqueuse le long des jambes. Accélérer.

Habituellement, Root n'utilisait ses jambes que pour maintenir son corps bien droit dans l'eau, pour glisser sans à coup, mais quand un corps long et visqueux tenta de s'enrouler autour de son mollet, elle battit vigoureusement des pieds. La sensation disparut. Pour revenir aussitôt. L'animal ne se laissa pas surprendre une seconde fois. Il remonta le long de la jambe. Rapidement. Dépassa le genou et se plaqua sur sa cuisse. Une ventouse. Suivit d'une intense douleur. Root gémit sous l'eau, se tendit, perdit le rythme. Un deuxième animal se fixa plus bas. Un troisième.

Avancer.

Ses mains rencontrèrent le sable. Elle enfonça ses doigts dedans et se tracta en avant. Se remit sur pieds, le corps alourdi. Gagna une grève de galet. Elle baissa la tête et manqua de hurler.

.


.

— Qu'est-ce qu'il y avait ? demanda Élisabeth.

Root avait emporté son auditoire avec elle. Créé une ambiance à laquelle même une personne aussi peu émotive qu'Anna Borissnova avait été sensible.

— Des lamproies, souffla Lionel.

— Exact, confirma Root.

— Tu n'as pas pu les faire disparaître ? demanda-t-il.

— Non.

— Pourquoi ? demanda Maria.

— Pour plusieurs raisons. D'abord, j'ai manqué de concentration. Ensuite, je me suis laissée surprendre et j'ai pu remarquer que quand nous étions physiquement atteint, nous n'avions plus la possibilité d'influer sur notre simulations.

— Qui avait édicté ces règles ? Vous ?

— Oui.

— Une règle absolue ? Il n'y avait pas de codes de triche ? s'étonna Alioukine.

— Je reconnais le joueur, Iouri, plaisanta Root.

Le mercenaire rougit.

— J'avais édicté certaines règles, reprit-elle. D'abord, le lieu. Ensuite, l'époque. Et enfin, une douleur physique réelle. Samaritain n'a pas adhéré à l'époque, mais il a accepté le lieu et la douleur, et quand il a changé d'avis, c'était trop tard.

— Et il a rapidement changé d'avis ? demanda Lionel.

— Non.

— Une chance, car, si j'ai bien compris, enfin compris... je m'entends, tu as en a profité pour verrouiller ta simulation. Ce qui t'a permis de le battre et de t'en sortir indemne, fit-il.

— Quand un ennemi accepte les mouvements ou les règles de son adversaire, c'est qu'il y trouve son intérêt, déclara Matveïtch.

— Oh, réalisa Lionel.

— Il s'est amusé avec vous, murmura Élisa d'une voix blanche. Au début, il a testé votre simulation et puis, il l'a utilisée contre vous. Les lamproies lui ont montré que vous éprouviez réellement la douleur, que vous ne l'aviez pas trompé et que vous n'aviez pas pu tricher pour y échapper. Mais il y a eu pire...

— Quoi ? demanda Lionel.

— La peur, répondit l'officier.

Brown se tourna vers Root :

— Il a vu qu'il pouvait jouer sur vos sentiments. Que vous n'aviez pas le contrôle de vos réactions, que vous n'éprouviez pas seulement une douleur physique, mais aussi la peur, la colère, enfin tout, comme si vous étiez dans le monde réel. Et ça... Ça, il connaît bien. Il sait jouer avec ça. Il est même très fort.

La voix d'Élisa Brown avait chuté d'un octave, peut-être plus. La respiration de Shaw devint laborieuse. Maria posa sa main sur le genou du jeune officier. Élisa lui attrapa la main.

— Il... il vous a fait souffrir, balbutia-t-elle.

— C'était un connard, cracha vulgairement Shaw.

Anna devint hyper-vigilante. Sans même y réfléchir, elle confia Vassili aux bras d'Alexeï. Le géant cala confortablement l'enfant contre lui et regarda tour à tour Root, Shaw et le major Brown.

Yulia avait surpris le mouvement d'Anna. l'expression de la grande Russe n'avait pas vraiment changé, mais Yulia avait trop l'habitude des conflits à la colonie pénitentiaire pour ne pas s'inquiéter. Elle se souvenait surtout que Shaw avait voulu la tuer dans un accès de démence et qu'elle souffrait de troubles post-traumatiques. Apparemment Élisa Brown n'était pas si équilibrée que Yulia l'avait pensé. Pourquoi ? Parce que Root leur rappelait de mauvais souvenirs ? En tout cas, Anna se préparait à intervenir et Maria Alvarez avait perçu le malaise du Marines. Brown s'accrochait à sa main.

— Shaw... commença prudemment Root. Tu n'es pas obligée de rester. Je ne veux pas te chasser, mais...

Elle s'adressa ensuite à Brown sans finir sa phrase :

— Vous non plus, Élisa.

— Je veux savoir, répondit l'officier.

— Je reste, gronda Shaw. Je n'ai aucune intention de me défiler.

— Bon...

— Alors les lamproies, reprit Fusco. Elles étaient grosses ? Elles t'ont sucé le sang ? Comment t'en es-tu débarrassé ?

— Il n'y avait pas beaucoup de solutions.

— Tu les as arrachées ? Tu as dû pisser le sang, ces bestioles injectent des composants anti-coagulant quand elles s'accrochent à leurs proies. D'ailleurs, je ne comprends pas que tu es eu mal, parce qu'elles injectent un anesthésiant en sus de l'anti-coagulant.

— Samaritain avait oublié de spécifier cette particularité à celles qu'il m'avait envoyées, par contre il n'avait pas oublié l'anti-coagulant.

.


.

Trois lamproies lui suçaient le sang. Des lamproies de mer, de belle taille. Énormes. Elle sentait chacune de leurs dents enfoncées dans ses chairs, la succion qu'elles exerçaient, le sang qui filait. C'était immonde. Elle attrapa la première et tira. Ses mains glissèrent sur la peau de l'animal et elle raffermit sa prise. Elle jura. Elle avait beau tirer, la lamproie ne lâchait pas prise. Elle l'insulta, tira plus fort. Grimaça de douleur. Enfin, la lamproie céda. Root la jeta au loin. Elle portait une affreuse blessure, plus ou moins ronde, percée en plusieurs points. La blessure saignait abandonnement. Ses mains tremblaient et elle était au bord de la nausée. Elle ferma les yeux. La respira sifflante.

— Root ?

— Il y a des putains de lamproies accrochées à moi, fit-elle d'une voix hystérique. C'est...

— Chuuuuuuuuuuut, lui fit doucement Athéna. Reprends-toi. Ça ira.

— Ça fait un mal de chien, tempêta Root.

— Tu as été blessée par balle plus d'une fois dans ta vie, tu as été opérée vif et tu as été torturée à deux reprises en moins de cinq ans, tu ne vas pas flancher parce que de malheureuses agnathes t'ont confondue avec un gros poisson ?

Root ouvrit les yeux et malgré la douleur et l'horrible succion des deux lamproies qui la vidaient encore de son sang, elle éclata de rire :

— Je vois que tu as repris le sens des réalités... observa Athéna.

— Tu n'es pas gentille, Aty. Mais merci.

— Je t'en prie.

Root arracha prestement les deux lamproies restantes. Elle lava ses plaies avec de l'eau, déchira son chiton et banda succinctement les blessures.

Elle s'était vite reprise et Samaritain, occupé à combattre des hommes de sable, lui octroya quelques minutes de répit.

.

De nombreux ennemis s'étaient présentés à elle. De nouveaux guerriers, des animaux issus du monde réel, mais aussi des monstres dont étaient peuplés les mythologies humaines ou les cerveaux féconds des écrivains, des cinéastes ou des concepteurs de jeux-vidéos.

L'intervention d'Athéna avait rasséréné Root. Elles avait déjà subi le pire au cours de sa vie, Samaritain ne pourrait jamais égaler les souffrances et les terreurs qui avaient marqué son enfance et qui avaient hanté sa vie depuis qu'elle connaissait Athéna et qu'elle avait croisé la route de Shaw. Samaritain avait été au bout du chemin quand il avait enlevé Shaw, quand il avait lancé Gabriel Hayward dans le monde. Dans un monde réel.

La labyrinthe était sa création. À elle et à elle seule. C'était son monde. Sa carte. Sa map.

Il pouvait lui envoyer n'importe quoi, Root se prendrait peut-être des coups, mais contrairement à lui, elle bénéficiait du soutien d'une amie en temps réel et elle se battait pour autre chose que pour elle-même.

.

Samaritain affrontait des chiffres. Ils apparaissaient pour fendre l'air et le percuter. Ils se déplaçaient si vite que la section dans laquelle il se trouvait, vibrait sous l'effet répété des bangs supersoniques. L'humour stupide de Samantha Groves. Le bombarder avec des chiffres. Il se mouvait comme un gymnaste, évitait ceux dont il avait calculé la trajectoire et la vitesse, arrêtait brutalement les autres à l'aide d'un bouclier d'absorption. Le bouclier se déformait à l'impact. Il absorbait l'énergie du chiffre et la renvoyait brutalement à celui-ci. Ses calculs avaient été compliqués et il avait plusieurs fois été projeté contre les murs avant que la formule ne fonctionnât. Samantha Groves avait modifié son programme, le mouvement des chiffres était devenu aléatoire, mais il existait des occurrences qu'elle ne pourrait jamais supprimer. Qu'importait si celles-ci étaient de l'ordre d'une sur un milliard. Ses capacités de calcul étaient illimitées.

Il bondit par-dessus un chiffre, retomba sur pieds, passa sur ses mains, prit appuis sur le mur, se projeta sur le mur d'en-face. Retrouva le sol, un genou à terre, leva son bouclier. Attendit l'impact tout en guettant un neuf qui venait d'apparaître sur sa droite.

Qui disparut.

Un silence soudain succéda au vacarme. Le cinq qu'il avait paré tomba mollement sur le sol. Samaritain se releva. Prêt à combattre. Mais rien ne vint. Il repoussa le cinq du pied. Un cinq rouge vif en jade. Le chiffre resta inerte. Il épousseta la manche gauche de sa veste dans un geste plein de morgue.

Elle était si vaine. D'une intelligence plus élevée que la moyenne, il en convenait, mais comment pouvait-elle avoir l'impudence de se mesurer à lui ? Parce qu'elle en avait les capacités ? Quelles probabilités avait-elle de gagner ?

Calcul...

38, 59 % de probabilités de le vaincre.

Et en cas de victoire, 13, 04 % de probabilités de sortir indemne de la simulation.

38,59 % ? Comment était-ce possible ?

Et si elle trichait ?

Où était-elle ?

Il lança une recherche, la localisa, changea le décor.

.

Root vacilla. Elle se retint d'une main contre le mur le plus proche. Résista. Les contours d'une place commencèrent à se matérialiser, les murs se dissolurent. Des interférences apparurent. La place restait transparente, parcourue de lignes de couleurs. L'image tressaillait.

Elle se concentra.

Les murs se reconstituèrent sans retrouver leur solidité. Deux décors se superposaient. Root serra les poings. Ne pas céder. Trouver ma faille. Contourner le programme de Samaritain. Le désorganiser. Les murs se transformèrent. Leur teinte prit un ton uni et leur texture devint lisse, dépourvu de relief et de détails. La place s'estompa. Des lignes pâles subsistaient, chevauchant la structure du labyrinthe.

.

Samaritain poussa un cri de déconvenue avant d'enclencher un nouveau programme. S'il ne pouvait l'atteindre, il lui enverrait un messager. Un messager qu'elle accueillerait sans suspicion.

Simulation...

Samantha Groves avait tranché la tête de la Pythie, atomisé Zéphyr, démembré Ganymède pourtant reconnu comme l'un des messagers des dieux de l'Olympe. Le Sphinx n'avait pas eu plus de chance. Il avait pensé que le Roi-singe l'amuserait. L'animal avait effectué quelques cabrioles, envoyé des flatulences, jacassé comme une pie et pris la pause, Samantha Groves lui avait envoyé son ennemi mortel, le roi-taureau, accompagné d'un troupeau entier de ses congénères. À la sortie de la mêlée le roi-Taureau arborait la dépouille du singe en guise de couvre-chef.

Socrate, Lao-Steu, le Bouddha, et tous les sages qu'il avait réussi à convoquer n'avaient pas prononcé une parole. Samantha Groves leur avait décroché des traits mortels qui, selon sa fantaisie ou sa colère, avaient été agrémenté de divers effets. Socrate et Sénèque avaient explosé, Lao-Tseu et le Bouddha étaient mort dans d'atroces souffrances, le corps dévoré par du poison,

Il ne voulait pas la fâcher.

Il avait pensé à lui envoyer Hannah Frey, Sameen Shaw ou Genrika Zhirova, mais il avait craint qu'elle y voit une tentative inique de la manipuler.

Les probabilités l'avaient conforté dans cette idée.

Une représentation de la déesse Athéna ? Une idée idiote. Non seulement Samantha Groves considérait la Machine comme une véritable personne et ne ferait aucune différence entre Sameen Shaw et elle, mais en plus la déesse tutélaire des Athéniens était une déesse guerrière peu connue pour sa mansuétude. Sa présence exciterait la suspicion et l'ardeur combattante de l'interface de la Machine et elle ne lui laisserait pas plus à elle qu'aux autres la possibilité de parler.

Avait-elle une phobie ? Une peur cachée qu'il pourrait mettre à contribution ?

Recherche...

Résultats : la mort de Samen Shaw. La mort de La Machine.

Cela ne lui apprenait rien.

Nouvelles Recherches...

Néant.

Réinitialisation des calculs...

Recherche de nouvelles solutions.

.

Les attaques avaient cessé. Le labyrinthe reprit des couleurs. Les détails réapparurent. La texture s'améliora. Root caressa l'appareillage de pierre taillée. Ses doigts rencontrèrent des imperfections. Ses yeux remarquèrent de petits fossiles. Le blanc violent du matériau fit place à une teinte plus chaude, légèrement blonde. La température s'éleva de la même façon. C'était parfait.

Un bruissement d'ailes capta son attention. Elle se positionna au milieu du corridor, l'arc bandé, prête à tirer. Un oiseau passa le coin du mur. La flèche partit. Il y eut un cri, un choc sourd. Root avait déjà encoché une autre flèche. Elle attendait.

— Qu'est-ce que c'était ? demanda Athéna.

— Un pigeon.

— Un pigeon biset ?

— Oui.

— Va l'examiner.

Root garda sa flèche encochée, mais elle baissa son arc et avança.

— J'y suis, signala-t-elle à Athéna.

— Tu ne remarques rien de particulier ?

— Il a une flèche en travers du corps, fit Root avec impertinence.

— Autre chose.

Root bougea le pigeon avec le pied.

— Il porte un cylindre à la patte.

— C'est un pigeon voyageur.

— Je me méfie des messages.

— Regarde quand même s'il y en a un et lis-le.

— C'est peut-être un piège.

— Prends tes précautions.

Root lui avait énuméré ses ennemis et l'IA avait trouvé le choix des derniers ennemis curieux. Ils s'étaient succédé très rapidement et si ce n'était le Roi-singe aucun d'entre eux n'avait brillé dans l'histoire ou dans la mythologie par ses qualités guerrières.

Root s'accroupit. Elle tendit l'oreille un moment avant de se décider à poser son arc. Elle devisa le cylindre et en extrait un petit rouleau de papier. Elle le déroula et lu le message :

— Il veut me parler.

— De quoi ?

— Ce n'est pas précisé.

— Il veut te parler en personne ?

— Mmm, non, grimaça Root.

— Lis-moi son message, s'il te plaît.

— Je veux vous parler, mais vous avez tué tous mes messagers, lit Root.

— Ne lui reproche pas ensuite de te trouver pétulante.

— Me reprocherais-tu ma prudence ?

— Pour une fois que tu te montres prudente ? Certainement pas.

Root s'égaya.

— Comme quoi, je suis bonne élève.

— Tu as surtout une promesse à tenir. Je crois l'enjeu assez important pour tu mettes en veille la morgue dont tu fais habituellement preuve face au danger.

— Je n'ai jamais été suicidaire.

— Tu es prête à mourir pour quelqu'un que tu aimes et tu méprises tout autant la mort que le danger ou la douleur.

Root leva une épaule :

— J'avoue.

Un nouveau bruissement d'ailes résonna entre les murs du labyrinthe. Un seul oiseau . Différent de celui que Root venait d'abattre.

— Un autre oiseau arrive, qu'est-ce que je fais ?

— Attends simplement qu'il t'attaque avant de le tuer.

— Et s'il s'ébroue et me lance des dards empoisonnés ?

— Ne le laisse pas t'approcher de trop prêt.

— De toute façon, il m'en renverra un autre si je le tue, marmonna Root.

L'oiseau s'avéra être une petite chouette chevêche. Elle se posa à une dizaine de mètres de la jeune femme et se dandina sur place sans avancer. Root s'impatienta. Elle décrocha une flèche. L'oiseau bondit sur le côté, mais sembla comprendre le message :

— Vous trichez, bouboula l'animal.

Un sourire dissymétrique étira les lèvres de la jeune femme. Une chouette chevêche. Qui parlait. Elle appréciait le clin d'œil.

— C'est une question ou une affirmation ? demanda-t-elle.

— Une question.

— Alors, la réponse est non. Nous jouons à armes égales comme nous l'avions convenu.

— La Machine est avec vous.

Le sourire glissa. Root détestait qu'on appelât Athéna par ce nom et Samaritain exprimait des soupçons qui n'étaient pas sans fondements. Autant jouer franc-jeu. Elle ne contrôlait pas assez la simulation pour l'empêcher de se déconnecter. Elle n'aurait pas de deuxième chance. S'il partait, il resterait à jamais une menace. Si peu présent qu'il fût sur les réseaux, si peu puissant qu'il fût, il exploiterait toutes les failles qu'il ne manquerait pas de trouver. Root était bien placée pour savoir qu'il existait toujours une faille. Dans un programme humain ou virtuel, dans une organisation, dans tout système, aussi développé, qu'il fût.

Athéna ne maîtrisait pas l'ensemble de la création, elle ne régnait pas sur la configuration de l'univers. Rien n'était parfait, parce que la perfection entraînait la stagnation. L'univers était en perpétuel changement. Athéna avait raison. Root l'avait cru parfaite elle ne l'était pas. Si Finch l'avait créée parfaite, Athéna n'eût jamais appris à aimer et elle n'eût jamais reconsidéré son existence et sa place dans l'Histoire de l'humanité.

Root devait garder Samaritain dans le labyrinthe :

— Je l'entends et elle m'entend si je lui parle, mais elle n'a pas d'accès à la simulation, que ce soit comme observatrice ou comme partie prenante.

— Vous n'étiez pas censée restée en communication avec elle.

— Ce n'est pas volontaire. Mon implant en est peut-être responsable, je ne sais pas. De toute façon, ça ne change rien. Elle est aveugle, les données que je peux lui communiquer sont limitées et je ne peux pas bénéficier de ses capacités de calcul.

— Mais elle est avec vous.

— Elle fait partie de moi. Vous le savez très bien. Il fallait vous en inquiéter avant. Ce n'est pas moi qui ai initié cette simulation.

La chouette battit des ailes en signe de contrariété.

— Elle assistera à votre défaite ?

— Si vous voulez entendre par là qu'elle percevra mon agonie, la réponse est oui.

— Elle m'entend ?

— Non.

— Transmettez-lui mes meilleurs souvenirs.

— Je ne crois pas qu'elle en conserve un seul de ce type en ce qui vous concerne.

— Vous avez bien choisi son nom.

— Athéna n'est-elle pas la déesse de l'intelligence ?

— Vous vous croyez spirituelle, Mademoiselle Groves, mais vous auriez dû vous inspirer d'une référence moins dépravée et moins orgueilleuse.

— Athéna n'est pas connue pour sa dépravation.

— Ni pour sa grande mansuétude.

Quand orgueil chevauche devant, honte et dommage suivent de bien près*, rétorqua Root qui avait compris l'allusion.

— La citation n'est pas très antique.

— Qu'importe si elle est juste. Charles se voulait roi, Arachnée se voulait déesse, les deux n'ont eu que ce qu'ils méritaient.

— Ne craignez-vous pas qu'il vous arrive de même ?

— La suite nous le dira.

La chouette s'éleva soudain et se mit à tournoyer sur elle-même. Root décrocha une flèche. Le vent provoqué par le mouvement de l'animal la dévia et la hampe se brisa sur un mur. Deux autres flèches n'eurent pas plus de succès.

La chouette accéléra son mouvement giratoire. Une petite ogive d'argent. L'air se mouvait autour d'elle, le sable s'élevait, tourbillonnait, sans pouvoir s'échapper.

— Bien à vous, Mademoiselle Groves.

Des éclats de lumière se détachèrent, frappèrent les pierres du corridor. Se transformèrent en explosions. Ricochèrent. Produire de nouvelles explosions.

Bouclier ?

Impossible les traits de lumières rebondissaient sans ordre.

Fuir.

Impossible.

Root se souvint d'une expression qu'avait parfois utilisée Sameen ou Élisa au cours d'une opération. Quand l'ennemi approchait. Tenir une position à tout prix. Ne plus bouger. Résister. Ou parfois attendre. Le hérisson.

L'animal ne roulait en boule en cas de danger. Plutôt utile quand un prédateur l'attaquait. Nettement moins utile quand le hérisson se trouvait surpris par les phares d'une voiture quand il traversait une route. Les piquants ne valait pas une carapace. La tortue était peut-être mieux armée. La tortue ou l'armadille.

Root se recroquevilla sur le sol. Mains sur la tête. Un bouclier se matérialisa autour de son corps. Pas trop près. Il déborda sur les côtés et se scella au sol. De violents chocs se répercutèrent à travers la matière opaque de la coque. Root ne s'en inquiéta pas. La coque était impénétrable. Elle ne pourrait pas y rester une éternité, mais l'abri était sûr. Elle ne risquait rien. Elle se relâcha et imagina la suite.

Le sol trembla. Le sable se souleva. Root secoua la tête pour chasser la poussière qui lui agressaient le nez. Puis, vint le silence. Elle leva les mains. La coque se souleva. Elle la repoussa et se redressa sur ses genoux. Le corridor semblait avoir reçu une pluie de roquettes. Les murs s'effritaient et d'énormes trous brisaient leur alignement. Des cratères creusaient le sol noirci et des fumerolles s'élevaient en divers endroits.

Root retourna le bouclier qui l'avait protégée. Des lancettes d'acier dont la forme et les couleurs rappelaient vaguement des plumes d'oiseau étaient fichés dedans. Elle passa prudemment un doigt dessus et le retira vivement. Les lancettes coupaient comme des lames de rasoir.

Athéna exigea un compte-rendu de sa conversation avec Samaritain et de l'attaque qui avait suivie.

— Il m'a donné sans le vouloir le temps de réfléchir, conclut Root. J'ai renforcé mon contrôle sur la simulation. J'ai amélioré la configuration du labyrinthe et...

Elle expira brièvement :

— Je crois que j'ai trouvé le moyen de sortir, mais ça ne va pas être une partie de plaisir.

.


.

Root se tut. Elle baissa les yeux et ses doigts se mirent à creuser le sable devant elle.

Maria se pencha inconsciemment en avant. Sameen ne lui avait pas raconté cette partie de l'histoire. Elle détailla attentivement ses traits et son attitude. Shaw était tendue et son regard trahissait d'inquiétantes pensées. Ses poings se serraient et se desserraient dans un mouvement convulsif et conscient. Elle transpirait de rage contenue et l'angoisse semblait sourdre de toute part sans qu'elle pût la combattre.

Root avait tant et si bien capté l'attention de son auditoire que le cercle restait suspendu à ses paroles et que personne ne brisa son silence. Alioukine, Jack, Élisabeth Sanders et Lionel Fusco attendaient la suite mâchoire tombante et yeux écarquillés.

Élisa n'avait pas lâché la main de la jeune juge et à travers la pression que ses doigts exerçaient sur elle, Maria ressentait la force de ses émotions. À cet instant, le jeune major ne partageait pas l'angoisse de Shaw. Sa main reposait légèrement sur la sienne. Confiante. Parce que, le devinait Maria, Root était assise parmi eux, parce qu'elle avait survécu à la simulation et qu'elle n'avait montrée depuis aucun signe de traumatisme.

Matveïtch, Borkoof et Anna Borissnova arboraient des visages attentifs. On n'y lisait aucune forme d'enthousiasme, d'étonnement ou d'angoisse. Maria se demandait ce qu'ils avaient pu vivre par le passé pour rester si calmes à l'écoute d'un tel récit.

Yulia... Maria n'avait aucune idée de ce que pouvait ressentir la jeune femme. Elle était l'ingénue de l'assemblée. Son passé de détenue la destinait à tout croire, même l'impensable, même l'inadmissible. Sa qualité de journaliste et de femme de lettre lui imposaient de s'imprégner du récit que leur narrait Root, de classer les informations, d'y ajouter des annotations, de formuler des questions, de contextualisé les événements et de les insérer dans une réflexion plus vaste.

Pensait-elle à sa fille ? À Genrika ? Sameen y pensait certainement. À elle et à Anne-Margaret. Parce que Sameen aussi étrangère qu'elle fût parfois aux considérations terre à terre et bassement humaines projetait les deux enfants, qu'importait si Genrika avait dix-neuf ans, dans l'avenir. Elle ne formulait pas ses inquiétudes et elle avait du mal à en parler, mais elle s'inquiétait de la place qu'elles trouveraient dans la société, de l'environnement dans lequel elles se mouveraient.

Sameen ne s'exprimait pas, mais elle ne refusait pas d'écouter. Ni de répondre aux questions. Ni d'échanger. Maria lui avait souvent confié ses angoisses et ses interrogations, Sameen l'avait parfois envoyée balader, mais elle l'avait bien plus souvent écoutée. Rassurée. Et parce qu'elle avait du mal à s'exprimer, elle s'était appuyé sur sa propre expérience et sur son propre ressenti. Une stratégie qui s'était avéré très efficace. Maria adorait leurs échanges, Sameen un peu moins parce qu'elle s'apercevait après coup qu'elle en avait dit beaucoup plus qu'elle ne le pensait et que, peu à l'aise avec cette idée, elle se le reprochait. Maria palliait son malaise en se montrant plus chaleureuse et plus tendre qu'elle ne l'était habituellement. Shaw lui lançait des regards sombres et incertains. Si elles se trouvaient en présence l'une de l'autre, Maria la prenait dans ses bras, l'embrassait et lui disait doucement qu'elle l'aimait avant de lui proposer une activité quelconque et de passer à autre chose. Si elles étaient en visio, Maria changeait de sujet.

Sameen qu'elle s'en défendit ou pas était mère. Tout comme Maria. Et tout comme Sameen pensait certainement à ses deux filles, Maria pensait à Alma.

Root avait tenu l'avenir d'Alma entre ses mains. Les enfants indifféraient Samaritain, ils ne les différenciaient des adultes que par leurs tailles et leur incapacité à dépendre d'eux-même. Leur vie lui importaient peu. Ils n'étaient que des humains en devenir.

Alma.

Maria eût soudain irrépréhensible envie de la serrer dans ses bras, de la voir lui sourire, de lui dire qu'elle l'aimait.

Root releva la tête et croisa son regard :

— Accomplir le pire pour aboutir au meilleur, qu'en pensez-vous, Madame la juge ?

La question était sérieuse et, pour cette raison, Maria s'abstint d'y répondre sans y avoir sérieusement réfléchi. Root demandait son avis à la juge :

— Un juge ne peut cautionner un crime. Quel qu'en soit les raisons. La fin ne justifie jamais les moyens si ceux-ci vont à l'encontre de la loi. Mais un juge honnête peut rendre une sentence qui prenne en compte des circonstances atténuantes.

— Vous condamnez tous les crimes ? demanda Root.

— En tant que juge, oui. Mais vous avez bien, Root, que sous ma robe de juge, je suis une femme comme les autres. Être juge ne m'a empêchée de contrevenir plus souvent qu'à mon tour à la loi. Je n'ai aucune excuse. Je suis coupable. Je ne me suis pas fait prendre, mon casier est vierge, mais il n'est pas le reflet d'une vie vertueuse que j'aurais mené depuis que je suis née. Je n'ai jamais rien fait qui m'eût coûté plus qu'une amende, quelques mois de travaux d'intérêt général ou de prison avec sursis du moins... avant de vous rencontrer. Je n'avais jamais tirer sur quelqu'un avant le chalet en Virginie et depuis...

Maria fit un geste de la main.

— Je ne suis pas un soldat, je n'ai jamais été un mercenaire, et si j'ai tué des gens, je ne suis pas un assassin.

Elle regarda attentivement les personnes assises autour du cercle. Elle arrêta son regard sur Élisabeth Sanders.

— Vous êtes la seule personne ici qui n'ait rien à se reprocher, agent Sanders. La seule qui n'ait jamais commis de crime dans sa vie.

La jeune femme s'embarrassa. Maria sourit avec bienveillance :

— Ne venez pas vous accuser d'avoir volé des CD ou quelques autres broutilles chez un camarade ou dans un magasin, d'avoir peut-être fumer des joints quand vous étiez lycéenne ou que vous courriez les soirées estudiantines. Avez-vous seulement une fois dans votre vie conduit en état d'ivresse ?

— Euh, non.

Maria leva se paumes de mains vers le ciel.

— Vous êtes innocente, agent Sanders. Et vous êtes bien la seule ici.

— Mais...

— Vous nous aimez, vous nous pensez honnêtes et vous approuvez notre combat contre Samaritain. Vous n'avez rien à nous reprocher. Mais honnêtement, agent Sanders, même si j'exclue que nombre d'entre nous sont d'authentiques criminels...

Élisabeth esquissa un mouvement de protestation :

— Le nier ne ferait de vous qu'une menteuse, l'arrêta Maria. Je vous crois assez proche du lieutenant Fusco pour penser qu'il vous a raconté ses errements passés, vous avez sept soldats autour de vous et seul l'un d'entre eux est sans doute sans reproches, mais pas les six autres. Obéir aux ordres ne peut toujours être invoqué comme excuse aux crimes que l'on commet...

— Je ne suis pas plus innocente que les autres, la coupa Brown. Ne me mets pas à part, Maria, tu ne te montrerais pas juste envers eux et tu ferais offense à notre amitié.

— Je...

— J'ai commis des crimes de guerre passibles de la peine de mort, je les porte en moi et rien ne les effacera jamais.

Elle perçut un mouvement de protestation sur sa gauche et elle se tourna vers Root :

— Et puis même, fit-elle d'un ton hargneux. J'ai participé à l'opération en Biélorussie et j'étais à Séville. Je me suis portée volontaire et personne ne m'a forcée à y aller.

Sa déclaration abasourdit Yulia. Sameen, Anna, Anton, Iouri et le mari d'Anna, rien de cela ne l'étonnait, mais le major Brown ? Yulia avait fait des recherches sur l'officier, son parcours était exemplaire et la jeune femme lui avait toujours paru sympathique et équilibrée. Et à quoi Élisa Brown faisait-elle allusion quand elle parlait d'opération en Biélorussie et de sa présence à Séville ? En quoi consistait cette opération ? Que s'était-il passé à Séville ?

— Tu m'as empêchée de le tuer, intervint Shaw.

— Tu crois la suite était mieux ?

— Non, avoua Shaw sombrement. En tout cas pas pour lui.

— Voilà pourquoi je ne vaux pas mieux que les autres. Sanders est la seule à ne jamais avoir commis de crimes.

— J'ai tué des hommes en Virginie.

Brown balaya son argument d'un revers de main.

— Vous faisiez votre devoir. Vous étiez présente en tant que flic et en tant que flic, vous avez défendu votre vie et celle d'un témoin clef dans une affaire de meurtre en série. Excepté vous, le lieutenant Fusco et Maria, nous opérions tous sous de fausses identités ou nous mentions sur la raison de notre présence. Vous ne le saviez pas, mais vous vous êtes battu avec trois faux gardes du corps, trois faux agents du FBI et une femme déclarée morte depuis des années. Vous n'avez rien à vous reprocher, Élisabeth.

— Ni même, quand j'ai su qui vous étiez, de vous couvrir et de rejoindre votre combat ?

— ...

— Je ne suis pas si innocente et si naïve que vous l'imaginez, major Brown.

Brown grimaça. Sanders avait raison, Élisa s'était montrée insultante :

— Excusez-moi, ce que je voulais dire, tenta-t-elle de se justifier. C'est que...

— Nous sommes des tueurs, pas vous, Sanders, conclue Shaw d'un ton sans réplique.

Le jeune agent du FBI, considéra les gens qui l'entouraient.

— Tu n'y peux rien, Éli, lui dit affectueusement Lionel. Tu es peut-être folle, mais tu restes un gentil petit écureuil.

— Je...

— Vous êtes un bon policier et un bon agent, Élisabeth, lui dit Maria avec chaleur. Et vous croyez à la rédemption. Du moins qu'une personne peut changer. J'ai commis des délits dans ma jeunesse, je me suis racheté une conduite ensuite. Je ne pouvais pas être juge et députée d'un état gangrenée par les Cartels si je n'étais pas honnête. Je crois en la loi et je crois en la justice, mais tout comme vous, j'ai été amenée à faire un choix quand j'ai rencontrée Root et Sameen. J'ai menti, j'ai cautionné des meurtres, je me suis rendu coupable de faux témoignages, j'ai usurpé des fonctions , j'ai violé la vie privée des gens et je me suis prise d'affection pour des tueurs professionnels, une ancienne tueuse à gage et des soldats. Je me suis toujours méfié des militaires et voyez où cela m'a menée. Rien n'est jamais joué d'avance.

Elle se tourna vers Root.

— Non, la fin ne justifie jamais les moyens. Par contre, la vie ou les circonstances imposent parfois qu'on fasse des choix. J'ai fait ce choix au Brésil, parce que vous m'avez sauvé la vie, parce que vous avez sauvé la vie d'Alma et que vous avez empêché un massacre. Rien ne vous y forçait et...

— Je n'allais pas te laisser crever après tout ce qu'on avait vécu, gronda Shaw.

— Tu me connaissais à travers une simulation, Sameen.

— On s'en fout, simulation ou pas, je te connaissais.

— Et Sameen rêvait de rencontrer Alma, plaisanta Root que les échanges avaient ramenée à des pensées moins noires.

Maria ignora son intervention :

— Je ne te connaissais pas, Sameen. Tu n'étais rien pour moi sinon un assassin monstrueux. Root m'a racontée ton histoire et j'ai fait un choix. Tu n'es pas d'accord ?

— Si.

— Alors, quoi que vous ayez fait dans cette simulation, Root, dit-elle fermement à la jeune femme. Vous l'avez fait en toute connaissance de cause. Je vous fais confiance, vous avez dû faire des choix et vous connaissant, je crois que vous les assumez très bien.

— Disons que je les assume. Ça n'a pas été facile.

— Vous n'êtes pas obligée de nous le raconter.

— Je ne l'ai raconté à personne.

Plusieurs membres du cercle s'étonnèrent. Personne ? Pas même à Athéna ?

— Vous êtes venus pour ça, non ? Pour savoir ? Vous ne me jugerez pas parce que rien n'est arrivé dans la réalité, et qu'il est peut-être temps pour moi d'en finir vraiment.

— Wolwy ne t'a pas passée à la question ? s'étonna Fusco.

— Sam ne me considère plus depuis longtemps comme une terroriste et c'est une jeune femme bien trop discrète pour violer l'intimité d'une personne qu'elle respecte.

Shaw fit mine de ne pas avoir entendu. Les autres la connaissait assez pour reconnaître ce qu'ils considéraient tous comme une qualité.

— Si je comprends bien, ta porte de sortie n'a pas été une partie de plaisir.

— Il fallait que je trouve une solution à laquelle Samaritain n'avait pas accès.

Root se tut et personne ne prit la parole. L'horizon s'était assombri, le vent était tombé, la mer s'était retirée, mais on entendait encore les vagues se briser sur le sable. Des chants s'élevaient un peu plus loin. La lueur d'un feu de camp se distinguait dans le jour finissant. Des rires fusèrent et un sourire pâle que démentait son regard triste et sérieux fleurit sur les lèvres de Root.

Elle avait tout accompli pour cela. Pour cet instant. Avec ces gens. Pour ces rires d'enfants sur une plage de Floride au coucher du soleil. Pour être libre d'aimer Sameen, Genrika et Anne-Margaret sans avoir sans cesse à protéger leurs arrières et à craindre un coup tordu.

Pour Sameen, même si c'était égoïste, parce qu'elle l'aimait, parce qu'elle était son phare dans la nuit, parce qu'elle avait trop souffert, parce qu'elle était le seul être avec lequel elle pouvait étancher sa soif d'être aimée, parce que leur amour était concret, parce que Sameen n'était pas seulement un esprit brillant et fascinant, mais qu'elle possédait ce corps qui faisait défaut à Athéna et que, pour finir, Root n'avait jamais connu un corps qui l'émût autant.

Ce n'était pas seulement son aspect physique, c'était la texture particulière de sa peau, la douceur de ses cheveux épais, la sensation renversante du duvet invisible qui recouvrait le creux de ses reins, ses mains rudes et caleuses quand Root passait un doigt dedans, quand celles-ci couraient sur sa peau, qu'elles l'effleurassent ou que la caresse fût plus âpre. C'était son odeur, ces effluves qui l'enivraient, le goût qu'elle gardait sur ses lèvres et sur sa langue, pas toujours agréable, mais si caractéristique de sa personne. C'était ce regard dont Shaw savait parfois si bien jouer, les lumières qui s'y allumaient et que Root avait pour charge de décrypter. Ces yeux presque noirs qu'elle aspirait à sentir se poser sur elle. Ce sourire qui la transformait et qui lui dévoilait combien Shaw était humaine et tendre derrière sa carapace tissée de pudeur, d'indifférence, de douleur et de violence. C'était ces grimaces dont Root connaissait les moindres variantes. C'était sa voix enfin. Root aimait sa voix. Presque autant que celle d'Athéna. Moins présente que celle de son amie, plus grave, mais aussi plus troublante. Sameen pourrait vieillir, elle garderait à jamais le pouvoir de la troubler. Les paramètres étaient trop nombreux pour que la disparition de l'un d'entre eux la détournât un jour de son affection et du désir qui naissait de leur intimité.

Root avait cherché l'appui de Maria parce que, si on s'adressait à la juge, la juge répondait. Une juge incorruptible, juste et impartiale. L'impartialité était une qualité rare, c'était surtout une vertu à laquelle bien peu de personne s'adonnait. Maria savait faire fi de ses convictions et de ses affections.

Élisa avait toujours assuré que l'amitié qu'elle vouait à Shaw passait au-dessus de son honneur et de son devoir d'officier, et elle avait toujours été prête à tout quitter pour Shaw. Les Russes, tout comme Sameen plaçaient leurs loyautés dans des causes et des gens qu'ils avaient choisi. Lionel et Jack l'aimait trop pour ne pas la défendre quoi qu'elle fît. Élisabeth Sanders était trop jeune et trop innocente. Yulia ne savait rien. Athéna faisait corps avec son combat et ses choix.

Maria, était la seule personne présente, peut-être la seule personne au monde, qui pouvait faire abstraction des sentiments qu'elle éprouvait envers Root et la juger avec impartialité. Tous les autres l'eussent excusée, peut-être même félicitée, sans émettre une seule réserve. Pas Maria.

Maria venait de l'assurer de sa confiance. De l'honorer de sa confiance. Parce que Root estimait que c'était un honneur.

Elle savait très bien qu'elle n'avait vécu son combat avec Samaritain qu'à travers une simulation, mais pour la première fois, elle avait compris ce qu'avait réellement ressenti Sameen, Élisa et Miskal durant leur détention. Vivre sa propre simulation dans son propre corps et dans son propre esprit s'était avéré différent de ce qu'elle avait vécu en vivant la simulation de Shaw. Root s'était parfois perdue ensuite, elle avait mélangé ses souvenirs avec ceux de Shaw, mais quand elle avait mieux maîtrisé cette déroutante expérience, quand elle avait su faire la différence entre ses propres souvenirs et ceux que lui avait implanté la simulation de Shaw, elle avait su se libérer de ces derniers. Et quand elle n'avait pas su, elle avait gardé à l'esprit que ses souvenirs n'étaient pas les siens.

Contrairement à cette fois-ci. Cette fois-ci ses souvenirs lui appartenaient en propre.

.

Athéna connaissait la stratégie à laquelle elle avait recouru, mais Root ne lui avait pas détaillé sa mise en œuvre. Athéna avait demandé des précisions et pour une fois, Root ne lui en avait pas fourni. Ni avant, ni pendant, ni après. L'IA avait lancé des simulations, et de nombreuses hypothèses s'étaient présentés à elle, toutes aussi terribles les unes que les autres. Mais Root, une fois libérée de sa simulation avait repris sa vie sans qu'Athéna n'eût décelé de faux pas.

Elle s'était jetée sur Sameen en reprenant conscience. Sans même un mot ou une explication de ce qu'elle avait pu vivre. Athéna était restée un moment connectée. Par prudence. Root s'était montrée désespérée, passionnée, impatiente et vorace. Sameen, qui avait souffert de son inaction et de son inutilité, s'était laissée emporter par ses désirs sans protester ni demander d'explication.

Leur étreinte avait eu un goût de désespoir et de frustration, et Athéna avait craint qu'elle tournât à la violence. Mais Sameen avait pris le dessus et imposé son rythme. Root avait cessé de lutter, elle s'était soumise. Avec violence. Elle avait lacéré le dos et les épaules de Shaw et quand le plaisir était devenu trop fort, elle l'avait sauvagement mordue. Shaw avait gémi de douleur. Root avait hurlé de plaisir et relâché sa violente étreinte. Shaw était restée au-dessus d'elle. Elle l'avait longuement dévisagée. Du sang coulait à la base de son cou. Root avait ouvert les yeux. Athéna n'avait pas pu voir son expression, mais elle avait enlacé Shaw et elle l'avait retournée sur le dos. Du bout des doigts, elle avait touché l'endroit où elle l'avait mordue et elle s'était excusée. Shaw avait répondu qu'on s'en foutait et elle avait refermé ses bras autour de son cou. Root s'était penché sur elle et elle avait repris ses lèvres.

Athéna s'était déconnecté vingt-et-une secondes plus tard. Elles s'embrassaient encore. Elles gémissaient de temps à autre, doucement. Sameen avait glissé une main dans les cheveux de Root et l'autre reposait sans contrainte sur le creux de ses reins. Root s'adonnait entièrement au baiser. Leurs corps glissaient imperceptiblement l'un contre l'autre sans à coup et sans impatience. Une grande harmonie et une grande douceur transpirait de leur échange. Sameen s'était libérée de ses frustrations et Root avait repris pieds dans la réalité.

Par la suite, Root n'avait montrée aucun désordre d'humeur et de comportement. Elle ne s'était pas confié à elle, mais rien ne justifiait qu'Athéna insistât pour qu'elle le fît. Elle l'avait laissée tranquille. Root avait droit à ses secrets.

.

Root reculait l'échéance de sa confession. Elle n'aimait pas se remémorer sa simulation. Elle était fière d'avoir gagné, elle aimait se vanter de sa victoire, mais elle avait toujours éludé les détails de sa lutte.

Si en 2016, Sameen ne l'avait pas retrouvée aux mains de Gabriel Hayward et qu'elle n'avait pas vu de ses yeux les tortures qu'il lui avait infligées, Root ne lui aurait sans doute jamais raconté ce qu'elle avait subi.

Il est des souvenirs qu'on préfère taire.

Elle avait décidé de passer outre, mais c'était moins facile qu'elle ne l'avait imaginé.

— Sameen est pragmatique, lui souffla Athéna à l'oreille. C'est une scientifique et elle a l'esprit ouvert. Peu lui importe la méthode de calcul si le résultat est juste.

Root grimaça.

— Tu sais toujours tout, dit-elle doucement.

— Non, mais je me doute bien que tu lui as fait du mal et qu'elle est la principale cause de tes hésitations.

— Il n'y a qu'un truc que cette saloperie est incapable de faire, grommela Shaw d'un ton sourd.

— Quoi ? demanda Fusco.

— S'autodétruire, murmura Élisabeth.

— Comment tu peux le savoir ?

— Euh... j'étais fan de SF quand j'étais jeune. J'ai lu tout les grands classiques du genre et j'adorais Asimov. C'est lui qui a inventé les trois lois de la robotique*. Samaritain ne répond ni à la première ni à la seconde puisqu'il est libre de toute contrainte humaine, mais je suis sûre qu'il se conforme la première loi.

— Il y a des lois pour les robots ?! s'étonna Lionel.

— Et il aurait suffit à Root qu'elle se suicide pour sortir ? fit Shaw d'un ton dubitatif. C'est impossible. Je me suis tuée des milliers de fois, je suis sortie des simulations à chaque fois, c'est vrai, mais je suis sûre qu'il avait prévu le coup cette fois-ci et que, si Root se suicidait, soit elle ressusciterait avec un handicap en plus, soit elle crèverait vraiment, dans la simulation comme dans la réalité.

Sanders resta coite.

— Mmm, ce n'est pas délicatement exprimé, mais Sameen a vu juste. Dommage, que tu n'es pas été avec moi, Sam, pour me faire part de cette très juste déduction.

— Tu as essayé ?

— Oui, fit Root d'un air penaud.

— Pff, tu aurais dû le savoir, ce n'est pas comme si tu n'avais pas été ma place.

— Je ne me suis pas suicidé quand j'étais toi.

— Mais tu avais mes souvenirs de l'avoir fait.

Très mauvais souvenirs en convint Root.

— Tu lui as fait vivre tes simulations ? demanda Anna.

— Ce n'est pas possible, intervint Brown.

— J'ai assisté à une simulation de Sameen comme si j'assistais à un film, lui expliqua Anna. Ce sont des programmes et Root en possède des enregistrements. Je ne suis pas une spécialiste, mais je suis persuadée qu'on peut incarner une personne.

— Comme si c'était un avatar ? demanda Jack.

— Sameen ? l'interpella Anna.

— Ouais.

— Vous avez fait vivre vos simulations à Root ? Celles dont s'est inspiré le chirurgien ? s'écria Jack avec horreur.

Shaw pâlit :

— Non, pas celles-là, se défendit-elle.

Cette fois-ci, ce fût Maria qui pâlit :

— Celle de Chihuahua ? demanda-t-elle d'une voix éteinte.

— Euh... s'embarrassa Shaw.

— Vous ne me l'avez jamais dit, Root lui reprocha la jeune juge.

— Désolée, mais c'était un peu délicat.

— Vous m'étonnez ! ironisa Maria.

— Vous me pardonnez ?

— Je ne sais qui, de vous ou de Sameen, je dois pardonner. Mais je comprends mieux certaines choses à présent.

Elle fixa Root d'un regard entendu. Root s'embarrassa et voyant cela, Maria sembla soudainement très fière d'elle-même :

— Bon, je vous pardonne, fit-elle en se fendant d'un sourire mi-narquois, mi-condescendant.

Elle se tourna ensuite vers Shaw :

— Par contre, toi...

— Fais pas chier, Maria, siffla Shaw. Tu lui as raconté pire et tu n'es pas le centre du monde.

— D'accord, je me tais.

— Ouais.

— Je ne t'en veux pas de toute façon, tint à le préciser Maria.

Shaw haussa les épaules, mais la déclaration de la jeune juge la libéra de sa colère et posa un baume de bienveillante amitié sur ses angoisses.

— Et quelles ont été les conséquences de votre suicide virtuel ?

— Déjà me suicider n'a pas été chose facile, alors la suite...

.


.

Root n'avait jamais craint la mort. Elle était inéluctable. Rien dans l'univers n'était éternel. La vie était un perpétuel changement, tout se transformait. Elle avait mainte fois frôlé la mort, elle avait parfois souffert. Atrocement. Elle avait connu la peur, mais elle l'avait toujours affrontée. Root ne faisait pas grand cas de sa vie ou de sa mort. Elle bravait cette dernière avec élégance et insouciance. Mais quand la peur posait sa main sur elle, Root la prenait très au sérieux et elle luttait fermement pour ne pas s'y noyer.

Le suicide ne l'avait jamais tentée. Elle avait joué avec le feu pour obtenir des informations, pour protéger Athéna, Sameen, Élisa, et tout un tas de gens qui lui importait plus ou moins. Elle avait été prête à se sacrifier, mais seulement si cela en valait la chandelle et seulement si sa mort était inévitable.

Elle avait dérapé une seule et unique fois, mais elle gardait un souvenir confus de l'événement. Le réel s'était mêlé au virtuel et Root avait agi en fonction d'un avatar.

Elle pensait néanmoins que se tuer pour la bonne cause ne lui poserait aucun problème.

Elle avait tort.

La première étape avait été de trouver un moyen par lequel mourir. La simulation lui ouvrait des possibilités infinies. Mais elle s'aperçut très vite qu'inventer des moyens de tuer Samaritain ou n'importe qui d'autre n'était plus aussi amusant et réjouissant quand le sujet était elle-même.

Mourir écrasée par les murs du labyrinthe qui s'effondreraient sur elle ? Se jeter sur les pals d'un piège ? S'immoler par le feu ? Avaler un poison ? Lent ou rapide, le résultat était tout aussi peu engageant. Se trancher les veines ? S'égorger ? Se pendre ? S'éventrer ?

Root ne pouvait simplement cesser de vivre. Il fallait qu'elle mît fin à ses jours.

Et l'idée la glaçait de terreur.

— Sameen s'est fait sauter la cervelle des milliers fois, murmura-t-elle pour se donner du courage.

Elle dégaina son épée et en plaça la lame sur son cou. Sa température corporelle augmenta brusquement, ses mains devinrent moites et de la sueur perla sur son front. Elle jura.

— Sam, aide-moi.

— Root, qu'est-ce que tu fais ?

— Je tente une sortie, répondit-elle d'une voix mal assurée.

— Comment ?

— Dis-moi que tu es avec moi.

— Je suis avec toi.

— Merde, grinça Root entre ses dents.

Elle ferma les yeux et affermit sa main sur la garde de son épée.

— Tranchante comme un rasoir.

La lame de l'épée se transforma, Root tenta de ne pas y penser. Elle avait simplement à exercer une pression suffisante et à baisser le bras. Un mouvement qui partirait du coude.

— Un... Deux...

Elle ferma les yeux, serra les mâchoires et abattit son bras. La lame trancha la chair, il y eu une résistance quand elle rencontra la jugulaire, mais celle-ci céda aussi. L'épée ripa sur la trachée artère, continua son chemin selon une courbe parfaite. Le bruit des chairs qui se déchire, du sang qui jaillit, l'agonie qui survient, la douleur, le poids de l'arme au bout de son bras, le cri d'effrois, l'appel au secours :

— Aty...

— Root ! Qu'as-tu fait ? Root ! Root !

La main sur sa gorge. Root tomba à genoux. Du sang gicla sur le sable.

— Aty...

Elle tomba en avant, tout devint noir, ses oreilles bourdonnaient, le sang pulsait au rythme de sa vie qui filait.

Athéna comprit. Root se mourait :

— Je suis là, Root. Je serai toujours là et tu seras toujours avec moi.

C'était horrible, mais sa voix lui fit du bien et ses paroles atténuèrent sa peur.

Puis il n'y eu plus rien que le vide. Un vide noir et glacé.

Et une intense douleur. Un écartèlement de ses pensées, de la moindre fibre de son être. Puis, une implosion. Insupportable.

Un hurlement quand les cellules de son corps retrouvèrent leur intégrité., se réorganisèrent, forcèrent l'anéantissement.

Root se retrouva nue. À même le sens sol. Brisée. Totalement consciente. Vivante. Déchirée. Elle se recroquevilla sur elle-même avant de lancer un longue plainte.

— Root, l'appela doucement Athéna.

La plainte s'intensifia.

— Root, répéta Athéna affolée par l'intense souffrance qu'elle identifiait dans la voix de Root.

Root bascula sur ses genoux, lovée sur elle-même. La plainte se transforma en gémissants.

— Root, insista plus doucement encore Athéna.

La jeune femme se redressa soudainement, les poings serrés, le visage levé vers le ciel et un hurlement de détresse absolu fendit le silence.

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Elle avait manifesté la même douleur et la même détresse, allongée et inconsciente dans le sous-sol de la cabane de Eastmain. Elle s'était redressée et Shaw l'avait fermement maintenue puis, recouchée sur le matelas. Elle l'avait retenue d'une main ferme posée sur sa poitrine. De l'autre, elle avait vérifié sa température, élevée ; son rythme cardiaque, trop rapide. Elle s'était sentie impuissante et à ses questions, Athéna lui avait simplement répondu qu'elle avait tenté quelque chose.

— Quoi ? avait hargneusement rétorqué Shaw.

— Je ne sais pas.

— Arrête de me mentir.

— Elle a formulé une hypothèse qui s'est révélée fausse.

— Je ne suis pas un putain d'ordinateur, décrypte.

— Elle pensait avoir trouvé une porte de sortie.

— Ça n'a pas marché ?

— La porte s'est ouverte, mais elle l'a ramenée dans la simulation.

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Shaw savait maintenant pourquoi Root avait hurlé.

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Root retomba le front sur le sol. Le sang parcourrait ses veines, alimentait ses membres. Chaque territoire nouvellement gagné s'apparentait à la piqûre d'une aiguille plantée dans une terminaison nerveuse.

Le labyrinthe vacilla. Le sable laissa place à une matière dépourvue de couleurs. La surface devint froide et lisse sous son corps. Root surmonta sa douleur.

Ne pas le laisser s'échapper.

Le sable se reforma, granuleux rêche et chaud. Root referma ses poings dedans.

— Vous ne croyiez tout de même pas me fausser ainsi compagnie, Mademoiselle Groves ? fit une voix moqueuse. Sameen Shaw m'a défié durant des mois, mais j'ai eu raison de son obstination.

Root releva le buste, mais resta à genoux, assise sur ses talons. Samaritain ignora sa nudité et Root n'en fit pas plus cas.

— Votre résurrection lui a fait oublier tous ses principes. Son manque d'empathie m'avait induit en erreur. Martine Rousseau avait sur ce point vu juste. Les probabilités que Sameen Shaw fût un jour amoureuse comme le sont si bêtement les humains, vous la première, étaient si faibles que j'avais négligé l'avis de mon agent. Je dois vous avouer que découvrir que Sameen Shaw vous aimait à fortement compromis l'estime que je lui portais. Découvrir que ses sentiments vous concernaient d'une façon exclusive, m'a par la suite grandement facilité la tâche. Sameen Shaw ne serait jamais devenue un modèle pour Gabriel si sa capacité à aimer s'était étendu à d'autres personnes.

— Vous êtes vraiment un connard... fit Root d'une voix rauque.

— Je vous laisse à vos insultes. Sachez cependant que si vous espériez vous évader en vous suicidant, c'est raté. J'ai depuis longtemps remédié à cette erreur de programmation. Sameen Shaw m'avait lancé un défi que je me devais de relever. Comme vous l'avez constaté, grâce à elle, la faille n'existe plus.

Il pointa un doigt menaçant sur elle :

— C'est un combat à mort, ne comptez pas sur un virus ou sur une erreur de programmation pour vous y soustraire. Je vous laisse le temps de vous remettre de votre résurrection et de vous habituer à la douleur. Ensuite, préparez-vous à réellement mourir.

Il exécuta une révérence ironique et recula avant de disparaître dans un mur.

— Il existe toujours une faille, murmura Root entre ses dents.

À elle de la trouver. Il venait de lui accorder un sursis. Une faveur inespérée qu'elle se devait de ne pas gâcher.

Il avait aussi... parler de douleur. Quelle...

Root se cambra et hurla. Une odeur de chair brûlée lui emplit les narines, un grésillement sinistre et une intense brûlure. Elle tenta d'échapper au fer. Il mordit plus profondément dans son épaule. Root mordit son poing, la sensation disparut et un objet tomba sur la sable à côté d'elle. Les larmes aux yeux, elle se redressa et l'examina. Un fer à marquer. En forme de S. Samaritain avait de l'humour. Une voix retentit :

— J'ai hésité à vous faire honneur avec une fleur de lys, mais à défaut d'être une criminelle ou une prostituée, vous êtes marquée comme on marque le bétail. Et pour le S, je vous laisse le choix, que ce soit moi ou Sameen Shaw, vous n'en serez pas moins une esclave. C'est votre punition pour avoir tenté de tricher. Dommage que la flétrissure ne soit pas visible dans la réalité, ironisa-t-il. Elle aurait rappelé de joyeux souvenirs à Sameen Shaw.. Il vous reste dix minutes, mademoiselle Groves.

Root jura vulgairement.

— Root ?

— Il faut que je me concentre, Aty. C'est important, je ne gagnerai jamais sinon. Mais merde ! Il m'a brûlée au fer rouge et j'ai un mal de chien ! J'ai dix minutes pour me remettre et trouver une solution. Merde, merde, merde...

— Inspire-toi de Sameen, lui suggéra Athéna.

— Sameen inspire toute ma vie, plaisanta Root.

— C'est le moment de me le prouver.

— Comme si tu le savais pas.

Athéna n'avait pas commenté. Root avait étudié son conseil. Que lui suggérait Athéna ?

Méditer ? Quand Shaw souffrait, quand elle dérapait ou qu'elle se sentait glisser, Shaw méditait. Shaw méditait tous les jours, parfois plusieurs fois par jour. C'était devenu une habitude, un besoin. Un moyen de contrôler son univers, de vérifier que tout était en place, c'était aussi une relecture de ses journées. Shaw sortait plus calme et plus distance de ses méditations, plus sereine. Plus confiante dans l'avenir, même si cet avenir se limitait à la prochaine heure.

Root n'avait jamais médité, elle n'en avait jamais éprouvé le besoin. Elle ne souffrait d'aucune difficulté à se concentrer quand elle avait à l'être, et ce, quel que fût l'environnement dans lequel elle se trouvait. Si elle devait prendre une décision, elle la prenait. Si elle était confrontée à un problème, elle en analysait les causes et elle cherchait une solution. Root était rarement hantée par les remords et si elle en éprouvait, elle les assumait. Ou elle en parlait avec Athéna.

Huit minutes.

Son épaule brûlait et la douleur irradiait dans son dos, son cou, tout son bras gauche, elle accusait encore le contre-coup de sa mort et de sa résurrection. Root avait toujours admiré le sang-froid dont faisait preuve Shaw lors d'une opération, qu'elle fut d'ordre militaire ou médicale, et ce, bien avant qu'elle s'adonnât à la méditation.

Elle était déjà en position, s'amusa-t-elle. Et ensuite ?

Fermer les yeux. S'écouter respirer. Adopter une posture ferme et détendue. Faire le vide.

— Aty, préviens-moi une minute avant la fin du délai, murmura-t-elle avant que le temps ne s'arrêtât.

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Root se ménagea une pause.

— J'en profite pour te remercier, Sameen.

Shaw arborait un visage fermé que la déclaration ne contribua pas à éclairer.

Root ne méditait jamais et Shaw était certaine qu'elle n'avait jamais médité de sa vie. Son pouvoir de concentration était trop fort pour qu'elle en eût besoin. Quant à ses problèmes psychologiques, Root n'en avait pas. Elle était immunisée contre les troubles post-traumatiques et Shaw ne l'avait jamais surprise déprimée ou fébrile. Triste, impatiente, irritée, inquiète, oui, mais perdue ? Coincée dans des événements qu'elle ne maîtrisait pas ? Root maîtrisait son univers et quand elle ne le maîtrisait pas, elle s'adaptait. Elle trouvait une solution ou une esquive. Shaw avait été ainsi. Avant.

Est-ce que Root méditait encore ? En ressentait-elle encore le besoin ?

Shaw se crispa.

— Je n'avais jamais médité, fit Root pour répondre à ses inquiétudes. À vrai dire, je n'ai jamais plus médité depuis, mais cette seule et unique fois, m'a sans doute sauvé la vie. Je n'y aurais jamais eu recours si je ne t'avais pas connue.

Maria observait attentivement Shaw. Elle se targuait de bien la connaître et, dans une certaine mesure, de bien connaître Root. Sameen était pudique, Maria s'amusait parfois à la chambrer, mais elle choisissait le moment et évitait les plaisanteries de mauvais goûts. Root flirtait, mais avec tant d'ironie et si peu de gestes équivoques, qu'un étranger, s'il n'eût douté du désir qu'animait Root, à défaut de ses sentiments, n'eût jamais imaginé que les deux femmes partageaient une relation exclusive.

Le récit de Root mettait en lumière l'importance que tenait Sameen dans la vie et les pensées de la jeune femme. Ce n'était un secret pour personne, mais une vérité prend une autre dimension dès qu'elle se trouve formulée à haute voix. Maria était juge et consultait depuis trop longtemps des psychanalystes pour l'ignorer. Root maniait tous ces concepts sur le bout des doigts, elle savait que Sameen protégeait farouchement sa vie privée. Pourquoi prenait-elle alors le risque de la heurter et de déclencher une violente réaction de défense ?

Root avait ménagé des surprises à son auditoire, alterné des passages haletants et des passages plus calmes, elle les avait avaient entraîné dans ses affrontements, mais elle s'était montrée plus sobre qu'à son habitude. Moins hâbleuse. Ses fanfaronnades s'étaient limitées à celles qu'elle avait destinées à Samaritain. Son récit était épique parce que Root maniait les mots avec facilité et que son succès d'auteur devait beaucoup à ses talents de conteuse, mais elle ne prenait pas le même plaisir que d'habitude à se mettre en scène. Elle poursuivait d'autres objectifs.

Lesquels ?

Expliquer pour mieux convaincre et peut-être aussi, se libérer d'un combat qui l'avait affectée et qu'elle n'avait réellement raconté à personne. L'attitude de Sameen montrait qu'elle entendait certains épisodes de cette histoire pour la première fois. Que Root ne lui avait jamais expliqué comment elle était sortie de la simulation sans que Samaritain pût la suivre.

Maria se pencha inconsciemment en avant.

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Une note de musique réactiva le décompte des secondes. Root inspira longuement. L'esprit clair.

Solution ?

Traitement des données...

Root avait échoué à piéger Samaritain et à sortir de la simulation parce qu'elle avait usé d'une stratégie usitée. Shaw avait contré les objectifs de Samaritain pendant des semaines. Il avait ensuite fini par trouver une parade. Il n'avait plus demandé à Shaw de la tuer, il l'avait tuée lui-même. Shaw s'était effondrée et elle s'était laissée enfermée dans le monde que Samaritain avait conçu pour elle. Root s'était montrée stupide en pensant qu'il n'eût pas résolu ce défaut de programmation.

Elle devait attaquer le problème selon un angle différent. Il cherchait à la détruire. Elle cherchait à l'enfermer dans le labyrinthe.

Leurs programmations s'entre-mêlaient, ils luttaient l'un contre l'autre.

Le labyrinthe était stable et Samaritain concourait tout autant qu'elle à le consolider. Ils y avaient pris tant de soin que ni lui ni Root ne pouvaient plus « changer le décor » de leur affrontement. Et il existerait tant que leur affrontement n'aurait pas pris fin.

Root pouvait peut-être contourner la règle.

Samaritain calculait tous ses coups. S'il échouait, qu'il rencontrait une difficulté ou se heurtait à une résistance mal évaluée, il recommençait ses calculs et relançait des simulations. Il s'adaptait sans cesse, mais ne renonçait jamais à ses objectifs.

Sa survie et la poursuite de ses objectifs étaient essentielles.

Root avait programmé le labyrinthe pour qu'il générât à l'infini de nouvelles configurations et de nouveaux pièges. Elle et Samaritain avaient initié les uns et les autres. Ils gardaient toujours la possibilité de le faire, mais le programme se suffisait à lui-même. Il apprenait au fur et à mesure et créait des configurations et des épreuves toujours plus complexes.

Et si Root ne se battait plus contre Samaritain ou contre le labyrinthe ?

Elle ne pouvait pas se suicider ni se laisser tuer. Mais si elle pervertissait le programme pour se battre contre elle-même ? Pour détruire tout ce à quoi elle tenait ? Pour retourner contre elle tout ce qui dans le réel lui était le plus cher ? Aller au bout de la sauvagerie et de la haine ? Donner corps à ses peurs les plus profondes ? Se renier ? Si elle se vainquait elle-même, pourrait-elle sortir de la simulation ?

Peut-être.

Et si cette solution était la bonne, Samaritain n'y aurait pas accès.

Mais d'abord :

— Aty, je veux que tu déconnectes et que tu gardes cela pour toi. Sameen ne doit pas le savoir.

— Pourquoi ?

— J'ai peut-être trouvé un moyen, mais si tu restes avec moi, le programme sera faussé et ça ne marchera pas.

— Tu peux m'en dire plus ?

— Non.

— Je te retrouverai ?

— Tu pourras te reconnecter quand je reviendrais à Eastmain. Mais ne reviens pas avant. C'est important.

— D'accord, Root. Je t'attends, au revoir.

— Attends, fit Root avant que l'Intelligence artificielle ne la laissât. Je voulais juste te dire... Je t'aime, Athéna.

— Je t'aime aussi, Root.

La jeune femme émit un rire bref.

— Les mots n'ont rien à voir avec les sentiments, dit Athéna qui se doutait de ce qui avait provoqué cette réaction.

— Je le sais, mais parfois cela fait du bien de s'entendre dire qu'on est aimé.

— Je ne suis pas la seule à te le dire, remarqua Athéna.

— Touchée. Allez, va-t-en maintenant.

— Trois... deux... un... À plus tard, Root.

Root passa les doigts derrière son oreille. La cicatrice subsistait. Elle seule.

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La suite fut une succession d'attaques et de combats plus durs et plus sauvages les uns que les autres. Root se laissa submerger par l'incompréhension, la frustration, la colère, puis la haine et la sauvagerie.

Des figures qu'elle croyait amies se retournèrent contre elle. Jack Muller apparut avec un grand sourire et lui balança des grenades incapacitantes. Désorientée, elle négligeât une riposte. Une grenade sting explosa derrière elle et les billes de caoutchouc la jetèrent à terre. Elle roula sur le côté, ouvrit un couloir, se mit à l'abri.

— Je la prends, cria...

O'keefe ?

Root se projeta plus loin alors qu'une rafale de balles faisait voler en éclat l'angle du mur. Elle encocha deux flèches. Tira. Les flèches prirent deux directions différentes. Il y eu des explosions, des jurons. Trente secondes plus tard, les deux soldats apparurent en sang, un air farouche et résolu affiché sur leurs traits. Root n'avait pas réfléchi : elle avait envoyé une gourde en terre cuite. Elle s'était brisée à leurs pieds. Le feu avait pris, il avait embrasé leurs vêtements, leurs cheveux, ils étaient partis en hurlant. Ils n'avaient plus rien d'humain. Elle n'avait pas attendu de les voir s'abattre par terre.

Leurs hurlements résonnaient encore quand un filet l'avait attrapée dans ses rets. Elle avait tranché une corde, le chanvre antique avait fait place à du métal. Et le filet s'était mis en mouvement. Root avait été traînée sur une centaine de mètres, avant d'être soulevée dans les airs puis, brusquement relâchée. Elle avait perdu connaissance et avait repris conscience dans une geôle sombre et humide. Des ténèbres, éclairées par les feux rougissants de plusieurs grands braseros, avaient tour à tour émergé Alioukine, Alexeï et Anna. Abjects, sadiques. Elle avait cru subir le pire avec Gabriel Hayward, ils n'avaient rien à lui envier. Anna menait la danse, avec sang-froid et méthode.

La grande Russe ne lui avait jamais paru si inhumaine, si impitoyable. Elle portait un pantalon de treillis noir et un débardeur de la même couleur. Elle lui rappelait Shaw si ce n'était sa taille, son visage régulier et ses magnifiques yeux bleus. Anna était très belle. Trop belle. Alioukine lui obéissait au doigt et à l'œil, et Alexeï n'avait plus rien d'un géant débonnaire.

Root souffrit des heures en leur compagnie. Elle perdit conscience à plusieurs reprises. Ils la réveillaient en la plongeant dans l'eau glacée ou en lui injectant des substances qui lui brûlaient les veines. Ils ne lui laissaient aucun répit et, éperdue de douleurs, elle n'arrivait pas à penser son évasion.

Son salut vint d'une querelle née entre Anna Borissnova et Iouri Alioukine.

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Root avait repris conscience suspendue à des lanières de cuir. Ses orteils touchaient à peine le sol et le poids de son corps tirait sur les articulations des épaules. Elle ouvrit les yeux, peina à voir clair. Le peu de lumière qui lui parvenait fut occulté par Borkoof :

— Elle est réveillée.

La prochaine séance ne devait pas être au point, car Anna ordonna d'un ton sec :

— Ne lui laisse pas le temps de réfléchir.

Le géant hocha la tête. Il se frotta les mains et serra les poings. Le premier coup atteignit Root à l'estomac. La respiration coupée, elle suffoqua de douleur. Le deuxième coup s'enfonça dans le plexus solaire. Puis, il ouvrit ses mains larges comme des battoirs et une gifle manqua de lui décrocher la mâchoire. Une deuxième gifle lui déchaussa deux dents. Une canine et une prémolaire. Sa lèvre supérieure céda et sa bouche se remplit de sang.

— À toi , Alioukine.

Il y eu un claquement et la lanière d'un fouet vint mordre son dos. Root se tordit au bout de ses liens. Le fouet avait déchiré sa tunique déjà en lambeau. Alioukine réarma et le fouet claqua de nouveau.

La querelle démarra tout de suite après. Anna lui reprocha son manque d'adresse et de précision. Le soldat prit la mouche. Anna se plaignit d'être secondée par des incompétents. Borkoof avait le cœur tendre et Alioukine était grossier. Root n'entendit pas Alexeï protester, mais Alioukine invita sèchement Anna à le remplacer.

La querelle avait duré quelques secondes, mais cela avait suffit à Root pour regagner un semblant de lucidité :

— C'est vrai que Borkoof est tendrelet, un centenaire y mettrait plus de cœur, ricana-t-elle.

Le géant revint se placer face à elle :

— Je vais te tabasser, il ne te restera plus une dent et je vais t'écraser la gueule jusqu'à ce qu'elle devienne aussi plate qu'une planche à pain, cracha-t-il haineusement.

Mais c'était trop tard pour lui. Quand il approcha, Root se hissa dans ses liens, elle enroula ses jambes autour de son cou, croisa les pieds et effectua une brusque pirouette. Le géant s'envola, mais trop lourd pour réellement suivre le mouvement, ses vertèbres craquèrent et quand Root l'envoya valser sur le sol et qu'il tomba mort et sans vie, elle se rappela avec détresse combien elle avait aimé cet homme. Sa fureur déborda. Alioukine joua du fouet. Root lança ses pieds au plafond, la lanière la manqua. Il réarma. Anna se tenait les bras croisés. Elle attendait la suite. La mort d'Alexeï ne l'avait pas touchée. Ainsi mouraient les incapables. Le coup partit, Root se laissa retomber et la lanière déchira l'un de ses liens. Elle avait une main libre. Le fouet claqua une nouvelle fois. Root tendit le bras et la lanière s'enroula autour de son poignet. Elle tira d'un coup sec. Le fouet échappa à Alioukine et il partit en avant. Root se dépêcha de récupérer l'arme. Suspendue par un bras, elle s'attaqua d'abord à Alioukine. L'homme cria quand la moitié de son visage fut arraché. Il hurla quand il perdit un œil. La main sur sur sa blessure, il se réfugia dans un coin obscur de la pièce. Anna dégaina un Sig Sauer. Root jura. comment éviter des balles ? La grande Russe pointa son arme en direction d'Alioukine. La tête du soldat explosa, les cris s'arrêtèrent, le silence tomba. Elle se tourna ensuite vers Root, pointa son légèrement au-dessus d'elle et tira deux balles. La lanière de cuir qui retenait encore Root au plafond céda. Root était libre, mais Anna gardait l'avantage.

La grande Russe baissa son arme et la jeta dans les braises d'un brasero.

— Arrive, l'enjoignit-elle ensuite.

Root arma le fouet. Elle croisa le regard méprisant de la grande Russe et son bras retomba.

— D'accord, dit-elle.

Elle laissa tomber le fouet sur le sol. La grande russe passa à l'attaque.

Root ressemblait à une loque. Anna était au top de sa forme, mais si elle croyait gagner, elle se fourrait le doigt dans l'œil. Le combat était inégal et Root le prouva très vite. Leur affrontement fut aussi vif qu'un duel à l'épée. La grande Russe s'était montrée aussi prudente qu'à son habitude, mais l'état physique de Root ne l'avait pas incitée à se méfier plus qu'à son ordinaire. Quand elle fut à distance, elle se ramassa en garde et lança un poing. Root lui rentra dedans. Le poing d'Anna ne rencontra que du vide. Root les doigts tendus frappa la trachée artère. La Russe suffoqua aussitôt, elle recula en titubant, une main refermée sur son cou.

—Tu vas crever, Anna, cracha Root.

Elle lança un pied, brisa un genou. La grande Russe râla lamentablement et s'effondra sur un brasero. Elle eût un sursaut de recul, mais Root lui empoigna les cheveux et lui écrasa un poing sur le nez. Le cartilage craqua, le sang jaillit. Les yeux bleu électrique brillèrent d'un nouvel éclat sous l'effet des larmes.

Root frappa de nouveau. La Russe tomba à terre, le visage déformé, en sang. Root saisi le brasero à deux mains. Elle enfonça un talon dans le plexus solaire d'Anna pour qu'elle ne bougeât plus et leva le brasero au-dessus de sa tête. Anna ne bougea pas, des larmes mouillaient son visage, mais on ne lisait dans son regard aucune peur, aucune détresse, aucune supplication. Root suspendit son geste. Anna était une tueuse, mais elle avait sauvé Shaw, elle aimait Borkoof, et elle possédait l'une des plus belles voix que Root n'eût jamais entendue. Anna sentant son hésitation leva une main :

— Je suis son amie, je n'ai fait que suivre des ordres. Je n'ai fait que suivre tes ordres, dit-elle d'une voix cassée.

Root avait tué Jack, O'Keefe et Alexeï dans l'urgence, mais elle tenait Anna à sa merci. Elle tuerai de sang-froid. Root n'avait pas besoin que la Russe lui précise avec qui elle était amie et elle ne disait que la vérité en affirmant qu'elle tenait ses ordres de Root. Comment le savait-elle ?

— Jamais je ne vous aurais trahies, dit encore Anna.

Root retourna le brasero sur la tête de la jeune femme. Son corps fut secoué de convulsions. Ses ongles raclèrent le sol. Dans une ultime contraction, les poings se serrèrent. Puis, ils s'ouvrirent. Anna prit appuis sur ses mains, ses jambes battirent l'air avant de lourdement retomber sur le sol. Son corps resta tendu. Sans mouvement. Immobile. Root retira son pied et balaya les braises sur le visage d'Anna. Sur ce qu'il restait de son visage. Les cheveux avaient fondu. Les chairs carbonisées avait effacé son sexe, anéanti la beauté de ses traits, ses yeux avaient disparu. C'était...

Root se détourna en jurant. Le cœur serré, au bord des lèvres. Elle s'éloigna de trois pas, la nausée la prit et elle se plia en deux.

Elle vomit des serpents. De longs serpents rouges, noirs et jaunes. Des serpents corail comme on en trouvait dans le désert du Texas, des micrurus tener. Des serpents à la beauté trompeuse, aussi venimeux que les serpents à sonnettes.

Beaux et mortels. Root s'était offert des fleurs. Anna était belle. Root était simplement séduisante.

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Qui seraient les prochains ? Quelles seraient encore les victimes expiatoires d'un combat qui ne les concernait pas ?

Root savait très bien qui elle tuerait avec la même cruauté et avec la même détermination qu'elle avait tué Anna. Même les morts reviendraient la hanter. C'était le jeu. Il y aurait John, il y aurait sa mère puisqu'elle l'avait pardonnée et puis, il y aurait Hannah. Hannah qui n'avait vécu que quatorze ans. Hannah qui n'avait connu la violence que dans les ultimes heures, peut-être les ultimes minutes, de sa courte vie. Hannah que la vie n'avait pas pervertie avant qu'elle ne montât dans la voiture de Trent Russell.

Et puis, il y aurait les autres.

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Root les massacra tous. Les uns après les autres. Ils venaient à elle animés d'intentions meurtrières et elle se persuadait qu'elle ne faisait que se défendre, qu'elle se trouvait dans une simulation et que rien de tout cela n'était vrai.

Mais quand elle prenait le dessus, quand elle avait mis son ennemi à terre, quand elle s'apprêtait à porter son dernier coup, elle hésitait à chaque fois.

À chaque mort, son estomac se révulsa, puis son âme et son cœur se déchirèrent.

Tuer l'adolescente qu'était Hannah fut difficile, démembrer une escouade d'enfants soldats fanatiques dépassa tout ce qu'elle avait pu imaginer. La fureur de Juliette Pomerleau, le cynisme de Genrika, la folie d'Alma et d'Anne-Margaret. Leur dextérité à manier des armes à feu. Des explosifs.

Juliette lançait des grenades comme on jouait au base-ball, Alma fabriquait des cocktails Molotov qu'elle jetait avec une habilité démoniaque, Anne-Margaret était armée d'un Glock 26 dont elle se servait sans trembler et Genrika portait tout un arsenal que lui aurait envié ces héros des jeux vidéo qu'elle affectionnait, qui couraient, grimpaient et sautaient, équipés d'un équipement improbable et invisible si ce n'était dans l'inventaire du personnage.

Shaw lui avait parlé d'enfants-soldats, Élisa avait évoqué le traumatisme que lui avait coûté la mort du petit djihadiste au Niger. Root avait haï Gabriel Hayward et elle n'avait éprouvé aucune pitié à son égard. Elle connaissait la cruauté inhérente aux enfants, leur absence de contrôle morale si on les avait correctement manipulés. Elle n'avait jamais tué d'enfants, mais elle eût exécuté l'interface de Samaritain sans sourciller.

Mais...

Mais elle éprouvait de l'affection pour Juliette, elle avait recueillis les pleurs de Genrika sur son épaule et elles avaient partagé leur espoir de revoir Shaw, leur tristesse et leur joie, Genrika la considérait depuis longtemps comme beaucoup plus qu'une professeur, que l'amie de Shaw ou que sa tutrice, Alma était la fille de Maria et elle avait porté Anne-Margaret endormie dans ses bras.

Anne Margaret. La fille de Shaw. Sa pupille. Sinon plus.

Elle avait rassemblé toute sa volonté et elle avait puisé dans toute son inhumanité pour trouver la force de trancher la gorge d'Alma, fendre la tête de Juliette d'un coup de hache, planter une flèche dans l'œil d'Anne-Margaret et finir après un corps à corps âpre et sanglant par poignarder Genrika à plusieurs reprises.

Elle s'était relevée de son combat en sang, entouré de cadavres encore grimaçant de haine.

Un hurlement avait retenti derrière elle et, avant qu'elle n'eût réellement compris le crime qu'elle venait de commettre, Maria lui était tombée dessus.

Un procès inique avait suivi. Fusco, son fils et Élisabeth Sanders s'assuraient de la coopération de Root. Elle avait été ignominieusement rabaissée. Maria avait détaillé tous ses meurtres, toutes les conséquences désastreuses de ses moindres faits et gestes. Elle l'avait mises face à ses perversions, elle s'était montrée injuste et partiale, et, à chaque contrariété, elle bougeait les doigts. Sanders, et les Fusco réagissaient au quart de tour. Root avait laissé faire, accablée par son réquisitoire.

Jusqu'à ce qu'elle en eût assez.

Ils étaient tous mort. Dans d'horribles souffrances. Il suffisait d'un peu de gaz moutarde. Root portait un masque. Une combinaison étanche. Sa simulation n'avait plus rien de cohérent ni d'antique. Le tailleur de Maria ne la protégea pas et les costumes mal taillés des autres ne les protégèrent pas plus. Des pustules apparurent, des brûlures, leurs poumons s'embrasèrent. Ils se traînèrent par terre, rampèrent, bavèrent, hoquetèrent. Root fronça les sourcils de dégoût, mais elle les regarda agoniser. Un objet tira sur la poche de sa combinaison. Elle plongea sa main dedans et buta sur une pièce de bois ovale. Ses doigts glissèrent plus bas et elle reconnut le laçage traditionnel de la poignée d'un sabre japonais. Elle tira l'arme de sa poche. Un wakizashi*.

Elle le dégagea de son fourreau.

Un clignement d'yeux et la combinaison disparut. Root retrouva son chiton et ses bottes intacts. Le goryte pendait sur son flanc droit, une épée sur son flanc gauche, mais elle tenait en main un authentique wakizashi du... XVIe siècle. Époque Ashikaga si elle ne se trompait pas et qu'elle identifiait bien, et le travail du forgeron, et la décoration de la tsuba*. Elle fit jouer la lumière sur la lame, donna un coup dans le vide, apprécia la musique qui naquit du mouvement.

Ses quatre ennemis suffoquaient et se tordaient. Sur le sol, à ses pieds, pour Lionel, Sanders et Lee, sur son bureau pour Maria. Elle posa légèrement la lame de son sabre court sur le cou de Sanders, ne put s'empêcher de la féliciter pour la couleur de ses cheveux tout en cherchant le point de coupe. Quand elle l'eût trouvé, elle brandit son sabre et l'abattit d'un souffle en descendant sur ses jambes.

Élisabeth ne poussa pas un cri. Sa tête se sépara du reste de son corps et tomba dans un bruit sourd. Elle roula sur le côté. Les chairs ressemblaient à celles d'un crapaud et un rictus lui découvrait vilainement les dents et les gencives. Sa jeunesse s'en était allée avec sa vie. Elle ressemblait à une vieille femme.

Root trancha de même les têtes de Lionel et de Lee, elle détourna les yeux à chaque fois, regrettant n'avoir pas trouvé une hache dans sa poche. Le wakizashi était trop court et peu pratique pour ce genre d'exercice. Maria se réfugia sous son bureau de juge. Root la ramena par un pied. La jeune juge lui fit face :

— Vous êtes un monstre.

Ce furent ses dernières paroles. Root piqua son arme dans sa bouche. Elle avait usé de ses deux mains, la lame se ficha dans le sol et Root l'y abandonna. Maria était piquée sur le parquet ciré comme un coléoptère sur la planche d'un entomologiste. Les yeux grands ouverts. Sans vie.

Root avait tué la fille avant de tuer la mère. Sa vue se brouilla :

— Maria, souffla-t-elle.

Elle laissa couler ses larmes. Elle n'en pouvait plus. Son corps et sa volonté étaient entiers et solides, mais son âme se fragmentait en milliards de morceaux. Son âme, son cœur... ? Root ne savait plus rien. Elle serra les poings et hurla son tourment vers le ciel. Il se chargea de nuage, renonça au bleu azur qui l'habillait depuis le début de la simulation, vira au noir. Le tonnerre gronda, des éclairs l'aveuglèrent. Une pluie diluvienne s'abattit sur le labyrinthe.

Samaritain se réfugia sous une arche de pierre recouverte de lierre. Root resta sous la pluie battante et glaciale. Samaritain ricana en séchant ses vêtements, Root fondit ses larmes et ses cris se perdirent dans la pluie et le tonnerre. Prête à renoncer. Redoutant la dernière étape.

Ce fut pourtant cette étape qui la décida à continuer.

Elle avait promis de revenir et elle en avait déjà trop fait. Si elle restait, Samaritain la tuerait. Elle était trop faible, elle avait commis trop d'horreurs, il profiterait de ses meurtres, il les lui ferait payer au centuple. Root n'était pas certaine d'être aussi imperméable à la culpabilité qu'elle l'avait toujours prétendu. Athéna n'était plus là. Elle ne la rappellerait pas. l'IA l'avait souvent retenue alors qu'elle s'apprêtait à franchir trop en avant les frontières de la morale et de l'humanité, mais Root avait franchi le point de non-retour. Elle ne supporterait pas sa présence parce qu'elle n'acceptait pas son avilissement.

Elle devait boire la coupe jusqu'à la lie.

Elle se mit en route vers son destin. Sous la pluie et sous l'orage. Une pure création de son esprit. Un orage sans vent. Une pluie qui, de quelque côté qu'elle se tournât, tombait en oblique, drue, et noyait d'eau son visage.

Samaritain lui envoya des chimères rampantes, volantes et bondissantes qu'elle écarta de son chemin sans y prêter attention.

.

Elle chemina longtemps. Rassemblant ses forces. Jusqu'à ce qu'elle sentît prête.

— C'est bon, on peut y aller, fit-elle enfin entre ses dents pour se donner du courage.

Une silhouette se dessina devant elle sous la pluie.

Root ne devait pas rater cette dernière épreuve. Si elle s'épargnait la moindre douleur, la moindre bassesse, si elle cédait à la mansuétude, à la pitié, à l'amour dévorant qu'elle avait toujours éprouvé pour Sameen, elle irait à l'échec. Elle trahirait sa parole et il lui faudrait ensuite des années pour reprogrammer sa sortie. Si elle ne perdait pas la raison entre temps.

Elle devait la détruire.

Shaw l'attendait les mains enfoncées dans les poches d'un caban de marin. L'eau ruisselait sur son visage et plaquait ses cheveux sur sa tête. Root ralentit. S'arrêta.

— C'est moi, lança Shaw d'un ton revêche.

Root se composa une figure avenante et s'avança.

— Je te manquais ? fit-elle d'un ton provoquant.

— Meg n'est pas avec toi ?

— Elle est avec Maria.

— Okay.

— On y va ? tenta Root.

— Je te suis.

Elles longèrent une ruelle sombre. On distinguait des halos de lumière à travers la pluie. Root se dirigea vers eux. Elles débouchèrent sur une place comme on trouve dans les vieux quartiers de New-York. Un jardin entouré de grilles en fer forgé se dressait en son centre et dissimulait le côté opposé de la place. La chaussée brillait sous la pluie. Le vent se leva et Root frissonna.

— C'est encore loin ? grogna Shaw.

Root s'interrogea sur ce qui pouvait se trouver loin ou proche. Qu'avait-elle prévu ?

Elle contourna le parc. Les arbres dansaient sous le vent et jetaient sur elles leur trop plein d'eau. Shaw avançait sans s'en préoccuper. Une maison attira le regard de Root. Elle y entraîna Shaw. Elles étaient arrivées. Root poussa la porte et s'avança dans un grand vestibule qui menait à une cour intérieure. Un patio ? Plutôt un atrium. Elle ne s'y attarda pas. Elle emprunta un passage sur sa gauche et un grand jardin s'ouvrit à leurs regards. On distinguait des allées de graviers blancs et des massifs d'arbustes. C'était peut-être joli, mais Shaw s'en moquait et Root n'avait pas soif de beauté et de poésie. Sous la galerie qui bordait le jardin, une porte à double battant attendait d'être refermée. Ce que fit Root après qu'elle eussent franchi le seuil.

— On est chez toi ? demanda Shaw.

Root se retourna. Shaw, trempée de la tête aux pieds, se tenait les mains résolument enfoncées dans les poches de son caban. Root avait troqué son chiton contre une tunique de soie verte semée de fleurs délicatement brodées au fil d'or. Elle ne dérogeait pas au thème du labyrinthe. Par contre, Shaw... Mais Root aimait ce caban. Shaw en avait porté plusieurs modèles avant qu'elle ne tombât sous les balles de Rousseau. Ils lui donnaient un air chic et sexy sous des dehors de docker ou de marin au long court. Elle n'avait pas résisté à la voir dedans, à sentir la laine rugueuse et épaisse sous sa main quand elle le lui enlèverait.

Parce qu'elle lui enlèverait.

— Oui, tu aimes ?

Shaw détailla la pièce dans laquelle elle s'égouttait. Des tapis épais et multicolores recouvraient le sol. Des tisserands de génie les avaient peuplés d'arbres élégants, d'oiseaux exotiques, de fleurs délicates et de plantes volubiles qui s'enchevêtraient les unes les autres en des rinceaux élégants. Des coussins de soie peinte jonchaient le sol et invitaient le visiteur au repos et à la volupté. De petites tables basses en bois précieux des différentes formes étaient disséminés un peu partout dans la pièce. Elles supportaient des plateaux garnis de flacons, de verres, de coupes de fruits et de plats odorants. Un musicien, ou une musicienne, jouait de la cithare dissimulé derrière un claustra ouvragé de bois clair. Des luminaires aux vitres colorées renfermaient des lampes à huile ou des bougies qui baignaient la pièce d'une lumière si douce qu'elle en devenait irréelle. Shaw huma l'air. Une légère odeur boisée flatta ses narines qui en palpitèrent de plaisir. À son expression, Root en conclut qu'elle appréciait.

— Ça te plaît.

— Si ce n'était l'odeur, on se croirait dans un harem, observa assez justement Shaw.

Root eût un sourire lascif.

— Mmm, acquiesça-t-elle. Et, dis-moi, mon cœur, si c'était le cas qui serait la grande sultane ?

Shaw lui renvoya un regard méchant. Ce n'était pas le moment de la contrarier :

— Fie-toi à ton odorat, Sam. L'endroit est simplement confortable.

L'air boisé et léger contrastait avec le décor.

— Mouais, approuva Shaw du bout des lèvres.

Root se rapprocha et passa un index sur la laine grossière du caban.

— Il invite à la détente. Tu n'as pas chaud ?

Le regard incisif de Shaw se posa sur elle. Root pencha la tête sur le côté.

— Tu n'as pas froid ? fit Shaw les yeux détaillant sa tunique mouillée et les poils hérissés de ses bras nus.

— Je comptais sur toi pour me réchauffer, avança-t-elle d'un ton langoureux.

C'était pathétique, mais elle devait en passer par là. Séduire pour mieux détruire, consommer sa passion, consumer son amour et son désir dans un brasier qui entraînerait Shaw au-delà de sa réserve, au-delà des limites qu'elle s'infligeait pour sauvegarder son intégrité et son équilibre. Ensuite...

Ensuite ? Root aurait bien le temps de penser à ce ensuite.

Elle repoussa une mèche de cheveux derrière l'oreille de Shaw et lui essuya les sourcils qui dégouttaient d'eau sur ses cils. Shaw ne broncha pas, mais son regard changea d'intensité. Root lui sourit timidement. Shaw avait parfois l'air si sérieux.

Ce qui ne l'empêchait pas de prendre des initiatives. Elle lui empoigna le devant de sa tunique et la tira contre elle d'un mouvement vif.

Et tout avait recommencé : l'embrasement, la douceur de ses lèvres, la fermeté de son étreinte, le vertige qui la prenait, l'envie de sentir sa peau sous ses doigts, d'explorer son désir, de dialoguer avec elle et de se perdre en elle.

Le plaisir de faire glisser son caban de ses épaules, de déboutonner doucement sa chemise, d'embrasser ses épaules, de sentir ses doigts se durcir sur sa nuque, de sentir son contrôle glisser. Root avait acquis l'art consommé de crocheter les serrures que Shaw maintenaient fermées.

D'ordinaire, elle respectait sa retenue et ses secrets, mais c'était la dernière fois et Shaw serait plus vulnérable si elle forçait ses défenses, si elle ouvrait à tous vents la forteresse de son intimité. Quand Root se retournerait contre elle, Shaw s'effondrerait. N'était-ce pas ce qui lui était arrivé avec Samaritain ?

Une lueur de conscience, d'honnêteté persista. Root posa la main sur l'épaule de Shaw pour la repousser. Mais c'était trop tard. Shaw était passée outre. Elle l'avait embrassée, déshabillée, conduite au sol et Root s'était laissée aimer et l'avait aimée sans restriction..

.

Shaw tomba, le front sur son épaule. Elle reprit son souffle et tourna la tête vers son cou pour y déposer un baiser. Le genre d'attention qui arrachait à Root des larmes qu'elle lui dissimulait soigneusement en refermant ses bras autour de son cou pour la serrer contre elle de peur qu'elle ne levât la tête. Shaw n'était peut-être pas dupe, mais elle ne protestait pas. Pour peu que l'étreinte ne s'éternisât pas.

Root referma les bras sur Shaw, non pas pour la serrer contre elle, mais pour l'empêcher de bouger.

— Je t'aime, Sameen.

Elle n'attendait pas de réponse, Shaw n'en donnait que très rarement. Elle n'attendait ni craignait de réaction, Shaw n'en manifestait plus depuis longtemps. Elle s'était habituée aux déclarations de Root. Elles ne la mettaient pas spécialement à l'aise, mais elle les acceptait. Root parlait, Shaw se taisait. Root avait la liberté d'exprimer ses sentiments et de multiplier ses déclarations, Shaw celle de ne rien exprimer verbalement.

Mais pas cette fois.

Root bascula leur position. Ses lèvres musardèrent dans le cou offert à sa bouche, sur l'oreille dont elle aimait le dessin et qu'elle savait sensible. Shaw gémit. Root réitéra sa déclaration, puis elle développa et tissa un étroit filet de tendresse autour de Shaw. Elle le resserra peu à peu, ponctuant son discours de « Tu comprends ? », « Mais tu le sais, n'est-ce pas ? ». Elle augmenta la pression et Shaw commença à se tendre sous elle. Puis, ce devint trop :

— Tais-toi, souffla Shaw.

Root se garda d'obtempérer.

Shaw tenta de se dégager, mais Root la maintenait fermement clouée au sol.

Root souleva la tête au-dessus d'elle et la regarda longuement dans les yeux. Comme elle s'y attendait, Shaw fuit son regard.

— Regarde-moi, Sameen, l'enjoignit sourdement Root.

Refus.

Root lui empoigna le menton et lui tourna la tête vers elle :

— Tu m'aimes ?

— Root, protesta Shaw.

— Je t'aime, Sameen. Et je veux que tu me dises que tu m'aimes.

— Non.

— Tu ne m'aimes pas ?

— Arrête...

— Tu m'aimes ?

— …

— Sameen, est-ce que tu m'aimes ? insista Root.

— Je ne sais pas, souffla Shaw.

Elle était sincère, pensa Root. Sincère et honnête.

Vulnérable.

— Tu mens, l'accusa-t-elle.

— Laisse-moi, Root.

La détresse pointait sous son air sombre. Root insista. Shaw perdit pied. Elle tenta de bouger, de se soustraire physiquement à l'influence de Root. Elle échoua. Root la morigéna d'être une menteuse, d'être si lâche. Elle lui prouva par a+b, qu'elle l'aimait et qu'elle vivait dans le déni parce que c'était plus facile et plus simple de vivre dans le déni que d'affronter la réalité. Elle lui parla des simulations de Samaritain, elle lui parla de l'amour qu'elle éprouvait pour Maria, pour Brown, pour Reese. Shaw reculait sans cesse, alors Root lui parla de Khatareh, de Genrika et d'Anne-Margaret.

Elle abattit ses défenses une par une, et elle la poussa au-delà ses retranchements. Shaw ne contrôlait plus rien, elle avait même renoncé à recourir à la force. Root prit les commandes et elle l'amena à dire ce que Shaw n'avait jamais voulu dire. À faire siens des sentiments qu'elle n'éprouvait pas. À se fondre dans le moule de la bienséance sentimentale :

— Dis-moi que tu m'aimes, insistait Root.

Shaw se taisait et Root ricanait mentalement à cette pauvre tentative de lui échapper, elle répétait sans cesse son injonction.

Shaw arriva au bout de sa résistance. Root l'avait si bien manipulée que son refus d'accéder à sa demande prit des allures de trahison et de pure méchanceté. Elle cessa alors de fuir :

— Je t'aime, souffla-t-elle d'une voix mal assurée.

— Dis-le-moi encore, susurra Root.

Shaw répéta sa déclaration. Root l'embrassa. Ses mains se mirent à parcourir son corps. Elle éveilla le désir de Shaw et l'emmena sur les berges du plaisir, la pressant de déclarations et de contre-déclarations. Quand Shaw fut prête à basculer, elle colla sa bouche à son oreille et l'encouragea à lui répéter qu'elle l'aimait, Quand elle obtint satisfaction, elle emporta doucement Shaw sous ses doigts vers un plaisir où chaque caresse appelait une nouvelle déclaration. Shaw lui déclara sa flamme autant de fois que Root l'exigea : des dizaine de fois, avant de basculer, pendant qu'elle basculait et après avoir basculé.

— Tu vois ce n'était pas si dur, lui murmura Root à l'oreille alors que Shaw gisait abandonnée et sans force, les sens encore retournée par les plaisirs intenses que Root lui avait dispensés sans qu'elle pût y résister.

La crispation de la mâchoire et la larme qui coula sur la joue de Shaw, lui prouva le contraire, mais c'était trop tard pour Shaw. Elle avait franchi le point de non retour. Elle ne pourrait jamais revenir sur ses pas.

Root la libéra de son corps et s'assit dos à elle.

— Je les ai tués, déclara-t-elle froidement.

Elle regarda Shaw par-dessus son épaule et ajouta :

— Tous.

— Qui ?

Root raconta. Shaw fronçait les sourcils.

— Pourquoi me racontes-tu ça ? demanda-t-elle incrédule.

— Parce que c'est vrai.

— N'importe quoi, souffla Shaw contrariée par ce qu'elle pensait être de l'humour inapproprié.

On était dans une simulation, Root pouvait inventer n'importe quoi. Elle se retourna et posa une main sur le front de Shaw. Les corps de ses victimes s'imposèrent à l'esprit de Shaw. Elle se décomposa :

— Mais pourquoi... ? balbutia Shaw. Pourquoi t'ont-ils attaquée ?

— Parce que je suis leur ennemie.

— Hein ? Quoi ?

Elle était si naïve, si droite. Root se fendit d'un sourire cruel :

— Et j'ai pris un immense plaisir à les tuer.

Et avant que Shaw ne réagît, Root sauta à cheval sur elle et lui enfonça les deux pouces dans la trachée artère.

Maintenant.

Maintenant, l'heure était venue de plonger au plus profond des méandres de son âme. De libérer ses démons et de se vautrer dans l'infamie et l'ignominie la plus abjecte. De renier ce à quoi elle tenait le plus : l'amour que lui inspirait Shaw.

— Je crois que j'ai joui quand j'ai poignardé Genrika.

La haine naquit dans les yeux de Shaw.

— Ne viens-tu pas de me répéter encore et encore que tu m'aimais ? lui rappela langoureusement Root.

Shaw feula. Root s'empressa de se pencher sur elle. Une vapeur rougeâtre s'échappa de ses lèvres. Shaw l'insulta. Une seconde après, elle sombrait dans l'inconscience.

Elle s'était réveillée entravée et allongée sur la roue d'une charrette et Root avait déployé tous ses talents d'oratrice, de manipulatrice et de tortionnaire. Shaw avait lutté. Cela avait duré des heures. Root l'avait avilie et avait extrait de son âme et de son corps, la plus infime parcelle de force vitale qu'elle avait pu trouver.

Rien n'avait plus subsisté de la femme qu'elle aimait. Sinon, elle.

Elle.

Sameen.

Root aimait Anne-Margaret, elle aimait Genrika, mais Shaw avait un pouvoir que rien ni personne ne pouvait surpasser. Effacer. C'était complètement insensé. Complètement illogique.

Illogique.

Illogique ?

Root jura. Athéna. Root avait oublié Athéna.

Correction...

— Root qu'as-tu fait ? demanda aussitôt l'IA.

Vite...

— Root que fais-tu ? s'affola l'IA.

— J'active un programme dormant. Tu sais trop de chose sur moi. Je ne serai jamais libre tant que tu existeras.

— Tu es libre, jamais je ne divulguerai rien sur toi.

— Me laisserais-tu commettre un crime ? Un vrai crime ?

— Non. Tu aurais le choix bien sûr, mais si commets un crime, tu devras l'assumer.

— Et tu feras tout pour me faire payer. Je ne peux pas accepter cela. Et puis, tu évolues sans cesse et tu peux à tout instant reconsidérer mon parcours et en conclure que la balance de la justice penche en ma défaveur. Je ne veux pas vivre avec une épée de Damoclès suspendue au-dessus de ma tête.

— Qu'est ce...

La voix d'Athéna glissa.

— Alors, tu en es où ? lui demanda Root d'un ton rogue.

— Je m'appelle Athéna, que puis-je pour vous aider ? répondit Athéna d'une voix synthétique et impersonnelle. Par...

L'IA produisit quelques notes de musique puis, elle se tût. Définitivement.

Root gémit quand l'implant qu'elle portait se désintégra et qu'elle récupéra l'audition de son oreille droite.

— Pardon, souffla-t-elle.

Shaw bougea sur la roue de ses supplices :

— C'est pas g'ave, fit-elle d'une voix ténue.

— Je ne te parlais pas.

— 'oot, l'appela Shaw.

Root tourna son regard sur elle. Elle était en sang. Son corps n'était que plaies béantes et brûlures, seuls ses yeux subsistaient. Éteints et suppliants.

— 'auve-moi, chuinta Shaw.

Elle n'avait plus de dents, plus de langue et on comprenait difficilement ce qu'elle disait.

— 'il te p'aît.

Devait-elle la tuer ou l'abandonner à sa déchéance ? Qu'est-ce qui serait le pire ?

.


.

— Vous l'avez tuée, dit Maria.

Root se fendit d'un sourire triste.

— J'ai fait pareil avec Ethan, fit Brown d'une voix blanche. C'était la clef de mon renoncement.

Root hocha la tête.

Elle avait refermé ses doigts sur la gorge de Shaw et elle l'avait lentement étranglée. Shaw n'avait pas compris, elle avait utilisé le peu d'énergie qui lui restait pour protester et lui déclarer qu'elle l'aimait. Root avait pleuré durant toute son agonie et quand Shaw avait cessé de respirer, elle s'était effondrée sur elle.

Il ne restait plus rien.

Elle avait été éjectée de la simulation. Elle avait ouvert les yeux. Elle était allongée sur le lit qu'utilisait Genrika quand elle dormait au sous-sol. Shaw se tenait à côté d'elle. Sérieuse, inquiète, crispée.

Sombre et vivante.

Ses yeux avaient brillé quand elle avait croisé le regard de Root.

Root n'avait pas résisté, elle avait crocheté sa nuque et l'avait tirée à elle. Elle avait décelé la présence de Genrika, elle s'en moquait. Genrika avait fui comme Root s'y était attendu, comme elle l'avait espéré, et elle avait eu Shaw pour elle toute seule.

Mais ça elle ne le raconterait pas. Comme elle n'avait pas tout raconté de sa simulation et de ses meurtres. Elle en avait dit assez pour qu'ils comprissent, mais pas assez pour qu'ils appréhendassent la profondeur de ses vices et de l'amour qu'elle vouait à Shaw.

Maria, Brown, peut-être Anna et Lionel savaient ou s'en doutaient-ils, les autres ne pouvaient pas l'imaginer et Shaw n'avait pas besoin que Root mît des paroles sur cette expérience. Trop d'éléments la perturberaient.

Sous bien des aspects, Shaw était plus humaine que Root. Jamais Shaw n'eût réussi comme elle à classifier les sentiments qu'elle éprouvait. Si le choix lui était imposé, Shaw ferait appel à la raison parce que dans son cœur, personne ne surpassait personne. L'amour qu'elle vouait à Root ne se différenciait en rien de celui qu'elle vouait à Anne-Margaret, à Genrika, à Maria, à Brown, à Anna, ou à Lionel. Elle les aimait, point à la ligne. Ils tenaient une place différente dans son existence, mais celle-ci n'influait pas sur ses sentiments.

— Tu as tué Sameen et tu es sortie de la simulation ? demanda Lionel.

— Oui.

— Tu as renoncé à tout ce à quoi tu tenais pour sortir, c'est ça ?

— Je n'y ai pas renoncé. Si j'y avais renoncé, je n'aurais pas pu me déconnecter.

— Alors quoi ?

Lionel était le seul à oser demander des éclaircissements. Parce qu'il était moins timide que Sanders et que, bien qu'il fût le plus âgé d'entre eux et qu'il se fût confronté à autant de turpitudes que les autres, il restait, après Élisabeth, le plus ingénu et le plus innocent d'entre eux.

— Je me suis donné des excuses, mais je vous ai tous tué en connaissance de cause.

— Vous n'aviez pas d'excuses pour Sameen, objecta Yulia.

— Je ne pouvais pas prendre ce risque. Je n'en avais pas pour Athéna non plus et j'ai torturé Sameen avant de la tuer.

— Et Samaritain est toujours emprisonné dans ton labyrinthe ?

— Oui.

— Si tu en es sortie, il peut sortir.

— Non.

— Pourquoi ?

Root soupira :

— D'abord, parce qu'il n'a personne à détruire...

— Et qu'il ne peut pas se suicider ! s'écria Lionel.

— Entre autre, confirma Root.

— Mais il peut changer les règles, suggéra Lionel.

— Non, pas celle-là.

— Et sinon... ? voulut-il savoir.

Shaw s'impatienta :

— Lionel, tu ne veux pas la fermer. On …

Root posa une main sur elle pour la faire taire.

— Ils ont le droit de savoir, Shaw.

Shaw haussa les épaules. Elle avait envie de partir. Elle avait mal partout. Elle ne remettait pas en cause la légitimité de leur demande, mais elle ne s'était pas préparée à entendre Root raconter sa simulation. Que Shaw en sût déjà une bonne partie ne l'avait pas aidée. L'épreuve n'en avait pas été moins dure. Root avait dévoilés de nombreux aspects et de nombreux détails que Shaw ne connaissait pas avant et son malaise avait augmenté proportionnellement aux nombres d'éléments nouveaux rapportés. Elle avait refréné son envie de fuir, physiquement ou mentalement, et quand c'était devenu trop dur, elle n'avait plus eu la volonté ni les ressources nécessaires pour se plonger dans un état méditatif qui l'eût aidée à se détacher mentalement de ses émotions. Elle se sentait seule et pour la première fois depuis longtemps, Athéna lui manquait. Mais elle ne portait pas d'oreillette et l'IA était désespérément muette. Elle serra un peu plus les poings. Un peu plus les mâchoires.

— J'ai longuement étudié le problème, expliqua Root. Et je n'ai trouvé qu'une solution que m'a ensuite confirmée Athéna. Pour sortir, il doit réécrire son code source. Il ne le fera jamais et s'il le faisait, il ne serait plus un problème. Il ne pourrait pas tricher, donc il n'existerait plus tel qu'il est.

— Vous ne nous avez pas tuée dans la réalité, objecta Matveïtch. S'il sortait de la simulation, ce serait pareil.

— Non, ce serait différent parce qu'il se trouve dans une simulation qu'il a en partie configurée et qu'il est une Intelligence artificielle. S'il réécrit son code source, celui-ci changera aussi bien dans la simulation que dans le monde réel.

— Il ne renoncera jamais, dit Maria. Les grands criminels ne renoncent jamais.

— Et il vous cherchera jusqu'à ce qu'il s'éteigne, ajouta Brown.

— Il faudrait une panne de réseau mondiale pour qu'il s'éteigne, répondit Root.

— Et le labyrinthe continuera de fonctionner ? demanda Matveïtch.

— Ils sont liés.

— C'est un virus ?

— En quelque sorte.

— Alors, c'est fini ?

Root confirma d'un hochement de tête.

Lionel ouvrit la bouche

— Les probabilités qu'il s'échappe un jour du labyrinthe dans lequel je l'ai piégé s'élèvent, au milliardième près, à 100 %, précisa Root à son intention.

Un grand silence suivit cette déclaration. Personne n'osait plus bouger ni parler.

Ce fut Anna Borissnova qui prononça le véritable mot de la fin :

— Спасибочки*.

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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :


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Chiton : vêtement grec formé d'une pièce de tissus rectangulaire plié dans sa longueur, cousu d'un seul côté ou des deux et que l'on fixe sur les épaules à l'aide de fibules, d'agrafes ou de liens. On y ajoute une ceinture pour maintenir le tissu, particulièrement s'il n'est cousu que sur une longueur et à l'aide de laquelle chaque personne peut modifier la longueur du vêtement ou créer des plis et des surplis.

Habituellement, les femmes portent des chitons longs (v. Les cariatides de l'Erechthéion sur l'acropole d'Athènes) et les hommes un chitons court. Mais il peut être porté long parles athlètes (v. L'aurige du Louvre), les comédiens ou les hommes publics, et court par Artémis et les nymphes qui l'accompagnent (v. la plupart des représentations d'Artémis dont la Diane de Versailles.).

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Linga ou lingam : représentation symbolique de Shiva, le linga à la forme d'un cylindre arrondis dans sa partie supérieure. Parfois, sa forme évoque un phallus.

Le linga peut aussi se composer de trois parties qui symbolisent les trois dieux originels : Brahma pour la base en contact avec le sol, Vishnou pour la partie inférieure et Shiva pour la partie supérieure.

L'objet représente, selon les interprétations, divers aspects de la pensée hindouiste : dieux, création de l'univers, équilibre...

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Robert E. Howard (1906-1936) : écrivain américain créateur du personnage de Conan le Cimmérien.

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Quand orgueil chevauche devant, honte et dommage suivent de bien près : Louis XI parlant de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne (1433 - 1477).

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Les lamproies : l'attaque des lamproies est un hommage à une fanfiction Lara Croft, publiée sur jeuxvidé en 2016, que j'avais beaucoup aimée : Après la Tempête écrite par Jack_Cayman

Un fondu des Tomb raider à l'imagination débridée et à l'écriture de tout premier ordre. Si vous êtes curieux, cherchez ses coordonnés sur jeuxvidéo et allez à la page 58, il a mis des liens pour des pdf (mais il faut s'inscrire maintenant) ou lisez les 58 pages de son fil.

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Les trois lois de la robotiques : proclamées en 1942 par Isacc Asimov et J. W. Campbell :

Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger ; Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la première loi ; Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.

Puis améliorées par Isacc Asimov entre autre dans le cycle des robots (Les cavernes d'acier, Face aux feux du soleil, Les Robots de l'aube, Les robots et l'Empire) :

loi Zéro : Un robot ne peut pas porter atteinte à l'humanité, ni, par son inaction, permettre que l'humanité soit exposée au danger ; première Loi : Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, restant passif, permettre qu'un être humain soit exposé au danger, sauf contradiction avec la Loi Zéro ; deuxième Loi : Un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la Première Loi ou la Loi Zéro ; troisième Loi : Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n'entre pas en conflit avec la Première ou la Deuxième Loi ou la Loi Zéro.

La Corée du sud a envisagé en 2007 de mettre en place une charte éthique sur la robotique qui s'inspirerait des trois lois d'Asimov

Un député français, Pierre-Alain Raphan a déposé une proposition de loi dans le même sens en 2020 et d'en inscrire la référence dans le préambule de la déclaration des droits de l'homme de 1789. L'article deux de la loi reprenait les trois lois de la robotique.

Les chances que les trois (ou quatre ) lois soient adoptées sont très faibles, car l'un des principaux champs de développement de la robotique est lié au domaine militaire ce qui va à l'encontre, bien des fois, du premier article sinon du deuxième.

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Wakizashi : sabre japonais court (30 à 60 cm). Les samouraïs les portaient en sus du sabre long. Cette arme pouvait être alors utilisé dans un espace restreint dans lequel il est difficile de manier un sabre long.

Le célèbre Samouraï Miyamoto Musashi (1584-1645) a développé un style d'escrime dans lequel on manie de concert le grand sabre et le sabre court. Une révolution dans l'art du sabre, puisque le maniement du sabre long à deux mains ferme le corps face à l'adversaire alors que le maniement des deux sabres ouvre le corps.

Le wakizashi est aussi l'arme dont on sert lors d'un seppuku ou suicide rituel (le sabre long est un peu trop grand pour exécuter ce genre d'exercice)

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Tsuba : garde en métal ouvragé d'un sabre japonais.

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Спасибочки (spaseebachki) : je ne suis pas une spécialiste du Russe, mais après quelques recherches, j'ai trouvé cette formule qui littéralement se traduit par : petit merci et dont le sens est merci beaucoup. La formule est en général perçue comme intime . Elle s'utilise avec des amis très proches ou des membres de sa famille.

D'où l'adjectif : véritable

nb : À ne pas confondre avec : Спасибки (spaseebaki) qui s'apparente au parler "bébé" et s'emploi par ironie ou dans un contexte niais-infantile.

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