Un véritable coup de cœur

Ce n'était qu'un jeudi comme un autre à Los Santos, en cette fin du mois d'avril 2011. Après quelques jours de pluie, le soleil était revenu et les gens en profitaient pour sortir dans les rues, aller au restaurant, au bar, à la plage, sachant que les membres vaillants et courageux de la LSPD veillaient sur eux et assuraient leur sécurité en faisant en sorte que les petits gangs qui commençaient à pointer le bout de leur nez ne deviennent pas plus violents. Il n'y avait de toute façon pas vraiment de chance pour qu'ils s'étendent, ce n'était que des jeunes adultes désespérés et déprimés qui voulaient se faire mousser auprès des demoiselles ou des damoiseaux pour occuper leur vie. Certains de ces groupes étaient un peu plus virulents, deux tout particulièrement, tout de jaune pour l'un et de vert pour l'autre, mais ils n'étaient pas considérés comme une véritable menace malgré tout pour les agents d'élite de la police qui effectuaient leur travail avec un sérieux inégalable.

Dans l'une de ces unités, deux agents se démarquaient par leur sérieux, leur force de volonté et leur harmonie dans leur travail de duo qui faisait qu'ils n'étaient généralement que très rarement séparés par leur capitaine. Ils étaient accrochés l'un à l'autre comme si leur vie en dépendait depuis qu'ils s'étaient rencontrés dans le commissariat pour la première fois, quelques mois auparavant, et ils servaient d'exemple pour montrer le sérieux de la police. Ils n'étaient encore que cadets mais le capitaine le leur avait dit, ils avaient tous les deux un fort potentiel pour se retrouver à la tête de leur unité et l'idée motivait les deux agents plus que tout. Ils se voyaient déjà, au bureau du capitaine, donner des ordres et des missions, être en tête d'affiches du journal local qui mettrait en avant leurs exploits héroïques. Ils étaient ambitieux et volontaires et ils faisaient toujours en sorte de se pousser vers le haut l'un l'autre. C'était pour cette raison qu'ils vivaient en colocation ensemble d'ailleurs, comme ils le disaient à tout le monde, pour être sûrs et certains de toujours être au top ensemble. Ça faisait jazzer dans les rangs du LSPD, les rumeurs allant de bon train, mais ça ne les empêchait absolument pas d'être les meilleurs agents, promis à un grand avenir.

Ces deux cadets n'étaient nul autre que le cadet Bill Boid, qui du haut de ses 28 ans ne gardait pas sa langue dans sa poche pour donner son avis sur tout ce qu'il se passait et était prédestiné à surpasser ses supérieurs, apprenant plus vite qu'ils ne lui apprenaient, et le cadet Francis Kuck, 22 ans, qui savait que les gens ne le prenaient pas vraiment au sérieux à cause de son timbre de voix mais qui n'avait pas son pair pour apaiser n'importe quelle situation tendue sans lever la moindre arme, un exploit que tous ses collègues lui jalousaient. À eux deux, ils formaient un duo explosif, bouillonnant, parfait, qui ne pouvait être amélioré que par une seule chose peut-être, mais s'ils étaient doués pour arrêter des criminels, ils ne l'étaient pas pour savoir ce qui leur manquait. Encore que… Francis Kuck en était terriblement proche en ce jeudi, et il ne le devinait même pas, juste concentré sur son collègue et ami.

Depuis toujours, on disait à Francis qu'il allait trop vite, qu'il ne prenait pas assez le temps de réfléchir, qu'il interprétait les choses avant même d'avoir toutes les données pour les comprendre et ça l'avait ennuyé plus d'une fois. Ça n'avait pas été facile tous les jours pour lui à l'école, dans la vie de tous les jours et dans la vie amoureuse qui était plutôt une misère mais ce n'était pas de sa faute. Il voulait faire les choses bien et pour les faire bien, il fallait les faire vite pour ne pas faire attendre la personne en face. Il voulait juste toujours faire de son mieux. Sa capacité à calmer toutes les situations contrastait d'ailleurs sa tendance à aller trop vite en tout mais ce n'était pas si étonnant que ça pour lui. Il pouvait juste sentir quand les choses dérapaient pour intervenir au plus vite et c'était sa petite fierté, surtout quand il réussissait à calmer Bill qui s'énervait contre ses supérieurs qui ne comprenaient pas que leurs plans étaient « trop nuls » et qu'il fallait « tout revoir ».

Seulement, cette fois-ci, ce jeudi-ci, Francis avait bien conscience du fait qu'il prenait son temps pour bien faire les choses et ça le faisait transpirer des mains. En réalité, ça faisait déjà plusieurs jours, plusieurs semaines, que ses collègues le voyaient s'essuyer les mains sur le pantalon de son uniforme quand il était à côté de Bill, et sourire bêtement et timidement, et rire à des blagues qui n'étaient pas drôles et la situation était évidente pour tout le monde ou presque mais lui il ne le voyait pas, toutes ses pensées tournées sur ce plan qu'il prévoyait depuis qu'il avait rencontré Bill et qui s'amplifiait et s'aggravait à chaque fois.

Au début, il avait juste voulu inviter Bill à boire un verre, pour lui dire que son petit cul lui plaisait et qu'il voulait voir où les choses pouvaient aller entre eux, puis Bill avait commencé à flirter amicalement et un peu crûment alors il voulait définitivement sortir avec lui sur le plan romantique et sexuel parce qu'il n'en dormait pas bien la nuit, et il avait entendu un de ses collègues parler du mariage de sa cousine alors il avait acheté une bague. Il ne savait plus quand tout ça avait dérapé mais quand il s'endormait, il voyait son le jeune cadet en costume de mariage et ça lui faisait un bel arrière-train quand même, dans son imagination en tout cas.

Il ne pouvait pas vraiment l'expliquer, mais lorsqu'il avait mis son uniforme ce matin-là, cachant la bague dans sa poche, il avait eu l'impression que Bill savait qu'il allait lui faire une demande en mariage. Ce n'était bien évidemment pas possible parce qu'il avait été discret comme tout mais il était stressé, plus que lorsqu'il était envoyé en tant que négociateur dans une prise d'otage ou quelque chose du genre. Quand il avait bu son café en écoutant la chaine d'information locale diffuser ses informations, il avait eu l'impression que le jeune directeur de la chaine, Earl Bailey, allait annoncer tout son plan de A à Z, parce que cet homme savait tout ce qu'il se passait, à un point où ça en était terrifiant. Quand il était entré dans le commissariat, il avait eu l'impression de sentir tous les regards de ses collègues braqués sur lui, attendant seulement qu'il fasse sa confession publiquement. Cette dernière impression était réelle, il n'y avait pas un seul agent du LSPD qui n'y allait pas de sa petite théorie sur lequel des deux amis avouerait ses sentiments en premier, et beaucoup croyaient que ce serait Bill étant donné sa personnalité. Le seul qui ne se doutait pas du tout de ce qu'il prévoyait dans l'équipe, c'était Bill justement.

Francis s'était enfin décidé à avouer ses sentiments avec un plan parfait. Il fallait qu'il passe toute la journée avec Bill – ce qui serait vraiment simple à accomplir, ils étaient toujours ensemble – pour pouvoir le complimenter afin de le mettre de bonne humeur et prêt à accepter ses sentiments, qu'ils finissent leur journée en même temps et que Bill ne prenne pas d'heures supplémentaires – au pluriel en effet, parce qu'il prenait un peu trop à cœur son travail au détriment de leur sommeil à tous les deux – et qu'il ne pleuve pas lorsqu'il l'emmènerait à la plage, au coucher du soleil, pour qu'il le demande en mariage, un genou sur le sable. Il n'était pas complètement certain de son plan parfait, se disant que le sable pourrait gratter si Bill disait oui et qu'ils s'embrassaient pour célébrer leur future union qu'il rêvait encore et toujours, il voulait qu'ils adoptent un chien ensemble même s'il n'avait pas encore d'idées de noms, mais il était prêt à lui faire ses aveux. Il n'en pouvait plus d'avoir ses mains qui transpiraient et il aimerait bien les poser sur le fessier de ses rêves et fantasmes.

Quand ils arrivèrent au commissariat ce jeudi matin-là, Francis vit son plan s'effriter immédiatement quand le capitaine se dirigea vers eux et leur annonça qu'ils ne travailleraient pas ensemble cette fois-ci. Il essaya de demander, de supplier son supérieur de le laisser en équipe avec Bill comme d'habitude mais ce fut complètement inutile et il se retrouva bien vite avec un autre de ses collègues. Celui-ci fit quelques commentaires et blagues, faisant semblant d'être vexé qu'il ait essayé de ne pas travailler avec lui alors il fit l'effort de rire et de le rassurer, rayant la première étape de son plan parfait. Il essaya de se convaincre que ce ne serait pas un trop gros souci. Après tout, il pouvait toujours complimenter son ami par SMS. Ce ne serait sûrement pas aussi efficace et romantique que s'il le faisait en face à face mais c'était une solution qui n'était pas si mauvaise que ça. Il fallait juste qu'il effectue bien son travail et tout devrait bien se passer sans soucis.

Ce fut ce qu'il fit. Tout au long de la matinée, il envoya des petits messages à Bill pour le complimenter, parlant de sa coupe de cheveux, de sa barbe qu'il avait commencé à laisser pousser, ses yeux… Il savait que c'étaient de bonnes choses à complimenter parce qu'il avait lu des magazines sur comment séduire un homme. Il n'avait qu'à suivre les conseils, en se genrant correctement parce que c'étaient des magazines pour femmes qu'il avait. Il était assez surpris qu'il n'y ait pas plus de magazines pour hommes sur le sujet mais il s'était quand même pris un magazine sur la pêche, par pure curiosité, ça n'avait rien à voir avec son plan. Parfois, il avait des réponses mais ce n'était pas très positif, Bill lui disant surtout de ne pas utiliser son téléphone durant le service.

À la fin de son service, Francis espérait pouvoir commencer à suivre son plan avec l'étape deux, mais Bill demanda des heures supplémentaires, ce qui ne le surprit pas en réalité. Le jeune cadet était fatigué, épuisé par cette journée qui ne s'était déjà pas passée comme il l'aurait souhaité, d'autant plus qu'il savait très bien qu'il allait les faire aussi ces heures supplémentaires. Bill l'attrapait à chaque fois et le poussait à le suivre, Francis mettait juste du temps à accepter parce qu'il trouvait ça amusant. Parfois, il était vraiment trop fatigué et voulait sincèrement rentrer comme cette fois-ci, mais ça ne changeait généralement rien à l'affaire. Si son ami voulait travailler jusqu'à 3 ou 5 heures du matin avec lui, il le suivait toujours. Après tout, c'était pour ça qu'ils étaient déjà les meilleurs agents du LSPD – l'élite comme avait dit le patron du Weazel News dans un de ces articles et Francis aimait bien cette image que ça donnait d'eux deux.

Ils grimpèrent dans l'une des voitures du commissariat, ayant enfin le droit de travailler ensemble, et Francis voulut conduire mais Bill ne lui laissa même pas le choix. Ça semblait vraiment foutu pour son plan, à moins qu'il le mette en action à présent, mais il était déjà vraiment tard. En plus de ça, il trouvait plus difficile de faire des compliments pour séduire quand il était 2 heures du matin et qu'il avait déjà du mal à rester concentré. C'était pour ça qu'il avait un thermos sur lui d'ailleurs, pour tenir jusqu'au bout de la nuit et l'aurore. Francis crut qu'il allait passer toute la patrouille dans le silence, Bill semblant fatigué aussi, mais ce ne fut pas le cas.

« Tu te fais pousser la moustache ? »

La question le réveilla complètement et il se redressa sur son siège pour se maintenir éveillé. Il se frotta les yeux avant de répondre.

« Euh oui ! En effet !

- Je trouve que ça te va bien.

- Oh bah merci ! »

Bill lui adressa un regard rapide en souriant, ne voulant pas détacher son regard de la route trop longtemps.

« Tu vois, moi aussi je peux faire des compliments bizarres sortis de nulle part.

- Oh donc ce n'était pas sincère ?

- Mais si ! Juste, ça sort de nulle part. Tu m'as complimenté toute la journée sans aucune raison, je ne savais pas que tu étais le seul à pouvoir le faire.

- Oh non, ce n'est pas ça du tout.

- Alors c'est quoi ? »

Francis fut bien incapable de répondre, se contentant d'un petit rire gêné. Le silence plana à nouveau dans l'habitacle durant le reste de leur service, juste entre-coupé par moments de petites conversations sans grande réflexion. À ce stade-là, ça faisait déjà longtemps que le jeune cadet avait laissé l'idée de mettre son plan en exécution, il était bien trop tard pour ça, littéralement étant donné que l'aurore commençait à pointer le bout de son nez à l'horizon quand ils rendirent la voiture de service et prirent celle personnelle de Bill. Le ciel rougissait peu à peu et Francis s'endormait pratiquement sur place mais il fut tout de même capable de se rendre compte que son ami ne prenait pas du tout le chemin de leur logement. Il eut la force nécessaire de se plaindre mais Bill l'interrompit rapidement.

« Oh, allez, je dois juste te montrer un endroit super cool, tu vas adorer.

- Et ça ne peut pas attendre que j'aie dormi ?

- Si on attend, ça perdra tout son charme. »

Il se contenta de soupirer en réponse. Ça ne servait pas à grand-chose de se battre pour retrouver son lit, certainement pas contre quelqu'un qui n'avait même pas un peu sommeil. Au bout de quelques longues minutes, ils arrivèrent au sommet d'une des montagnes qui bordait Los Santos et au pied des lettres gigantesques et métalliques qui rappelaient en permanence le nom de la ville. Francis se demandait ce qu'ils faisaient là, étant sincèrement surpris de se retrouver là. Bill l'emmena au bord, sous l'une des lettres – ils savaient très bien tous les deux que grimper était interdit – et il tendit le bras vers l'horizon.

Le soleil se levait par-delà les gratte-ciels, embrasant complètement le ciel de couleurs rosées et orangées, traçant des ombres gigantesques sur la ville et aveuglant un peu les deux jeunes cadets. Francis en avait le souffle coupé, et quand Bill posa sa main sur son épaule, ça ne brisa même pas la magie du moment.

« Tu vois, c'est pour ça que je travaille aussi tard. Enfin, aussi tôt pour le coup. C'est impressionnant, hein ?

- Oh oui, ça l'est. »

Il se rappela la bague qu'il avait dans sa poche et posa la main dessus. Il n'osait pas regarder Bill qui avait toujours sa main sur son épaule et il sentait ses mains devenir moites alors il les frotta rapidement, essayant d'être discret. Il déglutit et prit la bague dans sa main, la faisant rouler entre ses doigts. Il risqua un coup d'œil vers son ami qui continuait à regarder le soleil se lever et il sentit des papillons dans son ventre. C'était forcément le bon moment pour faire sa déclaration. Son plan n'avait pas fonctionné comme prévu mais c'était encore mieux ainsi, n'est-ce pas ? Les conditions étaient parfaites, tout se passerait forcément bien. Il serra le bijou dans sa main et le fit ensuite glisser entre son index et son pouce, le tenant fermement, puis il le tendit à son ami.

« Veux-tu m'épouser ? »

Bill le fixa, les yeux écarquillés, puis les baissa sur la bague qu'il prit machinalement, avant de rencontrer son regard. Il se passa plusieurs longues secondes sans que rien ne soit dit avant que Bill ne se mette à rire, tenant la bague dans sa main pour ne pas la faire tomber. Francis ne savait pas vraiment comment interpréter cette réaction mais il savait que ce n'était pas bon signe. Son ami reposa sa main sur son épaule mais il la tapota cette fois-ci.

« Je ne sais pas ce que tu as voulu essayer mais c'était très drôle. » Bill s'essuya les yeux. « J'ai failli y croire, tu sais ? Mais je te connais. Ce n'est vraiment pas ta meilleure blague.

Francis sentit sa mâchoire se crisper quand il essaya de sourire. Il ne comprenait pas comment son plan avait pu échouer de la sorte. C'était forcément parce qu'il n'avait pas suivi son plan à la lettre mais il ne voyait pas pourquoi il prenait tout ça pour une blague.

« Blague à part, si tu te décides un jour à te marier, n'essaie pas d'épouser n'importe qui. Tiens, reprends ta bague.

- Oh non, garde-la. »

Bill le regarda avec curiosité avant de simplement hausser les épaules et de mettre la bague à son annulaire comme si ce n'était rien, comme s'il ne venait pas à l'instant d'être demandé en mariage. Francis ne savait pas trop si ça voulait dire qu'il acceptait la demande ou non mais il se sentait un peu blessé de ne pas avoir de réponse immédiate et directe. Il n'osait pas aborder le sujet à nouveau, il préférait encore avoir le doute plutôt que de se prendre un refus clair et net mais il savait aussi que Bill répondait parfois de travers exprès quand il ne voulait pas comprendre une situation et préférait l'ignorer, c'était peut-être ce que ça voulait dire : il ne voulait pas répondre à sa question et il n'y répondrait pas du tout. En tout cas, ça laissait une espèce de flou sur leur relation qui l'empêchait de mettre un mot dessus.

Francis ne savait pas vraiment combien de temps il tiendrait à attendre que Bill se décide à comprendre ce qu'il voulait. Peut-être qu'il avait été trop rapide. Peut-être qu'il devait juste être plus patient.