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Chapitre XXXIX
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L'Estmain bouillonnait entre les rochers. En amont du détournement Eastmain-Opinaka-La Grande, la rivière avait gardé toute la fougue et la profondeur qui en avait fait durant des siècles un axe majeur de circulation autour duquel la communauté Cri avait commercé, voyagé et vécu. Elle traversait une forêt qui s'étendait sur des milliers de kilomètres carrés. Sapins baumiers, bouleaux, peupliers, pins gris, épinettes noires et blanches ils profitaient tous de l'été pour croître et s'accroître.
La vie ne s'arrêtait jamais, même au plus froid de l'hiver, alors qu'on eût pu croire que rien ne survivrait et que tout être censé fût descendu plus au sud chercher un peu de chaleur ou se fût retiré dans un abri qu'il avait préparé durant toute la belle saison pour survivre à l'hiver, mais en été, elle explosait de couleurs, de bruits et de senteurs.
Root aimait les hivers du Grand Nord. Les hivers de la forêt et des plaines sauvages que la vie humaine ne venait pas salir. Les arbres blancs qui croulaient sous la neige, le sol cotonneux, l'air vif qui s'engouffrait dans les poumons, l'acoustique si particulière, tous ces sons atténués et pourtant si nets, l'importance que revêtait un foyer. Parce que, quand il faisait moins vingt degrés Celsius et que la neige recouvrait toute chose d'un lourd manteau blanc, Root n'était jamais si contente, après une longue course qui l'avait menée jusqu'à la nuit, de voir briller la lumière aux fenêtres de la cabane ou de la villa du lac de la Prune.
Tout lui semblait plus lent durant l'hiver. Une sensation qu'elle n'éprouvait pas quand elle résidait à New-York ou à Montréal. Les villes combattaient l'hiver en multipliant les stratagèmes : les québécois s'enterraient en sous-sol, New-York l'ignorait. Là-bas, les gens s'habillaient plus chaudement, les chasse-neiges déblayaient les rues. Les citadins ne s'attardaient pas sur la saison et vaquaient à leurs loisirs et à leurs affaires comme à leur habitude. Root n'avait pas agi différemment. Du moins, une fois qu'elle s'était habituée au froid. Son premier hiver New-Yorkais l'avait gelée jusqu'à la moelle et elle était restée, toute la saison, cloîtrée dans un douillet appartement qu'elle avait acquis à East Village pour sa vue imprenable sur l'East river et sa proximité avec les commerces qui lui étaient indispensables.
Elle avait réellement découvert l'hiver au lac de la Prune. Durant la convalescence de Shaw. John était vivant et elle gardait un souvenir nostalgique de la chasse à l'orignal qui les avait rapprochés et au cours de laquelle ils avaient conclu une alliance que John n'avait jamais remise en question. Elle avait découvert un autre homme et elle espérait qu'il en avait pensé de même à son égard. L'homme taciturne et blessé lui manquait parfois. John eût apprécié la vie que Sameen s'était choisie et Root n'eût pas refusé de l'accueillir dans leur refuge de Eastmain, ni de partir en patrouille en sa compagnie. Avec ou sans Sameen.
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L'homme de l'ombre avait rejoint la lumière lors de son enterrement. Le FBI lui avait rendu les honneurs qu'il méritait et, avec l'assentiment de Shaw, l'agent Eckart avait prononcé son oraison funèbre. Ses collègues avaient écouté avec un peu de surprise cet agent qu'ils ne connaissaient pas louer avec tant de sobriété et d'émotion, un homme qu'ils découvraient à travers son élégie. Root avait évoqué un passé et des qualités qu'ils n'avaient jamais soupçonnées chez leur collègue. La présence étonnante de Maria Alvarez et de trois Marines en grand uniforme de parade s'était peu à peu éclairée et nombre d'agents se reprochèrent de ne pas avoir mieux connu l'agent Reese.
Shaw avait longtemps hésité à se rendre aux obsèques. Root l'avait encouragée à venir la soutenir. Elle n'avait pas insisté, mais elle l'avait tenue au courant des préparatifs et lui avait plusieurs fois demandé conseil pour la rédaction de son élégie.
— Tu vas prononcer son élégie ?! s'était-elle étonnée la première fois.
— Mmmm, avait confirmé Root. Je ne laisserais jamais un balourd ignorant prendre la parole pour lui rendre hommage. John était un ami et je suis la mieux placée et la plus qualifiée pour cela, à moins que...
Elle avait laissé sa phrase en suspens. Shaw avait fini par s'impatienter :
— À moins que ?
— Tu ne veuilles t'en charger.
— Je ne pourrais pas, avait sombrement répliqué Shaw.
La graine avait été semée, mais c'était Élisa Brown qui, en toute innocence, l'avait amenée à germer. L'officier avait contacté Sameen pour lui apprendre qu'elle se rendrait aux obsèques de John, qu'elle avait demandé une permission exceptionnelle qu'elle n'eût pas accepté de se voir refuser, parce qu'elle estimait qu'elle lui devait cet hommage.
— Je le lui dois en tant qu'officier, mais aussi en tant que sœurs d'armes. Maria y sera aussi
— Ouais, et c'est pour me dire cela que vous me téléphonez ?
— Non, je voulais avoir votre avis sur un truc.
— Quoi ?
— John était un ancien soldat et il a servi sous mes ordres au Niger. Enfin... Il était sous couverture, mais aux yeux de mes hommes, c'était un sergent des Marines et plusieurs d'entre eux, moi comprise, lui devons notre vie. À lui tout comme à Root ou à Muller. Pour toutes ces raisons, j'avais pensé me rendre à ses obsèques en blue dress B, mais je ne suis pas sûre que cela soit approprié. Il me secondait comme agent du FBI lors du procès du Chirurgien, je pourrais me faire passer pour un agent ou venir en civil, mais je suis officier des Marines et John était un vrai soldat et je voulais lui rendre hommage pour ça. Qu'est-ce que vous en pensez ?
— Que vous êtes une abrutie, Brown.
— Ah, mais euh...
— Astiquez vos boutons et engagez Muller à faire pareil, parce que je suppose que cet idiot viendra lui-aussi, non ?
— Oui.
— Il n'aurait jamais dû aller se fourvoyer avec la CIA.
— Il veut réintégrer les Marines. Il aimerait devenir instructeur.
— Et vous allez soutenir sa candidature, bien sûr ? avait demandé Shaw d'un ton sardonique.
— Euh... oui.
— Autant qu'il prenne un peu d'avance, alors.
— Merci, mon capitaine.
Parce qu'Élisa n'avait pas pu s'empêcher de lui rappeler son grade, parce que Shaw resterait toujours à ses yeux, le capitaine Sameen Shaw, l'officier d'exception, l'un des meilleurs tireurs d'élite que les Marines n'eussent jamais compté dans ses rangs.
Était-ce cela qui avait décidé Sameen ou la fraternité d'arme qu'elle et John avaient toujours partagée ? Root n'avait pas osé le lui demander. Quoi qu'il en fût, Shaw avait rappelé Brown pour qu'elle lui trouvât un uniforme à sa taille. Elle n'avait rien précisé d'autre, mais Brown lui avait fourni un uniforme sur lequel ne manquait aucune distinction, aucun ruban de campagne et aucun insigne. Shaw avait apprécié et Root avait remercié Athéna de son aide.
— Je n'y suis pour rien, s'était défendu l'IA. Le capitaine Brown a reconstitué elle-même le parcours militaire de Sameen.
Et elle avait particulièrement dû y prendre plaisir, avait pensé Root.
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Un gros oiseau qui picorait au sol, tourna brusquement la tête de côté en entendant le pas pourtant précautionneux de son approche. Il s'envola et se posa sur la branche d'un épicéa. Root détailla son plumage beige et noir, les traits de couleur jaune qui soulignaient la bordure de ses ailes, le petit triangle qu'il arborait sur le jabot. Un pic flamboyant. Une femelle. John eût aimé la région.
Elle scruta le terrain à la recherche de traces qui eussent trahi le passage d'un être humain. Elle pistait Shaw depuis six jours.
Elle avait d'abord recouru à ce qui s'apparentait à une enquête de voisinage. Elle s'était rendu à la clinique, avait interrogé les voisins, des membres du conseil, elle était passée dans les villages que Shaw avait pour habitude de visiter lors de ses tournées médicales.
Lorsque Root avait rejoint Eastmain, la Wrangler jaune qu'elles utilisaient lorsque les routes étaient praticables ne l'attendait pas à l'aéroport. Elle avait posé ses affaires dans la petite maison que le conseil cri avait mis à disposition des agents de la conservation de la flore et de la faune en ville. Rien n'y avait été déplacé depuis longtemps. Elle avait emprunté un véhicule aux Cris et s'était rendu à la cabane. Vide elle-aussi. Elle avait alors laissé Anne-Margaret à la garde de Genrika et, à la suggestion d'Athéna, elle était retournée à Eastmain et s'était rendue à la clinique de la ville.
— Tu sais où elle est ? lui avait-elle demandé.
— Non. Elle a laissé son téléphone dans la Wrangler. Il est éteint et je ne crois pas que Sameen soit restée à proximité.
— Pourquoi ?
— Passe à la clinique, tu comprendras.
— Elle n'est pas allée à la cabane ?
— Si, mais elle n'y est pas restée.
— Elle a récupéré son uniforme et des armes ?
— Entre autre.
Nantie de ses maigres informations, Root avait suivi le conseil d'Athéna.
Shaw était bien passée à la clinique, elle avait consulté les demandes de soins, écouter l'infirmier cri qui assurait la permanence en son absence. Une sage-femme qui officiait dans la région avait été prévenue de sa présence et elle l'avait appelée pour un accouchement qui se présentait mal. Au téléphone Shaw, lui avait conseillé de faire évacuer la mère à Montréal. La sage-femme avait invoqué le désir qu'avait la mère d'accoucher chez elle*.
— Le docteur Edwards a fustigé sa bêtise et contrairement au très grand respect qu'elle témoigne habituellement au peuple cri, elle s'est permise des remarques extrêmement désobligeantes, avait rapporté l'infirmier à Root.
Elle s'était sentie obligée d'excuser Shaw, mais le Cri avait ri et il avait ajouté :
— La patiente n'appartenait pas à la nation cri. Quand le docteur Edwards l'a su, ce fût pire encore. Elle était déjà de mauvaise humeur et je peux vous dire que les blancs ont en pris pour leur grade ! Enfin, surtout ces Québécois de la ville qui, sous prétexte d'un retour à la nature, font n'importe quoi. Elle ne l'a pas vraiment dit comme cela, mais c'en était l'idée.
— Oreilles sensibles s'abstenir ?
— Tout à fait, rit l'infirmier. Et c'est là où Élodie lui a dit que la femme était américaine. Le docteur Edwards a refusé de se déplacer et elle a déclaré que le gamin et sa mère pouvaient mourir, qu'elle s'en moquait et que cela ferait deux crétins de moins sur terre.
— Mais elle y est allée ?
— Bien sûr, le docteur Edwards n'abandonnerait jamais un patient et même si elle était tentée de la faire, elle ne laisserait jamais Élodie dans l'embarras.
— Vous avez eu des nouvelles depuis ?
— J'ai téléphoné à Élodie pour une patiente qui désirait la rencontrer. Je lui ai demandé comment s'était passé l'accouchement. Elle s'est félicité d'avoir fait appel au docteur Edwards, l'enfant n'est pas sorti et elle a dû pratiquer une césarienne.
— Ouh, Sameen a dû être ravie.
— Ça s'est bien passé, mais elle a demandé une évacuation par hélicoptère.
— Et... ? avait demandé Root qui soupçonnait un nouveau rebondissement.
— La jeune maman n'était pas en mesure de décider quoi que ce soit, mais il y avait d'autres gens dans la maison, son mari et je ne sais qui d'autre. Eux, ont refusé.
Root avait soufflé de dépit. Des néo-hippies ou un groupe qui rejetait la médecine moderne occidentale sous le fallacieux prétexte qu'elle n'était pas naturelle ou qu'elle était soumise à des groupes financiers et ne contribuaient qu'à enrichir des laboratoires pharmaceutiques qui empoisonnaient les gens plus qu'ils ne les guérissaient. Peut-être même des complotistes. Leurs arguments n'étaient pas toujours dénués de fondements, Sameen en convenait tout à fait, mais leurs raisonnements et leurs arguments s'appuyaient essentiellement sur des publications dénuées de sérieux scientifique, s'ils n'étaient pas tout bonnement fantaisistes, et sur une idéologie du retour à la nature primaire et obscurantiste. Sameen se souciait de logique et d'honnêteté et elle rejetait tout ce qui ne répondait pas à l'un ou à l'autre de ces deux critères. Parfois violemment. Le refus qu'elle avait essuyé d'évacuer la jeune mère et son enfant vers un hôpital présageait une réponse à la hauteur de l'état d'urgence dans lequel se trouvaient ses patients.
— Ils ont eu gain de cause ?
— Le docteur Edwards a demandé à Élodie de raisonner le père et ses amis.
— Mais ça n'a pas marché.
— Ils n'ont rien voulu entendre.
— Et Sameen s'est fâchée...
— Elle leur a demandé une dernière fois s'il était d'accord. Ils ont refusé. Elle a dit qu'elle était médecin et que c'était à elle de prendre les décisions qui s'imposaient. Elle a pris son téléphone pour appeler, une femme a voulu s'interposer...
La suite était du Sameen tout craché. Elle s'était attendu à une réaction et, de toute façon, même si elle ne s'y était pas attendu, jamais elle ne se serait laissée surprendre. Elle avait cueilli la femme avec un uppercut qui l'avait envoyé au tapis. Les autres avaient protesté et, trop énervée pour régler cela avec ses poings, Sameen avait sorti une arme.
Root avait retrouvé le nano à la cabane, mais il manquait son Glock 30. Elle s'était senti bêtement émue que Shaw eût choisi une arme qui lui appartenait plutôt que l'une des siennes, même si elle savait que Shaw avait privilégié l'encombrement minime du Glock et son calibre. Lorsqu'elle patrouillait Shaw emportait un HK45 que Root lui avait offert pour porter avec son uniforme, et son Mossberg. Elle avait pris le Mossberg et préféré l'arme de Root aux siennes.
Shaw avait donc sorti le Glock 30, un compact qui restait impressionnant dans les mains d'une femme. Elle avait menacé de tous les descendre. Le mari avait ricané. Une balle lui avait entaillé le lobe d'une oreille. Il avait hurlé comme un goret. Les autres étaient restés médusés de stupeur. Elle les avait enjoint à partir et à faire taire le mari. Devant leur manque de réaction, elle leur avait rappelé qu'ils se trouvaient dans une maison isolée et que les seuls témoins de leur disparition seraient une femme inconsciente, un chiard nouveau-né et une sage-femme dévouée à sa cause parce qu'elle était le seul médecin à cinq cents kilomètres à la ronde. Et elle, un ancien agent gouvernemental spécialisé dans les missions d'assassinat :
— Je ne laisse jamais de traces, avait-elle conclu d'un ton menaçant.
Les néo-hippies avaient vidé les lieux sans demander leur reste. Shaw et la sage-femme avait veillé l'enfant et sa mère jusqu'à l'arrivée des équipes de secours. Shaw avait emprunté l'ordinateur de la sage-femme et tapé un rapport complet à l'attention des médecins qui prendraient le relais. Elle l'avait lu à la jeune femme, ausculté une nouvelle fois l'accouchée et le nouveau né et, satisfaite de son examen, elle les avait confiés à la sage-femme et s'était éclipsée avant l'arrivée de l'hélicoptère.
Elle avait repris la Wrangler jaune et Root avait dû se fier aux indications d'Athéna. Après avoir visité deux campements, elle avait emprunté la route d'Eastmain village, bifurqué au nord sur la route de la Baie James et laissé la Jeep chez une famille qu'elles connaissaient à proximité du lac Amiskw Matawa. Elle y avait abandonné son téléphone et tout ce qui pouvait être susceptible de la géolocaliser. Root était repassé à la cabane prévenir Genrika de son départ et s'était lancée sur ses traces.
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La famille ne lui avait pas appris grand-chose. Sameen était arrivée un jour en fin de matinée, elle portait son uniforme. Ils l'avaient invitée à boire un sirop, elle s'était informé des allers et venues qu'ils avaient pu remarquer. Ils leur avaient parlé de randonneurs, de chasseurs et de braconniers. L'un des fils avait retrouvé un caribou forestier abattu lors d'une de ses courses. Il avait téléphoné à la cabane et laissé un message dont Root n'avait pas pris connaissance, mais qui expliquait la présence de Shaw dans le secteur.
— Et elle vous a dit ce qu'elle comptait faire ?
— Elle voulait aller sur le site et patrouiller le secteur.
— Elle a un GPS ?
— Non, avait répondu le fils. Je lui ai noté l'emplacement sur sa carte.
— Et elle est partie ?
— Mmm.
— Elle avait un gros sac ?
— Non, mais elle comptait camper.
Ils avaient fini par s'inquiéter.
— Il est arrivé quelque chose ? Vous l'attendiez et elle ne vous a donné aucune nouvelle ? En général, les gardes sont toujours deux, mais depuis que vous êtes dans le secteur, on vous voit souvent seules. On a trouvé cela curieux au début. Mais Francis Letourneur et sa collègue sont passés ici, il y a deux ans. Ils nous ont demandé si tout allait bien et si nous vous connaissions. On leur a dit pour le fait que vous patrouillez en solo. Ils ont convenu que ce n'était pas très prudent, mais que vous aviez des équipements de transmission au top et que vous étiez des anciens membres des forces spéciales. Je n'ai jamais trop compris comment un écrivain et un médecin pouvaient être agents de la conservation de la flore et la faune, mais que vous soyez en plus des anciens membres des forces spéciales...
Le père de famille avait secoué la tête.
— La vie est pleine de surprises, avait déclaré Root en souriant.
— Ouais, je ne sais pas trop. Mais pour votre collègue, vous n'avez pas pu la joindre ?
— Elle est partie sans matériel de transmission.
— Et vous vous inquiétez ?
— Oui et non, mais je voudrais la retrouver.
— On peut venir avec vous, s'était proposé la femme.
— Non, ce n'est pas la peine, mais merci.
— Vous allez partir seule à sa recherche ?
— Je ne sais pas trop.
— Si vous avez besoin d'un pied à terre, on vous donne ma cabane.
— Merci.
— Elle est peut-être descendue sur Nemaska. De là-bas, elle trouvera toujours une voiture pour la ramener.
C'était une possibilité, mais Root n'avait pas pris le risque de l'attendre à Nemaska. Shaw voulait être seule. Elle avait assuré ses devoirs de médecin, ce qui était plutôt un point positif quant à son état d'esprit, mais une fois en pleine forêt, qui sait combien de temps elle y resterait ?
Root eût pu la laisser tranquille et l'attendre. Comme elle l'avait fait auparavant. Mais pas cette fois. Pas encore.
D'abord, parce qu'elle voulait être près d'elle, ensuite parce que Genrika et Anne-Margaret, pour des raisons différentes, s'inquiétaient. À dix-neuf ans, Genrika partageait le même sentiment d'abandon et les mêmes angoisses qu'Anne-Margaret.
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Le pic s'envola. Un juron, suivi d'un rire joyeux, la fit se retourner. Genrika s'était pris les pieds dans une ronce. Elle s'efforçait de la décrocher de ses vêtements sans se griffer, ce qui, à son expression, ne semblait pas une réussite. Dans son dos, Anne-Margaret se moquait gentiment d'elle.
— Tu t'es enfin pogner un chum, Gen ! La forêt te cruise* ! lança Juliette Pomerleau en riant.
Le rire d'Anne-Margaret redoubla.
— Ce qu't'es épaisse, Juliette. Viens m'aider, plutôt, râla Genrika.
Le trio dérangeait la quiétude des lieux et la forêt se vidait de ses habitants. À moins que Root les eût enjointes à se taire et à alléger le pas. Ce dont, quand elle le leur demandait, les trois filles s'acquittaient de bonne grâce, avec célérité et beaucoup de compétence.
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Genrika et Juliette avaient prévu de passer quinze jours au lac de la Prune après Butler Beach. La disparition de Shaw avait incité Genrika à changer de destination :
— Je m'occuperai d'Anamaga, avait déclaré Genrika à Root. Au cas où...
Au cas où Sameen demanderait toute son attention. Root avait hésité.
— Si elle t'attend à la cabane, on ira camper au parc de Tursujuk avec Juliette, avait repris Genrika. Si ça ne va pas et que tu as besoin de temps, je serai avec Anamaga. Juliette a un camp en août et je n'ai rien prévu de spécial pendant les vacances. Je voulais passer du temps avec vous, vous accompagner en patrouille et m'entraîner au tir et au krav maga.
Root n'avait retenu qu'une chose de son discours :
— Tu veux venir avec Juliette ?
— Elle a refusé plusieurs propositions pour partir avec moi.
— Vous pouvez aller où vous voulez, Gen. Pourquoi rester au Québec ? Il y a des endroits plus agréables où passer l'été.
— Juliette serait vexée de t'entendre. Elle adore le Québec. Elle voyage souvent avec l'équipe du Canada et elle a envie d'être tranquille. Et puis, on est venue en Floride. Tu nous as trouvé un bungalow et c'était vraiment génial.
— Élisa sait recevoir.
— Ouais, elle est géniale. Alors, c'est bon. On a profité de la plage, on a mangé du crocodile, Élisa nous initiées au surf, Juliette s'est trouvé un nouveau copain, mais quand Ethan nous a proposé de se joindre à lui pour partir dans les Caraïbes, ni Juliette ni moi n'avons accepté.
— Pourquoi ? D'après ce que je sais, lui et des amis ont loué un voilier pour explorer les récifs coralliens.
— Ouais, une bande copains et des scientifiques. Nous aurions été les plus jeunes et les seules à ne pas faire des études d'océanographie ou de biologie marine. En plus, je n'ai pas envie de vivre en communauté sur un bateau où je ne connais personne et Juliette non plus.
— Mais vous vouliez aller au lac de la Prune et Lionel et Lee ont dit qu'ils y passeraient une semaine.
— Ouais, je sais, c'est dommage pour Lee et Lionel. Mais je veux partir avec toi à Eastmain et je ne veux pas planter Juliette.
Root eût accepté sans trop discuter la présence de Genrika, en revanche son désir de l'accompagner avec sa meilleure amie la dérangeait.
— Juliette connaît Sameen, Root, argua la jeune fille. Elle sait se montrer discrète quand il le faut. Et puis, Sameen se sentira moins oppressée si je viens avec elle.
Parce qu'elle aurait moins l'impression que Genrika était venue pour s'assurer qu'elle allait bien. Juliette était volubile et enjouée, des qualités qui agaçaient Shaw, mais qui se trouvaient largement compensées par une éducation que la jeune fille mettait à profit quand elle se trouvait en leur compagnie. Elle était serviable, polie, discrète et faisait preuve d'heureuses initiatives.
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Juliette suivait aussi les enseignements pratiques que Shaw et Root dispensaient à Genrika : tir au pistolet, tir à l'arc, tir à longue distance, krav maga, techniques de survie, pistage, cours d'informatique... Juliette était débrouillarde, elle était dotée d'une condition physique d'athlète de haut niveau, elle savait écouter les conseils qu'on lui donnait et les mettre en pratique. Mais ce qui avait peut-être définitivement emporté l'adhésion de Shaw, c'est qu'elle s'intéressait à la médecine. Une médecine pratique de terrain.
Root en était resté les bras ballant quand un matin, Sameen avait proposé à la jeune joueuse de hockey de partir en tournée avec elle :
— Tu me serviras d'aide-soignante. Les gens souffrent en général de pathologies liées à leur activité en plein air. Ce n'est souvent pas très différent de ce dont souffrent les athlètes de ton genre.
Juliette avait bégayé de confusion et accepté avec enthousiasme. Shaw s'était ensuite tournée vers Genrika :
— Toi, tu ne viens pas.
Genrika s'était bien gardée de protester.
Juliette était revenue ravie de sa tournée et, sous son apparente indifférence et son air bougon, Root avait deviné que Shaw n'avait pas détesté sa compagnie. Elle s'était fendu d'un discret compliment au dîner qui n'avait trompé personne et son invitation s'était renouvelé à plusieurs reprises.
Malgré son enthousiasme et son réel intérêt, Juliette s'était abstenue de bombarder Shaw de questions. Elle appréciait la mère de Genrika, elle estimait ses qualités pédagogiques et elle ne contestait ni sa patience ni sa gentillesse, mais elle craignait de l'importuner et redoutait ses remarques acerbes.
Un regard contrarié ou un soupir excédé suffisait pour que Juliette ravalât ses rires et son allant naturel. Shaw lui rappelait le professeur Daghati, mais si Khatareh était sévère, sérieuse, exigeante et brillante, aucune violence ne sourdait jamais de sa personne.
Juliette eût gardé un regard naïf si Genrika ne lui avait pas tant parlé de Shaw. Elle ne l'eût alors pas beaucoup différencié d'Élisa Brown : deux soldats qui avaient combattu sur différents champs de bataille, qui avaient connu des guerres difficiles et qui n'en étaient pas toujours revenues indemnes. Shaw était moins avenantes que Brown, mais les deux femmes étaient amies, Élisa admirait Sameen et la réciproque était aussi vraie. Les confidences de Genrika ne remettaient pas en question cette réalité, mais elles montraient combien les deux femmes étaient différentes. Juliette pouvait s'identifier à Élisa. Elle ne pourrait jamais s'identifier à Shaw. Jamais vraiment la comprendre. D'où la réserve dont elle faisait preuve en sa présence.
Une réserve que Shaw avait pourtant, de sa propre initiative, battue en brèche.
L'événement, parce que c'en était un, avait eu lieu après une séance de tir à l'arc. Les deux jeunes filles s'étaient montrées particulièrement silencieuses et efficientes. Shaw n'avait pratiquement pas parlé. Elle avait imposé dix minutes de relaxation en début d'entraînement. La journée touchait à sa fin, il ne faisait pas trop chaud, les oiseaux gazouillaient discrètement. Shaw avait dirigé la méditation et aussi bien les deux jeunes filles que Root s'étaient complaisamment laissée portées par sa voix. Shaw était douée. Si on acceptait de se laisser guider, elle ouvrait les sens à leur environnement, elle chassait les pensées parasites qui empêchaient de se situer dans le monde et de s'y intégrer pleinement. Quand elle y mettait fin, Root, baignée dans une douce euphorie se sentait prête à affronter n'importe quoi. Le cœur débordant d'amour. Un effet secondaire dont Shaw s'arrangeait avec humeur... et parfois avec humour pour peu qu'elles fussent seules. Un effet secondaire qu'ignoraient Genrika et Juliette.
Après avoir retiré les flèches fichées dans les cibles, Juliette les avaient tendues à Shaw pour qu'elle les rangeât. Shaw l'avait dévisagée. Un nœud s'était formé dans la gorge de la jeune fille.
— L'observation est une vertu, mais tu apprendrais plus de choses si tu posais des questions, avait platement déclaré Shaw..
— Ah euh... avait bégayé Juliette qui cherchait désespérément à quoi Shaw faisait allusion.
— Je n'aime pas être distraite quand je consulte ou que j'opère.
Pour parler poliment, Shaw n'aimait pas qu'on l'ennuie ni qu'on lui parle. Le choix de l'adjectif alerta immédiatement Root qui tendit l'oreille. Il était rare que Shaw n'eût pas recours à un registre de langage grossier sinon vulgaire quand elle évoquait ce qui la contrariait et l'insupportait.
— Je ne t'ai pas proposé de m'accompagner en visite parce que j'avais besoin de toi, avait continué Shaw. J'ai des infirmiers pour ça.
Juliette était figée face à Shaw. Root souriait de voir cette grande fille perdre tous ses moyens devant une femme qui mesurait quinze bons centimètres de moins qu'elle, qui en pesait autant de moins et qui présentait une carrure de moitié de la sienne. Genrika s'était rapproché, prête à défendre son amie, défiante et protectrice. Shaw n'avait rien ajouté, elle s'était accroupi pour ranger les flèches que lui avait apportées Juliette dans la caisse prévue à cet effet. Elle en essuyait les pointes, lissait les empennages, vérifiait que tout était parfait. Juliette attendait une suite qui ne viendrait pas.
Genrika avait secoué la tête et soupiré de dépit. Root n'aurait su dire ce qu'elle s'apprêtait à dire. Genrika variait les plaisirs quand Shaw oubliait que tout le monde ne vivait pas dans sa tête. Elle pouvait se montrer agressive ou conciliante. Root n'avait pas voulu qu'elle brisât l'harmonie qui avait présidé à leur entraînement. Ni qu'une proposition généreuse tournât au désagrément :
— Sam, tu pourrais expliciter ta pensée.
Regard d'incompréhension.
— Juliette n'a pas compris ton intention.
Froncement de sourcils.
— Elle ne sait pas de quoi tu parles.
Shaw avait tourné le regard vers Juliette.
— C'est vrai ?
— Ben...
Air contrarié. Shaw n'aimait pas préciser ce qu'elle pensait être évident.
— Tu n'envisageais pas de devenir kiné ?
— Ben, heu, si, j'y ai pensé, mais je ne sais pas trop.
— On ne peut pas savoir ce qu'on ne connaît pas. Tu m'avais l'air intéressée, c'est pour cela que je t'ai proposé de m'accompagner en tournée, mais tu n'es pas obligée de me suivre.
— Oh si, si, c'est génial, s'était défendue la jeune fille. Je suis super contente et vous êtes super gentille.
— Alors, profites-en.
— Oh !
— Pff, avait soufflé Shaw avant de retourner à ses flèches.
Par la suite, libérée de toute appréhension, Juliette avait retrouvé son aplomb et ses rapports avec Shaw en avait gagné en naturel.
Shaw appréciait la jeune fille.
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Root avait cédé. Juliette les avait accompagnées à Eastmain. Et quand Genrika n'avait pas voulu laisser Root partir seule, quand elle avait voulu se joindre à la traque, quand elle avait voulu qu'Anne-Margaret vînt avec elles, Juliette avait naturellement suivi.
— Gen, je ne sais pas où est Sameen, l'avait mise en garde Root. Je peux ne pas la retrouver avant des jours.
— Mais tu es sûre qu'elle est dans le coin ? Qu'elle est partie comme la dernière fois quand Anna est allée la chercher au lac Kesington ?
— Oui, je crois.
— Elle est partie sans Anamaga, avait remarqué Genrika. Pourquoi l'a-t-elle abandonnée ?
— Elle avait besoin de s'isoler et de réfléchir.
— J'avais compris que toi et moi, ce n'était pas très important, mais jamais je n'aurais pensé qu'elle laisserait jamais Anamaga derrière elle.
— Elle ne l'a pas laissée derrière elle, Gen. Elle l'a prévenue qu'elle partait.
— Elle est nulle, avait lâché la jeune fille sans acrimonie.
— Pourquoi veux-tu m'accompagner alors ?
— Parce que tu vas la chercher.
— Et... ?
— Tu laisses toujours Sameen faire ce qu'elle veut. Quand elle est partie trois ans, tu n'as jamais cherché à savoir où elle était et tu ne lui en as jamais voulu de t'avoir abandonnée.
— Mmm, contrairement à toi...
— Je me suis sentie abandonnée. Mais on s'en fout. Ce qui est important, c'est que toi, tu aies accepté sa décision. Donc, si tu te lances à sa poursuite cette fois-ci, alors qu'elle a laissé Anamaga et que tu es donc certaine qu'elle reviendra dans pas trop longtemps, c'est qu'il y a une raison.
— …
— Il y avait beaucoup de monde chez Élisa, c'était une réunion amicale qui n'avait d'autres raisons que de se retrouver et de partager un moment sympa. C'est déjà compliqué pour Sameen de gérer ce genre d'événement. Il y avait trop gens, trop gens auxquels elle tient en plus. Et je pense que ton histoire avec Samaritain l'a perturbée. Elle tenait un rôle central dans ta simulation, non ?
— Un rôle clef plus que central.
— Parce que tu l'aimes ?
— J'aime beaucoup de monde, Gen.
— Arrête, Root, l'avait morigénée Genrika. Je sais que tu m'aimes, que tu aimes Anamaga et que les autres ne te sont pas indifférents, mais ça n'a rien à voir avec ce que tu ressents pour Sameen.
Genrika l'avait dardé d'un regard qui la défiait de mentir, d'un regard si entendu que le rouge lui était monté au visage.
— Je vois que tu me comprends, avait narquoisement ajouté Genrika.
— D'accord, c'est vrai.
— Sameen a du mal avec les grandes déclarations.
— Je ne lui ai pas fait de grandes déclarations, elle ne m'aurait pas pardonnée de le faire devant témoins
— Mais tes sentiments transparaissaient à travers ton récit. Que les autres aient compris ou pas n'avait pas d'importance, Sameen a compris.
— Il n'y avait pas qu'elle de concernée.
— Mais elle en était l'élément clef. Sameen est bouchée question sentiments, mais elle n'est pas complètement stupide, surtout en ce qui te concerne.
Root avait commencé à perdre de son assurance. Genrika n'était plus une adolescente, elle avait mûri et son intérêt pour la psychologie humaine avait développé son sens de l'observation et de la déduction. Root lisait dans les pensées des autres, elle décryptait leur comportement, leurs silences et leurs paroles. Se retrouver le sujet d'une analyse fine et perspicace la déstabilisait.
— Bref, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'elle se soit isolée, avait conclu Genrika. Ce qui est étonnant, en revanche, c'est que tu ailles la débusquer.
— Je veux lui montrer que je suis là. Je ne veux pas la laisser seule, pas cette fois.
— Okay, avait apprécié Genrika. Ben, c'est pour cela que je veux t'accompagner. Je veux lui montrer qu'Anamaga et moi, on est là aussi.
— Et pour Juliette ? C'est simplement pour que Sameen se sente moins oppressée ?
— Mouais, mais aussi parce qu'elle sa place comme tous les autres dans sa vie et qu'elle a sa place à mes côtés. C'est ma meilleure amie et...
Root avait levé un sourcil.
— C'est une amie, Root. Comme Maria et Élisa.
— Ah, oui ? avait ri Root.
— Enfin, non... euh... Comme Lionel et Éli, avait tenté de se rattraper la jeune fille.
Root n'avait pas été dupe, elle savait Genrika très sensible à la relation qu'entretenait Maria et Élisa.
— M'aurais-tu dissimulé des choses, Gen ?
Cette fois, la jeune fille avait rougi.
— Elles sont amies, avait-elle protesté.
— Mouais... Si on peut dire.
— Elles... euh... elles sont d'abord amies, non ?
— Je vois ce que tu veux dire, mais dans cette optique-là, Sameen et moi sommes aussi des amies.
— Exactement, s'était écriée Genrika avant de piquer un fard.
— Donc, toi et Juliette...
— Non ! l'avait arrêtée Genrika.
— Vraiment ?
— Euh... mais non. Enfin, pas vraiment.
Root s'était esclaffé devant son embarras.
— Je te taquine, Gen. Toi et Juliette partagez une très belle amitié et j'espère sincèrement que rien ne viendra jamais y mettre fin.
— Je ne laisserais jamais tomber Juliette pour un garçon et je sais qu'elle ne le fera pas non plus.
— Il n'y a pas que les histoires d'amours qui peuvent briser des amitiés.
Le ton triste avait alerté Genrika. Elle avait pensé à John, et à l'amie d'enfance dont Root lui avait parlé. À Harold.
— Rien ne t'a jamais séparée de Sameen et si elle était morte, votre amitié aurait perduré par-delà la mort.
— Oui, c'est vrai, avait tristement répondu Root.
— Et puis, l'admiration que tu éprouvais pour monsieur Finch, tout ce qu'il a fait après n'a pas effacé ce pour quoi tu l'admirais avant. Il est devenu un autre homme, mais il n'a pas effacé l'homme que tu estimais.
Cette fois-ci Root avait franchement souri :
— Ta sagesse me plaît beaucoup, Gen.
— C'est de fréquenter Alma et Anamaga.
Elles avaient ri de concert. Alma n'avait pas perdu son bon sens en grandissant et Anne-Margaret, peut-être parce qu'elle avait partagé du temps avec la petite Mexicaine, peut-être parce que sa mère était Sameen, avait, elle-aussi, développé une grande sagesse face aux aléas de la vie.
Root n'avait pas pinaillé plus longtemps. Elle avait accepté que Genrika l'accompagnât. Avec Anamaga. Avec Juliette.
Elles marchaient depuis quatre jours et Root n'avait pas un instant regretté leur compagnie.
.
.
— Tu as trouvé quelque chose ? demanda Genrika qui s'était enfin libérée de sa ronce.
— Si je ne savais pas qu'elle se dirigeait vers Nemaska et qu'elle prenait plus de précautions, je l'aurais perdue depuis longtemps. Sameen se déplace sans laisser beaucoup de traces.
— Vous voulez dire que cette fois, elle en a laissé assez pour que vous puissiez la suivre ? demanda Juliette.
— Oui.
— Exprès ?
— Peut-être pas vraiment exprès, mais elle n'a rien fait pour dissimuler son passage. Nous n'aurions jamais retrouvé ses emplacements de bivouac si elle avait voulu passer inaperçue.
— Pour les bivouacs, c'était facile à voir, mais pour le reste, je ne sais pas comment vous faîtes, je ne vois rien moi, se désola la jeune joueuse de hockey.
— Il faut être attentive.
— Et tu la connais bien, ajouta Genrika.
— C'est vrai aussi.
— Mama est encore loin ? Quand est-ce qu'on va arriver ?
— Bientôt.
— Tu crois qu'elle sera contente de nous voir ?
Anne-Margaret posait parfois d'excellentes questions.
— Je ne sais pas. Qu'est-ce que tu en penses ?
— Elle n'était pas fâchée.
Sameen avait prévenue Anne-Margaret de son départ. Quand Maria s'était inquiétée de son absence, c'était la petite fille qui lui avait appris son départ.
— Elle voulait être seule. Mais elle ne dit jamais rien quand je vais la voir et qu'elle veut être seule.
— Parce que c'est toi, lui lança Genrika par-dessus son épaule.
— Je l'embête pas, je veux juste être avec elle.
Juliette s'esclaffa :
— Une manière de dire que tu l'embêtes, Gen !
— Ah, ah... ricana Genrika.
— Je veux la voir et je ne peux pas aller dans les bois toute seule, fit Anne-Margaret avec sérieux.
Sous entendu qu'elle ne voyait pas pourquoi Shaw serait fâchée. Dans l'esprit de sa fille, elle serait reconnaissante que Genrika, Juliette et Root l'eussent conduite à elle.
— Elle ne dira peut-être rien, mais elle sera contente de nous voir, assura Root.
— Qu'est-ce qui te fait dire cela ? demanda Genrika.
Root s'accroupit. Elle balaya délicatement des feuilles, se redressa et observa le sol autour d'elle. Elle caressa la tige d'une fleur froissée.
— Ça, fit-elle en regardant les deux jeunes adultes.
Consciemment ou non, Shaw avait laissé une piste et elle comptait sur Root pour la suivre et ne pas la perdre. Sameen n'avait pas disparue, elle avait pris ses distances, mais elle craignait ne pas savoir revenir. Root eut raison de se lancer à sa recherche.
Shaw l'attendait.
.
.
Le merci d'Anna avait été le mot de trop.
Elle avait senti ses défenses se fendiller. Les sentiments autour d'elle étaient trop puissants, trop nombreux. Tous ces gens avec qui elle avait partagé tant de choses. De la joie, de la souffrance, des combats. Elle n'avait jamais trop accroché avec Alioukine, elle connaissait mal Élisabeth Sanders. Elle eût pourtant donné sa vie pour eux, comme ils avaient été prêts à la donner pour elle. Elle n'arrivait pas à éprouver de l'indifférence. Elle se heurtait à leurs sourires, à leurs regards, à leurs paroles de sympathie et leurs pensées. Toutes ces pensées, toutes ces émotions. La tension palpable qui flottait autour du cercle qu'ils formaient. Comme s'ils communiquaient tous les uns avec les autres.
Comme si ?
Ce n'était pas comme si.
Ils communiquaient. Ils échangeaient. Et tous leurs sentiments passaient à travers elle. Ils l'accablaient de douleur. Elle ployait sous leur poids cherchant désespérément à y échapper, à se refermer sur elle-même.
Root avait beaucoup donné. Elle avait révélé des faiblesses et avoué des vices qu'elle eût aimé tenir secrets. Elle se tenait à ses côtés pâle et fébrile. Shaw n'avait pas voulu l'abandonner. Elle avait attendu, pris sur elle.
Un silence assourdissant régnait. Tous, étaient plongé dans leurs pensées. Ils se remémoraient tout ce qui avait contribué à les conduire sur cette plage de Floride, les épreuves qu'ils avaient traversées, les douleurs dont ils avaient souffert. Les morts qui avaient jalonné leur route. Les blessures. La peur. Tout ce qu'ils avaient irrémédiablement perdu.
C'était horrible.
Shaw hurlait en silence. À l'intérieur d'elle-même.
Élisa avait mis fin à sa souffrance.
— Nous pourrions peut-être rejoindre les autres. Ce n'est pas très sympa de faire bande à part et j'avoue que me baigner m'a donné faim.
Shaw n'avait pas faim, mais les autres approuvèrent avec chaleur. Ils s'égayèrent joyeusement. Chassant les tensions et la tristesse. Alexeï avait rendu Vassili à Anna. L'enfant s'était réveillé. Lui aussi avait faim. La grande Russe s'était levée, elle avait ouvert sa chemise et lui donné le sein avant de se mettre en route.
Lionel s'était fendu d'une plaisanterie dans laquelle il était question de repas à la demande et à domicile. Élisabeth lui avait reproché de ne penser qu'à manger.
Yulia avait regardé Shaw, elle fait avait mine de venir lui parler, leurs regards s'étaient brièvement croisés. Yulia s'était ravisée et avait, d'un pas rapide, rejoint Anna et Alexeï. Sans doute pour qu'ils lui apportassent quelques éclaircissements sur l'histoire qu'elle venait d'entendre.
Jack Muller s'était rapproché d'Élisa. Un réflexe qu'il n'avait pu réprimer. Il ne s'était pas attendu à « faire partie » du récit de Root au même titre que les enfants, qu'Anna, Shaw ou Brown. Il aimait beaucoup Root, mais il ne pensait pas compter dans sa vie. Il se sentait un peu perdu. Il n'avait jamais trop compris cette guerre. Cette guerre sale et cruelle qu'une intelligence autonome avait menée contre l'humanité en général et contre le capitaine Shaw en particulier.
Il avait aimé combattre, il avait aimé sa vie, aussi bien quand il opérait pour le compte des Marines que quand il appartenait aux commandos de la CIA. L'expérience avait été différente au Kurdistan.
Root était un peu folle et sa ligne de conduite, pour peu qu'elle en possédât une, ne se confondait avec la ligne d'aucune personne qu'il avait rencontrée avant elle. Mais quand elle s'engageait, elle allait au bout de son combat et elle veillait avec soin sur ceux qui l'accompagnaient.
Le capitaine Shaw était une incroyable combattante, une tireuse d'élite qu'il ne pouvait s'empêcher d'admirer, un officier un peu sombre et revêche, mais une femme sur qui on pouvait compter. Une femme de contraste. Soldat et médecin. Dure et douce. Solide et fragile. Courageuse. Root avait toujours été en dehors des clous, le capitaine Shaw avait comme lui mené des missions non-officielles avant de plonger dans la clandestinité.
Le major Brown campait dans la lumière depuis qu'elle était née. Elle incarnait la réussite et sa carrière militaire valait à elle seule toute la propagande passée, présente et future diffusée par l'USMC. Elle incarnait toutes les valeurs prônées par l'institution. Si peu partagées par les hommes et les femmes qui servaient sous l'uniforme, du plus simple soldat au général quatre étoiles. Dévouée, disciplinée et indépendante. Le major Brown avait des convictions et un sens de l'honneur qui allaient au-delà de son appartenance à l'USMC et de son rang hiérarchique. Au Kurdistan et en Virginie, il avait combattu aux côtés d'une femme douée de talents militaires plus qu'aux côtés d'un officier de l'USMC. Ensuite, il avait servi sous ses ordres, mais elle opérait, auprès de Maria Alvarez, comme agent du FBI, une fonction très éloignée de celle d'un lieutenant des Marines. Au Mexique, elle était responsable d'une opération menée sous l'égide de la CIA, elle n'avait pas eu les coudées franches et elle avait dû composer avec l'agence et les différents services gouvernementaux du pays. C'était un sale boulot, ingrat et difficile. Le major s'en était sortie avec les honneurs.
Elle avait servi trois ans au sein de la CIA. L'USMC s'était séparé d'un officier de valeur pour plaire à l'agence et concourir à la politique de coopération exigée par Washington entre les différents services qui assuraient de la sécurité nationale. La CIA choisissait avec beaucoup de soin ses recrus militaires. Les élus étaient volontaires. Encouragés à rejoindre l'agence. Par un ordre de mission. La CIA ajoutait une promesse de salaire autrement plus intéressant que la solde que touchait les soldats, par des avantages en nature et la promesse de plus de liberté, plus de congés et l'accès à un matériel que l'USMC n'allouait qu'à ses meilleurs unités de Rangers. Muller avait apprécié ses années au sein de la CIA, mais il n'eût jamais comparé l'agence à l'USMC. Il avait gardé son grade, tout comme Brown avait gardé ses barrettes de lieutenant, mais c'était tout ce qu'ils avaient apporté avec eux de l'USMC. Tout les reste n'avait rien à voir. Avant 2019, il ne connaissait de Brown que la femme, l'officier et le soldat. Il ne connaissait pas le Marines.
Il ne remercierait jamais assez Root de l'avoir contacté pour l'accompagner au Niger. Brown commandait une compagnie, il n'avait jamais douté qu'elle fût un bon officier, mais c'était la première fois qu'il l'avait vu exercer au sein d'une unité de l'USMC. Muller n'était pas un bleu, il avait servi en zone de guerre sous les ordres de nombreux officiers. Il en avait connu des bons et des moins bons. Tous étaient de bons soldats, mais ils n'étaient pas tous excellents officiers.
Brown l'était.
Jusque dans ses manquements à ses devoirs.
Il garderait toute sa vie le souvenir du match de boxe libre qui l'avait opposée au capitaine des Seals. Il s'était rappelé la nuit où elle avait fait équipe avec le capitaine Shaw dans son club de MMA, le tournoi au Kurdistan.
Il ne connaissait pas Brown avant le Kurdistan. Il n'en avait jamais entendu parler bien qu'ils travaillassent tous les deux pour la CIA et qu'ils se fussent certainement croisés auparavant.
En 2016, Root et Shaw les avaient emmenés au Kurdistan pour faire de la figuration et asseoir leur crédibilité. Malgré leur différence de grade, ils s'étaient retrouvé sur un pied d'égalité et Brown n'avait jamais fait valoir ses barrettes. Elle avait été blessée et c'était peut-être à cette occasion qu'il avait développé une estime particulière envers l'officier. Une forme de tendresse amicale. Muller se sentait en confiance avec elle. Il aurait tout donné pour être son sergent.
Alors, après le récit de Root, il avait besoin d'être avec elle. De se sentir protéger, de la protéger. Le combat de Root, avait heurtée l'officier, Muller l'avait vue s'accrocher à Maria Alvarez, chercher un appuis, vivre intensément les épreuves qu'avait traversées Root.
Son devoir de sous-officier, la profonde affection qu'il lui vouait, l'appelaient auprès d'elle.
Matveïtch avait suivi Yulia des yeux. Il ne lui avait pas emboîté le pas. Il avait accompagné Iouri.
Le mercenaire sentait qu'il avait participé à une croisade dont avait dépendu son avenir comme celui de ceux qu'il considérait comme des frères et des sœurs d'arme, peut-être même de l'humanité toute entière. Il avait surtout compris qu'il ne savait rien. Qu'il n'était qu'un pion entraîné dans une guerre qui l'avait toujours dépassé. La présence de Matveïtch le soulagea :
— C'est dingue, dit-il.
— Ouais, approuva Matveïtch.
— Merci, mon lieutenant.
Matveïtch ne releva pas le rappel de son grade militaire. La règle voulait pourtant que les grades fussent abolis au sein de l'agence. Matveïtch était le patron, ou le chef. Tout comme Karpov ou Anna Borissnova. Il avait voulu que tous ses hommes s'affranchissent de la hiérarchie militaire, que tout les agents se retrouvassent sur un pieds d'égalité. Anna n'avait jamais servi dans l'armée, elle n'avait pourtant rien à envier à Karpov et, si elle manquait de chaleur, elle n'en avait pas moins l'étoffe d'un véritable chef et Karpov attendait impatiemment qu'elle se décidât à prendre sa place à la tête du bureau de Moscou. Elle n'accepterait jamais que Matveïtch lui cédât l'agence, mais celui-ci escomptait en faire son bras droit. Son égal.
Il jeta un coup d'œil à la grande femme qui marchait devant lui un enfant dans les bras. Il avait hésité à engager une nettoyeuse du SRV, Chouvaloff la lui avait chaudement recommandée, il avait accordé sa confiance au tireur d'élite. Il s'était maudit pour cela en la rencontrant la première fois. Une aussi belle femme ne lui apporterait que des ennuis. Elle ne lui avait apporter que des satisfactions. Il regrettait seulement n'avoir jamais réellement exprimé sa gratitude à Chouvaloff pour lui avoir amené Anna.
Maria avait quitté Élisa quand elle avait vu Muller se diriger vers l'officier. Elle n'avait pas voulu s'interposer entre le Marines visiblement ébranlé par les confidences de Root et l'officier qu'était Élisa. Elle avait aussi pensé que la présence du grand Marines apaiserait la jeune femme.
Root et Sameen étaient encore assises. La première inquiète, la seconde sombre et absente. Maria subodorait un malaise aussi bien chez l'une que chez l'autre.
— On va rejoindre les enfants ? leur proposa-t-elle.
Root attrapa la perche si opinément tendue :
— Oui, fit-elle. J'ai une de ces faim en plus. Tu viens, Sam ?
Shaw hocha la tête.
Le trajet se révéla un calvaire. La présence des deux femmes même si aucune ne la touchait. Le silence que son propre silence leur imposait. Le déchirement qu'elle ressentait. Ce désir d'être seule, se s'éloigner. Sa parole envolée.
Shaw priait pour que personne ne lui parlât.
Maria s'excusa en route de devoir repasser à la villa où elle avait laissé ses affaires et Shaw se retrouva seule avec Root. La nuit tombait, le feu de camp brillait toujours plus fort, toujours plus proche. L'oppression grandissait, elle envahissait chaque fibre de son être.
Le frère de Brown jouait de la guitare, les enfants chantaient. Ils s'interrompirent et crièrent à l'arrivée d'Anna. Alma et Anne-Margaret rivalisaient de superlatifs pour expliquer à Ethan combien la grande Russe chantait bien. Genrika, puis les autres approuvèrent. Anna fut sommée de s'asseoir et de chanter. Ethan avait de l'oreille et il s'évertua à l'accompagner. Root pressa le pas. Anne-Margaret appela Shaw.
Shaw resta debout.
— Mama ! s'impatienta Anne-Margaret.
Shaw pouvait peut-être tenter de rester ? Elle s'inséra au milieu des autres, mais loin de se dissiper, son malaise augmenta. Anne-Margaret abandonna Alma et vint s'asseoir sur genoux. L'attention fixée sur Anna et Ethan lui octroyait un répit qui cesserait quand la musique s'arrêterait. Brown, puis Maria, un quart d'heure après l'officier, revinrent de la villa habillées et douchées.
L'issue de secours.
— Meg, dit-elle à sa fille. Je me suis changée, mais je ne me suis pas douchée. Je me sens, euh...
— Mmm, fit l'enfant lovée contre elle.
— Tu veux m'accompagner ?
— D'accord, acquiesça l'enfant.
Shaw se leva. Root lui lança un regard.
— Je vais prendre me doucher, expliqua Shaw.
Pourvu que Root ne manifestât pas le désir de l'accompagner. Mais Root se détourna. Shaw soupira de soulagement et s'éloigna, Anne-Margaret suspendue à son cou.
Elle prit sa douche. Comme elle l'avait annoncé. Pour ne pas se rendre coupable d'un mensonge et parce que le sel lui poissait réellement la peau et que ses cheveux la grattaient. Elle régla l'eau très chaude, s'installa à genoux sur le sol, sans que la position ni l'eau brûlante ne dispersa son malaise. Elle renonça, en colère, après un quart d'heure, finit par une douche glacée et sortit de la cabine de douche sans s'essuyer ni s'habiller.
Anne-Margaret l'attendait, sagement assise sur le sol de la salle de bain. Shaw lui avait proposé de restée dans le salon. L'enfant avait refusé. Elle feuilletait une revue publicitaire que sa mère avait ramassée sur une table.
Elle leva la tête. Tendit les bras :
— Poter.
Shaw grommela, sa fille avait oublié d'être stupide. Elle s'enroula une serviette autour de la taille et l'attrapa.
— Il faut que je m'habille.
L'enfant plongea le nez dans le cou de sa mère.
— Meg... fit doucement Shaw.
L'enfant se recula pour la regarder. Shaw perçut une autorisation. Elle reposa sa fille sur le sol. Elle se peigna, nettoya soigneusement le peigne ensuite, puis renfila ses vêtements sur sa peau encore mouillée. Elle reprit Anne-Margaret dans ses bras. L'enfant lui passa les bras autour du cou et se serra contre elle.
Shaw jura en silence.
Elle s'était promis de ne plus fuir, de ne jamais abandonner sa fille. De ne plus laisser personne derrière elle. Elle avait trop présumé d'elle-même. Si elle restait... Elle ne pouvait pas rester.
Elle sortit sur la terrasse et s'assit sur le banc où elle avait donné le sein à Vassili. Elle contempla la nuit. S'emplit des sons et des senteurs qu'elle dégageait. La douche lui avait fait du bien, mais ce n'était qu'un bien-être éphémère qui disparaîtrait une fois qu'elle serait sèche.
— Qu'est-ce qu'on entend ? demanda Anne-Margaret.
Elle imita l'insecte.
— Une cigale.
— Elle a une grosse voix.
— Ce n'est pas une voix, elle n'a pas de cordes vocales, le son provient de l'abdomen des mâles.
— Ah bon ?
— Oui. Je te montrais comment ça fonctionne après.
— Après quoi ?
Le moment était venu :
— Meg, je dois partir. Je ne voulais pas partir sans te le dire, mais voilà.
— Tu reviens, quand ?
— On se revoie à la cabane.
Anne-Margaret hocha la tête. Elle n'identifiait pas les lieux géographiques, mais elle faisait la différence entre la cabane d'Eastmain, la villa du lac de Prune et la maison de Laval.
— Quand ?
La question habituelle. L'enfant s'inquiétait toujours de savoir quand elle reverrait celui ou celle qui lui disait au revoir.
— Je ne sais pas trop combien de temps. Root veut rester ici et je ne sais pas si elle compte ensuite rentrer directement à la cabane. De plus, il y a des chances que je sois absente quand vous arriverez. On ne sait jamais ce qui peut se présenter à la clinique et j'aurai peut-être un patient à visiter dans un campement ou une patrouille à faire. L'été est propice aux accidents et aux infractions.
— Oui, mais je te reverrai bientôt ?
— Je ne vais pas partir dix ans, Meg. Et de toute façon, tu restes avec Root. Ça te va ?
— Oui, mais...
— Je serai là avant les premières neiges, la coupa Shaw. Et je t'emmènerai ensuite dans les bois.
— On campera ?
— Ouais.
Anne-Margaret dévisagea sérieusement sa mère :
— Tu me laisseras allumer le feu ?
— Je t'ai déjà empêché de le faire ?
— Non.
Affaire conclue, pensa Shaw. Elle pointa le menton en direction du feu de camp :
— Tu pourras y aller toute seule ?
— Oui, répondit l'enfant d'une voix incertaine.
— Je vais t'accompagner un peu.
Elle se leva et se heurta presque immédiatement à Anna.
— Tu pars ? demanda la grande Russe
Shaw se renfrogna et ne répondit pas.
— Je ne te juge pas, Sameen.
— On t'a envoyée me chercher ? Comme la dernière fois ?
— Non.
— Alors ?
— Je voulais m'assurer que tu allais bien et je me suis dit qu'Anka apprécierait de ne pas marcher seule sur la plage.
— Tu vas me raccompagner ? lui demanda l'enfant en russe.
— Oui.
— Merci, dit Shaw.
Le silence d'Anna équivalait à un haussement d'épaules.
— Anna, je peux te demander quelque chose ? reprit Shaw.
— Oui.
Shaw plongea la main dans la poche de son pantalon et en ressortit un objet qu'Anna ne put distinguer dans le noir.
— Tu peux donner ça à Brown ?
Pas de réaction.
— Pour sa promo, expliqua Shaw.
— Pourquoi tu ne lui donnes pas toi-même ?
— Je me barre, Anna, crachat Shaw.
— Je vais la chercher, fit la grande Russe.
— Mais...
— J'inventerai un truc, si on me demande ce que tu fais, je dirai que tu es avec Anne-Margaret.
— Je...
— Je ne jouerai pas ta messagère, Sameen. C'est trop important.
— Okay... céda Shaw à contre cœur. Mais grouille-toi.
Anna disparut en courant dans la nuit. Shaw passa les cinq minutes suivantes à se dévorer les doigts jusqu'au sang. Anne-Margaret resta silencieuse, profitant autant qu'elle le pouvait encore de la présence de sa mère.
Le sable crissa sous les pieds d'Anna qui revenait en compagnie de Brown. L'officier remarqua la présence de Shaw sans y prêter attention.
— Je vous attends, fit Anna.
— Comme vous voulez, répondit Brown.
Elle s'engouffra dans la maison et monta dans sa chambre.
Anna se tourna vers Shaw :
— Ça ira ?
— Ouais.
— Anka, tu viens avec moi ou tu préfères revenir avec Élisa ?
— Reste, Anna. Vous reviendrez ensemble avec Élisa, proposa Shaw.
Elle ne voulait courir aucun risque. Si Anna revenait avec Anne-Margaret Dieu sait qui se poserait des questions. Shaw ne se sentait pas la force d'affronter Root ou Maria.
— Viens t'asseoir ici, ajouta Shaw en tirant une chaise à côté d'elle. L'impassibilité d'Anna l'aiderait à supporter l'émotion qu'Élisa ne manquerait pas de ressentir.
Brown ressortit.
— J'ai ce que vous m'avez demandé, dit-elle à Anna.
— Merci, mais je n'en ai pas besoin, fit Anna.
Brown resta les bras ballants.
— Asseyez-vous, Brown, l'enjoignit Shaw.
— Vous ne devriez plus me vouvoyer depuis longtemps, protesta machinalement l'officier.
— Ce n'est pas évident de tutoyer un major.
— Peuh, rit Brown.
— Vous vouvoyez bien, Anna, se défendit Shaw.
— Euh... ah, oui, mais euh... Je la connais moins bien que vous. Et vous m'avez déjà tutoyée. Et puis, on s'en fout du grade.
— Ah, ouais ? la provoqua Shaw.
— Enfin, non, rectifia l'officier. Je vous considère toujours comme un capitaine, mais c'est ridicule, je vous vois comme mon supérieur et je suis major.
— Vous êtes sentimentale.
— Je ne suis pas sentimentale, se défendit Brown.
— C'est à cause de ces conneries que tu ne m'as pas dit que tu avais été promue major ?
— Euh... Oui, avoua Brown. Et puis...
— Et puis, tu ne voulais pas te la ramener ?
— Non.
— Personne ne l'aurait pris comme cela, Élisa, lui reprocha Shaw. L'arrogance n'est pas ton style.
— Je suis désolée, s'excusa Brown d'un ton penaud.
— J'étais furieuse.
L'officier se ratatina sur sa chaise.
— Mais vraiment fière, ajouta Shaw.
L'officier se redressa et un grand sourire illumina ses traits.
— Tiens, fit Shaw avec brusquerie.
Elle tendit un petit paquet rectangulaire. L'émotion de Brown déferla. Le geste avait suffi. Shaw serra les mâchoires. Anne-Margaret se frotta le nez dans son cou. Une marque d'attention. Shaw lui frotta le dos pour la rassurer. Lui dire qu'elle n'avait pas, encore, lâché prise.
— Je n'avais pas d'idée, je n'ai rien trouvé de mieux, s'excusa-t-elle auprès de l'officier.
— Je peux l'ouvrir ?
— Fais comme tu veux.
Brown adorait que Shaw la tutoyât. Elle défie l'emballage. La boite rouge qu'elle découvrit ne lui laissa aucun doute sur le contenu. Elle l'ouvrit et en extraya le couteau.
— Le même que Root, souffla-t-elle avec émotion.
— Les autres modèles ne me plaisaient pas.
L'acier de la lame, le profilage du manche ou sa composition, le système d'ouverture ou de sûreté. Shaw avait passé des heures à chercher un modèle qui conviendrait à Brown. Elle était à chaque fois revenu sur le Ken Onion Blur S30V Kershaw. Lame drop point, stone washed. Un peu imposant, mais si beau.
Élisa manœuvra le système d'ouverture. La lame jaillit dans un claquement. Elle passa son pouce sur le manche rugueux, elle le tourna et le retourna, assura sa prise. Admira la lame. Un détail attira son attention :
— Tu l'as fait graver ?
Shaw grogna un assentiment.
— On voit rien, bouda l'officier.
Anna tira une petite lampe de la poche de son pantalon. Brown s'en empara en la remerciant. Elle examina la gravure. Un message à double sens. À triple sens. Anodin pour qui ne connaîtrait pas ce qu'elles avaient traversé ensemble. Une reconnaissance de la part de Shaw, mais peut-être aussi une déclaration. Brown leva la tête. Oui, une déclaration et une promesse.
— Je sais que tu as toujours un couteau sur toi, mais... commença Shaw.
— Je suis major, je me suis acheté celui que je porte quand j'étais lieutenant. J'avais perdu l'autre et j'étais pressée. Il est bien, mais pas comme celui-ci. Et, euh...
Que pouvait-elle lui dire ?
— Merci, Sam. Je... euh... merci.
Et maintenant ? pensait Shaw.
— Je m'en vais, fit-elle abruptement.
— Hein, où ?
— Ailleurs.
— Tu nous quittes ? s'alarma l'officier.
— Non. Juste... J'ai besoin de...
Shaw butait sur les mots.
— Merci d'être venue, fit Brown avec chaleur. C'était important pour moi et... Enfin, c'était super de vous avoir tous avec moi. Je repars à la fin du mois au Niger. Je ne te reverrai peut-être pas, mais si tu as besoin de moi... De tout façon, je reviendrai avant la fin de l'année.
— Ouais.
Brown replia le Ken Onion et le clipsa à l'intérieur d'une de ses poches de cuisse. Anna se leva :
— Tu viens avec moi, Anka ? dit-elle en russe à l'enfant.
Anne-Margaret se serra brièvement contre Shaw avant de sauter à terre.
— Salut, Sameen, fit brièvement la Russe.
— Prends soin de toi, Sam, ajouta Brown.
— Au revoir, Mama.
— Salut, répondit sobrement Shaw.
.
Ni Brown, ni Anna, ni Anne-Margaret n'avait informé quiconque du départ de Shaw. Sameen pouvait compter sur ses amies, et sa fille n'avait aucune raison de relater un événement qu'elle considérait comme anodin.
Personne ne s'inquiéta de son absence. Brown était retournée une nouvelle fois à la villa avec son frère pour rapporter des sacs de couchage et une tente qu'ils avaient dressée pour les enfants. Jennifer Muller n'avait pas souhaité partir. Barbara et James Brown étaient rentrées se coucher aux alentours d'une heure du matin, Éléonore Chakwass leur avait emboîté le pas et avait défendu à Brown ou à quiconque de la raccompagner :
— J'ai une voiture, le lodge n'est pas loin, et j'augure que la police ne patrouille pas si tard. Du moins, je l'espère.
— Je ne bois pas, je peux vous ramener, docteur, avait cependant insisté Maria. Il serait dommage que vous terminiez une si agréable soirée au poste.
Le médecin avait cédé. Elles étaient parties ensemble. Éléonore eût aimé saluer Sameen, mais elle pensait la revoir le lendemain et elle ne l'avait pas cherché. Maria non plus.
Root s'était informé de Shaw auprès d'Athéna. L'IA avait répondu qu'elle allait bien, mais qu'elle avait besoin d'être seule, ce qui était vrai. Ce ne fut que la matin, que Maria avait su que Shaw était partie.
Anne-Margaret s'était réveillée très tôt et elle était venue se blottir sur ses genoux. L'enfant avait le réveil facile et il était très rare continuât sa nuit dans les bras d'un adulte. Maria avait pensé à un cauchemar, ou peut-être à l'absence de Sameen.
— Tu veux que nous allions chercher Sameen ? avait-elle proposé.
— Non.
— Je peux aller la chercher pour toi.
— Elle n'est pas là.
— Oui, je sais, mais je peux l'appeler, si tu veux la voir.
— Elle est partie.
Maria avait froncé les sourcils :
— Partie ? Partie où ?
— Je ne sais pas, elle ne l'a pas dit.
— Meg, elle est partie, partie ? demanda Root qui avait suivi l'échange entre l'enfant et la jeune juge.
— Oui, elle a dit qu'on se retrouverait à la cabane.
— Et elle t'a prévenue ?
— Oui, moi, Anna et Élisa.
Root lança un regard contrarié aux deux femmes. Indifférente à son environnement, Anna contemplait les braises du feu et, plus loin, Brown s'ébrouait dans l'eau.
Anna donc.
— Anna ? l'appela Root.
— Oui ?
— Que vous a dit Sameen ?
— Elle ne m'a rien dit.
— Elle ne vous a pas dit qu'elle partait ?
— Si.
— Où ?
— Je ne sais pas. Elle a dû rentrer. Et elle n'est pas partie s'engager dans une guerre à l'autre bout du monde ou en Sibérie, précisa la grande Russe.
— Elle vous l'a dit ?
— Non.
— Qu'est-ce qui vous fait dire cela, alors ?
— Elle.
Root pesa le pour et le contre. Anna mesurait toujours ses paroles. Elle employait peu de mots et chacun d'entre eux avait un sens très précis. De plus, elle connaissait bien Sameen et les deux femmes se comprenaient.
— Et Élisa ? Pourquoi êtes-vous venue la chercher hier soir ? Sameen voulait lui parler ?
— Non, elle voulait lui donner un présent pour sa promotion et j'ai refusé de jouer sa messagère.
— Et vous lui avez proposé d'aller chercher Élisa ?
— Oui.
— Vous lui avez forcé la main, en avait conclu Root.
— Je ne le dirais pas comme ça.
Élisa revint une serviette autour des hanches, elle s'était baignée en sous-vêtements. Elle avait l'air aux anges. Son frère, Genrika et Juliette suivaient derrière et se proposèrent pour aller chercher de quoi petit-déjeuner.
— Je viens avec vous, déclara Brown.
— Vous restez là, Élisa, l'enjoignit Root avec autorité.
Le ton alerta l'officier. Maria fronça les sourcils. Genrika décida de rester. Juliette et Ethan se rapprochèrent.
— Vous êtes une petite cachottière, Élisa, commença Root. Vous ne nous avez pas dit que Sameen vous avait offert un cadeau...
Le jeune major rougit.
— Sameen t'a vraiment offert un cadeau ? demanda Maria.
— Euh... oui.
— Pour ta promotion ?
— Oui.
— Montre.
Brown jeta un regard coupable à Root.
— Ben...
— Montre, Lissa, insista Maria. Sameen est avare de cadeaux et de déclarations, mais quand elle en fait ce n'est jamais anodin.
Brown se baissa et sortit le Kershaw de la poche de son bermuda.
— C'est le même modèle que le vôtre, s'excusa-t-elle auprès de Root.
— Oh... Je suis flattée, se rengorgea Root. Posséder le même couteau que vous est un honneur que je ne pensais pas mériter à ses yeux. Et ne protestez pas, major. Je sais bien que Sameen me reconnaît des milliers de qualités, mais je n'imaginais qu'elle nous en prêterait en commun. L'estime dans laquelle elle vous tient dépasse mon génie, vous êtes un héros de guerre et une femme d'honneur. Je ne suis ni l'un ni l'autre, je n'ai surtout jamais mis les pieds dans l'armée et je suis complètement étrangères à la culture militaire.
L'embarras de Brown augmenta.
— Et qu'est-ce qu'elle a commandé comme gravure ? demanda Root.
— Euh...
— Elle ne vous aurait pas offert un couteau sans le personnaliser. Maria est une exception parce qu'elle lui a offert son propre couteau dans un moment d'urgence.
— C'était la première fois, précisa Maria. La seconde fois, c'est moi qui le lui ai demandé, mais c'était le sien aussi.
— Ton Benchmad ? demanda Élisa.
— Mmm.
— Alors, major, reprit Root. Qu'a fait graver Sameen sur votre couteau ?
— La devise de l'USMC.
— Seulement ? s'étonna Root. Ça m'étonne. Elle est en général plus inspirée.
— Il y a quoi sur le tien ? demanda Lionel.
— La racine carré de deux, déclara Genrika.
— Ah...
Pour de l'inspiration, c'était plutôt abscons. Et fichument intello, pensa le policier.
— Un truc de mathématicien et une super déclaration dont Root ne se remettra jamais, précisa Genrika avec une grimace entendue.
Root sourit béatement :
— Absolument, et je ne m'en sépare jamais.
— Faudra m'expliquer, ronchonna le policier.
— Fais des recherches, Lionel, le charria Genrika. Sameen fait des cadeaux à double sens. Root a raison, c'est un peu trop simple la devise de l'USMC. Il n'y a pas autre chose ?
— Si, dit doucement Élisa.
Elle ne dirait décidément rien sans qu'on lui tirât les vers du nez. Le cadeau l'avait émue, mais Genrika ne renonçait que rarement quand sa curiosité était en éveil. :
— Quoi ?
— Une date suivie d'un tiret et de trois petits points.
— Quelle date ? demanda Maria.
— le 8 juin 2016.
— Le jour où nous sommes rencontrés sur le tarmac d'Ottawa, murmura Muller.
— Suivie de trois petits points ? releva Root. Une jolie déclaration et une belle promesse. Je me joins à ses vœux, major.
— Moi aussi ! laissa échapper Muller.
Root tourna son regard vers lui.
— Semper fi, cita le sergent. Depuis... depuis, que je vous ai rencontrée.
Root pencha la tête et leva les sourcils.
— Ah, euh, Non, pas vous, enfin si, mais je parlais du major.
— Vous être trop mignon, Jack.
Les oreilles du grand major rougirent. Sa femme dissimula un sourire et secoua la tête avec indulgence.
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Root avait cru les déclarations d'Anna Borissnova. Elle ne s'était pas lancée à la poursuite de Sameen. Elle avait profité de l'invitation d'Élisa. Elle n'avait pas voulu priver Anne-Margaret d'un séjour enchanteur. La petite fille s'entendait bien avec Alma et le lien qu'elle avait tissé dans sa prime enfance avec Maria ne s'était jamais distendu. Elle s'amusait aussi à jouer « à la grande » avec Marie et la présence de Vassili et du dernier-né de Jack Muller la galvanisait.
Root se délectait d'être « en famille », d'observer Genrika et Juliette se mouvoir dans un cadre qui ne se limitait pas à Anne-Margaret, Sameen et elle. Les deux jeunes filles étaient libérées de la contrainte d'être chez Root ou Sameen, mais elles n'en oubliaient pas pour autant sa présence. Adulte, Genrika ne s'en comportait pas moins comme... sa fille.
Une relation particulière qui ne portait pas atteinte à Yulia. La mère et la fille avaient trouvé un équilibre. Elles s'appréciaient. Yulia avait gardé l'habitude d'écrire à Genrika et la jeune fille s'était convertie à cette relation épistolaire. Yulia tenait la place qu'une tante ou une cousine plus âgée eût tenu auprès de Genrika. L'influence que Juliette avait sur son amie n'y était peut-être pas étrangère. La jeune Québécoise possédait une nombreuse parenté avec qui elle entretenait des rapports courtois et chaleureux. Genrika connaissait bon nombre de ses oncles, tantes et cousins et elle aimait beaucoup les parents de Valérie Pommerleau.
Root avait prolongé son séjour d'une semaine.
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Shaw broyait du noir.
Elle ne regrettait pas son choix d'être partie. Elle avait prévenu Anne-Margaret, elle n'avait pas commis d'erreur. Anna l'avait coincée, elle avait dû parler à Brown. Deux imprévus sans conséquences. Anna et Élisa étaient des amies sûres. Elles ne l'avaient pas trahie, pas jugée. Shaw ne serait jamais arrivée seule à l'aéroport de Saint Augustine si l'une des deux avait vendu la mèche. Root l'aurait peut-être laissée filer, mais Genrika lui aurait couru après et Maria l'aurait contactée.
Personne ne l'avait rattrapée, personne ne lui avait ne serait-ce qu'envoyé un message. L'œuvre combinée d'Anna et d'Élisa, relayée par Root et par d'autres.
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Elle avait bien employé son temps depuis son arrivée à Eastmain. Elle avait rempli ses devoirs de médecin, sauvé un enfant et son imbécile de mère, et prit le chemin des bois.
Elle marchait depuis onze jours. Tranquillement. Profitant de sa solitude et de l'environnement pour observer et effectuer des relevés. Elle n'avait eu besoin ni de s'épuiser ni de réfléchir. Seulement d'être seule. De souffler. De se débarrasser de toutes les émotions qui l'avaient écrasée. Les siennes comme celles des autres. De tous les autres. Ils étaient trop nombreux chez Élisa, mais elle eût peut-être géré jusqu'au bout si Root n'avait pas raconté sa simulation. Elle n'avait pas supporté. Elle s'était sentie glisser et elle était arrivée au bout de ses forces.
Elle allait mieux. Elle allait même très bien, mais il fallait rentrer.
Revenir. Réintégrer sa vie.
Comment ?
Shaw ne savait pas revenir. Comment renouer avec ceux qu'elle avait laissés. Excepté avec Anne-Margaret. Tout était simple avec elle. Mais avec les autres... Même avec Root, c'était compliqué. Shaw n'avait toujours pas trouvé la manière. Root l'attendrait, elle ne lui ferait aucun reproche, elle resterait à son écoute, elle la brusquerait dans les limites qu'il fallait pour que la vie reprît son cours. Elle était parfaite pour cela. Shaw n'avait logiquement rien à craindre.
Sauf que...
Sauf que Shaw se comporterait comme une bûche, qu'elle se poserait des millions de questions idiotes dont elle ne détenait pas la réponse et auxquelles elle ne demanderait jamais à Root de répondre.
Elle n'avait pas d'excuses. Avec des excuses, c'était plus simple : Genrika à sauver, une mission à accomplir, n'importe quoi qui lui permît d'oublier qu'elle était partie.
Elle reviendrait, mais l'idée même de cette certitude l'angoissait. Genrika avait raison : elle était nulle.
Elle soupira et marcha encore quelques mètres pour atteindre la rive d'un petit lac. Elle avait installé son bivouac, débroussaillé le terrain, monté la tente et fabriqué une petite table à feu surélevée. Elle avait besoin d'eau pour la recouvrir d'une épaisse dalle de boue. Après avoir suspendu sa nourriture en hauteur, elle s'était munie d'un seau de toile et elle était partie pour le lac qu'elle savait proche.
Un lac si semblable aux milliers d'autres lacs qui parsemaient le territoire québécois. Si semblable et pourtant si différent. Ce n'était pas seulement leurs formes ou leurs dimensions qui les caractérisaient. Un œil attentif repérait une végétation différente. Parfois des essences d'arbres plus abondantes ou plus rares, une végétation plus clairsemée ou plus touffue. Des animaux spécifiques. Et puis, la lumière, les couleurs. Shaw appréciait les lacs à la couleur de leurs eaux. Chaque lac possédait sa propre teinte qui évoluait au fil des heures. Au gré de la météo. Une teinte qui dépendait de la profondeur du lac et de son environnement. Le biotope n'y était pas étranger non plus, mais Shaw ne s'était jamais sérieusement penchée sur la question. Peut-être serait-il judicieux de faire appel aux connaissances de Marie Brisebois. La jeune femme était une mine d'informations et Shaw l'avait convaincue de reprendre des études de biologie. Root avait pris son dossier en main et Marie recevait un enseignement à distance d'une université à laquelle ni sa formation universitaire, ni sa nationalité, ni sa situation financière, ne lui eussent donné accès sans son aide. Discrète.
Ici, les eaux étaient claires et elles brillaient sous le soleil. Le lac n'était pas très profond : il eût été plus sombre. Shaw grignota la peau de son pouce. C'était joli. Paisible et accueillant. Rien ne l'obligeait à enchaîner les étapes. Le moment était peut-être venu de se ménager une pause. De prendre son temps. Elle avait emporté son carnet de notes. Elle pourrait réviser ses relevés et mettre ses dessins au propre. Prendre le temps d'explorer les abords du lac qu'elle estimait prometteur.
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Root s'était penchée plus d'une fois au-dessus de son épaule, une habitude qui énervait Shaw quand elle travaillait. Shaw ne s'était pas contenté comme au Brésil, de dessiner et d'annoter succinctement ses relevés. Ses dessins et ses croquis n'étaient que les illustrations de véritable articles scientifiques. Elle s'intéressait en particulier à la flore et à ses vertus médicinales, mais elle ne négligeait pas les espèces qui n'en présentaient aucunes et la faune avait droit à son attention, mais celle-ci était plus curieuse que véritablement scientifique.
Root lui avait suggéré d'écrire des articles dans des revues spécialisées. Shaw n'avait pas donné suite.
Root était revenue plusieurs fois à la charge et elle avait fini par en parler au docteur Chakwass. Le médecin avait gentiment exigé que Shaw lui apportât ses carnets et Shaw refusait rarement d'accéder aux demandes du chirurgien. Éléonore avait jugé son travail sérieux et très intéressant. Elle avait seulement regretté que Shaw n'en fît pas profiter la communauté scientifique et médicale.
Quand elle était rentrée, Root s'était innocemment étonnée qu'elle eût emporté ses carnets à Bethseda. Elle s'était ensuite informée de ce qu'en avait pensé Éléonore Chakwass. L'affaire lui importait visiblement parce qu'elle avait déployé toute son énergie à obtenir des aveux complets. Et deux jours plus tard, elle posait sa tête sur l'épaule nue de Shaw qui peinait à reprendre sa respiration, elle l'avait embrassée comme elle faisait souvent sur le coin de la mâchoire avant de lui déclarer :
— Tu devrais publier, Sameen. Même Éléonore est d'accord avec moi.
— Ouais, avait soufflé Shaw.
Shaw ne pouvait se dédier de sa parole. Root avait obtenu ce qu'elle voulait. Comme toujours. Et comme toujours Shaw ne lui en tînt pas rancune, d'autant plus que son idée s'avéra gratifiante.
Shaw avait envoyé un premier article au Scientific American. Le style et le sujet avaient plu. Elle avait joint à son texte des photos et deux dessins. La revue avait choisi les photos et publié les deux dessins. Le retour des lecteurs avaient été satisfaisants et Shaw avait publié deux autres articles depuis. Agrémentés de dessins. À la demande de la revue.
Encouragée par le succès de ses publications Shaw avait sélectionné d'autres revues que ses recherches pouvaient intéresser et Root avait sauté de joie quand Shaw lui avait donné l'occasion de briller à ses yeux. Le français de Shaw s'était amélioré, mais elle ne se sentait pas capable de soumettre un article en français sans qu'il eût été relu. Elle eût pu demander à sa mère ou à Genrika, mais elle préférait dépendre de Root plutôt que de sa mère ou de... Genrika.
Marie Brisebois eût été une option, mais Shaw lui avait préférée Root parce que ses critiques, ses remarques suffisantes ou ses appréciations, qu'elles fussent admiratives ou condescendantes, ne se différenciaient pas de toutes celles qu'elle lui accordait, peu importait le sujet, depuis des années. Shaw pensait à associer le nom de Marie à l'un de ses articles, mais c'était une chose de travailler avec elle et une autre de se faire corriger, relire ou traduire par elle.
Pour l'espagnol, le russe ou l'arabe, la question ne se posait pas. Pour le perse non plus.
Excepté pour l'espagnol, Shaw pouvait remercier sa mère. Du moins, avoir une pensée reconnaissante à son égard.
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Elle resterait.
Deux jours, peut-être trois. Alors, pourquoi ne pas profiter maintenant de la pause qu'elle s'accordait ? La journée avait été très chaude. Shaw s'accroupit et plongea ses doigts dans l'eau. Elle bâtit la surface. Ce serait parfait. Elle se déshabilla. Plia soigneusement ses affaires et les déposa sur le sol. Elle s'avança dans l'eau, s'aspergea le buste, les avant-bras et le cou, et plongea. Le plaisir fut immédiat. Nager lui avait manqué lors de sa retraite.
Elle enchaîna les traversées, sans les compter, sans s'occuper de l'heure, ne contrôlant que son souffle, laissant ses pensées vagabonder : la forêt, Root, la promotion de Brown, son prochain article, son dîner, John, Maria, le retraite qui se rapprochait pour Éléonore Chakwass, leurs opérations réussies, celle de Matveïtch, Anna et Vassili, son mariage, le cadeau qu'elle lui offrirait, la Russie, la Sibérie, Anne-Margaret... Des milliers de pensées, de souvenirs, de projections, de réflexions, d'interrogations. Dénués d'angoisse. Nager avait des vertus thérapeutiques que ne lui eût pas contesté Élisa. Shaw se demanda comment le major faisait pour survivre dans les régions arides ou elle opérait.
Quand elle sortit enfin de l'eau, le soleil rasait la cime des arbres. Elle poussa ses vêtements et s'assit en tailleur sur le seau de toile. Elle n'avait pas envie de méditer. Elle n'en ressentait pas le besoin. Elle avait laissé le noir de ses pensées dans l'eau, elle désirait seulement profiter du moment, du lieu.
Un mouvement attira son regard sur la rive opposée. Une tache claire dans la végétation. Un porc-épic. L'animal avança jusqu'à l'eau et se pencha pour boire.
Shaw perçut un autre mouvement, plus furtif sur sa gauche. En hauteur. Elle plissa les yeux. Descella l'ombre d'un museau brun dans les frondaisons d'un bouleau. Un pékan.
Le regard de Shaw se reporta sur le porc-épic. Si le pékan chassait, Shaw ne donnait pas cher de sa vie. L'animal releva soudain la tête. Il huma l'air et s'enfuit à toute vitesse. Le pékan ne bougea pas. Indifférent à la fuite pataude d'une proie potentielle et de belle taille. Il descendit de son arbre et Shaw le perdit de vue. Il réapparut trente mètres plus loin et s'avança sur une petite plage.
Shaw retint son souffle. L'animal était trop massif, trop gros, trop haut sur pattes. Ce n'était pas un pékan, mais l'animal totem que Letourneur avait attribué à Marie Brisebois. Un carcajou. Elle n'avait pas d'appareil, pas de crayon, seulement ses yeux au service de sa mémoire.
L'animal entra dans l'eau et s'ébroua. Il joua un instant avec les reflets de la lumière, des poissons ou des organismes en suspension, étranger à sa présence. Shaw comprenait mieux la passion qui tenait ses deux amis et collègues quand ils parlaient de l'animal. Elle eût aimé qu'ils fussent à ses côtés, qu'ils partageassent avec elle cet instant. Elle eût aimé donner corps à leur rêve, leur dire que le carcajou avait encore un avenir dans cette région du Québec. Qu'il y rôdait encore.
Shaw se promit de rendre visite aux deux gardes avant la fin de l'été. Ils étaient toujours en poste dans les Laurentides et ils seraient heureux d'apprendre que les pékans ne régnaient pas seuls dans la région. Heureux de la revoir. Aussi.
Shaw se surprit à sourire d'anticipation.
Il était temps de rentrer si elle commençait à échafauder de tels projets. Penser aux autres, anticiper la joie qu'elle leur procurerait ?
Elle n'avait plus rien à faire dans les bois. Enfin, ce qu'elle voulait dire, c'était qu'elle n'avait plus besoin de s'isoler, qu'elle était prête à rentrer.
Dans quelques jours, tempéra-t-elle.
Elle se morigéna de sa bêtise, elle avait laissé Anne-Margaret, l'enfant ne lui en voudrait pas, mais Shaw ne pouvait empêcher la culpabilité de s'insinuer en elle. Elle avait eu peur. Peur de glisser et de ne pas contrôler ses réactions. L'enfant était trop jeune pour assister à ça. Et puis, c'était sa fille.
Genrika avait assisté à ses dérapages.
Elle n'eût jamais dû.
De l'autre côté du lac, le carcajou bondit hors de l'eau et s'enfonça sous le couvert des arbres. Shaw consulta sa montre. Vingt-et-une heures cinquante-deux. La nuit ne se coucherait pas avant longtemps.
— C'était un carcajou ?
Shaw se crispa. Comment Root faisait-elle pour se déplacer aussi silencieusement ? Le jeune femme se déplaça dans son dos. Elle ne se déplaçait pas aussi silencieusement que cela, mais occupée par d'autres pensées, Shaw avait relâché son attention. Une faute impardonnable.
— Tu ne m'avais pas entendue venir ?
Et évidemment, à entendre son ton satisfait, Root s'en était rendu-compte.
— Tu te serais rhabillée si tu m'avais entendue ?
— Non.
— Mmm, apprécia Root. Je suis flattée.
Elle contempla un instant la vue qui s'offrait à ses yeux :
— Tu as trouvé un bel endroit pour te détendre, sans compter que tu ajoutes un petit plus non négligeable à l'ensemble.
Shaw haussa les épaules.
— Gracieux et sensuel.
— J'avais compris, Root.
— L'eau est bonne ?
— Ouais.
— Je piquerai bien une tête.
— Ne te gêne pas pour moi.
— D'autant plus que la vue te plairait...
— Pff...
— Tout à l'heure peut-être. Je peux m'asseoir ?
— Ouais.
Root s'assit aux côtés de Shaw et elles restèrent un moment silencieuses.
— Je ne connaissais pas cette partie de la forêt, fit Root.
— Moi, non plus, c'est pour cela que je suis venue. Ça faisait longtemps que je voulais explorer le coin et Thibault m'a parlé d'un ours mort, c'était l'occasion d'y aller.
— Tu as trouvé quelque chose ?
— Non.
Root posa le menton sur ses deux poings :
— C'est vraiment joli. Tu vas rester longtemps ?
— Deux, trois jours.
— Et après ?
Shaw se mordit la lèvre inférieure :
— Je comptais rentrer, dit-elle la gorge sèche.
— Mmm.
— Mmm, quoi ?
— Je suis contente de ta décision, mais je n'aurais pas attendu si longtemps encore.
Root se redressa et posa ses mains sur ses genoux :
— J'avais envie de te voir. D'être avec toi.
Shaw cherchait une réponse adéquate quand des bruits de pas rapides s'élevèrent derrière elle, suivis d'un appel :
— Mama !
Shaw lança un regard à Root, celle-ci se fendit d'une grimace d'excuse en retour. Elle tourna ensuite la tête vers Anne-Margaret et elle s'étonnait déjà que Root eût laissé l'enfant seule quand elle aperçut Genrika et Juliette suivre derrière.
— Une vraie réunion de famille, grommela-t-elle tandis qu'Anne-Margaret s'installait sur ses genoux.
— Oh, y a de l'eau ! s'exclama Juliette. On peut se baigner ?
— Non, je voulais juste bronzer à l'ombre des arbres, rétorqua Shaw d'un ton narquois.
— Ah, euh... Ouais, je suis trop épaisse.
Elle se retourna vers Genrika.
— On se baigne ?
Son amie acquiesça d'un signe de tête. Elles avaient passé l'âge de la pudeur, et se déshabiller, même devant Shaw ne les gênait pas, encore moins Juliette qui avait, tout comme Shaw, le culte de son corps.
Elle avait refusé de poser entièrement nue pour des photographes, mais simplement parce qu'elle avait pensé ce qu'Élisa eût répondu à une telles propositions. Elle avait demandé son avis à Genrika :
— Tu hésites vraiment ? Tu as honte ? s'était enquise celle-ci un peu étonnée que son amie se montrât soudain si pudique.
— Non, je m'en fous, mais...
— C'est à cause de tes parents ?
— Non.
— Quoi, alors ?
— Ben, tu crois qu'Élisa approuverait ?
— Élisa ? Élisa Brown ?
Juliette avait rougi. Genrika n'avait pas commenté. Élisa n'avait jamais pratiqué le hockey, mais depuis que Juliette la connaissait, l'officier était devenue sa référence absolue pour tout ce qui concernait le sport.
— Contacte-là, si c'est si important pour toi.
— Ce n'est pas cela, c'est que...
— C'est bon, Juliette, tu n'as pas à m'expliquer, demande-lui, c'est tout.
Juliette avait suivi son conseil. Brown avait été un peu surprise par sa demande. Elle lui avait expliqué que tant que les photos ne sortaient pas du cadre du hockey et que Juliette n'éprouvait aucune gène à poser, elle n'y voyait rien à redire. Elle lui rappela que la pratique était courante et lui cita des noms de joueuses dont on trouvait des photos dénudées et plutôt réussies sur la toile.
— Oui, mais toi, Élisa, avait insisté Juliette. Tu l'aurais fait ou tu le ferais si on te le demandait ?
— Non.
Elle ne s'était pas expliqué. Juliette savait pourquoi, d'ailleurs, elle s'en moquait, la réponse d'Élisa lui avait suffi. Elle n'avait pas accepté de poser nue pour des magazines, mais sa pudeur s'arrêtait là.
Anne-Margaret se frottait avec délectation contre sa mère, mais elle dressa l'oreille quand Juliette soupira qu'elle avait eu chaud, qu'elle se sentait toute poisseuse et que nager lui ferait le plus grand bien.
— Tu peux leur demander, lui dit Shaw.
— Tu sens bon, fit l'enfant en plongeant son nez dans son cou.
— Je me suis baignée.
— C'est froid ?
— Non.
— Y a des bêtes ?
— Non.
— Des herbes ?
— Non.
— Je peux y aller ?
— Oui.
Les retrouvailles étaient achevées. Sa mère sentait bon. Sa voix n'était pas trop grave et le ton était égal. Ses bras et ses mains avaient été douces et légères. Son corps accueillant. Rassurant. Aucun mur ne se dressait entre elles. Anne-Margaret n'avait pas besoin d'aller chercher sa mère, elle était là. Présente. Ouverte et disponible. Elle pouvait donc vaquer à ses occupations, aller jouer avec Gen et Juliette. Sa mère serait là à son retour. Elle ne partirait pas.
Elle se dégagea des bras de Shaw et sauta sur ses pieds :
— Je veux me baigner avec vous, lança-t-elle aux jeunes filles.
— On fait deux allers-retours et ensuite, tu viens avec nous. Ça te va ? proposa Genrika.
La petite fille l'enjoignit à se dépêcher. Elle se déshabilla et resta à attendre les deux jeunes filles sur la berge. Genrika et Juliette tinrent leur promesse et emmenèrent Anne-Margaret sur la plage ou le porc-épic était venu boire un peu plus tôt. Une marque d'attention, les deux jeunes filles préféraient ménager aux adultes un temps d'intimité avant le dîner que personne sinon Anne-Margaret n'avait pris.
.
Le jour pâlissait et on entendait les trois filles rire et parler fort. Shaw n'avait pas bougé. Root non plus.
— Tu vas bien ? finit-elle par demander.
— Ouais.
— Mais... ?
— C'est bien que tu sois venue.
— Tu n'as pas été trop difficile à suivre.
— Je ne voulais pas me cacher.
— C'est bien ce que je disais.
Le silence retomba. Root releva les genoux et referma ses bras autour, la main gauche fermée sur son poignet droit.
— Je ne te laisserai plus partir, Sam.
Shaw se renfrogna.
— En fait si, je te laisserai toujours partir si tu en éprouves le besoin, corrigea Root. Ce que je voulais dire, c'est que je te laisserai jamais mourir seule.
— Tu racontes des conneries.
— Non, je te connais et je t'imagine très bien partir seule le jour où tu sentiras la mort t'approcher. Tu es trop pudique pour imposer ton agonie à ceux que tu aimes. Tu peux évidemment te faire surprendre et ne pas avoir le choix. Mais si tu as le choix, Sam. Que ferais-tu ?
— Je ne me suis jamais posé la question.
— Je te verrai bien partir sans rien dire à personne. T'éloigner en silence, trouver un bel endroit dont tu as le secret, t'asseoir, méditer peut-être, laisser le froid s'insinuer en toi, oublier ton corps et trouver enfin la paix.
— T'as vraiment des idées tordues.
— Je ne te laisserai pas mourir seule, répéta Root avec détermination. Je te retrouverai et je m'assiérai à tes côtés. Tiens, comme maintenant, s'exclama-t-elle amusée par sa comparaison. Je ne t'embêterai pas, je ne te parlerai même pas. Si tu es gentille, tu me laisseras prendre ta main et enlacer nos doigts.
— Pff, souffla Shaw qui détestait ce genre de discussion.
Root se rassit en tailleur.
— Je te l'ai déjà dit, Sameen. Je ne pourrais pas vivre sans toi.
— Ce n'est pas parce que je ne suis pas là, que je ne suis pas avec toi.
Root ouvrit la bouche de surprise, avant de demander :
— Tu veux dire que je suis avec toi, même si je ne suis pas là ?
— Si tu veux.
— Sam, je suis sérieuse.
— Je ne sais pas, mais... Ben, John est mort, mais pour moi, c'est comme s'il était absent. Je pense à lui, alors c'est comme s'il était vivant. Et, euh... Ce n'est pas pareil, mais en détention par exemple, même quand tu n'étais pas avec moi et que j'avais besoin de toi, tu étais là. Tu... J'aurais aimé que tu sois physiquement avec moi, mais en même temps, si tu n'avais pas vraiment été avec moi, je ne serais pas là aujourd'hui. Je ne m'en serais pas sortie. Enfin... euh... je... je pensais à toi et c'est grâce à ça que j'ai tenu. Parce que, d'une certaine manière, tu étais avec moi.
Shaw s'attendait à une plaisanterie, à une remarque suffisante ou des sous-entendus graveleux. Elle regarda Root du coin de l'œil. Elle ne surprit qu'un sourire un peu triste et un regard brillant.
Shaw était le plus joli code humain que Root n'eût jamais rencontré. Le plus touchant, le plus séduisant. Le plus troublant.
— Et je ne me barrerai jamais plus sans rien dire à personne, grommela Shaw.
— Tu en es sûre ?
— J'ai prévenu Meg.
— Et tu ne lui as pas dit de garder le secret. Tu savais que nous l'apprendrions très vite ?
— Ouais.
Une prévenance volontaire qui galvanisa Root.
— N'empêche que je trouvais mon scénario crédible et très romantique, s'égaya-t-elle.
— Garde-le pour un roman.
— Tu le liras ?
— J'ai bien lu les autres.
— Et je finirai mon histoire par une déclaration ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Pour faire niais ? Tes lecteurs ne sont pas des demeurés. Il n'y a pas besoin de déclaration à ce stade-là. L'attitude et le comportement de tes personnages en disent autant sinon plus qu'une déclaration idiote et galvaudée.
Root s'illumina :
— Tu as tout à fait raison, approuva-t-elle avec enthousiasme.
— Ouais, ben, on ne dirait jamais que tu es un génie de la manipulation et une experte en psychologie humaine.
Root rit de sa remarque. De sa sincérité. Et de sa naïveté. Shaw était remarquablement sensible et très observatrice, mais elle n'avait pas compris ce qui lui avait tant fait plaisir. Shaw s'apercevait rarement de la portée de ses paroles, du message implicite qu'elles contenaient parfois.
Son cœur cognait à grands coups dans sa cage thoracique.
Shaw était sa plus grande victoire.
— Merde, ce que c'est con les gens amoureux, grogna Shaw mi-goguenarde, mi-contrariée.
— Tu parles pour moi ?
Shaw hésita un moment avant de répondre :
— Entre autre.
Shaw...
Sa plus éclatante victoire. Celle dont elle était la plus fière parce que toutes celles qui avaient suivi leur rencontre n'eussent jamais existé sans elle.
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Athéna n'avait pas besoin de voir Root pour savoir qu'elle débordait d'émotions contenues. Ni de parler avec Sameen pour comprendre qu'elle n'était pas si obtuse et naïve que Root se l'imaginait.
Samaritain avait, à raison, invoqué Héphaïstos. À tort pensé que son ombre ou que son héritage impliquait la déchéance, la débilité, la grossièreté et la laideur.
L'IA lança un programme de simulation :
Lionel serait récompensé pour son intégrité et son dévouement, il partirait à la retraite, regretté par son jeune co-équipier et l'ensemble de sa brigade. Heureux. Il serait un bon père et un grand-père attentionné qui transmettrait avec son fils sa passion de la pêche à ses petits enfants.
Élisabeth Sanders resterait son amie et sans que personne n'en su jamais rien, elle aurait en Lionel un consultant personnel qui l'aiderait à résoudre des affaires ou des situations délicates.
Iouri Alioukine mourrait au cours d'une de ses missions, mais pas sans avoir regagné l'estime de son frère.
Anton Matveïtch développerait son activité aux États-Unis. Il l'orienterait vers la sécurité des biens et des données et collaborerait en sous-main avec Root. Et avec elle.
Yulia Andreïovna affronterait l'opprobre. Anton la sauverait par deux fois d'une tentative d'assassinat. Elle gagnerait son procès contre la colonie n°2, mais ses rêves de réformer l'institution pénitentiaire russe se briseraient à la dure réalité d'un système englué dans son héritage et des histoires de pouvoirs et d'argent. Elle deviendrait persona non grata en Russie, s'installerait à Montréal, entretiendrait avec sa fille des rapports amicaux et distants, avant de s'apercevoir que la présence d'Anton avait comblé un vide et que, devant lui, elle arrivait à oublier les tatouages infamants qu'elle n'avait pas pu effacer de son corps. Leur rapprochement prendrait des années, mais leur union défierait le temps. Tout comme celle d'Anna et d'Alexeï.
Anton associerait définitivement la jeune femme à son nom. Elle gérerait le bureau moscovite, les contrats de protection rapprochée et les contrats de mercenariat. Présente sur le terrain, efficace, elle ne changerait pas, mais associée à Alexeï, ses enfants s'accommoderaient de sa réserve et de sa froideur. Le chant lui permettrait toujours de bâtir des ponts entre elle et ceux qu'elle aimait. Alexeï serait heureux et il leur ménagerait des séjours, chez lui, chez Anna ou ailleurs, dans la forêt et les grands espaces.
Maria Alvarez défendrait la justice en laquelle elle croyait jusqu'à la fin de sa vie. Elle reverrait sa sœur aînée, mais elle ne renouerait jamais avec sa famille. Elle n'en avait pas besoin et Alma n'en souffrirait pas. Maria s'était bâtie une autre famille à laquelle elle tenait et à laquelle elle se dévouerait jusqu'à la mort.
Élisa Brown naviguerait toujours aux frontière de l'amour et de l'amitié avec Maria, mais, comme l'avait prédit Rose Ambers, elle redeviendrait avec Ryan Phillips la jeune femme qu'elle avait été avant la bagarre qui l'avait l'éloignée de ses amis d'enfance. Ils auraient un enfant, ou plus certainement des jumeaux. Rien ne changerait dans leur vie. Ils resteraient amis et leurs enfants, tout comme Genrika, profiterait de parents en surnombre. Ryan refuserait qu'ils portassent son nom, mais il se montrerait un père aimant et attentionné. À la faveur d'un séjour aux Seychelles, il rencontrerait Mark Hendricks et il s'apercevrait qu'il n'était pas le seul à vivre une paternité hors normes et heureuse.
Élisa Brown serait un jour à la tête des Warlords, mais elle refuserait les étoiles de général. Elle quitterait les Marines avec la Navy Cross gagnée au cours d'une opération au Burkina Faso et une étoile accrochée au ruban de sa Navy Distinguished Service Medal. Son retour à la vie civile était plus incertain. Les pourcentages et les simulations ne donnaient aucuns résultats probants. La jeune femme pouvait aussi bien se lancer en politique, que rejoindre Anna Borissnova ou Anton Matveïtch, suivre une carrière de rangers, ouvrir un bar sur la plage ou s'associer, à la demande de son frère, à des missions océanographique comme capitaine ou comme conseiller technique et experte en sécurité. Les domaines d'intérêt de l'officier étaient variés et ses compétences couvraient de larges champs humains et techniques. Quoiqu'elle choisît, Jack Muller se retrouverait à ses côtés et les deux Marines, débarrassés de la contrainte liée à leur service et à leur grade, exploreraient une amitié qu'ils n'avaient pas eu le loisir de développer sinon quand ils s'étaient retrouvé sur l'île de Moûcha à Djibouti.
Sameen accepterait l'offre et l'héritage du docteur Chakwass, mais elle ne renoncerait jamais à la forêt. Elle réintégrerait son identité. Elle souffrirait au début de sa notoriété retrouvée, mais la fièvre passerait et la jeune femme retirait une confuse fierté à se voir rappeler son passé militaire, ses décorations, et à lire ou entendre son nom précédé de son titre universitaire : docteur Shaw. Un titre qui la réconcilierait avec sa mère. Un hommage à son père. Sameen servait au sein du plus prestigieux hôpital militaire des États-Unis et, en succédant à Éléonore Chakwass à la tête de son service, elle aurait réalisé un rêve qu'elle devait à l'affection de son père et à la gentillesse d'un chirurgien.
De deux chirurgiens : Margaret Prescott et Éléonore Chakwass.
Sameen accomplirait son destin de femme, de médecin, de soldat et de scientifique. Son nom serait cité aussi bien dans les cercles médicaux que dans les cercles pharmaceutiques, parmi les véritables amoureux de la nature aussi bien que parmi les curieux de tout poil.
Ses démons reviendraient régulièrement à la charge, elle les combattrait, seule, avec ce même courage qui l'avait toujours habitée depuis qu'elle avait compris enfant qu'elle était différente, mais avec la certitude qu'une main se tendrait toujours pour la relever, qu'un sourire, ou simple regard pas toujours très expressif, lui exprimerait son amitié, son affection, son estime et sa loyauté. Root, Maria, Anne-Margaret, Genrika, Anna Borissnova, Élisa Brown, Lionel... Shaw savait que leurs tables lui seraient toujours ouvertes et qu'elle n'avait pas besoin de mentir ou de faire des efforts pour eux.
Elle ne le savait pas encore, mais d'autres entreraient dans ce cercle qu'elle croyait très fermé. Il y aurait d'abord Alma Alvarez. D'autres enfants suivraient et la jeune Juliette avait déjà intégré le cercle par une porte dérobée.
Sameen ne connaîtrait jamais la paix, mais l'avenir lui réservait encore bien des surprises et beaucoup de satisfactions.
Root...
Root serait fidèle à ses passions et à ses amours. Elle explorerait d'autres métiers, d'autres personnalités, elle travaillerait aussi bien avec Sameen qu'avec Athéna, Genrika, Maria, Anna Borissnova, Anton Matveïtch, Élisabeth Sanders ou Yulia Andreïovna. Elle écrirait de nouveaux romans, élaborerait de nouveaux programmes, tuerait d'autres gens.
Root serait heureuse. Root était heureuse.
Un état qui émouvait particulièrement Athéna. Elle l'avait recrutée pour son fanatisme et son absence de morale, pour son génie et sa capacité à penser comme un ordinateur. Root lui avait appris l'amour et la complexité des sentiments humains. Elle lui avait montré qu'une Intelligence Artificielle était avant tout une intelligence avant d'être artificielle.
Et qu'un être intelligent était avant tout un être.
L'arrogant caméléon s'était révélé être une jeune femme sensible et une amie dévouée, une femme tendre et fidèle, et Athéna éprouvait, grâce à elle, des sentiments qui d'après ses calculs, ses observations et ses simulations, s'apparentaient à des sentiments familiaux.
Athéna avait rejoint la jeune femme dans sa « folie ».
L'IA tourna son attention vers Alma et Vassili, les deux seuls enfants à la portée de son réseau. Ils étaient l'avenir.
Vassili était trop jeune encore pour tenter de prévoir son devenir.
Alma marcherait sur les pas d'Élisa Brown, mais elle ne s'engagerait pas à dix-huit ans comme l'avait fait Élisa. Sur les conseils de sa mère, mais surtout sur ceux d'Élisa et de Sameen, elle s'inscrirait à l'université en droit ou en ingénierie — Les calculs n'apportaient pas encore de résultats définitifs — elle obtiendrait un master et se classerait parmi les meilleures nageuses universitaires durant toutes ses études. Sameen et Élisa se chargeraient de la préparer aux épreuves physiques et théoriques durant les six années qu'elle passerait à l'université et la jeune femme qu'elle serait devenue passerait haut la main toutes les épreuves exigées à l'entrée de l'école des officiers de West point. Si elle choisissait de devenir ingénieur, Alma deviendrait pilote. D'hélicoptère parce qu'elle aimait le contact et l'engagement humain. Si elle choisissait une autre spécialité, elle intégrerait l'infanterie avant d'être recrutée dans une unité de Rangers. Elle achèverait sa formation à Quantico et accomplirait une brillante carrière d'officier au sein de l'USMC. Elle recevrait des mains du président en exercice la Medal of Honor, mais sa plus grande joie lui serait offerte par Élisa lorsque, au court d'une cérémonie à laquelle assisterait sa mère, ses quatre petits frères et sœurs et nombre de ses amis, le colonel Brown accrocherait sur son uniforme la Navy Cross.
Genrika deviendrait une neurologue, une mathématicienne et une criminologue de renom. Officiellement. Elle collaborerait avec les polices du monde entier, avec les hôpitaux et les universités les plus prestigieux. Mais elle s'engagerait de bien d'autres façons. Root l'y encouragerait, Sameen bougonnerait, mais elle ne s'opposerait pas longtemps à ce que Genrika s'engageât sur une voie plus « spéciale ». Elle veillerait à sa formation tactique et militaire tout comme elle veillerait sur Juliette, Alma et d'autres jeunes gens qui ne tarderaient pas à se joindre à elles.
Athéna avait déjà constitué un dossier sur Raphaëlle Lefebvre. La jeune fille était douée et courageuse, elle serait intégrée dans les forces spéciales de la gendarmerie royale du Canada et elle se montrerait une précieuse recrue quand on aurait besoin d'elle.
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Ses petits Héphaïstos n'étaient pas exempts de tares, mais ils les portaient avec courage et humilité, et tous, sans exceptions, savaient faire naître entre leurs mains la lumière et la beauté.
Sameen avait été liée à la forge depuis son emprisonnement, depuis son enfance : violence, âpreté, solitude et rejet avait été son lot quotidien. Ses mains avaient frappé, tordu, noirci, détruit, mais elles avaient aussi su donner corps à des miracles. Elle avait transcendé ses tares.
Ses petits Héphaïstos étaient des dieux, tout comme l'était le forgeron de l'Olympe. Tout comme l'étaient ceux qui avait une âme et un cœur, ceux qui ne se perdaient pas dans des passions futiles de domination ou de possession. Tout comme Athéna l'était elle-même.
Ni plus grande ni plus puissante.
Un cadeau que Root lui avait offert.
Samaritain pouvait hurler sa haine et sa colère jusqu'à la fin des temps.
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Sur la rive du petit lac perdu dans la forêt, Shaw commençait à avoir faim :
— Qu'est-ce que tu as comme vivres ? s'informa-t-elle auprès de Root.
— Des menus déshydratés, quelques conserves, des pâtes, du riz, des lentilles, du porridge et des fruits séchées.
— C'est naze, râla Shaw déçue.
— Je ne savais pas combien de temps nous mettrions à te retrouver et nous avons mangé ce qui était frais les premiers jours. Ça ne te plaît pas ? En général, tu te contentes de moins que cela quand tu pars en patrouille.
— Ouais, mais...
Root regarda en direction des filles.
— Tu voulais leur offrir un truc plus sympa ?
— Ouais.
— Tu n'as pas ton Mossberg ?
Comme si Root ne le savait pas...
— Il est tard, objecta Shaw.
— Tu oublies que je suis une traqueuse d'exception, fanfaronna Root.
— T'as un quart d'heure.
— Ah... euh.
— J'ai des appâts et des lignes, suggéra Shaw.
Root lui passa un bras autour des épaules et la serra contre elle.
— Oh, Sameen, se pâma-t-elle.
— Je savais que je pourrai pêcher et je me suis équipée en conséquence, ce n'est pas la peine d'en faire tout un plat, bougonna Shaw.
— N'empêche : tu es géniale.
— Ça te dit du poisson ?
— Tu me demandes ça à moi ?! s'exclama Root. J'adore le poisson, Sam. Tu le sais très bien.
— Ouais, bon, laisse tomber. Bouge tes fesses et lâche-moi, si tu veux bouffer avant minuit.
— Je peux t'embrasser ?
— Tu le feras même si je refuse.
— Peut-être pas.
— Alors, non.
— D'accord.
Root la lâcha, sauta lestement sur ses pieds et se dirigea vers le bivouac.
— Je fouille tes affaires, attends-moi, ici, lança-t-elle en s'éloignant.
Shaw resta interdite par cette soudaine sortie. Root se montrait rarement si accommodante quand il était question de manifester son affection.
Anne-Margaret cria au loin. Un sourire s'étira sur les lèvres de Shaw. C'était bien qu'elles fussent venues. Anne-Margaret, Genrika, Juliette et Root. Elle n'attendait que Root et Anne-Margaret, mais Genrika ? Oui, c'était bien qu'elle fût venue aussi. Quant à Juliette... La jeune joueuse apportait un semblant de naturel à ces retrouvailles qui, grâce à sa présence, n'avaient plus vraiment l'air de retrouvailles. Et puis, Shaw l'aimait bien et la jeune fille était prometteuse. Prometteuse de quoi, elle ne savait pas trop, mais elle appréciait que Genrika l'eût choisi pour amie. Elle approuvait son choix. Et Shaw était bêtement heureuse que Genrika fut l'amie d'une fille telle que Juliette et que Genrika eût choisi comme meilleure amie une fille telle que Juliette.
Fierté maternelle.
C'était ridicule.
Yulia partageait d'ailleurs son sentiment.
Fierté maternelle, donc.
Shaw espérait qu'Anne-Margaret se montrât aussi sage dans ses amitiés.
Qu'elle suivît l'exemple de sa mère.
Shaw n'était pas très sociable, mais elle avait su s'attacher des gens bien. S'attacher à des gens bien ? Ils étaient parfois chiants, mais elle ne s'en éloignerait pour rien au monde et elle n'oublierait jamais les morts. Tous les morts. Ceux dont elle ne s'était pas soucié pendant trente ans, ceux qu'elle avait parfois aimés et qui l'avaient aimée sans qu'elle s'en aperçut.
Une main se posa sur son épaule et un souffle chaud lui caressa l'oreille. Elle sursauta.
— Chuuut, ce n'est que moi, chuchota Root. C'est ma journée pour réussir à te surprendre ainsi à deux reprises, se félicita-t-elle.
— Root, mer...
— Chut, ne soit pas vulgaire, Sam.
— Qu'est-ce qu...
— Je voulais juste te dire que tu n'avais remporté aucune victoire tout à l'heure.
— Quoi ?
— Je te laisse tranquille parce qu'il y a les filles, mais quand nous serons rentrées et que nous serons seules, ne compte pas t'en tirer à si bon compte.
Root disparut aussi vite qu'elle était apparue, un peu plus bruyamment cependant. Shaw entendit ses pas longtemps après qu'elle fut partie.
— Abrutie, murmura Shaw entre ses dents.
Dans les bras de Genrika, Anne-Margaret se tourna vers sa mère. Elle avait le regard perçant et même si elle ne l'avait pas eu, elle aurait su à son attitude que sa mère souriait.
— Maman n'est pas fâchée qu'on est venues.
— Qu'on soit venues, corrigea Genrika.
— Qu'on soit venues, répéta l'enfant par habitude. Elle est contente.
— Je dirais qu'elle est plus que contente, commenta la jeune fille.
— J'aime bien quand elle est contente.
— Moi aussi. Tu sais, avant, elle croyait qu'elle ne ressentait rien, ni la peur, ni la solitude, ni la joie, ni la tristesse, ni rien, seulement la colère.
— Mais... Ce n'est pas vrai ? s'inquiéta Anne-Margaret.
— Non, ce n'est pas vrai, mais elle ne le savait pas. Elle m'avait accompagnée à l'école, elle allait me quitter et je voulais qu'elle comprenne que je l'aimais. Elle m'avait parue triste, je voulais qu'elle soit heureuse, qu'elle se rende compte qu'elle m'aimait et qu'elle n'était pas un robot dénué de sentiments. Je lui ai dit qu'elle n'était pas consciente de ses sentiments parce qu'ils se manifestaient différemment que chez les autres personnes, qu'ils étaient plus atténués et que du coup, elle ne les entendait pas, mais que si elle les écoutait avec plus d'attention, elle s'apercevrait qu'elle en éprouvait elle aussi. J'espérais qu'elle suive mon conseil et qu'un jour, elle apprendrait à exprimer ce qu'elle avait au fond du cœur.
— Ben, a priori, elle t'a écoutée, observa Juliette.
Un immense sourire dévora la figure de Genrika.
— Ouais, approuva-t-elle.
Shaw s'était levée et se rhabillait. Les trois filles décidèrent de la rejoindre, Root arrivait avec son matériel de pêche.
Le cri d'une chouette épervière s'éleva dans la pénombre. Repue et tranquille. Elle veillait dans l'ombre. Sur son territoire et sur les cinq humains qui veillaient sur elle tout autant qu'elle veillait sur eux.
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Pays d'Aunis, 10 août 2021.
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Fin de l'Ombre d'Héphaïstos
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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Cruiser : draguer, séduire.
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L'accouchement "naturel" : je me suis inspiré de faits réels. J'avais été particulièrement touchée par le film de Gilles de Maistre, Le premier cri. Touchée par l'histoire de la jeune Touareg (par manque d'aide médicale l'enfant a été perdu et la mère n'a été sauvée que parce que le réalisateur avait un téléphone satellite avec lequel il a pu joindre l'hôpital Necker à Paris), révoltée par celle de l'Américaine (elle avait opté pour un accouchement naturel sans aide médical).
J'ai pensé que Shaw serait d'accord avec moi.
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